summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:10:19 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:10:19 -0700
commitdf3415523ba1e66499a2529e797b4d158475adbd (patch)
treeefb285bd79fedebc85948c8b82e1a256ab94d982
initial commit of ebook 38435HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--38435-0.txt15872
-rw-r--r--38435-0.zipbin0 -> 267606 bytes
-rw-r--r--38435-8.txt15872
-rw-r--r--38435-8.zipbin0 -> 265166 bytes
-rw-r--r--38435-h.zipbin0 -> 401047 bytes
-rw-r--r--38435-h/38435-h.htm15849
-rw-r--r--38435-h/images/back.jpgbin0 -> 47880 bytes
-rw-r--r--38435-h/images/cover.jpgbin0 -> 69625 bytes
-rw-r--r--38435-h/images/dec.pngbin0 -> 298 bytes
-rw-r--r--38435-h/images/dec2.pngbin0 -> 237 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
13 files changed, 47609 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/38435-0.txt b/38435-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..4d594d2
--- /dev/null
+++ b/38435-0.txt
@@ -0,0 +1,15872 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le morne au diable
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: December 29, 2011 [EBook #38435]
+[Last updated: May 15, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE
+
+[Illustration]
+
+IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE
+
+PAR
+
+EUGÈNE SÜE
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS
+PAULIN, ÉDITEUR
+RUE RICHELIEU, 60
+
+1846
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LE PASSAGER.
+
+
+Vers la fin de mai 1690, le trois-mâts la Licorne partit de La Rochelle
+pour la Martinique.
+
+Le capitaine Daniel commandait ce navire armé d'une douzaine de pièces
+de moyenne artillerie; précaution défensive nécessaire, nous étions
+alors en guerre avec l'Angleterre, et les pirates espagnols venaient
+souvent croiser au vent des Antilles, malgré les fréquentes poursuites
+de nos flibustiers.
+
+Parmi les passagers de la Licorne, très peu nombreux d'ailleurs, on
+remarquait le révérend père Griffon, de l'ordre des frères Prêcheurs. Il
+retournait à la Martinique desservir la paroisse du Macouba, dont il
+occupait la cure depuis quelques années, à la grande satisfaction des
+habitants et des esclaves de ce quartier.
+
+La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement
+en état d'hostilité ouverte contre les Anglais, les Espagnols ou les
+Caraïbes, mettait les prêtres des Antilles dans une position
+particulière. Ils devaient non seulement prêcher, confesser, communier
+leurs ouailles, mais aussi les aider à se défendre lors des fréquentes
+descentes de leurs ennemis de toutes nations et de toutes couleurs.
+
+La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée
+et exposée à des surprises meurtrières; plus d'une fois le père Griffon,
+aidé de ses deux nègres, bien retranché derrière une grosse porte
+d'acajou crénelée, avait repoussé les assaillants par un feu vif et
+nourri.
+
+Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d'assez
+grandes connaissances théoriques en architecture militaire, le père
+Griffon avait donné d'excellents avis aux gouverneurs successifs de la
+Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense.
+
+Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des
+charpentes; instruit en agriculture, excellent jardinier, d'un esprit
+inventif, plein de ressources, d'une rare énergie, d'un courage
+déterminé, c'était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le
+quartier qu'il habitait.
+
+La parole évangélique n'avait peut-être pas dans sa bouche toute
+l'onction désirable; sa voix était dure, ses exhortations rudes; mais le
+sens moral en était excellent, et la charité n'y perdait rien.
+
+Il disait la messe assez vite et fort à la _flibustière_. On le lui
+pardonnait en songeant que l'office avait souvent été interrompu par une
+descente d'Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres, et qu'alors le
+père Griffon, sautant de la chaire où il prêchait la paix et la
+concorde, s'était un des premiers mis à la tête de son troupeau pour le
+défendre.
+
+Quant aux blessés et aux prisonniers, une fois l'engagement terminé, le
+digne prêtre améliorait leur position autant qu'il le pouvait, et
+pansait avec toute sorte de soins les blessures qu'il avait faites.
+
+Nous n'entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût
+de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent
+controversée:--_Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la
+guerre?_--Nous n'invoquerons à ce sujet ni l'autorité de saint Grégoire
+ni celle de Léon IV; nous dirons simplement que ce digne prêtre faisait
+le bien et repoussait le mal de toutes ses forces.
+
+D'un caractère loyal et généreux, ouvert et gai, le père Griffon était
+malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C'était de sa part
+de continuelles plaisanteries de séminaire sur les filles d'Ève, sur ces
+tentatrices, sur ces diaboliques alliées du serpent.
+
+Nous dirons à la louange du père Griffon qu'il y avait dans ses
+railleries, d'ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit;
+il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu'il regrettait de ne pouvoir
+même désirer; car, malgré la licence extrême des habitudes créoles, la
+pureté des mœurs du père Griffon ne se démentit jamais.
+
+On aurait peut-être pu lui reprocher d'aimer un peu la bonne chère; non
+qu'il en abusât (il se bornait à jouir des biens que Dieu nous donne),
+mais il aimait singulièrement à s'entretenir de recettes merveilleuses
+pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre
+les fruits parfumés des tropiques; quelquefois même l'expression de sa
+sensualité devenait contagieuse, lorsqu'il racontait certains repas à la
+_boucanière_ faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l'île. Le
+père Griffon possédait entre autres le secret d'un _boucan_ de tortue
+dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante
+chez ses auditeurs. Malgré son formidable et fréquent appétit, le père
+Griffon observait scrupuleusement ses jeûnes, qu'une bulle du pape
+rendait d'ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes
+qu'en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre aurait
+abandonné le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux
+envers un pauvre esclave; que personne n'était plus que lui pitoyable,
+aumônier et sagement ménager, regardant le peu qu'il possédait comme le
+bien des malheureux.
+
+Jamais ses consolations, ses secours ne manquaient à ceux qui
+souffraient; une fois sa tâche chrétienne accomplie, il travaillait
+gaiement et vigoureusement à son jardin, arrosait ses plantes, sarclait
+ses allées, émondait ses arbres; et le soir venu, il aimait à se reposer
+de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant avec une
+intelligente friandise des richesses gastronomiques du pays.
+
+Ses ouailles ne laissaient jamais vides son cellier ou son
+garde-manger. Le plus beau fruit, la plus belle pièce de la chasse ou de
+la pêche lui étaient toujours fidèlement envoyés; il était aimé, il
+était béni; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et
+son jugement décidait en dernier ressort de toutes les questions.
+
+L'extérieur du père Griffon répondait parfaitement à l'idée qu'on
+pourrait peut-être se faire de lui, d'après ce que nous venons de dire
+de son caractère.
+
+C'était un homme de cinquante ans au plus, robuste, actif, quoiqu'un peu
+replet; sa longue robe de laine blanche à camail noir dessinait ses
+larges épaules, une calotte de feutre couvrait son front chauve. Son
+visage coloré, son triple menton, ses lèvres épaisses et vermeilles, son
+nez long et fortement aplati à son extrémité, ses petits yeux vifs et
+gris lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais; mais ce qui
+caractérisait surtout la physionomie du père Griffon, c'était une rare
+expression de franchise, de bonté, de hardiesse et d'innocente
+raillerie.
+
+Au moment où commence ce récit, le frère Prêcheur, debout à l'arrière du
+bâtiment, causait avec le capitaine Daniel.
+
+A la facilité avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgré le
+violent roulis du navire, on voyait que le père Griffon avait depuis
+longtemps le _pied marin_.
+
+Le capitaine Daniel était un vieux loup de mer; une fois au large il
+abandonnait la direction de son navire à ses seconds ou à son pilote et
+s'enivrait régulièrement tous les soirs. Faisant très fréquemment le
+voyage de la Martinique à La Rochelle, il avait déjà ramené d'Amérique
+le père Griffon. Aussi ce dernier, habitué à l'ébriété du digne
+capitaine, surveillait assez attentivement la manœuvre; car, sans
+posséder la science nautique du père Fournier et autres de ses confrères
+religieux, il avait assez de connaissances théoriques et pratiques en
+marine.
+
+Plusieurs fois le religieux avait fait la traversée de la Martinique à
+Saint-Domingue, et à la Côte ferme à bord des bâtiments flibustiers qui
+prélevaient toujours une sorte de dîme sur leurs prises en faveur des
+églises des Antilles.
+
+La nuit approchait; le père Griffon aspirait avec plaisir l'odeur du
+souper que l'on préparait à l'avant; le domestique du capitaine vint
+prévenir les passagers que le repas était prêt; deux ou trois d'entre
+eux qui avaient résisté au mal de mer entrèrent dans la dunette.
+
+Le père Griffon dit le _Benedicite_. On venait à peine de s'asseoir à
+table, lorsque la porte de la cabine s'ouvrit brusquement, et l'on
+entendit ces mots prononcés avec l'accent gascon le plus renforcé:
+
+--Il y aura bien, je l'espère, illustre capitaine, une toute petite
+place pour le chevalier de Croustillac?
+
+Tous les convives firent un mouvement de surprise et puis cherchèrent à
+lire sur la figure du capitaine l'explication de cette singulière
+apparition.
+
+Le capitaine restait béant, regardant son nouvel hôte d'un air presque
+effrayé.
+
+--Ah ça! qui êtes-vous? Je ne vous connais pas. D'où diable sortez-vous
+donc, monsieur? s'écria-t-il enfin.
+
+--Si je sortais de chez le diable, ce bon père... et le Gascon baisa la
+main du père Griffon, ce bon père m'y renverrait bien vite, en me
+disant: _Vade retro Satanas_...
+
+--Mais d'où venez-vous, monsieur? s'écria le capitaine stupéfait de
+l'air confiant et souriant de cet hôte inattendu. On n'arrive pas ainsi
+à bord... Vous n'êtes pas sur mon rôle d'équipage... vous n'êtes pas
+tombé du ciel, peut-être?
+
+--Tout à l'heure c'était de l'enfer, maintenant c'est du ciel que je
+viens. Mordioux! je ne prétends pas à une origine si divine ou si
+infernale, illustre capitaine... Je...
+
+--Il ne s'agit pas de cela, répondez-moi, s'écria le capitaine! Comment
+êtes-vous ici?
+
+Le chevalier prit un air majestueux:
+
+--Je serais indigne d'appartenir à la noble maison de Croustillac, une
+des plus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hésitation à
+satisfaire à la légitime curiosité de l'illustre capitaine.
+
+--Enfin, c'est bien heureux! s'écria ce dernier.
+
+--Ne dites pas que cela est bien heureux, capitaine, dites que cela est
+juste. Je tombe à votre bord comme une bombe, vous vous étonnez... rien
+de plus naturel... Vous me demandez comment je suis embarqué; c'est
+votre droit; je vous l'explique, c'est mon devoir... Complétement
+satisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant:
+C'est très bien, chevalier, mettez-vous à table avec nous; je vous
+réponds: Capitaine, ça n'est pas de refus, car je meurs d'inanition;
+bénie soit votre offre bienfaisante! Ce disant, je me glisse entre ces
+deux estimables gentilshommes; je me fais petit, petit, pour ne pas les
+gêner; au contraire, car le roulis est si violent que je les cale...
+
+En parlant ainsi, le chevalier avait exécuté ses paroles à la lettre;
+profitant de l'étonnement général, il s'était placé entre deux convives,
+et se trouva bientôt muni du verre de l'un, du couvert de l'autre, de
+l'assiette d'un troisième, un profond ébahissement rendant ses voisins
+étrangers aux choses d'ici-bas.
+
+Tout ceci fut exécuté avec tant de prestesse, de dextérité, de
+confiance, de hardiesse, que les convives de l'illustre capitaine de la
+_Licorne_, et l'illustre capitaine lui-même, ne songèrent qu'à jeter un
+regard de plus en plus curieux et étonné sur le chevalier de
+Croustillac.
+
+Cet aventurier portait fièrement un vieux justaucorps de ratine
+autrefois verte, mais alors d'un bleu-jaunâtre; ses chausses, éraillées,
+étaient de la même nuance; ses bas, jadis écarlates, mais alors d'un
+rose fané, semblaient en quelques endroits _brodés_ de fil blanc; un
+feutre gris complétement râpé; un vieux baudrier garni de larges
+passements de faux or couleur de cuivre rougi, supportait une longue
+épée sur laquelle le chevalier s'était appuyé en entrant d'un air de
+capitan. M. de Croustillac était un homme de haute taille et d'une
+maigreur excessive; il paraissait âgé de trente-six à quarante ans; ses
+cheveux, sa moustache et ses sourcils étaient d'un noir de jais; sa
+figure osseuse, brune et hâlée; il avait un long nez, de petits yeux
+fauves d'une vivacité extraordinaire, et la bouche énorme; sa
+physionomie révélait à la fois une assurance imperturbable et une vanité
+outrée.
+
+M. de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu'on ne
+trouve guère que chez les Méridionaux; il s'aveuglait tellement sur son
+mérite et sur ses grâces naturelles, qu'il ne croyait pas de femmes
+capables de lui résister; la liste de ses prétendues bonnes fortunes de
+tous genres eût été interminable. Si les mensonges les plus foudroyants
+ne lui coûtaient guère, on ne pouvait lui refuser un véritable courage
+et une certaine noblesse de caractère. Cette valeur naturelle, jointe à
+son aveugle confiance en lui, le précipitaient quelquefois au milieu des
+positions les plus inextricables, au milieu desquelles il donnait
+toujours tête baissée, et dont il ne sortait jamais sans horions; car
+s'il était aventureux et hâbleur comme un Gascon, il était opiniâtre et
+têtu comme un Breton.
+
+Jusqu'alors sa vie avait été à peu près celle de tous ses confrères en
+Bohême. Cadet d'une pauvre famille de Gascogne, d'une noblesse douteuse,
+il était venu chercher fortune à Paris; tour à tour bas-officier d'une
+compagnie d'enfants perdus, prévôt d'académie, baigneur étuviste,
+maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de
+Hollande, il s'était plus d'une fois donné pour protestant, feignant de
+se convertir à la foi catholique afin de toucher les cinquante écus que
+M. Pélisson payait à chaque néophyte sur la caisse des conversions.
+Cette fourberie découverte, le chevalier fut condamné au fouet et à la
+prison. Il subit le fouet, échappa à la prison, se déguisa au moyen
+d'un énorme emplâtre sur l'œil, ceignit une formidable épée dont il
+battit le pavé, et embrassa la profession d'enjôleur de provinciaux au
+profit de quelques maisons brelandières, dans lesquelles il conduisait
+ces innocents agneaux, qui n'en sortaient jamais que tondus à vif. On
+doit dire à la louange du chevalier qu'il restait toujours étranger à
+ces friponneries, et, comme il le disait lui-même, s'il tendait
+l'hameçon, il ne mangeait pas le poisson.
+
+Les édits sur les duels étaient alors très sévères. Un jour le chevalier
+rencontra sur son passage un spadassin très connu, nommé
+Fontenay-Coup-d'Épée. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en
+lui disant: «Gare... je suis Fontenay-_Coup-d'Épée_.--Et moi,
+Croustillac-_Coup-de-Canon_», dit le Gascon, en mettant sa rapière au
+vent. Fontenay fut tué, et Croustillac obligé de fuir pour échapper aux
+recherches.
+
+Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui
+se réalisaient aux îles: il partit pour La Rochelle, espérant de s'y
+embarquer pour l'Amérique. Il voyagea tantôt à pied, tantôt sur des
+chevaux de retour, tantôt en charrette. Une fois arrivé, Croustillac
+devait, non seulement payer son passage à bord d'un bâtiment, mais
+encore obtenir de l'intendant de marine la permission de s'embarquer
+pour les Antilles.
+
+Ces deux choses étaient aussi difficiles l'une que l'autre; les
+migrations des protestants, auxquelles Louis XIV voulait s'opposer,
+rendaient la police des ports extrêmement sévère, et le voyage de la
+Martinique ne coûtait pas moins de huit à neuf cents livres. Or, de sa
+vie l'aventurier n'avait possédé la moitié de cette somme.
+
+Arrivant à La Rochelle avec dix écus dans sa poche, vêtu d'un sarrau, et
+portant au bout du fourreau de son épée, son justaucorps et ses chausses
+soigneusement empaquetés, le chevalier alla se loger, en fin compagnon,
+dans une pauvre taverne ordinairement fréquentée par les matelots. Là,
+il s'enquit d'un bâtiment en partance, et il apprit que la _Licorne_
+devait mettre à la voile sous peu de jours.
+
+Deux maîtres de ce bâtiment hantaient la taverne que le chevalier avait
+choisie comme centre de ses opérations. Il serait trop long de raconter
+par quels prodiges d'astuce et d'adresse, par quels impudents et
+fabuleux mensonges, par quelles folles promesses Croustillac parvint à
+intéresser à son sort le maître tonnelier, chargé de l'arrimage des
+tonneaux d'eau douce dans la cale; qu'il suffise de savoir que cet homme
+consentit à cacher Croustillac dans un tonneau vide et à l'amener ainsi
+à bord de la _Licorne_.
+
+Selon l'usage, les délégués de l'intendant et les greffiers de
+l'amirauté visitèrent scrupuleusement le navire au moment de son départ,
+pour s'assurer que personne ne s'y était embarqué en fraude.
+
+Le chevalier se tint coi au fond de sa barrique, rangé parmi les
+futailles de la cale et il échappa ainsi aux recherches minutieuses des
+gens du roi. Son cœur bondit d'aise lorsqu'il sentit le navire se
+mettre en marche; il attendit quelques heures avant que d'oser se
+montrer, sachant bien qu'une fois en haute mer le capitaine de la
+_Licorne_ ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de
+contrebande.
+
+Il avait été convenu entre le maître tonnelier et le chevalier que ce
+dernier n'expliquerait jamais par quel moyen il était parvenu à
+s'introduire à bord.
+
+Un homme moins impudent que notre aventurier se serait timidement tenu à
+l'écart parmi les matelots, attendant avec assez d'inquiétude le moment
+où le capitaine Daniel découvrirait cet embarquement frauduleux.
+Croustillac, au contraire, alla hardiment au but; préférant la table du
+capitaine à la gamelle des marins, il ne mit pas un moment en doute
+qu'il dût s'asseoir à cette table, sinon de droit, du moins de fait.
+
+On le voit, son audace l'avait servi.
+
+Tel était l'hôte improvisé sur lequel les convives de la _Licorne_
+jetaient des regards curieux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LA BARBE-BLEUE.
+
+
+--Allez-vous enfin, monsieur, m'expliquer comment vous vous trouvez ici?
+s'écria le capitaine de la _Licorne_, trop impatient de savoir le secret
+du Gascon pour le faire sortir de table.
+
+Le chevalier de Croustillac se versa un grand verre de vin, se leva et
+dit à haute voix:
+
+--Je proposerai d'abord à l'illustre compagnie de porter une santé qui
+nous est chère à tous, celle de notre glorieux monarque, celle de Louis
+le Grand, le plus adorable des princes.
+
+Dans ces temps de despotisme inquiet, il eût été impolitique, dangereux
+même pour le capitaine, d'accueillir froidement la proposition du
+chevalier.
+
+Maître Daniel, et à son exemple les passagers, répondirent donc à son
+appel. Tous répétèrent en chœur:
+
+--A la santé du roi! à la santé de Louis le Grand!
+
+Un seul convive resta silencieux. C'était le voisin du chevalier.
+Croustillac le regarda en fronçant le sourcil.
+
+--Mordioux! monsieur, n'êtes-vous donc pas des nôtres, lui dit-il;
+seriez-vous l'ennemi de notre monarque bien-aimé?
+
+--Point du tout, point du tout, monsieur; j'aime et je vénère ce grand
+monarque. Mais comment boirais-je? vous avez pris mon verre, répondit
+timidement le passager.
+
+--Comment! mordioux! c'est pour un si frivole motif que vous vous
+exposez à passer pour un mauvais Français? s'écria le chevalier en
+haussant les épaules. Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais...
+laquais... allons donc, un verre à monsieur! Mon cher ami... à la bonne
+heure! maintenant debout et redisons tous: A la santé du roi... de notre
+grand roi!
+
+Le toast porté, on se rassit.
+
+Le chevalier profita de ce mouvement pour faire donner une assiette et
+un couvert à son voisin. Puis, découvrant un potage placé devant lui, il
+dit effrontément au père Griffon:
+
+--Mon révérend, vous offrirai-je de ce potage aux pigeonneaux?
+
+--Mais, corbleu! monsieur, s'écria le capitaine, outré des libertés du
+chevalier, vous vous mettez bien à votre aise.
+
+Celui-ci interrompit maître Daniel et lui dit d'un air grave:
+
+--Capitaine, je sais rendre à chacun ce qui lui est dû: le clergé est le
+premier ordre de l'État; je me conduis donc en chrétien en servant
+d'abord le révérend père que voici; je ferai plus, je saisirai cette
+occasion de rendre hommage, dans sa respectable et sainte personne, aux
+vertus évangéliques qui distinguent et distingueront toujours notre
+Eglise.
+
+En disant ces mots, le chevalier servit le père Griffon.
+
+De ce moment il devenait assez difficile au capitaine d'expulser
+l'aventurier de sa table; il n'avait pu refuser le toast du chevalier,
+ni l'empêcher de faire les honneurs des mets qui se trouvaient à sa
+portée. Pourtant il continua son interrogatoire:
+
+--Allons, monsieur, vous êtes bon gentilhomme, soit! vous êtes bon
+chrétien, vous aimez le roi comme nous l'aimons tous, cela est très
+bien. Maintenant, dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici
+à manger mon souper?
+
+--Mon père, s'écria le chevalier, je vous prends à témoin, ainsi que
+l'honorable compagnie...
+
+--A témoin de quoi, mon fils? dit le père Griffon.
+
+--A témoin de ce que vient de dire le capitaine.
+
+--Comment! Qu'ai-je dit! s'écria maître Daniel.
+
+--Capitaine! vous avez dit, vous avez reconnu, proclamé à la face de la
+société que j'étais bon gentilhomme!...
+
+--Je l'ai dit, sans doute, mais...
+
+--Que j'étais bon chrétien!
+
+--Oui, mais...
+
+--Que j'aimais le roi!
+
+--Oui, parce que...
+
+--Eh bien! reprit le chevalier, j'en prends de nouveau à témoin
+l'illustre compagnie... quand on est bon chrétien, quand on est bon
+gentilhomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de
+plus? Mon révérend, vous servirai-je de ce hochepot?
+
+--J'en accepterai, mon fils, car mon mal de mer, à moi, c'est l'appétit;
+une fois embarqué, ma faim redouble.
+
+--Je suis ravi, mon père, de cette conformité d'organisation, car je ne
+me sens pas d'autre indisposition qu'une faim dévorante...
+
+--Eh bien! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met à même de
+satisfaire cette faim, je vous dirai, pour me servir de vos propres
+paroles, que c'est justement parce que vous êtes bon gentilhomme, bon
+chrétien et affectionné à notre bien-aimé souverain, que vous devez
+aller au-devant de la question que vous fait maître Daniel au sujet de
+votre séjour extraordinaire à bord de son bâtiment.
+
+--Malheureusement voilà ce qui m'est impossible, mon père.
+
+--Comment, impossible? s'écria le capitaine courroucé.
+
+Le chevalier prit un air de componction solennelle, et répondit en
+montrant le père Griffon:
+
+--Le révérend père peut seul entendre ma confession et mes aveux: ce
+secret n'est pas seulement le mien; ce secret est grave, bien grave,
+ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec contrition.
+
+--Et moi!... je pourrais vous forcer à parler, s'écria le capitaine,
+quand je devrais vous faire attacher un boulet à chaque pied et vous
+mettre à cheval sur une barre de cabestan jusqu'à ce que vous disiez la
+vérité.
+
+--Capitaine, reprit le chevalier avec un calme imperturbable, je n'ai
+jamais souffert une menace, un clin d'œil... une moue... un signe...
+un zest... un rien qui me parût insultant... mais vous êtes roi à votre
+bord, par cela même je suis dans votre royaume... et je me reconnais
+pour votre sujet... vous m'avez admis à votre table (je continuerai à
+être toujours digne de cette faveur); pourtant ce n'est pas une raison
+pour m'infliger arbitrairement les plus mauvais traitements; néanmoins,
+je saurai m'y résigner, les supporter, à moins que ce bon père, l'appui
+du faible contre le fort, ne daigne intercéder auprès de vous en ma
+faveur, répondit humblement le chevalier.
+
+La position du capitaine devenait embarrassante, car le père Griffon ne
+put s'empêcher de dire quelques mots en faveur de l'aventurier qui se
+mettait si brusquement sous sa protection, et qui promettait de révéler
+sous le sceau de la confession le secret de son séjour à bord de la
+_Licorne_.
+
+La colère du capitaine se calma un peu; le chevalier, d'abord flatteur,
+insinuant, devint jovial, plaisant, bouffon: il fit, pour amuser les
+convives, toutes sortes de tours d'adresse; il mit des couteaux en
+équilibre sur le bout de son nez, il construisit des pyramides de verres
+et de bouteilles avec une habileté surprenante, il chanta de nouveaux
+noëls, il imita le cri de différents animaux.
+
+Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la _Licorne_,
+assez peu difficile d'ailleurs sur le choix de ses amusements, qu'à la
+fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l'épaule:
+
+--Allons, chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n'y a pas
+moyen de faire que vous n'y soyez pas; vous êtes un gai compagnon, il y
+aura toujours pour vous un couvert à ma table, et on trouvera bien à
+vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux-pont.
+
+Le chevalier se confondit en remercîments et en protestation de
+reconnaissance, se rendit au gîte qu'on lui avait assigné, et s'endormit
+bientôt d'un profond sommeil, parfaitement rassuré sur sa condition
+pendant la traversée, quoiqu'un peu humilié d'avoir été obligé de
+souffrir les menaces du capitaine et d'être descendu jusqu'aux
+complaisances pour s'assurer de la bienveillance de maître Daniel, qu'il
+traita mentalement de bête brute et d'ours marin.
+
+Le chevalier voyait dans les colonies un véritable Eldorado. Il avait
+tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons, trop
+heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Européens qui
+venaient les voir, qu'il avait fait ce raisonnement statistique fort
+simple:
+
+«Il y a environ _cinquante_ ou _soixante_ riches habitations à la
+Martinique et à la Guadeloupe; leurs propriétaires, qui s'ennuient comme
+des morts, sont ravis de pouvoir garder auprès d'eux des gens d'esprit,
+de joyeuse humeur et de ressources; je suis essentiellement de ces
+gens-là; je n'aurai donc qu'à paraître pour être choyé, fêté, adoré; en
+admettant que j'accorde six mois à chaque habitation l'une dans l'autre,
+elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne
+de vingt-cinq à trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement
+assurée, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Je
+suis dans la pleine maturité de mes agréments; je suis aimable, je suis
+spirituel, j'ai toutes sortes de talents de société; comment croire que
+les opulentes héritières des colonies seront assez aveugles, assez
+stupides pour ne pas profiter _de mon occasion_, et s'assurer ainsi du
+plus charmant mari que jeune fille ou veuve agaçante ait jamais rêvé
+dans ses nuits d'insomnie?»
+
+Telles étaient les espérances du chevalier; on verra si elles furent
+déçues....
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se confessa au père
+Griffon.
+
+Quoique assez véridiques, ses aveux n'apprirent rien de bien nouveau au
+révérend sur la position de son pénitent, qu'il avait à peu près
+devinée; tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier:
+
+Il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel; poursuivi par
+les lois, se trouvant sans ressources, il avait pris le parti désespéré
+d'aller chercher fortune aux îles; ne possédant pas de quoi payer son
+passage, il avait eu recours à la compassion du tonnelier qui l'avait
+introduit et caché à bord dans une barrique vide.
+
+Cette apparente sincérité rendit le père Griffon assez favorable à
+l'aventurier; mais il ne lui dissimula pas que l'espoir de trouver la
+fortune aux colonies était un leurre; il faut y arriver avec des
+capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement;
+le climat était meurtrier, les habitants se défiaient généralement des
+étrangers, et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les
+premiers colons étaient complétement oubliées, autant par l'égoïsme des
+habitants que par la gêne où ils se trouvaient par suite de la guerre
+avec l'Angleterre qui portait une grave atteinte à leurs intérêts.
+
+En un mot, le père Griffon conseillait au chevalier d'accepter l'offre
+du capitaine, qui lui avait proposé de le ramener à La Rochelle après
+avoir touché à la Martinique.
+
+Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille
+ressources qu'il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à
+demi-barbare, la condition des Européens étant telle aux colonies que
+jamais, par égard pour leur dignité de _blancs_, ils n'occupaient
+d'emplois trop subalternes.
+
+Le père Griffon ignorait que son pénitent avait tellement exploité les
+_ressources_ de la France, qu'il s'était vu forcé de s'expatrier. Dans
+certaines circonstances, personne n'était d'ailleurs plus facile à
+abuser que le bon religieux; sa pitié pour le malheur nuisait à sa
+pénétration habituelle.
+
+La vie passée du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d'une
+blancheur immaculée; mais cet homme était si insouciant de sa détresse,
+si indifférent de l'avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit
+par prendre à cet aventurier plus d'intérêt peut-être qu'il n'en
+méritait et qu'il lui proposa de l'héberger dans sa maison curiale de
+Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique; offre que
+Croustillac se garda bien de refuser.
+
+Le temps se passait: maître Daniel ne cessait d'admirer les talents
+prodigieux du chevalier, chez lequel il découvrait chaque jour de
+nouveaux trésors de prestidigitation.
+
+Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie
+allumée, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait porté
+l'engouement du capitaine jusqu'à l'enthousiasme; il avait formellement
+offert au Gascon une place à _vie_ à son bord, pourvu qu'il lui promît
+de charmer toujours aussi agréablement les loisirs de la navigation de
+la _Licorne_.
+
+Nous dirons enfin, pour expliquer les succès de Croustillac, qu'à la mer
+les heures semblent bien longues, que les moindres distractions sont
+précieuses, et que l'on est alors bien aise d'avoir toujours à ses
+ordres une espèce de bouffon d'une bonne humeur imperturbable.
+
+Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une
+triste préoccupation; le terme de la traversée s'approchait; le langage
+du père Griffon avait été trop sensé, trop sincère, trop juste pour ne
+pas vivement impressionner notre aventurier, qui avait compté mener
+joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent
+plusieurs habitants qui, se trouvant au nombre des passagers,
+retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances. Malgré
+les talents qu'il développait et dont ils s'amusaient, nul de ces colons
+ne fit la plus légère avance au chevalier, quoiqu'il répétât sans cesse
+qu'il serait ravi de faire dans l'intérieur de l'île une longue
+exploration.
+
+Le terme du voyage arrivait, les dernières illusions de Croustillac
+étaient détruites; il se voyait réduit à la déplorable alternative de
+naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France
+affronter les rigueurs des gens du roi.
+
+Le hasard vint tout à coup offrir à l'esprit du chevalier le plus
+éblouissant mirage et éveiller en lui les plus folles espérances.
+
+La _Licorne_ n'était plus qu'à deux cents lieues environ de la
+Martinique, lorsqu'elle rencontra un bâtiment de commerce français
+venant de cette île et faisant voile pour la France.
+
+Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la _Licorne_ pour
+avoir des nouvelles d'Europe; aux colonies tout allait assez bien depuis
+quelques semaines; on n'avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais.
+Quelques autres communications échangées, les deux navires se
+séparèrent.
+
+--Pour un bâtiment d'une telle valeur (les passagers avaient évalué son
+chargement à 400,000 francs environ), il n'est guère bien armé, dit le
+chevalier, ce serait une bonne capture pour les Anglais.
+
+--Ah! bah! reprit un passager d'un air d'envie, la Barbe-Bleue peut bien
+perdre ce bâtiment-là.
+
+--Pardieu! oui; il lui resterait assez d'argent pour en acheter et en
+armer d'autres.
+
+--Une vingtaine même si elle le voulait, dit le capitaine Daniel.
+
+--Oh! vingt.... c'est beaucoup, reprit un passager.
+
+--Ma foi, sans compter sa magnifique plantation de l'Anse-aux-Sables, et
+sa mystérieuse maison du Morne-au-Diable, reprit un autre; ne dit-on pas
+qu'elle a pour cinq ou six millions d'or et de pierreries...... enfouis
+dans quelque cachette.
+
+--Ah! voilà... enfouis on ne sait où, reprit le capitaine Daniel, mais
+pour sûr elle les a, car, moi, je tiens du vieux père
+l'_Ouvre-l'œil_, qui avait été une fois voir le premier mari de la
+Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari était, disait-on, jeune et
+beau comme un ange, je tiens de l'Ouvre-l'œil que la Barbe-Bleue, ce
+jour-là, s'amusait à mesurer dans un couï[1] des diamants, des perles
+fines et des émeraudes; or, toutes ces richesses sont encore en sa
+possession, sans compter qu'on dit que son troisième et dernier mari
+était puissamment riche, et que toute sa fortune était en poudre d'or.
+
+--Les uns la disent si avare qu'elle ne dépense pas pour elle et les
+siens 10,000 fr. par année... reprit un passager.
+
+--Quant à cela, ça n'est pas sûr, reprit maître Daniel, personne ne peut
+savoir comment elle vit, puisqu'elle est étrangère à la colonie, et
+qu'il n'y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au
+Morne-au-Diable.
+
+--Certes, et l'on fait bien: ce n'est pas moi qui aurais la curiosité
+d'y aller, dit un autre; le Morne-au-Diable ne jouit pas pour cela d'une
+assez bonne renommée... On dit qu'il s'y passe des choses... des
+choses...
+
+--Ce qui est certain, c'est que le tonnerre y est tombé trois fois...
+
+--Cela ne m'étonnerait pas; l'on entend, dit-on, des bruits étranges
+autour de cette habitation.
+
+--On dit qu'elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au
+milieu des rochers de la Cabesterre...
+
+--Cela se conçoit, si la Barbe-Bleue a tant de trésors à garder...
+
+Croustillac écoutait cette conversation avec une excessive curiosité.
+Ces trésors, ces diamants miroitaient singulièrement à son imagination.
+
+--Mais de qui donc parlez-vous ainsi, mes gentilshommes? demanda-t-il
+enfin.
+
+--Nous parlons de la Barbe-Bleue!
+
+--Qu'est-ce que la Barbe-Bleue?
+
+--La Barbe-Bleue? Eh bien! c'est la Barbe-Bleue...
+
+--Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? dit le chevalier.
+
+--La Barbe-Bleue?
+
+--Oui, oui, dit impatiemment Croustillac.
+
+--Eh! mon Dieu! c'est une femme!
+
+--Comment! une femme? Et pourquoi l'appelle-ton la Barbe-Bleue?
+
+--Pourquoi? Parce qu'elle se débarrasse de ses maris, comme l'homme à la
+barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes.
+
+--Et elle est veuve!... c'est une veuve!... ce serait une veuve!
+comment!... s'écria le chevalier avec un battement de cœur
+inexprimable; une veuve... répéta-t-il en joignant les mains, une veuve!
+riche à éblouir! à donner le vertige par le seul calcul de ses
+richesses... une veuve!!
+
+--Une veuve, si veuve qu'elle l'est pour la troisième fois depuis trois
+ans, dit le capitaine.
+
+--Et elle est aussi riche qu'on le dit?
+
+--Mais, oui, c'est connu, tout le monde le sait, dit le capitaine.
+
+--Riche à millions!! riche à armer des bâtiments de 400,000 livres...
+riche à avoir des sacs de diamants et d'émeraudes et de perles fines...,
+s'écria le Gascon, dont les yeux étincelaient, dont les narines se
+gonflaient, dont les mains se crispaient.
+
+--Mais on vous répète qu'elle est riche à acheter la Martinique et la
+Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine.
+
+--Et vieille... très vieille?... demanda le chevalier avec inquiétude.
+
+Son interlocuteur regarda les autres passagers d'un air interrogatif, et
+dit:--Quel âge peut bien avoir la _Barbe-Bleue_?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, dit l'un.
+
+--Tout ce que je sais, reprit un autre, c'est que lorsque je suis arrivé
+dans la colonie, il y a deux ans, elle en était déjà à son second mari,
+et qu'elle entamait le troisième..., qui ne lui a pas seulement duré un
+an.
+
+--Pour ce qui est du troisième mari, on ne dit pas qu'il soit mort, mais
+il a disparu, reprit un autre.
+
+--Il est si bien mort, au contraire, qu'on dit avoir vu la Barbe-Bleue
+en grand deuil de veuve, dit un passager.
+
+--Sans doute, sans doute, ajouta un troisième interlocuteur; la preuve
+qu'il est mort, c'est que le desservant de la paroisse de Macouba, en
+l'absence du révérend père Griffon, a dit une messe des morts pour lui.
+
+--Au reste, il ne serait pas étonnant qu'il eût été assassiné, dit un
+autre.
+
+--Assassiné... par sa femme, sans doute, reprit-on avec une unanimité
+qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Bleue.
+
+--Non pas par sa femme!
+
+--Ah! ah! voilà du nouveau.
+
+--Pas par sa femme? et par qui donc alors?
+
+--Par des ennemis qu'il avait à la Barbade.
+
+--Par des colons anglais?
+
+--Oui, par des Anglais, puisqu'il était, dit-on, Anglais lui-même...
+
+--Toujours est-il, mon gentilhomme, que le troisième mari est mort... et
+bien mort?... demanda le chevalier avec anxiété.
+
+--Oh! pour mort..., oui, oui, répéta-t-on en chœur.
+
+Croustillac respira; un moment comprimées, ses espérances reprirent leur
+vol audacieux.
+
+--Mais l'âge de la Barbe-Bleue le sait-on? reprit-il.
+
+--Pour son âge, je puis vous satisfaire: elle doit avoir environ... de
+vingt... oui, c'est à peu près cela, de vingt... à soixante ans, dit le
+capitaine Daniel.
+
+--Mais vous ne l'avez donc pas vue? dit le chevalier impatienté de cette
+plaisanterie.
+
+--Vue!! moi? et pourquoi diable voulez-vous que j'aie vue la
+Barbe-Bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous êtes fou?
+
+--Comment?
+
+--Entendez-vous... mes compères..., dit le capitaine à ses passagers; il
+me demande si j'ai vu la Barbe-Bleue.
+
+Les passagers haussèrent les épaules.
+
+--Mais, reprit Croustillac, qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ma
+question?
+
+--Ce qu'il y a d'étonnant? dit maître Daniel.
+
+--Oui.
+
+--Tenez... vous venez de Paris, vous, n'est-ce pas? et c'est bien moins
+grand que la Martinique.
+
+--Sans doute!
+
+--Eh bien! avez-vous vu le bourreau à Paris?
+
+--Le bourreau? non... mais quel rapport?
+
+--Eh bien! une fois pour toutes, sachez qu'on est aussi peu curieux de
+voir la Barbe-Bleue, qu'on est curieux de voir le bourreau... mon
+gentilhomme. D'abord, parce que la maison qu'elle habite est située au
+milieu des solitudes du Morne-au-Diable, où l'on ne se soucie pas de
+s'aventurer... Puis, parce qu'une _assassine_ n'est pas d'une agréable
+société, et puis parce que la Barbe-Bleue a de trop mauvaises
+connaissances.
+
+--De mauvaises connaissances? fit le chevalier.
+
+--Oui, des amis... des amis de _cœur_... pour ne pas dire plus, qu'il
+ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grève, la nuit dans les bois
+ou au coucher du soleil sous le vent de l'île, dit le capitaine.
+
+--L'_Ouragan_... le capitaine flibustier, d'abord..., dit un des
+passagers d'un air d'effroi.
+
+--Puis _Arrache-l'Ame_... le boucanier de Marie-Galande, dit un autre.
+
+--Puis _Youmaalë_... le Caraïbe anthropophage de l'anse aux Caïmans,
+reprit un troisième.
+
+--Comment! s'écria le chevalier, est-ce que la Barbe-Bleue serait à la
+fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un
+cannibale... Peste... Quelle matrone!
+
+--Comme vous dites, mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une
+_buonaroba_, comme disent les Espagnols.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'ARRIVÉE.
+
+
+Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe-Bleue parurent
+impressionner assez le chevalier.
+
+Après quelques moments de silence il demanda au capitaine:--Quel est cet
+homme, ce flibustier qu'on appelle l'Ouragan?
+
+--Un mulâtre de Saint-Domingue, dit-on, reprit maître Daniel, l'un des
+plus déterminés flibustiers des Antilles; il est venu habiter la
+Martinique depuis deux ans, dans une maison isolée, où il vit maintenant
+en bourgeois; on dit qu'il se servait, lorsqu'il faisait sa course, de
+pirogues à soupape.
+
+--Qu'est-ce qu'une pirogue à soupape? demanda le chevalier.
+
+--C'est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent;
+au fond de son arrière, près du gouvernail, il y a une large soupape qui
+s'ouvre à volonté. Dès qu'un navire était en vue, on dit que l'Ouragan
+s'embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquantaine de
+flibustiers armés de coutelas et de pistolets, voilà tout; la pirogue
+marchait à rames, parce qu'en se privant de voiles elle pouvait
+s'approcher plus près de l'ennemi sans être aperçue; la pirogue piquait
+donc droit au navire: si ledit navire se défiait et se défendait, son
+artillerie n'avait guère de prise sur l'avant de la pirogue, avant
+étroit et tranchant comme le coupant d'une hache: quant à la
+mousqueterie de l'ennemi, l'Ouragan n'y croyait pas, dit-on. Lorsqu'il
+abordait le navire qu'il voulait enlever, l'Ouragan, qui gouvernait
+toujours, ouvrait sa soupape; l'embarcation commençait à couler à fond
+par l'arrière, ce qui obligeait nécessairement les plus engourdis à
+s'élancer sur le pont du bâtiment ennemi afin d'échapper à la noyade;
+une fois à l'abordage, les flibustiers poignardaient tout ce qui
+résistait et jetaient à la mer tout ce qui ne résistait pas; l'Ouragan
+conduisait sa prise à Saint-Thomas, où il vendait l'huître et sa
+coquille (c'est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses
+marchandises), et il partageait l'argent avec ses compagnons. Quand il
+n'avait plus le sou, l'Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à
+soupape, la faisait bénir par un prêtre et recommençait sa course; on
+dit que quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le
+nombre des Espagnols et des Anglais qu'il a tués ou noyés, lui et ses
+flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille.
+Voilà ce que c'est que l'Ouragan, mon gentilhomme.
+
+--Et vous croyez que ce matamore n'est pas indifférent à la Barbe-Bleue?
+demanda négligemment le chevalier.
+
+--On dit que tout le temps que l'Ouragan ne passe pas chez lui, il le
+passe au Morne-au-Diable.
+
+--Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n'aime guère les Céladons de
+Bergerades, dit le chevalier. Ah çà! mais le boucanier?
+
+--Ma foi, s'écria un passager, je ne sais si je n'aimerais pas mieux
+encore avoir pour ennemi l'Ouragan que le boucanier Arrache-l'Ame!
+
+--Peste! voilà du moins un nom qui promet, dit Croustillac.
+
+--Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l'ai vu...
+
+--Et il est... terrible?
+
+--Il est au moins aussi farouche que les sangliers ou les taureaux
+qu'il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis allé
+à son boucan de la grande Tari, au nord de la Martinique, lui acheter
+des peaux de bœufs sauvages; il était tout seul avec sa meute de
+vingt chiens courants, qui avaient l'air aussi méchants et aussi
+sauvages que lui; quand je suis arrivé il se frottait le visage avec de
+l'huile de palmes, car il n'y avait pas un seul endroit de sa figure qui
+ne fût bleu, jaune, violet et pourpre.
+
+--J'y suis, dit le chevalier, les nuances irisées d'un coup de poing sur
+l'œil, mais... en grand.
+
+--Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu'il avait; voici ce qu'il
+me raconta: «Mes chiens, menés par mon _engagé_[2], me dit-il, avaient
+lancé un taureau de deux ans; il me passe, je lui envoie une balle à
+l'épaule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tête
+et m'en découd deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engagé
+arrive, tire et manque le taureau. Mon garçon se voyant désarmé, veut
+couper le jarret du taureau, mais le taureau l'éventre et le foule aux
+pieds. Placé comme j'étais, je ne pouvais tirer l'animal, de peur
+d'achever mon engagé; je prends mon grand couteau de boucan et je me
+jette entre eux deux; je reçois un coup de corne qui m'ouvre la cuisse;
+un second me casse ce bras-là (il me montre son bras gauche qui, en
+effet, était serré contre son corps avec une liane); le taureau continue
+de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je
+prends mon temps, et au moment où l'animal baisse la tête pour me
+découdre, je le saisis aux cornes, je l'abaisse à ma portée, je lui
+saute aux lèvres avec mes dents, et je ne démords pas plus qu'un
+boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les
+côtes.»
+
+--Mais c'est une vraie mâchoire que cet homme-là? dit dédaigneusement
+Croustillac. S'il n'a pas d'autres moyens de plaire, mordioux! je plains
+sa maîtresse...
+
+--Je vous disais bien que c'était une espèce d'animal sauvage, reprit le
+narrateur; mais je continue mon récit: «Une fois mordu aux lèvres,
+ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes,
+épuisé par la perte du sang, car mes balles avaient porté, le taureau
+tombe à genoux et se renverse; mes chiens montent sur lui, le prennent à
+la gorge et l'achèvent. La lutte m'avait affaibli, je perdais beaucoup
+de sang: pour la première fois de ma vie, je m'évanouis ni plus ni moins
+qu'une petite femme... Vous allez voir que mal m'en a pris! Ne
+voilà-t-il pas mes chiens qui, pendant mon évanouissement, s'amusent à
+dévorer mon engagé!!! tant ils sont mordants et bien dressés! Comment,
+dis-je tout effrayé à Arrache-l'Ame, parce que vos chiens ont dévoré
+votre engagé, cela prouve qu'ils sont bien dressés? Et je vous avoue,
+monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du
+boucanier, je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces
+féroces animaux qui tournaient et rôdaient autour de moi en me flairant
+d'une façon très peu rassurante...
+
+--Le fait est que ce sont là des mœurs tant soit peu brutales, dit
+Croustillac, et l'on serait mal venu à parler à cet homme des bois le
+beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de
+conversation peut-il avoir avec la Barbe-Bleue?
+
+--Dieu me préserve d'aller les écouter! dit le narrateur.
+
+--Une fois qu'Arrache-l'Ame à la Barbe-Bleue a dit:--J'ai mordu un
+taureau au nez, et mes chiens ont dévoré mon engagé, reprit le Gascon,
+la conversation doit devenir languissante, et, mordioux! on ne fait pas
+tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet
+d'entretien.
+
+--Ma foi, monsieur, on ne sait pas, dit un auditeur, ces gens-là sont
+capables de tout!
+
+--Mais, dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas
+savoir ce que c'est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue
+les belles...
+
+--Non certainement, reprit le narrateur (que nous soupçonnons fort
+d'exagérer les faits), car il sacre, il jure à faire abîmer l'île, et il
+a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d'un taureau.
+
+--C'est tout simple, à force de les fréquenter il aura pris leur accent,
+dit le chevalier, mais la fin de votre histoire, je vous prie.
+
+--M'y voici. Je demandai donc au boucanier, comment il osait soutenir
+que des chiens qui dévoraient un homme étaient bien dressés.--«Sans
+doute, reprit-il; mes chiens sont dressés à ne jamais donner un coup de
+dent à un taureau lorsqu'il est mis bas, car je vends les peaux, et il
+faut qu'elles soient intactes; une fois l'animal mort, ces pauvres
+bêtes, si affamées qu'elles soient, ont le courage de le respecter et
+d'attendre la curée; or, ce matin ils avaient une faim d'enfer: mon
+engagé était à moitié tué et couvert de sang. Il était très dur avec
+eux: ils ont sans doute commencé par lécher ses blessures: puis, comme
+on dit, l'appétit leur sera venu en mangeant; ça leur a mis l'eau à la
+bouche, à ces pauvres bêtes; finalement ils ne m'ont laissé que les os
+de mon engagé. Sans la morsure d'un serpent à tête d'agouti qui pince
+fort, mais qui n'est pas venimeux, je serais peut-être encore évanoui.
+Je reviens à moi, j'arrache le serpent de ma jambe droite où il s'était
+enroulé, je le prends par la queue, je le fais tourner comme qui dirait
+une fronde et je lui écrase la tête sur un tronc de goyavier; je me
+tâte, je n'avait presque rien... la cuisse fendue et le bras cassé; je
+bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien fraîche,
+attachée avec une liane. Quant à mon aileron gauche, il était brisé
+entre le coude et le poignet; je coupe trois petits bâtons et une longue
+liane, et je ficelle mon bras cassé comme une carotte de tabac; une fois
+pansé, je cherche mon engagé, car je ne m'étais pas encore aperçu du
+tour... je l'appelle, il ne répond pas; mes chiens étaient couchés à mes
+pieds, ils faisaient les innocents, les sournois! et me regardaient en
+remuant la queue, comme si de rien n'était; enfin je me lève et
+qu'est-ce que je vois à vingt pas: la carcasse de mon engagé! je le
+connais à sa corne à poudre et à sa gaine à couteaux. Voilà tout ce
+qu'il en restait. C'était pour en revenir à ce que je vous disais,
+ajouta Arrache-l'Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous
+prouver que mes chiens étaient bien mordants et bien dressés; car il ne
+manque pas un poil à la peau du taureau.»
+
+--Allons, allons, le boucanier vaut le flibustier, dit Croustillac. Tout
+ce que je vois là-dedans, c'est que la Barbe-Bleue est furieusement à
+plaindre de n'avoir eu jusqu'ici que le choix entre de pareilles
+brutes... Et le Gascon ajouta avec compassion: C'est tout simple: cette
+pauvre femme-là n'a pas d'idée de ce que c'est qu'un aimable et galant
+gentilhomme. Quand on a toute sa vie mangé du lard et des fèves, on ne
+se figure pas qu'il peut exister quelque chose d'aussi parfait, d'aussi
+délicat qu'un faisan ou un ortolan... Allons, mordioux! je vois qu'il
+m'était destiné d'éclairer la Barbe-Bleue sur une infinité de choses, et
+de lui dévoiler un monde tout nouveau... Quant au Caraïbe, il doit être
+digne de figurer à côté de ses farouches rivaux?
+
+--Oh? pour le Caraïbe, dit un des passagers, je puis en parler à bon
+escient. J'ai fait cet hiver, dans son balaou, la traversée de
+l'Anse-au-Sable à Marie-Galande; j'avais hâte d'arriver dans ce dernier
+endroit, la rivière des Saintes était débordée, il m'aurait fallu faire
+un détour énorme pour trouver un endroit guéable. Au moment de
+m'embarquer, je vis à l'avant du balaou d'Youmaalë une espèce de figue
+brune; je m'approche, qu'est-ce que je vois? Jésus, mon Dieu! une tête
+et deux bras desséchés en manière de momie, qui formaient la figure
+d'ornement de sa pirogue. Nous partons; le Caraïbe, silencieux comme un
+sauvage qu'il était, pagayait sans mot dire. Arrivé à la hauteur de
+l'îlot des Crabes où avait échoué quelques mois auparavant, un
+brigantin espagnol, je lui demande:--N'est-ce pas là où a péri le
+bâtiment espagnol? Le Caraïbe me fait signe que c'est là..... Il est bon
+de vous dire qu'à bord de ce navire se trouvait le révérend père Simon,
+des Missions étrangères. Sa réputation de sainteté était telle qu'elle
+était parvenue jusque chez les Caraïbes; le brigantin avait péri corps
+et biens, du moins on le croyait. Je dis dont au Caraïbe:--C'est là
+qu'est mort le père Simon, tu en as entendu parler? Il me fit un nouveau
+signe de tête affirmatif... car ces gens-là regardent à prononcer une
+parole de trop.--C'était un excellent homme? ajoutai-je.
+
+--_J'en ai mangé_, me répondit ce malheureux idolâtre, avec une sorte de
+satisfaction orgueilleuse et farouche.
+
+--C'est une manière comme une autre de _goûter_ quelqu'un, dit
+Croustillac, et de partager ses principes.
+
+--D'abord, reprit le passager, je ne compris pas ce que voulait dire cet
+horrible anthropophage; mais, lorsque je l'eus fait s'expliquer,
+j'appris qu'ensuite de je ne sais quelle cérémonie sauvage, le
+missionnaire et deux matelots qui s'étaient sauvés sur un îlot désert
+avaient été surpris par les Caraïbes et ensuite dévorés... Comme je
+reprochais à Youmaalë cette atroce barbarie, en lui disant qu'il était
+affreux d'avoir sacrifié ces trois malheureux Français à leur rage
+sanguinaire, il me répondit sentencieusement et d'un ton approbatif,
+comme s'il eût voulu me prouver qu'il comprenait la force de mes
+arguments, en classant sinon la valeur, du moins la _saveur_ de trois
+différents peuples:--_Tu as raison: Espagnol, jamais; Français, souvent;
+Anglais, toujours_.
+
+--Ce qui prouve que l'Anglais est incomparablement plus délicat que le
+Français, et que l'Espagnol est coriace en diable, dit Croustillac; mais
+avec ces gourmandises-là, il finira un jour par _manger_ la Barbe-Bleue
+de caresses... si tout ceci est vrai...
+
+--Tout est vrai, mon gentilhomme...
+
+--Il en résulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve
+n'est pas insensible aux agréments féroces de l'Ouragan, d'Arrache-l'Ame
+et de l'anthropophage.
+
+--C'est la voix publique qui l'en accuse.
+
+--Ils la fréquentent donc souvent?
+
+--Tout le temps que l'Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps
+qu'Arrache-l'Ame ne passe pas à son boucan, tout le temps qu'Youmaalë ne
+passe pas dans les bois, ils le passent auprès de la Barbe-Bleue.
+
+--Sans jalousie les uns des autres?
+
+--On dit que la Barbe-Bleue est une manière de femme aussi despotique et
+aussi impérieuse que le sultan des Turcs.... et qu'elle leur défend
+d'être jaloux...
+
+--Mordioux! quel sérail elle s'est choisi là... Mais, allons, allons,
+messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu'on nous accuse
+d'exagérer, et vous voulez railler...
+
+Le capitaine Daniel répondit d'un air sérieux qui ne pouvait pas être
+feint:
+
+--A notre arrivée à la Martinique, demandez au premier créole venu ce
+que c'est que la Barbe-Bleue, et que saint Jean, mon patron, me maudisse
+si on ne vous dit pas ce qu'on vient de vous dire à propos de cette
+femme et de ses _trois amis_, le flibustier, le boucanier et le
+Caraïbe!
+
+--Et de ses immenses richesses... m'en parlerait-on aussi? demanda le
+chevalier.
+
+--On vous dira que l'habitation qui dépend du Morne-au-Diable est une
+des plus belles du pays, et que la Barbe-Bleue possède un comptoir au
+Fort-Saint-Pierre, et que ce comptoir, tenu par un homme à elle, en
+expédie chaque année cinq ou six bâtiments comme celui que nous avons
+rencontré tout à l'heure.
+
+--Je vois ce que c'est alors, dit le chevalier d'un air railleur. La
+Barbe-Bleue est une femme blasée sur les richesses et sur les plaisirs
+de ce monde; pour se distraire elle est capable de boucaner, de
+flibuster, voire même de cannibaler, si le cœur lui en dit.
+
+--Si cela lui plaît, il y a toute apparence qu'elle ne se gêne guère,
+dit le capitaine.
+
+A ce moment le père Griffon monta sur le pont, Croustillac lui dit:
+
+--Mon père, je disais tout à l'heure à ces messieurs qu'on nous accuse,
+nous autres Gascons, de faire des bourdes, mais ce qu'on dit de la
+Barbe-Bleue est-il vrai?
+
+La figure du père Griffon, ordinairement placide ou joyeuse, se
+rembrunit tout d'un coup; et il répondit gravement à l'aventurier:
+
+--Mon fils, ne prononcez jamais le nom de cette femme.
+
+--Comment! mon père, il serait vrai? Elle remplacerait ses défunts maris
+par un flibustier.... un boucanier.... et un anthropophage...
+
+--Assez, assez, mon fils... je vous prie, ne parlons pas du
+Morne-au-Diable et de ce qui s'y passe.
+
+--Mais, mon père... cette femme est-elle aussi riche qu'on le dit?
+reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise, a-t-elle
+d'immenses trésors? est-elle belle? est-elle jeune?
+
+--Que le ciel me préserve de m'en informer!
+
+--Est-il vrai que ses trois maris aient été tués par elle, mon père? Si
+cela est vrai... comment la justice a-t-elle laissé de pareils crimes
+impunis?
+
+--Il est des crimes qui peuvent échapper à la justice des hommes, mon
+fils, mais ils n'échappent jamais à la justice de Dieu. Je ne sais
+d'ailleurs si cette femme est aussi coupable qu'on le dit; mais encore
+une fois, mon fils, n'en parlons plus... je vous en conjure, dit le père
+Griffon que cet entretien affectait péniblement.
+
+Tout à coup le chevalier se campa fièrement sur sa hanche, enfonça son
+vieux feutre sur sa tête, caressa sa moustache, se dressa sur ses
+orteils comme un coq qui se prépare au combat, et s'écria avec une
+audace dont un Gascon était seul capable:
+
+--Messieurs, dites-moi le quantième de ce mois?
+
+--Le 13 juillet, lui répondit le capitaine.
+
+--Eh bien! messieurs, reprit l'aventurier, que je perde mon nom de
+Croustillac, que mon blason soit à jamais entaché de félonie, si dans un
+mois d'ici, jour pour jour, malgré tous les boucaniers, tous les
+flibustiers et tous les anthropophages de la Martinique et de l'univers,
+la Barbe-Bleue n'est pas la femme de Polyphème de Croustillac!
+
+Le soir, au moment où il allait se retirer dans l'entre-pont,
+l'aventurier fut pris en particulier par le père Griffon; celui-ci
+tâcha, par tous les moyens possibles, de pénétrer si le Gascon en
+savait plus qu'il ne paraissait savoir à l'endroit de la Barbe-Bleue.
+L'insistance extraordinaire avec laquelle Croustillac s'était occupé
+d'elle et des gens qui l'entouraient avait éveillé les soupçons du bon
+père.
+
+Après s'être entretenu longtemps à ce sujet avec le chevalier, le
+religieux fut à peu près certain que Croustillac n'avait parlé ainsi que
+par outrecuidance et par vanité.
+
+--Il n'importe, dit le père Griffon d'un air pensif en voyant le
+chevalier s'éloigner, je ne perdrai pas cet aventurier de vue... il a
+l'air fou et évaporé, mais les traîtres savent prendre tous les
+masques... Hélas! ajouta-t-il tristement, ce dernier voyage m'impose de
+grands devoirs envers ceux qui habitent le Morne-au-Diable. Maintenant
+leur secret est pour ainsi dire le mien... mais j'ai dû faire ce que
+j'ai fait, ma conscience le voulait... puissent-ils jouir longtemps
+encore du bonheur qu'ils méritent en échappant aux piéges qu'on leur
+tend... Ah! ce sont de dangereux ennemis que les rois... et on paye
+souvent bien cher le triste honneur d'être né sur les marches d'un
+trône... Hélas! reprit le bon père avec un profond soupir, pauvre et
+angélique femme... cela me navre d'entendre ainsi parler d'elle... mais
+il serait impolitique de la défendre... ces bruits font la sûreté des
+nobles créatures auxquelles je m'intéresse si vivement.
+
+Après de nouvelles réflexions, le père Griffon se dit:
+
+--J'avais un instant pris cet aventurier pour un secret émissaire de
+l'Angleterre, mais je me suis sans doute trompé... Malgré cela, je
+surveillerai cet homme... mais au fait, j'y songe, je lui offrirai
+l'hospitalité... de cette manière aucune de ses démarches ne
+m'échappera; en tout cas, je préviendrai mes amis du Morne-au-Diable de
+redoubler de prudence, car je ne sais pourquoi l'arrivée de ce Gascon
+m'inquiète.
+
+Nous devons nous hâter d'avertir le lecteur que les soupçons du père
+Griffon à l'égard de Croustillac n'étaient pas fondés, le chevalier
+n'était rien autre qu'un pauvre diable de chevalier d'industrie, tel que
+nous l'avons dépeint. L'excellente opinion qu'il avait de lui-même était
+la seule cause de son impertinente gageure:--d'être avant un mois
+l'époux de la Barbe-Bleue.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LA MAISON CURIALE.
+
+
+La _Licorne_ était mouillée à la Martinique depuis trois jours.
+
+Le père Griffon, ayant quelques affaires à terminer avant que de
+retourner dans sa paroisse du Macouba, n'avait pas encore quitté le
+Fort-Saint-Pierre.
+
+Le chevalier de Croustillac se trouvait transplanté aux colonies avec
+trois écus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regardé
+comme une fanfaronnade l'engagement pris par l'aventurier d'être avant
+un mois l'époux de la Barbe-Bleue.
+
+Loin d'avoir abandonné ce projet, le chevalier y persistait de plus en
+plus depuis son arrivée à la Martinique; il avait pu s'informer des
+richesses de la Barbe-Bleue, et se convaincre que si l'existence de
+cette femme bizarre était entourée du plus profond mystère et le sujet
+des plus folles exagérations, il était du moins avéré qu'elle était
+colossalement riche.
+
+Quant à sa figure, à son âge, à son origine, comme personne n'était à
+cet égard aussi instruit que le père Griffon, on n'en pouvait rien dire.
+Elle était étrangère à la colonie. Son intendant l'avait précédée dans
+l'île pour acheter une plantation magnifique et faire bâtir l'habitation
+du Morne-au-Diable, située au nord et dans la partie la plus
+inaccessible et la plus déserte de la Martinique.
+
+Au bout de quelques mois, on apprit que le nouvel habitant et sa femme
+étaient arrivés; un ou deux colons, poussés par la curiosité,
+s'aventurèrent dans les solitudes du Morne-au-Diable; ils furent reçus
+avec une hospitalité royale, mais ils ne purent voir les maîtres de la
+maison.
+
+Six mois après cette visite, on apprit la mort de ce premier mari, mort
+qui eut lieu pendant un petit voyage que les deux époux avaient fait à
+la Terre-Ferme.
+
+Au bout d'une année d'absence et de veuvage, la Barbe-Bleue revint à la
+Martinique avec un second époux.
+
+Ce dernier mari fut, dit-on, tué par accident, au milieu d'une promenade
+qu'il faisait tête-à-tête avec sa femme; le pied lui avait manqué, et il
+était tombé dans un de ces abîmes sans fond qu'on rencontre fréquemment
+au milieu du sol volcanisé des Antilles.
+
+Telle était du moins l'explication que sa femme avait donnée de cette
+mort mystérieuse.
+
+L'on ne savait rien de très positif sur le troisième mari de la
+Barbe-Bleue et sur sa mort.
+
+Ces trois morts si rapprochées, si fatales, les bruits étranges qui
+commençaient à courir sur cette femme, éveillèrent l'attention du
+gouverneur de la Martinique, qui était alors M. le chevalier de Crussol:
+il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable; arrivé au pied de la
+montagne boisée, au sommet de laquelle s'élevait la maison d'habitation,
+il trouva un mulâtre qui lui remit une lettre.
+
+Après l'avoir lue, M. de Crussol parut saisi d'étonnement; puis,
+ordonnant à son escorte de l'attendre, il suivit seul l'esclave.
+
+Au bout de quatre heures, le gouverneur revint avec son guide, et reprit
+immédiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son
+escorte remarquèrent qu'il était très pâle, très agité. Depuis ce moment
+jusqu'à sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, après sa visite
+au Morne-au-Diable, on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de
+la Barbe-Bleue.
+
+M. de Crussol se confessa très longuement au père Griffon, qu'il avait
+fait venir du Macouba...
+
+On observa qu'en quittant le pénitent, le père Griffon avait la figure
+bouleversée.
+
+Depuis ce temps, l'espèce de fatale et mystérieuse renommée de la
+Barbe-Bleue augmenta de jour en jour. La superstition vint se joindre à
+la terreur qu'elle inspirait, et l'on ne prononça plus son nom qu'avec
+épouvante; on croyait fermement qu'elle avait assassiné ses trois maris,
+et qu'elle n'échappait à la vindicte des lois qu'à force d'or, en
+achetant par de riches présents l'appui des différents gouverneurs qui
+se succédèrent.
+
+Personne n'était donc tenté d'aller troubler la Barbe-Bleue au milieu
+des sites sauvages et solitaires qu'elle habitait, surtout depuis que le
+Caraïbe, le boucanier et le flibustier étaient devenus, disaient-on, les
+commensaux, ou même les consolateurs de la veuve.
+
+Quoique ces hommes n'eussent légalement commis aucun crime, on faisait
+des récits fabuleux sur leur férocité; ils avaient, dit-on, déclaré
+qu'ils poursuivraient d'une haine et d'une vengeance implacables tous
+ceux qui tenteraient de parvenir auprès de la Barbe-Bleue.
+
+A force d'être répétées et exagérées, ces menaces portèrent leur fruit.
+Les habitants se soucièrent peu d'aller, peut-être au péril de leur vie,
+pénétrer les mystères du Morne-au-Diable. Il fallait avoir l'audace
+désespérée d'un Gascon aux abois pour essayer de surprendre le secret de
+la Barbe-Bleue, et de prétendre l'épouser.
+
+Tel était pourtant l'irrévocable dessein du chevalier de Croustillac; il
+n'était pas homme à renoncer si facilement à l'espoir, si insulté qu'il
+fût, de se marier à une femme riche à millions; belle ou laide, jeune ou
+vieille, peu lui importait.
+
+Pour réussir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son
+amabilité, sur son air à la fois galant et fier, car le chevalier
+continuait d'avoir de lui-même une excellente opinion; il comptait
+encore sur son adresse, sur sa ruse, et son courage.
+
+En effet, un homme alerte et déterminé, qui n'a rien et qui ne craint
+rien, qui croit en lui et son étoile, qui se dit comme disait
+Croustillac:--«En risquant de mourir pendant une minute, car la mort ne
+dure que cela, je puis vivre dans le luxe et l'opulence;» un tel homme
+peut opérer des miracles, surtout lorsqu'il se propose un but aussi
+magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustillac.
+
+Selon ce qu'il s'était proposé, le père Griffon après avoir terminé
+quelques affaires qui le retenaient à Saint-Pierre, offrit au chevalier
+de l'accompagner au Macouba et d'y rester jusqu'au moment où la
+_Licorne_ ferait voile pour la France. Le Macouba n'étant éloigné que de
+quatre ou cinq lieues du Morne-au-Diable, le chevalier, qui avait
+dépensé ses trois écus et qui se trouvait sans ressources, accepta
+l'offre du révérend, sans toutefois l'informer encore de sa résolution à
+l'égard de la Barbe-Bleue; il ne voulait la lui révéler qu'au moment de
+l'exécuter.
+
+Après avoir pris congé du capitaine Daniel, le chevalier et le prêtre
+s'embarquèrent dans une pirogue. Favorisés par une bonne brise du sud,
+ils firent voile pour le Macouba.
+
+Croustillac paraissait indifférent aux sites magnifiques et nouveaux
+pour lui qu'offraient les côtes de la Martinique, vues de la mer; cette
+végétation tropicale, dont la verdure, d'une crudité de ton presque
+métallique, se détachait sur un ciel enflammé, le touchait peu.
+
+L'aventurier, les yeux machinalement fixés sur le sillage scintillant
+que la pirogue laissait après elle, croyait y voir pétiller les vives
+étincelles des diamants de la Barbe-Bleue; les petites herbes vertes et
+brillantes, détachées des prairies sous-marines que paissent les grandes
+tortues et les lamentins, rappelaient au Gascon les émeraudes de la
+veuve; tandis que quelques gouttes d'eau qui s'irisaient au soleil en
+tombant des rames, lui faisaient songer aux sacs de perles fines que
+possédait la terrible habitante du Morne-au-Diable.
+
+Le père Griffon était aussi profondément absorbé: après avoir songé à
+ses amis du Morne-au-Diable, il pensait, avec un mélange d'inquiétude et
+de joie, à son petit troupeau de fidèles, à son jardin, à sa simple et
+pauvre église, à sa maison, à sa vieille haquenée favorite, à son chien,
+à ses deux nègres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et
+puis, faut-il le dire? il pensait aussi à certaines conserves de ramiers
+qu'il avait faites quelques jours avant son départ, et dont il ignorait
+le sort.
+
+En trois heures le canot arriva au Macouba.
+
+Le père Griffon n'était pas attendu; la pirogue mouilla dans une petite
+anse, non loin de la rivière qui arrose ce quartier, l'un des plus
+fertiles de la Martinique.
+
+Le père Griffon s'appuya sur le bras du chevalier.
+
+Après avoir quelque temps suivi la grève où venaient se rouler les
+hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivèrent au bourg
+du Macouba, à peine composé d'une centaine de maisons construites en
+bois, et couvertes de roseaux ou de planchettes de palmier.
+
+Le bourg s'élevait sur un plan demi-circulaire qui suivait la courbure
+de l'anse du Macouba, petit port où venaient mouiller plusieurs pirogues
+et bateaux de pêche.
+
+L'église, long bâtiment en bois, du milieu duquel s'élevaient quatre
+poutres surmontées d'un petit auvent où pendait la cloche; l'église,
+disons-nous, dominait le bourg et était elle-même dominée par des mornes
+immenses, recouverts d'une puissante végétation, qui s'élevaient en
+amphithéâtre de verdure.
+
+Le soleil commençait à décliner rapidement.
+
+Le prêtre gravit la seule rue qui coupât le bourg de Macouba dans sa
+largeur et qui conduisit à l'église. Quelques petits nègres absolument
+nus se roulaient dans la poussière, ils s'enfuirent à l'aspect du père
+Griffon en poussant de grands cris; plusieurs femmes créoles, blanches
+ou métisses, vêtues de longues robes d'indienne et de madras de couleurs
+tranchantes, accoururent aux portes; en reconnaissant le père Griffon,
+elles témoignèrent leur surprise et leur joie; jeunes et vieilles
+vinrent lui baiser respectueusement les mains en lui disant en créole:
+
+--Bien béni soit votre retour, bon père, vous manquiez au Macouba.
+
+Quelques hommes sortirent ensuite et entourèrent le père Griffon des
+mêmes témoignages d'attachement et de respect.
+
+Pendant que le curé causait avec les habitants des événements qui
+avaient pu arriver au Macouba depuis son départ, et qu'il donnait des
+nouvelles de France à ses paroissiens, les ménagères, craignant que le
+père ne trouvât pas de provision au presbytère, étaient rentrées
+choisir, l'une, un beau poisson; l'autre, une belle volaille; celle-là,
+un quartier de chevreau bien gras; celle-ci, des fruits ou des légumes,
+et plusieurs négrillons avaient été chargés de porter à la maison
+curiale cette dîme volontaire.
+
+Le prêtre regagna son logis, situé à mi-côte, à quelque distance du
+bourg dominant la mer.
+
+Rien de plus simple que sa modeste case de bois, recouverte en roseaux
+et élevée seulement d'un rez-de-chaussée. Des stores de toile très
+claire garnissaient les fenêtres et remplaçaient les vitres, qui étaient
+d'un grand luxe aux colonies.
+
+Une vaste pièce, formant à la fois salon et salle a manger, communiquait
+avec la cuisine, bâtie en retour; à gauche de cette pièce principale,
+était la chambre à coucher du père Griffon, ainsi que deux autres petits
+réduits s'ouvrant sur le jardin, et destinés aux étrangers ou aux autres
+curés de la Martinique, qui venaient quelquefois demander l'hospitalité
+à leur confrère.
+
+Un poulailler, une écurie pour la haquenée, le logement des deux nègres,
+et quelques autres hangars, complétaient cette habitation, meublée avec
+une simplicité rustique.
+
+Le jardin avait été soigneusement entretenu. Quatre grandes allées le
+partageaient en autant de carrés, dont les bordures se composaient de
+thym, de lavande, de serpolet, d'hysope et autres herbes odoriférantes.
+
+Ces quatre carrés principaux étaient subdivisés en plusieurs planches
+destinées aux légumes et aux fruits, mais entourées de larges
+plates-bandes de fleurs d'agrément.
+
+Enfin, de deux petits cabinets de verdure couverts de jasmin d'Arabie et
+de lianes odorantes, on découvrait à l'horizon la mer et les terres
+élevées des autres Antilles.
+
+On ne pouvait rien voir de plus frais, de plus charmant que ce jardin,
+dans lequel les plus belles fleurs se mêlaient à des fruits et à des
+légumes magnifiques.
+
+Ici une couche de melons côtelés, couleur d'ambre, était entourée d'une
+bordure de grenadiers nains, taillés comme du buis à un pied de terre,
+et couverts à la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si
+abondants qu'ils touchaient à terre.
+
+Plus loin, une planche de bois d'Angole aux longues gousses vertes, aux
+fleurs bleues, était entourée d'un rang de frangipaniers blancs et roses
+d'une odeur suave; des plants de carottes, d'oseille de Guinée, de
+guingambo, de pourpier, étaient encadrés d'un quadruple rang de
+tubéreuses des plus riches couleurs; enfin, un carré d'ananas qui
+parfumaient l'air, avait pour bordure une haie de magnifiques cactus à
+calices orange à longs pistils d'argent.
+
+Derrière la maison s'étendait un verger composé de cocotiers, de
+bananiers, de goyaviers, d'avocatiers, de tamariniers et d'orangers,
+dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits.
+
+Le père Griffon parcourait les allées de son jardin avec un bonheur
+indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante, chaque
+arbre.
+
+Ses deux nègres le suivaient: l'un s'appelait _Monsieur_, l'autre Jean.
+Ces deux bonnes créatures pleuraient de joie en revoyant leur maître, ne
+répondaient à aucune de ses questions, tant ils étaient émus, et ne
+pouvaient que se dire l'un à l'autre en levant les mains au ciel:
+
+--_Bon Dieu! li ici, li ici!_
+
+Le chevalier, insensible à ces joies naïves, suivait machinalement le
+curé; il brûlait du désir de demander à son hôte si, à travers les bois
+qui s'élevaient au loin en amphithéâtre, on pouvait apercevoir le chemin
+du Morne-au-Diable.
+
+Après avoir examiné son jardin, le bon prêtre alla voir sa haquenée,
+qu'il appelait _Grenadille_, et son gros dogue anglais, qu'il appelait
+_Snog_; lorsqu'il ouvrit la porte de l'écurie, _Snog_ manqua de
+renverser son maître en sautant autour de lui. Ce n'étaient pas des
+aboiements, c'étaient des hurlements de joie, des emportements de
+tendresse si violents, que le nègre _Monsieur_ fut obligé de prendre le
+chien par son collier et de le retenir à grand'peine pendant que le
+prêtre caressait _Grenadille_, dont la robe luisante, dont le ferme
+embonpoint témoignaient des bons soins de _Monsieur_, particulièrement
+chargé de l'écurie.
+
+Après cette visite minutieuse de son petit domaine, le père Griffon
+conduisit le chevalier dans la chambre qui lui était destinée; un lit
+entouré d'une moustiquaire de gaze, un canapé de paille, un grand coffre
+de bois d'acajou, une table, tel était l'ameublement de cette chambre,
+qui s'ouvrait sur le jardin.
+
+Pour tout ornement, on voyait un Christ suspendu au milieu de la
+boiserie à peine dégrossie.
+
+--Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalité, dit le père
+Griffon au chevalier; mais elle vous est offerte de grand cœur.
+
+--Et je l'accepte avec reconnaissance, mon père, dit Croustillac.
+
+A ce moment, _Monsieur_ vint avertir le curé qu'il était servi, et le
+père Griffon précéda le chevalier dans la salle à manger.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LA SURPRISE.
+
+
+Une grande verrine, où brillait une bougie de cire jaune, éclairait la
+table; le couvert était mis sur une nappe de grosse toile bien blanche:
+il n'y avait pas d'argenterie. Les fourchettes d'acier et les cuillers
+de bois d'érable étaient d'une merveilleuse propreté; une botterine de
+verre bleuâtre contenait environ une pinte de vin des Canaries; dans un
+grand pot d'étain moussait l'_oagou_, boisson fermentée faite avec le
+marc des cannes à sucre; enfin, une amphore de terre sigillée tenait
+l'eau aussi fraîche que si elle eût été à la glace.
+
+Une belle dorade grillée dans ses écailles, à la mode caraïbe, un
+perroquet rôti de la grosseur d'un faisan, deux plats de crabes de mer
+cuits dans leur carapace et arrosés de jus de citron, une salade et des
+pois verts avaient été symétriquement arrangés par le nègre Jean, autour
+d'un surtout composé d'une grande corbeille de jonc caraïbe, où
+s'élevait une pyramide de fruits, qui avait pour base un melon d'Europe,
+un pastèque et un melon d'eau, et pour sommet un ananas; enfin, pour
+hors-d'œuvre des tranches de choux-palmistes confits dans du vinaigre
+et de très petits poissons blancs conservés dans une saumure pimentée
+pouvaient ranimer l'appétit des convives ou exciter leur soif.
+
+--Mais, mon père, vous me traitez avec une magnificence royale, dit le
+chevalier au père Griffon; c'est la terre promise que votre île!
+
+--Excepté le vin des Canaries dont on m'a fait présent, tout ceci, mon
+fils, vient du jardin que je cultive, ou de la pêche et de la chasse de
+mes deux noirs, car les provisions de mes paroissiens m'ont été
+inutiles, grâce à la prévoyance de _Monsieur_ et de Jean, qui savaient
+mon arrivée par un patron de barque du Fort-Saint-Pierre. Vous
+servirai-je de ce perroquet, mon fils? dit le père Griffon au chevalier
+qui avait paru trouver le poisson fort à son goût.
+
+Croustillac hésita quelque peu et regarda le curé d'un air indécis.
+
+--Je ne sais pourquoi il me semble bizarre de manger du perroquet, dit
+le chevalier.
+
+--Essayez, essayez, dit le père Griffon en lui mettant une aile d'arras
+sur son assiette; voyez: un faisan a-t-il une chair plus grasse, plus
+rebondie, plus dorée? Il est cuit à merveille; et puis sentez-vous quel
+parfum?
+
+--On dirait des quatre épices, dit le chevalier en ouvrant ses larges
+narines.
+
+--Cela vient tout bonnement de ce que ces oiseaux sont très friands des
+baies du bois d'Inde qu'ils trouvent dans les forêts; ces baies ont à la
+fois le goût de la cannelle, du girofle et du poivre, et la chair du
+gibier participe de la senteur de ces aromates; et ce jus, comme il est
+moiré! Ajoutez-y un peu de suc d'orange, et vous me direz si le Seigneur
+ne comble pas ses créatures en leur faisant de tels dons.
+
+--De ma vie je n'ai rien mangé de plus tendre, de plus délicat, de plus
+gras, de plus savoureux, répondit le chevalier, la bouche pleine et en
+fermant à demi les yeux avec sensualité, s'écoutant, pour ainsi dire,
+manger.
+
+--N'est-ce pas? dit le bon père qui, son couteau et sa fourchette à la
+main, regardait son hôte avec une orgueilleuse satisfaction.
+
+Le repas terminé, _Monsieur_ plaça un pot de tabac et des pipes à côté
+de la botterine de vin des Canaries; le père Griffon et Croustillac
+restèrent seuls.
+
+Après avoir versé un verre de vin au chevalier, le curé lui dit:--A
+votre santé, mon fils.
+
+--Merci, mon père, dit le chevalier en approchant son verre. Portez
+aussi la santé de ma future; cela sera pour moi de bon augure.
+
+--Comment, de votre future? reprit le curé, que voulez-vous dire?
+
+--Je parle de la Barbe-Bleue, mon père.
+
+--Ah! toujours cette joyeuseté! Franchement, je croyais les gens de
+votre pays plus inventifs, mon fils, dit le père Griffon en souriant
+avec malice, et il vida son verre à petits coups.
+
+--Je n'ai de ma vie parlé plus sérieusement, mon père. Vous avez entendu
+le serment que j'ai fait à bord de la _Licorne_.
+
+--L'impossibilité relève de tout serment, mon fils; parce que vous
+auriez juré de combler l'Océan, seriez-vous engagé par cette promesse?
+
+--Comment, mon père? le cœur de la Barbe-Bleue serait-il un abîme
+sans fond comme l'Océan? s'écria gaiement Croustillac.
+
+--Un poëte anglais a dit de la femme: «Perfide comme l'onde», mon fils.
+
+--Quant aux perfidies des femmes, mon digne hôte, dit le chevalier avec
+suffisance, nous savons les conjurer... et nous essaierons de nouveau
+notre puissance conjuratrice sur la Barbe-Bleue.
+
+--Vous ne le tenterez même pas, mon fils; je suis bien tranquille.
+
+--Permettez-moi de vous dire, mon père, que vous vous trompez. Demain,
+au point du jour, je vous demanderai un guide pour me conduire au
+Morne-au-Diable, et j'abandonnerai le reste de l'aventure à mon étoile.
+
+Le chevalier parlait avec un accent de conviction si sérieuse, que le
+père Griffon posa brusquement sur la table le verre qu'il allait porter
+à ses lèvres, et regarda le chevalier avec autant d'étonnement que de
+défiance.
+
+Jusqu'alors il avait réellement cru qu'il s'agissait d'une plaisanterie
+ou d'une fanfaronnade.
+
+--Comment, mon fils, vous avez sincèrement cette résolution! Mais c'est
+une folie, mais...
+
+--Pardonnez-moi, mon bon père, de vous interrompre, dit le chevalier;
+mais vous voyez devant vous un cadet de famille qui a tenté toutes les
+fortunes, épuisé toutes les ressources, et à qui rien n'a réussi. La
+Barbe-Bleue est riche, très riche, j'ai tout à gagner, rien à perdre.
+
+--Rien à perdre!
+
+--La vie? peut-être, direz-vous. D'abord j'en fais bon marché; et puis,
+si barbare que soit ce pays, si impuissante qu'y soit la justice, je ne
+puis croire que la Barbe-Bleue oserait me traiter, tout d'abord, comme
+un de ses trois maris; vous sauriez que j'ai été victime... et vous lui
+demanderiez compte de ma mort. Je ne risque donc rien que de voir mes
+hommages repoussés. Eh bien! s'il en est ainsi, si elle me repousse, je
+continuerai de faire les délices du capitaine Daniel dans ses
+traversées, en avalant des bougies allumées et en mettant des bouteilles
+en équilibre sur le bout de mon nez; certes, cette condition est
+honorable et récréative, mais je préférerais une autre existence. Ainsi
+donc, quoi que vous me disiez, mon père, je suis résolu à tenter
+l'aventure et à aller au Morne-au-Diable. Je ne sais quel pressentiment
+secret me dit que je réussirai, que je suis à la veille de voir ma
+destinée se résoudre de la manière la plus éblouissante... L'avenir me
+semble couleur de rose et or; je ne rêve que palais et magnificence,
+richesse et beauté: il me semble (pardonnez-moi cette comparaison
+païenne) que l'Amour et la Fortune viennent me prendre par les mains en
+me disant:--Polyphème Croustillac, le bonheur t'attend. Vous me direz
+peut-être, mon père, ajouta la chevalier en jetant un regard railleur
+sur son justaucorps fané, que je suis assez piètrement vêtu pour me
+produire en cette belle et galante compagnie de la fortune et du
+bonheur; mais la Barbe-Bleue, qui doit être connaisseuse, devinera tout
+de suite, sous cette enveloppe, le cœur d'un Amadis, l'esprit d'un
+Gascon et le courage d'un César.
+
+Après être resté un moment silencieux, le curé, au lieu de sourire des
+plaisanteries du chevalier, lui répondit d'un ton presque solennel:
+
+--Votre résolution est bien prise?
+
+--Invariablement et absolument prise, mon père.
+
+--Écoutez-moi donc; j'ai reçu la confession du chevalier de Crussol, le
+dernier gouverneur de cette île; celui qui, lors de la disparition du
+troisième mari de cette femme, s'était rendu seul au Morne-au-Diable.
+
+--Eh bien! mon père?
+
+--Tout en respectant le secret de sa confession, je puis, je dois vous
+dire que si vous persistez dans votre projet insensé, vous vous
+exposerez à de grands et d'inévitables périls. Sans doute, si vous
+perdiez la vie, votre mort ne demeurerait pas impunie; mais il n'y
+aurait aucun moyen de prévenir le sort fatal au-devant duquel vous
+voulez courir. Qui vous oblige à aller au Morne-au-Diable? L'habitante
+de ce séjour veut y vivre solitaire; les abords de cette demeure sont
+tels que vous ne pourriez les franchir sans violence; or, en tous pays,
+et surtout dans celui-ci, ceux qui violent la propriété d'autrui
+s'exposent à de grands dangers, dangers d'autant plus vains que toute
+tentative d'union avec cette veuve est impossible, lors même que vous
+seriez aussi riche que vous êtes pauvre, lors même que vous seriez d'une
+maison princière.
+
+Ces paroles révoltèrent l'incommensurable amour-propre du Gascon, et il
+s'écria:
+
+--Mon père, cette femme est femme... et je suis Croustillac!
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire, mon fils?
+
+--Que cette femme est libre, qu'elle ne m'a pas vu... et qu'un regard...
+un seul regard peut changer complétement ses résolutions.
+
+--Je ne le pense pas.
+
+--Mon révérend, j'ai la plus grande, la plus aveugle confiance dans
+votre parole; je sais toute son autorité..... mais il s'agit du beau
+sexe... et vous ne pouvez connaître le cœur des femmes comme je le
+connais; vous ne savez pas de quels inexplicables caprices elles sont
+capables; vous ne savez pas que ce qui leur plaît aujourd'hui leur
+déplaît demain, et qu'elles veulent aujourd'hui ce qu'elles ne voulaient
+pas hier... Les femmes, mon révérend, les femmes... avec elles il faut
+oser pour réussir... Si ce n'était votre robe, je vous raconterais de
+curieuses témérités, d'audacieuses entreprises dont j'ai été bien
+amoureusement récompensé.
+
+--Mon fils!
+
+--Je comprends votre susceptibilité, mon père, et, pour en revenir à la
+Barbe-Bleue, une fois en présence, je la traiterai non seulement avec
+effronterie, avec hauteur... je la traiterai en conquérant... je n'ose
+dire en lion qui vient fièrement enlever sa proie.
+
+Ces réflexions du chevalier furent interrompues par un accident imprévu.
+
+Il faisait très chaud, la porte de la salle à manger qui donnait sur le
+jardin était restée entr'ouverte.
+
+Le chevalier, tournant le dos à cette porte, était assis dans un
+fauteuil dont le dossier de bois n'était pas très élevé.
+
+On entendit un sifflement assez aigu, et un coup sec vibra dans la
+partie pleine du siège du chevalier.
+
+A ce bruit le père Griffon bondit sur sa chaise, courut prendre son
+fusil à un râtelier placé dans sa chambre, et se précipita dehors en
+s'écriant:
+
+--_Jean! Monsieur!_ prenez vos fusils! A moi, mes enfants, à moi! voici
+les Caraïbes!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'AVERTISSEMENT.
+
+
+Tout ceci s'était passé si rapidement que le chevalier restait ébahi.
+
+--Debout! lui cria le père Griffon, debout!! les Caraïbes! les
+Caraïbes!! Regardez au dossier de votre fauteuil! et ne restez pas près
+de la lumière.
+
+Le chevalier se leva vivement et vit en effet une flèche de trois pieds
+de long profondément enfoncée dans le dossier de son fauteuil.
+
+Deux pouces plus haut, le chevalier était transpercé entre les deux
+épaules.
+
+Croustillac saisit son épée qu'il avait déposée sur une chaise et courut
+sur les pas du curé.
+
+Celui-ci, à la tête de ses deux noirs armés de fusils, et précédé de son
+chien dogue, cherchait l'agresseur de tous côtés; malheureusement la
+porte de la salle à manger donnait sur le verger treillagé; la nuit
+était sombre: sans doute, celui qui avait lancé cette flèche était déjà
+loin ou bien caché dans la cime de quelque arbre touffu.
+
+_Snog_ aboyait et quêtait avec ardeur; le père Griffon rappela ses deux
+noirs qui s'aventuraient trop imprudemment hors du verger.
+
+--Eh bien! mon père, où sont-ils? dit le chevalier en brandissant son
+épée, faut-il les charger? Une lanterne... donnez-moi une lanterne; nous
+allons visiter le verger et les environs de la maison!
+
+--Non, non, pas de lanterne! mon fils! elle servirait de point de mire
+aux assaillants, s'il y en a plusieurs, et vous seriez trop exposé, vous
+recevriez quelque flèche en plein corps! Allons, allons, dit le curé en
+désarmant son fusil après quelques moments d'attente, ce n'est qu'une
+alerte; rentrons et remercions le Seigneur de la maladresse de cet
+idolâtre, car il s'en est fallu de peu que vous ne fussiez atteint, mon
+fils. Ce qui m'étonne, et j'en rends grâce à Dieu, c'est qu'on vous ait
+manqué; un Caraïbe assez hardi pour s'aventurer ainsi doit avoir le coup
+d'œil juste et la main sûre.
+
+--Mais quel mal avez-vous fait à ces sauvages, mon père?
+
+--Aucun. J'ai été souvent dans leur carbet de l'île des Saintes, et il
+m'ont toujours parfaitement accueilli: aussi je ne comprends pas le but
+de cette attaque.... Mais voyons donc cette flèche... je reconnaîtrai
+bien à son empennure si c'est une flèche caraïbe...
+
+--Il faut faire bonne garde cette nuit, mon père, et pour cela...
+fiez-vous à moi, dit le Gascon. Vous voyez que ce n'est pas seulement à
+l'endroit de l'amour que j'ai de la résolution.
+
+--Je n'en doute pas, mon fils, et j'accepte votre offre; je vais faire
+fermer les fenêtres avec les volets à meurtrières, et barrer solidement
+la porte. Snog nous servira de sentinelle avancée. Oh! ce ne serait pas
+la première fois que cette maison de bois soutiendrait un siége. Une
+douzaine de pirates anglais l'ont attaquée, il y a deux ans; mais avec
+mes nègres et le procureur fiscal de la Cabesterre qui se trouvait par
+hasard chez moi, nous avons rudement étrillé ces hérétiques.
+
+En disant ces mots, le père Griffon rentra dans la salle à manger,
+arracha avec assez de peine la flèche qui tenait au fauteuil par un fer
+barbelé, et s'écria avec étonnement:
+
+--Il y a un papier attaché à l'empennure de cette flèche.
+
+Puis, en le déployant, il y lut ces mots d'une magnifique écriture
+bâtarde:
+
+--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac_.
+
+--_Au révérend père Griffon, respect et attachement_.
+
+Le curé regarda le chevalier sans dire une parole.
+
+Celui-ci prit le papier et lut à son tour.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria-t-il.
+
+--Cela signifie que je ne me trompais pas en parlant de la sûreté de
+coup d'œil des Caraïbes. Celui qui a lancé cette flèche vous tuait
+s'il l'eût voulu. Voyez ce fer barbelé, empoisonné sans doute; il est
+entré d'un pouce dans le dossier de ce fauteuil de bois de fer; si vous
+aviez été atteint, vous étiez mort. Quelle adresse n'a-t-il pas fallu
+pour guider ainsi cette flèche!
+
+--Peste, mon père... Je trouve ceci d'autant plus merveilleusement
+adroit que je ne suis pas touché, dit le Gascon. Mais que diable ai-je
+fait à ce sauvage?
+
+Le père Griffon se frappa le front.
+
+--Quand je vous le disais! s'écria-t-il.
+
+--Quoi, mon révérend?
+
+--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac!_
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! cet avis vient du Morne-au-Diable.
+
+--Vous croyez, mon père?
+
+--J'en suis certain. On a su vos projets, l'on veut vous forcer d'y
+renoncer.
+
+--Comment les aura-t-on sus?
+
+--A bord de la _Licorne_, vous ne les avez pas cachés. Quelques
+passagers, en débarquant il y a trois jours à Saint-Pierre, en auront
+parlé; ce bruit sera venu jusqu'au comptoir de la Barbe-Bleue, tenu par
+l'homme d'affaires; et il en aura instruit sa maîtresse.
+
+--Je suis forcé d'avouer, reprit le chevalier en réfléchissant, que la
+Barbe-Bleue a de singuliers moyens de correspondance! C'est une drôle de
+petite poste...
+
+--Eh bien mon fils, j'espère que la leçon vous profitera, dit le curé.
+Puis il ajouta, en s'adressant aux deux noirs qui apportaient les
+volets crénelés et les leviers pour les assujettir:
+
+--C'est inutile, mes enfants, je vois maintenant qu'il n'y a rien à
+craindre.
+
+Les deux noirs, habitués à une obéissance passive remportèrent leur
+attirail défensif.
+
+Le chevalier regardait le père Griffon avec étonnement.
+
+--Sans doute, reprit celui-ci, la parole des habitants du
+Morne-au-Diable est sacrée; je n'ai maintenant rien à craindre d'eux, ni
+vous non plus, mon fils, puisque vous êtes averti et que vous renoncerez
+nécessairement à cette folle entreprise.
+
+--Moi, mon père?
+
+--Comment?...
+
+--Que je devienne à l'instant aussi noir que vos deux nègres, si j'y
+renonce!
+
+--Que dites-vous?... malgré cet avertissement?
+
+--Et! qui me dit d'abord que cet avertissement vienne de la Barbe-Bleue?
+ne peut-il pas venir d'un rival? du boucanier, du flibustier, du
+Caraïbe? car j'ai de quoi choisir parmi les galants de la beauté du
+Morne-au-Diable.
+
+--Eh bien! qu'importe!...
+
+--Comment, qu'importe, mon révérend? mais je tiens à montrer à ces
+drôles ce que c'est que le sang de Croustillac. Ah! ils croient
+m'intimider!... Mais ils ne savent donc pas que cette épée que voilà...
+s'agiterait toute seule dans son fourreau! que sa lame rougirait
+d'indignation, si je renonçais à mon entreprise!
+
+--Mon fils, c'est de la folie... de la folie...
+
+--Et pour quel pleutre, pour quel bélître passerait le chevalier de
+Croustillac aux yeux de la Barbe-Bleue, s'il était assez lâche pour se
+rebuter de si peu?
+
+--De si peu! mais deux pouces plus haut, vous étiez tué.
+
+--Mais comme on a tiré deux pouces plus bas, et que je ne suis pas tué,
+je consacrerai ma vie à dompter le cœur rebelle de la Barbe-Bleue et
+à vaincre mes rivaux, fussent-ils dix, vingt, trente, cent, dix mille!
+ajouta le Gascon avec une exaltation croissante.
+
+--Mais si l'on a agi par l'ordre de la maîtresse du Morne-au-Diable?
+
+--Si l'on a agi par son ordre, elle verra, la cruelle, que je brave la
+mort qu'elle m'envoie pour arriver jusqu'à son cœur..... Elle est
+femme..... elle sera sensible à la valeur. Je ne sais pas si c'est une
+Vénus, mais je sais que, sans faire tort au dieu Mars, Polyphème-Amador
+Croustillac est terriblement martial. Or, de la beauté au courage, il
+n'y a que la main.
+
+Il faut se figurer l'exagération et la prononciation gasconne du
+chevalier pour avoir une idée de cette scène.
+
+Le père Griffon ne savait s'il devait rire ou s'effrayer de l'opiniâtre
+détermination du chevalier. Le secret de la confession l'empêchait de
+parler, d'entrer dans aucun détail sur le Morne-au-Diable; il ne pouvait
+que supplier le chevalier de renoncer à sa funeste entreprise: ce qu'il
+tenta, mais en vain.
+
+--Puisque rien ne peut vous ébranler, mon fils, il ne sera pas dit du
+moins que j'aurai été, même indirectement, le complice de votre
+entreprise insensée. Vous ignorez où est situé le Morne-au-Diable; ni
+moi, ni mes nègres, et, je vous l'affirme, nul de mes paroissiens ne
+voudra vous servir de guide; je les prierai de vous refuser. D'ailleurs
+la réputation du Morne-au-Diable est telle que personne ne se souciera
+d'enfreindre mes recommandations.
+
+Cette déclaration du père Griffon sembla donner à réfléchir au
+chevalier; il baissa d'abord la tête en silence, puis il reprit
+résolument:
+
+--Je le sais, le Morne-au-Diable est éloigné de quatre lieues d'ici; il
+est situé dans le nord de l'île; mon cœur me servira de boussole et
+me guidera vers la dame de mes pensées.... avec l'assistance du soleil
+et de la lune.
+
+--Mais, malheureux insensé! s'écria le père Griffon, il n'y a pas de
+chemin tracé dans les forêts où vous allez vous engager; les arbres sont
+si touffus qu'ils vous cacheront la position du soleil; vous vous
+égarerez.
+
+--J'irai tout droit devant moi, j'arriverai toujours quelque part, votre
+île n'est pas si grande (soit dit sans humilier la Martinique), mon
+père, alors je reviendrai sur mes pas et je chercherai jusqu'à ce que je
+trouve le Morne-au-Diable...
+
+--Mais le sol de ces forêts est souvent impraticable; elles sont
+infestées des serpents les plus dangereux: je vous dis que vous y
+aventurer, c'est braver mille morts....
+
+--Eh! mon père, qui ne risque rien n'a rien; s'il y a des serpents, eh
+bien, je mettrai des échasses, comme les habitants de nos landes!
+
+--Allez donc marcher avec des échasses au milieu des lianes, des
+ronces, des rochers, des arbres déracinés par le temps! Je vous dis que
+vous ne savez pas ce que sont nos forêts.
+
+--Si l'on pensait toujours au péril, mon révérend, on ne ferait jamais
+rien de bon. Est-ce que vous pensez au mal de Siam quand vous soignez
+ceux de vos paroissiens qui en sont attaqués?
+
+--Mais mon but est pieux, à moi; je puis affronter la mort en faisant
+mon devoir.... tandis que vous y courez certainement pour une vanité.
+
+--Une vanité! mon révérend! une commère qui a des écuelles remplies de
+diamants, des sacs pleins de perles fines, et peut-être encore cinq à
+six millions de biens! Peste! quelle vanité!
+
+Il n'y avait pas à espérer de vaincre une pareille opiniâtreté: le curé
+ne l'essaya pas; il conduisit son hôte dans la chambre qu'il lui
+destinait, bien décidé à mettre tous les obstacles possibles à la
+fantaisie du chevalier.
+
+Inébranlable dans sa résolution, Croustillac s'endormit profondément.
+Une ardente curiosité était venue augmenter son entêtement naturel et sa
+confiance imperturbable dans sa destinée; plus cette confiance avait été
+jusqu'alors trompée, plus l'aventurier croyait que _l'heure promise_
+devait arriver pour lui.
+
+Le lendemain matin, au point du jour, il s'éveilla, et alla sur la
+pointe du pied jusqu'à la porte de la chambre du père Griffon.
+
+Le curé dormait encore, ne croyant pas le chevalier capable de
+s'aventurer sans guide dans un pays inconnu. Il se trompait.
+
+Croustillac, pour échapper aux instances et aux reproches de son hôte,
+partit au moment même.
+
+Il ceignit sa formidable épée, arme assez incommode pour traverser des
+buissons; il enfonça son feutre sur sa tête, prit une gaule à la main
+pour effaroucher les serpents, et le jarret ferme, le nez au vent, le
+cœur un peu palpitant, il quitta la demeure hospitalière du curé du
+Macouba, et se dirigea vers le nord en suivant pendant quelque temps la
+lisière d'un bois extrêmement touffu.
+
+Il lui fallut bientôt quitter cette lisière qui, formant un angle vers
+l'orient, se prolongeait indéfiniment dans cette direction.
+
+Le chevalier, au moment d'entrer dans la forêt, hésita un instant; il se
+rappela les sages conseils du père Griffon, il songea aux dangers qu'il
+allait courir; mais, évoquant aussitôt par la pensée les trésors de la
+Barbe-Bleue, il fut ébloui des monceaux d'or, de perles, de rubis, de
+diamants qu'il crut voir étinceler et fourmiller à ses yeux; il se
+figura l'habitante du Morne-au-Diable d'une beauté achevée. Entraîné par
+ce mirage, il entra résolument dans la forêt, en soulevant un épais
+rideau de lianes qui retombaient du haut des arbres après s'y être
+enlacées.
+
+Le chevalier n'oublia pas de battre les buissons avec sa gaule, en
+criant à haute voix:--Dehors, les serpents... dehors!
+
+Excepté les cris du Gascon, on n'entendait aucun bruit.
+
+Le soleil allait bientôt se lever; l'air, rafraîchi par l'abondante
+rosée de la nuit et par la brise de mer, était imprégné des odeurs
+fortes et aromatiques des fleurs tropicales.
+
+La forêt était encore presque plongée dans les ténèbres au moment où le
+chevalier y pénétra...
+
+Pendant quelques minutes, le profond silence qui régnait dans cette
+solitude imposante ne fut troublé que par les coups de gaule que le
+chevalier donnait sur les buissons en répétant:--Dehors, les serpents,
+dehors!
+
+Peu à peu les cris du Gascon, qui s'éloignait de plus en plus, devinrent
+moins distincts; puis ils cessèrent tout à fait....
+
+Le morne et profond silence qui régnait alors fut subitement interrompu
+par une espèce de hurlement sauvage qui n'avait rien d'humain.
+
+Ce bruit et les premiers rayons du soleil qui jaillirent à l'horizon
+comme une gerbe enflammée semblèrent éveiller les habitants de ces
+grands bois. Ils y répondirent sur tous les tons; le tapage devint
+infernal: les glapissements des singes, les miaulements des
+chats-tigres, les sifflements des serpents, le grognement des sangliers,
+les beuglements des taureaux éclatèrent de toutes parts avec un ensemble
+effrayant; les échos de la forêt et des mornes se renvoyèrent ces sons
+discordants; on eût dit une bande de démons répondant à l'appel d'un
+démon supérieur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LA CAVERNE.
+
+
+Pendant que le chevalier cherche la route du Morne-au-Diable à travers
+la forêt, nous conduirons le lecteur vers la partie la plus
+septentrionale de la côte de la Martinique.
+
+La mer déferlait avec une majestueuse lenteur au pied des grands rochers
+presque à pic qui défendaient naturellement cette partie de l'île, en
+formant une sorte de muraille perpendiculaire de deux cents pieds de
+haut; le continuel ressac des vagues rendait ces parages si dangereux,
+qu'une embarcation ne pouvait risquer d'aborder en cet endroit sans être
+infailliblement brisée.
+
+Le site dont nous parlons était d'une simplicité sauvage, grandiose; une
+ceinture de rochers âpres, nus, d'un rouge fauve, se dessinait sur un
+ciel d'un bleu de saphir; leur base disparaissait au milieu d'un
+brouillard de neigeuse écume, soulevée par le choc incessant d'énormes
+montagnes d'eau qui s'abattaient sur ces récifs en tonnant comme la
+foudre.
+
+Le soleil dans toute sa force jetait une lumière éblouissante, torride
+sur cette masse granitique; il n'y avait pas le plus léger nuage sur ce
+ciel d'airain. A l'horizon apparaissaient, à travers une vapeur
+brûlante, les terres élevées des autres Antilles.
+
+A quelque distance de la côte, où brisaient les lames, la mer était d'un
+azur sombre, et calme comme un miroir.
+
+Un objet d'abord imperceptible, tant il offrait peu de surface au-dessus
+de l'eau, s'approchait rapidement de cette partie de l'île appelée la
+Cabesterre.
+
+Peu à peu on put distinguer un _balaou_, pirogue longue, légère,
+étroite, dont l'arrière et l'avant sont également coupés en taille-mer;
+cette embarcation non voilée s'avançait à force de rames.
+
+A chaque banc, on distinguait parfaitement un homme qui nageait
+vigoureusement. Quoique pendant l'espace de trois lieues la côte fût
+aussi inabordable qu'en cet endroit, l'on ne pouvait douter que le
+_balaou_ se dirigeât pourtant vers ces rochers.
+
+Le dessein de ceux qui s'approchaient ainsi semblait inexplicable.
+Bientôt la pirogue fut engagée au milieu des vagues énormes qui
+déferlaient sur les récifs. Sans la merveilleuse adresse du pilote, qui
+évitait les masses d'eau dont l'arrière de cette frêle barque était
+incessamment menacé, elle eût été bientôt submergée.
+
+A deux portées de fusil des rochers, le balaou mit en travers, en
+profitant d'une intermittence dans la succession des lames, embellie, ou
+moment de calme qui revient périodiquement après que sept ou huit lames
+ont déferlé.
+
+Deux hommes, qu'à leurs vêtements on reconnaissait facilement pour des
+marins européens, assurèrent leur toque sur leur tête, et se jetèrent
+hardiment à la nage, pendant que leurs compagnons, virant de bord à la
+fin de l'embellie, regagnèrent le large et disparurent après avoir de
+nouveau bravé la fureur et l'élévation des vagues avec une merveilleuse
+habileté.
+
+Pendant ce temps, les deux intrépides nageurs, tour à tour soulevés ou
+précipités au milieu de lames énormes qu'ils coupaient adroitement,
+arrivaient au pied des rochers au milieu d'une nappe d'écume.
+
+Ils paraissaient courir à une mort certaine, et devoir être brisés sur
+les récifs.
+
+Il n'en fut rien.
+
+Ces deux hommes paraissaient connaître parfaitement la côte: ils se
+dirigèrent vers un endroit où la violence des eaux avait creusé une
+immense grotte naturelle.
+
+Les vagues, s'engouffrant sous cette voûte avec un bruit horrible,
+retombaient ensuite en cataracte dans un bassin inférieur, large, creux
+et profond.
+
+Après quelques sourdes ondulations, les lames s'apaisaient et formaient
+ainsi, au milieu des parois d'une caverne gigantesque, un petit lac
+souterrain, dont le trop plein retournait à la mer par quelque conduit
+caché.
+
+Il fallait une grande témérité pour s'abandonner ainsi à l'impulsion des
+vagues furieuses qui vous précipitaient dans l'abîme; mais cette
+submersion momentanée était plus effrayante que dangereuse: l'ouverture
+de la caverne était si vaste qu'on ne risquait pas de se briser contre
+les rochers, et la nappe d'eau vous jetait ensuite au milieu d'un étang
+paisible, entouré d'une grève de sable fin et battu.
+
+Pour ainsi dire tamisée à travers la chute d'eau qui bouillonnait à
+l'entrée de cette voûte énorme, la lumière y arrivait faible, douce,
+bleuâtre comme celle de la lune.
+
+Les deux nageurs haletants, étourdis et meurtris par le choc des vagues,
+sortirent du petit lac et abordèrent sur sa grève, où ils se reposèrent
+quelque temps.
+
+Le plus grand de ces deux hommes, quoique vêtu du costume d'un simple
+marin, était le colonel Rutler, partisan exalté du nouveau roi
+d'Angleterre, Guillaume d'Orange, sous les ordres duquel il avait servi
+alors que le beau-fils de l'infortuné Jacques II n'était encore que
+stathouder de Hollande.
+
+Le colonel Rutler était grand et robuste; sa figure avait une expression
+d'audace, presque de cruauté; ses cheveux, dont quelques mèches roides
+et mouillées passaient à travers sa toque de marin, étaient d'un rouge
+ardent; d'épaisses moustaches de même nuance cachaient presque une large
+bouche surmontée d'un nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie.
+
+Rutler, homme fidèle et résolu, servait son maître avec un dévouement
+aveugle. Guillaume d'Orange lui avait témoigné sa confiance en le
+chargeant d'une mission aussi difficile que périlleuse, ainsi qu'on le
+verra plus tard.
+
+Le marin qui accompagnait le colonel était petit, mais vigoureux, actif
+et déterminé.
+
+Le colonel lui dit en anglais, après un moment de silence:
+
+--Es-tu bien sûr au moins, John, qu'il y a un passage pour sortir d'ici?
+
+--Ce passage existe, colonel, soyez tranquille.
+
+--Pourtant... je n'aperçois rien...
+
+--Tout à l'heure, colonel, lorsque votre vue sera habituée à cette
+espèce de jour, couleur de clair de lune, vous vous baisserez à plat
+ventre, et là, à droite, tout au bout d'un long conduit naturel, dans
+lequel on ne peut avancer qu'en rampant, vous distinguerez la lueur du
+jour qui y pénètre par une crevasse du roc.
+
+--Si le chemin est sûr, il n'est pas commode.
+
+--Si peu commode, colonel, que je défierais bien au master du brigantin,
+le _Roi des eaux_, qui vous a amené à la Barbade, d'entrer avec son gros
+ventre dans le boyau qui nous reste à traverser. C'est tout au plus si
+j'ai pu autrefois m'y glisser, moi; il est large comme un tuyau de
+cheminée.
+
+--Et il aboutit?
+
+--Au fond d'un précipice qui sert de défense au Morne-au-Diable; car de
+trois côtés ce précipice est à pic, et il est aussi impossible de le
+descendre que de le gravir...; quant à son quatrième côté, il n'est pas
+tout à fait impraticable, et en s'aidant des aspérités du roc, on peut
+arriver par ce chemin jusqu'aux limites du parc de l'habitation de la
+Barbe-Bleue.
+
+--Je comprends... ce passage souterrain nous conduit au fond d'un abîme
+dominé par le Morne-au-Diable.
+
+--Justement, colonel, c'est comme si nous étions au fond d'un fossé dont
+un des côtés inférieurs serait à pic, et l'autre en talus... quand je
+dis en talus, c'est une manière de parler, car, pour atteindre au sommet
+du rocher, il nous faudra rester plus d'une fois suspendus à quelque
+liane entre le ciel et la terre. Mais, arrivés au faîte, nous nous
+trouverons à l'extrémité du parc du Morne-au-Diable; une fois là, nous
+nous blottirons dans quelque trou en attendant le moment d'agir.
+
+--Et le moment d'agir ne tardera pas. Allons, allons, allons, pour
+connaître si bien les êtres, il faut, en effet, que tu aies servi la
+Barbe-Bleue?
+
+--Je vous l'ai dit, colonel. J'étais venu de la Côte-Ferme avec elle et
+son premier mari; au bout de trois mois, ils m'ont renvoyé; alors je
+suis parti pour Saint-Domingue, et je n'ai plus entendu parler d'eux.
+
+--Et elle, la reconnaîtrais-tu bien?
+
+--De taille, de tournure, oui, mais pas de figure, car nous sommes
+partis de la Côte-Ferme la nuit, et une fois débarquée, on l'a
+transportée en litière jusqu'au Morne-au-Diable. Quand, par hasard, elle
+sortait pendant le jour, elle mettait son masque; les uns disaient
+qu'elle était belle comme un ange; les autres, qu'elle était laide comme
+un monstre. Je ne puis pas dire qui se trompe, car moi et mes camarades
+nous ne mettions jamais le pied dans l'intérieur de la maison, le
+service particulier se faisait par des mulâtresses toujours muettes
+comme des poissons.
+
+--Et lui?
+
+--Il était beau, grand, mince, élancé; il avait trente-six ans environ;
+brun, des yeux et une moustache noirs, le nez aquilin.
+
+--C'est lui, c'était bien lui, se disait le colonel à mesure que John
+faisait ce signalement. C'est ainsi qu'on l'a toujours dépeint. Et l'on
+ne sait pas comment il est mort?
+
+--On a dit qu'il était mort en voyage; on n'en a pas su davantage.
+
+--Et l'on n'a jamais eu de doutes sur sa mort?
+
+--Ma foi, non, colonel, puisque la Barbe-Bleue s'est remariée deux fois
+depuis.
+
+--Et ces deux maris, les as-tu vus?
+
+--Non, colonel, car j'arrivais de Saint-Domingue, lorsqu'il y a huit
+jours vous m'avez engagé pour cette expédition, sachant que je pouvais
+vous servir. Vous m'avez promis cinquante guinées si je vous
+introduisais dans l'île malgré les croiseurs français qui, depuis la
+guerre, ne laissent aucun bâtiment approcher des côtes...
+_abordables_... s'entend; aussi notre balaou n'a pas été gêné, car,
+grâce aux rochers à pic de la Cabesterre, personne ne s'imagine qu'on
+puisse s'introduire dans l'île de ce côté, et on n'y veille pas.
+
+--Et puis, ainsi, personne ne peut soupçonner notre présence dans l'île;
+et, selon ce que tu m'as dit, la Barbe-Bleue a une espèce de police qui
+l'instruit de l'arrivée de tous les étrangers.
+
+--Du moins, colonel, on disait dans le temps que les gens qui tiennent
+ses comptoirs à Saint-Pierre ou à Fort-Royal étaient aux aguets, et que
+pas un étranger débarquant à la Martinique n'échappait à leur
+surveillance.
+
+--Tout est donc pour le mieux: tu auras tes cinquante guinées... Mais
+encore une fois, tu es bien sûr que le conduit souterrain...?
+
+--Soyez donc tranquille, colonel; j'y ai passé, vous dis-je, avec le
+nègre pêcheur de perles, qui m'a le premier conduit ici.
+
+--Mais pour sortir du précipice, il t'a fallu traverser le parc du
+Morne-au-Diable?
+
+--Sans doute, colonel, puisque c'était la curiosité de voir ce parc,
+dans lequel nous ne pouvions jamais entrer, qui m'avait fait accepter
+l'offre du pêcheur de perles; étant de la maison, je savais la
+Barbe-Bleue et son mari absents; j'étais donc bien sûr de pouvoir sortir
+par le jardin après être sorti du précipice: c'est ce que nous avons
+fait, non pas sans risquer de nous rompre le cou mille fois, mais, que
+voulez-vous! je mourais d'envie de voir l'intérieur de cette habitation,
+qui nous était défendue. De fait, c'était un vrai paradis. Ce qui a été
+très amusant, c'est la surprise de la mulâtresse qui servait de
+portière; quand elle nous a vus, moi et le noir, elle ne pouvait pas
+concevoir comment nous avions fait pour entrer. Nous lui avons dit que
+nous avions échappé à sa surveillance. Elle nous a crus; aussi nous
+a-t-elle mis à la porte le plus vite possible, et elle s'est tue pour
+n'être pas chassée par ses maîtres.
+
+Après quelques moments de silence, le colonel dit brusquement à John:
+
+--Ce n'est pas tout, maintenant il n'y a plus à reculer, je dois tout te
+dire.
+
+--Quoi donc, colonel?
+
+--Une fois introduits dans le Morne-au-Diable, nous aurons un homme à
+surprendre et à garrotter; quoi qu'il fasse pour se défendre, il ne
+faudra pas qu'il lui tombe un cheveu de la tête... à moins qu'il ne nous
+force absolument à défendre notre vie; alors, ajouta le colonel avec un
+sourire sinistre, alors... deux cents guinées pour toi, que nous
+réussissions ou non.
+
+--Mille diables... Vous attendez un peu tard pour me dire cela,
+colonel... Mais maintenant le vin est tiré, il faut le boire.
+
+--Allons, je ne me suis pas trompé, tu es un brave...
+
+--Ah ça! mais cet homme que vous cherchez est-il fort et courageux?
+
+--Mais... dit Rutler, après avoir réfléchi quelques minutes, figure-toi
+à peu près le premier mari de la veuve... un homme grand et mince.
+
+--Diable... celui-là était mince, c'est vrai; mais une baguette d'acier
+aussi est mince, ce qui ne l'empêche pas d'être furieusement forte.
+Voyez-vous, colonel, cet homme-là savait mieux que personne comment on
+se sert du plomb et du fer; il était si vigoureux que je l'ai vu prendre
+un nègre insolemment par la ceinture et le jeter à dix pas de lui, comme
+il eût fait d'un enfant, quoique ce nègre fût plus grand et plus robuste
+que vous. Ainsi donc, colonel, si l'homme que vous cherchez ressemble à
+celui-là, nous aurons du mal à le bâter, comme on dit...
+
+--Moins que tu ne le crois... je t'expliquerai ça...
+
+--Et puis, dit John, si par hasard le flibustier, le boucanier ou le
+Caraïbe, qui, dit-on, fréquentent la veuve, sont aussi là... ça
+commencera à devenir gênant...
+
+--Écoute-moi, d'après ce que tu m'as dit, il y a au bout du parc un bois
+où l'on peut se cacher.
+
+--Oui, colonel.
+
+--Excepté le boucanier, le flibustier ou le Caraïbe, personne n'entre
+dans l'habitation particulière de la Barbe-Bleue?...
+
+--Personne, colonel, excepté les mulâtresses de service...
+
+--Et aussi excepté l'homme que je cherche, bien entendu; j'ai mes
+raisons pour croire que nous l'y trouverons.
+
+--Bien, colonel.
+
+--Alors rien de plus simple, nous nous embusquons au plus épais du bois,
+jusqu'à ce que mon homme vienne de notre côté.
+
+--Ce qui ne peut manquer d'arriver, colonel, car le parc n'est pas
+grand, et quand on s'y promène, il faut forcément passer près d'un
+bassin de marbre, non loin duquel nous serons très bien cachés...
+
+--Si notre homme ne se promène pas, une fois la nuit venue, nous
+attendons qu'il soit couché, et nous le surprenons au lit...
+
+--Cela serait plus sûr, colonel, à moins que votre homme n'appelât à son
+secours un des consolateurs de la Barbe-Bleue!...
+
+--Sois donc tranquille... pourvu qu'avec ton aide je puisse mettre la
+main sur lui, alors, fût-il entouré de cent personnes armées jusqu'aux
+dents, il est à moi, j'ai un moyen sûr de le forcer à m'obéir... Ceci me
+regarde... Tout ce que je te demande, c'est de me conduire dans un
+endroit d'où je puisse sauter sur lui à l'improviste...
+
+--C'est convenu, colonel...
+
+--Alors, marchons... dit Rutler en se levant.
+
+--A vos ordres, colonel, seulement au lieu de marchons... c'est rampons
+qu'il faut dire. Mais voyons donc, ajouta John en se baissant, si l'on
+aperçoit toujours la lumière du jour. Oui, oui... la voilà, mais comme
+ça paraît loin. A propos, colonel, si depuis que je suis venu ici le
+conduit avait été bouché par un éboulement, nous ferions, à l'heure
+qu'il est, une singulière figure! condamnés à rester ici et à mourir de
+faim... à moins de nous dévorer mutuellement... Impossible de sortir par
+le gouffre, vu qu'on ne peut pas remonter une chute d'eau comme une
+truite remonte une cascade...
+
+--C'est vrai, dit Rutler en frémissant, tu m'épouvantes: heureusement il
+n'en est rien; tu as toujours le sac?
+
+--Oui, oui, colonel; les courroies sont solides, et la peau de lamentin
+imperméable; nous trouverons là-dedans nos poignards, nos pistolets et
+notre cartouchière aussi secs que s'ils sortaient d'un râtelier d'armes.
+
+--Allons... John, en route, passe le premier, dit le colonel, il nous
+faut le temps de faire sécher nos habits.
+
+--Cela ne sera pas long, colonel... une fois au fond du précipice, nous
+serons comme dans un four; le soleil y donne en plein.
+
+John, se mettant à plat ventre, commença à se glisser dans un passage si
+étroit, qu'il put à peine s'y introduire.
+
+Les ténèbres y étaient profondes... au loin seulement on distinguait une
+pâle lueur.
+
+Le colonel suivit John en se traînant sur un sol humide et fangeux..
+
+Pendant quelque temps, les deux Anglais s'avancèrent ainsi, rampant sur
+les genoux, sur les mains et sur le ventre, dans l'obscurité la plus
+complète.
+
+Tout à coup John s'arrêta brusquement, et s'écria d'une voix altérée par
+l'épouvante:
+
+--Colonel...
+
+--Que veux-tu?
+
+--Ne sentez-vous pas une odeur forte?
+
+--Oui, cette odeur est fétide.
+
+--Ne bougez pas... c'est un serpent... _fer-de-lance!_ Nous sommes
+perdus...
+
+--Un serpent? s'écria le colonel avec effroi.
+
+--Nous sommes morts... Je n'ose pas avancer... l'odeur devient de plus
+en plus forte, murmura John.
+
+--Tais-toi... Écoute...
+
+Dans une mortelle angoisse, les deux hommes retinrent leur respiration.
+
+Tout à coup, à quelques pas, ils entendirent un bruit continu,
+précipité, comme si l'on eût battu le sol humide avec un fléau.
+
+L'odeur nauséabonde et subtile que répandent les gros serpents devint de
+plus en plus pénétrante...
+
+--Le serpent est en fureur, il s'est lové; c'est de sa queue qu'il bat
+ainsi la terre, dit John d'une voix affaiblie.--Colonel... recommandons
+notre âme à Dieu...
+
+--Il faut crier pour l'effrayer, dit Rutler.
+
+--Non, non, il se jettera tout de suite sur nous, dit John.
+
+Les deux hommes restèrent quelques moments dans une horrible attente.
+
+Ils ne pouvaient ni se retourner ni changer de position; leur poitrine
+touchait au sol, leur dos touchait au roc... Ils n'osaient faire un
+mouvement de recul dans la crainte d'attirer le reptile à leur
+poursuite.
+
+L'air, de plus en plus imprégné de l'odeur infecte du serpent, devenait
+suffocant.
+
+--Ne trouves-tu pas sous ta main une pierre pour la lui jeter? dit tout
+bas le colonel.
+
+A peine avait-il dit ces mots que John poussa des cris terribles et se
+débattit avec violence en s'écriant:
+
+--A moi! à moi! je suis mort...
+
+Éperdu de terreur, Rutler voulut se redresser, mais il se frappa
+violemment le crâne aux parois de l'étroit passage.
+
+Alors, rampant en arrière aussi rapidement qu'il le put à l'aide de ses
+genoux et de ses mains, il tâcha de fuir à reculons pendant que John,
+aux prises avec le serpent, poussait des hurlements de douleur et
+d'épouvante.
+
+Tout à coup ses cris devinrent sourds: inarticulés, gutturaux, comme si
+le marin eût été étouffé.
+
+En effet, le serpent, furieux, après avoir, dans l'obscurité, mordu John
+aux mains, à la gorge, au visage, essayait d'introduire sa tête plate et
+visqueuse dans la bouche entr'ouverte de ce malheureux, et le mordait
+aux lèvres et à la langue; et cette dernière blessure l'acheva.
+
+Le serpent, avant assouvi sa rage, dénoua rapidement ses horribles
+nœuds et prit la fuite.
+
+Le colonel sentit un corps flasque et glacé effleurer sa joue; il se
+tint immobile.
+
+Le serpent glissa rapidement le long des parois du conduit souterrain et
+s'échappa.
+
+Ce danger passé, le colonel resta quelques moments pétrifié de terreur;
+il écoutait les derniers râlements de John; son agonie fut rapide.
+
+Rutler l'entendit faire quelques soubresauts convulsifs, et ce fut tout.
+
+Son compagnon était mort....
+
+Alors Rutler s'avança vers John, et le saisit par la jambe....
+
+Cette jambe était déjà roide et froide, tant le venin du serpent
+fer-de-lance est rapide.
+
+Un nouveau sujet d'effroi vint assaillir le colonel.
+
+Le reptile, ne trouvant pas d'issue dans la caverne, pouvait revenir par
+le même chemin; Rutler croyait déjà entendre un léger frôlement derrière
+lui; il ne pouvait fuir en avant, le corps de John bouchait complétement
+le passage; fuir en arrière c'était s'exposer à rencontrer le serpent.
+
+Pourtant, dans son épouvante, le colonel saisit le cadavre par les deux
+jambes, afin de l'entraîner jusqu'à l'entrée du conduit souterrain et de
+déblayer ainsi la seule issue par laquelle il pût sortir de cette
+caverne.
+
+Ses efforts furent vains.
+
+Soit que sa vigueur fût paralysée par la gêne de sa position, soit que
+le poison eût déjà fait gonfler le corps, Rutler ne put parvenir à le
+tirer à lui.
+
+Ne voulant, n'osant croire que cette unique et dernière chance de salut
+lui fût enlevée, il trouva le moyen de détacher sa ceinture et de
+l'attacher aux pieds du mort, puis la prenant entre ses dents et
+s'aidant de tes deux mains, il se mit à tirer avec toute l'énergie du
+désespoir....
+
+A peine il put imprimer un léger mouvement à ce cadavre.
+
+Sa terreur augmenta; il chercha son couteau, dans le projet insensé de
+dépecer le corps de John: il reconnut bientôt l'inutilité de cette
+tentative.
+
+Les pistolets et les munitions du colonel étaient dans un sac de peau de
+lamentin que portait John sur les épaules; il voulut au moins essayer
+d'enlever le sac à son compagnon; il y parvint après des difficultés
+inouïes, puis il regagna à reculons l'entrée du conduit.
+
+Une fois dans la caverne, il se sentit faiblir, mais l'air le ranima, il
+se plongea le front dans l'eau froide et s'assit sur la grève.
+
+Il avait presque oublié le serpent.
+
+Un long sifflement lui fit lever la tête; il vit le reptile se balançant
+à quelques pieds au-dessus de lui, à demi enlacé dans les roches qui
+formaient la voûte du souterrain.
+
+Le colonel retrouva son sang-froid à la vue du danger; restant presque
+immobile et n'agissant que des mains, il déboucla le sac, y prit un
+pistolet et l'arma.
+
+Heureusement la charge et l'amorce étaient intactes.
+
+Au moment où le serpent, irrité par le mouvement de Rutler, se précipita
+sur lui, ce dernier l'ajusta, tira, et le reptile tomba a ses pieds la
+tête fracassée. Il était d'un noir bleuâtre, tacheté de jaune, et avait
+huit à neuf pieds de long.
+
+Délivré de cet ennemi, encouragé par ce succès, le colonel voulut tenter
+un dernier effort pour dégager la seule issue par laquelle il pût
+sortir.
+
+Il rampa de nouveau dans le conduit; malgré sa vigueur, ses efforts
+inouïs, il ne put parvenir à déranger le cadavre de John.
+
+De retour dans la caverne, il la parcourut en tous sens et ne trouva
+aucune autre issue.
+
+Il ne pouvait espérer de secours du dehors, ses cris ne pouvaient être
+entendus.
+
+A cette horrible pensée, ses yeux tombèrent sur le serpent; il y vit une
+ressource momentanée; il savait que quelquefois les nègres affamés
+mangeaient de ces chairs répugnantes, mais non malsaines.
+
+La nuit vint, il se trouva dans de profondes ténèbres... Les lames
+mugissaient et se brisaient à l'entrée de la caverne; la chute d'eau se
+précipitait avec fracas dans le bassin inférieur.
+
+Une nouvelle frayeur vint assaillir Rutler. Il savait que les serpents
+se rejoignent et s'accouplent souvent pendant la nuit; guidé par la
+voie, le mâle ou la femelle du reptile qu'il avait tué pouvait venir à
+sa recherche.
+
+Les transes du colonel devinrent affreuses. Le moindre bruit le faisait
+tressaillir... malgré son caractère énergique; il se demanda, dans le
+cas ou il sortirait par un miracle de cette horrible position, s'il
+continuerait l'entreprise qu'il avait commencée.
+
+Tantôt il croyait voir dans cette aventure un avertissement du ciel;
+tantôt il s'accusait de lâcheté, et attribuait ses folles appréhensions
+à l'état de faiblesse dans lequel il se trouvait....
+
+ * * * * *
+
+Nous abandonnerons le colonel dans cette position difficile pour
+conduire le lecteur au Morne-au-Diable.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LE MORNE-AU-DIABLE.
+
+
+La lune brillante et pure jetait une clarté presque égale à celle du
+soleil d'Europe et permettait de distinguer parfaitement, au sommet
+d'une roche assez élevée et entourée de bois de toutes parts, une
+habitation construite en briques et d'une architecture bizarre.
+
+On ne pouvait y arriver que par un étroit sentier, formant une spirale
+autour de cette espèce de cône. Ce sentier était bordé, d'un côté, par
+des masses de granit presque perpendiculaires; de l'autre, par un
+précipice, dont, en plein jour même, on n'apercevait pas le fond.
+
+Ce chemin dangereux aboutissait à une plate-forme traversée par une
+muraille de briques d'une grande épaisseur et garnie de meurtrières.
+
+Derrière cette espèce de glacis s'élevaient les murailles d'enceinte de
+l'habitation, dans laquelle on entrait par une porte de chêne très
+basse.
+
+Cette porte communiquait à une vaste cour carrée, occupée par les
+communs et par d'autres bâtiments. Cette cour traversée, on arrivait à
+un passage voûté qui conduisait au sanctuaire, c'est-à-dire au pavillon
+habité par la Barbe-Bleue. Aucun des noirs ou des métis qui formaient
+le nombreux domestique de l'habitation ne dépassait les limites de cette
+voûte.
+
+Le service de la Barbe-Bleue se faisait par l'intermédiaire de plusieurs
+mulâtresses, qui seules communiquaient avec leur maîtresse.
+
+La maison s'élevait sur le versant opposé à celui par lequel on montait
+au faîte du morne. Ce versant, beaucoup moins rapide et disposé en
+plusieurs terrasses naturelles, se composait de cinq ou six gradins
+immenses qui, de tous côtés, aboutissaient à des précipices.
+
+Par un phénomène assez fréquent dans les îles volcanisées, un étang de
+deux arpents environ de circonférence occupait presque toute l'étendue
+d'un des gradins supérieurs. L'eau en était limpide et pure. La maison
+de la Barbe-Bleue était séparée de ce petit lac par une étroite chaussée
+de sable uni, brillant comme de l'argent.
+
+Cette maison n'avait qu'un étage; au premier aspect elle semblait
+seulement construite d'écorces d'arbres; son toit de bambous, très
+incliné, se plongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extérieur,
+s'appuyait sur des troncs de palmiers enfoncés en terre, et formait
+ainsi une sorte de galerie autour de la maison.
+
+Un peu au-dessus du niveau de ce lac, descendait, en pente douce, une
+pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles
+prairies d'Angleterre; cette rareté inouïe aux Antilles était due à
+d'invisibles irrigations qui partaient de l'étang et répandaient dans ce
+parc une délicieuse fraîcheur.
+
+A cette pelouse, ornée çà et là de corbeilles de fleurs équinoxiales,
+succédait un jardin composé de massifs d'arbustes variés; l'inclinaison
+du terrain était telle qu'on n'apercevait pas leurs tiges, mais
+seulement leurs cimes émaillées des plus vives nuances; enfin, après les
+arbustes venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d'orangers
+et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Au jour, ainsi vu de
+haut, on eût dit un tapis de neige odorante semée de boules d'or.
+
+A l'extrême horizon, les tiges élancées des bananiers, des cocotiers,
+formaient une clôture splendide et dominaient le précipice, au fond
+duquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parlé, et où
+était alors engagé le colonel Rutler.
+
+Maintenant, entrons dans l'une des pièces les plus reculées de
+l'habitation; nous y trouverons une jeune femme âgée de vingt à
+vingt-trois ans; mais ses traits sont si enfantins, sa taille si
+mignonne, sa fraîcheur si juvénile, qu'on lui donnerait à peine seize
+ans.
+
+Vêtue d'une tunique de mousseline à larges manches, elle est à demi
+couchée sur son sofa d'étoffe des Indes de couleur brune à fleurs d'or;
+elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains qui disparaît à
+demi dans une forêt de grosses boucles de cheveux blonds-cendrés, car
+cette jeune femme est coiffée presque à la Titus: une foule de soyeux
+anneaux tombent en profusion sur son cou, sur ses épaules de neige et
+encadrent sa délicieuse petite figure, ronde, ferme et rose comme celle
+d'un enfant.
+
+Un gros livre relié en maroquin rouge, placé sur le bord du divan où
+elle est étendue, est ouvert devant elle.
+
+La jeune femme y lit avec attention à la clarté de trois bougies
+parfumées que supporte un petit candélabre de vermeil, enrichi de
+ciselures exquises.
+
+Les cils de la jolie lectrice sont si longs qu'ils projettent une ombre
+légère sur ses joues, où l'on remarque deux gracieuses fossettes; son
+nez est d'une délicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que
+ses beaux yeux bleus; sa physionomie est empreinte d'une ravissante
+expression d'innocence et de candeur.
+
+Du bas de sa tunique de mousseline sortent deux pieds de Cendrillon,
+chaussés de bas de soie blancs et de pantoufles moresques en satin
+cerise, côtelées d'argent, qui tiendraient dans le creux de la main.
+
+La position de cette jeune femme laisse deviner les formes les plus
+accomplies, quoiqu'elle soit de petite taille.
+
+Grâce à la largeur de sa manche qui est retombée, l'on peut admirer le
+ravissant contour d'un bras rond, poli comme de l'ivoire et marqué au
+coude d'une charmante fossette. La main qui feuillette le livre est
+digne du bras, ses ongles très longs ont la pureté luisante de l'agate.
+L'extrémité des doigts est nuancée d'un si vif incarnat, qu'on les
+dirait colorés du henné des Indiens.
+
+L'ensemble de cette délicieuse créature rappelle la suave idéalité de la
+Psyché, adorable réalisation de ce moment de beauté si fugitif qui passe
+avec la première fleur de l'adolescence. Certaines organisations
+conservent pourtant assez longtemps cette primeur juvénile, et, nous
+l'avons dit, quoique âgée au plus de vingt-trois ans, la Barbe-Bleue
+était du nombre de ces natures privilégiées.
+
+Car c'était la Barbe-Bleue!...
+
+Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur le nom de l'habitante du
+Morne-au-Diable, nous dirons de plus qu'elle s'appelait _Angèle_. Hélas!
+ce nom céleste, cette physionomie candide ne contrastent-t-ils pas
+singulièrement avec la réputation diabolique dont _jouissait_ cette
+veuve de trois maris, qui, disait-on, avait autant de consolateurs
+qu'elle avait eu d'époux.
+
+La suite des événements permettra de condamner ou d'innocenter la
+Barbe-Bleue.
+
+A un léger bruit qu'elle entendit dans la pièce voisine, Angèle redressa
+vivement sa tête, comme une gazelle aux aguets, et s'assit sur le bord
+du sofa en rejetant ses cheveux en arrière par un mouvement plein de
+grâce.
+
+Au moment où elle se levait en s'écriant:--C'est lui! un homme soulevait
+la portière de cette chambre.
+
+Le fer ne court pas plus vite à l'aimant qu'Angèle ne courut au devant
+du nouveau venu. Elle se précipita dans ses bras, l'enlaça avec une
+sorte de tendre fureur, l'accabla de caresses, de baisers passionnés, en
+s'écriant avec joie:
+
+--Mon tendre ami! mon bon Jacques!
+
+Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses
+bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux
+fardeau.
+
+Alors Angèle s'assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains
+dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa
+figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide...
+
+Hélas! hélas! les médisants de la Martinique avaient-ils donc raison de
+suspecter la moralité de la Barbe-Bleue?
+
+L'homme qu'elle accueillait avec cette ardente familiarité avait le
+teint cuivré d'un mulâtre; il était grand et svelte, agile et robuste;
+ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type nègre; une
+forêt de cheveux d'un noir de jais entourait son front, ses yeux étaient
+grands et d'un noir de velours; sous ses lèvres minces, rouges et
+humides, brillaient des dents du plus bel émail. Cette beauté à la fois
+charmante et virile, cet ensemble de force et d'élégance, rappelaient
+les nobles proportions du Bacchus Indien, ou de l'Antinoüs.
+
+Le costume du mulâtre était celui que certains flibustiers adoptaient
+alors généralement, lorsqu'ils étaient à terre. Il portait un
+justaucorps de velours grenat foncé, à boutons d'or ouvragés; de larges
+chausses à la flamande de pareille étoffe et ornées de boutons pareils,
+qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une
+ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé;
+enfin de grandes guêtres de peau blanche, piquées et brodées en soie de
+mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu'au-dessous du genou
+et dessinaient une jambe du plus beau galbe.
+
+Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient
+Jacques et Angèle ainsi groupés. D'un côté, cheveux blonds, teint
+d'albâtre, joues rosées, grâces enfantines et gentillesse; de l'autre,
+teint bronzé, cheveux d'ébène, air mâle et hardi.
+
+La blancheur de la robe d'Angèle se dessinait sur la couleur sombre des
+vêtements de Jacques, et l'on pouvait mieux apprécier encore les
+contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant ses
+grands yeux bleus sur les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se
+plaisait à rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux
+admirer son cou hâlé, qui par sa couleur et par sa forme, pouvait
+rivaliser avec le plus beau bronze florentin.
+
+Après avoir assez prolongé cette inconvenante exhibition, Angèle donna
+au mulâtre un bruyant baiser au-dessous de l'oreille, lui prit la tête
+entre ses deux petites mains, ébouriffa malicieusement sa noire
+chevelure, lui donna une tape sur la joue, et s'écria:
+
+--Voilà comme je vous aime, monsieur l'Ouragan.
+
+A un léger bruit qu'on entendit derrière la tapisserie qui servait de
+portière, Angèle dit:
+
+--Est-ce toi, Mirette? que fais-tu là?
+
+--Maîtresse, je viens d'apporter des fleurs... et je vais les arranger
+dans les caisses.
+
+--Elle nous entend... dit Angèle en faisant un signe mystérieux au
+mulâtre; puis elle s'amusa encore en riant comme une folle à
+_ébouriffer_ la chevelure de M. l'Ouragan.
+
+M. l'Ouragan se prêtait complaisamment aux gentils caprices d'Angèle, et
+la contemplait avec amour.
+
+Il lui dit en souriant:
+
+--Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez
+tout permis! puis il ajouta en souriant d'un air gravement railleur:
+
+--Et qui dirait pourtant, à voir cette petite mine si rose, si ingénue,
+que je tiens sur mes genoux la plus insigne scélérate des Antilles?
+
+--Et qui dirait que cet homme, qui parle d'une voix si douce, est ce
+féroce capitaine l'Ouragan, la terreur des Anglais et des Espagnols!
+s'écria Angèle en éclatant de rire.
+
+Nous devons avertir le lecteur que le mulâtre et la veuve s'exprimaient
+dans le meilleur français et sans le moindre accent étranger.
+
+--Quelle différence! s'écria ce dernier en souriant, ce n'est pas moi
+qu'on accuse d'horribles et mystérieuses aventures, ce n'est pas moi
+qu'on appelle _Barbe-Bleue_.
+
+A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la
+petite veuve, d'un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus
+mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine
+l'Ouragan, lui montra d'un geste la porte de la chambre voisine pour
+l'avertir qu'on pouvait l'entendre et dit d'un air malicieusement
+boudeur:
+
+--Voilà pour vous apprendre à parler des trépassés.
+
+--Fi! le monstre! dit le capitaine en riant aux éclats, et les remords,
+donc, madame?
+
+--Donne-moi un baiser par remords, donc, et j'en aurai...
+
+--Que Lucifer me soit en aide! Il n'y a que les femmes pour être aussi
+criminelles... Ah! ma chère, que vous êtes bien nommée... vous me faites
+frémir... Si nous soupions?
+
+Angèle frappa sur un gong; la jeune métisse, qui avait entendu la
+conversation précédente, entra. Elle portait une robe de guinée blanche
+à raies écarlates, et avait des anneaux d'argent aux bras et aux
+jambes.
+
+--Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là-dedans? lui dit la
+Barbe-Bleue.
+
+--Oui, maîtresse.
+
+--Tu nous écoutais?
+
+--Non, maîtresse.
+
+--D'ailleurs, ça m'est égal... je parle, c'est pour qu'on m'entende...
+Fais-nous donner à souper, Mirette.
+
+Puis s'adressant au capitaine:
+
+--Quel vin veux-tu?
+
+--Du vin de Xérès, mais glacé. C'est un caprice...
+
+Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du
+couvert.
+
+--A propos, dit l'Ouragan, j'oubliais de te prévenir d'un très grand
+événement.
+
+--Quoi donc? un de mes défunts qui revient?
+
+--Ma foi, à peu près.
+
+--Comment... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises
+plaisanteries, dit Angèle en prenant un air effrayé.
+
+--Non, ce n'est pas un défunt, un spectre, mais un prétendant bien
+vivant qui ne demande qu'à être ton mari.
+
+--Il veut m'épouser?
+
+--Il veut t'épouser.
+
+--Ah! le malheureux! il s'ennuie donc bien de vivre? s'écria Angèle en
+éclatant de rire.
+
+Mirette, à ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux
+autres mulâtresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohème
+couvertes d'arabesques d'or, et des piles d'assiettes de magnifiques
+porcelaines du Japon.
+
+La Barbe-Bleue continua:
+
+--Mon amoureux n'est-donc pas de ce pays?
+
+--Non certes! car malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien
+de trouver un quatrième mari, grâce à votre infernale réputation...
+
+--Et d'où sort-il donc, cet épouseur, mon cher Jacques?
+
+--Il vient de France.
+
+--De France?... il vient de France pour m'épouser! diable!...
+
+--Angèle, vous savez que je n'aime pas vous entendre jurer, dit le
+mulâtre avec un sérieux comique.
+
+--Pardon, monsieur l'Ouragan, dit la jeune femme en baissant les yeux
+d'un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais très
+étonnante la nouvelle que vous me donniez... Il paraît que ma réputation
+commence à parvenir en Europe.
+
+--N'ayez pas cette vanité, ma chère. C'est à bord de la _Licorne_ que ce
+digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule évaluation de
+vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous...
+Voilà qui rabaissera, je l'espère, votre orgueil?
+
+--L'impertinent! et quel homme est-ce... Jacques?
+
+--Le chevalier de Croustillac.
+
+--Tu dis?
+
+--Le chevalier de Croustillac.
+
+--C'est là le nom de... mon prétendant?...--et Angèle partit d'un fou
+rire que rien ne put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son
+hilarité.
+
+Tous deux se calmaient à peine lorsque Mirette rentra, précédant deux
+autres métisses qui apportaient une table splendidement servie en
+vaisselle de vermeil.
+
+Les deux esclaves posèrent la table près du divan; le capitaine se leva
+pour prendre un siége, pendant qu'Angèle, agenouillée sur le bord du
+sofa, découvrait les plats les uns après les autres et furetait la table
+avec des gestes et des mines de chatte gourmande.
+
+--As-tu faim, Jacques?... moi, je dévore, dit Angèle. Et, pour prouver
+sans doute la vérité de cette assertion, elle entr'ouvrit ses lèvres de
+corail et montra deux rangées de ravissantes petites dents qu'elle fit
+claquer par deux fois.
+
+--Angèle, ma chère, vous êtes décidément très mal élevée, dit le
+capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d'une
+odeur appétissante.
+
+--Capitaine l'Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n'est pas pour
+être grondée, dit Angèle en faisant une imperceptible et mutine grimace
+au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en attaquant très bravement sa
+tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau:
+
+--N'est-ce pas, Mirette, que s'il me gronde je ne le recevrai plus?
+
+--Non, maîtresse, dit Mirette.
+
+--Et que je donnerai sa place à Arrache-l'Ame, le boucanier?
+
+--Oui, maîtresse.
+
+--Ou à Youmaalë, le Caraïbe?
+
+--Oui, maîtresse.
+
+--Voyez-vous cela, monsieur? dit Angèle.
+
+--Allez, allez, ma chère, je ne suis pas jaloux, vous le savez; la
+beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde.
+
+--Puisque vous n'êtes pas plus jaloux que ça, je vous pardonne.
+Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu'est-ce que ça, Mirette?
+
+--Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier.
+
+--Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l'Ouragan, mais il faut
+ajouter un jus de limon pendant que la friture est toute chaude.
+
+--Voyez-vous, le gourmand... Ah çà! et mon épouseur? je l'oubliais...
+Donnez-moi à boire, Mirette.
+
+Le flibustier, tout corsaire qu'il était, prévint la métisse, et versa
+du vin de Xérès glacé à Angèle.
+
+--Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins
+de France.
+
+Et la Barbe-Bleue but très résolument trois doigts de vin de Xérès qui
+donna un nouvel éclat à ses lèvres roses, à ses yeux bleus et anima ses
+joues rondelettes d'une teinte incarnate.
+
+--Ah çà! mon épouseur... mon épouseur, reprit-elle, comment est-il?
+Est-il gentil? est-il digne d'aller rejoindre les autres?...
+
+Mirette, malgré sa soumission passive, ne put s'empêcher de tressaillir
+encore en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave
+dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de
+bien plus grandes énormités.
+
+--Qu'est-ce que tu as, Mirette?
+
+--Rien, maîtresse.
+
+--Si... tu as quelque chose.
+
+--Non, maîtresse.
+
+--Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée... Je n'en aurais pas
+pour longtemps, va, mon enfant. Puis s'adressant au capitaine l'Ouragan:
+
+--Eh! le chevalier de... de... comment dis-tu ce nom?
+
+--Le chevalier de Croustillac.
+
+--Tu l'as vu?
+
+--Non, mais sachant ses projets, et qu'il voulait à toutes forces, et
+malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu'ici, j'ai
+prié Youmaalë le Caraïbe, dit l'Ouragan, en regardant Angèle d'une
+manière singulière, de lui adresser un petit avertissement pour
+l'engager à renoncer à ses projets.
+
+--Et vous avez donné cet ordre sans m'en prévenir, monsieur? Et si je
+voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prétendant! Car enfin, Croustillac,
+ça doit être un Gascon, et je n'ai jamais été mariée à un Gascon, moi!
+
+--Oh! c'est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconné sur la terre;
+avec cela une figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste assez
+de courage.
+
+--Et l'avertissement de Youmaalë? demanda Angèle.
+
+--N'a rien fait du tout, il a glissé sur l'âme inébranlable de ce
+capitan, comme une balle sur les écailles d'un crocodile. Il est parti
+ce matin bravement, au point du jour, à travers la forêt, avec ses bas
+de soie roses, sa rapière au côté et une gaule pour chasser les
+serpents; il y est sans doute encore à cette heure, car le chemin du
+Morne-au-Diable n'est pas connu de tout le monde.
+
+--Jacques! une idée! s'écria la veuve avec joie, faisons-le venir ici
+pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah! il est amoureux de mes
+trésors et non pas de moi... ah! il veut m'épouser, ce beau chevalier
+errant. Nous allons bien voir... Eh bien... tu ne ris pas de mon projet,
+Jacques? qu'as-tu donc?... D'abord, monsieur, vous savez que je ne peux
+pas être contrariée, je me fais une fête d'avoir ici mon Gascon; s'il
+n'est pas mordu par les serpents ou dévoré par les chats-tigres, je veux
+l'avoir demain ici... Tu mets demain en mer... Tu diras au Caraïbe ou à
+Arrache-l'Ame de me l'amener.
+
+L'Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-Bleue, selon son
+habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément.
+
+--Jacques! Jacques!... ne m'entends-tu pas? s'écria Angèle avec
+impatience, en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j'y tiens, je le
+veux!
+
+Le mulâtre ne répondit rien, il décrivit de l'index de sa main droite un
+cercle au dessus de sa tête, et regarda la jeune femme d'un air
+significatif.
+
+Celle-ci comprit ce signe mystérieux.
+
+Sa figure exprima tout à coup la tristesse et la crainte; elle se leva
+brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s'écria
+d'une voix touchante:
+
+--Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d'avoir eu cette
+pensée, je te comprends!
+
+--Relève-toi, calme-toi, Angèle, dit le mulâtre. Je ne crois pas que cet
+homme soit à craindre; mais enfin c'est un étranger... il peut venir
+d'Angleterre ou de France, et...
+
+--Je te dis que j'étais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques...
+j'oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c'est affreux.
+
+Et les beaux yeux de la jeune femme s'inondèrent de larmes; elle baissa
+la tête, prit la main du mulâtre sur laquelle elle pleura en silence
+pendant quelques minutes.
+
+L'Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d'Angèle, et lui dit
+avec tendresse:
+
+--Je m'en veux beaucoup d'avoir éveillé ces cruels souvenirs, j'aurais
+dû ne te rien dire, m'assurer qu'il n'y avait aucun danger à t'amener
+cet imbécile comme un jouet... et alors...
+
+--Jacques, mon ami, s'écria tristement Angèle en interrompant le
+mulâtre, mon amant, y penses-tu, pour un caprice d'enfant, exposer... ce
+que j'ai de plus cher au monde.
+
+--Voyons, voyons, calme-toi, dit le mulâtre en la relevant et en la
+faisant asseoir auprès de lui, ne vas pas t'effrayer; le père Griffon
+s'est informé de ce Gascon, il ne paraît que ridicule; pour plus de
+sûreté... j'irai demain lui en parler au Macouba, et puis je dirai à
+Arrache-l'Ame, qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de
+découvrir ce pauvre diable dans la forêt, où il se sera sans doute
+égaré. S'il est dangereux, dit le mulâtre en faisant un signe à Angèle,
+car les esclaves étaient toujours là, attendant la fin du souper, s'il
+est dangereux, le boucanier nous en débarrassera, et le guérira de
+l'envie de te connaître; sinon, comme tu n'as guère de distraction
+ici... il te l'amènera.
+
+--Non, non, je ne veux pas, dit Angèle... Toutes les pensées qui me
+viennent maintenant à l'esprit sont d'une tristesse mortelle; mes
+inquiétudes renaissent. Angèle, voyant que le mulâtre ne mangeait plus,
+se leva; le flibustier l'imita et lui dit:
+
+--Rassure-toi, mon Angèle, il n'y a rien, rien à craindre... Viens au
+jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis à Mirette
+d'apporter mon luth; pour te faire oublier ces pénibles idées, je te
+chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant.
+
+En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la taille
+d'Angèle, et la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches
+qui conduisaient au jardin.
+
+Au moment de sortir de l'appartement, la Barbe-Bleue dit à son esclave:
+
+--Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d'albâtre de
+ma chambre à coucher... Je n'aurai pas besoin de toi... N'oublie pas de
+dire à _Cora_ et aux deux métisses que c'est demain leur jour de
+service... Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre.
+
+Cette dernière recommandation d'Angèle était motivée par l'habitude
+qu'elle avait depuis son dernier veuvage d'alterner de trois jours en
+trois jours le service de ses femmes.
+
+Mirette porta au jardin un très beau luth, d'ébène incrusté d'or et de
+nacre.
+
+Au bout de quelques instants, on entendit le flibustier moduler avec une
+grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de
+clans royalistes chantaient de préférence pendant le protectorat de
+Cromwell.
+
+La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique.
+
+Mirette et les deux esclaves l'écoutèrent pendant quelques minutes avec
+ravissement.
+
+Aux dernières strophes la voix du flibustier s'émut, quelques larmes
+semblèrent s'y mêler... puis les chants cessèrent.
+
+Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe
+renfermée dans un globe d'albâtre qui jetait sur tous les objets une
+lumière douce et voilée.
+
+Cette chambre était splendidement tendue d'étoffe des Indes fond blanc,
+émaillée de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline d'un
+tissu semblable à une toile d'araignée enveloppait un immense lit de
+bois doré à dossier de glace qui apparaissait ainsi comme au travers
+d'un léger brouillard.
+
+Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirette se retira
+discrètement et dit aux deux esclaves avec un malin sourire:
+
+--Mirette allume la lampe pour le capitaine... _Cora_ pour le
+boucanier... et _Noün_ pour le Caraïbe...
+
+Les deux vieilles esclaves secouèrent la tête d'un air d'intelligence,
+et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé
+les portes qui conduisaient des bâtiments extérieurs à la maison
+particulière de la Barbe-Bleue.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LA NUIT.
+
+
+Nous avons laissé le chevalier de Croustillac alors qu'il s'enfonçait
+dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient.
+
+Un moment étourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa
+route, s'orientant toujours vers le nord, du moins autant qu'il le
+pouvait, grâce à son peu de connaissances astronomiques.
+
+Ainsi que le père Griffon l'en avait prévenu, on ne trouvait aucun
+chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes
+herbes, des lianes, des troncs d'arbres, des broussailles inextricables
+encombraient le sol; les arbres étaient si touffus, que l'air, la
+lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes
+de verdure, où il régnait une humidité chaude presque suffocante,
+produite par la fermentation de l'humus végétal qui recouvrait la terre
+à une assez grande épaisseur.
+
+Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère
+étouffante; aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d'ivresse, de
+pesanteur; il marchait d'un pas moins délibéré, il se sentait la tête
+lourde, les objets extérieurs lui étaient presque indifférents, il
+n'admirait plus les colonnades de feuillée qui s'étendaient à perte de
+vue dans la pénombre de la forêt. Il jetait un coup d'œil distrait
+sur le plumage étincelant et varié des périques, des aras, des colibris,
+qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes
+d'or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois
+d'Inde.
+
+Les gambades des singes qui se balançaient aux souples guirlandes des
+passiflores, ou qui sautaient d'arbre en arbre, lui arrachaient à peine
+un sourire. Complétement absorbé, il n'avait que la force de songer au
+terme de son dangereux voyage. Il n'avait de pensée que pour la
+Barbe-Bleue et ses trésors.
+
+Au bout de quelques heures de marche, il commença de s'apercevoir que
+ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une
+forêt. Une énorme branche de raquette épineuse avait fait un large
+accroc à son pourpoint; ses chausses n'étaient pas irréprochables, et
+plus d'une fois, sentant sa longue rapière s'embarrasser dans quelques
+plantes rampantes, il s'était involontairement retourné comme pour
+châtier l'importun qui prenait la liberté de le retenir.
+
+Soit hasard, soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule, dont il
+battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne
+pas rencontrer un serpent sous ses pas.
+
+Vers midi, harassé de fatigue, il s'arrêta pour cueillir quelques
+bananes, et monta sur un arbre assez peu élevé pour y déjeuner plus à
+son aise; il découvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet
+arbre, roulées en cornets, contenaient une eau claire, fraîche, et
+parfaite au goût; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit
+dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route.
+
+D'après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne
+plus être éloigné du Morne-au-Diable.
+
+Malheureusement l'estime du chevalier n'était pas d'une extrême
+précision, du moins quant à la direction qu'il croyait avoir prise, car
+il évaluait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc à
+midi un peu plus éloigné du Morne-au-Diable qu'il n'en était éloigné en
+entrant dans la forêt.
+
+Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l'apercevait à peine à travers
+l'épaisseur du feuillage), il eût été nécessaire d'avoir presque
+constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque
+inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents; ainsi
+partagée entre le ciel et la terre, l'attention du chevalier avait pu
+s'égarer quelque peu.
+
+Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu'il se fût trompé
+d'une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain
+d'arriver au terme de sa course.
+
+Vers les trois heures du soir, il commença de soupçonner le
+Morne-au-Diable de s'éloigner à mesure qu'il s'en approchait.
+Croustillac était harassé, mais la crainte de passer la nuit dans la
+forêt l'aiguillonnait; à force de marcher, de marcher, il arriva enfin à
+une sorte de fondrière assez creuse, qui s'enfonçait entre deux gorges
+de rochers.
+
+Le chevalier respira, s'épanouit.
+
+--Mordioux! s'écria-t-il en s'éventant avec son feutre, me voici donc
+enfin au Morne-au-Diable! Il me semble que je m'y reconnais, quoique je
+n'y sois jamais venu. Je ne pouvais d'ailleurs pas me perdre; j'avais
+l'amour pour boussole; on irait ainsi aux antipodes sans dévier d'un
+cheveu. C'est tout simple, mon cœur tourne vers l'or et la beauté,
+comme l'aimant vers le pôle! car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit
+être belle... et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de
+trois maris doit aimer le changement; or, je serai du fruit nouveau pour
+elle... Et quel fruit! Après tout, les trois défunts n'ont eu que ce
+qu'ils méritaient, puisqu'ils me font place... Ce qui me rassure à
+l'endroit du physique de la Barbe-Bleue, c'est qu'il n'y a qu'une très
+jolie femme qui puisse se permettre ces irrégularités, ces façons... un
+peu cavalières... de dénouer le lien conjugal... Mordioux! je vais la
+voir, lui plaire, la séduire; pauvre femme... elle ne se doute pas que
+son vainqueur est à sa porte! Si... si... je parie que son petit cœur
+bat bien fort à ce moment. Elle me presse... elle me devine... son
+attente ne sera pas trompée... elle va être éblouie... le bonheur lui
+arrive sur les ailes de l'amour...
+
+En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d'œil sur sa toilette;
+il ne put s'empêcher de trouver qu'elle était un peu en désordre: ses
+bas, primitivement pourpres, puis rose-pâle, s'étaient zébrés d'une
+multitude de rayures vertes depuis son voyage dans la forêt; son
+pourpoint s'était aussi orné de plusieurs _crevés_ bizarrement placés,
+mais le Gascon fit tout haut cette réflexion, sinon très modeste, du
+moins très consolante:
+
+--Mordioux! Vénus en sortant de l'onde n'avait pas de pourpoint; la
+Vérité n'en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la
+beauté et la vérité apparaissent sans voile... je ne vois pas
+pourquoi... l'amour... D'ailleurs la Barbe-Bleue doit être femme à me
+comprendre!
+
+Absolument rassuré, le chevalier hâta le pas, gravit le revers de la
+fondrière et se trouva... dans un endroit de la forêt beaucoup plus
+sombre et beaucoup plus fourré que celui qu'il venait de quitter.
+
+D'autres auraient perdu courage, Croustillac s'écria au contraire:
+
+--Mordioux! ceci est très habile, cacher son habitation au plus épais du
+bois est d'une femme de tête!... je suis sûr... plus je m'empêtre dans
+ces ronces, plus j'approche de la maison... je me regarde comme
+arrivé... Barbe-Bleue... Barbe-Bleue... enfin je te tiens!
+
+Le chevalier conserva cette précieuse illusion tant que le jour dura, ce
+qui ne fut pas long: il n'y a pas de crépuscule sous les tropiques.
+
+Bientôt le chevalier vit avec étonnement les rares clartés qui
+traversaient le sommet des arbres s'éteindre peu à peu, et en
+s'éteignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la
+forêt. Pendant quelques moments elle resta dans une demi-obscurité, çà
+et là éclairée par les vifs reflets du soleil, qui semblait rouge comme
+une fournaise, car il se _couchait dans le vent_, ainsi qu'on le dit aux
+Antilles.
+
+Pendant un moment, cette végétation d'une verdure si puissante et si
+crue se teignit de pourpre: le chevalier croyait voir la nature à
+travers un vitrail rouge, ce qu'on apercevait du ciel était comme une
+lave en fusion.
+
+--Mordioux... s'écria le chevalier, je ne me trompais pas, je suis près
+de ce morne infernal, cette réverbération me le prouve. Lucifer rend
+sans doute visite à la Barbe-Bleue qui, pour le recevoir, fait allumer
+tous les fourneaux de sa cuisine.
+
+Peu à peu les tons ardents du ciel se refroidirent; ils devinrent d'un
+rouge pâle, violacé, et finirent par se fondre dans l'azur foncé de la
+nuit.
+
+Dès que l'ombre envahit la forêt, les cris plaintifs des anolis, les
+sinistres glapissements des chouettes célébrèrent le retour des
+ténèbres.
+
+La brise de mer, qui se lève toujours après le coucher du soleil, passa
+comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles
+frissonnèrent.
+
+Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu'on n'entend pour ainsi
+dire que la nuit, commencèrent à sourdre de toutes parts.
+
+--Mordioux! s'écria le chevalier, c'est à se couper la figure!!! Penser
+que je ne suis qu'à cent pas peut-être du Morne-au-Diable, et que me
+voici obligé de dormir à la belle étoile!
+
+Croustillac, craignant les serpents, se dirigea vers un énorme acajou
+qu'il avait remarqué; à l'aide des lianes dont cet arbre était enveloppé
+de toutes parts, il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par
+deux maîtresses branches; il s'y installa assez commodément, ramena son
+épée entre ses genoux, et se mit à souper avec les bananes qu'il avait
+heureusement gardées dans ses poches.
+
+Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d'hommes, même braves,
+auraient pu éprouver dans une position si critique. D'ailleurs, dans les
+cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements à son
+usage; tantôt il s'écriait:
+
+--Mordioux! le sort s'acharne contre moi... il choisit bien... il ne
+peut se commettre... Au lieu de s'adresser à quelque faquin, à quelque
+pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac en disant:
+Voilà mon homme... Il est digne de lutter contre moi.
+
+Dans la circonstance dont il s'agit, le chevalier vit une autre
+combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui.
+
+--Mon bonheur est certain, se dit-il, les trésors de la Barbe-Bleue vont
+être à moi; c'est une dernière épreuve que ledit sort me fait subir;
+j'aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d'un galant
+homme de se plaindre. Je ne mériterais pas l'inestimable récompense qui
+m'attend.
+
+A l'aide de ces réflexions, le chevalier combattit victorieusement le
+sommeil; il craignait, en y cédant, de se laisser choir du haut de son
+arbre; il finit par être enchanté des légères traverses qu'il avait à
+surmonter pour arriver jusqu'à la Barbe-Bleue; elle lui saurait gré de
+son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement.
+
+Dans ses accès de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait même
+de n'avoir eu jusqu'alors aucun ennemi sérieux à combattre, et de
+n'avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs
+d'arbres.
+
+A ce moment, un bruit étrange attira l'attention de l'aventurier; il
+prêta l'oreille et s'écria:
+
+--Qu'est-ce que ceci? on dirait que des chats viennent ici faire leur
+sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats, la maison ne doit
+pas être éloignée.
+
+Croustillac se trompait.
+
+Ces chats n'étaient pas domestiques, mais sauvages, et jamais
+chats-tigres ne furent plus féroces; ils continuèrent de faire un
+vacarme infernal.
+
+Pour les faire cesser, le chevalier prit sa gaule et frappa sur l'arbre.
+Les chats, au lieu de fuir, se rapprochèrent avec un redoublement de
+cris rauques et furieux.
+
+Depuis très longtemps, les bois étaient parcourus par des bandes de ces
+animaux, qui le cédaient à peine aux jaguars en grosseur, en force et en
+voracité; ils avaient attaqué et dévoré de jeunes chevreaux, des
+chèvres, et jusqu'à de jeunes génisses.
+
+Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des bêtes carnassières
+qui rôdaient autour du chevalier, que la subtilité de leur odorat leur
+avait fait éventer, il faut retourner à la caverne où est demeuré le
+colonel Rutler.
+
+On sait que le cadavre de John, mort d'une piqûre de serpent, obstruait
+complétement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement
+sortir de la caverne. Des chats-tigres, étant descendus dans le
+précipice, dépistèrent le cadavre de John, s'en approchèrent d'abord
+timidement; puis, bientôt enhardis, ils le dévorèrent.
+
+Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces cris féroces; au
+jour, grâce à l'avidité de ces animaux, l'obstacle qui empêchait Rutler
+de sortir avait presque complétement disparu; il ne restait dans
+l'étroit souterrain que les ossements de John, et le colonel pouvait
+facilement les déplacer.
+
+Après cette horrible curée, les chats-tigres, affriandés, mais non
+rassasiés par ce régal nouveau pour eux, se sentirent en goût de chair
+humaine; ils abandonnèrent le fond du précipice, regagnèrent les bois,
+éventèrent le chevalier, et leur férocité carnassière s'exaspéra.
+
+Pendant quelque temps la crainte les retint; mais encouragés par
+l'immobilité de Croustillac, l'un des plus hardis et des plus affamés
+grimpa lestement sur l'arbre, et le Gascon vit tout à coup près de lui
+deux gros yeux brillants et verdâtres qui luisaient au milieu de
+l'obscurité.
+
+Au même instant il se sentit mordre vigoureusement au mollet; il retira
+brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonçant ses
+griffes dans la chair et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui
+fut le signal de l'attaque: les assaillants grimpèrent de tous côtés, le
+chevalier ne vit autour de lui que des yeux flamboyants, et se sentit
+mordre en plusieurs endroits à la fois.
+
+Cette attaque avait été si imprévue, les assaillants étaient d'une si
+singulière espèce, que Croustillac, malgré son courage, resta un moment
+stupéfait; mais les morsures des chats et surtout son indignation
+profonde d'avoir à combattre de si ignobles ennemis réveillèrent sa
+fureur.
+
+Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et,
+malgré quelques coups de griffes, il le lança rudement contre un tronc
+d'arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux; le
+chevalier traita de la même manière un autre de ces forcenés qui lui
+était sauté sur le dos et entreprenait de lui dévorer la joue.
+
+La troupe hésita: Croustillac se saisit de son épée comme d'un poignard,
+en transperça quelques autres, et mit fin à cette attaque d'un nouveau
+genre en s'écriant:
+
+--Mordioux! pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le brave
+Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu'une
+volaille pendue au croc d'un garde-manger!
+
+La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque
+peu; au point du jour il descendit de son arbre, et vit étendus à ses
+pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hâta de quitter ce lieu
+témoin d'exploits dont il rougissait, et, persuadé que le
+Morne-au-Diable ne pouvait être loin, il se remit en route.
+
+Après avoir aussi vainement marché que la veille, les tiraillements
+d'estomac causés par une faim canine annoncèrent au chevalier qu'il
+devait être environ midi; qu'on juge de son ravissement lorsque la brise
+lui apporta une délicieuse odeur de rôti, mais si suave, mais si
+pénétrante, mais si appétissante, que le chevalier ne put s'empêcher de
+passer légèrement sa langue sur ses lèvres.
+
+Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d'être arrivé au terme de
+ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d'habitation, et
+comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son
+odorat était de plus en plus chatouillé?
+
+Marchant très légèrement, il parvint inaperçu et sans être entendu près
+d'une sorte de clairière où il s'arrêta un moment; le spectacle qu'il
+avait sous les yeux méritait d'exciter son attention.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+UN BOUCAN.
+
+
+Au milieu d'un épais fourré, on voyait un large espace déblayé formant
+un carré long; à l'une des extrémités s'élevait un _ajoupa_, sorte de
+hutte de branchage appuyée au tronc d'un palmier et recouverte de
+longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou.
+
+Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil
+ceux qui s'y retiraient, un homme était étendu sur un lit de feuilles; à
+ses pieds, une vingtaine de chiens courants dormaient couchés.
+
+Ces chiens eussent été blancs et orangés si leur couleur primitive
+n'avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts; leur tête et
+leur poitrail étaient surtout complétement ensanglantés par les suites
+d'une copieuse curée.
+
+Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l'homme à
+demi caché dans le lit de feuilles fraîches.
+
+Non loin de l'ajoupa était un feu couvert où cuisait doucement, _à la
+boucanière_, un marcassin d'un an.
+
+Qu'on se figure une espèce de gril formé par quatre fourches enfoncées
+en terre, sur lesquelles on avait posé des traverses, et sur ces
+traverses des gaulettes, le tout de bois vert.
+
+Le marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, était étendu sur le
+dos, le ventre ouvert et vidé; des lianes attachées à ses quatre pieds
+le retenaient dans cette position que l'ardeur du feu aurait pu
+déranger.
+
+Ce gril était élevé au dessus d'une fosse de quatre pieds de long sur
+trois de large et de profondeur, remplie de charbon embrasé; le
+marcassin _boucanait_ à la chaleur égale de ce brasier ardent et
+concentré. La cavité du ventre de l'animal était à demi pleine de jus de
+limon et de piments coupés qui, se combinant avec la graisse que la
+chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce
+intérieure d'un fumet très appétissant.
+
+Cet énorme rôti était presque cuit; sa peau commençait à rissoler et à
+se fendre; ce qu'on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose
+le plus vif.
+
+Enfin, une douzaine de grosses ignames d'une pulpe jaune et savoureuse
+cuisaient sous la cendre et répandaient une excellente odeur.
+
+Le chevalier ne se possédait plus: emporté par son appétit, il entra
+dans l'enceinte en brisant quelques broussailles; un ou deux chiens
+s'éveillèrent et coururent sur lui d'un air menaçant.
+
+L'homme qui dormait se leva brusquement, regarda autour de lui d'un air
+étonné pendant que la meute entière manifestait des intentions assez
+hostiles à l'endroit du chevalier, en se hérissant et en montrant des
+dents formidables.
+
+Croustillac se rappela l'histoire de l'engagé du boucanier
+Arrache-l'Ame, dévoré par ses chiens; mais il ne s'intimida pas; il leva
+sa gaule d'un air menaçant, en disant:
+
+--_Au chenil, valets! au chenil!_
+
+Ces termes, empruntés à la vénerie d'Europe, ne firent aucune impression
+sur les chiens; ils prirent même une attitude assez menaçante pour que
+le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule.
+
+Leurs yeux brillèrent de férocité; ils allaient se précipiter sur
+Croustillac sans l'intervention du boucanier, qui sortit de l'ajoupa un
+long fusil à la main, en s'écriant dans un espèce de patois moitié
+nègre, moitié français:
+
+--Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà?
+
+Le chevalier mit bravement la main à sa rapière, et dit au boucanier:
+
+--Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... Ils
+veulent jouer des dents sur moi comme j'en jouerais moi-même si j'avais
+devant moi un morceau de cet appétissant marcassin, car je suis égaré
+dans la forêt depuis hier matin, et j'ai une faim d'enfer...
+
+Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier, restait stupéfait de
+l'étrange accoutrement de cet homme qui, une gaule à la main, voyageait
+à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en
+baudrier brodé.
+
+De son côté, Croustillac, malgré son appétit, contemplait le boucanier
+avec non moins de curiosité.
+
+Ce chasseur était de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout
+vêtement il avait un caleçon court et une chemise qui flottait comme une
+blouse. Ses vêtements étaient tellement imbibés du sang des tauraux ou
+des sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et
+fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce), que la toile
+en paraissait goudronnée, tant elle était noire et roide.
+
+Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise
+autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait, d'un côté, une
+gaîne à compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses
+longueurs et de diverses formes; de l'autre côté, une gargoussière.
+
+Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures
+étaient faites sans couture et d'une seule pièce, grâce au procédé que
+voici, et dont usaient toujours les boucaniers.
+
+Après avoir écorché un taureau ou quelque grand sanglier, ils levaient
+avec précaution la peau d'une des extrémités de devant, depuis le
+poitrail jusqu'au genou, en la rabattant comme un bas que l'on
+déchausse; puis, après l'avoir complétement détachée de l'os, ils la
+prenaient et enfonçaient leur pied dans cette peau souple et fraîche,
+plaçant le gros orteil à peu près à l'endroit qui recouvre la rotule de
+l'animal; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait
+le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et
+tiraient le reste de la peau jusqu'à mi-jambe, où ils l'attachaient avec
+une courroie. En se séchant, cette espèce de brodequin prenait la forme
+du pied, restait toujours douce, souple, durait très longtemps, était
+imperméable et à l'épreuve de la morsure des serpents.
+
+Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s'appuyait sur un
+fusil à long canon de très fort calibre, que l'on appelait fusil de
+_boucan_; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo.
+
+La figure de ce chasseur était grossière et commune; il portait un
+bonnet de peau de sanglier; sa barbe était longue, hérissée; son regard
+farouche.
+
+Croustillac lui dit résolument:
+
+--Ah ça! camarade, refuserez-vous à un gentilhomme affamé un morceau de
+ce rôti?
+
+--Ce rôti n'est pas à moi, dit le boucanier.
+
+--Comment! et à qui donc appartient-il?
+
+--A maître Arrache-l'Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes
+boucanées à la pointe aux Caïmans.
+
+--Ce rôti appartient à maître Arrache-l'Ame? s'écria le chevalier assez
+surpris du hasard qui le rapprochait de l'un des adorateurs heureux de
+la Barbe-Bleue, si les médisances étaient vraies.
+
+--Ce rôti appartient à Arrache-l'Ame? reprit encore Croustillac...
+
+--Il lui appartient, répondit laconiquement l'homme au long fusil.
+
+A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la
+forêt.
+
+--C'est le maître, dit l'engagé.
+
+Les chiens reconnurent sans doute l'approche du chasseur, car ils se
+mirent à pousser des hurlements de joie et ils s'élancèrent à travers
+les broussailles pour courir au-devant du boucanier.
+
+Averti du retour de son maître, l'engagé, que nous appellerons Pierre,
+tira l'un de ses plus grands couteaux, s'approcha du marcassin, et, pour
+bien humecter la venaison, il fit d'assez profondes scarifications dans
+les chairs, sans toutefois endommager la peau, car l'abondant mélange de
+jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavité
+abdominale du marcassin se fût écoulé.
+
+Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffées de parfums si
+appétissants, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait
+presque la prochaine apparition d'Arrache-l'Ame.
+
+Enfin, celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrés et pressés autour de
+lui.
+
+Maître Arrache-l'Ame était grand et robuste. Son teint naturellement
+blanc était hâlé par le soleil et par la vie sauvage qu'il menait; son
+épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses traits étaient
+réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son
+engagé, ses vêtements étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il
+portait à sa ceinture une gaîne garnie de plusieurs couteaux; seulement
+ses jambes, au lieu d'être à demi-nues, étaient entourées jusqu'aux
+genoux par des bandes de peau de sanglier attachées avec des nerfs, et
+il portait de gros souliers de cuir non tanné.
+
+Son large sombrero à l'espagnole était surmonté de deux ou trois plumes
+d'aras rouges; enfin, la garde et les capucins de son fusil à la
+boucanière étaient d'argent. Telle était la différence qui distinguait
+le costume et l'armement de maître Arrache-l'Ame de celui de son engagé.
+
+Lorsqu'il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras et
+plumait négligemment un ramier qu'il venait de tuer; trois autres
+oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet; il les
+jeta à Pierre, qui se mit à les plumer et à les vider avec une dextérité
+merveilleuse.
+
+Ces ramiers, de la grosseur d'une perdrix, étaient ronds, fins et gras
+comme des cailles. A mesure que Pierre en avait préparé un, il lui
+coupait le cou, les pattes, et le mettait cuire dans la sauce épaisse et
+abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque maître
+Arrache-l'Ame eut fini de plumer le sien, il l'y jeta aussi.
+
+Pierre lui demanda:
+
+--Maître, faut-il fermer la marmite?
+
+--Ferme, dit le maître.
+
+Aussitôt Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin
+dans le plus grand écart possible; la cavité du ventre se referma
+presque complétement, et les ramiers commencèrent à _mijoter_ dans cette
+daubière d'un nouveau genre.
+
+Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier
+n'avait pas paru s'apercevoir de la présence du chevalier, qui, le
+jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se
+préparait à répondre fièrement aux interrogations qu'on allait lui
+faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l'Ame.
+
+Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu'il avait
+plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne.
+
+Pour expliquer l'indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur
+que rien n'était plus commun que de voir des habitants venir visiter les
+boucans par curiosité.
+
+Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance
+avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d'une loyale hospitalité;
+comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de
+prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient
+une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait
+qui voulait.
+
+Après s'être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l'Ame
+s'étendit sous l'ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la
+feuillée et but un coup d'eau-de-vie pour se préparer au dîner.
+
+Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le
+jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au
+front, il ne trouvait rien de plus insultant que l'indifférence absolue
+d'Arrache-l'Ame à son égard.
+
+La Barbe-Bleue avait-elle, par l'intermédiaire du capitaine flibustier,
+prescrit au boucanier d'agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le
+chevalier? L'insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle?
+C'est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur.
+
+La position de Croustillac n'en était pas moins délicate et difficile;
+malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin,
+faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier en s'avançant vers
+l'ajoupa:
+
+--Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade?
+
+--Réponds, Pierre, on te parle, dit négligemment Arrache-l'Ame à son
+engagé.
+
+--Non... C'est à vous que je parle, dit le Gascon avec impatience.
+
+--Non, fit le boucanier.
+
+--Comment, non? s'écria le chevalier.
+
+--Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade: mon engagé l'est
+peut-être...
+
+--Mordioux!
+
+--Je suis maître boucanier, vous ne l'êtes pas; il n'y a que mes frères
+les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l'Ame en
+interrompant Croustillac.
+
+--Et comment faut-il vous appeler pour avoir l'honneur d'une réponse?
+s'écria le chevalier avec colère.
+
+--Si vous venez m'acheter des peaux ou de la viande boucanée,
+appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan,
+regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez.
+
+--Ce sont de véritables brutes, de vrais sauvages, pensa le chevalier;
+il serait fou à moi de m'offenser de ses grossièreté; je meurs de faim,
+je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et, si je m'y prends
+adroitement, m'indiquer la route du Morne-au-Diable: ménageons-le.
+
+Puis, contemplant cet homme à demi-barbare avec ses vêtements souillés
+de sang, Croustillac se dit à lui-même en haussant les épaules:
+
+--Et c'est un pareil sanglier qu'on donne pour amant à la belle, à
+l'adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait à devenir sanglier
+soi-même.
+
+Pierre l'engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s'occupait
+activement de _mettre le couvert_; il étendit par terre, sous l'ajoupa,
+plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus
+frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de
+cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra et
+forma ainsi une espèce du bourse dans laquelle il exprima le jus de
+plusieurs limons qu'il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du
+piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s'appelait de la
+_pimentade_, elle était d'une force extrême, et les boucaniers et les
+flibustiers en faisaient toujours usage.
+
+En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames
+cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brûlée s'était fendue et
+laissait voir une pulpe jaune comme de l'ambre.
+
+Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu'on boirait, car il
+avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l'engagé avec une grosse
+calebasse remplie d'un liquide, rose et limpide. C'était le suc de
+l'érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu'on
+l'incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d'un
+léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d'eau. Enfin, après avoir mis
+cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l'engagé rompit
+une grosse branche d'abricotier couverte de fruit et de fleurs et la
+planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manière de
+surtout.
+
+--Ces rustres ne sont pas si sots qu'ils le paraissent, pensa le
+chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui
+satisferait, j'en suis sûr, les plus gourmets.
+
+Croustillac attendait avec impatience le moment de s'attabler; enfin
+l'engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d'un œil exercé, dit
+au boucanier:
+
+--Maître, c'est cuit.
+
+--Mangeons, dit celui-ci.
+
+Au moyen d'une fourchette de bois coupée à un chêne, l'engagé piqua
+d'abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l'offrit au
+boucanier; puis, s'étant servi à son tour, il laissa la fourchette dans
+le ventre du marcassin.
+
+Le chevalier, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, prit un ramier, une
+igname, revint s'asseoir près du maître et de l'engagé boucaniers; comme
+eux il se mit à manger du meilleur appétit.
+
+Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et
+comparables aux plus délicieuses pommes de terre.
+
+Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses
+aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier
+l'imita et trouva cette chair exquise, grasse, succulente, d'un haut et
+excellent goût, encore relevé par la pimentade.
+
+Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à
+la calebasse remplie du suc d'érable, et il termina son repas en
+mangeant une demi-douzaine d'abricots d'un merveilleux parfum et très
+supérieurs aux abricots d'Europe.
+
+Pierre apporta ensuite une gourde d'eau-de-vie; le maître en but
+quelques gorgées et la passa à son engagé; celui-ci en usa de même, puis
+la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, qui
+avançait déjà la main pour la saisir.
+
+Cette manière d'agir n'était pas grossièreté de la part des boucaniers:
+ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre
+les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à
+tous, et les choses acquises à prix d'argent, qui appartenaient
+exclusivement à ceux qui les possédaient. L'eau-de-vie, la poudre, le
+plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue,
+étaient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au
+contraire dans la communauté.
+
+Néanmoins, le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par
+fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d'égards de
+l'engagé; mais réfléchissant qu'après tout il devait à Arrache-l'Ame un
+excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route
+du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier
+d'un air joyeux:
+
+--Mordioux! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne
+chère?
+
+--On mange ce qu'on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent
+pas encore dans l'île, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le
+boucanier en chargeant sa pipe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+MAITRE ARRACHE-L'AME.
+
+
+Plus le chevalier examinait maître Arrache-l'Ame, moins il pouvait
+croire que cet homme à demi-barbare fût dans les bonnes grâces de la
+Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s'étendit sur le dos,
+mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur
+le toit de l'ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude digestive,
+il dit au chevalier:
+
+--Vous êtes venu ici en litière, avec vos bas roses?
+
+--Non, mon brave ami, je suis venu à pied, et je serais venu sur la tête
+pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le
+nom est venu jusqu'en Europe.
+
+--Si vous avez besoin de peaux, reprit le boucanier, j'ai une douzaine
+de peaux de taureau si belles, qu'on les prendrait pour du buffle...
+J'ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucanés comme on ne
+boucane pas à la Tortue.
+
+--Non, non, vous dis-je, mon brave ami... L'admiration, l'unique
+admiration m'a guidé, mordioux!... Je suis arrivé de France, il y a
+cinq jours, par la _Licorne_... et ma première visite a été pour vous,
+dont je connaissais le mérite.
+
+--Vraiment?
+
+--Aussi vrai que je m'appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne
+serez peut-être pas fâché de savoir à qui vous avez affaire. Mon nom est
+Croustillac...
+
+--Tous les noms me sont indifférents, à moi, excepté celui _acheteur_.
+
+--Et admirateur... mon brave ami... admirateur n'est-il donc rien? moi
+qui viens exprès d'Europe pour vous voir!
+
+--Vous saviez donc me trouver ici?
+
+--Pas précisément, mais la Providence s'en est mêlée; et, grâce à elle,
+j'ai rencontré le fameux Arrache-l'Ame.
+
+--Décidément, il est stupide, pensa le chevalier. Je n'ai rien à
+redouter d'un pareil rival; si les autres ne sont pas plus dangereux, il
+me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue; mais il faut
+que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu!
+piquant de m'y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut:
+
+--Mais, mon brave chasseur, hélas! toute gloire s'achète, j'ai voulu
+vous voir, je vous ai vu.
+
+--Eh bien! allez-vous-en, dit le boucanier en lançant une bouffée de
+fumée de tabac.
+
+--J'aime votre rude franchise, digne Nemrod; mais pour m'en aller, il
+faudrait connaître un chemin quelconque, et je n'en sais aucun.
+
+--D'où venez-vous?
+
+--Du Macouba, où j'ai couché chez le révérend père Griffon.
+
+--Vous n'êtes qu'à deux lieues du Macouba, mon engagé vous y conduira.
+
+--Comment, à deux lieues! s'écria le chevalier, c'est impossible.
+Comment! j'ai marché hier depuis le point du jour jusqu'à la nuit et
+depuis ce matin jusqu'à cette heure, et je n'aurais fait que deux
+lieues?
+
+--On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi
+et faire beaucoup de chemin presque sans changer d'enceinte, dit le
+boucanier.
+
+--Votre comparaison étant empruntée à l'art de la vénerie, art noble
+s'il en est, elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que
+j'aie rusé, ainsi qu'un jeune taureau, comme vous dites; mais il ne
+s'ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je compte sur vous
+pour m'enseigner la route que je dois suivre.
+
+--Où voulez-vous donc aller?
+
+Ici le chevalier fut un moment indécis, il ne savait que répondre,
+devait-il avouer franchement son intention de se rendre au
+Morne-au-Diable?
+
+Croustillac trouva un biais, et répondit:
+
+--Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable.
+
+--Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu'au Morne-au-Diable, et....
+
+Le boucanier n'acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque
+menaçants.
+
+--Et... où conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable? demanda le
+chevalier.
+
+--Elle conduit les pécheurs aux Enfers, et les saints au Paradis...
+
+--Ainsi, un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d'aller au
+Morne-au-Diable....
+
+--N'en reviendrait pas.
+
+--Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s'égarer au retour, dit le
+chevalier avec sang-froid: c'est bien, mon brave ami; alors indiquez-moi
+cette route.
+
+--Nous avons mangé sous le même ajoupa; nous avons bu au même couï; je
+ne veux pas causer volontairement votre mort.
+
+--Ainsi, me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer...?
+
+--Ce serait la même chose.
+
+--Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très
+agréable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter...
+puisque cela vous empêche de satisfaire mon désir. Mais, quel danger me
+menacerait donc?
+
+--Tous les dangers de mort qu'un homme peut braver.
+
+--Tous ces dangers-là n'en font qu'un, vu qu'on ne meurt qu'une fois,
+dit négligemment le Gascon.
+
+Le boucanier regarda attentivement le chevalier et parut frappé de son
+courage ainsi que de l'air de franchise et de bonne humeur qui
+paraissait en lui, malgré ses rodomontades.
+
+Le chevalier continua:
+
+--Jamais le chevalier de Croustillac n'a connu la peur, tant qu'il a eu
+sa _sœur_ à côté de lui.
+
+--Quelle sœur?
+
+--Celle-ci, qui, mordioux! n'est pas vierge, s'écria le Gascon en tirant
+son épée et la brandissant. Les baisers qu'elle donne sont cuisants, et
+les plus hardis ont regretté d'avoir fait connaissance avec elle.
+
+--Miaou... miaou... fit l'engagé qui écoutait cette scène.
+
+Ce cri fit tressaillir le Gascon, et lui rappela ses exploits de la
+nuit.
+
+Il rougit de colère, s'avança sur l'engagé l'épée haute pour le châtier
+du plat de sa lame; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de
+portée, pendant que le boucanier riait aux éclats.
+
+Cette hilarité exaspéra le chevalier, qui dit à Arrache-l'Ame:
+
+--Mordioux! si vous osez attaquer un homme comme un taureau, en garde!
+
+--Regardez votre épée, la lame est tachée de sang et couverte de poil de
+chats-tigres: c'est pour cela que Pierre a crié: Miaou.
+
+--En garde! répéta le chevalier furieux.
+
+--Quand j'aurai quatre pattes, des griffes et une queue... je me battrai
+avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement.
+
+--Je te marquerai au visage alors, s'écria le chevalier en marchant sur
+Arrache-l'Ame.
+
+--Tout doux, patte de velours, minet, patte de velours, dit le boucanier
+en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que
+lui porta le chevalier exaspéré.
+
+L'engagé allait venir au secours de son maître, mais celui-ci l'arrêta
+en s'écriant:
+
+--Ne bouge pas, je réponds de ce redoutable compagnon; chat échaudé
+craint l'eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon.
+
+Ces sarcasmes redoublèrent la rage du chevalier; il oublia que son
+adversaire se défendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups
+désespérés, que le boucanier paraît, en faisant preuve d'une
+merveilleuse adresse et d'une rare vigueur, en se servant d'un lourd
+fusil comme d'un bâton.
+
+Pendant ce combat inégal, le boucanier poussait l'insolence jusqu'à
+faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère
+et qu'ils jurent, comme on dit.
+
+Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon; mais, contre son
+attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force
+sur l'escrime, et eut bientôt le chagrin de se voir désarmer: son épée
+sauta à dix pas.
+
+Le boucanier se précipita sur le Gascon, son fusil levé comme une
+massue; il saisit le chevalier au collet, et s'écria:
+
+--Ta vie est à moi; je vais te briser la tête comme un œuf.
+
+Croustillac le regarda sans sourciller et répondit froidement:
+
+--Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple
+traître.
+
+Le boucanier recula d'un pas.
+
+--J'avais faim, et vous m'avez donné à manger; j'avais soif, et vous
+m'avez donné à boire; vous étiez sans armes, et je vous ai attaqué:
+brisez-moi la tête! mordioux! brisez, vous en avez le droit,
+Croustillac est déshonoré!
+
+--Cela n'est pas le langage d'un assassin ni d'un espion, puis, tendant
+la main au chevalier, il ajouta d'une voix rude:
+
+--Allons, touchez là... nous nous sommes assis sous le même ajoupa, nous
+nous sommes battus ensemble, nous sommes frères.
+
+Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se
+ravisa, et lui dit gravement:
+
+--Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je
+vous déclare une chose.
+
+--Quoi?
+
+--Je suis votre rival!
+
+--Rival, qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--J'aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu'à
+elle et pour lui plaire.
+
+--Touchez là... frère.
+
+--Un moment; je dois vous déclarer que, lorsque Polyphème Croustillac
+veut plaire, il plaît; quand il plaît, on l'aime... et quand on l'aime,
+on l'aime à la rage, à la mort.
+
+--Touchez là, frère.
+
+--Je ne toucherai là que lorsque vous m'aurez dit si vous m'acceptez
+loyalement pour rival.
+
+--Sinon?
+
+--Sinon, cassez-moi la tête, vous en avez le droit; nous sommes seuls,
+votre engagé ne vous trahira pas; mais je ne renoncerai pas à l'espoir,
+à la certitude de plaire à la Barbe-Bleue.
+
+--Ah! c'est différent.
+
+--Une dernière question, dit le chevalier.--Vous allez souvent au
+Morne-au-Diable?
+
+--Je vais souvent au Morne-au-Diable.
+
+--Vous y voyez la Barbe-Bleue?
+
+--J'y vois la Barbe-Bleue.
+
+--Vous l'aimez?
+
+--Je l'aime.
+
+--Elle vous aime?
+
+--Elle m'aime.
+
+--Vous?
+
+--Moi.
+
+--Elle vous aime?
+
+--Comme une enragée...
+
+--Elle vous l'a dit?
+
+--Elle me l'a prouvé.
+
+--Enfin... la Barbe-Bleue?
+
+--Est ma maîtresse.
+
+--Foi de boucanier?
+
+--Foi de boucanier.
+
+--Allons, se dit le chevalier, il n'y a pas plus de discrétion chez les
+barbares que chez les gens civilisés! Qui dirait, à voir un pareil
+butor, qu'il est fat?... Puis il reprit tout haut:
+
+--Eh bien! alors, je vous le répète: Cassez-moi la tête, car, si vous me
+laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j'y
+arriverai; je ferai tout pour plaire à la Barbe-Bleue, et je lui
+plairai, je vous en préviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la
+tête, ou résignez-vous à voir en moi un rival, bientôt rival heureux.
+
+--Je vous dis de toucher là, frère.
+
+--Comment! malgré ce que je vous dis?
+
+--Oui.
+
+--Cela ne vous effraie pas?
+
+--Non.
+
+--Il vous est égal que j'aille au Morne-au-Diable?
+
+--Je vous y conduirai moi-même.
+
+--Vous?
+
+--Aujourd'hui.
+
+--Et je verrai la Barbe-Bleue.
+
+--Vous la verrez tant que vous voudrez.
+
+Le chevalier, pénétré de la confiance que lui témoignait le boucanier,
+ne voulut pas en abuser; il lui dit d'un ton solennel:
+
+--Écoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage: ceci soit dit
+sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous êtes
+aussi ignorant comme un sauvage; élevé au milieu des forêts, vous n'avez
+pas une idée de ce que c'est qu'un homme qui a passé sa vie à plaire, à
+séduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme
+trouve dans ses séductions naturelles; vous ne savez pas l'influence
+irrésistible d'un mot, d'un geste, d'un sourire, d'un regard! Cette
+pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d'après ce qu'on dit de ses
+trois maris. C'étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s'est
+débarrassée avec raison. Pourquoi s'en est-elle débarrassée? parce
+qu'elle cherchait un idéal, un être inconnu, le rêve de ses rêves.....
+Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez
+pas vous abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la
+Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon,
+pour un sylphe.....
+
+Le boucanier regarda Croustillac d'un air hébété, et ne parut pas le
+comprendre; il lui dit en montrant le soleil:
+
+--Le soleil baisse, nous avons quatre lieues à faire avant d'arriver au
+Morne-au-Diable; en route.
+
+--Ce malheureux-là n'a pas la moindre conscience du danger qu'il court,
+c'est pitié que d'abuser de son aveuglement. C'est battre un enfant,
+c'est tirer un faisan posé, c'est tuer un homme endormi; foi de
+Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut:
+
+--Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi
+séduisant qu'irrésistible dont je vous parle... c'est moi?
+
+--Ah! bah! c'est impossible...
+
+--Votre étonnement n'est pas flatteur... brave chasseur... mais si je
+vous parle ainsi de moi-même, c'est que l'honneur m'ordonne de vous dire
+la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous ne comprenez donc
+pas qu'une fois que la Barbe-Bleue m'aura vu, elle m'aimera, et qu'elle
+ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l'Ame? Comprenez donc que ce
+serait une lâcheté, une trahison de ma part que de ne pas vous en
+prévenir, au point où vous êtes avec la Barbe-Bleue... Je vous le
+répète, du moment où je mettrai les pieds au Morne-au-Diable, du moment
+où elle m'aura vu, où elle m'aura entendu... ce sera fait de votre
+amour. Maintenant que je vous ai prévenu, loyalement prévenu... voyez si
+vous voulez risquer.
+
+--Touchez là, frère, dit le boucanier, parfaitement insensible aux
+menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons à la
+nuit au Morne-au-Diable, et les sauts du précipice ne sont pas commodes
+à cette heure-là.
+
+--Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai prévenu, ce
+sera de la bonne guerre, dit le chevalier.
+
+Le boucanier, sans répondre au chevalier, dit à son engagé: Ramène les
+chiens à la case et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau
+qu'on doit venir chercher demain de la Basse-Terre; je ne rentrerai pas
+cette nuit.
+
+--C'est le compte, dit tout bas l'engagé d'un air fin, il découche
+toujours de la case une nuit sur trois.
+
+Pendant que le boucanier attachait son ceinturon, le chevalier se dit à
+lui-même, en regardant le chasseur avec un sentiment de pitié:
+
+--Ma foi! puisqu'il se met de gaieté de cœur le lacet au cou,
+puisqu'il n'écoute pas mes avertissements, qu'il s'arrange, mordioux! Il
+paraît que les amants ont, sous ce rapport, juste autant d'intelligence
+que les maris. Mais comment la Barbe-Bleue, si elle est jolie... il faut
+qu'elle soit jolie... peut-elle s'accommoder d'un rustre pareil? Pauvre
+petite... cela est tout simple!... elle ne sait pas le dédommagement que
+le sort lui réserve...
+
+--Vive Dieu! Croustillac, ton étoile se lève, ajouta le chevalier, après
+quelques minutes de réflexion.
+
+--Allons, frère... en route... dit le boucanier; mais avant, Pierre va
+nous envelopper les jambes avec un reste de peau qu'il a là; nous avons
+à traverser une mauvaise savane pour les serpents.
+
+Le chevalier remercia le boucanier, non sans hausser les épaules avec
+compassion, en se disant:
+
+--Le malheureux! il me chausse, et moi je le coifferai!
+
+Cette stupide plaisanterie devait être punie et bien fatale à
+Croustillac, qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur, car il
+allait enfin voir la Barbe-Bleue.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LE MARIAGE.
+
+
+Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent
+assez près du Morne-au-Diable. La route était si difficile et si
+embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques
+paroles.
+
+Croustillac devenait pensif à mesure qu'il approchait de l'habitation de
+la Barbe-Bleue; malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, malgré
+ses consolantes réflexions sur la nudité allégorique de Vénus et de la
+Vérité, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée
+par de riches vêtements. Il se hasarda donc, après maintes hésitations,
+à faire le mensonge suivant au boucanier:
+
+--Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles
+étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu
+galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées.
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire, demanda le boucanier.
+
+--Cela veut dire, brave Nemrod, que j'ai l'air d'un mendiant; que mon
+justaucorps et mes chaussures qui étaient hier presque neufs, sont à
+cette heure abominablement outragés et paraissent avoir au moins.... six
+mois d'existence.
+
+--Six mois? Oh! oh! ils ont l'air diablement plus âgés que cela, frère.
+
+--C'est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torréfiant! en
+une journée, il a dévoré la couleur de ces habits qui étaient hier du
+vert céladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis
+qu'à cette heure...
+
+--Ils sont à peu près couleur de grenouille morte, dit le boucanier.
+C'est comme votre baudrier, notre soleil affamé en a mangé l'or, il n'a
+laissé que le fil rouge.
+
+--Qu'importe le baudrier, si l'épée sort librement et vaillamment du
+fourreau? dit fièrement Croustillac; puis, se radoucissant, il ajouta:
+
+--C'est justement parce que je suis momentanément dans un équipage
+indigne de ma qualité, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas
+à me vêtir plus convenablement au Morne-au-Diable.
+
+--Ah ça! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bleue tient une boutique de
+friperie? dit le boucanier.
+
+--Me préserve le ciel de l'accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on
+pourrait par hasard... et cela n'aurait rien d'étonnant, on pourrait par
+hasard, dis-je, avoir oublié, dans le coin d'un vestiaire, quelques
+habits provenant d'un des défunts de notre infante!
+
+--Eh bien? fit le boucanier.
+
+--Eh bien! reprit imperturbablement le chevalier, quoiqu'il m'en coûte
+beaucoup de me parer de ce qui ne m'appartient pas, et surtout de ce qui
+peut m'habiller fort mal, je m'en accommoderai pourtant, à défaut de mes
+somptueux vêtements restés à Saint-Pierre... et au risque d'être
+abominablement défiguré peut-être par ces habits de hasard...
+ajouta-t-il dédaigneusement.
+
+Le boucanier ne put s'empêcher de rire aux éclats de la singulière idée
+de son compagnon.
+
+Croustillac rougit de colère, et dit:
+
+--Mordioux! vous êtes bien gai, mon compagnon!
+
+--Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul à trafiquer des
+peaux, dit Arrache-l'Ame. Pardieu! nous sommes vraiment frères! si je
+dépèce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dépouille d'un
+des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne;
+attention, frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d'œil sûr
+pour gravir ce sentier escarpé; si vous le trouvez trop rude, vous
+pouvez vous arrêter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire
+au Macouba.
+
+--M'arrêter ici?... au terme du voyage?... après mille traverses? au
+moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? s'écria
+le chevalier, vous perdez la tête... Allez, allez, mon camarade, ce que
+vous ferez, je le ferai, dit le chevalier.
+
+En effet, grâce à ses longues jambes, à son agilité naturelle, à son
+sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui
+conduisait à l'habitation, à travers les effrayants précipices du
+Morne-au-Diable.
+
+A un cri de reconnaissance du boucanier, l'échelle de la plate-forme
+descendit; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrèrent dans
+les bâtiments extérieurs.
+
+Arrivés au passage voûté qui conduisait à l'habitation particulière de
+la veuve, le boucanier dit un mot à l'oreille d'une vieille mulâtresse.
+Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit à un escalier
+pratiqué dans l'épaisseur de la voûte.
+
+Croustillac hésitait à suivre l'esclave, le boucanier dit:
+
+--Allez, allez, frère, vous ne pouvez vous présenter ainsi devant la
+veuve; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous
+donner les moyens d'être plus brillant qu'un soleil. Moi, je vais
+annoncer votre arrivée à la Barbe-Bleue.
+
+Ce disant, le boucanier disparut par le passage voûté.
+
+Croustillac, guidé par la mulâtresse arriva dans une chambre très
+élégamment et très confortablement meublée.
+
+--Mordioux! s'écria l'aventurier en se frottant les mains et en marchant
+à grands pas, ceci s'annonce bien! pourvu que je puisse paraître à mon
+avantage. Pourvu qu'un des défunts de la veuve ait eu seulement taille
+et figure humaines, et que ces habits ne me _déflorent_ pas trop, je
+parais... je plais... je séduis la veuve, et cette bête brute de
+boucanier, débusqué par moi du cœur de la Barbe-Bleue, retourne
+demain, peut-être même ce soir, dans ses forêts.
+
+Croustillac vit bientôt entrer chez lui plusieurs nègres.
+
+L'un était courbé sous le poids d'un énorme paquet.
+
+L'autre apportait sur un plateau d'argent ciselé une écuelle de vermeil,
+où fumait un consommé le plus appétissant du monde; deux carafes de
+cristal, l'une remplie d'un vin vieux de Bordeaux, couleur de rubis;
+l'autre, de vin de Madère, couleur de topaze, flanquaient l'écuelle et
+complétaient cette légère réfection offerte au chevalier de la part de
+_Madame_.
+
+Pendant qu'un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table
+d'un bois précieux incrusté d'ivoire, le nègre portant le paquet étalait
+sur le lit un habit complet de velours noir, orné de riches boutonnières
+brodées en or.
+
+Ce qu'il y avait de singulier dans ce justaucorps, c'est que sa manche
+gauche était de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet
+par une sorte de large parement de buffle; du reste, à l'exception de
+cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très
+fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orné
+d'une grosse tresse d'or et de belles plumes blanches devaient compléter
+la transfiguration de l'aventurier.
+
+Pendant que le chevalier s'ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche
+de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise, deux nègres
+préparaient un bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre;
+l'autre esclave vint demander à Croustillac, en assez bon français, s'il
+voulait être rasé et peigné, Croustillac y consentit.
+
+Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé
+par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui
+exhalaient les plus suaves odeurs, l'aventurier s'étendit
+voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de
+chambre l'éventaient avec d'énormes plumeaux.
+
+Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée, qui, selon
+lui, devait être d'autant plus belle qu'elle avait été jusque-là plus
+misérable, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles
+espérances étaient dépassées; en jetant un coup d'œil complaisant sur
+les riches habits qu'il allait revêtir et qui devaient le rendre
+fatalement irrésistible, et sentit presque un remords à l'endroit du
+boucanier, qui venait si imprudemment de _mettre le loup dans la
+bergerie de son amour_.
+
+Cette pensée d'un précieux phébus fit sourire Croustillac; il se
+préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui
+devait victorieusement l'emporter sur le langage de ses sauvages
+adorateurs.
+
+Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions
+du Gascon; il craignit pour la première fois que la Barbe-Bleue ne fût
+d'une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-être
+aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue
+fût d'une beauté idéale.
+
+Croustillac se montra donc d'assez bonne composition; il se dit avec la
+conviction d'un homme qui sait sagement modérer et borner ses
+prétentions:
+
+--Pourvu que la veuve n'ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu
+qu'elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu'il lui
+reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon,
+sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de
+trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques de
+mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que
+j'aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que
+de retourner à bord de la _Licorne_, avaler des bougies allumées pour la
+plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel! Ainsi donc, la
+Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle mûre, elle est _millionnaire_, je
+me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement
+aimable que, loin de m'envoyer rejoindre les autres défunts, elle n'aura
+pas d'autre idée que celle de me conserver précieusement et d'embellir
+ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations.... Allons...
+allons, Croustillac, reprit l'aventurier avec une nouvelle exaltation,
+je te le disais bien, ton étoile se lève d'autant plus étincelante
+qu'elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève.
+
+En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses
+ordres dans la pièce voisine, et avec son aide revêtit l'habit de
+velours noir à manche cerise.
+
+Le Gascon était grand, mais osseux et maigre; les vêtements qu'il
+portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille, mais
+large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il
+quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac, et ses bas
+cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues
+jambes sèches et nerveuses.
+
+Le chevalier ne s'occupa pas de ces légères imperfections dans son
+costume; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui
+présentait l'esclave, ajusta ses cheveux noirs et rudes, retroussa sa
+longue moustache, suspendit sa formidable épée à un riche baudrier de
+buffle qu'on lui avait apporté, se coiffa fièrement du feutre à tresses
+d'or et à plumes blanches, et, piaffant dans sa chambre d'un air
+triomphant, il attendit impatiemment l'heure d'être présenté à la veuve.
+
+Cet instant désiré arriva bientôt.
+
+La vieille mulâtresse qui avait reçu l'aventurier vint le chercher, le
+pria de la suivre et l'introduisit dans le bâtiment reculé que nous
+connaissons déjà.
+
+Le salon où Croustillac dut attendre quelques minutes était meublé avec
+un luxe dont jusque-là il n'avait eu aucune idée; de superbes tableaux
+anciens, des porcelaines magnifiques, des curiosités d'orfèvrerie du
+plus grand prix encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi
+précieux par la matière que par le travail; un luth et un téorbe, dont
+les ornements d'ivoire et d'or étaient d'une finesse de sculpture
+extraordinaire, attirèrent l'attention de Croustillac, qui fut ravi de
+penser que sa _future épouse_ était musicienne.
+
+--Mordioux! se dit le chevalier, serait-il donc possible que la
+maîtresse de tant de richesses fût belle comme le jour... Non, non, je
+serais trop heureux.. quoique je mérite un tel bonheur.
+
+Qu'on juge de l'étonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon,
+lorsqu'il vit entrer Angèle.
+
+La petite veuve était éblouissante de jeunesse, de grâces, de beauté, de
+parure; vêtue et coiffée à la mode du siècle de Louis XIV, elle portait
+une robe de tabis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de
+diamants, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries
+était disposée avec goût.
+
+Croustillac, malgré son audace, recula d'un pas à cette apparition.
+
+De sa vie il n'avait rencontré une femme si ravissamment jolie, si
+royalement parée; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la
+Barbe-Bleue d'un air ébahi.
+
+Nous devons dire à la louange du chevalier qu'il eut un louable retour
+de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu'une si
+charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier
+tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses
+confidences du boucanier, il se dit qu'après tout un homme en valait un
+autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance.
+
+Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses
+révérences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la
+noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, retira l'autre
+quelque peu en arrière et se hancha d'un air conquérant, en tenant son
+feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son
+épée.
+
+Sans doute, il allait débiter quelque galant compliment à la
+Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son cœur en ouvrant sa
+large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente
+envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna
+un libre cours à sa bruyante hilarité.
+
+Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Croustillac et il tâcha de
+sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-Bleue.
+
+Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque,
+qu'Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute
+dignité, s'abandonna étourdiment à un accès de fou rire; ses beaux yeux
+bleus, toujours si brillants, se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues
+rondelettes se colorèrent d'un vif incarnat, et leurs charmantes
+fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout
+entier, le bout rosé de son petit doigt.
+
+Croustillac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse,
+tantôt fronçant les sourcils d'un air courroucé, tantôt, au contraire,
+tâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé.
+
+Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n'étaient pas faits pour
+mettre un terme à l'hilarité de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait
+_in petto_ que, pour une _meurtrière_, la veuve n'avait pas un aspect
+bien sombre ni bien terrible.
+
+Néanmoins la vanité de notre aventurier s'accommodait assez
+difficilement du singulier effet qu'il produisait. Faute de raisons
+meilleures, il finit par se dire qu'avant toutes choses il fallait
+frapper vivement l'imagination des femmes, qu'il fallait d'abord les
+étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première
+entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer.
+
+Lorsqu'il vit la veuve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe
+phébus:
+
+--Je suis sûr que vous riez, madame, de toutes les tentatives
+désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre cœur qui vole
+à tire d'aile à vos pieds... C'est lui qui m'a entraîné ici, je n'ai
+fait que le suivre, malgré moi... oui, madame, malgré moi; je lui
+disais: Là... là... tout beau, mon cœur, tout beau... il ne suffit
+pas, pour plaire à une divine beauté, d'être passionnément amoureux...
+Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de cœur me répondait
+toujours en m'attirant vers vous de toutes ses forces... comme s'il eût
+été d'acier et que le Morne-au-Diable eût été d'aimant; mon cœur,
+dis-je, me répondait: Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme
+vous l'êtes, de l'amour que vous ressentez naîtra l'amour qu'on
+ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon cœur me paraît
+furieusement impertinent... c'est sans doute cette impertinence qui vous
+fait rire de nouveau?
+
+--Non, monsieur, non; votre présence m'égaie à ce point parce que vous
+ressemblez, ah!... ah!... ah!... d'une façon étrange à mon second mari;
+vous avez absolument le même nez, ah!... ah!... et en vous voyant
+entrer, j'ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah!... qui venait me
+reprocher, ah!... ah!... ah!... sa fin cruelle... ah!... ah!...
+
+Ici les éclats de rire d'Angèle redoublèrent.
+
+Le chevalier n'ignorait pas les antécédents qu'on reprochait à la
+Barbe-Bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant
+cette charmante et mignonne créature s'avouer homicide avec une si
+incroyable audace....
+
+Néanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit
+galamment.
+
+--Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts, de
+réveiller par ma présence un de vos souvenirs, quel qu'il soit.
+Seulement, ajouta Croustillac d'un air galant, il est d'autres
+ressemblances que je voudrais avoir avec le défunt... dont la mémoire
+vous égaie si fort...
+
+--Cela veut dire que vous voudriez m'épouser? lui demanda la
+Barbe-Bleue.
+
+A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait.
+
+Angèle continua.
+
+--Je m'y attendais; _Arrache-l'Ame_, que par abréviation j'appelle mon
+petit _Rache-l'Ame_, m'avait prévenue de votre bon vouloir pour moi;
+peut-être a-t-il voulu me causer une fausse joie? ajouta la veuve en
+regardant coquettement le chevalier.
+
+Croustillac marchait de surprise en surprise.
+
+--Comment! s'écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame...
+
+--Que vous veniez exprès de France pour m'épouser; est-ce vrai? Voyons,
+parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d'abord, je n'aime pas à être
+contrariée... Je vous en préviens, si j'ai mis dans ma tête que vous
+soyez mon mari.... vous serez mon mari....
+
+--Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une
+grue... pour une pécore... Si je reste sans voix... c'est l'émotion...
+l'étonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude
+comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. Que je crève
+comme un mousquet, madame, si je m'attendais à un tel accueil.
+
+--Eh! mon Dieu, il n'est pas besoin de faire tant de façons, reprit la
+veuve, on m'a dit que vous vouliez m'épouser; est-ce vrai?
+
+--Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j'aie jamais
+rencontrée! s'écria impétueusement le chevalier en portant la main à son
+cœur.
+
+--Vraiment? oh! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme?
+s'écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.
+
+--J'y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte
+maintenant est de ne pas voir réaliser ce vœu qui, de ma part, je le
+confesse, est un vœu exorbitant... un rêve titanique, et...
+
+--Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le
+chevalier avec une naïveté enfantine. A quoi bon ces grands mots?...
+Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...
+
+--Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire!
+j'ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m'ont avoué
+leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais,
+madame, jamais je n'ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame...
+vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d'avoir porté à
+leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore,
+je vous en supplie, répétez ces mots charmants! vous consentez à me
+prendre pour mari, moi Polyphème de Croustillac.
+
+--Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n'est plus simple;
+vous comprenez bien que j'ai trop de peine à trouver des maris pour ne
+pas saisir avec avidité l'offre que vous me faites.
+
+--Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour
+un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non,
+non, jamais je ne croirai qu'il vous soit difficile de trouver des
+maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n'avez eu, depuis
+votre veuvage, que l'embarras du choix... mais c'est tout simple, vous
+n'avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit
+audacieusement Croustillac, vous attendiez...
+
+--Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier,
+mais vous êtes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point où
+nous en sommes, ajouta Angèle d'un air gracieux et confidentiel, au
+point où nous en sommes, je puis tout vous dire..... Écoutez-moi donc:
+La première fois que je me suis mariée, je n'ai eu qu'à choisir, c'est
+vrai. Oh! mon Dieu! les épouseurs se présentaient en foule, et j'ai
+choisi... très bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n'était
+déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon
+premier mari, et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se
+déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte, à force de grâce, de
+câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas!
+ça n'avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh! pour le
+troisième, vous n'avez pas idée de tout le mal que j'ai eu; vrai,
+c'était à en désespérer.
+
+--Ah! madame, que n'étais-je là...
+
+--Sans doute, chevalier, mais vous n'y étiez malheureusement pas... On
+avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second...
+on commençait à se défier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie
+petite tête avec une expression de mélancolie ingénue, que voulez-vous?
+le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si
+bizarres!
+
+--Le monde est un sot! le monde est un imbécile égoïste, s'écria
+Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie.--Les
+hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les
+billevesées qu'on leur raconte.
+
+--C'est bien vrai ce que vous dites là... vous n'êtes pas comme cela
+vous... ami...
+
+--Elle m'appelle ami... dit Croustillac transporté, et il reprit:--Non,
+certes... non... je ne suis pas comme cela...
+
+--Sans doute, dit la veuve, vous... quelle différence... Aussi, tenez...
+vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition.
+
+--Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible,
+madame!
+
+--Si, si, vous me gâtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en
+jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous
+me gâtez; vous êtes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment
+vous remplacerai-je, ami?
+
+--Me remplacer?
+
+--Oui... après vous, ami.
+
+--Après moi, madame?
+
+--Mais, sans doute, après vous?
+
+--Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre...
+
+--Mais c'est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse
+espérer de trouver quelqu'un qui se marie aussi facilement que vous? Oh!
+non, non, les hommes comme vous sont rares.
+
+--Comment, madame, après moi? s'écria Croustillac abasourdi de cette
+prévision, vous songez déjà à mon successeur?
+
+--Oui... ami... oui, répondit la veuve avec une petite mine sentimentale
+la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me
+faudra encore me remettre en quête, chercher, demander, trouver un
+cinquième mari... Pensez donc! que de difficultés, que de préventions à
+vaincre... Peut-être même ne réussirai-je pas... Jugez donc: veuve en
+quatrièmes noces! Vous oubliez cela: c'est un fait pourtant,
+voyez-vous... ami. Après vous, je serai veuve en quatrièmes noces?
+
+--Je n'oublie pas du tout cela, madame, dit le Gascon un peu refroidi,
+et se demandant s'il n'avait pas affaire à une folle, je n'oublie certes
+pas que, dans le cas où j'aurais eu l'honneur de vous épouser, vous
+seriez veuve en quatrièmes noces, si vous me perdiez;.....
+seulement..... il me paraît que vous assignez un terme un peu court à
+mon bonheur.
+
+--Hélas! oui, ami... dit la veuve d'un ton attendri, un an... et un
+an... c'est bien court... Un an! cela passe si vite quand on s'aime!
+ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement _assassin_.
+
+--Un an, madame, un an! s'écria le chevalier; mais bientôt songeant que
+les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piége, qu'elle
+voulait sans doute l'éprouver pour juger de son courage, il s'écria d'un
+ton chevaleresque:
+
+--Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une
+heure, une minute, il n'importe... je brave tout, pourvu que je puisse
+dire que j'ai été assez heureux pour obtenir votre main.
+
+--Vous êtes un véritable chevalier, dit la veuve ravie, je n'attendais
+pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je préviendrai mon
+petit _Rache-l'Ame_, pour la forme, s'entend... car, mariée ou non, je
+serai toujours pour lui ce que j'étais.
+
+--Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il
+permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous êtes à
+ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position; ou
+plutôt voudriez-vous m'expliquer ensuite par quelle intimité vous vous
+croyez obligée de lui parler de vos projets?
+
+--Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n'est à vous...
+maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l'Ame est un de mes
+bien-aimés.
+
+Ici Croustillac fit une grimace si singulière en toussant deux ou trois
+fois, qu'Angèle partit d'un éclat de rire.
+
+Croustillac, un moment interdit, fit cette réflexion pleine de sagesse:
+
+--Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espèce de goût pour
+ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met
+des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi
+diable vient-elle me dire qu'au bout d'un an il faudra qu'elle s'occupe
+de me trouver un successeur?...
+
+--Tenez, voici justement mon petit _Rache-l'Ame_, dit la veuve, nous
+allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois
+amis.
+
+--C'est égal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà
+une petite femme qui peut se vanter d'être singulièrement originale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+LE SOUPER.
+
+
+Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut à peine.
+
+_Arrache-l'Ame_ avait quitté ses vêtements de chasse; il portait une
+casaque et de larges chausses d'étoffe appelée _guinée_, soierie épaisse
+et rayée alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait
+sur une chemise d'une blancheur éclatante, et était fermée comme un
+pourpoint par une rangée de petits boutons de corail: une écharpe de
+soie ponceau, des bas de même couleur, et des souliers de daim à larges
+bouffettes de rubans, complétaient l'habillement presque élégant du
+boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et élevée; à la lumière
+éclatante des bougies, son teint semblait moins hâlé que pendant le
+jour; ses cheveux noirs, naturellement bouclés, tombaient négligemment
+sur ses épaules; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles,
+malgré son rude métier de chasseur.
+
+A la vue du boucanier ainsi transformé et presque méconnaissable, malgré
+le caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie,
+le chevalier se dit:
+
+--J'aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine: il eût été
+par trop humiliant pour Polyphème de Croustillac de triompher d'un rival
+aussi laid que celui-ci m'avait paru d'abord; seulement, quoique je ne
+redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a de singulières
+façons d'agir; n'aurait-elle pas pu lui donner congé ailleurs qu'en ma
+présence? Je n'aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages, à
+écraser un pauvre rival... car, mordioux! un homme est un homme! ce
+pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais
+tenons-nous ferme, montrons bien à la Barbe-Bleue que je ne suis pas
+dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi,
+de mourir comme eux.
+
+Croustillac terminait cette réflexion, lorsque la petite veuve dit
+ingénuement au boucanier en lui montrant l'aventurier d'un signe de tête
+triomphant:--Eh bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu
+que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un
+quatrième épouseur? Aussi tu penses si j'ai bien vite accepté la
+proposition du chevalier; c'était une trop belle occasion pour ne pas la
+saisir.
+
+Le boucanier ne répondit pas sur-le-champ.
+
+Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée pour ne pas
+être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la
+jalousie, voudrait se livrer à quelque violence.
+
+Quelle fut la surprise de l'aventurier, lorsqu'il entendit
+_Arrache-l'Ame_ répondre en se carrant dans son fauteuil:
+
+--Je t'ai toujours dit, ma belle, ce que t'a dit le camarade l'Ouragan:
+Épouse... mille diables!!! épouse..... si tu en trouves l'occasion. Pour
+toi... les épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais;
+ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne te durent guère!..... Quant à
+moi, je me doute à peu près de ton petit manége... Je t'ai vu plus d'une
+fois préparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes.
+
+--Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angèle en menaçant le boucanier du
+bout de son petit doigt.
+
+--Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier.
+
+--Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait
+prendre une pincée à l'engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle
+infernale préparation était cela?
+
+--Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on
+en savoir les vertus mirifiques?
+
+--Oh! l'indiscret, s'écria Angèle en regardant le boucanier d'un air
+fâché. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je
+l'air à ses yeux, lorsqu'il saura que je m'amuse à de telles puérilités?
+
+--Ne craignez rien à ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi,
+je vous le jure, d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur
+enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise?
+
+--En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle en baissant les
+yeux et faisant une adorable petite moue.
+
+--Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j'ai fait prendre à mon
+engagé une seule pincée de poudre dans un verre d'eau-de-vie.
+
+--Eh bien? dit Croustillac avec intérêt.
+
+--Eh bien! pendant deux jours, il avait des accès de gaieté telle qu'il
+riait du soir jusqu'au matin et du matin jusqu'au soir...
+
+--Jusqu'ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal...
+
+--Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela
+l'amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné, les yeux lui
+sortaient de la tête, et il disait, en riant aux éclats, qu'il n'y avait
+pas de torture pareille à celle qu'il endurait... Le troisième jour, la
+douleur était si vive, qu'il est tombé comme en faiblesse, et il s'en
+est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de
+madame... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que
+le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu'il est mort
+très joyeusement...
+
+--Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiéglerie... sans qu'on
+vous la reproche, dit Angèle en se dandinant sur sa chaise, comme une
+petite fille capricieuse.
+
+--Dites donc, camarade, elle appelle ça une espiéglerie, dit le
+chasseur. Figurez-vous que, grâce à la poudre grise de madame, son
+second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les
+yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait
+comme s'il eût vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne
+l'empêchait pas de dire comme mon engagé... qu'il aurait mieux aimé être
+brûlé à petit feu que d'endurer cette gaieté-là; aussi a-t-il trépassé
+en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné...
+
+--Là... vous voici bien avancé, dit la Barbe-Bleue en haussant les
+épaules. Puis s'approchant de l'oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois
+tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise...
+
+Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait
+quitté la France au moment où l'effroyable _affaire des poisons_ était
+dans tout son retentissement, et l'on ne parlait que de _poudre de
+succession_, _poudre de vieillesse, poudre de veuvage_, etc. On citait
+même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la _poudre de
+gaieté_ de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres réflexions au
+chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur
+Angèle:--Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans
+la soufflerie; ce récit serait-il vrai?
+
+--Qu'avez-vous donc, frère? dit le boucanier, frappé du silence de
+Croustillac.
+
+--Voyez-vous! vous me l'avez effarouché, dit la veuve.
+
+--Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu'il devait
+être très agréable de mourir ainsi... de rire.
+
+--Ma foi, vous avez raison, frère... il vaut mieux cette mort-là... que
+celle du dernier défunt... Et le boucanier fit un mouvement d'horreur.
+
+--Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l'autre,
+dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé.
+
+--Quant à cette histoire-là, camarade, je ne vous la raconterai pas;
+vous auriez peur...
+
+--Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules.
+
+La Barbe-Bleue se pencha encore à l'oreille du chevalier et lui dit:
+
+--Laissez-le faire, ami, cette histoire-là, au moins, en vaut la
+peine... Je vais bien attraper Arrache-l'Ame.
+
+Puis, s'adressant au boucanier:
+
+--Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau
+chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses
+oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu'il achète, comme on dit,
+chat en poche...
+
+--Vous voulez dire _tigresse en poche_, reprit en riant le boucanier. Eh
+bien! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce
+troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans. Espagnol de
+naissance; nous l'avions empaumé à la Havane.
+
+--Mais, mon Dieu, dis donc vite, _Arrache-l'Ame_; le chevalier
+s'impatiente.
+
+--Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il goûta celui-là, reprit le
+boucanier, mais une goutte... une seule goutte d'une jolie liqueur
+verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu de ma vie, car il
+est fait d'un seul rubis creusé.
+
+--Mais c'est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est
+telle qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas
+fait d'un rubis ou d'un diamant.
+
+--Vous jugez d'après cela, chevalier, dit le chasseur, de l'agrément que
+cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis
+ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à
+s'habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres,
+lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu'ils vous font
+l'effet de vers luisants au fond d'un souterrain.
+
+--Le fait est, dit Croustillac, qui n'avait pu réprimer un léger
+frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître
+singulier...
+
+--Ce n'est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve
+d'un air parfaitement satisfait d'elle-même.
+
+Le boucanier continua:
+
+--Ça n'était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d'avoir les
+yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c'est lorsque
+madame nous donnait un gala à moi, à l'Ouragan et au Cannibale. Elle
+trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle
+faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les
+sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux
+sortaient des milliers d'étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au
+fond du crâne, s'avançaient... s'avançaient... en roulant dans leur
+orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si
+continues, qu'elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant
+lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de
+granit, disant d'une voix lamentable:--Mon cerveau fond pour alimenter
+les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le
+pauvre cher homme n'y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux
+éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d'huile, la lampe
+s'éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses
+prédécesseurs... pour vous laisser la place libre...
+
+--Ce que dit _Arrache-l'Ame_ est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant.
+Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n'est pas menteur... ni
+moi non plus. Vous le voyez, ami... j'ai de singuliers caprices, de
+ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire
+meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien
+vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont
+victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n'ai de pouvoir
+que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les
+attend... C'est ce qui me rend si difficile à marier... C'est à ces
+conditions-là seulement que l'_homme rouge_ signe mon contrat, et alors
+ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que
+mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J'ai
+imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres,
+et dont j'attends des effets véritablement magiques.
+
+Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu'il
+attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c'était
+comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de
+combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du
+boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant
+effrayé comme on le serait d'un mauvais songe.
+
+Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rêvait, il regardait tour à
+tour le boucanier et la Barbe-Bleue d'un air stupide, presque épouvanté;
+cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha
+quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la
+torpeur dont il se sentait accablé.
+
+Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il
+regrettait presque de s'être imprudemment embarqué dans cette folle
+aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue:
+
+--Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas,
+j'entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi
+magicienne que vous voulez le paraître; demain, j'en suis sûr, je saurai
+le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l'avoue... me donne
+une espèce de cauchemar.
+
+Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux
+habitants du Morne-au-Diable qu'il ne voulait pas être leur dupe,
+produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier.
+
+Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec
+hauteur:
+
+--Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l'intention de
+m'épouser; je vous offre ma main, je vous dirai à quelles conditions;
+si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une
+chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba,
+viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous
+quitterez cette maison, où vous n'auriez pas dû venir.
+
+A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son
+caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.--Une
+comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour
+un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison,
+monsieur!--ajouta-t-elle d'une voix altérée qui trahissait une profonde
+émotion.
+
+--Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le
+boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.
+
+Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de
+ne pouvoir pénétrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette
+singulière aventure; il s'écria donc:
+
+--Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le
+boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j'ai de vous
+connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire
+vous-même qu'il a le bonheur d'être dans vos bonnes grâces...
+
+--Ensuite, monsieur?
+
+--Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à
+m'amener ici, où l'on m'accueille avec la plus splendide hospitalité, je
+le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes vœux,
+vous m'offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes
+espérances à votre ami, le chasseur de taureaux.
+
+--Eh bien, monsieur?
+
+--Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici
+maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d'accord avec vous,
+que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l'homme
+qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos
+orgies!...
+
+--C'est la vérité, dit le boucanier.
+
+--Comment, c'est la vérité! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité
+un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce
+qu'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je
+suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un
+oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que
+cachent toutes ces bizarreries.
+
+Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse
+et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une
+indignation contenue:
+
+--Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel?
+Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le
+premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette
+union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains
+phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous
+qui je suis? savez-vous où vous êtes? savez-vous par suite de quel
+mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie... répéta la
+Barbe-Bleue avec amertume, en regardant encore le boucanier d'un air
+effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci
+n'est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez été
+amené ici par votre bon ange, au moins.
+
+--Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais
+d'ici?--ajouta froidement le boucanier.
+
+Le chevalier recula d'un pas, tressaillit, et s'écria:
+
+--Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon...
+
+--Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut
+au Gascon d'une implacable cruauté.
+
+Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'étaient refermées sur
+lui, des voûtes épaisses qu'il avait eu à traverser pour arriver dans
+cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du
+boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et
+plus sérieusement encore, de s'être aveuglément engagé dans cette
+entreprise.
+
+Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la
+Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque
+sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu'elle venait de lui
+faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du
+boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier.
+
+Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi.
+
+Pendant les sombres réflexions de l'aventurier, Angèle avait eu à voix
+basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut
+sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front
+s'éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres.
+
+--Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n'ayez plus
+peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au
+modeste souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.
+
+En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac.
+
+Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne
+pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l'énorme fortune de la
+veuve.
+
+Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'était
+pas écussonnée des armes royales d'Angleterre, ainsi que l'étaient les
+objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue.
+
+Malgré l'enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies
+joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son
+assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude.
+Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions,
+plus le luxe qui l'entourait était éblouissant, plus l'aventurier
+sentait augmenter sa méfiance.
+
+Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans
+cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la _poudre
+grise_, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au _flacon de rubis_,
+qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n'eussent
+pas plus de réalité qu'un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte
+d'un ragoût infernal, ne put s'empêcher de s'inquiéter des mets et des
+vins qu'on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le
+boucanier; leurs manières n'avaient rien de choquant; _Rache-l'Ame_ se
+comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité
+convenable qu'un mari a pour sa femme devant un étranger.
+
+--Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve
+avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le
+Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le
+boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie?
+
+Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui
+offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son
+outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n'avoir pas remarqué
+l'émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s'était indignée
+de ce que l'aventurier l'avait crue capable de railler et de jouer la
+comédie en lui offrant sa main?
+
+En cela Croustillac ne s'était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été
+péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre
+pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au
+Morne-au-Diable.
+
+Elle s'était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie
+du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines
+conjectures. Jamais il ne s'était trouvé dans une position assez étrange
+pour que l'idée d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se fût
+présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s'il n'y avait rien
+que de très humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.
+
+Par cela même qu'il ressentait les premières et sourdes angoisses d'une
+terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il
+n'osait s'avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus
+savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi
+à la _présence réelle_ du démon.
+
+Et puis enfin l'aventurier avait été jusqu'alors beaucoup trop
+indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou
+tard.
+
+Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l'esprit du
+chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaçable
+empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve
+faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un
+esprit des ténèbres.
+
+Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la
+Barbe-Bleue dit au chevalier d'une voix solennelle:
+
+--Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma
+main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous
+donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous
+passiez la nuit dans l'intérieur de cette maison, quoique je n'accorde
+jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l'Ame vous conduira dans
+l'appartement qui vous est destiné.
+
+En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.
+
+Croustillac resta soucieux et absorbé.
+
+--Eh bien! frère, lui dit le boucanier, décidément, comment la
+trouvez-vous?
+
+--Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur?
+Est-ce un sarcasme? s'écria le chevalier.
+
+--Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre
+hôtesse.
+
+--Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c'est une
+femme qu'il est assez difficile de classer à la première vue, dit
+Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas
+si je veux réfléchir avant de me prononcer... Demain je vous répondrai,
+si je parviens à me répondre à moi-même.
+
+--A votre place, moi, dit le boucanier, je ne réfléchirais pas.
+J'accepterais les yeux fermés tout ce qu'elle me proposerait, et je
+l'épouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les goûts
+changent avec l'âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
+
+--Ah çà! mordioux! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos
+paraboles? s'écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l'épousez-vous pas
+alors, vous qui parlez?...
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous?
+
+--Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d'être changé en
+lampe ardente...
+
+--Et croyez-vous que je m'en soucie, moi?
+
+--Vous?
+
+--Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l'_Homme
+rouge_ à mon contrat... comme dit cette femme bizarre?
+
+--Alors ne l'épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde.
+
+--Certainement, cela me regarde... et je l'épouserai si je veux...
+mordioux! s'écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison
+ne s'égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges.
+
+--Voyons, frère, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fâchez pas, vous
+auriez tort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? je vous amène au
+Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son
+cœur et ses trésors; que voulez-vous de plus?
+
+--Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout
+ce qui m'arrive depuis deux jours, tout ce que j'ai vu et entendu ce
+soir! s'écria Croustillac exaspéré, je veux savoir si je veille ou si je
+rêve!...
+
+--Vous n'êtes pas dégoûté, frère; peut-être cette nuit ferez-vous un
+songe qui vous éclairera... Ah ça! il est tard, la chasse a été rude,
+suivez-moi.
+
+En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au
+chevalier de le suivre.
+
+Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite
+galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante,
+dont les croisées s'ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons
+parlé...
+
+--Vous avez été soldat ou chasseur, frère, dit le boucanier, vous saurez
+donc, je l'espère, vous passer de serviteurs: aucun homme, si ce n'est
+moi, ou l'Ouragan, ou le Caraïbe, ne passe la première porte de cette
+demeure; notre belle hôtesse a fait une exception en votre faveur; mais
+cette exception doit être la seule. Sur ce, frère, que Dieu ou le
+diable vous ait en bonne garde.
+
+Le boucanier sortit en enfermant Croustillac à double tour.
+
+Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le
+petit parc; elle était garnie d'un treillis de mailles d'acier qu'il
+était impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du
+délicieux jardin que la lune éclairait alors d'une douce clarté.
+
+Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher
+de sa chambre, pour s'assurer qu'ils ne cachaient pas de piége; il
+regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée; il ne
+trouva rien de suspect.
+
+Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté, le chevalier résolut de
+se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la
+ruelle et à sa portée.
+
+Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la
+journée plongèrent bientôt l'aventurier dans un profond sommeil....
+
+ * * * * *
+
+Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier:
+
+--Malheureusement cet homme est moins sot et moins crédule que nous le
+pensions... Pourvu qu'il ne soit pas dangereux?
+
+--Non, non, rassure-toi, dit le boucanier. Il a voulu faire l'esprit
+fort... mais nos deux histoires l'ont frappé; Il se souviendra longtemps
+de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes
+les exagérations qu'il racontera _rajeuniront_ les récits mystérieux que
+l'on fait sur le Morne-au-Diable.
+
+--Ah! s'écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet
+aventurier a dit que tout ceci était une comédie, et qu'il pénétrerait
+bien ces apparences... malgré moi j'ai été épouvantée...
+
+--Il n'y a rien à craindre, vous dis-je, madame Barbe-Bleue, reprit
+gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d'Angèle et la regardant
+avec tendresse, votre diabolique réputation est trop bien établie pour
+qu'elle souffre la moindre atteinte; mais avouez que j'ai eu de
+l'imagination, et que ma _poudre grise_ et ma _liqueur verte_ ont fait
+merveille...
+
+--Et mon _homme rouge_ qui signe à mon contrat, dit Angèle en éclatant
+de rire, pour quoi comptes-tu cela?
+
+--A la bonne heure... voilà comme je t'aime, rieuse et folle, dit le
+boucanier. Lorsque je te vois triste et rêveuse, je crains toujours que
+cette retraite ne te pèse...
+
+--Voulez-vous bien vous taire, monsieur _Rache-l'Ame_?... Est-ce que
+j'ai l'air de m'ennuyer auprès de vous? Seriez-vous jaloux de vos
+rivaux? Demandez-leur si je les aime mieux que vous!... Ne m'avez-vous
+pas procuré le divertissement et le régal de ce Gascon, à qui j'ai dû le
+plus délicieux accès de gaieté? j'en étais inconvenante. Enfin, excepté,
+mes sottes appréhensions, cette soirée n'eût-elle pas été charmante...
+ne l'est-elle pas puisque vous êtes là vos yeux sous mes yeux, monsieur
+mon amant?... Ah! mais j'y pense, il fait un clair de lune superbe...
+Allons faire une bonne promenade au dehors...
+
+--Dehors de la maison?
+
+--Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d'où l'on découvre au
+loin la mer?... Par cette belle nuit, ce sera magnifique.
+
+--Allons, enfant capricieux, prenez votre mante, dit le boucanier en se
+levant.
+
+--Allons, monsieur Barbe-Noire, prenez votre sombrero espagnol et
+préparez-vous à me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas,
+car je suis paresseuse.
+
+--Allons, madame Barbe-Bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous
+allions visiter notre hôte?
+
+--Je suis sûre que le pauvre diable fait quelque horrible rêve... Ah çà!
+demain nous lui donnons un guide et nous le renvoyons?
+
+--Non, gardons-le encore un jour, je te dirai ce qu'en pense le père
+Griffon: les distractions sont rares, il t'amusera...
+
+--Dieu! la belle nuit, dit Angèle, qui était allée soulever un des
+rideaux de la fenêtre, je me fais une joie de notre promenade.
+
+Après s'être fait ouvrir les portes extérieures du Morne-au-Diable, le
+boucanier et la veuve sortirent de l'habitation....
+
+ * * * * *
+
+Contre son attente, Croustillac passa une nuit excellente. Lorsqu'il
+s'éveilla le lendemain matin, le soleil était déjà dans toute sa force;
+on avait eu la précaution de baisser les stores extérieurs qui
+garnissaient les fenêtres de sa chambre pour adoucir l'éclat du jour.
+
+Le chevalier s'était couché tout habillé, il descendit de son lit et
+alla vers la croisée dont il souleva un peu le store.
+
+Quel fut son étonnement! à l'extrémité d'une longue allée bordée de
+tamariniers qui formaient une voûte presque impénétrable au jour, il vit
+la Barbe-Bleue se promenant, nonchalamment appuyée au bras d'un Caraïbe
+d'une haute et vigoureuse stature.
+
+Ce Caraïbe était complétement _roucoué_, selon l'usage, c'est-à-dire
+peint d'une sorte de composition luisante d'un rouge brun; ses cheveux
+lisses et noirs, séparés au milieu de son front, tombaient le long de
+ses joues; sa barbe semblait soigneusement épilée; ses traits
+parfaitement réguliers avaient ce caractère de calme sévère, particulier
+aux sauvages; à son col brillaient de larges croissants de _carracolis_
+(sorte de métal dont les Indiens avaient, disait-on, seuls le secret, et
+qui se composait d'or, de cuivre et d'argent).
+
+Ces bijoux, d'un vermeil éclatant, étaient curieusement travaillés et
+incrustés de _pierres vertes_, minéral précieux, couleur de malachite,
+et auquel les Indiens attribuaient toutes sortes de vertus
+merveilleuses.
+
+Le Caraïbe se drapait dans une vaste _pagne_ de coton blanc bordée d'une
+frange bleue; les plis larges, simples, majestueux de cette espèce de
+manteau auraient pu servir de modèle à un statuaire.
+
+A l'exception du cou, du bras droit nu jusqu'à l'épaule, et de la jambe
+gauche, cette pagne de coton enveloppait complétement le Caraïbe; autour
+des poignets, il avait aussi des bracelets de _carracolis_ incrustés de
+pierres vertes; sa jambe était à demi-cachée par une sorte de brodequin
+à sandales fait de bandes d'étoffes de coton de couleurs vives et
+tranchantes, d'un effet très pittoresque.
+
+Angèle et Youmaalë, car c'était lui, marchaient lentement et
+s'avançaient directement en face de la fenêtre à l'abri de laquelle le
+Gascon les épiait.
+
+Une ceinture rose serrait autour de la fine taille de la veuve un long
+peignoir de mousseline blanche; ses cheveux blonds bouclaient autour de
+son jeune et frais visage, que l'aventurier n'avait pas encore vu au
+jour. Aussi ne se lassait-il pas d'admirer ce teint pur et blanc, ces
+joues d'un rose si transparent, ces yeux d'un bleu si limpide.
+
+La veille, Angèle avait apparu à Croustillac dans l'éclat de la plus
+brillante parure; mais bientôt distrait par les bizarres confidences de
+la Barbe-Bleue et du boucanier, l'admiration du chevalier s'était
+trouvée mêlée de dépit, d'impatience et de crainte, et il avait été
+beaucoup plus ébloui que touché de la beauté d'Angèle; mais lorsqu'il la
+vit le matin, si naïvement jolie, il ressentit une impression
+profonde... il fut ému... il oublia les trésors de la Barbe-Bleue, il
+oublia les horribles aventures qu'on lui prêtait; il oublia le
+Morne-au-Diable et l'anthropophage, pour ne songer qu'à la ravissante
+créature qu'il avait devant les yeux.
+
+L'amour... oui, un véritable amour envahit brusquement le cœur de
+l'aventurier..... jusqu'alors fort peu amoureux.
+
+Si rapide, si instantané que paraisse le développement de cette brusque
+passion, elle n'était pas moins sincère.
+
+Sans doute, la veille, Croustillac avait été sous le coup d'agitations
+trop vives, d'étonnements trop soudains, de préoccupations trop
+étranges, pour apprécier _sainement_ la Barbe-Bleue; calmé par le repos
+et par le sommeil, le passé lui semblait un songe, il croyait voir
+Angèle pour la première fois; en admirant cette taille qui se dessinait
+si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il
+oubliait la robe de tabis constellée de pierreries, dont il avait été si
+épris la veille; il cherchait en vain sur la physionomie ingénue et
+charmante qu'il avait sous les yeux, les sourires diaboliques de la
+femme singulière qui faisait de si funèbres plaisanteries..... sur ses
+trois défunts maris...
+
+Enfin, le pauvre Croustillac aimait... Peut-être était-ce lui et non la
+Barbe-Bleue qui avait changé... mais avec l'amour, vinrent toutes sortes
+de jalousies cruelles...
+
+En voyant Angèle et Youmaalë se promener familièrement, l'aventurier
+ressentit des angoisses, des inquiétudes nouvelles, jointes à une
+curiosité poignante.
+
+Hélas! pour lui... quel spectacle!
+
+Tantôt Angèle abandonnait le bras du Caraïbe pour courir avec une ardeur
+et une joie enfantines après de beaux insectes aux élitres d'or et
+d'azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfumée, puis elle
+revenait bientôt auprès d'Youmaalë, qui, toujours calme, presque
+solennel, semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et
+protectrice.
+
+Quelquefois le Caraïbe donnait à la veuve sa main à baiser.
+
+Angèle, heureuse et fière de cette faveur, portait cette main à ses
+lèvres d'un air à la fois respectueux et passionné;... on eût dit une
+femme caraïbe, habituée à vivre en esclave soumise et dévouée devant son
+maître.
+
+Youmaalë tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait donnée. Il
+laissa tomber cette fleur. Angèle se baissa précipitamment, la ramassa
+et la lui rendit, sans que le sauvage fît un geste pour la prévenir ou
+pour la remercier de son attention.
+
+--Stupide et grossier animal! s'écria Croustillac indigné. Ne dirait-on
+pas un sultan! Comment cette créature adorable peut-elle se résoudre à
+baiser la main de ce cannibale, qui n'a pu faire d'autre éloge du
+vertueux père Simon, qu'en disant qu'il _en avait mangé_... Hier, un
+boucanier, aujourd'hui un anthropophage, demain sans doute un
+flibustier... Mais c'est donc une Messaline que cette femme! ajouta
+Croustillac, à la fois désespéré et effrayé de sentir se développer
+rapidement en lui les germes d'une passion réelle.
+
+La veuve et le Caraïbe s'étant de plus en plus rapprochés de la fenêtre,
+d'où le chevalier les épiait, il entendit leur entretien...
+
+Youmaalë parlait français avec le léger accent guttural naturel à sa
+race; ses paroles étaient rares et brèves.
+
+Croustillac saisit ces mots d'une conversation commencée.
+
+--Youmaalë, disait la petite veuve, qui, s'appuyant sur le bras du
+Caraïbe, le regardait tendrement... Youmaalë, vous êtes mon maître,
+j'obéirai, n'est-ce pas mon devoir, mon doux devoir, de vous obéir?
+
+--C'est ton devoir, dit le Caraïbe, qui tutoyait Angèle, mais qu'Angèle
+ne tutoyait pas. La dignité de l'homme le voulait ainsi.
+
+--Youmaalë, ma vie est votre vie; ma pensée est à vous, reprit Angèle,
+vous me diriez de mettre sur mes lèvres le suc mortel de cette pomme de
+mancenillier, que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens,
+comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue vous
+appartiennent.
+
+En disant ces mots, Angèle montrait au silencieux Caraïbe un fruit
+jaunâtre qu'elle tenait à la main et qui renfermait le poison le plus
+violent et le plus subtil.
+
+Youmaalë, après avoir pendant quelques moments regardé Angèle d'un
+œil perçant, fit un geste impératif en élevant l'index de sa main
+droite...
+
+A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses
+lèvres, que, sans un mouvement plus rapide encore du Caraïbe, elle lui
+eût peut-être donné cette fatale preuve d'obéissance passive au moindre
+caprice du maître.
+
+Un mouvement d'épouvante fugitif comme l'éclair, contracta l'impassible
+physionomie du Caraïbe à l'instant où la veuve approcha la mancenille de
+ses lèvres... mais il reprit aussitôt son sang-froid, abaissa la main
+d'Angèle, baisa gravement la jeune femme au front, en lui disant d'une
+voix sonore et douce:
+
+--C'était bien...
+
+A ce moment, les deux promeneurs se trouvaient si près de la fenêtre de
+Croustillac, que celui-ci, craignant d'être surpris aux écoutes, se
+retira brusquement dans sa chambre en s'écriant:
+
+--Quelle peur elle m'a faite avec son poison!... et cet animal sauvage
+qui a l'air d'un homard, autant pour la couleur de la peau que pour la
+lenteur des mouvements, qui lui dit: C'était bien! lorsque cette
+adorable femme, sur un signe de lui, allait peut-être s'empoisonner...
+car une fois affolées, les femmes sont capables de tout... Puis, après
+quelques moments de cruelles réflexions, le Gascon s'écria:
+
+--Voilà ce qui est inexplicable... qu'une femme soit affolée d'un homme,
+cela se conçoit, de... deux... ça c'est vu... mais c'est déjà une
+énormité... mais c'est impossible qu'elle en aime trois à la fois... ça
+tombe dans la monstruosité.... dans le bas-empire!.... Comment, la
+Barbe-Bleue joindrait au boucanier et au flibustier l'affreux ragoût de
+ce cannibale! qui mange des missionnaires, sans compter que par
+là-dessus elle me propose de m'épouser! Allons donc, mordioux!... ce
+serait à en perdre la tête; décidément, je ne veux pas rester ici; non,
+non, mille fois non... ce que je vois me fait trop de mal; je pourrais
+devenir assez sot pour me sérieusement éprendre de cette femme... je
+perdrais tous mes avantages, le véritable amour vous rend bête comme une
+oie; depuis tout à l'heure je ne me sens déjà plus la résolution que
+j'avais en arrivant ici... mon cœur s'amollit... je me sens enclin à
+des sensibleries ridicules... Fuyons... fuyons... c'était une folie, un
+rêve; je suis né gueux, j'ai été gueux, je mourrai gueux; je quitterai
+cette maison, j'irai retrouver le digne capitaine de la _Licorne_; après
+tout, dit Croustillac avec un découragement singulier pour un homme de
+ce caractère, il est de pires conditions que celle d'avaler des bougies
+allumées, pour récréer maître Daniel.
+
+Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la vieille
+mulâtresse qui vint gratter à sa porte et le prévenir que le nègre qui,
+la veille, lui avait servi de valet de chambre, l'attendait dans le
+bâtiment extérieur.
+
+Croustillac suivit l'esclave, se fit peigner, raser, s'habilla, et
+revint attendre la Barbe-Bleue dans le même salon où il l'avait déjà
+attendue la veille.
+
+La veuve parut bientôt.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+L'AMOUR VRAI.
+
+
+En voyant la Barbe-Bleue, malgré lui Croustillac rougit comme un
+écolier.
+
+--J'ai été bien maussade hier, n'est-ce pas? dit Angèle au chevalier
+avec un sourire enchanteur, je vous ai donné une mauvaise opinion de moi
+en permettant à Arrache-l'Ame de raconter toutes sortes de folies; mais
+ne parlons plus de cela... A propos, Youmaalë le Caraïbe est ici.
+
+--De ma fenêtre je l'ai vu avec vous, madame, dit amèrement
+l'aventurier, et il pensa: Elle n'a pas, en vérité, la moindre
+vergogne... quel dommage, avec une si adorable figure... Allons,
+Croustillac, sois ferme.
+
+--N'est-ce pas qu'il est très beau, Youmaalë? demanda la veuve d'un air
+triomphant.
+
+--Hum... hum... il est très beau pour un sauvage, répondit le chevalier
+avec dépit; mais puisque nous voilà seuls, madame, expliquez-moi donc
+comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette
+question, que les circonstances m'obligent de vous poser), comment
+pouvez-vous, du jour au lendemain, changer ainsi d'amoureux?
+
+--Oh mon Dieu! dit ingénument la veuve, l'un vient, l'autre s'en va;
+c'est tout simple.
+
+--L'un vient, l'autre s'en va... c'est fort simple, en effet, envisagé
+sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des
+lois...
+
+--Ils m'aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous
+les trois?
+
+Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le
+chevalier se dit:
+
+--Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans
+quelque désert, dans quelque caverne; elle n'a pas la moindre notion du
+bien et du mal; ce serait absolument une éducation à faire... Il reprit
+tout haut avec certain embarras: Dussé-je passer pour un indiscret, pour
+un fâcheux, madame, je dois vous dire que, ce matin, pendant votre
+promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue; comment se
+fait-il que sur un signe de lui vous ayez osé, au risque de vous
+empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier?
+
+--Youmaalë me dirait: Meurs! que je mourrais, répondit la veuve avec
+exaltation.
+
+--Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez
+pour le Caraïbe?
+
+--Ils diraient que j'ai bien fait.
+
+--Et s'ils vous demandaient de mourir pour eux?
+
+--Je mourrais pour eux.
+
+--Comme pour Youmaalë?
+
+--Comme pour Youmaalë.
+
+--Vous les aimez donc tous trois également?...
+
+--Oui, puisque tous trois m'aiment également...
+
+--C'est une idée fixe, il n'y a pas moyen de la faire sortir de là,
+pensa le Gascon, je m'y perds, son accent est trop innocent pour être
+feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l'affection peut-être
+fraternelle que cette jeune femme porte à ces trois bandits! pourtant le
+boucanier m'a donné à entendre... après tout, j'aurai peut-être mal
+compris, et puisque je veux la quitter, j'aime mieux la croire innocente
+que coupable, quoiqu'elle me semble, mordioux! furieusement difficile à
+innocenter. Il reprit:--Une dernière question, madame: quel était le but
+des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites, hier,
+sur deux de vos maris, dont l'un serait mort de rire, et dont l'autre
+aurait été changé en lampe ardente, grâce à l'intervention de l'_homme
+rouge_ qui aurait, toujours selon la même plaisanterie, signé à votre
+contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m'est
+extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux.
+
+--Ce ne sont pas des folies...
+
+--Comment, vous voulez que je croie...
+
+--Oh! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d'autres choses...
+enfin que vous vous rendiez à l'évidence, dit la veuve avec un accent
+singulier.
+
+--Et quand m'expliquerez-vous ce beau mystère, madame?
+
+--Lorsque je vous aurai dit à quel prix je mets ma main.
+
+--Ah! elle recommence la même plaisanterie, se dit le Gascon. Ayons
+l'air d'être sa dupe pour voir jusqu'où elle ira; je voudrais même
+qu'elle allât très loin pour que mon sot amour fût complétement éteint.
+Il reprit tout haut:
+
+--Et n'est-ce pas aujourd'hui que vous me direz à quel prix vous mettez
+votre main, madame?
+
+--Oui.
+
+--Et à quelle heure?
+
+--Ce soir, au lever de la lune.
+
+--Pourquoi à ce moment, madame?
+
+--C'est un secret que vous saurez encore avec les autres.
+
+--Et si je vous épouse, vous ne voulez pas me donner décidément plus
+d'un an à vivre?
+
+La Barbe-Bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tête:
+
+--Hélas! non... pas plus d'un an.
+
+Ayons toujours l'air d'être sa dupe, se dit le Gascon, et il ajouta:
+
+--Et c'est par votre volonté que mes jours seraient sitôt comptés?
+
+--Non, oh! non, s'écria la veuve.
+
+--Ainsi, personnellement vous ne me haïssez pas, dit Croustillac.
+
+A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea complétement
+d'expression et devint sérieuse et grave; elle redressa fièrement sa
+petite tête, et le chevalier fut frappé de l'air de noblesse et de bonté
+qui se répandit sur tous ses traits.
+
+--Écoutez-moi, lui dit-elle d'une voix affectueuse mais protectrice:
+Parce que certaines circonstances de ma vie m'obligent à une conduite
+souvent étrange, parce que j'abuse peut-être de ma liberté, il ne faut
+pas croire que je méconnaisse les gens de cœur.
+
+Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n'était
+plus la même femme; à ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une
+grande dame... Il fut tellement intimidé qu'il ne trouva pas une parole.
+
+La Barbe-Bleue reprit:
+
+--Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore
+dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent
+atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... vous
+êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant.
+
+--Madame!...
+
+--Mais vous êtes bon, mais vous êtes brave, mais vous seriez, j'en suis
+sûre, capable d'un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d'une
+naissance obscure.
+
+--Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s'écria le
+chevalier, ne pouvant vaincre le démon de l'orgueil.
+
+La veuve continua, sans paraître avoir entendu le chevalier.
+
+--Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi
+de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous
+conseiller beaucoup plus mal qu'elle ne l'a fait, car vous avez
+souffert et enduré de nombreuses privations...
+
+--Mais, madame...
+
+--La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné, la fortune vous eût
+trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n'avez
+pas été plus perverti par l'indigence que vous ne l'eussiez été par la
+prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l'avait pas emporté de
+beaucoup sur vos étourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait
+pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que
+j'aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sûre, du
+moins, que vous n'emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe-Bleue.
+Veuillez m'attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un
+coup d'œil au repas de Youmaalë, car il est d'usage chez les Caraïbes
+que les femmes seules s'occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce
+rapport du moins, Youmaalë se crût encore dans son carbet...
+
+Ce disant, la veuve sortit.
+
+Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le _coup de grâce_ du
+malheureux chevalier.
+
+Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac,
+elle s'était exprimée d'une manière pleine de bienveillance, de grâce et
+de dignité. Elle s'était enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu'il
+renversait toutes les suppositions du Gascon.
+
+Les simples et affectueuses paroles d'Angèle, le doux et noble regard
+qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus
+heureux qu'il ne l'eût été des compliments les plus outrés. Il se
+sentit, avec un mélange de joie et de crainte, si décidément, si
+éperdument amoureux de la veuve, qu'elle eût été pauvre, abandonnée,
+qu'il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle.
+
+Autre irrécusable symptôme d'un véritable amour.
+
+L'étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup; il comprit
+combien son rôle avait été ridicule, et comme si le propre des
+sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sensés,
+plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient
+nécessairement soulever les aveux et la conduite d'Angèle, le chevalier
+pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux
+mystère: il se dit que l'intimité de la Barbe-Bleue avec ses
+_bien-aimés_, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre
+secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée
+d'une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance
+qu'Angèle n'aurait pas fait montre d'un effroyable cynisme devant un
+étranger, sans quelque motif d'une haute importance.
+
+Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l'esprit de
+Croustillac, elle devint à ses yeux complétement innocente du meurtre de
+ses trois maris.
+
+Enfin, l'aventurier commençait à croire, tant l'amour le métamorphosait,
+que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer
+de lui; et il se proposait d'éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque
+la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main.
+
+Une chose embarrassait Croustillac: comment la veuve pouvait-elle être
+instruite de la vie qu'il avait menée? Mais il se souvint qu'à quelques
+détails près, il n'avait fait à personne un mystère de la plupart des
+antécédents de sa vie, à bord de la _Licorne_, et que l'homme d'affaires
+qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer
+les passagers du capitaine Daniel.
+
+Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau
+sentiment qu'il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothèses:
+
+--Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira
+franchement: «Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux
+impertinent; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité, vous avez
+donné votre parole d'être mon mari au bout d'un mois; j'ai voulu vous
+tourmenter un peu, et jouer le rôle de férocité qu'on me prête; le
+boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en
+qui j'ai une entière confiance; et comme j'habite seule une maison très
+isolée... chacun d'eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les
+bruits absurdes qui circulent, j'ai voulu m'amuser de votre crédulité;
+ce matin même j'avais vu, du bout de l'allée, que vous étiez à m'épier,
+et la comédie de la pomme de mancenillier avait été convenue avec
+Youmaalë; quant au baiser qu'il m'a donné sur le front...»
+
+Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet
+accessoire du rôle qu'il supposait joué par la veuve; mais il résolut la
+question en se disant que, dans les usages caraïbes, cette familiarité
+ne devait sans doute pas être inconvenante.
+
+Le chevalier se promettait d'être satisfait de cette explication; et se
+rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une
+espérance insensée, prierait la veuve d'oublier la conduite qu'il avait
+tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son
+pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un
+sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la
+_Licorne_.
+
+Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce
+qu'il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu'il ne s'aveuglait
+plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait
+avec reconnaissance, bien décidé seulement à se charger personnellement
+de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le
+Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la
+veuve ne préférât venir avec lui habiter la France.
+
+Nous devons dire, à la louange du pauvre Croustillac, qu'il s'arrêtait à
+peine à cette dernière espérance; il considérait sa première
+interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et
+plus probable.
+
+Enfin, par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs
+triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son
+outrecuidance... Sa physionomie, n'étant plus boursoufflée par une
+vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car
+elle n'exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la
+résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était
+impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n'en
+mettait le Gascon....
+
+ * * * * *
+
+Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir
+de cette journée qui promet d'être si fertile en événements, puisque la
+Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons
+le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l'île, et
+résidence habituelle du gouverneur.
+
+Il s'agit d'un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre
+récit.
+
+La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la _Licorne_, était destinée au
+mouillage des bâtiments marchands, comme la rade du Fort-Royal était
+destinée aux bâtiments de guerre.
+
+A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au
+Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée
+au-dessus de l'hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal)
+signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide
+avertir le sergent d'artillerie commandant la batterie du fort, afin que
+l'on pût saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l'usage étant de
+tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtiments de guerre
+lorsqu'ils viennent au mouillage.
+
+Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d'avoir dépêché
+son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la
+rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de
+rames vers l'entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large
+en l'attendant.
+
+Cette manœuvre était si extraordinaire, que le gardien se rendit
+auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se
+passait, afin que l'on pût faire contremander la salve des batteries de
+terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l'instant le
+gouverneur de la singulière évolution de la frégate.
+
+Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au
+Fort-Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition,
+accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M.
+le baron de Rupinelle.
+
+Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la
+_Fulminante_. Son navire avait ordre d'attendre sous voile le résultat
+de la mission dont était chargé M. de Chemeraut, et de repartir
+immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de
+l'eau pour les gens de l'équipage.
+
+Le lieutenant alla s'occuper activement des rafraîchissements de la
+frégate; M. de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls.
+
+M. de Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d'un
+teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses
+yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun
+galonné d'or. Sa physionomie était intelligente, sa parole nette, brève;
+son coup d'œil perçant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans
+lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s'il
+lançait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure
+devenait encore plus sérieuse que d'habitude; il avait d'ailleurs les
+formes les plus polies et les habitudes de la meilleure compagnie. Son
+courage, sa discrétion, son sang-froid étaient tels que M. de Louvois
+l'avait jadis très souvent employé dans les missions les plus difficiles
+et les plus périlleuses.
+
+M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le
+baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n'ayant qu'un soin, qu'une
+pensée, celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse,
+pleine, pourprée; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient
+toujours un air étonné.
+
+Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi à la
+toute puissante protection de la famille Colbert, à laquelle il était
+allié par sa mère.
+
+Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et M. de Chemeraut,
+le baron avait quitté bien à regret une casaque de coton blanc et un
+chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d'une énorme perruque blonde,
+endosser un justaucorps dit à _brevet_, espèce d'uniforme bleu galonné
+d'or, et se charger d'un lourd baudrier et d'une épée.
+
+La chaleur était extrême, et le gouverneur maudissait l'étiquette dont
+il était victime.
+
+--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut qui paraissait parfaitement
+insensible à l'élévation de cette température tropicale, pouvons-nous
+parler sans crainte d'être entendus?
+
+--Il n'y a aucun danger à cet égard, monsieur: cette porte ouverte donne
+dans mon cabinet, où il n'y a personne, et cette autre dans la galerie,
+déserte aussi.
+
+M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les deux pièces et referma
+soigneusement les deux portes.
+
+--Pardon, monsieur, dit le gouverneur, mais si nous restions seulement
+avec ces deux fenêtres ouvertes...
+
+--Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en
+interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les
+fenêtres, ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors.
+
+--Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d'air, nous allons
+étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve.
+
+--Ce que je dois avoir l'honneur de vous dire, monsieur le baron, ne
+durera pas longtemps; mais il s'agit d'un secret d'état de la dernière
+importance, et la moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite
+de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m'accorderez
+donc la grâce de nous enfermer ainsi jusqu'à la fin de notre entretien.
+
+--Si c'est l'ordre de Sa Majesté, je dois me soumettre, monsieur, dit M.
+de Rupinelle avec un long soupir et en s'essuyant le front, je saurai me
+dévouer pour son service.
+
+--Veuillez d'abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté, dit M.
+de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu'il
+portait avec un soin tout particulier, et qu'il n'avait voulu confier à
+personne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+L'ENVOYÉ DE FRANCE.
+
+
+Pendant que le gouverneur lisait sa dépêche, M. de Chemeraut regarda
+d'un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit:--Si
+j'ai occasion de l'employer, ce sera parfait; mon idée est excellente.
+
+--Ce pouvoir, monsieur, est parfaitement en règle; je dois exécuter tous
+les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en regardant M. de
+Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta:
+
+--Il fait, si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission
+d'ôter ma perruque, malgré la bienséance.
+
+--Mettez-vous à votre aise, monsieur le baron, mettez-vous à votre aise,
+je vous en conjure.
+
+Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus
+facilement.
+
+--Maintenant, monsieur le baron, veuillez répondre a plusieurs questions
+que je vais avoir l'honneur de vous faire.
+
+Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes où étaient sans doute
+rédigées les demandes qu'il devait adresser au gouverneur.
+
+--Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au milieu des bois et des
+rochers, une sorte de maison-forte appelée le Morne-au-Diable?
+
+--Oui, monsieur, et même cette maison ne jouit pas d'une très bonne
+renommée. M. le chevalier de Crussol, mon prédécesseur, y fit une visite
+pour savoir à quoi s'en tenir sur ces bruits-là; mais j'ai en vain
+cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa correspondance.
+
+M. de Chemeraut continua:
+
+--Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le
+baron?
+
+--Tellement veuve, monsieur, qu'on l'a surnommée, dans le pays, la
+Barbe-Bleue, à cause de la rapidité avec laquelle ont successivement
+disparu trois maris qu'elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer
+que cette cravate m'échauffe horriblement, monsieur? ajouta le
+malheureux gouverneur, nous n'en portons pas habituellement ici, et si
+vous le permettiez...
+
+--Faites, monsieur le baron, le service du roi n'en souffrira pas. M. le
+chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une
+sorte d'enquête au sujet de la disparition des trois maris de la
+Barbe-Bleue?
+
+--On me l'a dit, monsieur, car je n'ai trouvé aucune trace de cette
+enquête.
+
+--M. le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de
+gouverneur après la mort de M. de Crussol, et avant votre arrivée ici,
+ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle
+dudit M. de Crussol?
+
+--Oui... oui, monsieur..., dit le gouverneur en regardant M. de
+Chemeraut avec un profond étonnement.
+
+--Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par M. de Crussol
+peu de temps avant sa mort?
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Cette lettre était relative à l'habitante du Morne-au-Diable, n'est-il
+pas vrai, monsieur le baron?
+
+--Oui, monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de
+Chemeraut si bien informé.
+
+--Dans cette lettre, M. de Crussol vous affirmait, sur l'honneur, que la
+femme surnommée la Barbe-Bleue était innocente des crimes dont on
+l'accusait?
+
+--Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir...?
+
+M. de Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit:
+
+--Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m'ordonne
+de vous faire des questions, et non pas des réponses... J'avais donc
+l'honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol ne
+vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la
+Barbe-Bleue?
+
+--Oui, monsieur....
+
+--Vous affirmant sur sa foi de chrétien, et au moment de paraître devant
+Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans
+nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible...
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Et qu'enfin le révérend père Griffon, des frères Prêcheurs, homme
+d'une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait
+encore caution de ladite femme si vous l'exigiez?
+
+--Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel très
+particulier... et très secret...
+
+--Que vous avez eu avec le père Griffon, monsieur le baron, ce religieux
+vous a confirmé ce que vous avait avancé M. de Crussol dans sa dernière
+lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiéter ladite
+veuve?
+
+Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec ébahissement, ne comprenant
+pas comment il était si bien instruit.
+
+L'espèce d'émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la
+raréfaction de l'air, faillit étouffer le baron. Après une légère
+hésitation, il dit résolument à M. de Chemeraut:
+
+--Ma foi, monsieur, à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la
+permission d'ôter mon justaucorps.... Ces passements d'or et d'argent
+pèsent cent livres, je crois.
+
+--Otez, ôtez, monsieur le baron, l'habit ne fait pas le gouverneur, dit
+gravement M. de Chemeraut en s'inclinant; puis il continua...
+
+--Grâce aux recommandations de M. de Crussol et du révérend père
+Griffon, l'habitante du Morne-au-Diable n'a plus été inquiétée, monsieur
+le baron? Vous n'avez pas visité cette maison malgré les bruits étranges
+qui l'entouraient?
+
+--Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes
+aussi respectables que le père Griffon et feu M. de Crussol m'ont
+suffi... Et puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des
+roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois heures à
+monter à travers des abîmes; or, ma foi, je vous l'avoue, monsieur,
+faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en
+essuyant son front qui ruisselait à la seule pensée de cette ascension,
+faire une pareille course par un soleil des tropiques m'a paru
+complétement inutile... puisque moralement j'avais la conviction que les
+bruits susdits n'auraient aucun fondement... je ne crois pas, monsieur,
+avoir en cela eu quelque tort.
+
+--Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques
+questions.
+
+--A vos ordres, monsieur.
+
+--La femme surnommée la Barbe-Bleue a un comptoir à Saint-Pierre?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--L'homme d'affaires de cette femme est chargé d'expédier ses navires,
+qui sont toujours destinés pour la France?
+
+--Cela, monsieur, est très facile à vérifier dans les registres des
+déclarations de partance des capitaines.
+
+--Et ce registre?
+
+--Est là, dans ce casier.
+
+--Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et
+de relever quelques dates que je vais avoir l'honneur de vous demander.
+
+Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un gros
+volume relié en vélin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le
+mouvement eût redoublé la chaleur qu'il ressentait, et épuisé ses
+forces, il dit à M. de Chemeraut:
+
+--Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous devez comprendre
+qu'on vive un peu à la cavalière; or, sans plus de façon, et tout en
+vous demandant pardon de la liberté grande, j'ôterai ma veste s'il vous
+plaît... elle est de tabis brodée et aussi pesante qu'une cuirasse.
+
+--Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu'il vous
+plaira, répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me
+reste si peu à vous dire que vous n'aurez pas besoin, je l'espère, de
+vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d'abord de ce fait,
+que les navires affrétés par notre veuve l'ont toujours été pour la
+France?
+
+--Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en
+suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit:
+
+--Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour
+Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le
+Havre-de-Grâce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été
+destinés pour la France.
+
+--C'est à merveille, monsieur le baron... D'après le mouvement assez
+considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il
+résulte que la _Barbe-Bleue_ (nous adopterons ce surnom populaire) peut
+mettre un bâtiment en mer très rapidement.
+
+--Sans doute, monsieur...
+
+--N'a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et
+qui peut en deux heures être rendu à l'anse aux Caïmans, non loin du
+Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en
+consultant encore ses notes?
+
+--Oui, monsieur... ce brigantin s'appelle le _Caméléon_; la Barbe-Bleue
+l'a dernièrement mis, d'ailleurs très généreusement, à mon service (par
+l'intermédiaire de maître Morris, son homme d'affaires), pour donner la
+chasse à un pirate espagnol... et c'est un ancien capitaine flibustier,
+appelé l'_Ouragan_, qui commandait le brigantin...
+
+--Nous reparlerons à l'instant de ce flibustier, monsieur le baron...
+Mais ce pirate?...
+
+--A été coulé bas à la hauteur des Saintes...
+
+--Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baron, il fréquente
+souvent la maison de la Barbe-Bleue?...
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Ainsi qu'un autre assez mauvais drôle, boucanier de son métier?
+
+--Oui, monsieur, dit le baron d'un ton sec et très décidé à se renfermer
+dans le rôle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut.
+
+--Un Caraïbe aussi quelquefois s'y rend?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--La présence de ces gens dans l'île date-t-elle de loin, monsieur le
+baron?
+
+--Je l'ignore, monsieur; ils étaient établis ici à mon arrivée à la
+Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le
+nord des Antilles et dans la mer du sud. Comme beaucoup de capitaines
+qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite
+habitation à la pointe de l'île, où il vit seul.
+
+--Et le boucanier, monsieur le baron?
+
+--De telles gens sont aujourd'hui ici, demain ailleurs, selon que la
+chasse est plus ou moins abondante; quelquefois il reste un mois
+absent, il en est de même du Caraïbe.
+
+--Ces renseignements s'accordent parfaitement avec ceux que l'on m'avait
+donnés; d'ailleurs, je ne vous parle de ces gens-là, monsieur le baron,
+que pour mémoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en
+dehors de la mission que j'ai à remplir pour mériter de nous occuper
+plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta
+M. de Chemeraut en se parlant à lui, et c'est sans doute très
+indirectement même qu'ils se relient à cette grave affaire.
+
+Puis, après quelques moments de réflexion, il reprit tout haut:
+
+--Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police
+secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s'introduire
+dans l'île depuis la guerre?
+
+--Deux fois depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la
+chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et tâchant de
+s'approcher des côtes du Vent... seuls endroits où l'on puisse aborder
+dans l'île; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que
+l'atterrissement soit possible.
+
+--Très bien, dit M. de Chemeraut.
+
+Après un moment de silence, il reprit:
+
+--Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre
+d'ici au Morne-au-Diable?
+
+--Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne
+pourrait guère y arriver avant la nuit tombante.
+
+--Eh bien donc! monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en tirant sa
+montre, dans deux heures d'ici, c'est-à-dire à une heure de relevée,
+vous aurez la bonté d'ordonner à une trentaine de vos gardes les plus
+déterminés de bien s'armer, de se munir d'une bonne échelle, d'un ou
+deux pétards d'artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre
+et à m'obéir comme à vous-même.
+
+--Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au-Diable, il faudrait
+partir tout de suite pour y arriver de jour.
+
+--Sans doute, monsieur le baron, mais comme je désire y arriver en
+pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures.
+
+--C'est différent, monsieur.
+
+--Pouvez-vous aussi me procurer une litière fermée?
+
+--Oui, monsieur, j'ai la mienne.
+
+--Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu'au Morne-au-Diable,
+monsieur le baron?...
+
+--Jusqu'au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit
+qu'il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et
+crevassées.
+
+--Très bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire préparer cette
+litière, ainsi qu'une monture pour moi; je la laisserai au pied du
+Morne.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je vous préviens, monsieur le baron, qu'il est de la dernière
+importance que le but de cette entreprise soit parfaitement ignoré; tout
+serait perdu si l'on était prévenu de ma visite au Morne-au-Diable; nous
+n'instruirons donc l'escorte de sa destination qu'une fois hors du
+Fort-Royal, et nous ferons, je l'espère, autant de diligence que les
+chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, ajouta M. de
+Chemeraut d'un air confidentiel, qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, le
+mystère est d'autant plus indispensable qu'il s'agit d'un secret d'état
+et de l'avenir de deux grands peuples...
+
+--A cause de la Barbe-Bleue? dit le gouverneur en interrogeant d'un
+regard curieux la physionomie sérieuse et froide de M. de Chemeraut.
+
+--A cause de la Barbe-Bleue.
+
+--Comment, répéta le baron, la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans
+un secret d'état, dans le repos de deux grands peuples?
+
+M. de Chemeraut, qui n'aimait pas se répéter, fit un signe affirmatif et
+reprit:
+
+--Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce
+que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin que je
+puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m'arrêter ici une
+seconde, si, comme je l'espère, ma mission a un bon succès... Ah!
+j'oubliais; il faut que la litière soit autant que possible susceptible
+d'être parfaitement fermée.
+
+--Mais, monsieur, c'est donc un prisonnier que vous allez chercher?
+
+--Monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en se levant, mille pardons de
+vous répéter encore que le roi m'a ordonné de vous faire des questions
+et non des...
+
+--Bien, parfaitement bien, monsieur, dit le gouverneur. Puis-je
+maintenant ouvrir les fenêtres, monsieur? demanda le baron qui étouffait
+dans cet appartement.
+
+--Je n'y vois pas d'inconvénient, monsieur le baron, dit M. de
+Chemeraut.
+
+Le gouverneur se leva.
+
+--Ainsi, monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraut, il est bien convenu
+que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination
+qu'au moment de notre départ.
+
+--Mais, d'ici-là, monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je?
+
+M. de Chemeraut parut étonné de la naïveté du gouverneur et lui dit:
+
+--Quel est ce guide, monsieur?
+
+--Un de mes noirs, qui travaille à l'habitation du roi, à une bonne
+lieue d'ici. C'est un drôle qui s'est enfui si souvent _marron_, qu'il
+est plus habitué aux retraites inaccessibles de l'île qu'aux grandes
+routes.
+
+--Cet esclave est-il sûr, monsieur le baron?
+
+--Très sûr, monsieur, il n'aurait aucun intérêt à vous égarer;
+d'ailleurs je le préviendrai que s'il vous égare, il aura le nez et les
+oreilles coupés.
+
+--Il est impossible qu'il résiste à une pareille considération, monsieur
+le baron; maintenant pour répondre à votre objection, que faire de ce
+nègre jusqu'au moment de notre départ, pour l'occuper...
+
+--Mais j'y pense!... une idée! s'écria le baron d'un air triomphant, on
+pourrait le fouetter: ça le dérouterait; il croirait qu'on ne l'a fait
+venir ici absolument que pour ça!
+
+--Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d'opérer une
+diversion dans ses idées; mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé
+jusqu'au moment de notre départ. Ah! j'oubliais encore, monsieur le
+baron; je vous prierai de veiller à ce que l'on porte à bord, pendant
+mon absence, tout ce que l'on pourra trouver de plus délicat en
+volailles, légumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc.; vous ne
+regarderez aucunement à la dépense, j'acquitterai tous ces frais.
+
+--Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de
+rafraîchissements, tout ce qu'il est possible de conserver à bord
+pendant les premiers jours d'une traversée, absolument comme s'il
+s'agissait de l'embarquement d'une personne de grande distinction, dit
+le gouverneur d'un air curieux.
+
+--Vous me comprenez à merveille, monsieur le baron; mais j'y songe, ce
+noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l'habitation du
+Morne-au-Diable?
+
+--Sans doute, monsieur, et il fait d'assez étranges récits sur cette
+maison et sur la solitude où elle est bâtie.
+
+--Eh bien! monsieur le baron, voici une occupation toute trouvée pour
+cet esclave; ordonnez qu'on le conduise près de moi en attendant l'heure
+de notre départ, je l'interrogerai sur ce que je veux savoir.
+
+--Je vais donc l'envoyer quérir à l'instant, dit le gouverneur en
+sortant.
+
+--Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port, dit M. de
+Chemeraut lorsqu'il fut seul. Heureusement je n'ai pas besoin de l'aide
+de cette pécore de gouverneur; le plus difficile n'est pas fait; mais il
+n'importe, je me fie à mon étoile... l'affaire de Fabrio-Chigi était
+bien autrement difficile; et puis enfin l'espoir, sinon d'une couronne,
+du moins presque d'un trône... l'ambition de diriger le mouvement d'un
+grand peuple, le désir de rentrer un grâce auprès du roi son parent...
+ne voilà-t-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus
+rebelle?... et puis enfin si ces raisons-là ne suffisent pas... dit M.
+de Chemeraut après quelques moments de silence en frappant sur la
+cassette, voici un autre argument qui sera peut-être plus décisif....
+
+ * * * * *
+
+Deux heures après, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la
+tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu'aux dents.
+
+Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que
+précédait le guide.
+
+Cet esclave s'était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et,
+en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles
+et aux pétards portés sur un cheval de bât, un paquet de fortes cordes
+garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus, M. de
+Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer
+deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant
+l'équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal,
+l'issue de l'expédition.
+
+Cette petite troupe se mit donc en marche, précédée du guide noir qui,
+flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de M. de Chemeraut.
+
+Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit
+une colline assez haute et s'enfonça bientôt dans l'intérieur de l'île.
+
+Nous laisserons M. de Chemeraut s'avancer lentement vers le
+Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et
+le colonel Rutler au fond du précipice où il était arrivé par le
+passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de
+John, eurent enlevé l'obstacle qui avait jusque-là retenu l'envoyé
+anglais dans la caverne du Caraïbe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+L'ORAGE.
+
+
+M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte,
+qu'un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l'avoir suivi pendant
+quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la
+troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le
+chemin du Macouba.
+
+Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non
+frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père
+Griffon.
+
+Il était environ quatre heures de l'après-midi; le bon curé faisait la
+sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si
+merveilleusement tissus par les Caraïbes.
+
+Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs
+du curé à éveiller leur maître; enfin _Monsieur_ s'y décida après avoir
+longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.
+
+--Qu'est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon.
+
+--Maître, c'est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il
+veut vous parler à l'instant.
+
+--Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac,
+qu'il entre, qu'il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en
+s'adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître
+Morris?
+
+--Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m'a dit de suivre une
+escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m'assurer si elle
+prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon
+père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste...
+
+--Eh bien, mon enfant... cette troupe?
+
+--S'est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des
+Roches-Noires... elle ne peut aller qu'au Morne-au-Diable.
+
+Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de
+son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand
+étonnement; puis il dit au mulâtre:
+
+--Va vite me chercher _Monsieur_. Le mulâtre sortit.
+
+--Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le
+gouverneur... et je crains qu'il ne soit parti avec sa troupe pour le
+Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s'écria le religieux en
+marchant à grands pas. Maître Morris n'en sait pas, n'en peut pas savoir
+davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences
+de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment,
+comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n'est-il pas mort
+avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N'ont-ils pas rassuré le
+gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette
+malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le
+religieux ajouta:--Une frégate française... qui reste en panne en dehors
+de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le
+gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le
+Morne-au-Diable avec une escorte... c'est plus qu'un soupçon... c'est
+une certitude. Ils viennent l'enlever... mon Dieu... serait-il vrai?...
+Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais...
+car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu'un épouvantable
+sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec
+effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c'est
+impossible... j'aime mieux croire à l'indiscrétion de la seule personne
+qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu'à la trahison la
+plus impie... Non, encore une fois, non, c'est impossible; mais il faut
+que je parte à l'instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je
+devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui,
+en me pressant, j'y parviendrai peut-être. J'y retrouverai le malheureux
+Gascon, ils n'ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord
+m'avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret
+émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l'ai, comme on dit,
+retourné dans tous les sens; j'ai prononcé devant lui et à l'improviste
+certains noms... qui, s'il eût été dans le secret, l'auraient fait
+certainement tressaillir, quelque cuirassé qu'il fût, et il est resté
+impassible... Je connais trop les hommes pour m'être trompé, le
+chevalier n'est qu'un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel,
+après tout, les bonnes qualités l'emportent sur les mauvaises.
+
+A ce moment, _Monsieur_ entra.
+
+--Selle-moi tout de suite _Grenadille_.
+
+--Oui, maître.
+
+--Détache _Colas_.
+
+--Oui, maître.
+
+--N'oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle.
+
+--Oui, maître.
+
+Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant:
+
+--Maître, faudra-t-il _armer Colas_?
+
+--Sans doute, sans doute... je passe par la forêt.
+
+En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de
+marcher avec agitation; tout à coup il s'écria presque avec effroi,
+frappé d'une idée subite:
+
+--Mais si je m'étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte
+étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre
+dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre
+à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec
+celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi
+qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d'hier,
+ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux
+que ce que dirait le Gascon, ce qu'il raconterait des mystères du
+Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui
+l'habite... Pourtant... si je m'étais trompé? Si j'avais contribué à
+introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait déjà agi s'il était
+instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il
+l'arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être
+est-il d'accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle.
+
+Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les
+préparatifs de son départ.
+
+_Monsieur_ finissait de seller _Grenadille_ et _Jean_ terminait
+l'armement de _Colas_.
+
+Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel
+acteur dont nous n'avions pas eu jusqu'ici occasion de parler.
+
+_Colas_ était un sanglier privé, d'une merveilleuse intelligence, dont
+le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses
+excursions à travers les bois.
+
+Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de
+graisse où s'arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les
+sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre
+acharnée aux reptiles; _Colas_ était un de leurs plus intrépides
+adversaires. Son _armement_ se composait d'une muselière de fer percée
+de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant.
+On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût
+vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents.
+
+_Colas_ précédait toujours _Grenadille_ de quelques pas, lui frayant la
+route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.
+
+Le père Griffon, qui ne s'était pas attendu au brusque départ de
+Croustillac (l'aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans
+faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier _Colas_ au
+chevalier, lorsqu'il eût vu celui-ci absolument décidé à s'aventurer
+dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait
+quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce
+dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon.
+
+Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité
+desquels il savait d'ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba
+enfourcha _Grenadille_, siffla _Colas_ qui répondit par un grognement
+joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en
+hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d'arriver
+trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu'il
+n'aurait pu alors que difficilement devancer....
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui
+avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de
+la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain.
+
+Pour faire comprendre l'extrême importance et la difficulté de
+l'entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur
+que le parc de l'habitation de la Barbe-Bleue s'avançait du sud au nord,
+comme une espèce d'isthme entouré d'abîmes.
+
+A l'est et à l'ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces
+parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une
+muraille granitique d'une hauteur énorme, et baignée par les eaux
+profondes et rapides de deux torrents.
+
+Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais
+dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l'abri
+de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins
+perpendiculaires que ceux de l'est ou de l'ouest, il aurait fallu
+d'abord descendre au fond de l'abîme par le revers opposé, entreprise
+physiquement impossible à tenter, même à l'aide d'une corde d'une
+longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des
+angles de rochers saillants et rentrants.
+
+Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain,
+était arrivé tout d'abord au fond du précipice; il ne lui restait à
+tenter qu'une périlleuse ascension pour parvenir dans l'intérieur du
+Morne-au-Diable.
+
+Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant
+pénétrer dans le parc de l'habitation qu'à la nuit close, il attendit
+pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner.
+
+Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut
+auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au
+milieu d'un véritable chaos d'énormes masses granitiques entassées par
+les convulsions de la nature, que l'émissaire de Guillaume d'Orange
+passa quelques heures, tapi dans l'enfoncement d'un rocher, afin
+d'échapper à l'ardeur torréfiante du soleil.
+
+Le morne silence de cet abîme solitaire n'était çà et là interrompu que
+par le grondement de la mer qui tonnait au loin.
+
+Bientôt l'ardente clarté du soleil devint rougeâtre; les grands angles
+de lumière qu'elle dessinait sur le faîte des rochers où l'on apercevait
+les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s'amoindrirent peu à peu,
+une vapeur sombre commença d'envahir le fond de l'abîme où se tenait
+Rutler...
+
+Le colonel jugea qu'il était temps de partir.
+
+Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui
+d'une sorte de crainte superstitieuse; l'horrible mort de son compagnon
+l'avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la
+veille (il n'avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur
+son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais,
+surmontant ces faiblesses, il commença son escalade.
+
+D'abord, Rutler trouva assez de points d'appui pour pouvoir gravir assez
+rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses
+difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse
+opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à
+fait à l'horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de
+besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du
+Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques
+cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol;
+Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment
+ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa
+faim.
+
+Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s'avança
+résolument dans le bois; il marchait avec d'excessives précautions, se
+guidant d'après les indications que John lui avait données, afin de
+rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait
+s'embusquer.
+
+Après avoir assez longtemps erré dans l'obscurité, sous une haute futaie
+d'orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une
+gerbe d'eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la
+lisière du bois d'orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la
+lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre
+blanc, située au centre d'un rond-point entouré d'arbres de tous côtés;
+le colonel, écartant quelques touffes épaisses de _canna indica_,
+roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha
+parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements....
+
+ * * * * *
+
+Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent
+exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons
+au lecteur:
+
+Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et
+s'avançait en toute hâte;
+
+Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer
+l'envoyé de France;
+
+Que le colonel Rutler s'était secrètement introduit dans l'intérieur du
+jardin.
+
+Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s'était passé entre Youmaalë,
+la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+LA SURPRISE.
+
+
+Nous avons laissé l'aventurier sous le coup imprévu d'une passion aussi
+subite que sincère, et attendant avec impatience l'explication,
+peut-être même les espérances que la Barbe-Bleue devait lui donner.
+
+Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par
+Angèle, au grand désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement
+s'asseoir au bord du petit lac, à l'ombre épaisse d'un palétuvier qui
+croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant
+son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaalë, semblant regarder
+l'espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse
+contemplative si chère aux peuples sauvages.
+
+Angèle était rentrée chez elle.
+
+Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un
+coup d'œil jaloux et courroucé sur le Caraïbe.
+
+Impatienté du silence et de l'immobilité de son rival, espérant
+peut-être en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer
+auprès d'Youmaalë. Celui-ci ne parut pas l'apercevoir.
+
+Croustillac toussa, s'agita; même immobilité de la part du Caraïbe.
+
+Enfin, le chevalier, dont la patience n'était pas la vertu favorite, lui
+toucha légèrement l'épaule en lui disant:
+
+--Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va
+bientôt se coucher et vous n'avez pas encore fait un mouvement.
+
+Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda
+fixement sans cesser d'appuyer son menton dans la paume de ses mains,
+puis il reprit la position qu'il avait et resta muet.
+
+L'aventurier rougit de colère et lui dit:
+
+--Mordioux!... quand je parle j'aime qu'on me réponde.
+
+Même silence de la part du Caraïbe.
+
+--Ces grands airs-là ne m'imposent pas, s'écria Croustillac, je ne suis
+pas de ceux que l'on mange tout vivants, je pense?
+
+Même silence.
+
+--Mordioux! s'écria l'aventurier, savez-vous qu'à la fin, tout cannibale
+que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac
+en manière de leçon de politesse et à cette fin de vous civiliser,
+monsieur le sauvage?
+
+En disant ces mots, le chevalier s'approcha du Caraïbe d'un air
+menaçant.
+
+Youmaalë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier,
+puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d'acajou à racines
+contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis.
+
+--Eh bien! après? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne
+comprends pas votre signe, à moins qu'il ne signifie que vous êtes
+aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche.
+
+Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d'arbre entre ses
+bras nerveux, le jeta dans l'étang, et, d'un geste significatif, sembla
+dire à Croustillac: Voilà comme je puis vous traiter.
+
+Puis Youmaalë s'éloigna lentement sans que sa physionomie eût, pendant
+cette scène, révélé la moindre émotion.
+
+Le chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force
+extraordinaire; car ce bloc d'acajou lui avait paru et était en effet si
+pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que
+venait de faire le Caraïbe.
+
+Son étonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et
+s'écria:
+
+--Est-ce à dire que vous m'auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté
+cette souche?
+
+Le Caraïbe, sans s'arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa
+la tête en manière de signe affirmatif.
+
+--Après tout, se dit Croustillac en s'arrêtant, ce mangeur de
+missionnaire ne manque pas de bon sens; je l'ai menacé le premier de le
+jeter à l'eau, et d'après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis
+forcé de convenir que j'aurais eu de la peine, et puis c'eût été une
+manière déloyale de se débarrasser d'un rival... Ah! cette soirée tarde
+bien à venir! Dieu merci, voici le soleil couché, bientôt la nuit sera
+venue, la lune levée, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je
+pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés...
+Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un grand effet... Il est
+destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n'a-t-elle jamais
+entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit...
+Mais non, non, je n'aurai pas ce bonheur...
+
+Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas:
+
+ Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutôt des dieux!
+ Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
+ Dieu... non... ce sont des cieux...
+
+L'aventurier ne put terminer ce vers, Mirette vint le prévenir que sa
+maîtresse l'attendait pour souper.
+
+Le Caraïbe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tête-à-tête avec la
+veuve: elle semblait rêveuse et parlait peu, plusieurs fois elle
+tressaillit involontairement.
+
+--Qu'avez-vous, madame? dit Croustillac, qui était lui-même préoccupé.
+
+--Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C'est
+votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, ajouta-t-elle avec
+un sourire forcé; voyons, égayez-moi donc un peu, chevalier. Youmaalë
+est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et
+je suis étonnée de ne pas le voir. Mais il dépend de vous de me faire
+oublier sa présence.
+
+--Voilà une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le
+Gascon. Si j'osais, madame, je vous réciterais quelques petits vers qui
+pourraient peut-être... vous distraire...
+
+--Des vers... Comment! vous êtes poëte, chevalier?
+
+--Tous les amoureux le sont... madame.
+
+--C'est-à-dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d'être
+poëte.
+
+--Non, dit tristement Croustillac, je suis amoureux pour avoir le droit
+de souffrir...
+
+--Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers...
+
+--Ces vers, madame, font tout ce qu'ils peuvent pour peindre deux yeux
+bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c'est un
+sonnet...
+
+--Voyons ce sonnet.
+
+Et Croustillac récita les vers suivants d'un ton tour à tour langoureux
+et passionné:
+
+ Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux!
+ Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
+ Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue
+ Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
+
+--Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-Bleue. Sont-ce
+des yeux des dieux ou des cieux?
+
+Croustillac reprit avec un merveilleux à propos.
+
+ Cieux! non; mais deux soleils clairement radieux,
+ Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
+ Soleils... non; mais éclairs de puissance inconnue
+ Des foudres de l'amour signes présagieux.
+
+--Décidément, chevalier, je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez...
+_soleils_... je l'avoue... me plaisait assez... _dieux_ aussi...
+
+Croustillac continua avec une molle langueur:
+
+ Ah! s'ils étaient des dieux feraient-ils tant de mal?
+ Si des cieux... Ils auraient leur mouvement égal;
+ Deux soleils ne se peut, le soleil est unique...
+
+--Ah! mon Dieu... chevalier, voici que vous me ravissez maintenant
+toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus
+qu'_éclairs_...
+
+Croustillac secoua la tête...
+
+ Éclairs... non; car ceux-ci durent trop et trop clairs;
+ Toutefois, je les nomme afin que je m'explique,
+ Des YEUX... des DIEUX... des SOLEILS... des ÉCLAIRS...
+
+--A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angèle en riant, vous me
+rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n'ai qu'à choisir... aussi
+je garde tout... _dieux_... _cieux_... _soleils_... _éclairs_...
+
+L'aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit
+avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée:
+
+--Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites
+bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j'ai du malheur... je suis
+bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...
+
+--Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je
+vous ai dit de m'égayer... de m'amuser...
+
+--Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je
+ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?
+
+L'aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d'un ton pénétré,
+d'une voix émue...
+
+Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de
+l'expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d'avoir
+pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de
+cœur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune
+femme dans un cercle de pensées mélancoliques. Malgré l'effort passager
+qu'elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle
+se sentait agitée par d'inexplicables pressentiments, obsédée par des
+craintes vagues, comme si elle avait eu l'instinct des dangers qui
+grondaient autour d'elle.
+
+Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse...
+
+Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas
+prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle
+sortit brusquement de table, et lui dit d'un air sérieux:
+
+--Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons
+retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me
+sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette
+maison.
+
+La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux
+descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin.
+
+L'aventurier était si touché de l'état d'anxiété où il voyait Angèle, il
+conservait si peu d'espérance... qu'il osait à peine lui rappeler la
+promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras:
+
+--Vous m'avez promis, madame, de m'expliquer le mystère de...
+
+La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit:
+
+--Écoutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d'esprit ou prévision, je
+me sens de plus en plus agitée, il me semble qu'un malheur me menace;
+pour rien au monde je ne voudrais à cette heure, et dans la disposition
+d'esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n'a que
+trop duré.
+
+--Une plaisanterie, madame?
+
+--Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette
+terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaalë là-bas.
+
+Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n'aperçois personne...
+Vous me disiez donc, madame, qu'une plaisanterie...
+
+--Oui, monsieur, j'avais su par le père Griffon, notre ami, que vous
+aviez l'intention de venir me proposer votre main; j'ai envoyé le
+boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je
+vous ai accueilli avec l'intention, je vous l'avoue, et je vous en
+demande pardon, de m'amuser un peu à vos dépens...
+
+--Mais, madame... ce soir même vous deviez m'expliquer le mystère de
+votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du
+flibustier, du...
+
+Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant:
+
+--N'entendez-vous pas marcher?... N'est-ce pas Youmaalë?
+
+--Je n'entends rien, dit Croustillac navré de voir ses espérances
+ruinées, quoique pourtant il s'attendît à tout depuis qu'un véritable
+amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité.
+
+--Avançons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Caraïbe est peut-être dans
+le bois d'orangers près du bassin.
+
+--Mais, madame, ce mystère?...
+
+--Ce mystère, reprit Angèle, s'il en est un... ne peut pas... ne doit
+pas être pénétré par vous... ma promesse de vous découvrir ce soir ce
+secret était une plaisanterie dont j'ai honte maintenant, je vous le
+répète... et si j'avais tenu cette folle promesse, c'eût été en vous
+rendant le jouet d'une autre mystification plus coupable encore!
+
+--Ah! madame, dit vivement le chevalier, c'est bien cruel.
+
+--Que voulez-vous de plus, monsieur? je m'accuse et vous en demande
+pardon, dit Angèle d'une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies
+que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à
+personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du
+Morne-au-Diable, qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien
+innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hésitant, comme souvenir de
+la _Barbe-Bleue_... vous me permettrez, n'est-ce pas? de vous offrir
+quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m'avoir
+vue...
+
+Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin; le sentiment vrai
+qu'il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une
+offre qu'il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule.
+
+--Madame, dit-il avec autant de fierté que d'amertume, vous m'avez
+accordé l'hospitalité pendant deux jours: demain je partirai; la seule
+grâce que je vous demande, c'est de me donner un guide. Quant à votre
+proposition, elle me blesse... doublement.
+
+--Monsieur...
+
+--Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix
+d'argent un humiliant procédé...
+
+--Monsieur... telle n'est pas mon intention...
+
+--Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce
+qu'on appelle un homme d'expédient, mais j'ai mon point d'honneur à moi!
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Mais, madame, en retour de l'hospitalité que m'aurait offerte un
+habitant, j'aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa
+disposition, c'eût été un marché comme un autre..... pire qu'un autre
+peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d'un plus heureux
+que soi, on doit se contenter de tout... J'ai amusé le capitaine de la
+_Licorne_ pour le payer du passage qu'il m'a donné sur son navire...
+Nous sommes quittes. J'ai fait là un misérable métier, madame, je le
+sais mieux que personne, car mieux que personne j'ai souvent connu le
+malheur...
+
+--Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie.
+
+--Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement
+Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par
+nécessité j'ai pu accepter le rôle d'un commensal complaisant, jamais je
+n'ai reçu d'argent comme compensation d'un outrage.--Puis il ajouta d'un
+ton profondément ému et pénétré:--Puissiez-vous, madame, toujours
+ignorer le mal que m'a fait cette proposition, moins encore parce
+qu'elle était bien humiliante que parce qu'elle m'était faite par
+vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l'aurais
+souffert sans me plaindre... mais m'offrir de l'argent pour me
+dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une
+des peines de la misère que j'ignorais encore... Après un moment de
+silence, il reprit avec une nouvelle amertume:--Au fait... pourquoi
+m'auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je
+entré ici? Les vêtements que je porte ne m'appartiennent seulement
+pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n'est-ce pas, madame?
+
+Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et
+de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta
+vivement l'offre indiscrète qu'elle avait faite; elle baissa la tête, et
+marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac.
+
+La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre
+blanc dont on a parlé.
+
+La jeune femme tenait toujours le bras de l'aventurier.
+
+Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit:
+
+--Vous avez raison... j'ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur...
+la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne croyez
+pas, je vous en prie, que j'aie voulu un instant vous humilier...
+rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce
+qu'il devait y avoir de généreux dans votre cœur... Eh bien! cela...
+je le pense encore... Vous m'aimez, dites-vous... si cet amour est
+sincère... il ne peut m'offenser... il serait mal à moi de répondre à un
+sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons,
+ajouta-t-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me
+gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse
+vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans
+crainte d'être refusée.
+
+--Ah! madame! s'écria Croustillac transporté, ordonnez... disposez de
+moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces
+bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre
+ami... vous m'avez appelé votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je
+qu'un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour
+pouvoir vous prouver mon dévouement.
+
+--Qui sait?... mais j'ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là,
+il faut que j'aille voir où est Youmaalë et chercher quelque chose... un
+présent... oui... monsieur le chevalier, un présent... que je vous
+défierai bien de refuser cette fois...
+
+--Mais, madame...
+
+--Vous répliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous
+vouliez être mon mari... Attendez-moi là... je reviens.--Et ce disant,
+Angèle qui, tout en causant était parvenue jusqu'au bassin de marbre,
+remonta légèrement l'allée du parc et disparut du côté de la maison.
+
+--Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en
+regardant machinalement l'eau du bassin. Puis il ajouta avec
+exaltation:--C'est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m'a
+appelé son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c'est égal, je
+l'adore; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait
+que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j'aurais accepté ces
+diamants... Aujourd'hui... cela me fait honte... C'est étonnant comme
+l'amour vous change...
+
+Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions
+philosophiques.
+
+Le colonel Rutler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l'aventurier
+se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots
+d'Angèle à Croustillac:--_mon mari... attendez-moi là_.
+
+Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l'homme qu'il cherchait; il
+sortit tout à coup de sa cachette, s'élança sur le chevalier, lui jeta
+un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à
+terre; puis, lui passant un nœud coulant autour des mains, il eut
+bientôt maîtrisé sa résistance, grâce à sa rare vigueur.
+
+Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté, et bâillonné en moins de
+temps qu'il ne faut pour l'écrire.
+
+Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant:
+
+--Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous
+appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume
+d'Orange, roi d'Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute
+trahison... et vous allez me suivre...
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+MILORD-DUC.
+
+
+Brusquement attaqué par un adversaire d'une force extraordinaire,
+Croustillac ne tenta pas même de résister.
+
+Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la
+respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés.
+
+Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent
+hollandais très prononcé:
+
+--Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde...
+Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon
+poignard?
+
+Le malheureux Croustillac, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la
+pointe du poignard, s'écria:
+
+--Parlez français! parlez français...
+
+--Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère
+cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait
+ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m'excuserez donc,
+monseigneur, si je ne m'exprime pas très bien en français... J'avais
+l'honneur de dire à votre Grâce qu'au moindre cri, je serais obligé de
+la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d'avoir ou non la vie
+sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d'appeler du
+secours si elle revient.
+
+Il est évident qu'on me prend pour un autre, pensa le chevalier.
+Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce
+nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel
+poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n'être pas
+pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et
+qui passe pour ma femme!
+
+--Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la
+plus grande commodité de votre Grâce, je puis vous délivrer du voile
+qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la
+duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous
+défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j'ai promis au roi, mon
+maître, de vous ramener mort on vif.
+
+--J'étouffe!... ôtez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas! murmura
+Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur....
+
+Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l'aventurier...
+Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d'un
+poignard.
+
+La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du
+colonel, ils lui étaient absolument inconnus.
+
+--Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne
+manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l'aventurier
+fut découvert.
+
+--Comment.... il ne s'aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier
+stupéfait.
+
+--Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à
+s'asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant,
+milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j'ai dû agir
+ainsi...
+
+Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité,
+il brûlait de savoir à qui s'adressaient ces mots: _Milord-duc_.
+Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris
+pour un autre, surtout pour le mari de la _Barbe-Bleue_, le chevalier se
+résolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rôle qu'on lui prêtait,
+espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du
+Morne-au-Diable.
+
+Il répondit néanmoins:
+
+--Et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez?
+
+--Que votre Grâce n'essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il
+est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir jusqu'à ce jour,
+milord-duc; mais j'ai entendu votre conversation avec madame la
+duchesse... Quel autre d'ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait
+à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de
+ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a
+peint dans ce costume?
+
+--Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac.
+
+--Ce n'est pas à moi, milord-duc, de m'étonner de vous retrouver sous
+ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des
+souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d'un air sombre.
+
+--Des souvenirs cruels? répéta Croustillac.
+
+--Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de
+Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas
+hommage à votre royal père du faucon de Lancastre?
+
+--A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.
+
+--Je comprends l'embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille
+rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement,
+permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.
+
+--Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très
+instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:--Peut-être ainsi
+apprendrai-je quelque chose.
+
+--Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte
+d'apprendre à votre Grâce ce que j'attends de sa soumission aux ordres
+de mon maître Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre.
+
+--Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands
+détails.
+
+--Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d'elle,
+il est bien nécessaire d'établir nettement votre position, milord-duc,
+tel pénible que soit ce devoir.
+
+--Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons
+rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout
+entendre.
+
+--Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'échapper.
+
+--C'est vrai.
+
+--Que votre vie est entre mes mains.
+
+--C'est encore vrai.
+
+--Mais ce qui doit être pour vous d'une très grande considération,
+milord-duc, c'est que si, en essayant de m'échapper, ou en refusant
+d'obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure
+nécessité de vous tuer...
+
+--Dure nécessité pour tous deux... monsieur.
+
+--Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel
+accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d'autant plus
+impunément vous tuer... milord-duc, que vous ÊTES DÉJA MORT... et que
+l'on n'aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.
+
+Le chevalier regarda Rutler d'un air stupide, croyant avoir mal entendu.
+
+--Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d'autant plus
+impunément me tuer?...
+
+--Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.
+
+Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à
+un fou; puis il reprit, après un moment de silence:
+
+--Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre
+que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux,
+j'en conviens, que je suis déjà mort?
+
+--Mais, certainement... Milord-duc, c'est tout simple.
+
+--Vous trouvez cela tout simple, monsieur?
+
+--Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu
+de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience.
+
+--Il me semble pourtant qu'à la rigueur... et sans passer pour un homme
+d'un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le
+monde... je pourrais jusqu'à un certain point nier que je sois mort.
+
+--Je n'aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce
+terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux
+souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement.
+
+--Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais...
+ce qui est seulement assez difficile; c'est d'en conserver la mémoire,
+dit Croustillac en souriant.
+
+Le colonel ne put retenir un mouvement d'indignation, et s'écria:
+
+--Vous souriez! vous souriez! lorsque c'est au prix du plus noble sang
+que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des
+princes!!!
+
+--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment
+Croustillac,--qu'il ne s'agit pas de reconnaissance ou d'ingratitude
+dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de
+dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons
+singulièrement de la question.... je préfère parler d'autre chose...
+
+--Je conçois qu'après tout, un tel sujet d'entretien soit désagréable
+pour votre Grâce.
+
+--Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au
+motif qui vous amène: que voulez-vous de moi?
+
+--J'ai l'ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous
+serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a
+dû conserver le souvenir.
+
+--Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était
+loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir
+cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus.
+Diable! à la Tour de Londres... c'est payer votre _Grâce_ et
+_milord-duc_ un peu trop cher!
+
+--Je n'ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez traité
+avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la
+liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins,
+d'égards...
+
+--Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader
+cet ours du Nord? Je n'ai aucun espoir, hélas! d'intéresser la
+Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que
+l'erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite
+créature. Si cela était, j'en serais ravi... Une fois arrivé en
+Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m'élargira. Or, comme il
+faut, après tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela
+se peut, y retourner en _prince_, en _milord_, qu'en _passager-gratis_
+de maître Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes
+en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies
+allumées.
+
+Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de
+l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque:
+
+--Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l'avenir qui lui est
+destiné.
+
+--Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier
+à la Tour de Londres!
+
+--Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d'une extrême
+liberté; peut-être cette vie d'angoisses et d'inquiétudes continuelles
+n'est pas à regretter beaucoup.
+
+--Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement;
+le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'emmener
+à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.
+
+--Pour remplir cette mission, milord-duc, j'avais amené avec moi un
+homme déterminé. Il est mort... mort d'une mort affreuse.
+
+Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.
+
+--De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour
+accomplir cette expédition.
+
+--Oui, milord-duc.
+
+--Et vous vous flattez à vous tout seul de m'enlever d'ici?
+
+--Oui, milord-duc...
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Parfaitement sûr...
+
+--Et par quel miracle?
+
+--Il n'est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple.
+
+--Puis-je savoir?
+
+--Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je
+compte principalement sur vous.
+
+--Pour vous aider à m'emmener?
+
+--Oui, milord-duc.
+
+--Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si
+je veux m'en mêler, vous être de quelque secours.
+
+Après un moment de silence, Rutler reprit:
+
+--L'on ne m'avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est
+impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la
+mauvaise fortune, milord-duc...
+
+--Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter
+autrement.
+
+--Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'étant vous-même
+homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu'un
+autre... qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la
+résolution; or, je n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici...
+
+--Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le
+reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis
+pas seul ici?
+
+--Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle
+peut revenir d'un moment à l'autre.
+
+--Et non pas seule... je vous en préviens.
+
+--Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu'aux dents, je ne
+crains rien.
+
+--Vraiment?
+
+--Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour
+de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous
+hésiteriez encore.
+
+--Monsieur... vous parlez en énigmes.
+
+--Je vous en dirai tout à l'heure le mot, milord; mais auparavant je
+dois vous prévenir que l'on est à peu près au courant de tout ce qui
+vous est arrivé depuis votre fuite de Londres.
+
+--En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j'apprendrai peut-être
+quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut:
+
+--Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c'est impossible.
+
+--Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en
+France, la maîtresse de cette maison. Que ce mariage soit légal ou non,
+ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent
+pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas,
+c'est une affaire de conscience et de théologie.
+
+--Décidément, mon Sosie, le milord-duc s'est mis dans une position tout
+exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu'il est
+mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je
+commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis
+hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges.
+
+--Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts.
+
+--Exacts... exacts... jusqu'à un certain point; vous me supposez capable
+de m'être remarié après mon exécution à mort, c'est au moins hasardé.
+Que diable... monsieur, savez-vous qu'il faut être bien sûr de son fait
+au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités.
+
+--Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon
+pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m'étonne pas,
+d'ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d'esprit dans des
+circonstances plus graves que celle-ci.
+
+--Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre...
+
+--Milord-duc! s'écria le colonel d'un ton sévère, le roi, mon maître, ne
+mérite pas ce reproche...
+
+--Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait.
+
+--Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.
+
+--Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi,
+votre maître...
+
+--N'est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de
+mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout...
+
+--Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion
+était purement philosophique... et n'avait nullement trait à ma position
+particulière.
+
+--C'est différent, milord-duc; aussi m'étonnais-je de vous entendre
+parler de votre pauvreté.
+
+--Parbleu!... cela m'irait bien... de crier misère, dit Croustillac en
+riant.
+
+--Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes
+énormes que vous avez tirées de la vente d'une partie de vos pierreries
+seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d'Orange, mon maître,
+n'est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation
+des biens d'ennemis politiques.
+
+--Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si
+j'avais prévu cela... combien j'aurais peu avalé de bougies pour la plus
+grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta
+tout haut:
+
+--Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi,
+mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela
+fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens,
+mes trésors...
+
+--Le roi mon maître, milord-duc, m'a ordonné de vous dire que vous
+pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos
+richesses.
+
+--Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé
+et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes
+vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour
+les transporter. Puis il reprit tout haut:
+
+--Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes
+que vous avez faites sur ma vie passée.
+
+--Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île,
+restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et
+autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre
+habitation, afin d'en éloigner les curieux.
+
+--Je n'y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la
+Barbe-Bleue... non... la veuve... c'est-à-dire non... la duchesse... ou
+plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de
+n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles?
+Pourtant j'ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j'ai
+entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j'en deviendrai
+fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de
+chandelles romaines dans l'intérieur de mon cerveau...
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+ Pages
+
+CHAPITRE Ier. Le passager 1
+
+--II. La Barbe-Bleue 12
+
+--III. L'arrivée 27
+
+--IV. La maison curiale 40
+
+--V. La surprise 50
+
+--VI. L'avertissement 57
+
+--VII. La caverne 67
+
+--VIII. Le Morne-au-Diable 83
+
+--IX. La nuit 100
+
+--X. Un boucan 110
+
+--XI. Maître Arrache-l'Ame 122
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+ Pages
+
+CHAPITRE XII. Le Mariage 133
+
+--XIII. Le souper 150
+
+--XIV. L'amour vrai 176
+
+--XV. L'envoyé de France 189
+
+--XVI. L'orage 202
+
+--XVII. La surprise 211
+
+--XVIII. Milord-duc 223
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE
+
+[Illustration]
+
+IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE
+
+PAR
+
+EUGÈNE SÜE
+
+TOME SECOND
+
+PARIS
+
+PAULIN, ÉDITEUR
+
+RUE RICHELIEU, 60
+
+1846
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+LA SURPRISE.
+
+
+Rutler continua:
+
+--Les manœuvres de vos émissaires furent couronnées d'un plein
+succès, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre
+existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui
+apprendre qu'à votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait
+faire de vous, milord-duc... un dangereux instrument...
+
+--De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur?
+
+--Votre Grâce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de
+Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant
+aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un
+malheureux pays, pourvu que leurs projets réussissent. Je n'ai pas
+besoin de vous en dire davantage, milord.
+
+--Si... monsieur... si, je désire que vous m'en disiez davantage... je
+veux voir jusqu'à quel point on a abusé de votre crédulité...
+Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.
+
+--La preuve que l'on n'a pas abusé de ma crédulité, milord, c'est que ma
+mission a pour but de ruiner les projets d'un envoyé de France qui,
+d'accord ou non avec votre Grâce, doit arriver d'un moment à l'autre
+dans cette île...
+
+--Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j'ignorais
+l'arrivée de cet envoyé français.
+
+--Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient
+autorisé le roi, mon maître, à penser que votre Grâce, oubliant ses
+anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait écrit à ce
+roi détrôné pour lui offrir ses services...
+
+--Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de
+dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j'aurais
+pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma
+fierté ne m'aurait pas permises auparavant.
+
+--Aussi, milord... de votre point de vue à vous, votre résolution
+n'eût-elle pas manqué de générosité...
+
+--Sans doute, j'aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher
+de... d'un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne
+l'ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme.
+
+--Je crois votre Grâce.
+
+--Eh bien, alors... votre mission n'ayant plus de but...
+
+--Vous comprenez, milord-duc... que, malgré la garantie de votre parole,
+les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme
+les circonstances... L'espoir d'arriver au trône d'Angleterre... peut
+faire oublier bien des engagements ou éluder bien des promesses,
+milord-duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer le passé; mais
+votre Grâce sait ce qu'elle a sacrifié lorsqu'elle a voulu porter une
+main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes!
+
+--Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n'y vais pas de
+_main-morte_, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et
+bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m'amuserais beaucoup.
+
+--Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez
+porté vos vues jusque sur le trône.
+
+--Eh bien, c'est vrai, s'écria Croustillac avec une expression de
+franchise spontanée, c'est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous...
+l'ambition, la gloire, l'entraînement de la jeunesse... Mais,
+croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d'un ton
+mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l'âge nous mûrit... nous rend
+sages, avec les années l'ambition s'éteint, on vit content de peu dans
+la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard
+philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs
+paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le
+fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l'océan de
+l'éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre
+première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d'audacieuses
+visées... il ne s'ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n'en
+reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et
+tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante,
+aimé de ceux qui m'entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur,
+voilà la seule existence qui me convienne; je n'hésiterai donc pas, en
+confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre
+prétention au trône d'Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n'en
+ai pas la moindre envie.
+
+--Je n'ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d'accepter votre
+serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui
+semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à
+moi, j'ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir
+ma mission.
+
+--Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y
+tenez beaucoup...
+
+--A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me
+sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien,
+que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre
+Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu'elle ne me
+suive sans faire la moindre résistance.
+
+Croustillac avait prolongé l'entretien autant qu'il l'avait pu; il lui
+fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon
+dit à Rutler:
+
+--En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel
+sera notre ordre de marche, comme on dit?
+
+--Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui
+offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin
+d'être prêt à vous frapper en cas d'alerte, milord, et nous nous
+dirigerons vers votre maison.
+
+--Ensuite, monsieur?
+
+--Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un
+de vos esclaves d'aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur
+barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette
+île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m'attend et à bord
+duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les
+mains du gouverneur de la Tour.
+
+--Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même
+l'ordre de préparer tout ce qu'il faut pour mon enlèvement?
+
+--Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la
+pointe de ce poignard?
+
+--Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez
+beaucoup, monsieur.
+
+--Nous autres Flamands, nous avons peu d'imagination... que
+voulez-vous... il n'y a rien de plus brutal que nos procédés; mais
+réussir, voilà l'important; or, ce brin d'acier me suffit, car si vous
+refusez d'obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que
+j'ai déjà eu l'honneur de vous en prévenir, je vous tue sans
+miséricorde...
+
+--J'ai aussi déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen
+ne manquait pas d'originalité... mais j'ai des esclaves... des amis,
+monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure...
+
+--Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué
+à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la
+flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui
+seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis
+Anglais, et je m'introduis en temps de guerre dans cette île, qui est
+considérée comme une place forte.
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie.
+
+--En acceptant cette mission, j'ai fait d'avance le sacrifice de ma vie;
+tout ce que je veux, milord-duc, c'est que vous ne soyez plus pour mon
+maître un sujet de crainte... pour l'Angleterre un sujet de troubles; le
+roi Guillaume n'aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre
+réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer;
+choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut;
+vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n'étiez pas
+absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce
+que je vais vous dire.
+
+--Parlez, monsieur.
+
+--Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à
+l'Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est
+pour le roi Guillaume qu'un ennemi tel que vous soit dans
+l'impossibilité d'agir; les partisans de votre première révolte, qui
+vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus
+chers souvenirs.
+
+--Vraiment?... ça ne m'étonne pas de leur part, et c'est d'autant plus
+désintéressé à eux qu'il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais
+jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand,
+qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée
+fixe à l'endroit de mon exécution.
+
+Le colonel reprit:
+
+--Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence.
+
+--Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu'elle est
+véritablement.
+
+--Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la
+reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de
+pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang,
+que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous
+reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d'enthousiasme
+n'exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c'est parce que votre
+influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu'on doit à tout
+prix la neutraliser.
+
+--Poignarder quelqu'un ou l'emprisonner éternellement, vous appelez ça
+_neutraliser une influence_, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se
+dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la
+défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur.
+On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être
+m'amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement,
+je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par
+impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s'impatiente à tort;
+car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du
+ciel que je ne conspire pas, qu'il peut dormir en paix sur son trône, et
+que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il
+assez clair et assez catégorique, monsieur?
+
+--Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les
+ordres que j'ai reçus. Lorsque nous serons chez vous tout à l'heure,
+j'aurai l'honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le
+roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l'autorité
+de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous,
+c'est le sort de la guerre. D'ailleurs si vous hésitez, je compte sur un
+puissant auxiliaire...
+
+--Et lequel?
+
+--Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de
+mon poignard...
+
+--Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son
+poignard... pensa Croustillac; il n'a que ce mot-là... à la main...
+
+--Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier
+que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est
+dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j'en
+suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant,
+milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s'ils
+peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter
+votre départ...
+
+Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la
+Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu'elle aimait
+passionnément, et qu'on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut
+généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus
+possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener
+prisonnier à la place du _milord-duc_ inconnu.
+
+Heureux de songer qu'Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon
+se résigna donc courageusement à subir toutes les conséquences de la
+position qu'il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière
+sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert.
+
+--Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à
+l'instant, dit le colonel avec impatience.
+
+--C'est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec
+un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.
+
+Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen
+d'échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la
+Barbe-Bleue.
+
+--Écoutez-moi, monsieur, dit l'aventurier en prenant un air digne et
+pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai
+librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la
+duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu'après mon
+départ.
+
+--Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre
+femme... sans lui faire connaître votre triste position?
+
+--Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à
+m'épargner des adieux toujours déchirants.
+
+--Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous
+êtes libre d'agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous
+semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d'atteindre le but que
+vous vous proposez. Si madame votre femme s'étonne de votre départ, vous
+prétexterez de l'impérieuse nécessité d'un voyage de quelques jours à
+Saint-Pierre... Quant à ma présence ici... vous l'expliquerez
+aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la
+Barbade...
+
+--Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé; car il voyait une
+foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans
+doute... mon départ pourrait s'expliquer facilement ainsi; mais, pour
+donner des ordres aux nègres pêcheurs, il faudra faire du bruit dans la
+maison, éveiller ainsi l'attention de ma femme... Elle est extrêmement
+craintive et s'alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où
+personne au monde ne peut s'introduire, lui donnera des soupçons.... et
+ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais
+échapper à tout prix.
+
+--Mais alors, milord, comment faire?
+
+--Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le
+chemin par lequel vous vous êtes introduit ici, prenons-le; nous
+sortirons de l'île à l'aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y
+entrer... Une fois à la Barbade, j'instruirai ma femme de l'événement...
+du cruel événement qui me sépare d'elle à jamais, et vous me jurerez à
+votre tour qu'elle ne sera pas inquiétée après mon départ.
+
+--Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible.
+
+--Comment cela?
+
+--Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord.
+
+--Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles.
+
+--Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la communication secrète
+qui existait entre cette caverne et l'abîme qui cerne votre parc?
+
+--Je l'ignorais complétement... mais puisque cette communication existe,
+servons-nous-en pour partir.
+
+--Mais c'est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l'intérieur de
+cette caverne qu'en s'abandonnant aux vagues qui vous précipitent au
+fond d'un lac souterrain, après vous avoir fait franchir une
+cataracte....
+
+--Et pour sortir de cette caverne?
+
+--Il faudrait, milord, remonter une chute d'eau de vingt pieds de
+haut...
+
+--C'est trop fort pour moi.... Ainsi, le bâtiment qui vous a amené en
+dehors de cette caverne...
+
+--Est parti pour la Barbade, milord... Il n'avait pu approcher de cette
+partie de l'île, malgré les croiseurs français, que parce que cette côte
+est inabordable...
+
+--Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier
+accablé.
+
+--Si vous m'en croyez, milord, vous vous bornerez à annoncer à madame la
+duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J'ai
+foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative
+pour vous échapper de mes mains.
+
+--Je vous ai donné cette parole, monsieur.
+
+--J'y crois, milord.... et mon poignard me répond de son exécution.
+
+--J'aurais été en effet bien étonné si le poignard n'avait pas reparu,
+pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne
+l'empêche pas de croire autant à son poignard.... Mordioux! cette
+défiance.... Mais il ne s'agit pas de cela... Que faire... que faire...
+La duchesse n'est pas prévenue; les esclaves ne m'obéiront pas si je les
+commande.... C'est fini.... me voici au bout de mon rouleau de
+mensonges...
+
+Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son
+quiproquo. Il regretta sincèrement de n'avoir pu se dévouer plus
+efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne
+fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison.
+
+Il eut bientôt une autre crainte.
+
+Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d'un étranger armé
+jusqu'aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait
+nettement expliqué à l'aventurier comment, à la première agression, il
+serait obligé de le tuer sans miséricorde.
+
+Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire
+la sotte curiosité, l'imprudente étourderie qui l'avaient ainsi jeté au
+milieu d'une position aussi compliquée que dangereuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+LE DÉPART.
+
+
+L'esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour
+s'appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le
+raisonnement suivant: «Cejourd'hui, comme toujours, j'ai peu ou _prou_ à
+perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour
+le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu'à ce qu'on
+s'aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme
+devant, et j'ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue
+qui s'est moquée de moi, mais qui m'a ensorcelé, car elle m'intéresse
+plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mérite peut-être; car,
+malgré son amour pour ce mari invisible, elle m'a paru furieusement
+tendre avec le boucanier et cet autre animal d'anthropophage. Enfin, il
+n'importe... si c'est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme?
+j'en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir
+de céans? mais si le Caraïbe s'en mêle? ça se gâte... il est clair que
+je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire
+pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l'homme au poignard
+que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être...
+Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile,
+car, pour m'empêcher de jeter l'alarme dans la maison, ce buveur de
+bière m'expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de
+gentilhomme de ne pas chercher à m'échapper, il me serre toujours de
+près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard...
+Bah!... son poignard... il ne me tuera qu'une fois, après tout...
+Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas,
+cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de
+plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton
+étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l'avant.»
+
+Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut:
+
+--Eh bien, monsieur, puisqu'il faut absolument passer par la maison pour
+sortir d'ici... marchons.
+
+--Monseigneur, dit le colonel après un moment d'hésitation, vous m'avez
+donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.
+
+--Oui, monsieur!
+
+--Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer.
+
+--Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis
+rien de plus.
+
+--C'est juste, monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos
+esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie,
+car j'ai juré aussi, moi, de vous emmener mort ou vif.
+
+--Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre
+serment... Marchons...
+
+Et le chevalier et le colonel s'avancèrent vers la maison.
+
+Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait
+toujours la main sur son poignard; non qu'il doutât de la parole de son
+prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir
+délivrer leur maître.
+
+Croustillac et Rutler n'étaient plus qu'à quelques pas de la maison,
+lorsqu'au détour d'une allée obscure ils virent s'avancer une femme
+vêtue de blanc.
+
+Le colonel s'arrêta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui
+dit tout bas:
+
+--Qui est là? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde
+qu'elle crie.
+
+--C'est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon
+et tout découvrir, pensa Croustillac.
+
+A son grand étonnement, la femme s'arrêta et ne dit mot.
+
+Le Gascon s'écria:
+
+--Qui donc est là?
+
+--Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit
+la voix bien connue de la Barbe-Bleue.
+
+Croustillac resta muet, confondu.
+
+La Barbe-Bleue l'appelait aussi _monseigneur_, et elle prenait le nom de
+_Mirette_.
+
+--Mordioux! se dit-il, je n'y comprends plus rien, mais plus rien du
+tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C'est égal,
+tenons-nous ferme et jouons serré.
+
+--Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel.
+
+--C'est... c'est la femme de confiance de ma femme, répondit le
+chevalier.
+
+Angèle reprit:
+
+--Monseigneur, je venais dire à votre Grâce que madame s'est couchée un
+peu souffrante... mais qu'elle dort à cette heure.
+
+--Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à
+Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu'elle
+s'aperçoive de rien.
+
+Angèle, qui s'était approchée, reprit d'un air effrayé en reculant
+vivement:
+
+--Ah! mon Dieu! mais votre Grâce n'est donc pas seule?
+
+--Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c'est fait de
+vous!!
+
+--N'aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n'aie pas peur... pendant
+que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré; il arrive du
+Fort-Royal pour... des affaires très pressées, il faut que je sorte à
+l'instant pour l'accompagner.
+
+--Si tard, monseigneur! mais vous n'y songez pas... Je vais prévenir
+madame.
+
+--Non... non... je te le défends; mais, dis-moi, j'aurais tout de suite
+besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir.
+
+--Mais, monseigneur...
+
+--Obéis.
+
+--Ce n'est pas difficile... c'est demain matin jour de pêche en haute
+mer, les noirs doivent être maintenant prêts à partir... pour être avant
+le jour à l'anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau.
+
+--Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel
+à voix basse.
+
+--C'est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et
+comme elle facilite mon départ, se dit Croustillac; il y a là-dessous
+quelque chose de bien étrange... Je n'avais peut-être pas tout à fait
+tort de l'accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout
+haut:
+
+--Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner
+aux noirs de se préparer à l'instant même.
+
+--Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile,
+ne m'as-tu pas entendu?
+
+--Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grâce... veut
+absolument...
+
+--Monseigneur! ma Grâce!... Voilà une heure que tu m'appelles ainsi,
+devant un étranger, dit le Gascon d'un air courroucé, pensant faire un
+coup de maître: que serait-il arrivé... si monsieur n'était pas dans le
+secret?
+
+--Oh! je sais bien que si cet étranger est ici à cette heure, c'est
+qu'on peut parler devant lui comme devant votre Grâce et devant
+madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument
+partir...
+
+--La fine mouche veut avoir l'air de me retenir pour mieux jouer son
+rôle, pensa Croustillac. Mais, qui l'a instruite? qui lui a si bien
+tracé ce rôle?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie
+là-dedans...
+
+--Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je à madame?
+
+--Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que
+le colonel attribua à des regrets bien naturels, tu lui diras, à cette
+chère et bonne femme, de n'avoir pas d'inquiétude... entends-tu bien,
+Mirette... pas d'inquiétude... assure-la bien que le petit voyage que je
+vais faire est absolument dans son intérêt... dis-lui enfin... de penser
+quelquefois à moi.
+
+--Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours,
+répondit Mirette d'une voix émue, car elle comprenait le sens caché des
+paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait
+combien vous l'aimez... et elle n'oublie rien... mais vous serez ici
+demain avant son réveil, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette,
+dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte
+de la voûte; il faut que nous partions sans délai.
+
+--Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre
+manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah!
+J'oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous
+et que vous aviez laissée chez madame.
+
+En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra
+vivement la main et disparut.
+
+--Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne
+l'espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée?
+
+--Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons.
+
+En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent
+dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d'un madras et vêtue
+d'une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au
+chevalier un manteau qu'elle avait déposé sur un fauteuil.
+
+--Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en
+lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les
+esclaves sont prêts.
+
+Ce disant, Angèle sortit.
+
+L'épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que
+curieuse par sa forme; la garde était d'or massif; sur la coquille, on
+voyait émaillées les armes royales d'Angleterre; la poignée représentait
+un lion debout, et sa tête, surmontée d'une couronne royale, servait de
+pommeau; le baudrier d'une grande richesse, quoique terni par un
+fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu
+desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.
+
+Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:
+
+--Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous
+réitère ma parole de n'en faire aucun usage contre vous.
+
+Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il
+répondit:
+
+--Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce;
+j'avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon
+gré, monseigneur.
+
+--Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en
+fine mouche... Elle me décore ainsi d'une partie de la défroque du
+milord-duc mystérieux pour augmenter encore l'erreur de cet ours
+flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il
+est vrai, que j'ai eu le cou coupé; c'est déjà quelque chose, mais ça ne
+suffit pas pour constater mon _identité_, comme disent les gens de
+loi... Enfin, ceci durera ce qu'il plaira à Dieu; une fois que j'aurai
+tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté;
+c'est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon
+déguisement sera sans doute complet.
+
+Ce vêtement d'une coupe particulière était bleu, avec une sorte de
+camail en drap rouge galonné d'or; on voyait qu'il avait dû longtemps
+servir.
+
+Le colonel dit au chevalier:
+
+--Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water,
+monseigneur!
+
+--Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la
+disposition dans laquelle je me trouve...
+
+--Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau
+des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres
+à cette fatale journée.
+
+--C'est ce que je vous disais... selon que j'ai froid ou chaud, je porte
+ce manteau; mais c'est toujours pour moi une manière de commémoration...
+de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites,
+si vaillamment combattu sous mes ordres.
+
+Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue
+lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur
+la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu'il avait
+plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un
+peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II
+d'Angleterre.
+
+Rutler lui dit:
+
+--Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l'arracher à des pensées
+qu'il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette
+boîte; mais les moments sont précieux.
+
+Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac:
+
+--Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer.
+
+--Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains
+de la jeune femme, qui lui dit tout bas:
+
+--Après mon mari, c'est vous que j'aime le plus au monde; car vous
+l'avez sauvé...
+
+Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le
+chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre
+noirs dont l'un portait un fanal pour éclairer la route.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que l'aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le
+Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l'appartement le plus
+secret de la maison de la Barbe-Bleue.
+
+C'était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux
+boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d'un lit de repos,
+était un très beau portrait du roi Charles II d'Angleterre; plus loin,
+une miniature représentant une femme d'une beauté ravissante.
+
+Dans un cadre d'ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement
+dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de
+deviner qu'on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le
+cadre était supporté sur une sorte de cartouche d'argent ciselé
+représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait
+cette date: 15 JUILLET 1685.
+
+Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l'âge,
+grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient
+singulièrement la stature et la taille du capitaine l'Ouragan, du
+boucanier Arrache-l'Ame ou du Caraïbe Youmaalë.
+
+En colorant les beaux traits de l'homme dont nous parlons de la teinte
+cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi
+sous l'épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois
+individus dans ce même personnage.
+
+Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère,
+que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient
+été successivement portés par le même homme, qui n'était autre que le
+fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, _exécuté_ à
+Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.
+
+Tous les historiens s'accordent à dire que ce prince était très brave,
+très affable, d'un caractère très généreux, et d'une figure noble et
+belle. «Telle fut la fin d'un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth)
+que ses grandes qualités auraient pu rendre l'ornement de la cour, et
+qui eût été capable de bien servir sa patrie.
+
+«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d'une
+nombreuse faction et les amorces de l'affection populaire l'avaient
+engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L'amour du peuple le
+suivit dans toutes les variétés de sa fortune; _après son exécution
+même, ses partisans conservèrent l'espérance de le revoir un jour à leur
+tête_.»
+
+Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des
+partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son
+exécution.
+
+Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait
+ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs
+orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui.
+
+Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime
+volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à
+Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince
+comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé
+et le menton saillant.
+
+Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des
+Provinces-Unies à la suite de Guillaume d'Orange, aurait donc pu tomber
+dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac
+certains objets précieux connus que l'on savait avoir appartenu au fils
+de Charles II.
+
+Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille
+mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr,
+intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement
+presque jusqu'à l'assassinat; le choix de Guillaume d'Orange se trouvant
+très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement
+impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et
+qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener
+cette périlleuse et cruelle entreprise.
+
+Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux
+anglais.
+
+Tout à coup, la porte de sa chambre s'ouvrit, et Angèle se précipita à
+son cou en s'écriant:
+
+--Sauvé! sauvé!
+
+Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les
+mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d'une voix
+entrecoupée:
+
+--Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n'y a plus de danger
+pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril
+est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j'en tremble
+encore...
+
+Effrayé de l'exaltation d'Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse
+inquiète:
+
+--Qu'as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre,
+Angèle s'écria:
+
+--Maintenant, ce n'est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi
+Guillaume d'Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter
+cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l'ordre à un de nos
+nègres pêcheurs d'aller dire au capitaine Ralph de tenir le _Caméléon_
+tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l'anse aux Caïmans... en
+deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+LA TRAHISON.
+
+
+Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu'il entendait, il
+regardait sa femme avec angoisse.
+
+--Que dis-tu? s'écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j'habite
+cette île?
+
+--Il le sait... Un de ses émissaires s'était introduit ici... cette
+nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n'y a plus aucun danger,
+s'écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.
+
+--Mais, cet homme? cet homme?...
+
+--Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans
+cela?... Non... tu n'as plus rien à redouter... quant à présent du
+moins. Mais sais-tu qui m'a aidé à conjurer ce menaçant orage?
+
+--Non... de grâce explique-moi...
+
+--C'est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.
+
+--Croustillac?
+
+--Oui, sa présence d'esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril
+est éloigné.
+
+--En vérité, Angèle, je crois rêver.
+
+--Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m'as eu quittée pour
+lire ces papiers venus d'Europe, je suis descendue avec le chevalier
+dans le jardin... J'avais un pressentiment de notre danger, j'étais
+triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt
+possible... n'étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne
+pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main
+n'appartiendrait à personne, et qu'il devait quitter cette maison demain
+au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses
+récits naturellement exagérés sur ce qu'il avait vu ici, donnerait plus
+de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l'île,
+bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu'à présent, hélas! nous
+avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements
+qu'il avait été impossible de démêler le vrai du faux.
+
+--Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève.
+
+--Après avoir annoncé au chevalier qu'il ne pouvait plus rester ici, je
+lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son
+séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d'un air si
+péniblement humilié qu'il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre,
+et voulant, par cela même qu'il témoignait quelque délicatesse,
+l'obliger à accepter un présent, j'étais revenue chercher ici un
+médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le
+chevalier ne me refuserait pas. J'allais lui porter ce cadeau, lorsqu'en
+approchant de l'endroit où je l'avais laissé, au bout du parc, près du
+bassin... Ah! mon ami, j'en frémis encore.
+
+Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si
+elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.
+
+--Angèle, je t'en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine
+ce récit.
+
+--Eh bien! reprit-elle, lorsque je m'approchai du bassin, j'entendis
+parler; effrayée, j'écoutai.
+
+--C'était cet émissaire, sans doute?
+
+--Oui, mon ami.
+
+--Mais comment s'est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment
+a-t-il confié ses desseins au Gascon?
+
+--Il a pris le chevalier pour toi.
+
+--Il a pris le chevalier pour moi? s'écria Monmouth.
+
+--Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de
+taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait
+fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t'habillant comme le
+portrait dont tu m'avais parlé.
+
+--Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement,
+oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi.
+
+Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre
+d'ébène incrusté d'argent qui renfermait l'esquisse d'un portrait, le
+duc reprit:
+
+--Mais quelle a été l'issue de cette étrange rencontre? le chevalier
+qu'a-t-il dit? toi-même qu'as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans
+tes paroles qui me rassurent... j'irais moi-même...
+
+Angèle interrompit le duc:
+
+--Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s'il y
+avait quelque chose à craindre à cette heure?
+
+--Eh bien! je t'écoute.... mais tu conçois mon impatience...
+
+--Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots
+que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi
+dans l'erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison,
+craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur
+l'intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il
+s'approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu'il
+devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l'émissaire de
+Guillaume, croyant s'adresser à toi, appelait le chevalier _milord-duc_
+ou _monseigneur_, je l'ai appelé ainsi; j'ai fait ouvrir les portes, et,
+pour compléter l'illusion, j'ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à
+portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.
+
+--Ah! qu'as-tu fait, Angèle! s'écria le duc, l'épée de mon père, une
+boîte qui m'a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au
+plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à
+l'amitié!
+
+--Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s'écria
+Angèle, désolée de l'expression d'amertume et de chagrin qu'elle lisait
+sur les traits de Jacques.
+
+--Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec
+tendresse, je ne t'accuse pas; mais j'ai un tel respect pour ces saintes
+reliques, qu'il m'est cruel de les voir profaner par un mensonge, même
+pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs
+terribles qui se rattachent surtout à ce manteau... hélas! je ne t'ai
+pas tout dit.
+
+--Tu ne m'as pas tout dit? s'écria Angèle surprise. Quand tu es venu me
+chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort
+sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m'as-tu pas
+offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m'as-tu pas
+dit que tu m'aimais? que m'importe le reste. S'il ne s'était pas agi de
+ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta
+condition, de ta naissance? Je t'ai épousé proscrit, fuyant la haine
+acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté
+les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers.
+Maintenant... que peux-tu m'avoir caché? Si c'est quelque nouveau
+danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas,
+car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta
+vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative
+soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils
+vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans
+deux heures, le _Caméléon_ sera prêt à mettre à la voile...
+
+Profondément préoccupé, Monmouth n'entendait pas Angèle; il marchait à
+grands pas, se disant:
+
+--Il n'y a pas à en douter... on sait que j'existe... Mais comment
+Guillaume d'Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n'était plus connu
+que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait
+emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur
+de cette île, est mort?... Quand je songe que pour plus de sûreté...
+j'ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc
+pu me trahir? le père Griffon est incapable d'un tel sacrilége... car
+c'est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette
+révélation...
+
+Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:--Et
+de quel moyen s'est servi le chevalier pour découvrir les desseins de
+l'émissaire de Guillaume d'Orange?
+
+--Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s'en est pas caché; je l'ai
+entendu, il voulait t'enlever mort on vif et te conduire à la tour de
+Londres.
+
+--Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l'on craint que je ne
+me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes
+anciens partisans s'agitent... dit Monmouth en se parlant à
+lui-même.--Je reconnais là la politique de mon _ancien ami_ Guillaume
+d'Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées
+ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l'esprit de
+Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?...
+Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:--Dieu soit loué...
+mon enfant, l'orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier.
+Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu'il vient de montrer
+dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité;
+peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et
+de le persuader que l'émissaire lui-même avait été abusé par de faux
+renseignements. Qu'en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du
+chevalier sous d'autres traits que ceux d'Youmaalë, ou bien te
+chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme?
+Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d'y pourvoir sans blesser
+sa délicatesse.
+
+Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.
+
+Monmouth ne l'avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu
+à éloigner du Morne-au-Diable l'émissaire de Guillaume d'Orange, mais il
+ne savait pas qu'il l'eût accompagné comme prisonnier.
+
+--Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans
+doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le
+temps de fuir...
+
+--Le chevalier n'est donc plus ici? s'écria le duc.
+
+--Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet
+homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu'à l'anse aux Caïmans,
+où l'émissaire s'embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes
+avec le chevalier.
+
+Le duc semblait ne pas croire à ce qu'il entendait.
+
+--Parti prisonnier sous mon nom? s'écria-t-il. Mais cet émissaire, en
+reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par
+le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé
+pour moi!...
+
+--Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir
+aucun danger. Malgré mon désir d'éloigner de nous le péril dont nous
+étions menacés, jamais je n'aurais exposé cet homme généreux à une perte
+assurée...
+
+--Mais, malheureuse femme! s'écria le duc, tu ne sais pas de quelle
+terrible importance est le secret d'état que possède maintenant le
+chevalier...
+
+--Mon Dieu! que dis-tu?...
+
+--Ils sont capables de le tuer...
+
+--Ah! qu'ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s'écria la jeune femme
+en voyant le duc s'apprêter à sortir.
+
+--Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J'emmènerai
+quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d'avance.
+
+--Jacques... je t'en supplie... ne t'expose pas...
+
+--Comment! j'abandonnerais lâchement cet homme qui s'est dévoué pour
+moi, je le livrerais aux ressentiments de l'envoyé de Guillaume!...
+Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains
+sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu'un
+remords!... Va, je t'en prie, dire à Mirette d'ordonner à quelques
+esclaves de se tenir prêts à me suivre à l'instant... Grâce à la marée,
+le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je
+pourrai encore l'atteindre.
+
+--Mais cet envoyé est capable de tout! s'il te voit venir délivrer le
+chevalier, il devinera peut-être... et alors...
+
+--Ce n'est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va
+courir sur leurs traces... D'ailleurs, j'ai bravé, je crois, d'autres
+dangers que ceux-là.
+
+Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là
+se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.
+
+Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n'avait
+pas cru que les suites de l'erreur où le Gascon avait jeté Rutler
+pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son
+déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle
+entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de
+l'appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à
+tous les gens de la maison.
+
+Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette.
+
+La mulâtresse, d'un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon
+demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à
+lui apprendre.
+
+L'ordre fut donné d'introduire à l'instant le religieux dans le salon du
+rez-de-chaussée.
+
+Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre
+sous les traits du flibustier mulâtre.
+
+--Mon ami! s'écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le
+père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous
+révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui...
+
+--Le père Griffon! s'écria le duc.
+
+--Vous savez qu'il ne vient jamais ici que dans les circonstances les
+plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le.
+
+--Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut
+compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s'écria le duc.
+
+Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de
+fatigue, était dans le salon.
+
+--Dans un quart d'heure ils seront ici! s'écria le religieux.
+
+--Qui cela, mon père? demanda Monmouth.
+
+--Ce misérable Gascon! dit le père.
+
+--Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant
+un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons...
+il en est encore temps.
+
+--Fuir! et par où? il n'y a qu'un chemin pour venir au Morne-au-Diable
+et pour en sortir. Je vous dis qu'ils me suivent, répondit le père, mais
+du calme, rien n'est encore désespéré.
+
+--Expliquez-vous, mon père, qu'y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit
+Angèle.
+
+--Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j'aime
+mieux croire à l'impossible que de douter un moment de votre sainte
+probité.
+
+--Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un
+mystère inexplicable... qui s'éclaircira un jour, croyez-moi; mais les
+moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du
+malheur qui vous menace. J'accours près de vous, donc je ne vous ai pas
+trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible
+que l'on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n'est pas tout, votre
+position est devenue presque inextricable.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m'être
+ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur...
+Maudit soit ce misérable hypocrite...
+
+--Mais, au contraire, s'écria Angèle, c'est le plus généreux des
+hommes... il s'est volontairement dévoué pour mon mari.
+
+--Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais
+savez-vous dans quel but odieux?
+
+--Oh! dites... dites, je meurs d'effroi, s'écria Angèle.
+
+--Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s'écoulent et le
+danger approche: ce matin, j'ai reçu au Macouba une lettre de maître
+Morin, du Fort-Royal, selon l'ordre qu'il a reçu de vous de me prévenir
+de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler
+extraordinaire; il m'a dépêché un exprès pour m'apprendre qu'une frégate
+française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé
+à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d'une longue
+conférence avec le gouverneur, s'est mis en route, à la tête d'une
+escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.
+
+--Un envoyé de France! s'écria Monmouth, qu'aurais-je à craindre
+maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France
+n'est-elle pas en guerre avec l'Angleterre?
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s'écria Angèle.
+
+--Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le
+père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son
+escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici.
+Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du
+morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu'il était envoyé du roi
+de France, qu'il venait remplir une mission d'état, et il me pria de
+vouloir bien lui servir de guide et d'introducteur, puisque je
+connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser
+sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu'il
+se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions
+très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque
+tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte
+crier:--Qui vive?--Envoyé du roi de France, répondit M. de
+Chemeraut.--Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint
+jusqu'à nous avec ces mots:--Je suis mort...
+
+--Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l'épée à la main, et en
+courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient
+d'éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un
+côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d'épouvante, tandis
+que nos deux matelots d'avant-garde terrassaient et contenaient à peine
+un homme robuste vêtu en marin.
+
+--Et le chevalier, s'écria Monmouth, était donc blessé?
+
+--Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut
+rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l'a sauvé. L'homme au
+costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles
+de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: _Envoyé du roi de
+France_... s'était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait
+alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable
+aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier.
+Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s'écriant:--Je
+suis mort, et il resta sans mouvement. C'est à cet instant que nous
+arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l'assassin du Gascon
+s'écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu'il
+croyait sa victime:
+
+--«Monsieur l'envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils
+sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en
+faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce
+cadavre, monsieur; c'est moi, Rutler, colonel au service du roi
+Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»--«Malheureux!»
+s'écria M. de Chemeraut. «Je m'en fais gloire de ce meurtre, reprit le
+colonel. Ainsi j'ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon
+maître! Grâce à moi, l'épée de Charles II, que Jacques de Monmouth
+portait à son côté, ne sera plus tirée contre l'Angleterre.»--«Colonel,
+vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut...
+
+--«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive
+le roi Guillaume et la vieille Angleterre!»
+
+--Mais le chevalier? s'écria le duc.
+
+--Lorsqu'il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger
+mouvement, poussa un soupir; et pendant qu'une partie de l'escorte
+garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s'apercevant que sa
+victime n'était pas morte, M. de Chemeraut s'empressa de secourir le
+Gascon, et lui dit:--«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je
+compris à l'instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le
+chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur
+pouvait vous servir, je me tus.--«Le coup a glissé sur le baudrier de
+l'épée de mon père,» dit le drôle d'une voix faible pendant qu'on le
+relevait.--«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut;
+je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est
+maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet
+de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus
+tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»--«Je vous écoute,
+monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans
+doute pour mieux jouer son personnage.--Puis, au bout de quelques
+moments d'entretien secret, le Gascon dit à voix haute:--«Puisqu'il en
+est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma
+femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable.
+Elle m'accompagnera... puisque telle est la destination qui m'est
+réservée.»
+
+--Le misérable! s'écria Angèle.
+
+Puis il ajouta, reprit le père Griffon:--«Je me sens étourdi de ma
+chute, je me reposerai un moment chez moi.»--«Qu'il soit fait ainsi que
+vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s'adressant
+à moi:--«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir
+madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour
+l'emmener; qu'elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons
+être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin
+même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de
+ce traître? il veut abuser du nom qu'il a pris pour vous ravir votre
+femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous êtes... ou de
+consentir au départ de madame la duchesse.
+
+--Plutôt mourir mille fois! s'écria Angèle.
+
+--Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais
+que sot et aventureux, et c'est un monstre d'hypocrisie.
+
+--Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez
+retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d'ouvrir
+au Gascon et à l'envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du
+reste.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LE VICE-ROI D'IRLANDE ET D'ÉCOSSE.
+
+
+Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père
+Griffon de l'infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce
+nouveau danger, nous rejoindrons l'aventurier qui, négligemment appuyé
+sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du
+Morne-au-Diable.
+
+Le colonel Rutler, furieux d'avoir échoué dans son entreprise, était
+conduit et gardé par deux soldats de l'escorte.
+
+M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le
+moindre doute sur l'identité du Gascon avec le personnage de Monmouth,
+l'action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur
+le colonel un ordre de la main de Guillaume d'Orange, au sujet de
+l'enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de
+Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu'un envoyé du roi Guillaume
+reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu'il allait payer
+de sa vie sa tentative d'assassinat contre ce prétendu prince?
+
+En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac
+sentit la nécessité de s'observer davantage, pour compléter l'illusion
+qu'il voulait produire et pour arriver à ses fins.
+
+Il savait du moins le nom du personnage qu'il représentait, et à quelle
+nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d'une
+excessive utilité pour l'aventurier, car il ignorait absolument
+l'histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l'homme dont il
+jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation
+gasconne et il lui donna une manière d'accent britannique qui rendait
+son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de
+soupçonner qu'il causait avec un Français.
+
+Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se
+renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n'en fut guère
+étonné, il connaissait le peu d'expansion du caractère anglais.
+
+Quelques mots de l'entretien de ces deux personnages qui cheminaient en
+tête de l'escorte donneront une idée de la nouvelle et assez
+embarrassante situation du chevalier.
+
+--Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de
+Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m'a chargé
+sous les yeux de Votre Altesse.
+
+--_Altesse_? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus
+que l'autre... outre l'inconvénient de son éternel poignard, il
+m'appelait seulement _Monseigneur_ ou ma _Grâce_, tandis que celui-ci
+m'appelle _Altesse_... Il y a progrès... j'avance... je frise le
+trône...
+
+M. de Chemeraut continua:
+
+--J'aurai aussi l'honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre
+de lettres d'Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n'a été
+plus favorable pour une insurrection.
+
+--Je le savais, dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui
+avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s'agitent...
+s'agitent même énormément...
+
+--Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires
+d'Europe.
+
+--Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais...
+
+--Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de
+vous, monseigneur, de vous assurer de l'éclatante position qui vous est
+due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif.
+
+--Et comment cela, monsieur?
+
+--En vous mettant à la tête des partisans de votre royal oncle, Jacques
+Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés,
+monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son
+digne neveu.
+
+--Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille.
+Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par
+s'arranger...
+
+--Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de
+confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de
+son jeune fils[3].
+
+--Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des
+choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas
+ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de
+son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent...
+
+--Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l'opportunité
+de cette tentative, lorsqu'elle aura entendu à cet égard bon nombre de
+ses anciens compagnons d'armes, de ses partisans les plus exaltés.
+
+--Le fait est qu'ils seront à même mieux que personne de me donner...
+des renseignements certains... Mais, hélas!... avant que je puisse les
+revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se
+passera malheureusement beaucoup de temps...
+
+--Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise...
+
+--_Une surprise?_
+
+--Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle
+admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés,
+ont demandé au roi la faveur de m'accompagner.
+
+--De vous accompagner? s'écria le chevalier.--Et où sont-ils donc,
+monsieur?
+
+--Ils sont ici... à bord de ma frégate qui m'a amené, monseigneur.
+
+--A bord de votre frégate! reprit Croustillac avec une expression de
+surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très favorable aux
+souvenirs affectueux du chevalier.
+
+--Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre
+joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d'armes.
+
+--En effet... vous n'avez pas idée de l'impatience avec laquelle
+j'attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac.
+
+--Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils
+vous apportent le vœu de tous vos amis d'Angleterre. Et ils vont vous
+mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux
+vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay?...
+
+--Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d'un
+air dégagé.
+
+--Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes
+blessures, qu'il peut à peine marcher; mais il a dit: «Il n'importe que
+je meure... si je meurs aux pieds de _notre duc_...» car c'est ainsi
+qu'ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement,
+monseigneur.
+
+--Ce pauvre Rothsay... toujours le même, dit Croustillac en passant la
+main sur ses yeux d'un air attendri. Ces chers amis...
+
+--Et lord Mortimer donc, monseigneur! était comme un fou... Sans les
+ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m'eût été
+impossible de l'empêcher de descendre à terre avec moi.
+
+--Mortimer... aussi... ce brave Mortimer...
+
+--Et lord Dudley, monseigneur.
+
+--Lord Dudley est aussi enragé que les autres... je le parie...
+
+--Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s'était vu
+obligé de lui refuser une embarcation...
+
+--C'est un vrai caniche pour la fidélité et pour l'amour de l'eau qu'un
+ami pareil, pensa Croustillac très désappointé.
+
+--Ah! monseigneur, et demain?...
+
+--Eh bien! quoi... demain?
+
+--Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur!
+
+--Oui, superbe... superbe...
+
+--Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et
+pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux! heureux les princes qui
+retrouvent de pareils amis dans l'adversité!
+
+--Oui, ce sera en effet une entrevue très touchante, dit tout haut
+Croustillac. Puis il ajouta tout bas:
+
+--Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voilà
+des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me
+reconnaître, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret
+d'état de M. de Chemeraut.
+
+--La présence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore
+un autre but... Votre Altesse ne doit pas l'ignorer.
+
+--Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d'excellentes idées, ces
+chers amis...
+
+--Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon
+maître et le roi votre oncle m'ont commandé de vous faire une ouverture
+que vous ne pouvez manquer d'accueillir.
+
+--Faites, monsieur... faites... tout ceci s'annonce à ravir.
+
+--Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la
+frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli
+d'armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur
+les côtes de Cornouailles; tout ce comté n'attend qu'un signal pour
+s'insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de
+ses partisans et donne aux populations de quoi s'armer... Le mouvement
+se répand jusqu'à Londres, l'usurpateur est chassé du trône, et vous
+rendez la couronne au roi votre oncle.
+
+--J'en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet
+magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant
+tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du
+salut des peuples de mon oncle...
+
+--Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse;
+mais il n'y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout
+est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec
+enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de
+Londres, que jamais il n'a voulu croire à votre exécution, monseigneur,
+quoiqu'il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous
+chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue
+comme le jour de sa délivrance!
+
+--Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j'aie été exécuté;
+mais il est plus raisonnable que l'autre, qui voulait me tuer au nom
+des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de
+vivre au nom de ces mêmes regrets. J'aime mieux cela.
+
+--En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de
+Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise
+se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection
+avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.
+
+--Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne
+sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je
+devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de
+brûlot, d'enfant perdu... Si je réussis, il m'appuiera; si je ne réussis
+pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c'est égal, ça me tente;
+mon ambition s'éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres
+amis forcenés... Sans ces bélîtres, j'aurais été curieux de voir
+Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant
+Guillaume d'Orange du trône d'Angleterre... et rendant généreusement ce
+même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m'y asseoir... hum...
+peut-être m'y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons,
+Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard...
+Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais
+décidément, depuis quelque temps, il m'arrive de singulières aventures,
+et la _Licorne_, qui m'a amené ici, pourrait bien être un bâtiment
+enchanté.
+
+Le chevalier reprit tout haut d'un air méditatif:
+
+--Ceci est une détermination très grave, au moins, monsieur; il y a
+certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup
+à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais
+il serait, je crois, d'une bonne politique de réfléchir... plus
+mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.
+
+--Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont
+pressantes, il faut se hâter d'agir; les vues secrètes du roi, mon
+maître, ont été trahies; Guillaume d'Orange avait donné au colonel
+Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous
+voir le chef d'une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper
+un coup rapide, décisif, tel qu'un brusque débarquement sur les côtes de
+Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au
+nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute
+puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous
+aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la
+Grande-Bretagne remonte sur son trône.
+
+--Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus...
+
+--Et il l'aura, monseigneur, il l'aura...
+
+--Oui, à moins qu'il n'ait le dessous... et alors, si je suis tué cette
+fois, ce sera sans rémission... Ce n'est pas par un vil égoïsme que je
+fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d'après les
+antécédents qu'on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort,
+mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis
+songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les
+horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir
+douloureux.
+
+--Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles
+passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des
+chances fatales, mais elle en a d'heureuses... Et puis quel avenir vous
+attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous
+prouveront que la vice-royauté d'Irlande et d'Écosse vous est destinée,
+sans nombrer d'autres faveurs que vous réservent et mon maître et
+Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu'il sera remonté sur le trône qu'il
+vous devra.
+
+--Peste! vice-roi d'Écosse et d'Irlande, se dit Croustillac, avec cela
+mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi...
+Ah! Croustillac, Croustillac, je te l'avais bien dit... ton étoile se
+lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours...
+tant que cela pourra durer.
+
+M. de Chemeraut, voyant l'hésitation du chevalier, employa un moyen
+décisif pour le forcer d'agir conformément aux vues des deux rois, et
+lui dit:
+
+--Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication...
+et, si pénible qu'elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon
+maître.
+
+--Parlez, monsieur...
+
+--Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de
+l'insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux!
+
+--On a brûlé mes vaisseaux!
+
+--Oui, monseigneur; c'est une métaphore...
+
+--Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m'a mis dans la
+nécessité d'agir selon ses vues?
+
+--Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper,
+monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les
+_conseils pressants_ du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez
+ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de
+fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il
+l'espérait..
+
+--Eh bien! monsieur, dit l'aventurier, devenu très soucieux en pensant
+qu'il allait connaître, comme on dit, _le revers de la médaille_.
+
+--Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d'imminentes raisons
+d'état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s'assurer de votre
+personne... Voilà pourquoi je m'étais fait suivre d'une escorte...
+
+--Monsieur... de la violence!!!...
+
+--Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis
+sûr d'avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité
+de les exécuter...
+
+Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua:
+
+--Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre
+exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on
+vous couvrirait le visage d'un masque que vous ne quitteriez jamais.
+Enfin, d'après l'ordre de Sa Majesté, j'aurais l'honneur de conduire
+directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez
+éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos
+partisans qui étaient venus ici dans l'espoir de vous revoir bientôt à
+leur tête.
+
+Après être resté longtemps dans l'attitude d'un homme qui médite
+profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées
+contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de
+Chemeraut d'un air majestueux:
+
+--Toute réflexion faite, monsieur, j'accepterai la vice-royauté
+d'Irlande et d'Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce
+soit la crainte d'une prison perpétuelle qui me force d'agir ainsi. Non,
+monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre
+que je serais coupable de ne pas me rendre aux vœux des peuples
+opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l'épée pour leur
+défense, ajouta l'aventurier d'un ton héroïque.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, vive le
+roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi
+d'Écosse et d'Irlande!
+
+--J'en accepte l'augure, répondit gravement le chevalier.
+
+Et il ajouta tout bas:--Diable d'homme! avec son air doucereux! je ne
+sais si je n'aimais pas mieux l'autre, malgré son éternel poignard... Ça
+se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de
+Londres, ça n'était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et
+devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme
+des grues à m'attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera
+découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de
+maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que
+va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m'arriver?
+d'être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir...
+Pendu... c'est un zeste... un clin d'œil... un bâillement... Allons,
+allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te
+moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t'amusant des étranges
+aventures que le diable t'envoie... C'est égal... maudits soient mes
+partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s'il n'y aurait pas
+moyen de les envoyer... m'aimer ailleurs.
+
+--Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans
+sont-ils nombreux?
+
+--Monseigneur, ils sont onze.
+
+--Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur
+aise...
+
+--Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des
+camps; d'ailleurs le but qu'ils se proposent est si important, si
+glorieux, qu'ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre
+Altesse leur fera bientôt oublier...
+
+--C'est égal, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les caser ailleurs...
+de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux,
+tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et
+puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et
+bons amis qu'au moment de débarquer en Angleterre.
+
+--C'est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous
+serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.
+
+--Il est désespérant d'inspirer de pareils dévouements, se dit
+Croustillac.--Alors, n'y pensons plus, dit-il tout haut, je serais
+désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais quel logement nous
+destinez-vous, à moi et à ma femme?
+
+--Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse
+daignera être indulgente en songeant à l'impérieuse nécessité des
+circonstances. D'ailleurs, l'attachement bien connu de Votre Altesse
+pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant,
+vous fera, j'en suis sûr, monseigneur, excuser l'exiguïté de
+l'appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.
+
+L'aventurier ne put s'empêcher de sourire à son tour, et il reprit:
+
+--Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur.
+
+--Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse?
+
+--Plus que jamais, monsieur; quand j'étais prisonnier du colonel Rutler,
+quand j'étais destiné à périr peut-être, j'avais dû laisser ignorer mes
+périls à ma femme, et l'abandonner sans la prévenir du sort qui
+m'attendait.
+
+--Ainsi madame la duchesse ignorait?...
+
+--Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le
+colonel Rutler pendant qu'elle reposait, je lui avais fait dire en
+quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu'un jour ou
+deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus
+des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur:
+gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour
+l'emmener avec moi, je devance son plus cher désir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+LA SURPRISE.
+
+
+Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en
+silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.
+
+Bientôt l'escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.
+
+De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de
+clôture de l'habitation de la Barbe-Bleue.
+
+En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au
+chevalier:
+
+--Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et
+dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait
+répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas
+encourager beaucoup les visiteurs.
+
+--Vous voulez sans doute parler, monsieur, d'un boucanier, d'un
+flibustier et d'un Caraïbe?...
+
+--Oui, monseigneur, on dit qu'ils vous sont dévoués à la vie et à la
+mort.
+
+--En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés.
+
+--Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore à quel titre
+ces trois misérables sont dans l'intimité de la duchesse, ni surtout
+comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que
+de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa
+femme... la tutoyassent... l'embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec
+son air sérieux comme un âne qu'on étrille, était celui qui avait
+particulièrement le don de m'agacer les nerfs... Encore une fois,
+comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela
+déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à
+moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous
+êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c'est surtout la
+jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un
+mystère que je découvrirai peut-être tout à l'heure... En attendant,
+tâchons d'apprendre comment l'on a su que le prince était caché au
+Morne-au-Diable.
+
+--Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j'ai une question très
+importante à vous faire.
+
+--Monseigneur, je vous écoute...
+
+--Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre,
+toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j'étais
+caché à la Martinique.
+
+Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit:
+
+--En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je
+ne trahis en rien un secret d'état... ni le roi, ni ses ministres ne
+m'ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c'est par une
+circonstance qu'il serait trop long de vous raconter ici que j'ai
+découvert ce qu'on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis
+néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.
+
+--Vous pouvez en être sûr, monsieur.
+
+--D'abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de
+la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en
+Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de
+Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l'armée du
+stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l'armée de
+M. le maréchal de Luxembourg.
+
+--Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement
+Croustillac. Poursuivez.
+
+--Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de
+Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette
+colonie, et ayant cru de son devoir de s'enquérir de l'existence
+mystérieuse d'une jeune veuve, surnommée la _Barbe-Bleue_, se rendit au
+Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié...
+
+--C'est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit
+Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.
+
+--Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol,
+reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de
+vous garder le secret...
+
+--Il le jura, monsieur... et si quelque chose m'étonne de la part d'un
+si galant homme... c'est qu'il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le
+Gascon.
+
+--Ne vous hâtez pas d'accuser M. de Crussol, monseigneur...
+
+--Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...
+
+--Vous savez, monseigneur, qu'il y avait peu d'hommes plus sincèrement
+religieux que M. de Crussol?...
+
+--Sa piété était proverbiale, monsieur... C'est ce qui fait que je
+m'étonne de son manque de parole...
+
+--Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de
+conscience de n'avoir pas donné connaissance au roi son maître d'un
+secret d'état de cette importance... il confessa toute la vérité au
+révérend père Griffon.
+
+--Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne
+voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il
+écoutait M. de Chemeraut.
+
+--Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire.
+J'arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre
+Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant,
+autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait
+entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une
+nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M.
+de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu'on
+attendait d'un jour à l'autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous
+sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la
+Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a
+cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que
+des scrupules de conscience l'ayant obligé de tout avouer au père
+Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir
+forfait à la parole qu'il vous avait donnée.
+
+--S'il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté
+jusqu'à la fin de sa vie, ce que je l'ai toujours connu... un religieux,
+un loyal gentilhomme, dit Croustillac d'un ton pénétré, mais faudrait-il
+donc maintenant accuser le père Griffon d'une indiscrétion sacrilége?...
+Cela serait cruel. Je m'y résoudrais avec peine, monsieur...
+
+Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l'aventurier:
+
+--Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l'aiguillette empoisonnée?
+
+Le Gascon regarda l'envoyé d'un air surpris:
+
+--Est-ce une plaisanterie, monsieur?
+
+--Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en
+s'inclinant...
+
+--Alors, monsieur... quel rapport?
+
+--Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à
+l'aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la
+fortune du secret d'état dont il s'agit.
+
+--Voyons cette figure, monsieur...
+
+--Eh bien, monseigneur, ce jeu de l'_aiguillette empoisonnée_ consiste
+en ceci... Un cercle d'hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend
+une des aiguillettes de son pourpoint, et il s'agit de la glisser dans
+la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui
+se trouve en possession de l'_aiguillette_ est condamnée à une
+pénitence.
+
+--Très bien, monsieur, dit le Gascon, l'habileté du jeu se réduit à se
+débarrasser le plus lestement possible de l'aiguillette, en la passant
+adroitement à une autre.
+
+--Vous y voilà, monseigneur...
+
+--Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d'état qui me
+concerne... et... ce jeu-là.
+
+--Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses
+et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions
+font le même effet que l'_aiguillette_ dans le jeu de ce nom... lesdites
+consciences ne songeant qu'à se débarrasser du secret dans une
+conscience voisine... afin de se mettre à l'abri de toute
+responsabilité...
+
+--Très bien, monsieur... je commence à saisir l'analogie... il se
+pourrait qu'on eût joué à l'_aiguillette empoisonnée_ avec la confession
+de ce malheureux chevalier de Crussol...
+
+--C'est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se
+voyant dépositaire d'un secret d'état si important, s'est trouvé dans un
+mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers
+son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau
+de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant
+mettre sa conscience en repos, il résolut d'aller en France, de tout
+confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de
+toute responsabilité...
+
+--Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais
+pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre
+toujours votre comparaison, que quelqu'un ait triché...
+
+--Je puis affirmer à Votre Altesse qu'il y a quelques mois, le père
+Griffon, ainsi qu'il l'avait résolu, est arrivé en France et a tout
+confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui
+toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui
+recommandant le plus grand secret.
+
+--Et à qui diable le général de l'ordre a-t-il passé l'aiguillette? dit
+le Gascon, que ce récit amusait beaucoup.
+
+--Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le
+général de l'ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition
+effrénée; que peu d'hommes possèdent à un plus haut degré le génie de
+l'intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère...
+Une fois maître de l'importante confession que le père Griffon avait dû
+lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa
+conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son
+élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi
+Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l'état
+des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la
+position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le
+cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n'auriez pas eu
+beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des
+Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d'un mouvement contre le prince
+d'Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu,
+votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement
+dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre
+mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des
+Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don
+Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence
+révélée, monseigneur...
+
+--Mais c'est un abominable homme que ce don Sanche! s'écria Croustillac.
+
+--Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal;
+et, comme premier moteur de l'entreprise, il sera prince de l'Église, si
+le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d'Angleterre. Il est
+inutile de vous dire, monseigneur, qu'une fois le père Briars maître du
+secret, il s'en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste
+des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.
+
+--Tout s'éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m'étonne plus
+de l'inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au
+Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me
+prenait sans doute pour un espion; je m'explique aussi maintenant les
+questions dont il m'accablait pendant la traversée, et qui me semblaient
+si saugrenues.
+
+M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l'étonnement où
+le plongeait cette révélation lui dit:
+
+--Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur.
+Sans aucun doute, les préparatifs de l'entreprise n'auront pas été si
+secrets que Guillaume d'Orange n'en ait été instruit par ses espions,
+qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu'au sein de la
+petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent
+entièrement sur Votre Altesse, l'usurpateur a donné au colonel Rutler la
+mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu'en
+tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa
+confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut
+être indulgent, car c'est à cette révélation que vous devrez un jour la
+gloire d'avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d'Angleterre.
+
+Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l'aventurier, il
+regrettait alors de l'avoir provoquée; s'il était découvert, on lui
+ferait sans doute payer cher le secret d'état qu'il avait
+involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses
+pas, il devait s'engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il
+marchait.
+
+L'escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de
+l'habitation du Morne-au-Diable.
+
+Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et
+que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et
+Croustillac.
+
+Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument:
+
+--Holà! les esclaves!
+
+Après quelques moments d'attente, on descendit l'échelle. L'aventurier
+et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la
+porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte
+par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d'ordonner aux six
+soldats de rester en dehors de la voûte.
+
+Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu'elle avait à faire, à dire,
+et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et
+s'écria:
+
+--Ah! monseigneur!
+
+--Tu ne m'attendais pas?... Et le père Griffon?...
+
+--Comment, monseigneur, c'est vous?
+
+--Certainement, c'est moi; mais le père Griffon où est-il?
+
+--En apprenant tout à l'heure que vous étiez parti pour quelques jours,
+madame m'avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne.
+
+--Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N'a-t-il donc
+pas vu ta maîtresse?
+
+--Mon, monseigneur; madame m'avait dit de ne laisser entrer personne;
+alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments
+extérieurs.
+
+--Ainsi, ta maîtresse ne s'attend pas du tout à mon retour?
+
+--Non, monseigneur, mais...
+
+--C'est bon, laisse-nous.
+
+--Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de...
+
+--Non, c'est inutile; j'y vais, moi, dit le Gascon en passant devant
+Mirette et en se dirigeant vers le salon.
+
+--Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la
+duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi
+ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père
+Griffon n'a pu parvenir jusqu'à madame votre femme.
+
+--Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie! elle devient d'une
+sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis
+plus là, il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce
+bon religieux; ma plus légère absence lui cause une douleur, un
+chagrin, une désolation, des larmes... qui, quelquefois m'inquiètent...
+C'est tout simple... depuis que j'étais condamné à cette retraite
+absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence
+d'aujourd'hui, de si peu de durée qu'elle la croie... lui est
+horriblement pénible... pauvre chère âme!...
+
+--Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse
+me permet de lui donner un avis, je l'engagerai à supplier madame la
+duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car,
+monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à
+une extrême célérité dans l'action...
+
+--Mon désir est aussi d'emmener ma femme le plus promptement possible.
+
+--Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques
+dérangements à madame la duchesse.
+
+--Elle n'y pensera pas, monsieur... il s'agit de me suivre... répondit
+Croustillac d'un air triomphant.
+
+M. de Chemeraut et l'aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui
+précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-Bleue.
+
+Nous l'avons dit, cette pièce n'était séparée de ce salon que par des
+portières; d'épais tapis de Turquie recouvraient les planchers.
+
+M. de Chemeraut et Croustillac s'approchaient donc sans bruit,
+lorsqu'ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés.
+
+Le chevalier reconnut la voix d'Angèle, il saisit vivement la main de
+M. de Chemeraut, et lui dit à voix basse:
+
+--C'est ma femme!... Écoutons...
+
+--Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur le
+supposait...
+
+--Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots, voyez-vous, qui, dans leur
+explosion, ont quelque chose d'un éclat de rire convulsif.... Ne bougez
+pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur, ajouta le
+Gascon, en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder
+le plus profond silence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+L'ENTRETIEN.
+
+
+Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu'en entendant
+Mirette l'appeler monseigneur, il s'était persuadé avec raison que la
+Barbe-Bleue était sur ses gardes, que Monmouth était bien caché; et,
+quoi qu'en eût dit la mulâtresse, Croustillac était convaincu, encore
+avec raison, que le père Griffon avait appris à Angèle que son
+soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave
+pour que le révérend, au fait de tous les mystères du Morne-au-Diable,
+n'eût pas insisté pour prévenir la Barbe-Bleue du nouveau péril qui la
+menaçait.
+
+Si Mirette avait affirmé que le père Griffon n'avait pas vu la
+Barbe-Bleue, c'est qu'il entrait dans les vues de celle-ci que le
+religieux ne parût pas avoir communiqué avec les habitants du
+Morne-au-Diable.
+
+Nous expliquerons tout à l'heure ce qui doit sembler très contradictoire
+dans la conduite de Croustillac, et nous répondrons à cette question:
+«S'il voulait abuser du nom qu'il avait pris pour enlever la
+Barbe-Bleue, pourquoi l'avait-il fait avertir de son dessein par le père
+Griffon?»
+
+Croustillac, ayant donc recommandé à M. de Chemeraut de rester muet,
+s'avança sur la pointe du pied, tout auprès de la portière entr'ouverte,
+et regarda ce qui se passait dans le salon, car les éclats de rire
+venaient encore de se faire entendre.
+
+A peine eut-il jeté les yeux dans l'appartement, qu'il se retourna
+vivement du côté de M. de Chemeraut, et, la figure décomposée, il lui
+dit d'un air indigné:
+
+--Voyez et écoutez, monsieur! voici à quoi servent les surprises?
+J'avais un pressentiment en envoyant ici le père Griffon!... Par
+l'enfer! les maris prudents devraient toujours se faire précéder par une
+escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour...
+
+Malgré l'ironie de ces paroles, les traits de Croustillac étaient
+bouleversés, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur,
+de colère et de haine.
+
+Après avoir jeté un rapide coup d'œil dans le salon, M. de Chemeraut,
+malgré son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques moments
+complétement interdit.
+
+Qu'on juge du spectacle qui causait la confusion de M. de Chemeraut, et
+la rage, non pas feinte, mais sincère, mais cruelle, du Gascon qui, nous
+l'avons dit, aimait passionnément la Barbe-Bleue, se dévouait
+généreusement pour elle, et n'était pas encore au fait des déguisements
+du prince.
+
+Monmouth, sous les traits du capitaine l'Ouragan, le flibustier mulâtre,
+était négligemment étendu sur un canapé; il fumait une longue pipe de
+caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret doré.
+
+Angèle, agenouillée auprès de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe
+du flibustier avec une longue épingle d'or.
+
+--Bon, ça va, ça va maintenant, dit Monmouth, que nous appellerons
+l'Ouragan pendant cette scène. Ma pipe est allumée; maintenant, à
+boire...
+
+Angèle prit sur une table une large coupe de verre de Bohême et une
+carafe de cristal, s'approcha du divan, et pendant que le flibustier
+aspirait vivement quelques bouffées de tabac, la duchesse lui versa avec
+une grâce charmante plein un verre de vin de muscatelle.
+
+L'Ouragan le vida d'un trait, après quoi il embrassa cavalièrement
+Angèle en lui disant:--Le vin est bon, la femme jolie, au diable le
+mari!
+
+En entendant ces mots trop significatifs, M. de Chemeraut voulut se
+retirer.
+
+Croustillac le retint, et lui dit à voix basse:
+
+--Restez, monsieur, restez; je veux les confondre, les surprendre, les
+misérables!
+
+La figure de Croustillac s'assombrissait de plus en plus. L'alerte qu'il
+avait donnée au Morne-au-Diable en priant le père Griffon d'aller
+avertir la Barbe-Bleue qu'il se préparait à venir la chercher, cachait
+un dessein très louable, très généreux, que nous expliquerons tout à
+l'heure.
+
+La vue du flibustier, en exaltant la jalousie de l'aventurier jusqu'à la
+rage, changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas
+compte de l'audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se
+refuser à l'évidence des privautés du mulâtre qu'il n'avait pas encore
+vues; il se souvenait des familiarités non moins choquantes du Caraïbe
+et du boucanier. Il se persuada qu'il était dupe d'une créature
+affreusement dépravée; il crut que Monmouth, son mari, n'existait plus
+ou n'habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angèle avait secondé
+son stratagème (à lui Croustillac), ç'avait été pour se débarrasser d'un
+témoin importun.
+
+Furieux d'être pris pour jouet, douloureusement blessé dans un amour
+vrai, Croustillac résolut de se venger sans pitié, et d'abuser cette
+fois véritablement du nom et de la situation qu'il avait pris par un
+motif si honorable. Il dit à M. de Chemeraut, d'une voix sourde, émue,
+avec une expression de colère concentrée, qui rentrait admirablement
+bien dans l'esprit de son rôle:
+
+--Pas un mot, monsieur, je veux tout entendre parce que je veux tout
+punir sans miséricorde.
+
+--Mais, monseigneur...
+
+Un geste impérieux de Croustillac ferma la bouche à M. de Chemeraut;
+tous deux prêtèrent une oreille attentive à la conversation d'Angèle et
+du flibustier qui, nous devons le dire, savaient parfaitement être
+écoutés.
+
+--Enfin, ma belle infante, disait l'Ouragan, te voilà libre au moins
+pour quelque temps.
+
+--Si ce n'est pour toujours, répondit la Barbe-Bleue en souriant.
+
+--Pour toujours? que veux-tu dire, mauvais petit démon? dit le
+flibustier.
+
+Angèle vint s'asseoir auprès du mulâtre; en causant, elle lui passa une
+main dans les cheveux avec une câlinerie coquette qui fit bondir le
+malheureux Croustillac.
+
+--Monseigneur... un mot, et mes gens vous débarrasseront de ce
+sacripant, dit tout bas M. de Chemeraut, qui avait pitié du Gascon.
+
+--Je saurai bien me venger moi-même, dit sourdement l'aventurier, qui ne
+put voir se prolonger cette scène, et s'adressant à M. de Chemeraut:
+
+--Monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misérables.
+
+--Mais, monseigneur, cet homme a l'air robuste et déterminé...
+
+--Soyez tranquille, monsieur, j'en aurai bon compte.
+
+--Si vous m'en croyez, monseigneur... nous partirons à l'instant, vous
+abandonnerez à ses remords une femme assez malheureuse pour oublier
+ainsi ses devoirs.
+
+--L'abandonner?... Non, pardieu, monsieur. De gré ou de force elle me
+suivra... ce sera ma vengeance.
+
+--Que Votre Altesse me permette une observation... Après un
+événement... si scandaleux, la vue de madame la duchesse ne peut vous
+être qu'à tout jamais odieuse... monseigneur. Partons, partons; oubliez
+une coupable épouse... la gloire vous consolera.
+
+--Monsieur, dit impatiemment le Gascon, je désire parler à ma femme.
+
+--Mais, monseigneur, ce misérable...
+
+--Encore une fois, monsieur, suis-je un homme sans courage et sans
+force, pour qu'un pareil drôle m'intimide? Je veux rester seul avec
+eux... Certains débats domestiques doivent être murés. Veuillez
+m'attendre dans la pièce voisine; avant un quart d'heure je suis à vous.
+
+Croustillac prononça ces mots d'un accent si impérieux, sa physionomie
+était tellement désolée, que M. de Chemeraut s'inclina sans oser
+insister davantage.
+
+Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte,
+qu'il referma aussitôt sur lui.
+
+Traversant le salon à grands pas, l'aventurier entra brusquement dans la
+pièce où se tenaient le mulâtre et la Barbe-Bleue.
+
+--Madame, s'écria le Gascon, la figure contractée par une douloureuse
+indignation, votre conduite est abominable!
+
+Le mulâtre, qui était couché sur le canapé, se releva brusquement, il
+allait répondre... Angèle, d'un coup d'œil, le supplia de n'en rien
+faire.
+
+Autant Monmouth avait voulu généreusement s'opposer au sacrifice du
+chevalier lorsqu'il croyait ce sacrifice désintéressé, autant il était
+résolu à ne pas se faire connaître alors qu'il croyait l'aventurier
+capable d'une indigne trahison.
+
+--Monsieur, dit froidement Angèle au Gascon, l'envoyé de France peut
+encore nous entendre. Passons dans une autre pièce.
+
+Elle ouvrit la porte de l'appartement particulier de Monmouth, et y
+entra, suivi du flibustier et de Croustillac.
+
+La porte fermée, l'aventurier s'écria:
+
+--Je vous répète, madame, que vous avez indignement abusé de ma
+délicatesse!
+
+--J'ai à vous demander compte de votre déloyale conduite, monsieur, dit
+fièrement Angèle. Mais expliquez-vous d'abord.
+
+Pendant cette scène, Monmouth, gravement préoccupé, se promenait, les
+bras croisés dans la chambre, les yeux fixés sur le parquet.
+
+--Vous voulez que je m'explique, madame; oh! ce ne sera pas long.
+D'abord, apprenez... qu'à tort... ou à raison... je vous aimais, madame!
+s'écria Croustillac avec une explosion de tendresse et de colère.
+
+--C'est-à-dire que vous vous étiez vanté à vos compagnons de voyage
+d'épouser la riche veuve du Morne-au-Diable, monsieur!
+
+--Soit, madame, à bord de la _Licorne_... mon langage a été impertinent,
+mes prétentions ont été absurdes, cupides... je vous l'accorde... Mais
+quand je parlais ainsi, mais quand je pensais ainsi, je ne vous avais
+pas vue.
+
+--Ma vue, monsieur, ne vous a pas donné des idées beaucoup plus
+honorables, dit sévèrement Angèle, toujours persuadée que Croustillac
+voulait cruellement abuser de la position où il se trouvait.
+
+--Écoutez-moi... madame, je vous aimais véritablement... C'est vous dire
+que j'étais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque,
+tout stupide qu'il vous parût... Oui... je vous aimais parce que mon
+cœur me disait que je faisait bien de vous aimer, parce que je me
+sentais meilleur en vous aimant... Vous pouviez railler cet amour...
+j'étais assez payé par le bonheur qu'il me donnait... Quand vous m'avez
+dit:--Monsieur, je me suis moquée de vous, je vous ai pris pour un
+jouet... vous êtes un pauvre diable, je vous ferai l'aumône... et vous
+serez trop content...
+
+--Monsieur...
+
+--Quand vous m'avez dit cela... ne croyez pas que j'aie été humilié,
+madame... non, cela m'a fait mal... bien mal, mais j'ai vite oublié
+cette injure... dès que j'ai vu que vous compreniez que tout pauvre que
+j'étais... je pouvais être sensible à autre chose qu'à l'argent... Alors
+vous m'avez dit quelques bonnes paroles, vous m'avez appelé votre ami,
+votre ami!... après ce mot-là... je me serais jeté dans le feu pour
+vous, et cela pour le seul plaisir de m'y jeter; car je n'avais plus
+rien à espérer de vous, moi... le bon temps de ma folie était passé...
+je voyais trop clair dans mon cœur pour ne pas reconnaître que
+j'étais une espèce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir
+rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma
+seule ambition... et celle-là n'offensait personne... eût été de me
+dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?...
+moi... vagabond! qui n'ai que ma vieille épée, mon vieux chapeau et mes
+bas roses... Eh bien! pourtant, par un hasard que j'ai d'abord béni, le
+soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu'on nomme votre mari;
+l'erreur du colonel peut vous être utile... Jugez de ma joie... Je puis
+sauver un homme que vous aimez passionnément... J'aurais préféré sauver
+autre chose... mais je n'avais pas le temps de choisir... Je risque
+tout, y compris l'éternel poignard du colonel. J'augmente par tous les
+moyens possibles sa double méprise. Vous venez à mon aide...
+c'est-à-dire que vous m'enfoncez dans le bourbier jusqu'au cou, au moyen
+de bagatelles dont vous me harnachez... C'est égal... j'y vais de tout
+cœur... je me trouve satisfait comme ça, et je quitte cette maison
+sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en
+perspective, sans compter l'éternel poignard du Flamand... Eh bien!
+malgré tout, je vous le répète, j'étais content... Je me disais: Je ne
+sais pas ce qui m'attend, corde ou cachot; mais je suis bien sûr que la
+Barbe-Bleue se dira: C'est heureux, mordioux, bien heureux pour nous au
+moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable, que lui
+sera-t-il arrivé?... Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne
+demandais pas même un regret... un souvenir seulement... un souvenir,
+dit le Gascon en s'attendrissant malgré lui.
+
+--Aussi, monsieur, dit Angèle, tant que je vous ai cru réellement
+généreux, ma reconnaissance ne vous a pas manqué.
+
+Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon. Il s'écria:
+
+--Votre reconnaissance, madame! mordioux, parlons-en... elle est belle!
+Mais je continue:--Nous sortons d'ici avec le Flamand... En descendant
+du morne, nous rencontrons l'envoyé de France; Rutler se croit trahi, il
+commence par m'allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce
+sont les profits du dévouement. Si la lame ne s'était pas brisée,
+j'étais tué. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... ça
+n'est probablement pas dans l'espérance d'être prochainement couronné de
+roses ou caressé par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise,
+on garrotte Rutler, je me trouve face à face avec l'envoyé de France...
+Je ne perds pas la tête, il s'agissait de vous et d'un malheureux
+proscrit que vous aimiez passionnément... J'aurais toujours mieux aimé
+qu'il se fût agi de M. votre père ou de M. votre oncle... Mais je
+continuais à n'avoir pas le choix... d'ailleurs la conscience d'être
+utile à deux jeunes gens intéressants faisait taire mon égoïsme... Plus
+ça se compliquait plus je mettais d'amour-propre à vous sauver... Il
+fallait redoubler d'aplomb, d'audace... ça m'allait... Les monstrueux
+mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m'absolvaient de tous
+ceux que j'avais faits dans de mauvaises intentions..... Le bon Dieu
+s'en mêla, il m'inspira les plus énormes bourdes qu'on puisse imaginer,
+elles furent avalées comme une manne céleste par l'envoyé de France; je
+jouai mon rôle de mon mieux; M. de Chemeraut me dit en deux mots le
+sujet de sa mission: une insurrection appuyée par le roi de France était
+prête à éclater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait à la
+tête du mouvement, le succès était certain.
+
+Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec
+Angèle.
+
+Le Gascon continua:
+
+--Quand je m'en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand
+et de son poignard, je n'avais pas soufflé mot... Je m'étais bien gardé
+de vouloir revenir ici; mais M. de Chemeraut me confiait une chose
+peut-être avantageuse pour le prince... je n'avais pas le droit de
+refuser pour lui... Je commençai donc par accepter en son nom toutes
+sortes de vice-royauté. Mais s'il voulait réellement prendre part à ce
+mouvement, comment le prévenir? M. de Chemeraut désirait mettre à la
+voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l'envoyé
+de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernière rencontre et me
+croyant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute être ici en
+sûreté? Une idée me vint; je dis à M. de Chemeraut:--«Les choses ont
+changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au
+Morne-au-Diable!» C'était le seul moyen d'avoir une entrevue avec vous,
+madame... et d'avertir le prince de ce qu'on lui proposait. S'il
+acceptait, je me _déprincipalisais_; s'il refusait, je refusais comme
+devant, et il était sauvé...
+
+--Comment, monsieur, s'écria Angèle, telle était votre généreuse
+intention? vous vouliez...
+
+--Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus
+généreux que je ne le suis, dit amèrement le Gascon. Je priai donc le
+père Griffon de venir vous avertir, madame, que je désirais vous
+emmener. M. de Chemeraut m'écoutait; je ne pouvais en dire davantage au
+religieux, mais cela suffisait. De deux choses l'une... ou vous me
+comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous
+les cas, vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car
+c'était mon idée fixe...
+
+--Ainsi, monsieur, s'écria Angèle en regardant Croustillac avec autant
+d'étonnement que de reconnaissance, votre intention n'était
+véritablement pas..... d'abuser de...
+
+Le Gascon l'interrompit brusquement. Non... madame, non; je n'avais
+alors aucune méchante intention quoique certaines particularités de
+votre existence me parussent très inexplicables... Je vous croyais
+sincèrement attachée à un prince malheureux, et à tout prix j'aurais
+sauvé le duc.
+
+--Ah! monsieur, combien je vous ai mal jugé! Vous êtes le plus généreux
+des hommes, s'écria Angèle.
+
+L'aventurier poussa un éclat de rire sardonique qui stupéfia la jeune
+femme; puis il continua d'un air sombre:
+
+--Dieu merci... mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que
+généreux veut dire stupide; que dévoué veut dire niais. Je profiterai de
+la leçon. Polyphème de Croustillac se venge rarement... mais quand il se
+venge, il se venge bien... surtout lorsque la vengeance est aussi
+charmante que celle qui l'attend.
+
+--Vous... venger, monsieur! dit Angèle, et de quoi?
+
+--De quoi, madame? Vous avez l'audace de me le demander, vous?
+
+--Mais, sans doute; que vous ai-je fait? pourquoi cette haine?
+
+L'aventurier frappa du pied avec tant de violence, que le mulâtre fit un
+pas vers lui; mais Croustillac concentra sa colère, et dit à Angèle
+d'une voix brève, avec une amère ironie:
+
+--Écoutez, madame, il me semble que, sans être possédé d'un orgueil
+infernal, je pouvais espérer un souvenir de votre part, lorsque pour
+vous je me jetais, de gaieté de cœur, au milieu des positions les
+plus dangereuses. Il me semble, madame, ajouta le Gascon en ne pouvant
+contenir son indignation, qui augmentait à mesure qu'il parlait, il me
+semble, madame, que ce n'était pas au moment même où, au risque de ma
+vie, je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si
+passionnément, dit-on, que ce n'était pas alors que vous deviez oublier
+toute pudeur...
+
+--Monsieur...
+
+--Oui, madame... oublier toute pudeur, toute honte, pour vous jeter dans
+les bras d'un misérable mulâtre... et pousser l'abjection jusqu'à lui
+allumer sa pipe... En vérité, j'étais bien brute! ajouta le Gascon avec
+une recrudescence de fureur... Par dévoûment pour madame, je risquais ma
+peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque
+outrageusement de son époux et de moi, fait ici d'abominables orgies
+avec un tas de bandits... Allons donc, mordioux... le fils de ma mère ne
+mériterait pas d'être né dans mon pays et d'avoir rôti le balai, comme
+on dit... dans la capitale de l'univers, s'il ne trouvait pas à son tour
+de quoi rire dans cette aventure... En un mot, madame, reprit-il
+durement, vous pouvez me supposer les plus méchantes intentions du
+monde... et vous ne serez jamais au dessous de la vérité... car je vous
+suis aussi hostile que je vous étais dévoué... Du reste, j'aime mieux
+cela... rien n'est plus gênant que les beaux sentiments... J'aurais à
+recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m'en
+garderais bien... Je préfère, mordioux! la façon dont je vous aime
+maintenant à celle de tantôt, ajouta Croustillac en jetant un regard
+étincelant sur Angèle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+RÉVÉLATION.
+
+
+Le pauvre Gascon, emporté par la colère et par la jalousie, se faisait
+beaucoup plus méchant qu'il ne l'était réellement; malheureusement la
+duchesse de Monmouth ne le connaissait pas assez pour deviner
+l'exagération de ces féroces apparences.
+
+Angèle crut l'aventurier capable de regretter sérieusement de s'être
+montré généreux; dans ce doute, elle hésita naturellement à calmer la
+jalousie du Gascon en lui dévoilant le secret du déguisement de
+Monmouth, cet aveu pouvait tout perdre si le chevalier n'était pas de
+bonne foi. Il était donc prudent de se tenir encore sur la réserve.
+
+--Monsieur, dit Angèle, vous vous trompez... il y a dans ma conduite des
+mystères que je ne puis vous expliquer encore.
+
+Ces mots redoublèrent l'irritation de Croustillac; depuis trois jours il
+ne se trouvait que trop mêlé à de mystérieux événements: aussi
+s'écria-t-il:
+
+--J'ai assez de mystères comme cela! j'en ai trop, de ceux qui vous
+regardent surtout; je ne veux pas être plus longtemps votre dupe,
+madame! Je ne sais pas quel sort m'attend, je ne sais comment tout ceci
+finira, mais, par l'enfer, vous me suivrez!
+
+--Monsieur...
+
+--Oui, madame, j'ai les inconvénients du rôle de votre époux bien-aimé,
+j'en aurai du moins les agréments; quant à cet indigne scélérat de
+mulâtre... qui ne dit mot, fait le sournois, et n'en pense pas moins, je
+le livrerai à M. de Chemeraut, et il m'en rendra bon compte... Si ce
+n'était souiller l'épée d'un gentilhomme que de la tremper dans le sang
+esclave, je me serais chargé moi-même de cette vengeance!
+
+Angèle échangea un coup d'œil avec Monmouth, dont l'imperturbable
+sang-froid exaspérait le Gascon. Tous deux sentirent la nécessité de
+calmer le chevalier, sa colère pouvait devenir dangereuse; il fallait le
+calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince.
+
+La jeune femme dit donc à l'aventurier:
+
+--Tout va s'expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers
+vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté
+de votre dévouement. Le père Griffon (quoiqu'il eût répondu de vous,
+monsieur) a été, comme moi, trompé sur le véritable motif de vos
+intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que
+vous étiez capable d'abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper
+au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un
+moyen, bien certain, sans doute, mais qui pouvait réussir. Je ne pouvais
+fuir, c'était aller à votre rencontre; je donnai donc les ordres
+nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut,
+espérant que vous me surprendriez à l'improviste, et qu'ainsi témoin de
+la tendre intimité qui m'attachait au capitaine...
+
+--Comment! c'est exprès que vous m'aviez ménagé cette agréable
+perspective? s'écria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en
+face... Mais c'est le dernier terme de la dégradation et du
+dévergondage, madame... Et dans quel but, s'il vous plaît, teniez vous à
+me prouver l'abominable intimité qui vous lie à ce bandit?
+
+--Afin, monsieur, qu'il vous fût impossible de m'emmener avec vous. M.
+de Chemeraut étant témoin de ma coupable liaison avec le capitaine
+l'Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de
+Monmouth, reprendre aux yeux de l'envoyé français, une femme aussi
+coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis...
+
+--Vous l'avouez donc, madame?
+
+--Oui!... eh bien, oui, monsieur!... ne soyez pas généreux à demi... Que
+vous importe que j'aime... un esclave, comme vous dites...
+
+--Comment, madame, que m'importe... mais vous avez donc juré de me
+mettre hors de moi... Que m'importe? Et à quoi sert-il alors que je joue
+le rôle de votre mari? existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous
+servez-vous pas de l'erreur dont je suis victime pour vous débarrasser
+de moi? n'est-il pas déjà bien loin, en sûreté, ce mari? Mais c'est à
+devenir fou, s'écria la Gascon d'un air égaré, à chaque instant je crois
+que ma tête est sens dessus dessous; je suis ou non depuis deux jours le
+jouet d'un abominable cauchemar... Qui êtes-vous? où suis-je? que
+suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord? suis-je le prince? suis-je
+vice-roi... ou même roi? ai-je eu le cou coupé, oui ou non?... qu'on
+s'explique; il faut que cela finisse! s'il y a un duc de Monmouth, où
+est-il? montrez-le moi... s'écria le malheureux aventurier dans un état
+d'exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir.
+
+Angèle, effrayée et moins disposée que jamais à tout avouer au Gascon,
+dit en hésitant:
+
+--Monsieur, certaines circonstances mystérieuses...
+
+Croustillac ne la laissa pas continuer, et s'écria:
+
+--Encore des mystères!... je vous le répète, j'ai assez de mystères
+comme ça... Je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu'un autre,
+mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou.
+
+--Monsieur, veuillez donc comprendre...
+
+--Madame, je ne veux pas comprendre, s'écria le chevalier en frappant du
+pied avec fureur, c'est justement parce que j'ai voulu comprendre que ma
+tête se dérange...
+
+--Monsieur, reprit Angèle, je vous en prie, calmez-vous, réfléchissez.
+
+--Je ne veux ni comprendre ni réfléchir, s'écria Croustillac avec une
+nouvelle exaspération, à tort ou à raison j'ai mis dans ma tête que vous
+m'accompagneriez, et vous m'accompagnerez... Je ne sais pas où est votre
+mari, je ne veux pas le savoir... ce que je sais, c'est que vous n'êtes
+cruelle ni pour les Caraïbes, ni pour les boucaniers, ni pour les
+mulâtres... Eh bien! vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous
+voyez bien cette pendule, si dans cinq minutes vous ne consentez pas à
+m'accompagner, je dis tout à M. de Chemeraut, et il en arrivera ce qu'il
+pourra... Décidez-vous, je ne parle plus jusque-là, je me fais sourd,
+car ma tête crèverait comme une grenade au moindre propos.
+
+Et Croustillac se jeta dans un fauteuil, mit ses mains sur ses oreilles
+pour ne rien entendre, et attacha ses yeux sur la pendule.
+
+Monmouth n'avait pas cessé de se promener dans la chambre avec
+agitation; il était, ainsi qu'Angèle, dans une affreuse perplexité.
+
+--Jacques, peut-être est-ce un honnête homme lui dit tout bas Angèle;
+mais son exaltation m'épouvante, regarde comme il a l'air égaré.
+
+--Il faut risquer de nous confier à sa loyauté, il parlera sans cela.
+
+--Mais s'il nous trompe? Mais s'il parle?
+
+--Angèle, entre deux dangers il faut choisir le moindre.
+
+--Oui, s'il consent à passer pour toi... tu es sauvé... cette fois du
+moins.
+
+--Mais dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de M. de
+Chemeraut.
+
+--Oh! c'est un abîme... un abîme!
+
+--Jamais je ne consentirai maintenant à rallumer la guerre civile en
+Angleterre... j'aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais
+te quitter... mon Dieu...
+
+--Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme?
+
+--D'immenses..... possesseur d'un pareil secret d'état!
+
+--Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah! que faire?
+Jacques, l'heure s'avance.
+
+Après un moment de réflexion, Monmouth dit:
+
+--Il n'y a pas à balancer, disons-lui tout; s'il consent à jouer encore
+mon rôle pendant quelques heures, je suis sauvé, et j'ai le moyen de le
+mettre à l'abri du ressentiment de l'envoyé de France.
+
+--Jacques, si cet homme était un traître? Mon Dieu, prends garde...
+
+A ce moment, l'aventurier, voyant l'aiguille marquer la cinquième
+minute, se leva et dit à Angèle:
+
+--Eh bien! madame, à quoi vous décidez-vous? Un oui ou un non, car je
+suis incapable d'entendre ou de comprendre autre chose; voulez-vous me
+suivre ou ne le voulez-vous pas? répondez.
+
+Monmouth s'approcha de lui d'un air grave et imposant:
+
+--Je vais, monsieur, vous donner une preuve de haute estime et de...
+
+--Ton estime, scélérat! s'écria Croustillac indigné en interrompant le
+duc, est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi? Ton estime...
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Pas un mot de plus, s'écria Croustillac indigné en se retournant vers
+Angèle, madame, voulez-vous me suivre? Est-ce oui, est-ce non?
+
+--Mais, écoutez...
+
+--Est-ce oui, est-ce non? s'écria-t-il en se dirigeant vers la porte,
+répondez, ou j'appelle M. de Chemeraut.
+
+--Mais, par saint Georges! s'écria Monmouth.
+
+Le chevalier allait ouvrir la porte, lorsque la jeune femme lui saisit
+les deux mains d'un air si suppliant, qu'il s'arrêta malgré lui.
+
+--Eh bien oui... oui, je vous suivrai, dit-elle avec épouvante.
+
+--Enfin! dit le Gascon, à la bonne heure... Donnez-moi votre bras, et
+partons; M. de Chemeraut doit trouver le temps long.
+
+--Mais un instant... il faut que vous sachiez tout, dit la pauvre femme
+en toute hâte. Le Caraïbe n'était autre chose que le flibustier... ou
+plutôt le boucanier et le Caraïbe ne sont que...
+
+--Ah çà! vous recommencez; vous voulez donc que ma raison y reste?
+s'écria le Gascon en faisant un effort désespéré et en courant vers la
+porte pour appeler M. de Chemeraut.
+
+Le prince se précipita sur Croustillac, lui saisit les deux poignets
+dans une de ses mains, et lui mit l'autre sur la bouche au moment où le
+chevalier criait:--A moi, M. de Chemeraut! puis il lui dit à voix basse:
+
+--C'est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth.
+
+Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononçant ces
+paroles; mais, au point d'exaspération où était Croustillac, il ne vit
+dans la révélation du prince qu'une nouvelle ruse ou une nouvelle
+injure, et il redoubla d'efforts pour se dégager.
+
+Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait
+pas d'énergie; il commençait à se débattre d'une manière inquiétante,
+lorsque Angèle, épouvantée, courut prendre un flacon, mit sur son
+mouchoir une goutte de liqueur, et frottant la main du prince, enleva la
+couleur de bitume qui s'y trouvait, et la peau redevint blanche.
+
+--Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n'en font
+qu'un? dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac, et en lui
+montrant sa main blanchie.
+
+Ces mots furent un trait de lumière pour l'aventurier: il comprit tout.
+
+Malheureusement, au moment où le prince ôta sa main de la bouche du
+Gascon, celui-ci n'avait pu retenir, ce cri: _A moi, monsieur de
+Chemeraut!_
+
+Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l'attention de l'envoyé de
+France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre
+l'épée à la main.
+
+Il est impossible de peindre la stupéfaction, l'effroi de ces trois
+personnages, lorsque M. de Chemeraut parut.
+
+Le duc mit la main sur son poignard;
+
+Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses
+mains;
+
+Croustillac regarda autour de lui d'un air désolé, regrettant, mais trop
+tard, sa maladresse.
+
+Néanmoins, la présence d'esprit de l'aventurier lui revint peu à peu; de
+même qu'il suffit d'un vif rayon de soleil pour dissiper un épais
+brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois
+déguisements du prince, tout s'éclaircit à ses yeux; son esprit,
+jusqu'alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensants
+sur la Barbe-Bleue cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de l'avoir
+accusée, et la volonté de se dévouer pour elle et pour le prince.
+
+Avec une merveilleuse _spontanéité d'invention_ (nous nous intéressons
+trop maintenant au Gascon pour dire: avec une merveilleuse faculté de
+mensonge), Croustillac basa son _plan de campagne_ contre M. de
+Chemeraut, qui, toujours l'épée à la main, se tenait sur le seuil de la
+porte, et répétait pour la seconde fois:
+
+--Qu'y a-t-il, monseigneur?... qu'y a-t-il donc? Je croyais avoir
+entendu le bruit d'une lutte, et votre voix qui criait à l'aide...
+
+--Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur... dit Croustillac d'un air
+sombre.
+
+Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient
+les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il était alors
+complétement maître de leur sort.
+
+Pourtant, si Angèle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien
+examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqué une
+sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui à
+travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front.
+
+M. de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l'avait
+appelé.
+
+--Je vous ai appelé, monsieur, lui dit le chevalier d'une voix lugubre,
+en ayant l'air du sortir d'une profonde rêverie, je vous ai appelé pour
+me venir en aide...
+
+--Monseigneur... serait-ce ce misérable? dit l'envoyé en montrant
+Monmouth, qui, debout, les bras croisés, se tenait près du fauteuil où
+était Angèle, prêt à la défendre et à vendre chèrement sa vie; car, nous
+l'avons dit, il ignorait encore les projets de l'aventurier.
+
+--Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Chemeraut, et je le mets entre
+les mains de mon escorte.
+
+Le Gascon secoua la tête, et répondit:
+
+--Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n'est pas contre
+un pareil bandit que je vous ai appelé à mon aide, monsieur, c'est
+contre moi-même.
+
+--Que voulez-vous dire, monseigneur?
+
+--Je veux dire que j'ai peur de me laisser fléchir par les larmes de
+cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu'audacieusement
+coupable.
+
+--Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour
+être juste.
+
+--Vous avez raison, monsieur... c'est pour cela que je redoute tant ma
+faiblesse. Je vous ai appelé afin que votre vue rallume mon indignation,
+renflamme ma colère; car vous avez été témoin de mon déshonneur,
+monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je
+serais un lâche... que je mériterais mon sort... N'est-ce pas, monsieur?
+
+--Monseigneur...
+
+--Je vous comprends... vous avez raison... oui, par saint Georges!
+Croustillac se souvenait d'avoir entendu le prince faire ce serment, par
+saint Georges... je saurai me venger...
+
+Angèle et le duc respirèrent; ils comprirent que le chevalier voulait
+les sauver.
+
+--Monseigneur, dit sévèrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de
+répéter à Votre Altesse, devant madame, ce que j'avais l'honneur de vous
+dire il y a quelques instants... Une barrière insurmontable vous sépare
+maintenant... d'une épouse coupable, ajouta l'envoyé avec effort,
+pendant qu'Angèle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son
+mouchoir.
+
+Croustillac releva la tête, et s'écria d'une voix déchirante:
+
+--Trompé par un mulâtre... encore!... monsieur, par un misérable
+mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré!
+
+--Monseigneur!
+
+--Enfin, monsieur, ajouta Croustillac, en s'adressant à l'envoyé d'un
+air d'indignation douloureuse, vous saviez pourquoi je revenais... quels
+étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tête de madame;
+eh bien, n'est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu'à ce
+moment-là justement... une épouse... criminelle...
+
+--Monseigneur, s'écria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon,
+maintenant ces projets doivent être un secret pour madame.
+
+--Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise! Je
+rentre, le cœur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes
+paisibles lares... Eh bien! qu'est-ce que j'entends!
+
+--Monseigneur!...
+
+--Vous l'avez entendu comme moi... Ce n'est pas tout... qu'est-ce que je
+vois?...
+
+--Monseigneur, monseigneur, calmez-vous...
+
+--Vous l'avez vu comme moi... un bandit mulâtre!!! Mais cela ne se
+passera pas ainsi... non... non... par saint Georges! Oui, j'ai bien
+fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colère bouillonne, les
+projets les plus cruels s'offrent en foule à mon imagination... Oui...
+oui... c'est cela, dit Croustillac d'un air méditatif, j'y suis
+enfin!... j'ai trouvé une vengeance digne de l'offense.
+
+--Monseigneur... le mépris...
+
+--Le mépris? cela vous est bien facile à dire, monsieur... le mépris!...
+Non, monsieur, il me faut autre chose... j'ai trouvé mieux... et vous
+m'aiderez.
+
+--Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres
+que j'ai reçus et au succès de ma mission.
+
+--Je renonce à emmener cette indigne femme! De ce jour, de ce moment,
+tout est à jamais fini entre elle et moi!
+
+--Vive Dieu! monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, ravi de cette
+détermination, vous ne pouviez plus sagement agir.
+
+--Demain, au point du jour, dit le Gascon d'une voix brève, elle et son
+odieux complice s'embarqueront à bord d'un de mes bâtiments.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+LE DÉVOUEMENT.
+
+
+--Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable
+s'embarqueront sur un de mes bâtiments, voilà toute ma vengeance,
+ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je
+sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice...
+tous les deux... comme s'ils étaient véritablement mari et femme... les
+misérables... ils seront embarqués ensemble... Quant à la destination du
+bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d'une si épouvantable
+férocité que M. de Chemeraut en fut frappé, quant au sort qui attend les
+coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que
+moi.
+
+Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s'écria:
+
+--Ah! vous voulez pour amant des mulâtres, madame la duchesse! eh bien!
+vous en aurez! Et toi, scélérat! il te faut des femmes blanches! des
+duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres
+amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix
+terrible vous serez réunis.
+
+--Monseigneur, que prétendez-vous faire?
+
+--Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le
+reste se passera sur un terrain neutre, ajouta le Gascon avec un
+sourire mystérieux et farouche, oui... dans une île déserte... et
+puisque ce tendre couple s'aime... s'aime à la mort, il aura du temps de
+reste pour se le prouver... jusqu'à la mort...
+
+--Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit
+M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim
+sa femme et le mulâtre.
+
+--Terrible! vous l'avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et
+comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c'est de me
+prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d'un de mes
+navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner
+des ordres... des ordres auxquels il n'oserait peut-être pas obéir si je
+ne les lui donnais personnellement.
+
+M. de Chemeraut, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de
+Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse:
+
+--Monseigneur, la justice est sévère... mais elle ne dois pas être
+cruelle.
+
+--Qu'est-ce à dire, monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je
+pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous
+votre concours lorsqu'il s'agit seulement de conduire cet homme et sa
+complice à bord d'un bâtiment qui m'appartient?
+
+--Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu'il serait
+peut-être plus généreux de...
+
+Angèle, voyant qu'elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds
+de Croustillac en criant grâce! pendant que Monmouth semblait se
+renfermer dans un morne et sombre silence; puis, s'adressant à M. de
+Chemeraut, la jeune femme ajouta:
+
+--Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi
+auprès de mon cher lord... qu'il me condamne aux peines les plus
+cruelles, j'ai tout mérité, je souffrirai tout... mais que mon cher
+lord...
+
+--Je vous défends de m'appeler votre cher lord... madame, dit amèrement
+Croustillac, je ne suis plus votre cher lord.
+
+--Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment
+dont vous parlez.
+
+--Et pourquoi cela, madame?
+
+--Mon Dieu, parce que c'est le brigantin le _Caméléon_, commandé par le
+capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplacé le
+flibustier l'Ouragan dans ce commandement.
+
+--Et c'est justement pour cela que j'ai choisi le _Caméléon_, madame;
+c'est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de
+votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait à merveille
+l'intention d'Angèle.
+
+--Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain
+matin, ici tout près, presque au pied du Morne... à l'anse aux Caïmans.
+
+--Oui, madame, je le sais.
+
+--Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer à m'embarquer là, lorsque,
+pour rien au monde, je n'aurais seulement osé approcher de ce rivage...
+Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se
+rattachent à cet endroit?
+
+--Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut dire ce que je ne
+savais pas, qu'il y a justement un bâtiment à elle appelé _Caméléon_,
+dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près
+d'ici... J'y suis... Il s'agit probablement de ce navire qu'elle avait
+fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc
+lorsqu'elle m'avait vu emmené par le colonel Rutler; un des nègres
+pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en
+conséquence.
+
+Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion:
+
+--Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame.
+
+--Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?...
+
+--Oui, oui! s'écria le chevalier avec une explosion de fureur, oui...
+point de pitié pour l'infâme qui m'a indignement outragé... Tant
+mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que
+vous n'avez aucune pitié à attendre; vous allez voir.
+
+Il frappa sur un gong.
+
+--Qu'allez-vous faire, monseigneur?
+
+--Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l'ordre
+d'envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du _Caméléon_
+pour mettre à la voile au point du jour.
+
+--Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre!... C'est de la
+barbarie...
+
+--Obéissez, madame, obéissez!
+
+Mirette parut.
+
+Angèle donna l'ordre d'un air abattu.
+
+--Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien! maintenant par pitié
+accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé...
+
+--Oh! oui... par saint Georges! s'écria Croustillac, passé... Oh! bien
+passé...
+
+--Accordez-moi, monseigneur, la faveur d'un moment d'entretien.
+
+--Non, non, jamais.
+
+--Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable!
+
+--Arrière, femme infidèle!
+
+--Monseigneur, dit Angèle en joignant les mains.
+
+--Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour
+jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation.
+
+--Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez été
+témoin... Eh bien! j'y consens, madame, mais à une condition...
+
+--Ordonnez, monseigneur.
+
+--C'est que votre complice restera là pendant notre conversation.
+
+--Peste! ceci n'est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac,
+j'espère bien que la duchesse va me comprendre et d'abord refuser.
+
+--Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je
+vous supplie de m'accorder ne doit être entendu que de vous.
+
+--A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, se dit Croustillac; et il
+reprit tout haut:
+
+--Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret?
+auriez-vous quelque chose de caché pour votre bien-aimé... pour l'amant
+de votre choix?...
+
+--Mais si j'ai à implorer votre pardon, monseigneur?...
+
+--Eh bien! madame, vous l'implorerez devant votre complice... plus vous
+vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale,
+infâme, indigne; plus vous constaterez l'abjection de votre choix. Ce
+sera la punition de ce scélérat et la vôtre.
+
+--Mais, monseigneur...
+
+--C'est mon dernier mot, répondit Croustillac.
+
+--Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de
+Chemeraut.
+
+--Non, non, les traîtres sont lâches! voyez celui-ci, quel air morne,
+attéré! il n'ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas,
+monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au
+dehors de cette galerie, et qu'à mon premier signal ils entrent.
+
+Puis, ayant l'air de le raviser, et croyant faire un coup de maître,
+Croustillac dit:--Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien,
+monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle
+encore.
+
+--Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte
+et d'humiliation, s'écria Angèle avec un accent désespéré. Et vous,
+monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de
+Chemeraut.
+
+Celui-ci eut la délicatesse de s'excuser auprès du Gascon; il sortit et
+laissa ensemble Monmouth, sa femme et l'aventurier.
+
+A peine l'envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth, après s'être
+assuré qu'il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à
+Croustillac, et lui dit avec effusion:
+
+--Monsieur, vous êtes un homme d'esprit, de courage et de résolution;
+merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné.
+
+--Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, dit Angèle en prenant
+de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si
+inquiets... et puis vous aviez l'air si furieux, si égaré!
+
+--Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l'aventurier; vous
+aviez raison d'être inquiète, car mon retour n'annonçait rien de bien
+rassurant; j'avais raison d'être furieux, car je prenais monseigneur
+pour un bandit; quant à mon air égaré, mordioux! soit dit sans
+reproches... vous avouerez qu'il s'est passé ici assez de choses
+étranges depuis deux jours, pour qu'à la fin j'aie bien pu m'ahurir un
+peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j'ai vu que je
+n'étais qu'un sot... et que je risquais de tout perdre.
+
+--Brave et excellent homme! dit Monmouth.
+
+--Brave, c'est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma
+foi, je n'en sais rien... si cela est... ce n'est pas ma faute... c'est
+l'ouvrage de madame votre femme... qui m'a donné l'envie d'être meilleur
+que je ne l'étais. Ah ça! prince, les moments sont précieux, tout est
+prêt pour soulever une province d'Angleterre en votre faveur; Louis XIV
+appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la
+vice-royauté d'Écosse et d'Irlande, et toutes sortes d'autres faveurs.
+
+--Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres
+civiles m'ont coûté trop cher, s'écria Monmouth. Puis regardant Angèle,
+il ajouta:--Et je n'ai plus d'ambition.
+
+--Monseigneur, réfléchissez-bien.... Si le cœur vous en dit, vous
+ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au
+Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder
+l'incognito jusqu'ici; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends
+votre duché, et je vous demande la grâce d'aller me battre à vos côtés
+en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de
+cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la
+duchesse...
+
+--Et nous le soupçonnions, dit Angèle en regardant son mari.
+
+--Il faut qu'il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si
+rares... qu'il est permis de douter qu'on les rencontre...
+
+--Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m'embarrasser...
+Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?...
+Après ça, n'allez pas croire que je vous presse de dire... oui...
+monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle: il me plaît, il
+m'amuse... j'y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un
+effet désagréable de ne plus m'entendre dire monseigneur, sans compter
+que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais
+avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j'insiste,
+monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c'est qu'il paraît
+qu'on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le bonheur
+du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous
+devez savoir ça mieux que moi....
+
+--Ah! je connais trop ces vains prétextes que l'on offre à l'ambition.
+
+--Mais, monseigneur, ça a l'air cette fois-ci d'être parfaitement
+préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie
+d'armes et de munitions de guerre; il y a là-dedans de quoi armer et
+révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez
+compter sur une douzaine de vos partisans...
+
+--De mes partisans? et où cela? s'écria Monmouth.
+
+--A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m'attendent,
+c'est-à-dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience
+incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a
+eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était
+possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses
+bras, monseigneur, car je _nous_ confonds toujours.
+
+Angèle, voyant l'air accablé de son mari, lui dit:
+
+--Mon Dieu, mon ami, qu'avez-vous?
+
+--Il n'y a plus à hésiter, dit Monmouth, je dois déclarer toute la
+vérité à M. de Chemeraut...
+
+--Grand Dieu! Jacques, que dis-tu?
+
+--Vous voulez être vice-roi! A la bonne heure, monseigneur.
+
+--Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi; ma
+reconnaissance n'en sera pas moins éternelle pour le service que vous
+avez voulu me rendre...
+
+--Comment, monseigneur, ce n'est pas pour être vice-roi que vous me
+dépossédez de ma principauté?
+
+--Mes partisans sont à bord de la frégate; si j'acceptais votre offre
+généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu...
+
+--Mais, monseigneur...
+
+--Sans cette circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire
+découvrir d'un moment à l'autre... j'aurais peut-être accepté votre
+généreux dévouement; l'erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré
+quelques jours... et je pouvais vous mettre à l'abri de ses
+ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence
+de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un
+danger certain... Je n'y consentirai jamais.
+
+--Monseigneur, vous oubliez donc qu'il s'agit pour vous d'une prison
+perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce
+soulèvement?
+
+--C'est parce qu'il s'agit pour moi d'échapper à un danger que je ne
+veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j'appris que vous étiez parti
+prisonnier du colonel Rutler, j'allais courir à votre poursuite afin de
+vous enlever de ses mains.
+
+--Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison éternelle!
+mais c'est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l'on
+m'empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le
+sacrifice de cet homme généreux.
+
+--Angèle, dit le prince d'un ton de reproche, Angèle... Et cet homme
+généreux... l'abandonnerons-nous lâchement lorsqu'il se sera dévoué pour
+nous? Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité
+éternelle?...
+
+--Lui...
+
+--Mais sans doute... N'est-il pas maintenant possesseur d'un secret
+d'État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je
+vous dis qu'il n'échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la
+méprise sera découverte.
+
+--Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s'il vous
+plaît, s'écria Croustillac, et ne m'ôtez pas le pain de la bouche, comme
+on dit... Prisonnier d'État! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais vous
+ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain
+pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m'ennuie, il faut
+une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me
+convient... Prisonnier d'État! diable! ne l'est pas qui veut,
+monseigneur; par pitié, je vous le répète, n'ôtez pas cette dernière
+ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir.
+
+--Écoutez-moi, brave et digne chevalier, lui répondit affectueusement
+Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingénieuses
+défaites...
+
+--Monsieur, je vous jure...
+
+--Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m'aurez entendu, vous ne
+vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter
+votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous
+comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords...
+que vos offres de dévouement, que les événements présents éveillent en
+moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin
+un secret que jusqu'à présent j'ai dû vous cacher; il faut une
+circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer
+à vous faire cette douloureuse révélation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+LE MARTYR.
+
+
+--Mon Dieu, Jacques, que voulez-vous dire? vous m'effrayez, dit Angèle
+en voyant l'agitation de Monmouth.
+
+--Vous savez, dit le prince à Croustillac, par suite de quels événements
+politiques j'ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1685?
+
+--Vous m'excuserez, monseigneur, si je n'en sais pas un mot; je suis
+ignorant comme une carpe à l'endroit de l'histoire contemporaine, ce
+qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle
+outrageusement difficile... car j'avais toujours peur de dire quelque
+ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n'en
+ai cure, mais votre fortune dont je m'étais imprudemment chargé.
+
+--Eh bien donc, dit Monmouth, après la mort de mon père, lorsque le duc
+d'York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II,
+j'entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à
+justifier ma conduite... aujourd'hui les années, les réflexions m'ont
+éclairé; je le reconnais, j'étais aussi coupable qu'insensé; le jeune
+comte d'Argyle était l'âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi
+dire sous les yeux du prince d'Orange, alors stathouder, à cette heure
+roi d'Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti
+protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n'eut
+pas de peine à m'associer à ses desseins; bientôt, grâce à mon nom, à
+mon influence, je fus le chef de la conjuration...
+
+J'avais des intelligences en Angleterre... on n'attendait plus,
+disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste et
+pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtiments
+chargés de soldats que j'avais embauchés; Argyle, m'ayant devancé en
+Écosse, avait payé de sa tête l'audace de sa tentative. J'abordai en
+Angleterre à la tête de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors
+combien j'avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se
+joignirent à la poignée de braves qui s'étaient associés à mon sort, et
+parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck,
+le jeune duc d'Albemarle, s'avança contre moi à la tête de l'armée
+royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif:
+j'attaquai l'ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu...
+malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma
+cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney...
+
+En prononçant ce mot, la voix du prince s'altéra, une douloureuse
+émotion se peignit sur ses traits.
+
+--Georges Sidney! mon second père... mon bienfaiteur! s'écria Angèle,
+c'est en combattant pour toi qu'il est mort! C'est donc à cette bataille
+qu'il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais?...
+
+Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit:
+
+--Tout à l'heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut
+complète. Blessé, j'errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus
+arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de
+Londres; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison,
+je fus condamné à mort.
+
+--Ah! s'écria Angèle en poussant un cri d'effroi et en se précipitant
+dans les bras de Jacques, tu m'as trompée? Mon Dieu, je te croyais
+seulement exilé!
+
+--Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t'avais caché cette
+condamnation, autant pour ne pas t'inquiéter que pour... Puis, après un
+moment d'hésitation, Monmouth ajouta:--Tu vas tout savoir... Il me faut
+du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation.
+
+--Pourquoi? qu'as-tu donc à craindre? dit Angèle.
+
+--Hélas... pauvre enfant, lorsque tu m'auras entendu, peut-être, tu me
+regarderas avec horreur.
+
+--Toi, toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais?
+
+--Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu'il arrive, je dois
+parler... au moment peut-être de nous séparer pour toujours.
+
+--Jamais... oh! jamais! dit Angèle avec désespoir.
+
+--Mordioux! je jetterai plutôt M. de Chemeraut du haut en bas du
+Morne-au-Diable, sous le plus mince prétexte, s'écria Croustillac.
+Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l'escorte.
+Mais j'y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous
+d'esclaves capables de s'armer, monseigneur?
+
+--Vous oubliez, chevalier, que l'escorte de M. de Chemeraut est
+considérable; les nègres pêcheurs sont partis, il n'y a pas ici plus de
+quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence
+veut sans doute que j'expie un grand crime... Je me résignerai.
+
+--Un crime! toi, Jacques! coupable d'un grand crime. Jamais je ne le
+croirai! s'écria Angèle.
+
+--Si mon crime fut involontaire, il n'en fut pas moins horrible...
+Angèle, à cette heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je
+dois à Sidney, à ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance,
+pauvre orpheline! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il
+t'avait conduite, Sidney, que j'avais vu en Hollande, s'était attaché à
+mon sort; une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées,
+nous avait rapprochés; mais il était si fier, que je fus obligé d'aller
+au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir le premier serré
+la main... Jamais âme humaine n'approcha de la beauté de l'âme de
+Sidney! Jamais il n'existera de caractère plus noble, de cœur plus
+ardent, plus généreux! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le
+fus peut-être moi-même sur la véritable portée de mes desseins, il crut
+servir la sainte cause de l'humanité, il ne servit que la funeste
+ambition d'un homme! Pendant que la conspiration s'organisait, il fut
+mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon
+enfant, l'attachement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait
+impossible; une seule affection luttait dans son cœur avec celle
+qu'il m'avait vouée, c'était sa tendresse pour toi, toi sa parente
+éloignée qu'il avait recueillie; oh! combien il te chérissait! A travers
+les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il
+trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angèle. A
+son retour... c'était toujours les larmes aux yeux qu'il me parlait de
+toi... Oui, cet homme d'une folle intrépidité, d'une énergie
+indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves,
+les qualités de ton cœur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre
+petite abandonnée, car tu n'avais au monde que Sidney... A la fatale
+journée de Bridge-Water, il commandait ma cavalerie; après des prodiges
+de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille; quant à
+moi... emporté par un flot de fuyards, grièvement blessé, il me fut
+impossible de le retrouver.
+
+--N'est-ce donc pas à cette journée qu'il mourut? dit Angèle en essuyant
+ses yeux.
+
+--Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon cœur se
+brise à ces souvenirs...
+
+--Et le nôtre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je
+ne sais quoi me dit qu'il n'était pas mort à cette journée de
+Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore...
+
+Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit:
+
+--Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laissé pour mort
+sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut
+fixée au 15 juillet 1685. On m'avait signifié ma sentence, je devais
+être exécuté le lendemain, j'étais seul dans ma prison. Au milieu des
+funèbres méditations où j'étais plongé durant les heures terribles qui
+précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angèle, je te le
+jure devant Dieu qui m'entend, si quelques pensées douces et consolantes
+vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de
+Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais
+mort, et je me disais:--Dans quelques heures je serai pour jamais réuni
+à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s'ouvrit, Sidney parut...
+
+--Mordioux!... tant mieux... J'étais bien sûr qu'il n'était pas mort,
+s'écria Croustillac.
+
+--Non... il n'était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au
+ciel qu'il fût mort en soldat sur le champ de bataille!
+
+Angèle et l'aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement.
+
+Celui-ci continua:
+
+--A la vue de Sidney, je crus être le jouet d'une vision produite par
+l'agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur
+mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras.--Sauvé!...
+vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de joie.--Sauvé? lui
+dis-je en le regardant avec stupeur.--Sauvé! oui... Écoutez-moi...
+reprit-il; et voici ce qu'il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait
+ouvertement m'accorder ma grâce, la politique s'y opposait; mais il ne
+voulait pas faire périr le fils de son frère sur l'échafaud. Instruit
+par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, de la
+ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t'a si
+vivement frappée la première fois que je t'ai vue, chère enfant, dit
+Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les
+moyens de s'introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes
+vêtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour à l'aide de
+ce stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de
+Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté
+et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient
+qu'une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France.
+Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais
+rentrer en Angleterre.
+
+--Eh bien! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu
+acceptas l'offre de Sidney, et il resta prisonnier à ta place?...
+
+--Hélas! oui, j'acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me
+paraissait que trop vraisemblable; sa présence à cette heure dans la
+Tour, malgré la sévère surveillance dont j'étais environné, devait me
+faire croire qu'une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à
+mon évasion.
+
+--N'en était-il donc pas ainsi? s'écria Angèle.
+
+--Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac.
+
+--En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume, rien n'était plus
+naturellement arrangé; il ne fut que trop facile à Sidney de me
+persuader... de détruire mes objections.
+
+--Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle, qu'y avait-il donc
+d'étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pu faire couler ton sang
+sur l'échafaud, en facilitant secrètement ta fuite?
+
+--Et puis, Sidney aurait-il pu s'introduire si facilement auprès de
+vous, monseigneur, sans le secours d'une suprême influence? ajouta
+l'aventurier.
+
+--Oh! n'est-ce pas, s'écria le duc avec une triste satisfaction,
+n'est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler...
+probable, possible? n'est-ce pas que je pouvais le croire?
+
+--Mais sans doute! dit Angèle.
+
+--N'est-ce pas, continua le prince, n'est-ce pas qu'on pouvait ajouter
+foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être
+entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le
+jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d'abord à ce que me
+disait Sidney! avant d'accepter la vie et la liberté qu'il venait
+m'offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de
+mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus
+grande punition que pût mériter un homme capable d'en avoir fait évader
+un autre était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une
+fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d'assez de
+ressources pour ne pas quitter l'Angleterre avant d'avoir à mon tour
+délivré Sidney... Que vous dire de plus?... L'instinct de la vie... la
+peur de la mort sans doute, obscurcirent non jugement... troublèrent ma
+raison... j'acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney.
+Hélas!... combien j'étais insensé!
+
+--Insensé, mordioux! c'est en n'acceptant pas que vous auriez été un
+insensé, s'écria Croustillac.
+
+--Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à ta place? dit Angèle.
+
+--Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon cœur,
+sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais
+que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me
+poussaient... j'acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses
+vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le
+lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m'attendait
+à la porte; grâce à ma ressemblance avec Sidney... il ne s'aperçut de
+rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu'à une sortie
+de la Tour; j'étais libre... J'oubliais de vous dire que Sidney m'avait
+indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté
+l'attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me
+rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans cette maison de la
+Cité je retrouverais mes pierreries que j'avais confiées à Sidney à mon
+départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son
+manteau, manteau que vous portiez tout à l'heure, et qui est resté sacré
+pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai; une
+vieille femme vint m'ouvrir me conduisit dans une chambre écartée, et me
+remit un coffret de fer dont Sidney m'avait donné la clef, j'y trouvai
+mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies qui précèdent le
+jour du supplice sont bien affreuses, je m'endormis... Pour la première
+fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire
+que l'échafaud m'attendait au réveil... Lorsque je me levai le
+lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers
+mes rideaux; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse
+journée d'été... Oh! j'eus alors des élans de bonheur et de joie
+impossibles à rendre... J'avais vu ma tombe ouverte et j'existais!
+j'aspirais la vie par tous les pores. Éperdu de reconnaissance, je me
+jetai à genoux, et j'enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi,
+Sidney! je m'attendais à voir cet ami si cher... d'un moment à l'autre;
+je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du
+roi... Tout à coup j'entendis au loin la voix de ces crieurs qui
+annoncent les événements importants; il me sembla qu'ils prononçaient
+mon nom... je crus que c'était une illusion... C'était bien mon nom. Oh!
+alors un effroyable pressentiment me traversa l'esprit, mes cheveux se
+dressèrent sur ma tête... j'étais resté à genoux, j'écoutais avec
+d'horribles battements de cœur; les voix approchèrent... j'entendis
+encore mon nom mêlé à d'autres paroles; un éclair de joie aussi folle
+que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir...
+Insensé... je crus que l'on criait les détails de l'_évasion du duc de
+Monmouth_. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j'achète cette
+relation; je remonte le cœur palpitant, serrant ce papier entre mes
+mains.
+
+En disant ces mots, Monmouth devint d'une pâleur effrayante; il se
+soutint à peine; une sueur froide inonda son front.
+
+--Eh bien! s'écrièrent Angèle et Croustillac qui ressentaient une
+angoisse poignante.
+
+--Ah! s'écria le duc avec une explosion déchirante, c'étaient les
+_détails de_ L'EXÉCUTION du duc de _Monmouth_.
+
+--Et Sidney! s'écria Angèle.
+
+--Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l'amitié... Son sang,
+son noble sang avait coulé sur l'échafaud au lieu du mien... Maintenant,
+Angèle, malheureuse enfant! comprends-tu pourquoi je t'ai toujours caché
+ce funeste secret[4]?
+
+En disant cet mots, le prince tomba assis dans un fauteuil en cachant sa
+figure dans ses mains. Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses
+sanglots.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+L'ARRESTATION.
+
+
+Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya
+furtivement ses larmes, et se dit:
+
+--Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler,
+avec son éternel poignard, lorsqu'il me parlait de mon exécution...
+
+--Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage
+baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu
+jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul
+parent, ton seul protecteur?
+
+--Hélas! ne l'avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J'avais
+pleuré sa mort, croyant qu'il avait été tué sur un champ de bataille.
+Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais
+qu'il a sacrifié sa vie pour vous, qu'il a fait ce que je ferais pour
+toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux!
+
+--Ange bien-aimée de toute ma vie, s'écria le duc, tes paroles
+n'apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras
+quelle reconnaissance religieuse j'ai toujours eue pour Sidney, pour ce
+saint martyr de l'amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours
+dans un état voisin de la folie; lorsque je revins à moi, je trouvai
+une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu'elle ne me fût remise
+que le soir du jour où il périssait pour moi; il m'expliquait son pieux
+mensonge, il n'avait pas vu le roi Jacques.
+
+--Il ne l'avait pas vu! s'écria Angèle.
+
+--Non; tout ce qu'il m'avait dit était faux... Aussi tu comprends si
+j'ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me
+suis laissé persuader. Maintenant qu'il est mort pour moi... la fable à
+laquelle j'ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n'avait pas vu
+le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se
+procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des
+officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une
+dernière fois... Cet officier était-il d'accord avec Sidney pour la
+substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de
+notre ressemblance, et ne s'aperçut-il de rien? je ne le sais... Le
+lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il
+refusa de parler de peur qu'on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice
+fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore
+coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en
+France sous un faux nom pour t'y chercher, Angèle... Sidney m'avait
+donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il
+l'avait confiée, dit le prince en s'adressant à Croustillac. Frappé de
+sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et
+capable de remplir les derniers vœux de Sidney en faisant le bonheur
+de son enfant d'adoption... j'épousai cet ange, nous partîmes pour les
+colonies espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les
+plus grandes précautions pour n'être pas reconnu... le hasard me fit
+rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j'avais vu à Amsterdam. Je me
+crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous
+vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir
+veiller sur ma femme et de n'être pas soumis à une réclusion qui m'eût
+été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je
+pus impunément parcourir l'île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes
+plusieurs petits navires, par l'intermédiaire de maître Morris, homme
+sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s'en tenir
+sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de
+commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir
+un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d'avoir
+toujours à notre disposition un moyen d'évasion... Le _Caméléon_ n'a pas
+été construit dans un autre but... et je l'ai même, au grand effroi
+d'Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate
+espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles,
+lorsque j'appris que le chevalier de Crussol, à qui j'avais autrefois
+sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu'il fût homme
+d'honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement
+fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j'appris alors la
+déclaration de guerre de la France contre l'Angleterre, l'Espagne et la
+Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en
+Angleterre sur la manière miraculeuse dont j'avais été sauvé... Mes
+partisans s'agitaient, dit-on; je n'avais aucune justice à attendre de
+Guillaume d'Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette
+colonie que partout ailleurs... j'y demeurai, malgré la présence de M.
+de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de
+ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du
+boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles,
+qu'il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d'un
+côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de
+connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons
+différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j'y fusse
+alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du
+gouverneur, que nous étions loin d'attendre.
+
+Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait
+conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement;
+aussi, pour s'assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n'êtes
+pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à
+Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels
+j'étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de
+Crussol:--Au nom d'un service passé, je vous demande le silence... Mais
+je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur
+l'honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous
+ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant..
+
+--Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le
+chevalier.
+
+--Comment savez-vous cela? dit le duc.
+
+Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence
+avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père
+Griffon avait involontairement causé cette trahison.
+
+--Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel
+admirable sacrifice je dois cette vie que j'ai juré de consacrer à
+Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le
+dévouement de Sidney; vous comprendrez, je l'espère, chevalier, que je
+ne veuille pas m'exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant
+votre perte.
+
+--Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter
+là est fait pour m'ôter l'envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous
+vous trompez furieusement!
+
+--Comment, s'écria le duc, vous persistez?
+
+--Si je persiste! je persiste doublement, s'il vous plaît, et par une
+raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je
+cela?... Tout à l'heure... c'était bien plus pour l'amour de madame la
+duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour
+vous; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais
+pas... Mais maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que
+je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce
+qu'ils font pour vous... madame votre femme serait une véritable
+Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de
+tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je
+ferais pour vous tout ce que je faisais pour madame la duchesse,
+monseigneur!
+
+--Mais, chevalier...
+
+--Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c'est que vous me
+donnez envie d'être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh!
+mordioux, c'est tout simple, on n'inspire jamais ces dévouements-là sans
+les mériter.
+
+--Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces
+dévouements-là... quand on les accepte volontairement.
+
+--Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec
+votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son
+poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant
+tout, n'est-ce pas? c'est me sauver de la prison.
+
+--Sans doute...
+
+--Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d'abandonner madame la
+duchesse. Eh bien! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me
+sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que
+toute la question est là, n'est-ce pas, madame la duchesse?
+
+--Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d'un air
+suppliant.
+
+--Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au
+bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le
+chevalier que voici n'était qu'un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là
+ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur,
+consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l'insurrection en
+Angleterre?»
+
+--Jamais... jamais! s'écria le duc.
+
+--Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté
+l'insurrection... maintenant j'ai le bonheur de connaître madame la
+duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le
+bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous
+répond:--«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai?
+
+--Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.
+
+--Hélas! cela n'est que trop réel! dit Angèle.
+
+--«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme
+Chemeraut en s'adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur,
+à ce chevalier d'industrie, comme il s'est impudemment joué de moi,
+comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d'État plus
+importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les
+confesseurs de deux grands rois ont joué à l'_aiguillette empoisonnée_
+avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses
+mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d'autant plus furieux que je
+lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me
+ménagera pas, et je m'estimerai très heureux s'il me fait pourrir dans
+un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses
+pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au
+silence.
+
+--Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s'écria Angèle.
+
+--Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son tour le duc avec
+attendrissement, vous reconnaissez vous-même l'imminence du danger
+auquel vous vous êtes exposé pour moi.
+
+--D'abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable,
+ainsi que je le disais tout à l'heure à madame la duchesse lorsque je la
+croyais affolée d'un certain drôle à figure cuivrée, d'abord, il est
+clair que l'on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d'être
+couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C'est le péril
+qui fait le sacrifice... Mais la question n'est pas là. En vous livrant
+prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m'épargnez-vous la
+prison ou la potence, monseigneur?
+
+--Mais, chevalier...
+
+--Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument
+_ad hominem_ (c'est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de
+son éternel poignard.
+
+--Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre
+position aussi désespérée lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut.
+
+--Prouvez-moi cela, monseigneur...
+
+--Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels
+qu'on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai
+à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas
+inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de
+Chemeraut ne s'empresse de m'agréer en cela, et de vous mettre en
+liberté.
+
+--Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez
+complétement.
+
+--Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je pas en son
+pouvoir? Que lui importera votre capture?
+
+--Monseigneur, vous avez été homme d'État, vous avez été conspirateur,
+vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les
+hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les
+connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon
+endroit vous aveugle...
+
+--Non, certes... chevalier.
+
+--Écoutez, monseigneur, vous m'accorderez, n'est-ce pas, que les
+intelligences qu'on s'est ménagées en Angleterre, que la part que prend
+Louis XIV à toute cette intrigue prouvent l'importance de la mission du
+Chemeraut?
+
+--Sans doute...
+
+--Vous m'accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter
+le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune.
+
+--Cela est vrai...
+
+--Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part à l'insurrection,
+vous ne laissez à Chemeraut qu'un rôle de geôlier; votre capture ne fait
+pas réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si
+vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demander une
+grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment où il sera furieux de
+voir ses espérances détruites, surtout lorsqu'il saura que l'homme en
+faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d'innombrables étoiles en
+plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les
+propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous
+pourriez à peine espérer d'obtenir ma grâce...
+
+--Jacques... ce qu'il dit est plein de sens, reprit Angèle. Je ne
+voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais encore une
+fois, il a raison, tu ne peux le nier.
+
+Le duc baissa la tête sans répondre.
+
+--Je le crois bien, madame, que j'ai raison, dit Croustillac. Je
+déraisonne assez souvent pour qu'une fois par hasard j'aie le sens
+commun.
+
+--Mais, pour l'amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce
+qui arrive si j'accepte, s'écria le duc en prenant les deux mains du
+Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du
+_Caméléon_, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés...
+
+--A la bonne heure, mordioux! à la bonne heure; voilà comme j'aime à
+vous entendre parler, monseigneur.
+
+--Oui, nous sommes sauvés, mais vous, malheureux, vous revenez avec M.
+de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans,
+votre ruse est découverte et vous êtes perdu.
+
+--Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me
+regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute
+imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a très loin de
+l'anse aux Caïmans au Fort-Royal.
+
+--Trois lieues environ, dit le duc.
+
+--Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c'est trois
+heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances
+de s'échapper; j'ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf. Le
+camarade Arrache-l'Ame m'a appris à marcher dans les halliers, ajouta le
+Gascon en souriant d'un air malicieux. Or, je vous jure qu'il faudra que
+l'escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour
+m'atteindre.
+
+--Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi
+douteuse que celle d'une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce
+pays seront à l'instant sur vos traces? dit le duc. Jamais!
+
+--Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance
+aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut?
+
+--Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances
+sont égales, dit le duc.
+
+--Égales! s'écria l'aventurier avec indignation, égales, monseigneur?
+Osez-vous bien vous comparer à moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je
+sers ici-bas, si ce n'est à traîner sur mes talons une vieille
+rapière... et à vivre çà et là aux crochets du genre humain?... Je ne
+suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien. A qui ma vie est-elle
+utile? qui s'intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphème
+Croustillac existe ou n'existe pas?
+
+--Chevalier! vous n'êtes pas juste... et...
+
+--Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez à madame la duchesse, à la
+fille adoptive de Sidney! S'il est mort pour vous, c'est bien le moins
+que vous viviez pour celle qu'il aimait comme son enfant! Si vous la
+réduisez au désespoir, elle est capable de périr de chagrin, et vous
+aurez à pleurer deux victimes au lieu d'une...
+
+--Mais, encore une fois... chevalier.
+
+--Mais, s'écria Croustillac en faisant un signe d'intelligence à Angèle,
+et en se mettant tour à tour à crier à tue-tête et à parler avec une
+volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misérable,
+un insolent! de me parler ainsi... A moi!... à moi!... à l'aide!... au
+secours!...
+
+Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc:
+
+--Vous m'y forcez, pardon, monseigneur, mais je n'ai pas d'autre moyen.
+
+Et l'aventurier se remit à crier de toutes ses forces.
+
+Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur.
+
+Aux cris du Gascon, six hommes de l'escorte, que M. de Chemeraut avait
+mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six
+hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre.
+
+--Bâillonnez ce scélérat! bâillonnez-le à l'instant, s'écria
+Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n'entrât pendant cette
+opération.
+
+Les soldats avaient l'ordre d'obéir au chevalier; ils se précipitèrent
+sur le duc, qui s'écria en se débattant avec une force herculéenne:
+
+--C'est moi qui suis le prince... c'est moi qui suis Monmouth.
+
+Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris
+assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scène,
+feignait d'être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds
+avec fureur.
+
+Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement à
+bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l'impossibilité de remuer et de
+parler.
+
+M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle
+pâle, horriblement agitée. Quoiqu'elle prévît l'issue de cette scène, de
+cette lutte, elle ne pouvait s'empêcher d'en être cruellement émue.
+
+--Qu'y a-t-il donc, monseigneur? s'écria Chemeraut...
+
+--Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des
+propos d'une si abominable insolence que, malgré le mépris qu'il
+m'inspire, j'ai été obligé de le faire bâillonner!
+
+--Monseigneur, vous avez eu raison... mais j'avais prévu que ce
+misérable sortirait de son farouche silence.
+
+--Cette scène, d'ailleurs, s'écria Croustillac, n'aura pas été inutile,
+monsieur. J'hésitais encore. Oui, je l'avoue, j'avais cette faiblesse...
+Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur
+crime. Partons, monsieur, partons pour l'anse aux Caïmans; j'ai envoyé
+mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j'aurai
+vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons
+au Fort-Royal.
+
+--Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste
+embarquement?
+
+--Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le
+trône d'Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi,
+je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile
+pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!
+
+--Décidément, monseigneur, vous l'exigez? dit M. de Chemeraut en
+hésitant encore.
+
+--Décidément, monsieur de Chemeraut, s'écria Croustillac d'un ton
+véritablement imposant et menaçant, tout-à-fait dans l'esprit de son
+rôle, j'aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites
+tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut
+pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré,
+car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à
+aucun prix.
+
+Un des soldats s'assura que le bâillon était solidement attaché; on lia
+les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes.
+
+--Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac.
+
+--Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la
+marche de l'escorte.
+
+--Allez donc, monsieur, je vous attends; j'ai d'ailleurs quelques ordres
+à donner ici.
+
+Le gouverneur salua et sortit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+LE DÉPART.
+
+
+Angèle et le chevalier restèrent seuls.
+
+--Sauvé... sauvé par vous! s'écria Angèle.
+
+--J'aurais voulu employer d'autres moyens, madame la duchesse; mais,
+sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... Il était impossible
+d'en finir autrement... Il ne nous reste que quelques moments, Chemeraut
+va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamants... où sont-ils?...
+Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci
+découvert, gare la confiscation!
+
+--Ces pierreries sont là... dans un meuble secret de l'appartement du
+duc.
+
+--Courez donc les y prendre: je vais sonner Mirette pour qu'elle vous
+prépare quelques habillements.
+
+--O généreux... généreux ami... Et vous, mon Dieu... et vous...
+
+--Soyez tranquille, une fois que je n'aurai plus à veiller sur vous, je
+veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamants; Chemeraut peut
+revenir; je vais sonner Mirette.
+
+Le chevalier frappa sur un gong.
+
+Angèle entra chez Monmouth.
+
+Mirette parut.
+
+--Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de suite ici un grand
+panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse
+pour une petite absence, et n'oublie pas surtout de m'appeler toujours
+monseigneur.
+
+Mirette fit un signe de tête affirmatif.
+
+--Ah! dit Croustillac en ôtant l'épée et le baudrier du roi Charles, qui
+appartenaient à Monmouth et auxquels le duc tenait beaucoup, tâche que
+le panier soit assez grand pour contenir cette épée.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et puis demande aussi à la mulâtresse qui m'a reçu hier ici ma vieille
+épée de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre
+gris... j'ai laissé cette défroque dans l'appartement où je me suis
+habillé en arrivant... Sauf l'épée, que tu m'apporteras, tu feras mettre
+le tout dans un autre panier, dont un des soldats se chargera.
+
+Mirette sortit.
+
+Le chevalier se dit:--C'est un enfantillage, mais je tiens énormément à
+ce pauvre vieil habit; je l'endosserai avec d'autant plus de plaisir
+qu'il me rappellera les aventures du Morne-au-Diable... et que ce sera
+mon unique vêtement; car une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse
+de ce velours noir à manches rouges, qui est un peu trop voyant. Après
+un moment de silence et un profond soupir, le chevalier reprit:--Allons,
+Croustillac... c'est bien... du courage, mordioux! du courage... Elle
+est bien jolie cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh! cette
+fois... ça me tient là, au cœur... Je le sens bien, jamais je ne
+l'oublierai... c'est de l'amour... oui, c'est vraiment de l'amour.
+Heureusement que ce danger, ces émotions, tout cela m'étourdit... Ah! la
+voici.
+
+Angèle rentrait en effet portant un coffret.
+
+--Nous avions toujours tenu ces pierreries en réserve dans le cas où
+nous serions obligés de fuir précipitamment, dit-elle au chevalier.
+Notre fortune est mille fois assurée. Hélas! pourquoi faut-il que...
+vous...
+
+La jeune femme s'arrêta, craignant d'offenser le Gascon; puis elle
+ajouta tristement, les larmes aux yeux:
+
+--Vous devez me trouver bien lâche, n'est-ce pas, d'avoir accepté sans
+hésiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent.
+Il s'agit de sauver ce que j'ai de plus cher au monde. Il s'agit de
+l'homme pour qui je donnerais mille fois ma vie...; mais tenez, ce que
+je vous dis là est d'un affreux égoïsme. Vous parler ainsi, à vous... à
+qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... je
+suis folle... pardonnez-moi...
+
+--Plus un mot de cela, madame... je vous en supplie... Voici l'épée du
+duc, c'est celle de son père; voilà aussi cette petite boîte à portrait
+qui lui vient de sa mère... ce sont de précieuses reliques. Mettez tout
+cela dans le grand panier.
+
+--Homme excellent et généreux, s'écria Angèle attendrie, vous songez à
+tout...
+
+Croustillac ne répondit rien; il détourna les yeux pour que la duchesse
+ne vît pas les grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées. Il
+tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d'une
+voix étouffée:
+
+--Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez, n'est-ce pas, que
+je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez
+quelquefois de moi comme...
+
+--Comme de notre meilleur ami... comme de notre frère, dit Angèle en
+fondant en larmes.
+
+Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre et
+dit à Croustillac:
+
+--Voici ce que j'étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir
+ce gage de notre amitié; c'est en vous l'apportant que j'ai entendu
+votre conversation avec le colonel Rutler... acceptez-le, ce sera un
+double souvenir de notre amitié, et de votre générosité...
+
+--Donnez... oh! donnez, s'écria le Gascon en pressant le médaillon sur
+ses lèvres, je suis trop payé de ce que j'ai fait pour vous... et pour
+le prince...
+
+--Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sûreté... nous ne
+vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut, et...
+
+--Voici Mirette... à notre rôle, s'écria Croustillac en interrompant la
+duchesse.
+
+Mirette entra suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée
+de Croustillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits
+du chevalier.
+
+Angèle mit le coffre de diamants et l'épée de Monmouth dans la vanne
+caraïbe.
+
+M. de Chemeraut entra en disant:
+
+--Monseigneur, tout est prêt.
+
+--Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier à
+M. de Chemeraut d'un air sombre.
+
+Angèle parut frappée d'une idée subite, et dit au chevalier:
+
+--Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père
+Griffon... me refuserez-vous cette dernière grâce?
+
+--Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le révérend éveillé par
+le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse.
+
+--Il est là! s'écria Angèle, Dieu soit loué!
+
+--Qu'il entre, dit le Gascon d'un air sombre.
+
+M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra; il
+était grave et triste.
+
+--Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments
+d'entretien.
+
+Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine.
+
+--Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon,
+voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun
+doute au sujet des projets de Guillaume d'Orange contre Votre Altesse...
+Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal.
+
+--Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la
+clémence à l'égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique.
+Je vous expliquerai d'ailleurs mes idées à cet égard.
+
+--J'attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, dit M. de
+Chemeraut. Puis il ajouta:
+
+--N'emportez-vous rien, monseigneur?
+
+--Un soldat de l'escorte est chargé de ce que j'ai de plus précieux, dit
+le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant à cette maison et à
+ce qu'elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père
+Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi que ce
+soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j'ai été si affreusement
+trahi.
+
+--Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée,
+monseigneur, j'ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est
+gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval.
+
+--Très bien, monsieur.... voici ma criminelle épouse.
+
+En effet Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait les yeux pleins
+de larmes...
+
+Au grand étonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement
+sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l'envoyé
+français:--Le révérend blâme ma conduite, son silence est très
+significatif... mais il n'ose prendre le parti de ma femme contre moi;
+voulez-vous offrir votre bras à madame, ajouta le Gascon.
+
+Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable.
+
+Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond
+silence pendant le temps qu'ils mirent à se rendre à l'anse aux Caïmans.
+
+Tous, à l'exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de
+l'issue de cette aventure.
+
+La petite baie où était mouillé le _Caméléon_ n'était pas très éloignée
+de l'habitation de la Barbe-Bleue.
+
+Lorsque l'escorte y arriva, l'horizon se rougissait des premières lueurs
+du soleil levant.
+
+Le _Caméléon_, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait
+gracieusement sur les vagues, amarré à un coffre de sauvetage, ce mode
+de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt.
+
+Non loin du _Caméléon_, on voyait un des gardes-côtes de l'île qui
+croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût
+abordable.
+
+La chaloupe du _Caméléon_, commandée par le second du capitaine Ralph,
+attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs
+avirons levés, prêts à nager au premier signal.
+
+--Le cœur du Gascon battait à se rompre...
+
+Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu'un
+accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de
+stratagèmes.
+
+Enfin, la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et
+fut bientôt suivie de la chaise d'Angèle.
+
+Les soldats de l'escorte se rangèrent le long de l'embarcadère; le
+Gascon dit à Angèle d'une voix émue;
+
+--Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au
+patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres...
+Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient...
+
+M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d'un air surpris.
+
+L'aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et
+d'échapper lui-même à M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la
+résolution et du dévoûment des cinq marins de la chaloupe, il pensait à
+s'y précipiter avec Angèle et Monmouth, et à ordonner aux matelots de
+faire force de rames pour rejoindre le _Caméléon_, afin d'appareiller
+en toute hâte... Les soldats de l'escorte, quoique au nombre de trente,
+devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès
+en était possible.
+
+Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier.
+
+Une voix, d'abord assez lointaine, mais très retentissante, s'écria:
+
+--Au nom du roi, arrêtez; que personne ne s'embarque!
+
+Croustillac se retourna brusquement du côté d'où venait la voix, et, à
+la faveur de l'aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui
+sortait d'une redoute placée près de l'anse aux Caïmans.
+
+--Au nom du roi, que personne ne s'embarque! s'écria-t-il de nouveau.
+
+--Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire, que l'on
+n'avait pas aperçu jusqu'alors, car il était caché par l'avancée des
+pilotis de l'embarcadère, je n'aurais pas laissé la chaloupe pousser au
+large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés.
+
+--C'est bien, Thomas; et d'ailleurs, ajouta l'officier en tirant un coup
+de fusil en manière de signal, le garde-côte n'eût pas laissé mettre le
+brigantin à la voile.
+
+Il est inutile de peindre l'affreuse angoisse des acteurs de cette
+scène.
+
+Croustillac reconnut que son projet d'évasion était impraticable,
+puisqu'au moindre signal le garde-côte se fût opposé au départ du
+_Caméléon_.
+
+L'officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M.
+de Chemeraut et leur dit:
+
+--Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous
+allez, messieurs; d'après l'ordre de M. le gouverneur, personne ne peut
+s'embarquer ici sans un permis de lui.
+
+--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l'escorte dont je suis accompagné
+se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n'agis pas sans
+son agrément.
+
+--Une escorte, monsieur, dit l'officier d'un air étonné, vous avez une
+escorte?
+
+--Là... près du môle, monsieur, dit Croustillac.
+
+--Oh! c'est différent... monsieur, le jour était tout à l'heure si
+faible, que je n'avais pas remarqué ces soldats. Veuilles m'excuser,
+monsieur, veuillez m'excuser.
+
+Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s'approcha des gardes du
+gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive
+volubilité:
+
+--Mon planton m'avait seulement averti que plusieurs personnes se
+dirigeaient vers l'embarcadère; et comme justement le _Caméléon_, brave
+navire, du reste, qui appartient à la Barbe-Bleue, et qui a bravement
+coulé un pirate espagnol; et comme le _Caméléon_, dis-je, était venu
+cette nuit s'amarrer sur un _corps mort_[5]...
+
+--Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard insupportable,
+dit le chevalier à M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette
+scène m'est pénible.
+
+--Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les
+personnes qui vont s'embarquer s'embarquent sous ma responsabilité
+personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi,
+et chargé de ses pleins-pouvoirs.
+
+--Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos
+titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et...
+
+--Alors, monsieur, levez donc la consigne.
+
+--Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun
+but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s'écria le parleur éternel
+à son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t'ai donnée?
+
+--Laquelle, lieutenant?...
+
+--Comment, tête sans cervelle?
+
+--Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à
+l'instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut.
+
+Le lieutenant continua intrépidement:
+
+--Comment, tu as oublié la dernière consigne que je t'ai donnée?
+
+--La dernière... non, lieutenant.
+
+--Non, lieutenant... eh bien! répète-la donc, voyons, cette consigne?
+Puis s'adressant à M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son
+soldat:--Il n'a pas plus de mémoire qu'un oison, je ne suis pas fâché de
+lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera.
+
+--Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire l'éducation de
+vos factionnaires, dit M. de Chemeraut.
+
+--Eh bien! Thomas, cette consigne?
+
+--Lieutenant, c'est de ne laisser embarquer personne.
+
+--Allons donc, c'est bien heureux... Eh bien! je la lève, cette
+consigne.
+
+--Embarquez-vous, madame, à l'instant, s'écria Croustillac, ne pouvant
+modérer son impatience.
+
+Angèle jeta un dernier regard sur lui.
+
+Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut
+vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l'escorte.
+
+A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se
+dirigèrent vers le _Caméléon_.
+
+--Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut.
+
+--Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait
+que lorsque j'aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon
+d'une voix altérée.
+
+--Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il
+tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée.
+
+Tout à coup le ciel s'enflamma des reflets d'une lumière ardente, qui
+rendit plus sombre encore la ligne d'azur que formait la mer à
+l'horizon... le soleil commença de s'élever majestueusement en inondant
+de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...
+
+En ce moment le _Caméléon_, qui avait été rejoint par la chaloupe,
+déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant par le bout le
+câble qui l'amarrait à la bouée...
+
+Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord...
+pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et
+parut enveloppé d'une éblouissante auréole... Puis le léger navire,
+tournant sa poupe vers l'anse aux Caïmans, commença de s'avancer vers la
+haute mer.
+
+Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les
+yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu'il avait si
+brusquement, si follement aimée.
+
+L'aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc
+qu'on agitait vivement à l'arrière du brigantin.
+
+C'était un dernier adieu de la Barbe-Bleue.
+
+Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d'une marche
+supérieure, s'inclina sous ses voiles et commença de s'éloigner si
+rapidement qu'il s'effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et
+brumeuse du matin...
+
+Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur
+les flots.
+
+Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le
+_Caméléon_... lorsqu'il le revit, le brigantin s'enfonçait de plus en
+plus à l'horizon et ne paraissait plus qu'un point dans l'espace.
+
+Enfin, doublant la dernière pointe de l'île, il disparut tout à fait.
+
+Lorsque le pauvre Croustillac n'aperçut plus rien, il ressentit une
+émotion profondément douloureuse son cœur lui sembla vide et désert
+comme l'Océan.
+
+--Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos
+partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous
+serons à bord de la frégate.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+REGRETS.
+
+
+Tant que Croustillac s'était trouvé en face de son sacrifice, tant qu'il
+avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d'Angèle et
+de Monmouth, il n'avait pas envisagé les suites cruelles de son
+dévouement; mais lorsqu'il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles;
+non qu'il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait
+amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver...
+Sous le regard d'Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls,
+mais il ne devait plus jamais la revoir...
+
+Telle était la seule cause de son morne abattement.
+
+Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l'air
+sombre, l'aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de
+Chemeraut lui dit:
+
+--Monseigneur, il serait temps de partir.
+
+Croustillac ne l'entendit pas...
+
+M. de Chemeraut, voyant l'inutilité de ses paroles, lui toucha
+légèrement le bras, en répétant plus haut:
+
+--Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant
+d'arriver au Fort-Royal.
+
+--Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s'écria le Gascon en se
+retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.
+
+La figure de ce dernier exprima tant d'étonnement en entendant l'homme
+qu'il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre
+exclamation, que le Gascon comprit l'imprudence qu'il avait commise, il
+retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d'un air
+impassible; puis, comme s'il fût sorti d'une distraction profonde, il
+lui dit d'un ton bref:
+
+--Maintenant, monsieur, partons.
+
+Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours
+suivi de l'escorte et accompagné de M. de Chemeraut.
+
+Croustillac n'était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer
+complétement du présent.
+
+M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité
+du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle
+conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l'aventurier,
+envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l'état de
+son cœur et faisait le raisonnement suivant:
+
+--La Barbe-Bleue (je l'appellerai toujours ainsi; c'est ainsi que je
+l'ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j'ai pensé à elle
+sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la
+reverrai jamais, au grand jamais. C'est évident... Il me sera impossible
+d'échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au cœur. C'est
+absurde, c'est stupide, c'est inimaginable, mais cela est... la preuve
+de cela... c'est que cette petite femme m'a bouleversé complétement.
+Avant de la connaître, j'étais insoucieux, babillard et gai comme
+l'oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l'endroit de la
+délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et
+d'une délicatesse si outrée que j'avais une peur horrible que la
+Barbe-Bleue m'offrît en partant quelque rénumération autre que le
+médaillon dont elle a eu la générosité d'ôter les pierreries. Hélas!
+désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel
+changement!!! moi qui, autrefois, tenais d'autant plus à la braverie des
+ajustements que j'étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours
+de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d'or, j'aspire
+au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas
+roses; fier de me dire:--Je suis sorti de ce Potose... du
+Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque
+j'y suis entré. N'est-il donc pas, mordioux, bien clair qu'avant de
+connaître la Barbe-Bleue je n'aurais jamais eu de ma vie ces
+pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit
+Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour
+faire ce qu'il appelait son examen de conscience.
+
+--Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie?
+
+--Eh!... eh!...
+
+--Que t'en dirait d'être pendu?
+
+--Hem! hem!
+
+--Voyons, franchement!
+
+--Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m'agréer, si
+la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c'est
+une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!
+
+--Polyphème, vous avez peur... d'être pendu?
+
+--Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l'écart... pendu comme un
+chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu'une
+jolie bouche vous sourie...
+
+--Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa
+Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre
+dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez
+toutes sortes d'échappatoires... Vous avez peur d'être pendu, vous
+dis-je.
+
+--Soit, allons... oui, j'ai bien peur de la potence, j'en conviens, n'en
+parlons plus... écartons ces probabilités-là... n'admettons pas dans
+notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour
+si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire
+probable... Parlons donc de la prison.
+
+--Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème?
+
+--Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que
+j'aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j'y penserais
+autant, j'y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois,
+dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui,
+décidément, c'est là que je veux finir mes jours, rêvant à la
+Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle?
+hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j'errerai
+longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée.
+
+--Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez échapper à la prison
+aussi bien qu'à la corde, malgré votre phébus philosophique.
+
+--Eh bien! oui, mordioux! j'y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si
+ce n'est à moi-même? qui me comprendra, si ce n'est moi-même?
+
+--Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace?
+
+--Jusqu'à présent cette route n'est guère propre à une évasion, je le
+sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi
+l'escorte... mon cheval n'est pas mauvais; s'il était meilleur que celui
+du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec
+lui.
+
+--Et puis, Polyphème?
+
+--Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne,
+je gravirais les rochers; j'ai de longues jambes et des jarrets
+d'acier...
+
+--Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres _marrons_; vous qui
+n'avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera
+facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué
+par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d'échapper à la
+_battue_ qu'on fera pour vous rattraper.
+
+--Oui... mais au moins j'ai quelque chance d'échapper, tandis que
+suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le
+mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le
+Mortimer me saute au cou, non pour m'embrasser, mais pour m'étrangler
+en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en
+tentant de m'échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre
+peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je
+saurai toujours où elle est, s'il le sait...
+
+--Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun
+espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu'on vous
+ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand
+seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de
+peu, quoique de race antique... Polyphème.
+
+--Eh! mordioux! que m'importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai
+pas heureux, c'est vrai... mais je serai content... Est-ce qu'on ne
+jouit pas d'un beau site, d'un admirable tableau, d'un magnifique poëme,
+d'une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme,
+cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l'espèce de
+mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue.
+
+--Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non,
+n'éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne
+compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l'avoue, assez
+habilement sauvés?
+
+--Il n'y a rien à craindre de ce côté: le _Caméléon_ marche comme un
+albatros; il est déjà le diable sait où; l'on mettrait à ses trousses
+tous les gardes-côtes de l'île qu'on ne saurait où le chercher. Ainsi
+donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus
+vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement
+très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je
+partais.
+
+--Voyons... essayez... Partez, Polyphème!
+
+A peine l'aventurier se fut-il donné mentalement cette permission,
+qu'appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement
+avec une grande rapidité.
+
+M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne
+comprenant rien à cette _bizarrerie_ du prince, il se mit à sa
+poursuite.
+
+M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent
+écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant
+beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l'avance que le
+chevalier avait déjà prise.
+
+M. de Chemeraut courut sur les traces de l'aventurier en criant:
+
+--Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc?
+
+Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la
+course de sa monture.
+
+Bientôt l'aventurier fut obligé de s'arrêter court, la grève formait un
+coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d'énormes blocs de
+rochers qui ne laissaient qu'un passage étroit et dangereux.
+
+M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.
+
+--Morbleu! monseigneur, s'écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre
+Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?
+
+Le Gascon répondit froidement et hardiment:
+
+--J'ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre
+Mortimer surtout, qui m'attend avec une si vive impatience... Et puis...
+malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l'endroit
+de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute
+force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.
+
+--Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les
+fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s'oppose à ce que vous
+leur échappiez davantage.
+
+M. de Chemeraut appela le guide.
+
+--A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.
+
+--Tout au plus à une lieue, monsieur.
+
+M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac:
+
+--Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en
+route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend,
+monseigneur.
+
+--Je l'espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d'y aller.
+Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal
+commencer que de l'inaugurer par un meurtre.
+
+--Que voulez-vous dire, monseigneur?
+
+--Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis
+superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d'un fâcheux
+présage... Son attentat m'a été tout personnel. Je vous demande donc
+formellement sa grâce.
+
+--Monseigneur, son crime a été flagrant, et...
+
+--Mais, monsieur, ce crime n'a pas été commis; j'insiste pour que le
+colonel ne soit pas fusillé.
+
+--Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son
+audacieuse tentative.
+
+--En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l'espère
+du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D'ailleurs le colonel
+pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait
+vraiment dommage.
+
+--Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur.
+
+--Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l'ai dit...
+J'ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour
+d'aujourd'hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour
+rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante
+que la nôtre sous l'influence d'une heure que je me crois fatale...
+D'ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux
+émotions de toutes sortes qui m'assiégent depuis hier.
+
+--Quels sont donc vos desseins, monseigneur?
+
+--Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de
+faire ce que je désire... c'est-à-dire de ne mettre à la voile que
+demain matin au soleil levant.
+
+--Monseigneur...
+
+--Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre
+heures de plus ou de moins ne sont pas d'un grand intérêt... et puis
+enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd'hui le pied en mer... je
+vous apporterais le sort le plus funeste, j'attirerais sur votre frégate
+tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le
+gouverneur, dans une retraite absolue... j'ai besoin d'être seul,
+ajouta le chevalier d'un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et
+je dois commencer mon apprentissage de la solitude.
+
+--La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les
+agitations qui vous attendent.
+
+--Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux
+trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu'il s'isole dans
+ses regrets... Une femme que j'aimais tant, ajouta-t-il avec un profond
+soupir.
+
+--Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre
+à l'unisson de Croustillac, c'est terrible... mais le temps cicatrise de
+pires blessures!
+
+--Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures:
+j'aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes
+cruelles agitations, demain je me consolerai, j'oublierai tout... en
+embrassant mes partisans.
+
+--Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous!
+
+La position du chevalier commandait trop d'égards à M. de Chemeraut pour
+qu'il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça
+donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac.
+
+Le Gascon, en reculant l'heure où sa fourberie serait découverte,
+espérait trouver l'occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue
+lui avait dit:
+
+«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous
+laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de
+gagner du temps.»
+
+Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses
+amis, sachant toutes les difficultés qu'ils auraient à vaincre et à
+braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette
+chance de salut, si incertaine qu'elle fût.
+
+Ainsi que l'avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout
+d'une heure de marche.
+
+Le palais du gouverneur était situé à l'extrémité de la ville, du côté
+des savanes; il fut facile d'y parvenir, sans rencontrer personne.
+
+M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le
+gouverneur de l'arrivée de ses deux hôtes.
+
+Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd
+justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait
+ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement
+intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais
+songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d'un secret d'État où se
+trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n'osait envisager
+Croustillac qu'avec une profonde déférence.
+
+Le baron, profitant d'un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un
+regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à
+son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut:
+
+--Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez
+emmenée?...
+
+--Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans
+votre hôtesse...
+
+--Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? ajouta
+le baron d'un air dégagé, quoiqu'il fût piqué de la réponse de M. de
+Chemeraut.
+
+--Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir
+quelques rafraîchissements...
+
+--J'y avais songé, monsieur, dit le baron; j'ai fait mettre trois
+couverts.
+
+--Je ne sais, monsieur le baron, si _monsieur_, et il montra le
+chevalier, daignera nous admettre à sa table.
+
+Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente
+curiosité.
+
+--Mais, monsieur, il s'agit donc d'un grand personnage?
+
+--Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de
+vous rappeler encore que j'ai mission de vous faire des questions et non
+de...
+
+--Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l'hôte que j'ai
+l'honneur de recevoir s'il veut me faire la grâce d'accepter ce
+déjeûner?
+
+M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci,
+prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement.
+
+M. de Chemeraut dit quelques mots à l'oreille du baron, qui aussitôt
+offrit son plus bel appartement à l'aventurier.
+
+Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont
+un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que
+les vieux habits du Gascon.
+
+M. de Chemeraut se trouvait dans l'appartement du Gascon, lorsqu'on lui
+remit ce panier.
+
+--Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu'il renferme pour plus de
+trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac.
+
+--Quelle imprudence, monseigneur!... s'écria M. de Chemeraut. Ces gardes
+sont sûrs... mais...
+
+--Ils ignoraient le trésor qu'ils portaient... il n'y avait donc rien à
+craindre...
+
+--Monseigneur, je dois vous annoncer que l'intention du roi n'est pas
+que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette
+entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée
+au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses
+nécessaires, une fois le débarquement opéré.
+
+--Il n'importe, dit Croustillac. L'argent est le nerf de la guerre. Je
+n'avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre
+au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et
+d'influence!
+
+Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+LE DÉPART.
+
+
+Croustillac se mit à la table qu'on lui avait servie, mangea peu et se
+coucha, espérant que le sommeil le calmerait, et lui donnerait
+peut-être quelque heureuse idée d'évasion; il avait reconnu avec chagrin
+l'impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu'il occupait; les
+deux factionnaires de l'hôtel du gouverneur se promenaient toujours au
+pied du bâtiment.
+
+Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à réfléchir sur les événements
+bizarres dont il venait d'être le témoin. Quoiqu'il ne doutât pas que le
+Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si
+étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu'assez
+habilement adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l'aventurier,
+que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer
+l'identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu
+quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au
+Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la
+Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.
+
+Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la
+veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le
+Morne-au-Diable.
+
+M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune
+femme et l'aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans
+doute duré jusqu'alors.
+
+Quant à Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de
+France au Morne-au-Diable, loin de l'ébranler, avaient encore affermi sa
+conviction à l'endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut
+vint l'interroger en lui annonçant qu'il ne serait pas fusillé, le
+colonel concourut-il, de son côté et à son insu, à donner plus
+d'autorité encore au mensonge de l'aventurier.
+
+Le soleil était sur le point de se coucher; M. de Chemeraut,
+complétement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission,
+pensait aux avantages qu'elle devait lui rapporter, en se promenant sur
+la terrasse de l'hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé
+d'avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont
+il se berçait.
+
+--Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître
+Daniel, et commandant le trois-mâts la _Licorne_, arrive de Saint-Pierre
+avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires
+très pressées.
+
+--Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron?
+
+--Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu'en bas. Puis,
+s'avançant vers l'escalier par lequel il était monté, le baron dit à un
+de ses gardes:
+
+--Fais monter maître Daniel.
+
+Nous avons oublié de dire que la frégate avait reçu l'ordre de mouiller
+à l'extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le
+désir de passer la nuit à terre.
+
+Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne
+connaissance, parut sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur.
+
+La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche,
+trahissait un assez grand embarras.
+
+Le digne capitaine de la _Licorne_, si souverainement roi à son bord,
+semblait gêné, mal à son aise; ses joues, toujours plus que vermeilles,
+étaient légèrement pâles; le tressaillement presque imperceptible de sa
+lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe
+physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation;
+il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche;
+à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un
+mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son col couleur de
+brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au
+flexible et large chapeau de paille qu'il tortillait entre ses deux
+mains. Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s'approcha de
+M. de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant
+semblait l'intimider beaucoup.
+
+--Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le
+gouverneur à M. de Chemeraut d'un ton pitoyable.
+
+En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes
+du front chauve et hâlé de maître Daniel.
+
+--Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut.
+
+--Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d'un ton
+plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé.
+
+Enfin, celui-ci finit par dire d'une voix étranglée par l'émotion, et en
+s'adressant à M. de Chemeraut:
+
+--Monseigneur...
+
+--Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je
+vous écoute.
+
+--Eh bien! donc, mon bon monsieur, j'arrive à l'instant de Saint-Pierre
+avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle,
+tafia.
+
+--Je n'ai pas besoin de savoir l'inventaire de votre chargement; que
+voulez-vous?
+
+--Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-toi, explique-toi et
+essuie-toi le front, tu as l'air de sortir de l'eau, dit le baron.
+
+--Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j'aie douze petits canons
+de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d'une telle
+valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et
+des pirates...
+
+--Eh bien!
+
+--Mais va donc, maître Daniel. Je ne t'ai jamais vu ainsi.
+
+--Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile
+de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade.
+
+--Peste! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle
+demande, maître Daniel, dit le baron; on t'en donnera des frégates de Sa
+Majesté pour servir d'escorte à ta cargaison!
+
+M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et
+répondit:
+
+--C'est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de
+voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou!
+
+--Oh! monsieur, si ce n'est que cela, ne craignez rien... Sans médire de
+la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien
+m'engager à la suivre, quelle que soit la voilure qu'elle fasse, quelle
+que soit la brise ou la mer qui s'offre à ses voiles ou à sa proue.
+
+--Je vois que vous êtes fou. La _Fulminante_ est de la première vitesse.
+
+--Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d'un ton suppliant. Si
+cette fière frégate marche plus vite que la _Licorne_... eh bien! cette
+guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j'aurai été un
+bon bout de chemin à l'abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne
+sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah! monsieur, une
+cargaison de plus d'un million, dont profiteraient les ennemis de notre
+bon roi, s'ils s'emparaient de la _Licorne_...
+
+--Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre,
+n'aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué; sa mission
+est telle qu'elle ne doit pas s'embarrasser d'un convoi.
+
+--Oh! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous
+n'aurez pas d'embarras à cause de moi, je ne risque pas d'être attaqué
+si l'on me voit sous votre canon... il n'y a pas un corsaire qui oserait
+seulement m'approcher en me voyant si bravement accompagné: sauf votre
+respect, monsieur, les loups n'attaquent les brebis que quand les chiens
+ne sont pas là...
+
+--Pauvre brebis de maître Daniel! dit le gouverneur.
+
+--Ah! mon bon monsieur, qu'il ne soit pas dit qu'un bâtiment de guerre
+du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande
+que l'abri de son pavillon, tant qu'il pourra suivre ce pavillon.
+
+M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne
+gênait en rien la liberté de la manœuvre de la frégate, le capitaine
+Daniel s'engageant à suivre la marche de la _Fulminante_ ou a être
+abandonné. Néanmoins, M. de Chemeraut refusa.
+
+--Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte,
+un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous
+laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la manœuvre de
+la frégate.... c'est impossible.
+
+--Mais, monsieur, ma riche cargaison...
+
+--Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c'est
+impossible...
+
+--Hélas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour
+vous faire cette demande, dit Daniel d'un ton douloureux.
+
+--Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous
+couvrirai pas de mon pavillon.
+
+--Pourtant, mon bon monsieur...
+
+--Assez! dit M. de Chemeraut d'un ton haut et rude.
+
+Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons
+jusqu'à l'entrée de l'escalier, il disparut.
+
+--A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n'y a pas d'autres
+intérêts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut.
+
+--Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l'on refuse
+l'escorte, dit le gouverneur d'un air étonné.
+
+--Il y en a très peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit
+brusquement M. de Chemeraut en se retirant.
+
+Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l'hôtel.
+Lorsqu'il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d'un si vif
+éclat qu'elle éclairait parfaitement sa chambre.
+
+Le chevalier alla regarder par ses fenêtres; les deux factionnaires se
+promenaient paisiblement au pied de la muraille.
+
+--Diable! se dit le chevalier, il m'est décidément impossible de
+m'évader de ce côté, il y a au moins vingt pieds à descendre pour tomber
+sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette
+manière de quitter l'hôtel du gouverneur. Voyons donc d'un autre côté.
+
+Croustillac s'approcha de la porte d'un pas léger; mais une vive lueur
+qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était
+éclairée et probablement occupée.
+
+A l'aide d'un briquet qu'il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma
+une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction
+mélancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes
+et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si
+longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable.
+
+--Mordioux! le hasard est furieusement bien nommé le hasard, se disait
+le Gascon. Il m'a toujours eu en particulière affection. S'il était
+béatifié... j'en ferais mon saint et mon patron... _Hasard-Polyphème,
+sire de Croustillac!_ Lorsqu'à bord de la _Licorne_ j'avais parié
+d'épouser la _Barbe-Bleue_, qui aurait prévu que cette folle gageure
+serait presque gagnée? car enfin, aux yeux de l'homme au poignard et de
+M. de Chemeraut, j'ai passé, je passe pour le mari de l'habitante du
+Morne-au-Diable... Comme tout s'enchaîne dans la destinée! Lorsque j'ai
+quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu,
+ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m'aurait dit
+que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller
+révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au
+profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison
+de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait
+pénétré ceci? Ah ça! le moment critique approche... Je suis quelquefois
+tenté de tout découvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que
+chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de trois ou quatre
+lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu'ici, à terre, mon
+procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin
+d'œil, tandis qu'en pleine mer il n'y aura peut-être pas des gens
+aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je
+suppose, le père Griffon de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme
+Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter...
+Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, reprit
+Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l'erreur de
+Chemeraut le plus longtemps possible... c'est le meilleur parti que
+j'aie à prendre.
+
+Durant ces réflexions, Croustillac s'était habillé...
+
+--Maintenant, dit-il, voyons s'il y a moyen de sortir secrètement d'ici.
+
+En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte, et vit avec
+désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect.
+
+L'un courut chercher le baron; l'autre dit à Croustillac:
+
+--M. le gouverneur avait défendu d'entrer dans la chambre de monsieur
+avant qu'il eût appelé; M. le baron va venir à l'instant même.
+
+--C'est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin;
+il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore,
+non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais
+l'espace, la savane... le grand air...
+
+--C'est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve
+dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.
+
+--Très bien; alors, mon garçon, conduis-moi vite; J'aspire après les
+champs comme un oiseau en cage...
+
+--Ah! c'est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira
+lui-même, dit le laquais.
+
+--Au diable le baron, pensa Croustillac.
+
+Le gouverneur n'était pas seul, M. de Chemeraut l'accompagnait.
+
+--Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé, nous
+venions vous éveiller.
+
+--M'éveiller... et pourquoi?
+
+--Le vent et la marée n'attendent personne: la marée descend à trois
+heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une
+demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend; nous
+avons juste le temps de partir, monsieur.
+
+--Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons seulement de
+gagner encore quelques heures avant d'être présenté à mes enragés
+partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se
+drapant dans un manteau brun qu'il avait trouvé avec ses habits.
+
+Le baron crut de son devoir d'accompagner et de faire escorter M. de
+Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu'au môle; la fuite du Gascon
+devint ainsi absolument impossible.
+
+Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit:
+
+--Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que
+vous m'avez prêté; je peux maintenant vous le dire, les indications qui
+m'avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le
+secret en avait été parfaitement gardé.
+
+--Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications?
+s'écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu'il brûlait de
+savoir.
+
+--Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en
+lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu'il ne
+dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites.
+
+Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.
+
+--Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en
+regagnant lentement son hôtel. Ce que j'ai appris par ceux des gardes de
+l'escorte n'a fait qu'augmenter ma curiosité. C'était bien la peine de
+suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal
+instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans
+mon gouvernement encore!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+LA FRÉGATE.
+
+
+La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de
+Fort-Royal. La chaloupe qui portail _Croustillac et sa fortune_ s'avança
+rapidement vers la _Fulminante_, que l'on voyait mouillée à la sortie de
+la baie.
+
+Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d'honneur de
+l'embarcation, qui semblait voler sur les eaux.
+
+--Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au
+discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il
+faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes
+principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur
+faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne;
+or, tout ceci a besoin d'être longuement élaboré. Ce sont les bases de
+notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les
+conséquences de l'alliance, ou plutôt de l'appui moral, c'est-à-dire
+matériel, que nous prête l'Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit
+Croustillac, qui commençait à s'embrouiller singulièrement dans sa
+politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la
+matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante
+possible.
+
+--Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes
+seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait
+arriver.
+
+--Cet enragé... c'est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m'avoir
+attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude.
+
+--Il n'y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l'ardente
+impatience avec laquelle il désire votre retour.
+
+--Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer,
+il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une
+révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément
+à sa vue. Aussi, en montant à bord, j'aurai la précaution de bien
+m'encaper afin d'échapper à ses regards... et même, s'il vous demande si
+j'arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d'une manière évasive...
+de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces
+ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué.
+
+--Ah! ne craignez rien, monseigneur, l'excès de la joie ne peut jamais
+être funeste...
+
+--Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits
+généraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai à ce
+sujet un fait tout personnel et justement particulier à l'homme dont
+nous nous occupons.
+
+--A lord Mortimer?
+
+--A lui-même, monsieur... Je n'oublierai jamais que je l'ai vu une fois
+saisi de convulsions épouvantables dans une circonstance presque
+semblable... C'étaient des soubresauts nerveux... des évanouissements...
+
+--Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d'une constitution
+athlétique.
+
+--D'une constitution athlétique? Allons, il ne me manquait plus que de
+rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharné, pensa Croustillac. Il
+reprit tout haut:--Vous n'ignorez pas, monsieur, que ce sont justement
+les hommes d'une force extrême qui ressentent le plus vivement ces
+secousses; je vous dirai même... mais cela tout à fait entre nous, au
+moins...
+
+--Monseigneur peut être sûr de ma discrétion...
+
+--Vous comprendrez ma réserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans
+l'occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement
+stupéfait... (sans notre étroite amitié, je dirais stupide) en revoyant
+subito quelqu'un qu'il n'avait pas rencontré depuis longtemps... que sa
+tête... vous comprenez...
+
+--Comment, monseigneur, sa raison?...
+
+--Hélas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez
+maintenant pourquoi je vous demande le secret?
+
+--Oui, oui, monseigneur.
+
+--Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel
+qu'après être resté quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne
+reconnut plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus,
+quoiqu'il l'eût vue mille fois!
+
+--Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d'un ton de doute
+respectueux.
+
+--Cela n'est, hélas! que trop vrai, monsieur, car vous n'avez pas d'idée
+de l'exaltation de ce garçon-là... Aussi, moi qui suis son ami, je dois
+veiller à ce qu'il ne lui arrive rien de fâcheux... Jugez un peu... si
+je l'exposais à ne pas me reconnaître... Mortimer est maintenant ce que
+j'aime le plus au monde, et vous savez, hélas! monsieur, si les
+consolations de l'amitié me sont nécessaires.
+
+--Encore ce funeste souvenir, monseigneur?...
+
+--Oui, je suis faible, je l'avoue... c'est plus fort que moi...
+
+--Quel est donc ce bâtiment mouillé non loin de la frégate? demanda M.
+de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation
+par égard pour le prince.
+
+--Monsieur, c'est une hourque marchande arrivée hier au soir de
+Saint-Pierre, dit le patron en ôtant respectueusement son bonnet.
+
+--Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c'est probablement le navire de
+cet imbécile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais
+nous voici à bord, monseigneur... Toutes les lumières sont éteintes...
+Vous n'êtes pas attendu...
+
+--Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas là!
+
+--Il me semble que je l'aperçois sur le pont, monseigneur.
+
+Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux.
+
+--Ah! voici l'officier de quart à l'escalier. Quel dommage d'arriver si
+tard, monseigneur... C'est au bruit des tambours, aux fanfares des
+buccins que vous auriez dû être reçu par l'équipage sous les armes.
+
+--A demain les honneurs... à demain, dit Croustillac, l'heure de ces
+frivolités vient toujours assez tôt...
+
+M. de Chemeraut s'effaça pour laisser le Gascon monter le premier à
+l'échelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu'un officier de
+marine qui le reçut, chapeau bas, d'un air profondément respectueux.
+Croustillac répondit très dignement, et surtout très brièvement, en
+s'enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour
+de lui des regards inquiets, craignant de voir apparaître le terrible
+Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou à demi
+couchés le long des canons.
+
+L'officier qui s'était entretenu à voix basse avec M. de Chemeraut,
+saluant de nouveau Croustillac, lui dit:
+
+--Monseigneur, puisque vous l'exigez, je n'éveillerai pas le capitaine,
+et j'aurai l'honneur de vous conduire dans votre appartement.
+
+Croustillac inclina la tête.
+
+--A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut.
+
+--A demain, répondit l'aventurier.
+
+L'officier descendit par le panneau d'arrière dans la batterie, ouvrit
+la porte d'une belle et vaste chambre parfaitement éclairée par une
+verrine, et dit au Gascon:
+
+--Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites
+pièces à droite et à gauche.
+
+--C'est à merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres
+les plus sévères pour que personne n'entre chez moi demain avant que je
+n'appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument
+personne!... ceci est de la dernière importance.
+
+--Très bien, monseigneur... Votre Altesse ne désire pas qu'on avertisse
+un de ses gens pour la déshabiller?
+
+--Je suis soldat, monsieur, dit fièrement Croustillac, et je me
+déshabille tout seul.
+
+Le jeune officier s'inclina, prenant cette réponse pour une leçon de
+stoïcisme; il sortit, ordonna à l'un des plantons de ne laisser entrer
+personne dans l'appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre
+M. de Chemeraut.
+
+--C'est un véritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui
+dit-il; comment, il n'a pas emmené même un laquais!
+
+--C'est juste, répondit M. de Chemeraut; il s'est passé de si étranges
+choses à terre que ni lui ni moi n'y avons songé; mais je lui donnerai
+un de mes gens. A cette heure, l'important est de mettre à la voile.
+
+--C'est aussi l'avis du capitaine. Il m'a donné ordre de l'éveiller si
+vous jugiez nécessaire de partir promptement.
+
+Nous partirons à l'instant même, car le vent et la marée sont
+favorables, je pense? répondit Chemeraut.
+
+--Si favorables, dit l'officier, que, cette brise durant, demain au
+soleil levant nous n'apercevrons plus les terres de la Martinique.
+
+Une demi-heure après l'arrivée du Gascon à bord, la _Fulminante_
+appareillait par une excellente brise de sud-ouest.
+
+Lorsque M. de Chemeraut vit la frégate sortir de la rade, il ne put
+s'empêcher de se frotter les mains en se disant:
+
+--Ma foi... ce n'est pas que je sois vain et glorieux, mais j'aurais
+donné cette mission en cent aux plus habiles... déjouer les projets de
+l'envoyé anglais... vaincre les scrupules du prince, l'aider à se venger
+d'une épouse criminelle, l'arracher à force d'éloquence aux accablantes
+idées que cet accident conjugal avait fait naître dans son esprit, le
+ramener en Angleterre à la tête de ses partisans... Ma foi, Chemeraut,
+mon ami, c'est à faire à toi!! Ta fortune était déjà en bon chemin, la
+voici à tout jamais assurée; ce bon succès me ravit d'autant plus que le
+roi regarde cette affaire comme très importante. Encore une fois,
+bravo!...
+
+Chemeraut, le cœur joyeux, l'esprit allègre, s'endormit doucement,
+bercé par les plus séduisantes et par les plus ambitieuses
+espérances......
+
+ * * * * *
+
+Il était dix heures et demie du matin; la brise était fraîche, la mer un
+peu forte, mais très belle; la _Fulminante_ laissait derrière elle un
+étincelant et rapide sillage.
+
+On n'apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein
+Océan.
+
+L'officier de quart, armé d'une longue vue, examinait avec attention un
+trois-mâts éloigné de deux portées de canon environ, qui tenait
+absolument la même route que la frégate et marchait aussi vite qu'elle
+quoiqu'il portât même quelques voiles légères de moins.
+
+A l'extrême horizon l'officier remarquait aussi un autre navire qu'il
+distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la même direction
+que le trois-mâts dont nous venons de signaler la manœuvre.
+
+Voulant voir si ce dernier bâtiment était toujours décidé à imiter les
+mouvements de la _Fulminante_, l'officier ordonna au timonier de laisser
+porter un peu plus au nord...
+
+Le trois-mâts laissa porter un peu plus au nord.
+
+L'officier fit porter presque entièrement à l'ouest.
+
+Le trois-mâts porta presque entièrement à l'ouest.
+
+Plus impatienté qu'effrayé de cette obsession, car ce navire n'était pas
+de force à lutter avec une frégate, l'officier, par ordre du capitaine,
+fit virer de bord et marcher droit à cet importun bâtiment...
+
+L'importun vire de bord pareillement, continue d'imiter scrupuleusement
+les évolutions de la frégate et de marcher de concert avec elle, mais
+toujours hors de portée de ses canons.
+
+Le capitaine, irrité, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mâts.
+
+Le trois-mâts prouva qu'il était, sinon meilleur, du moins aussi bon
+marcheur que la frégate, qui ne put jamais rapprocher la distance qui
+les séparait.
+
+Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps précieux à cette chasse
+inutile, fit remettre le cap en route.
+
+Le fâcheux navire remit le cap en route.
+
+Ce mystérieux bâtiment n'était autre que la paisible _Licorne_... Le
+capitaine Daniel, malgré les refus de M. de Chemeraut, avait jugé
+convenable de s'attacher opiniâtrement à la _Fulminante_ jusqu'à la
+sortie des débouquements.
+
+Un nouveau personnage parut sur le pont de la frégate.
+
+C'était un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un
+buffle, de larges chausses écarlates et des bottes de basane; il avait
+les cheveux et la moustache d'un roux ardent; son teint coloré, ses yeux
+bleu clair, dont le globe était veiné de fibrilles que la moindre
+émotion devait injecter de sang, témoignaient d'un naturel violent et
+passionné...
+
+Nous nous hâterons d'apprendre au lecteur que cet athlétique personnage
+était le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu'il
+eût été mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme était
+lord Percy Mortimer. Son inquiétude, son agitation, son impatience,
+étaient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place.
+
+Vingt fois le lord était descendu à la porte de la chambre de
+Croustillac pour savoir si _milord duc_ ne l'avait pas fait demander. En
+vain il avait supplié l'officier de faire dire au duc que Mortimer, son
+meilleur ami, son ancien compagnon d'armes, désirait se jeter à ses
+pieds; les vœux du lord avaient été vains, on exécutait à la rigueur
+les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagnée
+comme une conquête précieuse.
+
+M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revêtu d'un habit magnifique,
+l'air radieux, triomphant; il semblait dire à tous: Si le prince est
+ici, c'est grâce à mon habileté, à mon courage.
+
+En le voyant, Mortimer s'approcha vivement de lui.
+
+--Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin à quelle heure milord-duc
+nous recevra?
+
+--Le prince a défendu d'entrer chez lui sans son ordre.
+
+--Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me
+pardonnerai jamais de m'être couché cette nuit et de n'avoir pas été le
+premier à serrer notre Jacques dans mes bras, à me jeter à ses pieds...
+à baiser sa main royale.
+
+--Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des
+partisans comme vous sont rares!
+
+--Si j'aime notre Jacques! s'écria Mortimer en devenant d'un rouge
+sanguin et apoplectique, si je l'aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon
+meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes
+battus une fois parce qu'il soutenait cette folle prétention), moi et
+Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout à l'heure si nous
+aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des
+femmelettes!
+
+--Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n'est pas
+de l'attachement, c'est de l'acharnement.
+
+Mortimer reprit avec véhémence:
+
+--Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille
+extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd'hui. Nous ne
+pouvions le croire, et encore à cette heure j'en doute... Ah! quel jour!
+quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre
+qu'on a cru mort, qu'on a pleuré pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas
+comme il était chéri et regretté, notre Jacques! comme on se souvenait
+de sa bravoure, de son courage, de sa gaieté! Quel bonheur de ne pas
+dire: _C'était_... mais _c'est_ un cœur de roi, un vrai cœur de
+roi que notre duc!
+
+--Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu'à l'exception de
+vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu'il
+est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres
+gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune à
+notre duc, ne le connaissent que de réputation...
+
+--Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre
+garantie, ils ne l'aimassent pas autant que nous l'aimons; ce qui me
+rappelle qu'autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce
+qu'il avouait qu'il m'aimait un peu plus que notre Jacques.
+
+--Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables
+d'exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom.
+
+--Peu de princes, monsieur! s'écria lord Mortimer d'une voix redoutable,
+peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez à Dudley.
+
+Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont.
+
+Les cheveux et la moustache de ce lord étaient noirs et commençaient à
+grisonner; il y avait une grande conformité de taille, d'embonpoint et
+de force entre lui et Mortimer, véritable type (physiquement parlant) de
+ce qu'on appelait les _gentilshommes fermiers_.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, Percy? dit familièrement lord Dudley à son ami.
+
+--N'est-ce pas, Dick, qu'aucun prince ne peut être comparé à notre
+Jacques?
+
+--En exceptant nos dignes amis et alliés de ce vaisseau, tout chien qui
+oserait soutenir que Jacques n'est pas le meilleur des hommes, je le
+sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le
+robuste personnage en frappant d'un de ses poings velus sur le plat-bord
+du navire. Puis, s'adressant à M. de Chemeraut:
+
+--Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l'élu, vous le
+bienheureux qui l'avez vu le premier... Votre main, monsieur de
+Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s'il
+est possible, depuis qu'elle a touché celle de notre duc...
+
+Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que
+Mortimer secouait non moins rudement la main gauche.
+
+Rien de plus contagieux que l'enthousiasme; les partisans du duc étaient
+peu à peu montés sur le pont et s'étaient groupés autour des deux lords;
+tous voulaient à leur tour serrer la main qui avait touché celle du
+prince.
+
+--Ah! messieurs, je conçois que monseigneur recule le moment de vous
+voir, dit Chemeraut, il craint l'émotion inséparable d'un pareil moment.
+
+--Et nous, donc! s'écria Dudley. Enfin, voici tantôt quarante jours que
+nous sommes partis de La Rochelle, n'est-ce pas? eh bien! que je meure
+si j'ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore
+d'un sommeil à la fois agréable et agité comme celui dont on dort la
+veille d'un duel... où l'on est sûr de tuer son homme... Du moins, tel
+est l'effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit
+le robuste gladiateur, à Mortimer.
+
+--Moi, Dick, répondit celui-ci, ça m'a fait un effet contraire; à chaque
+instant je me réveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais
+ainsi la veille du jour où je devrais être fusillé.
+
+--Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d'après son
+portrait.
+
+--Moi, d'après son renom.
+
+--Moi, dès que j'ai su qu'il s'agissait de marcher sous ses ordres
+contre les Orangistes, j'ai tout quitté, amis... femme... enfant...
+
+--C'est comme nous...
+
+--Ah! monsieur, c'est qu'aussi _Jacques de Monmouth_, dit un autre,
+c'est un nom qui résonne comme un clairon.
+
+--Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un
+autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marécages!
+
+--A commencer par le Guillaume...
+
+--D'honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque
+orgueilleux d'avoir si bien réussi dans une entreprise qui, j'oserais
+le dire, est assez délicate... Je ne veux pas attribuer à mes
+raisonnements, à mon influence, la résolution du prince... mais croyez
+du moins, milords, que j'ai su faire valoir auprès de lui l'enthousiasme
+que son souvenir vous avait inspiré.
+
+--Aussi, notre ami... n'oublierons-nous jamais ce que vous avez fait!
+Vous nous l'avez amené ici... notre duc! s'écria cordialement Mortimer.
+
+--Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance éternelle,
+ajouta Dudley...
+
+--Le voir! le voir! s'écria Mortimer dans un nouvel entraînement, le
+revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face,
+retrouver devant nos yeux cette noble et fière figure si belle; le
+revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure...
+je pleure, s'écria le brave Mortimer en ne contraignant plus son
+émotion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres écrasent
+ceux qui ne comprennent pas qu'un vieux soldat pleure ainsi...
+
+L'attendrissement est aussi contagieux que l'enthousiasme.
+
+Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme
+Dick et comme son ami Percy...
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+LE JUGEMENT.
+
+
+Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs
+passionnés de Monmouth.
+
+On vit s'avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore,
+mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités.
+
+Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux
+partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth
+allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à
+le féliciter sur sa résurrection.
+
+Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût
+jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants
+et hardis. Enveloppé d'une longue robe-de-chambre, il s'avança
+péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs.
+
+--Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa
+moustache! s'écria lord Dudley.
+
+--Par le diable, qui ne m'emportera pas du moins avant que j'aie vu
+notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l'un des premiers à lui
+serrer la main! N'aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie
+pour hâter d'un quart d'heure un rendez-vous d'amour? Pourquoi ne le
+risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d'heure plus tôt?
+
+Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après
+lord Rothsay.
+
+--Milord! lui dit-il d'un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie
+par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler
+l'hémorrhagie de cette ancienne blessure que...
+
+--Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement
+qu'aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation.
+
+--Mais, milord, le danger...
+
+--Mais, docteur, il s'agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne
+serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n'ai pas fait ce
+voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et
+c'est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à
+Jacques:
+
+--Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water...
+
+Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s'appuya en
+effet sur les deux robustes lords.
+
+Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de
+buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d'équipage,
+annoncèrent que les marins et les troupes d'infanterie de la frégate
+s'assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se
+rangèrent à leur poste, officiers en tête.
+
+--Pourquoi cette prise d'armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut.
+
+--Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les
+honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra tout à l'heure passer les
+troupes en revue.
+
+Le capitaine de la frégate s'avança vers le groupe des gentilshommes:
+
+--Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.
+
+--Eh bien! fut-il dit tout d'une voix.
+
+--Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c'est-à-dire dans
+cinq minutes.
+
+Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva
+toutes les poitrines.
+
+--Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer.
+
+--Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es
+une de mes jambes.
+
+--Moi? dit Dudley, j'ai comme le vertige...
+
+--Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons
+n'ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les
+premiers, nous l'apercevrons d'abord de loin; ça nous donnera le temps
+de nous faire à sa vue... Est-ce dit?
+
+--Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn.
+
+Onze heures sonnèrent.
+
+Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau
+pendant quelques moments.
+
+Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire.
+
+Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes,
+descendirent lentement l'escalier étroit qui conduisait à l'appartement
+destiné au duc de Monmouth.
+
+Enfin, derrière ce premier groupe s'avançaient Mortimer et Dudley
+soutenant, au milieu d'eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille
+voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et
+l'air mâle de ses deux soutiens.
+
+Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'étroit escalier, les
+trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent
+un moment sur le pont.
+
+--Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de
+Jacques...
+
+En effet, le plus profond silence régna d'abord, mais il fut bientôt
+interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives
+et attendrissantes protestations.
+
+Enfin l'escalier fut libre.
+
+Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui
+descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et
+entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où
+Croustillac donnait audience à ses partisans.
+
+Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le
+tableau qu'ils eurent sous les yeux.
+
+Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe,
+Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait
+fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l'orgueil du
+succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes
+anglais.
+
+Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate
+et son état-major.
+
+Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le
+Gascon.
+
+L'aventurier, bien qu'un peu pâle, payait toujours d'audace; ne se
+voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et
+se disait:
+
+--Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner
+des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours,
+mordioux! cela durera ce que ça pourra.
+
+La force de l'illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se
+pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de
+famille assez décidé avec Charles II; d'autres, une ressemblance
+frappante avec ses portraits.
+
+--Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur,
+en m'apportant vos vœux, m'a décidé à me rendre au milieu de vous.
+
+--Milord-duc, c'est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés.
+
+--J'y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour
+l'Angleterre et...
+
+--C'est trop d'impudence! sang et massacre! s'écria lord Mortimer d'une
+voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers
+lui l'œil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait
+lord Jocelyn.
+
+L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et
+sur les acteurs de cette scène.
+
+Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer.
+
+Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement, ne
+comprenant rien encore aux paroles du lord.
+
+--Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu'à voir cette brute
+avinée, je sens le Mortimer d'une lieue.
+
+Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé
+entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras
+croisés, l'œil étincelant, le regardant face à face; et il s'écria
+d'une voix tremblante de rage:
+
+--Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c'est à moi... Mortimer...
+que tu dis cela?
+
+Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sang-froid. Il répondit
+à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique:
+
+--L'exil et l'adversité m'ont donc bien changé!... que mon meilleur ami
+ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le
+chevalier ajouta tout bas:--Vous le voyez, je vous l'avais dit:
+l'émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée.
+Hélas! ce malheureux-là me méconnaît.
+
+Croustillac s'était exprimé avec tant d'assurance et de naturel que M.
+de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d'une si énorme imposture;
+il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet.
+
+Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres
+gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les
+injures les plus furieuses.
+
+--Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth!
+
+--L'infâme imposteur!
+
+--Le scélérat l'aura égorgé afin de se faire passer pour lui.
+
+--C'est un émissaire de Guillaume!
+
+--Un tel gueux! Jacques, notre duc!
+
+--Quelle audace!
+
+--Oser faire un tel mensonge!
+
+--C'est à lui arracher la langue!
+
+--Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le
+duc!
+
+--Cela crie vengeance!
+
+--Puisqu'il prend son nom, il doit savoir où il est.
+
+--Oui, il nous répondra de notre duc.
+
+--Nous le jetterons à la mer s'il ne nous rend pas Jacques...
+
+--Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.
+
+--Se jouer ainsi de ce qu'il y a de plus sacré!
+
+--Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piége si grossier?
+
+--Ce misérable m'a indignement trompé, messieurs, cria M. de Chemeraut
+en tâchant en vain de se faire entendre.
+
+--Alors, expliquez-vous, monsieur.
+
+--Il payera cher son audace, messieurs.
+
+--Faites d'abord enchaîner ce traître.
+
+--Il m'a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre
+que moi y eût été pris!
+
+--On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se
+sacrifient à la bonne cause.
+
+--Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable
+fourbe.
+
+--Mais, milords, l'envoyé anglais a été trompé comme moi.
+
+--C'est impossible, vous êtes son complice.
+
+--Milords, vous m'insultez.
+
+--Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce
+point!
+
+--Il faut nous venger.
+
+--Oui, vengeance... vengeance!
+
+Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement,
+causèrent un tel tumulte, qu'il fut impossible à M. de Chemeraut de se
+faire écouter au milieu de tant de cris furieux.
+
+L'attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers
+lui, leurs récriminations si violentes, qu'il se rangea près des
+officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée.
+
+Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives,
+aux attaques, aux malédictions des deux partis.
+
+Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l'œil hardi,
+l'aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un
+flegme impassible, en se disant intérieurement:
+
+--Voici que ça se gâte énormément, ils peuvent me jeter par la fenêtre,
+c'est-à-dire en plein Océan; le saut est périlleux, quoique je nage
+comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou
+tard, et d'ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie
+pas aux gens dans le seul but d'être couronné de fleurs et caressé par
+des nymphes silvestres.
+
+Quoiqu'à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante
+de Mortimer qui s'écria:
+
+--Monsieur de Chemeraut, faites d'abord pendre ce misérable, vous nous
+devez cette satisfaction.
+
+--Oui, oui, qu'on l'accroche à la grande vergue, répétèrent les
+gentilshommes anglais, nous nous expliquerons après.
+
+--Vous m'obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s'écria
+Croustillac.
+
+--Il parle, il ose parler, cria-t-on.
+
+--Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n'est moi, reprit
+le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme?
+
+--Messieurs, s'écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en
+proposant de faire justice de cet imposteur abominable.
+
+--Il a tort, je soutiens qu'il a tort, cent mille fois tort! s'écria
+Croustillac... c'est un moyen usé, rebattu, vulgaire...
+
+--Te tairas-tu, malheureux! s'écria l'athlétique Mortimer en saisissant
+les deux mains du Gascon.
+
+--Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet
+outrage! s'écria Croustillac avec colère.
+
+--Ton épée, misérable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras
+levés menaçaient l'aventurier.
+
+--Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement
+le Gascon en rendant sa rapière.
+
+--Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui,
+l'honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce
+drôle.
+
+--Il a tort! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu'il a
+tort! c'est une idée cornue et biscornue... c'est un raisonnement de
+cheval... Le bel argument qu'une potence? cria Croustillac en se
+débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet.
+
+--Mais avant d'en faire justice, il faut l'obliger à nous révéler la
+trame indigne qu'il a ourdie... il faut qu'il nous dévoile les
+circonstances mystérieuses à l'aide desquelles il a effrontément surpris
+ma bonne foi.
+
+--A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer.
+
+--Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu'un boule-dogue
+qui saute au col d'un taureau, cria Croustillac.
+
+--Patience, patience... c'est une cravate de bon chanvre qui t'empêchera
+de prêcher tout à l'heure, répondit Mortimer.
+
+--Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former...
+on interrogera ce fourbe; s'il ne répond pas, nous aurons bien les
+moyens de l'y contraindre; il y a plus d'une sorte de tortures.
+
+--Ah! comme ça je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens à ce
+qu'il ne soit pas pendu... avant d'avoir été mis à la torture, ça fera
+deux choses au lieu d'une.
+
+--Vous êtes généreux, milord, dit le Gascon.
+
+En songeant à la fureur dont devait être possédé M. de Chemeraut, qui
+voyait complétement échouer une entreprise qu'il croyait avoir si
+habilement conduite, on comprend, sans l'excuser, la cruauté de ses
+résolutions envers Croustillac.
+
+Les esprits étaient si montés; le désappointement avait été si irritant,
+si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces
+gentilshommes, assez humains d'ailleurs, se laissèrent aller dans cette
+occasion à l'entraînement d'une colère aveugle, et peu s'en fallut que
+le malheureux Croustillac ne fût même cité devant une espèce de conseil
+de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à
+la violence dont il était victime.
+
+Cinq lords et cinq officiers s'assemblèrent immédiatement sous la
+présidence du capitaine de frégate.
+
+M. de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche.
+La séance commença.
+
+M. de Chemeraut dit d'une voix brève et encore tremblante de colère:
+
+--J'accuse l'homme ici présent d'avoir faussement et méchamment pris les
+noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d'avoir ainsi par son
+odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans
+de telles circonstances que le crime de cet homme doit être considéré
+comme un attentat à la sûreté de l'État. En conséquence, je demande que
+l'accusé, ici présent, soit déclaré coupable de haute trahison et puni
+de mort.
+
+--Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et
+bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s'élevait à la hauteur
+des circonstances.
+
+--Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais avant, il faut qu'il
+parle... et qu'on le mette tout de suite à la question, reprirent les
+lords.
+
+Le capitaine de la frégate, qui présidait le conseil, n'était pas, comme
+M. de Chemeraut, sous l'influence d'un ressentiment personnel; il dit
+aux Anglais:
+
+--Milords, nous n'avons pas encore à voter une peine; il faut auparavant
+interroger l'accusé, écouter sa défense s'il peut se défendre; après
+quoi nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N'oublions
+pas que nous sommes juges et qu'il n'est pas encore reconnu coupable.
+
+Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l'emportement
+de M. de Chemeraut. Néanmoins, pouvant élever aucune objection, ils se
+turent.
+
+--Accusé, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms?
+
+--Polyphème, chevalier de Croustillac.
+
+--Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j'aurais dû m'en
+douter à son impudence. Avoir été le jouet d'un tel misérable!
+
+--Votre profession? continua le capitaine.
+
+--Pour le moment... celle d'accusé devant un tribunal que vous présidez
+dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l'on
+pende les gens sans les entendre.
+
+--Vous êtes accusé d'avoir sciemment et méchamment trompé M. de
+Chemeraut chargé d'une mission d'État pour le service du roi, notre
+maître.
+
+--C'est M. de Chemeraut qui s'est trompé lui-même: il m'a appelé
+monseigneur, et j'ai répondu innocemment à ce nom.
+
+--Innocemment! s'écria M. de Chemeraut en fureur, comment, misérable, tu
+n'as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne
+m'as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente
+trahison?
+
+--Vous avez parlé... j'ai écouté... je dois même déclarer, pour ma
+justification, que vous m'avez paru singulièrement bavard... Si c'est un
+crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime énorme...
+
+Le capitaine fit signe à M. de Chemeraut de contenir son indignation; il
+dit au Gascon:
+
+--Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de
+Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événements vous
+avez pris ses noms et ses titres?
+
+Croustillac voyait sa position devenir très inquiétante: il eut envie de
+tout révéler: il pouvait s'adresser aux partisans dévoués du prince,
+s'assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé
+grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n'était pas
+le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient
+caché et protégé l'existence du prince et qui pouvaient la protéger
+encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+LA CHASSE.
+
+
+Lorsque le capitaine intima de nouveau à Croustillac l'ordre de révéler
+tout ce qu'il savait sur le duc, l'aventurier répondit cette fois avec
+une fermeté pleine de dignité:
+
+--Je n'ai rien à dire à ce sujet, capitaine. Ce secret n'est pas le
+mien.
+
+--Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s'écria Mortimer;
+qu'on allume deux mèches soufrées, je les lui mettrai moi-même, s'il le
+faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est
+notre Jacques... Ah! j'avais bien un pressentiment que je ne le verrais
+pas.
+
+--Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous
+vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la
+manière la plus grave les intérêts du roi et de l'État, et l'on sera
+forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler.
+
+Ces paroles calmes, prononcées par un homme à figure vénérable, qui,
+depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence
+des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression;
+il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée; il
+répondit d'une voix assurée:
+
+--Excusez-moi, capitaine, je n'ai rien à dire et je ne dirai rien.
+
+--Capitaine! s'écria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j'ai les
+pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut
+porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l'État. J'ai
+trouvé cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti
+même d'objets précieux appartenant à ce seigneur, tels que l'épée de
+Charles Ier, une boîte à portraits, etc., tout concourt enfin à
+prouver qu'il a, sur l'existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les
+renseignements les plus précis; or, ces renseignements sont de la plus
+haute importance relativement à la mission dont le roi m'a chargé... Je
+requiers donc que l'accusé soit immédiatement contraint de parler par
+tous les moyens possibles.
+
+--Oui, oui, la question! répétèrent les lords.
+
+--Réfléchissez bien, accusé, dit encore le capitaine, ne vous exposez
+pas à de terribles rigueurs; vous pouvez tout espérer de notre
+indulgence si vous dites la vérité.. Sinon, prenez garde!
+
+--Je n'ai rien à dire, reprit Croustillac; ce secret n'est pas le mien.
+
+--Il s'agit d'une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas
+de recourir à ces extrémités.
+
+Le Gascon fit un signe de résignation et répéta:
+
+--Je n'ai rien à dire.
+
+Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d'être obligé d'employer de
+pareilles mesures; il sonna.
+
+Un planton se présenta.
+
+--Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes de se tenir dans la
+batterie, près du fanal de l'avant, et dites au maître canonnier de
+préparer des mèches soufrées.
+
+Le planton sortit.
+
+Ces ordres étaient d'un positif effrayant.
+
+Malgré son courage, Croustillac sentit chanceler sa détermination; le
+supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans
+doute en sûreté; l'aventurier pensait qu'il avait déjà beaucoup fait
+pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-être céder à la crainte
+de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion,
+grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se
+présentait à son esprit, devenait presque héroïque:
+
+_On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d'être couronné de
+fleurs_...
+
+Le prévôt entra dans la salle du conseil:
+
+Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune émotion.
+
+Tout à coup trois coups de canon très rapprochés les uns des autres
+retentirent longuement dans la solitude de l'Océan.
+
+Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs siéges.
+
+Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance
+suspendue... Partisans et officiers, oubliant l'accusé, montèrent en
+hâte sur le pont.
+
+Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit.
+
+La frégate avait reçu l'ordre de mettre en panne jusqu'à l'issue du
+conseil qui décidait du sort du chevalier.
+
+Nous avons dit que la _Licorne_ s'était obstinée depuis la veille à
+suivre la _Fulminante_; nous avons dit aussi que l'officier de quart
+avait signalé à l'horizon un bâtiment d'abord presque imperceptible,
+mais qui s'était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité
+presque merveilleuse.
+
+Lorsque la _Fulminante_ mit en panne, ce bâtiment, léger brigantin,
+n'était tout au plus qu'à une demi-lieue d'elle; à mesure qu'il
+approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles
+très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait
+à peine hors de l'eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire
+toutes les apparences d'un pirate.
+
+A l'apparition du brigantin, la _Licorne_ alla se mettre dans ses eaux à
+un signal qu'il lui fit.
+
+On était en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un
+moment à bord de la frégate. Le capitaine, voyant l'étrange manœuvre
+des deux bâtiments, n'avait pas voulu s'exposer à une surprise hostile.
+
+Le léger navire s'approcha, ses voiles à demi-carguées, ayant à sa proue
+un pavillon parlementaire.
+
+--Monsieur de Sainval, dit le capitaine à un de ses officiers, ordonnez
+aux canonniers de se tenir à leurs pièces la mèche allumée... Si ce
+pavillon parlementaire cache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas.
+
+M. de Chemeraut et Croustillac partagèrent le même étonnement en
+reconnaissant le _Caméléon_, à bord duquel s'étaient embarqués le
+mulâtre et la Barbe-Bleue.
+
+Le cœur de Croustillac battait à se rompre; ses amis ne l'avaient pas
+abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen?
+
+Bientôt le _Caméléon_ fut à portée de voix de la frégate et lui passa à
+poupe.
+
+Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l'arrière
+du brigantin, qui mit alors en panne comme la _Fulminante_.
+
+--Jacques... notre duc!!! Le voilà!!! s'écrièrent avec enthousiasme les
+trois lords qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de
+reconnaître le duc de Monmouth.
+
+Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restèrent immobiles.
+
+Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de
+joie délirants à la vue du duc de Monmouth.
+
+--Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!...
+
+--Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur?
+s'écria M. de Chemeraut.
+
+--Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous
+le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis.
+
+--Oui, voilà notre Jacques!
+
+--C'est bien lui cette fois!
+
+--C'est bien notre duc, notre véritable duc, reprirent les lords.
+
+--Monseigneur, reprit Chemeraut, j'ai été indignement abusé depuis
+avant-hier... par un misérable qui avait pris votre nom.
+
+--Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s'écria Dudley.
+
+--Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que vous appelez un
+misérable m'a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens,
+monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s'il court
+quelques dangers pour avoir pris la mienne.
+
+--Certainement, monseigneur, répondit M. de Chemeraut, saisissant cette
+occasion de s'assurer de la personne du prince, il faut que Votre
+Altesse vienne à bord, c'est le seul moyen qu'elle ait de sauver ce vil
+imposteur.
+
+--A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même! s'écria
+Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à
+la mer.
+
+Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s'y opposer. Le Gascon
+plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin,
+vers lequel il se dirigeait à la nage.
+
+Il y avait peu de distance entre les deux navires, le _Caméléon_ était
+presque au niveau de la mer; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth,
+et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que
+les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.
+
+--Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes! dit Monmouth en
+serrant Croustillac dans ses bras.
+
+Puis Jacques dit quelques mots à l'oreille du Gascon, et celui-ci
+disparut avec le capitaine Ralph.
+
+Le duc s'avançant à l'extrémité de la poupe de son brigantin, s'adressa
+à M. de Chemeraut:
+
+--Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et
+ceux du roi votre maître... Je sais que ces braves gentilshommes
+viennent m'offrir leurs bras pour m'aider à chasser Guillaume d'Orange
+du trône d'Angleterre.
+
+--Oui, oui, lorsque tu seras à notre tête nous chasserons ces rats
+hollandais, s'écria Mortimer.
+
+--Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit
+Dudley.
+
+--Monseigneur, vous pouvez compter sur l'appui du roi, mon maître. Une
+fois à bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s'écria
+Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu'il avait cru désespérée,
+renaissait avec toutes ses chances de réussite.
+
+--Monseigneur, voulez-vous qu'on vous envoie la chaloupe? ou bien
+allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et
+puisque Votre Altesse s'intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est
+assurée.
+
+--Dépêche-toi noble duc...
+
+--Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de
+suite!
+
+--Oui, viens! s'écria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drôle à la
+casaque verte et au bas roses: nous sauterons à l'eau comme une bande de
+canards sauvages, pour être plus tôt près de toi.
+
+--Pas d'imprudence, mes vieux amis, pas d'imprudence! s'écria Monmouth
+qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu.
+
+Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l'oreille du prince;
+celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d'un air radieux.
+
+--Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la mer, dit Chemeraut
+qui brûlait d'impatience de voir le duc à bord.
+
+--C'est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s'adressant aux lords
+avec un accent profondément ému:
+
+--Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours
+adieu!... J'ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de
+l'amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient
+ensanglanter l'Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu,
+brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon cœur
+se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette
+apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous
+comme il l'a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et
+pour toujours adieu...
+
+Puis se retournant vers son capitaine, le duc s'écria vivement d'une
+voix sonore:
+
+--Ralph, toutes voiles dehors!...
+
+A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin
+préparées à l'avance furent bordées et orientées avec une prestesse
+merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le
+_Caméléon_ était sous voile avant que les passagers de la frégate
+fussent revenus de leur surprise.
+
+Le brigantin en s'éloignant se maintint dans la direction de la poupe de
+la frégate, afin de n'être pas exposé à son artillerie.
+
+Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir
+des lords, en voyant le léger navire s'éloigner rapidement.
+
+--Capitaine, s'écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous
+atteindrons ce brigantin: il n'y a pas de meilleure marcheuse que la
+_Fulminante_.
+
+--Oui, oui, s'écrièrent les lords, à l'abordage!
+
+--Reprenons notre duc.
+
+--Lorsque nous l'aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre
+tête.
+
+--Il ne refusera pas ses vieux compagnons!
+
+--Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de
+Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s'écria Mortimer en
+s'adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.
+
+Le _Caméléon_ se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate;
+il quitta la direction qu'il avait d'abord prise, et, au lieu de se
+tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver.
+
+Cette manœuvre découvrit la _Licorne_ qui, pendant l'entretien du duc
+et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du
+_Caméléon_ et absolument dans la même ligne que lui.
+
+C'est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il
+pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin.
+
+Polyphème de Croustillac était sur le pont de la _Licorne_, en compagnie
+de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de
+la veille sur ce bâtiment.
+
+On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du
+haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre
+Monmouth.
+
+Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait
+cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit:
+
+--Allez vite m'attendre à bord de la _Licorne_. Ralph va vous conduire.
+
+Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d'avoir échappé à M. de
+Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une
+petite yole pagayée par un seul marin.
+
+Ce fut ainsi que l'aventurier aborda la _Licorne_. Afin de ne pas perdre
+de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et
+d'abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté
+très-rapidement.
+
+Le duc n'avait donné l'ordre de déployer les voiles du brigantin que
+lorsqu'il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de
+Chemeraut abandonnerait évidemment l'ombre pour le corps, le faux
+Monmouth pour le véritable, la _Licorne_ pour le _Caméléon_.
+
+Maître Daniel à la vue du Gascon s'écria:
+
+--Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des
+moyens étranges! En partant de France vous m'êtes tombé des nues; en
+quittant les Antilles vous me sortez de l'onde comme un dieu marin,
+comme _Neptunus_ en personne!!!
+
+Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon
+qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manœuvre des
+deux navires, le chevalier dit au capitaine:
+
+--Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me
+recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas,
+flottant à l'aventure?
+
+--Ma foi, à vrai dire, je n'en sais à peu près rien.
+
+--Comment cela, capitaine?
+
+--Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m'a demandé
+si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m'a
+ordonné d'aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de
+lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me
+faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite
+frégate, quoi qu'elle fît pour m'en empêcher. Enfin, je devais me
+conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s'attache à un
+passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à
+longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche
+quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s'arrête quand le
+passant s'arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà
+comme j'ai manœuvré avec la frégate... Ce n'est pas tout... mon
+correspondant m'avait encore dit:--Vous suivrez la frégate jusqu'à ce
+que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses
+eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un
+passager (ce passager je vois maintenant que c'était vous); alors vous
+le prendrez et vous ferez voile à l'instant pour la France sans vous
+occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous
+enverra d'autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la
+volonté de mes armateurs; j'ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce
+matin le brigantin m'a rejoint, tout à l'heure je vous ai repêché,
+maintenant je fais voile pour la France.
+
+--Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac.
+
+--Le duc? Quel duc? Je ne connais d'autre duc que mon armateur ou son
+correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la
+frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.
+
+--Abandonnez-vous donc ainsi le _Caméléon_? s'écria Croustillac, si la
+frégate l'atteint, n'irez-vous pas à son secours?
+
+--Moi, non, de par Dieu, quoique j'aie ici douze bonnes petites pièces
+de huit qui diraient leur mot tout comme d'autres... et que les
+quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les
+marins du roi... Mais il ne s'agit pas de cela.... Je ne connais que les
+ordres de mon armateur... Ah çà! mais voilà maintenant le brigantin qui
+donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+LE RETOUR.
+
+
+La _Fulminante_ poursuivait le _Caméléon_ avec acharnement. Soit calcul,
+soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin
+fut sur le point d'être atteint par la frégate; mais alors, reprenant
+sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il
+regagnait l'avantage qu'il avait perdu.
+
+Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint
+droit à la _Licorne_, et en peu d'instants, la rejoignit à portée de
+voix.
+
+Qu'on juge de la joie de l'aventurier lorsque, sur le pont du
+_Caméléon_, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la
+Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu'il
+entendit la jeune femme lui crier d'une voix émue:--Adieu, notre
+sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons
+jamais!
+
+--Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave
+chevalier!!
+
+Et le _Caméléon_ s'éloigna.... Tandis qu'Angèle avec son mouchoir et le
+duc avec sa main faisaient un dernier signe d'adieu à l'aventurier.
+
+Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante...
+
+Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l'arrière de la
+_Licorne_, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu'il
+prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable.
+
+La _Fulminante_, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine,
+furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix...
+
+Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et
+la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre...
+
+A cette démonstration significative, le _Caméléon_, ne s'amusant plus à
+ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui
+était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse.
+
+La _Fulminante_ le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud.
+
+La _Licorne_ avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on
+comprend donc qu'elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux
+bâtiments s'enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l'horizon.
+
+Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la
+Barbe-Bleue... Il le suivit d'un regard avide et désolé jusqu'à ce que
+le brigantin eût tout à fait disparu dans l'espace...
+
+Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l'aventurier...
+
+Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le
+visage...
+
+ * * * * *
+
+Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie
+du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l'épaule et s'écria:
+
+--Ah ça, notre hôte, la _Licorne_ est en bon chemin, si nous descendions
+boire un coup de sangria au madère en attendant l'heure du souper?
+J'espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me
+font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes
+toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup...
+
+--Je n'ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon.
+
+--Tant mieux, vous n'en boirez qu'avec plus de plaisir; boire sans soif,
+c'est ce qui distingue l'homme de la brute, comme on dit.
+
+--Merci... maître Daniel... mais je ne saurais...
+
+--Ah ça, morbleu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout drôle; est-ce
+parce que vous n'avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté
+d'épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous?
+vous auriez joliment perdu votre pari! vous n'avez pas seulement osé
+aller au Morne-au-Diable, j'en suis bien sûr...
+
+--Vous avez raison, maître Daniel, j'ai perdu mon pari...
+
+--Comme vous n'avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le
+payer... heureusement... Ah! dites-donc, j'ai depuis un quart d'heure
+quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord
+de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli?
+vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous
+ont dit tout à l'heure adieu... qu'est-ce que tout cela signifie?... Oh!
+après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela,
+c'est seulement pour le savoir... S'il y a un secret... _motus_, n'en
+parlons plus...
+
+--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel.
+
+--Mettons alors que je n'ai rien demandé, et vive la joie... allons,
+riez donc, riez donc... qu'est-ce qui vous attriste? est-ce parce que
+vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui
+ont joliment déteint à l'eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je
+vais vous prêter de quoi changer, quoiqu'il fasse une chaleur d'étuve,
+car ce n'est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps...
+Allons, allons, quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous
+n'êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et
+quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester
+à bord de la _Licorne_ tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu,
+j'adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah!
+dites donc, j'ai justement une espèce d'étoupe faite avec du fil
+d'écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous
+avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un
+vrai démon, pas vrai?
+
+--Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître
+Daniel, dit une voix grave.
+
+Croustillac et le capitaine se retournèrent; c'était le père Griffon
+qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui
+descendait sur le pont.
+
+--Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac.
+
+--Bah! bah! si mon hôte n'est pas en train, il le sera tout à l'heure,
+car il n'est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer
+le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont.
+
+Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac:
+
+--Vous voici encore l'hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre
+qu'il y a dix jours.
+
+--Pourquoi serais-je plus riche aujourd'hui qu'il y a dix jours, mon
+père? demanda le Gascon.
+
+Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient
+purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer
+qu'à part le petit médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait
+été complétement désintéressé.
+
+--Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de
+n'avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce
+n'est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement
+pressés...
+
+--Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince
+aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu'il a pu pour le
+servir?
+
+--Vous avez fait pour le prince ce qu'un frère aurait fait; pourquoi,
+vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide?
+
+--Pour mille raisons j'en aurais été désolé, mon père... Je compte même
+sur l'agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais
+pour me distraire... Et j'espère...
+
+Le Gascon n'acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains.
+
+Le religieux respecta son silence et s'éloigna.
+
+ * * * * *
+
+Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la _Licorne_ fut en vue
+des côtes de France environ quarante jours après son départ de la
+Martinique.
+
+Peu à peu la tristesse morne du chevalier s'était calmée.
+
+Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui
+que le sentiment qui l'avait sans doute développé, le chevalier avait
+réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces
+qu'éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait
+pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de
+maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon.
+
+Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des
+passagers de la _Licorne_, ce qu'il avait été durant la première
+traversée. Sachant qu'il devait payer son passage par sa bonne humeur,
+il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser
+maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine
+voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée.
+
+Croustillac avait formellement déclaré qu'il irait prendre du service en
+Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats
+de fortune.
+
+Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la _Licorne_ se
+trouva en vue des côtes de France.
+
+Maître Daniel, par prudence, préféra d'attendre le lendemain pour aller
+au mouillage.
+
+Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria
+le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.
+
+L'air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac.
+
+La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses
+bras au Gascon, et lui dit:
+
+--Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher
+fils.
+
+Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le
+religieux dans ses bras, et lui dit:
+
+--Qu'avez-vous donc, mon père?
+
+--Ce que j'ai? ce que j'ai? comment! vous... pauvre aventurier... vous
+que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu'un autre... vous
+sauvez la vie du fils d'un roi, vous vous dévouez avec autant
+d'abnégation que d'intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en
+sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas
+même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous
+coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous
+plaindre, ou de l'ingratitude, ou du moins de l'oubli de ceux qui vous
+doivent tant!
+
+--Mais, mon père...
+
+--Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une
+parole amère... jamais seulement l'ombre d'un reproche... comme par le
+passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non...
+non... Oh! je l'ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même
+perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource...
+cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l'infortune.
+
+--Mon père... je vous assure que non...
+
+--Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris
+seul... assis à l'écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois
+est-ce que vous rêviez jamais?
+
+--N'ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel
+par mes plaisanteries, mon bon père?
+
+--Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître
+Daniel, c'était pour reconnaître comme vous le pouviez l'hospitalité
+qu'il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout
+vous dire sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre
+serait déjà très belle, très digne de la part d'un homme que ses
+antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de
+votre part, à vous, qu'une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait
+devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et
+beau, c'est à la fois l'expiation du passé et la glorification du
+présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans
+récompense..... l'épreuve a trop duré, oui... je m'en veux presque de
+vous l'avoir imposée.
+
+--Quelle épreuve, mon père?
+
+--Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse
+aussi noble que touchante.
+
+On frappa à la porte du père Griffon.
+
+--Qu'est-ce?
+
+--Le souper, mon père.
+
+--Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac
+d'un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se
+terminera heureusement pour vous.
+
+Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l'avait fait descendre
+dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté,
+suivit le père Griffon sur le pont.
+
+Au grand étonnement de Croustillac, il vit l'équipage en habit de fête;
+des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts.
+
+Lorsque l'aventurier parut sur le pont, les douze pièces d'artillerie du
+trois-mâts tirèrent en salut.
+
+--Mordioux! mon père, qu'est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous
+attaqués?
+
+Le père n'eut pas le loisir de répondre à l'aventurier; le capitaine
+Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et
+des maîtres et contremaîtres de la _Licorne_, vint respectueusement
+saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé:
+
+--Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la
+cargaison vous appartiennent.
+
+--Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi
+fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte?
+
+--Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua
+Daniel, de vous avoir fait faire des tours d'équilibre sur votre nez, et
+de vous avoir induit à mâcher de l'étoupe pour cracher du feu pendant la
+traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France,
+j'ignorais que vous fussiez le propriétaire de la _Licorne_.
+
+--Ah çà, mon père, m'expliquerez-vous? dit Croustillac.
+
+--Le révérend vous expliquera d'autant mieux les choses, monsieur le
+chevalier, reprit Daniel, que c'est lui qui m'a remis tout à l'heure une
+lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m'annonce qu'en vertu de
+la procuration qu'il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a
+vendu la _Licorne_ et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le
+chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la _Licorne_ et sa
+cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez
+reçu et acquit de ladite _Licorne_ et de ladite cargaison lorsque nous
+aurons touché à tel port de France ou de l'étranger qu'il vous
+conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon
+armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison.
+
+Après avoir prononcé cette formule légale tout d'une haleine, maître
+Daniel, voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui
+gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras:
+
+--Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l'affirme,
+et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu'en vous
+demandant d'avaler de l'étoupe et de cracher du feu, j'ignorais que
+j'avais affaire à mon armateur et au maître de la _Licorne_... Non, non,
+monsieur le chevalier, ce n'est pas à celui qui possède un bâtiment qui,
+tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus...
+
+--Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l'aventurier.
+
+--Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à
+vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on
+aurait cinquante mille écus de plus...
+
+--Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du
+Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient
+subitement en France, m'ont chargé de vous faire accepter ce don de leur
+part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d'avoir si bien éprouvé
+l'élévation de votre caractère en ne vous révélant qu'à cette heure le
+bienfait du prince...
+
+--Ah! mon père, dit Croustillac avec amertume, en tirant de son sein le
+médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu'il portait suspendu à
+un pauvre lacet de cuir, avec cela j'étais récompensé en gentilhomme...
+Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette
+splendide aumône...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain la _Licorne_ entra dans le port.
+
+Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à
+maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre
+avant vingt-quatre heures.
+
+Le père Griffon alla loger au séminaire.
+
+Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi.
+
+A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au
+religieux par un garde-note de La Rochelle.
+
+--«Mon bon père... je ne puis accepter le don que vous m'avez offert...
+Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur
+ce bâtiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes
+œuvres, selon que vous l'entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce
+billet se consultera avec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs.
+
+«Adieu, mon bon père; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne
+l'oubliez pas dans vos prières.
+
+«Chevalier _de Croustillac_.»
+
+Et le père Griffon n'entendit plus parler de l'aventurier.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+L'ABBAYE.
+
+
+L'abbaye de Saint-Quentin, située non loin d'Abbeville et presque à
+l'embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la
+province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui
+payaient en nature une partie de leurs redevances.
+
+Pour représenter l'abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où
+cette dîme énorme était apportée au couvent.
+
+A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les
+événements dont nous avons parlé, les tenanciers étaient réunis par une
+brumeuse et froide matinée d'automne, dans une petite cour située à
+l'extérieur des bâtiments de l'abbaye et non loin de la loge du portier.
+
+Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient
+servi à transporter l'immense quantité de denrées destinées à
+l'approvisionnement du couvent.
+
+Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d'un petit
+escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond
+de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d'une voûte en
+ogive par laquelle on sortait de l'intérieur du cloître.
+
+Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette
+voûte.
+
+La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt
+sur le fond obscur du passage à l'extrémité duquel il s'était arrêté; de
+crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de
+son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait
+largement autour de son énorme obésité.
+
+Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume
+derrière l'oreille et un gros registre sous son bras; il s'assit sur une
+des marches de l'escalier, afin d'inscrire les redevances apportées par
+les fermiers.
+
+L'autre frère lai classait les denrées sous le hangar à mesure qu'elles
+étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron,
+présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses
+larges manches.
+
+Il est impossible de nombrer et de dépeindre cette masse de comestibles
+déposés au pied de l'escalier.
+
+Ici, c'étaient d'énormes poissons de mer, d'étang ou de rivière, qui
+frétillaient encore sur les dalles de la cour; là, des chapons
+magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes couplés par les
+pattes s'agitaient convulsivement au milieu de montagnes de beurre
+frais et d'immenses paniers d'œufs, de légumes et de fruits d'hiver.
+Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés
+salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente; les
+pêcheurs roulaient de petits barils d'huîtres sortant du parc; plus
+loin, c'étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des
+langoustes, des écrevisses qui soulevaient les clayons d'osier où ils
+étaient renfermés.
+
+Un des gardes de l'abbaye, à genoux devant un daim d'un an, en pleine
+venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afin d'en faire
+admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux
+chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu'un autre
+garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de
+marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles,
+pluviers, etc.
+
+Enfin, dans un autre coin de la cour s'étalaient des offrandes plus
+modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur
+froment, des légumes secs, des chapelets de jambons fumés, etc.
+
+Un moment ces richesses gastronomiques s'entassèrent tellement qu'elles
+atteignirent le niveau de l'escalier où se tenait le père cellerier.
+
+En voyant ce moine replet, au visage enluminé, au vaste abdomen, debout
+sur ce piédestal de comestibles qu'il couvait d'un œil gourmand, on
+eût dit le génie de la bonne chère.
+
+Selon la qualité ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, après
+avoir reçu un blâme ou un éloge du père cellerier, se retirait après
+une légère génuflexion.
+
+Le révérend daignait même quelquefois tirer de ses longues manches sa
+main rouge et grasse pour la donner à baiser aux plus favorisés.
+
+L'appel que faisait le frère lai touchait à sa fin...
+
+On venait d'apporter au père cellerier un savoureux chaudeau dans une
+écuelle d'argent portée sur une assiette du même métal. Le révérend
+avait avalé ce consommé, parfait spécifique contre la froidure et la
+brume du matin. A ce moment le frère lai se plaignit d'avoir en vain
+appelé par deux fois Jacques, tenancier de la métairie de Blaville, qui
+redevait six poulardes, trois sacs de blé et cent écus pour son terme de
+fermage.
+
+--Eh bien! dit le père cellerier, où est donc Jacques? Il est
+ordinairement... exact. Depuis quinze ans qu'il tient la métairie de
+Blaville, il n'a jamais manqué à ses échéances.
+
+Les paysans appelaient encore Jacques...
+
+Jacques ne parut pas.
+
+De la foule des fermiers sortirent deux enfants, un jeune garçon et une
+jeune fille âgés de treize à quatorze ans; tremblants de confusion, ils
+s'avancèrent au pied de l'escalier, redoutable tribunal, en se tenant
+par la main, les yeux baissés et gros de pleurs.
+
+La petite fille roulait un des coins de son tablier de grosse toile
+bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchâtre à larges raies noires;
+le jeune garçon serrait convulsivement son bonnet de laine brun.
+
+Ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier.
+
+--Ce sont les enfants du métayer Jacques, dit une voix.
+
+--Eh bien! et les six poulardes, et les trois sacs de blé, et les cent
+écus de votre père? dit sévèrement le révérend.
+
+Les deux pauvres enfants se serrèrent l'un contre l'autre, se poussèrent
+le coude pour s'encourager à répondre.
+
+Enfin le jeune garçon, ayant plus de résolution, releva son noble et
+beau visage, que la grossièreté de ses vêtements rendait plus
+remarquable encore, et dit tristement au religieux:
+
+--Notre père est bien malade depuis deux mois, notre mère le soigne...
+il n'y a pas d'argent à la maison... nous avons été obligés de prendre
+le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont
+remplacé mon père dans les travaux de la métairie; et puis il a fallu
+vendre les poulardes pour payer le médecin.
+
+--C'est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs
+redevances, dit brusquement le religieux. Jacques était bon et exact
+fermier, voilà qu'il se gâte tout comme les autres; mais, dans l'intérêt
+de l'abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s'égarer dans
+la mauvaise voie.
+
+Puis s'adressant aux enfants, il ajouta sévèrement:
+
+--Le père trésorier avisera... attendez là.
+
+Les deux enfants se retirèrent dans un coin obscur du hangar.
+
+La jeune fille s'assit en pleurant sur une borne; son frère se tint
+debout auprès d'elle, appuyé au mur, en regardant sa sœur avec une
+morne tristesse.
+
+L'appel achevé, les moines rentrèrent dans l'abbaye, les paysans
+regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les
+deux enfants restèrent seuls dans la cour... attendant avec une
+douloureuse inquiétude la résolution du trésorier à l'égard de leur
+père.
+
+Un nouveau personnage parut à la porte de la petite cour.
+
+C'était un grand vieillard à larges moustaches blanches et barbe
+négligée, il marchait péniblement à l'aide d'une jambe de bois, et
+portait un vieil habit uniforme vert à collet orange; un sac de peau
+attaché sur son dos contenait son modeste bagage; il s'appuyait sur un
+gros bâton de cornouiller, et était coiffé d'un gros bonnet hongrois,
+d'une fourrure noire et râpée, qui, descendant jusque sur ses sourcils,
+lui donnait l'air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs
+que sa moustache, rattachés par un nœud de cuir, formaient une longue
+queue qui lui tombait au milieu des épaules; son teint était hâlé, ses
+yeux vifs, et l'âge avait courbé sa haute taille.
+
+Ce vieillard entra dans la cour sans voir d'abord les enfants, il
+regardait autour de lui comme un homme qui cherche à s'orienter;
+apercevant les deux petits paysans, il alla droit à eux.
+
+La jeune fille, effrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet
+énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur; son frère
+lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voulût
+la retirer, il s'avança résolument au-devant du vieillard.
+
+Celui-ci s'était arrêté, frappé de la beauté de cet deux enfants, et
+surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d'une
+finesse, d'une régularité parfaite, était couronné de deux bandeaux de
+cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d'indienne de
+couleur brune; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas
+de laine.
+
+--Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas
+m'enseigner où est l'abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat.
+
+Quoiqu'il fût loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses
+paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre
+son frère, lui dit à demi-voix:
+
+--Réponds-lui, Jacques, réponds-lui, vois comme il a l'air méchant.
+
+--N'aie pas peur, Angèle, n'aie pas peur, dit le jeune garçon; puis il
+dit au soldat:
+
+--Oui, monsieur, c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin; mais si vous
+voulez entrer, la loge du frère portier est de l'autre côté, en dehors
+de cette cour.
+
+L'enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît
+attention à ses paroles.
+
+Lorsque la jeune fille avait appelé son frère _Jacques_, le vieillard
+avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques, à son tour,
+appela sa sœur _Angèle_, le vieillard tressaillit, laissa tomber son
+bâton, et il eut besoin de s'appuyer au mur, tant son saisissement fut
+violent.
+
+--Vous vous appelez _Jacques_ et _Angèle_... mes enfants? dit-il d'une
+voix tremblante.
+
+--Oui, monsieur, répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez
+étonné de cette question.
+
+--Et vos parents?
+
+--Nos parents sont tenanciers de l'abbaye, monsieur.
+
+--Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, je
+suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la réunion de ces deux
+noms... _Jacques_... _Angèle_... Allons, allons, Polyphème, vous perdez
+la tête, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en
+sabots, vous vous imaginez... et il haussa les épaules; c'est bien la
+peine d'avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de
+pareilles visions! Si c'est pour faire de telles découvertes que vous
+revenez de Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait...
+de...
+
+En se parlant ainsi à lui-même, Croustillac avait examiné la jeune fille
+avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d'une ressemblance qui
+lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle des regards
+étincelants.
+
+La jeune fille, effrayée de nouveau, dit à son frère en cachant sa tête
+derrière son épaule:
+
+--Mon Dieu, voilà qu'il me fait encore peur.
+
+--Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son cœur battre
+à la fois de doute, d'anxiété, de crainte et d'espoir, ces traits
+charmants me rappellent... mais non... c'est impossible... impossible!
+Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... des fermiers?...
+Allons, le coup de sabre que j'ai reçu sur la tête au siége d'Azof m'a
+dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges (et
+certes, plus que personne, j'ai le droit de croire aux bizarreries du
+hasard. Je serais un ingrat d'en médire); oui, le hasard, peut faire
+que des paysans donnent à leurs enfants certains noms... plutôt que
+d'autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons,
+c'est impossible... Après tout, je puis bien leur demander, et en vérité
+en leur demandant, je ris de moi-même; c'est stupide...--Mes enfants,
+dites-moi comment s'appelle votre père?
+
+--Jacques, monsieur.
+
+--Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi?
+
+--Jacques, monsieur.
+
+--Jacques, tout court?
+
+--Oui, monsieur, répondit l'enfant en regardant Croustillac avec
+surprise.
+
+--Voilà qui est de plus en plus étrange, dit Croustillac en
+réfléchissant.
+
+--Et il y a longtemps qu'il est en France?
+
+--Mais il y a toujours été, monsieur.
+
+--Allons, j'étais fou, décidément j'étais fou. Est-ce que votre père
+était soldat, mes enfants?
+
+Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement.
+
+Le jeune garçon répondit:
+
+--Non, monsieur, il a toujours été fermier.
+
+A ce moment la porte qui communique dans l'abbaye s'ouvrit, l'un des
+frères lais parut du haut de l'escalier.
+
+Ce frère était le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un
+signe aux enfants, qui s'approchèrent tout tremblants.
+
+--Viens ici, la petite, dit-il.
+
+La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif sur son frère,
+qu'elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de
+l'escalier.
+
+Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui
+redressa la tête qu'elle tenait baissée, et lui dit:
+
+--La belle enfant, tu préviendras ton père que s'il ne paye pas, d'ici à
+huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu'il doit, il y a un
+fermier plus solvable que lui qui demande la métairie et qui
+l'obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours...
+Sans cela, on l'aurait mis dehors aujourd'hui.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les
+mains, il n'y a pas d'argent chez nous. Notre pauvre père est malade,
+hélas! comment ferons-nous?
+
+--Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c'est l'ordre du prieur,
+et il fit signe à la jeune fille de descendre.
+
+Les deux enfants se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant
+et en disant:--Notre père en mourra... mon Dieu, il en mourra...
+
+Croustillac, à demi caché par un pilier du hangar, avait été à la fois
+touché et indigné de cette scène.
+
+Au moment où le moine allait fermer la porte de l'ogive, le Gascon lui
+dit:
+
+--Mon révérend, un mot... c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin?
+
+--Oui, après? dit le frère d'un ton brutal.
+
+--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, me donner un gîte jusqu'à demain?
+
+--Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner à la
+porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera
+une soupe. Puis il ajouta:--Ces vagabonda sont la plaie des maisons
+religieuses.
+
+L'aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonça d'un
+coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la
+terre de son bâton et s'écria d'une voix menaçante:
+
+--Mordioux! mon révérend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrité.
+
+--Parce que je porte besace, il ne s'ensuit pas que je vous demande
+l'aumône, mon révérend, s'écria Croustillac.
+
+--Que veux-tu donc alors?
+
+--Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut
+bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charité le
+commande à votre abbé. D'ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous
+ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par
+les dîmes.
+
+--Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent!
+
+--Vous m'appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j'ai
+encore un écu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille
+et de votre soupe, dom Ribaud.
+
+--Qu'entends-tu par dom Ribaud, drôle que tu es? dit le frère lai en
+s'avançant sur le perron. Prends garde que j'aille un peu secouer tes
+guenilles.
+
+--Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde à ton tour, dom
+Glouton, que je te fasse tâter de mon bâton de cornouiller, dom
+Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal...
+
+Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour châtier le Gascon,
+mais il haussa les épaules et dit à Croustillac:
+
+--Si tu as jamais l'audace de te présenter à la loge du frère portier,
+tu seras étrillé d'importance. Voilà l'hospitalité que tu recevras
+désormais à l'abbaye de Saint-Quentin.
+
+Puis s'adressant aux enfants:
+
+--Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou
+à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus
+solvable qui la demande.
+
+Et le moine ferma brusquement la porte.
+
+--Je ne puis dire cela à ces enfants, reprit l'aventurier, en se parlant
+à lui-même, ce serait d'un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais
+j'avais comme un petit remords d'avoir contribué à la rôtisserie d'un
+couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais à me figurer
+que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens
+tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il
+est bizarre combien je m'intéresse à eux... si j'avais moins de raison,
+je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pas
+éclaircir mes doutes? Qu'est-ce que je risque... j'ai un excellent
+moyen.--Ah ça! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre père est
+malade et pauvre? il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine;
+quoique je porte la besace, j'ai un boursicot... Eh bien! au lieu
+d'aller coucher et dîner à l'auberge... (que la foudre m'écrase si je
+mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j'irai
+dîner et coucher chez vous! Je ne vous gênerai pas, j'ai été soldat, je
+ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard,
+un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille fraîche, à la
+douce chaleur de l'étable; voilà tout ce qu'il me faut... ça sera
+toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage...
+Qu'est-ce que vous dites de ça?
+
+--Mon père n'est pas hôtelier, monsieur, répondit le jeune garçon.
+
+--Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère
+est ménagère, comme elle doit l'être, ils ne regretteront pas ma venue,
+cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour...
+Allons!... conduisez-moi à la métairie, mes enfants; votre père ne vous
+grondera pas de lui amener un vieux soldat.
+
+Malgré la rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier
+inspira quelque confiance à Jacques et à Angèle; les deux enfants se
+prirent par la main, marchèrent devant l'invalide, qui les suivait
+absorbé dans une profonde rêverie.
+
+Au bout d'une heure de route, ils arrivèrent à l'entrée d'une longue
+avenue de pommiers qui conduisait à la métairie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+RÉUNION.
+
+
+Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur
+père consentait à donner l'hospitalité au vieux soldat.
+
+En attendant le retour des enfants, l'aventurier examinait l'extérieur
+de la ferme.
+
+Tout y paraissait tenu avec soin et propreté; à côté des bâtiments
+d'exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers
+ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une
+légère fumée s'échappait de la cheminée de briques; au loin on entendait
+gronder l'Océan, car la ferme s'élevait presque sur les falaises de la
+côte.
+
+La pluie commençait à tomber, le vent murmurait; un petit pâtre ramenait
+des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude étable
+en faisant tinter leurs clochettes mélancoliques.
+
+L'aventurier se sentit ému à l'aspect de cette scène paisible; il
+enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu'il sût leur gêne
+momentanée.
+
+L'aventurier vit venir à lui une femme pâle et de petite taille, d'un
+âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême
+propreté. Son fils l'accompagnait; sa fille s'était arrêtée au seuil de
+la porte.
+
+--Nous sommes bien fâchés, monsieur...
+
+A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle
+comme un spectre, étendit les bras vers elle... sans prononcer une
+parole, abandonna son bâton, perdit l'équilibre et tomba subitement à la
+renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement
+derrière lui.
+
+L'aventurier était évanoui.
+
+La duchesse de Monmouth (c'était elle), ne reconnaissant pas d'abord le
+chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et
+s'empressa, aidée de ses deux enfants, de secourir l'inconnu.
+
+Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de
+l'un des noyers, pendant que sa mère et sa sœur allèrent chercher un
+cordial.
+
+En ouvrant l'uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration,
+Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que
+l'aventurier portait sur sa poitrine.
+
+--Ma mère, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garçon.
+
+La duchesse s'approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le
+médaillon qu'elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant
+le chevalier avec plus d'attention, elle s'écria:
+
+--C'est lui! c'est l'homme généreux qui nous a sauvés...
+
+Le chevalier revint à lui.
+
+Lorsqu'il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes.
+
+Il est impossible de peindre le bonheur, les élans de joie du bon
+Croustillac.
+
+--Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois après tant d'années!
+Quand j'ai tout a l'heure entendu ces enfants s'appeler _Jacques_ et
+_Angèle_, le cœur m'a battu si fort... Mais je ne pouvais croire...
+espérer... Et le prince?
+
+La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lèvres, secoua tristement
+la tête et dit:
+
+--Vous allez le voir. Hélas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous
+revoir soit attristé par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour eût
+été beau pour nous.
+
+--Je n'en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pénible
+condition!
+
+--Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un
+moment ici, je vais préparer mon mari à vous recevoir.
+
+Après quelques minutes, l'aventurier entra dans la chambre de Monmouth;
+ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte,
+comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans.
+
+Quoiqu'il fût amaigri par la souffrance, et qu'il eût alors plus de
+cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le même
+caractère gracieux et élevé.
+
+Monmouth tendit affectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant
+un fauteuil à son chevet, lui dit:
+
+--Asseyez-vous là, mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous
+cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin,
+chevalier, nous voici réunis après plus de dix-huit années de
+séparation!... Ah! bien souvent, Angèle et moi, nous avons parlé de
+vous, de votre généreux dévouement... Notre chagrin était de ne pouvoir
+dire à nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu'ils
+vous doivent aussi.
+
+--Ah ça, monseigneur, songeons au plus pressé, dit le Gascon, chacun son
+tour.
+
+Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et
+fit gravement dans la doublure de son habit une large incision.
+
+--Que voulez-vous faire? demanda le duc.
+
+Le chevalier tira de sa poche secrète une espèce de bourse de cuir, et
+dit au duc:
+
+--Il y a là-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en
+contient autant. C'est le fruit de mes épargnes sur ma paye et le prix
+de la jambe que j'ai laissée l'an passé à la bataille de Mohiloff, après
+le passage de la Bérésina; car il faut être juste, Pierre le Grand, bien
+nommé, paye généreusement les soldats de fortune qui s'enrôlent à son
+service et qui lui font hommage de quelqu'un de leurs membres.
+
+--Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant
+doucement la bourse que l'aventurier lui tendait.
+
+--Je vais être clair, monseigneur: vous êtes en arrière de cent écus de
+redevance, et vous êtes menacé d'être renvoyé de cette métairie sous
+huit jours. C'est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d'une
+robe de moine, qui a fait cette menace à vos pauvres chers enfants, cela
+tout à l'heure devant moi, à la porte du couvent.
+
+--Hélas! Jacques, cela n'est que trop probable, dit tristement Angèle à
+son mari.
+
+--Je le crains, dit Monmouth, mais ce n'est pas une raison, mon ami,
+pour accepter.
+
+--Mais, monseigneur, il me semble que vous m'avez, il y a quelque
+dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions
+aujourd'hui; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser
+tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires
+tout à notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En
+arrivant à La Rochelle, le père Griffon m'a dit que vous me donniez la
+_Licorne_ et sa cargaison.
+
+--Mon Dieu, mon ami, c'était si peu de chose auprès de ce que nous vous
+devions, dit Jacques.
+
+--Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait
+pour nous? reprit Angèle.
+
+--Sans doute, c'était peu... ça n'était rien, rien du tout... une tasse
+de café bien sucrée, avec du rhum pour l'adoucir, n'est-ce pas?
+seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en
+café, en sucre et en rhum, le chargement d'un bâtiment de 800
+tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison,
+c'était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises
+paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m'a
+blessé.
+
+--Mon ami...
+
+--J'étais payé par ce médaillon... n'en parlons plus... d'ailleurs, je
+n'ai plus le droit de vous en vouloir, j'ai fait un acte de donation du
+tout au père Griffon, afin qu'il en fît à son tour donation aux pauvres
+ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait.
+
+--Serait-il possible que vous ayez refusé, s'écrièrent les deux époux.
+
+--Oui, j'ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez
+l'étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n'étais pas déjà si riche en
+bonnes œuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur
+et sans tache!... C'était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais
+j'avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il
+m'était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur.
+
+--Noble et excellent cœur! dit Angèle.
+
+--Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre!
+
+--C'est justement parce que j'avais l'habitude de la pauvreté et d'une
+vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à
+l'oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais
+riche à 200,000 écus. J'ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça
+m'a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j'avais de la
+misère... du chagrin... ou que j'étais cloué sur mon grabat par une
+blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:--Après
+tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une
+fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du
+courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je
+m'attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l'avoue
+et je vous en remercie... j'ai néanmoins profité un peu de votre
+générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de
+six livres et que c'était peu pour aller en Moscovie, j'empruntai 25
+louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un
+Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m'embarquai pour Revel sur un
+Suédois; de Revel j'allai à Moscou, j'arrivai comme marée en carême;
+l'amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la
+_polichnie_ du czar, autrement dit la première compagnie d'infanterie
+équipée et manœuvrant à l'allemande qui ait existé en Russie. J'avais
+fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service;
+je fus donc enrôlé dans la _polichnie_ du czar, et j'eus l'honneur
+d'avoir ce grand homme pour _serre-file_, car il servit dans cette
+compagnie comme simple soldat, vu qu'il avait l'habitude de croire que
+pour savoir un métier il faut l'apprendre...
+
+Une fois incorporé dans l'armée moscovite, j'ai fait toutes les guerres.
+Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes
+campagnes, vous parler du siége d'Azof, où je reçus un coup de sabre sur
+la tête; de la prise d'Astrakan sous Schérémétoff, où j'ai gagné un coup
+de lance dans les reins; du siège de Narva, où j'ai eu l'honneur
+d'ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin
+de la grande bataille de Dorpat.
+
+Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là
+pour endormir vos enfants pendant les veillées d'hiver, au coin du feu,
+quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers.
+Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c'est que j'ai fait la
+guerre, depuis que je vous ai quitté, d'abord comme bas officier, puis
+comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l'an passé je
+n'avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m'a donné
+généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en
+France, parce que, après tout, c'est encore là que l'on meurt le
+mieux... quand on y est né; Je m'en allais pédestrement, en flânant,
+regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour
+ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le
+chevalier d'un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage
+ordinaire, oh! cette fois, non, ça n'a pas été le hasard... mais c'est
+la providence du bon Dieu qui m'a fait rencontrer vos enfants,
+monseigneur; ils m'ont amené jusqu'ici... je suis tombé à la renverse
+sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et
+me voilà!
+
+Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois,
+monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère
+sont morts depuis longtemps, j'aimerais donc furieusement m'établir
+auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose,
+quand ça ne serait qu'à servir d'épouvantail pour empêcher les oiseaux
+de manger vos pommes et vos cerises; j'oublierais que vous êtes
+_monseigneur_; je vous appellerais maître Jacques; j'appellerais madame
+la duchesse dame Jacques; vos enfants m'appelleraient le père Polyphème,
+je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu'à _vitam
+æternam_.
+
+--Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent à la
+fois Jacques et Angèle, les yeux mouillés de larmes.
+
+--Mais à une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux,
+c'est que moi qui suis orgueilleux comme un paon, je vous paierai
+d'avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que
+vous m'avez refusés; total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze de
+pension... dans douze ans nous ferons un autre bail.
+
+--Mais, mon ami...
+
+--Mais, monseigneur, c'est oui ou non. Si c'est oui, je reste, et je
+suis plus heureux que je ne le mérite. Si c'est non, je reprends mon
+bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai,
+mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a
+perdu son maître.
+
+Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d'un ton
+si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l'offre du
+chevalier:
+
+--Eh bien donc j'accepte.
+
+--Hourra! cria Croustillac d'une voix de Stentor, et il accompagna cette
+exclamation moscovite en jetant en l'air son bonnet de poil.
+
+--Oui, j'accepte de grand cœur, mon vieil ami, dit Monmouth, et
+pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si
+généreusement.. me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et
+mes enfants de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous
+pouvons braver deux années aussi mauvaises que celle qui a été la cause
+première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l'inquiétude de l'avenir
+m'avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des
+miens... assuré d'un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va
+renaître.
+
+--Ah çà! mordioux, monseigneur, comment se fait-il qu'avec ces
+énormités de pierreries que vous aviez, vous soyez réduits?...
+
+--Angèle va vous raconter cela, mon ami; l'émotion à la fois si douce et
+si vive que je ressens m'a fatigué...
+
+--Après vous avoir laissé à bord de la _Licorne_, dit Angèle, nous fîmes
+voile en toute hâte pour le Brésil; nous y séjournâmes quelques temps,
+mais pour plus de prudence, nous résolûmes de partir pour l'Inde à bord
+d'un bâtiment portugais. Nous avions vécu trois ans dans ce pays très
+ignorés, très heureux, très tranquilles, lorsque je tombai sérieusement
+malade. Un des meilleurs médecins de Bombay déclara que le climat de
+l'Inde deviendrait mortel pour moi, l'air natal pouvant seul me sauver.
+Vous savez combien Jacques m'aime; il me fut impossible de vaincre sa
+résolution; il voulut à toute force revenir en Europe, en France, malgré
+les dangers qui le menaçaient. Nous partîmes du Cap sur un bâtiment
+hollandais, faisant voile pour le Texel. Nous possédions une somme très
+considérable provenant des ventes de nos pierreries. Notre traversée fut
+très heureuse jusque sur les côtes de France; mais là une tempête
+horrible nous assaillit. Après avoir perdu ses mâts, après avoir été
+pendant trois jours battu par les flots, notre navire échoua sur la
+côte, à un quart de lieue d'ici; par un miracle du ciel, moi et Jacques
+nous échappâmes seuls à une mort presque certaine. Plusieurs passagers
+furent, comme nous, jetés sur la grève pendant cette nuit horrible. Tous
+périrent, je vous le répète, mon ami, il fallait un miracle pour nous
+sauver, moi et Jacques, moi surtout, si souffrante. Les tenanciers que
+nous remplaçons dans cette ferme nous trouvèrent mourants sur la plage;
+ils nous transportèrent ici. Le navire était englouti avec toutes nos
+richesses; Jacques, ne s'occupant que de moi, avait tout oublié; nous ne
+possédions plus rien; j'étais orpheline, sans aucune fortune; Jacques ne
+pouvait s'adresser à personne sans être reconnu. Ce qui nous restait à
+la Martinique avait sans doute été confisqué... et puis comment réclamer
+ces biens? Pour toute ressource, il nous restait une bague que je
+portais au doigt lors du naufrage; nous chargeâmes les fermiers de cette
+métairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant à Abbeville;
+ils en tirèrent environ quatre mille livres: c'était tout notre avoir.
+Ma santé était tellement altérée que nous fûmes obligés de nous arrêter
+ici; cette mesure conciliait d'ailleurs la prudence et l'économie; les
+métayers étaient bons, pleins de soins pour nous.
+
+Peu à peu je me rétablis complétement. Presque sans ressources, nous
+pensâmes à l'avenir avec effroi; pourtant nous étions jeunes, le malheur
+avait redoublé notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos
+hôtes nous frappa; ils étaient vieux, sans enfants; nous leur proposâmes
+de prendre la moitié de leur métairie, et de faire sous leur direction
+notre apprentissage, leur avouant que nous n'avions pas d'autres
+ressources que ces quatre mille livres que nous partagerions avec eux.
+Touchés de notre position, ces braves gens voulurent d'abord nous
+dissuader de ce projet, nous représentant combien cette vie était dure
+et laborieuse. J'insistai, je me sentais pleine de force et de courage;
+Jacques avait trop longtemps vécu pour ne pas s'accoutumer à la vie des
+champs. Nous accomplîmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques.
+Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie?
+Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grâce aux
+leçons et aux enseignements de nos braves devanciers; leur petite
+fortune, augmentée de nos deux mille livres, était suffisante... Ils
+nous firent agréer pour leurs successeurs par le trésorier de l'abbaye,
+et nous prîmes la métairie tout entière.
+
+--Ah! madame, quelle résignation! quelle énergie! s'écria le chevalier.
+
+--Ah! si vous saviez, mon ami, dit Monmouth, avec quelle admirable
+sérénité d'âme, avec quelle douce gaieté Angèle supportait cette vie si
+rude, elle habituée à une existence somptueuse! si vous saviez, comme
+elle savait toujours être gracieuse, élégante et charmante, tout en
+surveillant les travaux du ménage avec une admirable activité; si vous
+saviez enfin quelle force je puisais dans ce cœur vaillant et dévoué,
+dans ce doux regard toujours attaché sur moi avec une admirable
+expression de bonheur et de contentement, si précaire que fût notre
+position! Ah! qui récompensera jamais cette conduite si belle!
+
+--Mon ami, dit tendrement Angèle, Dieu n'a-t-il pas béni votre vie
+laborieuse et paisible? ne nous a-t-il pas envoyé deux petits anges pour
+changer nos devoirs en plaisirs? Que vous dirai-je enfin, reprit Angèle,
+s'adressant au chevalier; depuis bientôt seize ans que dure cette vie
+uniforme qui _chaque jour amène son pain_, comme disent les bonnes
+gens, jamais un chagrin n'était venu la troubler, lorsque, l'an passé,
+de mauvaises récoltes nous gênèrent beaucoup. Nous fumes obligés de
+renvoyer deux de nos gens de ferme par économie. Jacques redoubla
+d'ardeur, de travail; ses forces le trahirent, il s'alita; nos petites
+ressources s'épuisèrent. Une mauvaise année, voyez-vous, pour de pauvres
+fermiers, dit Angèle en souriant doucement, c'est terrible. Enfin, sans
+vous, je ne sais comment nous aurions pu échapper au sort dont on nous
+menaçait, car l'abbé de Saint-Quentin est inflexible pour les tenanciers
+en retard; et pourtant nous mettions notre orgueil à lui payer toujours
+un terme d'avance. Cent écus... tout autant... et cent écus, chevalier,
+ne s'amassent pas aisément.
+
+--Cent écus? cela ne payait pas la broderie d'un baudrier! dit Jacques
+avec un sourire mélancolique. Ah! que de fois... en voyant ma pauvre
+Angèle et ma fille travailler à leur dentelle une partie de la nuit pour
+parfaire cette somme... que de fois j'ai regretté le bien que j'aurais
+pu faire en éprouvant ce que c'est que le malheur.
+
+--Écoutez, monseigneur, dit gravement Croustillac, je ne suis pas cagot.
+J'ai tout à l'heure manqué de secouer la robe d'un moine; j'ai fait des
+irrégularités pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sûr qu'il y a
+quelqu'un là-haut qui ne perd pas de vue les honnêtes gens. Or, il est
+impossible qu'après dix-huit ans d'une vie de travail et de résignation,
+à cette heure que vous voilà vieux avec deux beaux enfants, vous pensiez
+rester à la merci d'un moine avare ou d'une année de grêle. En vous
+écoutant, il m'eut venu une idée. Si j'étais le fanfaron d'autrefois, je
+dirais que c'est une idée d'en haut... mais je crois tout bonnement que
+c'est une idée heureuse. Qu'est devenu le père Griffon?
+
+--Nous l'ignorons, nous ne sommes pas retournés à la Martinique.
+
+--Il appartient à l'ordre des Frères Prêcheurs; il doit être au bout du
+monde, dit Monmouth.
+
+--Moi qui n'ai aucune nouvelle de France depuis dix-huit ans, j'en
+ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m'en inquiète. Je
+lui ai laissé le prix de la _Licorne_; c'est un bon et honnête
+religieux; s'il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il
+aura été prudent et ménager dans ses aumônes. Mon avis serait donc de
+tâcher de savoir où est le révérend, car si le bon Dieu voulait qu'il
+eût gardé quelque bon morceau de la _Licorne_, avouez, monseigneur, que
+ça ne serait pas un méchant manger à cette heure! si ce n'est pour vous,
+du moins pour ces deux beaux enfants, car le cœur me saigne de les
+voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique ça leur tienne les
+pieds plus chauds que des bottes de basane à éperons dorés, ou des
+souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses, ces bas!
+roses comme ceux que je portais en 1690, ajouta le chevalier avec un
+soupir. Puis il reprit:--Eh bien! monseigneur, que dites-vous de mon
+idée _griffonnante_?
+
+--Je dis, mon ami, que c'est un fol espoir. Le père Griffon est sans
+doute mort; il aura légué sans doute votre fortune à quelque communauté
+religieuse.
+
+--A l'abbaye de Saint-Quentin, peut-être? dit Angèle.
+
+--Mordioux! il ne manquerait plus que ça. J'irais mettre sur l'heure le
+feu au couvent.
+
+--Ah! fi... fi... chevalier! dit Angèle.
+
+--C'est qu'aussi je rage d'avoir fait ce que j'ai fait à l'endroit de
+vos deux cent mille écus; mais pouvais-je alors m'imaginer que je
+retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamants à la pelle?
+Ah ça! il ne s'agit pas de philosopher, mais de retrouver le père
+Griffon, s'il existe.
+
+--Et comment le retrouver? dit Monmouth.
+
+--En le cherchant, monseigneur. Moi qui n'ai aucune raison pour me
+cacher, dès demain je me mettrai en quête, clopin clopant.. Rien n'est
+plus simple, en vérité, je suis stupide de n'y avoir pas songé plus tôt:
+je m'adresserai directement au supérieur des Missions étrangères, à
+Paris; ainsi nous saurons à quoi nous en tenir... Le supérieur
+m'apprendra du moins si le bon père est en vie ou non; et même, à ce
+sujet, je ferai demain une visite à votre voisin l'abbé de
+Saint-Quentin; il me dira comment m'y prendre... pour avoir ces
+renseignements. Je lui porterai vos cent écus, ce sera une bonne manière
+d'entamer l'entretien.
+
+La journée se passa entre les trois amis. On laisse à penser les récits,
+les souvenirs, gais ou touchants ou tristes, qui furent évoqués.
+
+Le lendemain Croustillac, qui s'était déjà fait un ami du jeune Jacques,
+partit pour l'abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement
+empaqueté en beaux louis d'or, fut un excellent passe-port pour arriver
+jusqu'au père trésorier...
+
+--Mon père, lui dit Croustillac, j'aurais une lettre très importante à
+remettre à un bon religieux de l'ordre des Frères-Prêcheurs; je ne sais
+s'il vit, s'il meurt, s'il est en Europe, ou au bout du monde; à qui
+faut-il s'adresser pour être renseigné à son sujet?
+
+--A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partie des missions, et
+qui, après de longs et pénibles travaux apostoliques, est venu depuis
+six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye.
+
+--Et quand pourrai-je voir ce vénérable chanoine, mon père?
+
+--Ce matin même; demandez, en descendant dans la cour du cloître, qu'un
+frère lai vous conduise chez le père Griffon, et...
+
+Croustillac donna un si furieux coup de bâton sur le plancher en
+poussant trois fois son exclamation moscovite:--Hourra... hourra...
+hourra!... que le père trésorier fut effrayé et sonna précipitamment,
+croyant avoir affaire à un fou.
+
+Un père entra.
+
+--Pardon, mon bon père, dit Croustillac, ces cris sauvages et ce coup de
+bâton non moins sauvage vous peignent l'état de mon âme!... mon
+étonnement!... ma joie!... C'est justement le père Griffon que je
+cherche.
+
+--Conduisez donc monsieur chez le père Griffon, dit le trésorier.
+
+Nous renonçons à peindre cette nouvelle reconnaissance si importante
+pour les résultats qu'en attendait le Gascon.
+
+Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicommis de
+Croustillac, et craignant que le chevalier ne vînt un jour à regretter
+son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là ses
+intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche
+aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital,
+qu'il se réservait d'employer à une fondation pieuse si le Gascon ne
+reparaissait pas.
+
+La vente de la _Licorne_, faite prudemment, avait rapporté sept cent
+mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale
+avantageuse aux environs d'Abbeville, non loin de l'abbaye de
+Saint-Quentin, en avait profité. Il s'était donc rendu acquéreur d'une
+fort belle terre appelée _Châteauvieux_. Au retour de ses longs voyages,
+six mois environ avant l'époque dont il s'agit, le père Griffon avait
+demandé de préférence un canonicat en Picardie, afin d'être plus à
+portée de surveiller les biens qu'il gérait, ignorant toujours si le
+Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière
+supposition, d'après un silence de dix-huit ans.
+
+Le père Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l'abbaye que pour
+aller visiter le domaine de Châteauvieux. Depuis six mois qu'il logeait
+à Saint-Quentin, il n'était jamais allé du côté de la métairie dont
+Jacques de Monmouth était le fermier.
+
+La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme fut aussi
+touchante que celle de l'aventurier.
+
+Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine
+appartiendrait à Jacques, l'autre moitié à Croustillac, sous le nom
+duquel il resterait.
+
+Le Gascon testa immédiatement en faveur des deux enfants de Monmouth, à
+condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Châteauvieux.
+
+Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de
+l'abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour
+un oncle d'_Amérique_, qui était venu incognito éprouver ses neveux,
+pauvres cultivateurs.
+
+Jacques céda sa métairie au tenancier qu'on lui avait destiné pour
+remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfants et son _oncle_
+Croustillac pour Châteauvieux.
+
+Les trois amis vécurent longuement, heureusement dans le domaine, et
+leurs enfants et petits-enfants y vécurent après eux.
+
+Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l'an, le
+père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvieux.
+
+Un seul jour chaque année assombrissait cette vie paisible et heureuse.
+C'était l'anniversaire du _15 juillet 1685_, anniversaire du sacrifice
+du courageux SIDNEY.
+
+Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son père descendait de
+race royale. Le secret fut toujours gardé par Jacques, par sa femme, par
+Croustillac et par le père Griffon.
+
+L'âge avait tellement changé le duc, tant d'années avaient d'ailleurs
+passé sur les événements de la Martinique, qu'il ne fut plus jamais
+inquiété.
+
+Quelquefois seulement les enfants et les petits-enfants de Jacques de
+Monmouth ouvraient des yeux étonnés, lorsque leur bon et vieil ami, le
+chevalier de Croustillac, s'adressant à la duchesse de Monmouth d'un air
+d'intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme
+d'attendrissement, ces mots d'une apparence véritablement cabalistique:
+
+_Barbe-Bleue, l'Ouragan, Arrache-l'Ame, Youmaalë, le Morne-au-Diable._
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+ Pages
+
+CHAPITRE XIX. La surprise 1
+
+--XX. Le départ 12
+
+--XXI. La trahison 25
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+CHAPITRE XXII. Le vice-roi d'Irlande et d'Écosse 40
+
+--XXIII. La surprise 54
+
+--XXIV. L'entretien 65
+
+--XXV. Révélation 78
+
+--XXVI. Le dévouement 90
+
+--XXVII. Le martyr 101
+
+--XXVIII. L'arrestation 113
+
+--XXIX. Le départ 127
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+ Pages
+
+CHAPITRE XXX. Regrets 140
+
+--XXXI. Le départ 152
+
+--XXXII. La frégate 162
+
+--XXXIII. Le jugement 177
+
+--XXXIV. La chasse 190
+
+--XXXV. Le retour 201
+
+
+ÉPILOGUE.
+
+CHAPITRE XXXVI. L'abbaye 213
+
+--XXXVII. Réunion 226
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Espèce de calebasse assez profonde.
+
+[2] Apprenti boucanier.
+
+[3] Le Prétendant, né en 1688.
+
+[4] Voici comment finit le paragraphe de Hume déjà cité:
+
+«Après son exécution, ses partisans conservèrent l'espérance de le
+revoir à leur tête; ils se flattèrent que le prisonnier qu'on avait
+exécuté n'était pas le duc de Monmouth, mais qu'un de ses amis qui lui
+RESSEMBLAIT BEAUCOUP AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI.
+
+--Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768),
+ajoute:
+
+«Il est certain que le bruit courut dans Londres qu'un officier de
+l'armée de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr
+d'être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui
+avec autant de joie qui si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce
+bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son
+cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s'écria: Ah! ce n'est pas
+le duc de Monmouth!»
+
+Enfin, Sainte-Foix, qui cherche à prouver que le Masque de Fer n'était
+autre que le duc de Monmouth, cite un passage d'un autre ouvrage
+anglais, par Pyms, et dans lequel on lit:
+
+«Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu
+ci-devant la lieutenance de la Tour, et à qui le prince d'Orange l'avait
+ôtée pour la donner au lord Lucas.--_Skelton, lui dit le comte Danby,
+hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc
+de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en
+Angleterre.--Je n'ai point affirmé cela, puisque je n'en sais rien, dit
+Skelton, mais j'ai dit que, la nuit d'après la prétendue exécution du
+duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le
+tirer de la Tour, et que le duc fut emmené par lui.»_
+
+Sainte-Foix cite encore une conversation du père Tournemine, et ajoute:
+
+«La duchesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du
+roi Jacques qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince
+l'exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l'heure de la
+mort et prêt à communier, avait fait promettre devant l'hostie, que
+Huldeston, prêtre catholique, avait secrètement apportée, avait fait
+promettre au roi Jacques (alors duc d'York) que, quelque révolte que
+tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.--_Aussi
+le roi Jacques ne l'a-t-il_ PAS FAIT MOURIR, répondit le père Sunders.»
+
+Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulement établir
+que la donnée de ce récit n'était pas absolument une fiction romanesque,
+et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue,
+elle était du moins basée sur une _possibilité_ vraisemblable.
+
+[5] Sorte de coffre destiné à l'amarrage des navires.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE ***
+
+***** This file should be named 38435-0.txt or 38435-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/4/3/38435/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38435-0.zip b/38435-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..7cccf77
--- /dev/null
+++ b/38435-0.zip
Binary files differ
diff --git a/38435-8.txt b/38435-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..2da6e00
--- /dev/null
+++ b/38435-8.txt
@@ -0,0 +1,15872 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le morne au diable
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: December 29, 2011 [EBook #38435]
+[Last updated: May 15, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE
+
+[Illustration]
+
+IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE
+
+PAR
+
+EUGÈNE SÜE
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS
+PAULIN, ÉDITEUR
+RUE RICHELIEU, 60
+
+1846
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LE PASSAGER.
+
+
+Vers la fin de mai 1690, le trois-mâts la Licorne partit de La Rochelle
+pour la Martinique.
+
+Le capitaine Daniel commandait ce navire armé d'une douzaine de pièces
+de moyenne artillerie; précaution défensive nécessaire, nous étions
+alors en guerre avec l'Angleterre, et les pirates espagnols venaient
+souvent croiser au vent des Antilles, malgré les fréquentes poursuites
+de nos flibustiers.
+
+Parmi les passagers de la Licorne, très peu nombreux d'ailleurs, on
+remarquait le révérend père Griffon, de l'ordre des frères Prêcheurs. Il
+retournait à la Martinique desservir la paroisse du Macouba, dont il
+occupait la cure depuis quelques années, à la grande satisfaction des
+habitants et des esclaves de ce quartier.
+
+La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement
+en état d'hostilité ouverte contre les Anglais, les Espagnols ou les
+Caraïbes, mettait les prêtres des Antilles dans une position
+particulière. Ils devaient non seulement prêcher, confesser, communier
+leurs ouailles, mais aussi les aider à se défendre lors des fréquentes
+descentes de leurs ennemis de toutes nations et de toutes couleurs.
+
+La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée
+et exposée à des surprises meurtrières; plus d'une fois le père Griffon,
+aidé de ses deux nègres, bien retranché derrière une grosse porte
+d'acajou crénelée, avait repoussé les assaillants par un feu vif et
+nourri.
+
+Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d'assez
+grandes connaissances théoriques en architecture militaire, le père
+Griffon avait donné d'excellents avis aux gouverneurs successifs de la
+Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense.
+
+Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des
+charpentes; instruit en agriculture, excellent jardinier, d'un esprit
+inventif, plein de ressources, d'une rare énergie, d'un courage
+déterminé, c'était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le
+quartier qu'il habitait.
+
+La parole évangélique n'avait peut-être pas dans sa bouche toute
+l'onction désirable; sa voix était dure, ses exhortations rudes; mais le
+sens moral en était excellent, et la charité n'y perdait rien.
+
+Il disait la messe assez vite et fort à la _flibustière_. On le lui
+pardonnait en songeant que l'office avait souvent été interrompu par une
+descente d'Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres, et qu'alors le
+père Griffon, sautant de la chaire où il prêchait la paix et la
+concorde, s'était un des premiers mis à la tête de son troupeau pour le
+défendre.
+
+Quant aux blessés et aux prisonniers, une fois l'engagement terminé, le
+digne prêtre améliorait leur position autant qu'il le pouvait, et
+pansait avec toute sorte de soins les blessures qu'il avait faites.
+
+Nous n'entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût
+de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent
+controversée:--_Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la
+guerre?_--Nous n'invoquerons à ce sujet ni l'autorité de saint Grégoire
+ni celle de Léon IV; nous dirons simplement que ce digne prêtre faisait
+le bien et repoussait le mal de toutes ses forces.
+
+D'un caractère loyal et généreux, ouvert et gai, le père Griffon était
+malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C'était de sa part
+de continuelles plaisanteries de séminaire sur les filles d'Ève, sur ces
+tentatrices, sur ces diaboliques alliées du serpent.
+
+Nous dirons à la louange du père Griffon qu'il y avait dans ses
+railleries, d'ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit;
+il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu'il regrettait de ne pouvoir
+même désirer; car, malgré la licence extrême des habitudes créoles, la
+pureté des moeurs du père Griffon ne se démentit jamais.
+
+On aurait peut-être pu lui reprocher d'aimer un peu la bonne chère; non
+qu'il en abusât (il se bornait à jouir des biens que Dieu nous donne),
+mais il aimait singulièrement à s'entretenir de recettes merveilleuses
+pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre
+les fruits parfumés des tropiques; quelquefois même l'expression de sa
+sensualité devenait contagieuse, lorsqu'il racontait certains repas à la
+_boucanière_ faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l'île. Le
+père Griffon possédait entre autres le secret d'un _boucan_ de tortue
+dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante
+chez ses auditeurs. Malgré son formidable et fréquent appétit, le père
+Griffon observait scrupuleusement ses jeûnes, qu'une bulle du pape
+rendait d'ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes
+qu'en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre aurait
+abandonné le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux
+envers un pauvre esclave; que personne n'était plus que lui pitoyable,
+aumônier et sagement ménager, regardant le peu qu'il possédait comme le
+bien des malheureux.
+
+Jamais ses consolations, ses secours ne manquaient à ceux qui
+souffraient; une fois sa tâche chrétienne accomplie, il travaillait
+gaiement et vigoureusement à son jardin, arrosait ses plantes, sarclait
+ses allées, émondait ses arbres; et le soir venu, il aimait à se reposer
+de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant avec une
+intelligente friandise des richesses gastronomiques du pays.
+
+Ses ouailles ne laissaient jamais vides son cellier ou son
+garde-manger. Le plus beau fruit, la plus belle pièce de la chasse ou de
+la pêche lui étaient toujours fidèlement envoyés; il était aimé, il
+était béni; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et
+son jugement décidait en dernier ressort de toutes les questions.
+
+L'extérieur du père Griffon répondait parfaitement à l'idée qu'on
+pourrait peut-être se faire de lui, d'après ce que nous venons de dire
+de son caractère.
+
+C'était un homme de cinquante ans au plus, robuste, actif, quoiqu'un peu
+replet; sa longue robe de laine blanche à camail noir dessinait ses
+larges épaules, une calotte de feutre couvrait son front chauve. Son
+visage coloré, son triple menton, ses lèvres épaisses et vermeilles, son
+nez long et fortement aplati à son extrémité, ses petits yeux vifs et
+gris lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais; mais ce qui
+caractérisait surtout la physionomie du père Griffon, c'était une rare
+expression de franchise, de bonté, de hardiesse et d'innocente
+raillerie.
+
+Au moment où commence ce récit, le frère Prêcheur, debout à l'arrière du
+bâtiment, causait avec le capitaine Daniel.
+
+A la facilité avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgré le
+violent roulis du navire, on voyait que le père Griffon avait depuis
+longtemps le _pied marin_.
+
+Le capitaine Daniel était un vieux loup de mer; une fois au large il
+abandonnait la direction de son navire à ses seconds ou à son pilote et
+s'enivrait régulièrement tous les soirs. Faisant très fréquemment le
+voyage de la Martinique à La Rochelle, il avait déjà ramené d'Amérique
+le père Griffon. Aussi ce dernier, habitué à l'ébriété du digne
+capitaine, surveillait assez attentivement la manoeuvre; car, sans
+posséder la science nautique du père Fournier et autres de ses confrères
+religieux, il avait assez de connaissances théoriques et pratiques en
+marine.
+
+Plusieurs fois le religieux avait fait la traversée de la Martinique à
+Saint-Domingue, et à la Côte ferme à bord des bâtiments flibustiers qui
+prélevaient toujours une sorte de dîme sur leurs prises en faveur des
+églises des Antilles.
+
+La nuit approchait; le père Griffon aspirait avec plaisir l'odeur du
+souper que l'on préparait à l'avant; le domestique du capitaine vint
+prévenir les passagers que le repas était prêt; deux ou trois d'entre
+eux qui avaient résisté au mal de mer entrèrent dans la dunette.
+
+Le père Griffon dit le _Benedicite_. On venait à peine de s'asseoir à
+table, lorsque la porte de la cabine s'ouvrit brusquement, et l'on
+entendit ces mots prononcés avec l'accent gascon le plus renforcé:
+
+--Il y aura bien, je l'espère, illustre capitaine, une toute petite
+place pour le chevalier de Croustillac?
+
+Tous les convives firent un mouvement de surprise et puis cherchèrent à
+lire sur la figure du capitaine l'explication de cette singulière
+apparition.
+
+Le capitaine restait béant, regardant son nouvel hôte d'un air presque
+effrayé.
+
+--Ah ça! qui êtes-vous? Je ne vous connais pas. D'où diable sortez-vous
+donc, monsieur? s'écria-t-il enfin.
+
+--Si je sortais de chez le diable, ce bon père... et le Gascon baisa la
+main du père Griffon, ce bon père m'y renverrait bien vite, en me
+disant: _Vade retro Satanas_...
+
+--Mais d'où venez-vous, monsieur? s'écria le capitaine stupéfait de
+l'air confiant et souriant de cet hôte inattendu. On n'arrive pas ainsi
+à bord... Vous n'êtes pas sur mon rôle d'équipage... vous n'êtes pas
+tombé du ciel, peut-être?
+
+--Tout à l'heure c'était de l'enfer, maintenant c'est du ciel que je
+viens. Mordioux! je ne prétends pas à une origine si divine ou si
+infernale, illustre capitaine... Je...
+
+--Il ne s'agit pas de cela, répondez-moi, s'écria le capitaine! Comment
+êtes-vous ici?
+
+Le chevalier prit un air majestueux:
+
+--Je serais indigne d'appartenir à la noble maison de Croustillac, une
+des plus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hésitation à
+satisfaire à la légitime curiosité de l'illustre capitaine.
+
+--Enfin, c'est bien heureux! s'écria ce dernier.
+
+--Ne dites pas que cela est bien heureux, capitaine, dites que cela est
+juste. Je tombe à votre bord comme une bombe, vous vous étonnez... rien
+de plus naturel... Vous me demandez comment je suis embarqué; c'est
+votre droit; je vous l'explique, c'est mon devoir... Complétement
+satisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant:
+C'est très bien, chevalier, mettez-vous à table avec nous; je vous
+réponds: Capitaine, ça n'est pas de refus, car je meurs d'inanition;
+bénie soit votre offre bienfaisante! Ce disant, je me glisse entre ces
+deux estimables gentilshommes; je me fais petit, petit, pour ne pas les
+gêner; au contraire, car le roulis est si violent que je les cale...
+
+En parlant ainsi, le chevalier avait exécuté ses paroles à la lettre;
+profitant de l'étonnement général, il s'était placé entre deux convives,
+et se trouva bientôt muni du verre de l'un, du couvert de l'autre, de
+l'assiette d'un troisième, un profond ébahissement rendant ses voisins
+étrangers aux choses d'ici-bas.
+
+Tout ceci fut exécuté avec tant de prestesse, de dextérité, de
+confiance, de hardiesse, que les convives de l'illustre capitaine de la
+_Licorne_, et l'illustre capitaine lui-même, ne songèrent qu'à jeter un
+regard de plus en plus curieux et étonné sur le chevalier de
+Croustillac.
+
+Cet aventurier portait fièrement un vieux justaucorps de ratine
+autrefois verte, mais alors d'un bleu-jaunâtre; ses chausses, éraillées,
+étaient de la même nuance; ses bas, jadis écarlates, mais alors d'un
+rose fané, semblaient en quelques endroits _brodés_ de fil blanc; un
+feutre gris complétement râpé; un vieux baudrier garni de larges
+passements de faux or couleur de cuivre rougi, supportait une longue
+épée sur laquelle le chevalier s'était appuyé en entrant d'un air de
+capitan. M. de Croustillac était un homme de haute taille et d'une
+maigreur excessive; il paraissait âgé de trente-six à quarante ans; ses
+cheveux, sa moustache et ses sourcils étaient d'un noir de jais; sa
+figure osseuse, brune et hâlée; il avait un long nez, de petits yeux
+fauves d'une vivacité extraordinaire, et la bouche énorme; sa
+physionomie révélait à la fois une assurance imperturbable et une vanité
+outrée.
+
+M. de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu'on ne
+trouve guère que chez les Méridionaux; il s'aveuglait tellement sur son
+mérite et sur ses grâces naturelles, qu'il ne croyait pas de femmes
+capables de lui résister; la liste de ses prétendues bonnes fortunes de
+tous genres eût été interminable. Si les mensonges les plus foudroyants
+ne lui coûtaient guère, on ne pouvait lui refuser un véritable courage
+et une certaine noblesse de caractère. Cette valeur naturelle, jointe à
+son aveugle confiance en lui, le précipitaient quelquefois au milieu des
+positions les plus inextricables, au milieu desquelles il donnait
+toujours tête baissée, et dont il ne sortait jamais sans horions; car
+s'il était aventureux et hâbleur comme un Gascon, il était opiniâtre et
+têtu comme un Breton.
+
+Jusqu'alors sa vie avait été à peu près celle de tous ses confrères en
+Bohême. Cadet d'une pauvre famille de Gascogne, d'une noblesse douteuse,
+il était venu chercher fortune à Paris; tour à tour bas-officier d'une
+compagnie d'enfants perdus, prévôt d'académie, baigneur étuviste,
+maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de
+Hollande, il s'était plus d'une fois donné pour protestant, feignant de
+se convertir à la foi catholique afin de toucher les cinquante écus que
+M. Pélisson payait à chaque néophyte sur la caisse des conversions.
+Cette fourberie découverte, le chevalier fut condamné au fouet et à la
+prison. Il subit le fouet, échappa à la prison, se déguisa au moyen
+d'un énorme emplâtre sur l'oeil, ceignit une formidable épée dont il
+battit le pavé, et embrassa la profession d'enjôleur de provinciaux au
+profit de quelques maisons brelandières, dans lesquelles il conduisait
+ces innocents agneaux, qui n'en sortaient jamais que tondus à vif. On
+doit dire à la louange du chevalier qu'il restait toujours étranger à
+ces friponneries, et, comme il le disait lui-même, s'il tendait
+l'hameçon, il ne mangeait pas le poisson.
+
+Les édits sur les duels étaient alors très sévères. Un jour le chevalier
+rencontra sur son passage un spadassin très connu, nommé
+Fontenay-Coup-d'Épée. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en
+lui disant: «Gare... je suis Fontenay-_Coup-d'Épée_.--Et moi,
+Croustillac-_Coup-de-Canon_», dit le Gascon, en mettant sa rapière au
+vent. Fontenay fut tué, et Croustillac obligé de fuir pour échapper aux
+recherches.
+
+Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui
+se réalisaient aux îles: il partit pour La Rochelle, espérant de s'y
+embarquer pour l'Amérique. Il voyagea tantôt à pied, tantôt sur des
+chevaux de retour, tantôt en charrette. Une fois arrivé, Croustillac
+devait, non seulement payer son passage à bord d'un bâtiment, mais
+encore obtenir de l'intendant de marine la permission de s'embarquer
+pour les Antilles.
+
+Ces deux choses étaient aussi difficiles l'une que l'autre; les
+migrations des protestants, auxquelles Louis XIV voulait s'opposer,
+rendaient la police des ports extrêmement sévère, et le voyage de la
+Martinique ne coûtait pas moins de huit à neuf cents livres. Or, de sa
+vie l'aventurier n'avait possédé la moitié de cette somme.
+
+Arrivant à La Rochelle avec dix écus dans sa poche, vêtu d'un sarrau, et
+portant au bout du fourreau de son épée, son justaucorps et ses chausses
+soigneusement empaquetés, le chevalier alla se loger, en fin compagnon,
+dans une pauvre taverne ordinairement fréquentée par les matelots. Là,
+il s'enquit d'un bâtiment en partance, et il apprit que la _Licorne_
+devait mettre à la voile sous peu de jours.
+
+Deux maîtres de ce bâtiment hantaient la taverne que le chevalier avait
+choisie comme centre de ses opérations. Il serait trop long de raconter
+par quels prodiges d'astuce et d'adresse, par quels impudents et
+fabuleux mensonges, par quelles folles promesses Croustillac parvint à
+intéresser à son sort le maître tonnelier, chargé de l'arrimage des
+tonneaux d'eau douce dans la cale; qu'il suffise de savoir que cet homme
+consentit à cacher Croustillac dans un tonneau vide et à l'amener ainsi
+à bord de la _Licorne_.
+
+Selon l'usage, les délégués de l'intendant et les greffiers de
+l'amirauté visitèrent scrupuleusement le navire au moment de son départ,
+pour s'assurer que personne ne s'y était embarqué en fraude.
+
+Le chevalier se tint coi au fond de sa barrique, rangé parmi les
+futailles de la cale et il échappa ainsi aux recherches minutieuses des
+gens du roi. Son coeur bondit d'aise lorsqu'il sentit le navire se
+mettre en marche; il attendit quelques heures avant que d'oser se
+montrer, sachant bien qu'une fois en haute mer le capitaine de la
+_Licorne_ ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de
+contrebande.
+
+Il avait été convenu entre le maître tonnelier et le chevalier que ce
+dernier n'expliquerait jamais par quel moyen il était parvenu à
+s'introduire à bord.
+
+Un homme moins impudent que notre aventurier se serait timidement tenu à
+l'écart parmi les matelots, attendant avec assez d'inquiétude le moment
+où le capitaine Daniel découvrirait cet embarquement frauduleux.
+Croustillac, au contraire, alla hardiment au but; préférant la table du
+capitaine à la gamelle des marins, il ne mit pas un moment en doute
+qu'il dût s'asseoir à cette table, sinon de droit, du moins de fait.
+
+On le voit, son audace l'avait servi.
+
+Tel était l'hôte improvisé sur lequel les convives de la _Licorne_
+jetaient des regards curieux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LA BARBE-BLEUE.
+
+
+--Allez-vous enfin, monsieur, m'expliquer comment vous vous trouvez ici?
+s'écria le capitaine de la _Licorne_, trop impatient de savoir le secret
+du Gascon pour le faire sortir de table.
+
+Le chevalier de Croustillac se versa un grand verre de vin, se leva et
+dit à haute voix:
+
+--Je proposerai d'abord à l'illustre compagnie de porter une santé qui
+nous est chère à tous, celle de notre glorieux monarque, celle de Louis
+le Grand, le plus adorable des princes.
+
+Dans ces temps de despotisme inquiet, il eût été impolitique, dangereux
+même pour le capitaine, d'accueillir froidement la proposition du
+chevalier.
+
+Maître Daniel, et à son exemple les passagers, répondirent donc à son
+appel. Tous répétèrent en choeur:
+
+--A la santé du roi! à la santé de Louis le Grand!
+
+Un seul convive resta silencieux. C'était le voisin du chevalier.
+Croustillac le regarda en fronçant le sourcil.
+
+--Mordioux! monsieur, n'êtes-vous donc pas des nôtres, lui dit-il;
+seriez-vous l'ennemi de notre monarque bien-aimé?
+
+--Point du tout, point du tout, monsieur; j'aime et je vénère ce grand
+monarque. Mais comment boirais-je? vous avez pris mon verre, répondit
+timidement le passager.
+
+--Comment! mordioux! c'est pour un si frivole motif que vous vous
+exposez à passer pour un mauvais Français? s'écria le chevalier en
+haussant les épaules. Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais...
+laquais... allons donc, un verre à monsieur! Mon cher ami... à la bonne
+heure! maintenant debout et redisons tous: A la santé du roi... de notre
+grand roi!
+
+Le toast porté, on se rassit.
+
+Le chevalier profita de ce mouvement pour faire donner une assiette et
+un couvert à son voisin. Puis, découvrant un potage placé devant lui, il
+dit effrontément au père Griffon:
+
+--Mon révérend, vous offrirai-je de ce potage aux pigeonneaux?
+
+--Mais, corbleu! monsieur, s'écria le capitaine, outré des libertés du
+chevalier, vous vous mettez bien à votre aise.
+
+Celui-ci interrompit maître Daniel et lui dit d'un air grave:
+
+--Capitaine, je sais rendre à chacun ce qui lui est dû: le clergé est le
+premier ordre de l'État; je me conduis donc en chrétien en servant
+d'abord le révérend père que voici; je ferai plus, je saisirai cette
+occasion de rendre hommage, dans sa respectable et sainte personne, aux
+vertus évangéliques qui distinguent et distingueront toujours notre
+Eglise.
+
+En disant ces mots, le chevalier servit le père Griffon.
+
+De ce moment il devenait assez difficile au capitaine d'expulser
+l'aventurier de sa table; il n'avait pu refuser le toast du chevalier,
+ni l'empêcher de faire les honneurs des mets qui se trouvaient à sa
+portée. Pourtant il continua son interrogatoire:
+
+--Allons, monsieur, vous êtes bon gentilhomme, soit! vous êtes bon
+chrétien, vous aimez le roi comme nous l'aimons tous, cela est très
+bien. Maintenant, dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici
+à manger mon souper?
+
+--Mon père, s'écria le chevalier, je vous prends à témoin, ainsi que
+l'honorable compagnie...
+
+--A témoin de quoi, mon fils? dit le père Griffon.
+
+--A témoin de ce que vient de dire le capitaine.
+
+--Comment! Qu'ai-je dit! s'écria maître Daniel.
+
+--Capitaine! vous avez dit, vous avez reconnu, proclamé à la face de la
+société que j'étais bon gentilhomme!...
+
+--Je l'ai dit, sans doute, mais...
+
+--Que j'étais bon chrétien!
+
+--Oui, mais...
+
+--Que j'aimais le roi!
+
+--Oui, parce que...
+
+--Eh bien! reprit le chevalier, j'en prends de nouveau à témoin
+l'illustre compagnie... quand on est bon chrétien, quand on est bon
+gentilhomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de
+plus? Mon révérend, vous servirai-je de ce hochepot?
+
+--J'en accepterai, mon fils, car mon mal de mer, à moi, c'est l'appétit;
+une fois embarqué, ma faim redouble.
+
+--Je suis ravi, mon père, de cette conformité d'organisation, car je ne
+me sens pas d'autre indisposition qu'une faim dévorante...
+
+--Eh bien! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met à même de
+satisfaire cette faim, je vous dirai, pour me servir de vos propres
+paroles, que c'est justement parce que vous êtes bon gentilhomme, bon
+chrétien et affectionné à notre bien-aimé souverain, que vous devez
+aller au-devant de la question que vous fait maître Daniel au sujet de
+votre séjour extraordinaire à bord de son bâtiment.
+
+--Malheureusement voilà ce qui m'est impossible, mon père.
+
+--Comment, impossible? s'écria le capitaine courroucé.
+
+Le chevalier prit un air de componction solennelle, et répondit en
+montrant le père Griffon:
+
+--Le révérend père peut seul entendre ma confession et mes aveux: ce
+secret n'est pas seulement le mien; ce secret est grave, bien grave,
+ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec contrition.
+
+--Et moi!... je pourrais vous forcer à parler, s'écria le capitaine,
+quand je devrais vous faire attacher un boulet à chaque pied et vous
+mettre à cheval sur une barre de cabestan jusqu'à ce que vous disiez la
+vérité.
+
+--Capitaine, reprit le chevalier avec un calme imperturbable, je n'ai
+jamais souffert une menace, un clin d'oeil... une moue... un signe...
+un zest... un rien qui me parût insultant... mais vous êtes roi à votre
+bord, par cela même je suis dans votre royaume... et je me reconnais
+pour votre sujet... vous m'avez admis à votre table (je continuerai à
+être toujours digne de cette faveur); pourtant ce n'est pas une raison
+pour m'infliger arbitrairement les plus mauvais traitements; néanmoins,
+je saurai m'y résigner, les supporter, à moins que ce bon père, l'appui
+du faible contre le fort, ne daigne intercéder auprès de vous en ma
+faveur, répondit humblement le chevalier.
+
+La position du capitaine devenait embarrassante, car le père Griffon ne
+put s'empêcher de dire quelques mots en faveur de l'aventurier qui se
+mettait si brusquement sous sa protection, et qui promettait de révéler
+sous le sceau de la confession le secret de son séjour à bord de la
+_Licorne_.
+
+La colère du capitaine se calma un peu; le chevalier, d'abord flatteur,
+insinuant, devint jovial, plaisant, bouffon: il fit, pour amuser les
+convives, toutes sortes de tours d'adresse; il mit des couteaux en
+équilibre sur le bout de son nez, il construisit des pyramides de verres
+et de bouteilles avec une habileté surprenante, il chanta de nouveaux
+noëls, il imita le cri de différents animaux.
+
+Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la _Licorne_,
+assez peu difficile d'ailleurs sur le choix de ses amusements, qu'à la
+fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l'épaule:
+
+--Allons, chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n'y a pas
+moyen de faire que vous n'y soyez pas; vous êtes un gai compagnon, il y
+aura toujours pour vous un couvert à ma table, et on trouvera bien à
+vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux-pont.
+
+Le chevalier se confondit en remercîments et en protestation de
+reconnaissance, se rendit au gîte qu'on lui avait assigné, et s'endormit
+bientôt d'un profond sommeil, parfaitement rassuré sur sa condition
+pendant la traversée, quoiqu'un peu humilié d'avoir été obligé de
+souffrir les menaces du capitaine et d'être descendu jusqu'aux
+complaisances pour s'assurer de la bienveillance de maître Daniel, qu'il
+traita mentalement de bête brute et d'ours marin.
+
+Le chevalier voyait dans les colonies un véritable Eldorado. Il avait
+tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons, trop
+heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Européens qui
+venaient les voir, qu'il avait fait ce raisonnement statistique fort
+simple:
+
+«Il y a environ _cinquante_ ou _soixante_ riches habitations à la
+Martinique et à la Guadeloupe; leurs propriétaires, qui s'ennuient comme
+des morts, sont ravis de pouvoir garder auprès d'eux des gens d'esprit,
+de joyeuse humeur et de ressources; je suis essentiellement de ces
+gens-là; je n'aurai donc qu'à paraître pour être choyé, fêté, adoré; en
+admettant que j'accorde six mois à chaque habitation l'une dans l'autre,
+elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne
+de vingt-cinq à trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement
+assurée, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Je
+suis dans la pleine maturité de mes agréments; je suis aimable, je suis
+spirituel, j'ai toutes sortes de talents de société; comment croire que
+les opulentes héritières des colonies seront assez aveugles, assez
+stupides pour ne pas profiter _de mon occasion_, et s'assurer ainsi du
+plus charmant mari que jeune fille ou veuve agaçante ait jamais rêvé
+dans ses nuits d'insomnie?»
+
+Telles étaient les espérances du chevalier; on verra si elles furent
+déçues....
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se confessa au père
+Griffon.
+
+Quoique assez véridiques, ses aveux n'apprirent rien de bien nouveau au
+révérend sur la position de son pénitent, qu'il avait à peu près
+devinée; tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier:
+
+Il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel; poursuivi par
+les lois, se trouvant sans ressources, il avait pris le parti désespéré
+d'aller chercher fortune aux îles; ne possédant pas de quoi payer son
+passage, il avait eu recours à la compassion du tonnelier qui l'avait
+introduit et caché à bord dans une barrique vide.
+
+Cette apparente sincérité rendit le père Griffon assez favorable à
+l'aventurier; mais il ne lui dissimula pas que l'espoir de trouver la
+fortune aux colonies était un leurre; il faut y arriver avec des
+capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement;
+le climat était meurtrier, les habitants se défiaient généralement des
+étrangers, et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les
+premiers colons étaient complétement oubliées, autant par l'égoïsme des
+habitants que par la gêne où ils se trouvaient par suite de la guerre
+avec l'Angleterre qui portait une grave atteinte à leurs intérêts.
+
+En un mot, le père Griffon conseillait au chevalier d'accepter l'offre
+du capitaine, qui lui avait proposé de le ramener à La Rochelle après
+avoir touché à la Martinique.
+
+Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille
+ressources qu'il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à
+demi-barbare, la condition des Européens étant telle aux colonies que
+jamais, par égard pour leur dignité de _blancs_, ils n'occupaient
+d'emplois trop subalternes.
+
+Le père Griffon ignorait que son pénitent avait tellement exploité les
+_ressources_ de la France, qu'il s'était vu forcé de s'expatrier. Dans
+certaines circonstances, personne n'était d'ailleurs plus facile à
+abuser que le bon religieux; sa pitié pour le malheur nuisait à sa
+pénétration habituelle.
+
+La vie passée du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d'une
+blancheur immaculée; mais cet homme était si insouciant de sa détresse,
+si indifférent de l'avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit
+par prendre à cet aventurier plus d'intérêt peut-être qu'il n'en
+méritait et qu'il lui proposa de l'héberger dans sa maison curiale de
+Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique; offre que
+Croustillac se garda bien de refuser.
+
+Le temps se passait: maître Daniel ne cessait d'admirer les talents
+prodigieux du chevalier, chez lequel il découvrait chaque jour de
+nouveaux trésors de prestidigitation.
+
+Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie
+allumée, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait porté
+l'engouement du capitaine jusqu'à l'enthousiasme; il avait formellement
+offert au Gascon une place à _vie_ à son bord, pourvu qu'il lui promît
+de charmer toujours aussi agréablement les loisirs de la navigation de
+la _Licorne_.
+
+Nous dirons enfin, pour expliquer les succès de Croustillac, qu'à la mer
+les heures semblent bien longues, que les moindres distractions sont
+précieuses, et que l'on est alors bien aise d'avoir toujours à ses
+ordres une espèce de bouffon d'une bonne humeur imperturbable.
+
+Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une
+triste préoccupation; le terme de la traversée s'approchait; le langage
+du père Griffon avait été trop sensé, trop sincère, trop juste pour ne
+pas vivement impressionner notre aventurier, qui avait compté mener
+joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent
+plusieurs habitants qui, se trouvant au nombre des passagers,
+retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances. Malgré
+les talents qu'il développait et dont ils s'amusaient, nul de ces colons
+ne fit la plus légère avance au chevalier, quoiqu'il répétât sans cesse
+qu'il serait ravi de faire dans l'intérieur de l'île une longue
+exploration.
+
+Le terme du voyage arrivait, les dernières illusions de Croustillac
+étaient détruites; il se voyait réduit à la déplorable alternative de
+naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France
+affronter les rigueurs des gens du roi.
+
+Le hasard vint tout à coup offrir à l'esprit du chevalier le plus
+éblouissant mirage et éveiller en lui les plus folles espérances.
+
+La _Licorne_ n'était plus qu'à deux cents lieues environ de la
+Martinique, lorsqu'elle rencontra un bâtiment de commerce français
+venant de cette île et faisant voile pour la France.
+
+Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la _Licorne_ pour
+avoir des nouvelles d'Europe; aux colonies tout allait assez bien depuis
+quelques semaines; on n'avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais.
+Quelques autres communications échangées, les deux navires se
+séparèrent.
+
+--Pour un bâtiment d'une telle valeur (les passagers avaient évalué son
+chargement à 400,000 francs environ), il n'est guère bien armé, dit le
+chevalier, ce serait une bonne capture pour les Anglais.
+
+--Ah! bah! reprit un passager d'un air d'envie, la Barbe-Bleue peut bien
+perdre ce bâtiment-là.
+
+--Pardieu! oui; il lui resterait assez d'argent pour en acheter et en
+armer d'autres.
+
+--Une vingtaine même si elle le voulait, dit le capitaine Daniel.
+
+--Oh! vingt.... c'est beaucoup, reprit un passager.
+
+--Ma foi, sans compter sa magnifique plantation de l'Anse-aux-Sables, et
+sa mystérieuse maison du Morne-au-Diable, reprit un autre; ne dit-on pas
+qu'elle a pour cinq ou six millions d'or et de pierreries...... enfouis
+dans quelque cachette.
+
+--Ah! voilà... enfouis on ne sait où, reprit le capitaine Daniel, mais
+pour sûr elle les a, car, moi, je tiens du vieux père
+l'_Ouvre-l'oeil_, qui avait été une fois voir le premier mari de la
+Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari était, disait-on, jeune et
+beau comme un ange, je tiens de l'Ouvre-l'oeil que la Barbe-Bleue, ce
+jour-là, s'amusait à mesurer dans un couï[1] des diamants, des perles
+fines et des émeraudes; or, toutes ces richesses sont encore en sa
+possession, sans compter qu'on dit que son troisième et dernier mari
+était puissamment riche, et que toute sa fortune était en poudre d'or.
+
+--Les uns la disent si avare qu'elle ne dépense pas pour elle et les
+siens 10,000 fr. par année... reprit un passager.
+
+--Quant à cela, ça n'est pas sûr, reprit maître Daniel, personne ne peut
+savoir comment elle vit, puisqu'elle est étrangère à la colonie, et
+qu'il n'y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au
+Morne-au-Diable.
+
+--Certes, et l'on fait bien: ce n'est pas moi qui aurais la curiosité
+d'y aller, dit un autre; le Morne-au-Diable ne jouit pas pour cela d'une
+assez bonne renommée... On dit qu'il s'y passe des choses... des
+choses...
+
+--Ce qui est certain, c'est que le tonnerre y est tombé trois fois...
+
+--Cela ne m'étonnerait pas; l'on entend, dit-on, des bruits étranges
+autour de cette habitation.
+
+--On dit qu'elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au
+milieu des rochers de la Cabesterre...
+
+--Cela se conçoit, si la Barbe-Bleue a tant de trésors à garder...
+
+Croustillac écoutait cette conversation avec une excessive curiosité.
+Ces trésors, ces diamants miroitaient singulièrement à son imagination.
+
+--Mais de qui donc parlez-vous ainsi, mes gentilshommes? demanda-t-il
+enfin.
+
+--Nous parlons de la Barbe-Bleue!
+
+--Qu'est-ce que la Barbe-Bleue?
+
+--La Barbe-Bleue? Eh bien! c'est la Barbe-Bleue...
+
+--Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? dit le chevalier.
+
+--La Barbe-Bleue?
+
+--Oui, oui, dit impatiemment Croustillac.
+
+--Eh! mon Dieu! c'est une femme!
+
+--Comment! une femme? Et pourquoi l'appelle-ton la Barbe-Bleue?
+
+--Pourquoi? Parce qu'elle se débarrasse de ses maris, comme l'homme à la
+barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes.
+
+--Et elle est veuve!... c'est une veuve!... ce serait une veuve!
+comment!... s'écria le chevalier avec un battement de coeur
+inexprimable; une veuve... répéta-t-il en joignant les mains, une veuve!
+riche à éblouir! à donner le vertige par le seul calcul de ses
+richesses... une veuve!!
+
+--Une veuve, si veuve qu'elle l'est pour la troisième fois depuis trois
+ans, dit le capitaine.
+
+--Et elle est aussi riche qu'on le dit?
+
+--Mais, oui, c'est connu, tout le monde le sait, dit le capitaine.
+
+--Riche à millions!! riche à armer des bâtiments de 400,000 livres...
+riche à avoir des sacs de diamants et d'émeraudes et de perles fines...,
+s'écria le Gascon, dont les yeux étincelaient, dont les narines se
+gonflaient, dont les mains se crispaient.
+
+--Mais on vous répète qu'elle est riche à acheter la Martinique et la
+Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine.
+
+--Et vieille... très vieille?... demanda le chevalier avec inquiétude.
+
+Son interlocuteur regarda les autres passagers d'un air interrogatif, et
+dit:--Quel âge peut bien avoir la _Barbe-Bleue_?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, dit l'un.
+
+--Tout ce que je sais, reprit un autre, c'est que lorsque je suis arrivé
+dans la colonie, il y a deux ans, elle en était déjà à son second mari,
+et qu'elle entamait le troisième..., qui ne lui a pas seulement duré un
+an.
+
+--Pour ce qui est du troisième mari, on ne dit pas qu'il soit mort, mais
+il a disparu, reprit un autre.
+
+--Il est si bien mort, au contraire, qu'on dit avoir vu la Barbe-Bleue
+en grand deuil de veuve, dit un passager.
+
+--Sans doute, sans doute, ajouta un troisième interlocuteur; la preuve
+qu'il est mort, c'est que le desservant de la paroisse de Macouba, en
+l'absence du révérend père Griffon, a dit une messe des morts pour lui.
+
+--Au reste, il ne serait pas étonnant qu'il eût été assassiné, dit un
+autre.
+
+--Assassiné... par sa femme, sans doute, reprit-on avec une unanimité
+qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Bleue.
+
+--Non pas par sa femme!
+
+--Ah! ah! voilà du nouveau.
+
+--Pas par sa femme? et par qui donc alors?
+
+--Par des ennemis qu'il avait à la Barbade.
+
+--Par des colons anglais?
+
+--Oui, par des Anglais, puisqu'il était, dit-on, Anglais lui-même...
+
+--Toujours est-il, mon gentilhomme, que le troisième mari est mort... et
+bien mort?... demanda le chevalier avec anxiété.
+
+--Oh! pour mort..., oui, oui, répéta-t-on en choeur.
+
+Croustillac respira; un moment comprimées, ses espérances reprirent leur
+vol audacieux.
+
+--Mais l'âge de la Barbe-Bleue le sait-on? reprit-il.
+
+--Pour son âge, je puis vous satisfaire: elle doit avoir environ... de
+vingt... oui, c'est à peu près cela, de vingt... à soixante ans, dit le
+capitaine Daniel.
+
+--Mais vous ne l'avez donc pas vue? dit le chevalier impatienté de cette
+plaisanterie.
+
+--Vue!! moi? et pourquoi diable voulez-vous que j'aie vue la
+Barbe-Bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous êtes fou?
+
+--Comment?
+
+--Entendez-vous... mes compères..., dit le capitaine à ses passagers; il
+me demande si j'ai vu la Barbe-Bleue.
+
+Les passagers haussèrent les épaules.
+
+--Mais, reprit Croustillac, qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ma
+question?
+
+--Ce qu'il y a d'étonnant? dit maître Daniel.
+
+--Oui.
+
+--Tenez... vous venez de Paris, vous, n'est-ce pas? et c'est bien moins
+grand que la Martinique.
+
+--Sans doute!
+
+--Eh bien! avez-vous vu le bourreau à Paris?
+
+--Le bourreau? non... mais quel rapport?
+
+--Eh bien! une fois pour toutes, sachez qu'on est aussi peu curieux de
+voir la Barbe-Bleue, qu'on est curieux de voir le bourreau... mon
+gentilhomme. D'abord, parce que la maison qu'elle habite est située au
+milieu des solitudes du Morne-au-Diable, où l'on ne se soucie pas de
+s'aventurer... Puis, parce qu'une _assassine_ n'est pas d'une agréable
+société, et puis parce que la Barbe-Bleue a de trop mauvaises
+connaissances.
+
+--De mauvaises connaissances? fit le chevalier.
+
+--Oui, des amis... des amis de _coeur_... pour ne pas dire plus, qu'il
+ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grève, la nuit dans les bois
+ou au coucher du soleil sous le vent de l'île, dit le capitaine.
+
+--L'_Ouragan_... le capitaine flibustier, d'abord..., dit un des
+passagers d'un air d'effroi.
+
+--Puis _Arrache-l'Ame_... le boucanier de Marie-Galande, dit un autre.
+
+--Puis _Youmaalë_... le Caraïbe anthropophage de l'anse aux Caïmans,
+reprit un troisième.
+
+--Comment! s'écria le chevalier, est-ce que la Barbe-Bleue serait à la
+fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un
+cannibale... Peste... Quelle matrone!
+
+--Comme vous dites, mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une
+_buonaroba_, comme disent les Espagnols.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'ARRIVÉE.
+
+
+Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe-Bleue parurent
+impressionner assez le chevalier.
+
+Après quelques moments de silence il demanda au capitaine:--Quel est cet
+homme, ce flibustier qu'on appelle l'Ouragan?
+
+--Un mulâtre de Saint-Domingue, dit-on, reprit maître Daniel, l'un des
+plus déterminés flibustiers des Antilles; il est venu habiter la
+Martinique depuis deux ans, dans une maison isolée, où il vit maintenant
+en bourgeois; on dit qu'il se servait, lorsqu'il faisait sa course, de
+pirogues à soupape.
+
+--Qu'est-ce qu'une pirogue à soupape? demanda le chevalier.
+
+--C'est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent;
+au fond de son arrière, près du gouvernail, il y a une large soupape qui
+s'ouvre à volonté. Dès qu'un navire était en vue, on dit que l'Ouragan
+s'embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquantaine de
+flibustiers armés de coutelas et de pistolets, voilà tout; la pirogue
+marchait à rames, parce qu'en se privant de voiles elle pouvait
+s'approcher plus près de l'ennemi sans être aperçue; la pirogue piquait
+donc droit au navire: si ledit navire se défiait et se défendait, son
+artillerie n'avait guère de prise sur l'avant de la pirogue, avant
+étroit et tranchant comme le coupant d'une hache: quant à la
+mousqueterie de l'ennemi, l'Ouragan n'y croyait pas, dit-on. Lorsqu'il
+abordait le navire qu'il voulait enlever, l'Ouragan, qui gouvernait
+toujours, ouvrait sa soupape; l'embarcation commençait à couler à fond
+par l'arrière, ce qui obligeait nécessairement les plus engourdis à
+s'élancer sur le pont du bâtiment ennemi afin d'échapper à la noyade;
+une fois à l'abordage, les flibustiers poignardaient tout ce qui
+résistait et jetaient à la mer tout ce qui ne résistait pas; l'Ouragan
+conduisait sa prise à Saint-Thomas, où il vendait l'huître et sa
+coquille (c'est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses
+marchandises), et il partageait l'argent avec ses compagnons. Quand il
+n'avait plus le sou, l'Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à
+soupape, la faisait bénir par un prêtre et recommençait sa course; on
+dit que quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le
+nombre des Espagnols et des Anglais qu'il a tués ou noyés, lui et ses
+flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille.
+Voilà ce que c'est que l'Ouragan, mon gentilhomme.
+
+--Et vous croyez que ce matamore n'est pas indifférent à la Barbe-Bleue?
+demanda négligemment le chevalier.
+
+--On dit que tout le temps que l'Ouragan ne passe pas chez lui, il le
+passe au Morne-au-Diable.
+
+--Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n'aime guère les Céladons de
+Bergerades, dit le chevalier. Ah çà! mais le boucanier?
+
+--Ma foi, s'écria un passager, je ne sais si je n'aimerais pas mieux
+encore avoir pour ennemi l'Ouragan que le boucanier Arrache-l'Ame!
+
+--Peste! voilà du moins un nom qui promet, dit Croustillac.
+
+--Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l'ai vu...
+
+--Et il est... terrible?
+
+--Il est au moins aussi farouche que les sangliers ou les taureaux
+qu'il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis allé
+à son boucan de la grande Tari, au nord de la Martinique, lui acheter
+des peaux de boeufs sauvages; il était tout seul avec sa meute de
+vingt chiens courants, qui avaient l'air aussi méchants et aussi
+sauvages que lui; quand je suis arrivé il se frottait le visage avec de
+l'huile de palmes, car il n'y avait pas un seul endroit de sa figure qui
+ne fût bleu, jaune, violet et pourpre.
+
+--J'y suis, dit le chevalier, les nuances irisées d'un coup de poing sur
+l'oeil, mais... en grand.
+
+--Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu'il avait; voici ce qu'il
+me raconta: «Mes chiens, menés par mon _engagé_[2], me dit-il, avaient
+lancé un taureau de deux ans; il me passe, je lui envoie une balle à
+l'épaule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tête
+et m'en découd deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engagé
+arrive, tire et manque le taureau. Mon garçon se voyant désarmé, veut
+couper le jarret du taureau, mais le taureau l'éventre et le foule aux
+pieds. Placé comme j'étais, je ne pouvais tirer l'animal, de peur
+d'achever mon engagé; je prends mon grand couteau de boucan et je me
+jette entre eux deux; je reçois un coup de corne qui m'ouvre la cuisse;
+un second me casse ce bras-là (il me montre son bras gauche qui, en
+effet, était serré contre son corps avec une liane); le taureau continue
+de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je
+prends mon temps, et au moment où l'animal baisse la tête pour me
+découdre, je le saisis aux cornes, je l'abaisse à ma portée, je lui
+saute aux lèvres avec mes dents, et je ne démords pas plus qu'un
+boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les
+côtes.»
+
+--Mais c'est une vraie mâchoire que cet homme-là? dit dédaigneusement
+Croustillac. S'il n'a pas d'autres moyens de plaire, mordioux! je plains
+sa maîtresse...
+
+--Je vous disais bien que c'était une espèce d'animal sauvage, reprit le
+narrateur; mais je continue mon récit: «Une fois mordu aux lèvres,
+ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes,
+épuisé par la perte du sang, car mes balles avaient porté, le taureau
+tombe à genoux et se renverse; mes chiens montent sur lui, le prennent à
+la gorge et l'achèvent. La lutte m'avait affaibli, je perdais beaucoup
+de sang: pour la première fois de ma vie, je m'évanouis ni plus ni moins
+qu'une petite femme... Vous allez voir que mal m'en a pris! Ne
+voilà-t-il pas mes chiens qui, pendant mon évanouissement, s'amusent à
+dévorer mon engagé!!! tant ils sont mordants et bien dressés! Comment,
+dis-je tout effrayé à Arrache-l'Ame, parce que vos chiens ont dévoré
+votre engagé, cela prouve qu'ils sont bien dressés? Et je vous avoue,
+monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du
+boucanier, je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces
+féroces animaux qui tournaient et rôdaient autour de moi en me flairant
+d'une façon très peu rassurante...
+
+--Le fait est que ce sont là des moeurs tant soit peu brutales, dit
+Croustillac, et l'on serait mal venu à parler à cet homme des bois le
+beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de
+conversation peut-il avoir avec la Barbe-Bleue?
+
+--Dieu me préserve d'aller les écouter! dit le narrateur.
+
+--Une fois qu'Arrache-l'Ame à la Barbe-Bleue a dit:--J'ai mordu un
+taureau au nez, et mes chiens ont dévoré mon engagé, reprit le Gascon,
+la conversation doit devenir languissante, et, mordioux! on ne fait pas
+tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet
+d'entretien.
+
+--Ma foi, monsieur, on ne sait pas, dit un auditeur, ces gens-là sont
+capables de tout!
+
+--Mais, dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas
+savoir ce que c'est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue
+les belles...
+
+--Non certainement, reprit le narrateur (que nous soupçonnons fort
+d'exagérer les faits), car il sacre, il jure à faire abîmer l'île, et il
+a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d'un taureau.
+
+--C'est tout simple, à force de les fréquenter il aura pris leur accent,
+dit le chevalier, mais la fin de votre histoire, je vous prie.
+
+--M'y voici. Je demandai donc au boucanier, comment il osait soutenir
+que des chiens qui dévoraient un homme étaient bien dressés.--«Sans
+doute, reprit-il; mes chiens sont dressés à ne jamais donner un coup de
+dent à un taureau lorsqu'il est mis bas, car je vends les peaux, et il
+faut qu'elles soient intactes; une fois l'animal mort, ces pauvres
+bêtes, si affamées qu'elles soient, ont le courage de le respecter et
+d'attendre la curée; or, ce matin ils avaient une faim d'enfer: mon
+engagé était à moitié tué et couvert de sang. Il était très dur avec
+eux: ils ont sans doute commencé par lécher ses blessures: puis, comme
+on dit, l'appétit leur sera venu en mangeant; ça leur a mis l'eau à la
+bouche, à ces pauvres bêtes; finalement ils ne m'ont laissé que les os
+de mon engagé. Sans la morsure d'un serpent à tête d'agouti qui pince
+fort, mais qui n'est pas venimeux, je serais peut-être encore évanoui.
+Je reviens à moi, j'arrache le serpent de ma jambe droite où il s'était
+enroulé, je le prends par la queue, je le fais tourner comme qui dirait
+une fronde et je lui écrase la tête sur un tronc de goyavier; je me
+tâte, je n'avait presque rien... la cuisse fendue et le bras cassé; je
+bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien fraîche,
+attachée avec une liane. Quant à mon aileron gauche, il était brisé
+entre le coude et le poignet; je coupe trois petits bâtons et une longue
+liane, et je ficelle mon bras cassé comme une carotte de tabac; une fois
+pansé, je cherche mon engagé, car je ne m'étais pas encore aperçu du
+tour... je l'appelle, il ne répond pas; mes chiens étaient couchés à mes
+pieds, ils faisaient les innocents, les sournois! et me regardaient en
+remuant la queue, comme si de rien n'était; enfin je me lève et
+qu'est-ce que je vois à vingt pas: la carcasse de mon engagé! je le
+connais à sa corne à poudre et à sa gaine à couteaux. Voilà tout ce
+qu'il en restait. C'était pour en revenir à ce que je vous disais,
+ajouta Arrache-l'Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous
+prouver que mes chiens étaient bien mordants et bien dressés; car il ne
+manque pas un poil à la peau du taureau.»
+
+--Allons, allons, le boucanier vaut le flibustier, dit Croustillac. Tout
+ce que je vois là-dedans, c'est que la Barbe-Bleue est furieusement à
+plaindre de n'avoir eu jusqu'ici que le choix entre de pareilles
+brutes... Et le Gascon ajouta avec compassion: C'est tout simple: cette
+pauvre femme-là n'a pas d'idée de ce que c'est qu'un aimable et galant
+gentilhomme. Quand on a toute sa vie mangé du lard et des fèves, on ne
+se figure pas qu'il peut exister quelque chose d'aussi parfait, d'aussi
+délicat qu'un faisan ou un ortolan... Allons, mordioux! je vois qu'il
+m'était destiné d'éclairer la Barbe-Bleue sur une infinité de choses, et
+de lui dévoiler un monde tout nouveau... Quant au Caraïbe, il doit être
+digne de figurer à côté de ses farouches rivaux?
+
+--Oh? pour le Caraïbe, dit un des passagers, je puis en parler à bon
+escient. J'ai fait cet hiver, dans son balaou, la traversée de
+l'Anse-au-Sable à Marie-Galande; j'avais hâte d'arriver dans ce dernier
+endroit, la rivière des Saintes était débordée, il m'aurait fallu faire
+un détour énorme pour trouver un endroit guéable. Au moment de
+m'embarquer, je vis à l'avant du balaou d'Youmaalë une espèce de figue
+brune; je m'approche, qu'est-ce que je vois? Jésus, mon Dieu! une tête
+et deux bras desséchés en manière de momie, qui formaient la figure
+d'ornement de sa pirogue. Nous partons; le Caraïbe, silencieux comme un
+sauvage qu'il était, pagayait sans mot dire. Arrivé à la hauteur de
+l'îlot des Crabes où avait échoué quelques mois auparavant, un
+brigantin espagnol, je lui demande:--N'est-ce pas là où a péri le
+bâtiment espagnol? Le Caraïbe me fait signe que c'est là..... Il est bon
+de vous dire qu'à bord de ce navire se trouvait le révérend père Simon,
+des Missions étrangères. Sa réputation de sainteté était telle qu'elle
+était parvenue jusque chez les Caraïbes; le brigantin avait péri corps
+et biens, du moins on le croyait. Je dis dont au Caraïbe:--C'est là
+qu'est mort le père Simon, tu en as entendu parler? Il me fit un nouveau
+signe de tête affirmatif... car ces gens-là regardent à prononcer une
+parole de trop.--C'était un excellent homme? ajoutai-je.
+
+--_J'en ai mangé_, me répondit ce malheureux idolâtre, avec une sorte de
+satisfaction orgueilleuse et farouche.
+
+--C'est une manière comme une autre de _goûter_ quelqu'un, dit
+Croustillac, et de partager ses principes.
+
+--D'abord, reprit le passager, je ne compris pas ce que voulait dire cet
+horrible anthropophage; mais, lorsque je l'eus fait s'expliquer,
+j'appris qu'ensuite de je ne sais quelle cérémonie sauvage, le
+missionnaire et deux matelots qui s'étaient sauvés sur un îlot désert
+avaient été surpris par les Caraïbes et ensuite dévorés... Comme je
+reprochais à Youmaalë cette atroce barbarie, en lui disant qu'il était
+affreux d'avoir sacrifié ces trois malheureux Français à leur rage
+sanguinaire, il me répondit sentencieusement et d'un ton approbatif,
+comme s'il eût voulu me prouver qu'il comprenait la force de mes
+arguments, en classant sinon la valeur, du moins la _saveur_ de trois
+différents peuples:--_Tu as raison: Espagnol, jamais; Français, souvent;
+Anglais, toujours_.
+
+--Ce qui prouve que l'Anglais est incomparablement plus délicat que le
+Français, et que l'Espagnol est coriace en diable, dit Croustillac; mais
+avec ces gourmandises-là, il finira un jour par _manger_ la Barbe-Bleue
+de caresses... si tout ceci est vrai...
+
+--Tout est vrai, mon gentilhomme...
+
+--Il en résulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve
+n'est pas insensible aux agréments féroces de l'Ouragan, d'Arrache-l'Ame
+et de l'anthropophage.
+
+--C'est la voix publique qui l'en accuse.
+
+--Ils la fréquentent donc souvent?
+
+--Tout le temps que l'Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps
+qu'Arrache-l'Ame ne passe pas à son boucan, tout le temps qu'Youmaalë ne
+passe pas dans les bois, ils le passent auprès de la Barbe-Bleue.
+
+--Sans jalousie les uns des autres?
+
+--On dit que la Barbe-Bleue est une manière de femme aussi despotique et
+aussi impérieuse que le sultan des Turcs.... et qu'elle leur défend
+d'être jaloux...
+
+--Mordioux! quel sérail elle s'est choisi là... Mais, allons, allons,
+messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu'on nous accuse
+d'exagérer, et vous voulez railler...
+
+Le capitaine Daniel répondit d'un air sérieux qui ne pouvait pas être
+feint:
+
+--A notre arrivée à la Martinique, demandez au premier créole venu ce
+que c'est que la Barbe-Bleue, et que saint Jean, mon patron, me maudisse
+si on ne vous dit pas ce qu'on vient de vous dire à propos de cette
+femme et de ses _trois amis_, le flibustier, le boucanier et le
+Caraïbe!
+
+--Et de ses immenses richesses... m'en parlerait-on aussi? demanda le
+chevalier.
+
+--On vous dira que l'habitation qui dépend du Morne-au-Diable est une
+des plus belles du pays, et que la Barbe-Bleue possède un comptoir au
+Fort-Saint-Pierre, et que ce comptoir, tenu par un homme à elle, en
+expédie chaque année cinq ou six bâtiments comme celui que nous avons
+rencontré tout à l'heure.
+
+--Je vois ce que c'est alors, dit le chevalier d'un air railleur. La
+Barbe-Bleue est une femme blasée sur les richesses et sur les plaisirs
+de ce monde; pour se distraire elle est capable de boucaner, de
+flibuster, voire même de cannibaler, si le coeur lui en dit.
+
+--Si cela lui plaît, il y a toute apparence qu'elle ne se gêne guère,
+dit le capitaine.
+
+A ce moment le père Griffon monta sur le pont, Croustillac lui dit:
+
+--Mon père, je disais tout à l'heure à ces messieurs qu'on nous accuse,
+nous autres Gascons, de faire des bourdes, mais ce qu'on dit de la
+Barbe-Bleue est-il vrai?
+
+La figure du père Griffon, ordinairement placide ou joyeuse, se
+rembrunit tout d'un coup; et il répondit gravement à l'aventurier:
+
+--Mon fils, ne prononcez jamais le nom de cette femme.
+
+--Comment! mon père, il serait vrai? Elle remplacerait ses défunts maris
+par un flibustier.... un boucanier.... et un anthropophage...
+
+--Assez, assez, mon fils... je vous prie, ne parlons pas du
+Morne-au-Diable et de ce qui s'y passe.
+
+--Mais, mon père... cette femme est-elle aussi riche qu'on le dit?
+reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise, a-t-elle
+d'immenses trésors? est-elle belle? est-elle jeune?
+
+--Que le ciel me préserve de m'en informer!
+
+--Est-il vrai que ses trois maris aient été tués par elle, mon père? Si
+cela est vrai... comment la justice a-t-elle laissé de pareils crimes
+impunis?
+
+--Il est des crimes qui peuvent échapper à la justice des hommes, mon
+fils, mais ils n'échappent jamais à la justice de Dieu. Je ne sais
+d'ailleurs si cette femme est aussi coupable qu'on le dit; mais encore
+une fois, mon fils, n'en parlons plus... je vous en conjure, dit le père
+Griffon que cet entretien affectait péniblement.
+
+Tout à coup le chevalier se campa fièrement sur sa hanche, enfonça son
+vieux feutre sur sa tête, caressa sa moustache, se dressa sur ses
+orteils comme un coq qui se prépare au combat, et s'écria avec une
+audace dont un Gascon était seul capable:
+
+--Messieurs, dites-moi le quantième de ce mois?
+
+--Le 13 juillet, lui répondit le capitaine.
+
+--Eh bien! messieurs, reprit l'aventurier, que je perde mon nom de
+Croustillac, que mon blason soit à jamais entaché de félonie, si dans un
+mois d'ici, jour pour jour, malgré tous les boucaniers, tous les
+flibustiers et tous les anthropophages de la Martinique et de l'univers,
+la Barbe-Bleue n'est pas la femme de Polyphème de Croustillac!
+
+Le soir, au moment où il allait se retirer dans l'entre-pont,
+l'aventurier fut pris en particulier par le père Griffon; celui-ci
+tâcha, par tous les moyens possibles, de pénétrer si le Gascon en
+savait plus qu'il ne paraissait savoir à l'endroit de la Barbe-Bleue.
+L'insistance extraordinaire avec laquelle Croustillac s'était occupé
+d'elle et des gens qui l'entouraient avait éveillé les soupçons du bon
+père.
+
+Après s'être entretenu longtemps à ce sujet avec le chevalier, le
+religieux fut à peu près certain que Croustillac n'avait parlé ainsi que
+par outrecuidance et par vanité.
+
+--Il n'importe, dit le père Griffon d'un air pensif en voyant le
+chevalier s'éloigner, je ne perdrai pas cet aventurier de vue... il a
+l'air fou et évaporé, mais les traîtres savent prendre tous les
+masques... Hélas! ajouta-t-il tristement, ce dernier voyage m'impose de
+grands devoirs envers ceux qui habitent le Morne-au-Diable. Maintenant
+leur secret est pour ainsi dire le mien... mais j'ai dû faire ce que
+j'ai fait, ma conscience le voulait... puissent-ils jouir longtemps
+encore du bonheur qu'ils méritent en échappant aux piéges qu'on leur
+tend... Ah! ce sont de dangereux ennemis que les rois... et on paye
+souvent bien cher le triste honneur d'être né sur les marches d'un
+trône... Hélas! reprit le bon père avec un profond soupir, pauvre et
+angélique femme... cela me navre d'entendre ainsi parler d'elle... mais
+il serait impolitique de la défendre... ces bruits font la sûreté des
+nobles créatures auxquelles je m'intéresse si vivement.
+
+Après de nouvelles réflexions, le père Griffon se dit:
+
+--J'avais un instant pris cet aventurier pour un secret émissaire de
+l'Angleterre, mais je me suis sans doute trompé... Malgré cela, je
+surveillerai cet homme... mais au fait, j'y songe, je lui offrirai
+l'hospitalité... de cette manière aucune de ses démarches ne
+m'échappera; en tout cas, je préviendrai mes amis du Morne-au-Diable de
+redoubler de prudence, car je ne sais pourquoi l'arrivée de ce Gascon
+m'inquiète.
+
+Nous devons nous hâter d'avertir le lecteur que les soupçons du père
+Griffon à l'égard de Croustillac n'étaient pas fondés, le chevalier
+n'était rien autre qu'un pauvre diable de chevalier d'industrie, tel que
+nous l'avons dépeint. L'excellente opinion qu'il avait de lui-même était
+la seule cause de son impertinente gageure:--d'être avant un mois
+l'époux de la Barbe-Bleue.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LA MAISON CURIALE.
+
+
+La _Licorne_ était mouillée à la Martinique depuis trois jours.
+
+Le père Griffon, ayant quelques affaires à terminer avant que de
+retourner dans sa paroisse du Macouba, n'avait pas encore quitté le
+Fort-Saint-Pierre.
+
+Le chevalier de Croustillac se trouvait transplanté aux colonies avec
+trois écus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regardé
+comme une fanfaronnade l'engagement pris par l'aventurier d'être avant
+un mois l'époux de la Barbe-Bleue.
+
+Loin d'avoir abandonné ce projet, le chevalier y persistait de plus en
+plus depuis son arrivée à la Martinique; il avait pu s'informer des
+richesses de la Barbe-Bleue, et se convaincre que si l'existence de
+cette femme bizarre était entourée du plus profond mystère et le sujet
+des plus folles exagérations, il était du moins avéré qu'elle était
+colossalement riche.
+
+Quant à sa figure, à son âge, à son origine, comme personne n'était à
+cet égard aussi instruit que le père Griffon, on n'en pouvait rien dire.
+Elle était étrangère à la colonie. Son intendant l'avait précédée dans
+l'île pour acheter une plantation magnifique et faire bâtir l'habitation
+du Morne-au-Diable, située au nord et dans la partie la plus
+inaccessible et la plus déserte de la Martinique.
+
+Au bout de quelques mois, on apprit que le nouvel habitant et sa femme
+étaient arrivés; un ou deux colons, poussés par la curiosité,
+s'aventurèrent dans les solitudes du Morne-au-Diable; ils furent reçus
+avec une hospitalité royale, mais ils ne purent voir les maîtres de la
+maison.
+
+Six mois après cette visite, on apprit la mort de ce premier mari, mort
+qui eut lieu pendant un petit voyage que les deux époux avaient fait à
+la Terre-Ferme.
+
+Au bout d'une année d'absence et de veuvage, la Barbe-Bleue revint à la
+Martinique avec un second époux.
+
+Ce dernier mari fut, dit-on, tué par accident, au milieu d'une promenade
+qu'il faisait tête-à-tête avec sa femme; le pied lui avait manqué, et il
+était tombé dans un de ces abîmes sans fond qu'on rencontre fréquemment
+au milieu du sol volcanisé des Antilles.
+
+Telle était du moins l'explication que sa femme avait donnée de cette
+mort mystérieuse.
+
+L'on ne savait rien de très positif sur le troisième mari de la
+Barbe-Bleue et sur sa mort.
+
+Ces trois morts si rapprochées, si fatales, les bruits étranges qui
+commençaient à courir sur cette femme, éveillèrent l'attention du
+gouverneur de la Martinique, qui était alors M. le chevalier de Crussol:
+il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable; arrivé au pied de la
+montagne boisée, au sommet de laquelle s'élevait la maison d'habitation,
+il trouva un mulâtre qui lui remit une lettre.
+
+Après l'avoir lue, M. de Crussol parut saisi d'étonnement; puis,
+ordonnant à son escorte de l'attendre, il suivit seul l'esclave.
+
+Au bout de quatre heures, le gouverneur revint avec son guide, et reprit
+immédiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son
+escorte remarquèrent qu'il était très pâle, très agité. Depuis ce moment
+jusqu'à sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, après sa visite
+au Morne-au-Diable, on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de
+la Barbe-Bleue.
+
+M. de Crussol se confessa très longuement au père Griffon, qu'il avait
+fait venir du Macouba...
+
+On observa qu'en quittant le pénitent, le père Griffon avait la figure
+bouleversée.
+
+Depuis ce temps, l'espèce de fatale et mystérieuse renommée de la
+Barbe-Bleue augmenta de jour en jour. La superstition vint se joindre à
+la terreur qu'elle inspirait, et l'on ne prononça plus son nom qu'avec
+épouvante; on croyait fermement qu'elle avait assassiné ses trois maris,
+et qu'elle n'échappait à la vindicte des lois qu'à force d'or, en
+achetant par de riches présents l'appui des différents gouverneurs qui
+se succédèrent.
+
+Personne n'était donc tenté d'aller troubler la Barbe-Bleue au milieu
+des sites sauvages et solitaires qu'elle habitait, surtout depuis que le
+Caraïbe, le boucanier et le flibustier étaient devenus, disaient-on, les
+commensaux, ou même les consolateurs de la veuve.
+
+Quoique ces hommes n'eussent légalement commis aucun crime, on faisait
+des récits fabuleux sur leur férocité; ils avaient, dit-on, déclaré
+qu'ils poursuivraient d'une haine et d'une vengeance implacables tous
+ceux qui tenteraient de parvenir auprès de la Barbe-Bleue.
+
+A force d'être répétées et exagérées, ces menaces portèrent leur fruit.
+Les habitants se soucièrent peu d'aller, peut-être au péril de leur vie,
+pénétrer les mystères du Morne-au-Diable. Il fallait avoir l'audace
+désespérée d'un Gascon aux abois pour essayer de surprendre le secret de
+la Barbe-Bleue, et de prétendre l'épouser.
+
+Tel était pourtant l'irrévocable dessein du chevalier de Croustillac; il
+n'était pas homme à renoncer si facilement à l'espoir, si insulté qu'il
+fût, de se marier à une femme riche à millions; belle ou laide, jeune ou
+vieille, peu lui importait.
+
+Pour réussir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son
+amabilité, sur son air à la fois galant et fier, car le chevalier
+continuait d'avoir de lui-même une excellente opinion; il comptait
+encore sur son adresse, sur sa ruse, et son courage.
+
+En effet, un homme alerte et déterminé, qui n'a rien et qui ne craint
+rien, qui croit en lui et son étoile, qui se dit comme disait
+Croustillac:--«En risquant de mourir pendant une minute, car la mort ne
+dure que cela, je puis vivre dans le luxe et l'opulence;» un tel homme
+peut opérer des miracles, surtout lorsqu'il se propose un but aussi
+magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustillac.
+
+Selon ce qu'il s'était proposé, le père Griffon après avoir terminé
+quelques affaires qui le retenaient à Saint-Pierre, offrit au chevalier
+de l'accompagner au Macouba et d'y rester jusqu'au moment où la
+_Licorne_ ferait voile pour la France. Le Macouba n'étant éloigné que de
+quatre ou cinq lieues du Morne-au-Diable, le chevalier, qui avait
+dépensé ses trois écus et qui se trouvait sans ressources, accepta
+l'offre du révérend, sans toutefois l'informer encore de sa résolution à
+l'égard de la Barbe-Bleue; il ne voulait la lui révéler qu'au moment de
+l'exécuter.
+
+Après avoir pris congé du capitaine Daniel, le chevalier et le prêtre
+s'embarquèrent dans une pirogue. Favorisés par une bonne brise du sud,
+ils firent voile pour le Macouba.
+
+Croustillac paraissait indifférent aux sites magnifiques et nouveaux
+pour lui qu'offraient les côtes de la Martinique, vues de la mer; cette
+végétation tropicale, dont la verdure, d'une crudité de ton presque
+métallique, se détachait sur un ciel enflammé, le touchait peu.
+
+L'aventurier, les yeux machinalement fixés sur le sillage scintillant
+que la pirogue laissait après elle, croyait y voir pétiller les vives
+étincelles des diamants de la Barbe-Bleue; les petites herbes vertes et
+brillantes, détachées des prairies sous-marines que paissent les grandes
+tortues et les lamentins, rappelaient au Gascon les émeraudes de la
+veuve; tandis que quelques gouttes d'eau qui s'irisaient au soleil en
+tombant des rames, lui faisaient songer aux sacs de perles fines que
+possédait la terrible habitante du Morne-au-Diable.
+
+Le père Griffon était aussi profondément absorbé: après avoir songé à
+ses amis du Morne-au-Diable, il pensait, avec un mélange d'inquiétude et
+de joie, à son petit troupeau de fidèles, à son jardin, à sa simple et
+pauvre église, à sa maison, à sa vieille haquenée favorite, à son chien,
+à ses deux nègres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et
+puis, faut-il le dire? il pensait aussi à certaines conserves de ramiers
+qu'il avait faites quelques jours avant son départ, et dont il ignorait
+le sort.
+
+En trois heures le canot arriva au Macouba.
+
+Le père Griffon n'était pas attendu; la pirogue mouilla dans une petite
+anse, non loin de la rivière qui arrose ce quartier, l'un des plus
+fertiles de la Martinique.
+
+Le père Griffon s'appuya sur le bras du chevalier.
+
+Après avoir quelque temps suivi la grève où venaient se rouler les
+hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivèrent au bourg
+du Macouba, à peine composé d'une centaine de maisons construites en
+bois, et couvertes de roseaux ou de planchettes de palmier.
+
+Le bourg s'élevait sur un plan demi-circulaire qui suivait la courbure
+de l'anse du Macouba, petit port où venaient mouiller plusieurs pirogues
+et bateaux de pêche.
+
+L'église, long bâtiment en bois, du milieu duquel s'élevaient quatre
+poutres surmontées d'un petit auvent où pendait la cloche; l'église,
+disons-nous, dominait le bourg et était elle-même dominée par des mornes
+immenses, recouverts d'une puissante végétation, qui s'élevaient en
+amphithéâtre de verdure.
+
+Le soleil commençait à décliner rapidement.
+
+Le prêtre gravit la seule rue qui coupât le bourg de Macouba dans sa
+largeur et qui conduisit à l'église. Quelques petits nègres absolument
+nus se roulaient dans la poussière, ils s'enfuirent à l'aspect du père
+Griffon en poussant de grands cris; plusieurs femmes créoles, blanches
+ou métisses, vêtues de longues robes d'indienne et de madras de couleurs
+tranchantes, accoururent aux portes; en reconnaissant le père Griffon,
+elles témoignèrent leur surprise et leur joie; jeunes et vieilles
+vinrent lui baiser respectueusement les mains en lui disant en créole:
+
+--Bien béni soit votre retour, bon père, vous manquiez au Macouba.
+
+Quelques hommes sortirent ensuite et entourèrent le père Griffon des
+mêmes témoignages d'attachement et de respect.
+
+Pendant que le curé causait avec les habitants des événements qui
+avaient pu arriver au Macouba depuis son départ, et qu'il donnait des
+nouvelles de France à ses paroissiens, les ménagères, craignant que le
+père ne trouvât pas de provision au presbytère, étaient rentrées
+choisir, l'une, un beau poisson; l'autre, une belle volaille; celle-là,
+un quartier de chevreau bien gras; celle-ci, des fruits ou des légumes,
+et plusieurs négrillons avaient été chargés de porter à la maison
+curiale cette dîme volontaire.
+
+Le prêtre regagna son logis, situé à mi-côte, à quelque distance du
+bourg dominant la mer.
+
+Rien de plus simple que sa modeste case de bois, recouverte en roseaux
+et élevée seulement d'un rez-de-chaussée. Des stores de toile très
+claire garnissaient les fenêtres et remplaçaient les vitres, qui étaient
+d'un grand luxe aux colonies.
+
+Une vaste pièce, formant à la fois salon et salle a manger, communiquait
+avec la cuisine, bâtie en retour; à gauche de cette pièce principale,
+était la chambre à coucher du père Griffon, ainsi que deux autres petits
+réduits s'ouvrant sur le jardin, et destinés aux étrangers ou aux autres
+curés de la Martinique, qui venaient quelquefois demander l'hospitalité
+à leur confrère.
+
+Un poulailler, une écurie pour la haquenée, le logement des deux nègres,
+et quelques autres hangars, complétaient cette habitation, meublée avec
+une simplicité rustique.
+
+Le jardin avait été soigneusement entretenu. Quatre grandes allées le
+partageaient en autant de carrés, dont les bordures se composaient de
+thym, de lavande, de serpolet, d'hysope et autres herbes odoriférantes.
+
+Ces quatre carrés principaux étaient subdivisés en plusieurs planches
+destinées aux légumes et aux fruits, mais entourées de larges
+plates-bandes de fleurs d'agrément.
+
+Enfin, de deux petits cabinets de verdure couverts de jasmin d'Arabie et
+de lianes odorantes, on découvrait à l'horizon la mer et les terres
+élevées des autres Antilles.
+
+On ne pouvait rien voir de plus frais, de plus charmant que ce jardin,
+dans lequel les plus belles fleurs se mêlaient à des fruits et à des
+légumes magnifiques.
+
+Ici une couche de melons côtelés, couleur d'ambre, était entourée d'une
+bordure de grenadiers nains, taillés comme du buis à un pied de terre,
+et couverts à la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si
+abondants qu'ils touchaient à terre.
+
+Plus loin, une planche de bois d'Angole aux longues gousses vertes, aux
+fleurs bleues, était entourée d'un rang de frangipaniers blancs et roses
+d'une odeur suave; des plants de carottes, d'oseille de Guinée, de
+guingambo, de pourpier, étaient encadrés d'un quadruple rang de
+tubéreuses des plus riches couleurs; enfin, un carré d'ananas qui
+parfumaient l'air, avait pour bordure une haie de magnifiques cactus à
+calices orange à longs pistils d'argent.
+
+Derrière la maison s'étendait un verger composé de cocotiers, de
+bananiers, de goyaviers, d'avocatiers, de tamariniers et d'orangers,
+dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits.
+
+Le père Griffon parcourait les allées de son jardin avec un bonheur
+indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante, chaque
+arbre.
+
+Ses deux nègres le suivaient: l'un s'appelait _Monsieur_, l'autre Jean.
+Ces deux bonnes créatures pleuraient de joie en revoyant leur maître, ne
+répondaient à aucune de ses questions, tant ils étaient émus, et ne
+pouvaient que se dire l'un à l'autre en levant les mains au ciel:
+
+--_Bon Dieu! li ici, li ici!_
+
+Le chevalier, insensible à ces joies naïves, suivait machinalement le
+curé; il brûlait du désir de demander à son hôte si, à travers les bois
+qui s'élevaient au loin en amphithéâtre, on pouvait apercevoir le chemin
+du Morne-au-Diable.
+
+Après avoir examiné son jardin, le bon prêtre alla voir sa haquenée,
+qu'il appelait _Grenadille_, et son gros dogue anglais, qu'il appelait
+_Snog_; lorsqu'il ouvrit la porte de l'écurie, _Snog_ manqua de
+renverser son maître en sautant autour de lui. Ce n'étaient pas des
+aboiements, c'étaient des hurlements de joie, des emportements de
+tendresse si violents, que le nègre _Monsieur_ fut obligé de prendre le
+chien par son collier et de le retenir à grand'peine pendant que le
+prêtre caressait _Grenadille_, dont la robe luisante, dont le ferme
+embonpoint témoignaient des bons soins de _Monsieur_, particulièrement
+chargé de l'écurie.
+
+Après cette visite minutieuse de son petit domaine, le père Griffon
+conduisit le chevalier dans la chambre qui lui était destinée; un lit
+entouré d'une moustiquaire de gaze, un canapé de paille, un grand coffre
+de bois d'acajou, une table, tel était l'ameublement de cette chambre,
+qui s'ouvrait sur le jardin.
+
+Pour tout ornement, on voyait un Christ suspendu au milieu de la
+boiserie à peine dégrossie.
+
+--Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalité, dit le père
+Griffon au chevalier; mais elle vous est offerte de grand coeur.
+
+--Et je l'accepte avec reconnaissance, mon père, dit Croustillac.
+
+A ce moment, _Monsieur_ vint avertir le curé qu'il était servi, et le
+père Griffon précéda le chevalier dans la salle à manger.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LA SURPRISE.
+
+
+Une grande verrine, où brillait une bougie de cire jaune, éclairait la
+table; le couvert était mis sur une nappe de grosse toile bien blanche:
+il n'y avait pas d'argenterie. Les fourchettes d'acier et les cuillers
+de bois d'érable étaient d'une merveilleuse propreté; une botterine de
+verre bleuâtre contenait environ une pinte de vin des Canaries; dans un
+grand pot d'étain moussait l'_oagou_, boisson fermentée faite avec le
+marc des cannes à sucre; enfin, une amphore de terre sigillée tenait
+l'eau aussi fraîche que si elle eût été à la glace.
+
+Une belle dorade grillée dans ses écailles, à la mode caraïbe, un
+perroquet rôti de la grosseur d'un faisan, deux plats de crabes de mer
+cuits dans leur carapace et arrosés de jus de citron, une salade et des
+pois verts avaient été symétriquement arrangés par le nègre Jean, autour
+d'un surtout composé d'une grande corbeille de jonc caraïbe, où
+s'élevait une pyramide de fruits, qui avait pour base un melon d'Europe,
+un pastèque et un melon d'eau, et pour sommet un ananas; enfin, pour
+hors-d'oeuvre des tranches de choux-palmistes confits dans du vinaigre
+et de très petits poissons blancs conservés dans une saumure pimentée
+pouvaient ranimer l'appétit des convives ou exciter leur soif.
+
+--Mais, mon père, vous me traitez avec une magnificence royale, dit le
+chevalier au père Griffon; c'est la terre promise que votre île!
+
+--Excepté le vin des Canaries dont on m'a fait présent, tout ceci, mon
+fils, vient du jardin que je cultive, ou de la pêche et de la chasse de
+mes deux noirs, car les provisions de mes paroissiens m'ont été
+inutiles, grâce à la prévoyance de _Monsieur_ et de Jean, qui savaient
+mon arrivée par un patron de barque du Fort-Saint-Pierre. Vous
+servirai-je de ce perroquet, mon fils? dit le père Griffon au chevalier
+qui avait paru trouver le poisson fort à son goût.
+
+Croustillac hésita quelque peu et regarda le curé d'un air indécis.
+
+--Je ne sais pourquoi il me semble bizarre de manger du perroquet, dit
+le chevalier.
+
+--Essayez, essayez, dit le père Griffon en lui mettant une aile d'arras
+sur son assiette; voyez: un faisan a-t-il une chair plus grasse, plus
+rebondie, plus dorée? Il est cuit à merveille; et puis sentez-vous quel
+parfum?
+
+--On dirait des quatre épices, dit le chevalier en ouvrant ses larges
+narines.
+
+--Cela vient tout bonnement de ce que ces oiseaux sont très friands des
+baies du bois d'Inde qu'ils trouvent dans les forêts; ces baies ont à la
+fois le goût de la cannelle, du girofle et du poivre, et la chair du
+gibier participe de la senteur de ces aromates; et ce jus, comme il est
+moiré! Ajoutez-y un peu de suc d'orange, et vous me direz si le Seigneur
+ne comble pas ses créatures en leur faisant de tels dons.
+
+--De ma vie je n'ai rien mangé de plus tendre, de plus délicat, de plus
+gras, de plus savoureux, répondit le chevalier, la bouche pleine et en
+fermant à demi les yeux avec sensualité, s'écoutant, pour ainsi dire,
+manger.
+
+--N'est-ce pas? dit le bon père qui, son couteau et sa fourchette à la
+main, regardait son hôte avec une orgueilleuse satisfaction.
+
+Le repas terminé, _Monsieur_ plaça un pot de tabac et des pipes à côté
+de la botterine de vin des Canaries; le père Griffon et Croustillac
+restèrent seuls.
+
+Après avoir versé un verre de vin au chevalier, le curé lui dit:--A
+votre santé, mon fils.
+
+--Merci, mon père, dit le chevalier en approchant son verre. Portez
+aussi la santé de ma future; cela sera pour moi de bon augure.
+
+--Comment, de votre future? reprit le curé, que voulez-vous dire?
+
+--Je parle de la Barbe-Bleue, mon père.
+
+--Ah! toujours cette joyeuseté! Franchement, je croyais les gens de
+votre pays plus inventifs, mon fils, dit le père Griffon en souriant
+avec malice, et il vida son verre à petits coups.
+
+--Je n'ai de ma vie parlé plus sérieusement, mon père. Vous avez entendu
+le serment que j'ai fait à bord de la _Licorne_.
+
+--L'impossibilité relève de tout serment, mon fils; parce que vous
+auriez juré de combler l'Océan, seriez-vous engagé par cette promesse?
+
+--Comment, mon père? le coeur de la Barbe-Bleue serait-il un abîme
+sans fond comme l'Océan? s'écria gaiement Croustillac.
+
+--Un poëte anglais a dit de la femme: «Perfide comme l'onde», mon fils.
+
+--Quant aux perfidies des femmes, mon digne hôte, dit le chevalier avec
+suffisance, nous savons les conjurer... et nous essaierons de nouveau
+notre puissance conjuratrice sur la Barbe-Bleue.
+
+--Vous ne le tenterez même pas, mon fils; je suis bien tranquille.
+
+--Permettez-moi de vous dire, mon père, que vous vous trompez. Demain,
+au point du jour, je vous demanderai un guide pour me conduire au
+Morne-au-Diable, et j'abandonnerai le reste de l'aventure à mon étoile.
+
+Le chevalier parlait avec un accent de conviction si sérieuse, que le
+père Griffon posa brusquement sur la table le verre qu'il allait porter
+à ses lèvres, et regarda le chevalier avec autant d'étonnement que de
+défiance.
+
+Jusqu'alors il avait réellement cru qu'il s'agissait d'une plaisanterie
+ou d'une fanfaronnade.
+
+--Comment, mon fils, vous avez sincèrement cette résolution! Mais c'est
+une folie, mais...
+
+--Pardonnez-moi, mon bon père, de vous interrompre, dit le chevalier;
+mais vous voyez devant vous un cadet de famille qui a tenté toutes les
+fortunes, épuisé toutes les ressources, et à qui rien n'a réussi. La
+Barbe-Bleue est riche, très riche, j'ai tout à gagner, rien à perdre.
+
+--Rien à perdre!
+
+--La vie? peut-être, direz-vous. D'abord j'en fais bon marché; et puis,
+si barbare que soit ce pays, si impuissante qu'y soit la justice, je ne
+puis croire que la Barbe-Bleue oserait me traiter, tout d'abord, comme
+un de ses trois maris; vous sauriez que j'ai été victime... et vous lui
+demanderiez compte de ma mort. Je ne risque donc rien que de voir mes
+hommages repoussés. Eh bien! s'il en est ainsi, si elle me repousse, je
+continuerai de faire les délices du capitaine Daniel dans ses
+traversées, en avalant des bougies allumées et en mettant des bouteilles
+en équilibre sur le bout de mon nez; certes, cette condition est
+honorable et récréative, mais je préférerais une autre existence. Ainsi
+donc, quoi que vous me disiez, mon père, je suis résolu à tenter
+l'aventure et à aller au Morne-au-Diable. Je ne sais quel pressentiment
+secret me dit que je réussirai, que je suis à la veille de voir ma
+destinée se résoudre de la manière la plus éblouissante... L'avenir me
+semble couleur de rose et or; je ne rêve que palais et magnificence,
+richesse et beauté: il me semble (pardonnez-moi cette comparaison
+païenne) que l'Amour et la Fortune viennent me prendre par les mains en
+me disant:--Polyphème Croustillac, le bonheur t'attend. Vous me direz
+peut-être, mon père, ajouta la chevalier en jetant un regard railleur
+sur son justaucorps fané, que je suis assez piètrement vêtu pour me
+produire en cette belle et galante compagnie de la fortune et du
+bonheur; mais la Barbe-Bleue, qui doit être connaisseuse, devinera tout
+de suite, sous cette enveloppe, le coeur d'un Amadis, l'esprit d'un
+Gascon et le courage d'un César.
+
+Après être resté un moment silencieux, le curé, au lieu de sourire des
+plaisanteries du chevalier, lui répondit d'un ton presque solennel:
+
+--Votre résolution est bien prise?
+
+--Invariablement et absolument prise, mon père.
+
+--Écoutez-moi donc; j'ai reçu la confession du chevalier de Crussol, le
+dernier gouverneur de cette île; celui qui, lors de la disparition du
+troisième mari de cette femme, s'était rendu seul au Morne-au-Diable.
+
+--Eh bien! mon père?
+
+--Tout en respectant le secret de sa confession, je puis, je dois vous
+dire que si vous persistez dans votre projet insensé, vous vous
+exposerez à de grands et d'inévitables périls. Sans doute, si vous
+perdiez la vie, votre mort ne demeurerait pas impunie; mais il n'y
+aurait aucun moyen de prévenir le sort fatal au-devant duquel vous
+voulez courir. Qui vous oblige à aller au Morne-au-Diable? L'habitante
+de ce séjour veut y vivre solitaire; les abords de cette demeure sont
+tels que vous ne pourriez les franchir sans violence; or, en tous pays,
+et surtout dans celui-ci, ceux qui violent la propriété d'autrui
+s'exposent à de grands dangers, dangers d'autant plus vains que toute
+tentative d'union avec cette veuve est impossible, lors même que vous
+seriez aussi riche que vous êtes pauvre, lors même que vous seriez d'une
+maison princière.
+
+Ces paroles révoltèrent l'incommensurable amour-propre du Gascon, et il
+s'écria:
+
+--Mon père, cette femme est femme... et je suis Croustillac!
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire, mon fils?
+
+--Que cette femme est libre, qu'elle ne m'a pas vu... et qu'un regard...
+un seul regard peut changer complétement ses résolutions.
+
+--Je ne le pense pas.
+
+--Mon révérend, j'ai la plus grande, la plus aveugle confiance dans
+votre parole; je sais toute son autorité..... mais il s'agit du beau
+sexe... et vous ne pouvez connaître le coeur des femmes comme je le
+connais; vous ne savez pas de quels inexplicables caprices elles sont
+capables; vous ne savez pas que ce qui leur plaît aujourd'hui leur
+déplaît demain, et qu'elles veulent aujourd'hui ce qu'elles ne voulaient
+pas hier... Les femmes, mon révérend, les femmes... avec elles il faut
+oser pour réussir... Si ce n'était votre robe, je vous raconterais de
+curieuses témérités, d'audacieuses entreprises dont j'ai été bien
+amoureusement récompensé.
+
+--Mon fils!
+
+--Je comprends votre susceptibilité, mon père, et, pour en revenir à la
+Barbe-Bleue, une fois en présence, je la traiterai non seulement avec
+effronterie, avec hauteur... je la traiterai en conquérant... je n'ose
+dire en lion qui vient fièrement enlever sa proie.
+
+Ces réflexions du chevalier furent interrompues par un accident imprévu.
+
+Il faisait très chaud, la porte de la salle à manger qui donnait sur le
+jardin était restée entr'ouverte.
+
+Le chevalier, tournant le dos à cette porte, était assis dans un
+fauteuil dont le dossier de bois n'était pas très élevé.
+
+On entendit un sifflement assez aigu, et un coup sec vibra dans la
+partie pleine du siège du chevalier.
+
+A ce bruit le père Griffon bondit sur sa chaise, courut prendre son
+fusil à un râtelier placé dans sa chambre, et se précipita dehors en
+s'écriant:
+
+--_Jean! Monsieur!_ prenez vos fusils! A moi, mes enfants, à moi! voici
+les Caraïbes!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'AVERTISSEMENT.
+
+
+Tout ceci s'était passé si rapidement que le chevalier restait ébahi.
+
+--Debout! lui cria le père Griffon, debout!! les Caraïbes! les
+Caraïbes!! Regardez au dossier de votre fauteuil! et ne restez pas près
+de la lumière.
+
+Le chevalier se leva vivement et vit en effet une flèche de trois pieds
+de long profondément enfoncée dans le dossier de son fauteuil.
+
+Deux pouces plus haut, le chevalier était transpercé entre les deux
+épaules.
+
+Croustillac saisit son épée qu'il avait déposée sur une chaise et courut
+sur les pas du curé.
+
+Celui-ci, à la tête de ses deux noirs armés de fusils, et précédé de son
+chien dogue, cherchait l'agresseur de tous côtés; malheureusement la
+porte de la salle à manger donnait sur le verger treillagé; la nuit
+était sombre: sans doute, celui qui avait lancé cette flèche était déjà
+loin ou bien caché dans la cime de quelque arbre touffu.
+
+_Snog_ aboyait et quêtait avec ardeur; le père Griffon rappela ses deux
+noirs qui s'aventuraient trop imprudemment hors du verger.
+
+--Eh bien! mon père, où sont-ils? dit le chevalier en brandissant son
+épée, faut-il les charger? Une lanterne... donnez-moi une lanterne; nous
+allons visiter le verger et les environs de la maison!
+
+--Non, non, pas de lanterne! mon fils! elle servirait de point de mire
+aux assaillants, s'il y en a plusieurs, et vous seriez trop exposé, vous
+recevriez quelque flèche en plein corps! Allons, allons, dit le curé en
+désarmant son fusil après quelques moments d'attente, ce n'est qu'une
+alerte; rentrons et remercions le Seigneur de la maladresse de cet
+idolâtre, car il s'en est fallu de peu que vous ne fussiez atteint, mon
+fils. Ce qui m'étonne, et j'en rends grâce à Dieu, c'est qu'on vous ait
+manqué; un Caraïbe assez hardi pour s'aventurer ainsi doit avoir le coup
+d'oeil juste et la main sûre.
+
+--Mais quel mal avez-vous fait à ces sauvages, mon père?
+
+--Aucun. J'ai été souvent dans leur carbet de l'île des Saintes, et il
+m'ont toujours parfaitement accueilli: aussi je ne comprends pas le but
+de cette attaque.... Mais voyons donc cette flèche... je reconnaîtrai
+bien à son empennure si c'est une flèche caraïbe...
+
+--Il faut faire bonne garde cette nuit, mon père, et pour cela...
+fiez-vous à moi, dit le Gascon. Vous voyez que ce n'est pas seulement à
+l'endroit de l'amour que j'ai de la résolution.
+
+--Je n'en doute pas, mon fils, et j'accepte votre offre; je vais faire
+fermer les fenêtres avec les volets à meurtrières, et barrer solidement
+la porte. Snog nous servira de sentinelle avancée. Oh! ce ne serait pas
+la première fois que cette maison de bois soutiendrait un siége. Une
+douzaine de pirates anglais l'ont attaquée, il y a deux ans; mais avec
+mes nègres et le procureur fiscal de la Cabesterre qui se trouvait par
+hasard chez moi, nous avons rudement étrillé ces hérétiques.
+
+En disant ces mots, le père Griffon rentra dans la salle à manger,
+arracha avec assez de peine la flèche qui tenait au fauteuil par un fer
+barbelé, et s'écria avec étonnement:
+
+--Il y a un papier attaché à l'empennure de cette flèche.
+
+Puis, en le déployant, il y lut ces mots d'une magnifique écriture
+bâtarde:
+
+--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac_.
+
+--_Au révérend père Griffon, respect et attachement_.
+
+Le curé regarda le chevalier sans dire une parole.
+
+Celui-ci prit le papier et lut à son tour.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria-t-il.
+
+--Cela signifie que je ne me trompais pas en parlant de la sûreté de
+coup d'oeil des Caraïbes. Celui qui a lancé cette flèche vous tuait
+s'il l'eût voulu. Voyez ce fer barbelé, empoisonné sans doute; il est
+entré d'un pouce dans le dossier de ce fauteuil de bois de fer; si vous
+aviez été atteint, vous étiez mort. Quelle adresse n'a-t-il pas fallu
+pour guider ainsi cette flèche!
+
+--Peste, mon père... Je trouve ceci d'autant plus merveilleusement
+adroit que je ne suis pas touché, dit le Gascon. Mais que diable ai-je
+fait à ce sauvage?
+
+Le père Griffon se frappa le front.
+
+--Quand je vous le disais! s'écria-t-il.
+
+--Quoi, mon révérend?
+
+--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac!_
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! cet avis vient du Morne-au-Diable.
+
+--Vous croyez, mon père?
+
+--J'en suis certain. On a su vos projets, l'on veut vous forcer d'y
+renoncer.
+
+--Comment les aura-t-on sus?
+
+--A bord de la _Licorne_, vous ne les avez pas cachés. Quelques
+passagers, en débarquant il y a trois jours à Saint-Pierre, en auront
+parlé; ce bruit sera venu jusqu'au comptoir de la Barbe-Bleue, tenu par
+l'homme d'affaires; et il en aura instruit sa maîtresse.
+
+--Je suis forcé d'avouer, reprit le chevalier en réfléchissant, que la
+Barbe-Bleue a de singuliers moyens de correspondance! C'est une drôle de
+petite poste...
+
+--Eh bien mon fils, j'espère que la leçon vous profitera, dit le curé.
+Puis il ajouta, en s'adressant aux deux noirs qui apportaient les
+volets crénelés et les leviers pour les assujettir:
+
+--C'est inutile, mes enfants, je vois maintenant qu'il n'y a rien à
+craindre.
+
+Les deux noirs, habitués à une obéissance passive remportèrent leur
+attirail défensif.
+
+Le chevalier regardait le père Griffon avec étonnement.
+
+--Sans doute, reprit celui-ci, la parole des habitants du
+Morne-au-Diable est sacrée; je n'ai maintenant rien à craindre d'eux, ni
+vous non plus, mon fils, puisque vous êtes averti et que vous renoncerez
+nécessairement à cette folle entreprise.
+
+--Moi, mon père?
+
+--Comment?...
+
+--Que je devienne à l'instant aussi noir que vos deux nègres, si j'y
+renonce!
+
+--Que dites-vous?... malgré cet avertissement?
+
+--Et! qui me dit d'abord que cet avertissement vienne de la Barbe-Bleue?
+ne peut-il pas venir d'un rival? du boucanier, du flibustier, du
+Caraïbe? car j'ai de quoi choisir parmi les galants de la beauté du
+Morne-au-Diable.
+
+--Eh bien! qu'importe!...
+
+--Comment, qu'importe, mon révérend? mais je tiens à montrer à ces
+drôles ce que c'est que le sang de Croustillac. Ah! ils croient
+m'intimider!... Mais ils ne savent donc pas que cette épée que voilà...
+s'agiterait toute seule dans son fourreau! que sa lame rougirait
+d'indignation, si je renonçais à mon entreprise!
+
+--Mon fils, c'est de la folie... de la folie...
+
+--Et pour quel pleutre, pour quel bélître passerait le chevalier de
+Croustillac aux yeux de la Barbe-Bleue, s'il était assez lâche pour se
+rebuter de si peu?
+
+--De si peu! mais deux pouces plus haut, vous étiez tué.
+
+--Mais comme on a tiré deux pouces plus bas, et que je ne suis pas tué,
+je consacrerai ma vie à dompter le coeur rebelle de la Barbe-Bleue et
+à vaincre mes rivaux, fussent-ils dix, vingt, trente, cent, dix mille!
+ajouta le Gascon avec une exaltation croissante.
+
+--Mais si l'on a agi par l'ordre de la maîtresse du Morne-au-Diable?
+
+--Si l'on a agi par son ordre, elle verra, la cruelle, que je brave la
+mort qu'elle m'envoie pour arriver jusqu'à son coeur..... Elle est
+femme..... elle sera sensible à la valeur. Je ne sais pas si c'est une
+Vénus, mais je sais que, sans faire tort au dieu Mars, Polyphème-Amador
+Croustillac est terriblement martial. Or, de la beauté au courage, il
+n'y a que la main.
+
+Il faut se figurer l'exagération et la prononciation gasconne du
+chevalier pour avoir une idée de cette scène.
+
+Le père Griffon ne savait s'il devait rire ou s'effrayer de l'opiniâtre
+détermination du chevalier. Le secret de la confession l'empêchait de
+parler, d'entrer dans aucun détail sur le Morne-au-Diable; il ne pouvait
+que supplier le chevalier de renoncer à sa funeste entreprise: ce qu'il
+tenta, mais en vain.
+
+--Puisque rien ne peut vous ébranler, mon fils, il ne sera pas dit du
+moins que j'aurai été, même indirectement, le complice de votre
+entreprise insensée. Vous ignorez où est situé le Morne-au-Diable; ni
+moi, ni mes nègres, et, je vous l'affirme, nul de mes paroissiens ne
+voudra vous servir de guide; je les prierai de vous refuser. D'ailleurs
+la réputation du Morne-au-Diable est telle que personne ne se souciera
+d'enfreindre mes recommandations.
+
+Cette déclaration du père Griffon sembla donner à réfléchir au
+chevalier; il baissa d'abord la tête en silence, puis il reprit
+résolument:
+
+--Je le sais, le Morne-au-Diable est éloigné de quatre lieues d'ici; il
+est situé dans le nord de l'île; mon coeur me servira de boussole et
+me guidera vers la dame de mes pensées.... avec l'assistance du soleil
+et de la lune.
+
+--Mais, malheureux insensé! s'écria le père Griffon, il n'y a pas de
+chemin tracé dans les forêts où vous allez vous engager; les arbres sont
+si touffus qu'ils vous cacheront la position du soleil; vous vous
+égarerez.
+
+--J'irai tout droit devant moi, j'arriverai toujours quelque part, votre
+île n'est pas si grande (soit dit sans humilier la Martinique), mon
+père, alors je reviendrai sur mes pas et je chercherai jusqu'à ce que je
+trouve le Morne-au-Diable...
+
+--Mais le sol de ces forêts est souvent impraticable; elles sont
+infestées des serpents les plus dangereux: je vous dis que vous y
+aventurer, c'est braver mille morts....
+
+--Eh! mon père, qui ne risque rien n'a rien; s'il y a des serpents, eh
+bien, je mettrai des échasses, comme les habitants de nos landes!
+
+--Allez donc marcher avec des échasses au milieu des lianes, des
+ronces, des rochers, des arbres déracinés par le temps! Je vous dis que
+vous ne savez pas ce que sont nos forêts.
+
+--Si l'on pensait toujours au péril, mon révérend, on ne ferait jamais
+rien de bon. Est-ce que vous pensez au mal de Siam quand vous soignez
+ceux de vos paroissiens qui en sont attaqués?
+
+--Mais mon but est pieux, à moi; je puis affronter la mort en faisant
+mon devoir.... tandis que vous y courez certainement pour une vanité.
+
+--Une vanité! mon révérend! une commère qui a des écuelles remplies de
+diamants, des sacs pleins de perles fines, et peut-être encore cinq à
+six millions de biens! Peste! quelle vanité!
+
+Il n'y avait pas à espérer de vaincre une pareille opiniâtreté: le curé
+ne l'essaya pas; il conduisit son hôte dans la chambre qu'il lui
+destinait, bien décidé à mettre tous les obstacles possibles à la
+fantaisie du chevalier.
+
+Inébranlable dans sa résolution, Croustillac s'endormit profondément.
+Une ardente curiosité était venue augmenter son entêtement naturel et sa
+confiance imperturbable dans sa destinée; plus cette confiance avait été
+jusqu'alors trompée, plus l'aventurier croyait que _l'heure promise_
+devait arriver pour lui.
+
+Le lendemain matin, au point du jour, il s'éveilla, et alla sur la
+pointe du pied jusqu'à la porte de la chambre du père Griffon.
+
+Le curé dormait encore, ne croyant pas le chevalier capable de
+s'aventurer sans guide dans un pays inconnu. Il se trompait.
+
+Croustillac, pour échapper aux instances et aux reproches de son hôte,
+partit au moment même.
+
+Il ceignit sa formidable épée, arme assez incommode pour traverser des
+buissons; il enfonça son feutre sur sa tête, prit une gaule à la main
+pour effaroucher les serpents, et le jarret ferme, le nez au vent, le
+coeur un peu palpitant, il quitta la demeure hospitalière du curé du
+Macouba, et se dirigea vers le nord en suivant pendant quelque temps la
+lisière d'un bois extrêmement touffu.
+
+Il lui fallut bientôt quitter cette lisière qui, formant un angle vers
+l'orient, se prolongeait indéfiniment dans cette direction.
+
+Le chevalier, au moment d'entrer dans la forêt, hésita un instant; il se
+rappela les sages conseils du père Griffon, il songea aux dangers qu'il
+allait courir; mais, évoquant aussitôt par la pensée les trésors de la
+Barbe-Bleue, il fut ébloui des monceaux d'or, de perles, de rubis, de
+diamants qu'il crut voir étinceler et fourmiller à ses yeux; il se
+figura l'habitante du Morne-au-Diable d'une beauté achevée. Entraîné par
+ce mirage, il entra résolument dans la forêt, en soulevant un épais
+rideau de lianes qui retombaient du haut des arbres après s'y être
+enlacées.
+
+Le chevalier n'oublia pas de battre les buissons avec sa gaule, en
+criant à haute voix:--Dehors, les serpents... dehors!
+
+Excepté les cris du Gascon, on n'entendait aucun bruit.
+
+Le soleil allait bientôt se lever; l'air, rafraîchi par l'abondante
+rosée de la nuit et par la brise de mer, était imprégné des odeurs
+fortes et aromatiques des fleurs tropicales.
+
+La forêt était encore presque plongée dans les ténèbres au moment où le
+chevalier y pénétra...
+
+Pendant quelques minutes, le profond silence qui régnait dans cette
+solitude imposante ne fut troublé que par les coups de gaule que le
+chevalier donnait sur les buissons en répétant:--Dehors, les serpents,
+dehors!
+
+Peu à peu les cris du Gascon, qui s'éloignait de plus en plus, devinrent
+moins distincts; puis ils cessèrent tout à fait....
+
+Le morne et profond silence qui régnait alors fut subitement interrompu
+par une espèce de hurlement sauvage qui n'avait rien d'humain.
+
+Ce bruit et les premiers rayons du soleil qui jaillirent à l'horizon
+comme une gerbe enflammée semblèrent éveiller les habitants de ces
+grands bois. Ils y répondirent sur tous les tons; le tapage devint
+infernal: les glapissements des singes, les miaulements des
+chats-tigres, les sifflements des serpents, le grognement des sangliers,
+les beuglements des taureaux éclatèrent de toutes parts avec un ensemble
+effrayant; les échos de la forêt et des mornes se renvoyèrent ces sons
+discordants; on eût dit une bande de démons répondant à l'appel d'un
+démon supérieur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LA CAVERNE.
+
+
+Pendant que le chevalier cherche la route du Morne-au-Diable à travers
+la forêt, nous conduirons le lecteur vers la partie la plus
+septentrionale de la côte de la Martinique.
+
+La mer déferlait avec une majestueuse lenteur au pied des grands rochers
+presque à pic qui défendaient naturellement cette partie de l'île, en
+formant une sorte de muraille perpendiculaire de deux cents pieds de
+haut; le continuel ressac des vagues rendait ces parages si dangereux,
+qu'une embarcation ne pouvait risquer d'aborder en cet endroit sans être
+infailliblement brisée.
+
+Le site dont nous parlons était d'une simplicité sauvage, grandiose; une
+ceinture de rochers âpres, nus, d'un rouge fauve, se dessinait sur un
+ciel d'un bleu de saphir; leur base disparaissait au milieu d'un
+brouillard de neigeuse écume, soulevée par le choc incessant d'énormes
+montagnes d'eau qui s'abattaient sur ces récifs en tonnant comme la
+foudre.
+
+Le soleil dans toute sa force jetait une lumière éblouissante, torride
+sur cette masse granitique; il n'y avait pas le plus léger nuage sur ce
+ciel d'airain. A l'horizon apparaissaient, à travers une vapeur
+brûlante, les terres élevées des autres Antilles.
+
+A quelque distance de la côte, où brisaient les lames, la mer était d'un
+azur sombre, et calme comme un miroir.
+
+Un objet d'abord imperceptible, tant il offrait peu de surface au-dessus
+de l'eau, s'approchait rapidement de cette partie de l'île appelée la
+Cabesterre.
+
+Peu à peu on put distinguer un _balaou_, pirogue longue, légère,
+étroite, dont l'arrière et l'avant sont également coupés en taille-mer;
+cette embarcation non voilée s'avançait à force de rames.
+
+A chaque banc, on distinguait parfaitement un homme qui nageait
+vigoureusement. Quoique pendant l'espace de trois lieues la côte fût
+aussi inabordable qu'en cet endroit, l'on ne pouvait douter que le
+_balaou_ se dirigeât pourtant vers ces rochers.
+
+Le dessein de ceux qui s'approchaient ainsi semblait inexplicable.
+Bientôt la pirogue fut engagée au milieu des vagues énormes qui
+déferlaient sur les récifs. Sans la merveilleuse adresse du pilote, qui
+évitait les masses d'eau dont l'arrière de cette frêle barque était
+incessamment menacé, elle eût été bientôt submergée.
+
+A deux portées de fusil des rochers, le balaou mit en travers, en
+profitant d'une intermittence dans la succession des lames, embellie, ou
+moment de calme qui revient périodiquement après que sept ou huit lames
+ont déferlé.
+
+Deux hommes, qu'à leurs vêtements on reconnaissait facilement pour des
+marins européens, assurèrent leur toque sur leur tête, et se jetèrent
+hardiment à la nage, pendant que leurs compagnons, virant de bord à la
+fin de l'embellie, regagnèrent le large et disparurent après avoir de
+nouveau bravé la fureur et l'élévation des vagues avec une merveilleuse
+habileté.
+
+Pendant ce temps, les deux intrépides nageurs, tour à tour soulevés ou
+précipités au milieu de lames énormes qu'ils coupaient adroitement,
+arrivaient au pied des rochers au milieu d'une nappe d'écume.
+
+Ils paraissaient courir à une mort certaine, et devoir être brisés sur
+les récifs.
+
+Il n'en fut rien.
+
+Ces deux hommes paraissaient connaître parfaitement la côte: ils se
+dirigèrent vers un endroit où la violence des eaux avait creusé une
+immense grotte naturelle.
+
+Les vagues, s'engouffrant sous cette voûte avec un bruit horrible,
+retombaient ensuite en cataracte dans un bassin inférieur, large, creux
+et profond.
+
+Après quelques sourdes ondulations, les lames s'apaisaient et formaient
+ainsi, au milieu des parois d'une caverne gigantesque, un petit lac
+souterrain, dont le trop plein retournait à la mer par quelque conduit
+caché.
+
+Il fallait une grande témérité pour s'abandonner ainsi à l'impulsion des
+vagues furieuses qui vous précipitaient dans l'abîme; mais cette
+submersion momentanée était plus effrayante que dangereuse: l'ouverture
+de la caverne était si vaste qu'on ne risquait pas de se briser contre
+les rochers, et la nappe d'eau vous jetait ensuite au milieu d'un étang
+paisible, entouré d'une grève de sable fin et battu.
+
+Pour ainsi dire tamisée à travers la chute d'eau qui bouillonnait à
+l'entrée de cette voûte énorme, la lumière y arrivait faible, douce,
+bleuâtre comme celle de la lune.
+
+Les deux nageurs haletants, étourdis et meurtris par le choc des vagues,
+sortirent du petit lac et abordèrent sur sa grève, où ils se reposèrent
+quelque temps.
+
+Le plus grand de ces deux hommes, quoique vêtu du costume d'un simple
+marin, était le colonel Rutler, partisan exalté du nouveau roi
+d'Angleterre, Guillaume d'Orange, sous les ordres duquel il avait servi
+alors que le beau-fils de l'infortuné Jacques II n'était encore que
+stathouder de Hollande.
+
+Le colonel Rutler était grand et robuste; sa figure avait une expression
+d'audace, presque de cruauté; ses cheveux, dont quelques mèches roides
+et mouillées passaient à travers sa toque de marin, étaient d'un rouge
+ardent; d'épaisses moustaches de même nuance cachaient presque une large
+bouche surmontée d'un nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie.
+
+Rutler, homme fidèle et résolu, servait son maître avec un dévouement
+aveugle. Guillaume d'Orange lui avait témoigné sa confiance en le
+chargeant d'une mission aussi difficile que périlleuse, ainsi qu'on le
+verra plus tard.
+
+Le marin qui accompagnait le colonel était petit, mais vigoureux, actif
+et déterminé.
+
+Le colonel lui dit en anglais, après un moment de silence:
+
+--Es-tu bien sûr au moins, John, qu'il y a un passage pour sortir d'ici?
+
+--Ce passage existe, colonel, soyez tranquille.
+
+--Pourtant... je n'aperçois rien...
+
+--Tout à l'heure, colonel, lorsque votre vue sera habituée à cette
+espèce de jour, couleur de clair de lune, vous vous baisserez à plat
+ventre, et là, à droite, tout au bout d'un long conduit naturel, dans
+lequel on ne peut avancer qu'en rampant, vous distinguerez la lueur du
+jour qui y pénètre par une crevasse du roc.
+
+--Si le chemin est sûr, il n'est pas commode.
+
+--Si peu commode, colonel, que je défierais bien au master du brigantin,
+le _Roi des eaux_, qui vous a amené à la Barbade, d'entrer avec son gros
+ventre dans le boyau qui nous reste à traverser. C'est tout au plus si
+j'ai pu autrefois m'y glisser, moi; il est large comme un tuyau de
+cheminée.
+
+--Et il aboutit?
+
+--Au fond d'un précipice qui sert de défense au Morne-au-Diable; car de
+trois côtés ce précipice est à pic, et il est aussi impossible de le
+descendre que de le gravir...; quant à son quatrième côté, il n'est pas
+tout à fait impraticable, et en s'aidant des aspérités du roc, on peut
+arriver par ce chemin jusqu'aux limites du parc de l'habitation de la
+Barbe-Bleue.
+
+--Je comprends... ce passage souterrain nous conduit au fond d'un abîme
+dominé par le Morne-au-Diable.
+
+--Justement, colonel, c'est comme si nous étions au fond d'un fossé dont
+un des côtés inférieurs serait à pic, et l'autre en talus... quand je
+dis en talus, c'est une manière de parler, car, pour atteindre au sommet
+du rocher, il nous faudra rester plus d'une fois suspendus à quelque
+liane entre le ciel et la terre. Mais, arrivés au faîte, nous nous
+trouverons à l'extrémité du parc du Morne-au-Diable; une fois là, nous
+nous blottirons dans quelque trou en attendant le moment d'agir.
+
+--Et le moment d'agir ne tardera pas. Allons, allons, allons, pour
+connaître si bien les êtres, il faut, en effet, que tu aies servi la
+Barbe-Bleue?
+
+--Je vous l'ai dit, colonel. J'étais venu de la Côte-Ferme avec elle et
+son premier mari; au bout de trois mois, ils m'ont renvoyé; alors je
+suis parti pour Saint-Domingue, et je n'ai plus entendu parler d'eux.
+
+--Et elle, la reconnaîtrais-tu bien?
+
+--De taille, de tournure, oui, mais pas de figure, car nous sommes
+partis de la Côte-Ferme la nuit, et une fois débarquée, on l'a
+transportée en litière jusqu'au Morne-au-Diable. Quand, par hasard, elle
+sortait pendant le jour, elle mettait son masque; les uns disaient
+qu'elle était belle comme un ange; les autres, qu'elle était laide comme
+un monstre. Je ne puis pas dire qui se trompe, car moi et mes camarades
+nous ne mettions jamais le pied dans l'intérieur de la maison, le
+service particulier se faisait par des mulâtresses toujours muettes
+comme des poissons.
+
+--Et lui?
+
+--Il était beau, grand, mince, élancé; il avait trente-six ans environ;
+brun, des yeux et une moustache noirs, le nez aquilin.
+
+--C'est lui, c'était bien lui, se disait le colonel à mesure que John
+faisait ce signalement. C'est ainsi qu'on l'a toujours dépeint. Et l'on
+ne sait pas comment il est mort?
+
+--On a dit qu'il était mort en voyage; on n'en a pas su davantage.
+
+--Et l'on n'a jamais eu de doutes sur sa mort?
+
+--Ma foi, non, colonel, puisque la Barbe-Bleue s'est remariée deux fois
+depuis.
+
+--Et ces deux maris, les as-tu vus?
+
+--Non, colonel, car j'arrivais de Saint-Domingue, lorsqu'il y a huit
+jours vous m'avez engagé pour cette expédition, sachant que je pouvais
+vous servir. Vous m'avez promis cinquante guinées si je vous
+introduisais dans l'île malgré les croiseurs français qui, depuis la
+guerre, ne laissent aucun bâtiment approcher des côtes...
+_abordables_... s'entend; aussi notre balaou n'a pas été gêné, car,
+grâce aux rochers à pic de la Cabesterre, personne ne s'imagine qu'on
+puisse s'introduire dans l'île de ce côté, et on n'y veille pas.
+
+--Et puis, ainsi, personne ne peut soupçonner notre présence dans l'île;
+et, selon ce que tu m'as dit, la Barbe-Bleue a une espèce de police qui
+l'instruit de l'arrivée de tous les étrangers.
+
+--Du moins, colonel, on disait dans le temps que les gens qui tiennent
+ses comptoirs à Saint-Pierre ou à Fort-Royal étaient aux aguets, et que
+pas un étranger débarquant à la Martinique n'échappait à leur
+surveillance.
+
+--Tout est donc pour le mieux: tu auras tes cinquante guinées... Mais
+encore une fois, tu es bien sûr que le conduit souterrain...?
+
+--Soyez donc tranquille, colonel; j'y ai passé, vous dis-je, avec le
+nègre pêcheur de perles, qui m'a le premier conduit ici.
+
+--Mais pour sortir du précipice, il t'a fallu traverser le parc du
+Morne-au-Diable?
+
+--Sans doute, colonel, puisque c'était la curiosité de voir ce parc,
+dans lequel nous ne pouvions jamais entrer, qui m'avait fait accepter
+l'offre du pêcheur de perles; étant de la maison, je savais la
+Barbe-Bleue et son mari absents; j'étais donc bien sûr de pouvoir sortir
+par le jardin après être sorti du précipice: c'est ce que nous avons
+fait, non pas sans risquer de nous rompre le cou mille fois, mais, que
+voulez-vous! je mourais d'envie de voir l'intérieur de cette habitation,
+qui nous était défendue. De fait, c'était un vrai paradis. Ce qui a été
+très amusant, c'est la surprise de la mulâtresse qui servait de
+portière; quand elle nous a vus, moi et le noir, elle ne pouvait pas
+concevoir comment nous avions fait pour entrer. Nous lui avons dit que
+nous avions échappé à sa surveillance. Elle nous a crus; aussi nous
+a-t-elle mis à la porte le plus vite possible, et elle s'est tue pour
+n'être pas chassée par ses maîtres.
+
+Après quelques moments de silence, le colonel dit brusquement à John:
+
+--Ce n'est pas tout, maintenant il n'y a plus à reculer, je dois tout te
+dire.
+
+--Quoi donc, colonel?
+
+--Une fois introduits dans le Morne-au-Diable, nous aurons un homme à
+surprendre et à garrotter; quoi qu'il fasse pour se défendre, il ne
+faudra pas qu'il lui tombe un cheveu de la tête... à moins qu'il ne nous
+force absolument à défendre notre vie; alors, ajouta le colonel avec un
+sourire sinistre, alors... deux cents guinées pour toi, que nous
+réussissions ou non.
+
+--Mille diables... Vous attendez un peu tard pour me dire cela,
+colonel... Mais maintenant le vin est tiré, il faut le boire.
+
+--Allons, je ne me suis pas trompé, tu es un brave...
+
+--Ah ça! mais cet homme que vous cherchez est-il fort et courageux?
+
+--Mais... dit Rutler, après avoir réfléchi quelques minutes, figure-toi
+à peu près le premier mari de la veuve... un homme grand et mince.
+
+--Diable... celui-là était mince, c'est vrai; mais une baguette d'acier
+aussi est mince, ce qui ne l'empêche pas d'être furieusement forte.
+Voyez-vous, colonel, cet homme-là savait mieux que personne comment on
+se sert du plomb et du fer; il était si vigoureux que je l'ai vu prendre
+un nègre insolemment par la ceinture et le jeter à dix pas de lui, comme
+il eût fait d'un enfant, quoique ce nègre fût plus grand et plus robuste
+que vous. Ainsi donc, colonel, si l'homme que vous cherchez ressemble à
+celui-là, nous aurons du mal à le bâter, comme on dit...
+
+--Moins que tu ne le crois... je t'expliquerai ça...
+
+--Et puis, dit John, si par hasard le flibustier, le boucanier ou le
+Caraïbe, qui, dit-on, fréquentent la veuve, sont aussi là... ça
+commencera à devenir gênant...
+
+--Écoute-moi, d'après ce que tu m'as dit, il y a au bout du parc un bois
+où l'on peut se cacher.
+
+--Oui, colonel.
+
+--Excepté le boucanier, le flibustier ou le Caraïbe, personne n'entre
+dans l'habitation particulière de la Barbe-Bleue?...
+
+--Personne, colonel, excepté les mulâtresses de service...
+
+--Et aussi excepté l'homme que je cherche, bien entendu; j'ai mes
+raisons pour croire que nous l'y trouverons.
+
+--Bien, colonel.
+
+--Alors rien de plus simple, nous nous embusquons au plus épais du bois,
+jusqu'à ce que mon homme vienne de notre côté.
+
+--Ce qui ne peut manquer d'arriver, colonel, car le parc n'est pas
+grand, et quand on s'y promène, il faut forcément passer près d'un
+bassin de marbre, non loin duquel nous serons très bien cachés...
+
+--Si notre homme ne se promène pas, une fois la nuit venue, nous
+attendons qu'il soit couché, et nous le surprenons au lit...
+
+--Cela serait plus sûr, colonel, à moins que votre homme n'appelât à son
+secours un des consolateurs de la Barbe-Bleue!...
+
+--Sois donc tranquille... pourvu qu'avec ton aide je puisse mettre la
+main sur lui, alors, fût-il entouré de cent personnes armées jusqu'aux
+dents, il est à moi, j'ai un moyen sûr de le forcer à m'obéir... Ceci me
+regarde... Tout ce que je te demande, c'est de me conduire dans un
+endroit d'où je puisse sauter sur lui à l'improviste...
+
+--C'est convenu, colonel...
+
+--Alors, marchons... dit Rutler en se levant.
+
+--A vos ordres, colonel, seulement au lieu de marchons... c'est rampons
+qu'il faut dire. Mais voyons donc, ajouta John en se baissant, si l'on
+aperçoit toujours la lumière du jour. Oui, oui... la voilà, mais comme
+ça paraît loin. A propos, colonel, si depuis que je suis venu ici le
+conduit avait été bouché par un éboulement, nous ferions, à l'heure
+qu'il est, une singulière figure! condamnés à rester ici et à mourir de
+faim... à moins de nous dévorer mutuellement... Impossible de sortir par
+le gouffre, vu qu'on ne peut pas remonter une chute d'eau comme une
+truite remonte une cascade...
+
+--C'est vrai, dit Rutler en frémissant, tu m'épouvantes: heureusement il
+n'en est rien; tu as toujours le sac?
+
+--Oui, oui, colonel; les courroies sont solides, et la peau de lamentin
+imperméable; nous trouverons là-dedans nos poignards, nos pistolets et
+notre cartouchière aussi secs que s'ils sortaient d'un râtelier d'armes.
+
+--Allons... John, en route, passe le premier, dit le colonel, il nous
+faut le temps de faire sécher nos habits.
+
+--Cela ne sera pas long, colonel... une fois au fond du précipice, nous
+serons comme dans un four; le soleil y donne en plein.
+
+John, se mettant à plat ventre, commença à se glisser dans un passage si
+étroit, qu'il put à peine s'y introduire.
+
+Les ténèbres y étaient profondes... au loin seulement on distinguait une
+pâle lueur.
+
+Le colonel suivit John en se traînant sur un sol humide et fangeux..
+
+Pendant quelque temps, les deux Anglais s'avancèrent ainsi, rampant sur
+les genoux, sur les mains et sur le ventre, dans l'obscurité la plus
+complète.
+
+Tout à coup John s'arrêta brusquement, et s'écria d'une voix altérée par
+l'épouvante:
+
+--Colonel...
+
+--Que veux-tu?
+
+--Ne sentez-vous pas une odeur forte?
+
+--Oui, cette odeur est fétide.
+
+--Ne bougez pas... c'est un serpent... _fer-de-lance!_ Nous sommes
+perdus...
+
+--Un serpent? s'écria le colonel avec effroi.
+
+--Nous sommes morts... Je n'ose pas avancer... l'odeur devient de plus
+en plus forte, murmura John.
+
+--Tais-toi... Écoute...
+
+Dans une mortelle angoisse, les deux hommes retinrent leur respiration.
+
+Tout à coup, à quelques pas, ils entendirent un bruit continu,
+précipité, comme si l'on eût battu le sol humide avec un fléau.
+
+L'odeur nauséabonde et subtile que répandent les gros serpents devint de
+plus en plus pénétrante...
+
+--Le serpent est en fureur, il s'est lové; c'est de sa queue qu'il bat
+ainsi la terre, dit John d'une voix affaiblie.--Colonel... recommandons
+notre âme à Dieu...
+
+--Il faut crier pour l'effrayer, dit Rutler.
+
+--Non, non, il se jettera tout de suite sur nous, dit John.
+
+Les deux hommes restèrent quelques moments dans une horrible attente.
+
+Ils ne pouvaient ni se retourner ni changer de position; leur poitrine
+touchait au sol, leur dos touchait au roc... Ils n'osaient faire un
+mouvement de recul dans la crainte d'attirer le reptile à leur
+poursuite.
+
+L'air, de plus en plus imprégné de l'odeur infecte du serpent, devenait
+suffocant.
+
+--Ne trouves-tu pas sous ta main une pierre pour la lui jeter? dit tout
+bas le colonel.
+
+A peine avait-il dit ces mots que John poussa des cris terribles et se
+débattit avec violence en s'écriant:
+
+--A moi! à moi! je suis mort...
+
+Éperdu de terreur, Rutler voulut se redresser, mais il se frappa
+violemment le crâne aux parois de l'étroit passage.
+
+Alors, rampant en arrière aussi rapidement qu'il le put à l'aide de ses
+genoux et de ses mains, il tâcha de fuir à reculons pendant que John,
+aux prises avec le serpent, poussait des hurlements de douleur et
+d'épouvante.
+
+Tout à coup ses cris devinrent sourds: inarticulés, gutturaux, comme si
+le marin eût été étouffé.
+
+En effet, le serpent, furieux, après avoir, dans l'obscurité, mordu John
+aux mains, à la gorge, au visage, essayait d'introduire sa tête plate et
+visqueuse dans la bouche entr'ouverte de ce malheureux, et le mordait
+aux lèvres et à la langue; et cette dernière blessure l'acheva.
+
+Le serpent, avant assouvi sa rage, dénoua rapidement ses horribles
+noeuds et prit la fuite.
+
+Le colonel sentit un corps flasque et glacé effleurer sa joue; il se
+tint immobile.
+
+Le serpent glissa rapidement le long des parois du conduit souterrain et
+s'échappa.
+
+Ce danger passé, le colonel resta quelques moments pétrifié de terreur;
+il écoutait les derniers râlements de John; son agonie fut rapide.
+
+Rutler l'entendit faire quelques soubresauts convulsifs, et ce fut tout.
+
+Son compagnon était mort....
+
+Alors Rutler s'avança vers John, et le saisit par la jambe....
+
+Cette jambe était déjà roide et froide, tant le venin du serpent
+fer-de-lance est rapide.
+
+Un nouveau sujet d'effroi vint assaillir le colonel.
+
+Le reptile, ne trouvant pas d'issue dans la caverne, pouvait revenir par
+le même chemin; Rutler croyait déjà entendre un léger frôlement derrière
+lui; il ne pouvait fuir en avant, le corps de John bouchait complétement
+le passage; fuir en arrière c'était s'exposer à rencontrer le serpent.
+
+Pourtant, dans son épouvante, le colonel saisit le cadavre par les deux
+jambes, afin de l'entraîner jusqu'à l'entrée du conduit souterrain et de
+déblayer ainsi la seule issue par laquelle il pût sortir de cette
+caverne.
+
+Ses efforts furent vains.
+
+Soit que sa vigueur fût paralysée par la gêne de sa position, soit que
+le poison eût déjà fait gonfler le corps, Rutler ne put parvenir à le
+tirer à lui.
+
+Ne voulant, n'osant croire que cette unique et dernière chance de salut
+lui fût enlevée, il trouva le moyen de détacher sa ceinture et de
+l'attacher aux pieds du mort, puis la prenant entre ses dents et
+s'aidant de tes deux mains, il se mit à tirer avec toute l'énergie du
+désespoir....
+
+A peine il put imprimer un léger mouvement à ce cadavre.
+
+Sa terreur augmenta; il chercha son couteau, dans le projet insensé de
+dépecer le corps de John: il reconnut bientôt l'inutilité de cette
+tentative.
+
+Les pistolets et les munitions du colonel étaient dans un sac de peau de
+lamentin que portait John sur les épaules; il voulut au moins essayer
+d'enlever le sac à son compagnon; il y parvint après des difficultés
+inouïes, puis il regagna à reculons l'entrée du conduit.
+
+Une fois dans la caverne, il se sentit faiblir, mais l'air le ranima, il
+se plongea le front dans l'eau froide et s'assit sur la grève.
+
+Il avait presque oublié le serpent.
+
+Un long sifflement lui fit lever la tête; il vit le reptile se balançant
+à quelques pieds au-dessus de lui, à demi enlacé dans les roches qui
+formaient la voûte du souterrain.
+
+Le colonel retrouva son sang-froid à la vue du danger; restant presque
+immobile et n'agissant que des mains, il déboucla le sac, y prit un
+pistolet et l'arma.
+
+Heureusement la charge et l'amorce étaient intactes.
+
+Au moment où le serpent, irrité par le mouvement de Rutler, se précipita
+sur lui, ce dernier l'ajusta, tira, et le reptile tomba a ses pieds la
+tête fracassée. Il était d'un noir bleuâtre, tacheté de jaune, et avait
+huit à neuf pieds de long.
+
+Délivré de cet ennemi, encouragé par ce succès, le colonel voulut tenter
+un dernier effort pour dégager la seule issue par laquelle il pût
+sortir.
+
+Il rampa de nouveau dans le conduit; malgré sa vigueur, ses efforts
+inouïs, il ne put parvenir à déranger le cadavre de John.
+
+De retour dans la caverne, il la parcourut en tous sens et ne trouva
+aucune autre issue.
+
+Il ne pouvait espérer de secours du dehors, ses cris ne pouvaient être
+entendus.
+
+A cette horrible pensée, ses yeux tombèrent sur le serpent; il y vit une
+ressource momentanée; il savait que quelquefois les nègres affamés
+mangeaient de ces chairs répugnantes, mais non malsaines.
+
+La nuit vint, il se trouva dans de profondes ténèbres... Les lames
+mugissaient et se brisaient à l'entrée de la caverne; la chute d'eau se
+précipitait avec fracas dans le bassin inférieur.
+
+Une nouvelle frayeur vint assaillir Rutler. Il savait que les serpents
+se rejoignent et s'accouplent souvent pendant la nuit; guidé par la
+voie, le mâle ou la femelle du reptile qu'il avait tué pouvait venir à
+sa recherche.
+
+Les transes du colonel devinrent affreuses. Le moindre bruit le faisait
+tressaillir... malgré son caractère énergique; il se demanda, dans le
+cas ou il sortirait par un miracle de cette horrible position, s'il
+continuerait l'entreprise qu'il avait commencée.
+
+Tantôt il croyait voir dans cette aventure un avertissement du ciel;
+tantôt il s'accusait de lâcheté, et attribuait ses folles appréhensions
+à l'état de faiblesse dans lequel il se trouvait....
+
+ * * * * *
+
+Nous abandonnerons le colonel dans cette position difficile pour
+conduire le lecteur au Morne-au-Diable.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LE MORNE-AU-DIABLE.
+
+
+La lune brillante et pure jetait une clarté presque égale à celle du
+soleil d'Europe et permettait de distinguer parfaitement, au sommet
+d'une roche assez élevée et entourée de bois de toutes parts, une
+habitation construite en briques et d'une architecture bizarre.
+
+On ne pouvait y arriver que par un étroit sentier, formant une spirale
+autour de cette espèce de cône. Ce sentier était bordé, d'un côté, par
+des masses de granit presque perpendiculaires; de l'autre, par un
+précipice, dont, en plein jour même, on n'apercevait pas le fond.
+
+Ce chemin dangereux aboutissait à une plate-forme traversée par une
+muraille de briques d'une grande épaisseur et garnie de meurtrières.
+
+Derrière cette espèce de glacis s'élevaient les murailles d'enceinte de
+l'habitation, dans laquelle on entrait par une porte de chêne très
+basse.
+
+Cette porte communiquait à une vaste cour carrée, occupée par les
+communs et par d'autres bâtiments. Cette cour traversée, on arrivait à
+un passage voûté qui conduisait au sanctuaire, c'est-à-dire au pavillon
+habité par la Barbe-Bleue. Aucun des noirs ou des métis qui formaient
+le nombreux domestique de l'habitation ne dépassait les limites de cette
+voûte.
+
+Le service de la Barbe-Bleue se faisait par l'intermédiaire de plusieurs
+mulâtresses, qui seules communiquaient avec leur maîtresse.
+
+La maison s'élevait sur le versant opposé à celui par lequel on montait
+au faîte du morne. Ce versant, beaucoup moins rapide et disposé en
+plusieurs terrasses naturelles, se composait de cinq ou six gradins
+immenses qui, de tous côtés, aboutissaient à des précipices.
+
+Par un phénomène assez fréquent dans les îles volcanisées, un étang de
+deux arpents environ de circonférence occupait presque toute l'étendue
+d'un des gradins supérieurs. L'eau en était limpide et pure. La maison
+de la Barbe-Bleue était séparée de ce petit lac par une étroite chaussée
+de sable uni, brillant comme de l'argent.
+
+Cette maison n'avait qu'un étage; au premier aspect elle semblait
+seulement construite d'écorces d'arbres; son toit de bambous, très
+incliné, se plongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extérieur,
+s'appuyait sur des troncs de palmiers enfoncés en terre, et formait
+ainsi une sorte de galerie autour de la maison.
+
+Un peu au-dessus du niveau de ce lac, descendait, en pente douce, une
+pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles
+prairies d'Angleterre; cette rareté inouïe aux Antilles était due à
+d'invisibles irrigations qui partaient de l'étang et répandaient dans ce
+parc une délicieuse fraîcheur.
+
+A cette pelouse, ornée çà et là de corbeilles de fleurs équinoxiales,
+succédait un jardin composé de massifs d'arbustes variés; l'inclinaison
+du terrain était telle qu'on n'apercevait pas leurs tiges, mais
+seulement leurs cimes émaillées des plus vives nuances; enfin, après les
+arbustes venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d'orangers
+et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Au jour, ainsi vu de
+haut, on eût dit un tapis de neige odorante semée de boules d'or.
+
+A l'extrême horizon, les tiges élancées des bananiers, des cocotiers,
+formaient une clôture splendide et dominaient le précipice, au fond
+duquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parlé, et où
+était alors engagé le colonel Rutler.
+
+Maintenant, entrons dans l'une des pièces les plus reculées de
+l'habitation; nous y trouverons une jeune femme âgée de vingt à
+vingt-trois ans; mais ses traits sont si enfantins, sa taille si
+mignonne, sa fraîcheur si juvénile, qu'on lui donnerait à peine seize
+ans.
+
+Vêtue d'une tunique de mousseline à larges manches, elle est à demi
+couchée sur son sofa d'étoffe des Indes de couleur brune à fleurs d'or;
+elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains qui disparaît à
+demi dans une forêt de grosses boucles de cheveux blonds-cendrés, car
+cette jeune femme est coiffée presque à la Titus: une foule de soyeux
+anneaux tombent en profusion sur son cou, sur ses épaules de neige et
+encadrent sa délicieuse petite figure, ronde, ferme et rose comme celle
+d'un enfant.
+
+Un gros livre relié en maroquin rouge, placé sur le bord du divan où
+elle est étendue, est ouvert devant elle.
+
+La jeune femme y lit avec attention à la clarté de trois bougies
+parfumées que supporte un petit candélabre de vermeil, enrichi de
+ciselures exquises.
+
+Les cils de la jolie lectrice sont si longs qu'ils projettent une ombre
+légère sur ses joues, où l'on remarque deux gracieuses fossettes; son
+nez est d'une délicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que
+ses beaux yeux bleus; sa physionomie est empreinte d'une ravissante
+expression d'innocence et de candeur.
+
+Du bas de sa tunique de mousseline sortent deux pieds de Cendrillon,
+chaussés de bas de soie blancs et de pantoufles moresques en satin
+cerise, côtelées d'argent, qui tiendraient dans le creux de la main.
+
+La position de cette jeune femme laisse deviner les formes les plus
+accomplies, quoiqu'elle soit de petite taille.
+
+Grâce à la largeur de sa manche qui est retombée, l'on peut admirer le
+ravissant contour d'un bras rond, poli comme de l'ivoire et marqué au
+coude d'une charmante fossette. La main qui feuillette le livre est
+digne du bras, ses ongles très longs ont la pureté luisante de l'agate.
+L'extrémité des doigts est nuancée d'un si vif incarnat, qu'on les
+dirait colorés du henné des Indiens.
+
+L'ensemble de cette délicieuse créature rappelle la suave idéalité de la
+Psyché, adorable réalisation de ce moment de beauté si fugitif qui passe
+avec la première fleur de l'adolescence. Certaines organisations
+conservent pourtant assez longtemps cette primeur juvénile, et, nous
+l'avons dit, quoique âgée au plus de vingt-trois ans, la Barbe-Bleue
+était du nombre de ces natures privilégiées.
+
+Car c'était la Barbe-Bleue!...
+
+Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur le nom de l'habitante du
+Morne-au-Diable, nous dirons de plus qu'elle s'appelait _Angèle_. Hélas!
+ce nom céleste, cette physionomie candide ne contrastent-t-ils pas
+singulièrement avec la réputation diabolique dont _jouissait_ cette
+veuve de trois maris, qui, disait-on, avait autant de consolateurs
+qu'elle avait eu d'époux.
+
+La suite des événements permettra de condamner ou d'innocenter la
+Barbe-Bleue.
+
+A un léger bruit qu'elle entendit dans la pièce voisine, Angèle redressa
+vivement sa tête, comme une gazelle aux aguets, et s'assit sur le bord
+du sofa en rejetant ses cheveux en arrière par un mouvement plein de
+grâce.
+
+Au moment où elle se levait en s'écriant:--C'est lui! un homme soulevait
+la portière de cette chambre.
+
+Le fer ne court pas plus vite à l'aimant qu'Angèle ne courut au devant
+du nouveau venu. Elle se précipita dans ses bras, l'enlaça avec une
+sorte de tendre fureur, l'accabla de caresses, de baisers passionnés, en
+s'écriant avec joie:
+
+--Mon tendre ami! mon bon Jacques!
+
+Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses
+bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux
+fardeau.
+
+Alors Angèle s'assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains
+dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa
+figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide...
+
+Hélas! hélas! les médisants de la Martinique avaient-ils donc raison de
+suspecter la moralité de la Barbe-Bleue?
+
+L'homme qu'elle accueillait avec cette ardente familiarité avait le
+teint cuivré d'un mulâtre; il était grand et svelte, agile et robuste;
+ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type nègre; une
+forêt de cheveux d'un noir de jais entourait son front, ses yeux étaient
+grands et d'un noir de velours; sous ses lèvres minces, rouges et
+humides, brillaient des dents du plus bel émail. Cette beauté à la fois
+charmante et virile, cet ensemble de force et d'élégance, rappelaient
+les nobles proportions du Bacchus Indien, ou de l'Antinoüs.
+
+Le costume du mulâtre était celui que certains flibustiers adoptaient
+alors généralement, lorsqu'ils étaient à terre. Il portait un
+justaucorps de velours grenat foncé, à boutons d'or ouvragés; de larges
+chausses à la flamande de pareille étoffe et ornées de boutons pareils,
+qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une
+ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé;
+enfin de grandes guêtres de peau blanche, piquées et brodées en soie de
+mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu'au-dessous du genou
+et dessinaient une jambe du plus beau galbe.
+
+Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient
+Jacques et Angèle ainsi groupés. D'un côté, cheveux blonds, teint
+d'albâtre, joues rosées, grâces enfantines et gentillesse; de l'autre,
+teint bronzé, cheveux d'ébène, air mâle et hardi.
+
+La blancheur de la robe d'Angèle se dessinait sur la couleur sombre des
+vêtements de Jacques, et l'on pouvait mieux apprécier encore les
+contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant ses
+grands yeux bleus sur les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se
+plaisait à rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux
+admirer son cou hâlé, qui par sa couleur et par sa forme, pouvait
+rivaliser avec le plus beau bronze florentin.
+
+Après avoir assez prolongé cette inconvenante exhibition, Angèle donna
+au mulâtre un bruyant baiser au-dessous de l'oreille, lui prit la tête
+entre ses deux petites mains, ébouriffa malicieusement sa noire
+chevelure, lui donna une tape sur la joue, et s'écria:
+
+--Voilà comme je vous aime, monsieur l'Ouragan.
+
+A un léger bruit qu'on entendit derrière la tapisserie qui servait de
+portière, Angèle dit:
+
+--Est-ce toi, Mirette? que fais-tu là?
+
+--Maîtresse, je viens d'apporter des fleurs... et je vais les arranger
+dans les caisses.
+
+--Elle nous entend... dit Angèle en faisant un signe mystérieux au
+mulâtre; puis elle s'amusa encore en riant comme une folle à
+_ébouriffer_ la chevelure de M. l'Ouragan.
+
+M. l'Ouragan se prêtait complaisamment aux gentils caprices d'Angèle, et
+la contemplait avec amour.
+
+Il lui dit en souriant:
+
+--Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez
+tout permis! puis il ajouta en souriant d'un air gravement railleur:
+
+--Et qui dirait pourtant, à voir cette petite mine si rose, si ingénue,
+que je tiens sur mes genoux la plus insigne scélérate des Antilles?
+
+--Et qui dirait que cet homme, qui parle d'une voix si douce, est ce
+féroce capitaine l'Ouragan, la terreur des Anglais et des Espagnols!
+s'écria Angèle en éclatant de rire.
+
+Nous devons avertir le lecteur que le mulâtre et la veuve s'exprimaient
+dans le meilleur français et sans le moindre accent étranger.
+
+--Quelle différence! s'écria ce dernier en souriant, ce n'est pas moi
+qu'on accuse d'horribles et mystérieuses aventures, ce n'est pas moi
+qu'on appelle _Barbe-Bleue_.
+
+A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la
+petite veuve, d'un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus
+mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine
+l'Ouragan, lui montra d'un geste la porte de la chambre voisine pour
+l'avertir qu'on pouvait l'entendre et dit d'un air malicieusement
+boudeur:
+
+--Voilà pour vous apprendre à parler des trépassés.
+
+--Fi! le monstre! dit le capitaine en riant aux éclats, et les remords,
+donc, madame?
+
+--Donne-moi un baiser par remords, donc, et j'en aurai...
+
+--Que Lucifer me soit en aide! Il n'y a que les femmes pour être aussi
+criminelles... Ah! ma chère, que vous êtes bien nommée... vous me faites
+frémir... Si nous soupions?
+
+Angèle frappa sur un gong; la jeune métisse, qui avait entendu la
+conversation précédente, entra. Elle portait une robe de guinée blanche
+à raies écarlates, et avait des anneaux d'argent aux bras et aux
+jambes.
+
+--Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là-dedans? lui dit la
+Barbe-Bleue.
+
+--Oui, maîtresse.
+
+--Tu nous écoutais?
+
+--Non, maîtresse.
+
+--D'ailleurs, ça m'est égal... je parle, c'est pour qu'on m'entende...
+Fais-nous donner à souper, Mirette.
+
+Puis s'adressant au capitaine:
+
+--Quel vin veux-tu?
+
+--Du vin de Xérès, mais glacé. C'est un caprice...
+
+Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du
+couvert.
+
+--A propos, dit l'Ouragan, j'oubliais de te prévenir d'un très grand
+événement.
+
+--Quoi donc? un de mes défunts qui revient?
+
+--Ma foi, à peu près.
+
+--Comment... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises
+plaisanteries, dit Angèle en prenant un air effrayé.
+
+--Non, ce n'est pas un défunt, un spectre, mais un prétendant bien
+vivant qui ne demande qu'à être ton mari.
+
+--Il veut m'épouser?
+
+--Il veut t'épouser.
+
+--Ah! le malheureux! il s'ennuie donc bien de vivre? s'écria Angèle en
+éclatant de rire.
+
+Mirette, à ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux
+autres mulâtresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohème
+couvertes d'arabesques d'or, et des piles d'assiettes de magnifiques
+porcelaines du Japon.
+
+La Barbe-Bleue continua:
+
+--Mon amoureux n'est-donc pas de ce pays?
+
+--Non certes! car malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien
+de trouver un quatrième mari, grâce à votre infernale réputation...
+
+--Et d'où sort-il donc, cet épouseur, mon cher Jacques?
+
+--Il vient de France.
+
+--De France?... il vient de France pour m'épouser! diable!...
+
+--Angèle, vous savez que je n'aime pas vous entendre jurer, dit le
+mulâtre avec un sérieux comique.
+
+--Pardon, monsieur l'Ouragan, dit la jeune femme en baissant les yeux
+d'un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais très
+étonnante la nouvelle que vous me donniez... Il paraît que ma réputation
+commence à parvenir en Europe.
+
+--N'ayez pas cette vanité, ma chère. C'est à bord de la _Licorne_ que ce
+digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule évaluation de
+vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous...
+Voilà qui rabaissera, je l'espère, votre orgueil?
+
+--L'impertinent! et quel homme est-ce... Jacques?
+
+--Le chevalier de Croustillac.
+
+--Tu dis?
+
+--Le chevalier de Croustillac.
+
+--C'est là le nom de... mon prétendant?...--et Angèle partit d'un fou
+rire que rien ne put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son
+hilarité.
+
+Tous deux se calmaient à peine lorsque Mirette rentra, précédant deux
+autres métisses qui apportaient une table splendidement servie en
+vaisselle de vermeil.
+
+Les deux esclaves posèrent la table près du divan; le capitaine se leva
+pour prendre un siége, pendant qu'Angèle, agenouillée sur le bord du
+sofa, découvrait les plats les uns après les autres et furetait la table
+avec des gestes et des mines de chatte gourmande.
+
+--As-tu faim, Jacques?... moi, je dévore, dit Angèle. Et, pour prouver
+sans doute la vérité de cette assertion, elle entr'ouvrit ses lèvres de
+corail et montra deux rangées de ravissantes petites dents qu'elle fit
+claquer par deux fois.
+
+--Angèle, ma chère, vous êtes décidément très mal élevée, dit le
+capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d'une
+odeur appétissante.
+
+--Capitaine l'Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n'est pas pour
+être grondée, dit Angèle en faisant une imperceptible et mutine grimace
+au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en attaquant très bravement sa
+tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau:
+
+--N'est-ce pas, Mirette, que s'il me gronde je ne le recevrai plus?
+
+--Non, maîtresse, dit Mirette.
+
+--Et que je donnerai sa place à Arrache-l'Ame, le boucanier?
+
+--Oui, maîtresse.
+
+--Ou à Youmaalë, le Caraïbe?
+
+--Oui, maîtresse.
+
+--Voyez-vous cela, monsieur? dit Angèle.
+
+--Allez, allez, ma chère, je ne suis pas jaloux, vous le savez; la
+beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde.
+
+--Puisque vous n'êtes pas plus jaloux que ça, je vous pardonne.
+Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu'est-ce que ça, Mirette?
+
+--Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier.
+
+--Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l'Ouragan, mais il faut
+ajouter un jus de limon pendant que la friture est toute chaude.
+
+--Voyez-vous, le gourmand... Ah çà! et mon épouseur? je l'oubliais...
+Donnez-moi à boire, Mirette.
+
+Le flibustier, tout corsaire qu'il était, prévint la métisse, et versa
+du vin de Xérès glacé à Angèle.
+
+--Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins
+de France.
+
+Et la Barbe-Bleue but très résolument trois doigts de vin de Xérès qui
+donna un nouvel éclat à ses lèvres roses, à ses yeux bleus et anima ses
+joues rondelettes d'une teinte incarnate.
+
+--Ah çà! mon épouseur... mon épouseur, reprit-elle, comment est-il?
+Est-il gentil? est-il digne d'aller rejoindre les autres?...
+
+Mirette, malgré sa soumission passive, ne put s'empêcher de tressaillir
+encore en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave
+dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de
+bien plus grandes énormités.
+
+--Qu'est-ce que tu as, Mirette?
+
+--Rien, maîtresse.
+
+--Si... tu as quelque chose.
+
+--Non, maîtresse.
+
+--Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée... Je n'en aurais pas
+pour longtemps, va, mon enfant. Puis s'adressant au capitaine l'Ouragan:
+
+--Eh! le chevalier de... de... comment dis-tu ce nom?
+
+--Le chevalier de Croustillac.
+
+--Tu l'as vu?
+
+--Non, mais sachant ses projets, et qu'il voulait à toutes forces, et
+malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu'ici, j'ai
+prié Youmaalë le Caraïbe, dit l'Ouragan, en regardant Angèle d'une
+manière singulière, de lui adresser un petit avertissement pour
+l'engager à renoncer à ses projets.
+
+--Et vous avez donné cet ordre sans m'en prévenir, monsieur? Et si je
+voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prétendant! Car enfin, Croustillac,
+ça doit être un Gascon, et je n'ai jamais été mariée à un Gascon, moi!
+
+--Oh! c'est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconné sur la terre;
+avec cela une figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste assez
+de courage.
+
+--Et l'avertissement de Youmaalë? demanda Angèle.
+
+--N'a rien fait du tout, il a glissé sur l'âme inébranlable de ce
+capitan, comme une balle sur les écailles d'un crocodile. Il est parti
+ce matin bravement, au point du jour, à travers la forêt, avec ses bas
+de soie roses, sa rapière au côté et une gaule pour chasser les
+serpents; il y est sans doute encore à cette heure, car le chemin du
+Morne-au-Diable n'est pas connu de tout le monde.
+
+--Jacques! une idée! s'écria la veuve avec joie, faisons-le venir ici
+pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah! il est amoureux de mes
+trésors et non pas de moi... ah! il veut m'épouser, ce beau chevalier
+errant. Nous allons bien voir... Eh bien... tu ne ris pas de mon projet,
+Jacques? qu'as-tu donc?... D'abord, monsieur, vous savez que je ne peux
+pas être contrariée, je me fais une fête d'avoir ici mon Gascon; s'il
+n'est pas mordu par les serpents ou dévoré par les chats-tigres, je veux
+l'avoir demain ici... Tu mets demain en mer... Tu diras au Caraïbe ou à
+Arrache-l'Ame de me l'amener.
+
+L'Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-Bleue, selon son
+habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément.
+
+--Jacques! Jacques!... ne m'entends-tu pas? s'écria Angèle avec
+impatience, en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j'y tiens, je le
+veux!
+
+Le mulâtre ne répondit rien, il décrivit de l'index de sa main droite un
+cercle au dessus de sa tête, et regarda la jeune femme d'un air
+significatif.
+
+Celle-ci comprit ce signe mystérieux.
+
+Sa figure exprima tout à coup la tristesse et la crainte; elle se leva
+brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s'écria
+d'une voix touchante:
+
+--Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d'avoir eu cette
+pensée, je te comprends!
+
+--Relève-toi, calme-toi, Angèle, dit le mulâtre. Je ne crois pas que cet
+homme soit à craindre; mais enfin c'est un étranger... il peut venir
+d'Angleterre ou de France, et...
+
+--Je te dis que j'étais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques...
+j'oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c'est affreux.
+
+Et les beaux yeux de la jeune femme s'inondèrent de larmes; elle baissa
+la tête, prit la main du mulâtre sur laquelle elle pleura en silence
+pendant quelques minutes.
+
+L'Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d'Angèle, et lui dit
+avec tendresse:
+
+--Je m'en veux beaucoup d'avoir éveillé ces cruels souvenirs, j'aurais
+dû ne te rien dire, m'assurer qu'il n'y avait aucun danger à t'amener
+cet imbécile comme un jouet... et alors...
+
+--Jacques, mon ami, s'écria tristement Angèle en interrompant le
+mulâtre, mon amant, y penses-tu, pour un caprice d'enfant, exposer... ce
+que j'ai de plus cher au monde.
+
+--Voyons, voyons, calme-toi, dit le mulâtre en la relevant et en la
+faisant asseoir auprès de lui, ne vas pas t'effrayer; le père Griffon
+s'est informé de ce Gascon, il ne paraît que ridicule; pour plus de
+sûreté... j'irai demain lui en parler au Macouba, et puis je dirai à
+Arrache-l'Ame, qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de
+découvrir ce pauvre diable dans la forêt, où il se sera sans doute
+égaré. S'il est dangereux, dit le mulâtre en faisant un signe à Angèle,
+car les esclaves étaient toujours là, attendant la fin du souper, s'il
+est dangereux, le boucanier nous en débarrassera, et le guérira de
+l'envie de te connaître; sinon, comme tu n'as guère de distraction
+ici... il te l'amènera.
+
+--Non, non, je ne veux pas, dit Angèle... Toutes les pensées qui me
+viennent maintenant à l'esprit sont d'une tristesse mortelle; mes
+inquiétudes renaissent. Angèle, voyant que le mulâtre ne mangeait plus,
+se leva; le flibustier l'imita et lui dit:
+
+--Rassure-toi, mon Angèle, il n'y a rien, rien à craindre... Viens au
+jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis à Mirette
+d'apporter mon luth; pour te faire oublier ces pénibles idées, je te
+chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant.
+
+En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la taille
+d'Angèle, et la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches
+qui conduisaient au jardin.
+
+Au moment de sortir de l'appartement, la Barbe-Bleue dit à son esclave:
+
+--Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d'albâtre de
+ma chambre à coucher... Je n'aurai pas besoin de toi... N'oublie pas de
+dire à _Cora_ et aux deux métisses que c'est demain leur jour de
+service... Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre.
+
+Cette dernière recommandation d'Angèle était motivée par l'habitude
+qu'elle avait depuis son dernier veuvage d'alterner de trois jours en
+trois jours le service de ses femmes.
+
+Mirette porta au jardin un très beau luth, d'ébène incrusté d'or et de
+nacre.
+
+Au bout de quelques instants, on entendit le flibustier moduler avec une
+grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de
+clans royalistes chantaient de préférence pendant le protectorat de
+Cromwell.
+
+La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique.
+
+Mirette et les deux esclaves l'écoutèrent pendant quelques minutes avec
+ravissement.
+
+Aux dernières strophes la voix du flibustier s'émut, quelques larmes
+semblèrent s'y mêler... puis les chants cessèrent.
+
+Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe
+renfermée dans un globe d'albâtre qui jetait sur tous les objets une
+lumière douce et voilée.
+
+Cette chambre était splendidement tendue d'étoffe des Indes fond blanc,
+émaillée de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline d'un
+tissu semblable à une toile d'araignée enveloppait un immense lit de
+bois doré à dossier de glace qui apparaissait ainsi comme au travers
+d'un léger brouillard.
+
+Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirette se retira
+discrètement et dit aux deux esclaves avec un malin sourire:
+
+--Mirette allume la lampe pour le capitaine... _Cora_ pour le
+boucanier... et _Noün_ pour le Caraïbe...
+
+Les deux vieilles esclaves secouèrent la tête d'un air d'intelligence,
+et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé
+les portes qui conduisaient des bâtiments extérieurs à la maison
+particulière de la Barbe-Bleue.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LA NUIT.
+
+
+Nous avons laissé le chevalier de Croustillac alors qu'il s'enfonçait
+dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient.
+
+Un moment étourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa
+route, s'orientant toujours vers le nord, du moins autant qu'il le
+pouvait, grâce à son peu de connaissances astronomiques.
+
+Ainsi que le père Griffon l'en avait prévenu, on ne trouvait aucun
+chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes
+herbes, des lianes, des troncs d'arbres, des broussailles inextricables
+encombraient le sol; les arbres étaient si touffus, que l'air, la
+lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes
+de verdure, où il régnait une humidité chaude presque suffocante,
+produite par la fermentation de l'humus végétal qui recouvrait la terre
+à une assez grande épaisseur.
+
+Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère
+étouffante; aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d'ivresse, de
+pesanteur; il marchait d'un pas moins délibéré, il se sentait la tête
+lourde, les objets extérieurs lui étaient presque indifférents, il
+n'admirait plus les colonnades de feuillée qui s'étendaient à perte de
+vue dans la pénombre de la forêt. Il jetait un coup d'oeil distrait
+sur le plumage étincelant et varié des périques, des aras, des colibris,
+qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes
+d'or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois
+d'Inde.
+
+Les gambades des singes qui se balançaient aux souples guirlandes des
+passiflores, ou qui sautaient d'arbre en arbre, lui arrachaient à peine
+un sourire. Complétement absorbé, il n'avait que la force de songer au
+terme de son dangereux voyage. Il n'avait de pensée que pour la
+Barbe-Bleue et ses trésors.
+
+Au bout de quelques heures de marche, il commença de s'apercevoir que
+ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une
+forêt. Une énorme branche de raquette épineuse avait fait un large
+accroc à son pourpoint; ses chausses n'étaient pas irréprochables, et
+plus d'une fois, sentant sa longue rapière s'embarrasser dans quelques
+plantes rampantes, il s'était involontairement retourné comme pour
+châtier l'importun qui prenait la liberté de le retenir.
+
+Soit hasard, soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule, dont il
+battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne
+pas rencontrer un serpent sous ses pas.
+
+Vers midi, harassé de fatigue, il s'arrêta pour cueillir quelques
+bananes, et monta sur un arbre assez peu élevé pour y déjeuner plus à
+son aise; il découvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet
+arbre, roulées en cornets, contenaient une eau claire, fraîche, et
+parfaite au goût; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit
+dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route.
+
+D'après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne
+plus être éloigné du Morne-au-Diable.
+
+Malheureusement l'estime du chevalier n'était pas d'une extrême
+précision, du moins quant à la direction qu'il croyait avoir prise, car
+il évaluait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc à
+midi un peu plus éloigné du Morne-au-Diable qu'il n'en était éloigné en
+entrant dans la forêt.
+
+Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l'apercevait à peine à travers
+l'épaisseur du feuillage), il eût été nécessaire d'avoir presque
+constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque
+inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents; ainsi
+partagée entre le ciel et la terre, l'attention du chevalier avait pu
+s'égarer quelque peu.
+
+Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu'il se fût trompé
+d'une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain
+d'arriver au terme de sa course.
+
+Vers les trois heures du soir, il commença de soupçonner le
+Morne-au-Diable de s'éloigner à mesure qu'il s'en approchait.
+Croustillac était harassé, mais la crainte de passer la nuit dans la
+forêt l'aiguillonnait; à force de marcher, de marcher, il arriva enfin à
+une sorte de fondrière assez creuse, qui s'enfonçait entre deux gorges
+de rochers.
+
+Le chevalier respira, s'épanouit.
+
+--Mordioux! s'écria-t-il en s'éventant avec son feutre, me voici donc
+enfin au Morne-au-Diable! Il me semble que je m'y reconnais, quoique je
+n'y sois jamais venu. Je ne pouvais d'ailleurs pas me perdre; j'avais
+l'amour pour boussole; on irait ainsi aux antipodes sans dévier d'un
+cheveu. C'est tout simple, mon coeur tourne vers l'or et la beauté,
+comme l'aimant vers le pôle! car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit
+être belle... et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de
+trois maris doit aimer le changement; or, je serai du fruit nouveau pour
+elle... Et quel fruit! Après tout, les trois défunts n'ont eu que ce
+qu'ils méritaient, puisqu'ils me font place... Ce qui me rassure à
+l'endroit du physique de la Barbe-Bleue, c'est qu'il n'y a qu'une très
+jolie femme qui puisse se permettre ces irrégularités, ces façons... un
+peu cavalières... de dénouer le lien conjugal... Mordioux! je vais la
+voir, lui plaire, la séduire; pauvre femme... elle ne se doute pas que
+son vainqueur est à sa porte! Si... si... je parie que son petit coeur
+bat bien fort à ce moment. Elle me presse... elle me devine... son
+attente ne sera pas trompée... elle va être éblouie... le bonheur lui
+arrive sur les ailes de l'amour...
+
+En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d'oeil sur sa toilette;
+il ne put s'empêcher de trouver qu'elle était un peu en désordre: ses
+bas, primitivement pourpres, puis rose-pâle, s'étaient zébrés d'une
+multitude de rayures vertes depuis son voyage dans la forêt; son
+pourpoint s'était aussi orné de plusieurs _crevés_ bizarrement placés,
+mais le Gascon fit tout haut cette réflexion, sinon très modeste, du
+moins très consolante:
+
+--Mordioux! Vénus en sortant de l'onde n'avait pas de pourpoint; la
+Vérité n'en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la
+beauté et la vérité apparaissent sans voile... je ne vois pas
+pourquoi... l'amour... D'ailleurs la Barbe-Bleue doit être femme à me
+comprendre!
+
+Absolument rassuré, le chevalier hâta le pas, gravit le revers de la
+fondrière et se trouva... dans un endroit de la forêt beaucoup plus
+sombre et beaucoup plus fourré que celui qu'il venait de quitter.
+
+D'autres auraient perdu courage, Croustillac s'écria au contraire:
+
+--Mordioux! ceci est très habile, cacher son habitation au plus épais du
+bois est d'une femme de tête!... je suis sûr... plus je m'empêtre dans
+ces ronces, plus j'approche de la maison... je me regarde comme
+arrivé... Barbe-Bleue... Barbe-Bleue... enfin je te tiens!
+
+Le chevalier conserva cette précieuse illusion tant que le jour dura, ce
+qui ne fut pas long: il n'y a pas de crépuscule sous les tropiques.
+
+Bientôt le chevalier vit avec étonnement les rares clartés qui
+traversaient le sommet des arbres s'éteindre peu à peu, et en
+s'éteignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la
+forêt. Pendant quelques moments elle resta dans une demi-obscurité, çà
+et là éclairée par les vifs reflets du soleil, qui semblait rouge comme
+une fournaise, car il se _couchait dans le vent_, ainsi qu'on le dit aux
+Antilles.
+
+Pendant un moment, cette végétation d'une verdure si puissante et si
+crue se teignit de pourpre: le chevalier croyait voir la nature à
+travers un vitrail rouge, ce qu'on apercevait du ciel était comme une
+lave en fusion.
+
+--Mordioux... s'écria le chevalier, je ne me trompais pas, je suis près
+de ce morne infernal, cette réverbération me le prouve. Lucifer rend
+sans doute visite à la Barbe-Bleue qui, pour le recevoir, fait allumer
+tous les fourneaux de sa cuisine.
+
+Peu à peu les tons ardents du ciel se refroidirent; ils devinrent d'un
+rouge pâle, violacé, et finirent par se fondre dans l'azur foncé de la
+nuit.
+
+Dès que l'ombre envahit la forêt, les cris plaintifs des anolis, les
+sinistres glapissements des chouettes célébrèrent le retour des
+ténèbres.
+
+La brise de mer, qui se lève toujours après le coucher du soleil, passa
+comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles
+frissonnèrent.
+
+Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu'on n'entend pour ainsi
+dire que la nuit, commencèrent à sourdre de toutes parts.
+
+--Mordioux! s'écria le chevalier, c'est à se couper la figure!!! Penser
+que je ne suis qu'à cent pas peut-être du Morne-au-Diable, et que me
+voici obligé de dormir à la belle étoile!
+
+Croustillac, craignant les serpents, se dirigea vers un énorme acajou
+qu'il avait remarqué; à l'aide des lianes dont cet arbre était enveloppé
+de toutes parts, il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par
+deux maîtresses branches; il s'y installa assez commodément, ramena son
+épée entre ses genoux, et se mit à souper avec les bananes qu'il avait
+heureusement gardées dans ses poches.
+
+Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d'hommes, même braves,
+auraient pu éprouver dans une position si critique. D'ailleurs, dans les
+cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements à son
+usage; tantôt il s'écriait:
+
+--Mordioux! le sort s'acharne contre moi... il choisit bien... il ne
+peut se commettre... Au lieu de s'adresser à quelque faquin, à quelque
+pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac en disant:
+Voilà mon homme... Il est digne de lutter contre moi.
+
+Dans la circonstance dont il s'agit, le chevalier vit une autre
+combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui.
+
+--Mon bonheur est certain, se dit-il, les trésors de la Barbe-Bleue vont
+être à moi; c'est une dernière épreuve que ledit sort me fait subir;
+j'aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d'un galant
+homme de se plaindre. Je ne mériterais pas l'inestimable récompense qui
+m'attend.
+
+A l'aide de ces réflexions, le chevalier combattit victorieusement le
+sommeil; il craignait, en y cédant, de se laisser choir du haut de son
+arbre; il finit par être enchanté des légères traverses qu'il avait à
+surmonter pour arriver jusqu'à la Barbe-Bleue; elle lui saurait gré de
+son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement.
+
+Dans ses accès de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait même
+de n'avoir eu jusqu'alors aucun ennemi sérieux à combattre, et de
+n'avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs
+d'arbres.
+
+A ce moment, un bruit étrange attira l'attention de l'aventurier; il
+prêta l'oreille et s'écria:
+
+--Qu'est-ce que ceci? on dirait que des chats viennent ici faire leur
+sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats, la maison ne doit
+pas être éloignée.
+
+Croustillac se trompait.
+
+Ces chats n'étaient pas domestiques, mais sauvages, et jamais
+chats-tigres ne furent plus féroces; ils continuèrent de faire un
+vacarme infernal.
+
+Pour les faire cesser, le chevalier prit sa gaule et frappa sur l'arbre.
+Les chats, au lieu de fuir, se rapprochèrent avec un redoublement de
+cris rauques et furieux.
+
+Depuis très longtemps, les bois étaient parcourus par des bandes de ces
+animaux, qui le cédaient à peine aux jaguars en grosseur, en force et en
+voracité; ils avaient attaqué et dévoré de jeunes chevreaux, des
+chèvres, et jusqu'à de jeunes génisses.
+
+Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des bêtes carnassières
+qui rôdaient autour du chevalier, que la subtilité de leur odorat leur
+avait fait éventer, il faut retourner à la caverne où est demeuré le
+colonel Rutler.
+
+On sait que le cadavre de John, mort d'une piqûre de serpent, obstruait
+complétement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement
+sortir de la caverne. Des chats-tigres, étant descendus dans le
+précipice, dépistèrent le cadavre de John, s'en approchèrent d'abord
+timidement; puis, bientôt enhardis, ils le dévorèrent.
+
+Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces cris féroces; au
+jour, grâce à l'avidité de ces animaux, l'obstacle qui empêchait Rutler
+de sortir avait presque complétement disparu; il ne restait dans
+l'étroit souterrain que les ossements de John, et le colonel pouvait
+facilement les déplacer.
+
+Après cette horrible curée, les chats-tigres, affriandés, mais non
+rassasiés par ce régal nouveau pour eux, se sentirent en goût de chair
+humaine; ils abandonnèrent le fond du précipice, regagnèrent les bois,
+éventèrent le chevalier, et leur férocité carnassière s'exaspéra.
+
+Pendant quelque temps la crainte les retint; mais encouragés par
+l'immobilité de Croustillac, l'un des plus hardis et des plus affamés
+grimpa lestement sur l'arbre, et le Gascon vit tout à coup près de lui
+deux gros yeux brillants et verdâtres qui luisaient au milieu de
+l'obscurité.
+
+Au même instant il se sentit mordre vigoureusement au mollet; il retira
+brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonçant ses
+griffes dans la chair et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui
+fut le signal de l'attaque: les assaillants grimpèrent de tous côtés, le
+chevalier ne vit autour de lui que des yeux flamboyants, et se sentit
+mordre en plusieurs endroits à la fois.
+
+Cette attaque avait été si imprévue, les assaillants étaient d'une si
+singulière espèce, que Croustillac, malgré son courage, resta un moment
+stupéfait; mais les morsures des chats et surtout son indignation
+profonde d'avoir à combattre de si ignobles ennemis réveillèrent sa
+fureur.
+
+Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et,
+malgré quelques coups de griffes, il le lança rudement contre un tronc
+d'arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux; le
+chevalier traita de la même manière un autre de ces forcenés qui lui
+était sauté sur le dos et entreprenait de lui dévorer la joue.
+
+La troupe hésita: Croustillac se saisit de son épée comme d'un poignard,
+en transperça quelques autres, et mit fin à cette attaque d'un nouveau
+genre en s'écriant:
+
+--Mordioux! pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le brave
+Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu'une
+volaille pendue au croc d'un garde-manger!
+
+La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque
+peu; au point du jour il descendit de son arbre, et vit étendus à ses
+pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hâta de quitter ce lieu
+témoin d'exploits dont il rougissait, et, persuadé que le
+Morne-au-Diable ne pouvait être loin, il se remit en route.
+
+Après avoir aussi vainement marché que la veille, les tiraillements
+d'estomac causés par une faim canine annoncèrent au chevalier qu'il
+devait être environ midi; qu'on juge de son ravissement lorsque la brise
+lui apporta une délicieuse odeur de rôti, mais si suave, mais si
+pénétrante, mais si appétissante, que le chevalier ne put s'empêcher de
+passer légèrement sa langue sur ses lèvres.
+
+Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d'être arrivé au terme de
+ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d'habitation, et
+comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son
+odorat était de plus en plus chatouillé?
+
+Marchant très légèrement, il parvint inaperçu et sans être entendu près
+d'une sorte de clairière où il s'arrêta un moment; le spectacle qu'il
+avait sous les yeux méritait d'exciter son attention.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+UN BOUCAN.
+
+
+Au milieu d'un épais fourré, on voyait un large espace déblayé formant
+un carré long; à l'une des extrémités s'élevait un _ajoupa_, sorte de
+hutte de branchage appuyée au tronc d'un palmier et recouverte de
+longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou.
+
+Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil
+ceux qui s'y retiraient, un homme était étendu sur un lit de feuilles; à
+ses pieds, une vingtaine de chiens courants dormaient couchés.
+
+Ces chiens eussent été blancs et orangés si leur couleur primitive
+n'avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts; leur tête et
+leur poitrail étaient surtout complétement ensanglantés par les suites
+d'une copieuse curée.
+
+Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l'homme à
+demi caché dans le lit de feuilles fraîches.
+
+Non loin de l'ajoupa était un feu couvert où cuisait doucement, _à la
+boucanière_, un marcassin d'un an.
+
+Qu'on se figure une espèce de gril formé par quatre fourches enfoncées
+en terre, sur lesquelles on avait posé des traverses, et sur ces
+traverses des gaulettes, le tout de bois vert.
+
+Le marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, était étendu sur le
+dos, le ventre ouvert et vidé; des lianes attachées à ses quatre pieds
+le retenaient dans cette position que l'ardeur du feu aurait pu
+déranger.
+
+Ce gril était élevé au dessus d'une fosse de quatre pieds de long sur
+trois de large et de profondeur, remplie de charbon embrasé; le
+marcassin _boucanait_ à la chaleur égale de ce brasier ardent et
+concentré. La cavité du ventre de l'animal était à demi pleine de jus de
+limon et de piments coupés qui, se combinant avec la graisse que la
+chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce
+intérieure d'un fumet très appétissant.
+
+Cet énorme rôti était presque cuit; sa peau commençait à rissoler et à
+se fendre; ce qu'on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose
+le plus vif.
+
+Enfin, une douzaine de grosses ignames d'une pulpe jaune et savoureuse
+cuisaient sous la cendre et répandaient une excellente odeur.
+
+Le chevalier ne se possédait plus: emporté par son appétit, il entra
+dans l'enceinte en brisant quelques broussailles; un ou deux chiens
+s'éveillèrent et coururent sur lui d'un air menaçant.
+
+L'homme qui dormait se leva brusquement, regarda autour de lui d'un air
+étonné pendant que la meute entière manifestait des intentions assez
+hostiles à l'endroit du chevalier, en se hérissant et en montrant des
+dents formidables.
+
+Croustillac se rappela l'histoire de l'engagé du boucanier
+Arrache-l'Ame, dévoré par ses chiens; mais il ne s'intimida pas; il leva
+sa gaule d'un air menaçant, en disant:
+
+--_Au chenil, valets! au chenil!_
+
+Ces termes, empruntés à la vénerie d'Europe, ne firent aucune impression
+sur les chiens; ils prirent même une attitude assez menaçante pour que
+le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule.
+
+Leurs yeux brillèrent de férocité; ils allaient se précipiter sur
+Croustillac sans l'intervention du boucanier, qui sortit de l'ajoupa un
+long fusil à la main, en s'écriant dans un espèce de patois moitié
+nègre, moitié français:
+
+--Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà?
+
+Le chevalier mit bravement la main à sa rapière, et dit au boucanier:
+
+--Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... Ils
+veulent jouer des dents sur moi comme j'en jouerais moi-même si j'avais
+devant moi un morceau de cet appétissant marcassin, car je suis égaré
+dans la forêt depuis hier matin, et j'ai une faim d'enfer...
+
+Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier, restait stupéfait de
+l'étrange accoutrement de cet homme qui, une gaule à la main, voyageait
+à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en
+baudrier brodé.
+
+De son côté, Croustillac, malgré son appétit, contemplait le boucanier
+avec non moins de curiosité.
+
+Ce chasseur était de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout
+vêtement il avait un caleçon court et une chemise qui flottait comme une
+blouse. Ses vêtements étaient tellement imbibés du sang des tauraux ou
+des sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et
+fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce), que la toile
+en paraissait goudronnée, tant elle était noire et roide.
+
+Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise
+autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait, d'un côté, une
+gaîne à compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses
+longueurs et de diverses formes; de l'autre côté, une gargoussière.
+
+Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures
+étaient faites sans couture et d'une seule pièce, grâce au procédé que
+voici, et dont usaient toujours les boucaniers.
+
+Après avoir écorché un taureau ou quelque grand sanglier, ils levaient
+avec précaution la peau d'une des extrémités de devant, depuis le
+poitrail jusqu'au genou, en la rabattant comme un bas que l'on
+déchausse; puis, après l'avoir complétement détachée de l'os, ils la
+prenaient et enfonçaient leur pied dans cette peau souple et fraîche,
+plaçant le gros orteil à peu près à l'endroit qui recouvre la rotule de
+l'animal; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait
+le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et
+tiraient le reste de la peau jusqu'à mi-jambe, où ils l'attachaient avec
+une courroie. En se séchant, cette espèce de brodequin prenait la forme
+du pied, restait toujours douce, souple, durait très longtemps, était
+imperméable et à l'épreuve de la morsure des serpents.
+
+Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s'appuyait sur un
+fusil à long canon de très fort calibre, que l'on appelait fusil de
+_boucan_; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo.
+
+La figure de ce chasseur était grossière et commune; il portait un
+bonnet de peau de sanglier; sa barbe était longue, hérissée; son regard
+farouche.
+
+Croustillac lui dit résolument:
+
+--Ah ça! camarade, refuserez-vous à un gentilhomme affamé un morceau de
+ce rôti?
+
+--Ce rôti n'est pas à moi, dit le boucanier.
+
+--Comment! et à qui donc appartient-il?
+
+--A maître Arrache-l'Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes
+boucanées à la pointe aux Caïmans.
+
+--Ce rôti appartient à maître Arrache-l'Ame? s'écria le chevalier assez
+surpris du hasard qui le rapprochait de l'un des adorateurs heureux de
+la Barbe-Bleue, si les médisances étaient vraies.
+
+--Ce rôti appartient à Arrache-l'Ame? reprit encore Croustillac...
+
+--Il lui appartient, répondit laconiquement l'homme au long fusil.
+
+A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la
+forêt.
+
+--C'est le maître, dit l'engagé.
+
+Les chiens reconnurent sans doute l'approche du chasseur, car ils se
+mirent à pousser des hurlements de joie et ils s'élancèrent à travers
+les broussailles pour courir au-devant du boucanier.
+
+Averti du retour de son maître, l'engagé, que nous appellerons Pierre,
+tira l'un de ses plus grands couteaux, s'approcha du marcassin, et, pour
+bien humecter la venaison, il fit d'assez profondes scarifications dans
+les chairs, sans toutefois endommager la peau, car l'abondant mélange de
+jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavité
+abdominale du marcassin se fût écoulé.
+
+Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffées de parfums si
+appétissants, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait
+presque la prochaine apparition d'Arrache-l'Ame.
+
+Enfin, celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrés et pressés autour de
+lui.
+
+Maître Arrache-l'Ame était grand et robuste. Son teint naturellement
+blanc était hâlé par le soleil et par la vie sauvage qu'il menait; son
+épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses traits étaient
+réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son
+engagé, ses vêtements étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il
+portait à sa ceinture une gaîne garnie de plusieurs couteaux; seulement
+ses jambes, au lieu d'être à demi-nues, étaient entourées jusqu'aux
+genoux par des bandes de peau de sanglier attachées avec des nerfs, et
+il portait de gros souliers de cuir non tanné.
+
+Son large sombrero à l'espagnole était surmonté de deux ou trois plumes
+d'aras rouges; enfin, la garde et les capucins de son fusil à la
+boucanière étaient d'argent. Telle était la différence qui distinguait
+le costume et l'armement de maître Arrache-l'Ame de celui de son engagé.
+
+Lorsqu'il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras et
+plumait négligemment un ramier qu'il venait de tuer; trois autres
+oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet; il les
+jeta à Pierre, qui se mit à les plumer et à les vider avec une dextérité
+merveilleuse.
+
+Ces ramiers, de la grosseur d'une perdrix, étaient ronds, fins et gras
+comme des cailles. A mesure que Pierre en avait préparé un, il lui
+coupait le cou, les pattes, et le mettait cuire dans la sauce épaisse et
+abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque maître
+Arrache-l'Ame eut fini de plumer le sien, il l'y jeta aussi.
+
+Pierre lui demanda:
+
+--Maître, faut-il fermer la marmite?
+
+--Ferme, dit le maître.
+
+Aussitôt Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin
+dans le plus grand écart possible; la cavité du ventre se referma
+presque complétement, et les ramiers commencèrent à _mijoter_ dans cette
+daubière d'un nouveau genre.
+
+Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier
+n'avait pas paru s'apercevoir de la présence du chevalier, qui, le
+jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se
+préparait à répondre fièrement aux interrogations qu'on allait lui
+faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l'Ame.
+
+Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu'il avait
+plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne.
+
+Pour expliquer l'indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur
+que rien n'était plus commun que de voir des habitants venir visiter les
+boucans par curiosité.
+
+Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance
+avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d'une loyale hospitalité;
+comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de
+prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient
+une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait
+qui voulait.
+
+Après s'être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l'Ame
+s'étendit sous l'ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la
+feuillée et but un coup d'eau-de-vie pour se préparer au dîner.
+
+Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le
+jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au
+front, il ne trouvait rien de plus insultant que l'indifférence absolue
+d'Arrache-l'Ame à son égard.
+
+La Barbe-Bleue avait-elle, par l'intermédiaire du capitaine flibustier,
+prescrit au boucanier d'agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le
+chevalier? L'insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle?
+C'est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur.
+
+La position de Croustillac n'en était pas moins délicate et difficile;
+malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin,
+faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier en s'avançant vers
+l'ajoupa:
+
+--Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade?
+
+--Réponds, Pierre, on te parle, dit négligemment Arrache-l'Ame à son
+engagé.
+
+--Non... C'est à vous que je parle, dit le Gascon avec impatience.
+
+--Non, fit le boucanier.
+
+--Comment, non? s'écria le chevalier.
+
+--Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade: mon engagé l'est
+peut-être...
+
+--Mordioux!
+
+--Je suis maître boucanier, vous ne l'êtes pas; il n'y a que mes frères
+les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l'Ame en
+interrompant Croustillac.
+
+--Et comment faut-il vous appeler pour avoir l'honneur d'une réponse?
+s'écria le chevalier avec colère.
+
+--Si vous venez m'acheter des peaux ou de la viande boucanée,
+appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan,
+regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez.
+
+--Ce sont de véritables brutes, de vrais sauvages, pensa le chevalier;
+il serait fou à moi de m'offenser de ses grossièreté; je meurs de faim,
+je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et, si je m'y prends
+adroitement, m'indiquer la route du Morne-au-Diable: ménageons-le.
+
+Puis, contemplant cet homme à demi-barbare avec ses vêtements souillés
+de sang, Croustillac se dit à lui-même en haussant les épaules:
+
+--Et c'est un pareil sanglier qu'on donne pour amant à la belle, à
+l'adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait à devenir sanglier
+soi-même.
+
+Pierre l'engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s'occupait
+activement de _mettre le couvert_; il étendit par terre, sous l'ajoupa,
+plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus
+frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de
+cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra et
+forma ainsi une espèce du bourse dans laquelle il exprima le jus de
+plusieurs limons qu'il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du
+piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s'appelait de la
+_pimentade_, elle était d'une force extrême, et les boucaniers et les
+flibustiers en faisaient toujours usage.
+
+En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames
+cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brûlée s'était fendue et
+laissait voir une pulpe jaune comme de l'ambre.
+
+Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu'on boirait, car il
+avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l'engagé avec une grosse
+calebasse remplie d'un liquide, rose et limpide. C'était le suc de
+l'érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu'on
+l'incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d'un
+léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d'eau. Enfin, après avoir mis
+cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l'engagé rompit
+une grosse branche d'abricotier couverte de fruit et de fleurs et la
+planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manière de
+surtout.
+
+--Ces rustres ne sont pas si sots qu'ils le paraissent, pensa le
+chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui
+satisferait, j'en suis sûr, les plus gourmets.
+
+Croustillac attendait avec impatience le moment de s'attabler; enfin
+l'engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d'un oeil exercé, dit
+au boucanier:
+
+--Maître, c'est cuit.
+
+--Mangeons, dit celui-ci.
+
+Au moyen d'une fourchette de bois coupée à un chêne, l'engagé piqua
+d'abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l'offrit au
+boucanier; puis, s'étant servi à son tour, il laissa la fourchette dans
+le ventre du marcassin.
+
+Le chevalier, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, prit un ramier, une
+igname, revint s'asseoir près du maître et de l'engagé boucaniers; comme
+eux il se mit à manger du meilleur appétit.
+
+Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et
+comparables aux plus délicieuses pommes de terre.
+
+Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses
+aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier
+l'imita et trouva cette chair exquise, grasse, succulente, d'un haut et
+excellent goût, encore relevé par la pimentade.
+
+Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à
+la calebasse remplie du suc d'érable, et il termina son repas en
+mangeant une demi-douzaine d'abricots d'un merveilleux parfum et très
+supérieurs aux abricots d'Europe.
+
+Pierre apporta ensuite une gourde d'eau-de-vie; le maître en but
+quelques gorgées et la passa à son engagé; celui-ci en usa de même, puis
+la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, qui
+avançait déjà la main pour la saisir.
+
+Cette manière d'agir n'était pas grossièreté de la part des boucaniers:
+ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre
+les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à
+tous, et les choses acquises à prix d'argent, qui appartenaient
+exclusivement à ceux qui les possédaient. L'eau-de-vie, la poudre, le
+plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue,
+étaient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au
+contraire dans la communauté.
+
+Néanmoins, le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par
+fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d'égards de
+l'engagé; mais réfléchissant qu'après tout il devait à Arrache-l'Ame un
+excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route
+du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier
+d'un air joyeux:
+
+--Mordioux! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne
+chère?
+
+--On mange ce qu'on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent
+pas encore dans l'île, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le
+boucanier en chargeant sa pipe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+MAITRE ARRACHE-L'AME.
+
+
+Plus le chevalier examinait maître Arrache-l'Ame, moins il pouvait
+croire que cet homme à demi-barbare fût dans les bonnes grâces de la
+Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s'étendit sur le dos,
+mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur
+le toit de l'ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude digestive,
+il dit au chevalier:
+
+--Vous êtes venu ici en litière, avec vos bas roses?
+
+--Non, mon brave ami, je suis venu à pied, et je serais venu sur la tête
+pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le
+nom est venu jusqu'en Europe.
+
+--Si vous avez besoin de peaux, reprit le boucanier, j'ai une douzaine
+de peaux de taureau si belles, qu'on les prendrait pour du buffle...
+J'ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucanés comme on ne
+boucane pas à la Tortue.
+
+--Non, non, vous dis-je, mon brave ami... L'admiration, l'unique
+admiration m'a guidé, mordioux!... Je suis arrivé de France, il y a
+cinq jours, par la _Licorne_... et ma première visite a été pour vous,
+dont je connaissais le mérite.
+
+--Vraiment?
+
+--Aussi vrai que je m'appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne
+serez peut-être pas fâché de savoir à qui vous avez affaire. Mon nom est
+Croustillac...
+
+--Tous les noms me sont indifférents, à moi, excepté celui _acheteur_.
+
+--Et admirateur... mon brave ami... admirateur n'est-il donc rien? moi
+qui viens exprès d'Europe pour vous voir!
+
+--Vous saviez donc me trouver ici?
+
+--Pas précisément, mais la Providence s'en est mêlée; et, grâce à elle,
+j'ai rencontré le fameux Arrache-l'Ame.
+
+--Décidément, il est stupide, pensa le chevalier. Je n'ai rien à
+redouter d'un pareil rival; si les autres ne sont pas plus dangereux, il
+me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue; mais il faut
+que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu!
+piquant de m'y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut:
+
+--Mais, mon brave chasseur, hélas! toute gloire s'achète, j'ai voulu
+vous voir, je vous ai vu.
+
+--Eh bien! allez-vous-en, dit le boucanier en lançant une bouffée de
+fumée de tabac.
+
+--J'aime votre rude franchise, digne Nemrod; mais pour m'en aller, il
+faudrait connaître un chemin quelconque, et je n'en sais aucun.
+
+--D'où venez-vous?
+
+--Du Macouba, où j'ai couché chez le révérend père Griffon.
+
+--Vous n'êtes qu'à deux lieues du Macouba, mon engagé vous y conduira.
+
+--Comment, à deux lieues! s'écria le chevalier, c'est impossible.
+Comment! j'ai marché hier depuis le point du jour jusqu'à la nuit et
+depuis ce matin jusqu'à cette heure, et je n'aurais fait que deux
+lieues?
+
+--On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi
+et faire beaucoup de chemin presque sans changer d'enceinte, dit le
+boucanier.
+
+--Votre comparaison étant empruntée à l'art de la vénerie, art noble
+s'il en est, elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que
+j'aie rusé, ainsi qu'un jeune taureau, comme vous dites; mais il ne
+s'ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je compte sur vous
+pour m'enseigner la route que je dois suivre.
+
+--Où voulez-vous donc aller?
+
+Ici le chevalier fut un moment indécis, il ne savait que répondre,
+devait-il avouer franchement son intention de se rendre au
+Morne-au-Diable?
+
+Croustillac trouva un biais, et répondit:
+
+--Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable.
+
+--Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu'au Morne-au-Diable, et....
+
+Le boucanier n'acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque
+menaçants.
+
+--Et... où conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable? demanda le
+chevalier.
+
+--Elle conduit les pécheurs aux Enfers, et les saints au Paradis...
+
+--Ainsi, un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d'aller au
+Morne-au-Diable....
+
+--N'en reviendrait pas.
+
+--Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s'égarer au retour, dit le
+chevalier avec sang-froid: c'est bien, mon brave ami; alors indiquez-moi
+cette route.
+
+--Nous avons mangé sous le même ajoupa; nous avons bu au même couï; je
+ne veux pas causer volontairement votre mort.
+
+--Ainsi, me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer...?
+
+--Ce serait la même chose.
+
+--Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très
+agréable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter...
+puisque cela vous empêche de satisfaire mon désir. Mais, quel danger me
+menacerait donc?
+
+--Tous les dangers de mort qu'un homme peut braver.
+
+--Tous ces dangers-là n'en font qu'un, vu qu'on ne meurt qu'une fois,
+dit négligemment le Gascon.
+
+Le boucanier regarda attentivement le chevalier et parut frappé de son
+courage ainsi que de l'air de franchise et de bonne humeur qui
+paraissait en lui, malgré ses rodomontades.
+
+Le chevalier continua:
+
+--Jamais le chevalier de Croustillac n'a connu la peur, tant qu'il a eu
+sa _soeur_ à côté de lui.
+
+--Quelle soeur?
+
+--Celle-ci, qui, mordioux! n'est pas vierge, s'écria le Gascon en tirant
+son épée et la brandissant. Les baisers qu'elle donne sont cuisants, et
+les plus hardis ont regretté d'avoir fait connaissance avec elle.
+
+--Miaou... miaou... fit l'engagé qui écoutait cette scène.
+
+Ce cri fit tressaillir le Gascon, et lui rappela ses exploits de la
+nuit.
+
+Il rougit de colère, s'avança sur l'engagé l'épée haute pour le châtier
+du plat de sa lame; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de
+portée, pendant que le boucanier riait aux éclats.
+
+Cette hilarité exaspéra le chevalier, qui dit à Arrache-l'Ame:
+
+--Mordioux! si vous osez attaquer un homme comme un taureau, en garde!
+
+--Regardez votre épée, la lame est tachée de sang et couverte de poil de
+chats-tigres: c'est pour cela que Pierre a crié: Miaou.
+
+--En garde! répéta le chevalier furieux.
+
+--Quand j'aurai quatre pattes, des griffes et une queue... je me battrai
+avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement.
+
+--Je te marquerai au visage alors, s'écria le chevalier en marchant sur
+Arrache-l'Ame.
+
+--Tout doux, patte de velours, minet, patte de velours, dit le boucanier
+en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que
+lui porta le chevalier exaspéré.
+
+L'engagé allait venir au secours de son maître, mais celui-ci l'arrêta
+en s'écriant:
+
+--Ne bouge pas, je réponds de ce redoutable compagnon; chat échaudé
+craint l'eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon.
+
+Ces sarcasmes redoublèrent la rage du chevalier; il oublia que son
+adversaire se défendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups
+désespérés, que le boucanier paraît, en faisant preuve d'une
+merveilleuse adresse et d'une rare vigueur, en se servant d'un lourd
+fusil comme d'un bâton.
+
+Pendant ce combat inégal, le boucanier poussait l'insolence jusqu'à
+faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère
+et qu'ils jurent, comme on dit.
+
+Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon; mais, contre son
+attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force
+sur l'escrime, et eut bientôt le chagrin de se voir désarmer: son épée
+sauta à dix pas.
+
+Le boucanier se précipita sur le Gascon, son fusil levé comme une
+massue; il saisit le chevalier au collet, et s'écria:
+
+--Ta vie est à moi; je vais te briser la tête comme un oeuf.
+
+Croustillac le regarda sans sourciller et répondit froidement:
+
+--Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple
+traître.
+
+Le boucanier recula d'un pas.
+
+--J'avais faim, et vous m'avez donné à manger; j'avais soif, et vous
+m'avez donné à boire; vous étiez sans armes, et je vous ai attaqué:
+brisez-moi la tête! mordioux! brisez, vous en avez le droit,
+Croustillac est déshonoré!
+
+--Cela n'est pas le langage d'un assassin ni d'un espion, puis, tendant
+la main au chevalier, il ajouta d'une voix rude:
+
+--Allons, touchez là... nous nous sommes assis sous le même ajoupa, nous
+nous sommes battus ensemble, nous sommes frères.
+
+Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se
+ravisa, et lui dit gravement:
+
+--Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je
+vous déclare une chose.
+
+--Quoi?
+
+--Je suis votre rival!
+
+--Rival, qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--J'aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu'à
+elle et pour lui plaire.
+
+--Touchez là... frère.
+
+--Un moment; je dois vous déclarer que, lorsque Polyphème Croustillac
+veut plaire, il plaît; quand il plaît, on l'aime... et quand on l'aime,
+on l'aime à la rage, à la mort.
+
+--Touchez là, frère.
+
+--Je ne toucherai là que lorsque vous m'aurez dit si vous m'acceptez
+loyalement pour rival.
+
+--Sinon?
+
+--Sinon, cassez-moi la tête, vous en avez le droit; nous sommes seuls,
+votre engagé ne vous trahira pas; mais je ne renoncerai pas à l'espoir,
+à la certitude de plaire à la Barbe-Bleue.
+
+--Ah! c'est différent.
+
+--Une dernière question, dit le chevalier.--Vous allez souvent au
+Morne-au-Diable?
+
+--Je vais souvent au Morne-au-Diable.
+
+--Vous y voyez la Barbe-Bleue?
+
+--J'y vois la Barbe-Bleue.
+
+--Vous l'aimez?
+
+--Je l'aime.
+
+--Elle vous aime?
+
+--Elle m'aime.
+
+--Vous?
+
+--Moi.
+
+--Elle vous aime?
+
+--Comme une enragée...
+
+--Elle vous l'a dit?
+
+--Elle me l'a prouvé.
+
+--Enfin... la Barbe-Bleue?
+
+--Est ma maîtresse.
+
+--Foi de boucanier?
+
+--Foi de boucanier.
+
+--Allons, se dit le chevalier, il n'y a pas plus de discrétion chez les
+barbares que chez les gens civilisés! Qui dirait, à voir un pareil
+butor, qu'il est fat?... Puis il reprit tout haut:
+
+--Eh bien! alors, je vous le répète: Cassez-moi la tête, car, si vous me
+laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j'y
+arriverai; je ferai tout pour plaire à la Barbe-Bleue, et je lui
+plairai, je vous en préviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la
+tête, ou résignez-vous à voir en moi un rival, bientôt rival heureux.
+
+--Je vous dis de toucher là, frère.
+
+--Comment! malgré ce que je vous dis?
+
+--Oui.
+
+--Cela ne vous effraie pas?
+
+--Non.
+
+--Il vous est égal que j'aille au Morne-au-Diable?
+
+--Je vous y conduirai moi-même.
+
+--Vous?
+
+--Aujourd'hui.
+
+--Et je verrai la Barbe-Bleue.
+
+--Vous la verrez tant que vous voudrez.
+
+Le chevalier, pénétré de la confiance que lui témoignait le boucanier,
+ne voulut pas en abuser; il lui dit d'un ton solennel:
+
+--Écoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage: ceci soit dit
+sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous êtes
+aussi ignorant comme un sauvage; élevé au milieu des forêts, vous n'avez
+pas une idée de ce que c'est qu'un homme qui a passé sa vie à plaire, à
+séduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme
+trouve dans ses séductions naturelles; vous ne savez pas l'influence
+irrésistible d'un mot, d'un geste, d'un sourire, d'un regard! Cette
+pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d'après ce qu'on dit de ses
+trois maris. C'étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s'est
+débarrassée avec raison. Pourquoi s'en est-elle débarrassée? parce
+qu'elle cherchait un idéal, un être inconnu, le rêve de ses rêves.....
+Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez
+pas vous abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la
+Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon,
+pour un sylphe.....
+
+Le boucanier regarda Croustillac d'un air hébété, et ne parut pas le
+comprendre; il lui dit en montrant le soleil:
+
+--Le soleil baisse, nous avons quatre lieues à faire avant d'arriver au
+Morne-au-Diable; en route.
+
+--Ce malheureux-là n'a pas la moindre conscience du danger qu'il court,
+c'est pitié que d'abuser de son aveuglement. C'est battre un enfant,
+c'est tirer un faisan posé, c'est tuer un homme endormi; foi de
+Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut:
+
+--Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi
+séduisant qu'irrésistible dont je vous parle... c'est moi?
+
+--Ah! bah! c'est impossible...
+
+--Votre étonnement n'est pas flatteur... brave chasseur... mais si je
+vous parle ainsi de moi-même, c'est que l'honneur m'ordonne de vous dire
+la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous ne comprenez donc
+pas qu'une fois que la Barbe-Bleue m'aura vu, elle m'aimera, et qu'elle
+ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l'Ame? Comprenez donc que ce
+serait une lâcheté, une trahison de ma part que de ne pas vous en
+prévenir, au point où vous êtes avec la Barbe-Bleue... Je vous le
+répète, du moment où je mettrai les pieds au Morne-au-Diable, du moment
+où elle m'aura vu, où elle m'aura entendu... ce sera fait de votre
+amour. Maintenant que je vous ai prévenu, loyalement prévenu... voyez si
+vous voulez risquer.
+
+--Touchez là, frère, dit le boucanier, parfaitement insensible aux
+menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons à la
+nuit au Morne-au-Diable, et les sauts du précipice ne sont pas commodes
+à cette heure-là.
+
+--Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai prévenu, ce
+sera de la bonne guerre, dit le chevalier.
+
+Le boucanier, sans répondre au chevalier, dit à son engagé: Ramène les
+chiens à la case et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau
+qu'on doit venir chercher demain de la Basse-Terre; je ne rentrerai pas
+cette nuit.
+
+--C'est le compte, dit tout bas l'engagé d'un air fin, il découche
+toujours de la case une nuit sur trois.
+
+Pendant que le boucanier attachait son ceinturon, le chevalier se dit à
+lui-même, en regardant le chasseur avec un sentiment de pitié:
+
+--Ma foi! puisqu'il se met de gaieté de coeur le lacet au cou,
+puisqu'il n'écoute pas mes avertissements, qu'il s'arrange, mordioux! Il
+paraît que les amants ont, sous ce rapport, juste autant d'intelligence
+que les maris. Mais comment la Barbe-Bleue, si elle est jolie... il faut
+qu'elle soit jolie... peut-elle s'accommoder d'un rustre pareil? Pauvre
+petite... cela est tout simple!... elle ne sait pas le dédommagement que
+le sort lui réserve...
+
+--Vive Dieu! Croustillac, ton étoile se lève, ajouta le chevalier, après
+quelques minutes de réflexion.
+
+--Allons, frère... en route... dit le boucanier; mais avant, Pierre va
+nous envelopper les jambes avec un reste de peau qu'il a là; nous avons
+à traverser une mauvaise savane pour les serpents.
+
+Le chevalier remercia le boucanier, non sans hausser les épaules avec
+compassion, en se disant:
+
+--Le malheureux! il me chausse, et moi je le coifferai!
+
+Cette stupide plaisanterie devait être punie et bien fatale à
+Croustillac, qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur, car il
+allait enfin voir la Barbe-Bleue.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LE MARIAGE.
+
+
+Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent
+assez près du Morne-au-Diable. La route était si difficile et si
+embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques
+paroles.
+
+Croustillac devenait pensif à mesure qu'il approchait de l'habitation de
+la Barbe-Bleue; malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, malgré
+ses consolantes réflexions sur la nudité allégorique de Vénus et de la
+Vérité, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée
+par de riches vêtements. Il se hasarda donc, après maintes hésitations,
+à faire le mensonge suivant au boucanier:
+
+--Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles
+étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu
+galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées.
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire, demanda le boucanier.
+
+--Cela veut dire, brave Nemrod, que j'ai l'air d'un mendiant; que mon
+justaucorps et mes chaussures qui étaient hier presque neufs, sont à
+cette heure abominablement outragés et paraissent avoir au moins.... six
+mois d'existence.
+
+--Six mois? Oh! oh! ils ont l'air diablement plus âgés que cela, frère.
+
+--C'est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torréfiant! en
+une journée, il a dévoré la couleur de ces habits qui étaient hier du
+vert céladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis
+qu'à cette heure...
+
+--Ils sont à peu près couleur de grenouille morte, dit le boucanier.
+C'est comme votre baudrier, notre soleil affamé en a mangé l'or, il n'a
+laissé que le fil rouge.
+
+--Qu'importe le baudrier, si l'épée sort librement et vaillamment du
+fourreau? dit fièrement Croustillac; puis, se radoucissant, il ajouta:
+
+--C'est justement parce que je suis momentanément dans un équipage
+indigne de ma qualité, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas
+à me vêtir plus convenablement au Morne-au-Diable.
+
+--Ah ça! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bleue tient une boutique de
+friperie? dit le boucanier.
+
+--Me préserve le ciel de l'accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on
+pourrait par hasard... et cela n'aurait rien d'étonnant, on pourrait par
+hasard, dis-je, avoir oublié, dans le coin d'un vestiaire, quelques
+habits provenant d'un des défunts de notre infante!
+
+--Eh bien? fit le boucanier.
+
+--Eh bien! reprit imperturbablement le chevalier, quoiqu'il m'en coûte
+beaucoup de me parer de ce qui ne m'appartient pas, et surtout de ce qui
+peut m'habiller fort mal, je m'en accommoderai pourtant, à défaut de mes
+somptueux vêtements restés à Saint-Pierre... et au risque d'être
+abominablement défiguré peut-être par ces habits de hasard...
+ajouta-t-il dédaigneusement.
+
+Le boucanier ne put s'empêcher de rire aux éclats de la singulière idée
+de son compagnon.
+
+Croustillac rougit de colère, et dit:
+
+--Mordioux! vous êtes bien gai, mon compagnon!
+
+--Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul à trafiquer des
+peaux, dit Arrache-l'Ame. Pardieu! nous sommes vraiment frères! si je
+dépèce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dépouille d'un
+des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne;
+attention, frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d'oeil sûr
+pour gravir ce sentier escarpé; si vous le trouvez trop rude, vous
+pouvez vous arrêter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire
+au Macouba.
+
+--M'arrêter ici?... au terme du voyage?... après mille traverses? au
+moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? s'écria
+le chevalier, vous perdez la tête... Allez, allez, mon camarade, ce que
+vous ferez, je le ferai, dit le chevalier.
+
+En effet, grâce à ses longues jambes, à son agilité naturelle, à son
+sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui
+conduisait à l'habitation, à travers les effrayants précipices du
+Morne-au-Diable.
+
+A un cri de reconnaissance du boucanier, l'échelle de la plate-forme
+descendit; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrèrent dans
+les bâtiments extérieurs.
+
+Arrivés au passage voûté qui conduisait à l'habitation particulière de
+la veuve, le boucanier dit un mot à l'oreille d'une vieille mulâtresse.
+Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit à un escalier
+pratiqué dans l'épaisseur de la voûte.
+
+Croustillac hésitait à suivre l'esclave, le boucanier dit:
+
+--Allez, allez, frère, vous ne pouvez vous présenter ainsi devant la
+veuve; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous
+donner les moyens d'être plus brillant qu'un soleil. Moi, je vais
+annoncer votre arrivée à la Barbe-Bleue.
+
+Ce disant, le boucanier disparut par le passage voûté.
+
+Croustillac, guidé par la mulâtresse arriva dans une chambre très
+élégamment et très confortablement meublée.
+
+--Mordioux! s'écria l'aventurier en se frottant les mains et en marchant
+à grands pas, ceci s'annonce bien! pourvu que je puisse paraître à mon
+avantage. Pourvu qu'un des défunts de la veuve ait eu seulement taille
+et figure humaines, et que ces habits ne me _déflorent_ pas trop, je
+parais... je plais... je séduis la veuve, et cette bête brute de
+boucanier, débusqué par moi du coeur de la Barbe-Bleue, retourne
+demain, peut-être même ce soir, dans ses forêts.
+
+Croustillac vit bientôt entrer chez lui plusieurs nègres.
+
+L'un était courbé sous le poids d'un énorme paquet.
+
+L'autre apportait sur un plateau d'argent ciselé une écuelle de vermeil,
+où fumait un consommé le plus appétissant du monde; deux carafes de
+cristal, l'une remplie d'un vin vieux de Bordeaux, couleur de rubis;
+l'autre, de vin de Madère, couleur de topaze, flanquaient l'écuelle et
+complétaient cette légère réfection offerte au chevalier de la part de
+_Madame_.
+
+Pendant qu'un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table
+d'un bois précieux incrusté d'ivoire, le nègre portant le paquet étalait
+sur le lit un habit complet de velours noir, orné de riches boutonnières
+brodées en or.
+
+Ce qu'il y avait de singulier dans ce justaucorps, c'est que sa manche
+gauche était de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet
+par une sorte de large parement de buffle; du reste, à l'exception de
+cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très
+fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orné
+d'une grosse tresse d'or et de belles plumes blanches devaient compléter
+la transfiguration de l'aventurier.
+
+Pendant que le chevalier s'ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche
+de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise, deux nègres
+préparaient un bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre;
+l'autre esclave vint demander à Croustillac, en assez bon français, s'il
+voulait être rasé et peigné, Croustillac y consentit.
+
+Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé
+par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui
+exhalaient les plus suaves odeurs, l'aventurier s'étendit
+voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de
+chambre l'éventaient avec d'énormes plumeaux.
+
+Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée, qui, selon
+lui, devait être d'autant plus belle qu'elle avait été jusque-là plus
+misérable, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles
+espérances étaient dépassées; en jetant un coup d'oeil complaisant sur
+les riches habits qu'il allait revêtir et qui devaient le rendre
+fatalement irrésistible, et sentit presque un remords à l'endroit du
+boucanier, qui venait si imprudemment de _mettre le loup dans la
+bergerie de son amour_.
+
+Cette pensée d'un précieux phébus fit sourire Croustillac; il se
+préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui
+devait victorieusement l'emporter sur le langage de ses sauvages
+adorateurs.
+
+Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions
+du Gascon; il craignit pour la première fois que la Barbe-Bleue ne fût
+d'une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-être
+aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue
+fût d'une beauté idéale.
+
+Croustillac se montra donc d'assez bonne composition; il se dit avec la
+conviction d'un homme qui sait sagement modérer et borner ses
+prétentions:
+
+--Pourvu que la veuve n'ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu
+qu'elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu'il lui
+reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon,
+sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de
+trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques de
+mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que
+j'aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que
+de retourner à bord de la _Licorne_, avaler des bougies allumées pour la
+plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel! Ainsi donc, la
+Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle mûre, elle est _millionnaire_, je
+me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement
+aimable que, loin de m'envoyer rejoindre les autres défunts, elle n'aura
+pas d'autre idée que celle de me conserver précieusement et d'embellir
+ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations.... Allons...
+allons, Croustillac, reprit l'aventurier avec une nouvelle exaltation,
+je te le disais bien, ton étoile se lève d'autant plus étincelante
+qu'elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève.
+
+En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses
+ordres dans la pièce voisine, et avec son aide revêtit l'habit de
+velours noir à manche cerise.
+
+Le Gascon était grand, mais osseux et maigre; les vêtements qu'il
+portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille, mais
+large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il
+quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac, et ses bas
+cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues
+jambes sèches et nerveuses.
+
+Le chevalier ne s'occupa pas de ces légères imperfections dans son
+costume; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui
+présentait l'esclave, ajusta ses cheveux noirs et rudes, retroussa sa
+longue moustache, suspendit sa formidable épée à un riche baudrier de
+buffle qu'on lui avait apporté, se coiffa fièrement du feutre à tresses
+d'or et à plumes blanches, et, piaffant dans sa chambre d'un air
+triomphant, il attendit impatiemment l'heure d'être présenté à la veuve.
+
+Cet instant désiré arriva bientôt.
+
+La vieille mulâtresse qui avait reçu l'aventurier vint le chercher, le
+pria de la suivre et l'introduisit dans le bâtiment reculé que nous
+connaissons déjà.
+
+Le salon où Croustillac dut attendre quelques minutes était meublé avec
+un luxe dont jusque-là il n'avait eu aucune idée; de superbes tableaux
+anciens, des porcelaines magnifiques, des curiosités d'orfèvrerie du
+plus grand prix encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi
+précieux par la matière que par le travail; un luth et un téorbe, dont
+les ornements d'ivoire et d'or étaient d'une finesse de sculpture
+extraordinaire, attirèrent l'attention de Croustillac, qui fut ravi de
+penser que sa _future épouse_ était musicienne.
+
+--Mordioux! se dit le chevalier, serait-il donc possible que la
+maîtresse de tant de richesses fût belle comme le jour... Non, non, je
+serais trop heureux.. quoique je mérite un tel bonheur.
+
+Qu'on juge de l'étonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon,
+lorsqu'il vit entrer Angèle.
+
+La petite veuve était éblouissante de jeunesse, de grâces, de beauté, de
+parure; vêtue et coiffée à la mode du siècle de Louis XIV, elle portait
+une robe de tabis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de
+diamants, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries
+était disposée avec goût.
+
+Croustillac, malgré son audace, recula d'un pas à cette apparition.
+
+De sa vie il n'avait rencontré une femme si ravissamment jolie, si
+royalement parée; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la
+Barbe-Bleue d'un air ébahi.
+
+Nous devons dire à la louange du chevalier qu'il eut un louable retour
+de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu'une si
+charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier
+tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses
+confidences du boucanier, il se dit qu'après tout un homme en valait un
+autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance.
+
+Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses
+révérences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la
+noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, retira l'autre
+quelque peu en arrière et se hancha d'un air conquérant, en tenant son
+feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son
+épée.
+
+Sans doute, il allait débiter quelque galant compliment à la
+Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son coeur en ouvrant sa
+large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente
+envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna
+un libre cours à sa bruyante hilarité.
+
+Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Croustillac et il tâcha de
+sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-Bleue.
+
+Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque,
+qu'Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute
+dignité, s'abandonna étourdiment à un accès de fou rire; ses beaux yeux
+bleus, toujours si brillants, se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues
+rondelettes se colorèrent d'un vif incarnat, et leurs charmantes
+fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout
+entier, le bout rosé de son petit doigt.
+
+Croustillac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse,
+tantôt fronçant les sourcils d'un air courroucé, tantôt, au contraire,
+tâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé.
+
+Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n'étaient pas faits pour
+mettre un terme à l'hilarité de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait
+_in petto_ que, pour une _meurtrière_, la veuve n'avait pas un aspect
+bien sombre ni bien terrible.
+
+Néanmoins la vanité de notre aventurier s'accommodait assez
+difficilement du singulier effet qu'il produisait. Faute de raisons
+meilleures, il finit par se dire qu'avant toutes choses il fallait
+frapper vivement l'imagination des femmes, qu'il fallait d'abord les
+étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première
+entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer.
+
+Lorsqu'il vit la veuve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe
+phébus:
+
+--Je suis sûr que vous riez, madame, de toutes les tentatives
+désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre coeur qui vole
+à tire d'aile à vos pieds... C'est lui qui m'a entraîné ici, je n'ai
+fait que le suivre, malgré moi... oui, madame, malgré moi; je lui
+disais: Là... là... tout beau, mon coeur, tout beau... il ne suffit
+pas, pour plaire à une divine beauté, d'être passionnément amoureux...
+Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de coeur me répondait
+toujours en m'attirant vers vous de toutes ses forces... comme s'il eût
+été d'acier et que le Morne-au-Diable eût été d'aimant; mon coeur,
+dis-je, me répondait: Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme
+vous l'êtes, de l'amour que vous ressentez naîtra l'amour qu'on
+ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon coeur me paraît
+furieusement impertinent... c'est sans doute cette impertinence qui vous
+fait rire de nouveau?
+
+--Non, monsieur, non; votre présence m'égaie à ce point parce que vous
+ressemblez, ah!... ah!... ah!... d'une façon étrange à mon second mari;
+vous avez absolument le même nez, ah!... ah!... et en vous voyant
+entrer, j'ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah!... qui venait me
+reprocher, ah!... ah!... ah!... sa fin cruelle... ah!... ah!...
+
+Ici les éclats de rire d'Angèle redoublèrent.
+
+Le chevalier n'ignorait pas les antécédents qu'on reprochait à la
+Barbe-Bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant
+cette charmante et mignonne créature s'avouer homicide avec une si
+incroyable audace....
+
+Néanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit
+galamment.
+
+--Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts, de
+réveiller par ma présence un de vos souvenirs, quel qu'il soit.
+Seulement, ajouta Croustillac d'un air galant, il est d'autres
+ressemblances que je voudrais avoir avec le défunt... dont la mémoire
+vous égaie si fort...
+
+--Cela veut dire que vous voudriez m'épouser? lui demanda la
+Barbe-Bleue.
+
+A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait.
+
+Angèle continua.
+
+--Je m'y attendais; _Arrache-l'Ame_, que par abréviation j'appelle mon
+petit _Rache-l'Ame_, m'avait prévenue de votre bon vouloir pour moi;
+peut-être a-t-il voulu me causer une fausse joie? ajouta la veuve en
+regardant coquettement le chevalier.
+
+Croustillac marchait de surprise en surprise.
+
+--Comment! s'écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame...
+
+--Que vous veniez exprès de France pour m'épouser; est-ce vrai? Voyons,
+parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d'abord, je n'aime pas à être
+contrariée... Je vous en préviens, si j'ai mis dans ma tête que vous
+soyez mon mari.... vous serez mon mari....
+
+--Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une
+grue... pour une pécore... Si je reste sans voix... c'est l'émotion...
+l'étonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude
+comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. Que je crève
+comme un mousquet, madame, si je m'attendais à un tel accueil.
+
+--Eh! mon Dieu, il n'est pas besoin de faire tant de façons, reprit la
+veuve, on m'a dit que vous vouliez m'épouser; est-ce vrai?
+
+--Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j'aie jamais
+rencontrée! s'écria impétueusement le chevalier en portant la main à son
+coeur.
+
+--Vraiment? oh! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme?
+s'écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.
+
+--J'y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte
+maintenant est de ne pas voir réaliser ce voeu qui, de ma part, je le
+confesse, est un voeu exorbitant... un rêve titanique, et...
+
+--Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le
+chevalier avec une naïveté enfantine. A quoi bon ces grands mots?...
+Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...
+
+--Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire!
+j'ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m'ont avoué
+leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais,
+madame, jamais je n'ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame...
+vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d'avoir porté à
+leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore,
+je vous en supplie, répétez ces mots charmants! vous consentez à me
+prendre pour mari, moi Polyphème de Croustillac.
+
+--Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n'est plus simple;
+vous comprenez bien que j'ai trop de peine à trouver des maris pour ne
+pas saisir avec avidité l'offre que vous me faites.
+
+--Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour
+un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non,
+non, jamais je ne croirai qu'il vous soit difficile de trouver des
+maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n'avez eu, depuis
+votre veuvage, que l'embarras du choix... mais c'est tout simple, vous
+n'avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit
+audacieusement Croustillac, vous attendiez...
+
+--Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier,
+mais vous êtes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point où
+nous en sommes, ajouta Angèle d'un air gracieux et confidentiel, au
+point où nous en sommes, je puis tout vous dire..... Écoutez-moi donc:
+La première fois que je me suis mariée, je n'ai eu qu'à choisir, c'est
+vrai. Oh! mon Dieu! les épouseurs se présentaient en foule, et j'ai
+choisi... très bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n'était
+déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon
+premier mari, et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se
+déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte, à force de grâce, de
+câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas!
+ça n'avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh! pour le
+troisième, vous n'avez pas idée de tout le mal que j'ai eu; vrai,
+c'était à en désespérer.
+
+--Ah! madame, que n'étais-je là...
+
+--Sans doute, chevalier, mais vous n'y étiez malheureusement pas... On
+avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second...
+on commençait à se défier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie
+petite tête avec une expression de mélancolie ingénue, que voulez-vous?
+le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si
+bizarres!
+
+--Le monde est un sot! le monde est un imbécile égoïste, s'écria
+Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie.--Les
+hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les
+billevesées qu'on leur raconte.
+
+--C'est bien vrai ce que vous dites là... vous n'êtes pas comme cela
+vous... ami...
+
+--Elle m'appelle ami... dit Croustillac transporté, et il reprit:--Non,
+certes... non... je ne suis pas comme cela...
+
+--Sans doute, dit la veuve, vous... quelle différence... Aussi, tenez...
+vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition.
+
+--Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible,
+madame!
+
+--Si, si, vous me gâtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en
+jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous
+me gâtez; vous êtes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment
+vous remplacerai-je, ami?
+
+--Me remplacer?
+
+--Oui... après vous, ami.
+
+--Après moi, madame?
+
+--Mais, sans doute, après vous?
+
+--Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre...
+
+--Mais c'est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse
+espérer de trouver quelqu'un qui se marie aussi facilement que vous? Oh!
+non, non, les hommes comme vous sont rares.
+
+--Comment, madame, après moi? s'écria Croustillac abasourdi de cette
+prévision, vous songez déjà à mon successeur?
+
+--Oui... ami... oui, répondit la veuve avec une petite mine sentimentale
+la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me
+faudra encore me remettre en quête, chercher, demander, trouver un
+cinquième mari... Pensez donc! que de difficultés, que de préventions à
+vaincre... Peut-être même ne réussirai-je pas... Jugez donc: veuve en
+quatrièmes noces! Vous oubliez cela: c'est un fait pourtant,
+voyez-vous... ami. Après vous, je serai veuve en quatrièmes noces?
+
+--Je n'oublie pas du tout cela, madame, dit le Gascon un peu refroidi,
+et se demandant s'il n'avait pas affaire à une folle, je n'oublie certes
+pas que, dans le cas où j'aurais eu l'honneur de vous épouser, vous
+seriez veuve en quatrièmes noces, si vous me perdiez;.....
+seulement..... il me paraît que vous assignez un terme un peu court à
+mon bonheur.
+
+--Hélas! oui, ami... dit la veuve d'un ton attendri, un an... et un
+an... c'est bien court... Un an! cela passe si vite quand on s'aime!
+ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement _assassin_.
+
+--Un an, madame, un an! s'écria le chevalier; mais bientôt songeant que
+les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piége, qu'elle
+voulait sans doute l'éprouver pour juger de son courage, il s'écria d'un
+ton chevaleresque:
+
+--Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une
+heure, une minute, il n'importe... je brave tout, pourvu que je puisse
+dire que j'ai été assez heureux pour obtenir votre main.
+
+--Vous êtes un véritable chevalier, dit la veuve ravie, je n'attendais
+pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je préviendrai mon
+petit _Rache-l'Ame_, pour la forme, s'entend... car, mariée ou non, je
+serai toujours pour lui ce que j'étais.
+
+--Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il
+permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous êtes à
+ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position; ou
+plutôt voudriez-vous m'expliquer ensuite par quelle intimité vous vous
+croyez obligée de lui parler de vos projets?
+
+--Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n'est à vous...
+maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l'Ame est un de mes
+bien-aimés.
+
+Ici Croustillac fit une grimace si singulière en toussant deux ou trois
+fois, qu'Angèle partit d'un éclat de rire.
+
+Croustillac, un moment interdit, fit cette réflexion pleine de sagesse:
+
+--Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espèce de goût pour
+ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met
+des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi
+diable vient-elle me dire qu'au bout d'un an il faudra qu'elle s'occupe
+de me trouver un successeur?...
+
+--Tenez, voici justement mon petit _Rache-l'Ame_, dit la veuve, nous
+allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois
+amis.
+
+--C'est égal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà
+une petite femme qui peut se vanter d'être singulièrement originale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+LE SOUPER.
+
+
+Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut à peine.
+
+_Arrache-l'Ame_ avait quitté ses vêtements de chasse; il portait une
+casaque et de larges chausses d'étoffe appelée _guinée_, soierie épaisse
+et rayée alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait
+sur une chemise d'une blancheur éclatante, et était fermée comme un
+pourpoint par une rangée de petits boutons de corail: une écharpe de
+soie ponceau, des bas de même couleur, et des souliers de daim à larges
+bouffettes de rubans, complétaient l'habillement presque élégant du
+boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et élevée; à la lumière
+éclatante des bougies, son teint semblait moins hâlé que pendant le
+jour; ses cheveux noirs, naturellement bouclés, tombaient négligemment
+sur ses épaules; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles,
+malgré son rude métier de chasseur.
+
+A la vue du boucanier ainsi transformé et presque méconnaissable, malgré
+le caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie,
+le chevalier se dit:
+
+--J'aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine: il eût été
+par trop humiliant pour Polyphème de Croustillac de triompher d'un rival
+aussi laid que celui-ci m'avait paru d'abord; seulement, quoique je ne
+redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a de singulières
+façons d'agir; n'aurait-elle pas pu lui donner congé ailleurs qu'en ma
+présence? Je n'aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages, à
+écraser un pauvre rival... car, mordioux! un homme est un homme! ce
+pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais
+tenons-nous ferme, montrons bien à la Barbe-Bleue que je ne suis pas
+dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi,
+de mourir comme eux.
+
+Croustillac terminait cette réflexion, lorsque la petite veuve dit
+ingénuement au boucanier en lui montrant l'aventurier d'un signe de tête
+triomphant:--Eh bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu
+que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un
+quatrième épouseur? Aussi tu penses si j'ai bien vite accepté la
+proposition du chevalier; c'était une trop belle occasion pour ne pas la
+saisir.
+
+Le boucanier ne répondit pas sur-le-champ.
+
+Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée pour ne pas
+être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la
+jalousie, voudrait se livrer à quelque violence.
+
+Quelle fut la surprise de l'aventurier, lorsqu'il entendit
+_Arrache-l'Ame_ répondre en se carrant dans son fauteuil:
+
+--Je t'ai toujours dit, ma belle, ce que t'a dit le camarade l'Ouragan:
+Épouse... mille diables!!! épouse..... si tu en trouves l'occasion. Pour
+toi... les épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais;
+ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne te durent guère!..... Quant à
+moi, je me doute à peu près de ton petit manége... Je t'ai vu plus d'une
+fois préparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes.
+
+--Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angèle en menaçant le boucanier du
+bout de son petit doigt.
+
+--Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier.
+
+--Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait
+prendre une pincée à l'engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle
+infernale préparation était cela?
+
+--Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on
+en savoir les vertus mirifiques?
+
+--Oh! l'indiscret, s'écria Angèle en regardant le boucanier d'un air
+fâché. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je
+l'air à ses yeux, lorsqu'il saura que je m'amuse à de telles puérilités?
+
+--Ne craignez rien à ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi,
+je vous le jure, d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur
+enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise?
+
+--En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle en baissant les
+yeux et faisant une adorable petite moue.
+
+--Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j'ai fait prendre à mon
+engagé une seule pincée de poudre dans un verre d'eau-de-vie.
+
+--Eh bien? dit Croustillac avec intérêt.
+
+--Eh bien! pendant deux jours, il avait des accès de gaieté telle qu'il
+riait du soir jusqu'au matin et du matin jusqu'au soir...
+
+--Jusqu'ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal...
+
+--Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela
+l'amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné, les yeux lui
+sortaient de la tête, et il disait, en riant aux éclats, qu'il n'y avait
+pas de torture pareille à celle qu'il endurait... Le troisième jour, la
+douleur était si vive, qu'il est tombé comme en faiblesse, et il s'en
+est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de
+madame... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que
+le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu'il est mort
+très joyeusement...
+
+--Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiéglerie... sans qu'on
+vous la reproche, dit Angèle en se dandinant sur sa chaise, comme une
+petite fille capricieuse.
+
+--Dites donc, camarade, elle appelle ça une espiéglerie, dit le
+chasseur. Figurez-vous que, grâce à la poudre grise de madame, son
+second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les
+yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait
+comme s'il eût vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne
+l'empêchait pas de dire comme mon engagé... qu'il aurait mieux aimé être
+brûlé à petit feu que d'endurer cette gaieté-là; aussi a-t-il trépassé
+en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné...
+
+--Là... vous voici bien avancé, dit la Barbe-Bleue en haussant les
+épaules. Puis s'approchant de l'oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois
+tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise...
+
+Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait
+quitté la France au moment où l'effroyable _affaire des poisons_ était
+dans tout son retentissement, et l'on ne parlait que de _poudre de
+succession_, _poudre de vieillesse, poudre de veuvage_, etc. On citait
+même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la _poudre de
+gaieté_ de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres réflexions au
+chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur
+Angèle:--Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans
+la soufflerie; ce récit serait-il vrai?
+
+--Qu'avez-vous donc, frère? dit le boucanier, frappé du silence de
+Croustillac.
+
+--Voyez-vous! vous me l'avez effarouché, dit la veuve.
+
+--Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu'il devait
+être très agréable de mourir ainsi... de rire.
+
+--Ma foi, vous avez raison, frère... il vaut mieux cette mort-là... que
+celle du dernier défunt... Et le boucanier fit un mouvement d'horreur.
+
+--Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l'autre,
+dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé.
+
+--Quant à cette histoire-là, camarade, je ne vous la raconterai pas;
+vous auriez peur...
+
+--Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules.
+
+La Barbe-Bleue se pencha encore à l'oreille du chevalier et lui dit:
+
+--Laissez-le faire, ami, cette histoire-là, au moins, en vaut la
+peine... Je vais bien attraper Arrache-l'Ame.
+
+Puis, s'adressant au boucanier:
+
+--Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau
+chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses
+oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu'il achète, comme on dit,
+chat en poche...
+
+--Vous voulez dire _tigresse en poche_, reprit en riant le boucanier. Eh
+bien! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce
+troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans. Espagnol de
+naissance; nous l'avions empaumé à la Havane.
+
+--Mais, mon Dieu, dis donc vite, _Arrache-l'Ame_; le chevalier
+s'impatiente.
+
+--Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il goûta celui-là, reprit le
+boucanier, mais une goutte... une seule goutte d'une jolie liqueur
+verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu de ma vie, car il
+est fait d'un seul rubis creusé.
+
+--Mais c'est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est
+telle qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas
+fait d'un rubis ou d'un diamant.
+
+--Vous jugez d'après cela, chevalier, dit le chasseur, de l'agrément que
+cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis
+ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à
+s'habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres,
+lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu'ils vous font
+l'effet de vers luisants au fond d'un souterrain.
+
+--Le fait est, dit Croustillac, qui n'avait pu réprimer un léger
+frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître
+singulier...
+
+--Ce n'est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve
+d'un air parfaitement satisfait d'elle-même.
+
+Le boucanier continua:
+
+--Ça n'était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d'avoir les
+yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c'est lorsque
+madame nous donnait un gala à moi, à l'Ouragan et au Cannibale. Elle
+trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle
+faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les
+sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux
+sortaient des milliers d'étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au
+fond du crâne, s'avançaient... s'avançaient... en roulant dans leur
+orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si
+continues, qu'elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant
+lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de
+granit, disant d'une voix lamentable:--Mon cerveau fond pour alimenter
+les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le
+pauvre cher homme n'y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux
+éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d'huile, la lampe
+s'éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses
+prédécesseurs... pour vous laisser la place libre...
+
+--Ce que dit _Arrache-l'Ame_ est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant.
+Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n'est pas menteur... ni
+moi non plus. Vous le voyez, ami... j'ai de singuliers caprices, de
+ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire
+meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien
+vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont
+victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n'ai de pouvoir
+que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les
+attend... C'est ce qui me rend si difficile à marier... C'est à ces
+conditions-là seulement que l'_homme rouge_ signe mon contrat, et alors
+ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que
+mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J'ai
+imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres,
+et dont j'attends des effets véritablement magiques.
+
+Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu'il
+attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c'était
+comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de
+combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du
+boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant
+effrayé comme on le serait d'un mauvais songe.
+
+Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rêvait, il regardait tour à
+tour le boucanier et la Barbe-Bleue d'un air stupide, presque épouvanté;
+cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha
+quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la
+torpeur dont il se sentait accablé.
+
+Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il
+regrettait presque de s'être imprudemment embarqué dans cette folle
+aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue:
+
+--Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas,
+j'entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi
+magicienne que vous voulez le paraître; demain, j'en suis sûr, je saurai
+le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l'avoue... me donne
+une espèce de cauchemar.
+
+Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux
+habitants du Morne-au-Diable qu'il ne voulait pas être leur dupe,
+produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier.
+
+Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec
+hauteur:
+
+--Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l'intention de
+m'épouser; je vous offre ma main, je vous dirai à quelles conditions;
+si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une
+chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba,
+viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous
+quitterez cette maison, où vous n'auriez pas dû venir.
+
+A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son
+caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.--Une
+comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour
+un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison,
+monsieur!--ajouta-t-elle d'une voix altérée qui trahissait une profonde
+émotion.
+
+--Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le
+boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.
+
+Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de
+ne pouvoir pénétrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette
+singulière aventure; il s'écria donc:
+
+--Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le
+boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j'ai de vous
+connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire
+vous-même qu'il a le bonheur d'être dans vos bonnes grâces...
+
+--Ensuite, monsieur?
+
+--Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à
+m'amener ici, où l'on m'accueille avec la plus splendide hospitalité, je
+le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes voeux,
+vous m'offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes
+espérances à votre ami, le chasseur de taureaux.
+
+--Eh bien, monsieur?
+
+--Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici
+maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d'accord avec vous,
+que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l'homme
+qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos
+orgies!...
+
+--C'est la vérité, dit le boucanier.
+
+--Comment, c'est la vérité! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité
+un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce
+qu'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je
+suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un
+oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que
+cachent toutes ces bizarreries.
+
+Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse
+et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une
+indignation contenue:
+
+--Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel?
+Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le
+premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette
+union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains
+phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous
+qui je suis? savez-vous où vous êtes? savez-vous par suite de quel
+mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie... répéta la
+Barbe-Bleue avec amertume, en regardant encore le boucanier d'un air
+effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci
+n'est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez été
+amené ici par votre bon ange, au moins.
+
+--Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais
+d'ici?--ajouta froidement le boucanier.
+
+Le chevalier recula d'un pas, tressaillit, et s'écria:
+
+--Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon...
+
+--Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut
+au Gascon d'une implacable cruauté.
+
+Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'étaient refermées sur
+lui, des voûtes épaisses qu'il avait eu à traverser pour arriver dans
+cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du
+boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et
+plus sérieusement encore, de s'être aveuglément engagé dans cette
+entreprise.
+
+Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la
+Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque
+sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu'elle venait de lui
+faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du
+boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier.
+
+Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi.
+
+Pendant les sombres réflexions de l'aventurier, Angèle avait eu à voix
+basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut
+sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front
+s'éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres.
+
+--Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n'ayez plus
+peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au
+modeste souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.
+
+En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac.
+
+Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne
+pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l'énorme fortune de la
+veuve.
+
+Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'était
+pas écussonnée des armes royales d'Angleterre, ainsi que l'étaient les
+objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue.
+
+Malgré l'enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies
+joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son
+assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude.
+Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions,
+plus le luxe qui l'entourait était éblouissant, plus l'aventurier
+sentait augmenter sa méfiance.
+
+Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans
+cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la _poudre
+grise_, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au _flacon de rubis_,
+qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n'eussent
+pas plus de réalité qu'un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte
+d'un ragoût infernal, ne put s'empêcher de s'inquiéter des mets et des
+vins qu'on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le
+boucanier; leurs manières n'avaient rien de choquant; _Rache-l'Ame_ se
+comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité
+convenable qu'un mari a pour sa femme devant un étranger.
+
+--Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve
+avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le
+Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le
+boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie?
+
+Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui
+offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son
+outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n'avoir pas remarqué
+l'émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s'était indignée
+de ce que l'aventurier l'avait crue capable de railler et de jouer la
+comédie en lui offrant sa main?
+
+En cela Croustillac ne s'était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été
+péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre
+pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au
+Morne-au-Diable.
+
+Elle s'était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie
+du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines
+conjectures. Jamais il ne s'était trouvé dans une position assez étrange
+pour que l'idée d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se fût
+présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s'il n'y avait rien
+que de très humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.
+
+Par cela même qu'il ressentait les premières et sourdes angoisses d'une
+terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il
+n'osait s'avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus
+savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi
+à la _présence réelle_ du démon.
+
+Et puis enfin l'aventurier avait été jusqu'alors beaucoup trop
+indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou
+tard.
+
+Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l'esprit du
+chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaçable
+empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve
+faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un
+esprit des ténèbres.
+
+Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la
+Barbe-Bleue dit au chevalier d'une voix solennelle:
+
+--Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma
+main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous
+donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous
+passiez la nuit dans l'intérieur de cette maison, quoique je n'accorde
+jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l'Ame vous conduira dans
+l'appartement qui vous est destiné.
+
+En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.
+
+Croustillac resta soucieux et absorbé.
+
+--Eh bien! frère, lui dit le boucanier, décidément, comment la
+trouvez-vous?
+
+--Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur?
+Est-ce un sarcasme? s'écria le chevalier.
+
+--Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre
+hôtesse.
+
+--Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c'est une
+femme qu'il est assez difficile de classer à la première vue, dit
+Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas
+si je veux réfléchir avant de me prononcer... Demain je vous répondrai,
+si je parviens à me répondre à moi-même.
+
+--A votre place, moi, dit le boucanier, je ne réfléchirais pas.
+J'accepterais les yeux fermés tout ce qu'elle me proposerait, et je
+l'épouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les goûts
+changent avec l'âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
+
+--Ah çà! mordioux! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos
+paraboles? s'écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l'épousez-vous pas
+alors, vous qui parlez?...
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous?
+
+--Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d'être changé en
+lampe ardente...
+
+--Et croyez-vous que je m'en soucie, moi?
+
+--Vous?
+
+--Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l'_Homme
+rouge_ à mon contrat... comme dit cette femme bizarre?
+
+--Alors ne l'épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde.
+
+--Certainement, cela me regarde... et je l'épouserai si je veux...
+mordioux! s'écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison
+ne s'égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges.
+
+--Voyons, frère, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fâchez pas, vous
+auriez tort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? je vous amène au
+Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son
+coeur et ses trésors; que voulez-vous de plus?
+
+--Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout
+ce qui m'arrive depuis deux jours, tout ce que j'ai vu et entendu ce
+soir! s'écria Croustillac exaspéré, je veux savoir si je veille ou si je
+rêve!...
+
+--Vous n'êtes pas dégoûté, frère; peut-être cette nuit ferez-vous un
+songe qui vous éclairera... Ah ça! il est tard, la chasse a été rude,
+suivez-moi.
+
+En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au
+chevalier de le suivre.
+
+Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite
+galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante,
+dont les croisées s'ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons
+parlé...
+
+--Vous avez été soldat ou chasseur, frère, dit le boucanier, vous saurez
+donc, je l'espère, vous passer de serviteurs: aucun homme, si ce n'est
+moi, ou l'Ouragan, ou le Caraïbe, ne passe la première porte de cette
+demeure; notre belle hôtesse a fait une exception en votre faveur; mais
+cette exception doit être la seule. Sur ce, frère, que Dieu ou le
+diable vous ait en bonne garde.
+
+Le boucanier sortit en enfermant Croustillac à double tour.
+
+Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le
+petit parc; elle était garnie d'un treillis de mailles d'acier qu'il
+était impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du
+délicieux jardin que la lune éclairait alors d'une douce clarté.
+
+Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher
+de sa chambre, pour s'assurer qu'ils ne cachaient pas de piége; il
+regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée; il ne
+trouva rien de suspect.
+
+Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté, le chevalier résolut de
+se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la
+ruelle et à sa portée.
+
+Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la
+journée plongèrent bientôt l'aventurier dans un profond sommeil....
+
+ * * * * *
+
+Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier:
+
+--Malheureusement cet homme est moins sot et moins crédule que nous le
+pensions... Pourvu qu'il ne soit pas dangereux?
+
+--Non, non, rassure-toi, dit le boucanier. Il a voulu faire l'esprit
+fort... mais nos deux histoires l'ont frappé; Il se souviendra longtemps
+de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes
+les exagérations qu'il racontera _rajeuniront_ les récits mystérieux que
+l'on fait sur le Morne-au-Diable.
+
+--Ah! s'écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet
+aventurier a dit que tout ceci était une comédie, et qu'il pénétrerait
+bien ces apparences... malgré moi j'ai été épouvantée...
+
+--Il n'y a rien à craindre, vous dis-je, madame Barbe-Bleue, reprit
+gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d'Angèle et la regardant
+avec tendresse, votre diabolique réputation est trop bien établie pour
+qu'elle souffre la moindre atteinte; mais avouez que j'ai eu de
+l'imagination, et que ma _poudre grise_ et ma _liqueur verte_ ont fait
+merveille...
+
+--Et mon _homme rouge_ qui signe à mon contrat, dit Angèle en éclatant
+de rire, pour quoi comptes-tu cela?
+
+--A la bonne heure... voilà comme je t'aime, rieuse et folle, dit le
+boucanier. Lorsque je te vois triste et rêveuse, je crains toujours que
+cette retraite ne te pèse...
+
+--Voulez-vous bien vous taire, monsieur _Rache-l'Ame_?... Est-ce que
+j'ai l'air de m'ennuyer auprès de vous? Seriez-vous jaloux de vos
+rivaux? Demandez-leur si je les aime mieux que vous!... Ne m'avez-vous
+pas procuré le divertissement et le régal de ce Gascon, à qui j'ai dû le
+plus délicieux accès de gaieté? j'en étais inconvenante. Enfin, excepté,
+mes sottes appréhensions, cette soirée n'eût-elle pas été charmante...
+ne l'est-elle pas puisque vous êtes là vos yeux sous mes yeux, monsieur
+mon amant?... Ah! mais j'y pense, il fait un clair de lune superbe...
+Allons faire une bonne promenade au dehors...
+
+--Dehors de la maison?
+
+--Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d'où l'on découvre au
+loin la mer?... Par cette belle nuit, ce sera magnifique.
+
+--Allons, enfant capricieux, prenez votre mante, dit le boucanier en se
+levant.
+
+--Allons, monsieur Barbe-Noire, prenez votre sombrero espagnol et
+préparez-vous à me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas,
+car je suis paresseuse.
+
+--Allons, madame Barbe-Bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous
+allions visiter notre hôte?
+
+--Je suis sûre que le pauvre diable fait quelque horrible rêve... Ah çà!
+demain nous lui donnons un guide et nous le renvoyons?
+
+--Non, gardons-le encore un jour, je te dirai ce qu'en pense le père
+Griffon: les distractions sont rares, il t'amusera...
+
+--Dieu! la belle nuit, dit Angèle, qui était allée soulever un des
+rideaux de la fenêtre, je me fais une joie de notre promenade.
+
+Après s'être fait ouvrir les portes extérieures du Morne-au-Diable, le
+boucanier et la veuve sortirent de l'habitation....
+
+ * * * * *
+
+Contre son attente, Croustillac passa une nuit excellente. Lorsqu'il
+s'éveilla le lendemain matin, le soleil était déjà dans toute sa force;
+on avait eu la précaution de baisser les stores extérieurs qui
+garnissaient les fenêtres de sa chambre pour adoucir l'éclat du jour.
+
+Le chevalier s'était couché tout habillé, il descendit de son lit et
+alla vers la croisée dont il souleva un peu le store.
+
+Quel fut son étonnement! à l'extrémité d'une longue allée bordée de
+tamariniers qui formaient une voûte presque impénétrable au jour, il vit
+la Barbe-Bleue se promenant, nonchalamment appuyée au bras d'un Caraïbe
+d'une haute et vigoureuse stature.
+
+Ce Caraïbe était complétement _roucoué_, selon l'usage, c'est-à-dire
+peint d'une sorte de composition luisante d'un rouge brun; ses cheveux
+lisses et noirs, séparés au milieu de son front, tombaient le long de
+ses joues; sa barbe semblait soigneusement épilée; ses traits
+parfaitement réguliers avaient ce caractère de calme sévère, particulier
+aux sauvages; à son col brillaient de larges croissants de _carracolis_
+(sorte de métal dont les Indiens avaient, disait-on, seuls le secret, et
+qui se composait d'or, de cuivre et d'argent).
+
+Ces bijoux, d'un vermeil éclatant, étaient curieusement travaillés et
+incrustés de _pierres vertes_, minéral précieux, couleur de malachite,
+et auquel les Indiens attribuaient toutes sortes de vertus
+merveilleuses.
+
+Le Caraïbe se drapait dans une vaste _pagne_ de coton blanc bordée d'une
+frange bleue; les plis larges, simples, majestueux de cette espèce de
+manteau auraient pu servir de modèle à un statuaire.
+
+A l'exception du cou, du bras droit nu jusqu'à l'épaule, et de la jambe
+gauche, cette pagne de coton enveloppait complétement le Caraïbe; autour
+des poignets, il avait aussi des bracelets de _carracolis_ incrustés de
+pierres vertes; sa jambe était à demi-cachée par une sorte de brodequin
+à sandales fait de bandes d'étoffes de coton de couleurs vives et
+tranchantes, d'un effet très pittoresque.
+
+Angèle et Youmaalë, car c'était lui, marchaient lentement et
+s'avançaient directement en face de la fenêtre à l'abri de laquelle le
+Gascon les épiait.
+
+Une ceinture rose serrait autour de la fine taille de la veuve un long
+peignoir de mousseline blanche; ses cheveux blonds bouclaient autour de
+son jeune et frais visage, que l'aventurier n'avait pas encore vu au
+jour. Aussi ne se lassait-il pas d'admirer ce teint pur et blanc, ces
+joues d'un rose si transparent, ces yeux d'un bleu si limpide.
+
+La veille, Angèle avait apparu à Croustillac dans l'éclat de la plus
+brillante parure; mais bientôt distrait par les bizarres confidences de
+la Barbe-Bleue et du boucanier, l'admiration du chevalier s'était
+trouvée mêlée de dépit, d'impatience et de crainte, et il avait été
+beaucoup plus ébloui que touché de la beauté d'Angèle; mais lorsqu'il la
+vit le matin, si naïvement jolie, il ressentit une impression
+profonde... il fut ému... il oublia les trésors de la Barbe-Bleue, il
+oublia les horribles aventures qu'on lui prêtait; il oublia le
+Morne-au-Diable et l'anthropophage, pour ne songer qu'à la ravissante
+créature qu'il avait devant les yeux.
+
+L'amour... oui, un véritable amour envahit brusquement le coeur de
+l'aventurier..... jusqu'alors fort peu amoureux.
+
+Si rapide, si instantané que paraisse le développement de cette brusque
+passion, elle n'était pas moins sincère.
+
+Sans doute, la veille, Croustillac avait été sous le coup d'agitations
+trop vives, d'étonnements trop soudains, de préoccupations trop
+étranges, pour apprécier _sainement_ la Barbe-Bleue; calmé par le repos
+et par le sommeil, le passé lui semblait un songe, il croyait voir
+Angèle pour la première fois; en admirant cette taille qui se dessinait
+si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il
+oubliait la robe de tabis constellée de pierreries, dont il avait été si
+épris la veille; il cherchait en vain sur la physionomie ingénue et
+charmante qu'il avait sous les yeux, les sourires diaboliques de la
+femme singulière qui faisait de si funèbres plaisanteries..... sur ses
+trois défunts maris...
+
+Enfin, le pauvre Croustillac aimait... Peut-être était-ce lui et non la
+Barbe-Bleue qui avait changé... mais avec l'amour, vinrent toutes sortes
+de jalousies cruelles...
+
+En voyant Angèle et Youmaalë se promener familièrement, l'aventurier
+ressentit des angoisses, des inquiétudes nouvelles, jointes à une
+curiosité poignante.
+
+Hélas! pour lui... quel spectacle!
+
+Tantôt Angèle abandonnait le bras du Caraïbe pour courir avec une ardeur
+et une joie enfantines après de beaux insectes aux élitres d'or et
+d'azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfumée, puis elle
+revenait bientôt auprès d'Youmaalë, qui, toujours calme, presque
+solennel, semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et
+protectrice.
+
+Quelquefois le Caraïbe donnait à la veuve sa main à baiser.
+
+Angèle, heureuse et fière de cette faveur, portait cette main à ses
+lèvres d'un air à la fois respectueux et passionné;... on eût dit une
+femme caraïbe, habituée à vivre en esclave soumise et dévouée devant son
+maître.
+
+Youmaalë tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait donnée. Il
+laissa tomber cette fleur. Angèle se baissa précipitamment, la ramassa
+et la lui rendit, sans que le sauvage fît un geste pour la prévenir ou
+pour la remercier de son attention.
+
+--Stupide et grossier animal! s'écria Croustillac indigné. Ne dirait-on
+pas un sultan! Comment cette créature adorable peut-elle se résoudre à
+baiser la main de ce cannibale, qui n'a pu faire d'autre éloge du
+vertueux père Simon, qu'en disant qu'il _en avait mangé_... Hier, un
+boucanier, aujourd'hui un anthropophage, demain sans doute un
+flibustier... Mais c'est donc une Messaline que cette femme! ajouta
+Croustillac, à la fois désespéré et effrayé de sentir se développer
+rapidement en lui les germes d'une passion réelle.
+
+La veuve et le Caraïbe s'étant de plus en plus rapprochés de la fenêtre,
+d'où le chevalier les épiait, il entendit leur entretien...
+
+Youmaalë parlait français avec le léger accent guttural naturel à sa
+race; ses paroles étaient rares et brèves.
+
+Croustillac saisit ces mots d'une conversation commencée.
+
+--Youmaalë, disait la petite veuve, qui, s'appuyant sur le bras du
+Caraïbe, le regardait tendrement... Youmaalë, vous êtes mon maître,
+j'obéirai, n'est-ce pas mon devoir, mon doux devoir, de vous obéir?
+
+--C'est ton devoir, dit le Caraïbe, qui tutoyait Angèle, mais qu'Angèle
+ne tutoyait pas. La dignité de l'homme le voulait ainsi.
+
+--Youmaalë, ma vie est votre vie; ma pensée est à vous, reprit Angèle,
+vous me diriez de mettre sur mes lèvres le suc mortel de cette pomme de
+mancenillier, que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens,
+comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue vous
+appartiennent.
+
+En disant ces mots, Angèle montrait au silencieux Caraïbe un fruit
+jaunâtre qu'elle tenait à la main et qui renfermait le poison le plus
+violent et le plus subtil.
+
+Youmaalë, après avoir pendant quelques moments regardé Angèle d'un
+oeil perçant, fit un geste impératif en élevant l'index de sa main
+droite...
+
+A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses
+lèvres, que, sans un mouvement plus rapide encore du Caraïbe, elle lui
+eût peut-être donné cette fatale preuve d'obéissance passive au moindre
+caprice du maître.
+
+Un mouvement d'épouvante fugitif comme l'éclair, contracta l'impassible
+physionomie du Caraïbe à l'instant où la veuve approcha la mancenille de
+ses lèvres... mais il reprit aussitôt son sang-froid, abaissa la main
+d'Angèle, baisa gravement la jeune femme au front, en lui disant d'une
+voix sonore et douce:
+
+--C'était bien...
+
+A ce moment, les deux promeneurs se trouvaient si près de la fenêtre de
+Croustillac, que celui-ci, craignant d'être surpris aux écoutes, se
+retira brusquement dans sa chambre en s'écriant:
+
+--Quelle peur elle m'a faite avec son poison!... et cet animal sauvage
+qui a l'air d'un homard, autant pour la couleur de la peau que pour la
+lenteur des mouvements, qui lui dit: C'était bien! lorsque cette
+adorable femme, sur un signe de lui, allait peut-être s'empoisonner...
+car une fois affolées, les femmes sont capables de tout... Puis, après
+quelques moments de cruelles réflexions, le Gascon s'écria:
+
+--Voilà ce qui est inexplicable... qu'une femme soit affolée d'un homme,
+cela se conçoit, de... deux... ça c'est vu... mais c'est déjà une
+énormité... mais c'est impossible qu'elle en aime trois à la fois... ça
+tombe dans la monstruosité.... dans le bas-empire!.... Comment, la
+Barbe-Bleue joindrait au boucanier et au flibustier l'affreux ragoût de
+ce cannibale! qui mange des missionnaires, sans compter que par
+là-dessus elle me propose de m'épouser! Allons donc, mordioux!... ce
+serait à en perdre la tête; décidément, je ne veux pas rester ici; non,
+non, mille fois non... ce que je vois me fait trop de mal; je pourrais
+devenir assez sot pour me sérieusement éprendre de cette femme... je
+perdrais tous mes avantages, le véritable amour vous rend bête comme une
+oie; depuis tout à l'heure je ne me sens déjà plus la résolution que
+j'avais en arrivant ici... mon coeur s'amollit... je me sens enclin à
+des sensibleries ridicules... Fuyons... fuyons... c'était une folie, un
+rêve; je suis né gueux, j'ai été gueux, je mourrai gueux; je quitterai
+cette maison, j'irai retrouver le digne capitaine de la _Licorne_; après
+tout, dit Croustillac avec un découragement singulier pour un homme de
+ce caractère, il est de pires conditions que celle d'avaler des bougies
+allumées, pour récréer maître Daniel.
+
+Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la vieille
+mulâtresse qui vint gratter à sa porte et le prévenir que le nègre qui,
+la veille, lui avait servi de valet de chambre, l'attendait dans le
+bâtiment extérieur.
+
+Croustillac suivit l'esclave, se fit peigner, raser, s'habilla, et
+revint attendre la Barbe-Bleue dans le même salon où il l'avait déjà
+attendue la veille.
+
+La veuve parut bientôt.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+L'AMOUR VRAI.
+
+
+En voyant la Barbe-Bleue, malgré lui Croustillac rougit comme un
+écolier.
+
+--J'ai été bien maussade hier, n'est-ce pas? dit Angèle au chevalier
+avec un sourire enchanteur, je vous ai donné une mauvaise opinion de moi
+en permettant à Arrache-l'Ame de raconter toutes sortes de folies; mais
+ne parlons plus de cela... A propos, Youmaalë le Caraïbe est ici.
+
+--De ma fenêtre je l'ai vu avec vous, madame, dit amèrement
+l'aventurier, et il pensa: Elle n'a pas, en vérité, la moindre
+vergogne... quel dommage, avec une si adorable figure... Allons,
+Croustillac, sois ferme.
+
+--N'est-ce pas qu'il est très beau, Youmaalë? demanda la veuve d'un air
+triomphant.
+
+--Hum... hum... il est très beau pour un sauvage, répondit le chevalier
+avec dépit; mais puisque nous voilà seuls, madame, expliquez-moi donc
+comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette
+question, que les circonstances m'obligent de vous poser), comment
+pouvez-vous, du jour au lendemain, changer ainsi d'amoureux?
+
+--Oh mon Dieu! dit ingénument la veuve, l'un vient, l'autre s'en va;
+c'est tout simple.
+
+--L'un vient, l'autre s'en va... c'est fort simple, en effet, envisagé
+sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des
+lois...
+
+--Ils m'aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous
+les trois?
+
+Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le
+chevalier se dit:
+
+--Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans
+quelque désert, dans quelque caverne; elle n'a pas la moindre notion du
+bien et du mal; ce serait absolument une éducation à faire... Il reprit
+tout haut avec certain embarras: Dussé-je passer pour un indiscret, pour
+un fâcheux, madame, je dois vous dire que, ce matin, pendant votre
+promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue; comment se
+fait-il que sur un signe de lui vous ayez osé, au risque de vous
+empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier?
+
+--Youmaalë me dirait: Meurs! que je mourrais, répondit la veuve avec
+exaltation.
+
+--Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez
+pour le Caraïbe?
+
+--Ils diraient que j'ai bien fait.
+
+--Et s'ils vous demandaient de mourir pour eux?
+
+--Je mourrais pour eux.
+
+--Comme pour Youmaalë?
+
+--Comme pour Youmaalë.
+
+--Vous les aimez donc tous trois également?...
+
+--Oui, puisque tous trois m'aiment également...
+
+--C'est une idée fixe, il n'y a pas moyen de la faire sortir de là,
+pensa le Gascon, je m'y perds, son accent est trop innocent pour être
+feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l'affection peut-être
+fraternelle que cette jeune femme porte à ces trois bandits! pourtant le
+boucanier m'a donné à entendre... après tout, j'aurai peut-être mal
+compris, et puisque je veux la quitter, j'aime mieux la croire innocente
+que coupable, quoiqu'elle me semble, mordioux! furieusement difficile à
+innocenter. Il reprit:--Une dernière question, madame: quel était le but
+des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites, hier,
+sur deux de vos maris, dont l'un serait mort de rire, et dont l'autre
+aurait été changé en lampe ardente, grâce à l'intervention de l'_homme
+rouge_ qui aurait, toujours selon la même plaisanterie, signé à votre
+contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m'est
+extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux.
+
+--Ce ne sont pas des folies...
+
+--Comment, vous voulez que je croie...
+
+--Oh! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d'autres choses...
+enfin que vous vous rendiez à l'évidence, dit la veuve avec un accent
+singulier.
+
+--Et quand m'expliquerez-vous ce beau mystère, madame?
+
+--Lorsque je vous aurai dit à quel prix je mets ma main.
+
+--Ah! elle recommence la même plaisanterie, se dit le Gascon. Ayons
+l'air d'être sa dupe pour voir jusqu'où elle ira; je voudrais même
+qu'elle allât très loin pour que mon sot amour fût complétement éteint.
+Il reprit tout haut:
+
+--Et n'est-ce pas aujourd'hui que vous me direz à quel prix vous mettez
+votre main, madame?
+
+--Oui.
+
+--Et à quelle heure?
+
+--Ce soir, au lever de la lune.
+
+--Pourquoi à ce moment, madame?
+
+--C'est un secret que vous saurez encore avec les autres.
+
+--Et si je vous épouse, vous ne voulez pas me donner décidément plus
+d'un an à vivre?
+
+La Barbe-Bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tête:
+
+--Hélas! non... pas plus d'un an.
+
+Ayons toujours l'air d'être sa dupe, se dit le Gascon, et il ajouta:
+
+--Et c'est par votre volonté que mes jours seraient sitôt comptés?
+
+--Non, oh! non, s'écria la veuve.
+
+--Ainsi, personnellement vous ne me haïssez pas, dit Croustillac.
+
+A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea complétement
+d'expression et devint sérieuse et grave; elle redressa fièrement sa
+petite tête, et le chevalier fut frappé de l'air de noblesse et de bonté
+qui se répandit sur tous ses traits.
+
+--Écoutez-moi, lui dit-elle d'une voix affectueuse mais protectrice:
+Parce que certaines circonstances de ma vie m'obligent à une conduite
+souvent étrange, parce que j'abuse peut-être de ma liberté, il ne faut
+pas croire que je méconnaisse les gens de coeur.
+
+Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n'était
+plus la même femme; à ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une
+grande dame... Il fut tellement intimidé qu'il ne trouva pas une parole.
+
+La Barbe-Bleue reprit:
+
+--Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore
+dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent
+atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... vous
+êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant.
+
+--Madame!...
+
+--Mais vous êtes bon, mais vous êtes brave, mais vous seriez, j'en suis
+sûre, capable d'un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d'une
+naissance obscure.
+
+--Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s'écria le
+chevalier, ne pouvant vaincre le démon de l'orgueil.
+
+La veuve continua, sans paraître avoir entendu le chevalier.
+
+--Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi
+de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous
+conseiller beaucoup plus mal qu'elle ne l'a fait, car vous avez
+souffert et enduré de nombreuses privations...
+
+--Mais, madame...
+
+--La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné, la fortune vous eût
+trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n'avez
+pas été plus perverti par l'indigence que vous ne l'eussiez été par la
+prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l'avait pas emporté de
+beaucoup sur vos étourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait
+pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que
+j'aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sûre, du
+moins, que vous n'emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe-Bleue.
+Veuillez m'attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un
+coup d'oeil au repas de Youmaalë, car il est d'usage chez les Caraïbes
+que les femmes seules s'occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce
+rapport du moins, Youmaalë se crût encore dans son carbet...
+
+Ce disant, la veuve sortit.
+
+Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le _coup de grâce_ du
+malheureux chevalier.
+
+Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac,
+elle s'était exprimée d'une manière pleine de bienveillance, de grâce et
+de dignité. Elle s'était enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu'il
+renversait toutes les suppositions du Gascon.
+
+Les simples et affectueuses paroles d'Angèle, le doux et noble regard
+qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus
+heureux qu'il ne l'eût été des compliments les plus outrés. Il se
+sentit, avec un mélange de joie et de crainte, si décidément, si
+éperdument amoureux de la veuve, qu'elle eût été pauvre, abandonnée,
+qu'il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle.
+
+Autre irrécusable symptôme d'un véritable amour.
+
+L'étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup; il comprit
+combien son rôle avait été ridicule, et comme si le propre des
+sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sensés,
+plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient
+nécessairement soulever les aveux et la conduite d'Angèle, le chevalier
+pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux
+mystère: il se dit que l'intimité de la Barbe-Bleue avec ses
+_bien-aimés_, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre
+secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée
+d'une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance
+qu'Angèle n'aurait pas fait montre d'un effroyable cynisme devant un
+étranger, sans quelque motif d'une haute importance.
+
+Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l'esprit de
+Croustillac, elle devint à ses yeux complétement innocente du meurtre de
+ses trois maris.
+
+Enfin, l'aventurier commençait à croire, tant l'amour le métamorphosait,
+que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer
+de lui; et il se proposait d'éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque
+la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main.
+
+Une chose embarrassait Croustillac: comment la veuve pouvait-elle être
+instruite de la vie qu'il avait menée? Mais il se souvint qu'à quelques
+détails près, il n'avait fait à personne un mystère de la plupart des
+antécédents de sa vie, à bord de la _Licorne_, et que l'homme d'affaires
+qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer
+les passagers du capitaine Daniel.
+
+Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau
+sentiment qu'il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothèses:
+
+--Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira
+franchement: «Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux
+impertinent; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité, vous avez
+donné votre parole d'être mon mari au bout d'un mois; j'ai voulu vous
+tourmenter un peu, et jouer le rôle de férocité qu'on me prête; le
+boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en
+qui j'ai une entière confiance; et comme j'habite seule une maison très
+isolée... chacun d'eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les
+bruits absurdes qui circulent, j'ai voulu m'amuser de votre crédulité;
+ce matin même j'avais vu, du bout de l'allée, que vous étiez à m'épier,
+et la comédie de la pomme de mancenillier avait été convenue avec
+Youmaalë; quant au baiser qu'il m'a donné sur le front...»
+
+Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet
+accessoire du rôle qu'il supposait joué par la veuve; mais il résolut la
+question en se disant que, dans les usages caraïbes, cette familiarité
+ne devait sans doute pas être inconvenante.
+
+Le chevalier se promettait d'être satisfait de cette explication; et se
+rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une
+espérance insensée, prierait la veuve d'oublier la conduite qu'il avait
+tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son
+pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un
+sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la
+_Licorne_.
+
+Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce
+qu'il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu'il ne s'aveuglait
+plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait
+avec reconnaissance, bien décidé seulement à se charger personnellement
+de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le
+Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la
+veuve ne préférât venir avec lui habiter la France.
+
+Nous devons dire, à la louange du pauvre Croustillac, qu'il s'arrêtait à
+peine à cette dernière espérance; il considérait sa première
+interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et
+plus probable.
+
+Enfin, par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs
+triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son
+outrecuidance... Sa physionomie, n'étant plus boursoufflée par une
+vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car
+elle n'exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la
+résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était
+impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n'en
+mettait le Gascon....
+
+ * * * * *
+
+Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir
+de cette journée qui promet d'être si fertile en événements, puisque la
+Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons
+le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l'île, et
+résidence habituelle du gouverneur.
+
+Il s'agit d'un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre
+récit.
+
+La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la _Licorne_, était destinée au
+mouillage des bâtiments marchands, comme la rade du Fort-Royal était
+destinée aux bâtiments de guerre.
+
+A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au
+Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée
+au-dessus de l'hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal)
+signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide
+avertir le sergent d'artillerie commandant la batterie du fort, afin que
+l'on pût saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l'usage étant de
+tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtiments de guerre
+lorsqu'ils viennent au mouillage.
+
+Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d'avoir dépêché
+son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la
+rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de
+rames vers l'entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large
+en l'attendant.
+
+Cette manoeuvre était si extraordinaire, que le gardien se rendit
+auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se
+passait, afin que l'on pût faire contremander la salve des batteries de
+terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l'instant le
+gouverneur de la singulière évolution de la frégate.
+
+Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au
+Fort-Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition,
+accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M.
+le baron de Rupinelle.
+
+Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la
+_Fulminante_. Son navire avait ordre d'attendre sous voile le résultat
+de la mission dont était chargé M. de Chemeraut, et de repartir
+immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de
+l'eau pour les gens de l'équipage.
+
+Le lieutenant alla s'occuper activement des rafraîchissements de la
+frégate; M. de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls.
+
+M. de Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d'un
+teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses
+yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun
+galonné d'or. Sa physionomie était intelligente, sa parole nette, brève;
+son coup d'oeil perçant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans
+lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s'il
+lançait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure
+devenait encore plus sérieuse que d'habitude; il avait d'ailleurs les
+formes les plus polies et les habitudes de la meilleure compagnie. Son
+courage, sa discrétion, son sang-froid étaient tels que M. de Louvois
+l'avait jadis très souvent employé dans les missions les plus difficiles
+et les plus périlleuses.
+
+M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le
+baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n'ayant qu'un soin, qu'une
+pensée, celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse,
+pleine, pourprée; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient
+toujours un air étonné.
+
+Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi à la
+toute puissante protection de la famille Colbert, à laquelle il était
+allié par sa mère.
+
+Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et M. de Chemeraut,
+le baron avait quitté bien à regret une casaque de coton blanc et un
+chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d'une énorme perruque blonde,
+endosser un justaucorps dit à _brevet_, espèce d'uniforme bleu galonné
+d'or, et se charger d'un lourd baudrier et d'une épée.
+
+La chaleur était extrême, et le gouverneur maudissait l'étiquette dont
+il était victime.
+
+--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut qui paraissait parfaitement
+insensible à l'élévation de cette température tropicale, pouvons-nous
+parler sans crainte d'être entendus?
+
+--Il n'y a aucun danger à cet égard, monsieur: cette porte ouverte donne
+dans mon cabinet, où il n'y a personne, et cette autre dans la galerie,
+déserte aussi.
+
+M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les deux pièces et referma
+soigneusement les deux portes.
+
+--Pardon, monsieur, dit le gouverneur, mais si nous restions seulement
+avec ces deux fenêtres ouvertes...
+
+--Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en
+interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les
+fenêtres, ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors.
+
+--Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d'air, nous allons
+étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve.
+
+--Ce que je dois avoir l'honneur de vous dire, monsieur le baron, ne
+durera pas longtemps; mais il s'agit d'un secret d'état de la dernière
+importance, et la moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite
+de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m'accorderez
+donc la grâce de nous enfermer ainsi jusqu'à la fin de notre entretien.
+
+--Si c'est l'ordre de Sa Majesté, je dois me soumettre, monsieur, dit M.
+de Rupinelle avec un long soupir et en s'essuyant le front, je saurai me
+dévouer pour son service.
+
+--Veuillez d'abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté, dit M.
+de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu'il
+portait avec un soin tout particulier, et qu'il n'avait voulu confier à
+personne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+L'ENVOYÉ DE FRANCE.
+
+
+Pendant que le gouverneur lisait sa dépêche, M. de Chemeraut regarda
+d'un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit:--Si
+j'ai occasion de l'employer, ce sera parfait; mon idée est excellente.
+
+--Ce pouvoir, monsieur, est parfaitement en règle; je dois exécuter tous
+les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en regardant M. de
+Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta:
+
+--Il fait, si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission
+d'ôter ma perruque, malgré la bienséance.
+
+--Mettez-vous à votre aise, monsieur le baron, mettez-vous à votre aise,
+je vous en conjure.
+
+Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus
+facilement.
+
+--Maintenant, monsieur le baron, veuillez répondre a plusieurs questions
+que je vais avoir l'honneur de vous faire.
+
+Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes où étaient sans doute
+rédigées les demandes qu'il devait adresser au gouverneur.
+
+--Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au milieu des bois et des
+rochers, une sorte de maison-forte appelée le Morne-au-Diable?
+
+--Oui, monsieur, et même cette maison ne jouit pas d'une très bonne
+renommée. M. le chevalier de Crussol, mon prédécesseur, y fit une visite
+pour savoir à quoi s'en tenir sur ces bruits-là; mais j'ai en vain
+cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa correspondance.
+
+M. de Chemeraut continua:
+
+--Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le
+baron?
+
+--Tellement veuve, monsieur, qu'on l'a surnommée, dans le pays, la
+Barbe-Bleue, à cause de la rapidité avec laquelle ont successivement
+disparu trois maris qu'elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer
+que cette cravate m'échauffe horriblement, monsieur? ajouta le
+malheureux gouverneur, nous n'en portons pas habituellement ici, et si
+vous le permettiez...
+
+--Faites, monsieur le baron, le service du roi n'en souffrira pas. M. le
+chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une
+sorte d'enquête au sujet de la disparition des trois maris de la
+Barbe-Bleue?
+
+--On me l'a dit, monsieur, car je n'ai trouvé aucune trace de cette
+enquête.
+
+--M. le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de
+gouverneur après la mort de M. de Crussol, et avant votre arrivée ici,
+ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle
+dudit M. de Crussol?
+
+--Oui... oui, monsieur..., dit le gouverneur en regardant M. de
+Chemeraut avec un profond étonnement.
+
+--Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par M. de Crussol
+peu de temps avant sa mort?
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Cette lettre était relative à l'habitante du Morne-au-Diable, n'est-il
+pas vrai, monsieur le baron?
+
+--Oui, monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de
+Chemeraut si bien informé.
+
+--Dans cette lettre, M. de Crussol vous affirmait, sur l'honneur, que la
+femme surnommée la Barbe-Bleue était innocente des crimes dont on
+l'accusait?
+
+--Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir...?
+
+M. de Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit:
+
+--Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m'ordonne
+de vous faire des questions, et non pas des réponses... J'avais donc
+l'honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol ne
+vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la
+Barbe-Bleue?
+
+--Oui, monsieur....
+
+--Vous affirmant sur sa foi de chrétien, et au moment de paraître devant
+Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans
+nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible...
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Et qu'enfin le révérend père Griffon, des frères Prêcheurs, homme
+d'une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait
+encore caution de ladite femme si vous l'exigiez?
+
+--Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel très
+particulier... et très secret...
+
+--Que vous avez eu avec le père Griffon, monsieur le baron, ce religieux
+vous a confirmé ce que vous avait avancé M. de Crussol dans sa dernière
+lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiéter ladite
+veuve?
+
+Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec ébahissement, ne comprenant
+pas comment il était si bien instruit.
+
+L'espèce d'émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la
+raréfaction de l'air, faillit étouffer le baron. Après une légère
+hésitation, il dit résolument à M. de Chemeraut:
+
+--Ma foi, monsieur, à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la
+permission d'ôter mon justaucorps.... Ces passements d'or et d'argent
+pèsent cent livres, je crois.
+
+--Otez, ôtez, monsieur le baron, l'habit ne fait pas le gouverneur, dit
+gravement M. de Chemeraut en s'inclinant; puis il continua...
+
+--Grâce aux recommandations de M. de Crussol et du révérend père
+Griffon, l'habitante du Morne-au-Diable n'a plus été inquiétée, monsieur
+le baron? Vous n'avez pas visité cette maison malgré les bruits étranges
+qui l'entouraient?
+
+--Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes
+aussi respectables que le père Griffon et feu M. de Crussol m'ont
+suffi... Et puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des
+roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois heures à
+monter à travers des abîmes; or, ma foi, je vous l'avoue, monsieur,
+faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en
+essuyant son front qui ruisselait à la seule pensée de cette ascension,
+faire une pareille course par un soleil des tropiques m'a paru
+complétement inutile... puisque moralement j'avais la conviction que les
+bruits susdits n'auraient aucun fondement... je ne crois pas, monsieur,
+avoir en cela eu quelque tort.
+
+--Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques
+questions.
+
+--A vos ordres, monsieur.
+
+--La femme surnommée la Barbe-Bleue a un comptoir à Saint-Pierre?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--L'homme d'affaires de cette femme est chargé d'expédier ses navires,
+qui sont toujours destinés pour la France?
+
+--Cela, monsieur, est très facile à vérifier dans les registres des
+déclarations de partance des capitaines.
+
+--Et ce registre?
+
+--Est là, dans ce casier.
+
+--Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et
+de relever quelques dates que je vais avoir l'honneur de vous demander.
+
+Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un gros
+volume relié en vélin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le
+mouvement eût redoublé la chaleur qu'il ressentait, et épuisé ses
+forces, il dit à M. de Chemeraut:
+
+--Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous devez comprendre
+qu'on vive un peu à la cavalière; or, sans plus de façon, et tout en
+vous demandant pardon de la liberté grande, j'ôterai ma veste s'il vous
+plaît... elle est de tabis brodée et aussi pesante qu'une cuirasse.
+
+--Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu'il vous
+plaira, répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me
+reste si peu à vous dire que vous n'aurez pas besoin, je l'espère, de
+vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d'abord de ce fait,
+que les navires affrétés par notre veuve l'ont toujours été pour la
+France?
+
+--Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en
+suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit:
+
+--Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour
+Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le
+Havre-de-Grâce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été
+destinés pour la France.
+
+--C'est à merveille, monsieur le baron... D'après le mouvement assez
+considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il
+résulte que la _Barbe-Bleue_ (nous adopterons ce surnom populaire) peut
+mettre un bâtiment en mer très rapidement.
+
+--Sans doute, monsieur...
+
+--N'a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et
+qui peut en deux heures être rendu à l'anse aux Caïmans, non loin du
+Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en
+consultant encore ses notes?
+
+--Oui, monsieur... ce brigantin s'appelle le _Caméléon_; la Barbe-Bleue
+l'a dernièrement mis, d'ailleurs très généreusement, à mon service (par
+l'intermédiaire de maître Morris, son homme d'affaires), pour donner la
+chasse à un pirate espagnol... et c'est un ancien capitaine flibustier,
+appelé l'_Ouragan_, qui commandait le brigantin...
+
+--Nous reparlerons à l'instant de ce flibustier, monsieur le baron...
+Mais ce pirate?...
+
+--A été coulé bas à la hauteur des Saintes...
+
+--Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baron, il fréquente
+souvent la maison de la Barbe-Bleue?...
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Ainsi qu'un autre assez mauvais drôle, boucanier de son métier?
+
+--Oui, monsieur, dit le baron d'un ton sec et très décidé à se renfermer
+dans le rôle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut.
+
+--Un Caraïbe aussi quelquefois s'y rend?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--La présence de ces gens dans l'île date-t-elle de loin, monsieur le
+baron?
+
+--Je l'ignore, monsieur; ils étaient établis ici à mon arrivée à la
+Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le
+nord des Antilles et dans la mer du sud. Comme beaucoup de capitaines
+qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite
+habitation à la pointe de l'île, où il vit seul.
+
+--Et le boucanier, monsieur le baron?
+
+--De telles gens sont aujourd'hui ici, demain ailleurs, selon que la
+chasse est plus ou moins abondante; quelquefois il reste un mois
+absent, il en est de même du Caraïbe.
+
+--Ces renseignements s'accordent parfaitement avec ceux que l'on m'avait
+donnés; d'ailleurs, je ne vous parle de ces gens-là, monsieur le baron,
+que pour mémoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en
+dehors de la mission que j'ai à remplir pour mériter de nous occuper
+plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta
+M. de Chemeraut en se parlant à lui, et c'est sans doute très
+indirectement même qu'ils se relient à cette grave affaire.
+
+Puis, après quelques moments de réflexion, il reprit tout haut:
+
+--Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police
+secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s'introduire
+dans l'île depuis la guerre?
+
+--Deux fois depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la
+chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et tâchant de
+s'approcher des côtes du Vent... seuls endroits où l'on puisse aborder
+dans l'île; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que
+l'atterrissement soit possible.
+
+--Très bien, dit M. de Chemeraut.
+
+Après un moment de silence, il reprit:
+
+--Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre
+d'ici au Morne-au-Diable?
+
+--Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne
+pourrait guère y arriver avant la nuit tombante.
+
+--Eh bien donc! monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en tirant sa
+montre, dans deux heures d'ici, c'est-à-dire à une heure de relevée,
+vous aurez la bonté d'ordonner à une trentaine de vos gardes les plus
+déterminés de bien s'armer, de se munir d'une bonne échelle, d'un ou
+deux pétards d'artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre
+et à m'obéir comme à vous-même.
+
+--Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au-Diable, il faudrait
+partir tout de suite pour y arriver de jour.
+
+--Sans doute, monsieur le baron, mais comme je désire y arriver en
+pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures.
+
+--C'est différent, monsieur.
+
+--Pouvez-vous aussi me procurer une litière fermée?
+
+--Oui, monsieur, j'ai la mienne.
+
+--Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu'au Morne-au-Diable,
+monsieur le baron?...
+
+--Jusqu'au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit
+qu'il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et
+crevassées.
+
+--Très bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire préparer cette
+litière, ainsi qu'une monture pour moi; je la laisserai au pied du
+Morne.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je vous préviens, monsieur le baron, qu'il est de la dernière
+importance que le but de cette entreprise soit parfaitement ignoré; tout
+serait perdu si l'on était prévenu de ma visite au Morne-au-Diable; nous
+n'instruirons donc l'escorte de sa destination qu'une fois hors du
+Fort-Royal, et nous ferons, je l'espère, autant de diligence que les
+chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, ajouta M. de
+Chemeraut d'un air confidentiel, qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, le
+mystère est d'autant plus indispensable qu'il s'agit d'un secret d'état
+et de l'avenir de deux grands peuples...
+
+--A cause de la Barbe-Bleue? dit le gouverneur en interrogeant d'un
+regard curieux la physionomie sérieuse et froide de M. de Chemeraut.
+
+--A cause de la Barbe-Bleue.
+
+--Comment, répéta le baron, la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans
+un secret d'état, dans le repos de deux grands peuples?
+
+M. de Chemeraut, qui n'aimait pas se répéter, fit un signe affirmatif et
+reprit:
+
+--Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce
+que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin que je
+puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m'arrêter ici une
+seconde, si, comme je l'espère, ma mission a un bon succès... Ah!
+j'oubliais; il faut que la litière soit autant que possible susceptible
+d'être parfaitement fermée.
+
+--Mais, monsieur, c'est donc un prisonnier que vous allez chercher?
+
+--Monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en se levant, mille pardons de
+vous répéter encore que le roi m'a ordonné de vous faire des questions
+et non des...
+
+--Bien, parfaitement bien, monsieur, dit le gouverneur. Puis-je
+maintenant ouvrir les fenêtres, monsieur? demanda le baron qui étouffait
+dans cet appartement.
+
+--Je n'y vois pas d'inconvénient, monsieur le baron, dit M. de
+Chemeraut.
+
+Le gouverneur se leva.
+
+--Ainsi, monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraut, il est bien convenu
+que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination
+qu'au moment de notre départ.
+
+--Mais, d'ici-là, monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je?
+
+M. de Chemeraut parut étonné de la naïveté du gouverneur et lui dit:
+
+--Quel est ce guide, monsieur?
+
+--Un de mes noirs, qui travaille à l'habitation du roi, à une bonne
+lieue d'ici. C'est un drôle qui s'est enfui si souvent _marron_, qu'il
+est plus habitué aux retraites inaccessibles de l'île qu'aux grandes
+routes.
+
+--Cet esclave est-il sûr, monsieur le baron?
+
+--Très sûr, monsieur, il n'aurait aucun intérêt à vous égarer;
+d'ailleurs je le préviendrai que s'il vous égare, il aura le nez et les
+oreilles coupés.
+
+--Il est impossible qu'il résiste à une pareille considération, monsieur
+le baron; maintenant pour répondre à votre objection, que faire de ce
+nègre jusqu'au moment de notre départ, pour l'occuper...
+
+--Mais j'y pense!... une idée! s'écria le baron d'un air triomphant, on
+pourrait le fouetter: ça le dérouterait; il croirait qu'on ne l'a fait
+venir ici absolument que pour ça!
+
+--Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d'opérer une
+diversion dans ses idées; mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé
+jusqu'au moment de notre départ. Ah! j'oubliais encore, monsieur le
+baron; je vous prierai de veiller à ce que l'on porte à bord, pendant
+mon absence, tout ce que l'on pourra trouver de plus délicat en
+volailles, légumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc.; vous ne
+regarderez aucunement à la dépense, j'acquitterai tous ces frais.
+
+--Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de
+rafraîchissements, tout ce qu'il est possible de conserver à bord
+pendant les premiers jours d'une traversée, absolument comme s'il
+s'agissait de l'embarquement d'une personne de grande distinction, dit
+le gouverneur d'un air curieux.
+
+--Vous me comprenez à merveille, monsieur le baron; mais j'y songe, ce
+noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l'habitation du
+Morne-au-Diable?
+
+--Sans doute, monsieur, et il fait d'assez étranges récits sur cette
+maison et sur la solitude où elle est bâtie.
+
+--Eh bien! monsieur le baron, voici une occupation toute trouvée pour
+cet esclave; ordonnez qu'on le conduise près de moi en attendant l'heure
+de notre départ, je l'interrogerai sur ce que je veux savoir.
+
+--Je vais donc l'envoyer quérir à l'instant, dit le gouverneur en
+sortant.
+
+--Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port, dit M. de
+Chemeraut lorsqu'il fut seul. Heureusement je n'ai pas besoin de l'aide
+de cette pécore de gouverneur; le plus difficile n'est pas fait; mais il
+n'importe, je me fie à mon étoile... l'affaire de Fabrio-Chigi était
+bien autrement difficile; et puis enfin l'espoir, sinon d'une couronne,
+du moins presque d'un trône... l'ambition de diriger le mouvement d'un
+grand peuple, le désir de rentrer un grâce auprès du roi son parent...
+ne voilà-t-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus
+rebelle?... et puis enfin si ces raisons-là ne suffisent pas... dit M.
+de Chemeraut après quelques moments de silence en frappant sur la
+cassette, voici un autre argument qui sera peut-être plus décisif....
+
+ * * * * *
+
+Deux heures après, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la
+tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu'aux dents.
+
+Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que
+précédait le guide.
+
+Cet esclave s'était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et,
+en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles
+et aux pétards portés sur un cheval de bât, un paquet de fortes cordes
+garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus, M. de
+Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer
+deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant
+l'équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal,
+l'issue de l'expédition.
+
+Cette petite troupe se mit donc en marche, précédée du guide noir qui,
+flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de M. de Chemeraut.
+
+Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit
+une colline assez haute et s'enfonça bientôt dans l'intérieur de l'île.
+
+Nous laisserons M. de Chemeraut s'avancer lentement vers le
+Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et
+le colonel Rutler au fond du précipice où il était arrivé par le
+passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de
+John, eurent enlevé l'obstacle qui avait jusque-là retenu l'envoyé
+anglais dans la caverne du Caraïbe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+L'ORAGE.
+
+
+M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte,
+qu'un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l'avoir suivi pendant
+quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la
+troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le
+chemin du Macouba.
+
+Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non
+frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père
+Griffon.
+
+Il était environ quatre heures de l'après-midi; le bon curé faisait la
+sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si
+merveilleusement tissus par les Caraïbes.
+
+Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs
+du curé à éveiller leur maître; enfin _Monsieur_ s'y décida après avoir
+longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.
+
+--Qu'est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon.
+
+--Maître, c'est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il
+veut vous parler à l'instant.
+
+--Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac,
+qu'il entre, qu'il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en
+s'adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître
+Morris?
+
+--Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m'a dit de suivre une
+escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m'assurer si elle
+prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon
+père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste...
+
+--Eh bien, mon enfant... cette troupe?
+
+--S'est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des
+Roches-Noires... elle ne peut aller qu'au Morne-au-Diable.
+
+Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de
+son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand
+étonnement; puis il dit au mulâtre:
+
+--Va vite me chercher _Monsieur_. Le mulâtre sortit.
+
+--Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le
+gouverneur... et je crains qu'il ne soit parti avec sa troupe pour le
+Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s'écria le religieux en
+marchant à grands pas. Maître Morris n'en sait pas, n'en peut pas savoir
+davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences
+de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment,
+comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n'est-il pas mort
+avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N'ont-ils pas rassuré le
+gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette
+malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le
+religieux ajouta:--Une frégate française... qui reste en panne en dehors
+de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le
+gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le
+Morne-au-Diable avec une escorte... c'est plus qu'un soupçon... c'est
+une certitude. Ils viennent l'enlever... mon Dieu... serait-il vrai?...
+Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais...
+car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu'un épouvantable
+sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec
+effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c'est
+impossible... j'aime mieux croire à l'indiscrétion de la seule personne
+qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu'à la trahison la
+plus impie... Non, encore une fois, non, c'est impossible; mais il faut
+que je parte à l'instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je
+devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui,
+en me pressant, j'y parviendrai peut-être. J'y retrouverai le malheureux
+Gascon, ils n'ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord
+m'avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret
+émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l'ai, comme on dit,
+retourné dans tous les sens; j'ai prononcé devant lui et à l'improviste
+certains noms... qui, s'il eût été dans le secret, l'auraient fait
+certainement tressaillir, quelque cuirassé qu'il fût, et il est resté
+impassible... Je connais trop les hommes pour m'être trompé, le
+chevalier n'est qu'un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel,
+après tout, les bonnes qualités l'emportent sur les mauvaises.
+
+A ce moment, _Monsieur_ entra.
+
+--Selle-moi tout de suite _Grenadille_.
+
+--Oui, maître.
+
+--Détache _Colas_.
+
+--Oui, maître.
+
+--N'oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle.
+
+--Oui, maître.
+
+Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant:
+
+--Maître, faudra-t-il _armer Colas_?
+
+--Sans doute, sans doute... je passe par la forêt.
+
+En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de
+marcher avec agitation; tout à coup il s'écria presque avec effroi,
+frappé d'une idée subite:
+
+--Mais si je m'étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte
+étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre
+dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre
+à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec
+celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi
+qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d'hier,
+ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux
+que ce que dirait le Gascon, ce qu'il raconterait des mystères du
+Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui
+l'habite... Pourtant... si je m'étais trompé? Si j'avais contribué à
+introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait déjà agi s'il était
+instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il
+l'arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être
+est-il d'accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle.
+
+Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les
+préparatifs de son départ.
+
+_Monsieur_ finissait de seller _Grenadille_ et _Jean_ terminait
+l'armement de _Colas_.
+
+Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel
+acteur dont nous n'avions pas eu jusqu'ici occasion de parler.
+
+_Colas_ était un sanglier privé, d'une merveilleuse intelligence, dont
+le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses
+excursions à travers les bois.
+
+Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de
+graisse où s'arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les
+sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre
+acharnée aux reptiles; _Colas_ était un de leurs plus intrépides
+adversaires. Son _armement_ se composait d'une muselière de fer percée
+de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant.
+On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût
+vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents.
+
+_Colas_ précédait toujours _Grenadille_ de quelques pas, lui frayant la
+route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.
+
+Le père Griffon, qui ne s'était pas attendu au brusque départ de
+Croustillac (l'aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans
+faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier _Colas_ au
+chevalier, lorsqu'il eût vu celui-ci absolument décidé à s'aventurer
+dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait
+quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce
+dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon.
+
+Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité
+desquels il savait d'ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba
+enfourcha _Grenadille_, siffla _Colas_ qui répondit par un grognement
+joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en
+hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d'arriver
+trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu'il
+n'aurait pu alors que difficilement devancer....
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui
+avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de
+la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain.
+
+Pour faire comprendre l'extrême importance et la difficulté de
+l'entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur
+que le parc de l'habitation de la Barbe-Bleue s'avançait du sud au nord,
+comme une espèce d'isthme entouré d'abîmes.
+
+A l'est et à l'ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces
+parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une
+muraille granitique d'une hauteur énorme, et baignée par les eaux
+profondes et rapides de deux torrents.
+
+Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais
+dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l'abri
+de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins
+perpendiculaires que ceux de l'est ou de l'ouest, il aurait fallu
+d'abord descendre au fond de l'abîme par le revers opposé, entreprise
+physiquement impossible à tenter, même à l'aide d'une corde d'une
+longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des
+angles de rochers saillants et rentrants.
+
+Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain,
+était arrivé tout d'abord au fond du précipice; il ne lui restait à
+tenter qu'une périlleuse ascension pour parvenir dans l'intérieur du
+Morne-au-Diable.
+
+Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant
+pénétrer dans le parc de l'habitation qu'à la nuit close, il attendit
+pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner.
+
+Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut
+auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au
+milieu d'un véritable chaos d'énormes masses granitiques entassées par
+les convulsions de la nature, que l'émissaire de Guillaume d'Orange
+passa quelques heures, tapi dans l'enfoncement d'un rocher, afin
+d'échapper à l'ardeur torréfiante du soleil.
+
+Le morne silence de cet abîme solitaire n'était çà et là interrompu que
+par le grondement de la mer qui tonnait au loin.
+
+Bientôt l'ardente clarté du soleil devint rougeâtre; les grands angles
+de lumière qu'elle dessinait sur le faîte des rochers où l'on apercevait
+les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s'amoindrirent peu à peu,
+une vapeur sombre commença d'envahir le fond de l'abîme où se tenait
+Rutler...
+
+Le colonel jugea qu'il était temps de partir.
+
+Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui
+d'une sorte de crainte superstitieuse; l'horrible mort de son compagnon
+l'avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la
+veille (il n'avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur
+son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais,
+surmontant ces faiblesses, il commença son escalade.
+
+D'abord, Rutler trouva assez de points d'appui pour pouvoir gravir assez
+rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses
+difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse
+opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à
+fait à l'horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de
+besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du
+Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques
+cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol;
+Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment
+ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa
+faim.
+
+Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s'avança
+résolument dans le bois; il marchait avec d'excessives précautions, se
+guidant d'après les indications que John lui avait données, afin de
+rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait
+s'embusquer.
+
+Après avoir assez longtemps erré dans l'obscurité, sous une haute futaie
+d'orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une
+gerbe d'eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la
+lisière du bois d'orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la
+lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre
+blanc, située au centre d'un rond-point entouré d'arbres de tous côtés;
+le colonel, écartant quelques touffes épaisses de _canna indica_,
+roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha
+parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements....
+
+ * * * * *
+
+Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent
+exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons
+au lecteur:
+
+Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et
+s'avançait en toute hâte;
+
+Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer
+l'envoyé de France;
+
+Que le colonel Rutler s'était secrètement introduit dans l'intérieur du
+jardin.
+
+Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s'était passé entre Youmaalë,
+la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+LA SURPRISE.
+
+
+Nous avons laissé l'aventurier sous le coup imprévu d'une passion aussi
+subite que sincère, et attendant avec impatience l'explication,
+peut-être même les espérances que la Barbe-Bleue devait lui donner.
+
+Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par
+Angèle, au grand désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement
+s'asseoir au bord du petit lac, à l'ombre épaisse d'un palétuvier qui
+croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant
+son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaalë, semblant regarder
+l'espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse
+contemplative si chère aux peuples sauvages.
+
+Angèle était rentrée chez elle.
+
+Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un
+coup d'oeil jaloux et courroucé sur le Caraïbe.
+
+Impatienté du silence et de l'immobilité de son rival, espérant
+peut-être en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer
+auprès d'Youmaalë. Celui-ci ne parut pas l'apercevoir.
+
+Croustillac toussa, s'agita; même immobilité de la part du Caraïbe.
+
+Enfin, le chevalier, dont la patience n'était pas la vertu favorite, lui
+toucha légèrement l'épaule en lui disant:
+
+--Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va
+bientôt se coucher et vous n'avez pas encore fait un mouvement.
+
+Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda
+fixement sans cesser d'appuyer son menton dans la paume de ses mains,
+puis il reprit la position qu'il avait et resta muet.
+
+L'aventurier rougit de colère et lui dit:
+
+--Mordioux!... quand je parle j'aime qu'on me réponde.
+
+Même silence de la part du Caraïbe.
+
+--Ces grands airs-là ne m'imposent pas, s'écria Croustillac, je ne suis
+pas de ceux que l'on mange tout vivants, je pense?
+
+Même silence.
+
+--Mordioux! s'écria l'aventurier, savez-vous qu'à la fin, tout cannibale
+que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac
+en manière de leçon de politesse et à cette fin de vous civiliser,
+monsieur le sauvage?
+
+En disant ces mots, le chevalier s'approcha du Caraïbe d'un air
+menaçant.
+
+Youmaalë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier,
+puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d'acajou à racines
+contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis.
+
+--Eh bien! après? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne
+comprends pas votre signe, à moins qu'il ne signifie que vous êtes
+aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche.
+
+Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d'arbre entre ses
+bras nerveux, le jeta dans l'étang, et, d'un geste significatif, sembla
+dire à Croustillac: Voilà comme je puis vous traiter.
+
+Puis Youmaalë s'éloigna lentement sans que sa physionomie eût, pendant
+cette scène, révélé la moindre émotion.
+
+Le chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force
+extraordinaire; car ce bloc d'acajou lui avait paru et était en effet si
+pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que
+venait de faire le Caraïbe.
+
+Son étonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et
+s'écria:
+
+--Est-ce à dire que vous m'auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté
+cette souche?
+
+Le Caraïbe, sans s'arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa
+la tête en manière de signe affirmatif.
+
+--Après tout, se dit Croustillac en s'arrêtant, ce mangeur de
+missionnaire ne manque pas de bon sens; je l'ai menacé le premier de le
+jeter à l'eau, et d'après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis
+forcé de convenir que j'aurais eu de la peine, et puis c'eût été une
+manière déloyale de se débarrasser d'un rival... Ah! cette soirée tarde
+bien à venir! Dieu merci, voici le soleil couché, bientôt la nuit sera
+venue, la lune levée, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je
+pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés...
+Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un grand effet... Il est
+destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n'a-t-elle jamais
+entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit...
+Mais non, non, je n'aurai pas ce bonheur...
+
+Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas:
+
+ Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutôt des dieux!
+ Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
+ Dieu... non... ce sont des cieux...
+
+L'aventurier ne put terminer ce vers, Mirette vint le prévenir que sa
+maîtresse l'attendait pour souper.
+
+Le Caraïbe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tête-à-tête avec la
+veuve: elle semblait rêveuse et parlait peu, plusieurs fois elle
+tressaillit involontairement.
+
+--Qu'avez-vous, madame? dit Croustillac, qui était lui-même préoccupé.
+
+--Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C'est
+votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, ajouta-t-elle avec
+un sourire forcé; voyons, égayez-moi donc un peu, chevalier. Youmaalë
+est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et
+je suis étonnée de ne pas le voir. Mais il dépend de vous de me faire
+oublier sa présence.
+
+--Voilà une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le
+Gascon. Si j'osais, madame, je vous réciterais quelques petits vers qui
+pourraient peut-être... vous distraire...
+
+--Des vers... Comment! vous êtes poëte, chevalier?
+
+--Tous les amoureux le sont... madame.
+
+--C'est-à-dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d'être
+poëte.
+
+--Non, dit tristement Croustillac, je suis amoureux pour avoir le droit
+de souffrir...
+
+--Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers...
+
+--Ces vers, madame, font tout ce qu'ils peuvent pour peindre deux yeux
+bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c'est un
+sonnet...
+
+--Voyons ce sonnet.
+
+Et Croustillac récita les vers suivants d'un ton tour à tour langoureux
+et passionné:
+
+ Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux!
+ Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
+ Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue
+ Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
+
+--Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-Bleue. Sont-ce
+des yeux des dieux ou des cieux?
+
+Croustillac reprit avec un merveilleux à propos.
+
+ Cieux! non; mais deux soleils clairement radieux,
+ Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
+ Soleils... non; mais éclairs de puissance inconnue
+ Des foudres de l'amour signes présagieux.
+
+--Décidément, chevalier, je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez...
+_soleils_... je l'avoue... me plaisait assez... _dieux_ aussi...
+
+Croustillac continua avec une molle langueur:
+
+ Ah! s'ils étaient des dieux feraient-ils tant de mal?
+ Si des cieux... Ils auraient leur mouvement égal;
+ Deux soleils ne se peut, le soleil est unique...
+
+--Ah! mon Dieu... chevalier, voici que vous me ravissez maintenant
+toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus
+qu'_éclairs_...
+
+Croustillac secoua la tête...
+
+ Éclairs... non; car ceux-ci durent trop et trop clairs;
+ Toutefois, je les nomme afin que je m'explique,
+ Des YEUX... des DIEUX... des SOLEILS... des ÉCLAIRS...
+
+--A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angèle en riant, vous me
+rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n'ai qu'à choisir... aussi
+je garde tout... _dieux_... _cieux_... _soleils_... _éclairs_...
+
+L'aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit
+avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée:
+
+--Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites
+bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j'ai du malheur... je suis
+bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...
+
+--Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je
+vous ai dit de m'égayer... de m'amuser...
+
+--Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je
+ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?
+
+L'aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d'un ton pénétré,
+d'une voix émue...
+
+Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de
+l'expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d'avoir
+pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de
+coeur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune
+femme dans un cercle de pensées mélancoliques. Malgré l'effort passager
+qu'elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle
+se sentait agitée par d'inexplicables pressentiments, obsédée par des
+craintes vagues, comme si elle avait eu l'instinct des dangers qui
+grondaient autour d'elle.
+
+Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse...
+
+Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas
+prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle
+sortit brusquement de table, et lui dit d'un air sérieux:
+
+--Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons
+retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me
+sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette
+maison.
+
+La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux
+descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin.
+
+L'aventurier était si touché de l'état d'anxiété où il voyait Angèle, il
+conservait si peu d'espérance... qu'il osait à peine lui rappeler la
+promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras:
+
+--Vous m'avez promis, madame, de m'expliquer le mystère de...
+
+La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit:
+
+--Écoutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d'esprit ou prévision, je
+me sens de plus en plus agitée, il me semble qu'un malheur me menace;
+pour rien au monde je ne voudrais à cette heure, et dans la disposition
+d'esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n'a que
+trop duré.
+
+--Une plaisanterie, madame?
+
+--Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette
+terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaalë là-bas.
+
+Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n'aperçois personne...
+Vous me disiez donc, madame, qu'une plaisanterie...
+
+--Oui, monsieur, j'avais su par le père Griffon, notre ami, que vous
+aviez l'intention de venir me proposer votre main; j'ai envoyé le
+boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je
+vous ai accueilli avec l'intention, je vous l'avoue, et je vous en
+demande pardon, de m'amuser un peu à vos dépens...
+
+--Mais, madame... ce soir même vous deviez m'expliquer le mystère de
+votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du
+flibustier, du...
+
+Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant:
+
+--N'entendez-vous pas marcher?... N'est-ce pas Youmaalë?
+
+--Je n'entends rien, dit Croustillac navré de voir ses espérances
+ruinées, quoique pourtant il s'attendît à tout depuis qu'un véritable
+amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité.
+
+--Avançons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Caraïbe est peut-être dans
+le bois d'orangers près du bassin.
+
+--Mais, madame, ce mystère?...
+
+--Ce mystère, reprit Angèle, s'il en est un... ne peut pas... ne doit
+pas être pénétré par vous... ma promesse de vous découvrir ce soir ce
+secret était une plaisanterie dont j'ai honte maintenant, je vous le
+répète... et si j'avais tenu cette folle promesse, c'eût été en vous
+rendant le jouet d'une autre mystification plus coupable encore!
+
+--Ah! madame, dit vivement le chevalier, c'est bien cruel.
+
+--Que voulez-vous de plus, monsieur? je m'accuse et vous en demande
+pardon, dit Angèle d'une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies
+que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à
+personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du
+Morne-au-Diable, qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien
+innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hésitant, comme souvenir de
+la _Barbe-Bleue_... vous me permettrez, n'est-ce pas? de vous offrir
+quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m'avoir
+vue...
+
+Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin; le sentiment vrai
+qu'il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une
+offre qu'il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule.
+
+--Madame, dit-il avec autant de fierté que d'amertume, vous m'avez
+accordé l'hospitalité pendant deux jours: demain je partirai; la seule
+grâce que je vous demande, c'est de me donner un guide. Quant à votre
+proposition, elle me blesse... doublement.
+
+--Monsieur...
+
+--Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix
+d'argent un humiliant procédé...
+
+--Monsieur... telle n'est pas mon intention...
+
+--Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce
+qu'on appelle un homme d'expédient, mais j'ai mon point d'honneur à moi!
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Mais, madame, en retour de l'hospitalité que m'aurait offerte un
+habitant, j'aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa
+disposition, c'eût été un marché comme un autre..... pire qu'un autre
+peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d'un plus heureux
+que soi, on doit se contenter de tout... J'ai amusé le capitaine de la
+_Licorne_ pour le payer du passage qu'il m'a donné sur son navire...
+Nous sommes quittes. J'ai fait là un misérable métier, madame, je le
+sais mieux que personne, car mieux que personne j'ai souvent connu le
+malheur...
+
+--Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie.
+
+--Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement
+Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par
+nécessité j'ai pu accepter le rôle d'un commensal complaisant, jamais je
+n'ai reçu d'argent comme compensation d'un outrage.--Puis il ajouta d'un
+ton profondément ému et pénétré:--Puissiez-vous, madame, toujours
+ignorer le mal que m'a fait cette proposition, moins encore parce
+qu'elle était bien humiliante que parce qu'elle m'était faite par
+vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l'aurais
+souffert sans me plaindre... mais m'offrir de l'argent pour me
+dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une
+des peines de la misère que j'ignorais encore... Après un moment de
+silence, il reprit avec une nouvelle amertume:--Au fait... pourquoi
+m'auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je
+entré ici? Les vêtements que je porte ne m'appartiennent seulement
+pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n'est-ce pas, madame?
+
+Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et
+de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta
+vivement l'offre indiscrète qu'elle avait faite; elle baissa la tête, et
+marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac.
+
+La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre
+blanc dont on a parlé.
+
+La jeune femme tenait toujours le bras de l'aventurier.
+
+Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit:
+
+--Vous avez raison... j'ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur...
+la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne croyez
+pas, je vous en prie, que j'aie voulu un instant vous humilier...
+rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce
+qu'il devait y avoir de généreux dans votre coeur... Eh bien! cela...
+je le pense encore... Vous m'aimez, dites-vous... si cet amour est
+sincère... il ne peut m'offenser... il serait mal à moi de répondre à un
+sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons,
+ajouta-t-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me
+gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse
+vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans
+crainte d'être refusée.
+
+--Ah! madame! s'écria Croustillac transporté, ordonnez... disposez de
+moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces
+bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre
+ami... vous m'avez appelé votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je
+qu'un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour
+pouvoir vous prouver mon dévouement.
+
+--Qui sait?... mais j'ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là,
+il faut que j'aille voir où est Youmaalë et chercher quelque chose... un
+présent... oui... monsieur le chevalier, un présent... que je vous
+défierai bien de refuser cette fois...
+
+--Mais, madame...
+
+--Vous répliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous
+vouliez être mon mari... Attendez-moi là... je reviens.--Et ce disant,
+Angèle qui, tout en causant était parvenue jusqu'au bassin de marbre,
+remonta légèrement l'allée du parc et disparut du côté de la maison.
+
+--Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en
+regardant machinalement l'eau du bassin. Puis il ajouta avec
+exaltation:--C'est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m'a
+appelé son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c'est égal, je
+l'adore; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait
+que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j'aurais accepté ces
+diamants... Aujourd'hui... cela me fait honte... C'est étonnant comme
+l'amour vous change...
+
+Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions
+philosophiques.
+
+Le colonel Rutler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l'aventurier
+se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots
+d'Angèle à Croustillac:--_mon mari... attendez-moi là_.
+
+Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l'homme qu'il cherchait; il
+sortit tout à coup de sa cachette, s'élança sur le chevalier, lui jeta
+un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à
+terre; puis, lui passant un noeud coulant autour des mains, il eut
+bientôt maîtrisé sa résistance, grâce à sa rare vigueur.
+
+Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté, et bâillonné en moins de
+temps qu'il ne faut pour l'écrire.
+
+Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant:
+
+--Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous
+appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume
+d'Orange, roi d'Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute
+trahison... et vous allez me suivre...
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+MILORD-DUC.
+
+
+Brusquement attaqué par un adversaire d'une force extraordinaire,
+Croustillac ne tenta pas même de résister.
+
+Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la
+respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés.
+
+Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent
+hollandais très prononcé:
+
+--Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde...
+Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon
+poignard?
+
+Le malheureux Croustillac, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la
+pointe du poignard, s'écria:
+
+--Parlez français! parlez français...
+
+--Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère
+cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait
+ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m'excuserez donc,
+monseigneur, si je ne m'exprime pas très bien en français... J'avais
+l'honneur de dire à votre Grâce qu'au moindre cri, je serais obligé de
+la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d'avoir ou non la vie
+sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d'appeler du
+secours si elle revient.
+
+Il est évident qu'on me prend pour un autre, pensa le chevalier.
+Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce
+nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel
+poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n'être pas
+pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et
+qui passe pour ma femme!
+
+--Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la
+plus grande commodité de votre Grâce, je puis vous délivrer du voile
+qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la
+duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous
+défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j'ai promis au roi, mon
+maître, de vous ramener mort on vif.
+
+--J'étouffe!... ôtez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas! murmura
+Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur....
+
+Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l'aventurier...
+Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d'un
+poignard.
+
+La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du
+colonel, ils lui étaient absolument inconnus.
+
+--Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne
+manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l'aventurier
+fut découvert.
+
+--Comment.... il ne s'aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier
+stupéfait.
+
+--Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à
+s'asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant,
+milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j'ai dû agir
+ainsi...
+
+Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité,
+il brûlait de savoir à qui s'adressaient ces mots: _Milord-duc_.
+Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris
+pour un autre, surtout pour le mari de la _Barbe-Bleue_, le chevalier se
+résolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rôle qu'on lui prêtait,
+espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du
+Morne-au-Diable.
+
+Il répondit néanmoins:
+
+--Et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez?
+
+--Que votre Grâce n'essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il
+est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir jusqu'à ce jour,
+milord-duc; mais j'ai entendu votre conversation avec madame la
+duchesse... Quel autre d'ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait
+à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de
+ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a
+peint dans ce costume?
+
+--Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac.
+
+--Ce n'est pas à moi, milord-duc, de m'étonner de vous retrouver sous
+ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des
+souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d'un air sombre.
+
+--Des souvenirs cruels? répéta Croustillac.
+
+--Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de
+Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas
+hommage à votre royal père du faucon de Lancastre?
+
+--A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.
+
+--Je comprends l'embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille
+rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement,
+permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.
+
+--Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très
+instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:--Peut-être ainsi
+apprendrai-je quelque chose.
+
+--Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte
+d'apprendre à votre Grâce ce que j'attends de sa soumission aux ordres
+de mon maître Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre.
+
+--Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands
+détails.
+
+--Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d'elle,
+il est bien nécessaire d'établir nettement votre position, milord-duc,
+tel pénible que soit ce devoir.
+
+--Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons
+rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout
+entendre.
+
+--Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'échapper.
+
+--C'est vrai.
+
+--Que votre vie est entre mes mains.
+
+--C'est encore vrai.
+
+--Mais ce qui doit être pour vous d'une très grande considération,
+milord-duc, c'est que si, en essayant de m'échapper, ou en refusant
+d'obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure
+nécessité de vous tuer...
+
+--Dure nécessité pour tous deux... monsieur.
+
+--Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel
+accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d'autant plus
+impunément vous tuer... milord-duc, que vous ÊTES DÉJA MORT... et que
+l'on n'aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.
+
+Le chevalier regarda Rutler d'un air stupide, croyant avoir mal entendu.
+
+--Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d'autant plus
+impunément me tuer?...
+
+--Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.
+
+Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à
+un fou; puis il reprit, après un moment de silence:
+
+--Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre
+que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux,
+j'en conviens, que je suis déjà mort?
+
+--Mais, certainement... Milord-duc, c'est tout simple.
+
+--Vous trouvez cela tout simple, monsieur?
+
+--Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu
+de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience.
+
+--Il me semble pourtant qu'à la rigueur... et sans passer pour un homme
+d'un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le
+monde... je pourrais jusqu'à un certain point nier que je sois mort.
+
+--Je n'aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce
+terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux
+souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement.
+
+--Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais...
+ce qui est seulement assez difficile; c'est d'en conserver la mémoire,
+dit Croustillac en souriant.
+
+Le colonel ne put retenir un mouvement d'indignation, et s'écria:
+
+--Vous souriez! vous souriez! lorsque c'est au prix du plus noble sang
+que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des
+princes!!!
+
+--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment
+Croustillac,--qu'il ne s'agit pas de reconnaissance ou d'ingratitude
+dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de
+dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons
+singulièrement de la question.... je préfère parler d'autre chose...
+
+--Je conçois qu'après tout, un tel sujet d'entretien soit désagréable
+pour votre Grâce.
+
+--Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au
+motif qui vous amène: que voulez-vous de moi?
+
+--J'ai l'ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous
+serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a
+dû conserver le souvenir.
+
+--Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était
+loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir
+cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus.
+Diable! à la Tour de Londres... c'est payer votre _Grâce_ et
+_milord-duc_ un peu trop cher!
+
+--Je n'ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez traité
+avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la
+liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins,
+d'égards...
+
+--Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader
+cet ours du Nord? Je n'ai aucun espoir, hélas! d'intéresser la
+Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que
+l'erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite
+créature. Si cela était, j'en serais ravi... Une fois arrivé en
+Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m'élargira. Or, comme il
+faut, après tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela
+se peut, y retourner en _prince_, en _milord_, qu'en _passager-gratis_
+de maître Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes
+en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies
+allumées.
+
+Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de
+l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque:
+
+--Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l'avenir qui lui est
+destiné.
+
+--Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier
+à la Tour de Londres!
+
+--Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d'une extrême
+liberté; peut-être cette vie d'angoisses et d'inquiétudes continuelles
+n'est pas à regretter beaucoup.
+
+--Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement;
+le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'emmener
+à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.
+
+--Pour remplir cette mission, milord-duc, j'avais amené avec moi un
+homme déterminé. Il est mort... mort d'une mort affreuse.
+
+Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.
+
+--De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour
+accomplir cette expédition.
+
+--Oui, milord-duc.
+
+--Et vous vous flattez à vous tout seul de m'enlever d'ici?
+
+--Oui, milord-duc...
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Parfaitement sûr...
+
+--Et par quel miracle?
+
+--Il n'est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple.
+
+--Puis-je savoir?
+
+--Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je
+compte principalement sur vous.
+
+--Pour vous aider à m'emmener?
+
+--Oui, milord-duc.
+
+--Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si
+je veux m'en mêler, vous être de quelque secours.
+
+Après un moment de silence, Rutler reprit:
+
+--L'on ne m'avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est
+impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la
+mauvaise fortune, milord-duc...
+
+--Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter
+autrement.
+
+--Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'étant vous-même
+homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu'un
+autre... qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la
+résolution; or, je n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici...
+
+--Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le
+reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis
+pas seul ici?
+
+--Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle
+peut revenir d'un moment à l'autre.
+
+--Et non pas seule... je vous en préviens.
+
+--Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu'aux dents, je ne
+crains rien.
+
+--Vraiment?
+
+--Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour
+de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous
+hésiteriez encore.
+
+--Monsieur... vous parlez en énigmes.
+
+--Je vous en dirai tout à l'heure le mot, milord; mais auparavant je
+dois vous prévenir que l'on est à peu près au courant de tout ce qui
+vous est arrivé depuis votre fuite de Londres.
+
+--En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j'apprendrai peut-être
+quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut:
+
+--Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c'est impossible.
+
+--Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en
+France, la maîtresse de cette maison. Que ce mariage soit légal ou non,
+ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent
+pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas,
+c'est une affaire de conscience et de théologie.
+
+--Décidément, mon Sosie, le milord-duc s'est mis dans une position tout
+exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu'il est
+mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je
+commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis
+hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges.
+
+--Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts.
+
+--Exacts... exacts... jusqu'à un certain point; vous me supposez capable
+de m'être remarié après mon exécution à mort, c'est au moins hasardé.
+Que diable... monsieur, savez-vous qu'il faut être bien sûr de son fait
+au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités.
+
+--Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon
+pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m'étonne pas,
+d'ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d'esprit dans des
+circonstances plus graves que celle-ci.
+
+--Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre...
+
+--Milord-duc! s'écria le colonel d'un ton sévère, le roi, mon maître, ne
+mérite pas ce reproche...
+
+--Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait.
+
+--Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.
+
+--Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi,
+votre maître...
+
+--N'est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de
+mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout...
+
+--Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion
+était purement philosophique... et n'avait nullement trait à ma position
+particulière.
+
+--C'est différent, milord-duc; aussi m'étonnais-je de vous entendre
+parler de votre pauvreté.
+
+--Parbleu!... cela m'irait bien... de crier misère, dit Croustillac en
+riant.
+
+--Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes
+énormes que vous avez tirées de la vente d'une partie de vos pierreries
+seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d'Orange, mon maître,
+n'est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation
+des biens d'ennemis politiques.
+
+--Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si
+j'avais prévu cela... combien j'aurais peu avalé de bougies pour la plus
+grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta
+tout haut:
+
+--Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi,
+mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela
+fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens,
+mes trésors...
+
+--Le roi mon maître, milord-duc, m'a ordonné de vous dire que vous
+pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos
+richesses.
+
+--Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé
+et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes
+vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour
+les transporter. Puis il reprit tout haut:
+
+--Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes
+que vous avez faites sur ma vie passée.
+
+--Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île,
+restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et
+autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre
+habitation, afin d'en éloigner les curieux.
+
+--Je n'y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la
+Barbe-Bleue... non... la veuve... c'est-à-dire non... la duchesse... ou
+plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de
+n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles?
+Pourtant j'ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j'ai
+entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j'en deviendrai
+fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de
+chandelles romaines dans l'intérieur de mon cerveau...
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+ Pages
+
+CHAPITRE Ier. Le passager 1
+
+--II. La Barbe-Bleue 12
+
+--III. L'arrivée 27
+
+--IV. La maison curiale 40
+
+--V. La surprise 50
+
+--VI. L'avertissement 57
+
+--VII. La caverne 67
+
+--VIII. Le Morne-au-Diable 83
+
+--IX. La nuit 100
+
+--X. Un boucan 110
+
+--XI. Maître Arrache-l'Ame 122
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+ Pages
+
+CHAPITRE XII. Le Mariage 133
+
+--XIII. Le souper 150
+
+--XIV. L'amour vrai 176
+
+--XV. L'envoyé de France 189
+
+--XVI. L'orage 202
+
+--XVII. La surprise 211
+
+--XVIII. Milord-duc 223
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE
+
+[Illustration]
+
+IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE
+
+PAR
+
+EUGÈNE SÜE
+
+TOME SECOND
+
+PARIS
+
+PAULIN, ÉDITEUR
+
+RUE RICHELIEU, 60
+
+1846
+
+
+
+
+LE
+
+MORNE-AU-DIABLE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+LA SURPRISE.
+
+
+Rutler continua:
+
+--Les manoeuvres de vos émissaires furent couronnées d'un plein
+succès, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre
+existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui
+apprendre qu'à votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait
+faire de vous, milord-duc... un dangereux instrument...
+
+--De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur?
+
+--Votre Grâce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de
+Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant
+aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un
+malheureux pays, pourvu que leurs projets réussissent. Je n'ai pas
+besoin de vous en dire davantage, milord.
+
+--Si... monsieur... si, je désire que vous m'en disiez davantage... je
+veux voir jusqu'à quel point on a abusé de votre crédulité...
+Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.
+
+--La preuve que l'on n'a pas abusé de ma crédulité, milord, c'est que ma
+mission a pour but de ruiner les projets d'un envoyé de France qui,
+d'accord ou non avec votre Grâce, doit arriver d'un moment à l'autre
+dans cette île...
+
+--Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j'ignorais
+l'arrivée de cet envoyé français.
+
+--Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient
+autorisé le roi, mon maître, à penser que votre Grâce, oubliant ses
+anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait écrit à ce
+roi détrôné pour lui offrir ses services...
+
+--Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de
+dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j'aurais
+pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma
+fierté ne m'aurait pas permises auparavant.
+
+--Aussi, milord... de votre point de vue à vous, votre résolution
+n'eût-elle pas manqué de générosité...
+
+--Sans doute, j'aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher
+de... d'un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne
+l'ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme.
+
+--Je crois votre Grâce.
+
+--Eh bien, alors... votre mission n'ayant plus de but...
+
+--Vous comprenez, milord-duc... que, malgré la garantie de votre parole,
+les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme
+les circonstances... L'espoir d'arriver au trône d'Angleterre... peut
+faire oublier bien des engagements ou éluder bien des promesses,
+milord-duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer le passé; mais
+votre Grâce sait ce qu'elle a sacrifié lorsqu'elle a voulu porter une
+main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes!
+
+--Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n'y vais pas de
+_main-morte_, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et
+bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m'amuserais beaucoup.
+
+--Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez
+porté vos vues jusque sur le trône.
+
+--Eh bien, c'est vrai, s'écria Croustillac avec une expression de
+franchise spontanée, c'est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous...
+l'ambition, la gloire, l'entraînement de la jeunesse... Mais,
+croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d'un ton
+mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l'âge nous mûrit... nous rend
+sages, avec les années l'ambition s'éteint, on vit content de peu dans
+la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard
+philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs
+paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le
+fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l'océan de
+l'éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre
+première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d'audacieuses
+visées... il ne s'ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n'en
+reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et
+tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante,
+aimé de ceux qui m'entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur,
+voilà la seule existence qui me convienne; je n'hésiterai donc pas, en
+confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre
+prétention au trône d'Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n'en
+ai pas la moindre envie.
+
+--Je n'ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d'accepter votre
+serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui
+semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à
+moi, j'ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir
+ma mission.
+
+--Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y
+tenez beaucoup...
+
+--A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me
+sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien,
+que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre
+Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu'elle ne me
+suive sans faire la moindre résistance.
+
+Croustillac avait prolongé l'entretien autant qu'il l'avait pu; il lui
+fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon
+dit à Rutler:
+
+--En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel
+sera notre ordre de marche, comme on dit?
+
+--Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui
+offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin
+d'être prêt à vous frapper en cas d'alerte, milord, et nous nous
+dirigerons vers votre maison.
+
+--Ensuite, monsieur?
+
+--Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un
+de vos esclaves d'aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur
+barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette
+île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m'attend et à bord
+duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les
+mains du gouverneur de la Tour.
+
+--Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même
+l'ordre de préparer tout ce qu'il faut pour mon enlèvement?
+
+--Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la
+pointe de ce poignard?
+
+--Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez
+beaucoup, monsieur.
+
+--Nous autres Flamands, nous avons peu d'imagination... que
+voulez-vous... il n'y a rien de plus brutal que nos procédés; mais
+réussir, voilà l'important; or, ce brin d'acier me suffit, car si vous
+refusez d'obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que
+j'ai déjà eu l'honneur de vous en prévenir, je vous tue sans
+miséricorde...
+
+--J'ai aussi déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen
+ne manquait pas d'originalité... mais j'ai des esclaves... des amis,
+monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure...
+
+--Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué
+à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la
+flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui
+seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis
+Anglais, et je m'introduis en temps de guerre dans cette île, qui est
+considérée comme une place forte.
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie.
+
+--En acceptant cette mission, j'ai fait d'avance le sacrifice de ma vie;
+tout ce que je veux, milord-duc, c'est que vous ne soyez plus pour mon
+maître un sujet de crainte... pour l'Angleterre un sujet de troubles; le
+roi Guillaume n'aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre
+réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer;
+choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut;
+vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n'étiez pas
+absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce
+que je vais vous dire.
+
+--Parlez, monsieur.
+
+--Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à
+l'Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est
+pour le roi Guillaume qu'un ennemi tel que vous soit dans
+l'impossibilité d'agir; les partisans de votre première révolte, qui
+vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus
+chers souvenirs.
+
+--Vraiment?... ça ne m'étonne pas de leur part, et c'est d'autant plus
+désintéressé à eux qu'il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais
+jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand,
+qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée
+fixe à l'endroit de mon exécution.
+
+Le colonel reprit:
+
+--Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence.
+
+--Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu'elle est
+véritablement.
+
+--Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la
+reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de
+pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang,
+que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous
+reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d'enthousiasme
+n'exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c'est parce que votre
+influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu'on doit à tout
+prix la neutraliser.
+
+--Poignarder quelqu'un ou l'emprisonner éternellement, vous appelez ça
+_neutraliser une influence_, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se
+dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la
+défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur.
+On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être
+m'amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement,
+je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par
+impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s'impatiente à tort;
+car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du
+ciel que je ne conspire pas, qu'il peut dormir en paix sur son trône, et
+que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il
+assez clair et assez catégorique, monsieur?
+
+--Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les
+ordres que j'ai reçus. Lorsque nous serons chez vous tout à l'heure,
+j'aurai l'honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le
+roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l'autorité
+de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous,
+c'est le sort de la guerre. D'ailleurs si vous hésitez, je compte sur un
+puissant auxiliaire...
+
+--Et lequel?
+
+--Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de
+mon poignard...
+
+--Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son
+poignard... pensa Croustillac; il n'a que ce mot-là... à la main...
+
+--Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier
+que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est
+dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j'en
+suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant,
+milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s'ils
+peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter
+votre départ...
+
+Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la
+Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu'elle aimait
+passionnément, et qu'on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut
+généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus
+possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener
+prisonnier à la place du _milord-duc_ inconnu.
+
+Heureux de songer qu'Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon
+se résigna donc courageusement à subir toutes les conséquences de la
+position qu'il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière
+sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert.
+
+--Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à
+l'instant, dit le colonel avec impatience.
+
+--C'est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec
+un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.
+
+Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen
+d'échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la
+Barbe-Bleue.
+
+--Écoutez-moi, monsieur, dit l'aventurier en prenant un air digne et
+pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai
+librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la
+duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu'après mon
+départ.
+
+--Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre
+femme... sans lui faire connaître votre triste position?
+
+--Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à
+m'épargner des adieux toujours déchirants.
+
+--Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous
+êtes libre d'agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous
+semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d'atteindre le but que
+vous vous proposez. Si madame votre femme s'étonne de votre départ, vous
+prétexterez de l'impérieuse nécessité d'un voyage de quelques jours à
+Saint-Pierre... Quant à ma présence ici... vous l'expliquerez
+aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la
+Barbade...
+
+--Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé; car il voyait une
+foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans
+doute... mon départ pourrait s'expliquer facilement ainsi; mais, pour
+donner des ordres aux nègres pêcheurs, il faudra faire du bruit dans la
+maison, éveiller ainsi l'attention de ma femme... Elle est extrêmement
+craintive et s'alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où
+personne au monde ne peut s'introduire, lui donnera des soupçons.... et
+ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais
+échapper à tout prix.
+
+--Mais alors, milord, comment faire?
+
+--Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le
+chemin par lequel vous vous êtes introduit ici, prenons-le; nous
+sortirons de l'île à l'aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y
+entrer... Une fois à la Barbade, j'instruirai ma femme de l'événement...
+du cruel événement qui me sépare d'elle à jamais, et vous me jurerez à
+votre tour qu'elle ne sera pas inquiétée après mon départ.
+
+--Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible.
+
+--Comment cela?
+
+--Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord.
+
+--Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles.
+
+--Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la communication secrète
+qui existait entre cette caverne et l'abîme qui cerne votre parc?
+
+--Je l'ignorais complétement... mais puisque cette communication existe,
+servons-nous-en pour partir.
+
+--Mais c'est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l'intérieur de
+cette caverne qu'en s'abandonnant aux vagues qui vous précipitent au
+fond d'un lac souterrain, après vous avoir fait franchir une
+cataracte....
+
+--Et pour sortir de cette caverne?
+
+--Il faudrait, milord, remonter une chute d'eau de vingt pieds de
+haut...
+
+--C'est trop fort pour moi.... Ainsi, le bâtiment qui vous a amené en
+dehors de cette caverne...
+
+--Est parti pour la Barbade, milord... Il n'avait pu approcher de cette
+partie de l'île, malgré les croiseurs français, que parce que cette côte
+est inabordable...
+
+--Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier
+accablé.
+
+--Si vous m'en croyez, milord, vous vous bornerez à annoncer à madame la
+duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J'ai
+foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative
+pour vous échapper de mes mains.
+
+--Je vous ai donné cette parole, monsieur.
+
+--J'y crois, milord.... et mon poignard me répond de son exécution.
+
+--J'aurais été en effet bien étonné si le poignard n'avait pas reparu,
+pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne
+l'empêche pas de croire autant à son poignard.... Mordioux! cette
+défiance.... Mais il ne s'agit pas de cela... Que faire... que faire...
+La duchesse n'est pas prévenue; les esclaves ne m'obéiront pas si je les
+commande.... C'est fini.... me voici au bout de mon rouleau de
+mensonges...
+
+Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son
+quiproquo. Il regretta sincèrement de n'avoir pu se dévouer plus
+efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne
+fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison.
+
+Il eut bientôt une autre crainte.
+
+Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d'un étranger armé
+jusqu'aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait
+nettement expliqué à l'aventurier comment, à la première agression, il
+serait obligé de le tuer sans miséricorde.
+
+Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire
+la sotte curiosité, l'imprudente étourderie qui l'avaient ainsi jeté au
+milieu d'une position aussi compliquée que dangereuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+LE DÉPART.
+
+
+L'esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour
+s'appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le
+raisonnement suivant: «Cejourd'hui, comme toujours, j'ai peu ou _prou_ à
+perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour
+le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu'à ce qu'on
+s'aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme
+devant, et j'ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue
+qui s'est moquée de moi, mais qui m'a ensorcelé, car elle m'intéresse
+plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mérite peut-être; car,
+malgré son amour pour ce mari invisible, elle m'a paru furieusement
+tendre avec le boucanier et cet autre animal d'anthropophage. Enfin, il
+n'importe... si c'est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme?
+j'en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir
+de céans? mais si le Caraïbe s'en mêle? ça se gâte... il est clair que
+je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire
+pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l'homme au poignard
+que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être...
+Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile,
+car, pour m'empêcher de jeter l'alarme dans la maison, ce buveur de
+bière m'expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de
+gentilhomme de ne pas chercher à m'échapper, il me serre toujours de
+près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard...
+Bah!... son poignard... il ne me tuera qu'une fois, après tout...
+Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas,
+cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de
+plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton
+étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l'avant.»
+
+Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut:
+
+--Eh bien, monsieur, puisqu'il faut absolument passer par la maison pour
+sortir d'ici... marchons.
+
+--Monseigneur, dit le colonel après un moment d'hésitation, vous m'avez
+donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.
+
+--Oui, monsieur!
+
+--Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer.
+
+--Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis
+rien de plus.
+
+--C'est juste, monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos
+esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie,
+car j'ai juré aussi, moi, de vous emmener mort ou vif.
+
+--Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre
+serment... Marchons...
+
+Et le chevalier et le colonel s'avancèrent vers la maison.
+
+Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait
+toujours la main sur son poignard; non qu'il doutât de la parole de son
+prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir
+délivrer leur maître.
+
+Croustillac et Rutler n'étaient plus qu'à quelques pas de la maison,
+lorsqu'au détour d'une allée obscure ils virent s'avancer une femme
+vêtue de blanc.
+
+Le colonel s'arrêta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui
+dit tout bas:
+
+--Qui est là? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde
+qu'elle crie.
+
+--C'est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon
+et tout découvrir, pensa Croustillac.
+
+A son grand étonnement, la femme s'arrêta et ne dit mot.
+
+Le Gascon s'écria:
+
+--Qui donc est là?
+
+--Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit
+la voix bien connue de la Barbe-Bleue.
+
+Croustillac resta muet, confondu.
+
+La Barbe-Bleue l'appelait aussi _monseigneur_, et elle prenait le nom de
+_Mirette_.
+
+--Mordioux! se dit-il, je n'y comprends plus rien, mais plus rien du
+tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C'est égal,
+tenons-nous ferme et jouons serré.
+
+--Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel.
+
+--C'est... c'est la femme de confiance de ma femme, répondit le
+chevalier.
+
+Angèle reprit:
+
+--Monseigneur, je venais dire à votre Grâce que madame s'est couchée un
+peu souffrante... mais qu'elle dort à cette heure.
+
+--Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à
+Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu'elle
+s'aperçoive de rien.
+
+Angèle, qui s'était approchée, reprit d'un air effrayé en reculant
+vivement:
+
+--Ah! mon Dieu! mais votre Grâce n'est donc pas seule?
+
+--Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c'est fait de
+vous!!
+
+--N'aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n'aie pas peur... pendant
+que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré; il arrive du
+Fort-Royal pour... des affaires très pressées, il faut que je sorte à
+l'instant pour l'accompagner.
+
+--Si tard, monseigneur! mais vous n'y songez pas... Je vais prévenir
+madame.
+
+--Non... non... je te le défends; mais, dis-moi, j'aurais tout de suite
+besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir.
+
+--Mais, monseigneur...
+
+--Obéis.
+
+--Ce n'est pas difficile... c'est demain matin jour de pêche en haute
+mer, les noirs doivent être maintenant prêts à partir... pour être avant
+le jour à l'anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau.
+
+--Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel
+à voix basse.
+
+--C'est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et
+comme elle facilite mon départ, se dit Croustillac; il y a là-dessous
+quelque chose de bien étrange... Je n'avais peut-être pas tout à fait
+tort de l'accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout
+haut:
+
+--Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner
+aux noirs de se préparer à l'instant même.
+
+--Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile,
+ne m'as-tu pas entendu?
+
+--Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grâce... veut
+absolument...
+
+--Monseigneur! ma Grâce!... Voilà une heure que tu m'appelles ainsi,
+devant un étranger, dit le Gascon d'un air courroucé, pensant faire un
+coup de maître: que serait-il arrivé... si monsieur n'était pas dans le
+secret?
+
+--Oh! je sais bien que si cet étranger est ici à cette heure, c'est
+qu'on peut parler devant lui comme devant votre Grâce et devant
+madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument
+partir...
+
+--La fine mouche veut avoir l'air de me retenir pour mieux jouer son
+rôle, pensa Croustillac. Mais, qui l'a instruite? qui lui a si bien
+tracé ce rôle?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie
+là-dedans...
+
+--Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je à madame?
+
+--Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que
+le colonel attribua à des regrets bien naturels, tu lui diras, à cette
+chère et bonne femme, de n'avoir pas d'inquiétude... entends-tu bien,
+Mirette... pas d'inquiétude... assure-la bien que le petit voyage que je
+vais faire est absolument dans son intérêt... dis-lui enfin... de penser
+quelquefois à moi.
+
+--Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours,
+répondit Mirette d'une voix émue, car elle comprenait le sens caché des
+paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait
+combien vous l'aimez... et elle n'oublie rien... mais vous serez ici
+demain avant son réveil, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette,
+dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte
+de la voûte; il faut que nous partions sans délai.
+
+--Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre
+manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah!
+J'oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous
+et que vous aviez laissée chez madame.
+
+En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra
+vivement la main et disparut.
+
+--Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne
+l'espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée?
+
+--Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons.
+
+En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent
+dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d'un madras et vêtue
+d'une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au
+chevalier un manteau qu'elle avait déposé sur un fauteuil.
+
+--Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en
+lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les
+esclaves sont prêts.
+
+Ce disant, Angèle sortit.
+
+L'épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que
+curieuse par sa forme; la garde était d'or massif; sur la coquille, on
+voyait émaillées les armes royales d'Angleterre; la poignée représentait
+un lion debout, et sa tête, surmontée d'une couronne royale, servait de
+pommeau; le baudrier d'une grande richesse, quoique terni par un
+fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu
+desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.
+
+Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:
+
+--Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous
+réitère ma parole de n'en faire aucun usage contre vous.
+
+Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il
+répondit:
+
+--Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce;
+j'avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon
+gré, monseigneur.
+
+--Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en
+fine mouche... Elle me décore ainsi d'une partie de la défroque du
+milord-duc mystérieux pour augmenter encore l'erreur de cet ours
+flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il
+est vrai, que j'ai eu le cou coupé; c'est déjà quelque chose, mais ça ne
+suffit pas pour constater mon _identité_, comme disent les gens de
+loi... Enfin, ceci durera ce qu'il plaira à Dieu; une fois que j'aurai
+tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté;
+c'est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon
+déguisement sera sans doute complet.
+
+Ce vêtement d'une coupe particulière était bleu, avec une sorte de
+camail en drap rouge galonné d'or; on voyait qu'il avait dû longtemps
+servir.
+
+Le colonel dit au chevalier:
+
+--Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water,
+monseigneur!
+
+--Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la
+disposition dans laquelle je me trouve...
+
+--Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau
+des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres
+à cette fatale journée.
+
+--C'est ce que je vous disais... selon que j'ai froid ou chaud, je porte
+ce manteau; mais c'est toujours pour moi une manière de commémoration...
+de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites,
+si vaillamment combattu sous mes ordres.
+
+Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue
+lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur
+la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu'il avait
+plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un
+peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II
+d'Angleterre.
+
+Rutler lui dit:
+
+--Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l'arracher à des pensées
+qu'il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette
+boîte; mais les moments sont précieux.
+
+Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac:
+
+--Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer.
+
+--Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains
+de la jeune femme, qui lui dit tout bas:
+
+--Après mon mari, c'est vous que j'aime le plus au monde; car vous
+l'avez sauvé...
+
+Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le
+chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre
+noirs dont l'un portait un fanal pour éclairer la route.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que l'aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le
+Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l'appartement le plus
+secret de la maison de la Barbe-Bleue.
+
+C'était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux
+boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d'un lit de repos,
+était un très beau portrait du roi Charles II d'Angleterre; plus loin,
+une miniature représentant une femme d'une beauté ravissante.
+
+Dans un cadre d'ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement
+dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de
+deviner qu'on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le
+cadre était supporté sur une sorte de cartouche d'argent ciselé
+représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait
+cette date: 15 JUILLET 1685.
+
+Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l'âge,
+grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient
+singulièrement la stature et la taille du capitaine l'Ouragan, du
+boucanier Arrache-l'Ame ou du Caraïbe Youmaalë.
+
+En colorant les beaux traits de l'homme dont nous parlons de la teinte
+cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi
+sous l'épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois
+individus dans ce même personnage.
+
+Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère,
+que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient
+été successivement portés par le même homme, qui n'était autre que le
+fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, _exécuté_ à
+Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.
+
+Tous les historiens s'accordent à dire que ce prince était très brave,
+très affable, d'un caractère très généreux, et d'une figure noble et
+belle. «Telle fut la fin d'un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth)
+que ses grandes qualités auraient pu rendre l'ornement de la cour, et
+qui eût été capable de bien servir sa patrie.
+
+«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d'une
+nombreuse faction et les amorces de l'affection populaire l'avaient
+engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L'amour du peuple le
+suivit dans toutes les variétés de sa fortune; _après son exécution
+même, ses partisans conservèrent l'espérance de le revoir un jour à leur
+tête_.»
+
+Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des
+partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son
+exécution.
+
+Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait
+ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs
+orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui.
+
+Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime
+volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à
+Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince
+comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé
+et le menton saillant.
+
+Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des
+Provinces-Unies à la suite de Guillaume d'Orange, aurait donc pu tomber
+dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac
+certains objets précieux connus que l'on savait avoir appartenu au fils
+de Charles II.
+
+Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille
+mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr,
+intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement
+presque jusqu'à l'assassinat; le choix de Guillaume d'Orange se trouvant
+très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement
+impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et
+qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener
+cette périlleuse et cruelle entreprise.
+
+Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux
+anglais.
+
+Tout à coup, la porte de sa chambre s'ouvrit, et Angèle se précipita à
+son cou en s'écriant:
+
+--Sauvé! sauvé!
+
+Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les
+mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d'une voix
+entrecoupée:
+
+--Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n'y a plus de danger
+pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril
+est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j'en tremble
+encore...
+
+Effrayé de l'exaltation d'Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse
+inquiète:
+
+--Qu'as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre,
+Angèle s'écria:
+
+--Maintenant, ce n'est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi
+Guillaume d'Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter
+cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l'ordre à un de nos
+nègres pêcheurs d'aller dire au capitaine Ralph de tenir le _Caméléon_
+tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l'anse aux Caïmans... en
+deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+LA TRAHISON.
+
+
+Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu'il entendait, il
+regardait sa femme avec angoisse.
+
+--Que dis-tu? s'écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j'habite
+cette île?
+
+--Il le sait... Un de ses émissaires s'était introduit ici... cette
+nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n'y a plus aucun danger,
+s'écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.
+
+--Mais, cet homme? cet homme?...
+
+--Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans
+cela?... Non... tu n'as plus rien à redouter... quant à présent du
+moins. Mais sais-tu qui m'a aidé à conjurer ce menaçant orage?
+
+--Non... de grâce explique-moi...
+
+--C'est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.
+
+--Croustillac?
+
+--Oui, sa présence d'esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril
+est éloigné.
+
+--En vérité, Angèle, je crois rêver.
+
+--Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m'as eu quittée pour
+lire ces papiers venus d'Europe, je suis descendue avec le chevalier
+dans le jardin... J'avais un pressentiment de notre danger, j'étais
+triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt
+possible... n'étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne
+pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main
+n'appartiendrait à personne, et qu'il devait quitter cette maison demain
+au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses
+récits naturellement exagérés sur ce qu'il avait vu ici, donnerait plus
+de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l'île,
+bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu'à présent, hélas! nous
+avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements
+qu'il avait été impossible de démêler le vrai du faux.
+
+--Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève.
+
+--Après avoir annoncé au chevalier qu'il ne pouvait plus rester ici, je
+lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son
+séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d'un air si
+péniblement humilié qu'il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre,
+et voulant, par cela même qu'il témoignait quelque délicatesse,
+l'obliger à accepter un présent, j'étais revenue chercher ici un
+médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le
+chevalier ne me refuserait pas. J'allais lui porter ce cadeau, lorsqu'en
+approchant de l'endroit où je l'avais laissé, au bout du parc, près du
+bassin... Ah! mon ami, j'en frémis encore.
+
+Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si
+elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.
+
+--Angèle, je t'en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine
+ce récit.
+
+--Eh bien! reprit-elle, lorsque je m'approchai du bassin, j'entendis
+parler; effrayée, j'écoutai.
+
+--C'était cet émissaire, sans doute?
+
+--Oui, mon ami.
+
+--Mais comment s'est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment
+a-t-il confié ses desseins au Gascon?
+
+--Il a pris le chevalier pour toi.
+
+--Il a pris le chevalier pour moi? s'écria Monmouth.
+
+--Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de
+taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait
+fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t'habillant comme le
+portrait dont tu m'avais parlé.
+
+--Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement,
+oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi.
+
+Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre
+d'ébène incrusté d'argent qui renfermait l'esquisse d'un portrait, le
+duc reprit:
+
+--Mais quelle a été l'issue de cette étrange rencontre? le chevalier
+qu'a-t-il dit? toi-même qu'as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans
+tes paroles qui me rassurent... j'irais moi-même...
+
+Angèle interrompit le duc:
+
+--Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s'il y
+avait quelque chose à craindre à cette heure?
+
+--Eh bien! je t'écoute.... mais tu conçois mon impatience...
+
+--Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots
+que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi
+dans l'erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison,
+craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur
+l'intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il
+s'approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu'il
+devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l'émissaire de
+Guillaume, croyant s'adresser à toi, appelait le chevalier _milord-duc_
+ou _monseigneur_, je l'ai appelé ainsi; j'ai fait ouvrir les portes, et,
+pour compléter l'illusion, j'ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à
+portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.
+
+--Ah! qu'as-tu fait, Angèle! s'écria le duc, l'épée de mon père, une
+boîte qui m'a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au
+plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à
+l'amitié!
+
+--Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s'écria
+Angèle, désolée de l'expression d'amertume et de chagrin qu'elle lisait
+sur les traits de Jacques.
+
+--Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec
+tendresse, je ne t'accuse pas; mais j'ai un tel respect pour ces saintes
+reliques, qu'il m'est cruel de les voir profaner par un mensonge, même
+pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs
+terribles qui se rattachent surtout à ce manteau... hélas! je ne t'ai
+pas tout dit.
+
+--Tu ne m'as pas tout dit? s'écria Angèle surprise. Quand tu es venu me
+chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort
+sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m'as-tu pas
+offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m'as-tu pas
+dit que tu m'aimais? que m'importe le reste. S'il ne s'était pas agi de
+ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta
+condition, de ta naissance? Je t'ai épousé proscrit, fuyant la haine
+acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté
+les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers.
+Maintenant... que peux-tu m'avoir caché? Si c'est quelque nouveau
+danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas,
+car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta
+vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative
+soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils
+vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans
+deux heures, le _Caméléon_ sera prêt à mettre à la voile...
+
+Profondément préoccupé, Monmouth n'entendait pas Angèle; il marchait à
+grands pas, se disant:
+
+--Il n'y a pas à en douter... on sait que j'existe... Mais comment
+Guillaume d'Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n'était plus connu
+que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait
+emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur
+de cette île, est mort?... Quand je songe que pour plus de sûreté...
+j'ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc
+pu me trahir? le père Griffon est incapable d'un tel sacrilége... car
+c'est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette
+révélation...
+
+Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:--Et
+de quel moyen s'est servi le chevalier pour découvrir les desseins de
+l'émissaire de Guillaume d'Orange?
+
+--Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s'en est pas caché; je l'ai
+entendu, il voulait t'enlever mort on vif et te conduire à la tour de
+Londres.
+
+--Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l'on craint que je ne
+me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes
+anciens partisans s'agitent... dit Monmouth en se parlant à
+lui-même.--Je reconnais là la politique de mon _ancien ami_ Guillaume
+d'Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées
+ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l'esprit de
+Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?...
+Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:--Dieu soit loué...
+mon enfant, l'orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier.
+Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu'il vient de montrer
+dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité;
+peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et
+de le persuader que l'émissaire lui-même avait été abusé par de faux
+renseignements. Qu'en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du
+chevalier sous d'autres traits que ceux d'Youmaalë, ou bien te
+chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme?
+Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d'y pourvoir sans blesser
+sa délicatesse.
+
+Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.
+
+Monmouth ne l'avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu
+à éloigner du Morne-au-Diable l'émissaire de Guillaume d'Orange, mais il
+ne savait pas qu'il l'eût accompagné comme prisonnier.
+
+--Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans
+doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le
+temps de fuir...
+
+--Le chevalier n'est donc plus ici? s'écria le duc.
+
+--Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet
+homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu'à l'anse aux Caïmans,
+où l'émissaire s'embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes
+avec le chevalier.
+
+Le duc semblait ne pas croire à ce qu'il entendait.
+
+--Parti prisonnier sous mon nom? s'écria-t-il. Mais cet émissaire, en
+reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par
+le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé
+pour moi!...
+
+--Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir
+aucun danger. Malgré mon désir d'éloigner de nous le péril dont nous
+étions menacés, jamais je n'aurais exposé cet homme généreux à une perte
+assurée...
+
+--Mais, malheureuse femme! s'écria le duc, tu ne sais pas de quelle
+terrible importance est le secret d'état que possède maintenant le
+chevalier...
+
+--Mon Dieu! que dis-tu?...
+
+--Ils sont capables de le tuer...
+
+--Ah! qu'ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s'écria la jeune femme
+en voyant le duc s'apprêter à sortir.
+
+--Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J'emmènerai
+quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d'avance.
+
+--Jacques... je t'en supplie... ne t'expose pas...
+
+--Comment! j'abandonnerais lâchement cet homme qui s'est dévoué pour
+moi, je le livrerais aux ressentiments de l'envoyé de Guillaume!...
+Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains
+sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu'un
+remords!... Va, je t'en prie, dire à Mirette d'ordonner à quelques
+esclaves de se tenir prêts à me suivre à l'instant... Grâce à la marée,
+le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je
+pourrai encore l'atteindre.
+
+--Mais cet envoyé est capable de tout! s'il te voit venir délivrer le
+chevalier, il devinera peut-être... et alors...
+
+--Ce n'est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va
+courir sur leurs traces... D'ailleurs, j'ai bravé, je crois, d'autres
+dangers que ceux-là.
+
+Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là
+se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.
+
+Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n'avait
+pas cru que les suites de l'erreur où le Gascon avait jeté Rutler
+pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son
+déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle
+entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de
+l'appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à
+tous les gens de la maison.
+
+Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette.
+
+La mulâtresse, d'un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon
+demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à
+lui apprendre.
+
+L'ordre fut donné d'introduire à l'instant le religieux dans le salon du
+rez-de-chaussée.
+
+Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre
+sous les traits du flibustier mulâtre.
+
+--Mon ami! s'écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le
+père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous
+révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui...
+
+--Le père Griffon! s'écria le duc.
+
+--Vous savez qu'il ne vient jamais ici que dans les circonstances les
+plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le.
+
+--Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut
+compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s'écria le duc.
+
+Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de
+fatigue, était dans le salon.
+
+--Dans un quart d'heure ils seront ici! s'écria le religieux.
+
+--Qui cela, mon père? demanda Monmouth.
+
+--Ce misérable Gascon! dit le père.
+
+--Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant
+un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons...
+il en est encore temps.
+
+--Fuir! et par où? il n'y a qu'un chemin pour venir au Morne-au-Diable
+et pour en sortir. Je vous dis qu'ils me suivent, répondit le père, mais
+du calme, rien n'est encore désespéré.
+
+--Expliquez-vous, mon père, qu'y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit
+Angèle.
+
+--Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j'aime
+mieux croire à l'impossible que de douter un moment de votre sainte
+probité.
+
+--Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un
+mystère inexplicable... qui s'éclaircira un jour, croyez-moi; mais les
+moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du
+malheur qui vous menace. J'accours près de vous, donc je ne vous ai pas
+trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible
+que l'on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n'est pas tout, votre
+position est devenue presque inextricable.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m'être
+ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur...
+Maudit soit ce misérable hypocrite...
+
+--Mais, au contraire, s'écria Angèle, c'est le plus généreux des
+hommes... il s'est volontairement dévoué pour mon mari.
+
+--Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais
+savez-vous dans quel but odieux?
+
+--Oh! dites... dites, je meurs d'effroi, s'écria Angèle.
+
+--Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s'écoulent et le
+danger approche: ce matin, j'ai reçu au Macouba une lettre de maître
+Morin, du Fort-Royal, selon l'ordre qu'il a reçu de vous de me prévenir
+de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler
+extraordinaire; il m'a dépêché un exprès pour m'apprendre qu'une frégate
+française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé
+à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d'une longue
+conférence avec le gouverneur, s'est mis en route, à la tête d'une
+escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.
+
+--Un envoyé de France! s'écria Monmouth, qu'aurais-je à craindre
+maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France
+n'est-elle pas en guerre avec l'Angleterre?
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s'écria Angèle.
+
+--Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le
+père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son
+escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici.
+Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du
+morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu'il était envoyé du roi
+de France, qu'il venait remplir une mission d'état, et il me pria de
+vouloir bien lui servir de guide et d'introducteur, puisque je
+connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser
+sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu'il
+se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions
+très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque
+tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte
+crier:--Qui vive?--Envoyé du roi de France, répondit M. de
+Chemeraut.--Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint
+jusqu'à nous avec ces mots:--Je suis mort...
+
+--Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l'épée à la main, et en
+courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient
+d'éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un
+côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d'épouvante, tandis
+que nos deux matelots d'avant-garde terrassaient et contenaient à peine
+un homme robuste vêtu en marin.
+
+--Et le chevalier, s'écria Monmouth, était donc blessé?
+
+--Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut
+rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l'a sauvé. L'homme au
+costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles
+de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: _Envoyé du roi de
+France_... s'était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait
+alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable
+aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier.
+Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s'écriant:--Je
+suis mort, et il resta sans mouvement. C'est à cet instant que nous
+arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l'assassin du Gascon
+s'écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu'il
+croyait sa victime:
+
+--«Monsieur l'envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils
+sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en
+faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce
+cadavre, monsieur; c'est moi, Rutler, colonel au service du roi
+Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»--«Malheureux!»
+s'écria M. de Chemeraut. «Je m'en fais gloire de ce meurtre, reprit le
+colonel. Ainsi j'ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon
+maître! Grâce à moi, l'épée de Charles II, que Jacques de Monmouth
+portait à son côté, ne sera plus tirée contre l'Angleterre.»--«Colonel,
+vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut...
+
+--«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive
+le roi Guillaume et la vieille Angleterre!»
+
+--Mais le chevalier? s'écria le duc.
+
+--Lorsqu'il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger
+mouvement, poussa un soupir; et pendant qu'une partie de l'escorte
+garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s'apercevant que sa
+victime n'était pas morte, M. de Chemeraut s'empressa de secourir le
+Gascon, et lui dit:--«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je
+compris à l'instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le
+chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur
+pouvait vous servir, je me tus.--«Le coup a glissé sur le baudrier de
+l'épée de mon père,» dit le drôle d'une voix faible pendant qu'on le
+relevait.--«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut;
+je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est
+maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet
+de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus
+tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»--«Je vous écoute,
+monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans
+doute pour mieux jouer son personnage.--Puis, au bout de quelques
+moments d'entretien secret, le Gascon dit à voix haute:--«Puisqu'il en
+est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma
+femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable.
+Elle m'accompagnera... puisque telle est la destination qui m'est
+réservée.»
+
+--Le misérable! s'écria Angèle.
+
+Puis il ajouta, reprit le père Griffon:--«Je me sens étourdi de ma
+chute, je me reposerai un moment chez moi.»--«Qu'il soit fait ainsi que
+vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s'adressant
+à moi:--«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir
+madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour
+l'emmener; qu'elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons
+être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin
+même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de
+ce traître? il veut abuser du nom qu'il a pris pour vous ravir votre
+femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous êtes... ou de
+consentir au départ de madame la duchesse.
+
+--Plutôt mourir mille fois! s'écria Angèle.
+
+--Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais
+que sot et aventureux, et c'est un monstre d'hypocrisie.
+
+--Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez
+retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d'ouvrir
+au Gascon et à l'envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du
+reste.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LE VICE-ROI D'IRLANDE ET D'ÉCOSSE.
+
+
+Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père
+Griffon de l'infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce
+nouveau danger, nous rejoindrons l'aventurier qui, négligemment appuyé
+sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du
+Morne-au-Diable.
+
+Le colonel Rutler, furieux d'avoir échoué dans son entreprise, était
+conduit et gardé par deux soldats de l'escorte.
+
+M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le
+moindre doute sur l'identité du Gascon avec le personnage de Monmouth,
+l'action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur
+le colonel un ordre de la main de Guillaume d'Orange, au sujet de
+l'enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de
+Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu'un envoyé du roi Guillaume
+reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu'il allait payer
+de sa vie sa tentative d'assassinat contre ce prétendu prince?
+
+En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac
+sentit la nécessité de s'observer davantage, pour compléter l'illusion
+qu'il voulait produire et pour arriver à ses fins.
+
+Il savait du moins le nom du personnage qu'il représentait, et à quelle
+nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d'une
+excessive utilité pour l'aventurier, car il ignorait absolument
+l'histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l'homme dont il
+jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation
+gasconne et il lui donna une manière d'accent britannique qui rendait
+son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de
+soupçonner qu'il causait avec un Français.
+
+Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se
+renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n'en fut guère
+étonné, il connaissait le peu d'expansion du caractère anglais.
+
+Quelques mots de l'entretien de ces deux personnages qui cheminaient en
+tête de l'escorte donneront une idée de la nouvelle et assez
+embarrassante situation du chevalier.
+
+--Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de
+Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m'a chargé
+sous les yeux de Votre Altesse.
+
+--_Altesse_? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus
+que l'autre... outre l'inconvénient de son éternel poignard, il
+m'appelait seulement _Monseigneur_ ou ma _Grâce_, tandis que celui-ci
+m'appelle _Altesse_... Il y a progrès... j'avance... je frise le
+trône...
+
+M. de Chemeraut continua:
+
+--J'aurai aussi l'honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre
+de lettres d'Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n'a été
+plus favorable pour une insurrection.
+
+--Je le savais, dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui
+avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s'agitent...
+s'agitent même énormément...
+
+--Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires
+d'Europe.
+
+--Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais...
+
+--Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de
+vous, monseigneur, de vous assurer de l'éclatante position qui vous est
+due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif.
+
+--Et comment cela, monsieur?
+
+--En vous mettant à la tête des partisans de votre royal oncle, Jacques
+Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés,
+monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son
+digne neveu.
+
+--Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille.
+Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par
+s'arranger...
+
+--Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de
+confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de
+son jeune fils[3].
+
+--Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des
+choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas
+ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de
+son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent...
+
+--Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l'opportunité
+de cette tentative, lorsqu'elle aura entendu à cet égard bon nombre de
+ses anciens compagnons d'armes, de ses partisans les plus exaltés.
+
+--Le fait est qu'ils seront à même mieux que personne de me donner...
+des renseignements certains... Mais, hélas!... avant que je puisse les
+revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se
+passera malheureusement beaucoup de temps...
+
+--Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise...
+
+--_Une surprise?_
+
+--Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle
+admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés,
+ont demandé au roi la faveur de m'accompagner.
+
+--De vous accompagner? s'écria le chevalier.--Et où sont-ils donc,
+monsieur?
+
+--Ils sont ici... à bord de ma frégate qui m'a amené, monseigneur.
+
+--A bord de votre frégate! reprit Croustillac avec une expression de
+surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très favorable aux
+souvenirs affectueux du chevalier.
+
+--Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre
+joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d'armes.
+
+--En effet... vous n'avez pas idée de l'impatience avec laquelle
+j'attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac.
+
+--Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils
+vous apportent le voeu de tous vos amis d'Angleterre. Et ils vont vous
+mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux
+vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay?...
+
+--Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d'un
+air dégagé.
+
+--Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes
+blessures, qu'il peut à peine marcher; mais il a dit: «Il n'importe que
+je meure... si je meurs aux pieds de _notre duc_...» car c'est ainsi
+qu'ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement,
+monseigneur.
+
+--Ce pauvre Rothsay... toujours le même, dit Croustillac en passant la
+main sur ses yeux d'un air attendri. Ces chers amis...
+
+--Et lord Mortimer donc, monseigneur! était comme un fou... Sans les
+ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m'eût été
+impossible de l'empêcher de descendre à terre avec moi.
+
+--Mortimer... aussi... ce brave Mortimer...
+
+--Et lord Dudley, monseigneur.
+
+--Lord Dudley est aussi enragé que les autres... je le parie...
+
+--Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s'était vu
+obligé de lui refuser une embarcation...
+
+--C'est un vrai caniche pour la fidélité et pour l'amour de l'eau qu'un
+ami pareil, pensa Croustillac très désappointé.
+
+--Ah! monseigneur, et demain?...
+
+--Eh bien! quoi... demain?
+
+--Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur!
+
+--Oui, superbe... superbe...
+
+--Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et
+pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux! heureux les princes qui
+retrouvent de pareils amis dans l'adversité!
+
+--Oui, ce sera en effet une entrevue très touchante, dit tout haut
+Croustillac. Puis il ajouta tout bas:
+
+--Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voilà
+des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me
+reconnaître, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret
+d'état de M. de Chemeraut.
+
+--La présence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore
+un autre but... Votre Altesse ne doit pas l'ignorer.
+
+--Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d'excellentes idées, ces
+chers amis...
+
+--Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon
+maître et le roi votre oncle m'ont commandé de vous faire une ouverture
+que vous ne pouvez manquer d'accueillir.
+
+--Faites, monsieur... faites... tout ceci s'annonce à ravir.
+
+--Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la
+frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli
+d'armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur
+les côtes de Cornouailles; tout ce comté n'attend qu'un signal pour
+s'insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de
+ses partisans et donne aux populations de quoi s'armer... Le mouvement
+se répand jusqu'à Londres, l'usurpateur est chassé du trône, et vous
+rendez la couronne au roi votre oncle.
+
+--J'en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet
+magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant
+tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du
+salut des peuples de mon oncle...
+
+--Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse;
+mais il n'y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout
+est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec
+enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de
+Londres, que jamais il n'a voulu croire à votre exécution, monseigneur,
+quoiqu'il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous
+chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue
+comme le jour de sa délivrance!
+
+--Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j'aie été exécuté;
+mais il est plus raisonnable que l'autre, qui voulait me tuer au nom
+des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de
+vivre au nom de ces mêmes regrets. J'aime mieux cela.
+
+--En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de
+Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise
+se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection
+avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.
+
+--Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne
+sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je
+devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de
+brûlot, d'enfant perdu... Si je réussis, il m'appuiera; si je ne réussis
+pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c'est égal, ça me tente;
+mon ambition s'éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres
+amis forcenés... Sans ces bélîtres, j'aurais été curieux de voir
+Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant
+Guillaume d'Orange du trône d'Angleterre... et rendant généreusement ce
+même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m'y asseoir... hum...
+peut-être m'y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons,
+Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard...
+Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais
+décidément, depuis quelque temps, il m'arrive de singulières aventures,
+et la _Licorne_, qui m'a amené ici, pourrait bien être un bâtiment
+enchanté.
+
+Le chevalier reprit tout haut d'un air méditatif:
+
+--Ceci est une détermination très grave, au moins, monsieur; il y a
+certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup
+à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais
+il serait, je crois, d'une bonne politique de réfléchir... plus
+mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.
+
+--Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont
+pressantes, il faut se hâter d'agir; les vues secrètes du roi, mon
+maître, ont été trahies; Guillaume d'Orange avait donné au colonel
+Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous
+voir le chef d'une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper
+un coup rapide, décisif, tel qu'un brusque débarquement sur les côtes de
+Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au
+nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute
+puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous
+aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la
+Grande-Bretagne remonte sur son trône.
+
+--Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus...
+
+--Et il l'aura, monseigneur, il l'aura...
+
+--Oui, à moins qu'il n'ait le dessous... et alors, si je suis tué cette
+fois, ce sera sans rémission... Ce n'est pas par un vil égoïsme que je
+fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d'après les
+antécédents qu'on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort,
+mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis
+songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les
+horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir
+douloureux.
+
+--Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles
+passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des
+chances fatales, mais elle en a d'heureuses... Et puis quel avenir vous
+attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous
+prouveront que la vice-royauté d'Irlande et d'Écosse vous est destinée,
+sans nombrer d'autres faveurs que vous réservent et mon maître et
+Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu'il sera remonté sur le trône qu'il
+vous devra.
+
+--Peste! vice-roi d'Écosse et d'Irlande, se dit Croustillac, avec cela
+mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi...
+Ah! Croustillac, Croustillac, je te l'avais bien dit... ton étoile se
+lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours...
+tant que cela pourra durer.
+
+M. de Chemeraut, voyant l'hésitation du chevalier, employa un moyen
+décisif pour le forcer d'agir conformément aux vues des deux rois, et
+lui dit:
+
+--Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication...
+et, si pénible qu'elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon
+maître.
+
+--Parlez, monsieur...
+
+--Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de
+l'insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux!
+
+--On a brûlé mes vaisseaux!
+
+--Oui, monseigneur; c'est une métaphore...
+
+--Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m'a mis dans la
+nécessité d'agir selon ses vues?
+
+--Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper,
+monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les
+_conseils pressants_ du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez
+ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de
+fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il
+l'espérait..
+
+--Eh bien! monsieur, dit l'aventurier, devenu très soucieux en pensant
+qu'il allait connaître, comme on dit, _le revers de la médaille_.
+
+--Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d'imminentes raisons
+d'état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s'assurer de votre
+personne... Voilà pourquoi je m'étais fait suivre d'une escorte...
+
+--Monsieur... de la violence!!!...
+
+--Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis
+sûr d'avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité
+de les exécuter...
+
+Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua:
+
+--Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre
+exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on
+vous couvrirait le visage d'un masque que vous ne quitteriez jamais.
+Enfin, d'après l'ordre de Sa Majesté, j'aurais l'honneur de conduire
+directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez
+éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos
+partisans qui étaient venus ici dans l'espoir de vous revoir bientôt à
+leur tête.
+
+Après être resté longtemps dans l'attitude d'un homme qui médite
+profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées
+contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de
+Chemeraut d'un air majestueux:
+
+--Toute réflexion faite, monsieur, j'accepterai la vice-royauté
+d'Irlande et d'Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce
+soit la crainte d'une prison perpétuelle qui me force d'agir ainsi. Non,
+monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre
+que je serais coupable de ne pas me rendre aux voeux des peuples
+opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l'épée pour leur
+défense, ajouta l'aventurier d'un ton héroïque.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, vive le
+roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi
+d'Écosse et d'Irlande!
+
+--J'en accepte l'augure, répondit gravement le chevalier.
+
+Et il ajouta tout bas:--Diable d'homme! avec son air doucereux! je ne
+sais si je n'aimais pas mieux l'autre, malgré son éternel poignard... Ça
+se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de
+Londres, ça n'était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et
+devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme
+des grues à m'attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera
+découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de
+maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que
+va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m'arriver?
+d'être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir...
+Pendu... c'est un zeste... un clin d'oeil... un bâillement... Allons,
+allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te
+moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t'amusant des étranges
+aventures que le diable t'envoie... C'est égal... maudits soient mes
+partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s'il n'y aurait pas
+moyen de les envoyer... m'aimer ailleurs.
+
+--Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans
+sont-ils nombreux?
+
+--Monseigneur, ils sont onze.
+
+--Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur
+aise...
+
+--Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des
+camps; d'ailleurs le but qu'ils se proposent est si important, si
+glorieux, qu'ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre
+Altesse leur fera bientôt oublier...
+
+--C'est égal, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les caser ailleurs...
+de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux,
+tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et
+puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et
+bons amis qu'au moment de débarquer en Angleterre.
+
+--C'est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous
+serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.
+
+--Il est désespérant d'inspirer de pareils dévouements, se dit
+Croustillac.--Alors, n'y pensons plus, dit-il tout haut, je serais
+désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais quel logement nous
+destinez-vous, à moi et à ma femme?
+
+--Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse
+daignera être indulgente en songeant à l'impérieuse nécessité des
+circonstances. D'ailleurs, l'attachement bien connu de Votre Altesse
+pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant,
+vous fera, j'en suis sûr, monseigneur, excuser l'exiguïté de
+l'appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.
+
+L'aventurier ne put s'empêcher de sourire à son tour, et il reprit:
+
+--Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur.
+
+--Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse?
+
+--Plus que jamais, monsieur; quand j'étais prisonnier du colonel Rutler,
+quand j'étais destiné à périr peut-être, j'avais dû laisser ignorer mes
+périls à ma femme, et l'abandonner sans la prévenir du sort qui
+m'attendait.
+
+--Ainsi madame la duchesse ignorait?...
+
+--Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le
+colonel Rutler pendant qu'elle reposait, je lui avais fait dire en
+quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu'un jour ou
+deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus
+des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur:
+gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour
+l'emmener avec moi, je devance son plus cher désir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+LA SURPRISE.
+
+
+Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en
+silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.
+
+Bientôt l'escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.
+
+De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de
+clôture de l'habitation de la Barbe-Bleue.
+
+En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au
+chevalier:
+
+--Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et
+dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait
+répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas
+encourager beaucoup les visiteurs.
+
+--Vous voulez sans doute parler, monsieur, d'un boucanier, d'un
+flibustier et d'un Caraïbe?...
+
+--Oui, monseigneur, on dit qu'ils vous sont dévoués à la vie et à la
+mort.
+
+--En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés.
+
+--Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore à quel titre
+ces trois misérables sont dans l'intimité de la duchesse, ni surtout
+comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que
+de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa
+femme... la tutoyassent... l'embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec
+son air sérieux comme un âne qu'on étrille, était celui qui avait
+particulièrement le don de m'agacer les nerfs... Encore une fois,
+comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela
+déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à
+moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous
+êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c'est surtout la
+jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un
+mystère que je découvrirai peut-être tout à l'heure... En attendant,
+tâchons d'apprendre comment l'on a su que le prince était caché au
+Morne-au-Diable.
+
+--Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j'ai une question très
+importante à vous faire.
+
+--Monseigneur, je vous écoute...
+
+--Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre,
+toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j'étais
+caché à la Martinique.
+
+Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit:
+
+--En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je
+ne trahis en rien un secret d'état... ni le roi, ni ses ministres ne
+m'ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c'est par une
+circonstance qu'il serait trop long de vous raconter ici que j'ai
+découvert ce qu'on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis
+néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.
+
+--Vous pouvez en être sûr, monsieur.
+
+--D'abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de
+la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en
+Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de
+Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l'armée du
+stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l'armée de
+M. le maréchal de Luxembourg.
+
+--Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement
+Croustillac. Poursuivez.
+
+--Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de
+Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette
+colonie, et ayant cru de son devoir de s'enquérir de l'existence
+mystérieuse d'une jeune veuve, surnommée la _Barbe-Bleue_, se rendit au
+Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié...
+
+--C'est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit
+Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.
+
+--Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol,
+reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de
+vous garder le secret...
+
+--Il le jura, monsieur... et si quelque chose m'étonne de la part d'un
+si galant homme... c'est qu'il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le
+Gascon.
+
+--Ne vous hâtez pas d'accuser M. de Crussol, monseigneur...
+
+--Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...
+
+--Vous savez, monseigneur, qu'il y avait peu d'hommes plus sincèrement
+religieux que M. de Crussol?...
+
+--Sa piété était proverbiale, monsieur... C'est ce qui fait que je
+m'étonne de son manque de parole...
+
+--Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de
+conscience de n'avoir pas donné connaissance au roi son maître d'un
+secret d'état de cette importance... il confessa toute la vérité au
+révérend père Griffon.
+
+--Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne
+voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il
+écoutait M. de Chemeraut.
+
+--Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire.
+J'arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre
+Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant,
+autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait
+entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une
+nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M.
+de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu'on
+attendait d'un jour à l'autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous
+sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la
+Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a
+cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que
+des scrupules de conscience l'ayant obligé de tout avouer au père
+Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir
+forfait à la parole qu'il vous avait donnée.
+
+--S'il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté
+jusqu'à la fin de sa vie, ce que je l'ai toujours connu... un religieux,
+un loyal gentilhomme, dit Croustillac d'un ton pénétré, mais faudrait-il
+donc maintenant accuser le père Griffon d'une indiscrétion sacrilége?...
+Cela serait cruel. Je m'y résoudrais avec peine, monsieur...
+
+Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l'aventurier:
+
+--Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l'aiguillette empoisonnée?
+
+Le Gascon regarda l'envoyé d'un air surpris:
+
+--Est-ce une plaisanterie, monsieur?
+
+--Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en
+s'inclinant...
+
+--Alors, monsieur... quel rapport?
+
+--Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à
+l'aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la
+fortune du secret d'état dont il s'agit.
+
+--Voyons cette figure, monsieur...
+
+--Eh bien, monseigneur, ce jeu de l'_aiguillette empoisonnée_ consiste
+en ceci... Un cercle d'hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend
+une des aiguillettes de son pourpoint, et il s'agit de la glisser dans
+la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui
+se trouve en possession de l'_aiguillette_ est condamnée à une
+pénitence.
+
+--Très bien, monsieur, dit le Gascon, l'habileté du jeu se réduit à se
+débarrasser le plus lestement possible de l'aiguillette, en la passant
+adroitement à une autre.
+
+--Vous y voilà, monseigneur...
+
+--Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d'état qui me
+concerne... et... ce jeu-là.
+
+--Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses
+et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions
+font le même effet que l'_aiguillette_ dans le jeu de ce nom... lesdites
+consciences ne songeant qu'à se débarrasser du secret dans une
+conscience voisine... afin de se mettre à l'abri de toute
+responsabilité...
+
+--Très bien, monsieur... je commence à saisir l'analogie... il se
+pourrait qu'on eût joué à l'_aiguillette empoisonnée_ avec la confession
+de ce malheureux chevalier de Crussol...
+
+--C'est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se
+voyant dépositaire d'un secret d'état si important, s'est trouvé dans un
+mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers
+son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau
+de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant
+mettre sa conscience en repos, il résolut d'aller en France, de tout
+confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de
+toute responsabilité...
+
+--Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais
+pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre
+toujours votre comparaison, que quelqu'un ait triché...
+
+--Je puis affirmer à Votre Altesse qu'il y a quelques mois, le père
+Griffon, ainsi qu'il l'avait résolu, est arrivé en France et a tout
+confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui
+toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui
+recommandant le plus grand secret.
+
+--Et à qui diable le général de l'ordre a-t-il passé l'aiguillette? dit
+le Gascon, que ce récit amusait beaucoup.
+
+--Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le
+général de l'ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition
+effrénée; que peu d'hommes possèdent à un plus haut degré le génie de
+l'intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère...
+Une fois maître de l'importante confession que le père Griffon avait dû
+lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa
+conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son
+élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi
+Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l'état
+des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la
+position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le
+cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n'auriez pas eu
+beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des
+Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d'un mouvement contre le prince
+d'Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu,
+votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement
+dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre
+mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des
+Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don
+Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence
+révélée, monseigneur...
+
+--Mais c'est un abominable homme que ce don Sanche! s'écria Croustillac.
+
+--Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal;
+et, comme premier moteur de l'entreprise, il sera prince de l'Église, si
+le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d'Angleterre. Il est
+inutile de vous dire, monseigneur, qu'une fois le père Briars maître du
+secret, il s'en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste
+des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.
+
+--Tout s'éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m'étonne plus
+de l'inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au
+Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me
+prenait sans doute pour un espion; je m'explique aussi maintenant les
+questions dont il m'accablait pendant la traversée, et qui me semblaient
+si saugrenues.
+
+M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l'étonnement où
+le plongeait cette révélation lui dit:
+
+--Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur.
+Sans aucun doute, les préparatifs de l'entreprise n'auront pas été si
+secrets que Guillaume d'Orange n'en ait été instruit par ses espions,
+qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu'au sein de la
+petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent
+entièrement sur Votre Altesse, l'usurpateur a donné au colonel Rutler la
+mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu'en
+tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa
+confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut
+être indulgent, car c'est à cette révélation que vous devrez un jour la
+gloire d'avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d'Angleterre.
+
+Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l'aventurier, il
+regrettait alors de l'avoir provoquée; s'il était découvert, on lui
+ferait sans doute payer cher le secret d'état qu'il avait
+involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses
+pas, il devait s'engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il
+marchait.
+
+L'escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de
+l'habitation du Morne-au-Diable.
+
+Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et
+que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et
+Croustillac.
+
+Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument:
+
+--Holà! les esclaves!
+
+Après quelques moments d'attente, on descendit l'échelle. L'aventurier
+et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la
+porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte
+par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d'ordonner aux six
+soldats de rester en dehors de la voûte.
+
+Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu'elle avait à faire, à dire,
+et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et
+s'écria:
+
+--Ah! monseigneur!
+
+--Tu ne m'attendais pas?... Et le père Griffon?...
+
+--Comment, monseigneur, c'est vous?
+
+--Certainement, c'est moi; mais le père Griffon où est-il?
+
+--En apprenant tout à l'heure que vous étiez parti pour quelques jours,
+madame m'avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne.
+
+--Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N'a-t-il donc
+pas vu ta maîtresse?
+
+--Mon, monseigneur; madame m'avait dit de ne laisser entrer personne;
+alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments
+extérieurs.
+
+--Ainsi, ta maîtresse ne s'attend pas du tout à mon retour?
+
+--Non, monseigneur, mais...
+
+--C'est bon, laisse-nous.
+
+--Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de...
+
+--Non, c'est inutile; j'y vais, moi, dit le Gascon en passant devant
+Mirette et en se dirigeant vers le salon.
+
+--Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la
+duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi
+ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père
+Griffon n'a pu parvenir jusqu'à madame votre femme.
+
+--Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie! elle devient d'une
+sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis
+plus là, il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce
+bon religieux; ma plus légère absence lui cause une douleur, un
+chagrin, une désolation, des larmes... qui, quelquefois m'inquiètent...
+C'est tout simple... depuis que j'étais condamné à cette retraite
+absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence
+d'aujourd'hui, de si peu de durée qu'elle la croie... lui est
+horriblement pénible... pauvre chère âme!...
+
+--Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse
+me permet de lui donner un avis, je l'engagerai à supplier madame la
+duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car,
+monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à
+une extrême célérité dans l'action...
+
+--Mon désir est aussi d'emmener ma femme le plus promptement possible.
+
+--Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques
+dérangements à madame la duchesse.
+
+--Elle n'y pensera pas, monsieur... il s'agit de me suivre... répondit
+Croustillac d'un air triomphant.
+
+M. de Chemeraut et l'aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui
+précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-Bleue.
+
+Nous l'avons dit, cette pièce n'était séparée de ce salon que par des
+portières; d'épais tapis de Turquie recouvraient les planchers.
+
+M. de Chemeraut et Croustillac s'approchaient donc sans bruit,
+lorsqu'ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés.
+
+Le chevalier reconnut la voix d'Angèle, il saisit vivement la main de
+M. de Chemeraut, et lui dit à voix basse:
+
+--C'est ma femme!... Écoutons...
+
+--Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur le
+supposait...
+
+--Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots, voyez-vous, qui, dans leur
+explosion, ont quelque chose d'un éclat de rire convulsif.... Ne bougez
+pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur, ajouta le
+Gascon, en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder
+le plus profond silence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+L'ENTRETIEN.
+
+
+Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu'en entendant
+Mirette l'appeler monseigneur, il s'était persuadé avec raison que la
+Barbe-Bleue était sur ses gardes, que Monmouth était bien caché; et,
+quoi qu'en eût dit la mulâtresse, Croustillac était convaincu, encore
+avec raison, que le père Griffon avait appris à Angèle que son
+soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave
+pour que le révérend, au fait de tous les mystères du Morne-au-Diable,
+n'eût pas insisté pour prévenir la Barbe-Bleue du nouveau péril qui la
+menaçait.
+
+Si Mirette avait affirmé que le père Griffon n'avait pas vu la
+Barbe-Bleue, c'est qu'il entrait dans les vues de celle-ci que le
+religieux ne parût pas avoir communiqué avec les habitants du
+Morne-au-Diable.
+
+Nous expliquerons tout à l'heure ce qui doit sembler très contradictoire
+dans la conduite de Croustillac, et nous répondrons à cette question:
+«S'il voulait abuser du nom qu'il avait pris pour enlever la
+Barbe-Bleue, pourquoi l'avait-il fait avertir de son dessein par le père
+Griffon?»
+
+Croustillac, ayant donc recommandé à M. de Chemeraut de rester muet,
+s'avança sur la pointe du pied, tout auprès de la portière entr'ouverte,
+et regarda ce qui se passait dans le salon, car les éclats de rire
+venaient encore de se faire entendre.
+
+A peine eut-il jeté les yeux dans l'appartement, qu'il se retourna
+vivement du côté de M. de Chemeraut, et, la figure décomposée, il lui
+dit d'un air indigné:
+
+--Voyez et écoutez, monsieur! voici à quoi servent les surprises?
+J'avais un pressentiment en envoyant ici le père Griffon!... Par
+l'enfer! les maris prudents devraient toujours se faire précéder par une
+escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour...
+
+Malgré l'ironie de ces paroles, les traits de Croustillac étaient
+bouleversés, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur,
+de colère et de haine.
+
+Après avoir jeté un rapide coup d'oeil dans le salon, M. de Chemeraut,
+malgré son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques moments
+complétement interdit.
+
+Qu'on juge du spectacle qui causait la confusion de M. de Chemeraut, et
+la rage, non pas feinte, mais sincère, mais cruelle, du Gascon qui, nous
+l'avons dit, aimait passionnément la Barbe-Bleue, se dévouait
+généreusement pour elle, et n'était pas encore au fait des déguisements
+du prince.
+
+Monmouth, sous les traits du capitaine l'Ouragan, le flibustier mulâtre,
+était négligemment étendu sur un canapé; il fumait une longue pipe de
+caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret doré.
+
+Angèle, agenouillée auprès de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe
+du flibustier avec une longue épingle d'or.
+
+--Bon, ça va, ça va maintenant, dit Monmouth, que nous appellerons
+l'Ouragan pendant cette scène. Ma pipe est allumée; maintenant, à
+boire...
+
+Angèle prit sur une table une large coupe de verre de Bohême et une
+carafe de cristal, s'approcha du divan, et pendant que le flibustier
+aspirait vivement quelques bouffées de tabac, la duchesse lui versa avec
+une grâce charmante plein un verre de vin de muscatelle.
+
+L'Ouragan le vida d'un trait, après quoi il embrassa cavalièrement
+Angèle en lui disant:--Le vin est bon, la femme jolie, au diable le
+mari!
+
+En entendant ces mots trop significatifs, M. de Chemeraut voulut se
+retirer.
+
+Croustillac le retint, et lui dit à voix basse:
+
+--Restez, monsieur, restez; je veux les confondre, les surprendre, les
+misérables!
+
+La figure de Croustillac s'assombrissait de plus en plus. L'alerte qu'il
+avait donnée au Morne-au-Diable en priant le père Griffon d'aller
+avertir la Barbe-Bleue qu'il se préparait à venir la chercher, cachait
+un dessein très louable, très généreux, que nous expliquerons tout à
+l'heure.
+
+La vue du flibustier, en exaltant la jalousie de l'aventurier jusqu'à la
+rage, changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas
+compte de l'audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se
+refuser à l'évidence des privautés du mulâtre qu'il n'avait pas encore
+vues; il se souvenait des familiarités non moins choquantes du Caraïbe
+et du boucanier. Il se persuada qu'il était dupe d'une créature
+affreusement dépravée; il crut que Monmouth, son mari, n'existait plus
+ou n'habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angèle avait secondé
+son stratagème (à lui Croustillac), ç'avait été pour se débarrasser d'un
+témoin importun.
+
+Furieux d'être pris pour jouet, douloureusement blessé dans un amour
+vrai, Croustillac résolut de se venger sans pitié, et d'abuser cette
+fois véritablement du nom et de la situation qu'il avait pris par un
+motif si honorable. Il dit à M. de Chemeraut, d'une voix sourde, émue,
+avec une expression de colère concentrée, qui rentrait admirablement
+bien dans l'esprit de son rôle:
+
+--Pas un mot, monsieur, je veux tout entendre parce que je veux tout
+punir sans miséricorde.
+
+--Mais, monseigneur...
+
+Un geste impérieux de Croustillac ferma la bouche à M. de Chemeraut;
+tous deux prêtèrent une oreille attentive à la conversation d'Angèle et
+du flibustier qui, nous devons le dire, savaient parfaitement être
+écoutés.
+
+--Enfin, ma belle infante, disait l'Ouragan, te voilà libre au moins
+pour quelque temps.
+
+--Si ce n'est pour toujours, répondit la Barbe-Bleue en souriant.
+
+--Pour toujours? que veux-tu dire, mauvais petit démon? dit le
+flibustier.
+
+Angèle vint s'asseoir auprès du mulâtre; en causant, elle lui passa une
+main dans les cheveux avec une câlinerie coquette qui fit bondir le
+malheureux Croustillac.
+
+--Monseigneur... un mot, et mes gens vous débarrasseront de ce
+sacripant, dit tout bas M. de Chemeraut, qui avait pitié du Gascon.
+
+--Je saurai bien me venger moi-même, dit sourdement l'aventurier, qui ne
+put voir se prolonger cette scène, et s'adressant à M. de Chemeraut:
+
+--Monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misérables.
+
+--Mais, monseigneur, cet homme a l'air robuste et déterminé...
+
+--Soyez tranquille, monsieur, j'en aurai bon compte.
+
+--Si vous m'en croyez, monseigneur... nous partirons à l'instant, vous
+abandonnerez à ses remords une femme assez malheureuse pour oublier
+ainsi ses devoirs.
+
+--L'abandonner?... Non, pardieu, monsieur. De gré ou de force elle me
+suivra... ce sera ma vengeance.
+
+--Que Votre Altesse me permette une observation... Après un
+événement... si scandaleux, la vue de madame la duchesse ne peut vous
+être qu'à tout jamais odieuse... monseigneur. Partons, partons; oubliez
+une coupable épouse... la gloire vous consolera.
+
+--Monsieur, dit impatiemment le Gascon, je désire parler à ma femme.
+
+--Mais, monseigneur, ce misérable...
+
+--Encore une fois, monsieur, suis-je un homme sans courage et sans
+force, pour qu'un pareil drôle m'intimide? Je veux rester seul avec
+eux... Certains débats domestiques doivent être murés. Veuillez
+m'attendre dans la pièce voisine; avant un quart d'heure je suis à vous.
+
+Croustillac prononça ces mots d'un accent si impérieux, sa physionomie
+était tellement désolée, que M. de Chemeraut s'inclina sans oser
+insister davantage.
+
+Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte,
+qu'il referma aussitôt sur lui.
+
+Traversant le salon à grands pas, l'aventurier entra brusquement dans la
+pièce où se tenaient le mulâtre et la Barbe-Bleue.
+
+--Madame, s'écria le Gascon, la figure contractée par une douloureuse
+indignation, votre conduite est abominable!
+
+Le mulâtre, qui était couché sur le canapé, se releva brusquement, il
+allait répondre... Angèle, d'un coup d'oeil, le supplia de n'en rien
+faire.
+
+Autant Monmouth avait voulu généreusement s'opposer au sacrifice du
+chevalier lorsqu'il croyait ce sacrifice désintéressé, autant il était
+résolu à ne pas se faire connaître alors qu'il croyait l'aventurier
+capable d'une indigne trahison.
+
+--Monsieur, dit froidement Angèle au Gascon, l'envoyé de France peut
+encore nous entendre. Passons dans une autre pièce.
+
+Elle ouvrit la porte de l'appartement particulier de Monmouth, et y
+entra, suivi du flibustier et de Croustillac.
+
+La porte fermée, l'aventurier s'écria:
+
+--Je vous répète, madame, que vous avez indignement abusé de ma
+délicatesse!
+
+--J'ai à vous demander compte de votre déloyale conduite, monsieur, dit
+fièrement Angèle. Mais expliquez-vous d'abord.
+
+Pendant cette scène, Monmouth, gravement préoccupé, se promenait, les
+bras croisés dans la chambre, les yeux fixés sur le parquet.
+
+--Vous voulez que je m'explique, madame; oh! ce ne sera pas long.
+D'abord, apprenez... qu'à tort... ou à raison... je vous aimais, madame!
+s'écria Croustillac avec une explosion de tendresse et de colère.
+
+--C'est-à-dire que vous vous étiez vanté à vos compagnons de voyage
+d'épouser la riche veuve du Morne-au-Diable, monsieur!
+
+--Soit, madame, à bord de la _Licorne_... mon langage a été impertinent,
+mes prétentions ont été absurdes, cupides... je vous l'accorde... Mais
+quand je parlais ainsi, mais quand je pensais ainsi, je ne vous avais
+pas vue.
+
+--Ma vue, monsieur, ne vous a pas donné des idées beaucoup plus
+honorables, dit sévèrement Angèle, toujours persuadée que Croustillac
+voulait cruellement abuser de la position où il se trouvait.
+
+--Écoutez-moi... madame, je vous aimais véritablement... C'est vous dire
+que j'étais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque,
+tout stupide qu'il vous parût... Oui... je vous aimais parce que mon
+coeur me disait que je faisait bien de vous aimer, parce que je me
+sentais meilleur en vous aimant... Vous pouviez railler cet amour...
+j'étais assez payé par le bonheur qu'il me donnait... Quand vous m'avez
+dit:--Monsieur, je me suis moquée de vous, je vous ai pris pour un
+jouet... vous êtes un pauvre diable, je vous ferai l'aumône... et vous
+serez trop content...
+
+--Monsieur...
+
+--Quand vous m'avez dit cela... ne croyez pas que j'aie été humilié,
+madame... non, cela m'a fait mal... bien mal, mais j'ai vite oublié
+cette injure... dès que j'ai vu que vous compreniez que tout pauvre que
+j'étais... je pouvais être sensible à autre chose qu'à l'argent... Alors
+vous m'avez dit quelques bonnes paroles, vous m'avez appelé votre ami,
+votre ami!... après ce mot-là... je me serais jeté dans le feu pour
+vous, et cela pour le seul plaisir de m'y jeter; car je n'avais plus
+rien à espérer de vous, moi... le bon temps de ma folie était passé...
+je voyais trop clair dans mon coeur pour ne pas reconnaître que
+j'étais une espèce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir
+rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma
+seule ambition... et celle-là n'offensait personne... eût été de me
+dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?...
+moi... vagabond! qui n'ai que ma vieille épée, mon vieux chapeau et mes
+bas roses... Eh bien! pourtant, par un hasard que j'ai d'abord béni, le
+soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu'on nomme votre mari;
+l'erreur du colonel peut vous être utile... Jugez de ma joie... Je puis
+sauver un homme que vous aimez passionnément... J'aurais préféré sauver
+autre chose... mais je n'avais pas le temps de choisir... Je risque
+tout, y compris l'éternel poignard du colonel. J'augmente par tous les
+moyens possibles sa double méprise. Vous venez à mon aide...
+c'est-à-dire que vous m'enfoncez dans le bourbier jusqu'au cou, au moyen
+de bagatelles dont vous me harnachez... C'est égal... j'y vais de tout
+coeur... je me trouve satisfait comme ça, et je quitte cette maison
+sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en
+perspective, sans compter l'éternel poignard du Flamand... Eh bien!
+malgré tout, je vous le répète, j'étais content... Je me disais: Je ne
+sais pas ce qui m'attend, corde ou cachot; mais je suis bien sûr que la
+Barbe-Bleue se dira: C'est heureux, mordioux, bien heureux pour nous au
+moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable, que lui
+sera-t-il arrivé?... Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne
+demandais pas même un regret... un souvenir seulement... un souvenir,
+dit le Gascon en s'attendrissant malgré lui.
+
+--Aussi, monsieur, dit Angèle, tant que je vous ai cru réellement
+généreux, ma reconnaissance ne vous a pas manqué.
+
+Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon. Il s'écria:
+
+--Votre reconnaissance, madame! mordioux, parlons-en... elle est belle!
+Mais je continue:--Nous sortons d'ici avec le Flamand... En descendant
+du morne, nous rencontrons l'envoyé de France; Rutler se croit trahi, il
+commence par m'allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce
+sont les profits du dévouement. Si la lame ne s'était pas brisée,
+j'étais tué. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... ça
+n'est probablement pas dans l'espérance d'être prochainement couronné de
+roses ou caressé par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise,
+on garrotte Rutler, je me trouve face à face avec l'envoyé de France...
+Je ne perds pas la tête, il s'agissait de vous et d'un malheureux
+proscrit que vous aimiez passionnément... J'aurais toujours mieux aimé
+qu'il se fût agi de M. votre père ou de M. votre oncle... Mais je
+continuais à n'avoir pas le choix... d'ailleurs la conscience d'être
+utile à deux jeunes gens intéressants faisait taire mon égoïsme... Plus
+ça se compliquait plus je mettais d'amour-propre à vous sauver... Il
+fallait redoubler d'aplomb, d'audace... ça m'allait... Les monstrueux
+mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m'absolvaient de tous
+ceux que j'avais faits dans de mauvaises intentions..... Le bon Dieu
+s'en mêla, il m'inspira les plus énormes bourdes qu'on puisse imaginer,
+elles furent avalées comme une manne céleste par l'envoyé de France; je
+jouai mon rôle de mon mieux; M. de Chemeraut me dit en deux mots le
+sujet de sa mission: une insurrection appuyée par le roi de France était
+prête à éclater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait à la
+tête du mouvement, le succès était certain.
+
+Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec
+Angèle.
+
+Le Gascon continua:
+
+--Quand je m'en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand
+et de son poignard, je n'avais pas soufflé mot... Je m'étais bien gardé
+de vouloir revenir ici; mais M. de Chemeraut me confiait une chose
+peut-être avantageuse pour le prince... je n'avais pas le droit de
+refuser pour lui... Je commençai donc par accepter en son nom toutes
+sortes de vice-royauté. Mais s'il voulait réellement prendre part à ce
+mouvement, comment le prévenir? M. de Chemeraut désirait mettre à la
+voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l'envoyé
+de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernière rencontre et me
+croyant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute être ici en
+sûreté? Une idée me vint; je dis à M. de Chemeraut:--«Les choses ont
+changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au
+Morne-au-Diable!» C'était le seul moyen d'avoir une entrevue avec vous,
+madame... et d'avertir le prince de ce qu'on lui proposait. S'il
+acceptait, je me _déprincipalisais_; s'il refusait, je refusais comme
+devant, et il était sauvé...
+
+--Comment, monsieur, s'écria Angèle, telle était votre généreuse
+intention? vous vouliez...
+
+--Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus
+généreux que je ne le suis, dit amèrement le Gascon. Je priai donc le
+père Griffon de venir vous avertir, madame, que je désirais vous
+emmener. M. de Chemeraut m'écoutait; je ne pouvais en dire davantage au
+religieux, mais cela suffisait. De deux choses l'une... ou vous me
+comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous
+les cas, vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car
+c'était mon idée fixe...
+
+--Ainsi, monsieur, s'écria Angèle en regardant Croustillac avec autant
+d'étonnement que de reconnaissance, votre intention n'était
+véritablement pas..... d'abuser de...
+
+Le Gascon l'interrompit brusquement. Non... madame, non; je n'avais
+alors aucune méchante intention quoique certaines particularités de
+votre existence me parussent très inexplicables... Je vous croyais
+sincèrement attachée à un prince malheureux, et à tout prix j'aurais
+sauvé le duc.
+
+--Ah! monsieur, combien je vous ai mal jugé! Vous êtes le plus généreux
+des hommes, s'écria Angèle.
+
+L'aventurier poussa un éclat de rire sardonique qui stupéfia la jeune
+femme; puis il continua d'un air sombre:
+
+--Dieu merci... mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que
+généreux veut dire stupide; que dévoué veut dire niais. Je profiterai de
+la leçon. Polyphème de Croustillac se venge rarement... mais quand il se
+venge, il se venge bien... surtout lorsque la vengeance est aussi
+charmante que celle qui l'attend.
+
+--Vous... venger, monsieur! dit Angèle, et de quoi?
+
+--De quoi, madame? Vous avez l'audace de me le demander, vous?
+
+--Mais, sans doute; que vous ai-je fait? pourquoi cette haine?
+
+L'aventurier frappa du pied avec tant de violence, que le mulâtre fit un
+pas vers lui; mais Croustillac concentra sa colère, et dit à Angèle
+d'une voix brève, avec une amère ironie:
+
+--Écoutez, madame, il me semble que, sans être possédé d'un orgueil
+infernal, je pouvais espérer un souvenir de votre part, lorsque pour
+vous je me jetais, de gaieté de coeur, au milieu des positions les
+plus dangereuses. Il me semble, madame, ajouta le Gascon en ne pouvant
+contenir son indignation, qui augmentait à mesure qu'il parlait, il me
+semble, madame, que ce n'était pas au moment même où, au risque de ma
+vie, je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si
+passionnément, dit-on, que ce n'était pas alors que vous deviez oublier
+toute pudeur...
+
+--Monsieur...
+
+--Oui, madame... oublier toute pudeur, toute honte, pour vous jeter dans
+les bras d'un misérable mulâtre... et pousser l'abjection jusqu'à lui
+allumer sa pipe... En vérité, j'étais bien brute! ajouta le Gascon avec
+une recrudescence de fureur... Par dévoûment pour madame, je risquais ma
+peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque
+outrageusement de son époux et de moi, fait ici d'abominables orgies
+avec un tas de bandits... Allons donc, mordioux... le fils de ma mère ne
+mériterait pas d'être né dans mon pays et d'avoir rôti le balai, comme
+on dit... dans la capitale de l'univers, s'il ne trouvait pas à son tour
+de quoi rire dans cette aventure... En un mot, madame, reprit-il
+durement, vous pouvez me supposer les plus méchantes intentions du
+monde... et vous ne serez jamais au dessous de la vérité... car je vous
+suis aussi hostile que je vous étais dévoué... Du reste, j'aime mieux
+cela... rien n'est plus gênant que les beaux sentiments... J'aurais à
+recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m'en
+garderais bien... Je préfère, mordioux! la façon dont je vous aime
+maintenant à celle de tantôt, ajouta Croustillac en jetant un regard
+étincelant sur Angèle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+RÉVÉLATION.
+
+
+Le pauvre Gascon, emporté par la colère et par la jalousie, se faisait
+beaucoup plus méchant qu'il ne l'était réellement; malheureusement la
+duchesse de Monmouth ne le connaissait pas assez pour deviner
+l'exagération de ces féroces apparences.
+
+Angèle crut l'aventurier capable de regretter sérieusement de s'être
+montré généreux; dans ce doute, elle hésita naturellement à calmer la
+jalousie du Gascon en lui dévoilant le secret du déguisement de
+Monmouth, cet aveu pouvait tout perdre si le chevalier n'était pas de
+bonne foi. Il était donc prudent de se tenir encore sur la réserve.
+
+--Monsieur, dit Angèle, vous vous trompez... il y a dans ma conduite des
+mystères que je ne puis vous expliquer encore.
+
+Ces mots redoublèrent l'irritation de Croustillac; depuis trois jours il
+ne se trouvait que trop mêlé à de mystérieux événements: aussi
+s'écria-t-il:
+
+--J'ai assez de mystères comme cela! j'en ai trop, de ceux qui vous
+regardent surtout; je ne veux pas être plus longtemps votre dupe,
+madame! Je ne sais pas quel sort m'attend, je ne sais comment tout ceci
+finira, mais, par l'enfer, vous me suivrez!
+
+--Monsieur...
+
+--Oui, madame, j'ai les inconvénients du rôle de votre époux bien-aimé,
+j'en aurai du moins les agréments; quant à cet indigne scélérat de
+mulâtre... qui ne dit mot, fait le sournois, et n'en pense pas moins, je
+le livrerai à M. de Chemeraut, et il m'en rendra bon compte... Si ce
+n'était souiller l'épée d'un gentilhomme que de la tremper dans le sang
+esclave, je me serais chargé moi-même de cette vengeance!
+
+Angèle échangea un coup d'oeil avec Monmouth, dont l'imperturbable
+sang-froid exaspérait le Gascon. Tous deux sentirent la nécessité de
+calmer le chevalier, sa colère pouvait devenir dangereuse; il fallait le
+calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince.
+
+La jeune femme dit donc à l'aventurier:
+
+--Tout va s'expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers
+vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté
+de votre dévouement. Le père Griffon (quoiqu'il eût répondu de vous,
+monsieur) a été, comme moi, trompé sur le véritable motif de vos
+intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que
+vous étiez capable d'abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper
+au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un
+moyen, bien certain, sans doute, mais qui pouvait réussir. Je ne pouvais
+fuir, c'était aller à votre rencontre; je donnai donc les ordres
+nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut,
+espérant que vous me surprendriez à l'improviste, et qu'ainsi témoin de
+la tendre intimité qui m'attachait au capitaine...
+
+--Comment! c'est exprès que vous m'aviez ménagé cette agréable
+perspective? s'écria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en
+face... Mais c'est le dernier terme de la dégradation et du
+dévergondage, madame... Et dans quel but, s'il vous plaît, teniez vous à
+me prouver l'abominable intimité qui vous lie à ce bandit?
+
+--Afin, monsieur, qu'il vous fût impossible de m'emmener avec vous. M.
+de Chemeraut étant témoin de ma coupable liaison avec le capitaine
+l'Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de
+Monmouth, reprendre aux yeux de l'envoyé français, une femme aussi
+coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis...
+
+--Vous l'avouez donc, madame?
+
+--Oui!... eh bien, oui, monsieur!... ne soyez pas généreux à demi... Que
+vous importe que j'aime... un esclave, comme vous dites...
+
+--Comment, madame, que m'importe... mais vous avez donc juré de me
+mettre hors de moi... Que m'importe? Et à quoi sert-il alors que je joue
+le rôle de votre mari? existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous
+servez-vous pas de l'erreur dont je suis victime pour vous débarrasser
+de moi? n'est-il pas déjà bien loin, en sûreté, ce mari? Mais c'est à
+devenir fou, s'écria la Gascon d'un air égaré, à chaque instant je crois
+que ma tête est sens dessus dessous; je suis ou non depuis deux jours le
+jouet d'un abominable cauchemar... Qui êtes-vous? où suis-je? que
+suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord? suis-je le prince? suis-je
+vice-roi... ou même roi? ai-je eu le cou coupé, oui ou non?... qu'on
+s'explique; il faut que cela finisse! s'il y a un duc de Monmouth, où
+est-il? montrez-le moi... s'écria le malheureux aventurier dans un état
+d'exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir.
+
+Angèle, effrayée et moins disposée que jamais à tout avouer au Gascon,
+dit en hésitant:
+
+--Monsieur, certaines circonstances mystérieuses...
+
+Croustillac ne la laissa pas continuer, et s'écria:
+
+--Encore des mystères!... je vous le répète, j'ai assez de mystères
+comme ça... Je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu'un autre,
+mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou.
+
+--Monsieur, veuillez donc comprendre...
+
+--Madame, je ne veux pas comprendre, s'écria le chevalier en frappant du
+pied avec fureur, c'est justement parce que j'ai voulu comprendre que ma
+tête se dérange...
+
+--Monsieur, reprit Angèle, je vous en prie, calmez-vous, réfléchissez.
+
+--Je ne veux ni comprendre ni réfléchir, s'écria Croustillac avec une
+nouvelle exaspération, à tort ou à raison j'ai mis dans ma tête que vous
+m'accompagneriez, et vous m'accompagnerez... Je ne sais pas où est votre
+mari, je ne veux pas le savoir... ce que je sais, c'est que vous n'êtes
+cruelle ni pour les Caraïbes, ni pour les boucaniers, ni pour les
+mulâtres... Eh bien! vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous
+voyez bien cette pendule, si dans cinq minutes vous ne consentez pas à
+m'accompagner, je dis tout à M. de Chemeraut, et il en arrivera ce qu'il
+pourra... Décidez-vous, je ne parle plus jusque-là, je me fais sourd,
+car ma tête crèverait comme une grenade au moindre propos.
+
+Et Croustillac se jeta dans un fauteuil, mit ses mains sur ses oreilles
+pour ne rien entendre, et attacha ses yeux sur la pendule.
+
+Monmouth n'avait pas cessé de se promener dans la chambre avec
+agitation; il était, ainsi qu'Angèle, dans une affreuse perplexité.
+
+--Jacques, peut-être est-ce un honnête homme lui dit tout bas Angèle;
+mais son exaltation m'épouvante, regarde comme il a l'air égaré.
+
+--Il faut risquer de nous confier à sa loyauté, il parlera sans cela.
+
+--Mais s'il nous trompe? Mais s'il parle?
+
+--Angèle, entre deux dangers il faut choisir le moindre.
+
+--Oui, s'il consent à passer pour toi... tu es sauvé... cette fois du
+moins.
+
+--Mais dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de M. de
+Chemeraut.
+
+--Oh! c'est un abîme... un abîme!
+
+--Jamais je ne consentirai maintenant à rallumer la guerre civile en
+Angleterre... j'aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais
+te quitter... mon Dieu...
+
+--Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme?
+
+--D'immenses..... possesseur d'un pareil secret d'état!
+
+--Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah! que faire?
+Jacques, l'heure s'avance.
+
+Après un moment de réflexion, Monmouth dit:
+
+--Il n'y a pas à balancer, disons-lui tout; s'il consent à jouer encore
+mon rôle pendant quelques heures, je suis sauvé, et j'ai le moyen de le
+mettre à l'abri du ressentiment de l'envoyé de France.
+
+--Jacques, si cet homme était un traître? Mon Dieu, prends garde...
+
+A ce moment, l'aventurier, voyant l'aiguille marquer la cinquième
+minute, se leva et dit à Angèle:
+
+--Eh bien! madame, à quoi vous décidez-vous? Un oui ou un non, car je
+suis incapable d'entendre ou de comprendre autre chose; voulez-vous me
+suivre ou ne le voulez-vous pas? répondez.
+
+Monmouth s'approcha de lui d'un air grave et imposant:
+
+--Je vais, monsieur, vous donner une preuve de haute estime et de...
+
+--Ton estime, scélérat! s'écria Croustillac indigné en interrompant le
+duc, est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi? Ton estime...
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Pas un mot de plus, s'écria Croustillac indigné en se retournant vers
+Angèle, madame, voulez-vous me suivre? Est-ce oui, est-ce non?
+
+--Mais, écoutez...
+
+--Est-ce oui, est-ce non? s'écria-t-il en se dirigeant vers la porte,
+répondez, ou j'appelle M. de Chemeraut.
+
+--Mais, par saint Georges! s'écria Monmouth.
+
+Le chevalier allait ouvrir la porte, lorsque la jeune femme lui saisit
+les deux mains d'un air si suppliant, qu'il s'arrêta malgré lui.
+
+--Eh bien oui... oui, je vous suivrai, dit-elle avec épouvante.
+
+--Enfin! dit le Gascon, à la bonne heure... Donnez-moi votre bras, et
+partons; M. de Chemeraut doit trouver le temps long.
+
+--Mais un instant... il faut que vous sachiez tout, dit la pauvre femme
+en toute hâte. Le Caraïbe n'était autre chose que le flibustier... ou
+plutôt le boucanier et le Caraïbe ne sont que...
+
+--Ah çà! vous recommencez; vous voulez donc que ma raison y reste?
+s'écria le Gascon en faisant un effort désespéré et en courant vers la
+porte pour appeler M. de Chemeraut.
+
+Le prince se précipita sur Croustillac, lui saisit les deux poignets
+dans une de ses mains, et lui mit l'autre sur la bouche au moment où le
+chevalier criait:--A moi, M. de Chemeraut! puis il lui dit à voix basse:
+
+--C'est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth.
+
+Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononçant ces
+paroles; mais, au point d'exaspération où était Croustillac, il ne vit
+dans la révélation du prince qu'une nouvelle ruse ou une nouvelle
+injure, et il redoubla d'efforts pour se dégager.
+
+Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait
+pas d'énergie; il commençait à se débattre d'une manière inquiétante,
+lorsque Angèle, épouvantée, courut prendre un flacon, mit sur son
+mouchoir une goutte de liqueur, et frottant la main du prince, enleva la
+couleur de bitume qui s'y trouvait, et la peau redevint blanche.
+
+--Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n'en font
+qu'un? dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac, et en lui
+montrant sa main blanchie.
+
+Ces mots furent un trait de lumière pour l'aventurier: il comprit tout.
+
+Malheureusement, au moment où le prince ôta sa main de la bouche du
+Gascon, celui-ci n'avait pu retenir, ce cri: _A moi, monsieur de
+Chemeraut!_
+
+Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l'attention de l'envoyé de
+France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre
+l'épée à la main.
+
+Il est impossible de peindre la stupéfaction, l'effroi de ces trois
+personnages, lorsque M. de Chemeraut parut.
+
+Le duc mit la main sur son poignard;
+
+Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses
+mains;
+
+Croustillac regarda autour de lui d'un air désolé, regrettant, mais trop
+tard, sa maladresse.
+
+Néanmoins, la présence d'esprit de l'aventurier lui revint peu à peu; de
+même qu'il suffit d'un vif rayon de soleil pour dissiper un épais
+brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois
+déguisements du prince, tout s'éclaircit à ses yeux; son esprit,
+jusqu'alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensants
+sur la Barbe-Bleue cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de l'avoir
+accusée, et la volonté de se dévouer pour elle et pour le prince.
+
+Avec une merveilleuse _spontanéité d'invention_ (nous nous intéressons
+trop maintenant au Gascon pour dire: avec une merveilleuse faculté de
+mensonge), Croustillac basa son _plan de campagne_ contre M. de
+Chemeraut, qui, toujours l'épée à la main, se tenait sur le seuil de la
+porte, et répétait pour la seconde fois:
+
+--Qu'y a-t-il, monseigneur?... qu'y a-t-il donc? Je croyais avoir
+entendu le bruit d'une lutte, et votre voix qui criait à l'aide...
+
+--Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur... dit Croustillac d'un air
+sombre.
+
+Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient
+les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il était alors
+complétement maître de leur sort.
+
+Pourtant, si Angèle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien
+examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqué une
+sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui à
+travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front.
+
+M. de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l'avait
+appelé.
+
+--Je vous ai appelé, monsieur, lui dit le chevalier d'une voix lugubre,
+en ayant l'air du sortir d'une profonde rêverie, je vous ai appelé pour
+me venir en aide...
+
+--Monseigneur... serait-ce ce misérable? dit l'envoyé en montrant
+Monmouth, qui, debout, les bras croisés, se tenait près du fauteuil où
+était Angèle, prêt à la défendre et à vendre chèrement sa vie; car, nous
+l'avons dit, il ignorait encore les projets de l'aventurier.
+
+--Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Chemeraut, et je le mets entre
+les mains de mon escorte.
+
+Le Gascon secoua la tête, et répondit:
+
+--Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n'est pas contre
+un pareil bandit que je vous ai appelé à mon aide, monsieur, c'est
+contre moi-même.
+
+--Que voulez-vous dire, monseigneur?
+
+--Je veux dire que j'ai peur de me laisser fléchir par les larmes de
+cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu'audacieusement
+coupable.
+
+--Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour
+être juste.
+
+--Vous avez raison, monsieur... c'est pour cela que je redoute tant ma
+faiblesse. Je vous ai appelé afin que votre vue rallume mon indignation,
+renflamme ma colère; car vous avez été témoin de mon déshonneur,
+monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je
+serais un lâche... que je mériterais mon sort... N'est-ce pas, monsieur?
+
+--Monseigneur...
+
+--Je vous comprends... vous avez raison... oui, par saint Georges!
+Croustillac se souvenait d'avoir entendu le prince faire ce serment, par
+saint Georges... je saurai me venger...
+
+Angèle et le duc respirèrent; ils comprirent que le chevalier voulait
+les sauver.
+
+--Monseigneur, dit sévèrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de
+répéter à Votre Altesse, devant madame, ce que j'avais l'honneur de vous
+dire il y a quelques instants... Une barrière insurmontable vous sépare
+maintenant... d'une épouse coupable, ajouta l'envoyé avec effort,
+pendant qu'Angèle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son
+mouchoir.
+
+Croustillac releva la tête, et s'écria d'une voix déchirante:
+
+--Trompé par un mulâtre... encore!... monsieur, par un misérable
+mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré!
+
+--Monseigneur!
+
+--Enfin, monsieur, ajouta Croustillac, en s'adressant à l'envoyé d'un
+air d'indignation douloureuse, vous saviez pourquoi je revenais... quels
+étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tête de madame;
+eh bien, n'est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu'à ce
+moment-là justement... une épouse... criminelle...
+
+--Monseigneur, s'écria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon,
+maintenant ces projets doivent être un secret pour madame.
+
+--Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise! Je
+rentre, le coeur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes
+paisibles lares... Eh bien! qu'est-ce que j'entends!
+
+--Monseigneur!...
+
+--Vous l'avez entendu comme moi... Ce n'est pas tout... qu'est-ce que je
+vois?...
+
+--Monseigneur, monseigneur, calmez-vous...
+
+--Vous l'avez vu comme moi... un bandit mulâtre!!! Mais cela ne se
+passera pas ainsi... non... non... par saint Georges! Oui, j'ai bien
+fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colère bouillonne, les
+projets les plus cruels s'offrent en foule à mon imagination... Oui...
+oui... c'est cela, dit Croustillac d'un air méditatif, j'y suis
+enfin!... j'ai trouvé une vengeance digne de l'offense.
+
+--Monseigneur... le mépris...
+
+--Le mépris? cela vous est bien facile à dire, monsieur... le mépris!...
+Non, monsieur, il me faut autre chose... j'ai trouvé mieux... et vous
+m'aiderez.
+
+--Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres
+que j'ai reçus et au succès de ma mission.
+
+--Je renonce à emmener cette indigne femme! De ce jour, de ce moment,
+tout est à jamais fini entre elle et moi!
+
+--Vive Dieu! monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, ravi de cette
+détermination, vous ne pouviez plus sagement agir.
+
+--Demain, au point du jour, dit le Gascon d'une voix brève, elle et son
+odieux complice s'embarqueront à bord d'un de mes bâtiments.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+LE DÉVOUEMENT.
+
+
+--Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable
+s'embarqueront sur un de mes bâtiments, voilà toute ma vengeance,
+ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je
+sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice...
+tous les deux... comme s'ils étaient véritablement mari et femme... les
+misérables... ils seront embarqués ensemble... Quant à la destination du
+bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d'une si épouvantable
+férocité que M. de Chemeraut en fut frappé, quant au sort qui attend les
+coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que
+moi.
+
+Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s'écria:
+
+--Ah! vous voulez pour amant des mulâtres, madame la duchesse! eh bien!
+vous en aurez! Et toi, scélérat! il te faut des femmes blanches! des
+duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres
+amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix
+terrible vous serez réunis.
+
+--Monseigneur, que prétendez-vous faire?
+
+--Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le
+reste se passera sur un terrain neutre, ajouta le Gascon avec un
+sourire mystérieux et farouche, oui... dans une île déserte... et
+puisque ce tendre couple s'aime... s'aime à la mort, il aura du temps de
+reste pour se le prouver... jusqu'à la mort...
+
+--Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit
+M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim
+sa femme et le mulâtre.
+
+--Terrible! vous l'avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et
+comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c'est de me
+prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d'un de mes
+navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner
+des ordres... des ordres auxquels il n'oserait peut-être pas obéir si je
+ne les lui donnais personnellement.
+
+M. de Chemeraut, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de
+Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse:
+
+--Monseigneur, la justice est sévère... mais elle ne dois pas être
+cruelle.
+
+--Qu'est-ce à dire, monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je
+pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous
+votre concours lorsqu'il s'agit seulement de conduire cet homme et sa
+complice à bord d'un bâtiment qui m'appartient?
+
+--Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu'il serait
+peut-être plus généreux de...
+
+Angèle, voyant qu'elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds
+de Croustillac en criant grâce! pendant que Monmouth semblait se
+renfermer dans un morne et sombre silence; puis, s'adressant à M. de
+Chemeraut, la jeune femme ajouta:
+
+--Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi
+auprès de mon cher lord... qu'il me condamne aux peines les plus
+cruelles, j'ai tout mérité, je souffrirai tout... mais que mon cher
+lord...
+
+--Je vous défends de m'appeler votre cher lord... madame, dit amèrement
+Croustillac, je ne suis plus votre cher lord.
+
+--Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment
+dont vous parlez.
+
+--Et pourquoi cela, madame?
+
+--Mon Dieu, parce que c'est le brigantin le _Caméléon_, commandé par le
+capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplacé le
+flibustier l'Ouragan dans ce commandement.
+
+--Et c'est justement pour cela que j'ai choisi le _Caméléon_, madame;
+c'est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de
+votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait à merveille
+l'intention d'Angèle.
+
+--Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain
+matin, ici tout près, presque au pied du Morne... à l'anse aux Caïmans.
+
+--Oui, madame, je le sais.
+
+--Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer à m'embarquer là, lorsque,
+pour rien au monde, je n'aurais seulement osé approcher de ce rivage...
+Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se
+rattachent à cet endroit?
+
+--Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut dire ce que je ne
+savais pas, qu'il y a justement un bâtiment à elle appelé _Caméléon_,
+dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près
+d'ici... J'y suis... Il s'agit probablement de ce navire qu'elle avait
+fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc
+lorsqu'elle m'avait vu emmené par le colonel Rutler; un des nègres
+pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en
+conséquence.
+
+Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion:
+
+--Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame.
+
+--Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?...
+
+--Oui, oui! s'écria le chevalier avec une explosion de fureur, oui...
+point de pitié pour l'infâme qui m'a indignement outragé... Tant
+mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que
+vous n'avez aucune pitié à attendre; vous allez voir.
+
+Il frappa sur un gong.
+
+--Qu'allez-vous faire, monseigneur?
+
+--Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l'ordre
+d'envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du _Caméléon_
+pour mettre à la voile au point du jour.
+
+--Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre!... C'est de la
+barbarie...
+
+--Obéissez, madame, obéissez!
+
+Mirette parut.
+
+Angèle donna l'ordre d'un air abattu.
+
+--Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien! maintenant par pitié
+accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé...
+
+--Oh! oui... par saint Georges! s'écria Croustillac, passé... Oh! bien
+passé...
+
+--Accordez-moi, monseigneur, la faveur d'un moment d'entretien.
+
+--Non, non, jamais.
+
+--Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable!
+
+--Arrière, femme infidèle!
+
+--Monseigneur, dit Angèle en joignant les mains.
+
+--Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour
+jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation.
+
+--Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez été
+témoin... Eh bien! j'y consens, madame, mais à une condition...
+
+--Ordonnez, monseigneur.
+
+--C'est que votre complice restera là pendant notre conversation.
+
+--Peste! ceci n'est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac,
+j'espère bien que la duchesse va me comprendre et d'abord refuser.
+
+--Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je
+vous supplie de m'accorder ne doit être entendu que de vous.
+
+--A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, se dit Croustillac; et il
+reprit tout haut:
+
+--Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret?
+auriez-vous quelque chose de caché pour votre bien-aimé... pour l'amant
+de votre choix?...
+
+--Mais si j'ai à implorer votre pardon, monseigneur?...
+
+--Eh bien! madame, vous l'implorerez devant votre complice... plus vous
+vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale,
+infâme, indigne; plus vous constaterez l'abjection de votre choix. Ce
+sera la punition de ce scélérat et la vôtre.
+
+--Mais, monseigneur...
+
+--C'est mon dernier mot, répondit Croustillac.
+
+--Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de
+Chemeraut.
+
+--Non, non, les traîtres sont lâches! voyez celui-ci, quel air morne,
+attéré! il n'ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas,
+monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au
+dehors de cette galerie, et qu'à mon premier signal ils entrent.
+
+Puis, ayant l'air de le raviser, et croyant faire un coup de maître,
+Croustillac dit:--Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien,
+monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle
+encore.
+
+--Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte
+et d'humiliation, s'écria Angèle avec un accent désespéré. Et vous,
+monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de
+Chemeraut.
+
+Celui-ci eut la délicatesse de s'excuser auprès du Gascon; il sortit et
+laissa ensemble Monmouth, sa femme et l'aventurier.
+
+A peine l'envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth, après s'être
+assuré qu'il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à
+Croustillac, et lui dit avec effusion:
+
+--Monsieur, vous êtes un homme d'esprit, de courage et de résolution;
+merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné.
+
+--Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, dit Angèle en prenant
+de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si
+inquiets... et puis vous aviez l'air si furieux, si égaré!
+
+--Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l'aventurier; vous
+aviez raison d'être inquiète, car mon retour n'annonçait rien de bien
+rassurant; j'avais raison d'être furieux, car je prenais monseigneur
+pour un bandit; quant à mon air égaré, mordioux! soit dit sans
+reproches... vous avouerez qu'il s'est passé ici assez de choses
+étranges depuis deux jours, pour qu'à la fin j'aie bien pu m'ahurir un
+peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j'ai vu que je
+n'étais qu'un sot... et que je risquais de tout perdre.
+
+--Brave et excellent homme! dit Monmouth.
+
+--Brave, c'est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma
+foi, je n'en sais rien... si cela est... ce n'est pas ma faute... c'est
+l'ouvrage de madame votre femme... qui m'a donné l'envie d'être meilleur
+que je ne l'étais. Ah ça! prince, les moments sont précieux, tout est
+prêt pour soulever une province d'Angleterre en votre faveur; Louis XIV
+appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la
+vice-royauté d'Écosse et d'Irlande, et toutes sortes d'autres faveurs.
+
+--Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres
+civiles m'ont coûté trop cher, s'écria Monmouth. Puis regardant Angèle,
+il ajouta:--Et je n'ai plus d'ambition.
+
+--Monseigneur, réfléchissez-bien.... Si le coeur vous en dit, vous
+ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au
+Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder
+l'incognito jusqu'ici; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends
+votre duché, et je vous demande la grâce d'aller me battre à vos côtés
+en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de
+cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la
+duchesse...
+
+--Et nous le soupçonnions, dit Angèle en regardant son mari.
+
+--Il faut qu'il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si
+rares... qu'il est permis de douter qu'on les rencontre...
+
+--Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m'embarrasser...
+Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?...
+Après ça, n'allez pas croire que je vous presse de dire... oui...
+monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle: il me plaît, il
+m'amuse... j'y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un
+effet désagréable de ne plus m'entendre dire monseigneur, sans compter
+que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais
+avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j'insiste,
+monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c'est qu'il paraît
+qu'on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le bonheur
+du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous
+devez savoir ça mieux que moi....
+
+--Ah! je connais trop ces vains prétextes que l'on offre à l'ambition.
+
+--Mais, monseigneur, ça a l'air cette fois-ci d'être parfaitement
+préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie
+d'armes et de munitions de guerre; il y a là-dedans de quoi armer et
+révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez
+compter sur une douzaine de vos partisans...
+
+--De mes partisans? et où cela? s'écria Monmouth.
+
+--A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m'attendent,
+c'est-à-dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience
+incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a
+eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était
+possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses
+bras, monseigneur, car je _nous_ confonds toujours.
+
+Angèle, voyant l'air accablé de son mari, lui dit:
+
+--Mon Dieu, mon ami, qu'avez-vous?
+
+--Il n'y a plus à hésiter, dit Monmouth, je dois déclarer toute la
+vérité à M. de Chemeraut...
+
+--Grand Dieu! Jacques, que dis-tu?
+
+--Vous voulez être vice-roi! A la bonne heure, monseigneur.
+
+--Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi; ma
+reconnaissance n'en sera pas moins éternelle pour le service que vous
+avez voulu me rendre...
+
+--Comment, monseigneur, ce n'est pas pour être vice-roi que vous me
+dépossédez de ma principauté?
+
+--Mes partisans sont à bord de la frégate; si j'acceptais votre offre
+généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu...
+
+--Mais, monseigneur...
+
+--Sans cette circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire
+découvrir d'un moment à l'autre... j'aurais peut-être accepté votre
+généreux dévouement; l'erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré
+quelques jours... et je pouvais vous mettre à l'abri de ses
+ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence
+de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un
+danger certain... Je n'y consentirai jamais.
+
+--Monseigneur, vous oubliez donc qu'il s'agit pour vous d'une prison
+perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce
+soulèvement?
+
+--C'est parce qu'il s'agit pour moi d'échapper à un danger que je ne
+veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j'appris que vous étiez parti
+prisonnier du colonel Rutler, j'allais courir à votre poursuite afin de
+vous enlever de ses mains.
+
+--Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison éternelle!
+mais c'est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l'on
+m'empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le
+sacrifice de cet homme généreux.
+
+--Angèle, dit le prince d'un ton de reproche, Angèle... Et cet homme
+généreux... l'abandonnerons-nous lâchement lorsqu'il se sera dévoué pour
+nous? Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité
+éternelle?...
+
+--Lui...
+
+--Mais sans doute... N'est-il pas maintenant possesseur d'un secret
+d'État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je
+vous dis qu'il n'échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la
+méprise sera découverte.
+
+--Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s'il vous
+plaît, s'écria Croustillac, et ne m'ôtez pas le pain de la bouche, comme
+on dit... Prisonnier d'État! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais vous
+ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain
+pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m'ennuie, il faut
+une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me
+convient... Prisonnier d'État! diable! ne l'est pas qui veut,
+monseigneur; par pitié, je vous le répète, n'ôtez pas cette dernière
+ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir.
+
+--Écoutez-moi, brave et digne chevalier, lui répondit affectueusement
+Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingénieuses
+défaites...
+
+--Monsieur, je vous jure...
+
+--Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m'aurez entendu, vous ne
+vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter
+votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous
+comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords...
+que vos offres de dévouement, que les événements présents éveillent en
+moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin
+un secret que jusqu'à présent j'ai dû vous cacher; il faut une
+circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer
+à vous faire cette douloureuse révélation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+LE MARTYR.
+
+
+--Mon Dieu, Jacques, que voulez-vous dire? vous m'effrayez, dit Angèle
+en voyant l'agitation de Monmouth.
+
+--Vous savez, dit le prince à Croustillac, par suite de quels événements
+politiques j'ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1685?
+
+--Vous m'excuserez, monseigneur, si je n'en sais pas un mot; je suis
+ignorant comme une carpe à l'endroit de l'histoire contemporaine, ce
+qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle
+outrageusement difficile... car j'avais toujours peur de dire quelque
+ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n'en
+ai cure, mais votre fortune dont je m'étais imprudemment chargé.
+
+--Eh bien donc, dit Monmouth, après la mort de mon père, lorsque le duc
+d'York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II,
+j'entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à
+justifier ma conduite... aujourd'hui les années, les réflexions m'ont
+éclairé; je le reconnais, j'étais aussi coupable qu'insensé; le jeune
+comte d'Argyle était l'âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi
+dire sous les yeux du prince d'Orange, alors stathouder, à cette heure
+roi d'Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti
+protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n'eut
+pas de peine à m'associer à ses desseins; bientôt, grâce à mon nom, à
+mon influence, je fus le chef de la conjuration...
+
+J'avais des intelligences en Angleterre... on n'attendait plus,
+disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste et
+pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtiments
+chargés de soldats que j'avais embauchés; Argyle, m'ayant devancé en
+Écosse, avait payé de sa tête l'audace de sa tentative. J'abordai en
+Angleterre à la tête de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors
+combien j'avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se
+joignirent à la poignée de braves qui s'étaient associés à mon sort, et
+parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck,
+le jeune duc d'Albemarle, s'avança contre moi à la tête de l'armée
+royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif:
+j'attaquai l'ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu...
+malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma
+cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney...
+
+En prononçant ce mot, la voix du prince s'altéra, une douloureuse
+émotion se peignit sur ses traits.
+
+--Georges Sidney! mon second père... mon bienfaiteur! s'écria Angèle,
+c'est en combattant pour toi qu'il est mort! C'est donc à cette bataille
+qu'il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais?...
+
+Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit:
+
+--Tout à l'heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut
+complète. Blessé, j'errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus
+arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de
+Londres; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison,
+je fus condamné à mort.
+
+--Ah! s'écria Angèle en poussant un cri d'effroi et en se précipitant
+dans les bras de Jacques, tu m'as trompée? Mon Dieu, je te croyais
+seulement exilé!
+
+--Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t'avais caché cette
+condamnation, autant pour ne pas t'inquiéter que pour... Puis, après un
+moment d'hésitation, Monmouth ajouta:--Tu vas tout savoir... Il me faut
+du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation.
+
+--Pourquoi? qu'as-tu donc à craindre? dit Angèle.
+
+--Hélas... pauvre enfant, lorsque tu m'auras entendu, peut-être, tu me
+regarderas avec horreur.
+
+--Toi, toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais?
+
+--Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu'il arrive, je dois
+parler... au moment peut-être de nous séparer pour toujours.
+
+--Jamais... oh! jamais! dit Angèle avec désespoir.
+
+--Mordioux! je jetterai plutôt M. de Chemeraut du haut en bas du
+Morne-au-Diable, sous le plus mince prétexte, s'écria Croustillac.
+Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l'escorte.
+Mais j'y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous
+d'esclaves capables de s'armer, monseigneur?
+
+--Vous oubliez, chevalier, que l'escorte de M. de Chemeraut est
+considérable; les nègres pêcheurs sont partis, il n'y a pas ici plus de
+quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence
+veut sans doute que j'expie un grand crime... Je me résignerai.
+
+--Un crime! toi, Jacques! coupable d'un grand crime. Jamais je ne le
+croirai! s'écria Angèle.
+
+--Si mon crime fut involontaire, il n'en fut pas moins horrible...
+Angèle, à cette heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je
+dois à Sidney, à ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance,
+pauvre orpheline! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il
+t'avait conduite, Sidney, que j'avais vu en Hollande, s'était attaché à
+mon sort; une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées,
+nous avait rapprochés; mais il était si fier, que je fus obligé d'aller
+au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir le premier serré
+la main... Jamais âme humaine n'approcha de la beauté de l'âme de
+Sidney! Jamais il n'existera de caractère plus noble, de coeur plus
+ardent, plus généreux! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le
+fus peut-être moi-même sur la véritable portée de mes desseins, il crut
+servir la sainte cause de l'humanité, il ne servit que la funeste
+ambition d'un homme! Pendant que la conspiration s'organisait, il fut
+mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon
+enfant, l'attachement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait
+impossible; une seule affection luttait dans son coeur avec celle
+qu'il m'avait vouée, c'était sa tendresse pour toi, toi sa parente
+éloignée qu'il avait recueillie; oh! combien il te chérissait! A travers
+les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il
+trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angèle. A
+son retour... c'était toujours les larmes aux yeux qu'il me parlait de
+toi... Oui, cet homme d'une folle intrépidité, d'une énergie
+indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves,
+les qualités de ton coeur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre
+petite abandonnée, car tu n'avais au monde que Sidney... A la fatale
+journée de Bridge-Water, il commandait ma cavalerie; après des prodiges
+de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille; quant à
+moi... emporté par un flot de fuyards, grièvement blessé, il me fut
+impossible de le retrouver.
+
+--N'est-ce donc pas à cette journée qu'il mourut? dit Angèle en essuyant
+ses yeux.
+
+--Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon coeur se
+brise à ces souvenirs...
+
+--Et le nôtre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je
+ne sais quoi me dit qu'il n'était pas mort à cette journée de
+Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore...
+
+Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit:
+
+--Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laissé pour mort
+sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut
+fixée au 15 juillet 1685. On m'avait signifié ma sentence, je devais
+être exécuté le lendemain, j'étais seul dans ma prison. Au milieu des
+funèbres méditations où j'étais plongé durant les heures terribles qui
+précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angèle, je te le
+jure devant Dieu qui m'entend, si quelques pensées douces et consolantes
+vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de
+Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais
+mort, et je me disais:--Dans quelques heures je serai pour jamais réuni
+à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s'ouvrit, Sidney parut...
+
+--Mordioux!... tant mieux... J'étais bien sûr qu'il n'était pas mort,
+s'écria Croustillac.
+
+--Non... il n'était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au
+ciel qu'il fût mort en soldat sur le champ de bataille!
+
+Angèle et l'aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement.
+
+Celui-ci continua:
+
+--A la vue de Sidney, je crus être le jouet d'une vision produite par
+l'agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur
+mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras.--Sauvé!...
+vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de joie.--Sauvé? lui
+dis-je en le regardant avec stupeur.--Sauvé! oui... Écoutez-moi...
+reprit-il; et voici ce qu'il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait
+ouvertement m'accorder ma grâce, la politique s'y opposait; mais il ne
+voulait pas faire périr le fils de son frère sur l'échafaud. Instruit
+par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, de la
+ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t'a si
+vivement frappée la première fois que je t'ai vue, chère enfant, dit
+Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les
+moyens de s'introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes
+vêtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour à l'aide de
+ce stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de
+Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté
+et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient
+qu'une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France.
+Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais
+rentrer en Angleterre.
+
+--Eh bien! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu
+acceptas l'offre de Sidney, et il resta prisonnier à ta place?...
+
+--Hélas! oui, j'acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me
+paraissait que trop vraisemblable; sa présence à cette heure dans la
+Tour, malgré la sévère surveillance dont j'étais environné, devait me
+faire croire qu'une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à
+mon évasion.
+
+--N'en était-il donc pas ainsi? s'écria Angèle.
+
+--Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac.
+
+--En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume, rien n'était plus
+naturellement arrangé; il ne fut que trop facile à Sidney de me
+persuader... de détruire mes objections.
+
+--Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle, qu'y avait-il donc
+d'étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pu faire couler ton sang
+sur l'échafaud, en facilitant secrètement ta fuite?
+
+--Et puis, Sidney aurait-il pu s'introduire si facilement auprès de
+vous, monseigneur, sans le secours d'une suprême influence? ajouta
+l'aventurier.
+
+--Oh! n'est-ce pas, s'écria le duc avec une triste satisfaction,
+n'est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler...
+probable, possible? n'est-ce pas que je pouvais le croire?
+
+--Mais sans doute! dit Angèle.
+
+--N'est-ce pas, continua le prince, n'est-ce pas qu'on pouvait ajouter
+foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être
+entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le
+jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d'abord à ce que me
+disait Sidney! avant d'accepter la vie et la liberté qu'il venait
+m'offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de
+mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus
+grande punition que pût mériter un homme capable d'en avoir fait évader
+un autre était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une
+fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d'assez de
+ressources pour ne pas quitter l'Angleterre avant d'avoir à mon tour
+délivré Sidney... Que vous dire de plus?... L'instinct de la vie... la
+peur de la mort sans doute, obscurcirent non jugement... troublèrent ma
+raison... j'acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney.
+Hélas!... combien j'étais insensé!
+
+--Insensé, mordioux! c'est en n'acceptant pas que vous auriez été un
+insensé, s'écria Croustillac.
+
+--Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à ta place? dit Angèle.
+
+--Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon coeur,
+sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais
+que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me
+poussaient... j'acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses
+vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le
+lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m'attendait
+à la porte; grâce à ma ressemblance avec Sidney... il ne s'aperçut de
+rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu'à une sortie
+de la Tour; j'étais libre... J'oubliais de vous dire que Sidney m'avait
+indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté
+l'attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me
+rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans cette maison de la
+Cité je retrouverais mes pierreries que j'avais confiées à Sidney à mon
+départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son
+manteau, manteau que vous portiez tout à l'heure, et qui est resté sacré
+pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai; une
+vieille femme vint m'ouvrir me conduisit dans une chambre écartée, et me
+remit un coffret de fer dont Sidney m'avait donné la clef, j'y trouvai
+mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies qui précèdent le
+jour du supplice sont bien affreuses, je m'endormis... Pour la première
+fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire
+que l'échafaud m'attendait au réveil... Lorsque je me levai le
+lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers
+mes rideaux; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse
+journée d'été... Oh! j'eus alors des élans de bonheur et de joie
+impossibles à rendre... J'avais vu ma tombe ouverte et j'existais!
+j'aspirais la vie par tous les pores. Éperdu de reconnaissance, je me
+jetai à genoux, et j'enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi,
+Sidney! je m'attendais à voir cet ami si cher... d'un moment à l'autre;
+je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du
+roi... Tout à coup j'entendis au loin la voix de ces crieurs qui
+annoncent les événements importants; il me sembla qu'ils prononçaient
+mon nom... je crus que c'était une illusion... C'était bien mon nom. Oh!
+alors un effroyable pressentiment me traversa l'esprit, mes cheveux se
+dressèrent sur ma tête... j'étais resté à genoux, j'écoutais avec
+d'horribles battements de coeur; les voix approchèrent... j'entendis
+encore mon nom mêlé à d'autres paroles; un éclair de joie aussi folle
+que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir...
+Insensé... je crus que l'on criait les détails de l'_évasion du duc de
+Monmouth_. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j'achète cette
+relation; je remonte le coeur palpitant, serrant ce papier entre mes
+mains.
+
+En disant ces mots, Monmouth devint d'une pâleur effrayante; il se
+soutint à peine; une sueur froide inonda son front.
+
+--Eh bien! s'écrièrent Angèle et Croustillac qui ressentaient une
+angoisse poignante.
+
+--Ah! s'écria le duc avec une explosion déchirante, c'étaient les
+_détails de_ L'EXÉCUTION du duc de _Monmouth_.
+
+--Et Sidney! s'écria Angèle.
+
+--Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l'amitié... Son sang,
+son noble sang avait coulé sur l'échafaud au lieu du mien... Maintenant,
+Angèle, malheureuse enfant! comprends-tu pourquoi je t'ai toujours caché
+ce funeste secret[4]?
+
+En disant cet mots, le prince tomba assis dans un fauteuil en cachant sa
+figure dans ses mains. Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses
+sanglots.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+L'ARRESTATION.
+
+
+Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya
+furtivement ses larmes, et se dit:
+
+--Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler,
+avec son éternel poignard, lorsqu'il me parlait de mon exécution...
+
+--Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage
+baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu
+jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul
+parent, ton seul protecteur?
+
+--Hélas! ne l'avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J'avais
+pleuré sa mort, croyant qu'il avait été tué sur un champ de bataille.
+Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais
+qu'il a sacrifié sa vie pour vous, qu'il a fait ce que je ferais pour
+toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux!
+
+--Ange bien-aimée de toute ma vie, s'écria le duc, tes paroles
+n'apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras
+quelle reconnaissance religieuse j'ai toujours eue pour Sidney, pour ce
+saint martyr de l'amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours
+dans un état voisin de la folie; lorsque je revins à moi, je trouvai
+une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu'elle ne me fût remise
+que le soir du jour où il périssait pour moi; il m'expliquait son pieux
+mensonge, il n'avait pas vu le roi Jacques.
+
+--Il ne l'avait pas vu! s'écria Angèle.
+
+--Non; tout ce qu'il m'avait dit était faux... Aussi tu comprends si
+j'ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me
+suis laissé persuader. Maintenant qu'il est mort pour moi... la fable à
+laquelle j'ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n'avait pas vu
+le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se
+procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des
+officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une
+dernière fois... Cet officier était-il d'accord avec Sidney pour la
+substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de
+notre ressemblance, et ne s'aperçut-il de rien? je ne le sais... Le
+lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il
+refusa de parler de peur qu'on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice
+fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore
+coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en
+France sous un faux nom pour t'y chercher, Angèle... Sidney m'avait
+donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il
+l'avait confiée, dit le prince en s'adressant à Croustillac. Frappé de
+sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et
+capable de remplir les derniers voeux de Sidney en faisant le bonheur
+de son enfant d'adoption... j'épousai cet ange, nous partîmes pour les
+colonies espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les
+plus grandes précautions pour n'être pas reconnu... le hasard me fit
+rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j'avais vu à Amsterdam. Je me
+crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous
+vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir
+veiller sur ma femme et de n'être pas soumis à une réclusion qui m'eût
+été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je
+pus impunément parcourir l'île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes
+plusieurs petits navires, par l'intermédiaire de maître Morris, homme
+sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s'en tenir
+sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de
+commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir
+un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d'avoir
+toujours à notre disposition un moyen d'évasion... Le _Caméléon_ n'a pas
+été construit dans un autre but... et je l'ai même, au grand effroi
+d'Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate
+espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles,
+lorsque j'appris que le chevalier de Crussol, à qui j'avais autrefois
+sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu'il fût homme
+d'honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement
+fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j'appris alors la
+déclaration de guerre de la France contre l'Angleterre, l'Espagne et la
+Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en
+Angleterre sur la manière miraculeuse dont j'avais été sauvé... Mes
+partisans s'agitaient, dit-on; je n'avais aucune justice à attendre de
+Guillaume d'Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette
+colonie que partout ailleurs... j'y demeurai, malgré la présence de M.
+de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de
+ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du
+boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles,
+qu'il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d'un
+côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de
+connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons
+différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j'y fusse
+alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du
+gouverneur, que nous étions loin d'attendre.
+
+Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait
+conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement;
+aussi, pour s'assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n'êtes
+pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à
+Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels
+j'étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de
+Crussol:--Au nom d'un service passé, je vous demande le silence... Mais
+je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur
+l'honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous
+ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant..
+
+--Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le
+chevalier.
+
+--Comment savez-vous cela? dit le duc.
+
+Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence
+avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père
+Griffon avait involontairement causé cette trahison.
+
+--Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel
+admirable sacrifice je dois cette vie que j'ai juré de consacrer à
+Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le
+dévouement de Sidney; vous comprendrez, je l'espère, chevalier, que je
+ne veuille pas m'exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant
+votre perte.
+
+--Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter
+là est fait pour m'ôter l'envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous
+vous trompez furieusement!
+
+--Comment, s'écria le duc, vous persistez?
+
+--Si je persiste! je persiste doublement, s'il vous plaît, et par une
+raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je
+cela?... Tout à l'heure... c'était bien plus pour l'amour de madame la
+duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour
+vous; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais
+pas... Mais maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que
+je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce
+qu'ils font pour vous... madame votre femme serait une véritable
+Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de
+tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je
+ferais pour vous tout ce que je faisais pour madame la duchesse,
+monseigneur!
+
+--Mais, chevalier...
+
+--Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c'est que vous me
+donnez envie d'être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh!
+mordioux, c'est tout simple, on n'inspire jamais ces dévouements-là sans
+les mériter.
+
+--Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces
+dévouements-là... quand on les accepte volontairement.
+
+--Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec
+votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son
+poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant
+tout, n'est-ce pas? c'est me sauver de la prison.
+
+--Sans doute...
+
+--Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d'abandonner madame la
+duchesse. Eh bien! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me
+sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que
+toute la question est là, n'est-ce pas, madame la duchesse?
+
+--Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d'un air
+suppliant.
+
+--Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au
+bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le
+chevalier que voici n'était qu'un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là
+ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur,
+consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l'insurrection en
+Angleterre?»
+
+--Jamais... jamais! s'écria le duc.
+
+--Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté
+l'insurrection... maintenant j'ai le bonheur de connaître madame la
+duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le
+bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous
+répond:--«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai?
+
+--Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.
+
+--Hélas! cela n'est que trop réel! dit Angèle.
+
+--«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme
+Chemeraut en s'adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur,
+à ce chevalier d'industrie, comme il s'est impudemment joué de moi,
+comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d'État plus
+importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les
+confesseurs de deux grands rois ont joué à l'_aiguillette empoisonnée_
+avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses
+mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d'autant plus furieux que je
+lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me
+ménagera pas, et je m'estimerai très heureux s'il me fait pourrir dans
+un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses
+pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au
+silence.
+
+--Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s'écria Angèle.
+
+--Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son tour le duc avec
+attendrissement, vous reconnaissez vous-même l'imminence du danger
+auquel vous vous êtes exposé pour moi.
+
+--D'abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable,
+ainsi que je le disais tout à l'heure à madame la duchesse lorsque je la
+croyais affolée d'un certain drôle à figure cuivrée, d'abord, il est
+clair que l'on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d'être
+couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C'est le péril
+qui fait le sacrifice... Mais la question n'est pas là. En vous livrant
+prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m'épargnez-vous la
+prison ou la potence, monseigneur?
+
+--Mais, chevalier...
+
+--Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument
+_ad hominem_ (c'est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de
+son éternel poignard.
+
+--Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre
+position aussi désespérée lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut.
+
+--Prouvez-moi cela, monseigneur...
+
+--Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels
+qu'on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai
+à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas
+inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de
+Chemeraut ne s'empresse de m'agréer en cela, et de vous mettre en
+liberté.
+
+--Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez
+complétement.
+
+--Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je pas en son
+pouvoir? Que lui importera votre capture?
+
+--Monseigneur, vous avez été homme d'État, vous avez été conspirateur,
+vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les
+hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les
+connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon
+endroit vous aveugle...
+
+--Non, certes... chevalier.
+
+--Écoutez, monseigneur, vous m'accorderez, n'est-ce pas, que les
+intelligences qu'on s'est ménagées en Angleterre, que la part que prend
+Louis XIV à toute cette intrigue prouvent l'importance de la mission du
+Chemeraut?
+
+--Sans doute...
+
+--Vous m'accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter
+le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune.
+
+--Cela est vrai...
+
+--Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part à l'insurrection,
+vous ne laissez à Chemeraut qu'un rôle de geôlier; votre capture ne fait
+pas réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si
+vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demander une
+grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment où il sera furieux de
+voir ses espérances détruites, surtout lorsqu'il saura que l'homme en
+faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d'innombrables étoiles en
+plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les
+propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous
+pourriez à peine espérer d'obtenir ma grâce...
+
+--Jacques... ce qu'il dit est plein de sens, reprit Angèle. Je ne
+voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais encore une
+fois, il a raison, tu ne peux le nier.
+
+Le duc baissa la tête sans répondre.
+
+--Je le crois bien, madame, que j'ai raison, dit Croustillac. Je
+déraisonne assez souvent pour qu'une fois par hasard j'aie le sens
+commun.
+
+--Mais, pour l'amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce
+qui arrive si j'accepte, s'écria le duc en prenant les deux mains du
+Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du
+_Caméléon_, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés...
+
+--A la bonne heure, mordioux! à la bonne heure; voilà comme j'aime à
+vous entendre parler, monseigneur.
+
+--Oui, nous sommes sauvés, mais vous, malheureux, vous revenez avec M.
+de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans,
+votre ruse est découverte et vous êtes perdu.
+
+--Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me
+regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute
+imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a très loin de
+l'anse aux Caïmans au Fort-Royal.
+
+--Trois lieues environ, dit le duc.
+
+--Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c'est trois
+heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances
+de s'échapper; j'ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf. Le
+camarade Arrache-l'Ame m'a appris à marcher dans les halliers, ajouta le
+Gascon en souriant d'un air malicieux. Or, je vous jure qu'il faudra que
+l'escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour
+m'atteindre.
+
+--Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi
+douteuse que celle d'une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce
+pays seront à l'instant sur vos traces? dit le duc. Jamais!
+
+--Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance
+aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut?
+
+--Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances
+sont égales, dit le duc.
+
+--Égales! s'écria l'aventurier avec indignation, égales, monseigneur?
+Osez-vous bien vous comparer à moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je
+sers ici-bas, si ce n'est à traîner sur mes talons une vieille
+rapière... et à vivre çà et là aux crochets du genre humain?... Je ne
+suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien. A qui ma vie est-elle
+utile? qui s'intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphème
+Croustillac existe ou n'existe pas?
+
+--Chevalier! vous n'êtes pas juste... et...
+
+--Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez à madame la duchesse, à la
+fille adoptive de Sidney! S'il est mort pour vous, c'est bien le moins
+que vous viviez pour celle qu'il aimait comme son enfant! Si vous la
+réduisez au désespoir, elle est capable de périr de chagrin, et vous
+aurez à pleurer deux victimes au lieu d'une...
+
+--Mais, encore une fois... chevalier.
+
+--Mais, s'écria Croustillac en faisant un signe d'intelligence à Angèle,
+et en se mettant tour à tour à crier à tue-tête et à parler avec une
+volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misérable,
+un insolent! de me parler ainsi... A moi!... à moi!... à l'aide!... au
+secours!...
+
+Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc:
+
+--Vous m'y forcez, pardon, monseigneur, mais je n'ai pas d'autre moyen.
+
+Et l'aventurier se remit à crier de toutes ses forces.
+
+Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur.
+
+Aux cris du Gascon, six hommes de l'escorte, que M. de Chemeraut avait
+mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six
+hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre.
+
+--Bâillonnez ce scélérat! bâillonnez-le à l'instant, s'écria
+Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n'entrât pendant cette
+opération.
+
+Les soldats avaient l'ordre d'obéir au chevalier; ils se précipitèrent
+sur le duc, qui s'écria en se débattant avec une force herculéenne:
+
+--C'est moi qui suis le prince... c'est moi qui suis Monmouth.
+
+Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris
+assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scène,
+feignait d'être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds
+avec fureur.
+
+Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement à
+bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l'impossibilité de remuer et de
+parler.
+
+M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle
+pâle, horriblement agitée. Quoiqu'elle prévît l'issue de cette scène, de
+cette lutte, elle ne pouvait s'empêcher d'en être cruellement émue.
+
+--Qu'y a-t-il donc, monseigneur? s'écria Chemeraut...
+
+--Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des
+propos d'une si abominable insolence que, malgré le mépris qu'il
+m'inspire, j'ai été obligé de le faire bâillonner!
+
+--Monseigneur, vous avez eu raison... mais j'avais prévu que ce
+misérable sortirait de son farouche silence.
+
+--Cette scène, d'ailleurs, s'écria Croustillac, n'aura pas été inutile,
+monsieur. J'hésitais encore. Oui, je l'avoue, j'avais cette faiblesse...
+Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur
+crime. Partons, monsieur, partons pour l'anse aux Caïmans; j'ai envoyé
+mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j'aurai
+vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons
+au Fort-Royal.
+
+--Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste
+embarquement?
+
+--Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le
+trône d'Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi,
+je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile
+pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!
+
+--Décidément, monseigneur, vous l'exigez? dit M. de Chemeraut en
+hésitant encore.
+
+--Décidément, monsieur de Chemeraut, s'écria Croustillac d'un ton
+véritablement imposant et menaçant, tout-à-fait dans l'esprit de son
+rôle, j'aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites
+tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut
+pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré,
+car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à
+aucun prix.
+
+Un des soldats s'assura que le bâillon était solidement attaché; on lia
+les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes.
+
+--Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac.
+
+--Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la
+marche de l'escorte.
+
+--Allez donc, monsieur, je vous attends; j'ai d'ailleurs quelques ordres
+à donner ici.
+
+Le gouverneur salua et sortit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+LE DÉPART.
+
+
+Angèle et le chevalier restèrent seuls.
+
+--Sauvé... sauvé par vous! s'écria Angèle.
+
+--J'aurais voulu employer d'autres moyens, madame la duchesse; mais,
+sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... Il était impossible
+d'en finir autrement... Il ne nous reste que quelques moments, Chemeraut
+va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamants... où sont-ils?...
+Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci
+découvert, gare la confiscation!
+
+--Ces pierreries sont là... dans un meuble secret de l'appartement du
+duc.
+
+--Courez donc les y prendre: je vais sonner Mirette pour qu'elle vous
+prépare quelques habillements.
+
+--O généreux... généreux ami... Et vous, mon Dieu... et vous...
+
+--Soyez tranquille, une fois que je n'aurai plus à veiller sur vous, je
+veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamants; Chemeraut peut
+revenir; je vais sonner Mirette.
+
+Le chevalier frappa sur un gong.
+
+Angèle entra chez Monmouth.
+
+Mirette parut.
+
+--Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de suite ici un grand
+panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse
+pour une petite absence, et n'oublie pas surtout de m'appeler toujours
+monseigneur.
+
+Mirette fit un signe de tête affirmatif.
+
+--Ah! dit Croustillac en ôtant l'épée et le baudrier du roi Charles, qui
+appartenaient à Monmouth et auxquels le duc tenait beaucoup, tâche que
+le panier soit assez grand pour contenir cette épée.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et puis demande aussi à la mulâtresse qui m'a reçu hier ici ma vieille
+épée de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre
+gris... j'ai laissé cette défroque dans l'appartement où je me suis
+habillé en arrivant... Sauf l'épée, que tu m'apporteras, tu feras mettre
+le tout dans un autre panier, dont un des soldats se chargera.
+
+Mirette sortit.
+
+Le chevalier se dit:--C'est un enfantillage, mais je tiens énormément à
+ce pauvre vieil habit; je l'endosserai avec d'autant plus de plaisir
+qu'il me rappellera les aventures du Morne-au-Diable... et que ce sera
+mon unique vêtement; car une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse
+de ce velours noir à manches rouges, qui est un peu trop voyant. Après
+un moment de silence et un profond soupir, le chevalier reprit:--Allons,
+Croustillac... c'est bien... du courage, mordioux! du courage... Elle
+est bien jolie cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh! cette
+fois... ça me tient là, au coeur... Je le sens bien, jamais je ne
+l'oublierai... c'est de l'amour... oui, c'est vraiment de l'amour.
+Heureusement que ce danger, ces émotions, tout cela m'étourdit... Ah! la
+voici.
+
+Angèle rentrait en effet portant un coffret.
+
+--Nous avions toujours tenu ces pierreries en réserve dans le cas où
+nous serions obligés de fuir précipitamment, dit-elle au chevalier.
+Notre fortune est mille fois assurée. Hélas! pourquoi faut-il que...
+vous...
+
+La jeune femme s'arrêta, craignant d'offenser le Gascon; puis elle
+ajouta tristement, les larmes aux yeux:
+
+--Vous devez me trouver bien lâche, n'est-ce pas, d'avoir accepté sans
+hésiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent.
+Il s'agit de sauver ce que j'ai de plus cher au monde. Il s'agit de
+l'homme pour qui je donnerais mille fois ma vie...; mais tenez, ce que
+je vous dis là est d'un affreux égoïsme. Vous parler ainsi, à vous... à
+qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... je
+suis folle... pardonnez-moi...
+
+--Plus un mot de cela, madame... je vous en supplie... Voici l'épée du
+duc, c'est celle de son père; voilà aussi cette petite boîte à portrait
+qui lui vient de sa mère... ce sont de précieuses reliques. Mettez tout
+cela dans le grand panier.
+
+--Homme excellent et généreux, s'écria Angèle attendrie, vous songez à
+tout...
+
+Croustillac ne répondit rien; il détourna les yeux pour que la duchesse
+ne vît pas les grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées. Il
+tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d'une
+voix étouffée:
+
+--Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez, n'est-ce pas, que
+je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez
+quelquefois de moi comme...
+
+--Comme de notre meilleur ami... comme de notre frère, dit Angèle en
+fondant en larmes.
+
+Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre et
+dit à Croustillac:
+
+--Voici ce que j'étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir
+ce gage de notre amitié; c'est en vous l'apportant que j'ai entendu
+votre conversation avec le colonel Rutler... acceptez-le, ce sera un
+double souvenir de notre amitié, et de votre générosité...
+
+--Donnez... oh! donnez, s'écria le Gascon en pressant le médaillon sur
+ses lèvres, je suis trop payé de ce que j'ai fait pour vous... et pour
+le prince...
+
+--Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sûreté... nous ne
+vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut, et...
+
+--Voici Mirette... à notre rôle, s'écria Croustillac en interrompant la
+duchesse.
+
+Mirette entra suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée
+de Croustillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits
+du chevalier.
+
+Angèle mit le coffre de diamants et l'épée de Monmouth dans la vanne
+caraïbe.
+
+M. de Chemeraut entra en disant:
+
+--Monseigneur, tout est prêt.
+
+--Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier à
+M. de Chemeraut d'un air sombre.
+
+Angèle parut frappée d'une idée subite, et dit au chevalier:
+
+--Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père
+Griffon... me refuserez-vous cette dernière grâce?
+
+--Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le révérend éveillé par
+le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse.
+
+--Il est là! s'écria Angèle, Dieu soit loué!
+
+--Qu'il entre, dit le Gascon d'un air sombre.
+
+M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra; il
+était grave et triste.
+
+--Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments
+d'entretien.
+
+Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine.
+
+--Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon,
+voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun
+doute au sujet des projets de Guillaume d'Orange contre Votre Altesse...
+Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal.
+
+--Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la
+clémence à l'égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique.
+Je vous expliquerai d'ailleurs mes idées à cet égard.
+
+--J'attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, dit M. de
+Chemeraut. Puis il ajouta:
+
+--N'emportez-vous rien, monseigneur?
+
+--Un soldat de l'escorte est chargé de ce que j'ai de plus précieux, dit
+le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant à cette maison et à
+ce qu'elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père
+Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi que ce
+soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j'ai été si affreusement
+trahi.
+
+--Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée,
+monseigneur, j'ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est
+gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval.
+
+--Très bien, monsieur.... voici ma criminelle épouse.
+
+En effet Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait les yeux pleins
+de larmes...
+
+Au grand étonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement
+sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l'envoyé
+français:--Le révérend blâme ma conduite, son silence est très
+significatif... mais il n'ose prendre le parti de ma femme contre moi;
+voulez-vous offrir votre bras à madame, ajouta le Gascon.
+
+Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable.
+
+Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond
+silence pendant le temps qu'ils mirent à se rendre à l'anse aux Caïmans.
+
+Tous, à l'exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de
+l'issue de cette aventure.
+
+La petite baie où était mouillé le _Caméléon_ n'était pas très éloignée
+de l'habitation de la Barbe-Bleue.
+
+Lorsque l'escorte y arriva, l'horizon se rougissait des premières lueurs
+du soleil levant.
+
+Le _Caméléon_, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait
+gracieusement sur les vagues, amarré à un coffre de sauvetage, ce mode
+de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt.
+
+Non loin du _Caméléon_, on voyait un des gardes-côtes de l'île qui
+croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût
+abordable.
+
+La chaloupe du _Caméléon_, commandée par le second du capitaine Ralph,
+attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs
+avirons levés, prêts à nager au premier signal.
+
+--Le coeur du Gascon battait à se rompre...
+
+Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu'un
+accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de
+stratagèmes.
+
+Enfin, la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et
+fut bientôt suivie de la chaise d'Angèle.
+
+Les soldats de l'escorte se rangèrent le long de l'embarcadère; le
+Gascon dit à Angèle d'une voix émue;
+
+--Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au
+patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres...
+Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient...
+
+M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d'un air surpris.
+
+L'aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et
+d'échapper lui-même à M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la
+résolution et du dévoûment des cinq marins de la chaloupe, il pensait à
+s'y précipiter avec Angèle et Monmouth, et à ordonner aux matelots de
+faire force de rames pour rejoindre le _Caméléon_, afin d'appareiller
+en toute hâte... Les soldats de l'escorte, quoique au nombre de trente,
+devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès
+en était possible.
+
+Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier.
+
+Une voix, d'abord assez lointaine, mais très retentissante, s'écria:
+
+--Au nom du roi, arrêtez; que personne ne s'embarque!
+
+Croustillac se retourna brusquement du côté d'où venait la voix, et, à
+la faveur de l'aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui
+sortait d'une redoute placée près de l'anse aux Caïmans.
+
+--Au nom du roi, que personne ne s'embarque! s'écria-t-il de nouveau.
+
+--Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire, que l'on
+n'avait pas aperçu jusqu'alors, car il était caché par l'avancée des
+pilotis de l'embarcadère, je n'aurais pas laissé la chaloupe pousser au
+large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés.
+
+--C'est bien, Thomas; et d'ailleurs, ajouta l'officier en tirant un coup
+de fusil en manière de signal, le garde-côte n'eût pas laissé mettre le
+brigantin à la voile.
+
+Il est inutile de peindre l'affreuse angoisse des acteurs de cette
+scène.
+
+Croustillac reconnut que son projet d'évasion était impraticable,
+puisqu'au moindre signal le garde-côte se fût opposé au départ du
+_Caméléon_.
+
+L'officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M.
+de Chemeraut et leur dit:
+
+--Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous
+allez, messieurs; d'après l'ordre de M. le gouverneur, personne ne peut
+s'embarquer ici sans un permis de lui.
+
+--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l'escorte dont je suis accompagné
+se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n'agis pas sans
+son agrément.
+
+--Une escorte, monsieur, dit l'officier d'un air étonné, vous avez une
+escorte?
+
+--Là... près du môle, monsieur, dit Croustillac.
+
+--Oh! c'est différent... monsieur, le jour était tout à l'heure si
+faible, que je n'avais pas remarqué ces soldats. Veuilles m'excuser,
+monsieur, veuillez m'excuser.
+
+Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s'approcha des gardes du
+gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive
+volubilité:
+
+--Mon planton m'avait seulement averti que plusieurs personnes se
+dirigeaient vers l'embarcadère; et comme justement le _Caméléon_, brave
+navire, du reste, qui appartient à la Barbe-Bleue, et qui a bravement
+coulé un pirate espagnol; et comme le _Caméléon_, dis-je, était venu
+cette nuit s'amarrer sur un _corps mort_[5]...
+
+--Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard insupportable,
+dit le chevalier à M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette
+scène m'est pénible.
+
+--Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les
+personnes qui vont s'embarquer s'embarquent sous ma responsabilité
+personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi,
+et chargé de ses pleins-pouvoirs.
+
+--Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos
+titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et...
+
+--Alors, monsieur, levez donc la consigne.
+
+--Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun
+but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s'écria le parleur éternel
+à son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t'ai donnée?
+
+--Laquelle, lieutenant?...
+
+--Comment, tête sans cervelle?
+
+--Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à
+l'instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut.
+
+Le lieutenant continua intrépidement:
+
+--Comment, tu as oublié la dernière consigne que je t'ai donnée?
+
+--La dernière... non, lieutenant.
+
+--Non, lieutenant... eh bien! répète-la donc, voyons, cette consigne?
+Puis s'adressant à M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son
+soldat:--Il n'a pas plus de mémoire qu'un oison, je ne suis pas fâché de
+lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera.
+
+--Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire l'éducation de
+vos factionnaires, dit M. de Chemeraut.
+
+--Eh bien! Thomas, cette consigne?
+
+--Lieutenant, c'est de ne laisser embarquer personne.
+
+--Allons donc, c'est bien heureux... Eh bien! je la lève, cette
+consigne.
+
+--Embarquez-vous, madame, à l'instant, s'écria Croustillac, ne pouvant
+modérer son impatience.
+
+Angèle jeta un dernier regard sur lui.
+
+Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut
+vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l'escorte.
+
+A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se
+dirigèrent vers le _Caméléon_.
+
+--Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut.
+
+--Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait
+que lorsque j'aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon
+d'une voix altérée.
+
+--Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il
+tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée.
+
+Tout à coup le ciel s'enflamma des reflets d'une lumière ardente, qui
+rendit plus sombre encore la ligne d'azur que formait la mer à
+l'horizon... le soleil commença de s'élever majestueusement en inondant
+de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...
+
+En ce moment le _Caméléon_, qui avait été rejoint par la chaloupe,
+déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant par le bout le
+câble qui l'amarrait à la bouée...
+
+Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord...
+pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et
+parut enveloppé d'une éblouissante auréole... Puis le léger navire,
+tournant sa poupe vers l'anse aux Caïmans, commença de s'avancer vers la
+haute mer.
+
+Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les
+yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu'il avait si
+brusquement, si follement aimée.
+
+L'aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc
+qu'on agitait vivement à l'arrière du brigantin.
+
+C'était un dernier adieu de la Barbe-Bleue.
+
+Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d'une marche
+supérieure, s'inclina sous ses voiles et commença de s'éloigner si
+rapidement qu'il s'effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et
+brumeuse du matin...
+
+Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur
+les flots.
+
+Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le
+_Caméléon_... lorsqu'il le revit, le brigantin s'enfonçait de plus en
+plus à l'horizon et ne paraissait plus qu'un point dans l'espace.
+
+Enfin, doublant la dernière pointe de l'île, il disparut tout à fait.
+
+Lorsque le pauvre Croustillac n'aperçut plus rien, il ressentit une
+émotion profondément douloureuse son coeur lui sembla vide et désert
+comme l'Océan.
+
+--Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos
+partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous
+serons à bord de la frégate.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+REGRETS.
+
+
+Tant que Croustillac s'était trouvé en face de son sacrifice, tant qu'il
+avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d'Angèle et
+de Monmouth, il n'avait pas envisagé les suites cruelles de son
+dévouement; mais lorsqu'il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles;
+non qu'il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait
+amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver...
+Sous le regard d'Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls,
+mais il ne devait plus jamais la revoir...
+
+Telle était la seule cause de son morne abattement.
+
+Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l'air
+sombre, l'aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de
+Chemeraut lui dit:
+
+--Monseigneur, il serait temps de partir.
+
+Croustillac ne l'entendit pas...
+
+M. de Chemeraut, voyant l'inutilité de ses paroles, lui toucha
+légèrement le bras, en répétant plus haut:
+
+--Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant
+d'arriver au Fort-Royal.
+
+--Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s'écria le Gascon en se
+retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.
+
+La figure de ce dernier exprima tant d'étonnement en entendant l'homme
+qu'il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre
+exclamation, que le Gascon comprit l'imprudence qu'il avait commise, il
+retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d'un air
+impassible; puis, comme s'il fût sorti d'une distraction profonde, il
+lui dit d'un ton bref:
+
+--Maintenant, monsieur, partons.
+
+Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours
+suivi de l'escorte et accompagné de M. de Chemeraut.
+
+Croustillac n'était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer
+complétement du présent.
+
+M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité
+du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle
+conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l'aventurier,
+envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l'état de
+son coeur et faisait le raisonnement suivant:
+
+--La Barbe-Bleue (je l'appellerai toujours ainsi; c'est ainsi que je
+l'ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j'ai pensé à elle
+sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la
+reverrai jamais, au grand jamais. C'est évident... Il me sera impossible
+d'échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au coeur. C'est
+absurde, c'est stupide, c'est inimaginable, mais cela est... la preuve
+de cela... c'est que cette petite femme m'a bouleversé complétement.
+Avant de la connaître, j'étais insoucieux, babillard et gai comme
+l'oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l'endroit de la
+délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et
+d'une délicatesse si outrée que j'avais une peur horrible que la
+Barbe-Bleue m'offrît en partant quelque rénumération autre que le
+médaillon dont elle a eu la générosité d'ôter les pierreries. Hélas!
+désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel
+changement!!! moi qui, autrefois, tenais d'autant plus à la braverie des
+ajustements que j'étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours
+de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d'or, j'aspire
+au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas
+roses; fier de me dire:--Je suis sorti de ce Potose... du
+Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque
+j'y suis entré. N'est-il donc pas, mordioux, bien clair qu'avant de
+connaître la Barbe-Bleue je n'aurais jamais eu de ma vie ces
+pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit
+Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour
+faire ce qu'il appelait son examen de conscience.
+
+--Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie?
+
+--Eh!... eh!...
+
+--Que t'en dirait d'être pendu?
+
+--Hem! hem!
+
+--Voyons, franchement!
+
+--Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m'agréer, si
+la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c'est
+une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!
+
+--Polyphème, vous avez peur... d'être pendu?
+
+--Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l'écart... pendu comme un
+chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu'une
+jolie bouche vous sourie...
+
+--Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa
+Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre
+dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez
+toutes sortes d'échappatoires... Vous avez peur d'être pendu, vous
+dis-je.
+
+--Soit, allons... oui, j'ai bien peur de la potence, j'en conviens, n'en
+parlons plus... écartons ces probabilités-là... n'admettons pas dans
+notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour
+si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire
+probable... Parlons donc de la prison.
+
+--Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème?
+
+--Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que
+j'aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j'y penserais
+autant, j'y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois,
+dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui,
+décidément, c'est là que je veux finir mes jours, rêvant à la
+Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle?
+hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j'errerai
+longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée.
+
+--Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez échapper à la prison
+aussi bien qu'à la corde, malgré votre phébus philosophique.
+
+--Eh bien! oui, mordioux! j'y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si
+ce n'est à moi-même? qui me comprendra, si ce n'est moi-même?
+
+--Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace?
+
+--Jusqu'à présent cette route n'est guère propre à une évasion, je le
+sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi
+l'escorte... mon cheval n'est pas mauvais; s'il était meilleur que celui
+du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec
+lui.
+
+--Et puis, Polyphème?
+
+--Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne,
+je gravirais les rochers; j'ai de longues jambes et des jarrets
+d'acier...
+
+--Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres _marrons_; vous qui
+n'avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera
+facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué
+par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d'échapper à la
+_battue_ qu'on fera pour vous rattraper.
+
+--Oui... mais au moins j'ai quelque chance d'échapper, tandis que
+suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le
+mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le
+Mortimer me saute au cou, non pour m'embrasser, mais pour m'étrangler
+en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en
+tentant de m'échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre
+peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je
+saurai toujours où elle est, s'il le sait...
+
+--Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun
+espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu'on vous
+ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand
+seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de
+peu, quoique de race antique... Polyphème.
+
+--Eh! mordioux! que m'importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai
+pas heureux, c'est vrai... mais je serai content... Est-ce qu'on ne
+jouit pas d'un beau site, d'un admirable tableau, d'un magnifique poëme,
+d'une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme,
+cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l'espèce de
+mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue.
+
+--Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non,
+n'éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne
+compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l'avoue, assez
+habilement sauvés?
+
+--Il n'y a rien à craindre de ce côté: le _Caméléon_ marche comme un
+albatros; il est déjà le diable sait où; l'on mettrait à ses trousses
+tous les gardes-côtes de l'île qu'on ne saurait où le chercher. Ainsi
+donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus
+vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement
+très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je
+partais.
+
+--Voyons... essayez... Partez, Polyphème!
+
+A peine l'aventurier se fut-il donné mentalement cette permission,
+qu'appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement
+avec une grande rapidité.
+
+M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne
+comprenant rien à cette _bizarrerie_ du prince, il se mit à sa
+poursuite.
+
+M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent
+écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant
+beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l'avance que le
+chevalier avait déjà prise.
+
+M. de Chemeraut courut sur les traces de l'aventurier en criant:
+
+--Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc?
+
+Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la
+course de sa monture.
+
+Bientôt l'aventurier fut obligé de s'arrêter court, la grève formait un
+coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d'énormes blocs de
+rochers qui ne laissaient qu'un passage étroit et dangereux.
+
+M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.
+
+--Morbleu! monseigneur, s'écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre
+Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?
+
+Le Gascon répondit froidement et hardiment:
+
+--J'ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre
+Mortimer surtout, qui m'attend avec une si vive impatience... Et puis...
+malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l'endroit
+de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute
+force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.
+
+--Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les
+fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s'oppose à ce que vous
+leur échappiez davantage.
+
+M. de Chemeraut appela le guide.
+
+--A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.
+
+--Tout au plus à une lieue, monsieur.
+
+M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac:
+
+--Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en
+route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend,
+monseigneur.
+
+--Je l'espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d'y aller.
+Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal
+commencer que de l'inaugurer par un meurtre.
+
+--Que voulez-vous dire, monseigneur?
+
+--Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis
+superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d'un fâcheux
+présage... Son attentat m'a été tout personnel. Je vous demande donc
+formellement sa grâce.
+
+--Monseigneur, son crime a été flagrant, et...
+
+--Mais, monsieur, ce crime n'a pas été commis; j'insiste pour que le
+colonel ne soit pas fusillé.
+
+--Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son
+audacieuse tentative.
+
+--En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l'espère
+du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D'ailleurs le colonel
+pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait
+vraiment dommage.
+
+--Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur.
+
+--Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l'ai dit...
+J'ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour
+d'aujourd'hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour
+rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante
+que la nôtre sous l'influence d'une heure que je me crois fatale...
+D'ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux
+émotions de toutes sortes qui m'assiégent depuis hier.
+
+--Quels sont donc vos desseins, monseigneur?
+
+--Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de
+faire ce que je désire... c'est-à-dire de ne mettre à la voile que
+demain matin au soleil levant.
+
+--Monseigneur...
+
+--Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre
+heures de plus ou de moins ne sont pas d'un grand intérêt... et puis
+enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd'hui le pied en mer... je
+vous apporterais le sort le plus funeste, j'attirerais sur votre frégate
+tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le
+gouverneur, dans une retraite absolue... j'ai besoin d'être seul,
+ajouta le chevalier d'un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et
+je dois commencer mon apprentissage de la solitude.
+
+--La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les
+agitations qui vous attendent.
+
+--Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux
+trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu'il s'isole dans
+ses regrets... Une femme que j'aimais tant, ajouta-t-il avec un profond
+soupir.
+
+--Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre
+à l'unisson de Croustillac, c'est terrible... mais le temps cicatrise de
+pires blessures!
+
+--Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures:
+j'aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes
+cruelles agitations, demain je me consolerai, j'oublierai tout... en
+embrassant mes partisans.
+
+--Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous!
+
+La position du chevalier commandait trop d'égards à M. de Chemeraut pour
+qu'il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça
+donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac.
+
+Le Gascon, en reculant l'heure où sa fourberie serait découverte,
+espérait trouver l'occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue
+lui avait dit:
+
+«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous
+laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de
+gagner du temps.»
+
+Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses
+amis, sachant toutes les difficultés qu'ils auraient à vaincre et à
+braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette
+chance de salut, si incertaine qu'elle fût.
+
+Ainsi que l'avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout
+d'une heure de marche.
+
+Le palais du gouverneur était situé à l'extrémité de la ville, du côté
+des savanes; il fut facile d'y parvenir, sans rencontrer personne.
+
+M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le
+gouverneur de l'arrivée de ses deux hôtes.
+
+Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd
+justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait
+ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement
+intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais
+songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d'un secret d'État où se
+trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n'osait envisager
+Croustillac qu'avec une profonde déférence.
+
+Le baron, profitant d'un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un
+regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à
+son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut:
+
+--Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez
+emmenée?...
+
+--Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans
+votre hôtesse...
+
+--Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? ajouta
+le baron d'un air dégagé, quoiqu'il fût piqué de la réponse de M. de
+Chemeraut.
+
+--Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir
+quelques rafraîchissements...
+
+--J'y avais songé, monsieur, dit le baron; j'ai fait mettre trois
+couverts.
+
+--Je ne sais, monsieur le baron, si _monsieur_, et il montra le
+chevalier, daignera nous admettre à sa table.
+
+Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente
+curiosité.
+
+--Mais, monsieur, il s'agit donc d'un grand personnage?
+
+--Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de
+vous rappeler encore que j'ai mission de vous faire des questions et non
+de...
+
+--Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l'hôte que j'ai
+l'honneur de recevoir s'il veut me faire la grâce d'accepter ce
+déjeûner?
+
+M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci,
+prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement.
+
+M. de Chemeraut dit quelques mots à l'oreille du baron, qui aussitôt
+offrit son plus bel appartement à l'aventurier.
+
+Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont
+un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que
+les vieux habits du Gascon.
+
+M. de Chemeraut se trouvait dans l'appartement du Gascon, lorsqu'on lui
+remit ce panier.
+
+--Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu'il renferme pour plus de
+trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac.
+
+--Quelle imprudence, monseigneur!... s'écria M. de Chemeraut. Ces gardes
+sont sûrs... mais...
+
+--Ils ignoraient le trésor qu'ils portaient... il n'y avait donc rien à
+craindre...
+
+--Monseigneur, je dois vous annoncer que l'intention du roi n'est pas
+que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette
+entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée
+au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses
+nécessaires, une fois le débarquement opéré.
+
+--Il n'importe, dit Croustillac. L'argent est le nerf de la guerre. Je
+n'avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre
+au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et
+d'influence!
+
+Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+LE DÉPART.
+
+
+Croustillac se mit à la table qu'on lui avait servie, mangea peu et se
+coucha, espérant que le sommeil le calmerait, et lui donnerait
+peut-être quelque heureuse idée d'évasion; il avait reconnu avec chagrin
+l'impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu'il occupait; les
+deux factionnaires de l'hôtel du gouverneur se promenaient toujours au
+pied du bâtiment.
+
+Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à réfléchir sur les événements
+bizarres dont il venait d'être le témoin. Quoiqu'il ne doutât pas que le
+Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si
+étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu'assez
+habilement adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l'aventurier,
+que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer
+l'identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu
+quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au
+Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la
+Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.
+
+Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la
+veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le
+Morne-au-Diable.
+
+M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune
+femme et l'aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans
+doute duré jusqu'alors.
+
+Quant à Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de
+France au Morne-au-Diable, loin de l'ébranler, avaient encore affermi sa
+conviction à l'endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut
+vint l'interroger en lui annonçant qu'il ne serait pas fusillé, le
+colonel concourut-il, de son côté et à son insu, à donner plus
+d'autorité encore au mensonge de l'aventurier.
+
+Le soleil était sur le point de se coucher; M. de Chemeraut,
+complétement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission,
+pensait aux avantages qu'elle devait lui rapporter, en se promenant sur
+la terrasse de l'hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé
+d'avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont
+il se berçait.
+
+--Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître
+Daniel, et commandant le trois-mâts la _Licorne_, arrive de Saint-Pierre
+avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires
+très pressées.
+
+--Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron?
+
+--Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu'en bas. Puis,
+s'avançant vers l'escalier par lequel il était monté, le baron dit à un
+de ses gardes:
+
+--Fais monter maître Daniel.
+
+Nous avons oublié de dire que la frégate avait reçu l'ordre de mouiller
+à l'extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le
+désir de passer la nuit à terre.
+
+Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne
+connaissance, parut sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur.
+
+La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche,
+trahissait un assez grand embarras.
+
+Le digne capitaine de la _Licorne_, si souverainement roi à son bord,
+semblait gêné, mal à son aise; ses joues, toujours plus que vermeilles,
+étaient légèrement pâles; le tressaillement presque imperceptible de sa
+lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe
+physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation;
+il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche;
+à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un
+mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son col couleur de
+brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au
+flexible et large chapeau de paille qu'il tortillait entre ses deux
+mains. Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s'approcha de
+M. de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant
+semblait l'intimider beaucoup.
+
+--Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le
+gouverneur à M. de Chemeraut d'un ton pitoyable.
+
+En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes
+du front chauve et hâlé de maître Daniel.
+
+--Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut.
+
+--Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d'un ton
+plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé.
+
+Enfin, celui-ci finit par dire d'une voix étranglée par l'émotion, et en
+s'adressant à M. de Chemeraut:
+
+--Monseigneur...
+
+--Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je
+vous écoute.
+
+--Eh bien! donc, mon bon monsieur, j'arrive à l'instant de Saint-Pierre
+avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle,
+tafia.
+
+--Je n'ai pas besoin de savoir l'inventaire de votre chargement; que
+voulez-vous?
+
+--Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-toi, explique-toi et
+essuie-toi le front, tu as l'air de sortir de l'eau, dit le baron.
+
+--Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j'aie douze petits canons
+de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d'une telle
+valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et
+des pirates...
+
+--Eh bien!
+
+--Mais va donc, maître Daniel. Je ne t'ai jamais vu ainsi.
+
+--Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile
+de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade.
+
+--Peste! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle
+demande, maître Daniel, dit le baron; on t'en donnera des frégates de Sa
+Majesté pour servir d'escorte à ta cargaison!
+
+M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et
+répondit:
+
+--C'est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de
+voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou!
+
+--Oh! monsieur, si ce n'est que cela, ne craignez rien... Sans médire de
+la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien
+m'engager à la suivre, quelle que soit la voilure qu'elle fasse, quelle
+que soit la brise ou la mer qui s'offre à ses voiles ou à sa proue.
+
+--Je vois que vous êtes fou. La _Fulminante_ est de la première vitesse.
+
+--Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d'un ton suppliant. Si
+cette fière frégate marche plus vite que la _Licorne_... eh bien! cette
+guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j'aurai été un
+bon bout de chemin à l'abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne
+sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah! monsieur, une
+cargaison de plus d'un million, dont profiteraient les ennemis de notre
+bon roi, s'ils s'emparaient de la _Licorne_...
+
+--Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre,
+n'aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué; sa mission
+est telle qu'elle ne doit pas s'embarrasser d'un convoi.
+
+--Oh! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous
+n'aurez pas d'embarras à cause de moi, je ne risque pas d'être attaqué
+si l'on me voit sous votre canon... il n'y a pas un corsaire qui oserait
+seulement m'approcher en me voyant si bravement accompagné: sauf votre
+respect, monsieur, les loups n'attaquent les brebis que quand les chiens
+ne sont pas là...
+
+--Pauvre brebis de maître Daniel! dit le gouverneur.
+
+--Ah! mon bon monsieur, qu'il ne soit pas dit qu'un bâtiment de guerre
+du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande
+que l'abri de son pavillon, tant qu'il pourra suivre ce pavillon.
+
+M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne
+gênait en rien la liberté de la manoeuvre de la frégate, le capitaine
+Daniel s'engageant à suivre la marche de la _Fulminante_ ou a être
+abandonné. Néanmoins, M. de Chemeraut refusa.
+
+--Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte,
+un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous
+laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la manoeuvre de
+la frégate.... c'est impossible.
+
+--Mais, monsieur, ma riche cargaison...
+
+--Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c'est
+impossible...
+
+--Hélas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour
+vous faire cette demande, dit Daniel d'un ton douloureux.
+
+--Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous
+couvrirai pas de mon pavillon.
+
+--Pourtant, mon bon monsieur...
+
+--Assez! dit M. de Chemeraut d'un ton haut et rude.
+
+Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons
+jusqu'à l'entrée de l'escalier, il disparut.
+
+--A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n'y a pas d'autres
+intérêts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut.
+
+--Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l'on refuse
+l'escorte, dit le gouverneur d'un air étonné.
+
+--Il y en a très peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit
+brusquement M. de Chemeraut en se retirant.
+
+Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l'hôtel.
+Lorsqu'il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d'un si vif
+éclat qu'elle éclairait parfaitement sa chambre.
+
+Le chevalier alla regarder par ses fenêtres; les deux factionnaires se
+promenaient paisiblement au pied de la muraille.
+
+--Diable! se dit le chevalier, il m'est décidément impossible de
+m'évader de ce côté, il y a au moins vingt pieds à descendre pour tomber
+sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette
+manière de quitter l'hôtel du gouverneur. Voyons donc d'un autre côté.
+
+Croustillac s'approcha de la porte d'un pas léger; mais une vive lueur
+qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était
+éclairée et probablement occupée.
+
+A l'aide d'un briquet qu'il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma
+une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction
+mélancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes
+et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si
+longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable.
+
+--Mordioux! le hasard est furieusement bien nommé le hasard, se disait
+le Gascon. Il m'a toujours eu en particulière affection. S'il était
+béatifié... j'en ferais mon saint et mon patron... _Hasard-Polyphème,
+sire de Croustillac!_ Lorsqu'à bord de la _Licorne_ j'avais parié
+d'épouser la _Barbe-Bleue_, qui aurait prévu que cette folle gageure
+serait presque gagnée? car enfin, aux yeux de l'homme au poignard et de
+M. de Chemeraut, j'ai passé, je passe pour le mari de l'habitante du
+Morne-au-Diable... Comme tout s'enchaîne dans la destinée! Lorsque j'ai
+quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu,
+ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m'aurait dit
+que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller
+révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au
+profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison
+de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait
+pénétré ceci? Ah ça! le moment critique approche... Je suis quelquefois
+tenté de tout découvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que
+chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de trois ou quatre
+lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu'ici, à terre, mon
+procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin
+d'oeil, tandis qu'en pleine mer il n'y aura peut-être pas des gens
+aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je
+suppose, le père Griffon de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme
+Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter...
+Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, reprit
+Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l'erreur de
+Chemeraut le plus longtemps possible... c'est le meilleur parti que
+j'aie à prendre.
+
+Durant ces réflexions, Croustillac s'était habillé...
+
+--Maintenant, dit-il, voyons s'il y a moyen de sortir secrètement d'ici.
+
+En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte, et vit avec
+désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect.
+
+L'un courut chercher le baron; l'autre dit à Croustillac:
+
+--M. le gouverneur avait défendu d'entrer dans la chambre de monsieur
+avant qu'il eût appelé; M. le baron va venir à l'instant même.
+
+--C'est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin;
+il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore,
+non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais
+l'espace, la savane... le grand air...
+
+--C'est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve
+dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.
+
+--Très bien; alors, mon garçon, conduis-moi vite; J'aspire après les
+champs comme un oiseau en cage...
+
+--Ah! c'est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira
+lui-même, dit le laquais.
+
+--Au diable le baron, pensa Croustillac.
+
+Le gouverneur n'était pas seul, M. de Chemeraut l'accompagnait.
+
+--Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé, nous
+venions vous éveiller.
+
+--M'éveiller... et pourquoi?
+
+--Le vent et la marée n'attendent personne: la marée descend à trois
+heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une
+demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend; nous
+avons juste le temps de partir, monsieur.
+
+--Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons seulement de
+gagner encore quelques heures avant d'être présenté à mes enragés
+partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se
+drapant dans un manteau brun qu'il avait trouvé avec ses habits.
+
+Le baron crut de son devoir d'accompagner et de faire escorter M. de
+Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu'au môle; la fuite du Gascon
+devint ainsi absolument impossible.
+
+Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit:
+
+--Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que
+vous m'avez prêté; je peux maintenant vous le dire, les indications qui
+m'avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le
+secret en avait été parfaitement gardé.
+
+--Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications?
+s'écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu'il brûlait de
+savoir.
+
+--Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en
+lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu'il ne
+dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites.
+
+Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.
+
+--Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en
+regagnant lentement son hôtel. Ce que j'ai appris par ceux des gardes de
+l'escorte n'a fait qu'augmenter ma curiosité. C'était bien la peine de
+suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal
+instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans
+mon gouvernement encore!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+LA FRÉGATE.
+
+
+La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de
+Fort-Royal. La chaloupe qui portail _Croustillac et sa fortune_ s'avança
+rapidement vers la _Fulminante_, que l'on voyait mouillée à la sortie de
+la baie.
+
+Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d'honneur de
+l'embarcation, qui semblait voler sur les eaux.
+
+--Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au
+discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il
+faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes
+principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur
+faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne;
+or, tout ceci a besoin d'être longuement élaboré. Ce sont les bases de
+notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les
+conséquences de l'alliance, ou plutôt de l'appui moral, c'est-à-dire
+matériel, que nous prête l'Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit
+Croustillac, qui commençait à s'embrouiller singulièrement dans sa
+politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la
+matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante
+possible.
+
+--Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes
+seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait
+arriver.
+
+--Cet enragé... c'est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m'avoir
+attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude.
+
+--Il n'y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l'ardente
+impatience avec laquelle il désire votre retour.
+
+--Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer,
+il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une
+révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément
+à sa vue. Aussi, en montant à bord, j'aurai la précaution de bien
+m'encaper afin d'échapper à ses regards... et même, s'il vous demande si
+j'arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d'une manière évasive...
+de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces
+ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué.
+
+--Ah! ne craignez rien, monseigneur, l'excès de la joie ne peut jamais
+être funeste...
+
+--Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits
+généraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai à ce
+sujet un fait tout personnel et justement particulier à l'homme dont
+nous nous occupons.
+
+--A lord Mortimer?
+
+--A lui-même, monsieur... Je n'oublierai jamais que je l'ai vu une fois
+saisi de convulsions épouvantables dans une circonstance presque
+semblable... C'étaient des soubresauts nerveux... des évanouissements...
+
+--Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d'une constitution
+athlétique.
+
+--D'une constitution athlétique? Allons, il ne me manquait plus que de
+rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharné, pensa Croustillac. Il
+reprit tout haut:--Vous n'ignorez pas, monsieur, que ce sont justement
+les hommes d'une force extrême qui ressentent le plus vivement ces
+secousses; je vous dirai même... mais cela tout à fait entre nous, au
+moins...
+
+--Monseigneur peut être sûr de ma discrétion...
+
+--Vous comprendrez ma réserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans
+l'occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement
+stupéfait... (sans notre étroite amitié, je dirais stupide) en revoyant
+subito quelqu'un qu'il n'avait pas rencontré depuis longtemps... que sa
+tête... vous comprenez...
+
+--Comment, monseigneur, sa raison?...
+
+--Hélas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez
+maintenant pourquoi je vous demande le secret?
+
+--Oui, oui, monseigneur.
+
+--Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel
+qu'après être resté quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne
+reconnut plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus,
+quoiqu'il l'eût vue mille fois!
+
+--Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d'un ton de doute
+respectueux.
+
+--Cela n'est, hélas! que trop vrai, monsieur, car vous n'avez pas d'idée
+de l'exaltation de ce garçon-là... Aussi, moi qui suis son ami, je dois
+veiller à ce qu'il ne lui arrive rien de fâcheux... Jugez un peu... si
+je l'exposais à ne pas me reconnaître... Mortimer est maintenant ce que
+j'aime le plus au monde, et vous savez, hélas! monsieur, si les
+consolations de l'amitié me sont nécessaires.
+
+--Encore ce funeste souvenir, monseigneur?...
+
+--Oui, je suis faible, je l'avoue... c'est plus fort que moi...
+
+--Quel est donc ce bâtiment mouillé non loin de la frégate? demanda M.
+de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation
+par égard pour le prince.
+
+--Monsieur, c'est une hourque marchande arrivée hier au soir de
+Saint-Pierre, dit le patron en ôtant respectueusement son bonnet.
+
+--Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c'est probablement le navire de
+cet imbécile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais
+nous voici à bord, monseigneur... Toutes les lumières sont éteintes...
+Vous n'êtes pas attendu...
+
+--Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas là!
+
+--Il me semble que je l'aperçois sur le pont, monseigneur.
+
+Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux.
+
+--Ah! voici l'officier de quart à l'escalier. Quel dommage d'arriver si
+tard, monseigneur... C'est au bruit des tambours, aux fanfares des
+buccins que vous auriez dû être reçu par l'équipage sous les armes.
+
+--A demain les honneurs... à demain, dit Croustillac, l'heure de ces
+frivolités vient toujours assez tôt...
+
+M. de Chemeraut s'effaça pour laisser le Gascon monter le premier à
+l'échelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu'un officier de
+marine qui le reçut, chapeau bas, d'un air profondément respectueux.
+Croustillac répondit très dignement, et surtout très brièvement, en
+s'enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour
+de lui des regards inquiets, craignant de voir apparaître le terrible
+Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou à demi
+couchés le long des canons.
+
+L'officier qui s'était entretenu à voix basse avec M. de Chemeraut,
+saluant de nouveau Croustillac, lui dit:
+
+--Monseigneur, puisque vous l'exigez, je n'éveillerai pas le capitaine,
+et j'aurai l'honneur de vous conduire dans votre appartement.
+
+Croustillac inclina la tête.
+
+--A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut.
+
+--A demain, répondit l'aventurier.
+
+L'officier descendit par le panneau d'arrière dans la batterie, ouvrit
+la porte d'une belle et vaste chambre parfaitement éclairée par une
+verrine, et dit au Gascon:
+
+--Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites
+pièces à droite et à gauche.
+
+--C'est à merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres
+les plus sévères pour que personne n'entre chez moi demain avant que je
+n'appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument
+personne!... ceci est de la dernière importance.
+
+--Très bien, monseigneur... Votre Altesse ne désire pas qu'on avertisse
+un de ses gens pour la déshabiller?
+
+--Je suis soldat, monsieur, dit fièrement Croustillac, et je me
+déshabille tout seul.
+
+Le jeune officier s'inclina, prenant cette réponse pour une leçon de
+stoïcisme; il sortit, ordonna à l'un des plantons de ne laisser entrer
+personne dans l'appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre
+M. de Chemeraut.
+
+--C'est un véritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui
+dit-il; comment, il n'a pas emmené même un laquais!
+
+--C'est juste, répondit M. de Chemeraut; il s'est passé de si étranges
+choses à terre que ni lui ni moi n'y avons songé; mais je lui donnerai
+un de mes gens. A cette heure, l'important est de mettre à la voile.
+
+--C'est aussi l'avis du capitaine. Il m'a donné ordre de l'éveiller si
+vous jugiez nécessaire de partir promptement.
+
+Nous partirons à l'instant même, car le vent et la marée sont
+favorables, je pense? répondit Chemeraut.
+
+--Si favorables, dit l'officier, que, cette brise durant, demain au
+soleil levant nous n'apercevrons plus les terres de la Martinique.
+
+Une demi-heure après l'arrivée du Gascon à bord, la _Fulminante_
+appareillait par une excellente brise de sud-ouest.
+
+Lorsque M. de Chemeraut vit la frégate sortir de la rade, il ne put
+s'empêcher de se frotter les mains en se disant:
+
+--Ma foi... ce n'est pas que je sois vain et glorieux, mais j'aurais
+donné cette mission en cent aux plus habiles... déjouer les projets de
+l'envoyé anglais... vaincre les scrupules du prince, l'aider à se venger
+d'une épouse criminelle, l'arracher à force d'éloquence aux accablantes
+idées que cet accident conjugal avait fait naître dans son esprit, le
+ramener en Angleterre à la tête de ses partisans... Ma foi, Chemeraut,
+mon ami, c'est à faire à toi!! Ta fortune était déjà en bon chemin, la
+voici à tout jamais assurée; ce bon succès me ravit d'autant plus que le
+roi regarde cette affaire comme très importante. Encore une fois,
+bravo!...
+
+Chemeraut, le coeur joyeux, l'esprit allègre, s'endormit doucement,
+bercé par les plus séduisantes et par les plus ambitieuses
+espérances......
+
+ * * * * *
+
+Il était dix heures et demie du matin; la brise était fraîche, la mer un
+peu forte, mais très belle; la _Fulminante_ laissait derrière elle un
+étincelant et rapide sillage.
+
+On n'apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein
+Océan.
+
+L'officier de quart, armé d'une longue vue, examinait avec attention un
+trois-mâts éloigné de deux portées de canon environ, qui tenait
+absolument la même route que la frégate et marchait aussi vite qu'elle
+quoiqu'il portât même quelques voiles légères de moins.
+
+A l'extrême horizon l'officier remarquait aussi un autre navire qu'il
+distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la même direction
+que le trois-mâts dont nous venons de signaler la manoeuvre.
+
+Voulant voir si ce dernier bâtiment était toujours décidé à imiter les
+mouvements de la _Fulminante_, l'officier ordonna au timonier de laisser
+porter un peu plus au nord...
+
+Le trois-mâts laissa porter un peu plus au nord.
+
+L'officier fit porter presque entièrement à l'ouest.
+
+Le trois-mâts porta presque entièrement à l'ouest.
+
+Plus impatienté qu'effrayé de cette obsession, car ce navire n'était pas
+de force à lutter avec une frégate, l'officier, par ordre du capitaine,
+fit virer de bord et marcher droit à cet importun bâtiment...
+
+L'importun vire de bord pareillement, continue d'imiter scrupuleusement
+les évolutions de la frégate et de marcher de concert avec elle, mais
+toujours hors de portée de ses canons.
+
+Le capitaine, irrité, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mâts.
+
+Le trois-mâts prouva qu'il était, sinon meilleur, du moins aussi bon
+marcheur que la frégate, qui ne put jamais rapprocher la distance qui
+les séparait.
+
+Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps précieux à cette chasse
+inutile, fit remettre le cap en route.
+
+Le fâcheux navire remit le cap en route.
+
+Ce mystérieux bâtiment n'était autre que la paisible _Licorne_... Le
+capitaine Daniel, malgré les refus de M. de Chemeraut, avait jugé
+convenable de s'attacher opiniâtrement à la _Fulminante_ jusqu'à la
+sortie des débouquements.
+
+Un nouveau personnage parut sur le pont de la frégate.
+
+C'était un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un
+buffle, de larges chausses écarlates et des bottes de basane; il avait
+les cheveux et la moustache d'un roux ardent; son teint coloré, ses yeux
+bleu clair, dont le globe était veiné de fibrilles que la moindre
+émotion devait injecter de sang, témoignaient d'un naturel violent et
+passionné...
+
+Nous nous hâterons d'apprendre au lecteur que cet athlétique personnage
+était le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu'il
+eût été mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme était
+lord Percy Mortimer. Son inquiétude, son agitation, son impatience,
+étaient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place.
+
+Vingt fois le lord était descendu à la porte de la chambre de
+Croustillac pour savoir si _milord duc_ ne l'avait pas fait demander. En
+vain il avait supplié l'officier de faire dire au duc que Mortimer, son
+meilleur ami, son ancien compagnon d'armes, désirait se jeter à ses
+pieds; les voeux du lord avaient été vains, on exécutait à la rigueur
+les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagnée
+comme une conquête précieuse.
+
+M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revêtu d'un habit magnifique,
+l'air radieux, triomphant; il semblait dire à tous: Si le prince est
+ici, c'est grâce à mon habileté, à mon courage.
+
+En le voyant, Mortimer s'approcha vivement de lui.
+
+--Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin à quelle heure milord-duc
+nous recevra?
+
+--Le prince a défendu d'entrer chez lui sans son ordre.
+
+--Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me
+pardonnerai jamais de m'être couché cette nuit et de n'avoir pas été le
+premier à serrer notre Jacques dans mes bras, à me jeter à ses pieds...
+à baiser sa main royale.
+
+--Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des
+partisans comme vous sont rares!
+
+--Si j'aime notre Jacques! s'écria Mortimer en devenant d'un rouge
+sanguin et apoplectique, si je l'aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon
+meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes
+battus une fois parce qu'il soutenait cette folle prétention), moi et
+Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout à l'heure si nous
+aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des
+femmelettes!
+
+--Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n'est pas
+de l'attachement, c'est de l'acharnement.
+
+Mortimer reprit avec véhémence:
+
+--Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille
+extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd'hui. Nous ne
+pouvions le croire, et encore à cette heure j'en doute... Ah! quel jour!
+quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre
+qu'on a cru mort, qu'on a pleuré pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas
+comme il était chéri et regretté, notre Jacques! comme on se souvenait
+de sa bravoure, de son courage, de sa gaieté! Quel bonheur de ne pas
+dire: _C'était_... mais _c'est_ un coeur de roi, un vrai coeur de
+roi que notre duc!
+
+--Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu'à l'exception de
+vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu'il
+est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres
+gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune à
+notre duc, ne le connaissent que de réputation...
+
+--Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre
+garantie, ils ne l'aimassent pas autant que nous l'aimons; ce qui me
+rappelle qu'autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce
+qu'il avouait qu'il m'aimait un peu plus que notre Jacques.
+
+--Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables
+d'exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom.
+
+--Peu de princes, monsieur! s'écria lord Mortimer d'une voix redoutable,
+peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez à Dudley.
+
+Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont.
+
+Les cheveux et la moustache de ce lord étaient noirs et commençaient à
+grisonner; il y avait une grande conformité de taille, d'embonpoint et
+de force entre lui et Mortimer, véritable type (physiquement parlant) de
+ce qu'on appelait les _gentilshommes fermiers_.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, Percy? dit familièrement lord Dudley à son ami.
+
+--N'est-ce pas, Dick, qu'aucun prince ne peut être comparé à notre
+Jacques?
+
+--En exceptant nos dignes amis et alliés de ce vaisseau, tout chien qui
+oserait soutenir que Jacques n'est pas le meilleur des hommes, je le
+sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le
+robuste personnage en frappant d'un de ses poings velus sur le plat-bord
+du navire. Puis, s'adressant à M. de Chemeraut:
+
+--Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l'élu, vous le
+bienheureux qui l'avez vu le premier... Votre main, monsieur de
+Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s'il
+est possible, depuis qu'elle a touché celle de notre duc...
+
+Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que
+Mortimer secouait non moins rudement la main gauche.
+
+Rien de plus contagieux que l'enthousiasme; les partisans du duc étaient
+peu à peu montés sur le pont et s'étaient groupés autour des deux lords;
+tous voulaient à leur tour serrer la main qui avait touché celle du
+prince.
+
+--Ah! messieurs, je conçois que monseigneur recule le moment de vous
+voir, dit Chemeraut, il craint l'émotion inséparable d'un pareil moment.
+
+--Et nous, donc! s'écria Dudley. Enfin, voici tantôt quarante jours que
+nous sommes partis de La Rochelle, n'est-ce pas? eh bien! que je meure
+si j'ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore
+d'un sommeil à la fois agréable et agité comme celui dont on dort la
+veille d'un duel... où l'on est sûr de tuer son homme... Du moins, tel
+est l'effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit
+le robuste gladiateur, à Mortimer.
+
+--Moi, Dick, répondit celui-ci, ça m'a fait un effet contraire; à chaque
+instant je me réveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais
+ainsi la veille du jour où je devrais être fusillé.
+
+--Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d'après son
+portrait.
+
+--Moi, d'après son renom.
+
+--Moi, dès que j'ai su qu'il s'agissait de marcher sous ses ordres
+contre les Orangistes, j'ai tout quitté, amis... femme... enfant...
+
+--C'est comme nous...
+
+--Ah! monsieur, c'est qu'aussi _Jacques de Monmouth_, dit un autre,
+c'est un nom qui résonne comme un clairon.
+
+--Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un
+autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marécages!
+
+--A commencer par le Guillaume...
+
+--D'honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque
+orgueilleux d'avoir si bien réussi dans une entreprise qui, j'oserais
+le dire, est assez délicate... Je ne veux pas attribuer à mes
+raisonnements, à mon influence, la résolution du prince... mais croyez
+du moins, milords, que j'ai su faire valoir auprès de lui l'enthousiasme
+que son souvenir vous avait inspiré.
+
+--Aussi, notre ami... n'oublierons-nous jamais ce que vous avez fait!
+Vous nous l'avez amené ici... notre duc! s'écria cordialement Mortimer.
+
+--Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance éternelle,
+ajouta Dudley...
+
+--Le voir! le voir! s'écria Mortimer dans un nouvel entraînement, le
+revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face,
+retrouver devant nos yeux cette noble et fière figure si belle; le
+revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure...
+je pleure, s'écria le brave Mortimer en ne contraignant plus son
+émotion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres écrasent
+ceux qui ne comprennent pas qu'un vieux soldat pleure ainsi...
+
+L'attendrissement est aussi contagieux que l'enthousiasme.
+
+Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme
+Dick et comme son ami Percy...
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+LE JUGEMENT.
+
+
+Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs
+passionnés de Monmouth.
+
+On vit s'avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore,
+mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités.
+
+Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux
+partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth
+allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à
+le féliciter sur sa résurrection.
+
+Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût
+jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants
+et hardis. Enveloppé d'une longue robe-de-chambre, il s'avança
+péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs.
+
+--Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa
+moustache! s'écria lord Dudley.
+
+--Par le diable, qui ne m'emportera pas du moins avant que j'aie vu
+notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l'un des premiers à lui
+serrer la main! N'aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie
+pour hâter d'un quart d'heure un rendez-vous d'amour? Pourquoi ne le
+risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d'heure plus tôt?
+
+Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après
+lord Rothsay.
+
+--Milord! lui dit-il d'un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie
+par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler
+l'hémorrhagie de cette ancienne blessure que...
+
+--Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement
+qu'aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation.
+
+--Mais, milord, le danger...
+
+--Mais, docteur, il s'agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne
+serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n'ai pas fait ce
+voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et
+c'est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à
+Jacques:
+
+--Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water...
+
+Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s'appuya en
+effet sur les deux robustes lords.
+
+Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de
+buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d'équipage,
+annoncèrent que les marins et les troupes d'infanterie de la frégate
+s'assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se
+rangèrent à leur poste, officiers en tête.
+
+--Pourquoi cette prise d'armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut.
+
+--Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les
+honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra tout à l'heure passer les
+troupes en revue.
+
+Le capitaine de la frégate s'avança vers le groupe des gentilshommes:
+
+--Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.
+
+--Eh bien! fut-il dit tout d'une voix.
+
+--Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c'est-à-dire dans
+cinq minutes.
+
+Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva
+toutes les poitrines.
+
+--Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer.
+
+--Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es
+une de mes jambes.
+
+--Moi? dit Dudley, j'ai comme le vertige...
+
+--Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons
+n'ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les
+premiers, nous l'apercevrons d'abord de loin; ça nous donnera le temps
+de nous faire à sa vue... Est-ce dit?
+
+--Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn.
+
+Onze heures sonnèrent.
+
+Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau
+pendant quelques moments.
+
+Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire.
+
+Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes,
+descendirent lentement l'escalier étroit qui conduisait à l'appartement
+destiné au duc de Monmouth.
+
+Enfin, derrière ce premier groupe s'avançaient Mortimer et Dudley
+soutenant, au milieu d'eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille
+voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et
+l'air mâle de ses deux soutiens.
+
+Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'étroit escalier, les
+trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent
+un moment sur le pont.
+
+--Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de
+Jacques...
+
+En effet, le plus profond silence régna d'abord, mais il fut bientôt
+interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives
+et attendrissantes protestations.
+
+Enfin l'escalier fut libre.
+
+Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui
+descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et
+entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où
+Croustillac donnait audience à ses partisans.
+
+Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le
+tableau qu'ils eurent sous les yeux.
+
+Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe,
+Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait
+fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l'orgueil du
+succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes
+anglais.
+
+Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate
+et son état-major.
+
+Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le
+Gascon.
+
+L'aventurier, bien qu'un peu pâle, payait toujours d'audace; ne se
+voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et
+se disait:
+
+--Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner
+des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours,
+mordioux! cela durera ce que ça pourra.
+
+La force de l'illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se
+pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de
+famille assez décidé avec Charles II; d'autres, une ressemblance
+frappante avec ses portraits.
+
+--Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur,
+en m'apportant vos voeux, m'a décidé à me rendre au milieu de vous.
+
+--Milord-duc, c'est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés.
+
+--J'y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour
+l'Angleterre et...
+
+--C'est trop d'impudence! sang et massacre! s'écria lord Mortimer d'une
+voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers
+lui l'oeil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait
+lord Jocelyn.
+
+L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et
+sur les acteurs de cette scène.
+
+Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer.
+
+Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement, ne
+comprenant rien encore aux paroles du lord.
+
+--Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu'à voir cette brute
+avinée, je sens le Mortimer d'une lieue.
+
+Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé
+entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras
+croisés, l'oeil étincelant, le regardant face à face; et il s'écria
+d'une voix tremblante de rage:
+
+--Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c'est à moi... Mortimer...
+que tu dis cela?
+
+Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sang-froid. Il répondit
+à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique:
+
+--L'exil et l'adversité m'ont donc bien changé!... que mon meilleur ami
+ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le
+chevalier ajouta tout bas:--Vous le voyez, je vous l'avais dit:
+l'émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée.
+Hélas! ce malheureux-là me méconnaît.
+
+Croustillac s'était exprimé avec tant d'assurance et de naturel que M.
+de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d'une si énorme imposture;
+il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet.
+
+Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres
+gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les
+injures les plus furieuses.
+
+--Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth!
+
+--L'infâme imposteur!
+
+--Le scélérat l'aura égorgé afin de se faire passer pour lui.
+
+--C'est un émissaire de Guillaume!
+
+--Un tel gueux! Jacques, notre duc!
+
+--Quelle audace!
+
+--Oser faire un tel mensonge!
+
+--C'est à lui arracher la langue!
+
+--Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le
+duc!
+
+--Cela crie vengeance!
+
+--Puisqu'il prend son nom, il doit savoir où il est.
+
+--Oui, il nous répondra de notre duc.
+
+--Nous le jetterons à la mer s'il ne nous rend pas Jacques...
+
+--Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.
+
+--Se jouer ainsi de ce qu'il y a de plus sacré!
+
+--Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piége si grossier?
+
+--Ce misérable m'a indignement trompé, messieurs, cria M. de Chemeraut
+en tâchant en vain de se faire entendre.
+
+--Alors, expliquez-vous, monsieur.
+
+--Il payera cher son audace, messieurs.
+
+--Faites d'abord enchaîner ce traître.
+
+--Il m'a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre
+que moi y eût été pris!
+
+--On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se
+sacrifient à la bonne cause.
+
+--Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable
+fourbe.
+
+--Mais, milords, l'envoyé anglais a été trompé comme moi.
+
+--C'est impossible, vous êtes son complice.
+
+--Milords, vous m'insultez.
+
+--Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce
+point!
+
+--Il faut nous venger.
+
+--Oui, vengeance... vengeance!
+
+Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement,
+causèrent un tel tumulte, qu'il fut impossible à M. de Chemeraut de se
+faire écouter au milieu de tant de cris furieux.
+
+L'attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers
+lui, leurs récriminations si violentes, qu'il se rangea près des
+officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée.
+
+Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives,
+aux attaques, aux malédictions des deux partis.
+
+Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l'oeil hardi,
+l'aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un
+flegme impassible, en se disant intérieurement:
+
+--Voici que ça se gâte énormément, ils peuvent me jeter par la fenêtre,
+c'est-à-dire en plein Océan; le saut est périlleux, quoique je nage
+comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou
+tard, et d'ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie
+pas aux gens dans le seul but d'être couronné de fleurs et caressé par
+des nymphes silvestres.
+
+Quoiqu'à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante
+de Mortimer qui s'écria:
+
+--Monsieur de Chemeraut, faites d'abord pendre ce misérable, vous nous
+devez cette satisfaction.
+
+--Oui, oui, qu'on l'accroche à la grande vergue, répétèrent les
+gentilshommes anglais, nous nous expliquerons après.
+
+--Vous m'obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s'écria
+Croustillac.
+
+--Il parle, il ose parler, cria-t-on.
+
+--Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n'est moi, reprit
+le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme?
+
+--Messieurs, s'écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en
+proposant de faire justice de cet imposteur abominable.
+
+--Il a tort, je soutiens qu'il a tort, cent mille fois tort! s'écria
+Croustillac... c'est un moyen usé, rebattu, vulgaire...
+
+--Te tairas-tu, malheureux! s'écria l'athlétique Mortimer en saisissant
+les deux mains du Gascon.
+
+--Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet
+outrage! s'écria Croustillac avec colère.
+
+--Ton épée, misérable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras
+levés menaçaient l'aventurier.
+
+--Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement
+le Gascon en rendant sa rapière.
+
+--Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui,
+l'honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce
+drôle.
+
+--Il a tort! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu'il a
+tort! c'est une idée cornue et biscornue... c'est un raisonnement de
+cheval... Le bel argument qu'une potence? cria Croustillac en se
+débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet.
+
+--Mais avant d'en faire justice, il faut l'obliger à nous révéler la
+trame indigne qu'il a ourdie... il faut qu'il nous dévoile les
+circonstances mystérieuses à l'aide desquelles il a effrontément surpris
+ma bonne foi.
+
+--A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer.
+
+--Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu'un boule-dogue
+qui saute au col d'un taureau, cria Croustillac.
+
+--Patience, patience... c'est une cravate de bon chanvre qui t'empêchera
+de prêcher tout à l'heure, répondit Mortimer.
+
+--Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former...
+on interrogera ce fourbe; s'il ne répond pas, nous aurons bien les
+moyens de l'y contraindre; il y a plus d'une sorte de tortures.
+
+--Ah! comme ça je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens à ce
+qu'il ne soit pas pendu... avant d'avoir été mis à la torture, ça fera
+deux choses au lieu d'une.
+
+--Vous êtes généreux, milord, dit le Gascon.
+
+En songeant à la fureur dont devait être possédé M. de Chemeraut, qui
+voyait complétement échouer une entreprise qu'il croyait avoir si
+habilement conduite, on comprend, sans l'excuser, la cruauté de ses
+résolutions envers Croustillac.
+
+Les esprits étaient si montés; le désappointement avait été si irritant,
+si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces
+gentilshommes, assez humains d'ailleurs, se laissèrent aller dans cette
+occasion à l'entraînement d'une colère aveugle, et peu s'en fallut que
+le malheureux Croustillac ne fût même cité devant une espèce de conseil
+de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à
+la violence dont il était victime.
+
+Cinq lords et cinq officiers s'assemblèrent immédiatement sous la
+présidence du capitaine de frégate.
+
+M. de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche.
+La séance commença.
+
+M. de Chemeraut dit d'une voix brève et encore tremblante de colère:
+
+--J'accuse l'homme ici présent d'avoir faussement et méchamment pris les
+noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d'avoir ainsi par son
+odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans
+de telles circonstances que le crime de cet homme doit être considéré
+comme un attentat à la sûreté de l'État. En conséquence, je demande que
+l'accusé, ici présent, soit déclaré coupable de haute trahison et puni
+de mort.
+
+--Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et
+bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s'élevait à la hauteur
+des circonstances.
+
+--Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais avant, il faut qu'il
+parle... et qu'on le mette tout de suite à la question, reprirent les
+lords.
+
+Le capitaine de la frégate, qui présidait le conseil, n'était pas, comme
+M. de Chemeraut, sous l'influence d'un ressentiment personnel; il dit
+aux Anglais:
+
+--Milords, nous n'avons pas encore à voter une peine; il faut auparavant
+interroger l'accusé, écouter sa défense s'il peut se défendre; après
+quoi nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N'oublions
+pas que nous sommes juges et qu'il n'est pas encore reconnu coupable.
+
+Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l'emportement
+de M. de Chemeraut. Néanmoins, pouvant élever aucune objection, ils se
+turent.
+
+--Accusé, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms?
+
+--Polyphème, chevalier de Croustillac.
+
+--Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j'aurais dû m'en
+douter à son impudence. Avoir été le jouet d'un tel misérable!
+
+--Votre profession? continua le capitaine.
+
+--Pour le moment... celle d'accusé devant un tribunal que vous présidez
+dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l'on
+pende les gens sans les entendre.
+
+--Vous êtes accusé d'avoir sciemment et méchamment trompé M. de
+Chemeraut chargé d'une mission d'État pour le service du roi, notre
+maître.
+
+--C'est M. de Chemeraut qui s'est trompé lui-même: il m'a appelé
+monseigneur, et j'ai répondu innocemment à ce nom.
+
+--Innocemment! s'écria M. de Chemeraut en fureur, comment, misérable, tu
+n'as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne
+m'as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente
+trahison?
+
+--Vous avez parlé... j'ai écouté... je dois même déclarer, pour ma
+justification, que vous m'avez paru singulièrement bavard... Si c'est un
+crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime énorme...
+
+Le capitaine fit signe à M. de Chemeraut de contenir son indignation; il
+dit au Gascon:
+
+--Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de
+Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événements vous
+avez pris ses noms et ses titres?
+
+Croustillac voyait sa position devenir très inquiétante: il eut envie de
+tout révéler: il pouvait s'adresser aux partisans dévoués du prince,
+s'assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé
+grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n'était pas
+le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient
+caché et protégé l'existence du prince et qui pouvaient la protéger
+encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+LA CHASSE.
+
+
+Lorsque le capitaine intima de nouveau à Croustillac l'ordre de révéler
+tout ce qu'il savait sur le duc, l'aventurier répondit cette fois avec
+une fermeté pleine de dignité:
+
+--Je n'ai rien à dire à ce sujet, capitaine. Ce secret n'est pas le
+mien.
+
+--Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s'écria Mortimer;
+qu'on allume deux mèches soufrées, je les lui mettrai moi-même, s'il le
+faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est
+notre Jacques... Ah! j'avais bien un pressentiment que je ne le verrais
+pas.
+
+--Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous
+vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la
+manière la plus grave les intérêts du roi et de l'État, et l'on sera
+forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler.
+
+Ces paroles calmes, prononcées par un homme à figure vénérable, qui,
+depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence
+des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression;
+il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée; il
+répondit d'une voix assurée:
+
+--Excusez-moi, capitaine, je n'ai rien à dire et je ne dirai rien.
+
+--Capitaine! s'écria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j'ai les
+pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut
+porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l'État. J'ai
+trouvé cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti
+même d'objets précieux appartenant à ce seigneur, tels que l'épée de
+Charles Ier, une boîte à portraits, etc., tout concourt enfin à
+prouver qu'il a, sur l'existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les
+renseignements les plus précis; or, ces renseignements sont de la plus
+haute importance relativement à la mission dont le roi m'a chargé... Je
+requiers donc que l'accusé soit immédiatement contraint de parler par
+tous les moyens possibles.
+
+--Oui, oui, la question! répétèrent les lords.
+
+--Réfléchissez bien, accusé, dit encore le capitaine, ne vous exposez
+pas à de terribles rigueurs; vous pouvez tout espérer de notre
+indulgence si vous dites la vérité.. Sinon, prenez garde!
+
+--Je n'ai rien à dire, reprit Croustillac; ce secret n'est pas le mien.
+
+--Il s'agit d'une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas
+de recourir à ces extrémités.
+
+Le Gascon fit un signe de résignation et répéta:
+
+--Je n'ai rien à dire.
+
+Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d'être obligé d'employer de
+pareilles mesures; il sonna.
+
+Un planton se présenta.
+
+--Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes de se tenir dans la
+batterie, près du fanal de l'avant, et dites au maître canonnier de
+préparer des mèches soufrées.
+
+Le planton sortit.
+
+Ces ordres étaient d'un positif effrayant.
+
+Malgré son courage, Croustillac sentit chanceler sa détermination; le
+supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans
+doute en sûreté; l'aventurier pensait qu'il avait déjà beaucoup fait
+pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-être céder à la crainte
+de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion,
+grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se
+présentait à son esprit, devenait presque héroïque:
+
+_On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d'être couronné de
+fleurs_...
+
+Le prévôt entra dans la salle du conseil:
+
+Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune émotion.
+
+Tout à coup trois coups de canon très rapprochés les uns des autres
+retentirent longuement dans la solitude de l'Océan.
+
+Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs siéges.
+
+Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance
+suspendue... Partisans et officiers, oubliant l'accusé, montèrent en
+hâte sur le pont.
+
+Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit.
+
+La frégate avait reçu l'ordre de mettre en panne jusqu'à l'issue du
+conseil qui décidait du sort du chevalier.
+
+Nous avons dit que la _Licorne_ s'était obstinée depuis la veille à
+suivre la _Fulminante_; nous avons dit aussi que l'officier de quart
+avait signalé à l'horizon un bâtiment d'abord presque imperceptible,
+mais qui s'était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité
+presque merveilleuse.
+
+Lorsque la _Fulminante_ mit en panne, ce bâtiment, léger brigantin,
+n'était tout au plus qu'à une demi-lieue d'elle; à mesure qu'il
+approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles
+très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait
+à peine hors de l'eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire
+toutes les apparences d'un pirate.
+
+A l'apparition du brigantin, la _Licorne_ alla se mettre dans ses eaux à
+un signal qu'il lui fit.
+
+On était en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un
+moment à bord de la frégate. Le capitaine, voyant l'étrange manoeuvre
+des deux bâtiments, n'avait pas voulu s'exposer à une surprise hostile.
+
+Le léger navire s'approcha, ses voiles à demi-carguées, ayant à sa proue
+un pavillon parlementaire.
+
+--Monsieur de Sainval, dit le capitaine à un de ses officiers, ordonnez
+aux canonniers de se tenir à leurs pièces la mèche allumée... Si ce
+pavillon parlementaire cache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas.
+
+M. de Chemeraut et Croustillac partagèrent le même étonnement en
+reconnaissant le _Caméléon_, à bord duquel s'étaient embarqués le
+mulâtre et la Barbe-Bleue.
+
+Le coeur de Croustillac battait à se rompre; ses amis ne l'avaient pas
+abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen?
+
+Bientôt le _Caméléon_ fut à portée de voix de la frégate et lui passa à
+poupe.
+
+Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l'arrière
+du brigantin, qui mit alors en panne comme la _Fulminante_.
+
+--Jacques... notre duc!!! Le voilà!!! s'écrièrent avec enthousiasme les
+trois lords qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de
+reconnaître le duc de Monmouth.
+
+Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restèrent immobiles.
+
+Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de
+joie délirants à la vue du duc de Monmouth.
+
+--Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!...
+
+--Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur?
+s'écria M. de Chemeraut.
+
+--Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous
+le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis.
+
+--Oui, voilà notre Jacques!
+
+--C'est bien lui cette fois!
+
+--C'est bien notre duc, notre véritable duc, reprirent les lords.
+
+--Monseigneur, reprit Chemeraut, j'ai été indignement abusé depuis
+avant-hier... par un misérable qui avait pris votre nom.
+
+--Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s'écria Dudley.
+
+--Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que vous appelez un
+misérable m'a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens,
+monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s'il court
+quelques dangers pour avoir pris la mienne.
+
+--Certainement, monseigneur, répondit M. de Chemeraut, saisissant cette
+occasion de s'assurer de la personne du prince, il faut que Votre
+Altesse vienne à bord, c'est le seul moyen qu'elle ait de sauver ce vil
+imposteur.
+
+--A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même! s'écria
+Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à
+la mer.
+
+Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s'y opposer. Le Gascon
+plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin,
+vers lequel il se dirigeait à la nage.
+
+Il y avait peu de distance entre les deux navires, le _Caméléon_ était
+presque au niveau de la mer; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth,
+et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que
+les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.
+
+--Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes! dit Monmouth en
+serrant Croustillac dans ses bras.
+
+Puis Jacques dit quelques mots à l'oreille du Gascon, et celui-ci
+disparut avec le capitaine Ralph.
+
+Le duc s'avançant à l'extrémité de la poupe de son brigantin, s'adressa
+à M. de Chemeraut:
+
+--Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et
+ceux du roi votre maître... Je sais que ces braves gentilshommes
+viennent m'offrir leurs bras pour m'aider à chasser Guillaume d'Orange
+du trône d'Angleterre.
+
+--Oui, oui, lorsque tu seras à notre tête nous chasserons ces rats
+hollandais, s'écria Mortimer.
+
+--Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit
+Dudley.
+
+--Monseigneur, vous pouvez compter sur l'appui du roi, mon maître. Une
+fois à bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s'écria
+Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu'il avait cru désespérée,
+renaissait avec toutes ses chances de réussite.
+
+--Monseigneur, voulez-vous qu'on vous envoie la chaloupe? ou bien
+allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et
+puisque Votre Altesse s'intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est
+assurée.
+
+--Dépêche-toi noble duc...
+
+--Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de
+suite!
+
+--Oui, viens! s'écria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drôle à la
+casaque verte et au bas roses: nous sauterons à l'eau comme une bande de
+canards sauvages, pour être plus tôt près de toi.
+
+--Pas d'imprudence, mes vieux amis, pas d'imprudence! s'écria Monmouth
+qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu.
+
+Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l'oreille du prince;
+celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d'un air radieux.
+
+--Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la mer, dit Chemeraut
+qui brûlait d'impatience de voir le duc à bord.
+
+--C'est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s'adressant aux lords
+avec un accent profondément ému:
+
+--Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours
+adieu!... J'ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de
+l'amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient
+ensanglanter l'Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu,
+brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon coeur
+se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette
+apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous
+comme il l'a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et
+pour toujours adieu...
+
+Puis se retournant vers son capitaine, le duc s'écria vivement d'une
+voix sonore:
+
+--Ralph, toutes voiles dehors!...
+
+A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin
+préparées à l'avance furent bordées et orientées avec une prestesse
+merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le
+_Caméléon_ était sous voile avant que les passagers de la frégate
+fussent revenus de leur surprise.
+
+Le brigantin en s'éloignant se maintint dans la direction de la poupe de
+la frégate, afin de n'être pas exposé à son artillerie.
+
+Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir
+des lords, en voyant le léger navire s'éloigner rapidement.
+
+--Capitaine, s'écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous
+atteindrons ce brigantin: il n'y a pas de meilleure marcheuse que la
+_Fulminante_.
+
+--Oui, oui, s'écrièrent les lords, à l'abordage!
+
+--Reprenons notre duc.
+
+--Lorsque nous l'aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre
+tête.
+
+--Il ne refusera pas ses vieux compagnons!
+
+--Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de
+Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s'écria Mortimer en
+s'adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.
+
+Le _Caméléon_ se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate;
+il quitta la direction qu'il avait d'abord prise, et, au lieu de se
+tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver.
+
+Cette manoeuvre découvrit la _Licorne_ qui, pendant l'entretien du duc
+et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du
+_Caméléon_ et absolument dans la même ligne que lui.
+
+C'est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il
+pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin.
+
+Polyphème de Croustillac était sur le pont de la _Licorne_, en compagnie
+de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de
+la veille sur ce bâtiment.
+
+On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du
+haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre
+Monmouth.
+
+Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait
+cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit:
+
+--Allez vite m'attendre à bord de la _Licorne_. Ralph va vous conduire.
+
+Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d'avoir échappé à M. de
+Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une
+petite yole pagayée par un seul marin.
+
+Ce fut ainsi que l'aventurier aborda la _Licorne_. Afin de ne pas perdre
+de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et
+d'abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté
+très-rapidement.
+
+Le duc n'avait donné l'ordre de déployer les voiles du brigantin que
+lorsqu'il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de
+Chemeraut abandonnerait évidemment l'ombre pour le corps, le faux
+Monmouth pour le véritable, la _Licorne_ pour le _Caméléon_.
+
+Maître Daniel à la vue du Gascon s'écria:
+
+--Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des
+moyens étranges! En partant de France vous m'êtes tombé des nues; en
+quittant les Antilles vous me sortez de l'onde comme un dieu marin,
+comme _Neptunus_ en personne!!!
+
+Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon
+qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manoeuvre des
+deux navires, le chevalier dit au capitaine:
+
+--Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me
+recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas,
+flottant à l'aventure?
+
+--Ma foi, à vrai dire, je n'en sais à peu près rien.
+
+--Comment cela, capitaine?
+
+--Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m'a demandé
+si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m'a
+ordonné d'aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de
+lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me
+faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite
+frégate, quoi qu'elle fît pour m'en empêcher. Enfin, je devais me
+conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s'attache à un
+passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à
+longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche
+quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s'arrête quand le
+passant s'arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà
+comme j'ai manoeuvré avec la frégate... Ce n'est pas tout... mon
+correspondant m'avait encore dit:--Vous suivrez la frégate jusqu'à ce
+que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses
+eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un
+passager (ce passager je vois maintenant que c'était vous); alors vous
+le prendrez et vous ferez voile à l'instant pour la France sans vous
+occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous
+enverra d'autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la
+volonté de mes armateurs; j'ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce
+matin le brigantin m'a rejoint, tout à l'heure je vous ai repêché,
+maintenant je fais voile pour la France.
+
+--Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac.
+
+--Le duc? Quel duc? Je ne connais d'autre duc que mon armateur ou son
+correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la
+frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.
+
+--Abandonnez-vous donc ainsi le _Caméléon_? s'écria Croustillac, si la
+frégate l'atteint, n'irez-vous pas à son secours?
+
+--Moi, non, de par Dieu, quoique j'aie ici douze bonnes petites pièces
+de huit qui diraient leur mot tout comme d'autres... et que les
+quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les
+marins du roi... Mais il ne s'agit pas de cela.... Je ne connais que les
+ordres de mon armateur... Ah çà! mais voilà maintenant le brigantin qui
+donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+LE RETOUR.
+
+
+La _Fulminante_ poursuivait le _Caméléon_ avec acharnement. Soit calcul,
+soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin
+fut sur le point d'être atteint par la frégate; mais alors, reprenant
+sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il
+regagnait l'avantage qu'il avait perdu.
+
+Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint
+droit à la _Licorne_, et en peu d'instants, la rejoignit à portée de
+voix.
+
+Qu'on juge de la joie de l'aventurier lorsque, sur le pont du
+_Caméléon_, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la
+Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu'il
+entendit la jeune femme lui crier d'une voix émue:--Adieu, notre
+sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons
+jamais!
+
+--Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave
+chevalier!!
+
+Et le _Caméléon_ s'éloigna.... Tandis qu'Angèle avec son mouchoir et le
+duc avec sa main faisaient un dernier signe d'adieu à l'aventurier.
+
+Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante...
+
+Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l'arrière de la
+_Licorne_, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu'il
+prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable.
+
+La _Fulminante_, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine,
+furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix...
+
+Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et
+la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre...
+
+A cette démonstration significative, le _Caméléon_, ne s'amusant plus à
+ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui
+était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse.
+
+La _Fulminante_ le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud.
+
+La _Licorne_ avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on
+comprend donc qu'elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux
+bâtiments s'enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l'horizon.
+
+Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la
+Barbe-Bleue... Il le suivit d'un regard avide et désolé jusqu'à ce que
+le brigantin eût tout à fait disparu dans l'espace...
+
+Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l'aventurier...
+
+Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le
+visage...
+
+ * * * * *
+
+Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie
+du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l'épaule et s'écria:
+
+--Ah ça, notre hôte, la _Licorne_ est en bon chemin, si nous descendions
+boire un coup de sangria au madère en attendant l'heure du souper?
+J'espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me
+font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes
+toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup...
+
+--Je n'ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon.
+
+--Tant mieux, vous n'en boirez qu'avec plus de plaisir; boire sans soif,
+c'est ce qui distingue l'homme de la brute, comme on dit.
+
+--Merci... maître Daniel... mais je ne saurais...
+
+--Ah ça, morbleu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout drôle; est-ce
+parce que vous n'avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté
+d'épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous?
+vous auriez joliment perdu votre pari! vous n'avez pas seulement osé
+aller au Morne-au-Diable, j'en suis bien sûr...
+
+--Vous avez raison, maître Daniel, j'ai perdu mon pari...
+
+--Comme vous n'avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le
+payer... heureusement... Ah! dites-donc, j'ai depuis un quart d'heure
+quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord
+de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli?
+vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous
+ont dit tout à l'heure adieu... qu'est-ce que tout cela signifie?... Oh!
+après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela,
+c'est seulement pour le savoir... S'il y a un secret... _motus_, n'en
+parlons plus...
+
+--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel.
+
+--Mettons alors que je n'ai rien demandé, et vive la joie... allons,
+riez donc, riez donc... qu'est-ce qui vous attriste? est-ce parce que
+vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui
+ont joliment déteint à l'eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je
+vais vous prêter de quoi changer, quoiqu'il fasse une chaleur d'étuve,
+car ce n'est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps...
+Allons, allons, quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous
+n'êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et
+quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester
+à bord de la _Licorne_ tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu,
+j'adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah!
+dites donc, j'ai justement une espèce d'étoupe faite avec du fil
+d'écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous
+avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un
+vrai démon, pas vrai?
+
+--Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître
+Daniel, dit une voix grave.
+
+Croustillac et le capitaine se retournèrent; c'était le père Griffon
+qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui
+descendait sur le pont.
+
+--Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac.
+
+--Bah! bah! si mon hôte n'est pas en train, il le sera tout à l'heure,
+car il n'est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer
+le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont.
+
+Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac:
+
+--Vous voici encore l'hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre
+qu'il y a dix jours.
+
+--Pourquoi serais-je plus riche aujourd'hui qu'il y a dix jours, mon
+père? demanda le Gascon.
+
+Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient
+purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer
+qu'à part le petit médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait
+été complétement désintéressé.
+
+--Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de
+n'avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce
+n'est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement
+pressés...
+
+--Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince
+aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu'il a pu pour le
+servir?
+
+--Vous avez fait pour le prince ce qu'un frère aurait fait; pourquoi,
+vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide?
+
+--Pour mille raisons j'en aurais été désolé, mon père... Je compte même
+sur l'agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais
+pour me distraire... Et j'espère...
+
+Le Gascon n'acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains.
+
+Le religieux respecta son silence et s'éloigna.
+
+ * * * * *
+
+Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la _Licorne_ fut en vue
+des côtes de France environ quarante jours après son départ de la
+Martinique.
+
+Peu à peu la tristesse morne du chevalier s'était calmée.
+
+Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui
+que le sentiment qui l'avait sans doute développé, le chevalier avait
+réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces
+qu'éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait
+pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de
+maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon.
+
+Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des
+passagers de la _Licorne_, ce qu'il avait été durant la première
+traversée. Sachant qu'il devait payer son passage par sa bonne humeur,
+il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser
+maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine
+voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée.
+
+Croustillac avait formellement déclaré qu'il irait prendre du service en
+Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats
+de fortune.
+
+Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la _Licorne_ se
+trouva en vue des côtes de France.
+
+Maître Daniel, par prudence, préféra d'attendre le lendemain pour aller
+au mouillage.
+
+Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria
+le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.
+
+L'air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac.
+
+La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses
+bras au Gascon, et lui dit:
+
+--Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher
+fils.
+
+Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le
+religieux dans ses bras, et lui dit:
+
+--Qu'avez-vous donc, mon père?
+
+--Ce que j'ai? ce que j'ai? comment! vous... pauvre aventurier... vous
+que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu'un autre... vous
+sauvez la vie du fils d'un roi, vous vous dévouez avec autant
+d'abnégation que d'intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en
+sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas
+même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous
+coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous
+plaindre, ou de l'ingratitude, ou du moins de l'oubli de ceux qui vous
+doivent tant!
+
+--Mais, mon père...
+
+--Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une
+parole amère... jamais seulement l'ombre d'un reproche... comme par le
+passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non...
+non... Oh! je l'ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même
+perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource...
+cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l'infortune.
+
+--Mon père... je vous assure que non...
+
+--Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris
+seul... assis à l'écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois
+est-ce que vous rêviez jamais?
+
+--N'ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel
+par mes plaisanteries, mon bon père?
+
+--Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître
+Daniel, c'était pour reconnaître comme vous le pouviez l'hospitalité
+qu'il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout
+vous dire sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre
+serait déjà très belle, très digne de la part d'un homme que ses
+antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de
+votre part, à vous, qu'une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait
+devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et
+beau, c'est à la fois l'expiation du passé et la glorification du
+présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans
+récompense..... l'épreuve a trop duré, oui... je m'en veux presque de
+vous l'avoir imposée.
+
+--Quelle épreuve, mon père?
+
+--Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse
+aussi noble que touchante.
+
+On frappa à la porte du père Griffon.
+
+--Qu'est-ce?
+
+--Le souper, mon père.
+
+--Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac
+d'un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se
+terminera heureusement pour vous.
+
+Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l'avait fait descendre
+dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté,
+suivit le père Griffon sur le pont.
+
+Au grand étonnement de Croustillac, il vit l'équipage en habit de fête;
+des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts.
+
+Lorsque l'aventurier parut sur le pont, les douze pièces d'artillerie du
+trois-mâts tirèrent en salut.
+
+--Mordioux! mon père, qu'est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous
+attaqués?
+
+Le père n'eut pas le loisir de répondre à l'aventurier; le capitaine
+Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et
+des maîtres et contremaîtres de la _Licorne_, vint respectueusement
+saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé:
+
+--Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la
+cargaison vous appartiennent.
+
+--Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi
+fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte?
+
+--Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua
+Daniel, de vous avoir fait faire des tours d'équilibre sur votre nez, et
+de vous avoir induit à mâcher de l'étoupe pour cracher du feu pendant la
+traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France,
+j'ignorais que vous fussiez le propriétaire de la _Licorne_.
+
+--Ah çà, mon père, m'expliquerez-vous? dit Croustillac.
+
+--Le révérend vous expliquera d'autant mieux les choses, monsieur le
+chevalier, reprit Daniel, que c'est lui qui m'a remis tout à l'heure une
+lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m'annonce qu'en vertu de
+la procuration qu'il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a
+vendu la _Licorne_ et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le
+chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la _Licorne_ et sa
+cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez
+reçu et acquit de ladite _Licorne_ et de ladite cargaison lorsque nous
+aurons touché à tel port de France ou de l'étranger qu'il vous
+conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon
+armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison.
+
+Après avoir prononcé cette formule légale tout d'une haleine, maître
+Daniel, voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui
+gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras:
+
+--Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l'affirme,
+et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu'en vous
+demandant d'avaler de l'étoupe et de cracher du feu, j'ignorais que
+j'avais affaire à mon armateur et au maître de la _Licorne_... Non, non,
+monsieur le chevalier, ce n'est pas à celui qui possède un bâtiment qui,
+tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus...
+
+--Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l'aventurier.
+
+--Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à
+vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on
+aurait cinquante mille écus de plus...
+
+--Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du
+Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient
+subitement en France, m'ont chargé de vous faire accepter ce don de leur
+part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d'avoir si bien éprouvé
+l'élévation de votre caractère en ne vous révélant qu'à cette heure le
+bienfait du prince...
+
+--Ah! mon père, dit Croustillac avec amertume, en tirant de son sein le
+médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu'il portait suspendu à
+un pauvre lacet de cuir, avec cela j'étais récompensé en gentilhomme...
+Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette
+splendide aumône...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain la _Licorne_ entra dans le port.
+
+Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à
+maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre
+avant vingt-quatre heures.
+
+Le père Griffon alla loger au séminaire.
+
+Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi.
+
+A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au
+religieux par un garde-note de La Rochelle.
+
+--«Mon bon père... je ne puis accepter le don que vous m'avez offert...
+Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur
+ce bâtiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes
+oeuvres, selon que vous l'entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce
+billet se consultera avec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs.
+
+«Adieu, mon bon père; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne
+l'oubliez pas dans vos prières.
+
+«Chevalier _de Croustillac_.»
+
+Et le père Griffon n'entendit plus parler de l'aventurier.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+L'ABBAYE.
+
+
+L'abbaye de Saint-Quentin, située non loin d'Abbeville et presque à
+l'embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la
+province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui
+payaient en nature une partie de leurs redevances.
+
+Pour représenter l'abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où
+cette dîme énorme était apportée au couvent.
+
+A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les
+événements dont nous avons parlé, les tenanciers étaient réunis par une
+brumeuse et froide matinée d'automne, dans une petite cour située à
+l'extérieur des bâtiments de l'abbaye et non loin de la loge du portier.
+
+Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient
+servi à transporter l'immense quantité de denrées destinées à
+l'approvisionnement du couvent.
+
+Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d'un petit
+escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond
+de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d'une voûte en
+ogive par laquelle on sortait de l'intérieur du cloître.
+
+Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette
+voûte.
+
+La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt
+sur le fond obscur du passage à l'extrémité duquel il s'était arrêté; de
+crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de
+son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait
+largement autour de son énorme obésité.
+
+Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume
+derrière l'oreille et un gros registre sous son bras; il s'assit sur une
+des marches de l'escalier, afin d'inscrire les redevances apportées par
+les fermiers.
+
+L'autre frère lai classait les denrées sous le hangar à mesure qu'elles
+étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron,
+présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses
+larges manches.
+
+Il est impossible de nombrer et de dépeindre cette masse de comestibles
+déposés au pied de l'escalier.
+
+Ici, c'étaient d'énormes poissons de mer, d'étang ou de rivière, qui
+frétillaient encore sur les dalles de la cour; là, des chapons
+magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes couplés par les
+pattes s'agitaient convulsivement au milieu de montagnes de beurre
+frais et d'immenses paniers d'oeufs, de légumes et de fruits d'hiver.
+Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés
+salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente; les
+pêcheurs roulaient de petits barils d'huîtres sortant du parc; plus
+loin, c'étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des
+langoustes, des écrevisses qui soulevaient les clayons d'osier où ils
+étaient renfermés.
+
+Un des gardes de l'abbaye, à genoux devant un daim d'un an, en pleine
+venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afin d'en faire
+admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux
+chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu'un autre
+garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de
+marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles,
+pluviers, etc.
+
+Enfin, dans un autre coin de la cour s'étalaient des offrandes plus
+modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur
+froment, des légumes secs, des chapelets de jambons fumés, etc.
+
+Un moment ces richesses gastronomiques s'entassèrent tellement qu'elles
+atteignirent le niveau de l'escalier où se tenait le père cellerier.
+
+En voyant ce moine replet, au visage enluminé, au vaste abdomen, debout
+sur ce piédestal de comestibles qu'il couvait d'un oeil gourmand, on
+eût dit le génie de la bonne chère.
+
+Selon la qualité ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, après
+avoir reçu un blâme ou un éloge du père cellerier, se retirait après
+une légère génuflexion.
+
+Le révérend daignait même quelquefois tirer de ses longues manches sa
+main rouge et grasse pour la donner à baiser aux plus favorisés.
+
+L'appel que faisait le frère lai touchait à sa fin...
+
+On venait d'apporter au père cellerier un savoureux chaudeau dans une
+écuelle d'argent portée sur une assiette du même métal. Le révérend
+avait avalé ce consommé, parfait spécifique contre la froidure et la
+brume du matin. A ce moment le frère lai se plaignit d'avoir en vain
+appelé par deux fois Jacques, tenancier de la métairie de Blaville, qui
+redevait six poulardes, trois sacs de blé et cent écus pour son terme de
+fermage.
+
+--Eh bien! dit le père cellerier, où est donc Jacques? Il est
+ordinairement... exact. Depuis quinze ans qu'il tient la métairie de
+Blaville, il n'a jamais manqué à ses échéances.
+
+Les paysans appelaient encore Jacques...
+
+Jacques ne parut pas.
+
+De la foule des fermiers sortirent deux enfants, un jeune garçon et une
+jeune fille âgés de treize à quatorze ans; tremblants de confusion, ils
+s'avancèrent au pied de l'escalier, redoutable tribunal, en se tenant
+par la main, les yeux baissés et gros de pleurs.
+
+La petite fille roulait un des coins de son tablier de grosse toile
+bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchâtre à larges raies noires;
+le jeune garçon serrait convulsivement son bonnet de laine brun.
+
+Ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier.
+
+--Ce sont les enfants du métayer Jacques, dit une voix.
+
+--Eh bien! et les six poulardes, et les trois sacs de blé, et les cent
+écus de votre père? dit sévèrement le révérend.
+
+Les deux pauvres enfants se serrèrent l'un contre l'autre, se poussèrent
+le coude pour s'encourager à répondre.
+
+Enfin le jeune garçon, ayant plus de résolution, releva son noble et
+beau visage, que la grossièreté de ses vêtements rendait plus
+remarquable encore, et dit tristement au religieux:
+
+--Notre père est bien malade depuis deux mois, notre mère le soigne...
+il n'y a pas d'argent à la maison... nous avons été obligés de prendre
+le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont
+remplacé mon père dans les travaux de la métairie; et puis il a fallu
+vendre les poulardes pour payer le médecin.
+
+--C'est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs
+redevances, dit brusquement le religieux. Jacques était bon et exact
+fermier, voilà qu'il se gâte tout comme les autres; mais, dans l'intérêt
+de l'abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s'égarer dans
+la mauvaise voie.
+
+Puis s'adressant aux enfants, il ajouta sévèrement:
+
+--Le père trésorier avisera... attendez là.
+
+Les deux enfants se retirèrent dans un coin obscur du hangar.
+
+La jeune fille s'assit en pleurant sur une borne; son frère se tint
+debout auprès d'elle, appuyé au mur, en regardant sa soeur avec une
+morne tristesse.
+
+L'appel achevé, les moines rentrèrent dans l'abbaye, les paysans
+regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les
+deux enfants restèrent seuls dans la cour... attendant avec une
+douloureuse inquiétude la résolution du trésorier à l'égard de leur
+père.
+
+Un nouveau personnage parut à la porte de la petite cour.
+
+C'était un grand vieillard à larges moustaches blanches et barbe
+négligée, il marchait péniblement à l'aide d'une jambe de bois, et
+portait un vieil habit uniforme vert à collet orange; un sac de peau
+attaché sur son dos contenait son modeste bagage; il s'appuyait sur un
+gros bâton de cornouiller, et était coiffé d'un gros bonnet hongrois,
+d'une fourrure noire et râpée, qui, descendant jusque sur ses sourcils,
+lui donnait l'air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs
+que sa moustache, rattachés par un noeud de cuir, formaient une longue
+queue qui lui tombait au milieu des épaules; son teint était hâlé, ses
+yeux vifs, et l'âge avait courbé sa haute taille.
+
+Ce vieillard entra dans la cour sans voir d'abord les enfants, il
+regardait autour de lui comme un homme qui cherche à s'orienter;
+apercevant les deux petits paysans, il alla droit à eux.
+
+La jeune fille, effrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet
+énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur; son frère
+lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voulût
+la retirer, il s'avança résolument au-devant du vieillard.
+
+Celui-ci s'était arrêté, frappé de la beauté de cet deux enfants, et
+surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d'une
+finesse, d'une régularité parfaite, était couronné de deux bandeaux de
+cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d'indienne de
+couleur brune; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas
+de laine.
+
+--Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas
+m'enseigner où est l'abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat.
+
+Quoiqu'il fût loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses
+paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre
+son frère, lui dit à demi-voix:
+
+--Réponds-lui, Jacques, réponds-lui, vois comme il a l'air méchant.
+
+--N'aie pas peur, Angèle, n'aie pas peur, dit le jeune garçon; puis il
+dit au soldat:
+
+--Oui, monsieur, c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin; mais si vous
+voulez entrer, la loge du frère portier est de l'autre côté, en dehors
+de cette cour.
+
+L'enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît
+attention à ses paroles.
+
+Lorsque la jeune fille avait appelé son frère _Jacques_, le vieillard
+avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques, à son tour,
+appela sa soeur _Angèle_, le vieillard tressaillit, laissa tomber son
+bâton, et il eut besoin de s'appuyer au mur, tant son saisissement fut
+violent.
+
+--Vous vous appelez _Jacques_ et _Angèle_... mes enfants? dit-il d'une
+voix tremblante.
+
+--Oui, monsieur, répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez
+étonné de cette question.
+
+--Et vos parents?
+
+--Nos parents sont tenanciers de l'abbaye, monsieur.
+
+--Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, je
+suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la réunion de ces deux
+noms... _Jacques_... _Angèle_... Allons, allons, Polyphème, vous perdez
+la tête, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en
+sabots, vous vous imaginez... et il haussa les épaules; c'est bien la
+peine d'avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de
+pareilles visions! Si c'est pour faire de telles découvertes que vous
+revenez de Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait...
+de...
+
+En se parlant ainsi à lui-même, Croustillac avait examiné la jeune fille
+avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d'une ressemblance qui
+lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle des regards
+étincelants.
+
+La jeune fille, effrayée de nouveau, dit à son frère en cachant sa tête
+derrière son épaule:
+
+--Mon Dieu, voilà qu'il me fait encore peur.
+
+--Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son coeur battre
+à la fois de doute, d'anxiété, de crainte et d'espoir, ces traits
+charmants me rappellent... mais non... c'est impossible... impossible!
+Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... des fermiers?...
+Allons, le coup de sabre que j'ai reçu sur la tête au siége d'Azof m'a
+dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges (et
+certes, plus que personne, j'ai le droit de croire aux bizarreries du
+hasard. Je serais un ingrat d'en médire); oui, le hasard, peut faire
+que des paysans donnent à leurs enfants certains noms... plutôt que
+d'autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons,
+c'est impossible... Après tout, je puis bien leur demander, et en vérité
+en leur demandant, je ris de moi-même; c'est stupide...--Mes enfants,
+dites-moi comment s'appelle votre père?
+
+--Jacques, monsieur.
+
+--Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi?
+
+--Jacques, monsieur.
+
+--Jacques, tout court?
+
+--Oui, monsieur, répondit l'enfant en regardant Croustillac avec
+surprise.
+
+--Voilà qui est de plus en plus étrange, dit Croustillac en
+réfléchissant.
+
+--Et il y a longtemps qu'il est en France?
+
+--Mais il y a toujours été, monsieur.
+
+--Allons, j'étais fou, décidément j'étais fou. Est-ce que votre père
+était soldat, mes enfants?
+
+Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement.
+
+Le jeune garçon répondit:
+
+--Non, monsieur, il a toujours été fermier.
+
+A ce moment la porte qui communique dans l'abbaye s'ouvrit, l'un des
+frères lais parut du haut de l'escalier.
+
+Ce frère était le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un
+signe aux enfants, qui s'approchèrent tout tremblants.
+
+--Viens ici, la petite, dit-il.
+
+La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif sur son frère,
+qu'elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de
+l'escalier.
+
+Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui
+redressa la tête qu'elle tenait baissée, et lui dit:
+
+--La belle enfant, tu préviendras ton père que s'il ne paye pas, d'ici à
+huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu'il doit, il y a un
+fermier plus solvable que lui qui demande la métairie et qui
+l'obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours...
+Sans cela, on l'aurait mis dehors aujourd'hui.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les
+mains, il n'y a pas d'argent chez nous. Notre pauvre père est malade,
+hélas! comment ferons-nous?
+
+--Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c'est l'ordre du prieur,
+et il fit signe à la jeune fille de descendre.
+
+Les deux enfants se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant
+et en disant:--Notre père en mourra... mon Dieu, il en mourra...
+
+Croustillac, à demi caché par un pilier du hangar, avait été à la fois
+touché et indigné de cette scène.
+
+Au moment où le moine allait fermer la porte de l'ogive, le Gascon lui
+dit:
+
+--Mon révérend, un mot... c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin?
+
+--Oui, après? dit le frère d'un ton brutal.
+
+--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, me donner un gîte jusqu'à demain?
+
+--Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner à la
+porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera
+une soupe. Puis il ajouta:--Ces vagabonda sont la plaie des maisons
+religieuses.
+
+L'aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonça d'un
+coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la
+terre de son bâton et s'écria d'une voix menaçante:
+
+--Mordioux! mon révérend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrité.
+
+--Parce que je porte besace, il ne s'ensuit pas que je vous demande
+l'aumône, mon révérend, s'écria Croustillac.
+
+--Que veux-tu donc alors?
+
+--Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut
+bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charité le
+commande à votre abbé. D'ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous
+ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par
+les dîmes.
+
+--Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent!
+
+--Vous m'appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j'ai
+encore un écu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille
+et de votre soupe, dom Ribaud.
+
+--Qu'entends-tu par dom Ribaud, drôle que tu es? dit le frère lai en
+s'avançant sur le perron. Prends garde que j'aille un peu secouer tes
+guenilles.
+
+--Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde à ton tour, dom
+Glouton, que je te fasse tâter de mon bâton de cornouiller, dom
+Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal...
+
+Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour châtier le Gascon,
+mais il haussa les épaules et dit à Croustillac:
+
+--Si tu as jamais l'audace de te présenter à la loge du frère portier,
+tu seras étrillé d'importance. Voilà l'hospitalité que tu recevras
+désormais à l'abbaye de Saint-Quentin.
+
+Puis s'adressant aux enfants:
+
+--Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou
+à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus
+solvable qui la demande.
+
+Et le moine ferma brusquement la porte.
+
+--Je ne puis dire cela à ces enfants, reprit l'aventurier, en se parlant
+à lui-même, ce serait d'un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais
+j'avais comme un petit remords d'avoir contribué à la rôtisserie d'un
+couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais à me figurer
+que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens
+tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il
+est bizarre combien je m'intéresse à eux... si j'avais moins de raison,
+je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pas
+éclaircir mes doutes? Qu'est-ce que je risque... j'ai un excellent
+moyen.--Ah ça! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre père est
+malade et pauvre? il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine;
+quoique je porte la besace, j'ai un boursicot... Eh bien! au lieu
+d'aller coucher et dîner à l'auberge... (que la foudre m'écrase si je
+mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j'irai
+dîner et coucher chez vous! Je ne vous gênerai pas, j'ai été soldat, je
+ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard,
+un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille fraîche, à la
+douce chaleur de l'étable; voilà tout ce qu'il me faut... ça sera
+toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage...
+Qu'est-ce que vous dites de ça?
+
+--Mon père n'est pas hôtelier, monsieur, répondit le jeune garçon.
+
+--Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère
+est ménagère, comme elle doit l'être, ils ne regretteront pas ma venue,
+cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour...
+Allons!... conduisez-moi à la métairie, mes enfants; votre père ne vous
+grondera pas de lui amener un vieux soldat.
+
+Malgré la rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier
+inspira quelque confiance à Jacques et à Angèle; les deux enfants se
+prirent par la main, marchèrent devant l'invalide, qui les suivait
+absorbé dans une profonde rêverie.
+
+Au bout d'une heure de route, ils arrivèrent à l'entrée d'une longue
+avenue de pommiers qui conduisait à la métairie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+RÉUNION.
+
+
+Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur
+père consentait à donner l'hospitalité au vieux soldat.
+
+En attendant le retour des enfants, l'aventurier examinait l'extérieur
+de la ferme.
+
+Tout y paraissait tenu avec soin et propreté; à côté des bâtiments
+d'exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers
+ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une
+légère fumée s'échappait de la cheminée de briques; au loin on entendait
+gronder l'Océan, car la ferme s'élevait presque sur les falaises de la
+côte.
+
+La pluie commençait à tomber, le vent murmurait; un petit pâtre ramenait
+des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude étable
+en faisant tinter leurs clochettes mélancoliques.
+
+L'aventurier se sentit ému à l'aspect de cette scène paisible; il
+enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu'il sût leur gêne
+momentanée.
+
+L'aventurier vit venir à lui une femme pâle et de petite taille, d'un
+âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême
+propreté. Son fils l'accompagnait; sa fille s'était arrêtée au seuil de
+la porte.
+
+--Nous sommes bien fâchés, monsieur...
+
+A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle
+comme un spectre, étendit les bras vers elle... sans prononcer une
+parole, abandonna son bâton, perdit l'équilibre et tomba subitement à la
+renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement
+derrière lui.
+
+L'aventurier était évanoui.
+
+La duchesse de Monmouth (c'était elle), ne reconnaissant pas d'abord le
+chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et
+s'empressa, aidée de ses deux enfants, de secourir l'inconnu.
+
+Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de
+l'un des noyers, pendant que sa mère et sa soeur allèrent chercher un
+cordial.
+
+En ouvrant l'uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration,
+Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que
+l'aventurier portait sur sa poitrine.
+
+--Ma mère, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garçon.
+
+La duchesse s'approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le
+médaillon qu'elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant
+le chevalier avec plus d'attention, elle s'écria:
+
+--C'est lui! c'est l'homme généreux qui nous a sauvés...
+
+Le chevalier revint à lui.
+
+Lorsqu'il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes.
+
+Il est impossible de peindre le bonheur, les élans de joie du bon
+Croustillac.
+
+--Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois après tant d'années!
+Quand j'ai tout a l'heure entendu ces enfants s'appeler _Jacques_ et
+_Angèle_, le coeur m'a battu si fort... Mais je ne pouvais croire...
+espérer... Et le prince?
+
+La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lèvres, secoua tristement
+la tête et dit:
+
+--Vous allez le voir. Hélas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous
+revoir soit attristé par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour eût
+été beau pour nous.
+
+--Je n'en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pénible
+condition!
+
+--Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un
+moment ici, je vais préparer mon mari à vous recevoir.
+
+Après quelques minutes, l'aventurier entra dans la chambre de Monmouth;
+ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte,
+comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans.
+
+Quoiqu'il fût amaigri par la souffrance, et qu'il eût alors plus de
+cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le même
+caractère gracieux et élevé.
+
+Monmouth tendit affectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant
+un fauteuil à son chevet, lui dit:
+
+--Asseyez-vous là, mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous
+cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin,
+chevalier, nous voici réunis après plus de dix-huit années de
+séparation!... Ah! bien souvent, Angèle et moi, nous avons parlé de
+vous, de votre généreux dévouement... Notre chagrin était de ne pouvoir
+dire à nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu'ils
+vous doivent aussi.
+
+--Ah ça, monseigneur, songeons au plus pressé, dit le Gascon, chacun son
+tour.
+
+Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et
+fit gravement dans la doublure de son habit une large incision.
+
+--Que voulez-vous faire? demanda le duc.
+
+Le chevalier tira de sa poche secrète une espèce de bourse de cuir, et
+dit au duc:
+
+--Il y a là-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en
+contient autant. C'est le fruit de mes épargnes sur ma paye et le prix
+de la jambe que j'ai laissée l'an passé à la bataille de Mohiloff, après
+le passage de la Bérésina; car il faut être juste, Pierre le Grand, bien
+nommé, paye généreusement les soldats de fortune qui s'enrôlent à son
+service et qui lui font hommage de quelqu'un de leurs membres.
+
+--Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant
+doucement la bourse que l'aventurier lui tendait.
+
+--Je vais être clair, monseigneur: vous êtes en arrière de cent écus de
+redevance, et vous êtes menacé d'être renvoyé de cette métairie sous
+huit jours. C'est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d'une
+robe de moine, qui a fait cette menace à vos pauvres chers enfants, cela
+tout à l'heure devant moi, à la porte du couvent.
+
+--Hélas! Jacques, cela n'est que trop probable, dit tristement Angèle à
+son mari.
+
+--Je le crains, dit Monmouth, mais ce n'est pas une raison, mon ami,
+pour accepter.
+
+--Mais, monseigneur, il me semble que vous m'avez, il y a quelque
+dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions
+aujourd'hui; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser
+tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires
+tout à notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En
+arrivant à La Rochelle, le père Griffon m'a dit que vous me donniez la
+_Licorne_ et sa cargaison.
+
+--Mon Dieu, mon ami, c'était si peu de chose auprès de ce que nous vous
+devions, dit Jacques.
+
+--Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait
+pour nous? reprit Angèle.
+
+--Sans doute, c'était peu... ça n'était rien, rien du tout... une tasse
+de café bien sucrée, avec du rhum pour l'adoucir, n'est-ce pas?
+seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en
+café, en sucre et en rhum, le chargement d'un bâtiment de 800
+tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison,
+c'était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises
+paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m'a
+blessé.
+
+--Mon ami...
+
+--J'étais payé par ce médaillon... n'en parlons plus... d'ailleurs, je
+n'ai plus le droit de vous en vouloir, j'ai fait un acte de donation du
+tout au père Griffon, afin qu'il en fît à son tour donation aux pauvres
+ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait.
+
+--Serait-il possible que vous ayez refusé, s'écrièrent les deux époux.
+
+--Oui, j'ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez
+l'étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n'étais pas déjà si riche en
+bonnes oeuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur
+et sans tache!... C'était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais
+j'avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il
+m'était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur.
+
+--Noble et excellent coeur! dit Angèle.
+
+--Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre!
+
+--C'est justement parce que j'avais l'habitude de la pauvreté et d'une
+vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à
+l'oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais
+riche à 200,000 écus. J'ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça
+m'a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j'avais de la
+misère... du chagrin... ou que j'étais cloué sur mon grabat par une
+blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:--Après
+tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une
+fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du
+courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je
+m'attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l'avoue
+et je vous en remercie... j'ai néanmoins profité un peu de votre
+générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de
+six livres et que c'était peu pour aller en Moscovie, j'empruntai 25
+louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un
+Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m'embarquai pour Revel sur un
+Suédois; de Revel j'allai à Moscou, j'arrivai comme marée en carême;
+l'amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la
+_polichnie_ du czar, autrement dit la première compagnie d'infanterie
+équipée et manoeuvrant à l'allemande qui ait existé en Russie. J'avais
+fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service;
+je fus donc enrôlé dans la _polichnie_ du czar, et j'eus l'honneur
+d'avoir ce grand homme pour _serre-file_, car il servit dans cette
+compagnie comme simple soldat, vu qu'il avait l'habitude de croire que
+pour savoir un métier il faut l'apprendre...
+
+Une fois incorporé dans l'armée moscovite, j'ai fait toutes les guerres.
+Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes
+campagnes, vous parler du siége d'Azof, où je reçus un coup de sabre sur
+la tête; de la prise d'Astrakan sous Schérémétoff, où j'ai gagné un coup
+de lance dans les reins; du siège de Narva, où j'ai eu l'honneur
+d'ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin
+de la grande bataille de Dorpat.
+
+Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là
+pour endormir vos enfants pendant les veillées d'hiver, au coin du feu,
+quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers.
+Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c'est que j'ai fait la
+guerre, depuis que je vous ai quitté, d'abord comme bas officier, puis
+comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l'an passé je
+n'avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m'a donné
+généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en
+France, parce que, après tout, c'est encore là que l'on meurt le
+mieux... quand on y est né; Je m'en allais pédestrement, en flânant,
+regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour
+ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le
+chevalier d'un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage
+ordinaire, oh! cette fois, non, ça n'a pas été le hasard... mais c'est
+la providence du bon Dieu qui m'a fait rencontrer vos enfants,
+monseigneur; ils m'ont amené jusqu'ici... je suis tombé à la renverse
+sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et
+me voilà!
+
+Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois,
+monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère
+sont morts depuis longtemps, j'aimerais donc furieusement m'établir
+auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose,
+quand ça ne serait qu'à servir d'épouvantail pour empêcher les oiseaux
+de manger vos pommes et vos cerises; j'oublierais que vous êtes
+_monseigneur_; je vous appellerais maître Jacques; j'appellerais madame
+la duchesse dame Jacques; vos enfants m'appelleraient le père Polyphème,
+je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu'à _vitam
+æternam_.
+
+--Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent à la
+fois Jacques et Angèle, les yeux mouillés de larmes.
+
+--Mais à une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux,
+c'est que moi qui suis orgueilleux comme un paon, je vous paierai
+d'avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que
+vous m'avez refusés; total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze de
+pension... dans douze ans nous ferons un autre bail.
+
+--Mais, mon ami...
+
+--Mais, monseigneur, c'est oui ou non. Si c'est oui, je reste, et je
+suis plus heureux que je ne le mérite. Si c'est non, je reprends mon
+bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai,
+mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a
+perdu son maître.
+
+Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d'un ton
+si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l'offre du
+chevalier:
+
+--Eh bien donc j'accepte.
+
+--Hourra! cria Croustillac d'une voix de Stentor, et il accompagna cette
+exclamation moscovite en jetant en l'air son bonnet de poil.
+
+--Oui, j'accepte de grand coeur, mon vieil ami, dit Monmouth, et
+pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si
+généreusement.. me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et
+mes enfants de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous
+pouvons braver deux années aussi mauvaises que celle qui a été la cause
+première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l'inquiétude de l'avenir
+m'avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des
+miens... assuré d'un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va
+renaître.
+
+--Ah çà! mordioux, monseigneur, comment se fait-il qu'avec ces
+énormités de pierreries que vous aviez, vous soyez réduits?...
+
+--Angèle va vous raconter cela, mon ami; l'émotion à la fois si douce et
+si vive que je ressens m'a fatigué...
+
+--Après vous avoir laissé à bord de la _Licorne_, dit Angèle, nous fîmes
+voile en toute hâte pour le Brésil; nous y séjournâmes quelques temps,
+mais pour plus de prudence, nous résolûmes de partir pour l'Inde à bord
+d'un bâtiment portugais. Nous avions vécu trois ans dans ce pays très
+ignorés, très heureux, très tranquilles, lorsque je tombai sérieusement
+malade. Un des meilleurs médecins de Bombay déclara que le climat de
+l'Inde deviendrait mortel pour moi, l'air natal pouvant seul me sauver.
+Vous savez combien Jacques m'aime; il me fut impossible de vaincre sa
+résolution; il voulut à toute force revenir en Europe, en France, malgré
+les dangers qui le menaçaient. Nous partîmes du Cap sur un bâtiment
+hollandais, faisant voile pour le Texel. Nous possédions une somme très
+considérable provenant des ventes de nos pierreries. Notre traversée fut
+très heureuse jusque sur les côtes de France; mais là une tempête
+horrible nous assaillit. Après avoir perdu ses mâts, après avoir été
+pendant trois jours battu par les flots, notre navire échoua sur la
+côte, à un quart de lieue d'ici; par un miracle du ciel, moi et Jacques
+nous échappâmes seuls à une mort presque certaine. Plusieurs passagers
+furent, comme nous, jetés sur la grève pendant cette nuit horrible. Tous
+périrent, je vous le répète, mon ami, il fallait un miracle pour nous
+sauver, moi et Jacques, moi surtout, si souffrante. Les tenanciers que
+nous remplaçons dans cette ferme nous trouvèrent mourants sur la plage;
+ils nous transportèrent ici. Le navire était englouti avec toutes nos
+richesses; Jacques, ne s'occupant que de moi, avait tout oublié; nous ne
+possédions plus rien; j'étais orpheline, sans aucune fortune; Jacques ne
+pouvait s'adresser à personne sans être reconnu. Ce qui nous restait à
+la Martinique avait sans doute été confisqué... et puis comment réclamer
+ces biens? Pour toute ressource, il nous restait une bague que je
+portais au doigt lors du naufrage; nous chargeâmes les fermiers de cette
+métairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant à Abbeville;
+ils en tirèrent environ quatre mille livres: c'était tout notre avoir.
+Ma santé était tellement altérée que nous fûmes obligés de nous arrêter
+ici; cette mesure conciliait d'ailleurs la prudence et l'économie; les
+métayers étaient bons, pleins de soins pour nous.
+
+Peu à peu je me rétablis complétement. Presque sans ressources, nous
+pensâmes à l'avenir avec effroi; pourtant nous étions jeunes, le malheur
+avait redoublé notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos
+hôtes nous frappa; ils étaient vieux, sans enfants; nous leur proposâmes
+de prendre la moitié de leur métairie, et de faire sous leur direction
+notre apprentissage, leur avouant que nous n'avions pas d'autres
+ressources que ces quatre mille livres que nous partagerions avec eux.
+Touchés de notre position, ces braves gens voulurent d'abord nous
+dissuader de ce projet, nous représentant combien cette vie était dure
+et laborieuse. J'insistai, je me sentais pleine de force et de courage;
+Jacques avait trop longtemps vécu pour ne pas s'accoutumer à la vie des
+champs. Nous accomplîmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques.
+Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie?
+Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grâce aux
+leçons et aux enseignements de nos braves devanciers; leur petite
+fortune, augmentée de nos deux mille livres, était suffisante... Ils
+nous firent agréer pour leurs successeurs par le trésorier de l'abbaye,
+et nous prîmes la métairie tout entière.
+
+--Ah! madame, quelle résignation! quelle énergie! s'écria le chevalier.
+
+--Ah! si vous saviez, mon ami, dit Monmouth, avec quelle admirable
+sérénité d'âme, avec quelle douce gaieté Angèle supportait cette vie si
+rude, elle habituée à une existence somptueuse! si vous saviez, comme
+elle savait toujours être gracieuse, élégante et charmante, tout en
+surveillant les travaux du ménage avec une admirable activité; si vous
+saviez enfin quelle force je puisais dans ce coeur vaillant et dévoué,
+dans ce doux regard toujours attaché sur moi avec une admirable
+expression de bonheur et de contentement, si précaire que fût notre
+position! Ah! qui récompensera jamais cette conduite si belle!
+
+--Mon ami, dit tendrement Angèle, Dieu n'a-t-il pas béni votre vie
+laborieuse et paisible? ne nous a-t-il pas envoyé deux petits anges pour
+changer nos devoirs en plaisirs? Que vous dirai-je enfin, reprit Angèle,
+s'adressant au chevalier; depuis bientôt seize ans que dure cette vie
+uniforme qui _chaque jour amène son pain_, comme disent les bonnes
+gens, jamais un chagrin n'était venu la troubler, lorsque, l'an passé,
+de mauvaises récoltes nous gênèrent beaucoup. Nous fumes obligés de
+renvoyer deux de nos gens de ferme par économie. Jacques redoubla
+d'ardeur, de travail; ses forces le trahirent, il s'alita; nos petites
+ressources s'épuisèrent. Une mauvaise année, voyez-vous, pour de pauvres
+fermiers, dit Angèle en souriant doucement, c'est terrible. Enfin, sans
+vous, je ne sais comment nous aurions pu échapper au sort dont on nous
+menaçait, car l'abbé de Saint-Quentin est inflexible pour les tenanciers
+en retard; et pourtant nous mettions notre orgueil à lui payer toujours
+un terme d'avance. Cent écus... tout autant... et cent écus, chevalier,
+ne s'amassent pas aisément.
+
+--Cent écus? cela ne payait pas la broderie d'un baudrier! dit Jacques
+avec un sourire mélancolique. Ah! que de fois... en voyant ma pauvre
+Angèle et ma fille travailler à leur dentelle une partie de la nuit pour
+parfaire cette somme... que de fois j'ai regretté le bien que j'aurais
+pu faire en éprouvant ce que c'est que le malheur.
+
+--Écoutez, monseigneur, dit gravement Croustillac, je ne suis pas cagot.
+J'ai tout à l'heure manqué de secouer la robe d'un moine; j'ai fait des
+irrégularités pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sûr qu'il y a
+quelqu'un là-haut qui ne perd pas de vue les honnêtes gens. Or, il est
+impossible qu'après dix-huit ans d'une vie de travail et de résignation,
+à cette heure que vous voilà vieux avec deux beaux enfants, vous pensiez
+rester à la merci d'un moine avare ou d'une année de grêle. En vous
+écoutant, il m'eut venu une idée. Si j'étais le fanfaron d'autrefois, je
+dirais que c'est une idée d'en haut... mais je crois tout bonnement que
+c'est une idée heureuse. Qu'est devenu le père Griffon?
+
+--Nous l'ignorons, nous ne sommes pas retournés à la Martinique.
+
+--Il appartient à l'ordre des Frères Prêcheurs; il doit être au bout du
+monde, dit Monmouth.
+
+--Moi qui n'ai aucune nouvelle de France depuis dix-huit ans, j'en
+ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m'en inquiète. Je
+lui ai laissé le prix de la _Licorne_; c'est un bon et honnête
+religieux; s'il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il
+aura été prudent et ménager dans ses aumônes. Mon avis serait donc de
+tâcher de savoir où est le révérend, car si le bon Dieu voulait qu'il
+eût gardé quelque bon morceau de la _Licorne_, avouez, monseigneur, que
+ça ne serait pas un méchant manger à cette heure! si ce n'est pour vous,
+du moins pour ces deux beaux enfants, car le coeur me saigne de les
+voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique ça leur tienne les
+pieds plus chauds que des bottes de basane à éperons dorés, ou des
+souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses, ces bas!
+roses comme ceux que je portais en 1690, ajouta le chevalier avec un
+soupir. Puis il reprit:--Eh bien! monseigneur, que dites-vous de mon
+idée _griffonnante_?
+
+--Je dis, mon ami, que c'est un fol espoir. Le père Griffon est sans
+doute mort; il aura légué sans doute votre fortune à quelque communauté
+religieuse.
+
+--A l'abbaye de Saint-Quentin, peut-être? dit Angèle.
+
+--Mordioux! il ne manquerait plus que ça. J'irais mettre sur l'heure le
+feu au couvent.
+
+--Ah! fi... fi... chevalier! dit Angèle.
+
+--C'est qu'aussi je rage d'avoir fait ce que j'ai fait à l'endroit de
+vos deux cent mille écus; mais pouvais-je alors m'imaginer que je
+retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamants à la pelle?
+Ah ça! il ne s'agit pas de philosopher, mais de retrouver le père
+Griffon, s'il existe.
+
+--Et comment le retrouver? dit Monmouth.
+
+--En le cherchant, monseigneur. Moi qui n'ai aucune raison pour me
+cacher, dès demain je me mettrai en quête, clopin clopant.. Rien n'est
+plus simple, en vérité, je suis stupide de n'y avoir pas songé plus tôt:
+je m'adresserai directement au supérieur des Missions étrangères, à
+Paris; ainsi nous saurons à quoi nous en tenir... Le supérieur
+m'apprendra du moins si le bon père est en vie ou non; et même, à ce
+sujet, je ferai demain une visite à votre voisin l'abbé de
+Saint-Quentin; il me dira comment m'y prendre... pour avoir ces
+renseignements. Je lui porterai vos cent écus, ce sera une bonne manière
+d'entamer l'entretien.
+
+La journée se passa entre les trois amis. On laisse à penser les récits,
+les souvenirs, gais ou touchants ou tristes, qui furent évoqués.
+
+Le lendemain Croustillac, qui s'était déjà fait un ami du jeune Jacques,
+partit pour l'abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement
+empaqueté en beaux louis d'or, fut un excellent passe-port pour arriver
+jusqu'au père trésorier...
+
+--Mon père, lui dit Croustillac, j'aurais une lettre très importante à
+remettre à un bon religieux de l'ordre des Frères-Prêcheurs; je ne sais
+s'il vit, s'il meurt, s'il est en Europe, ou au bout du monde; à qui
+faut-il s'adresser pour être renseigné à son sujet?
+
+--A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partie des missions, et
+qui, après de longs et pénibles travaux apostoliques, est venu depuis
+six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye.
+
+--Et quand pourrai-je voir ce vénérable chanoine, mon père?
+
+--Ce matin même; demandez, en descendant dans la cour du cloître, qu'un
+frère lai vous conduise chez le père Griffon, et...
+
+Croustillac donna un si furieux coup de bâton sur le plancher en
+poussant trois fois son exclamation moscovite:--Hourra... hourra...
+hourra!... que le père trésorier fut effrayé et sonna précipitamment,
+croyant avoir affaire à un fou.
+
+Un père entra.
+
+--Pardon, mon bon père, dit Croustillac, ces cris sauvages et ce coup de
+bâton non moins sauvage vous peignent l'état de mon âme!... mon
+étonnement!... ma joie!... C'est justement le père Griffon que je
+cherche.
+
+--Conduisez donc monsieur chez le père Griffon, dit le trésorier.
+
+Nous renonçons à peindre cette nouvelle reconnaissance si importante
+pour les résultats qu'en attendait le Gascon.
+
+Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicommis de
+Croustillac, et craignant que le chevalier ne vînt un jour à regretter
+son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là ses
+intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche
+aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital,
+qu'il se réservait d'employer à une fondation pieuse si le Gascon ne
+reparaissait pas.
+
+La vente de la _Licorne_, faite prudemment, avait rapporté sept cent
+mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale
+avantageuse aux environs d'Abbeville, non loin de l'abbaye de
+Saint-Quentin, en avait profité. Il s'était donc rendu acquéreur d'une
+fort belle terre appelée _Châteauvieux_. Au retour de ses longs voyages,
+six mois environ avant l'époque dont il s'agit, le père Griffon avait
+demandé de préférence un canonicat en Picardie, afin d'être plus à
+portée de surveiller les biens qu'il gérait, ignorant toujours si le
+Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière
+supposition, d'après un silence de dix-huit ans.
+
+Le père Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l'abbaye que pour
+aller visiter le domaine de Châteauvieux. Depuis six mois qu'il logeait
+à Saint-Quentin, il n'était jamais allé du côté de la métairie dont
+Jacques de Monmouth était le fermier.
+
+La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme fut aussi
+touchante que celle de l'aventurier.
+
+Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine
+appartiendrait à Jacques, l'autre moitié à Croustillac, sous le nom
+duquel il resterait.
+
+Le Gascon testa immédiatement en faveur des deux enfants de Monmouth, à
+condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Châteauvieux.
+
+Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de
+l'abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour
+un oncle d'_Amérique_, qui était venu incognito éprouver ses neveux,
+pauvres cultivateurs.
+
+Jacques céda sa métairie au tenancier qu'on lui avait destiné pour
+remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfants et son _oncle_
+Croustillac pour Châteauvieux.
+
+Les trois amis vécurent longuement, heureusement dans le domaine, et
+leurs enfants et petits-enfants y vécurent après eux.
+
+Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l'an, le
+père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvieux.
+
+Un seul jour chaque année assombrissait cette vie paisible et heureuse.
+C'était l'anniversaire du _15 juillet 1685_, anniversaire du sacrifice
+du courageux SIDNEY.
+
+Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son père descendait de
+race royale. Le secret fut toujours gardé par Jacques, par sa femme, par
+Croustillac et par le père Griffon.
+
+L'âge avait tellement changé le duc, tant d'années avaient d'ailleurs
+passé sur les événements de la Martinique, qu'il ne fut plus jamais
+inquiété.
+
+Quelquefois seulement les enfants et les petits-enfants de Jacques de
+Monmouth ouvraient des yeux étonnés, lorsque leur bon et vieil ami, le
+chevalier de Croustillac, s'adressant à la duchesse de Monmouth d'un air
+d'intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme
+d'attendrissement, ces mots d'une apparence véritablement cabalistique:
+
+_Barbe-Bleue, l'Ouragan, Arrache-l'Ame, Youmaalë, le Morne-au-Diable._
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+ Pages
+
+CHAPITRE XIX. La surprise 1
+
+--XX. Le départ 12
+
+--XXI. La trahison 25
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+CHAPITRE XXII. Le vice-roi d'Irlande et d'Écosse 40
+
+--XXIII. La surprise 54
+
+--XXIV. L'entretien 65
+
+--XXV. Révélation 78
+
+--XXVI. Le dévouement 90
+
+--XXVII. Le martyr 101
+
+--XXVIII. L'arrestation 113
+
+--XXIX. Le départ 127
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+ Pages
+
+CHAPITRE XXX. Regrets 140
+
+--XXXI. Le départ 152
+
+--XXXII. La frégate 162
+
+--XXXIII. Le jugement 177
+
+--XXXIV. La chasse 190
+
+--XXXV. Le retour 201
+
+
+ÉPILOGUE.
+
+CHAPITRE XXXVI. L'abbaye 213
+
+--XXXVII. Réunion 226
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Espèce de calebasse assez profonde.
+
+[2] Apprenti boucanier.
+
+[3] Le Prétendant, né en 1688.
+
+[4] Voici comment finit le paragraphe de Hume déjà cité:
+
+«Après son exécution, ses partisans conservèrent l'espérance de le
+revoir à leur tête; ils se flattèrent que le prisonnier qu'on avait
+exécuté n'était pas le duc de Monmouth, mais qu'un de ses amis qui lui
+RESSEMBLAIT BEAUCOUP AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI.
+
+--Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768),
+ajoute:
+
+«Il est certain que le bruit courut dans Londres qu'un officier de
+l'armée de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr
+d'être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui
+avec autant de joie qui si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce
+bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son
+cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s'écria: Ah! ce n'est pas
+le duc de Monmouth!»
+
+Enfin, Sainte-Foix, qui cherche à prouver que le Masque de Fer n'était
+autre que le duc de Monmouth, cite un passage d'un autre ouvrage
+anglais, par Pyms, et dans lequel on lit:
+
+«Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu
+ci-devant la lieutenance de la Tour, et à qui le prince d'Orange l'avait
+ôtée pour la donner au lord Lucas.--_Skelton, lui dit le comte Danby,
+hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc
+de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en
+Angleterre.--Je n'ai point affirmé cela, puisque je n'en sais rien, dit
+Skelton, mais j'ai dit que, la nuit d'après la prétendue exécution du
+duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le
+tirer de la Tour, et que le duc fut emmené par lui.»_
+
+Sainte-Foix cite encore une conversation du père Tournemine, et ajoute:
+
+«La duchesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du
+roi Jacques qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince
+l'exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l'heure de la
+mort et prêt à communier, avait fait promettre devant l'hostie, que
+Huldeston, prêtre catholique, avait secrètement apportée, avait fait
+promettre au roi Jacques (alors duc d'York) que, quelque révolte que
+tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.--_Aussi
+le roi Jacques ne l'a-t-il_ PAS FAIT MOURIR, répondit le père Sunders.»
+
+Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulement établir
+que la donnée de ce récit n'était pas absolument une fiction romanesque,
+et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue,
+elle était du moins basée sur une _possibilité_ vraisemblable.
+
+[5] Sorte de coffre destiné à l'amarrage des navires.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE ***
+
+***** This file should be named 38435-8.txt or 38435-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/4/3/38435/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38435-8.zip b/38435-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..b20ae9b
--- /dev/null
+++ b/38435-8.zip
Binary files differ
diff --git a/38435-h.zip b/38435-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..f0bd186
--- /dev/null
+++ b/38435-h.zip
Binary files differ
diff --git a/38435-h/38435-h.htm b/38435-h/38435-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..933f477
--- /dev/null
+++ b/38435-h/38435-h.htm
@@ -0,0 +1,15849 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Le morne-au-diable, par Eugène Süe.
+</title>
+<style type="text/css">
+ p {margin-top:.25em;text-align:justify;margin-bottom:.25em;text-indent:2%;}
+
+.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;}
+
+.decor {margin:8% auto 8% auto;}
+
+.r {text-align:right;margin-right:5%;}
+
+small {font-size: 70%;}
+
+ h1 {text-align:center;clear:both;}
+
+ h2,h3 {margin:8% auto 2% auto;text-align:center;clear:both;}
+
+ hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;}
+
+ table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;}
+
+ body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
+
+a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+ link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
+
+a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
+
+ img {border:none;}
+
+ sup {font-size:75%;}
+
+.figcenter {margin:auto;text-align:center;text-indent:0%;}
+
+.footnotes {border:dotted 3px gray;margin:5% auto 5% auto;clear:both;}
+
+.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;}
+
+.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;}
+
+.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;}
+
+.poem {margin-left:25%;text-indent:0%;font-size:90%;}
+</style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le morne au diable
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: December 29, 2011 [EBook #38435]
+[Last updated: May 15, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1><small><small>LE</small></small><br />
+MORNE-AU-DIABLE<br />
+<small><small>(Complète)</small></small></h1>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""
+style="margin:2% auto 5% auto;border:2px dotted gray;padding:1%;">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_CHAPITRES-1">TABLE DU TOME PREMIER</a></td></tr>
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_CHAPITRES-2">TABLE DU TOME SECOND</a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/cover.jpg" width="367" height="550" alt="image pas disponible" title="" />
+</p>
+
+<div class="decor">
+<p class="figcenter">
+<img src="images/dec.png" width="25" height="13" alt="image pas disponible" title="" />
+</p>
+
+<p class="cb">IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/dec.png" width="25" height="13" alt="image pas disponible" title="" />
+</p>
+</div>
+
+<h1><small><small>LE</small></small><br />
+MORNE-AU-DIABLE</h1>
+
+<p class="cb">PAR<br />
+<br />
+<big>EUGÈNE SÜE</big><br />
+<br /><br /><br />
+<img src="images/dec2.png" width="25" height="8" alt="image pas disponible" />
+<br /><br />
+TOME PREMIER<br />
+<br />
+<img src="images/dec2.png" width="25" height="8" alt="image pas disponible" />
+<br /><br /><br />
+PARIS<br />
+PAULIN, ÉDITEUR<br />
+RUE RICHELIEU, 60<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1846</p>
+
+<p>
+<br />&nbsp;
+</p>
+
+<p><a name="page_1001" id="page_1001"></a></p>
+
+<h1><small><small>LE</small></small><br />
+MORNE-AU-DIABLE</h1>
+
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.<br /><br />
+<small>LE PASSAGER.</small></h3>
+
+<p>Vers la fin de mai 1690, le trois-mâts la Licorne partit de La Rochelle
+pour la Martinique.</p>
+
+<p>Le capitaine Daniel commandait ce navire armé d&rsquo;une douzaine de pièces
+de moyenne artillerie; précaution défensive nécessaire, nous étions
+alors en guerre avec l&rsquo;Angleterre, et les pirates espagnols venaient
+souvent croiser au vent des Antilles, malgré les fréquentes poursuites
+de nos flibustiers.</p>
+
+<p>Parmi les passagers de la Licorne, très peu nombreux d&rsquo;ailleurs, on
+remarquait le révérend père Griffon, de l&rsquo;ordre des frères Prêcheurs. Il
+retournait à la Martinique desservir la paroisse du Macouba, dont il
+occupait la cure depuis quelques années, à la grande<a name="page_1002" id="page_1002"></a> satisfaction des
+habitants et des esclaves de ce quartier.</p>
+
+<p>La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement
+en état d&rsquo;hostilité ouverte contre les Anglais, les Espagnols ou les
+Caraïbes, mettait les prêtres des Antilles dans une position
+particulière. Ils devaient non seulement prêcher, confesser, communier
+leurs ouailles, mais aussi les aider à se défendre lors des fréquentes
+descentes de leurs ennemis de toutes nations et de toutes couleurs.</p>
+
+<p>La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée
+et exposée à des surprises meurtrières; plus d&rsquo;une fois le père Griffon,
+aidé de ses deux nègres, bien retranché derrière une grosse porte
+d&rsquo;acajou crénelée, avait repoussé les assaillants par un feu vif et
+nourri.</p>
+
+<p>Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d&rsquo;assez
+grandes connaissances théoriques en architecture militaire, le père
+Griffon avait donné d&rsquo;excellents avis aux gouverneurs successifs de la
+Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense.</p>
+
+<p>Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des
+charpentes; instruit en agriculture, excellent jardinier, d&rsquo;un esprit
+inventif, plein de ressources, d&rsquo;une rare énergie, d&rsquo;un courage
+déterminé, c&rsquo;était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le
+quartier qu&rsquo;il habitait.</p>
+
+<p>La parole évangélique n&rsquo;avait peut-être pas dans sa bouche toute
+l&rsquo;onction désirable; sa voix était dure, ses exhortations rudes; mais le
+sens moral en était excellent, et la charité n&rsquo;y perdait rien.<a name="page_1003" id="page_1003"></a></p>
+
+<p>Il disait la messe assez vite et fort à la <i>flibustière</i>. On le lui
+pardonnait en songeant que l&rsquo;office avait souvent été interrompu par une
+descente d&rsquo;Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres, et qu&rsquo;alors le
+père Griffon, sautant de la chaire où il prêchait la paix et la
+concorde, s&rsquo;était un des premiers mis à la tête de son troupeau pour le
+défendre.</p>
+
+<p>Quant aux blessés et aux prisonniers, une fois l&rsquo;engagement terminé, le
+digne prêtre améliorait leur position autant qu&rsquo;il le pouvait, et
+pansait avec toute sorte de soins les blessures qu&rsquo;il avait faites.</p>
+
+<p>Nous n&rsquo;entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût
+de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent
+controversée:&mdash;<i>Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la
+guerre?</i>&mdash;Nous n&rsquo;invoquerons à ce sujet ni l&rsquo;autorité de saint Grégoire
+ni celle de Léon IV; nous dirons simplement que ce digne prêtre faisait
+le bien et repoussait le mal de toutes ses forces.</p>
+
+<p>D&rsquo;un caractère loyal et généreux, ouvert et gai, le père Griffon était
+malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C&rsquo;était de sa part
+de continuelles plaisanteries de séminaire sur les filles d&rsquo;Ève, sur ces
+tentatrices, sur ces diaboliques alliées du serpent.</p>
+
+<p>Nous dirons à la louange du père Griffon qu&rsquo;il y avait dans ses
+railleries, d&rsquo;ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit;
+il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu&rsquo;il regrettait de ne pouvoir
+même désirer; car, malgré la licence extrême des habitudes créoles, la
+pureté des m&oelig;urs du père Griffon ne se démentit jamais.<a name="page_1004" id="page_1004"></a></p>
+
+<p>On aurait peut-être pu lui reprocher d&rsquo;aimer un peu la bonne chère; non
+qu&rsquo;il en abusât (il se bornait à jouir des biens que Dieu nous donne),
+mais il aimait singulièrement à s&rsquo;entretenir de recettes merveilleuses
+pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre
+les fruits parfumés des tropiques; quelquefois même l&rsquo;expression de sa
+sensualité devenait contagieuse, lorsqu&rsquo;il racontait certains repas à la
+<i>boucanière</i> faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l&rsquo;île. Le
+père Griffon possédait entre autres le secret d&rsquo;un <i>boucan</i> de tortue
+dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante
+chez ses auditeurs. Malgré son formidable et fréquent appétit, le père
+Griffon observait scrupuleusement ses jeûnes, qu&rsquo;une bulle du pape
+rendait d&rsquo;ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes
+qu&rsquo;en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre aurait
+abandonné le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux
+envers un pauvre esclave; que personne n&rsquo;était plus que lui pitoyable,
+aumônier et sagement ménager, regardant le peu qu&rsquo;il possédait comme le
+bien des malheureux.</p>
+
+<p>Jamais ses consolations, ses secours ne manquaient à ceux qui
+souffraient; une fois sa tâche chrétienne accomplie, il travaillait
+gaiement et vigoureusement à son jardin, arrosait ses plantes, sarclait
+ses allées, émondait ses arbres; et le soir venu, il aimait à se reposer
+de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant avec une
+intelligente friandise des richesses gastronomiques du pays.</p>
+
+<p>Ses ouailles ne laissaient jamais vides son cellier ou<a name="page_1005" id="page_1005"></a> son
+garde-manger. Le plus beau fruit, la plus belle pièce de la chasse ou de
+la pêche lui étaient toujours fidèlement envoyés; il était aimé, il
+était béni; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et
+son jugement décidait en dernier ressort de toutes les questions.</p>
+
+<p>L&rsquo;extérieur du père Griffon répondait parfaitement à l&rsquo;idée qu&rsquo;on
+pourrait peut-être se faire de lui, d&rsquo;après ce que nous venons de dire
+de son caractère.</p>
+
+<p>C&rsquo;était un homme de cinquante ans au plus, robuste, actif, quoiqu&rsquo;un peu
+replet; sa longue robe de laine blanche à camail noir dessinait ses
+larges épaules, une calotte de feutre couvrait son front chauve. Son
+visage coloré, son triple menton, ses lèvres épaisses et vermeilles, son
+nez long et fortement aplati à son extrémité, ses petits yeux vifs et
+gris lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais; mais ce qui
+caractérisait surtout la physionomie du père Griffon, c&rsquo;était une rare
+expression de franchise, de bonté, de hardiesse et d&rsquo;innocente
+raillerie.</p>
+
+<p>Au moment où commence ce récit, le frère Prêcheur, debout à l&rsquo;arrière du
+bâtiment, causait avec le capitaine Daniel.</p>
+
+<p>A la facilité avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgré le
+violent roulis du navire, on voyait que le père Griffon avait depuis
+longtemps le <i>pied marin</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine Daniel était un vieux loup de mer; une fois au large il
+abandonnait la direction de son navire à ses seconds ou à son pilote et
+s&rsquo;enivrait régulièrement tous les soirs. Faisant très fréquemment le<a name="page_1006" id="page_1006"></a>
+voyage de la Martinique à La Rochelle, il avait déjà ramené d&rsquo;Amérique
+le père Griffon. Aussi ce dernier, habitué à l&rsquo;ébriété du digne
+capitaine, surveillait assez attentivement la man&oelig;uvre; car, sans
+posséder la science nautique du père Fournier et autres de ses confrères
+religieux, il avait assez de connaissances théoriques et pratiques en
+marine.</p>
+
+<p>Plusieurs fois le religieux avait fait la traversée de la Martinique à
+Saint-Domingue, et à la Côte ferme à bord des bâtiments flibustiers qui
+prélevaient toujours une sorte de dîme sur leurs prises en faveur des
+églises des Antilles.</p>
+
+<p>La nuit approchait; le père Griffon aspirait avec plaisir l&rsquo;odeur du
+souper que l&rsquo;on préparait à l&rsquo;avant; le domestique du capitaine vint
+prévenir les passagers que le repas était prêt; deux ou trois d&rsquo;entre
+eux qui avaient résisté au mal de mer entrèrent dans la dunette.</p>
+
+<p>Le père Griffon dit le <i>Benedicite</i>. On venait à peine de s&rsquo;asseoir à
+table, lorsque la porte de la cabine s&rsquo;ouvrit brusquement, et l&rsquo;on
+entendit ces mots prononcés avec l&rsquo;accent gascon le plus renforcé:</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura bien, je l&rsquo;espère, illustre capitaine, une toute petite
+place pour le chevalier de Croustillac?</p>
+
+<p>Tous les convives firent un mouvement de surprise et puis cherchèrent à
+lire sur la figure du capitaine l&rsquo;explication de cette singulière
+apparition.</p>
+
+<p>Le capitaine restait béant, regardant son nouvel hôte d&rsquo;un air presque
+effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! qui êtes-vous? Je ne vous connais pas.<a name="page_1007" id="page_1007"></a> D&rsquo;où diable sortez-vous
+donc, monsieur? s&rsquo;écria-t-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Si je sortais de chez le diable, ce bon père... et le Gascon baisa la
+main du père Griffon, ce bon père m&rsquo;y renverrait bien vite, en me
+disant: <i>Vade retro Satanas</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Mais d&rsquo;où venez-vous, monsieur? s&rsquo;écria le capitaine stupéfait de
+l&rsquo;air confiant et souriant de cet hôte inattendu. On n&rsquo;arrive pas ainsi
+à bord... Vous n&rsquo;êtes pas sur mon rôle d&rsquo;équipage... vous n&rsquo;êtes pas
+tombé du ciel, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l&rsquo;heure c&rsquo;était de l&rsquo;enfer, maintenant c&rsquo;est du ciel que je
+viens. Mordioux! je ne prétends pas à une origine si divine ou si
+infernale, illustre capitaine... Je...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s&rsquo;agit pas de cela, répondez-moi, s&rsquo;écria le capitaine! Comment
+êtes-vous ici?</p>
+
+<p>Le chevalier prit un air majestueux:</p>
+
+<p>&mdash;Je serais indigne d&rsquo;appartenir à la noble maison de Croustillac, une
+des plus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hésitation à
+satisfaire à la légitime curiosité de l&rsquo;illustre capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, c&rsquo;est bien heureux! s&rsquo;écria ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas que cela est bien heureux, capitaine, dites que cela est
+juste. Je tombe à votre bord comme une bombe, vous vous étonnez... rien
+de plus naturel... Vous me demandez comment je suis embarqué; c&rsquo;est
+votre droit; je vous l&rsquo;explique, c&rsquo;est mon devoir... Complétement
+satisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant:
+C&rsquo;est très bien, chevalier, mettez-vous à table avec nous; je vous
+réponds:<a name="page_1008" id="page_1008"></a> Capitaine, ça n&rsquo;est pas de refus, car je meurs d&rsquo;inanition;
+bénie soit votre offre bienfaisante! Ce disant, je me glisse entre ces
+deux estimables gentilshommes; je me fais petit, petit, pour ne pas les
+gêner; au contraire, car le roulis est si violent que je les cale...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le chevalier avait exécuté ses paroles à la lettre;
+profitant de l&rsquo;étonnement général, il s&rsquo;était placé entre deux convives,
+et se trouva bientôt muni du verre de l&rsquo;un, du couvert de l&rsquo;autre, de
+l&rsquo;assiette d&rsquo;un troisième, un profond ébahissement rendant ses voisins
+étrangers aux choses d&rsquo;ici-bas.</p>
+
+<p>Tout ceci fut exécuté avec tant de prestesse, de dextérité, de
+confiance, de hardiesse, que les convives de l&rsquo;illustre capitaine de la
+<i>Licorne</i>, et l&rsquo;illustre capitaine lui-même, ne songèrent qu&rsquo;à jeter un
+regard de plus en plus curieux et étonné sur le chevalier de
+Croustillac.</p>
+
+<p>Cet aventurier portait fièrement un vieux justaucorps de ratine
+autrefois verte, mais alors d&rsquo;un bleu-jaunâtre; ses chausses, éraillées,
+étaient de la même nuance; ses bas, jadis écarlates, mais alors d&rsquo;un
+rose fané, semblaient en quelques endroits <i>brodés</i> de fil blanc; un
+feutre gris complétement râpé; un vieux baudrier garni de larges
+passements de faux or couleur de cuivre rougi, supportait une longue
+épée sur laquelle le chevalier s&rsquo;était appuyé en entrant d&rsquo;un air de
+capitan. M. de Croustillac était un homme de haute taille et d&rsquo;une
+maigreur excessive; il paraissait âgé de trente-six à quarante ans; ses
+cheveux, sa moustache et ses sourcils étaient d&rsquo;un noir de jais; sa
+figure osseuse,<a name="page_1009" id="page_1009"></a> brune et hâlée; il avait un long nez, de petits yeux
+fauves d&rsquo;une vivacité extraordinaire, et la bouche énorme; sa
+physionomie révélait à la fois une assurance imperturbable et une vanité
+outrée.</p>
+
+<p>M. de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu&rsquo;on ne
+trouve guère que chez les Méridionaux; il s&rsquo;aveuglait tellement sur son
+mérite et sur ses grâces naturelles, qu&rsquo;il ne croyait pas de femmes
+capables de lui résister; la liste de ses prétendues bonnes fortunes de
+tous genres eût été interminable. Si les mensonges les plus foudroyants
+ne lui coûtaient guère, on ne pouvait lui refuser un véritable courage
+et une certaine noblesse de caractère. Cette valeur naturelle, jointe à
+son aveugle confiance en lui, le précipitaient quelquefois au milieu des
+positions les plus inextricables, au milieu desquelles il donnait
+toujours tête baissée, et dont il ne sortait jamais sans horions; car
+s&rsquo;il était aventureux et hâbleur comme un Gascon, il était opiniâtre et
+têtu comme un Breton.</p>
+
+<p>Jusqu&rsquo;alors sa vie avait été à peu près celle de tous ses confrères en
+Bohême. Cadet d&rsquo;une pauvre famille de Gascogne, d&rsquo;une noblesse douteuse,
+il était venu chercher fortune à Paris; tour à tour bas-officier d&rsquo;une
+compagnie d&rsquo;enfants perdus, prévôt d&rsquo;académie, baigneur étuviste,
+maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de
+Hollande, il s&rsquo;était plus d&rsquo;une fois donné pour protestant, feignant de
+se convertir à la foi catholique afin de toucher les cinquante écus que
+M. Pélisson payait à chaque néophyte sur la caisse des conversions.
+Cette fourberie découverte, le chevalier fut condamné au fouet et à la
+prison. Il subit<a name="page_1010" id="page_1010"></a> le fouet, échappa à la prison, se déguisa au moyen
+d&rsquo;un énorme emplâtre sur l&rsquo;&oelig;il, ceignit une formidable épée dont il
+battit le pavé, et embrassa la profession d&rsquo;enjôleur de provinciaux au
+profit de quelques maisons brelandières, dans lesquelles il conduisait
+ces innocents agneaux, qui n&rsquo;en sortaient jamais que tondus à vif. On
+doit dire à la louange du chevalier qu&rsquo;il restait toujours étranger à
+ces friponneries, et, comme il le disait lui-même, s&rsquo;il tendait
+l&rsquo;hameçon, il ne mangeait pas le poisson.</p>
+
+<p>Les édits sur les duels étaient alors très sévères. Un jour le chevalier
+rencontra sur son passage un spadassin très connu, nommé
+Fontenay-Coup-d&rsquo;Épée. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en
+lui disant: «Gare... je suis Fontenay-<i>Coup-d&rsquo;Épée</i>.&mdash;Et moi,
+Croustillac-<i>Coup-de-Canon</i>», dit le Gascon, en mettant sa rapière au
+vent. Fontenay fut tué, et Croustillac obligé de fuir pour échapper aux
+recherches.</p>
+
+<p>Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui
+se réalisaient aux îles: il partit pour La Rochelle, espérant de s&rsquo;y
+embarquer pour l&rsquo;Amérique. Il voyagea tantôt à pied, tantôt sur des
+chevaux de retour, tantôt en charrette. Une fois arrivé, Croustillac
+devait, non seulement payer son passage à bord d&rsquo;un bâtiment, mais
+encore obtenir de l&rsquo;intendant de marine la permission de s&rsquo;embarquer
+pour les Antilles.</p>
+
+<p>Ces deux choses étaient aussi difficiles l&rsquo;une que l&rsquo;autre; les
+migrations des protestants, auxquelles Louis XIV voulait s&rsquo;opposer,
+rendaient la police des ports extrêmement sévère, et le voyage de la
+Martinique<a name="page_1011" id="page_1011"></a> ne coûtait pas moins de huit à neuf cents livres. Or, de sa
+vie l&rsquo;aventurier n&rsquo;avait possédé la moitié de cette somme.</p>
+
+<p>Arrivant à La Rochelle avec dix écus dans sa poche, vêtu d&rsquo;un sarrau, et
+portant au bout du fourreau de son épée, son justaucorps et ses chausses
+soigneusement empaquetés, le chevalier alla se loger, en fin compagnon,
+dans une pauvre taverne ordinairement fréquentée par les matelots. Là,
+il s&rsquo;enquit d&rsquo;un bâtiment en partance, et il apprit que la <i>Licorne</i>
+devait mettre à la voile sous peu de jours.</p>
+
+<p>Deux maîtres de ce bâtiment hantaient la taverne que le chevalier avait
+choisie comme centre de ses opérations. Il serait trop long de raconter
+par quels prodiges d&rsquo;astuce et d&rsquo;adresse, par quels impudents et
+fabuleux mensonges, par quelles folles promesses Croustillac parvint à
+intéresser à son sort le maître tonnelier, chargé de l&rsquo;arrimage des
+tonneaux d&rsquo;eau douce dans la cale; qu&rsquo;il suffise de savoir que cet homme
+consentit à cacher Croustillac dans un tonneau vide et à l&rsquo;amener ainsi
+à bord de la <i>Licorne</i>.</p>
+
+<p>Selon l&rsquo;usage, les délégués de l&rsquo;intendant et les greffiers de
+l&rsquo;amirauté visitèrent scrupuleusement le navire au moment de son départ,
+pour s&rsquo;assurer que personne ne s&rsquo;y était embarqué en fraude.</p>
+
+<p>Le chevalier se tint coi au fond de sa barrique, rangé parmi les
+futailles de la cale et il échappa ainsi aux recherches minutieuses des
+gens du roi. Son c&oelig;ur bondit d&rsquo;aise lorsqu&rsquo;il sentit le navire se
+mettre en marche; il attendit quelques heures avant que d&rsquo;oser se
+montrer, sachant bien qu&rsquo;une fois en haute mer le<a name="page_1012" id="page_1012"></a> capitaine de la
+<i>Licorne</i> ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de
+contrebande.</p>
+
+<p>Il avait été convenu entre le maître tonnelier et le chevalier que ce
+dernier n&rsquo;expliquerait jamais par quel moyen il était parvenu à
+s&rsquo;introduire à bord.</p>
+
+<p>Un homme moins impudent que notre aventurier se serait timidement tenu à
+l&rsquo;écart parmi les matelots, attendant avec assez d&rsquo;inquiétude le moment
+où le capitaine Daniel découvrirait cet embarquement frauduleux.
+Croustillac, au contraire, alla hardiment au but; préférant la table du
+capitaine à la gamelle des marins, il ne mit pas un moment en doute
+qu&rsquo;il dût s&rsquo;asseoir à cette table, sinon de droit, du moins de fait.</p>
+
+<p>On le voit, son audace l&rsquo;avait servi.</p>
+
+<p>Tel était l&rsquo;hôte improvisé sur lequel les convives de la <i>Licorne</i>
+jetaient des regards curieux.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.<br /><br />
+<small>LA BARBE-BLEUE.</small></h3>
+
+<p>&mdash;Allez-vous enfin, monsieur, m&rsquo;expliquer comment vous vous trouvez ici?
+s&rsquo;écria le capitaine de la <i>Licorne</i>, trop impatient de savoir le secret
+du Gascon pour le faire sortir de table.<a name="page_1013" id="page_1013"></a></p>
+
+<p>Le chevalier de Croustillac se versa un grand verre de vin, se leva et
+dit à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Je proposerai d&rsquo;abord à l&rsquo;illustre compagnie de porter une santé qui
+nous est chère à tous, celle de notre glorieux monarque, celle de Louis
+le Grand, le plus adorable des princes.</p>
+
+<p>Dans ces temps de despotisme inquiet, il eût été impolitique, dangereux
+même pour le capitaine, d&rsquo;accueillir froidement la proposition du
+chevalier.</p>
+
+<p>Maître Daniel, et à son exemple les passagers, répondirent donc à son
+appel. Tous répétèrent en ch&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;A la santé du roi! à la santé de Louis le Grand!</p>
+
+<p>Un seul convive resta silencieux. C&rsquo;était le voisin du chevalier.
+Croustillac le regarda en fronçant le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! monsieur, n&rsquo;êtes-vous donc pas des nôtres, lui dit-il;
+seriez-vous l&rsquo;ennemi de notre monarque bien-aimé?</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout, point du tout, monsieur; j&rsquo;aime et je vénère ce grand
+monarque. Mais comment boirais-je? vous avez pris mon verre, répondit
+timidement le passager.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! mordioux! c&rsquo;est pour un si frivole motif que vous vous
+exposez à passer pour un mauvais Français? s&rsquo;écria le chevalier en
+haussant les épaules. Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais...
+laquais... allons donc, un verre à monsieur! Mon cher ami... à la bonne
+heure! maintenant debout et redisons tous: A la santé du roi... de notre
+grand roi!</p>
+
+<p>Le toast porté, on se rassit.</p>
+
+<p>Le chevalier profita de ce mouvement pour faire<a name="page_1014" id="page_1014"></a> donner une assiette et
+un couvert à son voisin. Puis, découvrant un potage placé devant lui, il
+dit effrontément au père Griffon:</p>
+
+<p>&mdash;Mon révérend, vous offrirai-je de ce potage aux pigeonneaux?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, corbleu! monsieur, s&rsquo;écria le capitaine, outré des libertés du
+chevalier, vous vous mettez bien à votre aise.</p>
+
+<p>Celui-ci interrompit maître Daniel et lui dit d&rsquo;un air grave:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, je sais rendre à chacun ce qui lui est dû: le clergé est le
+premier ordre de l&rsquo;État; je me conduis donc en chrétien en servant
+d&rsquo;abord le révérend père que voici; je ferai plus, je saisirai cette
+occasion de rendre hommage, dans sa respectable et sainte personne, aux
+vertus évangéliques qui distinguent et distingueront toujours notre
+Eglise.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le chevalier servit le père Griffon.</p>
+
+<p>De ce moment il devenait assez difficile au capitaine d&rsquo;expulser
+l&rsquo;aventurier de sa table; il n&rsquo;avait pu refuser le toast du chevalier,
+ni l&rsquo;empêcher de faire les honneurs des mets qui se trouvaient à sa
+portée. Pourtant il continua son interrogatoire:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monsieur, vous êtes bon gentilhomme, soit! vous êtes bon
+chrétien, vous aimez le roi comme nous l&rsquo;aimons tous, cela est très
+bien. Maintenant, dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici
+à manger mon souper?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, s&rsquo;écria le chevalier, je vous prends à témoin, ainsi que
+l&rsquo;honorable compagnie...<a name="page_1015" id="page_1015"></a></p>
+
+<p>&mdash;A témoin de quoi, mon fils? dit le père Griffon.</p>
+
+<p>&mdash;A témoin de ce que vient de dire le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Qu&rsquo;ai-je dit! s&rsquo;écria maître Daniel.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine! vous avez dit, vous avez reconnu, proclamé à la face de la
+société que j&rsquo;étais bon gentilhomme!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l&rsquo;ai dit, sans doute, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Que j&rsquo;étais bon chrétien!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Que j&rsquo;aimais le roi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit le chevalier, j&rsquo;en prends de nouveau à témoin
+l&rsquo;illustre compagnie... quand on est bon chrétien, quand on est bon
+gentilhomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de
+plus? Mon révérend, vous servirai-je de ce hochepot?</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;en accepterai, mon fils, car mon mal de mer, à moi, c&rsquo;est l&rsquo;appétit;
+une fois embarqué, ma faim redouble.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ravi, mon père, de cette conformité d&rsquo;organisation, car je ne
+me sens pas d&rsquo;autre indisposition qu&rsquo;une faim dévorante...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met à même de
+satisfaire cette faim, je vous dirai, pour me servir de vos propres
+paroles, que c&rsquo;est justement parce que vous êtes bon gentilhomme, bon
+chrétien et affectionné à notre bien-aimé souverain, que vous devez
+aller au-devant de la question que vous fait maître Daniel au sujet de
+votre séjour extraordinaire à bord de son bâtiment.<a name="page_1016" id="page_1016"></a></p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement voilà ce qui m&rsquo;est impossible, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, impossible? s&rsquo;écria le capitaine courroucé.</p>
+
+<p>Le chevalier prit un air de componction solennelle, et répondit en
+montrant le père Griffon:</p>
+
+<p>&mdash;Le révérend père peut seul entendre ma confession et mes aveux: ce
+secret n&rsquo;est pas seulement le mien; ce secret est grave, bien grave,
+ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec contrition.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi!... je pourrais vous forcer à parler, s&rsquo;écria le capitaine,
+quand je devrais vous faire attacher un boulet à chaque pied et vous
+mettre à cheval sur une barre de cabestan jusqu&rsquo;à ce que vous disiez la
+vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, reprit le chevalier avec un calme imperturbable, je n&rsquo;ai
+jamais souffert une menace, un clin d&rsquo;&oelig;il... une moue... un signe...
+un zest... un rien qui me parût insultant... mais vous êtes roi à votre
+bord, par cela même je suis dans votre royaume... et je me reconnais
+pour votre sujet... vous m&rsquo;avez admis à votre table (je continuerai à
+être toujours digne de cette faveur); pourtant ce n&rsquo;est pas une raison
+pour m&rsquo;infliger arbitrairement les plus mauvais traitements; néanmoins,
+je saurai m&rsquo;y résigner, les supporter, à moins que ce bon père, l&rsquo;appui
+du faible contre le fort, ne daigne intercéder auprès de vous en ma
+faveur, répondit humblement le chevalier.</p>
+
+<p>La position du capitaine devenait embarrassante, car le père Griffon ne
+put s&rsquo;empêcher de dire quelques mots en faveur de l&rsquo;aventurier qui se
+mettait si<a name="page_1017" id="page_1017"></a> brusquement sous sa protection, et qui promettait de révéler
+sous le sceau de la confession le secret de son séjour à bord de la
+<i>Licorne</i>.</p>
+
+<p>La colère du capitaine se calma un peu; le chevalier, d&rsquo;abord flatteur,
+insinuant, devint jovial, plaisant, bouffon: il fit, pour amuser les
+convives, toutes sortes de tours d&rsquo;adresse; il mit des couteaux en
+équilibre sur le bout de son nez, il construisit des pyramides de verres
+et de bouteilles avec une habileté surprenante, il chanta de nouveaux
+noëls, il imita le cri de différents animaux.</p>
+
+<p>Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la <i>Licorne</i>,
+assez peu difficile d&rsquo;ailleurs sur le choix de ses amusements, qu&rsquo;à la
+fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l&rsquo;épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n&rsquo;y a pas
+moyen de faire que vous n&rsquo;y soyez pas; vous êtes un gai compagnon, il y
+aura toujours pour vous un couvert à ma table, et on trouvera bien à
+vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux-pont.</p>
+
+<p>Le chevalier se confondit en remercîments et en protestation de
+reconnaissance, se rendit au gîte qu&rsquo;on lui avait assigné, et s&rsquo;endormit
+bientôt d&rsquo;un profond sommeil, parfaitement rassuré sur sa condition
+pendant la traversée, quoiqu&rsquo;un peu humilié d&rsquo;avoir été obligé de
+souffrir les menaces du capitaine et d&rsquo;être descendu jusqu&rsquo;aux
+complaisances pour s&rsquo;assurer de la bienveillance de maître Daniel, qu&rsquo;il
+traita mentalement de bête brute et d&rsquo;ours marin.</p>
+
+<p>Le chevalier voyait dans les colonies un véritable<a name="page_1018" id="page_1018"></a> Eldorado. Il avait
+tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons, trop
+heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Européens qui
+venaient les voir, qu&rsquo;il avait fait ce raisonnement statistique fort
+simple:</p>
+
+<p>«Il y a environ <i>cinquante</i> ou <i>soixante</i> riches habitations à la
+Martinique et à la Guadeloupe; leurs propriétaires, qui s&rsquo;ennuient comme
+des morts, sont ravis de pouvoir garder auprès d&rsquo;eux des gens d&rsquo;esprit,
+de joyeuse humeur et de ressources; je suis essentiellement de ces
+gens-là; je n&rsquo;aurai donc qu&rsquo;à paraître pour être choyé, fêté, adoré; en
+admettant que j&rsquo;accorde six mois à chaque habitation l&rsquo;une dans l&rsquo;autre,
+elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne
+de vingt-cinq à trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement
+assurée, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Je
+suis dans la pleine maturité de mes agréments; je suis aimable, je suis
+spirituel, j&rsquo;ai toutes sortes de talents de société; comment croire que
+les opulentes héritières des colonies seront assez aveugles, assez
+stupides pour ne pas profiter <i>de mon occasion</i>, et s&rsquo;assurer ainsi du
+plus charmant mari que jeune fille ou veuve agaçante ait jamais rêvé
+dans ses nuits d&rsquo;insomnie?»</p>
+
+<p>Telles étaient les espérances du chevalier; on verra si elles furent
+déçues. . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se confessa au père
+Griffon.</p>
+
+<p>Quoique assez véridiques, ses aveux n&rsquo;apprirent rien de bien nouveau au
+révérend sur la position de son<a name="page_1019" id="page_1019"></a> pénitent, qu&rsquo;il avait à peu près
+devinée; tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier:</p>
+
+<p>Il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel; poursuivi par
+les lois, se trouvant sans ressources, il avait pris le parti désespéré
+d&rsquo;aller chercher fortune aux îles; ne possédant pas de quoi payer son
+passage, il avait eu recours à la compassion du tonnelier qui l&rsquo;avait
+introduit et caché à bord dans une barrique vide.</p>
+
+<p>Cette apparente sincérité rendit le père Griffon assez favorable à
+l&rsquo;aventurier; mais il ne lui dissimula pas que l&rsquo;espoir de trouver la
+fortune aux colonies était un leurre; il faut y arriver avec des
+capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement;
+le climat était meurtrier, les habitants se défiaient généralement des
+étrangers, et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les
+premiers colons étaient complétement oubliées, autant par l&rsquo;égoïsme des
+habitants que par la gêne où ils se trouvaient par suite de la guerre
+avec l&rsquo;Angleterre qui portait une grave atteinte à leurs intérêts.</p>
+
+<p>En un mot, le père Griffon conseillait au chevalier d&rsquo;accepter l&rsquo;offre
+du capitaine, qui lui avait proposé de le ramener à La Rochelle après
+avoir touché à la Martinique.</p>
+
+<p>Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille
+ressources qu&rsquo;il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à
+demi-barbare, la condition des Européens étant telle aux colonies que
+jamais, par égard pour leur dignité de <i>blancs</i>, ils n&rsquo;occupaient
+d&rsquo;emplois trop subalternes.</p>
+
+<p>Le père Griffon ignorait que son pénitent avait tellement<a name="page_1020" id="page_1020"></a> exploité les
+<i>ressources</i> de la France, qu&rsquo;il s&rsquo;était vu forcé de s&rsquo;expatrier. Dans
+certaines circonstances, personne n&rsquo;était d&rsquo;ailleurs plus facile à
+abuser que le bon religieux; sa pitié pour le malheur nuisait à sa
+pénétration habituelle.</p>
+
+<p>La vie passée du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d&rsquo;une
+blancheur immaculée; mais cet homme était si insouciant de sa détresse,
+si indifférent de l&rsquo;avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit
+par prendre à cet aventurier plus d&rsquo;intérêt peut-être qu&rsquo;il n&rsquo;en
+méritait et qu&rsquo;il lui proposa de l&rsquo;héberger dans sa maison curiale de
+Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique; offre que
+Croustillac se garda bien de refuser.</p>
+
+<p>Le temps se passait: maître Daniel ne cessait d&rsquo;admirer les talents
+prodigieux du chevalier, chez lequel il découvrait chaque jour de
+nouveaux trésors de prestidigitation.</p>
+
+<p>Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie
+allumée, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait porté
+l&rsquo;engouement du capitaine jusqu&rsquo;à l&rsquo;enthousiasme; il avait formellement
+offert au Gascon une place à <i>vie</i> à son bord, pourvu qu&rsquo;il lui promît
+de charmer toujours aussi agréablement les loisirs de la navigation de
+la <i>Licorne</i>.</p>
+
+<p>Nous dirons enfin, pour expliquer les succès de Croustillac, qu&rsquo;à la mer
+les heures semblent bien longues, que les moindres distractions sont
+précieuses, et que l&rsquo;on est alors bien aise d&rsquo;avoir toujours à ses
+ordres une espèce de bouffon d&rsquo;une bonne humeur imperturbable.<a name="page_1021" id="page_1021"></a></p>
+
+<p>Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une
+triste préoccupation; le terme de la traversée s&rsquo;approchait; le langage
+du père Griffon avait été trop sensé, trop sincère, trop juste pour ne
+pas vivement impressionner notre aventurier, qui avait compté mener
+joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent
+plusieurs habitants qui, se trouvant au nombre des passagers,
+retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances. Malgré
+les talents qu&rsquo;il développait et dont ils s&rsquo;amusaient, nul de ces colons
+ne fit la plus légère avance au chevalier, quoiqu&rsquo;il répétât sans cesse
+qu&rsquo;il serait ravi de faire dans l&rsquo;intérieur de l&rsquo;île une longue
+exploration.</p>
+
+<p>Le terme du voyage arrivait, les dernières illusions de Croustillac
+étaient détruites; il se voyait réduit à la déplorable alternative de
+naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France
+affronter les rigueurs des gens du roi.</p>
+
+<p>Le hasard vint tout à coup offrir à l&rsquo;esprit du chevalier le plus
+éblouissant mirage et éveiller en lui les plus folles espérances.</p>
+
+<p>La <i>Licorne</i> n&rsquo;était plus qu&rsquo;à deux cents lieues environ de la
+Martinique, lorsqu&rsquo;elle rencontra un bâtiment de commerce français
+venant de cette île et faisant voile pour la France.</p>
+
+<p>Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la <i>Licorne</i> pour
+avoir des nouvelles d&rsquo;Europe; aux colonies tout allait assez bien depuis
+quelques semaines; on n&rsquo;avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais.
+Quelques autres communications échangées, les deux navires se
+séparèrent.<a name="page_1022" id="page_1022"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pour un bâtiment d&rsquo;une telle valeur (les passagers avaient évalué son
+chargement à 400,000 francs environ), il n&rsquo;est guère bien armé, dit le
+chevalier, ce serait une bonne capture pour les Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! reprit un passager d&rsquo;un air d&rsquo;envie, la Barbe-Bleue peut bien
+perdre ce bâtiment-là.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! oui; il lui resterait assez d&rsquo;argent pour en acheter et en
+armer d&rsquo;autres.</p>
+
+<p>&mdash;Une vingtaine même si elle le voulait, dit le capitaine Daniel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vingt.... c&rsquo;est beaucoup, reprit un passager.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, sans compter sa magnifique plantation de l&rsquo;Anse-aux-Sables, et
+sa mystérieuse maison du Morne-au-Diable, reprit un autre; ne dit-on pas
+qu&rsquo;elle a pour cinq ou six millions d&rsquo;or et de pierreries...... enfouis
+dans quelque cachette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà... enfouis on ne sait où, reprit le capitaine Daniel, mais
+pour sûr elle les a, car, moi, je tiens du vieux père
+l&rsquo;<i>Ouvre-l&rsquo;&oelig;il</i>, qui avait été une fois voir le premier mari de la
+Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari était, disait-on, jeune et
+beau comme un ange, je tiens de l&rsquo;Ouvre-l&rsquo;&oelig;il que la Barbe-Bleue, ce
+jour-là, s&rsquo;amusait à mesurer dans un couï<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> des diamants, des perles
+fines et des émeraudes; or, toutes ces richesses sont encore en sa
+possession, sans compter qu&rsquo;on dit que son troisième et dernier mari
+était puissamment riche, et que toute sa fortune était en poudre d&rsquo;or.</p>
+
+<p>&mdash;Les uns la disent si avare qu&rsquo;elle ne dépense pas<a name="page_1023" id="page_1023"></a> pour elle et les
+siens 10,000 fr. par année... reprit un passager.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, ça n&rsquo;est pas sûr, reprit maître Daniel, personne ne peut
+savoir comment elle vit, puisqu&rsquo;elle est étrangère à la colonie, et
+qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, et l&rsquo;on fait bien: ce n&rsquo;est pas moi qui aurais la curiosité
+d&rsquo;y aller, dit un autre; le Morne-au-Diable ne jouit pas pour cela d&rsquo;une
+assez bonne renommée... On dit qu&rsquo;il s&rsquo;y passe des choses... des
+choses...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est certain, c&rsquo;est que le tonnerre y est tombé trois fois...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m&rsquo;étonnerait pas; l&rsquo;on entend, dit-on, des bruits étranges
+autour de cette habitation.</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu&rsquo;elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au
+milieu des rochers de la Cabesterre...</p>
+
+<p>&mdash;Cela se conçoit, si la Barbe-Bleue a tant de trésors à garder...</p>
+
+<p>Croustillac écoutait cette conversation avec une excessive curiosité.
+Ces trésors, ces diamants miroitaient singulièrement à son imagination.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de qui donc parlez-vous ainsi, mes gentilshommes? demanda-t-il
+enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlons de la Barbe-Bleue!</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce que la Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>&mdash;La Barbe-Bleue? Eh bien! c&rsquo;est la Barbe-Bleue...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;La Barbe-Bleue?<a name="page_1024" id="page_1024"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit impatiemment Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! c&rsquo;est une femme!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! une femme? Et pourquoi l&rsquo;appelle-ton la Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Parce qu&rsquo;elle se débarrasse de ses maris, comme l&rsquo;homme à la
+barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle est veuve!... c&rsquo;est une veuve!... ce serait une veuve!
+comment!... s&rsquo;écria le chevalier avec un battement de c&oelig;ur
+inexprimable; une veuve... répéta-t-il en joignant les mains, une veuve!
+riche à éblouir! à donner le vertige par le seul calcul de ses
+richesses... une veuve!!</p>
+
+<p>&mdash;Une veuve, si veuve qu&rsquo;elle l&rsquo;est pour la troisième fois depuis trois
+ans, dit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle est aussi riche qu&rsquo;on le dit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui, c&rsquo;est connu, tout le monde le sait, dit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Riche à millions!! riche à armer des bâtiments de 400,000 livres...
+riche à avoir des sacs de diamants et d&rsquo;émeraudes et de perles fines...,
+s&rsquo;écria le Gascon, dont les yeux étincelaient, dont les narines se
+gonflaient, dont les mains se crispaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on vous répète qu&rsquo;elle est riche à acheter la Martinique et la
+Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vieille... très vieille?... demanda le chevalier avec inquiétude.</p>
+
+<p>Son interlocuteur regarda les autres passagers d&rsquo;un air interrogatif, et
+dit:&mdash;Quel âge peut bien avoir la <i>Barbe-Bleue</i>?<a name="page_1025" id="page_1025"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n&rsquo;en sais rien, dit l&rsquo;un.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je sais, reprit un autre, c&rsquo;est que lorsque je suis arrivé
+dans la colonie, il y a deux ans, elle en était déjà à son second mari,
+et qu&rsquo;elle entamait le troisième..., qui ne lui a pas seulement duré un
+an.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est du troisième mari, on ne dit pas qu&rsquo;il soit mort, mais
+il a disparu, reprit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est si bien mort, au contraire, qu&rsquo;on dit avoir vu la Barbe-Bleue
+en grand deuil de veuve, dit un passager.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, ajouta un troisième interlocuteur; la preuve
+qu&rsquo;il est mort, c&rsquo;est que le desservant de la paroisse de Macouba, en
+l&rsquo;absence du révérend père Griffon, a dit une messe des morts pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, il ne serait pas étonnant qu&rsquo;il eût été assassiné, dit un
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;Assassiné... par sa femme, sans doute, reprit-on avec une unanimité
+qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas par sa femme!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voilà du nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Pas par sa femme? et par qui donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Par des ennemis qu&rsquo;il avait à la Barbade.</p>
+
+<p>&mdash;Par des colons anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par des Anglais, puisqu&rsquo;il était, dit-on, Anglais lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours est-il, mon gentilhomme, que le troisième mari est mort... et
+bien mort?... demanda le chevalier avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour mort..., oui, oui, répéta-t-on en ch&oelig;ur.<a name="page_1026" id="page_1026"></a></p>
+
+<p>Croustillac respira; un moment comprimées, ses espérances reprirent leur
+vol audacieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l&rsquo;âge de la Barbe-Bleue le sait-on? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pour son âge, je puis vous satisfaire: elle doit avoir environ... de
+vingt... oui, c&rsquo;est à peu près cela, de vingt... à soixante ans, dit le
+capitaine Daniel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne l&rsquo;avez donc pas vue? dit le chevalier impatienté de cette
+plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Vue!! moi? et pourquoi diable voulez-vous que j&rsquo;aie vue la
+Barbe-Bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous êtes fou?</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous... mes compères..., dit le capitaine à ses passagers; il
+me demande si j&rsquo;ai vu la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Les passagers haussèrent les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Croustillac, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;étonnant à ma
+question?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;étonnant? dit maître Daniel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez... vous venez de Paris, vous, n&rsquo;est-ce pas? et c&rsquo;est bien moins
+grand que la Martinique.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! avez-vous vu le bourreau à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Le bourreau? non... mais quel rapport?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! une fois pour toutes, sachez qu&rsquo;on est aussi peu curieux de
+voir la Barbe-Bleue, qu&rsquo;on est curieux de voir le bourreau... mon
+gentilhomme. D&rsquo;abord, parce que la maison qu&rsquo;elle habite est située au
+milieu des solitudes du Morne-au-Diable, où l&rsquo;on<a name="page_1027" id="page_1027"></a> ne se soucie pas de
+s&rsquo;aventurer... Puis, parce qu&rsquo;une <i>assassine</i> n&rsquo;est pas d&rsquo;une agréable
+société, et puis parce que la Barbe-Bleue a de trop mauvaises
+connaissances.</p>
+
+<p>&mdash;De mauvaises connaissances? fit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des amis... des amis de <i>c&oelig;ur</i>... pour ne pas dire plus, qu&rsquo;il
+ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grève, la nuit dans les bois
+ou au coucher du soleil sous le vent de l&rsquo;île, dit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;L&rsquo;<i>Ouragan</i>... le capitaine flibustier, d&rsquo;abord..., dit un des
+passagers d&rsquo;un air d&rsquo;effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Puis <i>Arrache-l&rsquo;Ame</i>... le boucanier de Marie-Galande, dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Puis <i>Youmaalë</i>... le Caraïbe anthropophage de l&rsquo;anse aux Caïmans,
+reprit un troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s&rsquo;écria le chevalier, est-ce que la Barbe-Bleue serait à la
+fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un
+cannibale... Peste... Quelle matrone!</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une
+<i>buonaroba</i>, comme disent les Espagnols.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.<br /><br />
+<small>L&rsquo;ARRIVÉE.</small></h3>
+
+<p>Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe-Bleue parurent
+impressionner assez le chevalier.<a name="page_1028" id="page_1028"></a></p>
+
+<p>Après quelques moments de silence il demanda au capitaine:&mdash;Quel est cet
+homme, ce flibustier qu&rsquo;on appelle l&rsquo;Ouragan?</p>
+
+<p>&mdash;Un mulâtre de Saint-Domingue, dit-on, reprit maître Daniel, l&rsquo;un des
+plus déterminés flibustiers des Antilles; il est venu habiter la
+Martinique depuis deux ans, dans une maison isolée, où il vit maintenant
+en bourgeois; on dit qu&rsquo;il se servait, lorsqu&rsquo;il faisait sa course, de
+pirogues à soupape.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une pirogue à soupape? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent;
+au fond de son arrière, près du gouvernail, il y a une large soupape qui
+s&rsquo;ouvre à volonté. Dès qu&rsquo;un navire était en vue, on dit que l&rsquo;Ouragan
+s&rsquo;embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquantaine de
+flibustiers armés de coutelas et de pistolets, voilà tout; la pirogue
+marchait à rames, parce qu&rsquo;en se privant de voiles elle pouvait
+s&rsquo;approcher plus près de l&rsquo;ennemi sans être aperçue; la pirogue piquait
+donc droit au navire: si ledit navire se défiait et se défendait, son
+artillerie n&rsquo;avait guère de prise sur l&rsquo;avant de la pirogue, avant
+étroit et tranchant comme le coupant d&rsquo;une hache: quant à la
+mousqueterie de l&rsquo;ennemi, l&rsquo;Ouragan n&rsquo;y croyait pas, dit-on. Lorsqu&rsquo;il
+abordait le navire qu&rsquo;il voulait enlever, l&rsquo;Ouragan, qui gouvernait
+toujours, ouvrait sa soupape; l&rsquo;embarcation commençait à couler à fond
+par l&rsquo;arrière, ce qui obligeait nécessairement les plus engourdis à
+s&rsquo;élancer sur le pont du bâtiment ennemi afin d&rsquo;échapper à la noyade;
+une fois à l&rsquo;abordage,<a name="page_1029" id="page_1029"></a> les flibustiers poignardaient tout ce qui
+résistait et jetaient à la mer tout ce qui ne résistait pas; l&rsquo;Ouragan
+conduisait sa prise à Saint-Thomas, où il vendait l&rsquo;huître et sa
+coquille (c&rsquo;est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses
+marchandises), et il partageait l&rsquo;argent avec ses compagnons. Quand il
+n&rsquo;avait plus le sou, l&rsquo;Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à
+soupape, la faisait bénir par un prêtre et recommençait sa course; on
+dit que quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le
+nombre des Espagnols et des Anglais qu&rsquo;il a tués ou noyés, lui et ses
+flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille.
+Voilà ce que c&rsquo;est que l&rsquo;Ouragan, mon gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que ce matamore n&rsquo;est pas indifférent à la Barbe-Bleue?
+demanda négligemment le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que tout le temps que l&rsquo;Ouragan ne passe pas chez lui, il le
+passe au Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n&rsquo;aime guère les Céladons de
+Bergerades, dit le chevalier. Ah çà! mais le boucanier?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, s&rsquo;écria un passager, je ne sais si je n&rsquo;aimerais pas mieux
+encore avoir pour ennemi l&rsquo;Ouragan que le boucanier Arrache-l&rsquo;Ame!</p>
+
+<p>&mdash;Peste! voilà du moins un nom qui promet, dit Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l&rsquo;ai vu...</p>
+
+<p>&mdash;Et il est... terrible?</p>
+
+<p>&mdash;Il est au moins aussi farouche que les sangliers<a name="page_1030" id="page_1030"></a> ou les taureaux
+qu&rsquo;il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis allé
+à son boucan de la grande Tari, au nord de la Martinique, lui acheter
+des peaux de b&oelig;ufs sauvages; il était tout seul avec sa meute de
+vingt chiens courants, qui avaient l&rsquo;air aussi méchants et aussi
+sauvages que lui; quand je suis arrivé il se frottait le visage avec de
+l&rsquo;huile de palmes, car il n&rsquo;y avait pas un seul endroit de sa figure qui
+ne fût bleu, jaune, violet et pourpre.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;y suis, dit le chevalier, les nuances irisées d&rsquo;un coup de poing sur
+l&rsquo;&oelig;il, mais... en grand.</p>
+
+<p>&mdash;Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu&rsquo;il avait; voici ce qu&rsquo;il
+me raconta: «Mes chiens, menés par mon <i>engagé</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, me dit-il, avaient
+lancé un taureau de deux ans; il me passe, je lui envoie une balle à
+l&rsquo;épaule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tête
+et m&rsquo;en découd deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engagé
+arrive, tire et manque le taureau. Mon garçon se voyant désarmé, veut
+couper le jarret du taureau, mais le taureau l&rsquo;éventre et le foule aux
+pieds. Placé comme j&rsquo;étais, je ne pouvais tirer l&rsquo;animal, de peur
+d&rsquo;achever mon engagé; je prends mon grand couteau de boucan et je me
+jette entre eux deux; je reçois un coup de corne qui m&rsquo;ouvre la cuisse;
+un second me casse ce bras-là (il me montre son bras gauche qui, en
+effet, était serré contre son corps avec une liane); le taureau continue
+de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je
+prends mon temps, et au moment<a name="page_1031" id="page_1031"></a> où l&rsquo;animal baisse la tête pour me
+découdre, je le saisis aux cornes, je l&rsquo;abaisse à ma portée, je lui
+saute aux lèvres avec mes dents, et je ne démords pas plus qu&rsquo;un
+boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les
+côtes.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais c&rsquo;est une vraie mâchoire que cet homme-là? dit dédaigneusement
+Croustillac. S&rsquo;il n&rsquo;a pas d&rsquo;autres moyens de plaire, mordioux! je plains
+sa maîtresse...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais bien que c&rsquo;était une espèce d&rsquo;animal sauvage, reprit le
+narrateur; mais je continue mon récit: «Une fois mordu aux lèvres,
+ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes,
+épuisé par la perte du sang, car mes balles avaient porté, le taureau
+tombe à genoux et se renverse; mes chiens montent sur lui, le prennent à
+la gorge et l&rsquo;achèvent. La lutte m&rsquo;avait affaibli, je perdais beaucoup
+de sang: pour la première fois de ma vie, je m&rsquo;évanouis ni plus ni moins
+qu&rsquo;une petite femme... Vous allez voir que mal m&rsquo;en a pris! Ne
+voilà-t-il pas mes chiens qui, pendant mon évanouissement, s&rsquo;amusent à
+dévorer mon engagé!!! tant ils sont mordants et bien dressés! Comment,
+dis-je tout effrayé à Arrache-l&rsquo;Ame, parce que vos chiens ont dévoré
+votre engagé, cela prouve qu&rsquo;ils sont bien dressés? Et je vous avoue,
+monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du
+boucanier, je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces
+féroces animaux qui tournaient et rôdaient autour de moi en me flairant
+d&rsquo;une façon très peu rassurante...</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que ce sont là des m&oelig;urs tant soit<a name="page_1032" id="page_1032"></a> peu brutales, dit
+Croustillac, et l&rsquo;on serait mal venu à parler à cet homme des bois le
+beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de
+conversation peut-il avoir avec la Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me préserve d&rsquo;aller les écouter! dit le narrateur.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois qu&rsquo;Arrache-l&rsquo;Ame à la Barbe-Bleue a dit:&mdash;J&rsquo;ai mordu un
+taureau au nez, et mes chiens ont dévoré mon engagé, reprit le Gascon,
+la conversation doit devenir languissante, et, mordioux! on ne fait pas
+tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet
+d&rsquo;entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, on ne sait pas, dit un auditeur, ces gens-là sont
+capables de tout!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas
+savoir ce que c&rsquo;est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue
+les belles...</p>
+
+<p>&mdash;Non certainement, reprit le narrateur (que nous soupçonnons fort
+d&rsquo;exagérer les faits), car il sacre, il jure à faire abîmer l&rsquo;île, et il
+a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d&rsquo;un taureau.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est tout simple, à force de les fréquenter il aura pris leur accent,
+dit le chevalier, mais la fin de votre histoire, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;M&rsquo;y voici. Je demandai donc au boucanier, comment il osait soutenir
+que des chiens qui dévoraient un homme étaient bien dressés.&mdash;«Sans
+doute, reprit-il; mes chiens sont dressés à ne jamais donner un coup de
+dent à un taureau lorsqu&rsquo;il est mis bas, car je vends les peaux, et il
+faut qu&rsquo;elles soient intactes; une fois l&rsquo;animal mort, ces pauvres
+bêtes, si affamées qu&rsquo;elles<a name="page_1033" id="page_1033"></a> soient, ont le courage de le respecter et
+d&rsquo;attendre la curée; or, ce matin ils avaient une faim d&rsquo;enfer: mon
+engagé était à moitié tué et couvert de sang. Il était très dur avec
+eux: ils ont sans doute commencé par lécher ses blessures: puis, comme
+on dit, l&rsquo;appétit leur sera venu en mangeant; ça leur a mis l&rsquo;eau à la
+bouche, à ces pauvres bêtes; finalement ils ne m&rsquo;ont laissé que les os
+de mon engagé. Sans la morsure d&rsquo;un serpent à tête d&rsquo;agouti qui pince
+fort, mais qui n&rsquo;est pas venimeux, je serais peut-être encore évanoui.
+Je reviens à moi, j&rsquo;arrache le serpent de ma jambe droite où il s&rsquo;était
+enroulé, je le prends par la queue, je le fais tourner comme qui dirait
+une fronde et je lui écrase la tête sur un tronc de goyavier; je me
+tâte, je n&rsquo;avait presque rien... la cuisse fendue et le bras cassé; je
+bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien fraîche,
+attachée avec une liane. Quant à mon aileron gauche, il était brisé
+entre le coude et le poignet; je coupe trois petits bâtons et une longue
+liane, et je ficelle mon bras cassé comme une carotte de tabac; une fois
+pansé, je cherche mon engagé, car je ne m&rsquo;étais pas encore aperçu du
+tour... je l&rsquo;appelle, il ne répond pas; mes chiens étaient couchés à mes
+pieds, ils faisaient les innocents, les sournois! et me regardaient en
+remuant la queue, comme si de rien n&rsquo;était; enfin je me lève et
+qu&rsquo;est-ce que je vois à vingt pas: la carcasse de mon engagé! je le
+connais à sa corne à poudre et à sa gaine à couteaux. Voilà tout ce
+qu&rsquo;il en restait. C&rsquo;était pour en revenir à ce que je vous disais,
+ajouta Arrache-l&rsquo;Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous
+prouver que mes chiens étaient bien mordants<a name="page_1034" id="page_1034"></a> et bien dressés; car il ne
+manque pas un poil à la peau du taureau.»</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, le boucanier vaut le flibustier, dit Croustillac. Tout
+ce que je vois là-dedans, c&rsquo;est que la Barbe-Bleue est furieusement à
+plaindre de n&rsquo;avoir eu jusqu&rsquo;ici que le choix entre de pareilles
+brutes... Et le Gascon ajouta avec compassion: C&rsquo;est tout simple: cette
+pauvre femme-là n&rsquo;a pas d&rsquo;idée de ce que c&rsquo;est qu&rsquo;un aimable et galant
+gentilhomme. Quand on a toute sa vie mangé du lard et des fèves, on ne
+se figure pas qu&rsquo;il peut exister quelque chose d&rsquo;aussi parfait, d&rsquo;aussi
+délicat qu&rsquo;un faisan ou un ortolan... Allons, mordioux! je vois qu&rsquo;il
+m&rsquo;était destiné d&rsquo;éclairer la Barbe-Bleue sur une infinité de choses, et
+de lui dévoiler un monde tout nouveau... Quant au Caraïbe, il doit être
+digne de figurer à côté de ses farouches rivaux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh? pour le Caraïbe, dit un des passagers, je puis en parler à bon
+escient. J&rsquo;ai fait cet hiver, dans son balaou, la traversée de
+l&rsquo;Anse-au-Sable à Marie-Galande; j&rsquo;avais hâte d&rsquo;arriver dans ce dernier
+endroit, la rivière des Saintes était débordée, il m&rsquo;aurait fallu faire
+un détour énorme pour trouver un endroit guéable. Au moment de
+m&rsquo;embarquer, je vis à l&rsquo;avant du balaou d&rsquo;Youmaalë une espèce de figue
+brune; je m&rsquo;approche, qu&rsquo;est-ce que je vois? Jésus, mon Dieu! une tête
+et deux bras desséchés en manière de momie, qui formaient la figure
+d&rsquo;ornement de sa pirogue. Nous partons; le Caraïbe, silencieux comme un
+sauvage qu&rsquo;il était, pagayait sans mot dire. Arrivé à la hauteur de
+l&rsquo;îlot des Crabes où avait échoué quelques mois auparavant,<a name="page_1035" id="page_1035"></a> un
+brigantin espagnol, je lui demande:&mdash;N&rsquo;est-ce pas là où a péri le
+bâtiment espagnol? Le Caraïbe me fait signe que c&rsquo;est là..... Il est bon
+de vous dire qu&rsquo;à bord de ce navire se trouvait le révérend père Simon,
+des Missions étrangères. Sa réputation de sainteté était telle qu&rsquo;elle
+était parvenue jusque chez les Caraïbes; le brigantin avait péri corps
+et biens, du moins on le croyait. Je dis dont au Caraïbe:&mdash;C&rsquo;est là
+qu&rsquo;est mort le père Simon, tu en as entendu parler? Il me fit un nouveau
+signe de tête affirmatif... car ces gens-là regardent à prononcer une
+parole de trop.&mdash;C&rsquo;était un excellent homme? ajoutai-je.</p>
+
+<p>&mdash;<i>J&rsquo;en ai mangé</i>, me répondit ce malheureux idolâtre, avec une sorte de
+satisfaction orgueilleuse et farouche.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est une manière comme une autre de <i>goûter</i> quelqu&rsquo;un, dit
+Croustillac, et de partager ses principes.</p>
+
+<p>&mdash;D&rsquo;abord, reprit le passager, je ne compris pas ce que voulait dire cet
+horrible anthropophage; mais, lorsque je l&rsquo;eus fait s&rsquo;expliquer,
+j&rsquo;appris qu&rsquo;ensuite de je ne sais quelle cérémonie sauvage, le
+missionnaire et deux matelots qui s&rsquo;étaient sauvés sur un îlot désert
+avaient été surpris par les Caraïbes et ensuite dévorés... Comme je
+reprochais à Youmaalë cette atroce barbarie, en lui disant qu&rsquo;il était
+affreux d&rsquo;avoir sacrifié ces trois malheureux Français à leur rage
+sanguinaire, il me répondit sentencieusement et d&rsquo;un ton approbatif,
+comme s&rsquo;il eût voulu me prouver qu&rsquo;il comprenait la force de mes
+arguments, en classant sinon la valeur, du moins la <i>saveur</i> de trois
+différents peuples:&mdash;<i>Tu as raison: Espagnol, jamais; Français, souvent;
+Anglais, toujours</i>.<a name="page_1036" id="page_1036"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ce qui prouve que l&rsquo;Anglais est incomparablement plus délicat que le
+Français, et que l&rsquo;Espagnol est coriace en diable, dit Croustillac; mais
+avec ces gourmandises-là, il finira un jour par <i>manger</i> la Barbe-Bleue
+de caresses... si tout ceci est vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Tout est vrai, mon gentilhomme...</p>
+
+<p>&mdash;Il en résulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve
+n&rsquo;est pas insensible aux agréments féroces de l&rsquo;Ouragan, d&rsquo;Arrache-l&rsquo;Ame
+et de l&rsquo;anthropophage.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est la voix publique qui l&rsquo;en accuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ils la fréquentent donc souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le temps que l&rsquo;Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps
+qu&rsquo;Arrache-l&rsquo;Ame ne passe pas à son boucan, tout le temps qu&rsquo;Youmaalë ne
+passe pas dans les bois, ils le passent auprès de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Sans jalousie les uns des autres?</p>
+
+<p>&mdash;On dit que la Barbe-Bleue est une manière de femme aussi despotique et
+aussi impérieuse que le sultan des Turcs.... et qu&rsquo;elle leur défend
+d&rsquo;être jaloux...</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! quel sérail elle s&rsquo;est choisi là... Mais, allons, allons,
+messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu&rsquo;on nous accuse
+d&rsquo;exagérer, et vous voulez railler...</p>
+
+<p>Le capitaine Daniel répondit d&rsquo;un air sérieux qui ne pouvait pas être
+feint:</p>
+
+<p>&mdash;A notre arrivée à la Martinique, demandez au premier créole venu ce
+que c&rsquo;est que la Barbe-Bleue, et que saint Jean, mon patron, me maudisse
+si on ne vous dit pas ce qu&rsquo;on vient de vous dire à propos de cette
+femme et de ses <i>trois amis</i>, le flibustier, le boucanier et le
+Caraïbe!<a name="page_1037" id="page_1037"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et de ses immenses richesses... m&rsquo;en parlerait-on aussi? demanda le
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;On vous dira que l&rsquo;habitation qui dépend du Morne-au-Diable est une
+des plus belles du pays, et que la Barbe-Bleue possède un comptoir au
+Fort-Saint-Pierre, et que ce comptoir, tenu par un homme à elle, en
+expédie chaque année cinq ou six bâtiments comme celui que nous avons
+rencontré tout à l&rsquo;heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ce que c&rsquo;est alors, dit le chevalier d&rsquo;un air railleur. La
+Barbe-Bleue est une femme blasée sur les richesses et sur les plaisirs
+de ce monde; pour se distraire elle est capable de boucaner, de
+flibuster, voire même de cannibaler, si le c&oelig;ur lui en dit.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela lui plaît, il y a toute apparence qu&rsquo;elle ne se gêne guère,
+dit le capitaine.</p>
+
+<p>A ce moment le père Griffon monta sur le pont, Croustillac lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je disais tout à l&rsquo;heure à ces messieurs qu&rsquo;on nous accuse,
+nous autres Gascons, de faire des bourdes, mais ce qu&rsquo;on dit de la
+Barbe-Bleue est-il vrai?</p>
+
+<p>La figure du père Griffon, ordinairement placide ou joyeuse, se
+rembrunit tout d&rsquo;un coup; et il répondit gravement à l&rsquo;aventurier:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, ne prononcez jamais le nom de cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! mon père, il serait vrai? Elle remplacerait ses défunts maris
+par un flibustier.... un boucanier.... et un anthropophage...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, mon fils... je vous prie, ne parlons pas du
+Morne-au-Diable et de ce qui s&rsquo;y passe.<a name="page_1038" id="page_1038"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père... cette femme est-elle aussi riche qu&rsquo;on le dit?
+reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise, a-t-elle
+d&rsquo;immenses trésors? est-elle belle? est-elle jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Que le ciel me préserve de m&rsquo;en informer!</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai que ses trois maris aient été tués par elle, mon père? Si
+cela est vrai... comment la justice a-t-elle laissé de pareils crimes
+impunis?</p>
+
+<p>&mdash;Il est des crimes qui peuvent échapper à la justice des hommes, mon
+fils, mais ils n&rsquo;échappent jamais à la justice de Dieu. Je ne sais
+d&rsquo;ailleurs si cette femme est aussi coupable qu&rsquo;on le dit; mais encore
+une fois, mon fils, n&rsquo;en parlons plus... je vous en conjure, dit le père
+Griffon que cet entretien affectait péniblement.</p>
+
+<p>Tout à coup le chevalier se campa fièrement sur sa hanche, enfonça son
+vieux feutre sur sa tête, caressa sa moustache, se dressa sur ses
+orteils comme un coq qui se prépare au combat, et s&rsquo;écria avec une
+audace dont un Gascon était seul capable:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dites-moi le quantième de ce mois?</p>
+
+<p>&mdash;Le 13 juillet, lui répondit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, reprit l&rsquo;aventurier, que je perde mon nom de
+Croustillac, que mon blason soit à jamais entaché de félonie, si dans un
+mois d&rsquo;ici, jour pour jour, malgré tous les boucaniers, tous les
+flibustiers et tous les anthropophages de la Martinique et de l&rsquo;univers,
+la Barbe-Bleue n&rsquo;est pas la femme de Polyphème de Croustillac!</p>
+
+<p>Le soir, au moment où il allait se retirer dans l&rsquo;entre-pont,
+l&rsquo;aventurier fut pris en particulier par le père Griffon; celui-ci
+tâcha, par tous les moyens possibles,<a name="page_1039" id="page_1039"></a> de pénétrer si le Gascon en
+savait plus qu&rsquo;il ne paraissait savoir à l&rsquo;endroit de la Barbe-Bleue.
+L&rsquo;insistance extraordinaire avec laquelle Croustillac s&rsquo;était occupé
+d&rsquo;elle et des gens qui l&rsquo;entouraient avait éveillé les soupçons du bon
+père.</p>
+
+<p>Après s&rsquo;être entretenu longtemps à ce sujet avec le chevalier, le
+religieux fut à peu près certain que Croustillac n&rsquo;avait parlé ainsi que
+par outrecuidance et par vanité.</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;importe, dit le père Griffon d&rsquo;un air pensif en voyant le
+chevalier s&rsquo;éloigner, je ne perdrai pas cet aventurier de vue... il a
+l&rsquo;air fou et évaporé, mais les traîtres savent prendre tous les
+masques... Hélas! ajouta-t-il tristement, ce dernier voyage m&rsquo;impose de
+grands devoirs envers ceux qui habitent le Morne-au-Diable. Maintenant
+leur secret est pour ainsi dire le mien... mais j&rsquo;ai dû faire ce que
+j&rsquo;ai fait, ma conscience le voulait... puissent-ils jouir longtemps
+encore du bonheur qu&rsquo;ils méritent en échappant aux piéges qu&rsquo;on leur
+tend... Ah! ce sont de dangereux ennemis que les rois... et on paye
+souvent bien cher le triste honneur d&rsquo;être né sur les marches d&rsquo;un
+trône... Hélas! reprit le bon père avec un profond soupir, pauvre et
+angélique femme... cela me navre d&rsquo;entendre ainsi parler d&rsquo;elle... mais
+il serait impolitique de la défendre... ces bruits font la sûreté des
+nobles créatures auxquelles je m&rsquo;intéresse si vivement.</p>
+
+<p>Après de nouvelles réflexions, le père Griffon se dit:</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;avais un instant pris cet aventurier pour un secret émissaire de
+l&rsquo;Angleterre, mais je me suis sans doute trompé... Malgré cela, je
+surveillerai cet homme...<a name="page_1040" id="page_1040"></a> mais au fait, j&rsquo;y songe, je lui offrirai
+l&rsquo;hospitalité... de cette manière aucune de ses démarches ne
+m&rsquo;échappera; en tout cas, je préviendrai mes amis du Morne-au-Diable de
+redoubler de prudence, car je ne sais pourquoi l&rsquo;arrivée de ce Gascon
+m&rsquo;inquiète.</p>
+
+<p>Nous devons nous hâter d&rsquo;avertir le lecteur que les soupçons du père
+Griffon à l&rsquo;égard de Croustillac n&rsquo;étaient pas fondés, le chevalier
+n&rsquo;était rien autre qu&rsquo;un pauvre diable de chevalier d&rsquo;industrie, tel que
+nous l&rsquo;avons dépeint. L&rsquo;excellente opinion qu&rsquo;il avait de lui-même était
+la seule cause de son impertinente gageure:&mdash;d&rsquo;être avant un mois
+l&rsquo;époux de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.<br /><br />
+<small>LA MAISON CURIALE.</small></h3>
+
+<p>La <i>Licorne</i> était mouillée à la Martinique depuis trois jours.</p>
+
+<p>Le père Griffon, ayant quelques affaires à terminer avant que de
+retourner dans sa paroisse du Macouba, n&rsquo;avait pas encore quitté le
+Fort-Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Le chevalier de Croustillac se trouvait transplanté aux colonies avec
+trois écus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regardé
+comme une fanfaronnade l&rsquo;engagement pris par l&rsquo;aventurier d&rsquo;être avant
+un mois l&rsquo;époux de la Barbe-Bleue.<a name="page_1041" id="page_1041"></a></p>
+
+<p>Loin d&rsquo;avoir abandonné ce projet, le chevalier y persistait de plus en
+plus depuis son arrivée à la Martinique; il avait pu s&rsquo;informer des
+richesses de la Barbe-Bleue, et se convaincre que si l&rsquo;existence de
+cette femme bizarre était entourée du plus profond mystère et le sujet
+des plus folles exagérations, il était du moins avéré qu&rsquo;elle était
+colossalement riche.</p>
+
+<p>Quant à sa figure, à son âge, à son origine, comme personne n&rsquo;était à
+cet égard aussi instruit que le père Griffon, on n&rsquo;en pouvait rien dire.
+Elle était étrangère à la colonie. Son intendant l&rsquo;avait précédée dans
+l&rsquo;île pour acheter une plantation magnifique et faire bâtir l&rsquo;habitation
+du Morne-au-Diable, située au nord et dans la partie la plus
+inaccessible et la plus déserte de la Martinique.</p>
+
+<p>Au bout de quelques mois, on apprit que le nouvel habitant et sa femme
+étaient arrivés; un ou deux colons, poussés par la curiosité,
+s&rsquo;aventurèrent dans les solitudes du Morne-au-Diable; ils furent reçus
+avec une hospitalité royale, mais ils ne purent voir les maîtres de la
+maison.</p>
+
+<p>Six mois après cette visite, on apprit la mort de ce premier mari, mort
+qui eut lieu pendant un petit voyage que les deux époux avaient fait à
+la Terre-Ferme.</p>
+
+<p>Au bout d&rsquo;une année d&rsquo;absence et de veuvage, la Barbe-Bleue revint à la
+Martinique avec un second époux.</p>
+
+<p>Ce dernier mari fut, dit-on, tué par accident, au milieu d&rsquo;une promenade
+qu&rsquo;il faisait tête-à-tête avec sa femme; le pied lui avait manqué, et il
+était tombé dans<a name="page_1042" id="page_1042"></a> un de ces abîmes sans fond qu&rsquo;on rencontre fréquemment
+au milieu du sol volcanisé des Antilles.</p>
+
+<p>Telle était du moins l&rsquo;explication que sa femme avait donnée de cette
+mort mystérieuse.</p>
+
+<p>L&rsquo;on ne savait rien de très positif sur le troisième mari de la
+Barbe-Bleue et sur sa mort.</p>
+
+<p>Ces trois morts si rapprochées, si fatales, les bruits étranges qui
+commençaient à courir sur cette femme, éveillèrent l&rsquo;attention du
+gouverneur de la Martinique, qui était alors M. le chevalier de Crussol:
+il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable; arrivé au pied de la
+montagne boisée, au sommet de laquelle s&rsquo;élevait la maison d&rsquo;habitation,
+il trouva un mulâtre qui lui remit une lettre.</p>
+
+<p>Après l&rsquo;avoir lue, M. de Crussol parut saisi d&rsquo;étonnement; puis,
+ordonnant à son escorte de l&rsquo;attendre, il suivit seul l&rsquo;esclave.</p>
+
+<p>Au bout de quatre heures, le gouverneur revint avec son guide, et reprit
+immédiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son
+escorte remarquèrent qu&rsquo;il était très pâle, très agité. Depuis ce moment
+jusqu&rsquo;à sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, après sa visite
+au Morne-au-Diable, on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de
+la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>M. de Crussol se confessa très longuement au père Griffon, qu&rsquo;il avait
+fait venir du Macouba...</p>
+
+<p>On observa qu&rsquo;en quittant le pénitent, le père Griffon avait la figure
+bouleversée.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, l&rsquo;espèce de fatale et mystérieuse renommée de la
+Barbe-Bleue augmenta de jour en jour.<a name="page_1043" id="page_1043"></a> La superstition vint se joindre à
+la terreur qu&rsquo;elle inspirait, et l&rsquo;on ne prononça plus son nom qu&rsquo;avec
+épouvante; on croyait fermement qu&rsquo;elle avait assassiné ses trois maris,
+et qu&rsquo;elle n&rsquo;échappait à la vindicte des lois qu&rsquo;à force d&rsquo;or, en
+achetant par de riches présents l&rsquo;appui des différents gouverneurs qui
+se succédèrent.</p>
+
+<p>Personne n&rsquo;était donc tenté d&rsquo;aller troubler la Barbe-Bleue au milieu
+des sites sauvages et solitaires qu&rsquo;elle habitait, surtout depuis que le
+Caraïbe, le boucanier et le flibustier étaient devenus, disaient-on, les
+commensaux, ou même les consolateurs de la veuve.</p>
+
+<p>Quoique ces hommes n&rsquo;eussent légalement commis aucun crime, on faisait
+des récits fabuleux sur leur férocité; ils avaient, dit-on, déclaré
+qu&rsquo;ils poursuivraient d&rsquo;une haine et d&rsquo;une vengeance implacables tous
+ceux qui tenteraient de parvenir auprès de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>A force d&rsquo;être répétées et exagérées, ces menaces portèrent leur fruit.
+Les habitants se soucièrent peu d&rsquo;aller, peut-être au péril de leur vie,
+pénétrer les mystères du Morne-au-Diable. Il fallait avoir l&rsquo;audace
+désespérée d&rsquo;un Gascon aux abois pour essayer de surprendre le secret de
+la Barbe-Bleue, et de prétendre l&rsquo;épouser.</p>
+
+<p>Tel était pourtant l&rsquo;irrévocable dessein du chevalier de Croustillac; il
+n&rsquo;était pas homme à renoncer si facilement à l&rsquo;espoir, si insulté qu&rsquo;il
+fût, de se marier à une femme riche à millions; belle ou laide, jeune ou
+vieille, peu lui importait.</p>
+
+<p>Pour réussir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son
+amabilité, sur son air à la fois galant et fier, car le chevalier
+continuait d&rsquo;avoir de lui-même<a name="page_1044" id="page_1044"></a> une excellente opinion; il comptait
+encore sur son adresse, sur sa ruse, et son courage.</p>
+
+<p>En effet, un homme alerte et déterminé, qui n&rsquo;a rien et qui ne craint
+rien, qui croit en lui et son étoile, qui se dit comme disait
+Croustillac:&mdash;«En risquant de mourir pendant une minute, car la mort ne
+dure que cela, je puis vivre dans le luxe et l&rsquo;opulence;» un tel homme
+peut opérer des miracles, surtout lorsqu&rsquo;il se propose un but aussi
+magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustillac.</p>
+
+<p>Selon ce qu&rsquo;il s&rsquo;était proposé, le père Griffon après avoir terminé
+quelques affaires qui le retenaient à Saint-Pierre, offrit au chevalier
+de l&rsquo;accompagner au Macouba et d&rsquo;y rester jusqu&rsquo;au moment où la
+<i>Licorne</i> ferait voile pour la France. Le Macouba n&rsquo;étant éloigné que de
+quatre ou cinq lieues du Morne-au-Diable, le chevalier, qui avait
+dépensé ses trois écus et qui se trouvait sans ressources, accepta
+l&rsquo;offre du révérend, sans toutefois l&rsquo;informer encore de sa résolution à
+l&rsquo;égard de la Barbe-Bleue; il ne voulait la lui révéler qu&rsquo;au moment de
+l&rsquo;exécuter.</p>
+
+<p>Après avoir pris congé du capitaine Daniel, le chevalier et le prêtre
+s&rsquo;embarquèrent dans une pirogue. Favorisés par une bonne brise du sud,
+ils firent voile pour le Macouba.</p>
+
+<p>Croustillac paraissait indifférent aux sites magnifiques et nouveaux
+pour lui qu&rsquo;offraient les côtes de la Martinique, vues de la mer; cette
+végétation tropicale, dont la verdure, d&rsquo;une crudité de ton presque
+métallique, se détachait sur un ciel enflammé, le touchait peu.<a name="page_1045" id="page_1045"></a></p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier, les yeux machinalement fixés sur le sillage scintillant
+que la pirogue laissait après elle, croyait y voir pétiller les vives
+étincelles des diamants de la Barbe-Bleue; les petites herbes vertes et
+brillantes, détachées des prairies sous-marines que paissent les grandes
+tortues et les lamentins, rappelaient au Gascon les émeraudes de la
+veuve; tandis que quelques gouttes d&rsquo;eau qui s&rsquo;irisaient au soleil en
+tombant des rames, lui faisaient songer aux sacs de perles fines que
+possédait la terrible habitante du Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Le père Griffon était aussi profondément absorbé: après avoir songé à
+ses amis du Morne-au-Diable, il pensait, avec un mélange d&rsquo;inquiétude et
+de joie, à son petit troupeau de fidèles, à son jardin, à sa simple et
+pauvre église, à sa maison, à sa vieille haquenée favorite, à son chien,
+à ses deux nègres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et
+puis, faut-il le dire? il pensait aussi à certaines conserves de ramiers
+qu&rsquo;il avait faites quelques jours avant son départ, et dont il ignorait
+le sort.</p>
+
+<p>En trois heures le canot arriva au Macouba.</p>
+
+<p>Le père Griffon n&rsquo;était pas attendu; la pirogue mouilla dans une petite
+anse, non loin de la rivière qui arrose ce quartier, l&rsquo;un des plus
+fertiles de la Martinique.</p>
+
+<p>Le père Griffon s&rsquo;appuya sur le bras du chevalier.</p>
+
+<p>Après avoir quelque temps suivi la grève où venaient se rouler les
+hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivèrent au bourg
+du Macouba, à peine composé d&rsquo;une centaine de maisons construites en
+bois, et couvertes de roseaux ou de planchettes de palmier.<a name="page_1046" id="page_1046"></a></p>
+
+<p>Le bourg s&rsquo;élevait sur un plan demi-circulaire qui suivait la courbure
+de l&rsquo;anse du Macouba, petit port où venaient mouiller plusieurs pirogues
+et bateaux de pêche.</p>
+
+<p>L&rsquo;église, long bâtiment en bois, du milieu duquel s&rsquo;élevaient quatre
+poutres surmontées d&rsquo;un petit auvent où pendait la cloche; l&rsquo;église,
+disons-nous, dominait le bourg et était elle-même dominée par des mornes
+immenses, recouverts d&rsquo;une puissante végétation, qui s&rsquo;élevaient en
+amphithéâtre de verdure.</p>
+
+<p>Le soleil commençait à décliner rapidement.</p>
+
+<p>Le prêtre gravit la seule rue qui coupât le bourg de Macouba dans sa
+largeur et qui conduisit à l&rsquo;église. Quelques petits nègres absolument
+nus se roulaient dans la poussière, ils s&rsquo;enfuirent à l&rsquo;aspect du père
+Griffon en poussant de grands cris; plusieurs femmes créoles, blanches
+ou métisses, vêtues de longues robes d&rsquo;indienne et de madras de couleurs
+tranchantes, accoururent aux portes; en reconnaissant le père Griffon,
+elles témoignèrent leur surprise et leur joie; jeunes et vieilles
+vinrent lui baiser respectueusement les mains en lui disant en créole:</p>
+
+<p>&mdash;Bien béni soit votre retour, bon père, vous manquiez au Macouba.</p>
+
+<p>Quelques hommes sortirent ensuite et entourèrent le père Griffon des
+mêmes témoignages d&rsquo;attachement et de respect.</p>
+
+<p>Pendant que le curé causait avec les habitants des événements qui
+avaient pu arriver au Macouba depuis son départ, et qu&rsquo;il donnait des
+nouvelles de France à ses paroissiens, les ménagères, craignant que le
+père<a name="page_1047" id="page_1047"></a> ne trouvât pas de provision au presbytère, étaient rentrées
+choisir, l&rsquo;une, un beau poisson; l&rsquo;autre, une belle volaille; celle-là,
+un quartier de chevreau bien gras; celle-ci, des fruits ou des légumes,
+et plusieurs négrillons avaient été chargés de porter à la maison
+curiale cette dîme volontaire.</p>
+
+<p>Le prêtre regagna son logis, situé à mi-côte, à quelque distance du
+bourg dominant la mer.</p>
+
+<p>Rien de plus simple que sa modeste case de bois, recouverte en roseaux
+et élevée seulement d&rsquo;un rez-de-chaussée. Des stores de toile très
+claire garnissaient les fenêtres et remplaçaient les vitres, qui étaient
+d&rsquo;un grand luxe aux colonies.</p>
+
+<p>Une vaste pièce, formant à la fois salon et salle a manger, communiquait
+avec la cuisine, bâtie en retour; à gauche de cette pièce principale,
+était la chambre à coucher du père Griffon, ainsi que deux autres petits
+réduits s&rsquo;ouvrant sur le jardin, et destinés aux étrangers ou aux autres
+curés de la Martinique, qui venaient quelquefois demander l&rsquo;hospitalité
+à leur confrère.</p>
+
+<p>Un poulailler, une écurie pour la haquenée, le logement des deux nègres,
+et quelques autres hangars, complétaient cette habitation, meublée avec
+une simplicité rustique.</p>
+
+<p>Le jardin avait été soigneusement entretenu. Quatre grandes allées le
+partageaient en autant de carrés, dont les bordures se composaient de
+thym, de lavande, de serpolet, d&rsquo;hysope et autres herbes odoriférantes.</p>
+
+<p>Ces quatre carrés principaux étaient subdivisés en plusieurs planches
+destinées aux légumes et aux fruits,<a name="page_1048" id="page_1048"></a> mais entourées de larges
+plates-bandes de fleurs d&rsquo;agrément.</p>
+
+<p>Enfin, de deux petits cabinets de verdure couverts de jasmin d&rsquo;Arabie et
+de lianes odorantes, on découvrait à l&rsquo;horizon la mer et les terres
+élevées des autres Antilles.</p>
+
+<p>On ne pouvait rien voir de plus frais, de plus charmant que ce jardin,
+dans lequel les plus belles fleurs se mêlaient à des fruits et à des
+légumes magnifiques.</p>
+
+<p>Ici une couche de melons côtelés, couleur d&rsquo;ambre, était entourée d&rsquo;une
+bordure de grenadiers nains, taillés comme du buis à un pied de terre,
+et couverts à la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si
+abondants qu&rsquo;ils touchaient à terre.</p>
+
+<p>Plus loin, une planche de bois d&rsquo;Angole aux longues gousses vertes, aux
+fleurs bleues, était entourée d&rsquo;un rang de frangipaniers blancs et roses
+d&rsquo;une odeur suave; des plants de carottes, d&rsquo;oseille de Guinée, de
+guingambo, de pourpier, étaient encadrés d&rsquo;un quadruple rang de
+tubéreuses des plus riches couleurs; enfin, un carré d&rsquo;ananas qui
+parfumaient l&rsquo;air, avait pour bordure une haie de magnifiques cactus à
+calices orange à longs pistils d&rsquo;argent.</p>
+
+<p>Derrière la maison s&rsquo;étendait un verger composé de cocotiers, de
+bananiers, de goyaviers, d&rsquo;avocatiers, de tamariniers et d&rsquo;orangers,
+dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits.</p>
+
+<p>Le père Griffon parcourait les allées de son jardin avec un bonheur
+indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante, chaque
+arbre.</p>
+
+<p>Ses deux nègres le suivaient: l&rsquo;un s&rsquo;appelait <i>Monsieur<a name="page_1049" id="page_1049"></a></i>, l&rsquo;autre Jean.
+Ces deux bonnes créatures pleuraient de joie en revoyant leur maître, ne
+répondaient à aucune de ses questions, tant ils étaient émus, et ne
+pouvaient que se dire l&rsquo;un à l&rsquo;autre en levant les mains au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Bon Dieu! li ici, li ici!</i></p>
+
+<p>Le chevalier, insensible à ces joies naïves, suivait machinalement le
+curé; il brûlait du désir de demander à son hôte si, à travers les bois
+qui s&rsquo;élevaient au loin en amphithéâtre, on pouvait apercevoir le chemin
+du Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Après avoir examiné son jardin, le bon prêtre alla voir sa haquenée,
+qu&rsquo;il appelait <i>Grenadille</i>, et son gros dogue anglais, qu&rsquo;il appelait
+<i>Snog</i>; lorsqu&rsquo;il ouvrit la porte de l&rsquo;écurie, <i>Snog</i> manqua de
+renverser son maître en sautant autour de lui. Ce n&rsquo;étaient pas des
+aboiements, c&rsquo;étaient des hurlements de joie, des emportements de
+tendresse si violents, que le nègre <i>Monsieur</i> fut obligé de prendre le
+chien par son collier et de le retenir à grand&rsquo;peine pendant que le
+prêtre caressait <i>Grenadille</i>, dont la robe luisante, dont le ferme
+embonpoint témoignaient des bons soins de <i>Monsieur</i>, particulièrement
+chargé de l&rsquo;écurie.</p>
+
+<p>Après cette visite minutieuse de son petit domaine, le père Griffon
+conduisit le chevalier dans la chambre qui lui était destinée; un lit
+entouré d&rsquo;une moustiquaire de gaze, un canapé de paille, un grand coffre
+de bois d&rsquo;acajou, une table, tel était l&rsquo;ameublement de cette chambre,
+qui s&rsquo;ouvrait sur le jardin.</p>
+
+<p>Pour tout ornement, on voyait un Christ suspendu au milieu de la
+boiserie à peine dégrossie.<a name="page_1050" id="page_1050"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalité, dit le père
+Griffon au chevalier; mais elle vous est offerte de grand c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et je l&rsquo;accepte avec reconnaissance, mon père, dit Croustillac.</p>
+
+<p>A ce moment, <i>Monsieur</i> vint avertir le curé qu&rsquo;il était servi, et le
+père Griffon précéda le chevalier dans la salle à manger.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.<br /><br />
+<small>LA SURPRISE.</small></h3>
+
+<p>Une grande verrine, où brillait une bougie de cire jaune, éclairait la
+table; le couvert était mis sur une nappe de grosse toile bien blanche:
+il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;argenterie. Les fourchettes d&rsquo;acier et les cuillers
+de bois d&rsquo;érable étaient d&rsquo;une merveilleuse propreté; une botterine de
+verre bleuâtre contenait environ une pinte de vin des Canaries; dans un
+grand pot d&rsquo;étain moussait l&rsquo;<i>oagou</i>, boisson fermentée faite avec le
+marc des cannes à sucre; enfin, une amphore de terre sigillée tenait
+l&rsquo;eau aussi fraîche que si elle eût été à la glace.</p>
+
+<p>Une belle dorade grillée dans ses écailles, à la mode caraïbe, un
+perroquet rôti de la grosseur d&rsquo;un faisan, deux plats de crabes de mer
+cuits dans leur carapace et<a name="page_1051" id="page_1051"></a> arrosés de jus de citron, une salade et des
+pois verts avaient été symétriquement arrangés par le nègre Jean, autour
+d&rsquo;un surtout composé d&rsquo;une grande corbeille de jonc caraïbe, où
+s&rsquo;élevait une pyramide de fruits, qui avait pour base un melon d&rsquo;Europe,
+un pastèque et un melon d&rsquo;eau, et pour sommet un ananas; enfin, pour
+hors-d&rsquo;&oelig;uvre des tranches de choux-palmistes confits dans du vinaigre
+et de très petits poissons blancs conservés dans une saumure pimentée
+pouvaient ranimer l&rsquo;appétit des convives ou exciter leur soif.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père, vous me traitez avec une magnificence royale, dit le
+chevalier au père Griffon; c&rsquo;est la terre promise que votre île!</p>
+
+<p>&mdash;Excepté le vin des Canaries dont on m&rsquo;a fait présent, tout ceci, mon
+fils, vient du jardin que je cultive, ou de la pêche et de la chasse de
+mes deux noirs, car les provisions de mes paroissiens m&rsquo;ont été
+inutiles, grâce à la prévoyance de <i>Monsieur</i> et de Jean, qui savaient
+mon arrivée par un patron de barque du Fort-Saint-Pierre. Vous
+servirai-je de ce perroquet, mon fils? dit le père Griffon au chevalier
+qui avait paru trouver le poisson fort à son goût.</p>
+
+<p>Croustillac hésita quelque peu et regarda le curé d&rsquo;un air indécis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pourquoi il me semble bizarre de manger du perroquet, dit
+le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Essayez, essayez, dit le père Griffon en lui mettant une aile d&rsquo;arras
+sur son assiette; voyez: un faisan a-t-il une chair plus grasse, plus
+rebondie, plus dorée? Il est cuit à merveille; et puis sentez-vous quel
+parfum?<a name="page_1052" id="page_1052"></a></p>
+
+<p>&mdash;On dirait des quatre épices, dit le chevalier en ouvrant ses larges
+narines.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vient tout bonnement de ce que ces oiseaux sont très friands des
+baies du bois d&rsquo;Inde qu&rsquo;ils trouvent dans les forêts; ces baies ont à la
+fois le goût de la cannelle, du girofle et du poivre, et la chair du
+gibier participe de la senteur de ces aromates; et ce jus, comme il est
+moiré! Ajoutez-y un peu de suc d&rsquo;orange, et vous me direz si le Seigneur
+ne comble pas ses créatures en leur faisant de tels dons.</p>
+
+<p>&mdash;De ma vie je n&rsquo;ai rien mangé de plus tendre, de plus délicat, de plus
+gras, de plus savoureux, répondit le chevalier, la bouche pleine et en
+fermant à demi les yeux avec sensualité, s&rsquo;écoutant, pour ainsi dire,
+manger.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;est-ce pas? dit le bon père qui, son couteau et sa fourchette à la
+main, regardait son hôte avec une orgueilleuse satisfaction.</p>
+
+<p>Le repas terminé, <i>Monsieur</i> plaça un pot de tabac et des pipes à côté
+de la botterine de vin des Canaries; le père Griffon et Croustillac
+restèrent seuls.</p>
+
+<p>Après avoir versé un verre de vin au chevalier, le curé lui dit:&mdash;A
+votre santé, mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon père, dit le chevalier en approchant son verre. Portez
+aussi la santé de ma future; cela sera pour moi de bon augure.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, de votre future? reprit le curé, que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je parle de la Barbe-Bleue, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! toujours cette joyeuseté! Franchement, je croyais les gens de
+votre pays plus inventifs, mon fils,<a name="page_1053" id="page_1053"></a> dit le père Griffon en souriant
+avec malice, et il vida son verre à petits coups.</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;ai de ma vie parlé plus sérieusement, mon père. Vous avez entendu
+le serment que j&rsquo;ai fait à bord de la <i>Licorne</i>.</p>
+
+<p>&mdash;L&rsquo;impossibilité relève de tout serment, mon fils; parce que vous
+auriez juré de combler l&rsquo;Océan, seriez-vous engagé par cette promesse?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon père? le c&oelig;ur de la Barbe-Bleue serait-il un abîme
+sans fond comme l&rsquo;Océan? s&rsquo;écria gaiement Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Un poëte anglais a dit de la femme: «Perfide comme l&rsquo;onde», mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Quant aux perfidies des femmes, mon digne hôte, dit le chevalier avec
+suffisance, nous savons les conjurer... et nous essaierons de nouveau
+notre puissance conjuratrice sur la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le tenterez même pas, mon fils; je suis bien tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire, mon père, que vous vous trompez. Demain,
+au point du jour, je vous demanderai un guide pour me conduire au
+Morne-au-Diable, et j&rsquo;abandonnerai le reste de l&rsquo;aventure à mon étoile.</p>
+
+<p>Le chevalier parlait avec un accent de conviction si sérieuse, que le
+père Griffon posa brusquement sur la table le verre qu&rsquo;il allait porter
+à ses lèvres, et regarda le chevalier avec autant d&rsquo;étonnement que de
+défiance.</p>
+
+<p>Jusqu&rsquo;alors il avait réellement cru qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une plaisanterie
+ou d&rsquo;une fanfaronnade.<a name="page_1054" id="page_1054"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon fils, vous avez sincèrement cette résolution! Mais c&rsquo;est
+une folie, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mon bon père, de vous interrompre, dit le chevalier;
+mais vous voyez devant vous un cadet de famille qui a tenté toutes les
+fortunes, épuisé toutes les ressources, et à qui rien n&rsquo;a réussi. La
+Barbe-Bleue est riche, très riche, j&rsquo;ai tout à gagner, rien à perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Rien à perdre!</p>
+
+<p>&mdash;La vie? peut-être, direz-vous. D&rsquo;abord j&rsquo;en fais bon marché; et puis,
+si barbare que soit ce pays, si impuissante qu&rsquo;y soit la justice, je ne
+puis croire que la Barbe-Bleue oserait me traiter, tout d&rsquo;abord, comme
+un de ses trois maris; vous sauriez que j&rsquo;ai été victime... et vous lui
+demanderiez compte de ma mort. Je ne risque donc rien que de voir mes
+hommages repoussés. Eh bien! s&rsquo;il en est ainsi, si elle me repousse, je
+continuerai de faire les délices du capitaine Daniel dans ses
+traversées, en avalant des bougies allumées et en mettant des bouteilles
+en équilibre sur le bout de mon nez; certes, cette condition est
+honorable et récréative, mais je préférerais une autre existence. Ainsi
+donc, quoi que vous me disiez, mon père, je suis résolu à tenter
+l&rsquo;aventure et à aller au Morne-au-Diable. Je ne sais quel pressentiment
+secret me dit que je réussirai, que je suis à la veille de voir ma
+destinée se résoudre de la manière la plus éblouissante... L&rsquo;avenir me
+semble couleur de rose et or; je ne rêve que palais et magnificence,
+richesse et beauté: il me semble (pardonnez-moi cette comparaison
+païenne) que l&rsquo;Amour et la Fortune viennent me prendre par les mains<a name="page_1055" id="page_1055"></a> en
+me disant:&mdash;Polyphème Croustillac, le bonheur t&rsquo;attend. Vous me direz
+peut-être, mon père, ajouta la chevalier en jetant un regard railleur
+sur son justaucorps fané, que je suis assez piètrement vêtu pour me
+produire en cette belle et galante compagnie de la fortune et du
+bonheur; mais la Barbe-Bleue, qui doit être connaisseuse, devinera tout
+de suite, sous cette enveloppe, le c&oelig;ur d&rsquo;un Amadis, l&rsquo;esprit d&rsquo;un
+Gascon et le courage d&rsquo;un César.</p>
+
+<p>Après être resté un moment silencieux, le curé, au lieu de sourire des
+plaisanteries du chevalier, lui répondit d&rsquo;un ton presque solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Votre résolution est bien prise?</p>
+
+<p>&mdash;Invariablement et absolument prise, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi donc; j&rsquo;ai reçu la confession du chevalier de Crussol, le
+dernier gouverneur de cette île; celui qui, lors de la disparition du
+troisième mari de cette femme, s&rsquo;était rendu seul au Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Tout en respectant le secret de sa confession, je puis, je dois vous
+dire que si vous persistez dans votre projet insensé, vous vous
+exposerez à de grands et d&rsquo;inévitables périls. Sans doute, si vous
+perdiez la vie, votre mort ne demeurerait pas impunie; mais il n&rsquo;y
+aurait aucun moyen de prévenir le sort fatal au-devant duquel vous
+voulez courir. Qui vous oblige à aller au Morne-au-Diable? L&rsquo;habitante
+de ce séjour veut y vivre solitaire; les abords de cette demeure sont
+tels que vous ne pourriez les franchir sans violence; or, en tous pays,
+et surtout dans celui-ci, ceux qui violent la propriété d&rsquo;autrui
+s&rsquo;exposent à de grands dangers, dangers<a name="page_1056" id="page_1056"></a> d&rsquo;autant plus vains que toute
+tentative d&rsquo;union avec cette veuve est impossible, lors même que vous
+seriez aussi riche que vous êtes pauvre, lors même que vous seriez d&rsquo;une
+maison princière.</p>
+
+<p>Ces paroles révoltèrent l&rsquo;incommensurable amour-propre du Gascon, et il
+s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, cette femme est femme... et je suis Croustillac!</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce que cela veut dire, mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Que cette femme est libre, qu&rsquo;elle ne m&rsquo;a pas vu... et qu&rsquo;un regard...
+un seul regard peut changer complétement ses résolutions.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le pense pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon révérend, j&rsquo;ai la plus grande, la plus aveugle confiance dans
+votre parole; je sais toute son autorité..... mais il s&rsquo;agit du beau
+sexe... et vous ne pouvez connaître le c&oelig;ur des femmes comme je le
+connais; vous ne savez pas de quels inexplicables caprices elles sont
+capables; vous ne savez pas que ce qui leur plaît aujourd&rsquo;hui leur
+déplaît demain, et qu&rsquo;elles veulent aujourd&rsquo;hui ce qu&rsquo;elles ne voulaient
+pas hier... Les femmes, mon révérend, les femmes... avec elles il faut
+oser pour réussir... Si ce n&rsquo;était votre robe, je vous raconterais de
+curieuses témérités, d&rsquo;audacieuses entreprises dont j&rsquo;ai été bien
+amoureusement récompensé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends votre susceptibilité, mon père, et, pour en revenir à la
+Barbe-Bleue, une fois en présence, je la traiterai non seulement avec
+effronterie, avec hauteur... je la traiterai en conquérant... je n&rsquo;ose
+dire en lion qui vient fièrement enlever sa proie.<a name="page_1057" id="page_1057"></a></p>
+
+<p>Ces réflexions du chevalier furent interrompues par un accident imprévu.</p>
+
+<p>Il faisait très chaud, la porte de la salle à manger qui donnait sur le
+jardin était restée entr&rsquo;ouverte.</p>
+
+<p>Le chevalier, tournant le dos à cette porte, était assis dans un
+fauteuil dont le dossier de bois n&rsquo;était pas très élevé.</p>
+
+<p>On entendit un sifflement assez aigu, et un coup sec vibra dans la
+partie pleine du siège du chevalier.</p>
+
+<p>A ce bruit le père Griffon bondit sur sa chaise, courut prendre son
+fusil à un râtelier placé dans sa chambre, et se précipita dehors en
+s&rsquo;écriant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Jean! Monsieur!</i> prenez vos fusils! A moi, mes enfants, à moi! voici
+les Caraïbes!</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.<br /><br />
+<small>L&rsquo;AVERTISSEMENT.</small></h3>
+
+<p>Tout ceci s&rsquo;était passé si rapidement que le chevalier restait ébahi.</p>
+
+<p>&mdash;Debout! lui cria le père Griffon, debout!! les Caraïbes! les
+Caraïbes!! Regardez au dossier de votre fauteuil! et ne restez pas près
+de la lumière.</p>
+
+<p>Le chevalier se leva vivement et vit en effet une flèche de trois pieds
+de long profondément enfoncée dans le dossier de son fauteuil.<a name="page_1058" id="page_1058"></a></p>
+
+<p>Deux pouces plus haut, le chevalier était transpercé entre les deux
+épaules.</p>
+
+<p>Croustillac saisit son épée qu&rsquo;il avait déposée sur une chaise et courut
+sur les pas du curé.</p>
+
+<p>Celui-ci, à la tête de ses deux noirs armés de fusils, et précédé de son
+chien dogue, cherchait l&rsquo;agresseur de tous côtés; malheureusement la
+porte de la salle à manger donnait sur le verger treillagé; la nuit
+était sombre: sans doute, celui qui avait lancé cette flèche était déjà
+loin ou bien caché dans la cime de quelque arbre touffu.</p>
+
+<p><i>Snog</i> aboyait et quêtait avec ardeur; le père Griffon rappela ses deux
+noirs qui s&rsquo;aventuraient trop imprudemment hors du verger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon père, où sont-ils? dit le chevalier en brandissant son
+épée, faut-il les charger? Une lanterne... donnez-moi une lanterne; nous
+allons visiter le verger et les environs de la maison!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas de lanterne! mon fils! elle servirait de point de mire
+aux assaillants, s&rsquo;il y en a plusieurs, et vous seriez trop exposé, vous
+recevriez quelque flèche en plein corps! Allons, allons, dit le curé en
+désarmant son fusil après quelques moments d&rsquo;attente, ce n&rsquo;est qu&rsquo;une
+alerte; rentrons et remercions le Seigneur de la maladresse de cet
+idolâtre, car il s&rsquo;en est fallu de peu que vous ne fussiez atteint, mon
+fils. Ce qui m&rsquo;étonne, et j&rsquo;en rends grâce à Dieu, c&rsquo;est qu&rsquo;on vous ait
+manqué; un Caraïbe assez hardi pour s&rsquo;aventurer ainsi doit avoir le coup
+d&rsquo;&oelig;il juste et la main sûre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel mal avez-vous fait à ces sauvages, mon père?<a name="page_1059" id="page_1059"></a></p>
+
+<p>&mdash;Aucun. J&rsquo;ai été souvent dans leur carbet de l&rsquo;île des Saintes, et il
+m&rsquo;ont toujours parfaitement accueilli: aussi je ne comprends pas le but
+de cette attaque.... Mais voyons donc cette flèche... je reconnaîtrai
+bien à son empennure si c&rsquo;est une flèche caraïbe...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire bonne garde cette nuit, mon père, et pour cela...
+fiez-vous à moi, dit le Gascon. Vous voyez que ce n&rsquo;est pas seulement à
+l&rsquo;endroit de l&rsquo;amour que j&rsquo;ai de la résolution.</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;en doute pas, mon fils, et j&rsquo;accepte votre offre; je vais faire
+fermer les fenêtres avec les volets à meurtrières, et barrer solidement
+la porte. Snog nous servira de sentinelle avancée. Oh! ce ne serait pas
+la première fois que cette maison de bois soutiendrait un siége. Une
+douzaine de pirates anglais l&rsquo;ont attaquée, il y a deux ans; mais avec
+mes nègres et le procureur fiscal de la Cabesterre qui se trouvait par
+hasard chez moi, nous avons rudement étrillé ces hérétiques.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le père Griffon rentra dans la salle à manger,
+arracha avec assez de peine la flèche qui tenait au fauteuil par un fer
+barbelé, et s&rsquo;écria avec étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un papier attaché à l&rsquo;empennure de cette flèche.</p>
+
+<p>Puis, en le déployant, il y lut ces mots d&rsquo;une magnifique écriture
+bâtarde:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Premier avertissement au chevalier de Croustillac</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Au révérend père Griffon, respect et attachement</i>.</p>
+
+<p>Le curé regarda le chevalier sans dire une parole.</p>
+
+<p>Celui-ci prit le papier et lut à son tour.<a name="page_1060" id="page_1060"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce que cela signifie? s&rsquo;écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie que je ne me trompais pas en parlant de la sûreté de
+coup d&rsquo;&oelig;il des Caraïbes. Celui qui a lancé cette flèche vous tuait
+s&rsquo;il l&rsquo;eût voulu. Voyez ce fer barbelé, empoisonné sans doute; il est
+entré d&rsquo;un pouce dans le dossier de ce fauteuil de bois de fer; si vous
+aviez été atteint, vous étiez mort. Quelle adresse n&rsquo;a-t-il pas fallu
+pour guider ainsi cette flèche!</p>
+
+<p>&mdash;Peste, mon père... Je trouve ceci d&rsquo;autant plus merveilleusement
+adroit que je ne suis pas touché, dit le Gascon. Mais que diable ai-je
+fait à ce sauvage?</p>
+
+<p>Le père Griffon se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous le disais! s&rsquo;écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, mon révérend?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Premier avertissement au chevalier de Croustillac!</i></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cet avis vient du Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;en suis certain. On a su vos projets, l&rsquo;on veut vous forcer d&rsquo;y
+renoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment les aura-t-on sus?</p>
+
+<p>&mdash;A bord de la <i>Licorne</i>, vous ne les avez pas cachés. Quelques
+passagers, en débarquant il y a trois jours à Saint-Pierre, en auront
+parlé; ce bruit sera venu jusqu&rsquo;au comptoir de la Barbe-Bleue, tenu par
+l&rsquo;homme d&rsquo;affaires; et il en aura instruit sa maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis forcé d&rsquo;avouer, reprit le chevalier en réfléchissant, que la
+Barbe-Bleue a de singuliers moyens de correspondance! C&rsquo;est une drôle de
+petite poste...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien mon fils, j&rsquo;espère que la leçon vous profitera, dit le curé.
+Puis il ajouta, en s&rsquo;adressant aux<a name="page_1061" id="page_1061"></a> deux noirs qui apportaient les
+volets crénelés et les leviers pour les assujettir:</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est inutile, mes enfants, je vois maintenant qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien à
+craindre.</p>
+
+<p>Les deux noirs, habitués à une obéissance passive remportèrent leur
+attirail défensif.</p>
+
+<p>Le chevalier regardait le père Griffon avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit celui-ci, la parole des habitants du
+Morne-au-Diable est sacrée; je n&rsquo;ai maintenant rien à craindre d&rsquo;eux, ni
+vous non plus, mon fils, puisque vous êtes averti et que vous renoncerez
+nécessairement à cette folle entreprise.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Que je devienne à l&rsquo;instant aussi noir que vos deux nègres, si j&rsquo;y
+renonce!</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?... malgré cet avertissement?</p>
+
+<p>&mdash;Et! qui me dit d&rsquo;abord que cet avertissement vienne de la Barbe-Bleue?
+ne peut-il pas venir d&rsquo;un rival? du boucanier, du flibustier, du
+Caraïbe? car j&rsquo;ai de quoi choisir parmi les galants de la beauté du
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu&rsquo;importe!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, qu&rsquo;importe, mon révérend? mais je tiens à montrer à ces
+drôles ce que c&rsquo;est que le sang de Croustillac. Ah! ils croient
+m&rsquo;intimider!... Mais ils ne savent donc pas que cette épée que voilà...
+s&rsquo;agiterait toute seule dans son fourreau! que sa lame rougirait
+d&rsquo;indignation, si je renonçais à mon entreprise!</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, c&rsquo;est de la folie... de la folie...<a name="page_1062" id="page_1062"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et pour quel pleutre, pour quel bélître passerait le chevalier de
+Croustillac aux yeux de la Barbe-Bleue, s&rsquo;il était assez lâche pour se
+rebuter de si peu?</p>
+
+<p>&mdash;De si peu! mais deux pouces plus haut, vous étiez tué.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comme on a tiré deux pouces plus bas, et que je ne suis pas tué,
+je consacrerai ma vie à dompter le c&oelig;ur rebelle de la Barbe-Bleue et
+à vaincre mes rivaux, fussent-ils dix, vingt, trente, cent, dix mille!
+ajouta le Gascon avec une exaltation croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si l&rsquo;on a agi par l&rsquo;ordre de la maîtresse du Morne-au-Diable?</p>
+
+<p>&mdash;Si l&rsquo;on a agi par son ordre, elle verra, la cruelle, que je brave la
+mort qu&rsquo;elle m&rsquo;envoie pour arriver jusqu&rsquo;à son c&oelig;ur..... Elle est
+femme..... elle sera sensible à la valeur. Je ne sais pas si c&rsquo;est une
+Vénus, mais je sais que, sans faire tort au dieu Mars, Polyphème-Amador
+Croustillac est terriblement martial. Or, de la beauté au courage, il
+n&rsquo;y a que la main.</p>
+
+<p>Il faut se figurer l&rsquo;exagération et la prononciation gasconne du
+chevalier pour avoir une idée de cette scène.</p>
+
+<p>Le père Griffon ne savait s&rsquo;il devait rire ou s&rsquo;effrayer de l&rsquo;opiniâtre
+détermination du chevalier. Le secret de la confession l&rsquo;empêchait de
+parler, d&rsquo;entrer dans aucun détail sur le Morne-au-Diable; il ne pouvait
+que supplier le chevalier de renoncer à sa funeste entreprise: ce qu&rsquo;il
+tenta, mais en vain.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque rien ne peut vous ébranler, mon fils, il ne sera pas dit du
+moins que j&rsquo;aurai été, même indirectement, le complice de votre
+entreprise insensée.<a name="page_1063" id="page_1063"></a> Vous ignorez où est situé le Morne-au-Diable; ni
+moi, ni mes nègres, et, je vous l&rsquo;affirme, nul de mes paroissiens ne
+voudra vous servir de guide; je les prierai de vous refuser. D&rsquo;ailleurs
+la réputation du Morne-au-Diable est telle que personne ne se souciera
+d&rsquo;enfreindre mes recommandations.</p>
+
+<p>Cette déclaration du père Griffon sembla donner à réfléchir au
+chevalier; il baissa d&rsquo;abord la tête en silence, puis il reprit
+résolument:</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, le Morne-au-Diable est éloigné de quatre lieues d&rsquo;ici; il
+est situé dans le nord de l&rsquo;île; mon c&oelig;ur me servira de boussole et
+me guidera vers la dame de mes pensées.... avec l&rsquo;assistance du soleil
+et de la lune.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureux insensé! s&rsquo;écria le père Griffon, il n&rsquo;y a pas de
+chemin tracé dans les forêts où vous allez vous engager; les arbres sont
+si touffus qu&rsquo;ils vous cacheront la position du soleil; vous vous
+égarerez.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;irai tout droit devant moi, j&rsquo;arriverai toujours quelque part, votre
+île n&rsquo;est pas si grande (soit dit sans humilier la Martinique), mon
+père, alors je reviendrai sur mes pas et je chercherai jusqu&rsquo;à ce que je
+trouve le Morne-au-Diable...</p>
+
+<p>&mdash;Mais le sol de ces forêts est souvent impraticable; elles sont
+infestées des serpents les plus dangereux: je vous dis que vous y
+aventurer, c&rsquo;est braver mille morts....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon père, qui ne risque rien n&rsquo;a rien; s&rsquo;il y a des serpents, eh
+bien, je mettrai des échasses, comme les habitants de nos landes!</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc marcher avec des échasses au milieu<a name="page_1064" id="page_1064"></a> des lianes, des
+ronces, des rochers, des arbres déracinés par le temps! Je vous dis que
+vous ne savez pas ce que sont nos forêts.</p>
+
+<p>&mdash;Si l&rsquo;on pensait toujours au péril, mon révérend, on ne ferait jamais
+rien de bon. Est-ce que vous pensez au mal de Siam quand vous soignez
+ceux de vos paroissiens qui en sont attaqués?</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon but est pieux, à moi; je puis affronter la mort en faisant
+mon devoir.... tandis que vous y courez certainement pour une vanité.</p>
+
+<p>&mdash;Une vanité! mon révérend! une commère qui a des écuelles remplies de
+diamants, des sacs pleins de perles fines, et peut-être encore cinq à
+six millions de biens! Peste! quelle vanité!</p>
+
+<p>Il n&rsquo;y avait pas à espérer de vaincre une pareille opiniâtreté: le curé
+ne l&rsquo;essaya pas; il conduisit son hôte dans la chambre qu&rsquo;il lui
+destinait, bien décidé à mettre tous les obstacles possibles à la
+fantaisie du chevalier.</p>
+
+<p>Inébranlable dans sa résolution, Croustillac s&rsquo;endormit profondément.
+Une ardente curiosité était venue augmenter son entêtement naturel et sa
+confiance imperturbable dans sa destinée; plus cette confiance avait été
+jusqu&rsquo;alors trompée, plus l&rsquo;aventurier croyait que <i>l&rsquo;heure promise</i>
+devait arriver pour lui.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, au point du jour, il s&rsquo;éveilla, et alla sur la
+pointe du pied jusqu&rsquo;à la porte de la chambre du père Griffon.</p>
+
+<p>Le curé dormait encore, ne croyant pas le chevalier capable de
+s&rsquo;aventurer sans guide dans un pays inconnu. Il se trompait.<a name="page_1065" id="page_1065"></a></p>
+
+<p>Croustillac, pour échapper aux instances et aux reproches de son hôte,
+partit au moment même.</p>
+
+<p>Il ceignit sa formidable épée, arme assez incommode pour traverser des
+buissons; il enfonça son feutre sur sa tête, prit une gaule à la main
+pour effaroucher les serpents, et le jarret ferme, le nez au vent, le
+c&oelig;ur un peu palpitant, il quitta la demeure hospitalière du curé du
+Macouba, et se dirigea vers le nord en suivant pendant quelque temps la
+lisière d&rsquo;un bois extrêmement touffu.</p>
+
+<p>Il lui fallut bientôt quitter cette lisière qui, formant un angle vers
+l&rsquo;orient, se prolongeait indéfiniment dans cette direction.</p>
+
+<p>Le chevalier, au moment d&rsquo;entrer dans la forêt, hésita un instant; il se
+rappela les sages conseils du père Griffon, il songea aux dangers qu&rsquo;il
+allait courir; mais, évoquant aussitôt par la pensée les trésors de la
+Barbe-Bleue, il fut ébloui des monceaux d&rsquo;or, de perles, de rubis, de
+diamants qu&rsquo;il crut voir étinceler et fourmiller à ses yeux; il se
+figura l&rsquo;habitante du Morne-au-Diable d&rsquo;une beauté achevée. Entraîné par
+ce mirage, il entra résolument dans la forêt, en soulevant un épais
+rideau de lianes qui retombaient du haut des arbres après s&rsquo;y être
+enlacées.</p>
+
+<p>Le chevalier n&rsquo;oublia pas de battre les buissons avec sa gaule, en
+criant à haute voix:&mdash;Dehors, les serpents... dehors!</p>
+
+<p>Excepté les cris du Gascon, on n&rsquo;entendait aucun bruit.</p>
+
+<p>Le soleil allait bientôt se lever; l&rsquo;air, rafraîchi par l&rsquo;abondante
+rosée de la nuit et par la brise de mer,<a name="page_1066" id="page_1066"></a> était imprégné des odeurs
+fortes et aromatiques des fleurs tropicales.</p>
+
+<p>La forêt était encore presque plongée dans les ténèbres au moment où le
+chevalier y pénétra...</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, le profond silence qui régnait dans cette
+solitude imposante ne fut troublé que par les coups de gaule que le
+chevalier donnait sur les buissons en répétant:&mdash;Dehors, les serpents,
+dehors!</p>
+
+<p>Peu à peu les cris du Gascon, qui s&rsquo;éloignait de plus en plus, devinrent
+moins distincts; puis ils cessèrent tout à fait....</p>
+
+<p>Le morne et profond silence qui régnait alors fut subitement interrompu
+par une espèce de hurlement sauvage qui n&rsquo;avait rien d&rsquo;humain.</p>
+
+<p>Ce bruit et les premiers rayons du soleil qui jaillirent à l&rsquo;horizon
+comme une gerbe enflammée semblèrent éveiller les habitants de ces
+grands bois. Ils y répondirent sur tous les tons; le tapage devint
+infernal: les glapissements des singes, les miaulements des
+chats-tigres, les sifflements des serpents, le grognement des sangliers,
+les beuglements des taureaux éclatèrent de toutes parts avec un ensemble
+effrayant; les échos de la forêt et des mornes se renvoyèrent ces sons
+discordants; on eût dit une bande de démons répondant à l&rsquo;appel d&rsquo;un
+démon supérieur.<a name="page_1067" id="page_1067"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.<br /><br />
+<small>LA CAVERNE.</small></h3>
+
+<p>Pendant que le chevalier cherche la route du Morne-au-Diable à travers
+la forêt, nous conduirons le lecteur vers la partie la plus
+septentrionale de la côte de la Martinique.</p>
+
+<p>La mer déferlait avec une majestueuse lenteur au pied des grands rochers
+presque à pic qui défendaient naturellement cette partie de l&rsquo;île, en
+formant une sorte de muraille perpendiculaire de deux cents pieds de
+haut; le continuel ressac des vagues rendait ces parages si dangereux,
+qu&rsquo;une embarcation ne pouvait risquer d&rsquo;aborder en cet endroit sans être
+infailliblement brisée.</p>
+
+<p>Le site dont nous parlons était d&rsquo;une simplicité sauvage, grandiose; une
+ceinture de rochers âpres, nus, d&rsquo;un rouge fauve, se dessinait sur un
+ciel d&rsquo;un bleu de saphir; leur base disparaissait au milieu d&rsquo;un
+brouillard de neigeuse écume, soulevée par le choc incessant d&rsquo;énormes
+montagnes d&rsquo;eau qui s&rsquo;abattaient sur ces récifs en tonnant comme la
+foudre.</p>
+
+<p>Le soleil dans toute sa force jetait une lumière éblouissante, torride
+sur cette masse granitique; il n&rsquo;y avait pas le plus léger nuage sur ce
+ciel d&rsquo;airain. A<a name="page_1068" id="page_1068"></a> l&rsquo;horizon apparaissaient, à travers une vapeur
+brûlante, les terres élevées des autres Antilles.</p>
+
+<p>A quelque distance de la côte, où brisaient les lames, la mer était d&rsquo;un
+azur sombre, et calme comme un miroir.</p>
+
+<p>Un objet d&rsquo;abord imperceptible, tant il offrait peu de surface au-dessus
+de l&rsquo;eau, s&rsquo;approchait rapidement de cette partie de l&rsquo;île appelée la
+Cabesterre.</p>
+
+<p>Peu à peu on put distinguer un <i>balaou</i>, pirogue longue, légère,
+étroite, dont l&rsquo;arrière et l&rsquo;avant sont également coupés en taille-mer;
+cette embarcation non voilée s&rsquo;avançait à force de rames.</p>
+
+<p>A chaque banc, on distinguait parfaitement un homme qui nageait
+vigoureusement. Quoique pendant l&rsquo;espace de trois lieues la côte fût
+aussi inabordable qu&rsquo;en cet endroit, l&rsquo;on ne pouvait douter que le
+<i>balaou</i> se dirigeât pourtant vers ces rochers.</p>
+
+<p>Le dessein de ceux qui s&rsquo;approchaient ainsi semblait inexplicable.
+Bientôt la pirogue fut engagée au milieu des vagues énormes qui
+déferlaient sur les récifs. Sans la merveilleuse adresse du pilote, qui
+évitait les masses d&rsquo;eau dont l&rsquo;arrière de cette frêle barque était
+incessamment menacé, elle eût été bientôt submergée.</p>
+
+<p>A deux portées de fusil des rochers, le balaou mit en travers, en
+profitant d&rsquo;une intermittence dans la succession des lames, embellie, ou
+moment de calme qui revient périodiquement après que sept ou huit lames
+ont déferlé.</p>
+
+<p>Deux hommes, qu&rsquo;à leurs vêtements on reconnaissait facilement pour des
+marins européens, assurèrent leur toque sur leur tête, et se jetèrent
+hardiment à la nage,<a name="page_1069" id="page_1069"></a> pendant que leurs compagnons, virant de bord à la
+fin de l&rsquo;embellie, regagnèrent le large et disparurent après avoir de
+nouveau bravé la fureur et l&rsquo;élévation des vagues avec une merveilleuse
+habileté.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les deux intrépides nageurs, tour à tour soulevés ou
+précipités au milieu de lames énormes qu&rsquo;ils coupaient adroitement,
+arrivaient au pied des rochers au milieu d&rsquo;une nappe d&rsquo;écume.</p>
+
+<p>Ils paraissaient courir à une mort certaine, et devoir être brisés sur
+les récifs.</p>
+
+<p>Il n&rsquo;en fut rien.</p>
+
+<p>Ces deux hommes paraissaient connaître parfaitement la côte: ils se
+dirigèrent vers un endroit où la violence des eaux avait creusé une
+immense grotte naturelle.</p>
+
+<p>Les vagues, s&rsquo;engouffrant sous cette voûte avec un bruit horrible,
+retombaient ensuite en cataracte dans un bassin inférieur, large, creux
+et profond.</p>
+
+<p>Après quelques sourdes ondulations, les lames s&rsquo;apaisaient et formaient
+ainsi, au milieu des parois d&rsquo;une caverne gigantesque, un petit lac
+souterrain, dont le trop plein retournait à la mer par quelque conduit
+caché.</p>
+
+<p>Il fallait une grande témérité pour s&rsquo;abandonner ainsi à l&rsquo;impulsion des
+vagues furieuses qui vous précipitaient dans l&rsquo;abîme; mais cette
+submersion momentanée était plus effrayante que dangereuse: l&rsquo;ouverture
+de la caverne était si vaste qu&rsquo;on ne risquait pas de se briser contre
+les rochers, et la nappe d&rsquo;eau vous jetait ensuite au milieu d&rsquo;un étang
+paisible, entouré d&rsquo;une grève de sable fin et battu.</p>
+
+<p>Pour ainsi dire tamisée à travers la chute d&rsquo;eau qui<a name="page_1070" id="page_1070"></a> bouillonnait à
+l&rsquo;entrée de cette voûte énorme, la lumière y arrivait faible, douce,
+bleuâtre comme celle de la lune.</p>
+
+<p>Les deux nageurs haletants, étourdis et meurtris par le choc des vagues,
+sortirent du petit lac et abordèrent sur sa grève, où ils se reposèrent
+quelque temps.</p>
+
+<p>Le plus grand de ces deux hommes, quoique vêtu du costume d&rsquo;un simple
+marin, était le colonel Rutler, partisan exalté du nouveau roi
+d&rsquo;Angleterre, Guillaume d&rsquo;Orange, sous les ordres duquel il avait servi
+alors que le beau-fils de l&rsquo;infortuné Jacques II n&rsquo;était encore que
+stathouder de Hollande.</p>
+
+<p>Le colonel Rutler était grand et robuste; sa figure avait une expression
+d&rsquo;audace, presque de cruauté; ses cheveux, dont quelques mèches roides
+et mouillées passaient à travers sa toque de marin, étaient d&rsquo;un rouge
+ardent; d&rsquo;épaisses moustaches de même nuance cachaient presque une large
+bouche surmontée d&rsquo;un nez crochu comme le bec d&rsquo;un oiseau de proie.</p>
+
+<p>Rutler, homme fidèle et résolu, servait son maître avec un dévouement
+aveugle. Guillaume d&rsquo;Orange lui avait témoigné sa confiance en le
+chargeant d&rsquo;une mission aussi difficile que périlleuse, ainsi qu&rsquo;on le
+verra plus tard.</p>
+
+<p>Le marin qui accompagnait le colonel était petit, mais vigoureux, actif
+et déterminé.</p>
+
+<p>Le colonel lui dit en anglais, après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bien sûr au moins, John, qu&rsquo;il y a un passage pour sortir d&rsquo;ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ce passage existe, colonel, soyez tranquille.<a name="page_1071" id="page_1071"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pourtant... je n&rsquo;aperçois rien...</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l&rsquo;heure, colonel, lorsque votre vue sera habituée à cette
+espèce de jour, couleur de clair de lune, vous vous baisserez à plat
+ventre, et là, à droite, tout au bout d&rsquo;un long conduit naturel, dans
+lequel on ne peut avancer qu&rsquo;en rampant, vous distinguerez la lueur du
+jour qui y pénètre par une crevasse du roc.</p>
+
+<p>&mdash;Si le chemin est sûr, il n&rsquo;est pas commode.</p>
+
+<p>&mdash;Si peu commode, colonel, que je défierais bien au master du brigantin,
+le <i>Roi des eaux</i>, qui vous a amené à la Barbade, d&rsquo;entrer avec son gros
+ventre dans le boyau qui nous reste à traverser. C&rsquo;est tout au plus si
+j&rsquo;ai pu autrefois m&rsquo;y glisser, moi; il est large comme un tuyau de
+cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Et il aboutit?</p>
+
+<p>&mdash;Au fond d&rsquo;un précipice qui sert de défense au Morne-au-Diable; car de
+trois côtés ce précipice est à pic, et il est aussi impossible de le
+descendre que de le gravir...; quant à son quatrième côté, il n&rsquo;est pas
+tout à fait impraticable, et en s&rsquo;aidant des aspérités du roc, on peut
+arriver par ce chemin jusqu&rsquo;aux limites du parc de l&rsquo;habitation de la
+Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends... ce passage souterrain nous conduit au fond d&rsquo;un abîme
+dominé par le Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, colonel, c&rsquo;est comme si nous étions au fond d&rsquo;un fossé dont
+un des côtés inférieurs serait à pic, et l&rsquo;autre en talus... quand je
+dis en talus, c&rsquo;est une manière de parler, car, pour atteindre au sommet
+du rocher, il nous faudra rester plus d&rsquo;une fois suspendus à quelque
+liane entre le ciel et la terre. Mais,<a name="page_1072" id="page_1072"></a> arrivés au faîte, nous nous
+trouverons à l&rsquo;extrémité du parc du Morne-au-Diable; une fois là, nous
+nous blottirons dans quelque trou en attendant le moment d&rsquo;agir.</p>
+
+<p>&mdash;Et le moment d&rsquo;agir ne tardera pas. Allons, allons, allons, pour
+connaître si bien les êtres, il faut, en effet, que tu aies servi la
+Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l&rsquo;ai dit, colonel. J&rsquo;étais venu de la Côte-Ferme avec elle et
+son premier mari; au bout de trois mois, ils m&rsquo;ont renvoyé; alors je
+suis parti pour Saint-Domingue, et je n&rsquo;ai plus entendu parler d&rsquo;eux.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle, la reconnaîtrais-tu bien?</p>
+
+<p>&mdash;De taille, de tournure, oui, mais pas de figure, car nous sommes
+partis de la Côte-Ferme la nuit, et une fois débarquée, on l&rsquo;a
+transportée en litière jusqu&rsquo;au Morne-au-Diable. Quand, par hasard, elle
+sortait pendant le jour, elle mettait son masque; les uns disaient
+qu&rsquo;elle était belle comme un ange; les autres, qu&rsquo;elle était laide comme
+un monstre. Je ne puis pas dire qui se trompe, car moi et mes camarades
+nous ne mettions jamais le pied dans l&rsquo;intérieur de la maison, le
+service particulier se faisait par des mulâtresses toujours muettes
+comme des poissons.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il était beau, grand, mince, élancé; il avait trente-six ans environ;
+brun, des yeux et une moustache noirs, le nez aquilin.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est lui, c&rsquo;était bien lui, se disait le colonel à mesure que John
+faisait ce signalement. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on l&rsquo;a toujours dépeint. Et l&rsquo;on
+ne sait pas comment il est mort?<a name="page_1073" id="page_1073"></a></p>
+
+<p>&mdash;On a dit qu&rsquo;il était mort en voyage; on n&rsquo;en a pas su davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Et l&rsquo;on n&rsquo;a jamais eu de doutes sur sa mort?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, colonel, puisque la Barbe-Bleue s&rsquo;est remariée deux fois
+depuis.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces deux maris, les as-tu vus?</p>
+
+<p>&mdash;Non, colonel, car j&rsquo;arrivais de Saint-Domingue, lorsqu&rsquo;il y a huit
+jours vous m&rsquo;avez engagé pour cette expédition, sachant que je pouvais
+vous servir. Vous m&rsquo;avez promis cinquante guinées si je vous
+introduisais dans l&rsquo;île malgré les croiseurs français qui, depuis la
+guerre, ne laissent aucun bâtiment approcher des côtes...
+<i>abordables</i>... s&rsquo;entend; aussi notre balaou n&rsquo;a pas été gêné, car,
+grâce aux rochers à pic de la Cabesterre, personne ne s&rsquo;imagine qu&rsquo;on
+puisse s&rsquo;introduire dans l&rsquo;île de ce côté, et on n&rsquo;y veille pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ainsi, personne ne peut soupçonner notre présence dans l&rsquo;île;
+et, selon ce que tu m&rsquo;as dit, la Barbe-Bleue a une espèce de police qui
+l&rsquo;instruit de l&rsquo;arrivée de tous les étrangers.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, colonel, on disait dans le temps que les gens qui tiennent
+ses comptoirs à Saint-Pierre ou à Fort-Royal étaient aux aguets, et que
+pas un étranger débarquant à la Martinique n&rsquo;échappait à leur
+surveillance.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est donc pour le mieux: tu auras tes cinquante guinées... Mais
+encore une fois, tu es bien sûr que le conduit souterrain...?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc tranquille, colonel; j&rsquo;y ai passé, vous dis-je, avec le
+nègre pêcheur de perles, qui m&rsquo;a le premier conduit ici.<a name="page_1074" id="page_1074"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais pour sortir du précipice, il t&rsquo;a fallu traverser le parc du
+Morne-au-Diable?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, colonel, puisque c&rsquo;était la curiosité de voir ce parc,
+dans lequel nous ne pouvions jamais entrer, qui m&rsquo;avait fait accepter
+l&rsquo;offre du pêcheur de perles; étant de la maison, je savais la
+Barbe-Bleue et son mari absents; j&rsquo;étais donc bien sûr de pouvoir sortir
+par le jardin après être sorti du précipice: c&rsquo;est ce que nous avons
+fait, non pas sans risquer de nous rompre le cou mille fois, mais, que
+voulez-vous! je mourais d&rsquo;envie de voir l&rsquo;intérieur de cette habitation,
+qui nous était défendue. De fait, c&rsquo;était un vrai paradis. Ce qui a été
+très amusant, c&rsquo;est la surprise de la mulâtresse qui servait de
+portière; quand elle nous a vus, moi et le noir, elle ne pouvait pas
+concevoir comment nous avions fait pour entrer. Nous lui avons dit que
+nous avions échappé à sa surveillance. Elle nous a crus; aussi nous
+a-t-elle mis à la porte le plus vite possible, et elle s&rsquo;est tue pour
+n&rsquo;être pas chassée par ses maîtres.</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence, le colonel dit brusquement à John:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n&rsquo;est pas tout, maintenant il n&rsquo;y a plus à reculer, je dois tout te
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Une fois introduits dans le Morne-au-Diable, nous aurons un homme à
+surprendre et à garrotter; quoi qu&rsquo;il fasse pour se défendre, il ne
+faudra pas qu&rsquo;il lui tombe un cheveu de la tête... à moins qu&rsquo;il ne nous
+force absolument à défendre notre vie; alors, ajouta le colonel avec un
+sourire sinistre, alors... deux cents guinées pour toi, que nous
+réussissions ou non.<a name="page_1075" id="page_1075"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mille diables... Vous attendez un peu tard pour me dire cela,
+colonel... Mais maintenant le vin est tiré, il faut le boire.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je ne me suis pas trompé, tu es un brave...</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! mais cet homme que vous cherchez est-il fort et courageux?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... dit Rutler, après avoir réfléchi quelques minutes, figure-toi
+à peu près le premier mari de la veuve... un homme grand et mince.</p>
+
+<p>&mdash;Diable... celui-là était mince, c&rsquo;est vrai; mais une baguette d&rsquo;acier
+aussi est mince, ce qui ne l&rsquo;empêche pas d&rsquo;être furieusement forte.
+Voyez-vous, colonel, cet homme-là savait mieux que personne comment on
+se sert du plomb et du fer; il était si vigoureux que je l&rsquo;ai vu prendre
+un nègre insolemment par la ceinture et le jeter à dix pas de lui, comme
+il eût fait d&rsquo;un enfant, quoique ce nègre fût plus grand et plus robuste
+que vous. Ainsi donc, colonel, si l&rsquo;homme que vous cherchez ressemble à
+celui-là, nous aurons du mal à le bâter, comme on dit...</p>
+
+<p>&mdash;Moins que tu ne le crois... je t&rsquo;expliquerai ça...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dit John, si par hasard le flibustier, le boucanier ou le
+Caraïbe, qui, dit-on, fréquentent la veuve, sont aussi là... ça
+commencera à devenir gênant...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, d&rsquo;après ce que tu m&rsquo;as dit, il y a au bout du parc un bois
+où l&rsquo;on peut se cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Excepté le boucanier, le flibustier ou le Caraïbe, personne n&rsquo;entre
+dans l&rsquo;habitation particulière de la Barbe-Bleue?...<a name="page_1076" id="page_1076"></a></p>
+
+<p>&mdash;Personne, colonel, excepté les mulâtresses de service...</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi excepté l&rsquo;homme que je cherche, bien entendu; j&rsquo;ai mes
+raisons pour croire que nous l&rsquo;y trouverons.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Alors rien de plus simple, nous nous embusquons au plus épais du bois,
+jusqu&rsquo;à ce que mon homme vienne de notre côté.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne peut manquer d&rsquo;arriver, colonel, car le parc n&rsquo;est pas
+grand, et quand on s&rsquo;y promène, il faut forcément passer près d&rsquo;un
+bassin de marbre, non loin duquel nous serons très bien cachés...</p>
+
+<p>&mdash;Si notre homme ne se promène pas, une fois la nuit venue, nous
+attendons qu&rsquo;il soit couché, et nous le surprenons au lit...</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait plus sûr, colonel, à moins que votre homme n&rsquo;appelât à son
+secours un des consolateurs de la Barbe-Bleue!...</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc tranquille... pourvu qu&rsquo;avec ton aide je puisse mettre la
+main sur lui, alors, fût-il entouré de cent personnes armées jusqu&rsquo;aux
+dents, il est à moi, j&rsquo;ai un moyen sûr de le forcer à m&rsquo;obéir... Ceci me
+regarde... Tout ce que je te demande, c&rsquo;est de me conduire dans un
+endroit d&rsquo;où je puisse sauter sur lui à l&rsquo;improviste...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est convenu, colonel...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, marchons... dit Rutler en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres, colonel, seulement au lieu de marchons... c&rsquo;est rampons
+qu&rsquo;il faut dire. Mais voyons donc, ajouta John en se baissant, si l&rsquo;on
+aperçoit toujours<a name="page_1077" id="page_1077"></a> la lumière du jour. Oui, oui... la voilà, mais comme
+ça paraît loin. A propos, colonel, si depuis que je suis venu ici le
+conduit avait été bouché par un éboulement, nous ferions, à l&rsquo;heure
+qu&rsquo;il est, une singulière figure! condamnés à rester ici et à mourir de
+faim... à moins de nous dévorer mutuellement... Impossible de sortir par
+le gouffre, vu qu&rsquo;on ne peut pas remonter une chute d&rsquo;eau comme une
+truite remonte une cascade...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est vrai, dit Rutler en frémissant, tu m&rsquo;épouvantes: heureusement il
+n&rsquo;en est rien; tu as toujours le sac?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, colonel; les courroies sont solides, et la peau de lamentin
+imperméable; nous trouverons là-dedans nos poignards, nos pistolets et
+notre cartouchière aussi secs que s&rsquo;ils sortaient d&rsquo;un râtelier d&rsquo;armes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... John, en route, passe le premier, dit le colonel, il nous
+faut le temps de faire sécher nos habits.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne sera pas long, colonel... une fois au fond du précipice, nous
+serons comme dans un four; le soleil y donne en plein.</p>
+
+<p>John, se mettant à plat ventre, commença à se glisser dans un passage si
+étroit, qu&rsquo;il put à peine s&rsquo;y introduire.</p>
+
+<p>Les ténèbres y étaient profondes... au loin seulement on distinguait une
+pâle lueur.</p>
+
+<p>Le colonel suivit John en se traînant sur un sol humide et fangeux..</p>
+
+<p>Pendant quelque temps, les deux Anglais s&rsquo;avancèrent ainsi, rampant sur
+les genoux, sur les mains et sur le ventre, dans l&rsquo;obscurité la plus
+complète.<a name="page_1078" id="page_1078"></a></p>
+
+<p>Tout à coup John s&rsquo;arrêta brusquement, et s&rsquo;écria d&rsquo;une voix altérée par
+l&rsquo;épouvante:</p>
+
+<p>&mdash;Colonel...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ne sentez-vous pas une odeur forte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cette odeur est fétide.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas... c&rsquo;est un serpent... <i>fer-de-lance!</i> Nous sommes
+perdus...</p>
+
+<p>&mdash;Un serpent? s&rsquo;écria le colonel avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes morts... Je n&rsquo;ose pas avancer... l&rsquo;odeur devient de plus
+en plus forte, murmura John.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi... Écoute...</p>
+
+<p>Dans une mortelle angoisse, les deux hommes retinrent leur respiration.</p>
+
+<p>Tout à coup, à quelques pas, ils entendirent un bruit continu,
+précipité, comme si l&rsquo;on eût battu le sol humide avec un fléau.</p>
+
+<p>L&rsquo;odeur nauséabonde et subtile que répandent les gros serpents devint de
+plus en plus pénétrante...</p>
+
+<p>&mdash;Le serpent est en fureur, il s&rsquo;est lové; c&rsquo;est de sa queue qu&rsquo;il bat
+ainsi la terre, dit John d&rsquo;une voix affaiblie.&mdash;Colonel... recommandons
+notre âme à Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut crier pour l&rsquo;effrayer, dit Rutler.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il se jettera tout de suite sur nous, dit John.</p>
+
+<p>Les deux hommes restèrent quelques moments dans une horrible attente.</p>
+
+<p>Ils ne pouvaient ni se retourner ni changer de position; leur poitrine
+touchait au sol, leur dos touchait au roc... Ils n&rsquo;osaient faire un
+mouvement de recul dans la crainte d&rsquo;attirer le reptile à leur
+poursuite.<a name="page_1079" id="page_1079"></a></p>
+
+<p>L&rsquo;air, de plus en plus imprégné de l&rsquo;odeur infecte du serpent, devenait
+suffocant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouves-tu pas sous ta main une pierre pour la lui jeter? dit tout
+bas le colonel.</p>
+
+<p>A peine avait-il dit ces mots que John poussa des cris terribles et se
+débattit avec violence en s&rsquo;écriant:</p>
+
+<p>&mdash;A moi! à moi! je suis mort...</p>
+
+<p>Éperdu de terreur, Rutler voulut se redresser, mais il se frappa
+violemment le crâne aux parois de l&rsquo;étroit passage.</p>
+
+<p>Alors, rampant en arrière aussi rapidement qu&rsquo;il le put à l&rsquo;aide de ses
+genoux et de ses mains, il tâcha de fuir à reculons pendant que John,
+aux prises avec le serpent, poussait des hurlements de douleur et
+d&rsquo;épouvante.</p>
+
+<p>Tout à coup ses cris devinrent sourds: inarticulés, gutturaux, comme si
+le marin eût été étouffé.</p>
+
+<p>En effet, le serpent, furieux, après avoir, dans l&rsquo;obscurité, mordu John
+aux mains, à la gorge, au visage, essayait d&rsquo;introduire sa tête plate et
+visqueuse dans la bouche entr&rsquo;ouverte de ce malheureux, et le mordait
+aux lèvres et à la langue; et cette dernière blessure l&rsquo;acheva.</p>
+
+<p>Le serpent, avant assouvi sa rage, dénoua rapidement ses horribles
+n&oelig;uds et prit la fuite.</p>
+
+<p>Le colonel sentit un corps flasque et glacé effleurer sa joue; il se
+tint immobile.</p>
+
+<p>Le serpent glissa rapidement le long des parois du conduit souterrain et
+s&rsquo;échappa.</p>
+
+<p>Ce danger passé, le colonel resta quelques moments pétrifié de terreur;
+il écoutait les derniers râlements de John; son agonie fut rapide.<a name="page_1080" id="page_1080"></a></p>
+
+<p>Rutler l&rsquo;entendit faire quelques soubresauts convulsifs, et ce fut tout.</p>
+
+<p>Son compagnon était mort....</p>
+
+<p>Alors Rutler s&rsquo;avança vers John, et le saisit par la jambe....</p>
+
+<p>Cette jambe était déjà roide et froide, tant le venin du serpent
+fer-de-lance est rapide.</p>
+
+<p>Un nouveau sujet d&rsquo;effroi vint assaillir le colonel.</p>
+
+<p>Le reptile, ne trouvant pas d&rsquo;issue dans la caverne, pouvait revenir par
+le même chemin; Rutler croyait déjà entendre un léger frôlement derrière
+lui; il ne pouvait fuir en avant, le corps de John bouchait complétement
+le passage; fuir en arrière c&rsquo;était s&rsquo;exposer à rencontrer le serpent.</p>
+
+<p>Pourtant, dans son épouvante, le colonel saisit le cadavre par les deux
+jambes, afin de l&rsquo;entraîner jusqu&rsquo;à l&rsquo;entrée du conduit souterrain et de
+déblayer ainsi la seule issue par laquelle il pût sortir de cette
+caverne.</p>
+
+<p>Ses efforts furent vains.</p>
+
+<p>Soit que sa vigueur fût paralysée par la gêne de sa position, soit que
+le poison eût déjà fait gonfler le corps, Rutler ne put parvenir à le
+tirer à lui.</p>
+
+<p>Ne voulant, n&rsquo;osant croire que cette unique et dernière chance de salut
+lui fût enlevée, il trouva le moyen de détacher sa ceinture et de
+l&rsquo;attacher aux pieds du mort, puis la prenant entre ses dents et
+s&rsquo;aidant de tes deux mains, il se mit à tirer avec toute l&rsquo;énergie du
+désespoir....</p>
+
+<p>A peine il put imprimer un léger mouvement à ce cadavre.</p>
+
+<p>Sa terreur augmenta; il chercha son couteau, dans<a name="page_1081" id="page_1081"></a> le projet insensé de
+dépecer le corps de John: il reconnut bientôt l&rsquo;inutilité de cette
+tentative.</p>
+
+<p>Les pistolets et les munitions du colonel étaient dans un sac de peau de
+lamentin que portait John sur les épaules; il voulut au moins essayer
+d&rsquo;enlever le sac à son compagnon; il y parvint après des difficultés
+inouïes, puis il regagna à reculons l&rsquo;entrée du conduit.</p>
+
+<p>Une fois dans la caverne, il se sentit faiblir, mais l&rsquo;air le ranima, il
+se plongea le front dans l&rsquo;eau froide et s&rsquo;assit sur la grève.</p>
+
+<p>Il avait presque oublié le serpent.</p>
+
+<p>Un long sifflement lui fit lever la tête; il vit le reptile se balançant
+à quelques pieds au-dessus de lui, à demi enlacé dans les roches qui
+formaient la voûte du souterrain.</p>
+
+<p>Le colonel retrouva son sang-froid à la vue du danger; restant presque
+immobile et n&rsquo;agissant que des mains, il déboucla le sac, y prit un
+pistolet et l&rsquo;arma.</p>
+
+<p>Heureusement la charge et l&rsquo;amorce étaient intactes.</p>
+
+<p>Au moment où le serpent, irrité par le mouvement de Rutler, se précipita
+sur lui, ce dernier l&rsquo;ajusta, tira, et le reptile tomba a ses pieds la
+tête fracassée. Il était d&rsquo;un noir bleuâtre, tacheté de jaune, et avait
+huit à neuf pieds de long.</p>
+
+<p>Délivré de cet ennemi, encouragé par ce succès, le colonel voulut tenter
+un dernier effort pour dégager la seule issue par laquelle il pût
+sortir.</p>
+
+<p>Il rampa de nouveau dans le conduit; malgré sa vigueur, ses efforts
+inouïs, il ne put parvenir à déranger le cadavre de John.<a name="page_1082" id="page_1082"></a></p>
+
+<p>De retour dans la caverne, il la parcourut en tous sens et ne trouva
+aucune autre issue.</p>
+
+<p>Il ne pouvait espérer de secours du dehors, ses cris ne pouvaient être
+entendus.</p>
+
+<p>A cette horrible pensée, ses yeux tombèrent sur le serpent; il y vit une
+ressource momentanée; il savait que quelquefois les nègres affamés
+mangeaient de ces chairs répugnantes, mais non malsaines.</p>
+
+<p>La nuit vint, il se trouva dans de profondes ténèbres... Les lames
+mugissaient et se brisaient à l&rsquo;entrée de la caverne; la chute d&rsquo;eau se
+précipitait avec fracas dans le bassin inférieur.</p>
+
+<p>Une nouvelle frayeur vint assaillir Rutler. Il savait que les serpents
+se rejoignent et s&rsquo;accouplent souvent pendant la nuit; guidé par la
+voie, le mâle ou la femelle du reptile qu&rsquo;il avait tué pouvait venir à
+sa recherche.</p>
+
+<p>Les transes du colonel devinrent affreuses. Le moindre bruit le faisait
+tressaillir... malgré son caractère énergique; il se demanda, dans le
+cas ou il sortirait par un miracle de cette horrible position, s&rsquo;il
+continuerait l&rsquo;entreprise qu&rsquo;il avait commencée.</p>
+
+<p>Tantôt il croyait voir dans cette aventure un avertissement du ciel;
+tantôt il s&rsquo;accusait de lâcheté, et attribuait ses folles appréhensions
+à l&rsquo;état de faiblesse dans lequel il se trouvait. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Nous abandonnerons le colonel dans cette position difficile pour
+conduire le lecteur au Morne-au-Diable.<a name="page_1083" id="page_1083"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.<br /><br />
+<small>LE MORNE-AU-DIABLE.</small></h3>
+
+<p>La lune brillante et pure jetait une clarté presque égale à celle du
+soleil d&rsquo;Europe et permettait de distinguer parfaitement, au sommet
+d&rsquo;une roche assez élevée et entourée de bois de toutes parts, une
+habitation construite en briques et d&rsquo;une architecture bizarre.</p>
+
+<p>On ne pouvait y arriver que par un étroit sentier, formant une spirale
+autour de cette espèce de cône. Ce sentier était bordé, d&rsquo;un côté, par
+des masses de granit presque perpendiculaires; de l&rsquo;autre, par un
+précipice, dont, en plein jour même, on n&rsquo;apercevait pas le fond.</p>
+
+<p>Ce chemin dangereux aboutissait à une plate-forme traversée par une
+muraille de briques d&rsquo;une grande épaisseur et garnie de meurtrières.</p>
+
+<p>Derrière cette espèce de glacis s&rsquo;élevaient les murailles d&rsquo;enceinte de
+l&rsquo;habitation, dans laquelle on entrait par une porte de chêne très
+basse.</p>
+
+<p>Cette porte communiquait à une vaste cour carrée, occupée par les
+communs et par d&rsquo;autres bâtiments. Cette cour traversée, on arrivait à
+un passage voûté qui conduisait au sanctuaire, c&rsquo;est-à-dire au pavillon
+habité par la Barbe-Bleue. Aucun des noirs ou des métis<a name="page_1084" id="page_1084"></a> qui formaient
+le nombreux domestique de l&rsquo;habitation ne dépassait les limites de cette
+voûte.</p>
+
+<p>Le service de la Barbe-Bleue se faisait par l&rsquo;intermédiaire de plusieurs
+mulâtresses, qui seules communiquaient avec leur maîtresse.</p>
+
+<p>La maison s&rsquo;élevait sur le versant opposé à celui par lequel on montait
+au faîte du morne. Ce versant, beaucoup moins rapide et disposé en
+plusieurs terrasses naturelles, se composait de cinq ou six gradins
+immenses qui, de tous côtés, aboutissaient à des précipices.</p>
+
+<p>Par un phénomène assez fréquent dans les îles volcanisées, un étang de
+deux arpents environ de circonférence occupait presque toute l&rsquo;étendue
+d&rsquo;un des gradins supérieurs. L&rsquo;eau en était limpide et pure. La maison
+de la Barbe-Bleue était séparée de ce petit lac par une étroite chaussée
+de sable uni, brillant comme de l&rsquo;argent.</p>
+
+<p>Cette maison n&rsquo;avait qu&rsquo;un étage; au premier aspect elle semblait
+seulement construite d&rsquo;écorces d&rsquo;arbres; son toit de bambous, très
+incliné, se plongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extérieur,
+s&rsquo;appuyait sur des troncs de palmiers enfoncés en terre, et formait
+ainsi une sorte de galerie autour de la maison.</p>
+
+<p>Un peu au-dessus du niveau de ce lac, descendait, en pente douce, une
+pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles
+prairies d&rsquo;Angleterre; cette rareté inouïe aux Antilles était due à
+d&rsquo;invisibles irrigations qui partaient de l&rsquo;étang et répandaient dans ce
+parc une délicieuse fraîcheur.</p>
+
+<p>A cette pelouse, ornée çà et là de corbeilles de fleurs équinoxiales,
+succédait un jardin composé de massifs<a name="page_1085" id="page_1085"></a> d&rsquo;arbustes variés; l&rsquo;inclinaison
+du terrain était telle qu&rsquo;on n&rsquo;apercevait pas leurs tiges, mais
+seulement leurs cimes émaillées des plus vives nuances; enfin, après les
+arbustes venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d&rsquo;orangers
+et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Au jour, ainsi vu de
+haut, on eût dit un tapis de neige odorante semée de boules d&rsquo;or.</p>
+
+<p>A l&rsquo;extrême horizon, les tiges élancées des bananiers, des cocotiers,
+formaient une clôture splendide et dominaient le précipice, au fond
+duquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parlé, et où
+était alors engagé le colonel Rutler.</p>
+
+<p>Maintenant, entrons dans l&rsquo;une des pièces les plus reculées de
+l&rsquo;habitation; nous y trouverons une jeune femme âgée de vingt à
+vingt-trois ans; mais ses traits sont si enfantins, sa taille si
+mignonne, sa fraîcheur si juvénile, qu&rsquo;on lui donnerait à peine seize
+ans.</p>
+
+<p>Vêtue d&rsquo;une tunique de mousseline à larges manches, elle est à demi
+couchée sur son sofa d&rsquo;étoffe des Indes de couleur brune à fleurs d&rsquo;or;
+elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains qui disparaît à
+demi dans une forêt de grosses boucles de cheveux blonds-cendrés, car
+cette jeune femme est coiffée presque à la Titus: une foule de soyeux
+anneaux tombent en profusion sur son cou, sur ses épaules de neige et
+encadrent sa délicieuse petite figure, ronde, ferme et rose comme celle
+d&rsquo;un enfant.</p>
+
+<p>Un gros livre relié en maroquin rouge, placé sur le bord du divan où
+elle est étendue, est ouvert devant elle.</p>
+
+<p>La jeune femme y lit avec attention à la clarté de<a name="page_1086" id="page_1086"></a> trois bougies
+parfumées que supporte un petit candélabre de vermeil, enrichi de
+ciselures exquises.</p>
+
+<p>Les cils de la jolie lectrice sont si longs qu&rsquo;ils projettent une ombre
+légère sur ses joues, où l&rsquo;on remarque deux gracieuses fossettes; son
+nez est d&rsquo;une délicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que
+ses beaux yeux bleus; sa physionomie est empreinte d&rsquo;une ravissante
+expression d&rsquo;innocence et de candeur.</p>
+
+<p>Du bas de sa tunique de mousseline sortent deux pieds de Cendrillon,
+chaussés de bas de soie blancs et de pantoufles moresques en satin
+cerise, côtelées d&rsquo;argent, qui tiendraient dans le creux de la main.</p>
+
+<p>La position de cette jeune femme laisse deviner les formes les plus
+accomplies, quoiqu&rsquo;elle soit de petite taille.</p>
+
+<p>Grâce à la largeur de sa manche qui est retombée, l&rsquo;on peut admirer le
+ravissant contour d&rsquo;un bras rond, poli comme de l&rsquo;ivoire et marqué au
+coude d&rsquo;une charmante fossette. La main qui feuillette le livre est
+digne du bras, ses ongles très longs ont la pureté luisante de l&rsquo;agate.
+L&rsquo;extrémité des doigts est nuancée d&rsquo;un si vif incarnat, qu&rsquo;on les
+dirait colorés du henné des Indiens.</p>
+
+<p>L&rsquo;ensemble de cette délicieuse créature rappelle la suave idéalité de la
+Psyché, adorable réalisation de ce moment de beauté si fugitif qui passe
+avec la première fleur de l&rsquo;adolescence. Certaines organisations
+conservent pourtant assez longtemps cette primeur juvénile, et, nous
+l&rsquo;avons dit, quoique âgée au plus de vingt-trois ans, la Barbe-Bleue
+était du nombre de ces natures privilégiées.<a name="page_1087" id="page_1087"></a></p>
+
+<p>Car c&rsquo;était la Barbe-Bleue!...</p>
+
+<p>Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur le nom de l&rsquo;habitante du
+Morne-au-Diable, nous dirons de plus qu&rsquo;elle s&rsquo;appelait <i>Angèle</i>. Hélas!
+ce nom céleste, cette physionomie candide ne contrastent-t-ils pas
+singulièrement avec la réputation diabolique dont <i>jouissait</i> cette
+veuve de trois maris, qui, disait-on, avait autant de consolateurs
+qu&rsquo;elle avait eu d&rsquo;époux.</p>
+
+<p>La suite des événements permettra de condamner ou d&rsquo;innocenter la
+Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>A un léger bruit qu&rsquo;elle entendit dans la pièce voisine, Angèle redressa
+vivement sa tête, comme une gazelle aux aguets, et s&rsquo;assit sur le bord
+du sofa en rejetant ses cheveux en arrière par un mouvement plein de
+grâce.</p>
+
+<p>Au moment où elle se levait en s&rsquo;écriant:&mdash;C&rsquo;est lui! un homme soulevait
+la portière de cette chambre.</p>
+
+<p>Le fer ne court pas plus vite à l&rsquo;aimant qu&rsquo;Angèle ne courut au devant
+du nouveau venu. Elle se précipita dans ses bras, l&rsquo;enlaça avec une
+sorte de tendre fureur, l&rsquo;accabla de caresses, de baisers passionnés, en
+s&rsquo;écriant avec joie:</p>
+
+<p>&mdash;Mon tendre ami! mon bon Jacques!</p>
+
+<p>Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses
+bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux
+fardeau.</p>
+
+<p>Alors Angèle s&rsquo;assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains
+dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa
+figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide...</p>
+
+<p>Hélas! hélas! les médisants de la Martinique avaient-ils<a name="page_1088" id="page_1088"></a> donc raison de
+suspecter la moralité de la Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>L&rsquo;homme qu&rsquo;elle accueillait avec cette ardente familiarité avait le
+teint cuivré d&rsquo;un mulâtre; il était grand et svelte, agile et robuste;
+ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type nègre; une
+forêt de cheveux d&rsquo;un noir de jais entourait son front, ses yeux étaient
+grands et d&rsquo;un noir de velours; sous ses lèvres minces, rouges et
+humides, brillaient des dents du plus bel émail. Cette beauté à la fois
+charmante et virile, cet ensemble de force et d&rsquo;élégance, rappelaient
+les nobles proportions du Bacchus Indien, ou de l&rsquo;Antinoüs.</p>
+
+<p>Le costume du mulâtre était celui que certains flibustiers adoptaient
+alors généralement, lorsqu&rsquo;ils étaient à terre. Il portait un
+justaucorps de velours grenat foncé, à boutons d&rsquo;or ouvragés; de larges
+chausses à la flamande de pareille étoffe et ornées de boutons pareils,
+qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une
+ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé;
+enfin de grandes guêtres de peau blanche, piquées et brodées en soie de
+mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu&rsquo;au-dessous du genou
+et dessinaient une jambe du plus beau galbe.</p>
+
+<p>Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient
+Jacques et Angèle ainsi groupés. D&rsquo;un côté, cheveux blonds, teint
+d&rsquo;albâtre, joues rosées, grâces enfantines et gentillesse; de l&rsquo;autre,
+teint bronzé, cheveux d&rsquo;ébène, air mâle et hardi.</p>
+
+<p>La blancheur de la robe d&rsquo;Angèle se dessinait sur la couleur sombre des
+vêtements de Jacques, et l&rsquo;on pouvait<a name="page_1089" id="page_1089"></a> mieux apprécier encore les
+contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant ses
+grands yeux bleus sur les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se
+plaisait à rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux
+admirer son cou hâlé, qui par sa couleur et par sa forme, pouvait
+rivaliser avec le plus beau bronze florentin.</p>
+
+<p>Après avoir assez prolongé cette inconvenante exhibition, Angèle donna
+au mulâtre un bruyant baiser au-dessous de l&rsquo;oreille, lui prit la tête
+entre ses deux petites mains, ébouriffa malicieusement sa noire
+chevelure, lui donna une tape sur la joue, et s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme je vous aime, monsieur l&rsquo;Ouragan.</p>
+
+<p>A un léger bruit qu&rsquo;on entendit derrière la tapisserie qui servait de
+portière, Angèle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi, Mirette? que fais-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Maîtresse, je viens d&rsquo;apporter des fleurs... et je vais les arranger
+dans les caisses.</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous entend... dit Angèle en faisant un signe mystérieux au
+mulâtre; puis elle s&rsquo;amusa encore en riant comme une folle à
+<i>ébouriffer</i> la chevelure de M. l&rsquo;Ouragan.</p>
+
+<p>M. l&rsquo;Ouragan se prêtait complaisamment aux gentils caprices d&rsquo;Angèle, et
+la contemplait avec amour.</p>
+
+<p>Il lui dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez
+tout permis! puis il ajouta en souriant d&rsquo;un air gravement railleur:</p>
+
+<p>&mdash;Et qui dirait pourtant, à voir cette petite mine si rose, si ingénue,
+que je tiens sur mes genoux la plus insigne scélérate des Antilles?<a name="page_1090" id="page_1090"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et qui dirait que cet homme, qui parle d&rsquo;une voix si douce, est ce
+féroce capitaine l&rsquo;Ouragan, la terreur des Anglais et des Espagnols!
+s&rsquo;écria Angèle en éclatant de rire.</p>
+
+<p>Nous devons avertir le lecteur que le mulâtre et la veuve s&rsquo;exprimaient
+dans le meilleur français et sans le moindre accent étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle différence! s&rsquo;écria ce dernier en souriant, ce n&rsquo;est pas moi
+qu&rsquo;on accuse d&rsquo;horribles et mystérieuses aventures, ce n&rsquo;est pas moi
+qu&rsquo;on appelle <i>Barbe-Bleue</i>.</p>
+
+<p>A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la
+petite veuve, d&rsquo;un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus
+mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine
+l&rsquo;Ouragan, lui montra d&rsquo;un geste la porte de la chambre voisine pour
+l&rsquo;avertir qu&rsquo;on pouvait l&rsquo;entendre et dit d&rsquo;un air malicieusement
+boudeur:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pour vous apprendre à parler des trépassés.</p>
+
+<p>&mdash;Fi! le monstre! dit le capitaine en riant aux éclats, et les remords,
+donc, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi un baiser par remords, donc, et j&rsquo;en aurai...</p>
+
+<p>&mdash;Que Lucifer me soit en aide! Il n&rsquo;y a que les femmes pour être aussi
+criminelles... Ah! ma chère, que vous êtes bien nommée... vous me faites
+frémir... Si nous soupions?</p>
+
+<p>Angèle frappa sur un gong; la jeune métisse, qui avait entendu la
+conversation précédente, entra. Elle portait une robe de guinée blanche
+à raies écarlates, et avait des anneaux d&rsquo;argent aux bras et aux
+jambes.<a name="page_1091" id="page_1091"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là-dedans? lui dit la
+Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous écoutais?</p>
+
+<p>&mdash;Non, maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;D&rsquo;ailleurs, ça m&rsquo;est égal... je parle, c&rsquo;est pour qu&rsquo;on m&rsquo;entende...
+Fais-nous donner à souper, Mirette.</p>
+
+<p>Puis s&rsquo;adressant au capitaine:</p>
+
+<p>&mdash;Quel vin veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Du vin de Xérès, mais glacé. C&rsquo;est un caprice...</p>
+
+<p>Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du
+couvert.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit l&rsquo;Ouragan, j&rsquo;oubliais de te prévenir d&rsquo;un très grand
+événement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? un de mes défunts qui revient?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Comment... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises
+plaisanteries, dit Angèle en prenant un air effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n&rsquo;est pas un défunt, un spectre, mais un prétendant bien
+vivant qui ne demande qu&rsquo;à être ton mari.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut m&rsquo;épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Il veut t&rsquo;épouser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le malheureux! il s&rsquo;ennuie donc bien de vivre? s&rsquo;écria Angèle en
+éclatant de rire.</p>
+
+<p>Mirette, à ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux
+autres mulâtresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohème
+couvertes d&rsquo;arabesques d&rsquo;or, et des piles d&rsquo;assiettes de magnifiques
+porcelaines du Japon.<a name="page_1092" id="page_1092"></a></p>
+
+<p>La Barbe-Bleue continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon amoureux n&rsquo;est-donc pas de ce pays?</p>
+
+<p>&mdash;Non certes! car malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien
+de trouver un quatrième mari, grâce à votre infernale réputation...</p>
+
+<p>&mdash;Et d&rsquo;où sort-il donc, cet épouseur, mon cher Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;Il vient de France.</p>
+
+<p>&mdash;De France?... il vient de France pour m&rsquo;épouser! diable!...</p>
+
+<p>&mdash;Angèle, vous savez que je n&rsquo;aime pas vous entendre jurer, dit le
+mulâtre avec un sérieux comique.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur l&rsquo;Ouragan, dit la jeune femme en baissant les yeux
+d&rsquo;un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais très
+étonnante la nouvelle que vous me donniez... Il paraît que ma réputation
+commence à parvenir en Europe.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;ayez pas cette vanité, ma chère. C&rsquo;est à bord de la <i>Licorne</i> que ce
+digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule évaluation de
+vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous...
+Voilà qui rabaissera, je l&rsquo;espère, votre orgueil?</p>
+
+<p>&mdash;L&rsquo;impertinent! et quel homme est-ce... Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis?</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est là le nom de... mon prétendant?...&mdash;et Angèle partit d&rsquo;un fou
+rire que rien ne put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son
+hilarité.</p>
+
+<p>Tous deux se calmaient à peine lorsque Mirette rentra, précédant deux
+autres métisses qui apportaient<a name="page_1093" id="page_1093"></a> une table splendidement servie en
+vaisselle de vermeil.</p>
+
+<p>Les deux esclaves posèrent la table près du divan; le capitaine se leva
+pour prendre un siége, pendant qu&rsquo;Angèle, agenouillée sur le bord du
+sofa, découvrait les plats les uns après les autres et furetait la table
+avec des gestes et des mines de chatte gourmande.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu faim, Jacques?... moi, je dévore, dit Angèle. Et, pour prouver
+sans doute la vérité de cette assertion, elle entr&rsquo;ouvrit ses lèvres de
+corail et montra deux rangées de ravissantes petites dents qu&rsquo;elle fit
+claquer par deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Angèle, ma chère, vous êtes décidément très mal élevée, dit le
+capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d&rsquo;une
+odeur appétissante.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine l&rsquo;Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n&rsquo;est pas pour
+être grondée, dit Angèle en faisant une imperceptible et mutine grimace
+au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en attaquant très bravement sa
+tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau:</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;est-ce pas, Mirette, que s&rsquo;il me gronde je ne le recevrai plus?</p>
+
+<p>&mdash;Non, maîtresse, dit Mirette.</p>
+
+<p>&mdash;Et que je donnerai sa place à Arrache-l&rsquo;Ame, le boucanier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Ou à Youmaalë, le Caraïbe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cela, monsieur? dit Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, ma chère, je ne suis pas jaloux,<a name="page_1094" id="page_1094"></a> vous le savez; la
+beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous n&rsquo;êtes pas plus jaloux que ça, je vous pardonne.
+Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu&rsquo;est-ce que ça, Mirette?</p>
+
+<p>&mdash;Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l&rsquo;Ouragan, mais il faut
+ajouter un jus de limon pendant que la friture est toute chaude.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, le gourmand... Ah çà! et mon épouseur? je l&rsquo;oubliais...
+Donnez-moi à boire, Mirette.</p>
+
+<p>Le flibustier, tout corsaire qu&rsquo;il était, prévint la métisse, et versa
+du vin de Xérès glacé à Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins
+de France.</p>
+
+<p>Et la Barbe-Bleue but très résolument trois doigts de vin de Xérès qui
+donna un nouvel éclat à ses lèvres roses, à ses yeux bleus et anima ses
+joues rondelettes d&rsquo;une teinte incarnate.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon épouseur... mon épouseur, reprit-elle, comment est-il?
+Est-il gentil? est-il digne d&rsquo;aller rejoindre les autres?...</p>
+
+<p>Mirette, malgré sa soumission passive, ne put s&rsquo;empêcher de tressaillir
+encore en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave
+dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de
+bien plus grandes énormités.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce que tu as, Mirette?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Si... tu as quelque chose.<a name="page_1095" id="page_1095"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée... Je n&rsquo;en aurais pas
+pour longtemps, va, mon enfant. Puis s&rsquo;adressant au capitaine l&rsquo;Ouragan:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le chevalier de... de... comment dis-tu ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l&rsquo;as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais sachant ses projets, et qu&rsquo;il voulait à toutes forces, et
+malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu&rsquo;ici, j&rsquo;ai
+prié Youmaalë le Caraïbe, dit l&rsquo;Ouragan, en regardant Angèle d&rsquo;une
+manière singulière, de lui adresser un petit avertissement pour
+l&rsquo;engager à renoncer à ses projets.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez donné cet ordre sans m&rsquo;en prévenir, monsieur? Et si je
+voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prétendant! Car enfin, Croustillac,
+ça doit être un Gascon, et je n&rsquo;ai jamais été mariée à un Gascon, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c&rsquo;est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconné sur la terre;
+avec cela une figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste assez
+de courage.</p>
+
+<p>&mdash;Et l&rsquo;avertissement de Youmaalë? demanda Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;a rien fait du tout, il a glissé sur l&rsquo;âme inébranlable de ce
+capitan, comme une balle sur les écailles d&rsquo;un crocodile. Il est parti
+ce matin bravement, au point du jour, à travers la forêt, avec ses bas
+de soie roses, sa rapière au côté et une gaule pour chasser les
+serpents; il y est sans doute encore à cette heure, car le chemin du
+Morne-au-Diable n&rsquo;est pas connu de tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! une idée! s&rsquo;écria la veuve avec joie,<a name="page_1096" id="page_1096"></a> faisons-le venir ici
+pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah! il est amoureux de mes
+trésors et non pas de moi... ah! il veut m&rsquo;épouser, ce beau chevalier
+errant. Nous allons bien voir... Eh bien... tu ne ris pas de mon projet,
+Jacques? qu&rsquo;as-tu donc?... D&rsquo;abord, monsieur, vous savez que je ne peux
+pas être contrariée, je me fais une fête d&rsquo;avoir ici mon Gascon; s&rsquo;il
+n&rsquo;est pas mordu par les serpents ou dévoré par les chats-tigres, je veux
+l&rsquo;avoir demain ici... Tu mets demain en mer... Tu diras au Caraïbe ou à
+Arrache-l&rsquo;Ame de me l&rsquo;amener.</p>
+
+<p>L&rsquo;Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-Bleue, selon son
+habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! Jacques!... ne m&rsquo;entends-tu pas? s&rsquo;écria Angèle avec
+impatience, en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j&rsquo;y tiens, je le
+veux!</p>
+
+<p>Le mulâtre ne répondit rien, il décrivit de l&rsquo;index de sa main droite un
+cercle au dessus de sa tête, et regarda la jeune femme d&rsquo;un air
+significatif.</p>
+
+<p>Celle-ci comprit ce signe mystérieux.</p>
+
+<p>Sa figure exprima tout à coup la tristesse et la crainte; elle se leva
+brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s&rsquo;écria
+d&rsquo;une voix touchante:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d&rsquo;avoir eu cette
+pensée, je te comprends!</p>
+
+<p>&mdash;Relève-toi, calme-toi, Angèle, dit le mulâtre. Je ne crois pas que cet
+homme soit à craindre; mais enfin c&rsquo;est un étranger... il peut venir
+d&rsquo;Angleterre ou de France, et...<a name="page_1097" id="page_1097"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que j&rsquo;étais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques...
+j&rsquo;oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c&rsquo;est affreux.</p>
+
+<p>Et les beaux yeux de la jeune femme s&rsquo;inondèrent de larmes; elle baissa
+la tête, prit la main du mulâtre sur laquelle elle pleura en silence
+pendant quelques minutes.</p>
+
+<p>L&rsquo;Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d&rsquo;Angèle, et lui dit
+avec tendresse:</p>
+
+<p>&mdash;Je m&rsquo;en veux beaucoup d&rsquo;avoir éveillé ces cruels souvenirs, j&rsquo;aurais
+dû ne te rien dire, m&rsquo;assurer qu&rsquo;il n&rsquo;y avait aucun danger à t&rsquo;amener
+cet imbécile comme un jouet... et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, mon ami, s&rsquo;écria tristement Angèle en interrompant le
+mulâtre, mon amant, y penses-tu, pour un caprice d&rsquo;enfant, exposer... ce
+que j&rsquo;ai de plus cher au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, calme-toi, dit le mulâtre en la relevant et en la
+faisant asseoir auprès de lui, ne vas pas t&rsquo;effrayer; le père Griffon
+s&rsquo;est informé de ce Gascon, il ne paraît que ridicule; pour plus de
+sûreté... j&rsquo;irai demain lui en parler au Macouba, et puis je dirai à
+Arrache-l&rsquo;Ame, qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de
+découvrir ce pauvre diable dans la forêt, où il se sera sans doute
+égaré. S&rsquo;il est dangereux, dit le mulâtre en faisant un signe à Angèle,
+car les esclaves étaient toujours là, attendant la fin du souper, s&rsquo;il
+est dangereux, le boucanier nous en débarrassera, et le guérira de
+l&rsquo;envie de te connaître; sinon, comme tu n&rsquo;as guère de distraction
+ici... il te l&rsquo;amènera.<a name="page_1098" id="page_1098"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne veux pas, dit Angèle... Toutes les pensées qui me
+viennent maintenant à l&rsquo;esprit sont d&rsquo;une tristesse mortelle; mes
+inquiétudes renaissent. Angèle, voyant que le mulâtre ne mangeait plus,
+se leva; le flibustier l&rsquo;imita et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, mon Angèle, il n&rsquo;y a rien, rien à craindre... Viens au
+jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis à Mirette
+d&rsquo;apporter mon luth; pour te faire oublier ces pénibles idées, je te
+chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la taille
+d&rsquo;Angèle, et la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches
+qui conduisaient au jardin.</p>
+
+<p>Au moment de sortir de l&rsquo;appartement, la Barbe-Bleue dit à son esclave:</p>
+
+<p>&mdash;Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d&rsquo;albâtre de
+ma chambre à coucher... Je n&rsquo;aurai pas besoin de toi... N&rsquo;oublie pas de
+dire à <i>Cora</i> et aux deux métisses que c&rsquo;est demain leur jour de
+service... Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre.</p>
+
+<p>Cette dernière recommandation d&rsquo;Angèle était motivée par l&rsquo;habitude
+qu&rsquo;elle avait depuis son dernier veuvage d&rsquo;alterner de trois jours en
+trois jours le service de ses femmes.</p>
+
+<p>Mirette porta au jardin un très beau luth, d&rsquo;ébène incrusté d&rsquo;or et de
+nacre.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, on entendit le flibustier moduler avec une
+grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de
+clans royalistes chantaient<a name="page_1099" id="page_1099"></a> de préférence pendant le protectorat de
+Cromwell.</p>
+
+<p>La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique.</p>
+
+<p>Mirette et les deux esclaves l&rsquo;écoutèrent pendant quelques minutes avec
+ravissement.</p>
+
+<p>Aux dernières strophes la voix du flibustier s&rsquo;émut, quelques larmes
+semblèrent s&rsquo;y mêler... puis les chants cessèrent.</p>
+
+<p>Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe
+renfermée dans un globe d&rsquo;albâtre qui jetait sur tous les objets une
+lumière douce et voilée.</p>
+
+<p>Cette chambre était splendidement tendue d&rsquo;étoffe des Indes fond blanc,
+émaillée de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline d&rsquo;un
+tissu semblable à une toile d&rsquo;araignée enveloppait un immense lit de
+bois doré à dossier de glace qui apparaissait ainsi comme au travers
+d&rsquo;un léger brouillard.</p>
+
+<p>Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirette se retira
+discrètement et dit aux deux esclaves avec un malin sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Mirette allume la lampe pour le capitaine... <i>Cora</i> pour le
+boucanier... et <i>Noün</i> pour le Caraïbe...</p>
+
+<p>Les deux vieilles esclaves secouèrent la tête d&rsquo;un air d&rsquo;intelligence,
+et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé
+les portes qui conduisaient des bâtiments extérieurs à la maison
+particulière de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p><a name="page_1100" id="page_1100"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.<br /><br />
+<small>LA NUIT.</small></h3>
+
+<p>Nous avons laissé le chevalier de Croustillac alors qu&rsquo;il s&rsquo;enfonçait
+dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient.</p>
+
+<p>Un moment étourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa
+route, s&rsquo;orientant toujours vers le nord, du moins autant qu&rsquo;il le
+pouvait, grâce à son peu de connaissances astronomiques.</p>
+
+<p>Ainsi que le père Griffon l&rsquo;en avait prévenu, on ne trouvait aucun
+chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes
+herbes, des lianes, des troncs d&rsquo;arbres, des broussailles inextricables
+encombraient le sol; les arbres étaient si touffus, que l&rsquo;air, la
+lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes
+de verdure, où il régnait une humidité chaude presque suffocante,
+produite par la fermentation de l&rsquo;humus végétal qui recouvrait la terre
+à une assez grande épaisseur.</p>
+
+<p>Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère
+étouffante; aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d&rsquo;ivresse, de
+pesanteur; il marchait d&rsquo;un pas moins délibéré, il se sentait la tête
+lourde, les objets extérieurs lui étaient presque indifférents, il<a name="page_1101" id="page_1101"></a>
+n&rsquo;admirait plus les colonnades de feuillée qui s&rsquo;étendaient à perte de
+vue dans la pénombre de la forêt. Il jetait un coup d&rsquo;&oelig;il distrait
+sur le plumage étincelant et varié des périques, des aras, des colibris,
+qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes
+d&rsquo;or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois
+d&rsquo;Inde.</p>
+
+<p>Les gambades des singes qui se balançaient aux souples guirlandes des
+passiflores, ou qui sautaient d&rsquo;arbre en arbre, lui arrachaient à peine
+un sourire. Complétement absorbé, il n&rsquo;avait que la force de songer au
+terme de son dangereux voyage. Il n&rsquo;avait de pensée que pour la
+Barbe-Bleue et ses trésors.</p>
+
+<p>Au bout de quelques heures de marche, il commença de s&rsquo;apercevoir que
+ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une
+forêt. Une énorme branche de raquette épineuse avait fait un large
+accroc à son pourpoint; ses chausses n&rsquo;étaient pas irréprochables, et
+plus d&rsquo;une fois, sentant sa longue rapière s&rsquo;embarrasser dans quelques
+plantes rampantes, il s&rsquo;était involontairement retourné comme pour
+châtier l&rsquo;importun qui prenait la liberté de le retenir.</p>
+
+<p>Soit hasard, soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule, dont il
+battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne
+pas rencontrer un serpent sous ses pas.</p>
+
+<p>Vers midi, harassé de fatigue, il s&rsquo;arrêta pour cueillir quelques
+bananes, et monta sur un arbre assez peu élevé pour y déjeuner plus à
+son aise; il découvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet
+arbre, roulées en cornets, contenaient une eau claire, fraîche, et
+parfaite<a name="page_1102" id="page_1102"></a> au goût; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit
+dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route.</p>
+
+<p>D&rsquo;après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne
+plus être éloigné du Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Malheureusement l&rsquo;estime du chevalier n&rsquo;était pas d&rsquo;une extrême
+précision, du moins quant à la direction qu&rsquo;il croyait avoir prise, car
+il évaluait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc à
+midi un peu plus éloigné du Morne-au-Diable qu&rsquo;il n&rsquo;en était éloigné en
+entrant dans la forêt.</p>
+
+<p>Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l&rsquo;apercevait à peine à travers
+l&rsquo;épaisseur du feuillage), il eût été nécessaire d&rsquo;avoir presque
+constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque
+inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents; ainsi
+partagée entre le ciel et la terre, l&rsquo;attention du chevalier avait pu
+s&rsquo;égarer quelque peu.</p>
+
+<p>Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu&rsquo;il se fût trompé
+d&rsquo;une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain
+d&rsquo;arriver au terme de sa course.</p>
+
+<p>Vers les trois heures du soir, il commença de soupçonner le
+Morne-au-Diable de s&rsquo;éloigner à mesure qu&rsquo;il s&rsquo;en approchait.
+Croustillac était harassé, mais la crainte de passer la nuit dans la
+forêt l&rsquo;aiguillonnait; à force de marcher, de marcher, il arriva enfin à
+une sorte de fondrière assez creuse, qui s&rsquo;enfonçait entre deux gorges
+de rochers.</p>
+
+<p>Le chevalier respira, s&rsquo;épanouit.<a name="page_1103" id="page_1103"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! s&rsquo;écria-t-il en s&rsquo;éventant avec son feutre, me voici donc
+enfin au Morne-au-Diable! Il me semble que je m&rsquo;y reconnais, quoique je
+n&rsquo;y sois jamais venu. Je ne pouvais d&rsquo;ailleurs pas me perdre; j&rsquo;avais
+l&rsquo;amour pour boussole; on irait ainsi aux antipodes sans dévier d&rsquo;un
+cheveu. C&rsquo;est tout simple, mon c&oelig;ur tourne vers l&rsquo;or et la beauté,
+comme l&rsquo;aimant vers le pôle! car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit
+être belle... et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de
+trois maris doit aimer le changement; or, je serai du fruit nouveau pour
+elle... Et quel fruit! Après tout, les trois défunts n&rsquo;ont eu que ce
+qu&rsquo;ils méritaient, puisqu&rsquo;ils me font place... Ce qui me rassure à
+l&rsquo;endroit du physique de la Barbe-Bleue, c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;y a qu&rsquo;une très
+jolie femme qui puisse se permettre ces irrégularités, ces façons... un
+peu cavalières... de dénouer le lien conjugal... Mordioux! je vais la
+voir, lui plaire, la séduire; pauvre femme... elle ne se doute pas que
+son vainqueur est à sa porte! Si... si... je parie que son petit c&oelig;ur
+bat bien fort à ce moment. Elle me presse... elle me devine... son
+attente ne sera pas trompée... elle va être éblouie... le bonheur lui
+arrive sur les ailes de l&rsquo;amour...</p>
+
+<p>En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d&rsquo;&oelig;il sur sa toilette;
+il ne put s&rsquo;empêcher de trouver qu&rsquo;elle était un peu en désordre: ses
+bas, primitivement pourpres, puis rose-pâle, s&rsquo;étaient zébrés d&rsquo;une
+multitude de rayures vertes depuis son voyage dans la forêt; son
+pourpoint s&rsquo;était aussi orné de plusieurs <i>crevés</i> bizarrement placés,
+mais le Gascon fit tout haut cette réflexion, sinon très modeste, du
+moins très consolante:<a name="page_1104" id="page_1104"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! Vénus en sortant de l&rsquo;onde n&rsquo;avait pas de pourpoint; la
+Vérité n&rsquo;en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la
+beauté et la vérité apparaissent sans voile... je ne vois pas
+pourquoi... l&rsquo;amour... D&rsquo;ailleurs la Barbe-Bleue doit être femme à me
+comprendre!</p>
+
+<p>Absolument rassuré, le chevalier hâta le pas, gravit le revers de la
+fondrière et se trouva... dans un endroit de la forêt beaucoup plus
+sombre et beaucoup plus fourré que celui qu&rsquo;il venait de quitter.</p>
+
+<p>D&rsquo;autres auraient perdu courage, Croustillac s&rsquo;écria au contraire:</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! ceci est très habile, cacher son habitation au plus épais du
+bois est d&rsquo;une femme de tête!... je suis sûr... plus je m&rsquo;empêtre dans
+ces ronces, plus j&rsquo;approche de la maison... je me regarde comme
+arrivé... Barbe-Bleue... Barbe-Bleue... enfin je te tiens!</p>
+
+<p>Le chevalier conserva cette précieuse illusion tant que le jour dura, ce
+qui ne fut pas long: il n&rsquo;y a pas de crépuscule sous les tropiques.</p>
+
+<p>Bientôt le chevalier vit avec étonnement les rares clartés qui
+traversaient le sommet des arbres s&rsquo;éteindre peu à peu, et en
+s&rsquo;éteignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la
+forêt. Pendant quelques moments elle resta dans une demi-obscurité, çà
+et là éclairée par les vifs reflets du soleil, qui semblait rouge comme
+une fournaise, car il se <i>couchait dans le vent</i>, ainsi qu&rsquo;on le dit aux
+Antilles.</p>
+
+<p>Pendant un moment, cette végétation d&rsquo;une verdure si puissante et si
+crue se teignit de pourpre: le chevalier croyait voir la nature à
+travers un vitrail rouge,<a name="page_1105" id="page_1105"></a> ce qu&rsquo;on apercevait du ciel était comme une
+lave en fusion.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux... s&rsquo;écria le chevalier, je ne me trompais pas, je suis près
+de ce morne infernal, cette réverbération me le prouve. Lucifer rend
+sans doute visite à la Barbe-Bleue qui, pour le recevoir, fait allumer
+tous les fourneaux de sa cuisine.</p>
+
+<p>Peu à peu les tons ardents du ciel se refroidirent; ils devinrent d&rsquo;un
+rouge pâle, violacé, et finirent par se fondre dans l&rsquo;azur foncé de la
+nuit.</p>
+
+<p>Dès que l&rsquo;ombre envahit la forêt, les cris plaintifs des anolis, les
+sinistres glapissements des chouettes célébrèrent le retour des
+ténèbres.</p>
+
+<p>La brise de mer, qui se lève toujours après le coucher du soleil, passa
+comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles
+frissonnèrent.</p>
+
+<p>Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu&rsquo;on n&rsquo;entend pour ainsi
+dire que la nuit, commencèrent à sourdre de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! s&rsquo;écria le chevalier, c&rsquo;est à se couper la figure!!! Penser
+que je ne suis qu&rsquo;à cent pas peut-être du Morne-au-Diable, et que me
+voici obligé de dormir à la belle étoile!</p>
+
+<p>Croustillac, craignant les serpents, se dirigea vers un énorme acajou
+qu&rsquo;il avait remarqué; à l&rsquo;aide des lianes dont cet arbre était enveloppé
+de toutes parts, il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par
+deux maîtresses branches; il s&rsquo;y installa assez commodément, ramena son
+épée entre ses genoux, et se mit à souper avec les bananes qu&rsquo;il avait
+heureusement gardées dans ses poches.<a name="page_1106" id="page_1106"></a></p>
+
+<p>Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d&rsquo;hommes, même braves,
+auraient pu éprouver dans une position si critique. D&rsquo;ailleurs, dans les
+cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements à son
+usage; tantôt il s&rsquo;écriait:</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! le sort s&rsquo;acharne contre moi... il choisit bien... il ne
+peut se commettre... Au lieu de s&rsquo;adresser à quelque faquin, à quelque
+pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac en disant:
+Voilà mon homme... Il est digne de lutter contre moi.</p>
+
+<p>Dans la circonstance dont il s&rsquo;agit, le chevalier vit une autre
+combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur est certain, se dit-il, les trésors de la Barbe-Bleue vont
+être à moi; c&rsquo;est une dernière épreuve que ledit sort me fait subir;
+j&rsquo;aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d&rsquo;un galant
+homme de se plaindre. Je ne mériterais pas l&rsquo;inestimable récompense qui
+m&rsquo;attend.</p>
+
+<p>A l&rsquo;aide de ces réflexions, le chevalier combattit victorieusement le
+sommeil; il craignait, en y cédant, de se laisser choir du haut de son
+arbre; il finit par être enchanté des légères traverses qu&rsquo;il avait à
+surmonter pour arriver jusqu&rsquo;à la Barbe-Bleue; elle lui saurait gré de
+son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement.</p>
+
+<p>Dans ses accès de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait même
+de n&rsquo;avoir eu jusqu&rsquo;alors aucun ennemi sérieux à combattre, et de
+n&rsquo;avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs
+d&rsquo;arbres.<a name="page_1107" id="page_1107"></a></p>
+
+<p>A ce moment, un bruit étrange attira l&rsquo;attention de l&rsquo;aventurier; il
+prêta l&rsquo;oreille et s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce que ceci? on dirait que des chats viennent ici faire leur
+sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats, la maison ne doit
+pas être éloignée.</p>
+
+<p>Croustillac se trompait.</p>
+
+<p>Ces chats n&rsquo;étaient pas domestiques, mais sauvages, et jamais
+chats-tigres ne furent plus féroces; ils continuèrent de faire un
+vacarme infernal.</p>
+
+<p>Pour les faire cesser, le chevalier prit sa gaule et frappa sur l&rsquo;arbre.
+Les chats, au lieu de fuir, se rapprochèrent avec un redoublement de
+cris rauques et furieux.</p>
+
+<p>Depuis très longtemps, les bois étaient parcourus par des bandes de ces
+animaux, qui le cédaient à peine aux jaguars en grosseur, en force et en
+voracité; ils avaient attaqué et dévoré de jeunes chevreaux, des
+chèvres, et jusqu&rsquo;à de jeunes génisses.</p>
+
+<p>Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des bêtes carnassières
+qui rôdaient autour du chevalier, que la subtilité de leur odorat leur
+avait fait éventer, il faut retourner à la caverne où est demeuré le
+colonel Rutler.</p>
+
+<p>On sait que le cadavre de John, mort d&rsquo;une piqûre de serpent, obstruait
+complétement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement
+sortir de la caverne. Des chats-tigres, étant descendus dans le
+précipice, dépistèrent le cadavre de John, s&rsquo;en approchèrent d&rsquo;abord
+timidement; puis, bientôt enhardis, ils le dévorèrent.</p>
+
+<p>Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces<a name="page_1108" id="page_1108"></a> cris féroces; au
+jour, grâce à l&rsquo;avidité de ces animaux, l&rsquo;obstacle qui empêchait Rutler
+de sortir avait presque complétement disparu; il ne restait dans
+l&rsquo;étroit souterrain que les ossements de John, et le colonel pouvait
+facilement les déplacer.</p>
+
+<p>Après cette horrible curée, les chats-tigres, affriandés, mais non
+rassasiés par ce régal nouveau pour eux, se sentirent en goût de chair
+humaine; ils abandonnèrent le fond du précipice, regagnèrent les bois,
+éventèrent le chevalier, et leur férocité carnassière s&rsquo;exaspéra.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps la crainte les retint; mais encouragés par
+l&rsquo;immobilité de Croustillac, l&rsquo;un des plus hardis et des plus affamés
+grimpa lestement sur l&rsquo;arbre, et le Gascon vit tout à coup près de lui
+deux gros yeux brillants et verdâtres qui luisaient au milieu de
+l&rsquo;obscurité.</p>
+
+<p>Au même instant il se sentit mordre vigoureusement au mollet; il retira
+brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonçant ses
+griffes dans la chair et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui
+fut le signal de l&rsquo;attaque: les assaillants grimpèrent de tous côtés, le
+chevalier ne vit autour de lui que des yeux flamboyants, et se sentit
+mordre en plusieurs endroits à la fois.</p>
+
+<p>Cette attaque avait été si imprévue, les assaillants étaient d&rsquo;une si
+singulière espèce, que Croustillac, malgré son courage, resta un moment
+stupéfait; mais les morsures des chats et surtout son indignation
+profonde d&rsquo;avoir à combattre de si ignobles ennemis réveillèrent sa
+fureur.<a name="page_1109" id="page_1109"></a></p>
+
+<p>Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et,
+malgré quelques coups de griffes, il le lança rudement contre un tronc
+d&rsquo;arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux; le
+chevalier traita de la même manière un autre de ces forcenés qui lui
+était sauté sur le dos et entreprenait de lui dévorer la joue.</p>
+
+<p>La troupe hésita: Croustillac se saisit de son épée comme d&rsquo;un poignard,
+en transperça quelques autres, et mit fin à cette attaque d&rsquo;un nouveau
+genre en s&rsquo;écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le brave
+Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu&rsquo;une
+volaille pendue au croc d&rsquo;un garde-manger!</p>
+
+<p>La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque
+peu; au point du jour il descendit de son arbre, et vit étendus à ses
+pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hâta de quitter ce lieu
+témoin d&rsquo;exploits dont il rougissait, et, persuadé que le
+Morne-au-Diable ne pouvait être loin, il se remit en route.</p>
+
+<p>Après avoir aussi vainement marché que la veille, les tiraillements
+d&rsquo;estomac causés par une faim canine annoncèrent au chevalier qu&rsquo;il
+devait être environ midi; qu&rsquo;on juge de son ravissement lorsque la brise
+lui apporta une délicieuse odeur de rôti, mais si suave, mais si
+pénétrante, mais si appétissante, que le chevalier ne put s&rsquo;empêcher de
+passer légèrement sa langue sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d&rsquo;être arrivé<a name="page_1110" id="page_1110"></a> au terme de
+ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d&rsquo;habitation, et
+comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son
+odorat était de plus en plus chatouillé?</p>
+
+<p>Marchant très légèrement, il parvint inaperçu et sans être entendu près
+d&rsquo;une sorte de clairière où il s&rsquo;arrêta un moment; le spectacle qu&rsquo;il
+avait sous les yeux méritait d&rsquo;exciter son attention.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.<br /><br />
+<small>UN BOUCAN.</small></h3>
+
+<p>Au milieu d&rsquo;un épais fourré, on voyait un large espace déblayé formant
+un carré long; à l&rsquo;une des extrémités s&rsquo;élevait un <i>ajoupa</i>, sorte de
+hutte de branchage appuyée au tronc d&rsquo;un palmier et recouverte de
+longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou.</p>
+
+<p>Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil
+ceux qui s&rsquo;y retiraient, un homme était étendu sur un lit de feuilles; à
+ses pieds, une vingtaine de chiens courants dormaient couchés.</p>
+
+<p>Ces chiens eussent été blancs et orangés si leur couleur primitive
+n&rsquo;avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts; leur tête et
+leur poitrail étaient surtout complétement ensanglantés par les suites
+d&rsquo;une copieuse curée.<a name="page_1111" id="page_1111"></a></p>
+
+<p>Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l&rsquo;homme à
+demi caché dans le lit de feuilles fraîches.</p>
+
+<p>Non loin de l&rsquo;ajoupa était un feu couvert où cuisait doucement, <i>à la
+boucanière</i>, un marcassin d&rsquo;un an.</p>
+
+<p>Qu&rsquo;on se figure une espèce de gril formé par quatre fourches enfoncées
+en terre, sur lesquelles on avait posé des traverses, et sur ces
+traverses des gaulettes, le tout de bois vert.</p>
+
+<p>Le marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, était étendu sur le
+dos, le ventre ouvert et vidé; des lianes attachées à ses quatre pieds
+le retenaient dans cette position que l&rsquo;ardeur du feu aurait pu
+déranger.</p>
+
+<p>Ce gril était élevé au dessus d&rsquo;une fosse de quatre pieds de long sur
+trois de large et de profondeur, remplie de charbon embrasé; le
+marcassin <i>boucanait</i> à la chaleur égale de ce brasier ardent et
+concentré. La cavité du ventre de l&rsquo;animal était à demi pleine de jus de
+limon et de piments coupés qui, se combinant avec la graisse que la
+chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce
+intérieure d&rsquo;un fumet très appétissant.</p>
+
+<p>Cet énorme rôti était presque cuit; sa peau commençait à rissoler et à
+se fendre; ce qu&rsquo;on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose
+le plus vif.</p>
+
+<p>Enfin, une douzaine de grosses ignames d&rsquo;une pulpe jaune et savoureuse
+cuisaient sous la cendre et répandaient une excellente odeur.</p>
+
+<p>Le chevalier ne se possédait plus: emporté par son appétit, il entra
+dans l&rsquo;enceinte en brisant quelques<a name="page_1112" id="page_1112"></a> broussailles; un ou deux chiens
+s&rsquo;éveillèrent et coururent sur lui d&rsquo;un air menaçant.</p>
+
+<p>L&rsquo;homme qui dormait se leva brusquement, regarda autour de lui d&rsquo;un air
+étonné pendant que la meute entière manifestait des intentions assez
+hostiles à l&rsquo;endroit du chevalier, en se hérissant et en montrant des
+dents formidables.</p>
+
+<p>Croustillac se rappela l&rsquo;histoire de l&rsquo;engagé du boucanier
+Arrache-l&rsquo;Ame, dévoré par ses chiens; mais il ne s&rsquo;intimida pas; il leva
+sa gaule d&rsquo;un air menaçant, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Au chenil, valets! au chenil!</i></p>
+
+<p>Ces termes, empruntés à la vénerie d&rsquo;Europe, ne firent aucune impression
+sur les chiens; ils prirent même une attitude assez menaçante pour que
+le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule.</p>
+
+<p>Leurs yeux brillèrent de férocité; ils allaient se précipiter sur
+Croustillac sans l&rsquo;intervention du boucanier, qui sortit de l&rsquo;ajoupa un
+long fusil à la main, en s&rsquo;écriant dans un espèce de patois moitié
+nègre, moitié français:</p>
+
+<p>&mdash;Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà?</p>
+
+<p>Le chevalier mit bravement la main à sa rapière, et dit au boucanier:</p>
+
+<p>&mdash;Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... Ils
+veulent jouer des dents sur moi comme j&rsquo;en jouerais moi-même si j&rsquo;avais
+devant moi un morceau de cet appétissant marcassin, car je suis égaré
+dans la forêt depuis hier matin, et j&rsquo;ai une faim d&rsquo;enfer...<a name="page_1113" id="page_1113"></a></p>
+
+<p>Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier, restait stupéfait de
+l&rsquo;étrange accoutrement de cet homme qui, une gaule à la main, voyageait
+à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en
+baudrier brodé.</p>
+
+<p>De son côté, Croustillac, malgré son appétit, contemplait le boucanier
+avec non moins de curiosité.</p>
+
+<p>Ce chasseur était de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout
+vêtement il avait un caleçon court et une chemise qui flottait comme une
+blouse. Ses vêtements étaient tellement imbibés du sang des tauraux ou
+des sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et
+fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce), que la toile
+en paraissait goudronnée, tant elle était noire et roide.</p>
+
+<p>Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise
+autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait, d&rsquo;un côté, une
+gaîne à compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses
+longueurs et de diverses formes; de l&rsquo;autre côté, une gargoussière.</p>
+
+<p>Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures
+étaient faites sans couture et d&rsquo;une seule pièce, grâce au procédé que
+voici, et dont usaient toujours les boucaniers.</p>
+
+<p>Après avoir écorché un taureau ou quelque grand sanglier, ils levaient
+avec précaution la peau d&rsquo;une des extrémités de devant, depuis le
+poitrail jusqu&rsquo;au genou, en la rabattant comme un bas que l&rsquo;on
+déchausse; puis, après l&rsquo;avoir complétement détachée de l&rsquo;os, ils la
+prenaient et enfonçaient leur pied dans<a name="page_1114" id="page_1114"></a> cette peau souple et fraîche,
+plaçant le gros orteil à peu près à l&rsquo;endroit qui recouvre la rotule de
+l&rsquo;animal; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait
+le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et
+tiraient le reste de la peau jusqu&rsquo;à mi-jambe, où ils l&rsquo;attachaient avec
+une courroie. En se séchant, cette espèce de brodequin prenait la forme
+du pied, restait toujours douce, souple, durait très longtemps, était
+imperméable et à l&rsquo;épreuve de la morsure des serpents.</p>
+
+<p>Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s&rsquo;appuyait sur un
+fusil à long canon de très fort calibre, que l&rsquo;on appelait fusil de
+<i>boucan</i>; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo.</p>
+
+<p>La figure de ce chasseur était grossière et commune; il portait un
+bonnet de peau de sanglier; sa barbe était longue, hérissée; son regard
+farouche.</p>
+
+<p>Croustillac lui dit résolument:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! camarade, refuserez-vous à un gentilhomme affamé un morceau de
+ce rôti?</p>
+
+<p>&mdash;Ce rôti n&rsquo;est pas à moi, dit le boucanier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! et à qui donc appartient-il?</p>
+
+<p>&mdash;A maître Arrache-l&rsquo;Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes
+boucanées à la pointe aux Caïmans.</p>
+
+<p>&mdash;Ce rôti appartient à maître Arrache-l&rsquo;Ame? s&rsquo;écria le chevalier assez
+surpris du hasard qui le rapprochait de l&rsquo;un des adorateurs heureux de
+la Barbe-Bleue, si les médisances étaient vraies.</p>
+
+<p>&mdash;Ce rôti appartient à Arrache-l&rsquo;Ame? reprit encore Croustillac...<a name="page_1115" id="page_1115"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il lui appartient, répondit laconiquement l&rsquo;homme au long fusil.</p>
+
+<p>A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la
+forêt.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est le maître, dit l&rsquo;engagé.</p>
+
+<p>Les chiens reconnurent sans doute l&rsquo;approche du chasseur, car ils se
+mirent à pousser des hurlements de joie et ils s&rsquo;élancèrent à travers
+les broussailles pour courir au-devant du boucanier.</p>
+
+<p>Averti du retour de son maître, l&rsquo;engagé, que nous appellerons Pierre,
+tira l&rsquo;un de ses plus grands couteaux, s&rsquo;approcha du marcassin, et, pour
+bien humecter la venaison, il fit d&rsquo;assez profondes scarifications dans
+les chairs, sans toutefois endommager la peau, car l&rsquo;abondant mélange de
+jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavité
+abdominale du marcassin se fût écoulé.</p>
+
+<p>Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffées de parfums si
+appétissants, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait
+presque la prochaine apparition d&rsquo;Arrache-l&rsquo;Ame.</p>
+
+<p>Enfin, celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrés et pressés autour de
+lui.</p>
+
+<p>Maître Arrache-l&rsquo;Ame était grand et robuste. Son teint naturellement
+blanc était hâlé par le soleil et par la vie sauvage qu&rsquo;il menait; son
+épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses traits étaient
+réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son
+engagé, ses vêtements étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il
+portait à sa ceinture une gaîne garnie de plusieurs couteaux; seulement
+ses<a name="page_1116" id="page_1116"></a> jambes, au lieu d&rsquo;être à demi-nues, étaient entourées jusqu&rsquo;aux
+genoux par des bandes de peau de sanglier attachées avec des nerfs, et
+il portait de gros souliers de cuir non tanné.</p>
+
+<p>Son large sombrero à l&rsquo;espagnole était surmonté de deux ou trois plumes
+d&rsquo;aras rouges; enfin, la garde et les capucins de son fusil à la
+boucanière étaient d&rsquo;argent. Telle était la différence qui distinguait
+le costume et l&rsquo;armement de maître Arrache-l&rsquo;Ame de celui de son engagé.</p>
+
+<p>Lorsqu&rsquo;il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras et
+plumait négligemment un ramier qu&rsquo;il venait de tuer; trois autres
+oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet; il les
+jeta à Pierre, qui se mit à les plumer et à les vider avec une dextérité
+merveilleuse.</p>
+
+<p>Ces ramiers, de la grosseur d&rsquo;une perdrix, étaient ronds, fins et gras
+comme des cailles. A mesure que Pierre en avait préparé un, il lui
+coupait le cou, les pattes, et le mettait cuire dans la sauce épaisse et
+abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque maître
+Arrache-l&rsquo;Ame eut fini de plumer le sien, il l&rsquo;y jeta aussi.</p>
+
+<p>Pierre lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, faut-il fermer la marmite?</p>
+
+<p>&mdash;Ferme, dit le maître.</p>
+
+<p>Aussitôt Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin
+dans le plus grand écart possible; la cavité du ventre se referma
+presque complétement, et les ramiers commencèrent à <i>mijoter</i> dans cette
+daubière d&rsquo;un nouveau genre.<a name="page_1117" id="page_1117"></a></p>
+
+<p>Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier
+n&rsquo;avait pas paru s&rsquo;apercevoir de la présence du chevalier, qui, le
+jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se
+préparait à répondre fièrement aux interrogations qu&rsquo;on allait lui
+faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l&rsquo;Ame.</p>
+
+<p>Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu&rsquo;il avait
+plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne.</p>
+
+<p>Pour expliquer l&rsquo;indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur
+que rien n&rsquo;était plus commun que de voir des habitants venir visiter les
+boucans par curiosité.</p>
+
+<p>Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance
+avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d&rsquo;une loyale hospitalité;
+comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de
+prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient
+une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait
+qui voulait.</p>
+
+<p>Après s&rsquo;être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l&rsquo;Ame
+s&rsquo;étendit sous l&rsquo;ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la
+feuillée et but un coup d&rsquo;eau-de-vie pour se préparer au dîner.</p>
+
+<p>Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le
+jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au
+front, il ne trouvait rien de plus insultant que l&rsquo;indifférence absolue
+d&rsquo;Arrache-l&rsquo;Ame à son égard.</p>
+
+<p>La Barbe-Bleue avait-elle, par l&rsquo;intermédiaire du<a name="page_1118" id="page_1118"></a> capitaine flibustier,
+prescrit au boucanier d&rsquo;agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le
+chevalier? L&rsquo;insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle?
+C&rsquo;est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur.</p>
+
+<p>La position de Croustillac n&rsquo;en était pas moins délicate et difficile;
+malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin,
+faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier en s&rsquo;avançant vers
+l&rsquo;ajoupa:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade?</p>
+
+<p>&mdash;Réponds, Pierre, on te parle, dit négligemment Arrache-l&rsquo;Ame à son
+engagé.</p>
+
+<p>&mdash;Non... C&rsquo;est à vous que je parle, dit le Gascon avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit le boucanier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, non? s&rsquo;écria le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade: mon engagé l&rsquo;est
+peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis maître boucanier, vous ne l&rsquo;êtes pas; il n&rsquo;y a que mes frères
+les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l&rsquo;Ame en
+interrompant Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment faut-il vous appeler pour avoir l&rsquo;honneur d&rsquo;une réponse?
+s&rsquo;écria le chevalier avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous venez m&rsquo;acheter des peaux ou de la viande boucanée,
+appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan,
+regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de véritables brutes, de vrais sauvages, pensa le chevalier;
+il serait fou à moi de m&rsquo;offenser<a name="page_1119" id="page_1119"></a> de ses grossièreté; je meurs de faim,
+je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et, si je m&rsquo;y prends
+adroitement, m&rsquo;indiquer la route du Morne-au-Diable: ménageons-le.</p>
+
+<p>Puis, contemplant cet homme à demi-barbare avec ses vêtements souillés
+de sang, Croustillac se dit à lui-même en haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Et c&rsquo;est un pareil sanglier qu&rsquo;on donne pour amant à la belle, à
+l&rsquo;adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait à devenir sanglier
+soi-même.</p>
+
+<p>Pierre l&rsquo;engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s&rsquo;occupait
+activement de <i>mettre le couvert</i>; il étendit par terre, sous l&rsquo;ajoupa,
+plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus
+frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de
+cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra et
+forma ainsi une espèce du bourse dans laquelle il exprima le jus de
+plusieurs limons qu&rsquo;il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du
+piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s&rsquo;appelait de la
+<i>pimentade</i>, elle était d&rsquo;une force extrême, et les boucaniers et les
+flibustiers en faisaient toujours usage.</p>
+
+<p>En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames
+cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brûlée s&rsquo;était fendue et
+laissait voir une pulpe jaune comme de l&rsquo;ambre.</p>
+
+<p>Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu&rsquo;on boirait, car il
+avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l&rsquo;engagé avec une grosse
+calebasse remplie d&rsquo;un liquide, rose et limpide. C&rsquo;était le suc de
+l&rsquo;érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu&rsquo;on<a name="page_1120" id="page_1120"></a>
+l&rsquo;incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d&rsquo;un
+léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d&rsquo;eau. Enfin, après avoir mis
+cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l&rsquo;engagé rompit
+une grosse branche d&rsquo;abricotier couverte de fruit et de fleurs et la
+planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manière de
+surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Ces rustres ne sont pas si sots qu&rsquo;ils le paraissent, pensa le
+chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui
+satisferait, j&rsquo;en suis sûr, les plus gourmets.</p>
+
+<p>Croustillac attendait avec impatience le moment de s&rsquo;attabler; enfin
+l&rsquo;engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d&rsquo;un &oelig;il exercé, dit
+au boucanier:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, c&rsquo;est cuit.</p>
+
+<p>&mdash;Mangeons, dit celui-ci.</p>
+
+<p>Au moyen d&rsquo;une fourchette de bois coupée à un chêne, l&rsquo;engagé piqua
+d&rsquo;abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l&rsquo;offrit au
+boucanier; puis, s&rsquo;étant servi à son tour, il laissa la fourchette dans
+le ventre du marcassin.</p>
+
+<p>Le chevalier, voyant qu&rsquo;on ne s&rsquo;occupait pas de lui, prit un ramier, une
+igname, revint s&rsquo;asseoir près du maître et de l&rsquo;engagé boucaniers; comme
+eux il se mit à manger du meilleur appétit.</p>
+
+<p>Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et
+comparables aux plus délicieuses pommes de terre.</p>
+
+<p>Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses
+aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier
+l&rsquo;imita et trouva cette chair<a name="page_1120" id="page_1121"></a> exquise, grasse, succulente, d&rsquo;un haut et
+excellent goût, encore relevé par la pimentade.</p>
+
+<p>Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à
+la calebasse remplie du suc d&rsquo;érable, et il termina son repas en
+mangeant une demi-douzaine d&rsquo;abricots d&rsquo;un merveilleux parfum et très
+supérieurs aux abricots d&rsquo;Europe.</p>
+
+<p>Pierre apporta ensuite une gourde d&rsquo;eau-de-vie; le maître en but
+quelques gorgées et la passa à son engagé; celui-ci en usa de même, puis
+la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, qui
+avançait déjà la main pour la saisir.</p>
+
+<p>Cette manière d&rsquo;agir n&rsquo;était pas grossièreté de la part des boucaniers:
+ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre
+les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à
+tous, et les choses acquises à prix d&rsquo;argent, qui appartenaient
+exclusivement à ceux qui les possédaient. L&rsquo;eau-de-vie, la poudre, le
+plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue,
+étaient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au
+contraire dans la communauté.</p>
+
+<p>Néanmoins, le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par
+fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d&rsquo;égards de
+l&rsquo;engagé; mais réfléchissant qu&rsquo;après tout il devait à Arrache-l&rsquo;Ame un
+excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route
+du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier
+d&rsquo;un air joyeux:</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne
+chère?<a name="page_1122" id="page_1122"></a></p>
+
+<p>&mdash;On mange ce qu&rsquo;on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent
+pas encore dans l&rsquo;île, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le
+boucanier en chargeant sa pipe.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.<br /><br />
+<small>MAITRE ARRACHE-L&rsquo;AME.</small></h3>
+
+<p>Plus le chevalier examinait maître Arrache-l&rsquo;Ame, moins il pouvait
+croire que cet homme à demi-barbare fût dans les bonnes grâces de la
+Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s&rsquo;étendit sur le dos,
+mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur
+le toit de l&rsquo;ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude digestive,
+il dit au chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes venu ici en litière, avec vos bas roses?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon brave ami, je suis venu à pied, et je serais venu sur la tête
+pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le
+nom est venu jusqu&rsquo;en Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez besoin de peaux, reprit le boucanier, j&rsquo;ai une douzaine
+de peaux de taureau si belles, qu&rsquo;on les prendrait pour du buffle...
+J&rsquo;ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucanés comme on ne
+boucane pas à la Tortue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, vous dis-je, mon brave ami... L&rsquo;admiration, l&rsquo;unique
+admiration m&rsquo;a guidé, mordioux!...<a name="page_1123" id="page_1123"></a> Je suis arrivé de France, il y a
+cinq jours, par la <i>Licorne</i>... et ma première visite a été pour vous,
+dont je connaissais le mérite.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai que je m&rsquo;appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne
+serez peut-être pas fâché de savoir à qui vous avez affaire. Mon nom est
+Croustillac...</p>
+
+<p>&mdash;Tous les noms me sont indifférents, à moi, excepté celui <i>acheteur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et admirateur... mon brave ami... admirateur n&rsquo;est-il donc rien? moi
+qui viens exprès d&rsquo;Europe pour vous voir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez donc me trouver ici?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément, mais la Providence s&rsquo;en est mêlée; et, grâce à elle,
+j&rsquo;ai rencontré le fameux Arrache-l&rsquo;Ame.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, il est stupide, pensa le chevalier. Je n&rsquo;ai rien à
+redouter d&rsquo;un pareil rival; si les autres ne sont pas plus dangereux, il
+me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue; mais il faut
+que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu!
+piquant de m&rsquo;y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon brave chasseur, hélas! toute gloire s&rsquo;achète, j&rsquo;ai voulu
+vous voir, je vous ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allez-vous-en, dit le boucanier en lançant une bouffée de
+fumée de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;aime votre rude franchise, digne Nemrod; mais pour m&rsquo;en aller, il
+faudrait connaître un chemin quelconque, et je n&rsquo;en sais aucun.</p>
+
+<p>&mdash;D&rsquo;où venez-vous?<a name="page_1124" id="page_1124"></a></p>
+
+<p>&mdash;Du Macouba, où j&rsquo;ai couché chez le révérend père Griffon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n&rsquo;êtes qu&rsquo;à deux lieues du Macouba, mon engagé vous y conduira.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, à deux lieues! s&rsquo;écria le chevalier, c&rsquo;est impossible.
+Comment! j&rsquo;ai marché hier depuis le point du jour jusqu&rsquo;à la nuit et
+depuis ce matin jusqu&rsquo;à cette heure, et je n&rsquo;aurais fait que deux
+lieues?</p>
+
+<p>&mdash;On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi
+et faire beaucoup de chemin presque sans changer d&rsquo;enceinte, dit le
+boucanier.</p>
+
+<p>&mdash;Votre comparaison étant empruntée à l&rsquo;art de la vénerie, art noble
+s&rsquo;il en est, elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que
+j&rsquo;aie rusé, ainsi qu&rsquo;un jeune taureau, comme vous dites; mais il ne
+s&rsquo;ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je compte sur vous
+pour m&rsquo;enseigner la route que je dois suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous donc aller?</p>
+
+<p>Ici le chevalier fut un moment indécis, il ne savait que répondre,
+devait-il avouer franchement son intention de se rendre au
+Morne-au-Diable?</p>
+
+<p>Croustillac trouva un biais, et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu&rsquo;au Morne-au-Diable, et....</p>
+
+<p>Le boucanier n&rsquo;acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque
+menaçants.</p>
+
+<p>&mdash;Et... où conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable? demanda le
+chevalier.<a name="page_1125" id="page_1125"></a></p>
+
+<p>&mdash;Elle conduit les pécheurs aux Enfers, et les saints au Paradis...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d&rsquo;aller au
+Morne-au-Diable....</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;en reviendrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s&rsquo;égarer au retour, dit le
+chevalier avec sang-froid: c&rsquo;est bien, mon brave ami; alors indiquez-moi
+cette route.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons mangé sous le même ajoupa; nous avons bu au même couï; je
+ne veux pas causer volontairement votre mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer...?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très
+agréable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter...
+puisque cela vous empêche de satisfaire mon désir. Mais, quel danger me
+menacerait donc?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les dangers de mort qu&rsquo;un homme peut braver.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces dangers-là n&rsquo;en font qu&rsquo;un, vu qu&rsquo;on ne meurt qu&rsquo;une fois,
+dit négligemment le Gascon.</p>
+
+<p>Le boucanier regarda attentivement le chevalier et parut frappé de son
+courage ainsi que de l&rsquo;air de franchise et de bonne humeur qui
+paraissait en lui, malgré ses rodomontades.</p>
+
+<p>Le chevalier continua:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais le chevalier de Croustillac n&rsquo;a connu la peur, tant qu&rsquo;il a eu
+sa <i>s&oelig;ur</i> à côté de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle s&oelig;ur?<a name="page_1126" id="page_1126"></a></p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci, qui, mordioux! n&rsquo;est pas vierge, s&rsquo;écria le Gascon en tirant
+son épée et la brandissant. Les baisers qu&rsquo;elle donne sont cuisants, et
+les plus hardis ont regretté d&rsquo;avoir fait connaissance avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Miaou... miaou... fit l&rsquo;engagé qui écoutait cette scène.</p>
+
+<p>Ce cri fit tressaillir le Gascon, et lui rappela ses exploits de la
+nuit.</p>
+
+<p>Il rougit de colère, s&rsquo;avança sur l&rsquo;engagé l&rsquo;épée haute pour le châtier
+du plat de sa lame; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de
+portée, pendant que le boucanier riait aux éclats.</p>
+
+<p>Cette hilarité exaspéra le chevalier, qui dit à Arrache-l&rsquo;Ame:</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! si vous osez attaquer un homme comme un taureau, en garde!</p>
+
+<p>&mdash;Regardez votre épée, la lame est tachée de sang et couverte de poil de
+chats-tigres: c&rsquo;est pour cela que Pierre a crié: Miaou.</p>
+
+<p>&mdash;En garde! répéta le chevalier furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j&rsquo;aurai quatre pattes, des griffes et une queue... je me battrai
+avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Je te marquerai au visage alors, s&rsquo;écria le chevalier en marchant sur
+Arrache-l&rsquo;Ame.</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux, patte de velours, minet, patte de velours, dit le boucanier
+en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que
+lui porta le chevalier exaspéré.</p>
+
+<p>L&rsquo;engagé allait venir au secours de son maître, mais celui-ci l&rsquo;arrêta
+en s&rsquo;écriant:<a name="page_1127" id="page_1127"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ne bouge pas, je réponds de ce redoutable compagnon; chat échaudé
+craint l&rsquo;eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon.</p>
+
+<p>Ces sarcasmes redoublèrent la rage du chevalier; il oublia que son
+adversaire se défendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups
+désespérés, que le boucanier paraît, en faisant preuve d&rsquo;une
+merveilleuse adresse et d&rsquo;une rare vigueur, en se servant d&rsquo;un lourd
+fusil comme d&rsquo;un bâton.</p>
+
+<p>Pendant ce combat inégal, le boucanier poussait l&rsquo;insolence jusqu&rsquo;à
+faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère
+et qu&rsquo;ils jurent, comme on dit.</p>
+
+<p>Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon; mais, contre son
+attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force
+sur l&rsquo;escrime, et eut bientôt le chagrin de se voir désarmer: son épée
+sauta à dix pas.</p>
+
+<p>Le boucanier se précipita sur le Gascon, son fusil levé comme une
+massue; il saisit le chevalier au collet, et s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ta vie est à moi; je vais te briser la tête comme un &oelig;uf.</p>
+
+<p>Croustillac le regarda sans sourciller et répondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple
+traître.</p>
+
+<p>Le boucanier recula d&rsquo;un pas.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;avais faim, et vous m&rsquo;avez donné à manger; j&rsquo;avais soif, et vous
+m&rsquo;avez donné à boire; vous étiez sans armes, et je vous ai attaqué:
+brisez-moi la tête!<a name="page_1128" id="page_1128"></a> mordioux! brisez, vous en avez le droit,
+Croustillac est déshonoré!</p>
+
+<p>&mdash;Cela n&rsquo;est pas le langage d&rsquo;un assassin ni d&rsquo;un espion, puis, tendant
+la main au chevalier, il ajouta d&rsquo;une voix rude:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, touchez là... nous nous sommes assis sous le même ajoupa, nous
+nous sommes battus ensemble, nous sommes frères.</p>
+
+<p>Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se
+ravisa, et lui dit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je
+vous déclare une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis votre rival!</p>
+
+<p>&mdash;Rival, qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est que ça?</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu&rsquo;à
+elle et pour lui plaire.</p>
+
+<p>&mdash;Touchez là... frère.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment; je dois vous déclarer que, lorsque Polyphème Croustillac
+veut plaire, il plaît; quand il plaît, on l&rsquo;aime... et quand on l&rsquo;aime,
+on l&rsquo;aime à la rage, à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Touchez là, frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne toucherai là que lorsque vous m&rsquo;aurez dit si vous m&rsquo;acceptez
+loyalement pour rival.</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?</p>
+
+<p>&mdash;Sinon, cassez-moi la tête, vous en avez le droit; nous sommes seuls,
+votre engagé ne vous trahira pas; mais je ne renoncerai pas à l&rsquo;espoir,
+à la certitude de plaire à la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c&rsquo;est différent.<a name="page_1129" id="page_1129"></a></p>
+
+<p>&mdash;Une dernière question, dit le chevalier.&mdash;Vous allez souvent au
+Morne-au-Diable?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais souvent au Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y voyez la Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;y vois la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l&rsquo;aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Je l&rsquo;aime.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m&rsquo;aime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime?</p>
+
+<p>&mdash;Comme une enragée...</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous l&rsquo;a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle me l&rsquo;a prouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... la Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>&mdash;Est ma maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de boucanier?</p>
+
+<p>&mdash;Foi de boucanier.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit le chevalier, il n&rsquo;y a pas plus de discrétion chez les
+barbares que chez les gens civilisés! Qui dirait, à voir un pareil
+butor, qu&rsquo;il est fat?... Puis il reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, je vous le répète: Cassez-moi la tête, car, si vous me
+laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j&rsquo;y
+arriverai; je ferai tout pour plaire à la Barbe-Bleue, et je lui
+plairai, je vous en préviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la
+tête, ou résignez-vous à voir en moi un rival, bientôt rival heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis de toucher là, frère.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! malgré ce que je vous dis?<a name="page_1130" id="page_1130"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous effraie pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous est égal que j&rsquo;aille au Morne-au-Diable?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous y conduirai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd&rsquo;hui.</p>
+
+<p>&mdash;Et je verrai la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la verrez tant que vous voudrez.</p>
+
+<p>Le chevalier, pénétré de la confiance que lui témoignait le boucanier,
+ne voulut pas en abuser; il lui dit d&rsquo;un ton solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage: ceci soit dit
+sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous êtes
+aussi ignorant comme un sauvage; élevé au milieu des forêts, vous n&rsquo;avez
+pas une idée de ce que c&rsquo;est qu&rsquo;un homme qui a passé sa vie à plaire, à
+séduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme
+trouve dans ses séductions naturelles; vous ne savez pas l&rsquo;influence
+irrésistible d&rsquo;un mot, d&rsquo;un geste, d&rsquo;un sourire, d&rsquo;un regard! Cette
+pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d&rsquo;après ce qu&rsquo;on dit de ses
+trois maris. C&rsquo;étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s&rsquo;est
+débarrassée avec raison. Pourquoi s&rsquo;en est-elle débarrassée? parce
+qu&rsquo;elle cherchait un idéal, un être inconnu, le rêve de ses rêves.....
+Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez
+pas vous abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la
+Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon,
+pour un sylphe.....</p>
+
+<p>Le boucanier regarda Croustillac d&rsquo;un air hébété, et ne<a name="page_1131" id="page_1131"></a> parut pas le
+comprendre; il lui dit en montrant le soleil:</p>
+
+<p>&mdash;Le soleil baisse, nous avons quatre lieues à faire avant d&rsquo;arriver au
+Morne-au-Diable; en route.</p>
+
+<p>&mdash;Ce malheureux-là n&rsquo;a pas la moindre conscience du danger qu&rsquo;il court,
+c&rsquo;est pitié que d&rsquo;abuser de son aveuglement. C&rsquo;est battre un enfant,
+c&rsquo;est tirer un faisan posé, c&rsquo;est tuer un homme endormi; foi de
+Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi
+séduisant qu&rsquo;irrésistible dont je vous parle... c&rsquo;est moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! c&rsquo;est impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Votre étonnement n&rsquo;est pas flatteur... brave chasseur... mais si je
+vous parle ainsi de moi-même, c&rsquo;est que l&rsquo;honneur m&rsquo;ordonne de vous dire
+la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous ne comprenez donc
+pas qu&rsquo;une fois que la Barbe-Bleue m&rsquo;aura vu, elle m&rsquo;aimera, et qu&rsquo;elle
+ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l&rsquo;Ame? Comprenez donc que ce
+serait une lâcheté, une trahison de ma part que de ne pas vous en
+prévenir, au point où vous êtes avec la Barbe-Bleue... Je vous le
+répète, du moment où je mettrai les pieds au Morne-au-Diable, du moment
+où elle m&rsquo;aura vu, où elle m&rsquo;aura entendu... ce sera fait de votre
+amour. Maintenant que je vous ai prévenu, loyalement prévenu... voyez si
+vous voulez risquer.</p>
+
+<p>&mdash;Touchez là, frère, dit le boucanier, parfaitement insensible aux
+menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons à la
+nuit au Morne-au-Diable, et les sauts du précipice ne sont pas commodes
+à cette heure-là.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai<a name="page_1132" id="page_1132"></a> prévenu, ce
+sera de la bonne guerre, dit le chevalier.</p>
+
+<p>Le boucanier, sans répondre au chevalier, dit à son engagé: Ramène les
+chiens à la case et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau
+qu&rsquo;on doit venir chercher demain de la Basse-Terre; je ne rentrerai pas
+cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est le compte, dit tout bas l&rsquo;engagé d&rsquo;un air fin, il découche
+toujours de la case une nuit sur trois.</p>
+
+<p>Pendant que le boucanier attachait son ceinturon, le chevalier se dit à
+lui-même, en regardant le chasseur avec un sentiment de pitié:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! puisqu&rsquo;il se met de gaieté de c&oelig;ur le lacet au cou,
+puisqu&rsquo;il n&rsquo;écoute pas mes avertissements, qu&rsquo;il s&rsquo;arrange, mordioux! Il
+paraît que les amants ont, sous ce rapport, juste autant d&rsquo;intelligence
+que les maris. Mais comment la Barbe-Bleue, si elle est jolie... il faut
+qu&rsquo;elle soit jolie... peut-elle s&rsquo;accommoder d&rsquo;un rustre pareil? Pauvre
+petite... cela est tout simple!... elle ne sait pas le dédommagement que
+le sort lui réserve...</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! Croustillac, ton étoile se lève, ajouta le chevalier, après
+quelques minutes de réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, frère... en route... dit le boucanier; mais avant, Pierre va
+nous envelopper les jambes avec un reste de peau qu&rsquo;il a là; nous avons
+à traverser une mauvaise savane pour les serpents.</p>
+
+<p>Le chevalier remercia le boucanier, non sans hausser les épaules avec
+compassion, en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux! il me chausse, et moi je le coifferai!</p>
+
+<p>Cette stupide plaisanterie devait être punie et bien fatale à
+Croustillac, qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur, car il
+allait enfin voir la Barbe-Bleue.<a name="page_1133" id="page_1133"></a></p>
+
+<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.<br /><br />
+<small>LE MARIAGE.</small></h3>
+
+<p>Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent
+assez près du Morne-au-Diable. La route était si difficile et si
+embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques
+paroles.</p>
+
+<p>Croustillac devenait pensif à mesure qu&rsquo;il approchait de l&rsquo;habitation de
+la Barbe-Bleue; malgré la bonne opinion qu&rsquo;il avait de lui-même, malgré
+ses consolantes réflexions sur la nudité allégorique de Vénus et de la
+Vérité, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée
+par de riches vêtements. Il se hasarda donc, après maintes hésitations,
+à faire le mensonge suivant au boucanier:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles
+étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu
+galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées.<a name="page_1134" id="page_1134"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce que ça veut dire, demanda le boucanier.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, brave Nemrod, que j&rsquo;ai l&rsquo;air d&rsquo;un mendiant; que mon
+justaucorps et mes chaussures qui étaient hier presque neufs, sont à
+cette heure abominablement outragés et paraissent avoir au moins.... six
+mois d&rsquo;existence.</p>
+
+<p>&mdash;Six mois? Oh! oh! ils ont l&rsquo;air diablement plus âgés que cela, frère.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torréfiant! en
+une journée, il a dévoré la couleur de ces habits qui étaient hier du
+vert céladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis
+qu&rsquo;à cette heure...</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont à peu près couleur de grenouille morte, dit le boucanier.
+C&rsquo;est comme votre baudrier, notre soleil affamé en a mangé l&rsquo;or, il n&rsquo;a
+laissé que le fil rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;importe le baudrier, si l&rsquo;épée sort librement et vaillamment du
+fourreau? dit fièrement Croustillac; puis, se radoucissant, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est justement parce que je suis momentanément dans un équipage
+indigne de ma qualité, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas
+à me vêtir plus convenablement au Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bleue tient une boutique de
+friperie? dit le boucanier.</p>
+
+<p>&mdash;Me préserve le ciel de l&rsquo;accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on
+pourrait par hasard... et cela n&rsquo;aurait rien d&rsquo;étonnant, on pourrait par
+hasard, dis-je,<a name="page_1135" id="page_1135"></a> avoir oublié, dans le coin d&rsquo;un vestiaire, quelques
+habits provenant d&rsquo;un des défunts de notre infante!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit le boucanier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit imperturbablement le chevalier, quoiqu&rsquo;il m&rsquo;en coûte
+beaucoup de me parer de ce qui ne m&rsquo;appartient pas, et surtout de ce qui
+peut m&rsquo;habiller fort mal, je m&rsquo;en accommoderai pourtant, à défaut de mes
+somptueux vêtements restés à Saint-Pierre... et au risque d&rsquo;être
+abominablement défiguré peut-être par ces habits de hasard...
+ajouta-t-il dédaigneusement.</p>
+
+<p>Le boucanier ne put s&rsquo;empêcher de rire aux éclats de la singulière idée
+de son compagnon.</p>
+
+<p>Croustillac rougit de colère, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! vous êtes bien gai, mon compagnon!</p>
+
+<p>&mdash;Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul à trafiquer des
+peaux, dit Arrache-l&rsquo;Ame. Pardieu! nous sommes vraiment frères! si je
+dépèce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dépouille d&rsquo;un
+des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne;
+attention, frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d&rsquo;&oelig;il sûr
+pour gravir ce sentier escarpé; si vous le trouvez trop rude, vous
+pouvez vous arrêter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire
+au Macouba.</p>
+
+<p>&mdash;M&rsquo;arrêter ici?... au terme du voyage?... après mille traverses? au
+moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? s&rsquo;écria
+le chevalier, vous perdez la tête... Allez, allez, mon camarade, ce que
+vous ferez, je le ferai, dit le chevalier.</p>
+
+<p>En effet, grâce à ses longues jambes, à son agilité<a name="page_1136" id="page_1136"></a> naturelle, à son
+sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui
+conduisait à l&rsquo;habitation, à travers les effrayants précipices du
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>A un cri de reconnaissance du boucanier, l&rsquo;échelle de la plate-forme
+descendit; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrèrent dans
+les bâtiments extérieurs.</p>
+
+<p>Arrivés au passage voûté qui conduisait à l&rsquo;habitation particulière de
+la veuve, le boucanier dit un mot à l&rsquo;oreille d&rsquo;une vieille mulâtresse.
+Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit à un escalier
+pratiqué dans l&rsquo;épaisseur de la voûte.</p>
+
+<p>Croustillac hésitait à suivre l&rsquo;esclave, le boucanier dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, frère, vous ne pouvez vous présenter ainsi devant la
+veuve; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous
+donner les moyens d&rsquo;être plus brillant qu&rsquo;un soleil. Moi, je vais
+annoncer votre arrivée à la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Ce disant, le boucanier disparut par le passage voûté.</p>
+
+<p>Croustillac, guidé par la mulâtresse arriva dans une chambre très
+élégamment et très confortablement meublée.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! s&rsquo;écria l&rsquo;aventurier en se frottant les mains et en marchant
+à grands pas, ceci s&rsquo;annonce bien! pourvu que je puisse paraître à mon
+avantage. Pourvu qu&rsquo;un des défunts de la veuve ait eu seulement taille
+et figure humaines, et que ces habits ne me <i>déflorent</i> pas trop, je
+parais... je plais... je séduis la veuve,<a name="page_1137" id="page_1137"></a> et cette bête brute de
+boucanier, débusqué par moi du c&oelig;ur de la Barbe-Bleue, retourne
+demain, peut-être même ce soir, dans ses forêts.</p>
+
+<p>Croustillac vit bientôt entrer chez lui plusieurs nègres.</p>
+
+<p>L&rsquo;un était courbé sous le poids d&rsquo;un énorme paquet.</p>
+
+<p>L&rsquo;autre apportait sur un plateau d&rsquo;argent ciselé une écuelle de vermeil,
+où fumait un consommé le plus appétissant du monde; deux carafes de
+cristal, l&rsquo;une remplie d&rsquo;un vin vieux de Bordeaux, couleur de rubis;
+l&rsquo;autre, de vin de Madère, couleur de topaze, flanquaient l&rsquo;écuelle et
+complétaient cette légère réfection offerte au chevalier de la part de
+<i>Madame</i>.</p>
+
+<p>Pendant qu&rsquo;un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table
+d&rsquo;un bois précieux incrusté d&rsquo;ivoire, le nègre portant le paquet étalait
+sur le lit un habit complet de velours noir, orné de riches boutonnières
+brodées en or.</p>
+
+<p>Ce qu&rsquo;il y avait de singulier dans ce justaucorps, c&rsquo;est que sa manche
+gauche était de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet
+par une sorte de large parement de buffle; du reste, à l&rsquo;exception de
+cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très
+fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orné
+d&rsquo;une grosse tresse d&rsquo;or et de belles plumes blanches devaient compléter
+la transfiguration de l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>Pendant que le chevalier s&rsquo;ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche
+de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise, deux nègres
+préparaient un<a name="page_1138" id="page_1138"></a> bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre;
+l&rsquo;autre esclave vint demander à Croustillac, en assez bon français, s&rsquo;il
+voulait être rasé et peigné, Croustillac y consentit.</p>
+
+<p>Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé
+par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui
+exhalaient les plus suaves odeurs, l&rsquo;aventurier s&rsquo;étendit
+voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de
+chambre l&rsquo;éventaient avec d&rsquo;énormes plumeaux.</p>
+
+<p>Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée, qui, selon
+lui, devait être d&rsquo;autant plus belle qu&rsquo;elle avait été jusque-là plus
+misérable, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles
+espérances étaient dépassées; en jetant un coup d&rsquo;&oelig;il complaisant sur
+les riches habits qu&rsquo;il allait revêtir et qui devaient le rendre
+fatalement irrésistible, et sentit presque un remords à l&rsquo;endroit du
+boucanier, qui venait si imprudemment de <i>mettre le loup dans la
+bergerie de son amour</i>.</p>
+
+<p>Cette pensée d&rsquo;un précieux phébus fit sourire Croustillac; il se
+préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui
+devait victorieusement l&rsquo;emporter sur le langage de ses sauvages
+adorateurs.</p>
+
+<p>Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions
+du Gascon; il craignit pour la première fois que la Barbe-Bleue ne fût
+d&rsquo;une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-être
+aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue
+fût d&rsquo;une beauté idéale.<a name="page_1139" id="page_1139"></a></p>
+
+<p>Croustillac se montra donc d&rsquo;assez bonne composition; il se dit avec la
+conviction d&rsquo;un homme qui sait sagement modérer et borner ses
+prétentions:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que la veuve n&rsquo;ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu
+qu&rsquo;elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu&rsquo;il lui
+reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon,
+sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de
+trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques de
+mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que
+j&rsquo;aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que
+de retourner à bord de la <i>Licorne</i>, avaler des bougies allumées pour la
+plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel! Ainsi donc, la
+Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle mûre, elle est <i>millionnaire</i>, je
+me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement
+aimable que, loin de m&rsquo;envoyer rejoindre les autres défunts, elle n&rsquo;aura
+pas d&rsquo;autre idée que celle de me conserver précieusement et d&rsquo;embellir
+ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations.... Allons...
+allons, Croustillac, reprit l&rsquo;aventurier avec une nouvelle exaltation,
+je te le disais bien, ton étoile se lève d&rsquo;autant plus étincelante
+qu&rsquo;elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses
+ordres dans la pièce voisine, et avec son aide revêtit l&rsquo;habit de
+velours noir à manche cerise.</p>
+
+<p>Le Gascon était grand, mais osseux et maigre; les<a name="page_1140" id="page_1140"></a> vêtements qu&rsquo;il
+portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille, mais
+large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il
+quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac, et ses bas
+cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues
+jambes sèches et nerveuses.</p>
+
+<p>Le chevalier ne s&rsquo;occupa pas de ces légères imperfections dans son
+costume; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui
+présentait l&rsquo;esclave, ajusta ses cheveux noirs et rudes, retroussa sa
+longue moustache, suspendit sa formidable épée à un riche baudrier de
+buffle qu&rsquo;on lui avait apporté, se coiffa fièrement du feutre à tresses
+d&rsquo;or et à plumes blanches, et, piaffant dans sa chambre d&rsquo;un air
+triomphant, il attendit impatiemment l&rsquo;heure d&rsquo;être présenté à la veuve.</p>
+
+<p>Cet instant désiré arriva bientôt.</p>
+
+<p>La vieille mulâtresse qui avait reçu l&rsquo;aventurier vint le chercher, le
+pria de la suivre et l&rsquo;introduisit dans le bâtiment reculé que nous
+connaissons déjà.</p>
+
+<p>Le salon où Croustillac dut attendre quelques minutes était meublé avec
+un luxe dont jusque-là il n&rsquo;avait eu aucune idée; de superbes tableaux
+anciens, des porcelaines magnifiques, des curiosités d&rsquo;orfèvrerie du
+plus grand prix encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi
+précieux par la matière que par le travail; un luth et un téorbe, dont
+les ornements d&rsquo;ivoire et d&rsquo;or étaient d&rsquo;une finesse de sculpture
+extraordinaire, attirèrent l&rsquo;attention de Croustillac, qui fut ravi de
+penser que sa <i>future épouse</i> était musicienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! se dit le chevalier, serait-il donc possible que la
+maîtresse de tant de richesses fût belle<a name="page_1141" id="page_1141"></a> comme le jour... Non, non, je
+serais trop heureux.. quoique je mérite un tel bonheur.</p>
+
+<p>Qu&rsquo;on juge de l&rsquo;étonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon,
+lorsqu&rsquo;il vit entrer Angèle.</p>
+
+<p>La petite veuve était éblouissante de jeunesse, de grâces, de beauté, de
+parure; vêtue et coiffée à la mode du siècle de Louis XIV, elle portait
+une robe de tabis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de
+diamants, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries
+était disposée avec goût.</p>
+
+<p>Croustillac, malgré son audace, recula d&rsquo;un pas à cette apparition.</p>
+
+<p>De sa vie il n&rsquo;avait rencontré une femme si ravissamment jolie, si
+royalement parée; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la
+Barbe-Bleue d&rsquo;un air ébahi.</p>
+
+<p>Nous devons dire à la louange du chevalier qu&rsquo;il eut un louable retour
+de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu&rsquo;une si
+charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier
+tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses
+confidences du boucanier, il se dit qu&rsquo;après tout un homme en valait un
+autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance.</p>
+
+<p>Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses
+révérences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la
+noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, retira l&rsquo;autre
+quelque peu en arrière et se hancha d&rsquo;un air conquérant, en tenant son
+feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son
+épée.<a name="page_1142" id="page_1142"></a></p>
+
+<p>Sans doute, il allait débiter quelque galant compliment à la
+Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son c&oelig;ur en ouvrant sa
+large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente
+envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna
+un libre cours à sa bruyante hilarité.</p>
+
+<p>Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Croustillac et il tâcha de
+sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque,
+qu&rsquo;Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute
+dignité, s&rsquo;abandonna étourdiment à un accès de fou rire; ses beaux yeux
+bleus, toujours si brillants, se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues
+rondelettes se colorèrent d&rsquo;un vif incarnat, et leurs charmantes
+fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout
+entier, le bout rosé de son petit doigt.</p>
+
+<p>Croustillac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse,
+tantôt fronçant les sourcils d&rsquo;un air courroucé, tantôt, au contraire,
+tâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé.</p>
+
+<p>Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n&rsquo;étaient pas faits pour
+mettre un terme à l&rsquo;hilarité de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait
+<i>in petto</i> que, pour une <i>meurtrière</i>, la veuve n&rsquo;avait pas un aspect
+bien sombre ni bien terrible.</p>
+
+<p>Néanmoins la vanité de notre aventurier s&rsquo;accommodait assez
+difficilement du singulier effet qu&rsquo;il produisait. Faute de raisons
+meilleures, il finit par se dire qu&rsquo;avant toutes choses il fallait
+frapper vivement l&rsquo;imagination<a name="page_1143" id="page_1143"></a> des femmes, qu&rsquo;il fallait d&rsquo;abord les
+étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première
+entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer.</p>
+
+<p>Lorsqu&rsquo;il vit la veuve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe
+phébus:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr que vous riez, madame, de toutes les tentatives
+désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre c&oelig;ur qui vole
+à tire d&rsquo;aile à vos pieds... C&rsquo;est lui qui m&rsquo;a entraîné ici, je n&rsquo;ai
+fait que le suivre, malgré moi... oui, madame, malgré moi; je lui
+disais: Là... là... tout beau, mon c&oelig;ur, tout beau... il ne suffit
+pas, pour plaire à une divine beauté, d&rsquo;être passionnément amoureux...
+Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de c&oelig;ur me répondait
+toujours en m&rsquo;attirant vers vous de toutes ses forces... comme s&rsquo;il eût
+été d&rsquo;acier et que le Morne-au-Diable eût été d&rsquo;aimant; mon c&oelig;ur,
+dis-je, me répondait: Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme
+vous l&rsquo;êtes, de l&rsquo;amour que vous ressentez naîtra l&rsquo;amour qu&rsquo;on
+ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon c&oelig;ur me paraît
+furieusement impertinent... c&rsquo;est sans doute cette impertinence qui vous
+fait rire de nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non; votre présence m&rsquo;égaie à ce point parce que vous
+ressemblez, ah!... ah!... ah!... d&rsquo;une façon étrange à mon second mari;
+vous avez absolument le même nez, ah!... ah!... et en vous voyant
+entrer, j&rsquo;ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah!... qui venait me
+reprocher, ah!... ah!... ah!... sa fin cruelle... ah!... ah!...<a name="page_1144" id="page_1144"></a></p>
+
+<p>Ici les éclats de rire d&rsquo;Angèle redoublèrent.</p>
+
+<p>Le chevalier n&rsquo;ignorait pas les antécédents qu&rsquo;on reprochait à la
+Barbe-Bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant
+cette charmante et mignonne créature s&rsquo;avouer homicide avec une si
+incroyable audace....</p>
+
+<p>Néanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit
+galamment.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts, de
+réveiller par ma présence un de vos souvenirs, quel qu&rsquo;il soit.
+Seulement, ajouta Croustillac d&rsquo;un air galant, il est d&rsquo;autres
+ressemblances que je voudrais avoir avec le défunt... dont la mémoire
+vous égaie si fort...</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que vous voudriez m&rsquo;épouser? lui demanda la
+Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait.</p>
+
+<p>Angèle continua.</p>
+
+<p>&mdash;Je m&rsquo;y attendais; <i>Arrache-l&rsquo;Ame</i>, que par abréviation j&rsquo;appelle mon
+petit <i>Rache-l&rsquo;Ame</i>, m&rsquo;avait prévenue de votre bon vouloir pour moi;
+peut-être a-t-il voulu me causer une fausse joie? ajouta la veuve en
+regardant coquettement le chevalier.</p>
+
+<p>Croustillac marchait de surprise en surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s&rsquo;écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous veniez exprès de France pour m&rsquo;épouser; est-ce vrai? Voyons,
+parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d&rsquo;abord, je n&rsquo;aime pas à être
+contrariée... Je vous en préviens, si j&rsquo;ai mis dans ma tête<a name="page_1145" id="page_1145"></a> que vous
+soyez mon mari.... vous serez mon mari....</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une
+grue... pour une pécore... Si je reste sans voix... c&rsquo;est l&rsquo;émotion...
+l&rsquo;étonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude
+comme pour s&rsquo;assurer qu&rsquo;il n&rsquo;était pas le jouet d&rsquo;un rêve. Que je crève
+comme un mousquet, madame, si je m&rsquo;attendais à un tel accueil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, il n&rsquo;est pas besoin de faire tant de façons, reprit la
+veuve, on m&rsquo;a dit que vous vouliez m&rsquo;épouser; est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j&rsquo;aie jamais
+rencontrée! s&rsquo;écria impétueusement le chevalier en portant la main à son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? oh! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme?
+s&rsquo;écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte
+maintenant est de ne pas voir réaliser ce v&oelig;u qui, de ma part, je le
+confesse, est un v&oelig;u exorbitant... un rêve titanique, et...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le
+chevalier avec une naïveté enfantine. A quoi bon ces grands mots?...
+Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire!
+j&rsquo;ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m&rsquo;ont avoué
+leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais,
+madame, jamais je n&rsquo;ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame...
+vous pouvez vous applaudir,<a name="page_1146" id="page_1146"></a> vous pouvez vous vanter d&rsquo;avoir porté à
+leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore,
+je vous en supplie, répétez ces mots charmants! vous consentez à me
+prendre pour mari, moi Polyphème de Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n&rsquo;est plus simple;
+vous comprenez bien que j&rsquo;ai trop de peine à trouver des maris pour ne
+pas saisir avec avidité l&rsquo;offre que vous me faites.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour
+un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non,
+non, jamais je ne croirai qu&rsquo;il vous soit difficile de trouver des
+maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n&rsquo;avez eu, depuis
+votre veuvage, que l&rsquo;embarras du choix... mais c&rsquo;est tout simple, vous
+n&rsquo;avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit
+audacieusement Croustillac, vous attendiez...</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier,
+mais vous êtes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point où
+nous en sommes, ajouta Angèle d&rsquo;un air gracieux et confidentiel, au
+point où nous en sommes, je puis tout vous dire..... Écoutez-moi donc:
+La première fois que je me suis mariée, je n&rsquo;ai eu qu&rsquo;à choisir, c&rsquo;est
+vrai. Oh! mon Dieu! les épouseurs se présentaient en foule, et j&rsquo;ai
+choisi... très bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n&rsquo;était
+déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon
+premier mari, et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se
+déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte, à<a name="page_1147" id="page_1147"></a> force de grâce, de
+câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas!
+ça n&rsquo;avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh! pour le
+troisième, vous n&rsquo;avez pas idée de tout le mal que j&rsquo;ai eu; vrai,
+c&rsquo;était à en désespérer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, que n&rsquo;étais-je là...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, chevalier, mais vous n&rsquo;y étiez malheureusement pas... On
+avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second...
+on commençait à se défier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie
+petite tête avec une expression de mélancolie ingénue, que voulez-vous?
+le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si
+bizarres!</p>
+
+<p>&mdash;Le monde est un sot! le monde est un imbécile égoïste, s&rsquo;écria
+Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie.&mdash;Les
+hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les
+billevesées qu&rsquo;on leur raconte.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est bien vrai ce que vous dites là... vous n&rsquo;êtes pas comme cela
+vous... ami...</p>
+
+<p>&mdash;Elle m&rsquo;appelle ami... dit Croustillac transporté, et il reprit:&mdash;Non,
+certes... non... je ne suis pas comme cela...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit la veuve, vous... quelle différence... Aussi, tenez...
+vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible,
+madame!</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, vous me gâtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en
+jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous
+me gâtez;<a name="page_1148" id="page_1148"></a> vous êtes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment
+vous remplacerai-je, ami?</p>
+
+<p>&mdash;Me remplacer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... après vous, ami.</p>
+
+<p>&mdash;Après moi, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans doute, après vous?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c&rsquo;est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse
+espérer de trouver quelqu&rsquo;un qui se marie aussi facilement que vous? Oh!
+non, non, les hommes comme vous sont rares.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame, après moi? s&rsquo;écria Croustillac abasourdi de cette
+prévision, vous songez déjà à mon successeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... ami... oui, répondit la veuve avec une petite mine sentimentale
+la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me
+faudra encore me remettre en quête, chercher, demander, trouver un
+cinquième mari... Pensez donc! que de difficultés, que de préventions à
+vaincre... Peut-être même ne réussirai-je pas... Jugez donc: veuve en
+quatrièmes noces! Vous oubliez cela: c&rsquo;est un fait pourtant,
+voyez-vous... ami. Après vous, je serai veuve en quatrièmes noces?</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;oublie pas du tout cela, madame, dit le Gascon un peu refroidi,
+et se demandant s&rsquo;il n&rsquo;avait pas affaire à une folle, je n&rsquo;oublie certes
+pas que, dans le cas où j&rsquo;aurais eu l&rsquo;honneur de vous épouser, vous
+seriez veuve en quatrièmes noces, si vous me perdiez;.....
+seulement..... il me paraît que vous<a name="page_1149" id="page_1149"></a> assignez un terme un peu court à
+mon bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, ami... dit la veuve d&rsquo;un ton attendri, un an... et un
+an... c&rsquo;est bien court... Un an! cela passe si vite quand on s&rsquo;aime!
+ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement <i>assassin</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Un an, madame, un an! s&rsquo;écria le chevalier; mais bientôt songeant que
+les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piége, qu&rsquo;elle
+voulait sans doute l&rsquo;éprouver pour juger de son courage, il s&rsquo;écria d&rsquo;un
+ton chevaleresque:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une
+heure, une minute, il n&rsquo;importe... je brave tout, pourvu que je puisse
+dire que j&rsquo;ai été assez heureux pour obtenir votre main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un véritable chevalier, dit la veuve ravie, je n&rsquo;attendais
+pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je préviendrai mon
+petit <i>Rache-l&rsquo;Ame</i>, pour la forme, s&rsquo;entend... car, mariée ou non, je
+serai toujours pour lui ce que j&rsquo;étais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il
+permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous êtes à
+ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position; ou
+plutôt voudriez-vous m&rsquo;expliquer ensuite par quelle intimité vous vous
+croyez obligée de lui parler de vos projets?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n&rsquo;est à vous...
+maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l&rsquo;Ame est un de mes
+bien-aimés.</p>
+
+<p>Ici Croustillac fit une grimace si singulière en toussant deux ou trois
+fois, qu&rsquo;Angèle partit d&rsquo;un éclat de rire.<a name="page_1150" id="page_1150"></a></p>
+
+<p>Croustillac, un moment interdit, fit cette réflexion pleine de sagesse:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espèce de goût pour
+ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met
+des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi
+diable vient-elle me dire qu&rsquo;au bout d&rsquo;un an il faudra qu&rsquo;elle s&rsquo;occupe
+de me trouver un successeur?...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voici justement mon petit <i>Rache-l&rsquo;Ame</i>, dit la veuve, nous
+allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est égal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà
+une petite femme qui peut se vanter d&rsquo;être singulièrement originale.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.<br /><br />
+<small>LE SOUPER.</small></h3>
+
+<p>Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut à peine.</p>
+
+<p><i>Arrache-l&rsquo;Ame</i> avait quitté ses vêtements de chasse; il portait une
+casaque et de larges chausses d&rsquo;étoffe appelée <i>guinée</i>, soierie épaisse
+et rayée alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait
+sur une chemise d&rsquo;une blancheur éclatante, et était fermée comme un
+pourpoint par une rangée de petits boutons<a name="page_1151" id="page_1151"></a> de corail: une écharpe de
+soie ponceau, des bas de même couleur, et des souliers de daim à larges
+bouffettes de rubans, complétaient l&rsquo;habillement presque élégant du
+boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et élevée; à la lumière
+éclatante des bougies, son teint semblait moins hâlé que pendant le
+jour; ses cheveux noirs, naturellement bouclés, tombaient négligemment
+sur ses épaules; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles,
+malgré son rude métier de chasseur.</p>
+
+<p>A la vue du boucanier ainsi transformé et presque méconnaissable, malgré
+le caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie,
+le chevalier se dit:</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine: il eût été
+par trop humiliant pour Polyphème de Croustillac de triompher d&rsquo;un rival
+aussi laid que celui-ci m&rsquo;avait paru d&rsquo;abord; seulement, quoique je ne
+redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a de singulières
+façons d&rsquo;agir; n&rsquo;aurait-elle pas pu lui donner congé ailleurs qu&rsquo;en ma
+présence? Je n&rsquo;aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages, à
+écraser un pauvre rival... car, mordioux! un homme est un homme! ce
+pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais
+tenons-nous ferme, montrons bien à la Barbe-Bleue que je ne suis pas
+dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi,
+de mourir comme eux.</p>
+
+<p>Croustillac terminait cette réflexion, lorsque la petite veuve dit
+ingénuement au boucanier en lui montrant l&rsquo;aventurier d&rsquo;un signe de tête
+triomphant:&mdash;Eh<a name="page_1152" id="page_1152"></a> bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu
+que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un
+quatrième épouseur? Aussi tu penses si j&rsquo;ai bien vite accepté la
+proposition du chevalier; c&rsquo;était une trop belle occasion pour ne pas la
+saisir.</p>
+
+<p>Le boucanier ne répondit pas sur-le-champ.</p>
+
+<p>Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée pour ne pas
+être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la
+jalousie, voudrait se livrer à quelque violence.</p>
+
+<p>Quelle fut la surprise de l&rsquo;aventurier, lorsqu&rsquo;il entendit
+<i>Arrache-l&rsquo;Ame</i> répondre en se carrant dans son fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Je t&rsquo;ai toujours dit, ma belle, ce que t&rsquo;a dit le camarade l&rsquo;Ouragan:
+Épouse... mille diables!!! épouse..... si tu en trouves l&rsquo;occasion. Pour
+toi... les épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais;
+ce qu&rsquo;il y a de certain, c&rsquo;est qu&rsquo;ils ne te durent guère!..... Quant à
+moi, je me doute à peu près de ton petit manége... Je t&rsquo;ai vu plus d&rsquo;une
+fois préparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angèle en menaçant le boucanier du
+bout de son petit doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le secret de cette poudre grise dont j&rsquo;ai seulement fait
+prendre une pincée à l&rsquo;engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle
+infernale préparation était cela?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on
+en savoir les vertus mirifiques?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l&rsquo;indiscret, s&rsquo;écria Angèle en regardant le<a name="page_1153" id="page_1153"></a> boucanier d&rsquo;un air
+fâché. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je
+l&rsquo;air à ses yeux, lorsqu&rsquo;il saura que je m&rsquo;amuse à de telles puérilités?</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien à ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi,
+je vous le jure, d&rsquo;avoir de nouvelles preuves de votre candeur
+enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle en baissant les
+yeux et faisant une adorable petite moue.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j&rsquo;ai fait prendre à mon
+engagé une seule pincée de poudre dans un verre d&rsquo;eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit Croustillac avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pendant deux jours, il avait des accès de gaieté telle qu&rsquo;il
+riait du soir jusqu&rsquo;au matin et du matin jusqu&rsquo;au soir...</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu&rsquo;ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal...</p>
+
+<p>&mdash;Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela
+l&rsquo;amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné, les yeux lui
+sortaient de la tête, et il disait, en riant aux éclats, qu&rsquo;il n&rsquo;y avait
+pas de torture pareille à celle qu&rsquo;il endurait... Le troisième jour, la
+douleur était si vive, qu&rsquo;il est tombé comme en faiblesse, et il s&rsquo;en
+est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de
+madame... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que
+le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu&rsquo;il est mort
+très joyeusement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiéglerie...<a name="page_1154" id="page_1154"></a> sans qu&rsquo;on
+vous la reproche, dit Angèle en se dandinant sur sa chaise, comme une
+petite fille capricieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, camarade, elle appelle ça une espiéglerie, dit le
+chasseur. Figurez-vous que, grâce à la poudre grise de madame, son
+second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les
+yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait
+comme s&rsquo;il eût vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne
+l&rsquo;empêchait pas de dire comme mon engagé... qu&rsquo;il aurait mieux aimé être
+brûlé à petit feu que d&rsquo;endurer cette gaieté-là; aussi a-t-il trépassé
+en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné...</p>
+
+<p>&mdash;Là... vous voici bien avancé, dit la Barbe-Bleue en haussant les
+épaules. Puis s&rsquo;approchant de l&rsquo;oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois
+tranquille... j&rsquo;ai perdu le secret de la poudre grise...</p>
+
+<p>Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait
+quitté la France au moment où l&rsquo;effroyable <i>affaire des poisons</i> était
+dans tout son retentissement, et l&rsquo;on ne parlait que de <i>poudre de
+succession</i>, <i>poudre de vieillesse, poudre de veuvage</i>, etc. On citait
+même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la <i>poudre de
+gaieté</i> de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres réflexions au
+chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur
+Angèle:&mdash;Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans
+la soufflerie; ce récit serait-il vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;avez-vous donc, frère? dit le boucanier, frappé du silence de
+Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous! vous me l&rsquo;avez effarouché, dit la veuve.<a name="page_1155" id="page_1155"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu&rsquo;il devait
+être très agréable de mourir ainsi... de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, vous avez raison, frère... il vaut mieux cette mort-là... que
+celle du dernier défunt... Et le boucanier fit un mouvement d&rsquo;horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l&rsquo;autre,
+dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cette histoire-là, camarade, je ne vous la raconterai pas;
+vous auriez peur...</p>
+
+<p>&mdash;Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules.</p>
+
+<p>La Barbe-Bleue se pencha encore à l&rsquo;oreille du chevalier et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le faire, ami, cette histoire-là, au moins, en vaut la
+peine... Je vais bien attraper Arrache-l&rsquo;Ame.</p>
+
+<p>Puis, s&rsquo;adressant au boucanier:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau
+chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses
+oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu&rsquo;il achète, comme on dit,
+chat en poche...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire <i>tigresse en poche</i>, reprit en riant le boucanier. Eh
+bien! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce
+troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans. Espagnol de
+naissance; nous l&rsquo;avions empaumé à la Havane.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu, dis donc vite, <i>Arrache-l&rsquo;Ame</i>; le chevalier
+s&rsquo;impatiente.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne fut pas de la poudre grise qu&rsquo;il goûta celui-là, reprit le
+boucanier, mais une goutte... une seule<a name="page_1156" id="page_1156"></a> goutte d&rsquo;une jolie liqueur
+verte, contenue dans le plus petit flacon que j&rsquo;aie vu de ma vie, car il
+est fait d&rsquo;un seul rubis creusé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c&rsquo;est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est
+telle qu&rsquo;elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas
+fait d&rsquo;un rubis ou d&rsquo;un diamant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jugez d&rsquo;après cela, chevalier, dit le chasseur, de l&rsquo;agrément que
+cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis
+ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à
+s&rsquo;habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres,
+lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu&rsquo;ils vous font
+l&rsquo;effet de vers luisants au fond d&rsquo;un souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Croustillac, qui n&rsquo;avait pu réprimer un léger
+frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître
+singulier...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n&rsquo;est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve
+d&rsquo;un air parfaitement satisfait d&rsquo;elle-même.</p>
+
+<p>Le boucanier continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n&rsquo;était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d&rsquo;avoir les
+yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c&rsquo;est lorsque
+madame nous donnait un gala à moi, à l&rsquo;Ouragan et au Cannibale. Elle
+trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle
+faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les
+sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux
+sortaient des milliers d&rsquo;étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au
+fond du crâne, s&rsquo;avançaient... s&rsquo;avançaient... en roulant<a name="page_1157" id="page_1157"></a> dans leur
+orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si
+continues, qu&rsquo;elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant
+lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de
+granit, disant d&rsquo;une voix lamentable:&mdash;Mon cerveau fond pour alimenter
+les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le
+pauvre cher homme n&rsquo;y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux
+éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d&rsquo;huile, la lampe
+s&rsquo;éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses
+prédécesseurs... pour vous laisser la place libre...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que dit <i>Arrache-l&rsquo;Ame</i> est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant.
+Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n&rsquo;est pas menteur... ni
+moi non plus. Vous le voyez, ami... j&rsquo;ai de singuliers caprices, de
+ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire
+meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien
+vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont
+victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n&rsquo;ai de pouvoir
+que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les
+attend... C&rsquo;est ce qui me rend si difficile à marier... C&rsquo;est à ces
+conditions-là seulement que l&rsquo;<i>homme rouge</i> signe mon contrat, et alors
+ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que
+mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J&rsquo;ai
+imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres,
+et dont j&rsquo;attends des effets véritablement magiques.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation<a name="page_1158" id="page_1158"></a> étrange, qu&rsquo;il
+attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c&rsquo;était
+comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de
+combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du
+boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant
+effrayé comme on le serait d&rsquo;un mauvais songe.</p>
+
+<p>Le chevalier ne savait s&rsquo;il veillait ou s&rsquo;il rêvait, il regardait tour à
+tour le boucanier et la Barbe-Bleue d&rsquo;un air stupide, presque épouvanté;
+cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha
+quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la
+torpeur dont il se sentait accablé.</p>
+
+<p>Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il
+regrettait presque de s&rsquo;être imprudemment embarqué dans cette folle
+aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas,
+j&rsquo;entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi
+magicienne que vous voulez le paraître; demain, j&rsquo;en suis sûr, je saurai
+le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l&rsquo;avoue... me donne
+une espèce de cauchemar.</p>
+
+<p>Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux
+habitants du Morne-au-Diable qu&rsquo;il ne voulait pas être leur dupe,
+produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier.</p>
+
+<p>Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec
+hauteur:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l&rsquo;intention de
+m&rsquo;épouser; je vous offre ma main,<a name="page_1159" id="page_1159"></a> je vous dirai à quelles conditions;
+si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une
+chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba,
+viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous
+quitterez cette maison, où vous n&rsquo;auriez pas dû venir.</p>
+
+<p>A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son
+caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.&mdash;Une
+comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour
+un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison,
+monsieur!&mdash;ajouta-t-elle d&rsquo;une voix altérée qui trahissait une profonde
+émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le
+boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.</p>
+
+<p>Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de
+ne pouvoir pénétrer ce qu&rsquo;il y avait de vrai ou de feint dans cette
+singulière aventure; il s&rsquo;écria donc:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le
+boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j&rsquo;ai de vous
+connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire
+vous-même qu&rsquo;il a le bonheur d&rsquo;être dans vos bonnes grâces...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à
+m&rsquo;amener ici, où l&rsquo;on m&rsquo;accueille avec la plus splendide hospitalité, je
+le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes v&oelig;ux,
+vous<a name="page_1160" id="page_1160"></a> m&rsquo;offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes
+espérances à votre ami, le chasseur de taureaux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici
+maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d&rsquo;accord avec vous,
+que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l&rsquo;homme
+qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos
+orgies!...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est la vérité, dit le boucanier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c&rsquo;est la vérité! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité
+un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce
+qu&rsquo;on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je
+suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un
+oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que
+cachent toutes ces bizarreries.</p>
+
+<p>Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d&rsquo;angoisse
+et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une
+indignation contenue:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel?
+Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le
+premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette
+union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains
+phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous
+qui je suis? savez-vous où vous êtes? savez-vous par suite de quel
+mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie... répéta la
+Barbe-Bleue<a name="page_1161" id="page_1161"></a> avec amertume, en regardant encore le boucanier d&rsquo;un air
+effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci
+n&rsquo;est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez été
+amené ici par votre bon ange, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais
+d&rsquo;ici?&mdash;ajouta froidement le boucanier.</p>
+
+<p>Le chevalier recula d&rsquo;un pas, tressaillit, et s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon...</p>
+
+<p>&mdash;Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut
+au Gascon d&rsquo;une implacable cruauté.</p>
+
+<p>Croustillac se souvint trop tard des portes qui s&rsquo;étaient refermées sur
+lui, des voûtes épaisses qu&rsquo;il avait eu à traverser pour arriver dans
+cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du
+boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et
+plus sérieusement encore, de s&rsquo;être aveuglément engagé dans cette
+entreprise.</p>
+
+<p>Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la
+Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque
+sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu&rsquo;elle venait de lui
+faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du
+boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier.</p>
+
+<p>Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi.</p>
+
+<p>Pendant les sombres réflexions de l&rsquo;aventurier, Angèle avait eu à voix
+basse un entretien de quelques<a name="page_1162" id="page_1162"></a> secondes avec le boucanier; elle en fut
+sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front
+s&rsquo;éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n&rsquo;ayez plus
+peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au
+modeste souper qu&rsquo;une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.</p>
+
+<p>En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac.</p>
+
+<p>Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne
+pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l&rsquo;énorme fortune de la
+veuve.</p>
+
+<p>Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n&rsquo;était
+pas écussonnée des armes royales d&rsquo;Angleterre, ainsi que l&rsquo;étaient les
+objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Malgré l&rsquo;enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies
+joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son
+assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude.
+Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions,
+plus le luxe qui l&rsquo;entourait était éblouissant, plus l&rsquo;aventurier
+sentait augmenter sa méfiance.</p>
+
+<p>Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans
+cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la <i>poudre
+grise</i>, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au <i>flacon de rubis</i>,
+qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n&rsquo;eussent
+pas plus de réalité qu&rsquo;un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte
+d&rsquo;un ragoût infernal, ne put s&rsquo;empêcher de s&rsquo;inquiéter des mets et des
+vins qu&rsquo;on lui<a name="page_1163" id="page_1163"></a> servait. Il observait attentivement la veuve et le
+boucanier; leurs manières n&rsquo;avaient rien de choquant; <i>Rache-l&rsquo;Ame</i> se
+comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité
+convenable qu&rsquo;un mari a pour sa femme devant un étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve
+avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le
+Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le
+boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie?</p>
+
+<p>Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui
+offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son
+outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n&rsquo;avoir pas remarqué
+l&rsquo;émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s&rsquo;était indignée
+de ce que l&rsquo;aventurier l&rsquo;avait crue capable de railler et de jouer la
+comédie en lui offrant sa main?</p>
+
+<p>En cela Croustillac ne s&rsquo;était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été
+péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre
+pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Elle s&rsquo;était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie
+du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines
+conjectures. Jamais il ne s&rsquo;était trouvé dans une position assez étrange
+pour que l&rsquo;idée d&rsquo;une influence ou d&rsquo;un pouvoir surnaturel se fût
+présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s&rsquo;il n&rsquo;y avait rien
+que de très humain dans ce qu&rsquo;il voyait et ce qu&rsquo;il entendait.<a name="page_1164" id="page_1164"></a></p>
+
+<p>Par cela même qu&rsquo;il ressentait les premières et sourdes angoisses d&rsquo;une
+terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il
+n&rsquo;osait s&rsquo;avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus
+savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi
+à la <i>présence réelle</i> du démon.</p>
+
+<p>Et puis enfin l&rsquo;aventurier avait été jusqu&rsquo;alors beaucoup trop
+indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou
+tard.</p>
+
+<p>Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l&rsquo;esprit du
+chevalier, mais elle devait y laisser pour l&rsquo;avenir une ineffaçable
+empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve
+faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un
+esprit des ténèbres.</p>
+
+<p>Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la
+Barbe-Bleue dit au chevalier d&rsquo;une voix solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma
+main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous
+donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous
+passiez la nuit dans l&rsquo;intérieur de cette maison, quoique je n&rsquo;accorde
+jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l&rsquo;Ame vous conduira dans
+l&rsquo;appartement qui vous est destiné.</p>
+
+<p>En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.</p>
+
+<p>Croustillac resta soucieux et absorbé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! frère, lui dit le boucanier, décidément, comment la
+trouvez-vous?<a name="page_1165" id="page_1165"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur?
+Est-ce un sarcasme? s&rsquo;écria le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre
+hôtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c&rsquo;est une
+femme qu&rsquo;il est assez difficile de classer à la première vue, dit
+Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas
+si je veux réfléchir avant de me prononcer... Demain je vous répondrai,
+si je parviens à me répondre à moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;A votre place, moi, dit le boucanier, je ne réfléchirais pas.
+J&rsquo;accepterais les yeux fermés tout ce qu&rsquo;elle me proposerait, et je
+l&rsquo;épouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les goûts
+changent avec l&rsquo;âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mordioux! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos
+paraboles? s&rsquo;écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l&rsquo;épousez-vous pas
+alors, vous qui parlez?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d&rsquo;être changé en
+lampe ardente...</p>
+
+<p>&mdash;Et croyez-vous que je m&rsquo;en soucie, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l&rsquo;<i>Homme
+rouge</i> à mon contrat... comme dit cette femme bizarre?</p>
+
+<p>&mdash;Alors ne l&rsquo;épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde.<a name="page_1166" id="page_1166"></a></p>
+
+<p>&mdash;Certainement, cela me regarde... et je l&rsquo;épouserai si je veux...
+mordioux! s&rsquo;écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison
+ne s&rsquo;égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, frère, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fâchez pas, vous
+auriez tort. Est-ce que je n&rsquo;ai pas tenu ma parole? je vous amène au
+Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son
+c&oelig;ur et ses trésors; que voulez-vous de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout
+ce qui m&rsquo;arrive depuis deux jours, tout ce que j&rsquo;ai vu et entendu ce
+soir! s&rsquo;écria Croustillac exaspéré, je veux savoir si je veille ou si je
+rêve!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n&rsquo;êtes pas dégoûté, frère; peut-être cette nuit ferez-vous un
+songe qui vous éclairera... Ah ça! il est tard, la chasse a été rude,
+suivez-moi.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au
+chevalier de le suivre.</p>
+
+<p>Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite
+galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante,
+dont les croisées s&rsquo;ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons
+parlé...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été soldat ou chasseur, frère, dit le boucanier, vous saurez
+donc, je l&rsquo;espère, vous passer de serviteurs: aucun homme, si ce n&rsquo;est
+moi, ou l&rsquo;Ouragan, ou le Caraïbe, ne passe la première porte de cette
+demeure; notre belle hôtesse a fait une exception en votre faveur; mais
+cette exception doit être la seule. Sur<a name="page_1167" id="page_1167"></a> ce, frère, que Dieu ou le
+diable vous ait en bonne garde.</p>
+
+<p>Le boucanier sortit en enfermant Croustillac à double tour.</p>
+
+<p>Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le
+petit parc; elle était garnie d&rsquo;un treillis de mailles d&rsquo;acier qu&rsquo;il
+était impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du
+délicieux jardin que la lune éclairait alors d&rsquo;une douce clarté.</p>
+
+<p>Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher
+de sa chambre, pour s&rsquo;assurer qu&rsquo;ils ne cachaient pas de piége; il
+regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée; il ne
+trouva rien de suspect.</p>
+
+<p>Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté, le chevalier résolut de
+se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la
+ruelle et à sa portée.</p>
+
+<p>Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la
+journée plongèrent bientôt l&rsquo;aventurier dans un profond sommeil. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement cet homme est moins sot et moins crédule que nous le
+pensions... Pourvu qu&rsquo;il ne soit pas dangereux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, rassure-toi, dit le boucanier. Il a voulu faire l&rsquo;esprit
+fort... mais nos deux histoires l&rsquo;ont frappé; Il se souviendra longtemps
+de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes
+les exagérations qu&rsquo;il racontera <i>rajeuniront</i> les récits mystérieux que
+l&rsquo;on fait sur le Morne-au-Diable.<a name="page_1168" id="page_1168"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! s&rsquo;écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet
+aventurier a dit que tout ceci était une comédie, et qu&rsquo;il pénétrerait
+bien ces apparences... malgré moi j&rsquo;ai été épouvantée...</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;y a rien à craindre, vous dis-je, madame Barbe-Bleue, reprit
+gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d&rsquo;Angèle et la regardant
+avec tendresse, votre diabolique réputation est trop bien établie pour
+qu&rsquo;elle souffre la moindre atteinte; mais avouez que j&rsquo;ai eu de
+l&rsquo;imagination, et que ma <i>poudre grise</i> et ma <i>liqueur verte</i> ont fait
+merveille...</p>
+
+<p>&mdash;Et mon <i>homme rouge</i> qui signe à mon contrat, dit Angèle en éclatant
+de rire, pour quoi comptes-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure... voilà comme je t&rsquo;aime, rieuse et folle, dit le
+boucanier. Lorsque je te vois triste et rêveuse, je crains toujours que
+cette retraite ne te pèse...</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien vous taire, monsieur <i>Rache-l&rsquo;Ame</i>?... Est-ce que
+j&rsquo;ai l&rsquo;air de m&rsquo;ennuyer auprès de vous? Seriez-vous jaloux de vos
+rivaux? Demandez-leur si je les aime mieux que vous!... Ne m&rsquo;avez-vous
+pas procuré le divertissement et le régal de ce Gascon, à qui j&rsquo;ai dû le
+plus délicieux accès de gaieté? j&rsquo;en étais inconvenante. Enfin, excepté,
+mes sottes appréhensions, cette soirée n&rsquo;eût-elle pas été charmante...
+ne l&rsquo;est-elle pas puisque vous êtes là vos yeux sous mes yeux, monsieur
+mon amant?... Ah! mais j&rsquo;y pense, il fait un clair de lune superbe...
+Allons faire une bonne promenade au dehors...</p>
+
+<p>&mdash;Dehors de la maison?<a name="page_1169" id="page_1169"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d&rsquo;où l&rsquo;on découvre au
+loin la mer?... Par cette belle nuit, ce sera magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, enfant capricieux, prenez votre mante, dit le boucanier en se
+levant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monsieur Barbe-Noire, prenez votre sombrero espagnol et
+préparez-vous à me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas,
+car je suis paresseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, madame Barbe-Bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous
+allions visiter notre hôte?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre que le pauvre diable fait quelque horrible rêve... Ah çà!
+demain nous lui donnons un guide et nous le renvoyons?</p>
+
+<p>&mdash;Non, gardons-le encore un jour, je te dirai ce qu&rsquo;en pense le père
+Griffon: les distractions sont rares, il t&rsquo;amusera...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! la belle nuit, dit Angèle, qui était allée soulever un des
+rideaux de la fenêtre, je me fais une joie de notre promenade.</p>
+
+<p>Après s&rsquo;être fait ouvrir les portes extérieures du Morne-au-Diable, le
+boucanier et la veuve sortirent de l&rsquo;habitation. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Contre son attente, Croustillac passa une nuit excellente. Lorsqu&rsquo;il
+s&rsquo;éveilla le lendemain matin, le soleil était déjà dans toute sa force;
+on avait eu la précaution de baisser les stores extérieurs qui
+garnissaient les fenêtres de sa chambre pour adoucir l&rsquo;éclat du jour.</p>
+
+<p>Le chevalier s&rsquo;était couché tout habillé, il descendit de son lit et
+alla vers la croisée dont il souleva un peu le store.<a name="page_1170" id="page_1170"></a></p>
+
+<p>Quel fut son étonnement! à l&rsquo;extrémité d&rsquo;une longue allée bordée de
+tamariniers qui formaient une voûte presque impénétrable au jour, il vit
+la Barbe-Bleue se promenant, nonchalamment appuyée au bras d&rsquo;un Caraïbe
+d&rsquo;une haute et vigoureuse stature.</p>
+
+<p>Ce Caraïbe était complétement <i>roucoué</i>, selon l&rsquo;usage, c&rsquo;est-à-dire
+peint d&rsquo;une sorte de composition luisante d&rsquo;un rouge brun; ses cheveux
+lisses et noirs, séparés au milieu de son front, tombaient le long de
+ses joues; sa barbe semblait soigneusement épilée; ses traits
+parfaitement réguliers avaient ce caractère de calme sévère, particulier
+aux sauvages; à son col brillaient de larges croissants de <i>carracolis</i>
+(sorte de métal dont les Indiens avaient, disait-on, seuls le secret, et
+qui se composait d&rsquo;or, de cuivre et d&rsquo;argent).</p>
+
+<p>Ces bijoux, d&rsquo;un vermeil éclatant, étaient curieusement travaillés et
+incrustés de <i>pierres vertes</i>, minéral précieux, couleur de malachite,
+et auquel les Indiens attribuaient toutes sortes de vertus
+merveilleuses.</p>
+
+<p>Le Caraïbe se drapait dans une vaste <i>pagne</i> de coton blanc bordée d&rsquo;une
+frange bleue; les plis larges, simples, majestueux de cette espèce de
+manteau auraient pu servir de modèle à un statuaire.</p>
+
+<p>A l&rsquo;exception du cou, du bras droit nu jusqu&rsquo;à l&rsquo;épaule, et de la jambe
+gauche, cette pagne de coton enveloppait complétement le Caraïbe; autour
+des poignets, il avait aussi des bracelets de <i>carracolis</i> incrustés de
+pierres vertes; sa jambe était à demi-cachée par une sorte de brodequin
+à sandales fait de bandes d&rsquo;étoffes de coton de couleurs vives et
+tranchantes, d&rsquo;un effet très pittoresque.<a name="page_1171" id="page_1171"></a></p>
+
+<p>Angèle et Youmaalë, car c&rsquo;était lui, marchaient lentement et
+s&rsquo;avançaient directement en face de la fenêtre à l&rsquo;abri de laquelle le
+Gascon les épiait.</p>
+
+<p>Une ceinture rose serrait autour de la fine taille de la veuve un long
+peignoir de mousseline blanche; ses cheveux blonds bouclaient autour de
+son jeune et frais visage, que l&rsquo;aventurier n&rsquo;avait pas encore vu au
+jour. Aussi ne se lassait-il pas d&rsquo;admirer ce teint pur et blanc, ces
+joues d&rsquo;un rose si transparent, ces yeux d&rsquo;un bleu si limpide.</p>
+
+<p>La veille, Angèle avait apparu à Croustillac dans l&rsquo;éclat de la plus
+brillante parure; mais bientôt distrait par les bizarres confidences de
+la Barbe-Bleue et du boucanier, l&rsquo;admiration du chevalier s&rsquo;était
+trouvée mêlée de dépit, d&rsquo;impatience et de crainte, et il avait été
+beaucoup plus ébloui que touché de la beauté d&rsquo;Angèle; mais lorsqu&rsquo;il la
+vit le matin, si naïvement jolie, il ressentit une impression
+profonde... il fut ému... il oublia les trésors de la Barbe-Bleue, il
+oublia les horribles aventures qu&rsquo;on lui prêtait; il oublia le
+Morne-au-Diable et l&rsquo;anthropophage, pour ne songer qu&rsquo;à la ravissante
+créature qu&rsquo;il avait devant les yeux.</p>
+
+<p>L&rsquo;amour... oui, un véritable amour envahit brusquement le c&oelig;ur de
+l&rsquo;aventurier..... jusqu&rsquo;alors fort peu amoureux.</p>
+
+<p>Si rapide, si instantané que paraisse le développement de cette brusque
+passion, elle n&rsquo;était pas moins sincère.</p>
+
+<p>Sans doute, la veille, Croustillac avait été sous le coup d&rsquo;agitations
+trop vives, d&rsquo;étonnements trop soudains, de préoccupations trop
+étranges, pour apprécier<a name="page_1172" id="page_1172"></a> <i>sainement</i> la Barbe-Bleue; calmé par le repos
+et par le sommeil, le passé lui semblait un songe, il croyait voir
+Angèle pour la première fois; en admirant cette taille qui se dessinait
+si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il
+oubliait la robe de tabis constellée de pierreries, dont il avait été si
+épris la veille; il cherchait en vain sur la physionomie ingénue et
+charmante qu&rsquo;il avait sous les yeux, les sourires diaboliques de la
+femme singulière qui faisait de si funèbres plaisanteries..... sur ses
+trois défunts maris...</p>
+
+<p>Enfin, le pauvre Croustillac aimait... Peut-être était-ce lui et non la
+Barbe-Bleue qui avait changé... mais avec l&rsquo;amour, vinrent toutes sortes
+de jalousies cruelles...</p>
+
+<p>En voyant Angèle et Youmaalë se promener familièrement, l&rsquo;aventurier
+ressentit des angoisses, des inquiétudes nouvelles, jointes à une
+curiosité poignante.</p>
+
+<p>Hélas! pour lui... quel spectacle!</p>
+
+<p>Tantôt Angèle abandonnait le bras du Caraïbe pour courir avec une ardeur
+et une joie enfantines après de beaux insectes aux élitres d&rsquo;or et
+d&rsquo;azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfumée, puis elle
+revenait bientôt auprès d&rsquo;Youmaalë, qui, toujours calme, presque
+solennel, semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et
+protectrice.</p>
+
+<p>Quelquefois le Caraïbe donnait à la veuve sa main à baiser.</p>
+
+<p>Angèle, heureuse et fière de cette faveur, portait cette main à ses
+lèvres d&rsquo;un air à la fois respectueux et passionné;... on eût dit une
+femme caraïbe, habituée à vivre en esclave soumise et dévouée devant son
+maître.<a name="page_1173" id="page_1173"></a></p>
+
+<p>Youmaalë tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait donnée. Il
+laissa tomber cette fleur. Angèle se baissa précipitamment, la ramassa
+et la lui rendit, sans que le sauvage fît un geste pour la prévenir ou
+pour la remercier de son attention.</p>
+
+<p>&mdash;Stupide et grossier animal! s&rsquo;écria Croustillac indigné. Ne dirait-on
+pas un sultan! Comment cette créature adorable peut-elle se résoudre à
+baiser la main de ce cannibale, qui n&rsquo;a pu faire d&rsquo;autre éloge du
+vertueux père Simon, qu&rsquo;en disant qu&rsquo;il <i>en avait mangé</i>... Hier, un
+boucanier, aujourd&rsquo;hui un anthropophage, demain sans doute un
+flibustier... Mais c&rsquo;est donc une Messaline que cette femme! ajouta
+Croustillac, à la fois désespéré et effrayé de sentir se développer
+rapidement en lui les germes d&rsquo;une passion réelle.</p>
+
+<p>La veuve et le Caraïbe s&rsquo;étant de plus en plus rapprochés de la fenêtre,
+d&rsquo;où le chevalier les épiait, il entendit leur entretien...</p>
+
+<p>Youmaalë parlait français avec le léger accent guttural naturel à sa
+race; ses paroles étaient rares et brèves.</p>
+
+<p>Croustillac saisit ces mots d&rsquo;une conversation commencée.</p>
+
+<p>&mdash;Youmaalë, disait la petite veuve, qui, s&rsquo;appuyant sur le bras du
+Caraïbe, le regardait tendrement... Youmaalë, vous êtes mon maître,
+j&rsquo;obéirai, n&rsquo;est-ce pas mon devoir, mon doux devoir, de vous obéir?</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est ton devoir, dit le Caraïbe, qui tutoyait Angèle, mais qu&rsquo;Angèle
+ne tutoyait pas. La dignité de l&rsquo;homme le voulait ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Youmaalë, ma vie est votre vie; ma pensée est à<a name="page_1174" id="page_1174"></a> vous, reprit Angèle,
+vous me diriez de mettre sur mes lèvres le suc mortel de cette pomme de
+mancenillier, que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens,
+comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue vous
+appartiennent.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Angèle montrait au silencieux Caraïbe un fruit
+jaunâtre qu&rsquo;elle tenait à la main et qui renfermait le poison le plus
+violent et le plus subtil.</p>
+
+<p>Youmaalë, après avoir pendant quelques moments regardé Angèle d&rsquo;un
+&oelig;il perçant, fit un geste impératif en élevant l&rsquo;index de sa main
+droite...</p>
+
+<p>A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses
+lèvres, que, sans un mouvement plus rapide encore du Caraïbe, elle lui
+eût peut-être donné cette fatale preuve d&rsquo;obéissance passive au moindre
+caprice du maître.</p>
+
+<p>Un mouvement d&rsquo;épouvante fugitif comme l&rsquo;éclair, contracta l&rsquo;impassible
+physionomie du Caraïbe à l&rsquo;instant où la veuve approcha la mancenille de
+ses lèvres... mais il reprit aussitôt son sang-froid, abaissa la main
+d&rsquo;Angèle, baisa gravement la jeune femme au front, en lui disant d&rsquo;une
+voix sonore et douce:</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;était bien...</p>
+
+<p>A ce moment, les deux promeneurs se trouvaient si près de la fenêtre de
+Croustillac, que celui-ci, craignant d&rsquo;être surpris aux écoutes, se
+retira brusquement dans sa chambre en s&rsquo;écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle peur elle m&rsquo;a faite avec son poison!... et cet animal sauvage
+qui a l&rsquo;air d&rsquo;un homard, autant pour la couleur de la peau que pour la
+lenteur des<a name="page_1175" id="page_1175"></a> mouvements, qui lui dit: C&rsquo;était bien! lorsque cette
+adorable femme, sur un signe de lui, allait peut-être s&rsquo;empoisonner...
+car une fois affolées, les femmes sont capables de tout... Puis, après
+quelques moments de cruelles réflexions, le Gascon s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qui est inexplicable... qu&rsquo;une femme soit affolée d&rsquo;un homme,
+cela se conçoit, de... deux... ça c&rsquo;est vu... mais c&rsquo;est déjà une
+énormité... mais c&rsquo;est impossible qu&rsquo;elle en aime trois à la fois... ça
+tombe dans la monstruosité.... dans le bas-empire!.... Comment, la
+Barbe-Bleue joindrait au boucanier et au flibustier l&rsquo;affreux ragoût de
+ce cannibale! qui mange des missionnaires, sans compter que par
+là-dessus elle me propose de m&rsquo;épouser! Allons donc, mordioux!... ce
+serait à en perdre la tête; décidément, je ne veux pas rester ici; non,
+non, mille fois non... ce que je vois me fait trop de mal; je pourrais
+devenir assez sot pour me sérieusement éprendre de cette femme... je
+perdrais tous mes avantages, le véritable amour vous rend bête comme une
+oie; depuis tout à l&rsquo;heure je ne me sens déjà plus la résolution que
+j&rsquo;avais en arrivant ici... mon c&oelig;ur s&rsquo;amollit... je me sens enclin à
+des sensibleries ridicules... Fuyons... fuyons... c&rsquo;était une folie, un
+rêve; je suis né gueux, j&rsquo;ai été gueux, je mourrai gueux; je quitterai
+cette maison, j&rsquo;irai retrouver le digne capitaine de la <i>Licorne</i>; après
+tout, dit Croustillac avec un découragement singulier pour un homme de
+ce caractère, il est de pires conditions que celle d&rsquo;avaler des bougies
+allumées, pour récréer maître Daniel.<a name="page_1176" id="page_1176"></a></p>
+
+<p>Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la vieille
+mulâtresse qui vint gratter à sa porte et le prévenir que le nègre qui,
+la veille, lui avait servi de valet de chambre, l&rsquo;attendait dans le
+bâtiment extérieur.</p>
+
+<p>Croustillac suivit l&rsquo;esclave, se fit peigner, raser, s&rsquo;habilla, et
+revint attendre la Barbe-Bleue dans le même salon où il l&rsquo;avait déjà
+attendue la veille.</p>
+
+<p>La veuve parut bientôt.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.<br /><br />
+<small>L&rsquo;AMOUR VRAI.</small></h3>
+
+<p>En voyant la Barbe-Bleue, malgré lui Croustillac rougit comme un
+écolier.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;ai été bien maussade hier, n&rsquo;est-ce pas? dit Angèle au chevalier
+avec un sourire enchanteur, je vous ai donné une mauvaise opinion de moi
+en permettant à Arrache-l&rsquo;Ame de raconter toutes sortes de folies; mais
+ne parlons plus de cela... A propos, Youmaalë le Caraïbe est ici.</p>
+
+<p>&mdash;De ma fenêtre je l&rsquo;ai vu avec vous, madame, dit amèrement
+l&rsquo;aventurier, et il pensa: Elle n&rsquo;a pas, en vérité, la moindre
+vergogne... quel dommage, avec une si adorable figure... Allons,
+Croustillac, sois ferme.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;est-ce pas qu&rsquo;il est très beau, Youmaalë? demanda la veuve d&rsquo;un air
+triomphant.<a name="page_1177" id="page_1177"></a></p>
+
+<p>&mdash;Hum... hum... il est très beau pour un sauvage, répondit le chevalier
+avec dépit; mais puisque nous voilà seuls, madame, expliquez-moi donc
+comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette
+question, que les circonstances m&rsquo;obligent de vous poser), comment
+pouvez-vous, du jour au lendemain, changer ainsi d&rsquo;amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh mon Dieu! dit ingénument la veuve, l&rsquo;un vient, l&rsquo;autre s&rsquo;en va;
+c&rsquo;est tout simple.</p>
+
+<p>&mdash;L&rsquo;un vient, l&rsquo;autre s&rsquo;en va... c&rsquo;est fort simple, en effet, envisagé
+sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des
+lois...</p>
+
+<p>&mdash;Ils m&rsquo;aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous
+les trois?</p>
+
+<p>Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le
+chevalier se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans
+quelque désert, dans quelque caverne; elle n&rsquo;a pas la moindre notion du
+bien et du mal; ce serait absolument une éducation à faire... Il reprit
+tout haut avec certain embarras: Dussé-je passer pour un indiscret, pour
+un fâcheux, madame, je dois vous dire que, ce matin, pendant votre
+promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue; comment se
+fait-il que sur un signe de lui vous ayez osé, au risque de vous
+empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier?</p>
+
+<p>&mdash;Youmaalë me dirait: Meurs! que je mourrais, répondit la veuve avec
+exaltation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez
+pour le Caraïbe?<a name="page_1178" id="page_1178"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ils diraient que j&rsquo;ai bien fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et s&rsquo;ils vous demandaient de mourir pour eux?</p>
+
+<p>&mdash;Je mourrais pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Comme pour Youmaalë?</p>
+
+<p>&mdash;Comme pour Youmaalë.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les aimez donc tous trois également?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisque tous trois m&rsquo;aiment également...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est une idée fixe, il n&rsquo;y a pas moyen de la faire sortir de là,
+pensa le Gascon, je m&rsquo;y perds, son accent est trop innocent pour être
+feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l&rsquo;affection peut-être
+fraternelle que cette jeune femme porte à ces trois bandits! pourtant le
+boucanier m&rsquo;a donné à entendre... après tout, j&rsquo;aurai peut-être mal
+compris, et puisque je veux la quitter, j&rsquo;aime mieux la croire innocente
+que coupable, quoiqu&rsquo;elle me semble, mordioux! furieusement difficile à
+innocenter. Il reprit:&mdash;Une dernière question, madame: quel était le but
+des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites, hier,
+sur deux de vos maris, dont l&rsquo;un serait mort de rire, et dont l&rsquo;autre
+aurait été changé en lampe ardente, grâce à l&rsquo;intervention de l&rsquo;<i>homme
+rouge</i> qui aurait, toujours selon la même plaisanterie, signé à votre
+contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m&rsquo;est
+extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas des folies...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous voulez que je croie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d&rsquo;autres choses...
+enfin que vous vous rendiez à l&rsquo;évidence, dit la veuve avec un accent
+singulier.<a name="page_1179" id="page_1179"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et quand m&rsquo;expliquerez-vous ce beau mystère, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque je vous aurai dit à quel prix je mets ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle recommence la même plaisanterie, se dit le Gascon. Ayons
+l&rsquo;air d&rsquo;être sa dupe pour voir jusqu&rsquo;où elle ira; je voudrais même
+qu&rsquo;elle allât très loin pour que mon sot amour fût complétement éteint.
+Il reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Et n&rsquo;est-ce pas aujourd&rsquo;hui que vous me direz à quel prix vous mettez
+votre main, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, au lever de la lune.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi à ce moment, madame?</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est un secret que vous saurez encore avec les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous épouse, vous ne voulez pas me donner décidément plus
+d&rsquo;un an à vivre?</p>
+
+<p>La Barbe-Bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tête:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non... pas plus d&rsquo;un an.</p>
+
+<p>Ayons toujours l&rsquo;air d&rsquo;être sa dupe, se dit le Gascon, et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et c&rsquo;est par votre volonté que mes jours seraient sitôt comptés?</p>
+
+<p>&mdash;Non, oh! non, s&rsquo;écria la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, personnellement vous ne me haïssez pas, dit Croustillac.</p>
+
+<p>A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea complétement
+d&rsquo;expression et devint sérieuse<a name="page_1180" id="page_1180"></a> et grave; elle redressa fièrement sa
+petite tête, et le chevalier fut frappé de l&rsquo;air de noblesse et de bonté
+qui se répandit sur tous ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, lui dit-elle d&rsquo;une voix affectueuse mais protectrice:
+Parce que certaines circonstances de ma vie m&rsquo;obligent à une conduite
+souvent étrange, parce que j&rsquo;abuse peut-être de ma liberté, il ne faut
+pas croire que je méconnaisse les gens de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n&rsquo;était
+plus la même femme; à ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une
+grande dame... Il fut tellement intimidé qu&rsquo;il ne trouva pas une parole.</p>
+
+<p>La Barbe-Bleue reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore
+dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent
+atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... vous
+êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes bon, mais vous êtes brave, mais vous seriez, j&rsquo;en suis
+sûre, capable d&rsquo;un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d&rsquo;une
+naissance obscure.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s&rsquo;écria le
+chevalier, ne pouvant vaincre le démon de l&rsquo;orgueil.</p>
+
+<p>La veuve continua, sans paraître avoir entendu le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi
+de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous
+conseiller beaucoup plus mal<a name="page_1181" id="page_1181"></a> qu&rsquo;elle ne l&rsquo;a fait, car vous avez
+souffert et enduré de nombreuses privations...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame...</p>
+
+<p>&mdash;La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné, la fortune vous eût
+trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n&rsquo;avez
+pas été plus perverti par l&rsquo;indigence que vous ne l&rsquo;eussiez été par la
+prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l&rsquo;avait pas emporté de
+beaucoup sur vos étourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait
+pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que
+j&rsquo;aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sûre, du
+moins, que vous n&rsquo;emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe-Bleue.
+Veuillez m&rsquo;attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un
+coup d&rsquo;&oelig;il au repas de Youmaalë, car il est d&rsquo;usage chez les Caraïbes
+que les femmes seules s&rsquo;occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce
+rapport du moins, Youmaalë se crût encore dans son carbet...</p>
+
+<p>Ce disant, la veuve sortit.</p>
+
+<p>Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le <i>coup de grâce</i> du
+malheureux chevalier.</p>
+
+<p>Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac,
+elle s&rsquo;était exprimée d&rsquo;une manière pleine de bienveillance, de grâce et
+de dignité. Elle s&rsquo;était enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu&rsquo;il
+renversait toutes les suppositions du Gascon.</p>
+
+<p>Les simples et affectueuses paroles d&rsquo;Angèle, le doux et noble regard
+qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus
+heureux qu&rsquo;il ne l&rsquo;eût été des compliments les plus outrés. Il se
+sentit, avec un<a name="page_1182" id="page_1182"></a> mélange de joie et de crainte, si décidément, si
+éperdument amoureux de la veuve, qu&rsquo;elle eût été pauvre, abandonnée,
+qu&rsquo;il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle.</p>
+
+<p>Autre irrécusable symptôme d&rsquo;un véritable amour.</p>
+
+<p>L&rsquo;étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup; il comprit
+combien son rôle avait été ridicule, et comme si le propre des
+sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sensés,
+plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient
+nécessairement soulever les aveux et la conduite d&rsquo;Angèle, le chevalier
+pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux
+mystère: il se dit que l&rsquo;intimité de la Barbe-Bleue avec ses
+<i>bien-aimés</i>, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre
+secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée
+d&rsquo;une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance
+qu&rsquo;Angèle n&rsquo;aurait pas fait montre d&rsquo;un effroyable cynisme devant un
+étranger, sans quelque motif d&rsquo;une haute importance.</p>
+
+<p>Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l&rsquo;esprit de
+Croustillac, elle devint à ses yeux complétement innocente du meurtre de
+ses trois maris.</p>
+
+<p>Enfin, l&rsquo;aventurier commençait à croire, tant l&rsquo;amour le métamorphosait,
+que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer
+de lui; et il se proposait d&rsquo;éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque
+la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main.</p>
+
+<p>Une chose embarrassait Croustillac: comment la<a name="page_1183" id="page_1183"></a> veuve pouvait-elle être
+instruite de la vie qu&rsquo;il avait menée? Mais il se souvint qu&rsquo;à quelques
+détails près, il n&rsquo;avait fait à personne un mystère de la plupart des
+antécédents de sa vie, à bord de la <i>Licorne</i>, et que l&rsquo;homme d&rsquo;affaires
+qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer
+les passagers du capitaine Daniel.</p>
+
+<p>Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau
+sentiment qu&rsquo;il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothèses:</p>
+
+<p>&mdash;Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira
+franchement: «Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux
+impertinent; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité, vous avez
+donné votre parole d&rsquo;être mon mari au bout d&rsquo;un mois; j&rsquo;ai voulu vous
+tourmenter un peu, et jouer le rôle de férocité qu&rsquo;on me prête; le
+boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en
+qui j&rsquo;ai une entière confiance; et comme j&rsquo;habite seule une maison très
+isolée... chacun d&rsquo;eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les
+bruits absurdes qui circulent, j&rsquo;ai voulu m&rsquo;amuser de votre crédulité;
+ce matin même j&rsquo;avais vu, du bout de l&rsquo;allée, que vous étiez à m&rsquo;épier,
+et la comédie de la pomme de mancenillier avait été convenue avec
+Youmaalë; quant au baiser qu&rsquo;il m&rsquo;a donné sur le front...»</p>
+
+<p>Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet
+accessoire du rôle qu&rsquo;il supposait joué par la veuve; mais il résolut la
+question en se disant que, dans les usages caraïbes, cette familiarité
+ne devait sans doute pas être inconvenante.<a name="page_1184" id="page_1184"></a></p>
+
+<p>Le chevalier se promettait d&rsquo;être satisfait de cette explication; et se
+rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une
+espérance insensée, prierait la veuve d&rsquo;oublier la conduite qu&rsquo;il avait
+tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son
+pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un
+sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la
+<i>Licorne</i>.</p>
+
+<p>Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce
+qu&rsquo;il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu&rsquo;il ne s&rsquo;aveuglait
+plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait
+avec reconnaissance, bien décidé seulement à se charger personnellement
+de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le
+Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la
+veuve ne préférât venir avec lui habiter la France.</p>
+
+<p>Nous devons dire, à la louange du pauvre Croustillac, qu&rsquo;il s&rsquo;arrêtait à
+peine à cette dernière espérance; il considérait sa première
+interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et
+plus probable.</p>
+
+<p>Enfin, par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs
+triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son
+outrecuidance... Sa physionomie, n&rsquo;étant plus boursoufflée par une
+vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car
+elle n&rsquo;exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la
+résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était
+impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n&rsquo;en<a name="page_1185" id="page_1185"></a>
+mettait le Gascon. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir
+de cette journée qui promet d&rsquo;être si fertile en événements, puisque la
+Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons
+le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l&rsquo;île, et
+résidence habituelle du gouverneur.</p>
+
+<p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre
+récit.</p>
+
+<p>La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la <i>Licorne</i>, était destinée au
+mouillage des bâtiments marchands, comme la rade du Fort-Royal était
+destinée aux bâtiments de guerre.</p>
+
+<p>A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au
+Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée
+au-dessus de l&rsquo;hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal)
+signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide
+avertir le sergent d&rsquo;artillerie commandant la batterie du fort, afin que
+l&rsquo;on pût saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l&rsquo;usage étant de
+tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtiments de guerre
+lorsqu&rsquo;ils viennent au mouillage.</p>
+
+<p>Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d&rsquo;avoir dépêché
+son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la
+rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de
+rames vers l&rsquo;entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large
+en l&rsquo;attendant.</p>
+
+<p>Cette man&oelig;uvre était si extraordinaire, que le gardien<a name="page_1186" id="page_1186"></a> se rendit
+auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se
+passait, afin que l&rsquo;on pût faire contremander la salve des batteries de
+terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l&rsquo;instant le
+gouverneur de la singulière évolution de la frégate.</p>
+
+<p>Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au
+Fort-Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition,
+accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M.
+le baron de Rupinelle.</p>
+
+<p>Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la
+<i>Fulminante</i>. Son navire avait ordre d&rsquo;attendre sous voile le résultat
+de la mission dont était chargé M. de Chemeraut, et de repartir
+immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de
+l&rsquo;eau pour les gens de l&rsquo;équipage.</p>
+
+<p>Le lieutenant alla s&rsquo;occuper activement des rafraîchissements de la
+frégate; M. de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d&rsquo;un
+teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses
+yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun
+galonné d&rsquo;or. Sa physionomie était intelligente, sa parole nette, brève;
+son coup d&rsquo;&oelig;il perçant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans
+lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s&rsquo;il
+lançait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure
+devenait encore plus sérieuse que d&rsquo;habitude; il avait d&rsquo;ailleurs les
+formes les plus polies<a name="page_1187" id="page_1187"></a> et les habitudes de la meilleure compagnie. Son
+courage, sa discrétion, son sang-froid étaient tels que M. de Louvois
+l&rsquo;avait jadis très souvent employé dans les missions les plus difficiles
+et les plus périlleuses.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le
+baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n&rsquo;ayant qu&rsquo;un soin, qu&rsquo;une
+pensée, celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse,
+pleine, pourprée; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient
+toujours un air étonné.</p>
+
+<p>Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi à la
+toute puissante protection de la famille Colbert, à laquelle il était
+allié par sa mère.</p>
+
+<p>Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et M. de Chemeraut,
+le baron avait quitté bien à regret une casaque de coton blanc et un
+chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d&rsquo;une énorme perruque blonde,
+endosser un justaucorps dit à <i>brevet</i>, espèce d&rsquo;uniforme bleu galonné
+d&rsquo;or, et se charger d&rsquo;un lourd baudrier et d&rsquo;une épée.</p>
+
+<p>La chaleur était extrême, et le gouverneur maudissait l&rsquo;étiquette dont
+il était victime.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit M. de Chemeraut qui paraissait parfaitement
+insensible à l&rsquo;élévation de cette température tropicale, pouvons-nous
+parler sans crainte d&rsquo;être entendus?</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;y a aucun danger à cet égard, monsieur: cette porte ouverte donne
+dans mon cabinet, où il n&rsquo;y a personne, et cette autre dans la galerie,
+déserte aussi.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les<a name="page_1188" id="page_1188"></a> deux pièces et referma
+soigneusement les deux portes.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, dit le gouverneur, mais si nous restions seulement
+avec ces deux fenêtres ouvertes...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en
+interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les
+fenêtres, ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d&rsquo;air, nous allons
+étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dois avoir l&rsquo;honneur de vous dire, monsieur le baron, ne
+durera pas longtemps; mais il s&rsquo;agit d&rsquo;un secret d&rsquo;état de la dernière
+importance, et la moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite
+de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m&rsquo;accorderez
+donc la grâce de nous enfermer ainsi jusqu&rsquo;à la fin de notre entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Si c&rsquo;est l&rsquo;ordre de Sa Majesté, je dois me soumettre, monsieur, dit M.
+de Rupinelle avec un long soupir et en s&rsquo;essuyant le front, je saurai me
+dévouer pour son service.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez d&rsquo;abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté, dit M.
+de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu&rsquo;il
+portait avec un soin tout particulier, et qu&rsquo;il n&rsquo;avait voulu confier à
+personne.<a name="page_1189" id="page_1189"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.<br /><br />
+<small>L&rsquo;ENVOYÉ DE FRANCE.</small></h3>
+
+<p>Pendant que le gouverneur lisait sa dépêche, M. de Chemeraut regarda
+d&rsquo;un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit:&mdash;Si
+j&rsquo;ai occasion de l&rsquo;employer, ce sera parfait; mon idée est excellente.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pouvoir, monsieur, est parfaitement en règle; je dois exécuter tous
+les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en regardant M. de
+Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il fait, si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission
+d&rsquo;ôter ma perruque, malgré la bienséance.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous à votre aise, monsieur le baron, mettez-vous à votre aise,
+je vous en conjure.</p>
+
+<p>Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus
+facilement.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur le baron, veuillez répondre a plusieurs questions
+que je vais avoir l&rsquo;honneur de vous faire.</p>
+
+<p>Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes où étaient sans doute
+rédigées les demandes qu&rsquo;il devait adresser au gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au<a name="page_1190" id="page_1190"></a> milieu des bois et des
+rochers, une sorte de maison-forte appelée le Morne-au-Diable?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et même cette maison ne jouit pas d&rsquo;une très bonne
+renommée. M. le chevalier de Crussol, mon prédécesseur, y fit une visite
+pour savoir à quoi s&rsquo;en tenir sur ces bruits-là; mais j&rsquo;ai en vain
+cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa correspondance.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut continua:</p>
+
+<p>&mdash;Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le
+baron?</p>
+
+<p>&mdash;Tellement veuve, monsieur, qu&rsquo;on l&rsquo;a surnommée, dans le pays, la
+Barbe-Bleue, à cause de la rapidité avec laquelle ont successivement
+disparu trois maris qu&rsquo;elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer
+que cette cravate m&rsquo;échauffe horriblement, monsieur? ajouta le
+malheureux gouverneur, nous n&rsquo;en portons pas habituellement ici, et si
+vous le permettiez...</p>
+
+<p>&mdash;Faites, monsieur le baron, le service du roi n&rsquo;en souffrira pas. M. le
+chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une
+sorte d&rsquo;enquête au sujet de la disparition des trois maris de la
+Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>&mdash;On me l&rsquo;a dit, monsieur, car je n&rsquo;ai trouvé aucune trace de cette
+enquête.</p>
+
+<p>&mdash;M. le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de
+gouverneur après la mort de M. de Crussol, et avant votre arrivée ici,
+ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle
+dudit M. de Crussol?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, monsieur..., dit le gouverneur en regardant<a name="page_1191" id="page_1191"></a> M. de
+Chemeraut avec un profond étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par M. de Crussol
+peu de temps avant sa mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre était relative à l&rsquo;habitante du Morne-au-Diable, n&rsquo;est-il
+pas vrai, monsieur le baron?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de
+Chemeraut si bien informé.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette lettre, M. de Crussol vous affirmait, sur l&rsquo;honneur, que la
+femme surnommée la Barbe-Bleue était innocente des crimes dont on
+l&rsquo;accusait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir...?</p>
+
+<p>M. de Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m&rsquo;ordonne
+de vous faire des questions, et non pas des réponses... J&rsquo;avais donc
+l&rsquo;honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol ne
+vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la
+Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Vous affirmant sur sa foi de chrétien, et au moment de paraître devant
+Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans
+nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu&rsquo;enfin le révérend père Griffon, des frères Prêcheurs, homme
+d&rsquo;une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait
+encore caution de ladite femme si vous l&rsquo;exigiez?<a name="page_1192" id="page_1192"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel très
+particulier... et très secret...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avez eu avec le père Griffon, monsieur le baron, ce religieux
+vous a confirmé ce que vous avait avancé M. de Crussol dans sa dernière
+lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiéter ladite
+veuve?</p>
+
+<p>Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec ébahissement, ne comprenant
+pas comment il était si bien instruit.</p>
+
+<p>L&rsquo;espèce d&rsquo;émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la
+raréfaction de l&rsquo;air, faillit étouffer le baron. Après une légère
+hésitation, il dit résolument à M. de Chemeraut:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la
+permission d&rsquo;ôter mon justaucorps.... Ces passements d&rsquo;or et d&rsquo;argent
+pèsent cent livres, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Otez, ôtez, monsieur le baron, l&rsquo;habit ne fait pas le gouverneur, dit
+gravement M. de Chemeraut en s&rsquo;inclinant; puis il continua...</p>
+
+<p>&mdash;Grâce aux recommandations de M. de Crussol et du révérend père
+Griffon, l&rsquo;habitante du Morne-au-Diable n&rsquo;a plus été inquiétée, monsieur
+le baron? Vous n&rsquo;avez pas visité cette maison malgré les bruits étranges
+qui l&rsquo;entouraient?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes
+aussi respectables que le père Griffon et feu M. de Crussol m&rsquo;ont
+suffi... Et puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des
+roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois<a name="page_1193" id="page_1193"></a> heures à
+monter à travers des abîmes; or, ma foi, je vous l&rsquo;avoue, monsieur,
+faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en
+essuyant son front qui ruisselait à la seule pensée de cette ascension,
+faire une pareille course par un soleil des tropiques m&rsquo;a paru
+complétement inutile... puisque moralement j&rsquo;avais la conviction que les
+bruits susdits n&rsquo;auraient aucun fondement... je ne crois pas, monsieur,
+avoir en cela eu quelque tort.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques
+questions.</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;La femme surnommée la Barbe-Bleue a un comptoir à Saint-Pierre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;L&rsquo;homme d&rsquo;affaires de cette femme est chargé d&rsquo;expédier ses navires,
+qui sont toujours destinés pour la France?</p>
+
+<p>&mdash;Cela, monsieur, est très facile à vérifier dans les registres des
+déclarations de partance des capitaines.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce registre?</p>
+
+<p>&mdash;Est là, dans ce casier.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et
+de relever quelques dates que je vais avoir l&rsquo;honneur de vous demander.</p>
+
+<p>Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un gros
+volume relié en vélin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le
+mouvement eût redoublé la chaleur qu&rsquo;il ressentait, et épuisé ses
+forces, il dit à M. de Chemeraut:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous<a name="page_1194" id="page_1194"></a> devez comprendre
+qu&rsquo;on vive un peu à la cavalière; or, sans plus de façon, et tout en
+vous demandant pardon de la liberté grande, j&rsquo;ôterai ma veste s&rsquo;il vous
+plaît... elle est de tabis brodée et aussi pesante qu&rsquo;une cuirasse.</p>
+
+<p>&mdash;Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu&rsquo;il vous
+plaira, répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me
+reste si peu à vous dire que vous n&rsquo;aurez pas besoin, je l&rsquo;espère, de
+vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d&rsquo;abord de ce fait,
+que les navires affrétés par notre veuve l&rsquo;ont toujours été pour la
+France?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en
+suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour
+Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le
+Havre-de-Grâce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été
+destinés pour la France.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est à merveille, monsieur le baron... D&rsquo;après le mouvement assez
+considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il
+résulte que la <i>Barbe-Bleue</i> (nous adopterons ce surnom populaire) peut
+mettre un bâtiment en mer très rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et
+qui peut en deux heures être rendu à l&rsquo;anse aux Caïmans, non loin du
+Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en
+consultant encore ses notes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... ce brigantin s&rsquo;appelle le <i>Caméléon<a name="page_1195" id="page_1195"></a></i>; la Barbe-Bleue
+l&rsquo;a dernièrement mis, d&rsquo;ailleurs très généreusement, à mon service (par
+l&rsquo;intermédiaire de maître Morris, son homme d&rsquo;affaires), pour donner la
+chasse à un pirate espagnol... et c&rsquo;est un ancien capitaine flibustier,
+appelé l&rsquo;<i>Ouragan</i>, qui commandait le brigantin...</p>
+
+<p>&mdash;Nous reparlerons à l&rsquo;instant de ce flibustier, monsieur le baron...
+Mais ce pirate?...</p>
+
+<p>&mdash;A été coulé bas à la hauteur des Saintes...</p>
+
+<p>&mdash;Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baron, il fréquente
+souvent la maison de la Barbe-Bleue?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi qu&rsquo;un autre assez mauvais drôle, boucanier de son métier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit le baron d&rsquo;un ton sec et très décidé à se renfermer
+dans le rôle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Un Caraïbe aussi quelquefois s&rsquo;y rend?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;La présence de ces gens dans l&rsquo;île date-t-elle de loin, monsieur le
+baron?</p>
+
+<p>&mdash;Je l&rsquo;ignore, monsieur; ils étaient établis ici à mon arrivée à la
+Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le
+nord des Antilles et dans la mer du sud. Comme beaucoup de capitaines
+qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite
+habitation à la pointe de l&rsquo;île, où il vit seul.</p>
+
+<p>&mdash;Et le boucanier, monsieur le baron?</p>
+
+<p>&mdash;De telles gens sont aujourd&rsquo;hui ici, demain ailleurs, selon que la
+chasse est plus ou moins abondante;<a name="page_1196" id="page_1196"></a> quelquefois il reste un mois
+absent, il en est de même du Caraïbe.</p>
+
+<p>&mdash;Ces renseignements s&rsquo;accordent parfaitement avec ceux que l&rsquo;on m&rsquo;avait
+donnés; d&rsquo;ailleurs, je ne vous parle de ces gens-là, monsieur le baron,
+que pour mémoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en
+dehors de la mission que j&rsquo;ai à remplir pour mériter de nous occuper
+plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta
+M. de Chemeraut en se parlant à lui, et c&rsquo;est sans doute très
+indirectement même qu&rsquo;ils se relient à cette grave affaire.</p>
+
+<p>Puis, après quelques moments de réflexion, il reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police
+secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s&rsquo;introduire
+dans l&rsquo;île depuis la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Deux fois depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la
+chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et tâchant de
+s&rsquo;approcher des côtes du Vent... seuls endroits où l&rsquo;on puisse aborder
+dans l&rsquo;île; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que
+l&rsquo;atterrissement soit possible.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre
+d&rsquo;ici au Morne-au-Diable?</p>
+
+<p>&mdash;Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne
+pourrait guère y arriver avant la nuit tombante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc! monsieur le baron, dit M. de Chemeraut<a name="page_1197" id="page_1197"></a> en tirant sa
+montre, dans deux heures d&rsquo;ici, c&rsquo;est-à-dire à une heure de relevée,
+vous aurez la bonté d&rsquo;ordonner à une trentaine de vos gardes les plus
+déterminés de bien s&rsquo;armer, de se munir d&rsquo;une bonne échelle, d&rsquo;un ou
+deux pétards d&rsquo;artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre
+et à m&rsquo;obéir comme à vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au-Diable, il faudrait
+partir tout de suite pour y arriver de jour.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur le baron, mais comme je désire y arriver en
+pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est différent, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous aussi me procurer une litière fermée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, j&rsquo;ai la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu&rsquo;au Morne-au-Diable,
+monsieur le baron?...</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu&rsquo;au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit
+qu&rsquo;il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et
+crevassées.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire préparer cette
+litière, ainsi qu&rsquo;une monture pour moi; je la laisserai au pied du
+Morne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous préviens, monsieur le baron, qu&rsquo;il est de la dernière
+importance que le but de cette entreprise soit parfaitement ignoré; tout
+serait perdu si l&rsquo;on était prévenu de ma visite au Morne-au-Diable; nous
+n&rsquo;instruirons donc l&rsquo;escorte de sa destination qu&rsquo;une fois hors du
+Fort-Royal, et nous ferons, je l&rsquo;espère, autant<a name="page_1198" id="page_1198"></a> de diligence que les
+chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, ajouta M. de
+Chemeraut d&rsquo;un air confidentiel, qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas eu jusqu&rsquo;alors, le
+mystère est d&rsquo;autant plus indispensable qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un secret d&rsquo;état
+et de l&rsquo;avenir de deux grands peuples...</p>
+
+<p>&mdash;A cause de la Barbe-Bleue? dit le gouverneur en interrogeant d&rsquo;un
+regard curieux la physionomie sérieuse et froide de M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;A cause de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, répéta le baron, la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans
+un secret d&rsquo;état, dans le repos de deux grands peuples?</p>
+
+<p>M. de Chemeraut, qui n&rsquo;aimait pas se répéter, fit un signe affirmatif et
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce
+que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin que je
+puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m&rsquo;arrêter ici une
+seconde, si, comme je l&rsquo;espère, ma mission a un bon succès... Ah!
+j&rsquo;oubliais; il faut que la litière soit autant que possible susceptible
+d&rsquo;être parfaitement fermée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, c&rsquo;est donc un prisonnier que vous allez chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en se levant, mille pardons de
+vous répéter encore que le roi m&rsquo;a ordonné de vous faire des questions
+et non des...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, parfaitement bien, monsieur, dit le gouverneur. Puis-je
+maintenant ouvrir les fenêtres, monsieur? demanda le baron qui étouffait
+dans cet appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;y vois pas d&rsquo;inconvénient, monsieur le baron, dit M. de
+Chemeraut.<a name="page_1199" id="page_1199"></a></p>
+
+<p>Le gouverneur se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraut, il est bien convenu
+que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination
+qu&rsquo;au moment de notre départ.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, d&rsquo;ici-là, monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je?</p>
+
+<p>M. de Chemeraut parut étonné de la naïveté du gouverneur et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce guide, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Un de mes noirs, qui travaille à l&rsquo;habitation du roi, à une bonne
+lieue d&rsquo;ici. C&rsquo;est un drôle qui s&rsquo;est enfui si souvent <i>marron</i>, qu&rsquo;il
+est plus habitué aux retraites inaccessibles de l&rsquo;île qu&rsquo;aux grandes
+routes.</p>
+
+<p>&mdash;Cet esclave est-il sûr, monsieur le baron?</p>
+
+<p>&mdash;Très sûr, monsieur, il n&rsquo;aurait aucun intérêt à vous égarer;
+d&rsquo;ailleurs je le préviendrai que s&rsquo;il vous égare, il aura le nez et les
+oreilles coupés.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible qu&rsquo;il résiste à une pareille considération, monsieur
+le baron; maintenant pour répondre à votre objection, que faire de ce
+nègre jusqu&rsquo;au moment de notre départ, pour l&rsquo;occuper...</p>
+
+<p>&mdash;Mais j&rsquo;y pense!... une idée! s&rsquo;écria le baron d&rsquo;un air triomphant, on
+pourrait le fouetter: ça le dérouterait; il croirait qu&rsquo;on ne l&rsquo;a fait
+venir ici absolument que pour ça!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d&rsquo;opérer une
+diversion dans ses idées; mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé
+jusqu&rsquo;au moment de notre départ. Ah! j&rsquo;oubliais encore, monsieur le
+baron; je vous prierai de veiller à ce que l&rsquo;on porte à<a name="page_1200" id="page_1200"></a> bord, pendant
+mon absence, tout ce que l&rsquo;on pourra trouver de plus délicat en
+volailles, légumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc.; vous ne
+regarderez aucunement à la dépense, j&rsquo;acquitterai tous ces frais.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de
+rafraîchissements, tout ce qu&rsquo;il est possible de conserver à bord
+pendant les premiers jours d&rsquo;une traversée, absolument comme s&rsquo;il
+s&rsquo;agissait de l&rsquo;embarquement d&rsquo;une personne de grande distinction, dit
+le gouverneur d&rsquo;un air curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comprenez à merveille, monsieur le baron; mais j&rsquo;y songe, ce
+noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l&rsquo;habitation du
+Morne-au-Diable?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur, et il fait d&rsquo;assez étranges récits sur cette
+maison et sur la solitude où elle est bâtie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur le baron, voici une occupation toute trouvée pour
+cet esclave; ordonnez qu&rsquo;on le conduise près de moi en attendant l&rsquo;heure
+de notre départ, je l&rsquo;interrogerai sur ce que je veux savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc l&rsquo;envoyer quérir à l&rsquo;instant, dit le gouverneur en
+sortant.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port, dit M. de
+Chemeraut lorsqu&rsquo;il fut seul. Heureusement je n&rsquo;ai pas besoin de l&rsquo;aide
+de cette pécore de gouverneur; le plus difficile n&rsquo;est pas fait; mais il
+n&rsquo;importe, je me fie à mon étoile... l&rsquo;affaire de Fabrio-Chigi était
+bien autrement difficile; et puis enfin l&rsquo;espoir, sinon d&rsquo;une couronne,
+du moins presque d&rsquo;un trône... l&rsquo;ambition de diriger le mouvement d&rsquo;un
+grand peuple, le désir de rentrer un grâce auprès du roi son<a name="page_1201" id="page_1201"></a> parent...
+ne voilà-t-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus
+rebelle?... et puis enfin si ces raisons-là ne suffisent pas... dit M.
+de Chemeraut après quelques moments de silence en frappant sur la
+cassette, voici un autre argument qui sera peut-être plus décisif. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Deux heures après, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la
+tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu&rsquo;aux dents.</p>
+
+<p>Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que
+précédait le guide.</p>
+
+<p>Cet esclave s&rsquo;était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et,
+en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles
+et aux pétards portés sur un cheval de bât, un paquet de fortes cordes
+garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus, M. de
+Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer
+deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant
+l&rsquo;équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal,
+l&rsquo;issue de l&rsquo;expédition.</p>
+
+<p>Cette petite troupe se mit donc en marche, précédée du guide noir qui,
+flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit
+une colline assez haute et s&rsquo;enfonça bientôt dans l&rsquo;intérieur de l&rsquo;île.</p>
+
+<p>Nous laisserons M. de Chemeraut s&rsquo;avancer lentement vers le
+Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et
+le colonel Rutler au<a name="page_1202" id="page_1202"></a> fond du précipice où il était arrivé par le
+passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de
+John, eurent enlevé l&rsquo;obstacle qui avait jusque-là retenu l&rsquo;envoyé
+anglais dans la caverne du Caraïbe.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.<br /><br />
+<small>L&rsquo;ORAGE.</small></h3>
+
+<p>M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte,
+qu&rsquo;un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l&rsquo;avoir suivi pendant
+quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la
+troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le
+chemin du Macouba.</p>
+
+<p>Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non
+frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père
+Griffon.</p>
+
+<p>Il était environ quatre heures de l&rsquo;après-midi; le bon curé faisait la
+sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si
+merveilleusement tissus par les Caraïbes.</p>
+
+<p>Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs
+du curé à éveiller leur maître; enfin <i>Monsieur</i> s&rsquo;y décida après avoir
+longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon.<a name="page_1203" id="page_1203"></a></p>
+
+<p>&mdash;Maître, c&rsquo;est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il
+veut vous parler à l&rsquo;instant.</p>
+
+<p>&mdash;Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac,
+qu&rsquo;il entre, qu&rsquo;il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en
+s&rsquo;adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître
+Morris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m&rsquo;a dit de suivre une
+escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m&rsquo;assurer si elle
+prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon
+père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon enfant... cette troupe?</p>
+
+<p>&mdash;S&rsquo;est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des
+Roches-Noires... elle ne peut aller qu&rsquo;au Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de
+son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand
+étonnement; puis il dit au mulâtre:</p>
+
+<p>&mdash;Va vite me chercher <i>Monsieur</i>. Le mulâtre sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le
+gouverneur... et je crains qu&rsquo;il ne soit parti avec sa troupe pour le
+Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s&rsquo;écria le religieux en
+marchant à grands pas. Maître Morris n&rsquo;en sait pas, n&rsquo;en peut pas savoir
+davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences
+de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment,
+comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n&rsquo;est-il pas mort
+avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N&rsquo;ont-ils pas<a name="page_1204" id="page_1204"></a> rassuré le
+gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette
+malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le
+religieux ajouta:&mdash;Une frégate française... qui reste en panne en dehors
+de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le
+gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le
+Morne-au-Diable avec une escorte... c&rsquo;est plus qu&rsquo;un soupçon... c&rsquo;est
+une certitude. Ils viennent l&rsquo;enlever... mon Dieu... serait-il vrai?...
+Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais...
+car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu&rsquo;un épouvantable
+sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec
+effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c&rsquo;est
+impossible... j&rsquo;aime mieux croire à l&rsquo;indiscrétion de la seule personne
+qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu&rsquo;à la trahison la
+plus impie... Non, encore une fois, non, c&rsquo;est impossible; mais il faut
+que je parte à l&rsquo;instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je
+devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui,
+en me pressant, j&rsquo;y parviendrai peut-être. J&rsquo;y retrouverai le malheureux
+Gascon, ils n&rsquo;ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord
+m&rsquo;avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret
+émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l&rsquo;ai, comme on dit,
+retourné dans tous les sens; j&rsquo;ai prononcé devant lui et à l&rsquo;improviste
+certains noms... qui, s&rsquo;il eût été dans le secret, l&rsquo;auraient fait
+certainement tressaillir, quelque cuirassé qu&rsquo;il fût, et il est resté
+impassible... Je connais trop les hommes pour m&rsquo;être trompé, le
+chevalier<a name="page_1205" id="page_1205"></a> n&rsquo;est qu&rsquo;un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel,
+après tout, les bonnes qualités l&rsquo;emportent sur les mauvaises.</p>
+
+<p>A ce moment, <i>Monsieur</i> entra.</p>
+
+<p>&mdash;Selle-moi tout de suite <i>Grenadille</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître.</p>
+
+<p>&mdash;Détache <i>Colas</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître.</p>
+
+<p>Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, faudra-t-il <i>armer Colas</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute... je passe par la forêt.</p>
+
+<p>En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de
+marcher avec agitation; tout à coup il s&rsquo;écria presque avec effroi,
+frappé d&rsquo;une idée subite:</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je m&rsquo;étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte
+étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre
+dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre
+à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec
+celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi
+qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d&rsquo;hier,
+ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux
+que ce que dirait le Gascon, ce qu&rsquo;il raconterait des mystères du
+Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui
+l&rsquo;habite... Pourtant... si je m&rsquo;étais trompé? Si j&rsquo;avais contribué à
+introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait<a name="page_1206" id="page_1206"></a> déjà agi s&rsquo;il était
+instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il
+l&rsquo;arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être
+est-il d&rsquo;accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle.</p>
+
+<p>Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les
+préparatifs de son départ.</p>
+
+<p><i>Monsieur</i> finissait de seller <i>Grenadille</i> et <i>Jean</i> terminait
+l&rsquo;armement de <i>Colas</i>.</p>
+
+<p>Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel
+acteur dont nous n&rsquo;avions pas eu jusqu&rsquo;ici occasion de parler.</p>
+
+<p><i>Colas</i> était un sanglier privé, d&rsquo;une merveilleuse intelligence, dont
+le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses
+excursions à travers les bois.</p>
+
+<p>Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de
+graisse où s&rsquo;arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les
+sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre
+acharnée aux reptiles; <i>Colas</i> était un de leurs plus intrépides
+adversaires. Son <i>armement</i> se composait d&rsquo;une muselière de fer percée
+de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant.
+On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût
+vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents.</p>
+
+<p><i>Colas</i> précédait toujours <i>Grenadille</i> de quelques pas, lui frayant la
+route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.</p>
+
+<p>Le père Griffon, qui ne s&rsquo;était pas attendu au brusque départ de
+Croustillac (l&rsquo;aventurier avait, on le sait,<a name="page_1207" id="page_1207"></a> quitté le presbytère sans
+faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier <i>Colas</i> au
+chevalier, lorsqu&rsquo;il eût vu celui-ci absolument décidé à s&rsquo;aventurer
+dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait
+quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce
+dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon.</p>
+
+<p>Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité
+desquels il savait d&rsquo;ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba
+enfourcha <i>Grenadille</i>, siffla <i>Colas</i> qui répondit par un grognement
+joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en
+hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d&rsquo;arriver
+trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu&rsquo;il
+n&rsquo;aurait pu alors que difficilement devancer. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui
+avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de
+la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain.</p>
+
+<p>Pour faire comprendre l&rsquo;extrême importance et la difficulté de
+l&rsquo;entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur
+que le parc de l&rsquo;habitation de la Barbe-Bleue s&rsquo;avançait du sud au nord,
+comme une espèce d&rsquo;isthme entouré d&rsquo;abîmes.</p>
+
+<p>A l&rsquo;est et à l&rsquo;ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces
+parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une
+muraille granitique d&rsquo;une hauteur énorme, et baignée par les eaux
+profondes et rapides de deux torrents.<a name="page_1208" id="page_1208"></a></p>
+
+<p>Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais
+dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l&rsquo;abri
+de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins
+perpendiculaires que ceux de l&rsquo;est ou de l&rsquo;ouest, il aurait fallu
+d&rsquo;abord descendre au fond de l&rsquo;abîme par le revers opposé, entreprise
+physiquement impossible à tenter, même à l&rsquo;aide d&rsquo;une corde d&rsquo;une
+longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des
+angles de rochers saillants et rentrants.</p>
+
+<p>Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain,
+était arrivé tout d&rsquo;abord au fond du précipice; il ne lui restait à
+tenter qu&rsquo;une périlleuse ascension pour parvenir dans l&rsquo;intérieur du
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant
+pénétrer dans le parc de l&rsquo;habitation qu&rsquo;à la nuit close, il attendit
+pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner.</p>
+
+<p>Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut
+auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au
+milieu d&rsquo;un véritable chaos d&rsquo;énormes masses granitiques entassées par
+les convulsions de la nature, que l&rsquo;émissaire de Guillaume d&rsquo;Orange
+passa quelques heures, tapi dans l&rsquo;enfoncement d&rsquo;un rocher, afin
+d&rsquo;échapper à l&rsquo;ardeur torréfiante du soleil.</p>
+
+<p>Le morne silence de cet abîme solitaire n&rsquo;était çà et là interrompu que
+par le grondement de la mer qui tonnait au loin.</p>
+
+<p>Bientôt l&rsquo;ardente clarté du soleil devint rougeâtre;<a name="page_1209" id="page_1209"></a> les grands angles
+de lumière qu&rsquo;elle dessinait sur le faîte des rochers où l&rsquo;on apercevait
+les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s&rsquo;amoindrirent peu à peu,
+une vapeur sombre commença d&rsquo;envahir le fond de l&rsquo;abîme où se tenait
+Rutler...</p>
+
+<p>Le colonel jugea qu&rsquo;il était temps de partir.</p>
+
+<p>Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui
+d&rsquo;une sorte de crainte superstitieuse; l&rsquo;horrible mort de son compagnon
+l&rsquo;avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la
+veille (il n&rsquo;avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur
+son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais,
+surmontant ces faiblesses, il commença son escalade.</p>
+
+<p>D&rsquo;abord, Rutler trouva assez de points d&rsquo;appui pour pouvoir gravir assez
+rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses
+difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse
+opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à
+fait à l&rsquo;horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de
+besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du
+Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques
+cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol;
+Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment
+ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa
+faim.</p>
+
+<p>Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s&rsquo;avança
+résolument dans le bois; il marchait avec d&rsquo;excessives précautions, se
+guidant d&rsquo;après les<a name="page_1210" id="page_1210"></a> indications que John lui avait données, afin de
+rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait
+s&rsquo;embusquer.</p>
+
+<p>Après avoir assez longtemps erré dans l&rsquo;obscurité, sous une haute futaie
+d&rsquo;orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une
+gerbe d&rsquo;eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la
+lisière du bois d&rsquo;orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la
+lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre
+blanc, située au centre d&rsquo;un rond-point entouré d&rsquo;arbres de tous côtés;
+le colonel, écartant quelques touffes épaisses de <i>canna indica</i>,
+roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha
+parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent
+exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons
+au lecteur:</p>
+
+<p>Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et
+s&rsquo;avançait en toute hâte;</p>
+
+<p>Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer
+l&rsquo;envoyé de France;</p>
+
+<p>Que le colonel Rutler s&rsquo;était secrètement introduit dans l&rsquo;intérieur du
+jardin.</p>
+
+<p>Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s&rsquo;était passé entre Youmaalë,
+la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac.<a name="page_1211" id="page_1211"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.<br /><br />
+<small>LA SURPRISE.</small></h3>
+
+<p>Nous avons laissé l&rsquo;aventurier sous le coup imprévu d&rsquo;une passion aussi
+subite que sincère, et attendant avec impatience l&rsquo;explication,
+peut-être même les espérances que la Barbe-Bleue devait lui donner.</p>
+
+<p>Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par
+Angèle, au grand désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement
+s&rsquo;asseoir au bord du petit lac, à l&rsquo;ombre épaisse d&rsquo;un palétuvier qui
+croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant
+son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaalë, semblant regarder
+l&rsquo;espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse
+contemplative si chère aux peuples sauvages.</p>
+
+<p>Angèle était rentrée chez elle.</p>
+
+<p>Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un
+coup d&rsquo;&oelig;il jaloux et courroucé sur le Caraïbe.</p>
+
+<p>Impatienté du silence et de l&rsquo;immobilité de son rival, espérant
+peut-être en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer
+auprès d&rsquo;Youmaalë. Celui-ci ne parut pas l&rsquo;apercevoir.</p>
+
+<p>Croustillac toussa, s&rsquo;agita; même immobilité de la part du Caraïbe.<a name="page_1212" id="page_1212"></a></p>
+
+<p>Enfin, le chevalier, dont la patience n&rsquo;était pas la vertu favorite, lui
+toucha légèrement l&rsquo;épaule en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va
+bientôt se coucher et vous n&rsquo;avez pas encore fait un mouvement.</p>
+
+<p>Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda
+fixement sans cesser d&rsquo;appuyer son menton dans la paume de ses mains,
+puis il reprit la position qu&rsquo;il avait et resta muet.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier rougit de colère et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux!... quand je parle j&rsquo;aime qu&rsquo;on me réponde.</p>
+
+<p>Même silence de la part du Caraïbe.</p>
+
+<p>&mdash;Ces grands airs-là ne m&rsquo;imposent pas, s&rsquo;écria Croustillac, je ne suis
+pas de ceux que l&rsquo;on mange tout vivants, je pense?</p>
+
+<p>Même silence.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! s&rsquo;écria l&rsquo;aventurier, savez-vous qu&rsquo;à la fin, tout cannibale
+que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac
+en manière de leçon de politesse et à cette fin de vous civiliser,
+monsieur le sauvage?</p>
+
+<p>En disant ces mots, le chevalier s&rsquo;approcha du Caraïbe d&rsquo;un air
+menaçant.</p>
+
+<p>Youmaalë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier,
+puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d&rsquo;acajou à racines
+contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! après? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne
+comprends pas votre signe, à moins<a name="page_1213" id="page_1213"></a> qu&rsquo;il ne signifie que vous êtes
+aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche.</p>
+
+<p>Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d&rsquo;arbre entre ses
+bras nerveux, le jeta dans l&rsquo;étang, et, d&rsquo;un geste significatif, sembla
+dire à Croustillac: Voilà comme je puis vous traiter.</p>
+
+<p>Puis Youmaalë s&rsquo;éloigna lentement sans que sa physionomie eût, pendant
+cette scène, révélé la moindre émotion.</p>
+
+<p>Le chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force
+extraordinaire; car ce bloc d&rsquo;acajou lui avait paru et était en effet si
+pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que
+venait de faire le Caraïbe.</p>
+
+<p>Son étonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et
+s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à dire que vous m&rsquo;auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté
+cette souche?</p>
+
+<p>Le Caraïbe, sans s&rsquo;arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa
+la tête en manière de signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, se dit Croustillac en s&rsquo;arrêtant, ce mangeur de
+missionnaire ne manque pas de bon sens; je l&rsquo;ai menacé le premier de le
+jeter à l&rsquo;eau, et d&rsquo;après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis
+forcé de convenir que j&rsquo;aurais eu de la peine, et puis c&rsquo;eût été une
+manière déloyale de se débarrasser d&rsquo;un rival... Ah! cette soirée tarde
+bien à venir! Dieu merci, voici le soleil couché, bientôt la nuit sera
+venue, la lune levée, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je
+pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés...
+Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un<a name="page_1214" id="page_1214"></a> grand effet... Il est
+destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n&rsquo;a-t-elle jamais
+entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit...
+Mais non, non, je n&rsquo;aurai pas ce bonheur...</p>
+
+<p>Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas:</p>
+
+<div class="poem">
+<span class="i0">Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutôt des dieux!<br /></span>
+<span class="i0">Ils ont dessus les rois la puissance absolue.<br /></span>
+<span class="i0">Dieu... non... ce sont des cieux...<br /></span>
+</div>
+
+<p>L&rsquo;aventurier ne put terminer ce vers, Mirette vint le prévenir que sa
+maîtresse l&rsquo;attendait pour souper.</p>
+
+<p>Le Caraïbe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tête-à-tête avec la
+veuve: elle semblait rêveuse et parlait peu, plusieurs fois elle
+tressaillit involontairement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;avez-vous, madame? dit Croustillac, qui était lui-même préoccupé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C&rsquo;est
+votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, ajouta-t-elle avec
+un sourire forcé; voyons, égayez-moi donc un peu, chevalier. Youmaalë
+est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et
+je suis étonnée de ne pas le voir. Mais il dépend de vous de me faire
+oublier sa présence.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le
+Gascon. Si j&rsquo;osais, madame, je vous réciterais quelques petits vers qui
+pourraient peut-être... vous distraire...</p>
+
+<p>&mdash;Des vers... Comment! vous êtes poëte, chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les amoureux le sont... madame.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est-à-dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d&rsquo;être
+poëte.<a name="page_1215" id="page_1215"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, dit tristement Croustillac, je suis amoureux pour avoir le droit
+de souffrir...</p>
+
+<p>&mdash;Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers...</p>
+
+<p>&mdash;Ces vers, madame, font tout ce qu&rsquo;ils peuvent pour peindre deux yeux
+bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c&rsquo;est un
+sonnet...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ce sonnet.</p>
+
+<p>Et Croustillac récita les vers suivants d&rsquo;un ton tour à tour langoureux
+et passionné:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ils ont dessus les rois la puissance absolue.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et le mouvement prompt comme celui des cieux.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-Bleue. Sont-ce
+des yeux des dieux ou des cieux?</p>
+
+<p>Croustillac reprit avec un merveilleux à propos.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Cieux! non; mais deux soleils clairement radieux,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Soleils... non; mais éclairs de puissance inconnue</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Des foudres de l&rsquo;amour signes présagieux.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>&mdash;Décidément, chevalier, je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez...
+<i>soleils</i>... je l&rsquo;avoue... me plaisait assez... <i>dieux</i> aussi...</p>
+
+<p>Croustillac continua avec une molle langueur:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Ah! s&rsquo;ils étaient des dieux feraient-ils tant de mal?</td></tr>
+<tr><td align="left">Si des cieux... Ils auraient leur mouvement égal;</td></tr>
+<tr><td align="left">Deux soleils ne se peut, le soleil est unique...</td></tr>
+</table>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu... chevalier, voici que vous me<a name="page_1216" id="page_1216"></a> ravissez maintenant
+toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus
+qu&rsquo;<i>éclairs</i>...</p>
+
+<p>Croustillac secoua la tête...</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Éclairs... non; car ceux-ci durent trop et trop clairs;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Toutefois, je les nomme afin que je m&rsquo;explique,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Des <small>YEUX</small>... des <small>DIEUX</small>... des <small>SOLEILS</small>... des <small>ÉCLAIRS</small>...</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angèle en riant, vous me
+rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n&rsquo;ai qu&rsquo;à choisir... aussi
+je garde tout... <i>dieux</i>... <i>cieux</i>... <i>soleils</i>... <i>éclairs</i>...</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit
+avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites
+bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j&rsquo;ai du malheur... je suis
+bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je
+vous ai dit de m&rsquo;égayer... de m&rsquo;amuser...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je
+ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d&rsquo;un ton pénétré,
+d&rsquo;une voix émue...</p>
+
+<p>Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de
+l&rsquo;expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d&rsquo;avoir
+pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de
+c&oelig;ur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune
+femme dans un cercle de pensées mélancoliques.<a name="page_1217" id="page_1217"></a> Malgré l&rsquo;effort passager
+qu&rsquo;elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle
+se sentait agitée par d&rsquo;inexplicables pressentiments, obsédée par des
+craintes vagues, comme si elle avait eu l&rsquo;instinct des dangers qui
+grondaient autour d&rsquo;elle.</p>
+
+<p>Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse...</p>
+
+<p>Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas
+prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle
+sortit brusquement de table, et lui dit d&rsquo;un air sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons
+retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me
+sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette
+maison.</p>
+
+<p>La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux
+descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier était si touché de l&rsquo;état d&rsquo;anxiété où il voyait Angèle, il
+conservait si peu d&rsquo;espérance... qu&rsquo;il osait à peine lui rappeler la
+promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m&rsquo;avez promis, madame, de m&rsquo;expliquer le mystère de...</p>
+
+<p>La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d&rsquo;esprit ou prévision, je
+me sens de plus en plus agitée, il me semble qu&rsquo;un malheur me menace;
+pour rien au monde je ne voudrais à cette heure, et dans la disposition
+d&rsquo;esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n&rsquo;a que
+trop duré.<a name="page_1218" id="page_1218"></a></p>
+
+<p>&mdash;Une plaisanterie, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette
+terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaalë là-bas.</p>
+
+<p>Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n&rsquo;aperçois personne...
+Vous me disiez donc, madame, qu&rsquo;une plaisanterie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, j&rsquo;avais su par le père Griffon, notre ami, que vous
+aviez l&rsquo;intention de venir me proposer votre main; j&rsquo;ai envoyé le
+boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je
+vous ai accueilli avec l&rsquo;intention, je vous l&rsquo;avoue, et je vous en
+demande pardon, de m&rsquo;amuser un peu à vos dépens...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame... ce soir même vous deviez m&rsquo;expliquer le mystère de
+votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du
+flibustier, du...</p>
+
+<p>Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;entendez-vous pas marcher?... N&rsquo;est-ce pas Youmaalë?</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;entends rien, dit Croustillac navré de voir ses espérances
+ruinées, quoique pourtant il s&rsquo;attendît à tout depuis qu&rsquo;un véritable
+amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité.</p>
+
+<p>&mdash;Avançons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Caraïbe est peut-être dans
+le bois d&rsquo;orangers près du bassin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, ce mystère?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce mystère, reprit Angèle, s&rsquo;il en est un... ne peut pas... ne doit
+pas être pénétré par vous... ma promesse<a name="page_1219" id="page_1219"></a> de vous découvrir ce soir ce
+secret était une plaisanterie dont j&rsquo;ai honte maintenant, je vous le
+répète... et si j&rsquo;avais tenu cette folle promesse, c&rsquo;eût été en vous
+rendant le jouet d&rsquo;une autre mystification plus coupable encore!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit vivement le chevalier, c&rsquo;est bien cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous de plus, monsieur? je m&rsquo;accuse et vous en demande
+pardon, dit Angèle d&rsquo;une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies
+que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à
+personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du
+Morne-au-Diable, qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien
+innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hésitant, comme souvenir de
+la <i>Barbe-Bleue</i>... vous me permettrez, n&rsquo;est-ce pas? de vous offrir
+quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m&rsquo;avoir
+vue...</p>
+
+<p>Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin; le sentiment vrai
+qu&rsquo;il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une
+offre qu&rsquo;il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il avec autant de fierté que d&rsquo;amertume, vous m&rsquo;avez
+accordé l&rsquo;hospitalité pendant deux jours: demain je partirai; la seule
+grâce que je vous demande, c&rsquo;est de me donner un guide. Quant à votre
+proposition, elle me blesse... doublement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix
+d&rsquo;argent un humiliant procédé...<a name="page_1220" id="page_1220"></a></p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... telle n&rsquo;est pas mon intention...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce
+qu&rsquo;on appelle un homme d&rsquo;expédient, mais j&rsquo;ai mon point d&rsquo;honneur à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, en retour de l&rsquo;hospitalité que m&rsquo;aurait offerte un
+habitant, j&rsquo;aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa
+disposition, c&rsquo;eût été un marché comme un autre..... pire qu&rsquo;un autre
+peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d&rsquo;un plus heureux
+que soi, on doit se contenter de tout... J&rsquo;ai amusé le capitaine de la
+<i>Licorne</i> pour le payer du passage qu&rsquo;il m&rsquo;a donné sur son navire...
+Nous sommes quittes. J&rsquo;ai fait là un misérable métier, madame, je le
+sais mieux que personne, car mieux que personne j&rsquo;ai souvent connu le
+malheur...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement
+Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par
+nécessité j&rsquo;ai pu accepter le rôle d&rsquo;un commensal complaisant, jamais je
+n&rsquo;ai reçu d&rsquo;argent comme compensation d&rsquo;un outrage.&mdash;Puis il ajouta d&rsquo;un
+ton profondément ému et pénétré:&mdash;Puissiez-vous, madame, toujours
+ignorer le mal que m&rsquo;a fait cette proposition, moins encore parce
+qu&rsquo;elle était bien humiliante que parce qu&rsquo;elle m&rsquo;était faite par
+vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l&rsquo;aurais
+souffert sans me plaindre... mais m&rsquo;offrir de l&rsquo;argent pour me
+dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une
+des peines de la misère que j&rsquo;ignorais encore...<a name="page_1221" id="page_1221"></a> Après un moment de
+silence, il reprit avec une nouvelle amertume:&mdash;Au fait... pourquoi
+m&rsquo;auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je
+entré ici? Les vêtements que je porte ne m&rsquo;appartiennent seulement
+pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n&rsquo;est-ce pas, madame?</p>
+
+<p>Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et
+de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta
+vivement l&rsquo;offre indiscrète qu&rsquo;elle avait faite; elle baissa la tête, et
+marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac.</p>
+
+<p>La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre
+blanc dont on a parlé.</p>
+
+<p>La jeune femme tenait toujours le bras de l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison... j&rsquo;ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur...
+la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne croyez
+pas, je vous en prie, que j&rsquo;aie voulu un instant vous humilier...
+rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce
+qu&rsquo;il devait y avoir de généreux dans votre c&oelig;ur... Eh bien! cela...
+je le pense encore... Vous m&rsquo;aimez, dites-vous... si cet amour est
+sincère... il ne peut m&rsquo;offenser... il serait mal à moi de répondre à un
+sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons,
+ajouta-t-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me
+gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse
+vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans
+crainte d&rsquo;être refusée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! s&rsquo;écria Croustillac transporté, ordonnez...<a name="page_1222" id="page_1222"></a> disposez de
+moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces
+bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre
+ami... vous m&rsquo;avez appelé votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je
+qu&rsquo;un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour
+pouvoir vous prouver mon dévouement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?... mais j&rsquo;ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là,
+il faut que j&rsquo;aille voir où est Youmaalë et chercher quelque chose... un
+présent... oui... monsieur le chevalier, un présent... que je vous
+défierai bien de refuser cette fois...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Vous répliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous
+vouliez être mon mari... Attendez-moi là... je reviens.&mdash;Et ce disant,
+Angèle qui, tout en causant était parvenue jusqu&rsquo;au bassin de marbre,
+remonta légèrement l&rsquo;allée du parc et disparut du côté de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en
+regardant machinalement l&rsquo;eau du bassin. Puis il ajouta avec
+exaltation:&mdash;C&rsquo;est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m&rsquo;a
+appelé son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c&rsquo;est égal, je
+l&rsquo;adore; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait
+que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j&rsquo;aurais accepté ces
+diamants... Aujourd&rsquo;hui... cela me fait honte... C&rsquo;est étonnant comme
+l&rsquo;amour vous change...</p>
+
+<p>Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions
+philosophiques.<a name="page_1223" id="page_1223"></a></p>
+
+<p>Le colonel Rutler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l&rsquo;aventurier
+se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots
+d&rsquo;Angèle à Croustillac:&mdash;<i>mon mari... attendez-moi là</i>.</p>
+
+<p>Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l&rsquo;homme qu&rsquo;il cherchait; il
+sortit tout à coup de sa cachette, s&rsquo;élança sur le chevalier, lui jeta
+un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à
+terre; puis, lui passant un n&oelig;ud coulant autour des mains, il eut
+bientôt maîtrisé sa résistance, grâce à sa rare vigueur.</p>
+
+<p>Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté, et bâillonné en moins de
+temps qu&rsquo;il ne faut pour l&rsquo;écrire.</p>
+
+<p>Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous
+appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume
+d&rsquo;Orange, roi d&rsquo;Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute
+trahison... et vous allez me suivre...</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.<br /><br />
+<small>MILORD-DUC.</small></h3>
+
+<p>Brusquement attaqué par un adversaire d&rsquo;une force extraordinaire,
+Croustillac ne tenta pas même de résister.<a name="page_1224" id="page_1224"></a></p>
+
+<p>Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la
+respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés.</p>
+
+<p>Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent
+hollandais très prononcé:</p>
+
+<p>&mdash;Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde...
+Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon
+poignard?</p>
+
+<p>Le malheureux Croustillac, n&rsquo;entendant pas l&rsquo;anglais, mais sentant la
+pointe du poignard, s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez français! parlez français...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère
+cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait
+ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m&rsquo;excuserez donc,
+monseigneur, si je ne m&rsquo;exprime pas très bien en français... J&rsquo;avais
+l&rsquo;honneur de dire à votre Grâce qu&rsquo;au moindre cri, je serais obligé de
+la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d&rsquo;avoir ou non la vie
+sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d&rsquo;appeler du
+secours si elle revient.</p>
+
+<p>Il est évident qu&rsquo;on me prend pour un autre, pensa le chevalier.
+Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce
+nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel
+poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n&rsquo;être pas
+pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et
+qui passe pour ma femme!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la
+plus grande commodité de<a name="page_1225" id="page_1225"></a> votre Grâce, je puis vous délivrer du voile
+qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la
+duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous
+défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j&rsquo;ai promis au roi, mon
+maître, de vous ramener mort on vif.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;étouffe!... ôtez-moi d&rsquo;abord ce voile... je ne crierai pas! murmura
+Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur....</p>
+
+<p>Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l&rsquo;aventurier...
+Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d&rsquo;un
+poignard.</p>
+
+<p>La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du
+colonel, ils lui étaient absolument inconnus.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne
+manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l&rsquo;aventurier
+fut découvert.</p>
+
+<p>&mdash;Comment.... il ne s&rsquo;aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier
+stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à
+s&rsquo;asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant,
+milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j&rsquo;ai dû agir
+ainsi...</p>
+
+<p>Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité,
+il brûlait de savoir à qui s&rsquo;adressaient ces mots: <i>Milord-duc</i>.
+Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris
+pour un autre, surtout pour le mari de la <i>Barbe-Bleue</i>, le chevalier se
+résolut de jouer, autant qu&rsquo;il le pourrait, le<a name="page_1226" id="page_1226"></a> rôle qu&rsquo;on lui prêtait,
+espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Il répondit néanmoins:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes sûr, monsieur, que c&rsquo;est bien moi que vous cherchez?</p>
+
+<p>&mdash;Que votre Grâce n&rsquo;essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il
+est vrai que je n&rsquo;ai pas eu l&rsquo;honneur de vous voir jusqu&rsquo;à ce jour,
+milord-duc; mais j&rsquo;ai entendu votre conversation avec madame la
+duchesse... Quel autre d&rsquo;ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait
+à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de
+ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a
+peint dans ce costume?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n&rsquo;est pas à moi, milord-duc, de m&rsquo;étonner de vous retrouver sous
+ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des
+souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d&rsquo;un air sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Des souvenirs cruels? répéta Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de
+Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas
+hommage à votre royal père du faucon de Lancastre?</p>
+
+<p>&mdash;A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends l&rsquo;embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille
+rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement,
+permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.<a name="page_1227" id="page_1227"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très
+instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:&mdash;Peut-être ainsi
+apprendrai-je quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte
+d&rsquo;apprendre à votre Grâce ce que j&rsquo;attends de sa soumission aux ordres
+de mon maître Guillaume d&rsquo;Orange, roi d&rsquo;Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d&rsquo;entrer dans les plus grands
+détails.</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d&rsquo;elle,
+il est bien nécessaire d&rsquo;établir nettement votre position, milord-duc,
+tel pénible que soit ce devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons
+rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouerez qu&rsquo;en ce moment vous ne pouvez m&rsquo;échapper.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre vie est entre mes mains.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est encore vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce qui doit être pour vous d&rsquo;une très grande considération,
+milord-duc, c&rsquo;est que si, en essayant de m&rsquo;échapper, ou en refusant
+d&rsquo;obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure
+nécessité de vous tuer...</p>
+
+<p>&mdash;Dure nécessité pour tous deux... monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel
+accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d&rsquo;autant plus
+impunément vous<a name="page_1228" id="page_1228"></a> tuer... milord-duc, que vous <small>ÊTES DÉJA MORT</small>... et que
+l&rsquo;on n&rsquo;aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.</p>
+
+<p>Le chevalier regarda Rutler d&rsquo;un air stupide, croyant avoir mal entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d&rsquo;autant plus
+impunément me tuer?...</p>
+
+<p>&mdash;Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.</p>
+
+<p>Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à
+un fou; puis il reprit, après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre
+que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux,
+j&rsquo;en conviens, que je suis déjà mort?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, certainement... Milord-duc, c&rsquo;est tout simple.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez cela tout simple, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu
+de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble pourtant qu&rsquo;à la rigueur... et sans passer pour un homme
+d&rsquo;un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le
+monde... je pourrais jusqu&rsquo;à un certain point nier que je sois mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce
+terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux
+souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais<a name="page_1229" id="page_1229"></a> s&rsquo;oublier, jamais...
+ce qui est seulement assez difficile; c&rsquo;est d&rsquo;en conserver la mémoire,
+dit Croustillac en souriant.</p>
+
+<p>Le colonel ne put retenir un mouvement d&rsquo;indignation, et s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souriez! vous souriez! lorsque c&rsquo;est au prix du plus noble sang
+que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des
+princes!!!</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment
+Croustillac,&mdash;qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de reconnaissance ou d&rsquo;ingratitude
+dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de
+dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons
+singulièrement de la question.... je préfère parler d&rsquo;autre chose...</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois qu&rsquo;après tout, un tel sujet d&rsquo;entretien soit désagréable
+pour votre Grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au
+motif qui vous amène: que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;ai l&rsquo;ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous
+serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a
+dû conserver le souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était
+loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir
+cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus.
+Diable! à la Tour de Londres... c&rsquo;est payer votre <i>Grâce</i> et
+<i>milord-duc</i> un peu trop cher!</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que<a name="page_1230" id="page_1230"></a> vous y serez traité
+avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la
+liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins,
+d&rsquo;égards...</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader
+cet ours du Nord? Je n&rsquo;ai aucun espoir, hélas! d&rsquo;intéresser la
+Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j&rsquo;entrevois vaguement que
+l&rsquo;erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite
+créature. Si cela était, j&rsquo;en serais ravi... Une fois arrivé en
+Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m&rsquo;élargira. Or, comme il
+faut, après tout, que je retourne en Europe, j&rsquo;aime bien mieux, si cela
+se peut, y retourner en <i>prince</i>, en <i>milord</i>, qu&rsquo;en <i>passager-gratis</i>
+de maître Daniel. J&rsquo;y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes
+en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies
+allumées.</p>
+
+<p>Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de
+l&rsquo;accablement, lui dit d&rsquo;un ton moins brusque:</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l&rsquo;avenir qui lui est
+destiné.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier
+à la Tour de Londres!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d&rsquo;une extrême
+liberté; peut-être cette vie d&rsquo;angoisses et d&rsquo;inquiétudes continuelles
+n&rsquo;est pas à regretter beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement;
+le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m&rsquo;emmener
+à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.<a name="page_1231" id="page_1231"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pour remplir cette mission, milord-duc, j&rsquo;avais amené avec moi un
+homme déterminé. Il est mort... mort d&rsquo;une mort affreuse.</p>
+
+<p>Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour
+accomplir cette expédition.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milord-duc.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous flattez à vous tout seul de m&rsquo;enlever d&rsquo;ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milord-duc...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Et par quel miracle?</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je
+compte principalement sur vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous aider à m&rsquo;emmener?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milord-duc.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si
+je veux m&rsquo;en mêler, vous être de quelque secours.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, Rutler reprit:</p>
+
+<p>&mdash;L&rsquo;on ne m&rsquo;avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est
+impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la
+mauvaise fortune, milord-duc...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, monsieur, qu&rsquo;il me serait difficile de la supporter
+autrement.<a name="page_1232" id="page_1232"></a></p>
+
+<p>&mdash;Si je vous fais cette observation, milord, c&rsquo;est qu&rsquo;étant vous-même
+homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu&rsquo;un
+autre... qu&rsquo;on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la
+résolution; or, je n&rsquo;ai pas d&rsquo;autre ressource pour vous enlever d&rsquo;ici...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le
+reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis
+pas seul ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle
+peut revenir d&rsquo;un moment à l&rsquo;autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et non pas seule... je vous en préviens.</p>
+
+<p>&mdash;Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu&rsquo;aux dents, je ne
+crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour
+de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous
+hésiteriez encore.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... vous parlez en énigmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en dirai tout à l&rsquo;heure le mot, milord; mais auparavant je
+dois vous prévenir que l&rsquo;on est à peu près au courant de tout ce qui
+vous est arrivé depuis votre fuite de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j&rsquo;apprendrai peut-être
+quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c&rsquo;est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en
+France, la maîtresse de cette maison.<a name="page_1233" id="page_1233"></a> Que ce mariage soit légal ou non,
+ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent
+pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas,
+c&rsquo;est une affaire de conscience et de théologie.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, mon Sosie, le milord-duc s&rsquo;est mis dans une position tout
+exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu&rsquo;il est
+mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je
+commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis
+hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts.</p>
+
+<p>&mdash;Exacts... exacts... jusqu&rsquo;à un certain point; vous me supposez capable
+de m&rsquo;être remarié après mon exécution à mort, c&rsquo;est au moins hasardé.
+Que diable... monsieur, savez-vous qu&rsquo;il faut être bien sûr de son fait
+au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon
+pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m&rsquo;étonne pas,
+d&rsquo;ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d&rsquo;esprit dans des
+circonstances plus graves que celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre...</p>
+
+<p>&mdash;Milord-duc! s&rsquo;écria le colonel d&rsquo;un ton sévère, le roi, mon maître, ne
+mérite pas ce reproche...</p>
+
+<p>&mdash;Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait.<a name="page_1234" id="page_1234"></a></p>
+
+<p>&mdash;Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi,
+votre maître...</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de
+mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion
+était purement philosophique... et n&rsquo;avait nullement trait à ma position
+particulière.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est différent, milord-duc; aussi m&rsquo;étonnais-je de vous entendre
+parler de votre pauvreté.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... cela m&rsquo;irait bien... de crier misère, dit Croustillac en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes
+énormes que vous avez tirées de la vente d&rsquo;une partie de vos pierreries
+seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d&rsquo;Orange, mon maître,
+n&rsquo;est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation
+des biens d&rsquo;ennemis politiques.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si
+j&rsquo;avais prévu cela... combien j&rsquo;aurais peu avalé de bougies pour la plus
+grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta
+tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi,
+mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela
+fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens,
+mes trésors...</p>
+
+<p>&mdash;Le roi mon maître, milord-duc, m&rsquo;a ordonné de<a name="page_1235" id="page_1235"></a> vous dire que vous
+pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos
+richesses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé
+et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes
+vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour
+les transporter. Puis il reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes
+que vous avez faites sur ma vie passée.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île,
+restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et
+autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre
+habitation, afin d&rsquo;en éloigner les curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la
+Barbe-Bleue... non... la veuve... c&rsquo;est-à-dire non... la duchesse... ou
+plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de
+n&rsquo;importe qui... n&rsquo;est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles?
+Pourtant j&rsquo;ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j&rsquo;ai
+entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j&rsquo;en deviendrai
+fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de
+chandelles romaines dans l&rsquo;intérieur de mon cerveau...</p>
+
+<p class="cb"><br /><br /><br />FIN DU PREMIER VOLUME.</p>
+
+<p><a name="page_1236" id="page_1236"></a></p>
+
+<p><a name="page_1237" id="page_1237"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE_DES_CHAPITRES"
+style="margin:8% auto 5% auto;">
+
+<tr><th colspan="4" align="center"><a name="TABLE_DES_CHAPITRES-1" id="TABLE_DES_CHAPITRES-1"></a><big>TABLE DES CHAPITRES.</big><br />
+TOME PREMIER</th></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE.</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="right"><small>Pages</small></td></tr>
+
+<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I">I<sup>er</sup></a>.</td><td>Le passager </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II">II</a>.</td><td> La Barbe-Bleue</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1012">12</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III">III</a>.</td><td> L&rsquo;arrivée</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1027">27</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td> La maison curiale</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1040">40</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V">V</a>.</td><td> La surprise</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1150">50</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td> L&rsquo;avertissement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1057">57</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td> La caverne</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1067">67</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td> Le Morne-au-Diable</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1083">83</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td> La nuit</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1100">100</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X">X</a>.</td><td> Un boucan</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1110">110</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td> Maître Arrache-l&rsquo;Ame</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1122">122</a><a name="page_1238" id="page_1238"></a></td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE.</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="right"><small>Pages</small></td></tr>
+
+<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>Le Mariage</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1133">133</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td> Le souper</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1150">150</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td> L&rsquo;amour vrai</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1176">176</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td> L&rsquo;envoyé de France</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1189">189</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td> L&rsquo;orage</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1202">202</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII</a>.</td><td> La surprise</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1211">211</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII</a>.</td><td> Milord-duc</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1223">223</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4"><a href="#NOTES">Notes</a></td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">FIN DE LA TABLE.</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<h1><small><small>LE</small></small><br /><br />
+MORNE-AU-DIABLE</h1>
+
+<div class="decor">
+<p class="figcenter">
+<img src="images/dec.png" width="25" height="13" alt="image pas disponible" title="" />
+</p>
+
+<p class="cb">IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/dec.png" width="25" height="13" alt="image pas disponible" title="" />
+</p>
+</div>
+
+<h1><small><small>LE</small></small><br /><br />
+MORNE-AU-DIABLE</h1>
+
+<p class="cb">PAR<br />
+<br />
+<big>EUGÈNE SÜE</big><br />
+<br /><br /><br />
+<img src="images/dec2.png" width="25" height="8" alt="image pas disponible" />
+<br /><br />
+TOME SECOND<br />
+<br />
+<img src="images/dec2.png" width="25" height="8" alt="image pas disponible" />
+<br /><br /><br />
+PARIS<br />
+PAULIN, ÉDITEUR<br />
+RUE RICHELIEU, 60<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1846</p>
+
+<p>
+<br />&nbsp;
+</p>
+
+<p><a name="page_2001" id="page_2001"></a></p>
+
+<h1><small><small>LE</small></small><br /><br />
+MORNE-AU-DIABLE.</h1>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.<br /><br />
+<small>LA SURPRISE.</small></h3>
+
+<p>Rutler continua:</p>
+
+<p>&mdash;Les man&oelig;uvres de vos émissaires furent couronnées d&rsquo;un plein
+succès, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre
+existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui
+apprendre qu&rsquo;à votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait
+faire de vous, milord-duc... un danereux instrument...</p>
+
+<p>&mdash;De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Grâce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de
+Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant
+aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un
+malheureux pays, pourvu que leurs projets réussissent. Je n&rsquo;ai pas
+besoin de vous en dire davantage, milord.</p>
+
+<p>&mdash;Si... monsieur... si, je désire que vous m&rsquo;en disiez davantage... je
+veux voir jusqu&rsquo;à quel point on a abusé de votre crédulité...
+Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.<a name="page_2002" id="page_2002"></a></p>
+
+<p>&mdash;La preuve que l&rsquo;on n&rsquo;a pas abusé de ma crédulité, milord, c&rsquo;est que ma
+mission a pour but de ruiner les projets d&rsquo;un envoyé de France qui,
+d&rsquo;accord ou non avec votre Grâce, doit arriver d&rsquo;un moment à l&rsquo;autre
+dans cette île...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j&rsquo;ignorais
+l&rsquo;arrivée de cet envoyé français.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient
+autorisé le roi, mon maître, à penser que votre Grâce, oubliant ses
+anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait écrit à ce
+roi détrôné pour lui offrir ses services...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de
+dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j&rsquo;aurais
+pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma
+fierté ne m&rsquo;aurait pas permises auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, milord... de votre point de vue à vous, votre résolution
+n&rsquo;eût-elle pas manqué de générosité...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, j&rsquo;aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher
+de... d&rsquo;un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne
+l&rsquo;ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois votre Grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors... votre mission n&rsquo;ayant plus de but...</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, milord-duc... que, malgré la garantie de votre parole,
+les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme
+les circonstances... L&rsquo;espoir d&rsquo;arriver au trône d&rsquo;Angleterre... peut
+faire oublier bien des engagements ou éluder<a name="page_2003" id="page_2003"></a> bien des promesses,
+milord-duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer le passé; mais
+votre Grâce sait ce qu&rsquo;elle a sacrifié lorsqu&rsquo;elle a voulu porter une
+main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes!</p>
+
+<p>&mdash;Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n&rsquo;y vais pas de
+<i>main-morte</i>, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et
+bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m&rsquo;amuserais beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez
+porté vos vues jusque sur le trône.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c&rsquo;est vrai, s&rsquo;écria Croustillac avec une expression de
+franchise spontanée, c&rsquo;est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous...
+l&rsquo;ambition, la gloire, l&rsquo;entraînement de la jeunesse... Mais,
+croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d&rsquo;un ton
+mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l&rsquo;âge nous mûrit... nous rend
+sages, avec les années l&rsquo;ambition s&rsquo;éteint, on vit content de peu dans
+la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard
+philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs
+paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le
+fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l&rsquo;océan de
+l&rsquo;éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre
+première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d&rsquo;audacieuses
+visées... il ne s&rsquo;ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n&rsquo;en
+reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et
+tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante,
+aimé de ceux qui m&rsquo;entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur,
+voilà la seule existence qui me convienne; je<a name="page_2004" id="page_2004"></a> n&rsquo;hésiterai donc pas, en
+confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre
+prétention au trône d&rsquo;Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n&rsquo;en
+ai pas la moindre envie.</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d&rsquo;accepter votre
+serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui
+semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à
+moi, j&rsquo;ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir
+ma mission.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y
+tenez beaucoup...</p>
+
+<p>&mdash;A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me
+sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien,
+que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre
+Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu&rsquo;elle ne me
+suive sans faire la moindre résistance.</p>
+
+<p>Croustillac avait prolongé l&rsquo;entretien autant qu&rsquo;il l&rsquo;avait pu; il lui
+fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon
+dit à Rutler:</p>
+
+<p>&mdash;En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel
+sera notre ordre de marche, comme on dit?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui
+offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin
+d&rsquo;être prêt à vous frapper en cas d&rsquo;alerte, milord, et nous nous
+dirigerons vers votre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, monsieur?<a name="page_2005" id="page_2005"></a></p>
+
+<p>&mdash;Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un
+de vos esclaves d&rsquo;aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur
+barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette
+île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m&rsquo;attend et à bord
+duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les
+mains du gouverneur de la Tour.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même
+l&rsquo;ordre de préparer tout ce qu&rsquo;il faut pour mon enlèvement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la
+pointe de ce poignard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez
+beaucoup, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous autres Flamands, nous avons peu d&rsquo;imagination... que
+voulez-vous... il n&rsquo;y a rien de plus brutal que nos procédés; mais
+réussir, voilà l&rsquo;important; or, ce brin d&rsquo;acier me suffit, car si vous
+refusez d&rsquo;obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que
+j&rsquo;ai déjà eu l&rsquo;honneur de vous en prévenir, je vous tue sans
+miséricorde...</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;ai aussi déjà eu l&rsquo;honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen
+ne manquait pas d&rsquo;originalité... mais j&rsquo;ai des esclaves... des amis,
+monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué
+à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la
+flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui
+seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis<a name="page_2006" id="page_2006"></a>
+Anglais, et je m&rsquo;introduis en temps de guerre dans cette île, qui est
+considérée comme une place forte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie.</p>
+
+<p>&mdash;En acceptant cette mission, j&rsquo;ai fait d&rsquo;avance le sacrifice de ma vie;
+tout ce que je veux, milord-duc, c&rsquo;est que vous ne soyez plus pour mon
+maître un sujet de crainte... pour l&rsquo;Angleterre un sujet de troubles; le
+roi Guillaume n&rsquo;aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre
+réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer;
+choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut;
+vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n&rsquo;étiez pas
+absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce
+que je vais vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à
+l&rsquo;Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est
+pour le roi Guillaume qu&rsquo;un ennemi tel que vous soit dans
+l&rsquo;impossibilité d&rsquo;agir; les partisans de votre première révolte, qui
+vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus
+chers souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... ça ne m&rsquo;étonne pas de leur part, et c&rsquo;est d&rsquo;autant plus
+désintéressé à eux qu&rsquo;il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais
+jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand,
+qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée
+fixe à l&rsquo;endroit de mon exécution.</p>
+
+<p>Le colonel reprit:<a name="page_2007" id="page_2007"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence.</p>
+
+<p>&mdash;Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu&rsquo;elle est
+véritablement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la
+reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de
+pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang,
+que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous
+reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d&rsquo;enthousiasme
+n&rsquo;exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c&rsquo;est parce que votre
+influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu&rsquo;on doit à tout
+prix la neutraliser.</p>
+
+<p>&mdash;Poignarder quelqu&rsquo;un ou l&rsquo;emprisonner éternellement, vous appelez ça
+<i>neutraliser une influence</i>, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se
+dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la
+défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur.
+On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être
+m&rsquo;amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement,
+je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par
+impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s&rsquo;impatiente à tort;
+car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du
+ciel que je ne conspire pas, qu&rsquo;il peut dormir en paix sur son trône, et
+que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il
+assez clair et assez catégorique, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les
+ordres que j&rsquo;ai reçus. Lorsque nous<a name="page_2008" id="page_2008"></a> serons chez vous tout à l&rsquo;heure,
+j&rsquo;aurai l&rsquo;honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le
+roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l&rsquo;autorité
+de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous,
+c&rsquo;est le sort de la guerre. D&rsquo;ailleurs si vous hésitez, je compte sur un
+puissant auxiliaire...</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de
+mon poignard...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son
+poignard... pensa Croustillac; il n&rsquo;a que ce mot-là... à la main...</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier
+que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est
+dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j&rsquo;en
+suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant,
+milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s&rsquo;ils
+peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter
+votre départ...</p>
+
+<p>Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la
+Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu&rsquo;elle aimait
+passionnément, et qu&rsquo;on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut
+généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus
+possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener
+prisonnier à la place du <i>milord-duc</i> inconnu.</p>
+
+<p>Heureux de songer qu&rsquo;Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon
+se résigna donc courageusement<a name="page_2009" id="page_2009"></a> à subir toutes les conséquences de la
+position qu&rsquo;il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière
+sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert.</p>
+
+<p>&mdash;Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à
+l&rsquo;instant, dit le colonel avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec
+un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.</p>
+
+<p>Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen
+d&rsquo;échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la
+Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, monsieur, dit l&rsquo;aventurier en prenant un air digne et
+pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai
+librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la
+duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu&rsquo;après mon
+départ.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre
+femme... sans lui faire connaître votre triste position?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à
+m&rsquo;épargner des adieux toujours déchirants.</p>
+
+<p>&mdash;Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous
+êtes libre d&rsquo;agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous
+semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d&rsquo;atteindre le but que
+vous vous proposez. Si madame votre femme s&rsquo;étonne de votre départ, vous
+prétexterez de l&rsquo;impérieuse nécessité d&rsquo;un voyage de quelques jours à
+Saint-Pierre...<a name="page_2010" id="page_2010"></a> Quant à ma présence ici... vous l&rsquo;expliquerez
+aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la
+Barbade...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé; car il voyait une
+foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans
+doute... mon départ pourrait s&rsquo;expliquer facilement ainsi; mais, pour
+donner des ordres aux nègres pêcheurs, il faudra faire du bruit dans la
+maison, éveiller ainsi l&rsquo;attention de ma femme... Elle est extrêmement
+craintive et s&rsquo;alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où
+personne au monde ne peut s&rsquo;introduire, lui donnera des soupçons.... et
+ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais
+échapper à tout prix.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, milord, comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le
+chemin par lequel vous vous êtes introduit ici, prenons-le; nous
+sortirons de l&rsquo;île à l&rsquo;aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y
+entrer... Une fois à la Barbade, j&rsquo;instruirai ma femme de l&rsquo;événement...
+du cruel événement qui me sépare d&rsquo;elle à jamais, et vous me jurerez à
+votre tour qu&rsquo;elle ne sera pas inquiétée après mon départ.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la<a name="page_2011" id="page_2011"></a> communication secrète
+qui existait entre cette caverne et l&rsquo;abîme qui cerne votre parc?</p>
+
+<p>&mdash;Je l&rsquo;ignorais complétement... mais puisque cette communication existe,
+servons-nous-en pour partir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c&rsquo;est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l&rsquo;intérieur de
+cette caverne qu&rsquo;en s&rsquo;abandonnant aux vagues qui vous précipitent au
+fond d&rsquo;un lac souterrain, après vous avoir fait franchir une
+cataracte....</p>
+
+<p>&mdash;Et pour sortir de cette caverne?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait, milord, remonter une chute d&rsquo;eau de vingt pieds de
+haut...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est trop fort pour moi.... Ainsi, le bâtiment qui vous a amené en
+dehors de cette caverne...</p>
+
+<p>&mdash;Est parti pour la Barbade, milord... Il n&rsquo;avait pu approcher de cette
+partie de l&rsquo;île, malgré les croiseurs français, que parce que cette côte
+est inabordable...</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier
+accablé.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m&rsquo;en croyez, milord, vous vous bornerez à annoncer à madame la
+duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J&rsquo;ai
+foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative
+pour vous échapper de mes mains.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai donné cette parole, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;y crois, milord.... et mon poignard me répond de son exécution.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;aurais été en effet bien étonné si le poignard n&rsquo;avait pas reparu,
+pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne
+l&rsquo;empêche pas de croire<a name="page_2012" id="page_2012"></a> autant à son poignard.... Mordioux! cette
+défiance.... Mais il ne s&rsquo;agit pas de cela... Que faire... que faire...
+La duchesse n&rsquo;est pas prévenue; les esclaves ne m&rsquo;obéiront pas si je les
+commande.... C&rsquo;est fini.... me voici au bout de mon rouleau de
+mensonges...</p>
+
+<p>Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son
+quiproquo. Il regretta sincèrement de n&rsquo;avoir pu se dévouer plus
+efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne
+fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison.</p>
+
+<p>Il eut bientôt une autre crainte.</p>
+
+<p>Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d&rsquo;un étranger armé
+jusqu&rsquo;aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait
+nettement expliqué à l&rsquo;aventurier comment, à la première agression, il
+serait obligé de le tuer sans miséricorde.</p>
+
+<p>Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire
+la sotte curiosité, l&rsquo;imprudente étourderie qui l&rsquo;avaient ainsi jeté au
+milieu d&rsquo;une position aussi compliquée que dangereuse.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.<br /><br />
+<small>LE DÉPART.</small></h3>
+
+<p>L&rsquo;esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour
+s&rsquo;appesantir longtemps sur de craintives<a name="page_2013" id="page_2013"></a> et tristes pensées; il fit le
+raisonnement suivant: «Cejourd&rsquo;hui, comme toujours, j&rsquo;ai peu ou <i>prou</i> à
+perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour
+le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu&rsquo;à ce qu&rsquo;on
+s&rsquo;aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme
+devant, et j&rsquo;ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue
+qui s&rsquo;est moquée de moi, mais qui m&rsquo;a ensorcelé, car elle m&rsquo;intéresse
+plus que je ne voudrais, plus qu&rsquo;elle ne le mérite peut-être; car,
+malgré son amour pour ce mari invisible, elle m&rsquo;a paru furieusement
+tendre avec le boucanier et cet autre animal d&rsquo;anthropophage. Enfin, il
+n&rsquo;importe... si c&rsquo;est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme?
+j&rsquo;en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir
+de céans? mais si le Caraïbe s&rsquo;en mêle? ça se gâte... il est clair que
+je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire
+pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l&rsquo;homme au poignard
+que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être...
+Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile,
+car, pour m&rsquo;empêcher de jeter l&rsquo;alarme dans la maison, ce buveur de
+bière m&rsquo;expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de
+gentilhomme de ne pas chercher à m&rsquo;échapper, il me serre toujours de
+près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard...
+Bah!... son poignard... il ne me tuera qu&rsquo;une fois, après tout...
+Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas,
+cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises,<a name="page_2014" id="page_2014"></a> de
+plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton
+étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l&rsquo;avant.»</p>
+
+<p>Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, puisqu&rsquo;il faut absolument passer par la maison pour
+sortir d&rsquo;ici... marchons.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit le colonel après un moment d&rsquo;hésitation, vous m&rsquo;avez
+donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis
+rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est juste, monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos
+esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie,
+car j&rsquo;ai juré aussi, moi, de vous emmener mort ou vif.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre
+serment... Marchons...</p>
+
+<p>Et le chevalier et le colonel s&rsquo;avancèrent vers la maison.</p>
+
+<p>Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait
+toujours la main sur son poignard; non qu&rsquo;il doutât de la parole de son
+prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir
+délivrer leur maître.</p>
+
+<p>Croustillac et Rutler n&rsquo;étaient plus qu&rsquo;à quelques pas de la maison,
+lorsqu&rsquo;au détour d&rsquo;une allée obscure ils virent s&rsquo;avancer une femme
+vêtue de blanc.</p>
+
+<p>Le colonel s&rsquo;arrêta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui
+dit tout bas:<a name="page_2015" id="page_2015"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde
+qu&rsquo;elle crie.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon
+et tout découvrir, pensa Croustillac.</p>
+
+<p>A son grand étonnement, la femme s&rsquo;arrêta et ne dit mot.</p>
+
+<p>Le Gascon s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc est là?</p>
+
+<p>&mdash;Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit
+la voix bien connue de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Croustillac resta muet, confondu.</p>
+
+<p>La Barbe-Bleue l&rsquo;appelait aussi <i>monseigneur</i>, et elle prenait le nom de
+<i>Mirette</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! se dit-il, je n&rsquo;y comprends plus rien, mais plus rien du
+tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C&rsquo;est égal,
+tenons-nous ferme et jouons serré.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est... c&rsquo;est la femme de confiance de ma femme, répondit le
+chevalier.</p>
+
+<p>Angèle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je venais dire à votre Grâce que madame s&rsquo;est couchée un
+peu souffrante... mais qu&rsquo;elle dort à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à
+Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu&rsquo;elle
+s&rsquo;aperçoive de rien.</p>
+
+<p>Angèle, qui s&rsquo;était approchée, reprit d&rsquo;un air effrayé en reculant
+vivement:<a name="page_2016" id="page_2016"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! mais votre Grâce n&rsquo;est donc pas seule?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c&rsquo;est fait de
+vous!!</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n&rsquo;aie pas peur... pendant
+que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré; il arrive du
+Fort-Royal pour... des affaires très pressées, il faut que je sorte à
+l&rsquo;instant pour l&rsquo;accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Si tard, monseigneur! mais vous n&rsquo;y songez pas... Je vais prévenir
+madame.</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... je te le défends; mais, dis-moi, j&rsquo;aurais tout de suite
+besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Obéis.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n&rsquo;est pas difficile... c&rsquo;est demain matin jour de pêche en haute
+mer, les noirs doivent être maintenant prêts à partir... pour être avant
+le jour à l&rsquo;anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel
+à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et
+comme elle facilite mon départ, se dit Croustillac; il y a là-dessous
+quelque chose de bien étrange... Je n&rsquo;avais peut-être pas tout à fait
+tort de l&rsquo;accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout
+haut:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner
+aux noirs de se préparer à l&rsquo;instant même.<a name="page_2017" id="page_2017"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile,
+ne m&rsquo;as-tu pas entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grâce... veut
+absolument...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! ma Grâce!... Voilà une heure que tu m&rsquo;appelles ainsi,
+devant un étranger, dit le Gascon d&rsquo;un air courroucé, pensant faire un
+coup de maître: que serait-il arrivé... si monsieur n&rsquo;était pas dans le
+secret?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien que si cet étranger est ici à cette heure, c&rsquo;est
+qu&rsquo;on peut parler devant lui comme devant votre Grâce et devant
+madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument
+partir...</p>
+
+<p>&mdash;La fine mouche veut avoir l&rsquo;air de me retenir pour mieux jouer son
+rôle, pensa Croustillac. Mais, qui l&rsquo;a instruite? qui lui a si bien
+tracé ce rôle?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie
+là-dedans...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je à madame?</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que
+le colonel attribua à des regrets bien naturels, tu lui diras, à cette
+chère et bonne femme, de n&rsquo;avoir pas d&rsquo;inquiétude... entends-tu bien,
+Mirette... pas d&rsquo;inquiétude... assure-la bien que le petit voyage que je
+vais faire est absolument dans son intérêt... dis-lui enfin... de penser
+quelquefois à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours,
+répondit Mirette d&rsquo;une voix émue, car elle comprenait le sens caché des
+paroles<a name="page_2018" id="page_2018"></a> de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait
+combien vous l&rsquo;aimez... et elle n&rsquo;oublie rien... mais vous serez ici
+demain avant son réveil, n&rsquo;est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette,
+dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte
+de la voûte; il faut que nous partions sans délai.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre
+manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah!
+J&rsquo;oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous
+et que vous aviez laissée chez madame.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra
+vivement la main et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne
+l&rsquo;espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons.</p>
+
+<p>En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent
+dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d&rsquo;un madras et vêtue
+d&rsquo;une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au
+chevalier un manteau qu&rsquo;elle avait déposé sur un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en
+lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les
+esclaves sont prêts.</p>
+
+<p>Ce disant, Angèle sortit.<a name="page_2019" id="page_2019"></a></p>
+
+<p>L&rsquo;épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que
+curieuse par sa forme; la garde était d&rsquo;or massif; sur la coquille, on
+voyait émaillées les armes royales d&rsquo;Angleterre; la poignée représentait
+un lion debout, et sa tête, surmontée d&rsquo;une couronne royale, servait de
+pommeau; le baudrier d&rsquo;une grande richesse, quoique terni par un
+fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu
+desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.</p>
+
+<p>Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous
+réitère ma parole de n&rsquo;en faire aucun usage contre vous.</p>
+
+<p>Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce;
+j&rsquo;avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon
+gré, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en
+fine mouche... Elle me décore ainsi d&rsquo;une partie de la défroque du
+milord-duc mystérieux pour augmenter encore l&rsquo;erreur de cet ours
+flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il
+est vrai, que j&rsquo;ai eu le cou coupé; c&rsquo;est déjà quelque chose, mais ça ne
+suffit pas pour constater mon <i>identité</i>, comme disent les gens de
+loi... Enfin, ceci durera ce qu&rsquo;il plaira à Dieu; une fois que j&rsquo;aurai
+tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute <a name="page_2020" id="page_2020"></a>son mari en sûreté;
+c&rsquo;est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon
+déguisement sera sans doute complet.</p>
+
+<p>Ce vêtement d&rsquo;une coupe particulière était bleu, avec une sorte de
+camail en drap rouge galonné d&rsquo;or; on voyait qu&rsquo;il avait dû longtemps
+servir.</p>
+
+<p>Le colonel dit au chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water,
+monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la
+disposition dans laquelle je me trouve...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau
+des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres
+à cette fatale journée.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est ce que je vous disais... selon que j&rsquo;ai froid ou chaud, je porte
+ce manteau; mais c&rsquo;est toujours pour moi une manière de commémoration...
+de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites,
+si vaillamment combattu sous mes ordres.</p>
+
+<p>Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue
+lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur
+la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu&rsquo;il avait
+plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un
+peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II
+d&rsquo;Angleterre.</p>
+
+<p>Rutler lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l&rsquo;arracher à des pensées
+qu&rsquo;il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette
+boîte; mais les moments sont précieux.<a name="page_2021" id="page_2021"></a></p>
+
+<p>Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains
+de la jeune femme, qui lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Après mon mari, c&rsquo;est vous que j&rsquo;aime le plus au monde; car vous
+l&rsquo;avez sauvé...</p>
+
+<p>Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le
+chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre
+noirs dont l&rsquo;un portait un fanal pour éclairer la route.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Pendant que l&rsquo;aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le
+Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l&rsquo;appartement le plus
+secret de la maison de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>C&rsquo;était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux
+boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d&rsquo;un lit de repos,
+était un très beau portrait du roi Charles II d&rsquo;Angleterre; plus loin,
+une miniature représentant une femme d&rsquo;une beauté ravissante.</p>
+
+<p>Dans un cadre d&rsquo;ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement
+dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de
+deviner qu&rsquo;on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le
+cadre était supporté sur une sorte de cartouche d&rsquo;argent ciselé
+représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait
+cette date: 15 JUILLET 1685.</p>
+
+<p>Cet appartement était occupé par un homme dans la<a name="page_2022" id="page_2022"></a> force de l&rsquo;âge,
+grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient
+singulièrement la stature et la taille du capitaine l&rsquo;Ouragan, du
+boucanier Arrache-l&rsquo;Ame ou du Caraïbe Youmaalë.</p>
+
+<p>En colorant les beaux traits de l&rsquo;homme dont nous parlons de la teinte
+cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi
+sous l&rsquo;épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois
+individus dans ce même personnage.</p>
+
+<p>Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère,
+que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient
+été successivement portés par le même homme, qui n&rsquo;était autre que le
+fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, <i>exécuté</i> à
+Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.</p>
+
+<p>Tous les historiens s&rsquo;accordent à dire que ce prince était très brave,
+très affable, d&rsquo;un caractère très généreux, et d&rsquo;une figure noble et
+belle. «Telle fut la fin d&rsquo;un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth)
+que ses grandes qualités auraient pu rendre l&rsquo;ornement de la cour, et
+qui eût été capable de bien servir sa patrie.</p>
+
+<p>«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d&rsquo;une
+nombreuse faction et les amorces de l&rsquo;affection populaire l&rsquo;avaient
+engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L&rsquo;amour du peuple le
+suivit dans toutes les variétés de sa fortune; <i>après son exécution
+même, ses partisans conservèrent l&rsquo;espérance de le revoir un jour à leur
+tête</i>.»</p>
+
+<p>Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière<a name="page_2023" id="page_2023"></a> espérance des
+partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son
+exécution.</p>
+
+<p>Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait
+ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs
+orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui.</p>
+
+<p>Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime
+volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à
+Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince
+comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé
+et le menton saillant.</p>
+
+<p>Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des
+Provinces-Unies à la suite de Guillaume d&rsquo;Orange, aurait donc pu tomber
+dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac
+certains objets précieux connus que l&rsquo;on savait avoir appartenu au fils
+de Charles II.</p>
+
+<p>Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille
+mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr,
+intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement
+presque jusqu&rsquo;à l&rsquo;assassinat; le choix de Guillaume d&rsquo;Orange se trouvant
+très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement
+impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et
+qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener
+cette périlleuse et cruelle entreprise.</p>
+
+<p>Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux
+anglais.<a name="page_2024" id="page_2024"></a></p>
+
+<p>Tout à coup, la porte de sa chambre s&rsquo;ouvrit, et Angèle se précipita à
+son cou en s&rsquo;écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Sauvé! sauvé!</p>
+
+<p>Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les
+mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d&rsquo;une voix
+entrecoupée:</p>
+
+<p>&mdash;Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n&rsquo;y a plus de danger
+pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril
+est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j&rsquo;en tremble
+encore...</p>
+
+<p>Effrayé de l&rsquo;exaltation d&rsquo;Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse
+inquiète:</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre,
+Angèle s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ce n&rsquo;est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi
+Guillaume d&rsquo;Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter
+cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l&rsquo;ordre à un de nos
+nègres pêcheurs d&rsquo;aller dire au capitaine Ralph de tenir le <i>Caméléon</i>
+tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l&rsquo;anse aux Caïmans... en
+deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.<a name="page_2025" id="page_2025"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.<br /><br />
+<small>LA TRAHISON.</small></h3>
+
+<p>Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu&rsquo;il entendait, il
+regardait sa femme avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? s&rsquo;écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j&rsquo;habite
+cette île?</p>
+
+<p>&mdash;Il le sait... Un de ses émissaires s&rsquo;était introduit ici... cette
+nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n&rsquo;y a plus aucun danger,
+s&rsquo;écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cet homme? cet homme?...</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans
+cela?... Non... tu n&rsquo;as plus rien à redouter... quant à présent du
+moins. Mais sais-tu qui m&rsquo;a aidé à conjurer ce menaçant orage?</p>
+
+<p>&mdash;Non... de grâce explique-moi...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.</p>
+
+<p>&mdash;Croustillac?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sa présence d&rsquo;esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril
+est éloigné.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, Angèle, je crois rêver.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m&rsquo;as eu quittée pour
+lire ces papiers venus d&rsquo;Europe, je suis descendue avec le chevalier
+dans le jardin...<a name="page_2026" id="page_2026"></a> J&rsquo;avais un pressentiment de notre danger, j&rsquo;étais
+triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt
+possible... n&rsquo;étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne
+pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main
+n&rsquo;appartiendrait à personne, et qu&rsquo;il devait quitter cette maison demain
+au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses
+récits naturellement exagérés sur ce qu&rsquo;il avait vu ici, donnerait plus
+de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l&rsquo;île,
+bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu&rsquo;à présent, hélas! nous
+avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements
+qu&rsquo;il avait été impossible de démêler le vrai du faux.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève.</p>
+
+<p>&mdash;Après avoir annoncé au chevalier qu&rsquo;il ne pouvait plus rester ici, je
+lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son
+séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d&rsquo;un air si
+péniblement humilié qu&rsquo;il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre,
+et voulant, par cela même qu&rsquo;il témoignait quelque délicatesse,
+l&rsquo;obliger à accepter un présent, j&rsquo;étais revenue chercher ici un
+médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le
+chevalier ne me refuserait pas. J&rsquo;allais lui porter ce cadeau, lorsqu&rsquo;en
+approchant de l&rsquo;endroit où je l&rsquo;avais laissé, au bout du parc, près du
+bassin... Ah! mon ami, j&rsquo;en frémis encore.</p>
+
+<p>Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si
+elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.<a name="page_2027" id="page_2027"></a></p>
+
+<p>&mdash;Angèle, je t&rsquo;en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine
+ce récit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit-elle, lorsque je m&rsquo;approchai du bassin, j&rsquo;entendis
+parler; effrayée, j&rsquo;écoutai.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;était cet émissaire, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment s&rsquo;est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment
+a-t-il confié ses desseins au Gascon?</p>
+
+<p>&mdash;Il a pris le chevalier pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Il a pris le chevalier pour moi? s&rsquo;écria Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de
+taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait
+fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t&rsquo;habillant comme le
+portrait dont tu m&rsquo;avais parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement,
+oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi.</p>
+
+<p>Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre
+d&rsquo;ébène incrusté d&rsquo;argent qui renfermait l&rsquo;esquisse d&rsquo;un portrait, le
+duc reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle a été l&rsquo;issue de cette étrange rencontre? le chevalier
+qu&rsquo;a-t-il dit? toi-même qu&rsquo;as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans
+tes paroles qui me rassurent... j&rsquo;irais moi-même...</p>
+
+<p>Angèle interrompit le duc:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s&rsquo;il y
+avait quelque chose à craindre à cette heure?<a name="page_2028" id="page_2028"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je t&rsquo;écoute.... mais tu conçois mon impatience...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots
+que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi
+dans l&rsquo;erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison,
+craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur
+l&rsquo;intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il
+s&rsquo;approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu&rsquo;il
+devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l&rsquo;émissaire de
+Guillaume, croyant s&rsquo;adresser à toi, appelait le chevalier <i>milord-duc</i>
+ou <i>monseigneur</i>, je l&rsquo;ai appelé ainsi; j&rsquo;ai fait ouvrir les portes, et,
+pour compléter l&rsquo;illusion, j&rsquo;ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à
+portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu&rsquo;as-tu fait, Angèle! s&rsquo;écria le duc, l&rsquo;épée de mon père, une
+boîte qui m&rsquo;a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au
+plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à
+l&rsquo;amitié!</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s&rsquo;écria
+Angèle, désolée de l&rsquo;expression d&rsquo;amertume et de chagrin qu&rsquo;elle lisait
+sur les traits de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec
+tendresse, je ne t&rsquo;accuse pas; mais j&rsquo;ai un tel respect pour ces saintes
+reliques, qu&rsquo;il m&rsquo;est cruel de les voir profaner par un mensonge, même
+pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs
+terribles qui se rattachent<a name="page_2029" id="page_2029"></a> surtout à ce manteau... hélas! je ne t&rsquo;ai
+pas tout dit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m&rsquo;as pas tout dit? s&rsquo;écria Angèle surprise. Quand tu es venu me
+chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort
+sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m&rsquo;as-tu pas
+offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m&rsquo;as-tu pas
+dit que tu m&rsquo;aimais? que m&rsquo;importe le reste. S&rsquo;il ne s&rsquo;était pas agi de
+ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta
+condition, de ta naissance? Je t&rsquo;ai épousé proscrit, fuyant la haine
+acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté
+les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers.
+Maintenant... que peux-tu m&rsquo;avoir caché? Si c&rsquo;est quelque nouveau
+danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas,
+car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta
+vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative
+soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils
+vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans
+deux heures, le <i>Caméléon</i> sera prêt à mettre à la voile...</p>
+
+<p>Profondément préoccupé, Monmouth n&rsquo;entendait pas Angèle; il marchait à
+grands pas, se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;y a pas à en douter... on sait que j&rsquo;existe... Mais comment
+Guillaume d&rsquo;Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n&rsquo;était plus connu
+que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait
+emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur
+de cette île, est mort?... Quand je songe que<a name="page_2030" id="page_2030"></a> pour plus de sûreté...
+j&rsquo;ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc
+pu me trahir? le père Griffon est incapable d&rsquo;un tel sacrilége... car
+c&rsquo;est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette
+révélation...</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:&mdash;Et
+de quel moyen s&rsquo;est servi le chevalier pour découvrir les desseins de
+l&rsquo;émissaire de Guillaume d&rsquo;Orange?</p>
+
+<p>&mdash;Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s&rsquo;en est pas caché; je l&rsquo;ai
+entendu, il voulait t&rsquo;enlever mort on vif et te conduire à la tour de
+Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l&rsquo;on craint que je ne
+me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes
+anciens partisans s&rsquo;agitent... dit Monmouth en se parlant à
+lui-même.&mdash;Je reconnais là la politique de mon <i>ancien ami</i> Guillaume
+d&rsquo;Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées
+ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l&rsquo;esprit de
+Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?...
+Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:&mdash;Dieu soit loué...
+mon enfant, l&rsquo;orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier.
+Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu&rsquo;il vient de montrer
+dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité;
+peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et
+de le persuader que l&rsquo;émissaire lui-même avait été abusé par de faux
+renseignements. Qu&rsquo;en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du
+chevalier sous d&rsquo;autres traits que ceux d&rsquo;Youmaalë, ou<a name="page_2031" id="page_2031"></a> bien te
+chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme?
+Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d&rsquo;y pourvoir sans blesser
+sa délicatesse.</p>
+
+<p>Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.</p>
+
+<p>Monmouth ne l&rsquo;avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu
+à éloigner du Morne-au-Diable l&rsquo;émissaire de Guillaume d&rsquo;Orange, mais il
+ne savait pas qu&rsquo;il l&rsquo;eût accompagné comme prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans
+doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le
+temps de fuir...</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier n&rsquo;est donc plus ici? s&rsquo;écria le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet
+homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu&rsquo;à l&rsquo;anse aux Caïmans,
+où l&rsquo;émissaire s&rsquo;embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes
+avec le chevalier.</p>
+
+<p>Le duc semblait ne pas croire à ce qu&rsquo;il entendait.</p>
+
+<p>&mdash;Parti prisonnier sous mon nom? s&rsquo;écria-t-il. Mais cet émissaire, en
+reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par
+le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé
+pour moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir
+aucun danger. Malgré mon désir d&rsquo;éloigner de nous le péril dont nous
+étions menacés, jamais je n&rsquo;aurais exposé cet homme généreux à une perte
+assurée...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse femme! s&rsquo;écria le duc, tu ne<a name="page_2032" id="page_2032"></a> sais pas de quelle
+terrible importance est le secret d&rsquo;état que possède maintenant le
+chevalier...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que dis-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont capables de le tuer...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu&rsquo;ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s&rsquo;écria la jeune femme
+en voyant le duc s&rsquo;apprêter à sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J&rsquo;emmènerai
+quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d&rsquo;avance.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques... je t&rsquo;en supplie... ne t&rsquo;expose pas...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! j&rsquo;abandonnerais lâchement cet homme qui s&rsquo;est dévoué pour
+moi, je le livrerais aux ressentiments de l&rsquo;envoyé de Guillaume!...
+Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains
+sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu&rsquo;un
+remords!... Va, je t&rsquo;en prie, dire à Mirette d&rsquo;ordonner à quelques
+esclaves de se tenir prêts à me suivre à l&rsquo;instant... Grâce à la marée,
+le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je
+pourrai encore l&rsquo;atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet envoyé est capable de tout! s&rsquo;il te voit venir délivrer le
+chevalier, il devinera peut-être... et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n&rsquo;est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va
+courir sur leurs traces... D&rsquo;ailleurs, j&rsquo;ai bravé, je crois, d&rsquo;autres
+dangers que ceux-là.</p>
+
+<p>Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là
+se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.</p>
+
+<p>Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus<a name="page_2033" id="page_2033"></a> cruels. Elle n&rsquo;avait
+pas cru que les suites de l&rsquo;erreur où le Gascon avait jeté Rutler
+pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son
+déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle
+entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de
+l&rsquo;appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à
+tous les gens de la maison.</p>
+
+<p>Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette.</p>
+
+<p>La mulâtresse, d&rsquo;un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon
+demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à
+lui apprendre.</p>
+
+<p>L&rsquo;ordre fut donné d&rsquo;introduire à l&rsquo;instant le religieux dans le salon du
+rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre
+sous les traits du flibustier mulâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami! s&rsquo;écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le
+père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous
+révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui...</p>
+
+<p>&mdash;Le père Griffon! s&rsquo;écria le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu&rsquo;il ne vient jamais ici que dans les circonstances les
+plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut
+compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s&rsquo;écria le duc.</p>
+
+<p>Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de
+fatigue, était dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un quart d&rsquo;heure ils seront ici! s&rsquo;écria le religieux.<a name="page_2034" id="page_2034"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qui cela, mon père? demanda Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Ce misérable Gascon! dit le père.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant
+un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons...
+il en est encore temps.</p>
+
+<p>&mdash;Fuir! et par où? il n&rsquo;y a qu&rsquo;un chemin pour venir au Morne-au-Diable
+et pour en sortir. Je vous dis qu&rsquo;ils me suivent, répondit le père, mais
+du calme, rien n&rsquo;est encore désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, mon père, qu&rsquo;y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit
+Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j&rsquo;aime
+mieux croire à l&rsquo;impossible que de douter un moment de votre sainte
+probité.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un
+mystère inexplicable... qui s&rsquo;éclaircira un jour, croyez-moi; mais les
+moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du
+malheur qui vous menace. J&rsquo;accours près de vous, donc je ne vous ai pas
+trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible
+que l&rsquo;on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n&rsquo;est pas tout, votre
+position est devenue presque inextricable.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m&rsquo;être
+ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur...
+Maudit soit ce misérable hypocrite...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au contraire, s&rsquo;écria Angèle, c&rsquo;est le plus généreux des
+hommes... il s&rsquo;est volontairement dévoué pour mon mari.<a name="page_2035" id="page_2035"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais
+savez-vous dans quel but odieux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dites... dites, je meurs d&rsquo;effroi, s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s&rsquo;écoulent et le
+danger approche: ce matin, j&rsquo;ai reçu au Macouba une lettre de maître
+Morin, du Fort-Royal, selon l&rsquo;ordre qu&rsquo;il a reçu de vous de me prévenir
+de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler
+extraordinaire; il m&rsquo;a dépêché un exprès pour m&rsquo;apprendre qu&rsquo;une frégate
+française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé
+à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d&rsquo;une longue
+conférence avec le gouverneur, s&rsquo;est mis en route, à la tête d&rsquo;une
+escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.</p>
+
+<p>&mdash;Un envoyé de France! s&rsquo;écria Monmouth, qu&rsquo;aurais-je à craindre
+maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France
+n&rsquo;est-elle pas en guerre avec l&rsquo;Angleterre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le
+père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son
+escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici.
+Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du
+morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu&rsquo;il était envoyé du roi
+de France, qu&rsquo;il venait remplir une mission d&rsquo;état, et il me pria de
+vouloir bien lui servir de guide et d&rsquo;introducteur, puisque je
+connaissais<a name="page_2036" id="page_2036"></a> les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser
+sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu&rsquo;il
+se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions
+très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque
+tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte
+crier:&mdash;Qui vive?&mdash;Envoyé du roi de France, répondit M. de
+Chemeraut.&mdash;Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint
+jusqu&rsquo;à nous avec ces mots:&mdash;Je suis mort...</p>
+
+<p>&mdash;Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l&rsquo;épée à la main, et en
+courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient
+d&rsquo;éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un
+côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d&rsquo;épouvante, tandis
+que nos deux matelots d&rsquo;avant-garde terrassaient et contenaient à peine
+un homme robuste vêtu en marin.</p>
+
+<p>&mdash;Et le chevalier, s&rsquo;écria Monmouth, était donc blessé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut
+rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l&rsquo;a sauvé. L&rsquo;homme au
+costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles
+de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: <i>Envoyé du roi de
+France</i>... s&rsquo;était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait
+alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable
+aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier.
+Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s&rsquo;écriant:&mdash;Je
+suis mort, et il<a name="page_2037" id="page_2037"></a> resta sans mouvement. C&rsquo;est à cet instant que nous
+arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l&rsquo;assassin du Gascon
+s&rsquo;écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu&rsquo;il
+croyait sa victime:</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur l&rsquo;envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils
+sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en
+faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce
+cadavre, monsieur; c&rsquo;est moi, Rutler, colonel au service du roi
+Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»&mdash;«Malheureux!»
+s&rsquo;écria M. de Chemeraut. «Je m&rsquo;en fais gloire de ce meurtre, reprit le
+colonel. Ainsi j&rsquo;ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon
+maître! Grâce à moi, l&rsquo;épée de Charles II, que Jacques de Monmouth
+portait à son côté, ne sera plus tirée contre l&rsquo;Angleterre.»&mdash;«Colonel,
+vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut...</p>
+
+<p>&mdash;«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive
+le roi Guillaume et la vieille Angleterre!»</p>
+
+<p>&mdash;Mais le chevalier? s&rsquo;écria le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu&rsquo;il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger
+mouvement, poussa un soupir; et pendant qu&rsquo;une partie de l&rsquo;escorte
+garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s&rsquo;apercevant que sa
+victime n&rsquo;était pas morte, M. de Chemeraut s&rsquo;empressa de secourir le
+Gascon, et lui dit:&mdash;«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je
+compris à l&rsquo;instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le
+chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur
+pouvait vous servir, je me tus.&mdash;«Le coup a glissé sur<a name="page_2038" id="page_2038"></a> le baudrier de
+l&rsquo;épée de mon père,» dit le drôle d&rsquo;une voix faible pendant qu&rsquo;on le
+relevait.&mdash;«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut;
+je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est
+maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet
+de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus
+tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»&mdash;«Je vous écoute,
+monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans
+doute pour mieux jouer son personnage.&mdash;Puis, au bout de quelques
+moments d&rsquo;entretien secret, le Gascon dit à voix haute:&mdash;«Puisqu&rsquo;il en
+est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma
+femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable.
+Elle m&rsquo;accompagnera... puisque telle est la destination qui m&rsquo;est
+réservée.»</p>
+
+<p>&mdash;Le misérable! s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, reprit le père Griffon:&mdash;«Je me sens étourdi de ma
+chute, je me reposerai un moment chez moi.»&mdash;«Qu&rsquo;il soit fait ainsi que
+vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s&rsquo;adressant
+à moi:&mdash;«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir
+madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour
+l&rsquo;emmener; qu&rsquo;elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons
+être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin
+même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de
+ce traître? il veut abuser du nom qu&rsquo;il a pris pour vous ravir votre
+femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous<a name="page_2039" id="page_2039"></a> êtes... ou de
+consentir au départ de madame la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Plutôt mourir mille fois! s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais
+que sot et aventureux, et c&rsquo;est un monstre d&rsquo;hypocrisie.</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez
+retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d&rsquo;ouvrir
+au Gascon et à l&rsquo;envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du
+reste.<a name="page_2040" id="page_2040"></a></p>
+
+<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.<br /><br />
+<small>LE VICE-ROI D&rsquo;IRLANDE ET D&rsquo;ÉCOSSE.</small></h3>
+
+<p>Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père
+Griffon de l&rsquo;infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce
+nouveau danger, nous rejoindrons l&rsquo;aventurier qui, négligemment appuyé
+sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Le colonel Rutler, furieux d&rsquo;avoir échoué dans son entreprise, était
+conduit et gardé par deux soldats de l&rsquo;escorte.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le
+moindre doute sur l&rsquo;identité du Gascon avec le personnage de Monmouth,
+l&rsquo;action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur
+le colonel un ordre de la main de Guillaume d&rsquo;Orange, au sujet de
+l&rsquo;enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de
+Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu&rsquo;un envoyé du roi Guillaume
+reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu&rsquo;il allait<a name="page_2041" id="page_2041"></a> payer
+de sa vie sa tentative d&rsquo;assassinat contre ce prétendu prince?</p>
+
+<p>En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac
+sentit la nécessité de s&rsquo;observer davantage, pour compléter l&rsquo;illusion
+qu&rsquo;il voulait produire et pour arriver à ses fins.</p>
+
+<p>Il savait du moins le nom du personnage qu&rsquo;il représentait, et à quelle
+nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d&rsquo;une
+excessive utilité pour l&rsquo;aventurier, car il ignorait absolument
+l&rsquo;histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l&rsquo;homme dont il
+jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation
+gasconne et il lui donna une manière d&rsquo;accent britannique qui rendait
+son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de
+soupçonner qu&rsquo;il causait avec un Français.</p>
+
+<p>Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se
+renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n&rsquo;en fut guère
+étonné, il connaissait le peu d&rsquo;expansion du caractère anglais.</p>
+
+<p>Quelques mots de l&rsquo;entretien de ces deux personnages qui cheminaient en
+tête de l&rsquo;escorte donneront une idée de la nouvelle et assez
+embarrassante situation du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de
+Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m&rsquo;a chargé
+sous les yeux de Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Altesse</i>? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus
+que l&rsquo;autre... outre l&rsquo;inconvénient<a name="page_2042" id="page_2042"></a> de son éternel poignard, il
+m&rsquo;appelait seulement <i>Monseigneur</i> ou ma <i>Grâce</i>, tandis que celui-ci
+m&rsquo;appelle <i>Altesse</i>... Il y a progrès... j&rsquo;avance... je frise le
+trône...</p>
+
+<p>M. de Chemeraut continua:</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;aurai aussi l&rsquo;honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre
+de lettres d&rsquo;Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n&rsquo;a été
+plus favorable pour une insurrection.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui
+avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s&rsquo;agitent...
+s&rsquo;agitent même énormément...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires
+d&rsquo;Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de
+vous, monseigneur, de vous assurer de l&rsquo;éclatante position qui vous est
+due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;En vous mettant à la tête des partisans de votre royal oncle, Jacques
+Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés,
+monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son
+digne neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille.
+Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par
+s&rsquo;arranger...<a name="page_2043" id="page_2043"></a></p>
+
+<p>&mdash;Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de
+confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de
+son jeune fils<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des
+choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas
+ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de
+son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l&rsquo;opportunité
+de cette tentative, lorsqu&rsquo;elle aura entendu à cet égard bon nombre de
+ses anciens compagnons d&rsquo;armes, de ses partisans les plus exaltés.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu&rsquo;ils seront à même mieux que personne de me donner...
+des renseignements certains... Mais, hélas!... avant que je puisse les
+revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se
+passera malheureusement beaucoup de temps...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Une surprise?</i></p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle
+admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés,
+ont demandé au roi la faveur de m&rsquo;accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;De vous accompagner? s&rsquo;écria le chevalier.&mdash;Et où sont-ils donc,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont ici... à bord de ma frégate qui m&rsquo;a amené, monseigneur.<a name="page_2044" id="page_2044"></a></p>
+
+<p>&mdash;A bord de votre frégate! reprit Croustillac avec une expression de
+surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très favorable aux
+souvenirs affectueux du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre
+joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d&rsquo;armes.</p>
+
+<p>&mdash;En effet... vous n&rsquo;avez pas idée de l&rsquo;impatience avec laquelle
+j&rsquo;attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils
+vous apportent le v&oelig;u de tous vos amis d&rsquo;Angleterre. Et ils vont vous
+mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux
+vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d&rsquo;un
+air dégagé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes
+blessures, qu&rsquo;il peut à peine marcher; mais il a dit: «Il n&rsquo;importe que
+je meure... si je meurs aux pieds de <i>notre duc</i>...» car c&rsquo;est ainsi
+qu&rsquo;ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement,
+monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Rothsay... toujours le même, dit Croustillac en passant la
+main sur ses yeux d&rsquo;un air attendri. Ces chers amis...</p>
+
+<p>&mdash;Et lord Mortimer donc, monseigneur! était comme un fou... Sans les
+ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m&rsquo;eût été
+impossible de l&rsquo;empêcher de descendre à terre avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mortimer... aussi... ce brave Mortimer...<a name="page_2045" id="page_2045"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et lord Dudley, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Lord Dudley est aussi enragé que les autres... je le parie...</p>
+
+<p>&mdash;Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s&rsquo;était vu
+obligé de lui refuser une embarcation...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est un vrai caniche pour la fidélité et pour l&rsquo;amour de l&rsquo;eau qu&rsquo;un
+ami pareil, pensa Croustillac très désappointé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, et demain?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi... demain?</p>
+
+<p>&mdash;Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, superbe... superbe...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et
+pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux! heureux les princes qui
+retrouvent de pareils amis dans l&rsquo;adversité!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce sera en effet une entrevue très touchante, dit tout haut
+Croustillac. Puis il ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voilà
+des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me
+reconnaître, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret
+d&rsquo;état de M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;La présence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore
+un autre but... Votre Altesse ne doit pas l&rsquo;ignorer.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d&rsquo;excellentes idées, ces
+chers amis...</p>
+
+<p>&mdash;Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon
+maître et le roi votre oncle m&rsquo;ont<a name="page_2046" id="page_2046"></a> commandé de vous faire une ouverture
+que vous ne pouvez manquer d&rsquo;accueillir.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, monsieur... faites... tout ceci s&rsquo;annonce à ravir.</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la
+frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli
+d&rsquo;armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur
+les côtes de Cornouailles; tout ce comté n&rsquo;attend qu&rsquo;un signal pour
+s&rsquo;insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de
+ses partisans et donne aux populations de quoi s&rsquo;armer... Le mouvement
+se répand jusqu&rsquo;à Londres, l&rsquo;usurpateur est chassé du trône, et vous
+rendez la couronne au roi votre oncle.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet
+magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant
+tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du
+salut des peuples de mon oncle...</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse;
+mais il n&rsquo;y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout
+est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec
+enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de
+Londres, que jamais il n&rsquo;a voulu croire à votre exécution, monseigneur,
+quoiqu&rsquo;il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous
+chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue
+comme le jour de sa délivrance!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j&rsquo;aie été exécuté;
+mais il est plus raisonnable que<a name="page_2047" id="page_2047"></a> l&rsquo;autre, qui voulait me tuer au nom
+des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de
+vivre au nom de ces mêmes regrets. J&rsquo;aime mieux cela.</p>
+
+<p>&mdash;En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de
+Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise
+se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection
+avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne
+sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je
+devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de
+brûlot, d&rsquo;enfant perdu... Si je réussis, il m&rsquo;appuiera; si je ne réussis
+pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c&rsquo;est égal, ça me tente;
+mon ambition s&rsquo;éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres
+amis forcenés... Sans ces bélîtres, j&rsquo;aurais été curieux de voir
+Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant
+Guillaume d&rsquo;Orange du trône d&rsquo;Angleterre... et rendant généreusement ce
+même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m&rsquo;y asseoir... hum...
+peut-être m&rsquo;y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons,
+Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard...
+Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais
+décidément, depuis quelque temps, il m&rsquo;arrive de singulières aventures,
+et la <i>Licorne</i>, qui m&rsquo;a amené ici, pourrait bien être un bâtiment
+enchanté.</p>
+
+<p>Le chevalier reprit tout haut d&rsquo;un air méditatif:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est une détermination très grave, au moins,<a name="page_2048" id="page_2048"></a> monsieur; il y a
+certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup
+à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais
+il serait, je crois, d&rsquo;une bonne politique de réfléchir... plus
+mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont
+pressantes, il faut se hâter d&rsquo;agir; les vues secrètes du roi, mon
+maître, ont été trahies; Guillaume d&rsquo;Orange avait donné au colonel
+Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous
+voir le chef d&rsquo;une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper
+un coup rapide, décisif, tel qu&rsquo;un brusque débarquement sur les côtes de
+Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au
+nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute
+puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous
+aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la
+Grande-Bretagne remonte sur son trône.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus...</p>
+
+<p>&mdash;Et il l&rsquo;aura, monseigneur, il l&rsquo;aura...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à moins qu&rsquo;il n&rsquo;ait le dessous... et alors, si je suis tué cette
+fois, ce sera sans rémission... Ce n&rsquo;est pas par un vil égoïsme que je
+fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d&rsquo;après les
+antécédents qu&rsquo;on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort,
+mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis
+songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les
+horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir
+douloureux.<a name="page_2049" id="page_2049"></a></p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles
+passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des
+chances fatales, mais elle en a d&rsquo;heureuses... Et puis quel avenir vous
+attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous
+prouveront que la vice-royauté d&rsquo;Irlande et d&rsquo;Écosse vous est destinée,
+sans nombrer d&rsquo;autres faveurs que vous réservent et mon maître et
+Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu&rsquo;il sera remonté sur le trône qu&rsquo;il
+vous devra.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! vice-roi d&rsquo;Écosse et d&rsquo;Irlande, se dit Croustillac, avec cela
+mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi...
+Ah! Croustillac, Croustillac, je te l&rsquo;avais bien dit... ton étoile se
+lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours...
+tant que cela pourra durer.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut, voyant l&rsquo;hésitation du chevalier, employa un moyen
+décisif pour le forcer d&rsquo;agir conformément aux vues des deux rois, et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication...
+et, si pénible qu&rsquo;elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon
+maître.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de
+l&rsquo;insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux!</p>
+
+<p>&mdash;On a brûlé mes vaisseaux!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; c&rsquo;est une métaphore...</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m&rsquo;a mis dans la
+nécessité d&rsquo;agir selon ses vues?</p>
+
+<p>&mdash;Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous<a name="page_2050" id="page_2050"></a> tromper,
+monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les
+<i>conseils pressants</i> du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez
+ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de
+fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il
+l&rsquo;espérait..</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, dit l&rsquo;aventurier, devenu très soucieux en pensant
+qu&rsquo;il allait connaître, comme on dit, <i>le revers de la médaille</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d&rsquo;imminentes raisons
+d&rsquo;état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s&rsquo;assurer de votre
+personne... Voilà pourquoi je m&rsquo;étais fait suivre d&rsquo;une escorte...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... de la violence!!!...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis
+sûr d&rsquo;avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité
+de les exécuter...</p>
+
+<p>Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre
+exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on
+vous couvrirait le visage d&rsquo;un masque que vous ne quitteriez jamais.
+Enfin, d&rsquo;après l&rsquo;ordre de Sa Majesté, j&rsquo;aurais l&rsquo;honneur de conduire
+directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez
+éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos
+partisans qui étaient venus ici dans l&rsquo;espoir de vous revoir bientôt à
+leur tête.</p>
+
+<p>Après être resté longtemps dans l&rsquo;attitude d&rsquo;un homme qui médite
+profondément et qui lutte intérieurement<a name="page_2051" id="page_2051"></a> contre plusieurs pensées
+contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de
+Chemeraut d&rsquo;un air majestueux:</p>
+
+<p>&mdash;Toute réflexion faite, monsieur, j&rsquo;accepterai la vice-royauté
+d&rsquo;Irlande et d&rsquo;Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce
+soit la crainte d&rsquo;une prison perpétuelle qui me force d&rsquo;agir ainsi. Non,
+monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre
+que je serais coupable de ne pas me rendre aux v&oelig;ux des peuples
+opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l&rsquo;épée pour leur
+défense, ajouta l&rsquo;aventurier d&rsquo;un ton héroïque.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu&rsquo;il en est ainsi, monseigneur, s&rsquo;écria M. de Chemeraut, vive le
+roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi
+d&rsquo;Écosse et d&rsquo;Irlande!</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;en accepte l&rsquo;augure, répondit gravement le chevalier.</p>
+
+<p>Et il ajouta tout bas:&mdash;Diable d&rsquo;homme! avec son air doucereux! je ne
+sais si je n&rsquo;aimais pas mieux l&rsquo;autre, malgré son éternel poignard... Ça
+se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de
+Londres, ça n&rsquo;était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et
+devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme
+des grues à m&rsquo;attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera
+découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de
+maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que
+va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m&rsquo;arriver?
+d&rsquo;être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un<a name="page_2052" id="page_2052"></a> avenir...
+Pendu... c&rsquo;est un zeste... un clin d&rsquo;&oelig;il... un bâillement... Allons,
+allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te
+moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t&rsquo;amusant des étranges
+aventures que le diable t&rsquo;envoie... C&rsquo;est égal... maudits soient mes
+partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s&rsquo;il n&rsquo;y aurait pas
+moyen de les envoyer... m&rsquo;aimer ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans
+sont-ils nombreux?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, ils sont onze.</p>
+
+<p>&mdash;Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur
+aise...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des
+camps; d&rsquo;ailleurs le but qu&rsquo;ils se proposent est si important, si
+glorieux, qu&rsquo;ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre
+Altesse leur fera bientôt oublier...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est égal, est-ce qu&rsquo;il n&rsquo;y aurait pas moyen de les caser ailleurs...
+de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux,
+tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et
+puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et
+bons amis qu&rsquo;au moment de débarquer en Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous
+serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est désespérant d&rsquo;inspirer de pareils dévouements, se dit
+Croustillac.&mdash;Alors, n&rsquo;y pensons plus, dit-il tout haut, je serais
+désolé de contrarier de si fidèles<a name="page_2053" id="page_2053"></a> partisans. Mais quel logement nous
+destinez-vous, à moi et à ma femme?</p>
+
+<p>&mdash;Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse
+daignera être indulgente en songeant à l&rsquo;impérieuse nécessité des
+circonstances. D&rsquo;ailleurs, l&rsquo;attachement bien connu de Votre Altesse
+pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant,
+vous fera, j&rsquo;en suis sûr, monseigneur, excuser l&rsquo;exiguïté de
+l&rsquo;appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier ne put s&rsquo;empêcher de sourire à son tour, et il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, monsieur; quand j&rsquo;étais prisonnier du colonel Rutler,
+quand j&rsquo;étais destiné à périr peut-être, j&rsquo;avais dû laisser ignorer mes
+périls à ma femme, et l&rsquo;abandonner sans la prévenir du sort qui
+m&rsquo;attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi madame la duchesse ignorait?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le
+colonel Rutler pendant qu&rsquo;elle reposait, je lui avais fait dire en
+quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu&rsquo;un jour ou
+deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus
+des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur:
+gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour
+l&rsquo;emmener avec moi, je devance son plus cher désir.<a name="page_2054" id="page_2054"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.<br /><br />
+<small>LA SURPRISE.</small></h3>
+
+<p>Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en
+silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Bientôt l&rsquo;escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.</p>
+
+<p>De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de
+clôture de l&rsquo;habitation de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au
+chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et
+dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait
+répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas
+encourager beaucoup les visiteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez sans doute parler, monsieur, d&rsquo;un boucanier, d&rsquo;un
+flibustier et d&rsquo;un Caraïbe?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, on dit qu&rsquo;ils vous sont dévoués à la vie et à la
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas<a name="page_2055" id="page_2055"></a> encore à quel titre
+ces trois misérables sont dans l&rsquo;intimité de la duchesse, ni surtout
+comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que
+de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa
+femme... la tutoyassent... l&rsquo;embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec
+son air sérieux comme un âne qu&rsquo;on étrille, était celui qui avait
+particulièrement le don de m&rsquo;agacer les nerfs... Encore une fois,
+comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela
+déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à
+moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous
+êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c&rsquo;est surtout la
+jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un
+mystère que je découvrirai peut-être tout à l&rsquo;heure... En attendant,
+tâchons d&rsquo;apprendre comment l&rsquo;on a su que le prince était caché au
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j&rsquo;ai une question très
+importante à vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous écoute...</p>
+
+<p>&mdash;Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre,
+toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j&rsquo;étais
+caché à la Martinique.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit:</p>
+
+<p>&mdash;En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je
+ne trahis en rien un secret d&rsquo;état... ni le roi, ni ses ministres ne
+m&rsquo;ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c&rsquo;est par une
+circonstance qu&rsquo;il serait trop long de vous raconter ici que<a name="page_2056" id="page_2056"></a> j&rsquo;ai
+découvert ce qu&rsquo;on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis
+néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez en être sûr, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;D&rsquo;abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de
+la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en
+Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de
+Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l&rsquo;armée du
+stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l&rsquo;armée de
+M. le maréchal de Luxembourg.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement
+Croustillac. Poursuivez.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de
+Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette
+colonie, et ayant cru de son devoir de s&rsquo;enquérir de l&rsquo;existence
+mystérieuse d&rsquo;une jeune veuve, surnommée la <i>Barbe-Bleue</i>, se rendit au
+Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit
+Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol,
+reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de
+vous garder le secret...</p>
+
+<p>&mdash;Il le jura, monsieur... et si quelque chose m&rsquo;étonne de la part d&rsquo;un
+si galant homme... c&rsquo;est qu&rsquo;il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le
+Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous hâtez pas d&rsquo;accuser M. de Crussol, monseigneur...<a name="page_2057" id="page_2057"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, monseigneur, qu&rsquo;il y avait peu d&rsquo;hommes plus sincèrement
+religieux que M. de Crussol?...</p>
+
+<p>&mdash;Sa piété était proverbiale, monsieur... C&rsquo;est ce qui fait que je
+m&rsquo;étonne de son manque de parole...</p>
+
+<p>&mdash;Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de
+conscience de n&rsquo;avoir pas donné connaissance au roi son maître d&rsquo;un
+secret d&rsquo;état de cette importance... il confessa toute la vérité au
+révérend père Griffon.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne
+voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il
+écoutait M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire.
+J&rsquo;arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre
+Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant,
+autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait
+entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une
+nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M.
+de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu&rsquo;on
+attendait d&rsquo;un jour à l&rsquo;autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous
+sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la
+Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a
+cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que
+des scrupules de conscience l&rsquo;ayant obligé de tout avouer au père
+Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir
+forfait à la parole qu&rsquo;il vous avait donnée.<a name="page_2058" id="page_2058"></a></p>
+
+<p>&mdash;S&rsquo;il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté
+jusqu&rsquo;à la fin de sa vie, ce que je l&rsquo;ai toujours connu... un religieux,
+un loyal gentilhomme, dit Croustillac d&rsquo;un ton pénétré, mais faudrait-il
+donc maintenant accuser le père Griffon d&rsquo;une indiscrétion sacrilége?...
+Cela serait cruel. Je m&rsquo;y résoudrais avec peine, monsieur...</p>
+
+<p>Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l&rsquo;aventurier:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l&rsquo;aiguillette empoisonnée?</p>
+
+<p>Le Gascon regarda l&rsquo;envoyé d&rsquo;un air surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une plaisanterie, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en
+s&rsquo;inclinant...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur... quel rapport?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à
+l&rsquo;aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la
+fortune du secret d&rsquo;état dont il s&rsquo;agit.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cette figure, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, ce jeu de l&rsquo;<i>aiguillette empoisonnée</i> consiste
+en ceci... Un cercle d&rsquo;hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend
+une des aiguillettes de son pourpoint, et il s&rsquo;agit de la glisser dans
+la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui
+se trouve en possession de l&rsquo;<i>aiguillette</i> est condamnée à une
+pénitence.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monsieur, dit le Gascon, l&rsquo;habileté du jeu se réduit à se
+débarrasser le plus lestement possible de l&rsquo;aiguillette, en la passant
+adroitement à une autre.<a name="page_2059" id="page_2059"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous y voilà, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d&rsquo;état qui me
+concerne... et... ce jeu-là.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses
+et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions
+font le même effet que l&rsquo;<i>aiguillette</i> dans le jeu de ce nom... lesdites
+consciences ne songeant qu&rsquo;à se débarrasser du secret dans une
+conscience voisine... afin de se mettre à l&rsquo;abri de toute
+responsabilité...</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monsieur... je commence à saisir l&rsquo;analogie... il se
+pourrait qu&rsquo;on eût joué à l&rsquo;<i>aiguillette empoisonnée</i> avec la confession
+de ce malheureux chevalier de Crussol...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se
+voyant dépositaire d&rsquo;un secret d&rsquo;état si important, s&rsquo;est trouvé dans un
+mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers
+son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau
+de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant
+mettre sa conscience en repos, il résolut d&rsquo;aller en France, de tout
+confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de
+toute responsabilité...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais
+pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre
+toujours votre comparaison, que quelqu&rsquo;un ait triché...</p>
+
+<p>&mdash;Je puis affirmer à Votre Altesse qu&rsquo;il y a quelques mois, le père
+Griffon, ainsi qu&rsquo;il l&rsquo;avait résolu, est arrivé en France et a tout
+confié... au général de son<a name="page_2060" id="page_2060"></a> ordre; celui-ci, prenant alors sur lui
+toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui
+recommandant le plus grand secret.</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui diable le général de l&rsquo;ordre a-t-il passé l&rsquo;aiguillette? dit
+le Gascon, que ce récit amusait beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le
+général de l&rsquo;ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition
+effrénée; que peu d&rsquo;hommes possèdent à un plus haut degré le génie de
+l&rsquo;intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère...
+Une fois maître de l&rsquo;importante confession que le père Griffon avait dû
+lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa
+conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son
+élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi
+Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l&rsquo;état
+des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la
+position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le
+cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n&rsquo;auriez pas eu
+beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des
+Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d&rsquo;un mouvement contre le prince
+d&rsquo;Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu,
+votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement
+dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre
+mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des
+Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don
+Sanche... le secret<a name="page_2061" id="page_2061"></a> de la confession fut trahi, et votre existence
+révélée, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c&rsquo;est un abominable homme que ce don Sanche! s&rsquo;écria Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal;
+et, comme premier moteur de l&rsquo;entreprise, il sera prince de l&rsquo;Église, si
+le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d&rsquo;Angleterre. Il est
+inutile de vous dire, monseigneur, qu&rsquo;une fois le père Briars maître du
+secret, il s&rsquo;en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste
+des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.</p>
+
+<p>&mdash;Tout s&rsquo;éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m&rsquo;étonne plus
+de l&rsquo;inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au
+Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me
+prenait sans doute pour un espion; je m&rsquo;explique aussi maintenant les
+questions dont il m&rsquo;accablait pendant la traversée, et qui me semblaient
+si saugrenues.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l&rsquo;étonnement où
+le plongeait cette révélation lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur.
+Sans aucun doute, les préparatifs de l&rsquo;entreprise n&rsquo;auront pas été si
+secrets que Guillaume d&rsquo;Orange n&rsquo;en ait été instruit par ses espions,
+qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu&rsquo;au sein de la
+petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent
+entièrement sur Votre Altesse, l&rsquo;usurpateur a donné au colonel Rutler la
+mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez<a name="page_2062" id="page_2062"></a> qu&rsquo;en
+tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa
+confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut
+être indulgent, car c&rsquo;est à cette révélation que vous devrez un jour la
+gloire d&rsquo;avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d&rsquo;Angleterre.</p>
+
+<p>Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l&rsquo;aventurier, il
+regrettait alors de l&rsquo;avoir provoquée; s&rsquo;il était découvert, on lui
+ferait sans doute payer cher le secret d&rsquo;état qu&rsquo;il avait
+involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses
+pas, il devait s&rsquo;engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il
+marchait.</p>
+
+<p>L&rsquo;escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de
+l&rsquo;habitation du Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et
+que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et
+Croustillac.</p>
+
+<p>Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! les esclaves!</p>
+
+<p>Après quelques moments d&rsquo;attente, on descendit l&rsquo;échelle. L&rsquo;aventurier
+et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la
+porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte
+par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d&rsquo;ordonner aux six
+soldats de rester en dehors de la voûte.</p>
+
+<p>Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu&rsquo;elle avait à faire, à dire,
+et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et
+s&rsquo;écria:<a name="page_2063" id="page_2063"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m&rsquo;attendais pas?... Et le père Griffon?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monseigneur, c&rsquo;est vous?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, c&rsquo;est moi; mais le père Griffon où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;En apprenant tout à l&rsquo;heure que vous étiez parti pour quelques jours,
+madame m&rsquo;avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N&rsquo;a-t-il donc
+pas vu ta maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;Mon, monseigneur; madame m&rsquo;avait dit de ne laisser entrer personne;
+alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments
+extérieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ta maîtresse ne s&rsquo;attend pas du tout à mon retour?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, mais...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est bon, laisse-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de...</p>
+
+<p>&mdash;Non, c&rsquo;est inutile; j&rsquo;y vais, moi, dit le Gascon en passant devant
+Mirette et en se dirigeant vers le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la
+duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi
+ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père
+Griffon n&rsquo;a pu parvenir jusqu&rsquo;à madame votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie! elle devient d&rsquo;une
+sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis
+plus là, il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce
+bon<a name="page_2064" id="page_2064"></a> religieux; ma plus légère absence lui cause une douleur, un
+chagrin, une désolation, des larmes... qui, quelquefois m&rsquo;inquiètent...
+C&rsquo;est tout simple... depuis que j&rsquo;étais condamné à cette retraite
+absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence
+d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, de si peu de durée qu&rsquo;elle la croie... lui est
+horriblement pénible... pauvre chère âme!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse
+me permet de lui donner un avis, je l&rsquo;engagerai à supplier madame la
+duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car,
+monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à
+une extrême célérité dans l&rsquo;action...</p>
+
+<p>&mdash;Mon désir est aussi d&rsquo;emmener ma femme le plus promptement possible.</p>
+
+<p>&mdash;Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques
+dérangements à madame la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n&rsquo;y pensera pas, monsieur... il s&rsquo;agit de me suivre... répondit
+Croustillac d&rsquo;un air triomphant.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut et l&rsquo;aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui
+précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Nous l&rsquo;avons dit, cette pièce n&rsquo;était séparée de ce salon que par des
+portières; d&rsquo;épais tapis de Turquie recouvraient les planchers.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut et Croustillac s&rsquo;approchaient donc sans bruit,
+lorsqu&rsquo;ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés.</p>
+
+<p>Le chevalier reconnut la voix d&rsquo;Angèle, il saisit vivement<a name="page_2065" id="page_2065"></a> la main de
+M. de Chemeraut, et lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est ma femme!... Écoutons...</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur le
+supposait...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots, voyez-vous, qui, dans leur
+explosion, ont quelque chose d&rsquo;un éclat de rire convulsif.... Ne bougez
+pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur, ajouta le
+Gascon, en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder
+le plus profond silence.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.<br /><br />
+<small>L&rsquo;ENTRETIEN.</small></h3>
+
+<p>Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu&rsquo;en entendant
+Mirette l&rsquo;appeler monseigneur, il s&rsquo;était persuadé avec raison que la
+Barbe-Bleue était sur ses gardes, que Monmouth était bien caché; et,
+quoi qu&rsquo;en eût dit la mulâtresse, Croustillac était convaincu, encore
+avec raison, que le père Griffon avait appris à Angèle que son
+soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave
+pour que le révérend, au fait de tous les mystères du Morne-au-Diable,
+n&rsquo;eût pas insisté pour prévenir la Barbe-Bleue du nouveau péril qui la
+menaçait.<a name="page_2066" id="page_2066"></a></p>
+
+<p>Si Mirette avait affirmé que le père Griffon n&rsquo;avait pas vu la
+Barbe-Bleue, c&rsquo;est qu&rsquo;il entrait dans les vues de celle-ci que le
+religieux ne parût pas avoir communiqué avec les habitants du
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Nous expliquerons tout à l&rsquo;heure ce qui doit sembler très contradictoire
+dans la conduite de Croustillac, et nous répondrons à cette question:
+«S&rsquo;il voulait abuser du nom qu&rsquo;il avait pris pour enlever la
+Barbe-Bleue, pourquoi l&rsquo;avait-il fait avertir de son dessein par le père
+Griffon?»</p>
+
+<p>Croustillac, ayant donc recommandé à M. de Chemeraut de rester muet,
+s&rsquo;avança sur la pointe du pied, tout auprès de la portière entr&rsquo;ouverte,
+et regarda ce qui se passait dans le salon, car les éclats de rire
+venaient encore de se faire entendre.</p>
+
+<p>A peine eut-il jeté les yeux dans l&rsquo;appartement, qu&rsquo;il se retourna
+vivement du côté de M. de Chemeraut, et, la figure décomposée, il lui
+dit d&rsquo;un air indigné:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez et écoutez, monsieur! voici à quoi servent les surprises?
+J&rsquo;avais un pressentiment en envoyant ici le père Griffon!... Par
+l&rsquo;enfer! les maris prudents devraient toujours se faire précéder par une
+escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour...</p>
+
+<p>Malgré l&rsquo;ironie de ces paroles, les traits de Croustillac étaient
+bouleversés, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur,
+de colère et de haine.</p>
+
+<p>Après avoir jeté un rapide coup d&rsquo;&oelig;il dans le salon, M. de Chemeraut,
+malgré son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques moments
+complétement interdit.</p>
+
+<p>Qu&rsquo;on juge du spectacle qui causait la confusion de<a name="page_2067" id="page_2067"></a> M. de Chemeraut, et
+la rage, non pas feinte, mais sincère, mais cruelle, du Gascon qui, nous
+l&rsquo;avons dit, aimait passionnément la Barbe-Bleue, se dévouait
+généreusement pour elle, et n&rsquo;était pas encore au fait des déguisements
+du prince.</p>
+
+<p>Monmouth, sous les traits du capitaine l&rsquo;Ouragan, le flibustier mulâtre,
+était négligemment étendu sur un canapé; il fumait une longue pipe de
+caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret doré.</p>
+
+<p>Angèle, agenouillée auprès de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe
+du flibustier avec une longue épingle d&rsquo;or.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, ça va, ça va maintenant, dit Monmouth, que nous appellerons
+l&rsquo;Ouragan pendant cette scène. Ma pipe est allumée; maintenant, à
+boire...</p>
+
+<p>Angèle prit sur une table une large coupe de verre de Bohême et une
+carafe de cristal, s&rsquo;approcha du divan, et pendant que le flibustier
+aspirait vivement quelques bouffées de tabac, la duchesse lui versa avec
+une grâce charmante plein un verre de vin de muscatelle.</p>
+
+<p>L&rsquo;Ouragan le vida d&rsquo;un trait, après quoi il embrassa cavalièrement
+Angèle en lui disant:&mdash;Le vin est bon, la femme jolie, au diable le
+mari!</p>
+
+<p>En entendant ces mots trop significatifs, M. de Chemeraut voulut se
+retirer.</p>
+
+<p>Croustillac le retint, et lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Restez, monsieur, restez; je veux les confondre, les surprendre, les
+misérables!</p>
+
+<p>La figure de Croustillac s&rsquo;assombrissait de plus en plus. L&rsquo;alerte qu&rsquo;il
+avait donnée au Morne-au-Diable<a name="page_2068" id="page_2068"></a> en priant le père Griffon d&rsquo;aller
+avertir la Barbe-Bleue qu&rsquo;il se préparait à venir la chercher, cachait
+un dessein très louable, très généreux, que nous expliquerons tout à
+l&rsquo;heure.</p>
+
+<p>La vue du flibustier, en exaltant la jalousie de l&rsquo;aventurier jusqu&rsquo;à la
+rage, changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas
+compte de l&rsquo;audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se
+refuser à l&rsquo;évidence des privautés du mulâtre qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas encore
+vues; il se souvenait des familiarités non moins choquantes du Caraïbe
+et du boucanier. Il se persuada qu&rsquo;il était dupe d&rsquo;une créature
+affreusement dépravée; il crut que Monmouth, son mari, n&rsquo;existait plus
+ou n&rsquo;habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angèle avait secondé
+son stratagème (à lui Croustillac), ç&rsquo;avait été pour se débarrasser d&rsquo;un
+témoin importun.</p>
+
+<p>Furieux d&rsquo;être pris pour jouet, douloureusement blessé dans un amour
+vrai, Croustillac résolut de se venger sans pitié, et d&rsquo;abuser cette
+fois véritablement du nom et de la situation qu&rsquo;il avait pris par un
+motif si honorable. Il dit à M. de Chemeraut, d&rsquo;une voix sourde, émue,
+avec une expression de colère concentrée, qui rentrait admirablement
+bien dans l&rsquo;esprit de son rôle:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot, monsieur, je veux tout entendre parce que je veux tout
+punir sans miséricorde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur...</p>
+
+<p>Un geste impérieux de Croustillac ferma la bouche à M. de Chemeraut;
+tous deux prêtèrent une oreille attentive à la conversation d&rsquo;Angèle et
+du flibustier qui,<a name="page_2069" id="page_2069"></a> nous devons le dire, savaient parfaitement être
+écoutés.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, ma belle infante, disait l&rsquo;Ouragan, te voilà libre au moins
+pour quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n&rsquo;est pour toujours, répondit la Barbe-Bleue en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour toujours? que veux-tu dire, mauvais petit démon? dit le
+flibustier.</p>
+
+<p>Angèle vint s&rsquo;asseoir auprès du mulâtre; en causant, elle lui passa une
+main dans les cheveux avec une câlinerie coquette qui fit bondir le
+malheureux Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... un mot, et mes gens vous débarrasseront de ce
+sacripant, dit tout bas M. de Chemeraut, qui avait pitié du Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai bien me venger moi-même, dit sourdement l&rsquo;aventurier, qui ne
+put voir se prolonger cette scène, et s&rsquo;adressant à M. de Chemeraut:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misérables.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, cet homme a l&rsquo;air robuste et déterminé...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur, j&rsquo;en aurai bon compte.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m&rsquo;en croyez, monseigneur... nous partirons à l&rsquo;instant, vous
+abandonnerez à ses remords une femme assez malheureuse pour oublier
+ainsi ses devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;L&rsquo;abandonner?... Non, pardieu, monsieur. De gré ou de force elle me
+suivra... ce sera ma vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Altesse me permette une observation...<a name="page_2070" id="page_2070"></a> Après un
+événement... si scandaleux, la vue de madame la duchesse ne peut vous
+être qu&rsquo;à tout jamais odieuse... monseigneur. Partons, partons; oubliez
+une coupable épouse... la gloire vous consolera.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit impatiemment le Gascon, je désire parler à ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, ce misérable...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, monsieur, suis-je un homme sans courage et sans
+force, pour qu&rsquo;un pareil drôle m&rsquo;intimide? Je veux rester seul avec
+eux... Certains débats domestiques doivent être murés. Veuillez
+m&rsquo;attendre dans la pièce voisine; avant un quart d&rsquo;heure je suis à vous.</p>
+
+<p>Croustillac prononça ces mots d&rsquo;un accent si impérieux, sa physionomie
+était tellement désolée, que M. de Chemeraut s&rsquo;inclina sans oser
+insister davantage.</p>
+
+<p>Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte,
+qu&rsquo;il referma aussitôt sur lui.</p>
+
+<p>Traversant le salon à grands pas, l&rsquo;aventurier entra brusquement dans la
+pièce où se tenaient le mulâtre et la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s&rsquo;écria le Gascon, la figure contractée par une douloureuse
+indignation, votre conduite est abominable!</p>
+
+<p>Le mulâtre, qui était couché sur le canapé, se releva brusquement, il
+allait répondre... Angèle, d&rsquo;un coup d&rsquo;&oelig;il, le supplia de n&rsquo;en rien
+faire.</p>
+
+<p>Autant Monmouth avait voulu généreusement s&rsquo;opposer au sacrifice du
+chevalier lorsqu&rsquo;il croyait ce sacrifice désintéressé, autant il était
+résolu à ne pas se<a name="page_2071" id="page_2071"></a> faire connaître alors qu&rsquo;il croyait l&rsquo;aventurier
+capable d&rsquo;une indigne trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit froidement Angèle au Gascon, l&rsquo;envoyé de France peut
+encore nous entendre. Passons dans une autre pièce.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte de l&rsquo;appartement particulier de Monmouth, et y
+entra, suivi du flibustier et de Croustillac.</p>
+
+<p>La porte fermée, l&rsquo;aventurier s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète, madame, que vous avez indignement abusé de ma
+délicatesse!</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;ai à vous demander compte de votre déloyale conduite, monsieur, dit
+fièrement Angèle. Mais expliquez-vous d&rsquo;abord.</p>
+
+<p>Pendant cette scène, Monmouth, gravement préoccupé, se promenait, les
+bras croisés dans la chambre, les yeux fixés sur le parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez que je m&rsquo;explique, madame; oh! ce ne sera pas long.
+D&rsquo;abord, apprenez... qu&rsquo;à tort... ou à raison... je vous aimais, madame!
+s&rsquo;écria Croustillac avec une explosion de tendresse et de colère.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est-à-dire que vous vous étiez vanté à vos compagnons de voyage
+d&rsquo;épouser la riche veuve du Morne-au-Diable, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Soit, madame, à bord de la <i>Licorne</i>... mon langage a été impertinent,
+mes prétentions ont été absurdes, cupides... je vous l&rsquo;accorde... Mais
+quand je parlais ainsi, mais quand je pensais ainsi, je ne vous avais
+pas vue.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vue, monsieur, ne vous a pas donné des idées beaucoup plus
+honorables, dit sévèrement Angèle, toujours<a name="page_2072" id="page_2072"></a> persuadée que Croustillac
+voulait cruellement abuser de la position où il se trouvait.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi... madame, je vous aimais véritablement... C&rsquo;est vous dire
+que j&rsquo;étais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque,
+tout stupide qu&rsquo;il vous parût... Oui... je vous aimais parce que mon
+c&oelig;ur me disait que je faisait bien de vous aimer, parce que je me
+sentais meilleur en vous aimant... Vous pouviez railler cet amour...
+j&rsquo;étais assez payé par le bonheur qu&rsquo;il me donnait... Quand vous m&rsquo;avez
+dit:&mdash;Monsieur, je me suis moquée de vous, je vous ai pris pour un
+jouet... vous êtes un pauvre diable, je vous ferai l&rsquo;aumône... et vous
+serez trop content...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous m&rsquo;avez dit cela... ne croyez pas que j&rsquo;aie été humilié,
+madame... non, cela m&rsquo;a fait mal... bien mal, mais j&rsquo;ai vite oublié
+cette injure... dès que j&rsquo;ai vu que vous compreniez que tout pauvre que
+j&rsquo;étais... je pouvais être sensible à autre chose qu&rsquo;à l&rsquo;argent... Alors
+vous m&rsquo;avez dit quelques bonnes paroles, vous m&rsquo;avez appelé votre ami,
+votre ami!... après ce mot-là... je me serais jeté dans le feu pour
+vous, et cela pour le seul plaisir de m&rsquo;y jeter; car je n&rsquo;avais plus
+rien à espérer de vous, moi... le bon temps de ma folie était passé...
+je voyais trop clair dans mon c&oelig;ur pour ne pas reconnaître que
+j&rsquo;étais une espèce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir
+rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma
+seule ambition... et celle-là n&rsquo;offensait personne... eût été de me
+dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?...
+moi... vagabond!<a name="page_2073" id="page_2073"></a> qui n&rsquo;ai que ma vieille épée, mon vieux chapeau et mes
+bas roses... Eh bien! pourtant, par un hasard que j&rsquo;ai d&rsquo;abord béni, le
+soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu&rsquo;on nomme votre mari;
+l&rsquo;erreur du colonel peut vous être utile... Jugez de ma joie... Je puis
+sauver un homme que vous aimez passionnément... J&rsquo;aurais préféré sauver
+autre chose... mais je n&rsquo;avais pas le temps de choisir... Je risque
+tout, y compris l&rsquo;éternel poignard du colonel. J&rsquo;augmente par tous les
+moyens possibles sa double méprise. Vous venez à mon aide...
+c&rsquo;est-à-dire que vous m&rsquo;enfoncez dans le bourbier jusqu&rsquo;au cou, au moyen
+de bagatelles dont vous me harnachez... C&rsquo;est égal... j&rsquo;y vais de tout
+c&oelig;ur... je me trouve satisfait comme ça, et je quitte cette maison
+sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en
+perspective, sans compter l&rsquo;éternel poignard du Flamand... Eh bien!
+malgré tout, je vous le répète, j&rsquo;étais content... Je me disais: Je ne
+sais pas ce qui m&rsquo;attend, corde ou cachot; mais je suis bien sûr que la
+Barbe-Bleue se dira: C&rsquo;est heureux, mordioux, bien heureux pour nous au
+moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable, que lui
+sera-t-il arrivé?... Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne
+demandais pas même un regret... un souvenir seulement... un souvenir,
+dit le Gascon en s&rsquo;attendrissant malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, monsieur, dit Angèle, tant que je vous ai cru réellement
+généreux, ma reconnaissance ne vous a pas manqué.</p>
+
+<p>Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon. Il s&rsquo;écria:<a name="page_2074" id="page_2074"></a></p>
+
+<p>&mdash;Votre reconnaissance, madame! mordioux, parlons-en... elle est belle!
+Mais je continue:&mdash;Nous sortons d&rsquo;ici avec le Flamand... En descendant
+du morne, nous rencontrons l&rsquo;envoyé de France; Rutler se croit trahi, il
+commence par m&rsquo;allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce
+sont les profits du dévouement. Si la lame ne s&rsquo;était pas brisée,
+j&rsquo;étais tué. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... ça
+n&rsquo;est probablement pas dans l&rsquo;espérance d&rsquo;être prochainement couronné de
+roses ou caressé par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise,
+on garrotte Rutler, je me trouve face à face avec l&rsquo;envoyé de France...
+Je ne perds pas la tête, il s&rsquo;agissait de vous et d&rsquo;un malheureux
+proscrit que vous aimiez passionnément... J&rsquo;aurais toujours mieux aimé
+qu&rsquo;il se fût agi de M. votre père ou de M. votre oncle... Mais je
+continuais à n&rsquo;avoir pas le choix... d&rsquo;ailleurs la conscience d&rsquo;être
+utile à deux jeunes gens intéressants faisait taire mon égoïsme... Plus
+ça se compliquait plus je mettais d&rsquo;amour-propre à vous sauver... Il
+fallait redoubler d&rsquo;aplomb, d&rsquo;audace... ça m&rsquo;allait... Les monstrueux
+mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m&rsquo;absolvaient de tous
+ceux que j&rsquo;avais faits dans de mauvaises intentions..... Le bon Dieu
+s&rsquo;en mêla, il m&rsquo;inspira les plus énormes bourdes qu&rsquo;on puisse imaginer,
+elles furent avalées comme une manne céleste par l&rsquo;envoyé de France; je
+jouai mon rôle de mon mieux; M. de Chemeraut me dit en deux mots le
+sujet de sa mission: une insurrection appuyée par le roi de France était
+prête à éclater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait<a name="page_2075" id="page_2075"></a> à la
+tête du mouvement, le succès était certain.</p>
+
+<p>Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec
+Angèle.</p>
+
+<p>Le Gascon continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je m&rsquo;en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand
+et de son poignard, je n&rsquo;avais pas soufflé mot... Je m&rsquo;étais bien gardé
+de vouloir revenir ici; mais M. de Chemeraut me confiait une chose
+peut-être avantageuse pour le prince... je n&rsquo;avais pas le droit de
+refuser pour lui... Je commençai donc par accepter en son nom toutes
+sortes de vice-royauté. Mais s&rsquo;il voulait réellement prendre part à ce
+mouvement, comment le prévenir? M. de Chemeraut désirait mettre à la
+voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l&rsquo;envoyé
+de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernière rencontre et me
+croyant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute être ici en
+sûreté? Une idée me vint; je dis à M. de Chemeraut:&mdash;«Les choses ont
+changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au
+Morne-au-Diable!» C&rsquo;était le seul moyen d&rsquo;avoir une entrevue avec vous,
+madame... et d&rsquo;avertir le prince de ce qu&rsquo;on lui proposait. S&rsquo;il
+acceptait, je me <i>déprincipalisais</i>; s&rsquo;il refusait, je refusais comme
+devant, et il était sauvé...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur, s&rsquo;écria Angèle, telle était votre généreuse
+intention? vous vouliez...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus
+généreux que je ne le suis, dit amèrement le Gascon. Je priai donc le
+père Griffon de venir vous avertir, madame, que je désirais vous
+emmener.<a name="page_2076" id="page_2076"></a> M. de Chemeraut m&rsquo;écoutait; je ne pouvais en dire davantage au
+religieux, mais cela suffisait. De deux choses l&rsquo;une... ou vous me
+comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous
+les cas, vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car
+c&rsquo;était mon idée fixe...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur, s&rsquo;écria Angèle en regardant Croustillac avec autant
+d&rsquo;étonnement que de reconnaissance, votre intention n&rsquo;était
+véritablement pas..... d&rsquo;abuser de...</p>
+
+<p>Le Gascon l&rsquo;interrompit brusquement. Non... madame, non; je n&rsquo;avais
+alors aucune méchante intention quoique certaines particularités de
+votre existence me parussent très inexplicables... Je vous croyais
+sincèrement attachée à un prince malheureux, et à tout prix j&rsquo;aurais
+sauvé le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, combien je vous ai mal jugé! Vous êtes le plus généreux
+des hommes, s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier poussa un éclat de rire sardonique qui stupéfia la jeune
+femme; puis il continua d&rsquo;un air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci... mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que
+généreux veut dire stupide; que dévoué veut dire niais. Je profiterai de
+la leçon. Polyphème de Croustillac se venge rarement... mais quand il se
+venge, il se venge bien... surtout lorsque la vengeance est aussi
+charmante que celle qui l&rsquo;attend.</p>
+
+<p>&mdash;Vous... venger, monsieur! dit Angèle, et de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi, madame? Vous avez l&rsquo;audace de me le demander, vous?<a name="page_2077" id="page_2077"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans doute; que vous ai-je fait? pourquoi cette haine?</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier frappa du pied avec tant de violence, que le mulâtre fit un
+pas vers lui; mais Croustillac concentra sa colère, et dit à Angèle
+d&rsquo;une voix brève, avec une amère ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, madame, il me semble que, sans être possédé d&rsquo;un orgueil
+infernal, je pouvais espérer un souvenir de votre part, lorsque pour
+vous je me jetais, de gaieté de c&oelig;ur, au milieu des positions les
+plus dangereuses. Il me semble, madame, ajouta le Gascon en ne pouvant
+contenir son indignation, qui augmentait à mesure qu&rsquo;il parlait, il me
+semble, madame, que ce n&rsquo;était pas au moment même où, au risque de ma
+vie, je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si
+passionnément, dit-on, que ce n&rsquo;était pas alors que vous deviez oublier
+toute pudeur...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... oublier toute pudeur, toute honte, pour vous jeter dans
+les bras d&rsquo;un misérable mulâtre... et pousser l&rsquo;abjection jusqu&rsquo;à lui
+allumer sa pipe... En vérité, j&rsquo;étais bien brute! ajouta le Gascon avec
+une recrudescence de fureur... Par dévoûment pour madame, je risquais ma
+peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque
+outrageusement de son époux et de moi, fait ici d&rsquo;abominables orgies
+avec un tas de bandits... Allons donc, mordioux... le fils de ma mère ne
+mériterait pas d&rsquo;être né dans mon pays et d&rsquo;avoir rôti le balai, comme
+on dit... dans la capitale de l&rsquo;univers, s&rsquo;il ne trouvait pas à son tour
+de quoi rire dans cette aventure... En<a name="page_2078" id="page_2078"></a> un mot, madame, reprit-il
+durement, vous pouvez me supposer les plus méchantes intentions du
+monde... et vous ne serez jamais au dessous de la vérité... car je vous
+suis aussi hostile que je vous étais dévoué... Du reste, j&rsquo;aime mieux
+cela... rien n&rsquo;est plus gênant que les beaux sentiments... J&rsquo;aurais à
+recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m&rsquo;en
+garderais bien... Je préfère, mordioux! la façon dont je vous aime
+maintenant à celle de tantôt, ajouta Croustillac en jetant un regard
+étincelant sur Angèle.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.<br /><br />
+<small>RÉVÉLATION.</small></h3>
+
+<p>Le pauvre Gascon, emporté par la colère et par la jalousie, se faisait
+beaucoup plus méchant qu&rsquo;il ne l&rsquo;était réellement; malheureusement la
+duchesse de Monmouth ne le connaissait pas assez pour deviner
+l&rsquo;exagération de ces féroces apparences.</p>
+
+<p>Angèle crut l&rsquo;aventurier capable de regretter sérieusement de s&rsquo;être
+montré généreux; dans ce doute, elle hésita naturellement à calmer la
+jalousie du Gascon en lui dévoilant le secret du déguisement de
+Monmouth, cet aveu pouvait tout perdre si le chevalier n&rsquo;était pas de
+bonne foi. Il était donc prudent de se tenir encore sur la réserve.<a name="page_2079" id="page_2079"></a></p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Angèle, vous vous trompez... il y a dans ma conduite des
+mystères que je ne puis vous expliquer encore.</p>
+
+<p>Ces mots redoublèrent l&rsquo;irritation de Croustillac; depuis trois jours il
+ne se trouvait que trop mêlé à de mystérieux événements: aussi
+s&rsquo;écria-t-il:</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;ai assez de mystères comme cela! j&rsquo;en ai trop, de ceux qui vous
+regardent surtout; je ne veux pas être plus longtemps votre dupe,
+madame! Je ne sais pas quel sort m&rsquo;attend, je ne sais comment tout ceci
+finira, mais, par l&rsquo;enfer, vous me suivrez!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, j&rsquo;ai les inconvénients du rôle de votre époux bien-aimé,
+j&rsquo;en aurai du moins les agréments; quant à cet indigne scélérat de
+mulâtre... qui ne dit mot, fait le sournois, et n&rsquo;en pense pas moins, je
+le livrerai à M. de Chemeraut, et il m&rsquo;en rendra bon compte... Si ce
+n&rsquo;était souiller l&rsquo;épée d&rsquo;un gentilhomme que de la tremper dans le sang
+esclave, je me serais chargé moi-même de cette vengeance!</p>
+
+<p>Angèle échangea un coup d&rsquo;&oelig;il avec Monmouth, dont l&rsquo;imperturbable
+sang-froid exaspérait le Gascon. Tous deux sentirent la nécessité de
+calmer le chevalier, sa colère pouvait devenir dangereuse; il fallait le
+calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince.</p>
+
+<p>La jeune femme dit donc à l&rsquo;aventurier:</p>
+
+<p>&mdash;Tout va s&rsquo;expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers
+vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté
+de votre dévouement. Le père Griffon (quoiqu&rsquo;il eût répondu de vous,<a name="page_2080" id="page_2080"></a>
+monsieur) a été, comme moi, trompé sur le véritable motif de vos
+intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que
+vous étiez capable d&rsquo;abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper
+au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un
+moyen, bien certain, sans doute, mais qui pouvait réussir. Je ne pouvais
+fuir, c&rsquo;était aller à votre rencontre; je donnai donc les ordres
+nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut,
+espérant que vous me surprendriez à l&rsquo;improviste, et qu&rsquo;ainsi témoin de
+la tendre intimité qui m&rsquo;attachait au capitaine...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c&rsquo;est exprès que vous m&rsquo;aviez ménagé cette agréable
+perspective? s&rsquo;écria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en
+face... Mais c&rsquo;est le dernier terme de la dégradation et du
+dévergondage, madame... Et dans quel but, s&rsquo;il vous plaît, teniez vous à
+me prouver l&rsquo;abominable intimité qui vous lie à ce bandit?</p>
+
+<p>&mdash;Afin, monsieur, qu&rsquo;il vous fût impossible de m&rsquo;emmener avec vous. M.
+de Chemeraut étant témoin de ma coupable liaison avec le capitaine
+l&rsquo;Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de
+Monmouth, reprendre aux yeux de l&rsquo;envoyé français, une femme aussi
+coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l&rsquo;avouez donc, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... eh bien, oui, monsieur!... ne soyez pas généreux à demi... Que
+vous importe que j&rsquo;aime... un esclave, comme vous dites...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame, que m&rsquo;importe... mais vous<a name="page_2081" id="page_2081"></a> avez donc juré de me
+mettre hors de moi... Que m&rsquo;importe? Et à quoi sert-il alors que je joue
+le rôle de votre mari? existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous
+servez-vous pas de l&rsquo;erreur dont je suis victime pour vous débarrasser
+de moi? n&rsquo;est-il pas déjà bien loin, en sûreté, ce mari? Mais c&rsquo;est à
+devenir fou, s&rsquo;écria la Gascon d&rsquo;un air égaré, à chaque instant je crois
+que ma tête est sens dessus dessous; je suis ou non depuis deux jours le
+jouet d&rsquo;un abominable cauchemar... Qui êtes-vous? où suis-je? que
+suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord? suis-je le prince? suis-je
+vice-roi... ou même roi? ai-je eu le cou coupé, oui ou non?... qu&rsquo;on
+s&rsquo;explique; il faut que cela finisse! s&rsquo;il y a un duc de Monmouth, où
+est-il? montrez-le moi... s&rsquo;écria le malheureux aventurier dans un état
+d&rsquo;exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir.</p>
+
+<p>Angèle, effrayée et moins disposée que jamais à tout avouer au Gascon,
+dit en hésitant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, certaines circonstances mystérieuses...</p>
+
+<p>Croustillac ne la laissa pas continuer, et s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Encore des mystères!... je vous le répète, j&rsquo;ai assez de mystères
+comme ça... Je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu&rsquo;un autre,
+mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, veuillez donc comprendre...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je ne veux pas comprendre, s&rsquo;écria le chevalier en frappant du
+pied avec fureur, c&rsquo;est justement parce que j&rsquo;ai voulu comprendre que ma
+tête se dérange...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Angèle, je vous en prie, calmez-vous, réfléchissez.<a name="page_2082" id="page_2082"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux ni comprendre ni réfléchir, s&rsquo;écria Croustillac avec une
+nouvelle exaspération, à tort ou à raison j&rsquo;ai mis dans ma tête que vous
+m&rsquo;accompagneriez, et vous m&rsquo;accompagnerez... Je ne sais pas où est votre
+mari, je ne veux pas le savoir... ce que je sais, c&rsquo;est que vous n&rsquo;êtes
+cruelle ni pour les Caraïbes, ni pour les boucaniers, ni pour les
+mulâtres... Eh bien! vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous
+voyez bien cette pendule, si dans cinq minutes vous ne consentez pas à
+m&rsquo;accompagner, je dis tout à M. de Chemeraut, et il en arrivera ce qu&rsquo;il
+pourra... Décidez-vous, je ne parle plus jusque-là, je me fais sourd,
+car ma tête crèverait comme une grenade au moindre propos.</p>
+
+<p>Et Croustillac se jeta dans un fauteuil, mit ses mains sur ses oreilles
+pour ne rien entendre, et attacha ses yeux sur la pendule.</p>
+
+<p>Monmouth n&rsquo;avait pas cessé de se promener dans la chambre avec
+agitation; il était, ainsi qu&rsquo;Angèle, dans une affreuse perplexité.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, peut-être est-ce un honnête homme lui dit tout bas Angèle;
+mais son exaltation m&rsquo;épouvante, regarde comme il a l&rsquo;air égaré.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut risquer de nous confier à sa loyauté, il parlera sans cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s&rsquo;il nous trompe? Mais s&rsquo;il parle?</p>
+
+<p>&mdash;Angèle, entre deux dangers il faut choisir le moindre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s&rsquo;il consent à passer pour toi... tu es sauvé... cette fois du
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de M. de
+Chemeraut.<a name="page_2083" id="page_2083"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! c&rsquo;est un abîme... un abîme!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne consentirai maintenant à rallumer la guerre civile en
+Angleterre... j&rsquo;aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais
+te quitter... mon Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;D&rsquo;immenses..... possesseur d&rsquo;un pareil secret d&rsquo;état!</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah! que faire?
+Jacques, l&rsquo;heure s&rsquo;avance.</p>
+
+<p>Après un moment de réflexion, Monmouth dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;y a pas à balancer, disons-lui tout; s&rsquo;il consent à jouer encore
+mon rôle pendant quelques heures, je suis sauvé, et j&rsquo;ai le moyen de le
+mettre à l&rsquo;abri du ressentiment de l&rsquo;envoyé de France.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, si cet homme était un traître? Mon Dieu, prends garde...</p>
+
+<p>A ce moment, l&rsquo;aventurier, voyant l&rsquo;aiguille marquer la cinquième
+minute, se leva et dit à Angèle:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, à quoi vous décidez-vous? Un oui ou un non, car je
+suis incapable d&rsquo;entendre ou de comprendre autre chose; voulez-vous me
+suivre ou ne le voulez-vous pas? répondez.</p>
+
+<p>Monmouth s&rsquo;approcha de lui d&rsquo;un air grave et imposant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais, monsieur, vous donner une preuve de haute estime et de...</p>
+
+<p>&mdash;Ton estime, scélérat! s&rsquo;écria Croustillac indigné en interrompant le
+duc, est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi? Ton estime...<a name="page_2084" id="page_2084"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de plus, s&rsquo;écria Croustillac indigné en se retournant vers
+Angèle, madame, voulez-vous me suivre? Est-ce oui, est-ce non?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, écoutez...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce oui, est-ce non? s&rsquo;écria-t-il en se dirigeant vers la porte,
+répondez, ou j&rsquo;appelle M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par saint Georges! s&rsquo;écria Monmouth.</p>
+
+<p>Le chevalier allait ouvrir la porte, lorsque la jeune femme lui saisit
+les deux mains d&rsquo;un air si suppliant, qu&rsquo;il s&rsquo;arrêta malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien oui... oui, je vous suivrai, dit-elle avec épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! dit le Gascon, à la bonne heure... Donnez-moi votre bras, et
+partons; M. de Chemeraut doit trouver le temps long.</p>
+
+<p>&mdash;Mais un instant... il faut que vous sachiez tout, dit la pauvre femme
+en toute hâte. Le Caraïbe n&rsquo;était autre chose que le flibustier... ou
+plutôt le boucanier et le Caraïbe ne sont que...</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! vous recommencez; vous voulez donc que ma raison y reste?
+s&rsquo;écria le Gascon en faisant un effort désespéré et en courant vers la
+porte pour appeler M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>Le prince se précipita sur Croustillac, lui saisit les deux poignets
+dans une de ses mains, et lui mit l&rsquo;autre sur la bouche au moment où le
+chevalier criait:&mdash;A moi, M. de Chemeraut! puis il lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth.<a name="page_2085" id="page_2085"></a></p>
+
+<p>Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononçant ces
+paroles; mais, au point d&rsquo;exaspération où était Croustillac, il ne vit
+dans la révélation du prince qu&rsquo;une nouvelle ruse ou une nouvelle
+injure, et il redoubla d&rsquo;efforts pour se dégager.</p>
+
+<p>Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait
+pas d&rsquo;énergie; il commençait à se débattre d&rsquo;une manière inquiétante,
+lorsque Angèle, épouvantée, courut prendre un flacon, mit sur son
+mouchoir une goutte de liqueur, et frottant la main du prince, enleva la
+couleur de bitume qui s&rsquo;y trouvait, et la peau redevint blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n&rsquo;en font
+qu&rsquo;un? dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac, et en lui
+montrant sa main blanchie.</p>
+
+<p>Ces mots furent un trait de lumière pour l&rsquo;aventurier: il comprit tout.</p>
+
+<p>Malheureusement, au moment où le prince ôta sa main de la bouche du
+Gascon, celui-ci n&rsquo;avait pu retenir, ce cri: <i>A moi, monsieur de
+Chemeraut!</i></p>
+
+<p>Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l&rsquo;attention de l&rsquo;envoyé de
+France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre
+l&rsquo;épée à la main.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre la stupéfaction, l&rsquo;effroi de ces trois
+personnages, lorsque M. de Chemeraut parut.</p>
+
+<p>Le duc mit la main sur son poignard;</p>
+
+<p>Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses
+mains;</p>
+
+<p>Croustillac regarda autour de lui d&rsquo;un air désolé, regrettant, mais trop
+tard, sa maladresse.<a name="page_2086" id="page_2086"></a></p>
+
+<p>Néanmoins, la présence d&rsquo;esprit de l&rsquo;aventurier lui revint peu à peu; de
+même qu&rsquo;il suffit d&rsquo;un vif rayon de soleil pour dissiper un épais
+brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois
+déguisements du prince, tout s&rsquo;éclaircit à ses yeux; son esprit,
+jusqu&rsquo;alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensants
+sur la Barbe-Bleue cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de l&rsquo;avoir
+accusée, et la volonté de se dévouer pour elle et pour le prince.</p>
+
+<p>Avec une merveilleuse <i>spontanéité d&rsquo;invention</i> (nous nous intéressons
+trop maintenant au Gascon pour dire: avec une merveilleuse faculté de
+mensonge), Croustillac basa son <i>plan de campagne</i> contre M. de
+Chemeraut, qui, toujours l&rsquo;épée à la main, se tenait sur le seuil de la
+porte, et répétait pour la seconde fois:</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;y a-t-il, monseigneur?... qu&rsquo;y a-t-il donc? Je croyais avoir
+entendu le bruit d&rsquo;une lutte, et votre voix qui criait à l&rsquo;aide...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur... dit Croustillac d&rsquo;un air
+sombre.</p>
+
+<p>Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient
+les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il était alors
+complétement maître de leur sort.</p>
+
+<p>Pourtant, si Angèle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien
+examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqué une
+sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui à
+travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l&rsquo;avait
+appelé.<a name="page_2087" id="page_2087"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai appelé, monsieur, lui dit le chevalier d&rsquo;une voix lugubre,
+en ayant l&rsquo;air du sortir d&rsquo;une profonde rêverie, je vous ai appelé pour
+me venir en aide...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... serait-ce ce misérable? dit l&rsquo;envoyé en montrant
+Monmouth, qui, debout, les bras croisés, se tenait près du fauteuil où
+était Angèle, prêt à la défendre et à vendre chèrement sa vie; car, nous
+l&rsquo;avons dit, il ignorait encore les projets de l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>&mdash;Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Chemeraut, et je le mets entre
+les mains de mon escorte.</p>
+
+<p>Le Gascon secoua la tête, et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n&rsquo;est pas contre
+un pareil bandit que je vous ai appelé à mon aide, monsieur, c&rsquo;est
+contre moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que j&rsquo;ai peur de me laisser fléchir par les larmes de
+cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu&rsquo;audacieusement
+coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour
+être juste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur... c&rsquo;est pour cela que je redoute tant ma
+faiblesse. Je vous ai appelé afin que votre vue rallume mon indignation,
+renflamme ma colère; car vous avez été témoin de mon déshonneur,
+monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je
+serais un lâche... que je mériterais mon sort... N&rsquo;est-ce pas, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends... vous avez raison... oui, par<a name="page_2088" id="page_2088"></a> saint Georges!
+Croustillac se souvenait d&rsquo;avoir entendu le prince faire ce serment, par
+saint Georges... je saurai me venger...</p>
+
+<p>Angèle et le duc respirèrent; ils comprirent que le chevalier voulait
+les sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit sévèrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de
+répéter à Votre Altesse, devant madame, ce que j&rsquo;avais l&rsquo;honneur de vous
+dire il y a quelques instants... Une barrière insurmontable vous sépare
+maintenant... d&rsquo;une épouse coupable, ajouta l&rsquo;envoyé avec effort,
+pendant qu&rsquo;Angèle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son
+mouchoir.</p>
+
+<p>Croustillac releva la tête, et s&rsquo;écria d&rsquo;une voix déchirante:</p>
+
+<p>&mdash;Trompé par un mulâtre... encore!... monsieur, par un misérable
+mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur, ajouta Croustillac, en s&rsquo;adressant à l&rsquo;envoyé d&rsquo;un
+air d&rsquo;indignation douloureuse, vous saviez pourquoi je revenais... quels
+étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tête de madame;
+eh bien, n&rsquo;est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu&rsquo;à ce
+moment-là justement... une épouse... criminelle...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s&rsquo;écria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon,
+maintenant ces projets doivent être un secret pour madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise! Je
+rentre, le c&oelig;ur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes
+paisibles lares... Eh bien! qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;entends!<a name="page_2089" id="page_2089"></a></p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l&rsquo;avez entendu comme moi... Ce n&rsquo;est pas tout... qu&rsquo;est-ce que je
+vois?...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, monseigneur, calmez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l&rsquo;avez vu comme moi... un bandit mulâtre!!! Mais cela ne se
+passera pas ainsi... non... non... par saint Georges! Oui, j&rsquo;ai bien
+fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colère bouillonne, les
+projets les plus cruels s&rsquo;offrent en foule à mon imagination... Oui...
+oui... c&rsquo;est cela, dit Croustillac d&rsquo;un air méditatif, j&rsquo;y suis
+enfin!... j&rsquo;ai trouvé une vengeance digne de l&rsquo;offense.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... le mépris...</p>
+
+<p>&mdash;Le mépris? cela vous est bien facile à dire, monsieur... le mépris!...
+Non, monsieur, il me faut autre chose... j&rsquo;ai trouvé mieux... et vous
+m&rsquo;aiderez.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres
+que j&rsquo;ai reçus et au succès de ma mission.</p>
+
+<p>&mdash;Je renonce à emmener cette indigne femme! De ce jour, de ce moment,
+tout est à jamais fini entre elle et moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! monseigneur, s&rsquo;écria M. de Chemeraut, ravi de cette
+détermination, vous ne pouviez plus sagement agir.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, au point du jour, dit le Gascon d&rsquo;une voix brève, elle et son
+odieux complice s&rsquo;embarqueront à bord d&rsquo;un de mes bâtiments.<a name="page_2090" id="page_2090"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.<br /><br />
+<small>LE DÉVOUEMENT.</small></h3>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable
+s&rsquo;embarqueront sur un de mes bâtiments, voilà toute ma vengeance,
+ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je
+sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice...
+tous les deux... comme s&rsquo;ils étaient véritablement mari et femme... les
+misérables... ils seront embarqués ensemble... Quant à la destination du
+bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d&rsquo;une si épouvantable
+férocité que M. de Chemeraut en fut frappé, quant au sort qui attend les
+coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que
+moi.</p>
+
+<p>Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez pour amant des mulâtres, madame la duchesse! eh bien!
+vous en aurez! Et toi, scélérat! il te faut des femmes blanches! des
+duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres
+amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix
+terrible vous serez réunis.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, que prétendez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le
+reste se passera sur un terrain neutre,<a name="page_2091" id="page_2091"></a> ajouta le Gascon avec un
+sourire mystérieux et farouche, oui... dans une île déserte... et
+puisque ce tendre couple s&rsquo;aime... s&rsquo;aime à la mort, il aura du temps de
+reste pour se le prouver... jusqu&rsquo;à la mort...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit
+M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim
+sa femme et le mulâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Terrible! vous l&rsquo;avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et
+comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c&rsquo;est de me
+prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d&rsquo;un de mes
+navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner
+des ordres... des ordres auxquels il n&rsquo;oserait peut-être pas obéir si je
+ne les lui donnais personnellement.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de
+Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, la justice est sévère... mais elle ne dois pas être
+cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce à dire, monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je
+pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous
+votre concours lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit seulement de conduire cet homme et sa
+complice à bord d&rsquo;un bâtiment qui m&rsquo;appartient?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu&rsquo;il serait
+peut-être plus généreux de...</p>
+
+<p>Angèle, voyant qu&rsquo;elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds
+de Croustillac en criant grâce! pendant que Monmouth semblait se
+renfermer dans un<a name="page_2092" id="page_2092"></a> morne et sombre silence; puis, s&rsquo;adressant à M. de
+Chemeraut, la jeune femme ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi
+auprès de mon cher lord... qu&rsquo;il me condamne aux peines les plus
+cruelles, j&rsquo;ai tout mérité, je souffrirai tout... mais que mon cher
+lord...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous défends de m&rsquo;appeler votre cher lord... madame, dit amèrement
+Croustillac, je ne suis plus votre cher lord.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment
+dont vous parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, parce que c&rsquo;est le brigantin le <i>Caméléon</i>, commandé par le
+capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplacé le
+flibustier l&rsquo;Ouragan dans ce commandement.</p>
+
+<p>&mdash;Et c&rsquo;est justement pour cela que j&rsquo;ai choisi le <i>Caméléon</i>, madame;
+c&rsquo;est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de
+votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait à merveille
+l&rsquo;intention d&rsquo;Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain
+matin, ici tout près, presque au pied du Morne... à l&rsquo;anse aux Caïmans.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer à m&rsquo;embarquer là, lorsque,
+pour rien au monde, je n&rsquo;aurais seulement osé approcher de ce rivage...
+Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se
+rattachent à cet endroit?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut<a name="page_2093" id="page_2093"></a> dire ce que je ne
+savais pas, qu&rsquo;il y a justement un bâtiment à elle appelé <i>Caméléon</i>,
+dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près
+d&rsquo;ici... J&rsquo;y suis... Il s&rsquo;agit probablement de ce navire qu&rsquo;elle avait
+fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc
+lorsqu&rsquo;elle m&rsquo;avait vu emmené par le colonel Rutler; un des nègres
+pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en
+conséquence.</p>
+
+<p>Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! s&rsquo;écria le chevalier avec une explosion de fureur, oui...
+point de pitié pour l&rsquo;infâme qui m&rsquo;a indignement outragé... Tant
+mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que
+vous n&rsquo;avez aucune pitié à attendre; vous allez voir.</p>
+
+<p>Il frappa sur un gong.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;allez-vous faire, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l&rsquo;ordre
+d&rsquo;envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du <i>Caméléon</i>
+pour mettre à la voile au point du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre!... C&rsquo;est de la
+barbarie...</p>
+
+<p>&mdash;Obéissez, madame, obéissez!</p>
+
+<p>Mirette parut.</p>
+
+<p>Angèle donna l&rsquo;ordre d&rsquo;un air abattu.<a name="page_2094" id="page_2094"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien! maintenant par pitié
+accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... par saint Georges! s&rsquo;écria Croustillac, passé... Oh! bien
+passé...</p>
+
+<p>&mdash;Accordez-moi, monseigneur, la faveur d&rsquo;un moment d&rsquo;entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable!</p>
+
+<p>&mdash;Arrière, femme infidèle!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Angèle en joignant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour
+jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez été
+témoin... Eh bien! j&rsquo;y consens, madame, mais à une condition...</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est que votre complice restera là pendant notre conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! ceci n&rsquo;est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac,
+j&rsquo;espère bien que la duchesse va me comprendre et d&rsquo;abord refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je
+vous supplie de m&rsquo;accorder ne doit être entendu que de vous.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, se dit Croustillac; et il
+reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret?
+auriez-vous quelque chose de caché pour<a name="page_2095" id="page_2095"></a> votre bien-aimé... pour l&rsquo;amant
+de votre choix?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si j&rsquo;ai à implorer votre pardon, monseigneur?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, vous l&rsquo;implorerez devant votre complice... plus vous
+vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale,
+infâme, indigne; plus vous constaterez l&rsquo;abjection de votre choix. Ce
+sera la punition de ce scélérat et la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est mon dernier mot, répondit Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de
+Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, les traîtres sont lâches! voyez celui-ci, quel air morne,
+attéré! il n&rsquo;ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas,
+monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au
+dehors de cette galerie, et qu&rsquo;à mon premier signal ils entrent.</p>
+
+<p>Puis, ayant l&rsquo;air de le raviser, et croyant faire un coup de maître,
+Croustillac dit:&mdash;Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien,
+monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte
+et d&rsquo;humiliation, s&rsquo;écria Angèle avec un accent désespéré. Et vous,
+monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de
+Chemeraut.</p>
+
+<p>Celui-ci eut la délicatesse de s&rsquo;excuser auprès du Gascon; il sortit et
+laissa ensemble Monmouth, sa femme et l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>A peine l&rsquo;envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth,<a name="page_2096" id="page_2096"></a> après s&rsquo;être
+assuré qu&rsquo;il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à
+Croustillac, et lui dit avec effusion:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous êtes un homme d&rsquo;esprit, de courage et de résolution;
+merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, dit Angèle en prenant
+de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si
+inquiets... et puis vous aviez l&rsquo;air si furieux, si égaré!</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l&rsquo;aventurier; vous
+aviez raison d&rsquo;être inquiète, car mon retour n&rsquo;annonçait rien de bien
+rassurant; j&rsquo;avais raison d&rsquo;être furieux, car je prenais monseigneur
+pour un bandit; quant à mon air égaré, mordioux! soit dit sans
+reproches... vous avouerez qu&rsquo;il s&rsquo;est passé ici assez de choses
+étranges depuis deux jours, pour qu&rsquo;à la fin j&rsquo;aie bien pu m&rsquo;ahurir un
+peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j&rsquo;ai vu que je
+n&rsquo;étais qu&rsquo;un sot... et que je risquais de tout perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Brave et excellent homme! dit Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Brave, c&rsquo;est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma
+foi, je n&rsquo;en sais rien... si cela est... ce n&rsquo;est pas ma faute... c&rsquo;est
+l&rsquo;ouvrage de madame votre femme... qui m&rsquo;a donné l&rsquo;envie d&rsquo;être meilleur
+que je ne l&rsquo;étais. Ah ça! prince, les moments sont précieux, tout est
+prêt pour soulever une province d&rsquo;Angleterre en votre faveur; Louis XIV
+appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la
+vice-royauté d&rsquo;Écosse et d&rsquo;Irlande, et toutes sortes d&rsquo;autres faveurs.<a name="page_2097" id="page_2097"></a></p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres
+civiles m&rsquo;ont coûté trop cher, s&rsquo;écria Monmouth. Puis regardant Angèle,
+il ajouta:&mdash;Et je n&rsquo;ai plus d&rsquo;ambition.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, réfléchissez-bien.... Si le c&oelig;ur vous en dit, vous
+ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au
+Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder
+l&rsquo;incognito jusqu&rsquo;ici; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends
+votre duché, et je vous demande la grâce d&rsquo;aller me battre à vos côtés
+en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de
+cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la
+duchesse...</p>
+
+<p>&mdash;Et nous le soupçonnions, dit Angèle en regardant son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu&rsquo;il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si
+rares... qu&rsquo;il est permis de douter qu&rsquo;on les rencontre...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m&rsquo;embarrasser...
+Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?...
+Après ça, n&rsquo;allez pas croire que je vous presse de dire... oui...
+monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle: il me plaît, il
+m&rsquo;amuse... j&rsquo;y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un
+effet désagréable de ne plus m&rsquo;entendre dire monseigneur, sans compter
+que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais
+avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j&rsquo;insiste,
+monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c&rsquo;est qu&rsquo;il paraît
+qu&rsquo;on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le<a name="page_2098" id="page_2098"></a> bonheur
+du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous
+devez savoir ça mieux que moi....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je connais trop ces vains prétextes que l&rsquo;on offre à l&rsquo;ambition.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, ça a l&rsquo;air cette fois-ci d&rsquo;être parfaitement
+préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie
+d&rsquo;armes et de munitions de guerre; il y a là-dedans de quoi armer et
+révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez
+compter sur une douzaine de vos partisans...</p>
+
+<p>&mdash;De mes partisans? et où cela? s&rsquo;écria Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m&rsquo;attendent,
+c&rsquo;est-à-dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience
+incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a
+eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était
+possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses
+bras, monseigneur, car je <i>nous</i> confonds toujours.</p>
+
+<p>Angèle, voyant l&rsquo;air accablé de son mari, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon ami, qu&rsquo;avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;y a plus à hésiter, dit Monmouth, je dois déclarer toute la
+vérité à M. de Chemeraut...</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! Jacques, que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez être vice-roi! A la bonne heure, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi; ma
+reconnaissance n&rsquo;en sera pas moins éternelle pour le service que vous
+avez voulu me rendre...<a name="page_2099" id="page_2099"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment, monseigneur, ce n&rsquo;est pas pour être vice-roi que vous me
+dépossédez de ma principauté?</p>
+
+<p>&mdash;Mes partisans sont à bord de la frégate; si j&rsquo;acceptais votre offre
+généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Sans cette circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire
+découvrir d&rsquo;un moment à l&rsquo;autre... j&rsquo;aurais peut-être accepté votre
+généreux dévouement; l&rsquo;erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré
+quelques jours... et je pouvais vous mettre à l&rsquo;abri de ses
+ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence
+de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un
+danger certain... Je n&rsquo;y consentirai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous oubliez donc qu&rsquo;il s&rsquo;agit pour vous d&rsquo;une prison
+perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce
+soulèvement?</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit pour moi d&rsquo;échapper à un danger que je ne
+veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j&rsquo;appris que vous étiez parti
+prisonnier du colonel Rutler, j&rsquo;allais courir à votre poursuite afin de
+vous enlever de ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison éternelle!
+mais c&rsquo;est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l&rsquo;on
+m&rsquo;empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le
+sacrifice de cet homme généreux.</p>
+
+<p>&mdash;Angèle, dit le prince d&rsquo;un ton de reproche, Angèle... Et cet homme
+généreux... l&rsquo;abandonnerons-nous lâchement lorsqu&rsquo;il se sera dévoué pour
+nous?<a name="page_2100" id="page_2100"></a> Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité
+éternelle?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui...</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute... N&rsquo;est-il pas maintenant possesseur d&rsquo;un secret
+d&rsquo;État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je
+vous dis qu&rsquo;il n&rsquo;échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la
+méprise sera découverte.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s&rsquo;il vous
+plaît, s&rsquo;écria Croustillac, et ne m&rsquo;ôtez pas le pain de la bouche, comme
+on dit... Prisonnier d&rsquo;État! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais vous
+ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain
+pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m&rsquo;ennuie, il faut
+une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me
+convient... Prisonnier d&rsquo;État! diable! ne l&rsquo;est pas qui veut,
+monseigneur; par pitié, je vous le répète, n&rsquo;ôtez pas cette dernière
+ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, brave et digne chevalier, lui répondit affectueusement
+Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingénieuses
+défaites...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous jure...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m&rsquo;aurez entendu, vous ne
+vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter
+votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous
+comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords...
+que vos offres de dévouement, que les<a name="page_2101" id="page_2101"></a> événements présents éveillent en
+moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin
+un secret que jusqu&rsquo;à présent j&rsquo;ai dû vous cacher; il faut une
+circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer
+à vous faire cette douloureuse révélation.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.<br /><br />
+<small>LE MARTYR.</small></h3>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Jacques, que voulez-vous dire? vous m&rsquo;effrayez, dit Angèle
+en voyant l&rsquo;agitation de Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit le prince à Croustillac, par suite de quels événements
+politiques j&rsquo;ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1685?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m&rsquo;excuserez, monseigneur, si je n&rsquo;en sais pas un mot; je suis
+ignorant comme une carpe à l&rsquo;endroit de l&rsquo;histoire contemporaine, ce
+qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle
+outrageusement difficile... car j&rsquo;avais toujours peur de dire quelque
+ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n&rsquo;en
+ai cure, mais votre fortune dont je m&rsquo;étais imprudemment chargé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc, dit Monmouth, après la mort de mon père, lorsque le duc
+d&rsquo;York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II,
+j&rsquo;entrai dans<a name="page_2102" id="page_2102"></a> une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à
+justifier ma conduite... aujourd&rsquo;hui les années, les réflexions m&rsquo;ont
+éclairé; je le reconnais, j&rsquo;étais aussi coupable qu&rsquo;insensé; le jeune
+comte d&rsquo;Argyle était l&rsquo;âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi
+dire sous les yeux du prince d&rsquo;Orange, alors stathouder, à cette heure
+roi d&rsquo;Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti
+protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n&rsquo;eut
+pas de peine à m&rsquo;associer à ses desseins; bientôt, grâce à mon nom, à
+mon influence, je fus le chef de la conjuration...</p>
+
+<p>J&rsquo;avais des intelligences en Angleterre... on n&rsquo;attendait plus,
+disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste et
+pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtiments
+chargés de soldats que j&rsquo;avais embauchés; Argyle, m&rsquo;ayant devancé en
+Écosse, avait payé de sa tête l&rsquo;audace de sa tentative. J&rsquo;abordai en
+Angleterre à la tête de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors
+combien j&rsquo;avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se
+joignirent à la poignée de braves qui s&rsquo;étaient associés à mon sort, et
+parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck,
+le jeune duc d&rsquo;Albemarle, s&rsquo;avança contre moi à la tête de l&rsquo;armée
+royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif:
+j&rsquo;attaquai l&rsquo;ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu...
+malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma
+cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney...</p>
+
+<p>En prononçant ce mot, la voix du prince s&rsquo;altéra,<a name="page_2103" id="page_2103"></a> une douloureuse
+émotion se peignit sur ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Georges Sidney! mon second père... mon bienfaiteur! s&rsquo;écria Angèle,
+c&rsquo;est en combattant pour toi qu&rsquo;il est mort! C&rsquo;est donc à cette bataille
+qu&rsquo;il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais?...</p>
+
+<p>Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l&rsquo;heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut
+complète. Blessé, j&rsquo;errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus
+arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de
+Londres; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison,
+je fus condamné à mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s&rsquo;écria Angèle en poussant un cri d&rsquo;effroi et en se précipitant
+dans les bras de Jacques, tu m&rsquo;as trompée? Mon Dieu, je te croyais
+seulement exilé!</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t&rsquo;avais caché cette
+condamnation, autant pour ne pas t&rsquo;inquiéter que pour... Puis, après un
+moment d&rsquo;hésitation, Monmouth ajouta:&mdash;Tu vas tout savoir... Il me faut
+du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? qu&rsquo;as-tu donc à craindre? dit Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas... pauvre enfant, lorsque tu m&rsquo;auras entendu, peut-être, tu me
+regarderas avec horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu&rsquo;il arrive, je dois
+parler... au moment peut-être de nous séparer pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais... oh! jamais! dit Angèle avec désespoir.<a name="page_2104" id="page_2104"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! je jetterai plutôt M. de Chemeraut du haut en bas du
+Morne-au-Diable, sous le plus mince prétexte, s&rsquo;écria Croustillac.
+Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l&rsquo;escorte.
+Mais j&rsquo;y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous
+d&rsquo;esclaves capables de s&rsquo;armer, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, chevalier, que l&rsquo;escorte de M. de Chemeraut est
+considérable; les nègres pêcheurs sont partis, il n&rsquo;y a pas ici plus de
+quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence
+veut sans doute que j&rsquo;expie un grand crime... Je me résignerai.</p>
+
+<p>&mdash;Un crime! toi, Jacques! coupable d&rsquo;un grand crime. Jamais je ne le
+croirai! s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon crime fut involontaire, il n&rsquo;en fut pas moins horrible...
+Angèle, à cette heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je
+dois à Sidney, à ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance,
+pauvre orpheline! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il
+t&rsquo;avait conduite, Sidney, que j&rsquo;avais vu en Hollande, s&rsquo;était attaché à
+mon sort; une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées,
+nous avait rapprochés; mais il était si fier, que je fus obligé d&rsquo;aller
+au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir le premier serré
+la main... Jamais âme humaine n&rsquo;approcha de la beauté de l&rsquo;âme de
+Sidney! Jamais il n&rsquo;existera de caractère plus noble, de c&oelig;ur plus
+ardent, plus généreux! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le
+fus peut-être moi-même sur la véritable portée de mes desseins, il crut
+servir la sainte cause de l&rsquo;humanité, il ne servit que la funeste
+ambition d&rsquo;un homme! Pendant que la<a name="page_2105" id="page_2105"></a> conspiration s&rsquo;organisait, il fut
+mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon
+enfant, l&rsquo;attachement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait
+impossible; une seule affection luttait dans son c&oelig;ur avec celle
+qu&rsquo;il m&rsquo;avait vouée, c&rsquo;était sa tendresse pour toi, toi sa parente
+éloignée qu&rsquo;il avait recueillie; oh! combien il te chérissait! A travers
+les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il
+trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angèle. A
+son retour... c&rsquo;était toujours les larmes aux yeux qu&rsquo;il me parlait de
+toi... Oui, cet homme d&rsquo;une folle intrépidité, d&rsquo;une énergie
+indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves,
+les qualités de ton c&oelig;ur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre
+petite abandonnée, car tu n&rsquo;avais au monde que Sidney... A la fatale
+journée de Bridge-Water, il commandait ma cavalerie; après des prodiges
+de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille; quant à
+moi... emporté par un flot de fuyards, grièvement blessé, il me fut
+impossible de le retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;est-ce donc pas à cette journée qu&rsquo;il mourut? dit Angèle en essuyant
+ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon c&oelig;ur se
+brise à ces souvenirs...</p>
+
+<p>&mdash;Et le nôtre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je
+ne sais quoi me dit qu&rsquo;il n&rsquo;était pas mort à cette journée de
+Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore...</p>
+
+<p>Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit:<a name="page_2106" id="page_2106"></a></p>
+
+<p>&mdash;Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laissé pour mort
+sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut
+fixée au 15 juillet 1685. On m&rsquo;avait signifié ma sentence, je devais
+être exécuté le lendemain, j&rsquo;étais seul dans ma prison. Au milieu des
+funèbres méditations où j&rsquo;étais plongé durant les heures terribles qui
+précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angèle, je te le
+jure devant Dieu qui m&rsquo;entend, si quelques pensées douces et consolantes
+vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de
+Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais
+mort, et je me disais:&mdash;Dans quelques heures je serai pour jamais réuni
+à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s&rsquo;ouvrit, Sidney parut...</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux!... tant mieux... J&rsquo;étais bien sûr qu&rsquo;il n&rsquo;était pas mort,
+s&rsquo;écria Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Non... il n&rsquo;était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au
+ciel qu&rsquo;il fût mort en soldat sur le champ de bataille!</p>
+
+<p>Angèle et l&rsquo;aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement.</p>
+
+<p>Celui-ci continua:</p>
+
+<p>&mdash;A la vue de Sidney, je crus être le jouet d&rsquo;une vision produite par
+l&rsquo;agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur
+mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras.&mdash;Sauvé!...
+vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de joie.&mdash;Sauvé? lui
+dis-je en le regardant avec stupeur.&mdash;Sauvé! oui... Écoutez-moi...
+reprit-il; et voici ce qu&rsquo;il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait<a name="page_2107" id="page_2107"></a>
+ouvertement m&rsquo;accorder ma grâce, la politique s&rsquo;y opposait; mais il ne
+voulait pas faire périr le fils de son frère sur l&rsquo;échafaud. Instruit
+par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, de la
+ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t&rsquo;a si
+vivement frappée la première fois que je t&rsquo;ai vue, chère enfant, dit
+Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les
+moyens de s&rsquo;introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes
+vêtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour à l&rsquo;aide de
+ce stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de
+Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté
+et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient
+qu&rsquo;une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France.
+Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais
+rentrer en Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu
+acceptas l&rsquo;offre de Sidney, et il resta prisonnier à ta place?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, j&rsquo;acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me
+paraissait que trop vraisemblable; sa présence à cette heure dans la
+Tour, malgré la sévère surveillance dont j&rsquo;étais environné, devait me
+faire croire qu&rsquo;une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à
+mon évasion.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;en était-il donc pas ainsi? s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume,<a name="page_2108" id="page_2108"></a> rien n&rsquo;était plus
+naturellement arrangé; il ne fut que trop facile à Sidney de me
+persuader... de détruire mes objections.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle, qu&rsquo;y avait-il donc
+d&rsquo;étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pu faire couler ton sang
+sur l&rsquo;échafaud, en facilitant secrètement ta fuite?</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, Sidney aurait-il pu s&rsquo;introduire si facilement auprès de
+vous, monseigneur, sans le secours d&rsquo;une suprême influence? ajouta
+l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n&rsquo;est-ce pas, s&rsquo;écria le duc avec une triste satisfaction,
+n&rsquo;est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler...
+probable, possible? n&rsquo;est-ce pas que je pouvais le croire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute! dit Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;est-ce pas, continua le prince, n&rsquo;est-ce pas qu&rsquo;on pouvait ajouter
+foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être
+entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le
+jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d&rsquo;abord à ce que me
+disait Sidney! avant d&rsquo;accepter la vie et la liberté qu&rsquo;il venait
+m&rsquo;offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de
+mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus
+grande punition que pût mériter un homme capable d&rsquo;en avoir fait évader
+un autre était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une
+fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d&rsquo;assez de
+ressources pour ne pas quitter l&rsquo;Angleterre avant d&rsquo;avoir à mon tour
+délivré Sidney... Que vous dire de plus?... L&rsquo;instinct de la vie... la
+peur de la mort sans<a name="page_2109" id="page_2109"></a> doute, obscurcirent non jugement... troublèrent ma
+raison... j&rsquo;acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney.
+Hélas!... combien j&rsquo;étais insensé!</p>
+
+<p>&mdash;Insensé, mordioux! c&rsquo;est en n&rsquo;acceptant pas que vous auriez été un
+insensé, s&rsquo;écria Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à ta place? dit Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon c&oelig;ur,
+sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais
+que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me
+poussaient... j&rsquo;acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses
+vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le
+lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m&rsquo;attendait
+à la porte; grâce à ma ressemblance avec Sidney... il ne s&rsquo;aperçut de
+rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu&rsquo;à une sortie
+de la Tour; j&rsquo;étais libre... J&rsquo;oubliais de vous dire que Sidney m&rsquo;avait
+indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté
+l&rsquo;attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me
+rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans cette maison de la
+Cité je retrouverais mes pierreries que j&rsquo;avais confiées à Sidney à mon
+départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son
+manteau, manteau que vous portiez tout à l&rsquo;heure, et qui est resté sacré
+pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai; une
+vieille femme vint m&rsquo;ouvrir me conduisit dans une chambre écartée, et me
+remit un coffret de fer dont Sidney m&rsquo;avait donné la clef, j&rsquo;y trouvai
+mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies<a name="page_2110" id="page_2110"></a> qui précèdent le
+jour du supplice sont bien affreuses, je m&rsquo;endormis... Pour la première
+fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire
+que l&rsquo;échafaud m&rsquo;attendait au réveil... Lorsque je me levai le
+lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers
+mes rideaux; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse
+journée d&rsquo;été... Oh! j&rsquo;eus alors des élans de bonheur et de joie
+impossibles à rendre... J&rsquo;avais vu ma tombe ouverte et j&rsquo;existais!
+j&rsquo;aspirais la vie par tous les pores. Éperdu de reconnaissance, je me
+jetai à genoux, et j&rsquo;enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi,
+Sidney! je m&rsquo;attendais à voir cet ami si cher... d&rsquo;un moment à l&rsquo;autre;
+je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du
+roi... Tout à coup j&rsquo;entendis au loin la voix de ces crieurs qui
+annoncent les événements importants; il me sembla qu&rsquo;ils prononçaient
+mon nom... je crus que c&rsquo;était une illusion... C&rsquo;était bien mon nom. Oh!
+alors un effroyable pressentiment me traversa l&rsquo;esprit, mes cheveux se
+dressèrent sur ma tête... j&rsquo;étais resté à genoux, j&rsquo;écoutais avec
+d&rsquo;horribles battements de c&oelig;ur; les voix approchèrent... j&rsquo;entendis
+encore mon nom mêlé à d&rsquo;autres paroles; un éclair de joie aussi folle
+que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir...
+Insensé... je crus que l&rsquo;on criait les détails de l&rsquo;<i>évasion du duc de
+Monmouth</i>. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j&rsquo;achète cette
+relation; je remonte le c&oelig;ur palpitant, serrant ce papier entre mes
+mains.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Monmouth devint d&rsquo;une pâleur<a name="page_2111" id="page_2111"></a> effrayante; il se
+soutint à peine; une sueur froide inonda son front.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s&rsquo;écrièrent Angèle et Croustillac qui ressentaient une
+angoisse poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s&rsquo;écria le duc avec une explosion déchirante, c&rsquo;étaient les
+<i>détails de</i> <small>L&rsquo;EXÉCUTION</small> du duc de <i>Monmouth</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et Sidney! s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l&rsquo;amitié... Son sang,
+son noble sang avait coulé sur l&rsquo;échafaud au lieu du mien... Maintenant,
+Angèle, malheureuse enfant! comprends-tu pourquoi je t&rsquo;ai toujours caché
+ce funeste secret<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a>
+<a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>?<a name="page_2112" id="page_2112"></a></p>
+
+<p>En disant cet mots, le prince tomba assis dans un fauteuil en cachant sa
+figure dans ses mains. Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses
+sanglots.<a name="page_2113" id="page_2113"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII.<br /><br />
+<small>L&rsquo;ARRESTATION.</small></h3>
+
+<p>Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya
+furtivement ses larmes, et se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler,
+avec son éternel poignard, lorsqu&rsquo;il me parlait de mon exécution...</p>
+
+<p>&mdash;Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage
+baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu
+jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul
+parent, ton seul protecteur?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ne l&rsquo;avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J&rsquo;avais
+pleuré sa mort, croyant qu&rsquo;il avait été tué sur un champ de bataille.
+Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais
+qu&rsquo;il a sacrifié sa vie pour vous, qu&rsquo;il a fait ce que je ferais pour
+toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux!</p>
+
+<p>&mdash;Ange bien-aimée de toute ma vie, s&rsquo;écria le duc, tes paroles
+n&rsquo;apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras
+quelle reconnaissance religieuse j&rsquo;ai toujours eue pour Sidney, pour ce
+saint martyr de l&rsquo;amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours
+dans un état voisin de la folie; lorsque je revins<a name="page_2114" id="page_2114"></a> à moi, je trouvai
+une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu&rsquo;elle ne me fût remise
+que le soir du jour où il périssait pour moi; il m&rsquo;expliquait son pieux
+mensonge, il n&rsquo;avait pas vu le roi Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l&rsquo;avait pas vu! s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Non; tout ce qu&rsquo;il m&rsquo;avait dit était faux... Aussi tu comprends si
+j&rsquo;ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me
+suis laissé persuader. Maintenant qu&rsquo;il est mort pour moi... la fable à
+laquelle j&rsquo;ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n&rsquo;avait pas vu
+le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se
+procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des
+officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une
+dernière fois... Cet officier était-il d&rsquo;accord avec Sidney pour la
+substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de
+notre ressemblance, et ne s&rsquo;aperçut-il de rien? je ne le sais... Le
+lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il
+refusa de parler de peur qu&rsquo;on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice
+fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore
+coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en
+France sous un faux nom pour t&rsquo;y chercher, Angèle... Sidney m&rsquo;avait
+donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il
+l&rsquo;avait confiée, dit le prince en s&rsquo;adressant à Croustillac. Frappé de
+sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et
+capable de remplir les derniers v&oelig;ux de Sidney en faisant le bonheur
+de son enfant d&rsquo;adoption... j&rsquo;épousai cet ange, nous partîmes pour les
+colonies<a name="page_2115" id="page_2115"></a> espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les
+plus grandes précautions pour n&rsquo;être pas reconnu... le hasard me fit
+rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j&rsquo;avais vu à Amsterdam. Je me
+crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous
+vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir
+veiller sur ma femme et de n&rsquo;être pas soumis à une réclusion qui m&rsquo;eût
+été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je
+pus impunément parcourir l&rsquo;île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes
+plusieurs petits navires, par l&rsquo;intermédiaire de maître Morris, homme
+sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s&rsquo;en tenir
+sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de
+commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir
+un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d&rsquo;avoir
+toujours à notre disposition un moyen d&rsquo;évasion... Le <i>Caméléon</i> n&rsquo;a pas
+été construit dans un autre but... et je l&rsquo;ai même, au grand effroi
+d&rsquo;Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate
+espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles,
+lorsque j&rsquo;appris que le chevalier de Crussol, à qui j&rsquo;avais autrefois
+sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu&rsquo;il fût homme
+d&rsquo;honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement
+fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j&rsquo;appris alors la
+déclaration de guerre de la France contre l&rsquo;Angleterre, l&rsquo;Espagne et la
+Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en
+Angleterre sur la manière miraculeuse dont j&rsquo;avais été<a name="page_2116" id="page_2116"></a> sauvé... Mes
+partisans s&rsquo;agitaient, dit-on; je n&rsquo;avais aucune justice à attendre de
+Guillaume d&rsquo;Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette
+colonie que partout ailleurs... j&rsquo;y demeurai, malgré la présence de M.
+de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de
+ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du
+boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles,
+qu&rsquo;il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d&rsquo;un
+côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de
+connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons
+différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j&rsquo;y fusse
+alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du
+gouverneur, que nous étions loin d&rsquo;attendre.</p>
+
+<p>Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait
+conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement;
+aussi, pour s&rsquo;assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n&rsquo;êtes
+pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à
+Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels
+j&rsquo;étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de
+Crussol:&mdash;Au nom d&rsquo;un service passé, je vous demande le silence... Mais
+je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur
+l&rsquo;honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous
+ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant..</p>
+
+<p>&mdash;Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le
+chevalier.<a name="page_2117" id="page_2117"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous cela? dit le duc.</p>
+
+<p>Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence
+avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père
+Griffon avait involontairement causé cette trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel
+admirable sacrifice je dois cette vie que j&rsquo;ai juré de consacrer à
+Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le
+dévouement de Sidney; vous comprendrez, je l&rsquo;espère, chevalier, que je
+ne veuille pas m&rsquo;exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant
+votre perte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter
+là est fait pour m&rsquo;ôter l&rsquo;envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous
+vous trompez furieusement!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s&rsquo;écria le duc, vous persistez?</p>
+
+<p>&mdash;Si je persiste! je persiste doublement, s&rsquo;il vous plaît, et par une
+raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je
+cela?... Tout à l&rsquo;heure... c&rsquo;était bien plus pour l&rsquo;amour de madame la
+duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour
+vous; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais
+pas... Mais maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que
+je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce
+qu&rsquo;ils font pour vous... madame votre femme serait une véritable
+Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de
+tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je
+ferais pour vous tout ce que<a name="page_2118" id="page_2118"></a> je faisais pour madame la duchesse,
+monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chevalier...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c&rsquo;est que vous me
+donnez envie d&rsquo;être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh!
+mordioux, c&rsquo;est tout simple, on n&rsquo;inspire jamais ces dévouements-là sans
+les mériter.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces
+dévouements-là... quand on les accepte volontairement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec
+votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son
+poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant
+tout, n&rsquo;est-ce pas? c&rsquo;est me sauver de la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d&rsquo;abandonner madame la
+duchesse. Eh bien! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me
+sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que
+toute la question est là, n&rsquo;est-ce pas, madame la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d&rsquo;un air
+suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au
+bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le
+chevalier que voici n&rsquo;était qu&rsquo;un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là
+ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur,
+consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l&rsquo;insurrection en
+Angleterre?»<a name="page_2119" id="page_2119"></a></p>
+
+<p>&mdash;Jamais... jamais! s&rsquo;écria le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté
+l&rsquo;insurrection... maintenant j&rsquo;ai le bonheur de connaître madame la
+duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le
+bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous
+répond:&mdash;«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! cela n&rsquo;est que trop réel! dit Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme
+Chemeraut en s&rsquo;adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur,
+à ce chevalier d&rsquo;industrie, comme il s&rsquo;est impudemment joué de moi,
+comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d&rsquo;État plus
+importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les
+confesseurs de deux grands rois ont joué à l&rsquo;<i>aiguillette empoisonnée</i>
+avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses
+mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d&rsquo;autant plus furieux que je
+lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me
+ménagera pas, et je m&rsquo;estimerai très heureux s&rsquo;il me fait pourrir dans
+un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses
+pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son <a name="page_2120" id="page_2120"></a>tour le duc avec
+attendrissement, vous reconnaissez vous-même l&rsquo;imminence du danger
+auquel vous vous êtes exposé pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;D&rsquo;abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable,
+ainsi que je le disais tout à l&rsquo;heure à madame la duchesse lorsque je la
+croyais affolée d&rsquo;un certain drôle à figure cuivrée, d&rsquo;abord, il est
+clair que l&rsquo;on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d&rsquo;être
+couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C&rsquo;est le péril
+qui fait le sacrifice... Mais la question n&rsquo;est pas là. En vous livrant
+prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m&rsquo;épargnez-vous la
+prison ou la potence, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chevalier...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument
+<i>ad hominem</i> (c&rsquo;est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de
+son éternel poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre
+position aussi désespérée lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Prouvez-moi cela, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels
+qu&rsquo;on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai
+à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas
+inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de
+Chemeraut ne s&rsquo;empresse de m&rsquo;agréer en cela, et de vous mettre en
+liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez
+complétement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je<a name="page_2121" id="page_2121"></a> pas en son
+pouvoir? Que lui importera votre capture?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous avez été homme d&rsquo;État, vous avez été conspirateur,
+vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les
+hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les
+connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon
+endroit vous aveugle...</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes... chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, monseigneur, vous m&rsquo;accorderez, n&rsquo;est-ce pas, que les
+intelligences qu&rsquo;on s&rsquo;est ménagées en Angleterre, que la part que prend
+Louis XIV à toute cette intrigue prouvent l&rsquo;importance de la mission du
+Chemeraut?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m&rsquo;accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter
+le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part à l&rsquo;insurrection,
+vous ne laissez à Chemeraut qu&rsquo;un rôle de geôlier; votre capture ne fait
+pas réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si
+vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demander une
+grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment où il sera furieux de
+voir ses espérances détruites, surtout lorsqu&rsquo;il saura que l&rsquo;homme en
+faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d&rsquo;innombrables étoiles en
+plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les
+propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous
+pourriez à peine espérer d&rsquo;obtenir ma grâce...<a name="page_2122" id="page_2122"></a></p>
+
+<p>&mdash;Jacques... ce qu&rsquo;il dit est plein de sens, reprit Angèle. Je ne
+voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais encore une
+fois, il a raison, tu ne peux le nier.</p>
+
+<p>Le duc baissa la tête sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, madame, que j&rsquo;ai raison, dit Croustillac. Je
+déraisonne assez souvent pour qu&rsquo;une fois par hasard j&rsquo;aie le sens
+commun.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pour l&rsquo;amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce
+qui arrive si j&rsquo;accepte, s&rsquo;écria le duc en prenant les deux mains du
+Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du
+<i>Caméléon</i>, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés...</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, mordioux! à la bonne heure; voilà comme j&rsquo;aime à
+vous entendre parler, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous sommes sauvés, mais vous, malheureux, vous revenez avec M.
+de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans,
+votre ruse est découverte et vous êtes perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me
+regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute
+imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a très loin de
+l&rsquo;anse aux Caïmans au Fort-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Trois lieues environ, dit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c&rsquo;est trois
+heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances
+de s&rsquo;échapper; j&rsquo;ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf.<a name="page_2123" id="page_2123"></a> Le
+camarade Arrache-l&rsquo;Ame m&rsquo;a appris à marcher dans les halliers, ajouta le
+Gascon en souriant d&rsquo;un air malicieux. Or, je vous jure qu&rsquo;il faudra que
+l&rsquo;escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour
+m&rsquo;atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi
+douteuse que celle d&rsquo;une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce
+pays seront à l&rsquo;instant sur vos traces? dit le duc. Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance
+aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances
+sont égales, dit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Égales! s&rsquo;écria l&rsquo;aventurier avec indignation, égales, monseigneur?
+Osez-vous bien vous comparer à moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je
+sers ici-bas, si ce n&rsquo;est à traîner sur mes talons une vieille
+rapière... et à vivre çà et là aux crochets du genre humain?... Je ne
+suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien. A qui ma vie est-elle
+utile? qui s&rsquo;intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphème
+Croustillac existe ou n&rsquo;existe pas?</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier! vous n&rsquo;êtes pas juste... et...</p>
+
+<p>&mdash;Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez à madame la duchesse, à la
+fille adoptive de Sidney! S&rsquo;il est mort pour vous, c&rsquo;est bien le moins
+que vous viviez pour celle qu&rsquo;il aimait comme son enfant! Si vous la
+réduisez au désespoir, elle est capable de périr de chagrin, et vous
+aurez à pleurer deux victimes au lieu d&rsquo;une...<a name="page_2124" id="page_2124"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois... chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s&rsquo;écria Croustillac en faisant un signe d&rsquo;intelligence à Angèle,
+et en se mettant tour à tour à crier à tue-tête et à parler avec une
+volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misérable,
+un insolent! de me parler ainsi... A moi!... à moi!... à l&rsquo;aide!... au
+secours!...</p>
+
+<p>Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m&rsquo;y forcez, pardon, monseigneur, mais je n&rsquo;ai pas d&rsquo;autre moyen.</p>
+
+<p>Et l&rsquo;aventurier se remit à crier de toutes ses forces.</p>
+
+<p>Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur.</p>
+
+<p>Aux cris du Gascon, six hommes de l&rsquo;escorte, que M. de Chemeraut avait
+mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six
+hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Bâillonnez ce scélérat! bâillonnez-le à l&rsquo;instant, s&rsquo;écria
+Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n&rsquo;entrât pendant cette
+opération.</p>
+
+<p>Les soldats avaient l&rsquo;ordre d&rsquo;obéir au chevalier; ils se précipitèrent
+sur le duc, qui s&rsquo;écria en se débattant avec une force herculéenne:</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est moi qui suis le prince... c&rsquo;est moi qui suis Monmouth.</p>
+
+<p>Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris
+assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scène,
+feignait d&rsquo;être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds
+avec fureur.</p>
+
+<p>Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement<a name="page_2125" id="page_2125"></a> à
+bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l&rsquo;impossibilité de remuer et de
+parler.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle
+pâle, horriblement agitée. Quoiqu&rsquo;elle prévît l&rsquo;issue de cette scène, de
+cette lutte, elle ne pouvait s&rsquo;empêcher d&rsquo;en être cruellement émue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;y a-t-il donc, monseigneur? s&rsquo;écria Chemeraut...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des
+propos d&rsquo;une si abominable insolence que, malgré le mépris qu&rsquo;il
+m&rsquo;inspire, j&rsquo;ai été obligé de le faire bâillonner!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous avez eu raison... mais j&rsquo;avais prévu que ce
+misérable sortirait de son farouche silence.</p>
+
+<p>&mdash;Cette scène, d&rsquo;ailleurs, s&rsquo;écria Croustillac, n&rsquo;aura pas été inutile,
+monsieur. J&rsquo;hésitais encore. Oui, je l&rsquo;avoue, j&rsquo;avais cette faiblesse...
+Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur
+crime. Partons, monsieur, partons pour l&rsquo;anse aux Caïmans; j&rsquo;ai envoyé
+mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j&rsquo;aurai
+vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons
+au Fort-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste
+embarquement?</p>
+
+<p>&mdash;Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le
+trône d&rsquo;Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi,
+je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile<a name="page_2126" id="page_2126"></a>
+pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, monseigneur, vous l&rsquo;exigez? dit M. de Chemeraut en
+hésitant encore.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, monsieur de Chemeraut, s&rsquo;écria Croustillac d&rsquo;un ton
+véritablement imposant et menaçant, tout-à-fait dans l&rsquo;esprit de son
+rôle, j&rsquo;aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites
+tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut
+pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré,
+car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à
+aucun prix.</p>
+
+<p>Un des soldats s&rsquo;assura que le bâillon était solidement attaché; on lia
+les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la
+marche de l&rsquo;escorte.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, monsieur, je vous attends; j&rsquo;ai d&rsquo;ailleurs quelques ordres
+à donner ici.</p>
+
+<p>Le gouverneur salua et sortit.<a name="page_2127" id="page_2127"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX.<br /><br />
+<small>LE DÉPART.</small></h3>
+
+<p>Angèle et le chevalier restèrent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvé... sauvé par vous! s&rsquo;écria Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;aurais voulu employer d&rsquo;autres moyens, madame la duchesse; mais,
+sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... Il était impossible
+d&rsquo;en finir autrement... Il ne nous reste que quelques moments, Chemeraut
+va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamants... où sont-ils?...
+Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci
+découvert, gare la confiscation!</p>
+
+<p>&mdash;Ces pierreries sont là... dans un meuble secret de l&rsquo;appartement du
+duc.</p>
+
+<p>&mdash;Courez donc les y prendre: je vais sonner Mirette pour qu&rsquo;elle vous
+prépare quelques habillements.</p>
+
+<p>&mdash;O généreux... généreux ami... Et vous, mon Dieu... et vous...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, une fois que je n&rsquo;aurai plus à veiller sur vous, je
+veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamants; Chemeraut peut
+revenir; je vais sonner Mirette.</p>
+
+<p>Le chevalier frappa sur un gong.</p>
+
+<p>Angèle entra chez Monmouth.</p>
+
+<p>Mirette parut.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de<a name="page_2128" id="page_2128"></a> suite ici un grand
+panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse
+pour une petite absence, et n&rsquo;oublie pas surtout de m&rsquo;appeler toujours
+monseigneur.</p>
+
+<p>Mirette fit un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Croustillac en ôtant l&rsquo;épée et le baudrier du roi Charles, qui
+appartenaient à Monmouth et auxquels le duc tenait beaucoup, tâche que
+le panier soit assez grand pour contenir cette épée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis demande aussi à la mulâtresse qui m&rsquo;a reçu hier ici ma vieille
+épée de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre
+gris... j&rsquo;ai laissé cette défroque dans l&rsquo;appartement où je me suis
+habillé en arrivant... Sauf l&rsquo;épée, que tu m&rsquo;apporteras, tu feras mettre
+le tout dans un autre panier, dont un des soldats se chargera.</p>
+
+<p>Mirette sortit.</p>
+
+<p>Le chevalier se dit:&mdash;C&rsquo;est un enfantillage, mais je tiens énormément à
+ce pauvre vieil habit; je l&rsquo;endosserai avec d&rsquo;autant plus de plaisir
+qu&rsquo;il me rappellera les aventures du Morne-au-Diable... et que ce sera
+mon unique vêtement; car une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse
+de ce velours noir à manches rouges, qui est un peu trop voyant. Après
+un moment de silence et un profond soupir, le chevalier reprit:&mdash;Allons,
+Croustillac... c&rsquo;est bien... du courage, mordioux! du courage... Elle
+est bien jolie cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh! cette
+fois... ça me tient là, au c&oelig;ur... Je le sens bien, jamais je ne
+l&rsquo;oublierai... c&rsquo;est de l&rsquo;amour... oui, c&rsquo;est vraiment de l&rsquo;amour.<a name="page_2129" id="page_2129"></a>
+Heureusement que ce danger, ces émotions, tout cela m&rsquo;étourdit... Ah! la
+voici.</p>
+
+<p>Angèle rentrait en effet portant un coffret.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions toujours tenu ces pierreries en réserve dans le cas où
+nous serions obligés de fuir précipitamment, dit-elle au chevalier.
+Notre fortune est mille fois assurée. Hélas! pourquoi faut-il que...
+vous...</p>
+
+<p>La jeune femme s&rsquo;arrêta, craignant d&rsquo;offenser le Gascon; puis elle
+ajouta tristement, les larmes aux yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez me trouver bien lâche, n&rsquo;est-ce pas, d&rsquo;avoir accepté sans
+hésiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent.
+Il s&rsquo;agit de sauver ce que j&rsquo;ai de plus cher au monde. Il s&rsquo;agit de
+l&rsquo;homme pour qui je donnerais mille fois ma vie...; mais tenez, ce que
+je vous dis là est d&rsquo;un affreux égoïsme. Vous parler ainsi, à vous... à
+qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... je
+suis folle... pardonnez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Plus un mot de cela, madame... je vous en supplie... Voici l&rsquo;épée du
+duc, c&rsquo;est celle de son père; voilà aussi cette petite boîte à portrait
+qui lui vient de sa mère... ce sont de précieuses reliques. Mettez tout
+cela dans le grand panier.</p>
+
+<p>&mdash;Homme excellent et généreux, s&rsquo;écria Angèle attendrie, vous songez à
+tout...</p>
+
+<p>Croustillac ne répondit rien; il détourna les yeux pour que la duchesse
+ne vît pas les grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées. Il
+tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d&rsquo;une
+voix étouffée:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez,<a name="page_2130" id="page_2130"></a> n&rsquo;est-ce pas, que
+je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez
+quelquefois de moi comme...</p>
+
+<p>&mdash;Comme de notre meilleur ami... comme de notre frère, dit Angèle en
+fondant en larmes.</p>
+
+<p>Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre et
+dit à Croustillac:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce que j&rsquo;étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir
+ce gage de notre amitié; c&rsquo;est en vous l&rsquo;apportant que j&rsquo;ai entendu
+votre conversation avec le colonel Rutler... acceptez-le, ce sera un
+double souvenir de notre amitié, et de votre générosité...</p>
+
+<p>&mdash;Donnez... oh! donnez, s&rsquo;écria le Gascon en pressant le médaillon sur
+ses lèvres, je suis trop payé de ce que j&rsquo;ai fait pour vous... et pour
+le prince...</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sûreté... nous ne
+vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut, et...</p>
+
+<p>&mdash;Voici Mirette... à notre rôle, s&rsquo;écria Croustillac en interrompant la
+duchesse.</p>
+
+<p>Mirette entra suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée
+de Croustillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits
+du chevalier.</p>
+
+<p>Angèle mit le coffre de diamants et l&rsquo;épée de Monmouth dans la vanne
+caraïbe.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut entra en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, tout est prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier à
+M. de Chemeraut d&rsquo;un air sombre.</p>
+
+<p>Angèle parut frappée d&rsquo;une idée subite, et dit au chevalier:<a name="page_2131" id="page_2131"></a></p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père
+Griffon... me refuserez-vous cette dernière grâce?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le révérend éveillé par
+le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il est là! s&rsquo;écria Angèle, Dieu soit loué!</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;il entre, dit le Gascon d&rsquo;un air sombre.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra; il
+était grave et triste.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments
+d&rsquo;entretien.</p>
+
+<p>Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon,
+voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun
+doute au sujet des projets de Guillaume d&rsquo;Orange contre Votre Altesse...
+Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la
+clémence à l&rsquo;égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique.
+Je vous expliquerai d&rsquo;ailleurs mes idées à cet égard.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, dit M. de
+Chemeraut. Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;emportez-vous rien, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Un soldat de l&rsquo;escorte est chargé de ce que j&rsquo;ai de plus précieux, dit
+le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant à cette maison et à
+ce qu&rsquo;elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père
+Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi<a name="page_2132" id="page_2132"></a> que ce
+soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j&rsquo;ai été si affreusement
+trahi.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée,
+monseigneur, j&rsquo;ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est
+gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monsieur.... voici ma criminelle épouse.</p>
+
+<p>En effet Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait les yeux pleins
+de larmes...</p>
+
+<p>Au grand étonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement
+sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l&rsquo;envoyé
+français:&mdash;Le révérend blâme ma conduite, son silence est très
+significatif... mais il n&rsquo;ose prendre le parti de ma femme contre moi;
+voulez-vous offrir votre bras à madame, ajouta le Gascon.</p>
+
+<p>Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond
+silence pendant le temps qu&rsquo;ils mirent à se rendre à l&rsquo;anse aux Caïmans.</p>
+
+<p>Tous, à l&rsquo;exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de
+l&rsquo;issue de cette aventure.</p>
+
+<p>La petite baie où était mouillé le <i>Caméléon</i> n&rsquo;était pas très éloignée
+de l&rsquo;habitation de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Lorsque l&rsquo;escorte y arriva, l&rsquo;horizon se rougissait des premières lueurs
+du soleil levant.</p>
+
+<p>Le <i>Caméléon</i>, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait
+gracieusement sur les vagues, amarré à un coffre de sauvetage, ce mode
+de mouillage<a name="page_2133" id="page_2133"></a> pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt.</p>
+
+<p>Non loin du <i>Caméléon</i>, on voyait un des gardes-côtes de l&rsquo;île qui
+croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût
+abordable.</p>
+
+<p>La chaloupe du <i>Caméléon</i>, commandée par le second du capitaine Ralph,
+attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs
+avirons levés, prêts à nager au premier signal.</p>
+
+<p>&mdash;Le c&oelig;ur du Gascon battait à se rompre...</p>
+
+<p>Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu&rsquo;un
+accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de
+stratagèmes.</p>
+
+<p>Enfin, la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et
+fut bientôt suivie de la chaise d&rsquo;Angèle.</p>
+
+<p>Les soldats de l&rsquo;escorte se rangèrent le long de l&rsquo;embarcadère; le
+Gascon dit à Angèle d&rsquo;une voix émue;</p>
+
+<p>&mdash;Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au
+patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres...
+Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient...</p>
+
+<p>M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d&rsquo;un air surpris.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et
+d&rsquo;échapper lui-même à M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la
+résolution et du dévoûment des cinq marins de la chaloupe, il pensait à
+s&rsquo;y précipiter avec Angèle et Monmouth, et à ordonner aux matelots de
+faire force de rames pour rejoindre le <i>Caméléon</i>, afin<a name="page_2134" id="page_2134"></a> d&rsquo;appareiller
+en toute hâte... Les soldats de l&rsquo;escorte, quoique au nombre de trente,
+devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès
+en était possible.</p>
+
+<p>Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier.</p>
+
+<p>Une voix, d&rsquo;abord assez lointaine, mais très retentissante, s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du roi, arrêtez; que personne ne s&rsquo;embarque!</p>
+
+<p>Croustillac se retourna brusquement du côté d&rsquo;où venait la voix, et, à
+la faveur de l&rsquo;aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui
+sortait d&rsquo;une redoute placée près de l&rsquo;anse aux Caïmans.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du roi, que personne ne s&rsquo;embarque! s&rsquo;écria-t-il de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire, que l&rsquo;on
+n&rsquo;avait pas aperçu jusqu&rsquo;alors, car il était caché par l&rsquo;avancée des
+pilotis de l&rsquo;embarcadère, je n&rsquo;aurais pas laissé la chaloupe pousser au
+large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est bien, Thomas; et d&rsquo;ailleurs, ajouta l&rsquo;officier en tirant un coup
+de fusil en manière de signal, le garde-côte n&rsquo;eût pas laissé mettre le
+brigantin à la voile.</p>
+
+<p>Il est inutile de peindre l&rsquo;affreuse angoisse des acteurs de cette
+scène.</p>
+
+<p>Croustillac reconnut que son projet d&rsquo;évasion était impraticable,
+puisqu&rsquo;au moindre signal le garde-côte se fût opposé au départ du
+<i>Caméléon</i>.<a name="page_2135" id="page_2135"></a></p>
+
+<p>L&rsquo;officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M.
+de Chemeraut et leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous
+allez, messieurs; d&rsquo;après l&rsquo;ordre de M. le gouverneur, personne ne peut
+s&rsquo;embarquer ici sans un permis de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l&rsquo;escorte dont je suis accompagné
+se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n&rsquo;agis pas sans
+son agrément.</p>
+
+<p>&mdash;Une escorte, monsieur, dit l&rsquo;officier d&rsquo;un air étonné, vous avez une
+escorte?</p>
+
+<p>&mdash;Là... près du môle, monsieur, dit Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c&rsquo;est différent... monsieur, le jour était tout à l&rsquo;heure si
+faible, que je n&rsquo;avais pas remarqué ces soldats. Veuilles m&rsquo;excuser,
+monsieur, veuillez m&rsquo;excuser.</p>
+
+<p>Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s&rsquo;approcha des gardes du
+gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive
+volubilité:</p>
+
+<p>&mdash;Mon planton m&rsquo;avait seulement averti que plusieurs personnes se
+dirigeaient vers l&rsquo;embarcadère; et comme justement le <i>Caméléon</i>, brave
+navire, du reste, qui appartient à la Barbe-Bleue, et qui a bravement
+coulé un pirate espagnol; et comme le <i>Caméléon</i>, dis-je, était venu
+cette nuit s&rsquo;amarrer sur un <i>corps mort</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard<a name="page_2136" id="page_2136"></a> insupportable,
+dit le chevalier à M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette
+scène m&rsquo;est pénible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les
+personnes qui vont s&rsquo;embarquer s&rsquo;embarquent sous ma responsabilité
+personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi,
+et chargé de ses pleins-pouvoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos
+titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, levez donc la consigne.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun
+but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s&rsquo;écria le parleur éternel
+à son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t&rsquo;ai donnée?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, lieutenant?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tête sans cervelle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à
+l&rsquo;instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>Le lieutenant continua intrépidement:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu as oublié la dernière consigne que je t&rsquo;ai donnée?</p>
+
+<p>&mdash;La dernière... non, lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lieutenant... eh bien! répète-la donc, voyons, cette consigne?
+Puis s&rsquo;adressant à M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son
+soldat:&mdash;Il n&rsquo;a pas plus de mémoire qu&rsquo;un oison, je ne suis pas fâché de
+lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire<a name="page_2137" id="page_2137"></a> l&rsquo;éducation de
+vos factionnaires, dit M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Thomas, cette consigne?</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, c&rsquo;est de ne laisser embarquer personne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, c&rsquo;est bien heureux... Eh bien! je la lève, cette
+consigne.</p>
+
+<p>&mdash;Embarquez-vous, madame, à l&rsquo;instant, s&rsquo;écria Croustillac, ne pouvant
+modérer son impatience.</p>
+
+<p>Angèle jeta un dernier regard sur lui.</p>
+
+<p>Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut
+vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l&rsquo;escorte.</p>
+
+<p>A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se
+dirigèrent vers le <i>Caméléon</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait
+que lorsque j&rsquo;aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon
+d&rsquo;une voix altérée.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il
+tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée.</p>
+
+<p>Tout à coup le ciel s&rsquo;enflamma des reflets d&rsquo;une lumière ardente, qui
+rendit plus sombre encore la ligne d&rsquo;azur que formait la mer à
+l&rsquo;horizon... le soleil commença de s&rsquo;élever majestueusement en inondant
+de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...</p>
+
+<p>En ce moment le <i>Caméléon</i>, qui avait été rejoint par la chaloupe,
+déployait à la brise ses légères voiles<a name="page_2138" id="page_2138"></a> blanches, filant par le bout le
+câble qui l&rsquo;amarrait à la bouée...</p>
+
+<p>Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord...
+pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et
+parut enveloppé d&rsquo;une éblouissante auréole... Puis le léger navire,
+tournant sa poupe vers l&rsquo;anse aux Caïmans, commença de s&rsquo;avancer vers la
+haute mer.</p>
+
+<p>Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les
+yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu&rsquo;il avait si
+brusquement, si follement aimée.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc
+qu&rsquo;on agitait vivement à l&rsquo;arrière du brigantin.</p>
+
+<p>C&rsquo;était un dernier adieu de la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d&rsquo;une marche
+supérieure, s&rsquo;inclina sous ses voiles et commença de s&rsquo;éloigner si
+rapidement qu&rsquo;il s&rsquo;effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et
+brumeuse du matin...</p>
+
+<p>Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur
+les flots.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le
+<i>Caméléon</i>... lorsqu&rsquo;il le revit, le brigantin s&rsquo;enfonçait de plus en
+plus à l&rsquo;horizon et ne paraissait plus qu&rsquo;un point dans l&rsquo;espace.</p>
+
+<p>Enfin, doublant la dernière pointe de l&rsquo;île, il disparut tout à fait.</p>
+
+<p>Lorsque le pauvre Croustillac n&rsquo;aperçut plus rien, il ressentit une
+émotion profondément douloureuse<a name="page_2139" id="page_2139"></a> son c&oelig;ur lui sembla vide et désert
+comme l&rsquo;Océan.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos
+partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous
+serons à bord de la frégate.<a name="page_2140" id="page_2140"></a></p>
+
+<h2><a name="QUATRIEME_PARTIE" id="QUATRIEME_PARTIE"></a>QUATRIÈME PARTIE.</h2>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX.<br /><br />
+<small>REGRETS.</small></h3>
+
+<p>Tant que Croustillac s&rsquo;était trouvé en face de son sacrifice, tant qu&rsquo;il
+avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d&rsquo;Angèle et
+de Monmouth, il n&rsquo;avait pas envisagé les suites cruelles de son
+dévouement; mais lorsqu&rsquo;il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles;
+non qu&rsquo;il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait
+amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver...
+Sous le regard d&rsquo;Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls,
+mais il ne devait plus jamais la revoir...</p>
+
+<p>Telle était la seule cause de son morne abattement.</p>
+
+<p>Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l&rsquo;air
+sombre, l&rsquo;aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de
+Chemeraut lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il serait temps de partir.</p>
+
+<p>Croustillac ne l&rsquo;entendit pas...</p>
+
+<p>M. de Chemeraut, voyant l&rsquo;inutilité de ses paroles, lui toucha
+légèrement le bras, en répétant plus haut:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant
+d&rsquo;arriver au Fort-Royal.<a name="page_2141" id="page_2141"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s&rsquo;écria le Gascon en se
+retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>La figure de ce dernier exprima tant d&rsquo;étonnement en entendant l&rsquo;homme
+qu&rsquo;il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre
+exclamation, que le Gascon comprit l&rsquo;imprudence qu&rsquo;il avait commise, il
+retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d&rsquo;un air
+impassible; puis, comme s&rsquo;il fût sorti d&rsquo;une distraction profonde, il
+lui dit d&rsquo;un ton bref:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, partons.</p>
+
+<p>Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours
+suivi de l&rsquo;escorte et accompagné de M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>Croustillac n&rsquo;était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer
+complétement du présent.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité
+du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle
+conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l&rsquo;aventurier,
+envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l&rsquo;état de
+son c&oelig;ur et faisait le raisonnement suivant:</p>
+
+<p>&mdash;La Barbe-Bleue (je l&rsquo;appellerai toujours ainsi; c&rsquo;est ainsi que je
+l&rsquo;ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j&rsquo;ai pensé à elle
+sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la
+reverrai jamais, au grand jamais. C&rsquo;est évident... Il me sera impossible
+d&rsquo;échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au c&oelig;ur. C&rsquo;est
+absurde, c&rsquo;est stupide, c&rsquo;est inimaginable, mais cela est... la preuve
+de cela... c&rsquo;est que cette petite femme m&rsquo;a bouleversé complétement.<a name="page_2142" id="page_2142"></a>
+Avant de la connaître, j&rsquo;étais insoucieux, babillard et gai comme
+l&rsquo;oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l&rsquo;endroit de la
+délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et
+d&rsquo;une délicatesse si outrée que j&rsquo;avais une peur horrible que la
+Barbe-Bleue m&rsquo;offrît en partant quelque rénumération autre que le
+médaillon dont elle a eu la générosité d&rsquo;ôter les pierreries. Hélas!
+désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel
+changement!!! moi qui, autrefois, tenais d&rsquo;autant plus à la braverie des
+ajustements que j&rsquo;étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours
+de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d&rsquo;or, j&rsquo;aspire
+au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas
+roses; fier de me dire:&mdash;Je suis sorti de ce Potose... du
+Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque
+j&rsquo;y suis entré. N&rsquo;est-il donc pas, mordioux, bien clair qu&rsquo;avant de
+connaître la Barbe-Bleue je n&rsquo;aurais jamais eu de ma vie ces
+pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit
+Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour
+faire ce qu&rsquo;il appelait son examen de conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... eh!...</p>
+
+<p>&mdash;Que t&rsquo;en dirait d&rsquo;être pendu?</p>
+
+<p>&mdash;Hem! hem!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, franchement!</p>
+
+<p>&mdash;Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m&rsquo;agréer, si
+la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c&rsquo;est
+une mort ignoble,<a name="page_2143" id="page_2143"></a> une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!</p>
+
+<p>&mdash;Polyphème, vous avez peur... d&rsquo;être pendu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l&rsquo;écart... pendu comme un
+chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu&rsquo;une
+jolie bouche vous sourie...</p>
+
+<p>&mdash;Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa
+Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre
+dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez
+toutes sortes d&rsquo;échappatoires... Vous avez peur d&rsquo;être pendu, vous
+dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, allons... oui, j&rsquo;ai bien peur de la potence, j&rsquo;en conviens, n&rsquo;en
+parlons plus... écartons ces probabilités-là... n&rsquo;admettons pas dans
+notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour
+si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire
+probable... Parlons donc de la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème?</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que
+j&rsquo;aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j&rsquo;y penserais
+autant, j&rsquo;y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois,
+dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui,
+décidément, c&rsquo;est là que je veux finir mes jours, rêvant à la
+Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle?
+hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j&rsquo;errerai
+longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée.</p>
+
+<p>&mdash;Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez<a name="page_2144" id="page_2144"></a> échapper à la prison
+aussi bien qu&rsquo;à la corde, malgré votre phébus philosophique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, mordioux! j&rsquo;y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si
+ce n&rsquo;est à moi-même? qui me comprendra, si ce n&rsquo;est moi-même?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu&rsquo;à présent cette route n&rsquo;est guère propre à une évasion, je le
+sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi
+l&rsquo;escorte... mon cheval n&rsquo;est pas mauvais; s&rsquo;il était meilleur que celui
+du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, Polyphème?</p>
+
+<p>&mdash;Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne,
+je gravirais les rochers; j&rsquo;ai de longues jambes et des jarrets
+d&rsquo;acier...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres <i>marrons</i>; vous qui
+n&rsquo;avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera
+facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué
+par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d&rsquo;échapper à la
+<i>battue</i> qu&rsquo;on fera pour vous rattraper.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais au moins j&rsquo;ai quelque chance d&rsquo;échapper, tandis que
+suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le
+mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le
+Mortimer me saute au cou, non pour m&rsquo;embrasser,<a name="page_2145" id="page_2145"></a> mais pour m&rsquo;étrangler
+en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en
+tentant de m&rsquo;échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre
+peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je
+saurai toujours où elle est, s&rsquo;il le sait...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun
+espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu&rsquo;on vous
+ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand
+seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de
+peu, quoique de race antique... Polyphème.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mordioux! que m&rsquo;importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai
+pas heureux, c&rsquo;est vrai... mais je serai content... Est-ce qu&rsquo;on ne
+jouit pas d&rsquo;un beau site, d&rsquo;un admirable tableau, d&rsquo;un magnifique poëme,
+d&rsquo;une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme,
+cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l&rsquo;espèce de
+mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non,
+n&rsquo;éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne
+compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l&rsquo;avoue, assez
+habilement sauvés?</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;y a rien à craindre de ce côté: le <i>Caméléon</i> marche comme un
+albatros; il est déjà le diable sait où; l&rsquo;on mettrait à ses trousses
+tous les gardes-côtes de l&rsquo;île qu&rsquo;on ne saurait où le chercher. Ainsi
+donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va<a name="page_2146" id="page_2146"></a> plus
+vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement
+très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je
+partais.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... essayez... Partez, Polyphème!</p>
+
+<p>A peine l&rsquo;aventurier se fut-il donné mentalement cette permission,
+qu&rsquo;appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement
+avec une grande rapidité.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne
+comprenant rien à cette <i>bizarrerie</i> du prince, il se mit à sa
+poursuite.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent
+écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant
+beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l&rsquo;avance que le
+chevalier avait déjà prise.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut courut sur les traces de l&rsquo;aventurier en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc?</p>
+
+<p>Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la
+course de sa monture.</p>
+
+<p>Bientôt l&rsquo;aventurier fut obligé de s&rsquo;arrêter court, la grève formait un
+coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d&rsquo;énormes blocs de
+rochers qui ne laissaient qu&rsquo;un passage étroit et dangereux.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! monseigneur, s&rsquo;écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre
+Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?</p>
+
+<p>Le Gascon répondit froidement et hardiment:</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans...<a name="page_2147" id="page_2147"></a> Ce pauvre
+Mortimer surtout, qui m&rsquo;attend avec une si vive impatience... Et puis...
+malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l&rsquo;endroit
+de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute
+force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les
+fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s&rsquo;oppose à ce que vous
+leur échappiez davantage.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut appela le guide.</p>
+
+<p>&mdash;A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tout au plus à une lieue, monsieur.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac:</p>
+
+<p>&mdash;Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en
+route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend,
+monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je l&rsquo;espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d&rsquo;y aller.
+Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal
+commencer que de l&rsquo;inaugurer par un meurtre.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis
+superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d&rsquo;un fâcheux
+présage... Son attentat m&rsquo;a été tout personnel. Je vous demande donc
+formellement sa grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, son crime a été flagrant, et...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, ce crime n&rsquo;a pas été commis; j&rsquo;insiste pour que le
+colonel ne soit pas fusillé.<a name="page_2148" id="page_2148"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son
+audacieuse tentative.</p>
+
+<p>&mdash;En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l&rsquo;espère
+du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D&rsquo;ailleurs le colonel
+pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait
+vraiment dommage.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l&rsquo;ai dit...
+J&rsquo;ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour
+d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour
+rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante
+que la nôtre sous l&rsquo;influence d&rsquo;une heure que je me crois fatale...
+D&rsquo;ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux
+émotions de toutes sortes qui m&rsquo;assiégent depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont donc vos desseins, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de
+faire ce que je désire... c&rsquo;est-à-dire de ne mettre à la voile que
+demain matin au soleil levant.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre
+heures de plus ou de moins ne sont pas d&rsquo;un grand intérêt... et puis
+enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd&rsquo;hui le pied en mer... je
+vous apporterais le sort le plus funeste, j&rsquo;attirerais sur votre frégate
+tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le
+gouverneur, dans une retraite<a name="page_2149" id="page_2149"></a> absolue... j&rsquo;ai besoin d&rsquo;être seul,
+ajouta le chevalier d&rsquo;un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et
+je dois commencer mon apprentissage de la solitude.</p>
+
+<p>&mdash;La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les
+agitations qui vous attendent.</p>
+
+<p>&mdash;Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux
+trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu&rsquo;il s&rsquo;isole dans
+ses regrets... Une femme que j&rsquo;aimais tant, ajouta-t-il avec un profond
+soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre
+à l&rsquo;unisson de Croustillac, c&rsquo;est terrible... mais le temps cicatrise de
+pires blessures!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures:
+j&rsquo;aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes
+cruelles agitations, demain je me consolerai, j&rsquo;oublierai tout... en
+embrassant mes partisans.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous!</p>
+
+<p>La position du chevalier commandait trop d&rsquo;égards à M. de Chemeraut pour
+qu&rsquo;il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça
+donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac.</p>
+
+<p>Le Gascon, en reculant l&rsquo;heure où sa fourberie serait découverte,
+espérait trouver l&rsquo;occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue
+lui avait dit:</p>
+
+<p>«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous
+laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de
+gagner du temps.»<a name="page_2150" id="page_2150"></a></p>
+
+<p>Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses
+amis, sachant toutes les difficultés qu&rsquo;ils auraient à vaincre et à
+braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette
+chance de salut, si incertaine qu&rsquo;elle fût.</p>
+
+<p>Ainsi que l&rsquo;avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout
+d&rsquo;une heure de marche.</p>
+
+<p>Le palais du gouverneur était situé à l&rsquo;extrémité de la ville, du côté
+des savanes; il fut facile d&rsquo;y parvenir, sans rencontrer personne.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le
+gouverneur de l&rsquo;arrivée de ses deux hôtes.</p>
+
+<p>Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd
+justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait
+ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement
+intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais
+songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d&rsquo;un secret d&rsquo;État où se
+trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n&rsquo;osait envisager
+Croustillac qu&rsquo;avec une profonde déférence.</p>
+
+<p>Le baron, profitant d&rsquo;un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un
+regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à
+son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut:</p>
+
+<p>&mdash;Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez
+emmenée?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans
+votre hôtesse...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de<a name="page_2151" id="page_2151"></a> soleil matinal? ajouta
+le baron d&rsquo;un air dégagé, quoiqu&rsquo;il fût piqué de la réponse de M. de
+Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir
+quelques rafraîchissements...</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;y avais songé, monsieur, dit le baron; j&rsquo;ai fait mettre trois
+couverts.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, monsieur le baron, si <i>monsieur</i>, et il montra le
+chevalier, daignera nous admettre à sa table.</p>
+
+<p>Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente
+curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, il s&rsquo;agit donc d&rsquo;un grand personnage?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de
+vous rappeler encore que j&rsquo;ai mission de vous faire des questions et non
+de...</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l&rsquo;hôte que j&rsquo;ai
+l&rsquo;honneur de recevoir s&rsquo;il veut me faire la grâce d&rsquo;accepter ce
+déjeûner?</p>
+
+<p>M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci,
+prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut dit quelques mots à l&rsquo;oreille du baron, qui aussitôt
+offrit son plus bel appartement à l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont
+un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que
+les vieux habits du Gascon.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut se trouvait dans l&rsquo;appartement du Gascon, lorsqu&rsquo;on lui
+remit ce panier.<a name="page_2152" id="page_2152"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu&rsquo;il renferme pour plus de
+trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle imprudence, monseigneur!... s&rsquo;écria M. de Chemeraut. Ces gardes
+sont sûrs... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ignoraient le trésor qu&rsquo;ils portaient... il n&rsquo;y avait donc rien à
+craindre...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je dois vous annoncer que l&rsquo;intention du roi n&rsquo;est pas
+que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette
+entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée
+au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses
+nécessaires, une fois le débarquement opéré.</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;importe, dit Croustillac. L&rsquo;argent est le nerf de la guerre. Je
+n&rsquo;avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre
+au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et
+d&rsquo;influence!</p>
+
+<p>Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI.<br /><br />
+<small>LE DÉPART.</small></h3>
+
+<p>Croustillac se mit à la table qu&rsquo;on lui avait servie, mangea peu et se
+coucha, espérant que le sommeil le<a name="page_2153" id="page_2153"></a> calmerait, et lui donnerait
+peut-être quelque heureuse idée d&rsquo;évasion; il avait reconnu avec chagrin
+l&rsquo;impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu&rsquo;il occupait; les
+deux factionnaires de l&rsquo;hôtel du gouverneur se promenaient toujours au
+pied du bâtiment.</p>
+
+<p>Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à réfléchir sur les événements
+bizarres dont il venait d&rsquo;être le témoin. Quoiqu&rsquo;il ne doutât pas que le
+Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si
+étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu&rsquo;assez
+habilement adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l&rsquo;aventurier,
+que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer
+l&rsquo;identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu
+quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au
+Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la
+Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.</p>
+
+<p>Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la
+veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le
+Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune
+femme et l&rsquo;aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans
+doute duré jusqu&rsquo;alors.</p>
+
+<p>Quant à Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de
+France au Morne-au-Diable, loin de l&rsquo;ébranler, avaient encore affermi sa
+conviction à l&rsquo;endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut
+vint l&rsquo;interroger en lui annonçant qu&rsquo;il ne serait pas fusillé, le
+colonel concourut-il, de son côté et à son<a name="page_2154" id="page_2154"></a> insu, à donner plus
+d&rsquo;autorité encore au mensonge de l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>Le soleil était sur le point de se coucher; M. de Chemeraut,
+complétement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission,
+pensait aux avantages qu&rsquo;elle devait lui rapporter, en se promenant sur
+la terrasse de l&rsquo;hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé
+d&rsquo;avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont
+il se berçait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître
+Daniel, et commandant le trois-mâts la <i>Licorne</i>, arrive de Saint-Pierre
+avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires
+très pressées.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu&rsquo;en bas. Puis,
+s&rsquo;avançant vers l&rsquo;escalier par lequel il était monté, le baron dit à un
+de ses gardes:</p>
+
+<p>&mdash;Fais monter maître Daniel.</p>
+
+<p>Nous avons oublié de dire que la frégate avait reçu l&rsquo;ordre de mouiller
+à l&rsquo;extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le
+désir de passer la nuit à terre.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne
+connaissance, parut sur la terrasse de l&rsquo;hôtel du gouverneur.</p>
+
+<p>La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche,
+trahissait un assez grand embarras.</p>
+
+<p>Le digne capitaine de la <i>Licorne</i>, si souverainement roi à son bord,
+semblait gêné, mal à son aise; ses<a name="page_2155" id="page_2155"></a> joues, toujours plus que vermeilles,
+étaient légèrement pâles; le tressaillement presque imperceptible de sa
+lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe
+physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation;
+il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche;
+à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un
+mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son col couleur de
+brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au
+flexible et large chapeau de paille qu&rsquo;il tortillait entre ses deux
+mains. Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s&rsquo;approcha de
+M. de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant
+semblait l&rsquo;intimider beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le
+gouverneur à M. de Chemeraut d&rsquo;un ton pitoyable.</p>
+
+<p>En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes
+du front chauve et hâlé de maître Daniel.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d&rsquo;un ton
+plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé.</p>
+
+<p>Enfin, celui-ci finit par dire d&rsquo;une voix étranglée par l&rsquo;émotion, et en
+s&rsquo;adressant à M. de Chemeraut:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je
+vous écoute.<a name="page_2156" id="page_2156"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, mon bon monsieur, j&rsquo;arrive à l&rsquo;instant de Saint-Pierre
+avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle,
+tafia.</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;ai pas besoin de savoir l&rsquo;inventaire de votre chargement; que
+voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-toi, explique-toi et
+essuie-toi le front, tu as l&rsquo;air de sortir de l&rsquo;eau, dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j&rsquo;aie douze petits canons
+de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d&rsquo;une telle
+valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et
+des pirates...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Mais va donc, maître Daniel. Je ne t&rsquo;ai jamais vu ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile
+de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle
+demande, maître Daniel, dit le baron; on t&rsquo;en donnera des frégates de Sa
+Majesté pour servir d&rsquo;escorte à ta cargaison!</p>
+
+<p>M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de
+voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, si ce n&rsquo;est que cela, ne craignez rien... Sans médire de
+la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien
+m&rsquo;engager à la suivre,<a name="page_2157" id="page_2157"></a> quelle que soit la voilure qu&rsquo;elle fasse, quelle
+que soit la brise ou la mer qui s&rsquo;offre à ses voiles ou à sa proue.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous êtes fou. La <i>Fulminante</i> est de la première vitesse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d&rsquo;un ton suppliant. Si
+cette fière frégate marche plus vite que la <i>Licorne</i>... eh bien! cette
+guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j&rsquo;aurai été un
+bon bout de chemin à l&rsquo;abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne
+sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah! monsieur, une
+cargaison de plus d&rsquo;un million, dont profiteraient les ennemis de notre
+bon roi, s&rsquo;ils s&rsquo;emparaient de la <i>Licorne</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre,
+n&rsquo;aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué; sa mission
+est telle qu&rsquo;elle ne doit pas s&rsquo;embarrasser d&rsquo;un convoi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous
+n&rsquo;aurez pas d&rsquo;embarras à cause de moi, je ne risque pas d&rsquo;être attaqué
+si l&rsquo;on me voit sous votre canon... il n&rsquo;y a pas un corsaire qui oserait
+seulement m&rsquo;approcher en me voyant si bravement accompagné: sauf votre
+respect, monsieur, les loups n&rsquo;attaquent les brebis que quand les chiens
+ne sont pas là...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre brebis de maître Daniel! dit le gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon bon monsieur, qu&rsquo;il ne soit pas dit qu&rsquo;un bâtiment de guerre
+du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande
+que l&rsquo;abri de son pavillon, tant qu&rsquo;il pourra suivre ce pavillon.<a name="page_2158" id="page_2158"></a></p>
+
+<p>M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne
+gênait en rien la liberté de la man&oelig;uvre de la frégate, le capitaine
+Daniel s&rsquo;engageant à suivre la marche de la <i>Fulminante</i> ou a être
+abandonné. Néanmoins, M. de Chemeraut refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte,
+un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous
+laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la man&oelig;uvre de
+la frégate.... c&rsquo;est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, ma riche cargaison...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c&rsquo;est
+impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour
+vous faire cette demande, dit Daniel d&rsquo;un ton douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous
+couvrirai pas de mon pavillon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, mon bon monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit M. de Chemeraut d&rsquo;un ton haut et rude.</p>
+
+<p>Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons
+jusqu&rsquo;à l&rsquo;entrée de l&rsquo;escalier, il disparut.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autres
+intérêts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l&rsquo;on refuse
+l&rsquo;escorte, dit le gouverneur d&rsquo;un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a très peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit
+brusquement M. de Chemeraut en se retirant.<a name="page_2159" id="page_2159"></a></p>
+
+<p>Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l&rsquo;hôtel.
+Lorsqu&rsquo;il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d&rsquo;un si vif
+éclat qu&rsquo;elle éclairait parfaitement sa chambre.</p>
+
+<p>Le chevalier alla regarder par ses fenêtres; les deux factionnaires se
+promenaient paisiblement au pied de la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! se dit le chevalier, il m&rsquo;est décidément impossible de
+m&rsquo;évader de ce côté, il y a au moins vingt pieds à descendre pour tomber
+sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette
+manière de quitter l&rsquo;hôtel du gouverneur. Voyons donc d&rsquo;un autre côté.</p>
+
+<p>Croustillac s&rsquo;approcha de la porte d&rsquo;un pas léger; mais une vive lueur
+qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était
+éclairée et probablement occupée.</p>
+
+<p>A l&rsquo;aide d&rsquo;un briquet qu&rsquo;il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma
+une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction
+mélancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes
+et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si
+longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! le hasard est furieusement bien nommé le hasard, se disait
+le Gascon. Il m&rsquo;a toujours eu en particulière affection. S&rsquo;il était
+béatifié... j&rsquo;en ferais mon saint et mon patron... <i>Hasard-Polyphème,
+sire de Croustillac!</i> Lorsqu&rsquo;à bord de la <i>Licorne</i> j&rsquo;avais parié
+d&rsquo;épouser la <i>Barbe-Bleue</i>, qui aurait prévu que cette folle gageure
+serait presque gagnée? car enfin, aux<a name="page_2160" id="page_2160"></a> yeux de l&rsquo;homme au poignard et de
+M. de Chemeraut, j&rsquo;ai passé, je passe pour le mari de l&rsquo;habitante du
+Morne-au-Diable... Comme tout s&rsquo;enchaîne dans la destinée! Lorsque j&rsquo;ai
+quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu,
+ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m&rsquo;aurait dit
+que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller
+révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au
+profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison
+de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait
+pénétré ceci? Ah ça! le moment critique approche... Je suis quelquefois
+tenté de tout découvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que
+chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de trois ou quatre
+lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu&rsquo;ici, à terre, mon
+procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin
+d&rsquo;&oelig;il, tandis qu&rsquo;en pleine mer il n&rsquo;y aura peut-être pas des gens
+aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je
+suppose, le père Griffon de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme
+Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter...
+Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, reprit
+Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l&rsquo;erreur de
+Chemeraut le plus longtemps possible... c&rsquo;est le meilleur parti que
+j&rsquo;aie à prendre.</p>
+
+<p>Durant ces réflexions, Croustillac s&rsquo;était habillé...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, voyons s&rsquo;il y a moyen de sortir secrètement d&rsquo;ici.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la<a name="page_2161" id="page_2161"></a> porte, et vit avec
+désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect.</p>
+
+<p>L&rsquo;un courut chercher le baron; l&rsquo;autre dit à Croustillac:</p>
+
+<p>&mdash;M. le gouverneur avait défendu d&rsquo;entrer dans la chambre de monsieur
+avant qu&rsquo;il eût appelé; M. le baron va venir à l&rsquo;instant même.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin;
+il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore,
+non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais
+l&rsquo;espace, la savane... le grand air...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve
+dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; alors, mon garçon, conduis-moi vite; J&rsquo;aspire après les
+champs comme un oiseau en cage...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c&rsquo;est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira
+lui-même, dit le laquais.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable le baron, pensa Croustillac.</p>
+
+<p>Le gouverneur n&rsquo;était pas seul, M. de Chemeraut l&rsquo;accompagnait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé, nous
+venions vous éveiller.</p>
+
+<p>&mdash;M&rsquo;éveiller... et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le vent et la marée n&rsquo;attendent personne: la marée descend à trois
+heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une
+demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend; nous
+avons juste le temps de partir, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons<a name="page_2162" id="page_2162"></a> seulement de
+gagner encore quelques heures avant d&rsquo;être présenté à mes enragés
+partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se
+drapant dans un manteau brun qu&rsquo;il avait trouvé avec ses habits.</p>
+
+<p>Le baron crut de son devoir d&rsquo;accompagner et de faire escorter M. de
+Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu&rsquo;au môle; la fuite du Gascon
+devint ainsi absolument impossible.</p>
+
+<p>Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que
+vous m&rsquo;avez prêté; je peux maintenant vous le dire, les indications qui
+m&rsquo;avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le
+secret en avait été parfaitement gardé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications?
+s&rsquo;écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu&rsquo;il brûlait de
+savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en
+lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu&rsquo;il ne
+dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites.</p>
+
+<p>Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.</p>
+
+<p>&mdash;Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en
+regagnant lentement son hôtel. Ce que j&rsquo;ai appris par ceux des gardes de
+l&rsquo;escorte n&rsquo;a fait qu&rsquo;augmenter ma curiosité. C&rsquo;était bien la peine de
+suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour<a name="page_2163" id="page_2163"></a> être si mal
+instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans
+mon gouvernement encore!</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.<br /><br />
+<small>LA FRÉGATE.</small></h3>
+
+<p>La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de
+Fort-Royal. La chaloupe qui portail <i>Croustillac et sa fortune</i> s&rsquo;avança
+rapidement vers la <i>Fulminante</i>, que l&rsquo;on voyait mouillée à la sortie de
+la baie.</p>
+
+<p>Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d&rsquo;honneur de
+l&rsquo;embarcation, qui semblait voler sur les eaux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au
+discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il
+faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes
+principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur
+faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne;
+or, tout ceci a besoin d&rsquo;être longuement élaboré. Ce sont les bases de
+notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les
+conséquences de l&rsquo;alliance, ou plutôt de l&rsquo;appui moral, c&rsquo;est-à-dire
+matériel, que nous prête l&rsquo;Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit
+Croustillac,<a name="page_2164" id="page_2164"></a> qui commençait à s&rsquo;embrouiller singulièrement dans sa
+politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la
+matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes
+seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait
+arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Cet enragé... c&rsquo;est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m&rsquo;avoir
+attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Il n&rsquo;y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l&rsquo;ardente
+impatience avec laquelle il désire votre retour.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer,
+il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une
+révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément
+à sa vue. Aussi, en montant à bord, j&rsquo;aurai la précaution de bien
+m&rsquo;encaper afin d&rsquo;échapper à ses regards... et même, s&rsquo;il vous demande si
+j&rsquo;arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d&rsquo;une manière évasive...
+de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces
+ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne craignez rien, monseigneur, l&rsquo;excès de la joie ne peut jamais
+être funeste...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits
+généraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai à ce
+sujet un fait tout personnel et justement particulier à l&rsquo;homme dont
+nous nous occupons.<a name="page_2165" id="page_2165"></a></p>
+
+<p>&mdash;A lord Mortimer?</p>
+
+<p>&mdash;A lui-même, monsieur... Je n&rsquo;oublierai jamais que je l&rsquo;ai vu une fois
+saisi de convulsions épouvantables dans une circonstance presque
+semblable... C&rsquo;étaient des soubresauts nerveux... des évanouissements...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d&rsquo;une constitution
+athlétique.</p>
+
+<p>&mdash;D&rsquo;une constitution athlétique? Allons, il ne me manquait plus que de
+rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharné, pensa Croustillac. Il
+reprit tout haut:&mdash;Vous n&rsquo;ignorez pas, monsieur, que ce sont justement
+les hommes d&rsquo;une force extrême qui ressentent le plus vivement ces
+secousses; je vous dirai même... mais cela tout à fait entre nous, au
+moins...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur peut être sûr de ma discrétion...</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprendrez ma réserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans
+l&rsquo;occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement
+stupéfait... (sans notre étroite amitié, je dirais stupide) en revoyant
+subito quelqu&rsquo;un qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas rencontré depuis longtemps... que sa
+tête... vous comprenez...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monseigneur, sa raison?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez
+maintenant pourquoi je vous demande le secret?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel
+qu&rsquo;après être resté quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne
+reconnut<a name="page_2166" id="page_2166"></a> plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus,
+quoiqu&rsquo;il l&rsquo;eût vue mille fois!</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d&rsquo;un ton de doute
+respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n&rsquo;est, hélas! que trop vrai, monsieur, car vous n&rsquo;avez pas d&rsquo;idée
+de l&rsquo;exaltation de ce garçon-là... Aussi, moi qui suis son ami, je dois
+veiller à ce qu&rsquo;il ne lui arrive rien de fâcheux... Jugez un peu... si
+je l&rsquo;exposais à ne pas me reconnaître... Mortimer est maintenant ce que
+j&rsquo;aime le plus au monde, et vous savez, hélas! monsieur, si les
+consolations de l&rsquo;amitié me sont nécessaires.</p>
+
+<p>&mdash;Encore ce funeste souvenir, monseigneur?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis faible, je l&rsquo;avoue... c&rsquo;est plus fort que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc ce bâtiment mouillé non loin de la frégate? demanda M.
+de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation
+par égard pour le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c&rsquo;est une hourque marchande arrivée hier au soir de
+Saint-Pierre, dit le patron en ôtant respectueusement son bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c&rsquo;est probablement le navire de
+cet imbécile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais
+nous voici à bord, monseigneur... Toutes les lumières sont éteintes...
+Vous n&rsquo;êtes pas attendu...</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas là!</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je l&rsquo;aperçois sur le pont, monseigneur.<a name="page_2167" id="page_2167"></a></p>
+
+<p>Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici l&rsquo;officier de quart à l&rsquo;escalier. Quel dommage d&rsquo;arriver si
+tard, monseigneur... C&rsquo;est au bruit des tambours, aux fanfares des
+buccins que vous auriez dû être reçu par l&rsquo;équipage sous les armes.</p>
+
+<p>&mdash;A demain les honneurs... à demain, dit Croustillac, l&rsquo;heure de ces
+frivolités vient toujours assez tôt...</p>
+
+<p>M. de Chemeraut s&rsquo;effaça pour laisser le Gascon monter le premier à
+l&rsquo;échelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu&rsquo;un officier de
+marine qui le reçut, chapeau bas, d&rsquo;un air profondément respectueux.
+Croustillac répondit très dignement, et surtout très brièvement, en
+s&rsquo;enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour
+de lui des regards inquiets, craignant de voir apparaître le terrible
+Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou à demi
+couchés le long des canons.</p>
+
+<p>L&rsquo;officier qui s&rsquo;était entretenu à voix basse avec M. de Chemeraut,
+saluant de nouveau Croustillac, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, puisque vous l&rsquo;exigez, je n&rsquo;éveillerai pas le capitaine,
+et j&rsquo;aurai l&rsquo;honneur de vous conduire dans votre appartement.</p>
+
+<p>Croustillac inclina la tête.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, répondit l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>L&rsquo;officier descendit par le panneau d&rsquo;arrière dans la<a name="page_2168" id="page_2168"></a> batterie, ouvrit
+la porte d&rsquo;une belle et vaste chambre parfaitement éclairée par une
+verrine, et dit au Gascon:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites
+pièces à droite et à gauche.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est à merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres
+les plus sévères pour que personne n&rsquo;entre chez moi demain avant que je
+n&rsquo;appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument
+personne!... ceci est de la dernière importance.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monseigneur... Votre Altesse ne désire pas qu&rsquo;on avertisse
+un de ses gens pour la déshabiller?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis soldat, monsieur, dit fièrement Croustillac, et je me
+déshabille tout seul.</p>
+
+<p>Le jeune officier s&rsquo;inclina, prenant cette réponse pour une leçon de
+stoïcisme; il sortit, ordonna à l&rsquo;un des plantons de ne laisser entrer
+personne dans l&rsquo;appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre
+M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est un véritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui
+dit-il; comment, il n&rsquo;a pas emmené même un laquais!</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est juste, répondit M. de Chemeraut; il s&rsquo;est passé de si étranges
+choses à terre que ni lui ni moi n&rsquo;y avons songé; mais je lui donnerai
+un de mes gens. A cette heure, l&rsquo;important est de mettre à la voile.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est aussi l&rsquo;avis du capitaine. Il m&rsquo;a donné ordre de l&rsquo;éveiller si
+vous jugiez nécessaire de partir promptement.<a name="page_2169" id="page_2169"></a></p>
+
+<p>Nous partirons à l&rsquo;instant même, car le vent et la marée sont
+favorables, je pense? répondit Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Si favorables, dit l&rsquo;officier, que, cette brise durant, demain au
+soleil levant nous n&rsquo;apercevrons plus les terres de la Martinique.</p>
+
+<p>Une demi-heure après l&rsquo;arrivée du Gascon à bord, la <i>Fulminante</i>
+appareillait par une excellente brise de sud-ouest.</p>
+
+<p>Lorsque M. de Chemeraut vit la frégate sortir de la rade, il ne put
+s&rsquo;empêcher de se frotter les mains en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi... ce n&rsquo;est pas que je sois vain et glorieux, mais j&rsquo;aurais
+donné cette mission en cent aux plus habiles... déjouer les projets de
+l&rsquo;envoyé anglais... vaincre les scrupules du prince, l&rsquo;aider à se venger
+d&rsquo;une épouse criminelle, l&rsquo;arracher à force d&rsquo;éloquence aux accablantes
+idées que cet accident conjugal avait fait naître dans son esprit, le
+ramener en Angleterre à la tête de ses partisans... Ma foi, Chemeraut,
+mon ami, c&rsquo;est à faire à toi!! Ta fortune était déjà en bon chemin, la
+voici à tout jamais assurée; ce bon succès me ravit d&rsquo;autant plus que le
+roi regarde cette affaire comme très importante. Encore une fois,
+bravo!...</p>
+
+<p>Chemeraut, le c&oelig;ur joyeux, l&rsquo;esprit allègre, s&rsquo;endormit doucement,
+bercé par les plus séduisantes et par les plus ambitieuses
+espérances......</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Il était dix heures et demie du matin; la brise était fraîche, la mer un
+peu forte, mais très belle; la <i>Fulminante</i> laissait derrière elle un
+étincelant et rapide sillage.<a name="page_2170" id="page_2170"></a></p>
+
+<p>On n&rsquo;apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein
+Océan.</p>
+
+<p>L&rsquo;officier de quart, armé d&rsquo;une longue vue, examinait avec attention un
+trois-mâts éloigné de deux portées de canon environ, qui tenait
+absolument la même route que la frégate et marchait aussi vite qu&rsquo;elle
+quoiqu&rsquo;il portât même quelques voiles légères de moins.</p>
+
+<p>A l&rsquo;extrême horizon l&rsquo;officier remarquait aussi un autre navire qu&rsquo;il
+distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la même direction
+que le trois-mâts dont nous venons de signaler la man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Voulant voir si ce dernier bâtiment était toujours décidé à imiter les
+mouvements de la <i>Fulminante</i>, l&rsquo;officier ordonna au timonier de laisser
+porter un peu plus au nord...</p>
+
+<p>Le trois-mâts laissa porter un peu plus au nord.</p>
+
+<p>L&rsquo;officier fit porter presque entièrement à l&rsquo;ouest.</p>
+
+<p>Le trois-mâts porta presque entièrement à l&rsquo;ouest.</p>
+
+<p>Plus impatienté qu&rsquo;effrayé de cette obsession, car ce navire n&rsquo;était pas
+de force à lutter avec une frégate, l&rsquo;officier, par ordre du capitaine,
+fit virer de bord et marcher droit à cet importun bâtiment...</p>
+
+<p>L&rsquo;importun vire de bord pareillement, continue d&rsquo;imiter scrupuleusement
+les évolutions de la frégate et de marcher de concert avec elle, mais
+toujours hors de portée de ses canons.</p>
+
+<p>Le capitaine, irrité, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mâts.</p>
+
+<p>Le trois-mâts prouva qu&rsquo;il était, sinon meilleur, du moins aussi bon
+marcheur que la frégate, qui ne<a name="page_2171" id="page_2171"></a> put jamais rapprocher la distance qui
+les séparait.</p>
+
+<p>Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps précieux à cette chasse
+inutile, fit remettre le cap en route.</p>
+
+<p>Le fâcheux navire remit le cap en route.</p>
+
+<p>Ce mystérieux bâtiment n&rsquo;était autre que la paisible <i>Licorne</i>... Le
+capitaine Daniel, malgré les refus de M. de Chemeraut, avait jugé
+convenable de s&rsquo;attacher opiniâtrement à la <i>Fulminante</i> jusqu&rsquo;à la
+sortie des débouquements.</p>
+
+<p>Un nouveau personnage parut sur le pont de la frégate.</p>
+
+<p>C&rsquo;était un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un
+buffle, de larges chausses écarlates et des bottes de basane; il avait
+les cheveux et la moustache d&rsquo;un roux ardent; son teint coloré, ses yeux
+bleu clair, dont le globe était veiné de fibrilles que la moindre
+émotion devait injecter de sang, témoignaient d&rsquo;un naturel violent et
+passionné...</p>
+
+<p>Nous nous hâterons d&rsquo;apprendre au lecteur que cet athlétique personnage
+était le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu&rsquo;il
+eût été mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme était
+lord Percy Mortimer. Son inquiétude, son agitation, son impatience,
+étaient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place.</p>
+
+<p>Vingt fois le lord était descendu à la porte de la chambre de
+Croustillac pour savoir si <i>milord duc</i> ne l&rsquo;avait pas fait demander. En
+vain il avait supplié l&rsquo;officier de faire dire au duc que Mortimer, son
+meilleur ami, son ancien compagnon d&rsquo;armes, désirait se jeter à ses
+pieds; les v&oelig;ux du lord avaient été vains, on exécutait<a name="page_2172" id="page_2172"></a> à la rigueur
+les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagnée
+comme une conquête précieuse.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revêtu d&rsquo;un habit magnifique,
+l&rsquo;air radieux, triomphant; il semblait dire à tous: Si le prince est
+ici, c&rsquo;est grâce à mon habileté, à mon courage.</p>
+
+<p>En le voyant, Mortimer s&rsquo;approcha vivement de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin à quelle heure milord-duc
+nous recevra?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince a défendu d&rsquo;entrer chez lui sans son ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me
+pardonnerai jamais de m&rsquo;être couché cette nuit et de n&rsquo;avoir pas été le
+premier à serrer notre Jacques dans mes bras, à me jeter à ses pieds...
+à baiser sa main royale.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des
+partisans comme vous sont rares!</p>
+
+<p>&mdash;Si j&rsquo;aime notre Jacques! s&rsquo;écria Mortimer en devenant d&rsquo;un rouge
+sanguin et apoplectique, si je l&rsquo;aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon
+meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes
+battus une fois parce qu&rsquo;il soutenait cette folle prétention), moi et
+Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout à l&rsquo;heure si nous
+aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des
+femmelettes!</p>
+
+<p>&mdash;Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n&rsquo;est pas
+de l&rsquo;attachement, c&rsquo;est de l&rsquo;acharnement.<a name="page_2173" id="page_2173"></a></p>
+
+<p>Mortimer reprit avec véhémence:</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille
+extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd&rsquo;hui. Nous ne
+pouvions le croire, et encore à cette heure j&rsquo;en doute... Ah! quel jour!
+quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre
+qu&rsquo;on a cru mort, qu&rsquo;on a pleuré pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas
+comme il était chéri et regretté, notre Jacques! comme on se souvenait
+de sa bravoure, de son courage, de sa gaieté! Quel bonheur de ne pas
+dire: <i>C&rsquo;était</i>... mais <i>c&rsquo;est</i> un c&oelig;ur de roi, un vrai c&oelig;ur de
+roi que notre duc!</p>
+
+<p>&mdash;Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu&rsquo;à l&rsquo;exception de
+vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu&rsquo;il
+est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres
+gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune à
+notre duc, ne le connaissent que de réputation...</p>
+
+<p>&mdash;Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre
+garantie, ils ne l&rsquo;aimassent pas autant que nous l&rsquo;aimons; ce qui me
+rappelle qu&rsquo;autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce
+qu&rsquo;il avouait qu&rsquo;il m&rsquo;aimait un peu plus que notre Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables
+d&rsquo;exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de princes, monsieur! s&rsquo;écria lord Mortimer d&rsquo;une voix redoutable,
+peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez à Dudley.<a name="page_2174" id="page_2174"></a></p>
+
+<p>Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont.</p>
+
+<p>Les cheveux et la moustache de ce lord étaient noirs et commençaient à
+grisonner; il y avait une grande conformité de taille, d&rsquo;embonpoint et
+de force entre lui et Mortimer, véritable type (physiquement parlant) de
+ce qu&rsquo;on appelait les <i>gentilshommes fermiers</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a, Percy? dit familièrement lord Dudley à son ami.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;est-ce pas, Dick, qu&rsquo;aucun prince ne peut être comparé à notre
+Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;En exceptant nos dignes amis et alliés de ce vaisseau, tout chien qui
+oserait soutenir que Jacques n&rsquo;est pas le meilleur des hommes, je le
+sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le
+robuste personnage en frappant d&rsquo;un de ses poings velus sur le plat-bord
+du navire. Puis, s&rsquo;adressant à M. de Chemeraut:</p>
+
+<p>&mdash;Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l&rsquo;élu, vous le
+bienheureux qui l&rsquo;avez vu le premier... Votre main, monsieur de
+Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s&rsquo;il
+est possible, depuis qu&rsquo;elle a touché celle de notre duc...</p>
+
+<p>Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que
+Mortimer secouait non moins rudement la main gauche.</p>
+
+<p>Rien de plus contagieux que l&rsquo;enthousiasme; les partisans du duc étaient
+peu à peu montés sur le pont et s&rsquo;étaient groupés autour des deux lords;
+tous voulaient à leur tour serrer la main qui avait touché celle du
+prince.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messieurs, je conçois que monseigneur recule<a name="page_2175" id="page_2175"></a> le moment de vous
+voir, dit Chemeraut, il craint l&rsquo;émotion inséparable d&rsquo;un pareil moment.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, donc! s&rsquo;écria Dudley. Enfin, voici tantôt quarante jours que
+nous sommes partis de La Rochelle, n&rsquo;est-ce pas? eh bien! que je meure
+si j&rsquo;ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore
+d&rsquo;un sommeil à la fois agréable et agité comme celui dont on dort la
+veille d&rsquo;un duel... où l&rsquo;on est sûr de tuer son homme... Du moins, tel
+est l&rsquo;effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit
+le robuste gladiateur, à Mortimer.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Dick, répondit celui-ci, ça m&rsquo;a fait un effet contraire; à chaque
+instant je me réveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais
+ainsi la veille du jour où je devrais être fusillé.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d&rsquo;après son
+portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, d&rsquo;après son renom.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dès que j&rsquo;ai su qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de marcher sous ses ordres
+contre les Orangistes, j&rsquo;ai tout quitté, amis... femme... enfant...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est comme nous...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, c&rsquo;est qu&rsquo;aussi <i>Jacques de Monmouth</i>, dit un autre,
+c&rsquo;est un nom qui résonne comme un clairon.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un
+autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marécages!</p>
+
+<p>&mdash;A commencer par le Guillaume...</p>
+
+<p>&mdash;D&rsquo;honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque
+orgueilleux d&rsquo;avoir si bien réussi<a name="page_2176" id="page_2176"></a> dans une entreprise qui, j&rsquo;oserais
+le dire, est assez délicate... Je ne veux pas attribuer à mes
+raisonnements, à mon influence, la résolution du prince... mais croyez
+du moins, milords, que j&rsquo;ai su faire valoir auprès de lui l&rsquo;enthousiasme
+que son souvenir vous avait inspiré.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, notre ami... n&rsquo;oublierons-nous jamais ce que vous avez fait!
+Vous nous l&rsquo;avez amené ici... notre duc! s&rsquo;écria cordialement Mortimer.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance éternelle,
+ajouta Dudley...</p>
+
+<p>&mdash;Le voir! le voir! s&rsquo;écria Mortimer dans un nouvel entraînement, le
+revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face,
+retrouver devant nos yeux cette noble et fière figure si belle; le
+revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure...
+je pleure, s&rsquo;écria le brave Mortimer en ne contraignant plus son
+émotion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres écrasent
+ceux qui ne comprennent pas qu&rsquo;un vieux soldat pleure ainsi...</p>
+
+<p>L&rsquo;attendrissement est aussi contagieux que l&rsquo;enthousiasme.</p>
+
+<p>Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme
+Dick et comme son ami Percy...<a name="page_2177" id="page_2177"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII.<br /><br />
+<small>LE JUGEMENT.</small></h3>
+
+<p>Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs
+passionnés de Monmouth.</p>
+
+<p>On vit s&rsquo;avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore,
+mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités.</p>
+
+<p>Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux
+partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth
+allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à
+le féliciter sur sa résurrection.</p>
+
+<p>Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût
+jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants
+et hardis. Enveloppé d&rsquo;une longue robe-de-chambre, il s&rsquo;avança
+péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa
+moustache! s&rsquo;écria lord Dudley.</p>
+
+<p>&mdash;Par le diable, qui ne m&rsquo;emportera pas du moins avant que j&rsquo;aie vu
+notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l&rsquo;un des premiers à lui
+serrer la main! N&rsquo;aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie
+pour hâter d&rsquo;un quart d&rsquo;heure un rendez-vous d&rsquo;amour?<a name="page_2178" id="page_2178"></a> Pourquoi ne le
+risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d&rsquo;heure plus tôt?</p>
+
+<p>Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après
+lord Rothsay.</p>
+
+<p>&mdash;Milord! lui dit-il d&rsquo;un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie
+par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler
+l&rsquo;hémorrhagie de cette ancienne blessure que...</p>
+
+<p>&mdash;Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement
+qu&rsquo;aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, milord, le danger...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, docteur, il s&rsquo;agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne
+serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n&rsquo;ai pas fait ce
+voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et
+c&rsquo;est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à
+Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water...</p>
+
+<p>Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s&rsquo;appuya en
+effet sur les deux robustes lords.</p>
+
+<p>Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de
+buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d&rsquo;équipage,
+annoncèrent que les marins et les troupes d&rsquo;infanterie de la frégate
+s&rsquo;assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se
+rangèrent à leur poste, officiers en tête.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette prise d&rsquo;armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur<a name="page_2179" id="page_2179"></a> le pont avec les
+honneurs de la guerre, lorsqu&rsquo;il viendra tout à l&rsquo;heure passer les
+troupes en revue.</p>
+
+<p>Le capitaine de la frégate s&rsquo;avança vers le groupe des gentilshommes:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fut-il dit tout d&rsquo;une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c&rsquo;est-à-dire dans
+cinq minutes.</p>
+
+<p>Il est impossible de rendre l&rsquo;exclamation de joie profonde qui souleva
+toutes les poitrines.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es
+une de mes jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit Dudley, j&rsquo;ai comme le vertige...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons
+n&rsquo;ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les
+premiers, nous l&rsquo;apercevrons d&rsquo;abord de loin; ça nous donnera le temps
+de nous faire à sa vue... Est-ce dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent.</p>
+
+<p>Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau
+pendant quelques moments.</p>
+
+<p>Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire.</p>
+
+<p>Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes,
+descendirent lentement l&rsquo;escalier étroit qui conduisait à l&rsquo;appartement
+destiné au duc de Monmouth.<a name="page_2180" id="page_2180"></a></p>
+
+<p>Enfin, derrière ce premier groupe s&rsquo;avançaient Mortimer et Dudley
+soutenant, au milieu d&rsquo;eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille
+voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et
+l&rsquo;air mâle de ses deux soutiens.</p>
+
+<p>Pendant que les autres gentilshommes encombraient l&rsquo;étroit escalier, les
+trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent
+un moment sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de
+Jacques...</p>
+
+<p>En effet, le plus profond silence régna d&rsquo;abord, mais il fut bientôt
+interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives
+et attendrissantes protestations.</p>
+
+<p>Enfin l&rsquo;escalier fut libre.</p>
+
+<p>Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui
+descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et
+entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où
+Croustillac donnait audience à ses partisans.</p>
+
+<p>Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le
+tableau qu&rsquo;ils eurent sous les yeux.</p>
+
+<p>Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe,
+Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait
+fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l&rsquo;orgueil du
+succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes
+anglais.</p>
+
+<p>Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate
+et son état-major.<a name="page_2181" id="page_2181"></a></p>
+
+<p>Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le
+Gascon.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier, bien qu&rsquo;un peu pâle, payait toujours d&rsquo;audace; ne se
+voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et
+se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner
+des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours,
+mordioux! cela durera ce que ça pourra.</p>
+
+<p>La force de l&rsquo;illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se
+pressaient autour de l&rsquo;aventurier, les uns lui trouvaient un air de
+famille assez décidé avec Charles II; d&rsquo;autres, une ressemblance
+frappante avec ses portraits.</p>
+
+<p>&mdash;Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur,
+en m&rsquo;apportant vos v&oelig;ux, m&rsquo;a décidé à me rendre au milieu de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Milord-duc, c&rsquo;est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés.</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour
+l&rsquo;Angleterre et...</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est trop d&rsquo;impudence! sang et massacre! s&rsquo;écria lord Mortimer d&rsquo;une
+voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers
+lui l&rsquo;&oelig;il sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait
+lord Jocelyn.</p>
+
+<p>L&rsquo;apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et
+sur les acteurs de cette scène.</p>
+
+<p>Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer.</p>
+
+<p>Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement,<a name="page_2182" id="page_2182"></a> ne
+comprenant rien encore aux paroles du lord.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu&rsquo;à voir cette brute
+avinée, je sens le Mortimer d&rsquo;une lieue.</p>
+
+<p>Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé
+entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras
+croisés, l&rsquo;&oelig;il étincelant, le regardant face à face; et il s&rsquo;écria
+d&rsquo;une voix tremblante de rage:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c&rsquo;est à moi... Mortimer...
+que tu dis cela?</p>
+
+<p>Croustillac fut alors sublime d&rsquo;impudence et de sang-froid. Il répondit
+à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique:</p>
+
+<p>&mdash;L&rsquo;exil et l&rsquo;adversité m&rsquo;ont donc bien changé!... que mon meilleur ami
+ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le
+chevalier ajouta tout bas:&mdash;Vous le voyez, je vous l&rsquo;avais dit:
+l&rsquo;émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée.
+Hélas! ce malheureux-là me méconnaît.</p>
+
+<p>Croustillac s&rsquo;était exprimé avec tant d&rsquo;assurance et de naturel que M.
+de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d&rsquo;une si énorme imposture;
+il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet.</p>
+
+<p>Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres
+gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les
+injures les plus furieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth!<a name="page_2183" id="page_2183"></a></p>
+
+<p>&mdash;L&rsquo;infâme imposteur!</p>
+
+<p>&mdash;Le scélérat l&rsquo;aura égorgé afin de se faire passer pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est un émissaire de Guillaume!</p>
+
+<p>&mdash;Un tel gueux! Jacques, notre duc!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle audace!</p>
+
+<p>&mdash;Oser faire un tel mensonge!</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est à lui arracher la langue!</p>
+
+<p>&mdash;Nous tromper si impudemment, nous autres qui n&rsquo;avions jamais vu le
+duc!</p>
+
+<p>&mdash;Cela crie vengeance!</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu&rsquo;il prend son nom, il doit savoir où il est.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il nous répondra de notre duc.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le jetterons à la mer s&rsquo;il ne nous rend pas Jacques...</p>
+
+<p>&mdash;Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.</p>
+
+<p>&mdash;Se jouer ainsi de ce qu&rsquo;il y a de plus sacré!</p>
+
+<p>&mdash;Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piége si grossier?</p>
+
+<p>&mdash;Ce misérable m&rsquo;a indignement trompé, messieurs, cria M. de Chemeraut
+en tâchant en vain de se faire entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, expliquez-vous, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Il payera cher son audace, messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Faites d&rsquo;abord enchaîner ce traître.</p>
+
+<p>&mdash;Il m&rsquo;a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre
+que moi y eût été pris!</p>
+
+<p>&mdash;On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se
+sacrifient à la bonne cause.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable
+fourbe.<a name="page_2184" id="page_2184"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais, milords, l&rsquo;envoyé anglais a été trompé comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est impossible, vous êtes son complice.</p>
+
+<p>&mdash;Milords, vous m&rsquo;insultez.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce
+point!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut nous venger.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vengeance... vengeance!</p>
+
+<p>Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement,
+causèrent un tel tumulte, qu&rsquo;il fut impossible à M. de Chemeraut de se
+faire écouter au milieu de tant de cris furieux.</p>
+
+<p>L&rsquo;attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers
+lui, leurs récriminations si violentes, qu&rsquo;il se rangea près des
+officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée.</p>
+
+<p>Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives,
+aux attaques, aux malédictions des deux partis.</p>
+
+<p>Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l&rsquo;&oelig;il hardi,
+l&rsquo;aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un
+flegme impassible, en se disant intérieurement:</p>
+
+<p>&mdash;Voici que ça se gâte énormément, ils peuvent me jeter par la fenêtre,
+c&rsquo;est-à-dire en plein Océan; le saut est périlleux, quoique je nage
+comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou
+tard, et d&rsquo;ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie
+pas aux gens dans le seul but d&rsquo;être couronné de fleurs et caressé par
+des nymphes silvestres.<a name="page_2185" id="page_2185"></a></p>
+
+<p>Quoiqu&rsquo;à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante
+de Mortimer qui s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Chemeraut, faites d&rsquo;abord pendre ce misérable, vous nous
+devez cette satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, qu&rsquo;on l&rsquo;accroche à la grande vergue, répétèrent les
+gentilshommes anglais, nous nous expliquerons après.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m&rsquo;obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s&rsquo;écria
+Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Il parle, il ose parler, cria-t-on.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n&rsquo;est moi, reprit
+le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme?</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, s&rsquo;écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en
+proposant de faire justice de cet imposteur abominable.</p>
+
+<p>&mdash;Il a tort, je soutiens qu&rsquo;il a tort, cent mille fois tort! s&rsquo;écria
+Croustillac... c&rsquo;est un moyen usé, rebattu, vulgaire...</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu, malheureux! s&rsquo;écria l&rsquo;athlétique Mortimer en saisissant
+les deux mains du Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet
+outrage! s&rsquo;écria Croustillac avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ton épée, misérable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras
+levés menaçaient l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement
+le Gascon en rendant sa rapière.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui,
+l&rsquo;honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce
+drôle.<a name="page_2186" id="page_2186"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il a tort! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu&rsquo;il a
+tort! c&rsquo;est une idée cornue et biscornue... c&rsquo;est un raisonnement de
+cheval... Le bel argument qu&rsquo;une potence? cria Croustillac en se
+débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant d&rsquo;en faire justice, il faut l&rsquo;obliger à nous révéler la
+trame indigne qu&rsquo;il a ourdie... il faut qu&rsquo;il nous dévoile les
+circonstances mystérieuses à l&rsquo;aide desquelles il a effrontément surpris
+ma bonne foi.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu&rsquo;un boule-dogue
+qui saute au col d&rsquo;un taureau, cria Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, patience... c&rsquo;est une cravate de bon chanvre qui t&rsquo;empêchera
+de prêcher tout à l&rsquo;heure, répondit Mortimer.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former...
+on interrogera ce fourbe; s&rsquo;il ne répond pas, nous aurons bien les
+moyens de l&rsquo;y contraindre; il y a plus d&rsquo;une sorte de tortures.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comme ça je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens à ce
+qu&rsquo;il ne soit pas pendu... avant d&rsquo;avoir été mis à la torture, ça fera
+deux choses au lieu d&rsquo;une.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes généreux, milord, dit le Gascon.</p>
+
+<p>En songeant à la fureur dont devait être possédé M. de Chemeraut, qui
+voyait complétement échouer une entreprise qu&rsquo;il croyait avoir si
+habilement conduite,<a name="page_2187" id="page_2187"></a> on comprend, sans l&rsquo;excuser, la cruauté de ses
+résolutions envers Croustillac.</p>
+
+<p>Les esprits étaient si montés; le désappointement avait été si irritant,
+si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces
+gentilshommes, assez humains d&rsquo;ailleurs, se laissèrent aller dans cette
+occasion à l&rsquo;entraînement d&rsquo;une colère aveugle, et peu s&rsquo;en fallut que
+le malheureux Croustillac ne fût même cité devant une espèce de conseil
+de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à
+la violence dont il était victime.</p>
+
+<p>Cinq lords et cinq officiers s&rsquo;assemblèrent immédiatement sous la
+présidence du capitaine de frégate.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche.
+La séance commença.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut dit d&rsquo;une voix brève et encore tremblante de colère:</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;accuse l&rsquo;homme ici présent d&rsquo;avoir faussement et méchamment pris les
+noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d&rsquo;avoir ainsi par son
+odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans
+de telles circonstances que le crime de cet homme doit être considéré
+comme un attentat à la sûreté de l&rsquo;État. En conséquence, je demande que
+l&rsquo;accusé, ici présent, soit déclaré coupable de haute trahison et puni
+de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et
+bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s&rsquo;élevait à la hauteur
+des circonstances.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais<a name="page_2188" id="page_2188"></a> avant, il faut qu&rsquo;il
+parle... et qu&rsquo;on le mette tout de suite à la question, reprirent les
+lords.</p>
+
+<p>Le capitaine de la frégate, qui présidait le conseil, n&rsquo;était pas, comme
+M. de Chemeraut, sous l&rsquo;influence d&rsquo;un ressentiment personnel; il dit
+aux Anglais:</p>
+
+<p>&mdash;Milords, nous n&rsquo;avons pas encore à voter une peine; il faut auparavant
+interroger l&rsquo;accusé, écouter sa défense s&rsquo;il peut se défendre; après
+quoi nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N&rsquo;oublions
+pas que nous sommes juges et qu&rsquo;il n&rsquo;est pas encore reconnu coupable.</p>
+
+<p>Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l&rsquo;emportement
+de M. de Chemeraut. Néanmoins, pouvant élever aucune objection, ils se
+turent.</p>
+
+<p>&mdash;Accusé, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms?</p>
+
+<p>&mdash;Polyphème, chevalier de Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j&rsquo;aurais dû m&rsquo;en
+douter à son impudence. Avoir été le jouet d&rsquo;un tel misérable!</p>
+
+<p>&mdash;Votre profession? continua le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment... celle d&rsquo;accusé devant un tribunal que vous présidez
+dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l&rsquo;on
+pende les gens sans les entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes accusé d&rsquo;avoir sciemment et méchamment trompé M. de
+Chemeraut chargé d&rsquo;une mission d&rsquo;État pour le service du roi, notre
+maître.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est M. de Chemeraut qui s&rsquo;est trompé lui-même: il m&rsquo;a appelé
+monseigneur, et j&rsquo;ai répondu innocemment à ce nom.<a name="page_2189" id="page_2189"></a></p>
+
+<p>&mdash;Innocemment! s&rsquo;écria M. de Chemeraut en fureur, comment, misérable, tu
+n&rsquo;as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne
+m&rsquo;as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente
+trahison?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parlé... j&rsquo;ai écouté... je dois même déclarer, pour ma
+justification, que vous m&rsquo;avez paru singulièrement bavard... Si c&rsquo;est un
+crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime énorme...</p>
+
+<p>Le capitaine fit signe à M. de Chemeraut de contenir son indignation; il
+dit au Gascon:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de
+Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événements vous
+avez pris ses noms et ses titres?</p>
+
+<p>Croustillac voyait sa position devenir très inquiétante: il eut envie de
+tout révéler: il pouvait s&rsquo;adresser aux partisans dévoués du prince,
+s&rsquo;assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé
+grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n&rsquo;était pas
+le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient
+caché et protégé l&rsquo;existence du prince et qui pouvaient la protéger
+encore.<a name="page_2190" id="page_2190"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV.<br /><br />
+<small>LA CHASSE.</small></h3>
+
+<p>Lorsque le capitaine intima de nouveau à Croustillac l&rsquo;ordre de révéler
+tout ce qu&rsquo;il savait sur le duc, l&rsquo;aventurier répondit cette fois avec
+une fermeté pleine de dignité:</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;ai rien à dire à ce sujet, capitaine. Ce secret n&rsquo;est pas le
+mien.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s&rsquo;écria Mortimer;
+qu&rsquo;on allume deux mèches soufrées, je les lui mettrai moi-même, s&rsquo;il le
+faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est
+notre Jacques... Ah! j&rsquo;avais bien un pressentiment que je ne le verrais
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous
+vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la
+manière la plus grave les intérêts du roi et de l&rsquo;État, et l&rsquo;on sera
+forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler.</p>
+
+<p>Ces paroles calmes, prononcées par un homme à figure vénérable, qui,
+depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence
+des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression;
+il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée; il
+répondit d&rsquo;une voix assurée:<a name="page_2191" id="page_2191"></a></p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, capitaine, je n&rsquo;ai rien à dire et je ne dirai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine! s&rsquo;écria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j&rsquo;ai les
+pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut
+porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l&rsquo;État. J&rsquo;ai
+trouvé cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti
+même d&rsquo;objets précieux appartenant à ce seigneur, tels que l&rsquo;épée de
+Charles I<sup>er</sup>, une boîte à portraits, etc., tout concourt enfin à
+prouver qu&rsquo;il a, sur l&rsquo;existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les
+renseignements les plus précis; or, ces renseignements sont de la plus
+haute importance relativement à la mission dont le roi m&rsquo;a chargé... Je
+requiers donc que l&rsquo;accusé soit immédiatement contraint de parler par
+tous les moyens possibles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, la question! répétèrent les lords.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchissez bien, accusé, dit encore le capitaine, ne vous exposez
+pas à de terribles rigueurs; vous pouvez tout espérer de notre
+indulgence si vous dites la vérité.. Sinon, prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;ai rien à dire, reprit Croustillac; ce secret n&rsquo;est pas le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Il s&rsquo;agit d&rsquo;une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas
+de recourir à ces extrémités.</p>
+
+<p>Le Gascon fit un signe de résignation et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;ai rien à dire.</p>
+
+<p>Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d&rsquo;être obligé d&rsquo;employer de
+pareilles mesures; il sonna.</p>
+
+<p>Un planton se présenta.</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes<a name="page_2192" id="page_2192"></a> de se tenir dans la
+batterie, près du fanal de l&rsquo;avant, et dites au maître canonnier de
+préparer des mèches soufrées.</p>
+
+<p>Le planton sortit.</p>
+
+<p>Ces ordres étaient d&rsquo;un positif effrayant.</p>
+
+<p>Malgré son courage, Croustillac sentit chanceler sa détermination; le
+supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans
+doute en sûreté; l&rsquo;aventurier pensait qu&rsquo;il avait déjà beaucoup fait
+pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-être céder à la crainte
+de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion,
+grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se
+présentait à son esprit, devenait presque héroïque:</p>
+
+<p><i>On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d&rsquo;être couronné de
+fleurs</i>...</p>
+
+<p>Le prévôt entra dans la salle du conseil:</p>
+
+<p>Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune émotion.</p>
+
+<p>Tout à coup trois coups de canon très rapprochés les uns des autres
+retentirent longuement dans la solitude de l&rsquo;Océan.</p>
+
+<p>Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs siéges.</p>
+
+<p>Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance
+suspendue... Partisans et officiers, oubliant l&rsquo;accusé, montèrent en
+hâte sur le pont.</p>
+
+<p>Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit.</p>
+
+<p>La frégate avait reçu l&rsquo;ordre de mettre en panne jusqu&rsquo;à l&rsquo;issue du
+conseil qui décidait du sort du chevalier.<a name="page_2193" id="page_2193"></a></p>
+
+<p>Nous avons dit que la <i>Licorne</i> s&rsquo;était obstinée depuis la veille à
+suivre la <i>Fulminante</i>; nous avons dit aussi que l&rsquo;officier de quart
+avait signalé à l&rsquo;horizon un bâtiment d&rsquo;abord presque imperceptible,
+mais qui s&rsquo;était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité
+presque merveilleuse.</p>
+
+<p>Lorsque la <i>Fulminante</i> mit en panne, ce bâtiment, léger brigantin,
+n&rsquo;était tout au plus qu&rsquo;à une demi-lieue d&rsquo;elle; à mesure qu&rsquo;il
+approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles
+très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait
+à peine hors de l&rsquo;eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire
+toutes les apparences d&rsquo;un pirate.</p>
+
+<p>A l&rsquo;apparition du brigantin, la <i>Licorne</i> alla se mettre dans ses eaux à
+un signal qu&rsquo;il lui fit.</p>
+
+<p>On était en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un
+moment à bord de la frégate. Le capitaine, voyant l&rsquo;étrange man&oelig;uvre
+des deux bâtiments, n&rsquo;avait pas voulu s&rsquo;exposer à une surprise hostile.</p>
+
+<p>Le léger navire s&rsquo;approcha, ses voiles à demi-carguées, ayant à sa proue
+un pavillon parlementaire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Sainval, dit le capitaine à un de ses officiers, ordonnez
+aux canonniers de se tenir à leurs pièces la mèche allumée... Si ce
+pavillon parlementaire cache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas.</p>
+
+<p>M. de Chemeraut et Croustillac partagèrent le même étonnement en
+reconnaissant le <i>Caméléon</i>, à bord duquel s&rsquo;étaient embarqués le
+mulâtre et la Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Croustillac battait à se rompre; ses amis ne l&rsquo;avaient pas
+abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen?<a name="page_2194" id="page_2194"></a></p>
+
+<p>Bientôt le <i>Caméléon</i> fut à portée de voix de la frégate et lui passa à
+poupe.</p>
+
+<p>Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l&rsquo;arrière
+du brigantin, qui mit alors en panne comme la <i>Fulminante</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques... notre duc!!! Le voilà!!! s&rsquo;écrièrent avec enthousiasme les
+trois lords qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de
+reconnaître le duc de Monmouth.</p>
+
+<p>Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restèrent immobiles.</p>
+
+<p>Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de
+joie délirants à la vue du duc de Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!...</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur?
+s&rsquo;écria M. de Chemeraut.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous
+le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voilà notre Jacques!</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est bien lui cette fois!</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est bien notre duc, notre véritable duc, reprirent les lords.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit Chemeraut, j&rsquo;ai été indignement abusé depuis
+avant-hier... par un misérable qui avait pris votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s&rsquo;écria Dudley.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que<a name="page_2195" id="page_2195"></a> vous appelez un
+misérable m&rsquo;a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens,
+monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s&rsquo;il court
+quelques dangers pour avoir pris la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monseigneur, répondit M. de Chemeraut, saisissant cette
+occasion de s&rsquo;assurer de la personne du prince, il faut que Votre
+Altesse vienne à bord, c&rsquo;est le seul moyen qu&rsquo;elle ait de sauver ce vil
+imposteur.</p>
+
+<p>&mdash;A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même! s&rsquo;écria
+Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à
+la mer.</p>
+
+<p>Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s&rsquo;y opposer. Le Gascon
+plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin,
+vers lequel il se dirigeait à la nage.</p>
+
+<p>Il y avait peu de distance entre les deux navires, le <i>Caméléon</i> était
+presque au niveau de la mer; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth,
+et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que
+les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes! dit Monmouth en
+serrant Croustillac dans ses bras.</p>
+
+<p>Puis Jacques dit quelques mots à l&rsquo;oreille du Gascon, et celui-ci
+disparut avec le capitaine Ralph.</p>
+
+<p>Le duc s&rsquo;avançant à l&rsquo;extrémité de la poupe de son brigantin, s&rsquo;adressa
+à M. de Chemeraut:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et
+ceux du roi votre maître... Je sais<a name="page_2196" id="page_2196"></a> que ces braves gentilshommes
+viennent m&rsquo;offrir leurs bras pour m&rsquo;aider à chasser Guillaume d&rsquo;Orange
+du trône d&rsquo;Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, lorsque tu seras à notre tête nous chasserons ces rats
+hollandais, s&rsquo;écria Mortimer.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit
+Dudley.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous pouvez compter sur l&rsquo;appui du roi, mon maître. Une
+fois à bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s&rsquo;écria
+Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu&rsquo;il avait cru désespérée,
+renaissait avec toutes ses chances de réussite.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, voulez-vous qu&rsquo;on vous envoie la chaloupe? ou bien
+allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et
+puisque Votre Altesse s&rsquo;intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est
+assurée.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêche-toi noble duc...</p>
+
+<p>&mdash;Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de
+suite!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, viens! s&rsquo;écria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drôle à la
+casaque verte et au bas roses: nous sauterons à l&rsquo;eau comme une bande de
+canards sauvages, pour être plus tôt près de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d&rsquo;imprudence, mes vieux amis, pas d&rsquo;imprudence! s&rsquo;écria Monmouth
+qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu.</p>
+
+<p>Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l&rsquo;oreille du prince;
+celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d&rsquo;un air radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la<a name="page_2197" id="page_2197"></a> mer, dit Chemeraut
+qui brûlait d&rsquo;impatience de voir le duc à bord.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s&rsquo;adressant aux lords
+avec un accent profondément ému:</p>
+
+<p>&mdash;Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours
+adieu!... J&rsquo;ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de
+l&rsquo;amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient
+ensanglanter l&rsquo;Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu,
+brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon c&oelig;ur
+se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette
+apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous
+comme il l&rsquo;a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et
+pour toujours adieu...</p>
+
+<p>Puis se retournant vers son capitaine, le duc s&rsquo;écria vivement d&rsquo;une
+voix sonore:</p>
+
+<p>&mdash;Ralph, toutes voiles dehors!...</p>
+
+<p>A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin
+préparées à l&rsquo;avance furent bordées et orientées avec une prestesse
+merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le
+<i>Caméléon</i> était sous voile avant que les passagers de la frégate
+fussent revenus de leur surprise.</p>
+
+<p>Le brigantin en s&rsquo;éloignant se maintint dans la direction de la poupe de
+la frégate, afin de n&rsquo;être pas exposé à son artillerie.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir
+des lords, en voyant le léger navire s&rsquo;éloigner rapidement.<a name="page_2198" id="page_2198"></a></p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, s&rsquo;écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous
+atteindrons ce brigantin: il n&rsquo;y a pas de meilleure marcheuse que la
+<i>Fulminante</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, s&rsquo;écrièrent les lords, à l&rsquo;abordage!</p>
+
+<p>&mdash;Reprenons notre duc.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque nous l&rsquo;aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne refusera pas ses vieux compagnons!</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de
+Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s&rsquo;écria Mortimer en
+s&rsquo;adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.</p>
+
+<p>Le <i>Caméléon</i> se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate;
+il quitta la direction qu&rsquo;il avait d&rsquo;abord prise, et, au lieu de se
+tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver.</p>
+
+<p>Cette man&oelig;uvre découvrit la <i>Licorne</i> qui, pendant l&rsquo;entretien du duc
+et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du
+<i>Caméléon</i> et absolument dans la même ligne que lui.</p>
+
+<p>C&rsquo;est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il
+pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin.</p>
+
+<p>Polyphème de Croustillac était sur le pont de la <i>Licorne</i>, en compagnie
+de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de
+la veille sur ce bâtiment.</p>
+
+<p>On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du
+haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre
+Monmouth.</p>
+
+<p>Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les<a name="page_2199" id="page_2199"></a> yeux et se laissait
+cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allez vite m&rsquo;attendre à bord de la <i>Licorne</i>. Ralph va vous conduire.</p>
+
+<p>Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d&rsquo;avoir échappé à M. de
+Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une
+petite yole pagayée par un seul marin.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que l&rsquo;aventurier aborda la <i>Licorne</i>. Afin de ne pas perdre
+de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et
+d&rsquo;abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté
+très-rapidement.</p>
+
+<p>Le duc n&rsquo;avait donné l&rsquo;ordre de déployer les voiles du brigantin que
+lorsqu&rsquo;il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de
+Chemeraut abandonnerait évidemment l&rsquo;ombre pour le corps, le faux
+Monmouth pour le véritable, la <i>Licorne</i> pour le <i>Caméléon</i>.</p>
+
+<p>Maître Daniel à la vue du Gascon s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des
+moyens étranges! En partant de France vous m&rsquo;êtes tombé des nues; en
+quittant les Antilles vous me sortez de l&rsquo;onde comme un dieu marin,
+comme <i>Neptunus</i> en personne!!!</p>
+
+<p>Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon
+qui, debout sur la dunette, observait attentivement la man&oelig;uvre des
+deux navires, le chevalier dit au capitaine:</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me
+recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas,
+flottant à l&rsquo;aventure?<a name="page_2200" id="page_2200"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, à vrai dire, je n&rsquo;en sais à peu près rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m&rsquo;a demandé
+si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m&rsquo;a
+ordonné d&rsquo;aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de
+lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me
+faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite
+frégate, quoi qu&rsquo;elle fît pour m&rsquo;en empêcher. Enfin, je devais me
+conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s&rsquo;attache à un
+passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à
+longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche
+quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s&rsquo;arrête quand le
+passant s&rsquo;arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà
+comme j&rsquo;ai man&oelig;uvré avec la frégate... Ce n&rsquo;est pas tout... mon
+correspondant m&rsquo;avait encore dit:&mdash;Vous suivrez la frégate jusqu&rsquo;à ce
+que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses
+eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un
+passager (ce passager je vois maintenant que c&rsquo;était vous); alors vous
+le prendrez et vous ferez voile à l&rsquo;instant pour la France sans vous
+occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous
+enverra d&rsquo;autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la
+volonté de mes armateurs; j&rsquo;ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce
+matin le brigantin m&rsquo;a rejoint, tout à l&rsquo;heure je vous ai repêché,
+maintenant je fais voile pour la France.<a name="page_2201" id="page_2201"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Le duc? Quel duc? Je ne connais d&rsquo;autre duc que mon armateur ou son
+correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la
+frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.</p>
+
+<p>&mdash;Abandonnez-vous donc ainsi le <i>Caméléon</i>? s&rsquo;écria Croustillac, si la
+frégate l&rsquo;atteint, n&rsquo;irez-vous pas à son secours?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, non, de par Dieu, quoique j&rsquo;aie ici douze bonnes petites pièces
+de huit qui diraient leur mot tout comme d&rsquo;autres... et que les
+quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les
+marins du roi... Mais il ne s&rsquo;agit pas de cela.... Je ne connais que les
+ordres de mon armateur... Ah çà! mais voilà maintenant le brigantin qui
+donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV.<br /><br />
+<small>LE RETOUR.</small></h3>
+
+<p>La <i>Fulminante</i> poursuivait le <i>Caméléon</i> avec acharnement. Soit calcul,
+soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin
+fut sur le point d&rsquo;être atteint par la frégate; mais alors, reprenant
+sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il
+regagnait l&rsquo;avantage qu&rsquo;il avait perdu.<a name="page_2202" id="page_2202"></a></p>
+
+<p>Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint
+droit à la <i>Licorne</i>, et en peu d&rsquo;instants, la rejoignit à portée de
+voix.</p>
+
+<p>Qu&rsquo;on juge de la joie de l&rsquo;aventurier lorsque, sur le pont du
+<i>Caméléon</i>, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la
+Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu&rsquo;il
+entendit la jeune femme lui crier d&rsquo;une voix émue:&mdash;Adieu, notre
+sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons
+jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave
+chevalier!!</p>
+
+<p>Et le <i>Caméléon</i> s&rsquo;éloigna.... Tandis qu&rsquo;Angèle avec son mouchoir et le
+duc avec sa main faisaient un dernier signe d&rsquo;adieu à l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante...</p>
+
+<p>Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l&rsquo;arrière de la
+<i>Licorne</i>, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu&rsquo;il
+prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable.</p>
+
+<p>La <i>Fulminante</i>, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine,
+furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix...</p>
+
+<p>Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et
+la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre...</p>
+
+<p>A cette démonstration significative, le <i>Caméléon</i>, ne s&rsquo;amusant plus à
+ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui
+était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse.<a name="page_2203" id="page_2203"></a></p>
+
+<p>La <i>Fulminante</i> le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud.</p>
+
+<p>La <i>Licorne</i> avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on
+comprend donc qu&rsquo;elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux
+bâtiments s&rsquo;enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l&rsquo;horizon.</p>
+
+<p>Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la
+Barbe-Bleue... Il le suivit d&rsquo;un regard avide et désolé jusqu&rsquo;à ce que
+le brigantin eût tout à fait disparu dans l&rsquo;espace...</p>
+
+<p>Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l&rsquo;aventurier...</p>
+
+<p>Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le
+visage. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie
+du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l&rsquo;épaule et s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, notre hôte, la <i>Licorne</i> est en bon chemin, si nous descendions
+boire un coup de sangria au madère en attendant l&rsquo;heure du souper?
+J&rsquo;espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me
+font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes
+toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup...</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, vous n&rsquo;en boirez qu&rsquo;avec plus de plaisir; boire sans soif,
+c&rsquo;est ce qui distingue l&rsquo;homme de la brute, comme on dit.<a name="page_2204" id="page_2204"></a></p>
+
+<p>&mdash;Merci... maître Daniel... mais je ne saurais...</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, morbleu! qu&rsquo;avez-vous donc? vous avez l&rsquo;air tout drôle; est-ce
+parce que vous n&rsquo;avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté
+d&rsquo;épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous?
+vous auriez joliment perdu votre pari! vous n&rsquo;avez pas seulement osé
+aller au Morne-au-Diable, j&rsquo;en suis bien sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, maître Daniel, j&rsquo;ai perdu mon pari...</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous n&rsquo;avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le
+payer... heureusement... Ah! dites-donc, j&rsquo;ai depuis un quart d&rsquo;heure
+quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord
+de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli?
+vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous
+ont dit tout à l&rsquo;heure adieu... qu&rsquo;est-ce que tout cela signifie?... Oh!
+après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela,
+c&rsquo;est seulement pour le savoir... S&rsquo;il y a un secret... <i>motus</i>, n&rsquo;en
+parlons plus...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons alors que je n&rsquo;ai rien demandé, et vive la joie... allons,
+riez donc, riez donc... qu&rsquo;est-ce qui vous attriste? est-ce parce que
+vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui
+ont joliment déteint à l&rsquo;eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je
+vais vous prêter de quoi changer, quoiqu&rsquo;il fasse une chaleur d&rsquo;étuve,
+car ce n&rsquo;est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps...
+Allons, allons,<a name="page_2205" id="page_2205"></a> quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous
+n&rsquo;êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et
+quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester
+à bord de la <i>Licorne</i> tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu,
+j&rsquo;adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah!
+dites donc, j&rsquo;ai justement une espèce d&rsquo;étoupe faite avec du fil
+d&rsquo;écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous
+avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un
+vrai démon, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître
+Daniel, dit une voix grave.</p>
+
+<p>Croustillac et le capitaine se retournèrent; c&rsquo;était le père Griffon
+qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui
+descendait sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! si mon hôte n&rsquo;est pas en train, il le sera tout à l&rsquo;heure,
+car il n&rsquo;est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer
+le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont.</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici encore l&rsquo;hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre
+qu&rsquo;il y a dix jours.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi serais-je plus riche aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il y a dix jours, mon
+père? demanda le Gascon.</p>
+
+<p>Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient
+purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer
+qu&rsquo;à part le petit<a name="page_2206" id="page_2206"></a> médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait
+été complétement désintéressé.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de
+n&rsquo;avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce
+n&rsquo;est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement
+pressés...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince
+aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu&rsquo;il a pu pour le
+servir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait pour le prince ce qu&rsquo;un frère aurait fait; pourquoi,
+vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide?</p>
+
+<p>&mdash;Pour mille raisons j&rsquo;en aurais été désolé, mon père... Je compte même
+sur l&rsquo;agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais
+pour me distraire... Et j&rsquo;espère...</p>
+
+<p>Le Gascon n&rsquo;acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains.</p>
+
+<p>Le religieux respecta son silence et s&rsquo;éloigna.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la <i>Licorne</i> fut en vue
+des côtes de France environ quarante jours après son départ de la
+Martinique.</p>
+
+<p>Peu à peu la tristesse morne du chevalier s&rsquo;était calmée.</p>
+
+<p>Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui
+que le sentiment qui l&rsquo;avait sans doute développé, le chevalier avait
+réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces
+qu&rsquo;éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait<a name="page_2207" id="page_2207"></a>
+pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de
+maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des
+passagers de la <i>Licorne</i>, ce qu&rsquo;il avait été durant la première
+traversée. Sachant qu&rsquo;il devait payer son passage par sa bonne humeur,
+il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser
+maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine
+voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée.</p>
+
+<p>Croustillac avait formellement déclaré qu&rsquo;il irait prendre du service en
+Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats
+de fortune.</p>
+
+<p>Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la <i>Licorne</i> se
+trouva en vue des côtes de France.</p>
+
+<p>Maître Daniel, par prudence, préféra d&rsquo;attendre le lendemain pour aller
+au mouillage.</p>
+
+<p>Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria
+le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.</p>
+
+<p>L&rsquo;air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac.</p>
+
+<p>La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses
+bras au Gascon, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher
+fils.</p>
+
+<p>Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le
+religieux dans ses bras, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;avez-vous donc, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j&rsquo;ai? ce que j&rsquo;ai? comment! vous... pauvre<a name="page_2208" id="page_2208"></a> aventurier... vous
+que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu&rsquo;un autre... vous
+sauvez la vie du fils d&rsquo;un roi, vous vous dévouez avec autant
+d&rsquo;abnégation que d&rsquo;intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en
+sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas
+même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous
+coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous
+plaindre, ou de l&rsquo;ingratitude, ou du moins de l&rsquo;oubli de ceux qui vous
+doivent tant!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une
+parole amère... jamais seulement l&rsquo;ombre d&rsquo;un reproche... comme par le
+passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non...
+non... Oh! je l&rsquo;ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même
+perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource...
+cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l&rsquo;infortune.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père... je vous assure que non...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris
+seul... assis à l&rsquo;écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois
+est-ce que vous rêviez jamais?</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel
+par mes plaisanteries, mon bon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître
+Daniel, c&rsquo;était pour reconnaître comme vous le pouviez l&rsquo;hospitalité
+qu&rsquo;il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout
+vous dire<a name="page_2209" id="page_2209"></a> sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre
+serait déjà très belle, très digne de la part d&rsquo;un homme que ses
+antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de
+votre part, à vous, qu&rsquo;une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait
+devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et
+beau, c&rsquo;est à la fois l&rsquo;expiation du passé et la glorification du
+présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans
+récompense..... l&rsquo;épreuve a trop duré, oui... je m&rsquo;en veux presque de
+vous l&rsquo;avoir imposée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle épreuve, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse
+aussi noble que touchante.</p>
+
+<p>On frappa à la porte du père Griffon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Le souper, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac
+d&rsquo;un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se
+terminera heureusement pour vous.</p>
+
+<p>Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l&rsquo;avait fait descendre
+dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté,
+suivit le père Griffon sur le pont.</p>
+
+<p>Au grand étonnement de Croustillac, il vit l&rsquo;équipage en habit de fête;
+des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts.</p>
+
+<p>Lorsque l&rsquo;aventurier parut sur le pont, les douze pièces d&rsquo;artillerie du
+trois-mâts tirèrent en salut.</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! mon père, qu&rsquo;est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous
+attaqués?<a name="page_2210" id="page_2210"></a></p>
+
+<p>Le père n&rsquo;eut pas le loisir de répondre à l&rsquo;aventurier; le capitaine
+Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et
+des maîtres et contremaîtres de la <i>Licorne</i>, vint respectueusement
+saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la
+cargaison vous appartiennent.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi
+fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua
+Daniel, de vous avoir fait faire des tours d&rsquo;équilibre sur votre nez, et
+de vous avoir induit à mâcher de l&rsquo;étoupe pour cracher du feu pendant la
+traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France,
+j&rsquo;ignorais que vous fussiez le propriétaire de la <i>Licorne</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, mon père, m&rsquo;expliquerez-vous? dit Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Le révérend vous expliquera d&rsquo;autant mieux les choses, monsieur le
+chevalier, reprit Daniel, que c&rsquo;est lui qui m&rsquo;a remis tout à l&rsquo;heure une
+lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m&rsquo;annonce qu&rsquo;en vertu de
+la procuration qu&rsquo;il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a
+vendu la <i>Licorne</i> et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le
+chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la <i>Licorne</i> et sa
+cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez
+reçu et acquit de ladite <i>Licorne</i> et de ladite cargaison lorsque nous
+aurons touché à tel<a name="page_2211" id="page_2211"></a> port de France ou de l&rsquo;étranger qu&rsquo;il vous
+conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon
+armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison.</p>
+
+<p>Après avoir prononcé cette formule légale tout d&rsquo;une haleine, maître
+Daniel, voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui
+gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l&rsquo;affirme,
+et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu&rsquo;en vous
+demandant d&rsquo;avaler de l&rsquo;étoupe et de cracher du feu, j&rsquo;ignorais que
+j&rsquo;avais affaire à mon armateur et au maître de la <i>Licorne</i>... Non, non,
+monsieur le chevalier, ce n&rsquo;est pas à celui qui possède un bâtiment qui,
+tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus...</p>
+
+<p>&mdash;Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>&mdash;Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à
+vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on
+aurait cinquante mille écus de plus...</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du
+Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient
+subitement en France, m&rsquo;ont chargé de vous faire accepter ce don de leur
+part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d&rsquo;avoir si bien éprouvé
+l&rsquo;élévation de votre caractère en ne vous révélant qu&rsquo;à cette heure le
+bienfait du prince...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon père, dit Croustillac avec amertume, en<a name="page_2212" id="page_2212"></a> tirant de son sein le
+médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu&rsquo;il portait suspendu à
+un pauvre lacet de cuir, avec cela j&rsquo;étais récompensé en gentilhomme...
+Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette
+splendide aumône. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Le lendemain la <i>Licorne</i> entra dans le port.</p>
+
+<p>Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à
+maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre
+avant vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Le père Griffon alla loger au séminaire.</p>
+
+<p>Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi.</p>
+
+<p>A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au
+religieux par un garde-note de La Rochelle.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon bon père... je ne puis accepter le don que vous m&rsquo;avez offert...
+Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur
+ce bâtiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes
+&oelig;uvres, selon que vous l&rsquo;entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce
+billet se consultera avec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs.</p>
+
+<p>«Adieu, mon bon père; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne
+l&rsquo;oubliez pas dans vos prières.</p>
+
+<p class="r">«Chevalier <i>de Croustillac</i>.»</p>
+
+<p>Et le père Griffon n&rsquo;entendit plus parler de l&rsquo;aventurier.<a name="page_2213" id="page_2213"></a></p>
+
+<h2><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>ÉPILOGUE.</h2>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI.<br /><br />
+<small>L&rsquo;ABBAYE.</small></h3>
+
+<p>L&rsquo;abbaye de Saint-Quentin, située non loin d&rsquo;Abbeville et presque à
+l&rsquo;embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la
+province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui
+payaient en nature une partie de leurs redevances.</p>
+
+<p>Pour représenter l&rsquo;abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où
+cette dîme énorme était apportée au couvent.</p>
+
+<p>A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les
+événements dont nous avons parlé, les tenanciers étaient réunis par une
+brumeuse et froide matinée d&rsquo;automne, dans une petite cour située à
+l&rsquo;extérieur des bâtiments de l&rsquo;abbaye et non loin de la loge du portier.</p>
+
+<p>Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient
+servi à transporter l&rsquo;immense quantité de denrées destinées à
+l&rsquo;approvisionnement du couvent.<a name="page_2214" id="page_2214"></a></p>
+
+<p>Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d&rsquo;un petit
+escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond
+de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d&rsquo;une voûte en
+ogive par laquelle on sortait de l&rsquo;intérieur du cloître.</p>
+
+<p>Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette
+voûte.</p>
+
+<p>La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt
+sur le fond obscur du passage à l&rsquo;extrémité duquel il s&rsquo;était arrêté; de
+crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de
+son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait
+largement autour de son énorme obésité.</p>
+
+<p>Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume
+derrière l&rsquo;oreille et un gros registre sous son bras; il s&rsquo;assit sur une
+des marches de l&rsquo;escalier, afin d&rsquo;inscrire les redevances apportées par
+les fermiers.</p>
+
+<p>L&rsquo;autre frère lai classait les denrées sous le hangar à mesure qu&rsquo;elles
+étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron,
+présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses
+larges manches.</p>
+
+<p>Il est impossible de nombrer et de dépeindre cette masse de comestibles
+déposés au pied de l&rsquo;escalier.</p>
+
+<p>Ici, c&rsquo;étaient d&rsquo;énormes poissons de mer, d&rsquo;étang ou de rivière, qui
+frétillaient encore sur les dalles de la cour; là, des chapons
+magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes couplés par les
+pattes s&rsquo;agitaient convulsivement au milieu de montagnes de<a name="page_2215" id="page_2215"></a> beurre
+frais et d&rsquo;immenses paniers d&rsquo;&oelig;ufs, de légumes et de fruits d&rsquo;hiver.
+Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés
+salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente; les
+pêcheurs roulaient de petits barils d&rsquo;huîtres sortant du parc; plus
+loin, c&rsquo;étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des
+langoustes, des écrevisses qui soulevaient les clayons d&rsquo;osier où ils
+étaient renfermés.</p>
+
+<p>Un des gardes de l&rsquo;abbaye, à genoux devant un daim d&rsquo;un an, en pleine
+venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afin d&rsquo;en faire
+admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux
+chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu&rsquo;un autre
+garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de
+marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles,
+pluviers, etc.</p>
+
+<p>Enfin, dans un autre coin de la cour s&rsquo;étalaient des offrandes plus
+modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur
+froment, des légumes secs, des chapelets de jambons fumés, etc.</p>
+
+<p>Un moment ces richesses gastronomiques s&rsquo;entassèrent tellement qu&rsquo;elles
+atteignirent le niveau de l&rsquo;escalier où se tenait le père cellerier.</p>
+
+<p>En voyant ce moine replet, au visage enluminé, au vaste abdomen, debout
+sur ce piédestal de comestibles qu&rsquo;il couvait d&rsquo;un &oelig;il gourmand, on
+eût dit le génie de la bonne chère.</p>
+
+<p>Selon la qualité ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, après
+avoir reçu un blâme ou un éloge du<a name="page_2216" id="page_2216"></a> père cellerier, se retirait après
+une légère génuflexion.</p>
+
+<p>Le révérend daignait même quelquefois tirer de ses longues manches sa
+main rouge et grasse pour la donner à baiser aux plus favorisés.</p>
+
+<p>L&rsquo;appel que faisait le frère lai touchait à sa fin...</p>
+
+<p>On venait d&rsquo;apporter au père cellerier un savoureux chaudeau dans une
+écuelle d&rsquo;argent portée sur une assiette du même métal. Le révérend
+avait avalé ce consommé, parfait spécifique contre la froidure et la
+brume du matin. A ce moment le frère lai se plaignit d&rsquo;avoir en vain
+appelé par deux fois Jacques, tenancier de la métairie de Blaville, qui
+redevait six poulardes, trois sacs de blé et cent écus pour son terme de
+fermage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le père cellerier, où est donc Jacques? Il est
+ordinairement... exact. Depuis quinze ans qu&rsquo;il tient la métairie de
+Blaville, il n&rsquo;a jamais manqué à ses échéances.</p>
+
+<p>Les paysans appelaient encore Jacques...</p>
+
+<p>Jacques ne parut pas.</p>
+
+<p>De la foule des fermiers sortirent deux enfants, un jeune garçon et une
+jeune fille âgés de treize à quatorze ans; tremblants de confusion, ils
+s&rsquo;avancèrent au pied de l&rsquo;escalier, redoutable tribunal, en se tenant
+par la main, les yeux baissés et gros de pleurs.</p>
+
+<p>La petite fille roulait un des coins de son tablier de grosse toile
+bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchâtre à larges raies noires;
+le jeune garçon serrait convulsivement son bonnet de laine brun.</p>
+
+<p>Ils s&rsquo;arrêtèrent au pied de l&rsquo;escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les enfants du métayer Jacques, dit une voix.<a name="page_2217" id="page_2217"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et les six poulardes, et les trois sacs de blé, et les cent
+écus de votre père? dit sévèrement le révérend.</p>
+
+<p>Les deux pauvres enfants se serrèrent l&rsquo;un contre l&rsquo;autre, se poussèrent
+le coude pour s&rsquo;encourager à répondre.</p>
+
+<p>Enfin le jeune garçon, ayant plus de résolution, releva son noble et
+beau visage, que la grossièreté de ses vêtements rendait plus
+remarquable encore, et dit tristement au religieux:</p>
+
+<p>&mdash;Notre père est bien malade depuis deux mois, notre mère le soigne...
+il n&rsquo;y a pas d&rsquo;argent à la maison... nous avons été obligés de prendre
+le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont
+remplacé mon père dans les travaux de la métairie; et puis il a fallu
+vendre les poulardes pour payer le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs
+redevances, dit brusquement le religieux. Jacques était bon et exact
+fermier, voilà qu&rsquo;il se gâte tout comme les autres; mais, dans l&rsquo;intérêt
+de l&rsquo;abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s&rsquo;égarer dans
+la mauvaise voie.</p>
+
+<p>Puis s&rsquo;adressant aux enfants, il ajouta sévèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Le père trésorier avisera... attendez là.</p>
+
+<p>Les deux enfants se retirèrent dans un coin obscur du hangar.</p>
+
+<p>La jeune fille s&rsquo;assit en pleurant sur une borne; son frère se tint
+debout auprès d&rsquo;elle, appuyé au mur, en regardant sa s&oelig;ur avec une
+morne tristesse.</p>
+
+<p>L&rsquo;appel achevé, les moines rentrèrent dans l&rsquo;abbaye,<a name="page_2218" id="page_2218"></a> les paysans
+regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les
+deux enfants restèrent seuls dans la cour... attendant avec une
+douloureuse inquiétude la résolution du trésorier à l&rsquo;égard de leur
+père.</p>
+
+<p>Un nouveau personnage parut à la porte de la petite cour.</p>
+
+<p>C&rsquo;était un grand vieillard à larges moustaches blanches et barbe
+négligée, il marchait péniblement à l&rsquo;aide d&rsquo;une jambe de bois, et
+portait un vieil habit uniforme vert à collet orange; un sac de peau
+attaché sur son dos contenait son modeste bagage; il s&rsquo;appuyait sur un
+gros bâton de cornouiller, et était coiffé d&rsquo;un gros bonnet hongrois,
+d&rsquo;une fourrure noire et râpée, qui, descendant jusque sur ses sourcils,
+lui donnait l&rsquo;air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs
+que sa moustache, rattachés par un n&oelig;ud de cuir, formaient une longue
+queue qui lui tombait au milieu des épaules; son teint était hâlé, ses
+yeux vifs, et l&rsquo;âge avait courbé sa haute taille.</p>
+
+<p>Ce vieillard entra dans la cour sans voir d&rsquo;abord les enfants, il
+regardait autour de lui comme un homme qui cherche à s&rsquo;orienter;
+apercevant les deux petits paysans, il alla droit à eux.</p>
+
+<p>La jeune fille, effrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet
+énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur; son frère
+lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voulût
+la retirer, il s&rsquo;avança résolument au-devant du vieillard.</p>
+
+<p>Celui-ci s&rsquo;était arrêté, frappé de la beauté de cet deux enfants, et
+surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d&rsquo;une
+finesse, d&rsquo;une régularité<a name="page_2219" id="page_2219"></a> parfaite, était couronné de deux bandeaux de
+cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d&rsquo;indienne de
+couleur brune; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas
+de laine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas
+m&rsquo;enseigner où est l&rsquo;abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat.</p>
+
+<p>Quoiqu&rsquo;il fût loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses
+paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre
+son frère, lui dit à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Réponds-lui, Jacques, réponds-lui, vois comme il a l&rsquo;air méchant.</p>
+
+<p>&mdash;N&rsquo;aie pas peur, Angèle, n&rsquo;aie pas peur, dit le jeune garçon; puis il
+dit au soldat:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, c&rsquo;est ici l&rsquo;abbaye de Saint-Quentin; mais si vous
+voulez entrer, la loge du frère portier est de l&rsquo;autre côté, en dehors
+de cette cour.</p>
+
+<p>L&rsquo;enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît
+attention à ses paroles.</p>
+
+<p>Lorsque la jeune fille avait appelé son frère <i>Jacques</i>, le vieillard
+avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques, à son tour,
+appela sa s&oelig;ur <i>Angèle</i>, le vieillard tressaillit, laissa tomber son
+bâton, et il eut besoin de s&rsquo;appuyer au mur, tant son saisissement fut
+violent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous appelez <i>Jacques</i> et <i>Angèle</i>... mes enfants? dit-il d&rsquo;une
+voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez
+étonné de cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos parents?<a name="page_2220" id="page_2220"></a></p>
+
+<p>&mdash;Nos parents sont tenanciers de l&rsquo;abbaye, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, je
+suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la réunion de ces deux
+noms... <i>Jacques</i>... <i>Angèle</i>... Allons, allons, Polyphème, vous perdez
+la tête, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en
+sabots, vous vous imaginez... et il haussa les épaules; c&rsquo;est bien la
+peine d&rsquo;avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de
+pareilles visions! Si c&rsquo;est pour faire de telles découvertes que vous
+revenez de Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait...
+de...</p>
+
+<p>En se parlant ainsi à lui-même, Croustillac avait examiné la jeune fille
+avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d&rsquo;une ressemblance qui
+lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle des regards
+étincelants.</p>
+
+<p>La jeune fille, effrayée de nouveau, dit à son frère en cachant sa tête
+derrière son épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, voilà qu&rsquo;il me fait encore peur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son c&oelig;ur battre
+à la fois de doute, d&rsquo;anxiété, de crainte et d&rsquo;espoir, ces traits
+charmants me rappellent... mais non... c&rsquo;est impossible... impossible!
+Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... des fermiers?...
+Allons, le coup de sabre que j&rsquo;ai reçu sur la tête au siége d&rsquo;Azof m&rsquo;a
+dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges (et
+certes, plus que personne, j&rsquo;ai le droit de croire aux bizarreries du
+hasard. Je serais un ingrat d&rsquo;en médire); oui, le hasard, peut faire<a name="page_2221" id="page_2221"></a>
+que des paysans donnent à leurs enfants certains noms... plutôt que
+d&rsquo;autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons,
+c&rsquo;est impossible... Après tout, je puis bien leur demander, et en vérité
+en leur demandant, je ris de moi-même; c&rsquo;est stupide...&mdash;Mes enfants,
+dites-moi comment s&rsquo;appelle votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, tout court?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit l&rsquo;enfant en regardant Croustillac avec
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est de plus en plus étrange, dit Croustillac en
+réfléchissant.</p>
+
+<p>&mdash;Et il y a longtemps qu&rsquo;il est en France?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a toujours été, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, j&rsquo;étais fou, décidément j&rsquo;étais fou. Est-ce que votre père
+était soldat, mes enfants?</p>
+
+<p>Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement.</p>
+
+<p>Le jeune garçon répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, il a toujours été fermier.</p>
+
+<p>A ce moment la porte qui communique dans l&rsquo;abbaye s&rsquo;ouvrit, l&rsquo;un des
+frères lais parut du haut de l&rsquo;escalier.</p>
+
+<p>Ce frère était le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un
+signe aux enfants, qui s&rsquo;approchèrent tout tremblants.</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici, la petite, dit-il.</p>
+
+<p>La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif sur son frère,
+qu&rsquo;elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de
+l&rsquo;escalier.<a name="page_2222" id="page_2222"></a></p>
+
+<p>Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui
+redressa la tête qu&rsquo;elle tenait baissée, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;La belle enfant, tu préviendras ton père que s&rsquo;il ne paye pas, d&rsquo;ici à
+huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu&rsquo;il doit, il y a un
+fermier plus solvable que lui qui demande la métairie et qui
+l&rsquo;obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours...
+Sans cela, on l&rsquo;aurait mis dehors aujourd&rsquo;hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les
+mains, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;argent chez nous. Notre pauvre père est malade,
+hélas! comment ferons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c&rsquo;est l&rsquo;ordre du prieur,
+et il fit signe à la jeune fille de descendre.</p>
+
+<p>Les deux enfants se jetèrent dans les bras l&rsquo;un de l&rsquo;autre en sanglotant
+et en disant:&mdash;Notre père en mourra... mon Dieu, il en mourra...</p>
+
+<p>Croustillac, à demi caché par un pilier du hangar, avait été à la fois
+touché et indigné de cette scène.</p>
+
+<p>Au moment où le moine allait fermer la porte de l&rsquo;ogive, le Gascon lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon révérend, un mot... c&rsquo;est ici l&rsquo;abbaye de Saint-Quentin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, après? dit le frère d&rsquo;un ton brutal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voudrez bien, n&rsquo;est-ce pas, me donner un gîte jusqu&rsquo;à demain?</p>
+
+<p>&mdash;Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner à la
+porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera
+une soupe.<a name="page_2223" id="page_2223"></a> Puis il ajouta:&mdash;Ces vagabonda sont la plaie des maisons
+religieuses.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonça d&rsquo;un
+coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la
+terre de son bâton et s&rsquo;écria d&rsquo;une voix menaçante:</p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! mon révérend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrité.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je porte besace, il ne s&rsquo;ensuit pas que je vous demande
+l&rsquo;aumône, mon révérend, s&rsquo;écria Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut
+bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charité le
+commande à votre abbé. D&rsquo;ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous
+ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par
+les dîmes.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m&rsquo;appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j&rsquo;ai
+encore un écu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille
+et de votre soupe, dom Ribaud.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&rsquo;entends-tu par dom Ribaud, drôle que tu es? dit le frère lai en
+s&rsquo;avançant sur le perron. Prends garde que j&rsquo;aille un peu secouer tes
+guenilles.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde à ton tour, dom
+Glouton, que je te fasse tâter de<a name="page_2224" id="page_2224"></a> mon bâton de cornouiller, dom
+Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal...</p>
+
+<p>Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour châtier le Gascon,
+mais il haussa les épaules et dit à Croustillac:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as jamais l&rsquo;audace de te présenter à la loge du frère portier,
+tu seras étrillé d&rsquo;importance. Voilà l&rsquo;hospitalité que tu recevras
+désormais à l&rsquo;abbaye de Saint-Quentin.</p>
+
+<p>Puis s&rsquo;adressant aux enfants:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou
+à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus
+solvable qui la demande.</p>
+
+<p>Et le moine ferma brusquement la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis dire cela à ces enfants, reprit l&rsquo;aventurier, en se parlant
+à lui-même, ce serait d&rsquo;un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais
+j&rsquo;avais comme un petit remords d&rsquo;avoir contribué à la rôtisserie d&rsquo;un
+couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais à me figurer
+que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens
+tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il
+est bizarre combien je m&rsquo;intéresse à eux... si j&rsquo;avais moins de raison,
+je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pas
+éclaircir mes doutes? Qu&rsquo;est-ce que je risque... j&rsquo;ai un excellent
+moyen.&mdash;Ah ça! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre père est
+malade et pauvre? il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine;
+quoique je porte la besace, j&rsquo;ai un boursicot... Eh bien! au lieu
+d&rsquo;aller coucher et<a name="page_2225" id="page_2225"></a> dîner à l&rsquo;auberge... (que la foudre m&rsquo;écrase si je
+mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j&rsquo;irai
+dîner et coucher chez vous! Je ne vous gênerai pas, j&rsquo;ai été soldat, je
+ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard,
+un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille fraîche, à la
+douce chaleur de l&rsquo;étable; voilà tout ce qu&rsquo;il me faut... ça sera
+toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage...
+Qu&rsquo;est-ce que vous dites de ça?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père n&rsquo;est pas hôtelier, monsieur, répondit le jeune garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère
+est ménagère, comme elle doit l&rsquo;être, ils ne regretteront pas ma venue,
+cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour...
+Allons!... conduisez-moi à la métairie, mes enfants; votre père ne vous
+grondera pas de lui amener un vieux soldat.</p>
+
+<p>Malgré la rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier
+inspira quelque confiance à Jacques et à Angèle; les deux enfants se
+prirent par la main, marchèrent devant l&rsquo;invalide, qui les suivait
+absorbé dans une profonde rêverie.</p>
+
+<p>Au bout d&rsquo;une heure de route, ils arrivèrent à l&rsquo;entrée d&rsquo;une longue
+avenue de pommiers qui conduisait à la métairie.<a name="page_2226" id="page_2226"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII.<br /><br />
+<small>RÉUNION.</small></h3>
+
+<p>Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur
+père consentait à donner l&rsquo;hospitalité au vieux soldat.</p>
+
+<p>En attendant le retour des enfants, l&rsquo;aventurier examinait l&rsquo;extérieur
+de la ferme.</p>
+
+<p>Tout y paraissait tenu avec soin et propreté; à côté des bâtiments
+d&rsquo;exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers
+ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une
+légère fumée s&rsquo;échappait de la cheminée de briques; au loin on entendait
+gronder l&rsquo;Océan, car la ferme s&rsquo;élevait presque sur les falaises de la
+côte.</p>
+
+<p>La pluie commençait à tomber, le vent murmurait; un petit pâtre ramenait
+des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude étable
+en faisant tinter leurs clochettes mélancoliques.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier se sentit ému à l&rsquo;aspect de cette scène paisible; il
+enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu&rsquo;il sût leur gêne
+momentanée.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier vit venir à lui une femme pâle et de petite taille, d&rsquo;un
+âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême
+propreté. Son fils<a name="page_2227" id="page_2227"></a> l&rsquo;accompagnait; sa fille s&rsquo;était arrêtée au seuil de
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes bien fâchés, monsieur...</p>
+
+<p>A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle
+comme un spectre, étendit les bras vers elle... sans prononcer une
+parole, abandonna son bâton, perdit l&rsquo;équilibre et tomba subitement à la
+renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement
+derrière lui.</p>
+
+<p>L&rsquo;aventurier était évanoui.</p>
+
+<p>La duchesse de Monmouth (c&rsquo;était elle), ne reconnaissant pas d&rsquo;abord le
+chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et
+s&rsquo;empressa, aidée de ses deux enfants, de secourir l&rsquo;inconnu.</p>
+
+<p>Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de
+l&rsquo;un des noyers, pendant que sa mère et sa s&oelig;ur allèrent chercher un
+cordial.</p>
+
+<p>En ouvrant l&rsquo;uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration,
+Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que
+l&rsquo;aventurier portait sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garçon.</p>
+
+<p>La duchesse s&rsquo;approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le
+médaillon qu&rsquo;elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant
+le chevalier avec plus d&rsquo;attention, elle s&rsquo;écria:</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est lui! c&rsquo;est l&rsquo;homme généreux qui nous a sauvés...</p>
+
+<p>Le chevalier revint à lui.</p>
+
+<p>Lorsqu&rsquo;il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes.<a name="page_2228" id="page_2228"></a></p>
+
+<p>Il est impossible de peindre le bonheur, les élans de joie du bon
+Croustillac.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois après tant d&rsquo;années!
+Quand j&rsquo;ai tout a l&rsquo;heure entendu ces enfants s&rsquo;appeler <i>Jacques</i> et
+<i>Angèle</i>, le c&oelig;ur m&rsquo;a battu si fort... Mais je ne pouvais croire...
+espérer... Et le prince?</p>
+
+<p>La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lèvres, secoua tristement
+la tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir. Hélas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous
+revoir soit attristé par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour eût
+été beau pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n&rsquo;en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pénible
+condition!</p>
+
+<p>&mdash;Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un
+moment ici, je vais préparer mon mari à vous recevoir.</p>
+
+<p>Après quelques minutes, l&rsquo;aventurier entra dans la chambre de Monmouth;
+ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte,
+comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans.</p>
+
+<p>Quoiqu&rsquo;il fût amaigri par la souffrance, et qu&rsquo;il eût alors plus de
+cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le même
+caractère gracieux et élevé.</p>
+
+<p>Monmouth tendit affectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant
+un fauteuil à son chevet, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous là, mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous
+cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin,
+chevalier, nous voici réunis après plus de dix-huit années de
+séparation!...<a name="page_2229" id="page_2229"></a> Ah! bien souvent, Angèle et moi, nous avons parlé de
+vous, de votre généreux dévouement... Notre chagrin était de ne pouvoir
+dire à nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu&rsquo;ils
+vous doivent aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, monseigneur, songeons au plus pressé, dit le Gascon, chacun son
+tour.</p>
+
+<p>Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et
+fit gravement dans la doublure de son habit une large incision.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous faire? demanda le duc.</p>
+
+<p>Le chevalier tira de sa poche secrète une espèce de bourse de cuir, et
+dit au duc:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en
+contient autant. C&rsquo;est le fruit de mes épargnes sur ma paye et le prix
+de la jambe que j&rsquo;ai laissée l&rsquo;an passé à la bataille de Mohiloff, après
+le passage de la Bérésina; car il faut être juste, Pierre le Grand, bien
+nommé, paye généreusement les soldats de fortune qui s&rsquo;enrôlent à son
+service et qui lui font hommage de quelqu&rsquo;un de leurs membres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant
+doucement la bourse que l&rsquo;aventurier lui tendait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais être clair, monseigneur: vous êtes en arrière de cent écus de
+redevance, et vous êtes menacé d&rsquo;être renvoyé de cette métairie sous
+huit jours. C&rsquo;est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d&rsquo;une
+robe de moine, qui a fait cette menace à vos pauvres chers enfants, cela
+tout à l&rsquo;heure devant moi, à la porte du couvent.<a name="page_2230" id="page_2230"></a></p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Jacques, cela n&rsquo;est que trop probable, dit tristement Angèle à
+son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains, dit Monmouth, mais ce n&rsquo;est pas une raison, mon ami,
+pour accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, il me semble que vous m&rsquo;avez, il y a quelque
+dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions
+aujourd&rsquo;hui; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser
+tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires
+tout à notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En
+arrivant à La Rochelle, le père Griffon m&rsquo;a dit que vous me donniez la
+<i>Licorne</i> et sa cargaison.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon ami, c&rsquo;était si peu de chose auprès de ce que nous vous
+devions, dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait
+pour nous? reprit Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, c&rsquo;était peu... ça n&rsquo;était rien, rien du tout... une tasse
+de café bien sucrée, avec du rhum pour l&rsquo;adoucir, n&rsquo;est-ce pas?
+seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en
+café, en sucre et en rhum, le chargement d&rsquo;un bâtiment de 800
+tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison,
+c&rsquo;était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises
+paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m&rsquo;a
+blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;J&rsquo;étais payé par ce médaillon... n&rsquo;en parlons plus... d&rsquo;ailleurs, je
+n&rsquo;ai plus le droit de vous en vouloir, j&rsquo;ai fait un acte de donation du
+tout au père Griffon, afin qu&rsquo;il en fît à son tour donation aux pauvres
+ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait.<a name="page_2231" id="page_2231"></a></p>
+
+<p>&mdash;Serait-il possible que vous ayez refusé, s&rsquo;écrièrent les deux époux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j&rsquo;ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez
+l&rsquo;étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n&rsquo;étais pas déjà si riche en
+bonnes &oelig;uvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur
+et sans tache!... C&rsquo;était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais
+j&rsquo;avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il
+m&rsquo;était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Noble et excellent c&oelig;ur! dit Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre!</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est justement parce que j&rsquo;avais l&rsquo;habitude de la pauvreté et d&rsquo;une
+vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à
+l&rsquo;oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais
+riche à 200,000 écus. J&rsquo;ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça
+m&rsquo;a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j&rsquo;avais de la
+misère... du chagrin... ou que j&rsquo;étais cloué sur mon grabat par une
+blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:&mdash;Après
+tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une
+fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du
+courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je
+m&rsquo;attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l&rsquo;avoue
+et je vous en remercie... j&rsquo;ai néanmoins profité un peu de votre
+générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de
+six livres et que c&rsquo;était peu pour aller en Moscovie, j&rsquo;empruntai 25
+louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un<a name="page_2232" id="page_2232"></a>
+Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m&rsquo;embarquai pour Revel sur un
+Suédois; de Revel j&rsquo;allai à Moscou, j&rsquo;arrivai comme marée en carême;
+l&rsquo;amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la
+<i>polichnie</i> du czar, autrement dit la première compagnie d&rsquo;infanterie
+équipée et man&oelig;uvrant à l&rsquo;allemande qui ait existé en Russie. J&rsquo;avais
+fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service;
+je fus donc enrôlé dans la <i>polichnie</i> du czar, et j&rsquo;eus l&rsquo;honneur
+d&rsquo;avoir ce grand homme pour <i>serre-file</i>, car il servit dans cette
+compagnie comme simple soldat, vu qu&rsquo;il avait l&rsquo;habitude de croire que
+pour savoir un métier il faut l&rsquo;apprendre...</p>
+
+<p>Une fois incorporé dans l&rsquo;armée moscovite, j&rsquo;ai fait toutes les guerres.
+Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes
+campagnes, vous parler du siége d&rsquo;Azof, où je reçus un coup de sabre sur
+la tête; de la prise d&rsquo;Astrakan sous Schérémétoff, où j&rsquo;ai gagné un coup
+de lance dans les reins; du siège de Narva, où j&rsquo;ai eu l&rsquo;honneur
+d&rsquo;ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin
+de la grande bataille de Dorpat.</p>
+
+<p>Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là
+pour endormir vos enfants pendant les veillées d&rsquo;hiver, au coin du feu,
+quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers.
+Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c&rsquo;est que j&rsquo;ai fait la
+guerre, depuis que je vous ai quitté, d&rsquo;abord comme bas officier, puis
+comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l&rsquo;an passé je
+n&rsquo;avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m&rsquo;a<a name="page_2233" id="page_2233"></a> donné
+généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en
+France, parce que, après tout, c&rsquo;est encore là que l&rsquo;on meurt le
+mieux... quand on y est né; Je m&rsquo;en allais pédestrement, en flânant,
+regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour
+ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le
+chevalier d&rsquo;un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage
+ordinaire, oh! cette fois, non, ça n&rsquo;a pas été le hasard... mais c&rsquo;est
+la providence du bon Dieu qui m&rsquo;a fait rencontrer vos enfants,
+monseigneur; ils m&rsquo;ont amené jusqu&rsquo;ici... je suis tombé à la renverse
+sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et
+me voilà!</p>
+
+<p>Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois,
+monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère
+sont morts depuis longtemps, j&rsquo;aimerais donc furieusement m&rsquo;établir
+auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose,
+quand ça ne serait qu&rsquo;à servir d&rsquo;épouvantail pour empêcher les oiseaux
+de manger vos pommes et vos cerises; j&rsquo;oublierais que vous êtes
+<i>monseigneur</i>; je vous appellerais maître Jacques; j&rsquo;appellerais madame
+la duchesse dame Jacques; vos enfants m&rsquo;appelleraient le père Polyphème,
+je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu&rsquo;à <i>vitam
+æternam</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent à la
+fois Jacques et Angèle, les yeux mouillés de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux,
+c&rsquo;est que moi qui suis orgueilleux<a name="page_2234" id="page_2234"></a> comme un paon, je vous paierai
+d&rsquo;avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que
+vous m&rsquo;avez refusés; total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze de
+pension... dans douze ans nous ferons un autre bail.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, c&rsquo;est oui ou non. Si c&rsquo;est oui, je reste, et je
+suis plus heureux que je ne le mérite. Si c&rsquo;est non, je reprends mon
+bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai,
+mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a
+perdu son maître.</p>
+
+<p>Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d&rsquo;un ton
+si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l&rsquo;offre du
+chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc j&rsquo;accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Hourra! cria Croustillac d&rsquo;une voix de Stentor, et il accompagna cette
+exclamation moscovite en jetant en l&rsquo;air son bonnet de poil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j&rsquo;accepte de grand c&oelig;ur, mon vieil ami, dit Monmouth, et
+pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si
+généreusement.. me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et
+mes enfants de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous
+pouvons braver deux années aussi mauvaises que celle qui a été la cause
+première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l&rsquo;inquiétude de l&rsquo;avenir
+m&rsquo;avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des
+miens... assuré d&rsquo;un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va
+renaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mordioux, monseigneur, comment se<a name="page_2235" id="page_2235"></a> fait-il qu&rsquo;avec ces
+énormités de pierreries que vous aviez, vous soyez réduits?...</p>
+
+<p>&mdash;Angèle va vous raconter cela, mon ami; l&rsquo;émotion à la fois si douce et
+si vive que je ressens m&rsquo;a fatigué...</p>
+
+<p>&mdash;Après vous avoir laissé à bord de la <i>Licorne</i>, dit Angèle, nous fîmes
+voile en toute hâte pour le Brésil; nous y séjournâmes quelques temps,
+mais pour plus de prudence, nous résolûmes de partir pour l&rsquo;Inde à bord
+d&rsquo;un bâtiment portugais. Nous avions vécu trois ans dans ce pays très
+ignorés, très heureux, très tranquilles, lorsque je tombai sérieusement
+malade. Un des meilleurs médecins de Bombay déclara que le climat de
+l&rsquo;Inde deviendrait mortel pour moi, l&rsquo;air natal pouvant seul me sauver.
+Vous savez combien Jacques m&rsquo;aime; il me fut impossible de vaincre sa
+résolution; il voulut à toute force revenir en Europe, en France, malgré
+les dangers qui le menaçaient. Nous partîmes du Cap sur un bâtiment
+hollandais, faisant voile pour le Texel. Nous possédions une somme très
+considérable provenant des ventes de nos pierreries. Notre traversée fut
+très heureuse jusque sur les côtes de France; mais là une tempête
+horrible nous assaillit. Après avoir perdu ses mâts, après avoir été
+pendant trois jours battu par les flots, notre navire échoua sur la
+côte, à un quart de lieue d&rsquo;ici; par un miracle du ciel, moi et Jacques
+nous échappâmes seuls à une mort presque certaine. Plusieurs passagers
+furent, comme nous, jetés sur la grève pendant cette nuit horrible. Tous
+périrent, je vous le répète, mon ami, il fallait un miracle pour nous
+sauver, moi et Jacques, moi surtout, si<a name="page_2236" id="page_2236"></a> souffrante. Les tenanciers que
+nous remplaçons dans cette ferme nous trouvèrent mourants sur la plage;
+ils nous transportèrent ici. Le navire était englouti avec toutes nos
+richesses; Jacques, ne s&rsquo;occupant que de moi, avait tout oublié; nous ne
+possédions plus rien; j&rsquo;étais orpheline, sans aucune fortune; Jacques ne
+pouvait s&rsquo;adresser à personne sans être reconnu. Ce qui nous restait à
+la Martinique avait sans doute été confisqué... et puis comment réclamer
+ces biens? Pour toute ressource, il nous restait une bague que je
+portais au doigt lors du naufrage; nous chargeâmes les fermiers de cette
+métairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant à Abbeville;
+ils en tirèrent environ quatre mille livres: c&rsquo;était tout notre avoir.
+Ma santé était tellement altérée que nous fûmes obligés de nous arrêter
+ici; cette mesure conciliait d&rsquo;ailleurs la prudence et l&rsquo;économie; les
+métayers étaient bons, pleins de soins pour nous.</p>
+
+<p>Peu à peu je me rétablis complétement. Presque sans ressources, nous
+pensâmes à l&rsquo;avenir avec effroi; pourtant nous étions jeunes, le malheur
+avait redoublé notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos
+hôtes nous frappa; ils étaient vieux, sans enfants; nous leur proposâmes
+de prendre la moitié de leur métairie, et de faire sous leur direction
+notre apprentissage, leur avouant que nous n&rsquo;avions pas d&rsquo;autres
+ressources que ces quatre mille livres que nous partagerions avec eux.
+Touchés de notre position, ces braves gens voulurent d&rsquo;abord nous
+dissuader de ce projet, nous représentant combien cette vie était dure
+et laborieuse. J&rsquo;insistai, je me sentais pleine de force<a name="page_2237" id="page_2237"></a> et de courage;
+Jacques avait trop longtemps vécu pour ne pas s&rsquo;accoutumer à la vie des
+champs. Nous accomplîmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques.
+Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie?
+Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grâce aux
+leçons et aux enseignements de nos braves devanciers; leur petite
+fortune, augmentée de nos deux mille livres, était suffisante... Ils
+nous firent agréer pour leurs successeurs par le trésorier de l&rsquo;abbaye,
+et nous prîmes la métairie tout entière.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, quelle résignation! quelle énergie! s&rsquo;écria le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous saviez, mon ami, dit Monmouth, avec quelle admirable
+sérénité d&rsquo;âme, avec quelle douce gaieté Angèle supportait cette vie si
+rude, elle habituée à une existence somptueuse! si vous saviez, comme
+elle savait toujours être gracieuse, élégante et charmante, tout en
+surveillant les travaux du ménage avec une admirable activité; si vous
+saviez enfin quelle force je puisais dans ce c&oelig;ur vaillant et dévoué,
+dans ce doux regard toujours attaché sur moi avec une admirable
+expression de bonheur et de contentement, si précaire que fût notre
+position! Ah! qui récompensera jamais cette conduite si belle!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit tendrement Angèle, Dieu n&rsquo;a-t-il pas béni votre vie
+laborieuse et paisible? ne nous a-t-il pas envoyé deux petits anges pour
+changer nos devoirs en plaisirs? Que vous dirai-je enfin, reprit Angèle,
+s&rsquo;adressant au chevalier; depuis bientôt seize ans que dure cette vie
+uniforme qui <i>chaque jour amène son<a name="page_2238" id="page_2238"></a> pain</i>, comme disent les bonnes
+gens, jamais un chagrin n&rsquo;était venu la troubler, lorsque, l&rsquo;an passé,
+de mauvaises récoltes nous gênèrent beaucoup. Nous fumes obligés de
+renvoyer deux de nos gens de ferme par économie. Jacques redoubla
+d&rsquo;ardeur, de travail; ses forces le trahirent, il s&rsquo;alita; nos petites
+ressources s&rsquo;épuisèrent. Une mauvaise année, voyez-vous, pour de pauvres
+fermiers, dit Angèle en souriant doucement, c&rsquo;est terrible. Enfin, sans
+vous, je ne sais comment nous aurions pu échapper au sort dont on nous
+menaçait, car l&rsquo;abbé de Saint-Quentin est inflexible pour les tenanciers
+en retard; et pourtant nous mettions notre orgueil à lui payer toujours
+un terme d&rsquo;avance. Cent écus... tout autant... et cent écus, chevalier,
+ne s&rsquo;amassent pas aisément.</p>
+
+<p>&mdash;Cent écus? cela ne payait pas la broderie d&rsquo;un baudrier! dit Jacques
+avec un sourire mélancolique. Ah! que de fois... en voyant ma pauvre
+Angèle et ma fille travailler à leur dentelle une partie de la nuit pour
+parfaire cette somme... que de fois j&rsquo;ai regretté le bien que j&rsquo;aurais
+pu faire en éprouvant ce que c&rsquo;est que le malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, monseigneur, dit gravement Croustillac, je ne suis pas cagot.
+J&rsquo;ai tout à l&rsquo;heure manqué de secouer la robe d&rsquo;un moine; j&rsquo;ai fait des
+irrégularités pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sûr qu&rsquo;il y a
+quelqu&rsquo;un là-haut qui ne perd pas de vue les honnêtes gens. Or, il est
+impossible qu&rsquo;après dix-huit ans d&rsquo;une vie de travail et de résignation,
+à cette heure que vous voilà vieux avec deux beaux enfants, vous pensiez
+rester à la merci d&rsquo;un moine avare ou d&rsquo;une année<a name="page_2239" id="page_2239"></a> de grêle. En vous
+écoutant, il m&rsquo;eut venu une idée. Si j&rsquo;étais le fanfaron d&rsquo;autrefois, je
+dirais que c&rsquo;est une idée d&rsquo;en haut... mais je crois tout bonnement que
+c&rsquo;est une idée heureuse. Qu&rsquo;est devenu le père Griffon?</p>
+
+<p>&mdash;Nous l&rsquo;ignorons, nous ne sommes pas retournés à la Martinique.</p>
+
+<p>&mdash;Il appartient à l&rsquo;ordre des Frères Prêcheurs; il doit être au bout du
+monde, dit Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui n&rsquo;ai aucune nouvelle de France depuis dix-huit ans, j&rsquo;en
+ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m&rsquo;en inquiète. Je
+lui ai laissé le prix de la <i>Licorne</i>; c&rsquo;est un bon et honnête
+religieux; s&rsquo;il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il
+aura été prudent et ménager dans ses aumônes. Mon avis serait donc de
+tâcher de savoir où est le révérend, car si le bon Dieu voulait qu&rsquo;il
+eût gardé quelque bon morceau de la <i>Licorne</i>, avouez, monseigneur, que
+ça ne serait pas un méchant manger à cette heure! si ce n&rsquo;est pour vous,
+du moins pour ces deux beaux enfants, car le c&oelig;ur me saigne de les
+voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique ça leur tienne les
+pieds plus chauds que des bottes de basane à éperons dorés, ou des
+souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses, ces bas!
+roses comme ceux que je portais en 1690, ajouta le chevalier avec un
+soupir. Puis il reprit:&mdash;Eh bien! monseigneur, que dites-vous de mon
+idée <i>griffonnante</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon ami, que c&rsquo;est un fol espoir. Le père Griffon est sans
+doute mort; il aura légué sans doute votre fortune à quelque communauté
+religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;A l&rsquo;abbaye de Saint-Quentin, peut-être? dit Angèle.<a name="page_2240" id="page_2240"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mordioux! il ne manquerait plus que ça. J&rsquo;irais mettre sur l&rsquo;heure le
+feu au couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fi... fi... chevalier! dit Angèle.</p>
+
+<p>&mdash;C&rsquo;est qu&rsquo;aussi je rage d&rsquo;avoir fait ce que j&rsquo;ai fait à l&rsquo;endroit de
+vos deux cent mille écus; mais pouvais-je alors m&rsquo;imaginer que je
+retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamants à la pelle?
+Ah ça! il ne s&rsquo;agit pas de philosopher, mais de retrouver le père
+Griffon, s&rsquo;il existe.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le retrouver? dit Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;En le cherchant, monseigneur. Moi qui n&rsquo;ai aucune raison pour me
+cacher, dès demain je me mettrai en quête, clopin clopant.. Rien n&rsquo;est
+plus simple, en vérité, je suis stupide de n&rsquo;y avoir pas songé plus tôt:
+je m&rsquo;adresserai directement au supérieur des Missions étrangères, à
+Paris; ainsi nous saurons à quoi nous en tenir... Le supérieur
+m&rsquo;apprendra du moins si le bon père est en vie ou non; et même, à ce
+sujet, je ferai demain une visite à votre voisin l&rsquo;abbé de
+Saint-Quentin; il me dira comment m&rsquo;y prendre... pour avoir ces
+renseignements. Je lui porterai vos cent écus, ce sera une bonne manière
+d&rsquo;entamer l&rsquo;entretien.</p>
+
+<p>La journée se passa entre les trois amis. On laisse à penser les récits,
+les souvenirs, gais ou touchants ou tristes, qui furent évoqués.</p>
+
+<p>Le lendemain Croustillac, qui s&rsquo;était déjà fait un ami du jeune Jacques,
+partit pour l&rsquo;abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement
+empaqueté en beaux louis d&rsquo;or, fut un excellent passe-port pour arriver
+jusqu&rsquo;au père trésorier...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, lui dit Croustillac, j&rsquo;aurais une lettre<a name="page_2241" id="page_2241"></a> très importante à
+remettre à un bon religieux de l&rsquo;ordre des Frères-Prêcheurs; je ne sais
+s&rsquo;il vit, s&rsquo;il meurt, s&rsquo;il est en Europe, ou au bout du monde; à qui
+faut-il s&rsquo;adresser pour être renseigné à son sujet?</p>
+
+<p>&mdash;A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partie des missions, et
+qui, après de longs et pénibles travaux apostoliques, est venu depuis
+six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand pourrai-je voir ce vénérable chanoine, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin même; demandez, en descendant dans la cour du cloître, qu&rsquo;un
+frère lai vous conduise chez le père Griffon, et...</p>
+
+<p>Croustillac donna un si furieux coup de bâton sur le plancher en
+poussant trois fois son exclamation moscovite:&mdash;Hourra... hourra...
+hourra!... que le père trésorier fut effrayé et sonna précipitamment,
+croyant avoir affaire à un fou.</p>
+
+<p>Un père entra.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon bon père, dit Croustillac, ces cris sauvages et ce coup de
+bâton non moins sauvage vous peignent l&rsquo;état de mon âme!... mon
+étonnement!... ma joie!... C&rsquo;est justement le père Griffon que je
+cherche.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez donc monsieur chez le père Griffon, dit le trésorier.</p>
+
+<p>Nous renonçons à peindre cette nouvelle reconnaissance si importante
+pour les résultats qu&rsquo;en attendait le Gascon.</p>
+
+<p>Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicommis de
+Croustillac, et craignant que le chevalier<a name="page_2242" id="page_2242"></a> ne vînt un jour à regretter
+son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là ses
+intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche
+aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital,
+qu&rsquo;il se réservait d&rsquo;employer à une fondation pieuse si le Gascon ne
+reparaissait pas.</p>
+
+<p>La vente de la <i>Licorne</i>, faite prudemment, avait rapporté sept cent
+mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale
+avantageuse aux environs d&rsquo;Abbeville, non loin de l&rsquo;abbaye de
+Saint-Quentin, en avait profité. Il s&rsquo;était donc rendu acquéreur d&rsquo;une
+fort belle terre appelée <i>Châteauvieux</i>. Au retour de ses longs voyages,
+six mois environ avant l&rsquo;époque dont il s&rsquo;agit, le père Griffon avait
+demandé de préférence un canonicat en Picardie, afin d&rsquo;être plus à
+portée de surveiller les biens qu&rsquo;il gérait, ignorant toujours si le
+Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière
+supposition, d&rsquo;après un silence de dix-huit ans.</p>
+
+<p>Le père Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l&rsquo;abbaye que pour
+aller visiter le domaine de Châteauvieux. Depuis six mois qu&rsquo;il logeait
+à Saint-Quentin, il n&rsquo;était jamais allé du côté de la métairie dont
+Jacques de Monmouth était le fermier.</p>
+
+<p>La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme fut aussi
+touchante que celle de l&rsquo;aventurier.</p>
+
+<p>Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine
+appartiendrait à Jacques, l&rsquo;autre moitié à Croustillac, sous le nom
+duquel il resterait.</p>
+
+<p>Le Gascon testa immédiatement en faveur des deux<a name="page_2243" id="page_2243"></a> enfants de Monmouth, à
+condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Châteauvieux.</p>
+
+<p>Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de
+l&rsquo;abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour
+un oncle d&rsquo;<i>Amérique</i>, qui était venu incognito éprouver ses neveux,
+pauvres cultivateurs.</p>
+
+<p>Jacques céda sa métairie au tenancier qu&rsquo;on lui avait destiné pour
+remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfants et son <i>oncle</i>
+Croustillac pour Châteauvieux.</p>
+
+<p>Les trois amis vécurent longuement, heureusement dans le domaine, et
+leurs enfants et petits-enfants y vécurent après eux.</p>
+
+<p>Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l&rsquo;an, le
+père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvieux.</p>
+
+<p>Un seul jour chaque année assombrissait cette vie paisible et heureuse.
+C&rsquo;était l&rsquo;anniversaire du <i>15 juillet 1685</i>, anniversaire du sacrifice
+du courageux SIDNEY.</p>
+
+<p>Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son père descendait de
+race royale. Le secret fut toujours gardé par Jacques, par sa femme, par
+Croustillac et par le père Griffon.</p>
+
+<p>L&rsquo;âge avait tellement changé le duc, tant d&rsquo;années avaient d&rsquo;ailleurs
+passé sur les événements de la Martinique, qu&rsquo;il ne fut plus jamais
+inquiété.</p>
+
+<p>Quelquefois seulement les enfants et les petits-enfants de Jacques de
+Monmouth ouvraient des yeux étonnés, lorsque leur bon et vieil ami, le
+chevalier de Croustillac, s&rsquo;adressant à la duchesse de Monmouth d&rsquo;un air
+d&rsquo;intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme<a name="page_2244" id="page_2244"></a>
+d&rsquo;attendrissement, ces mots d&rsquo;une apparence véritablement cabalistique:</p>
+
+<p><i>Barbe-Bleue, l&rsquo;Ouragan, Arrache-l&rsquo;Ame, Youmaalë, le Morne-au-Diable.</i></p>
+
+<p class="cb"><br /><br /><br />FIN.<a name="page_2245" id="page_2245"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""
+style="margin:8% auto 5% auto;">
+
+<tr><th colspan="4" align="center"><a name="TABLE_DES_CHAPITRES-2" id="TABLE_DES_CHAPITRES-2"></a><big>TABLE DES CHAPITRES.</big><br />
+TOME SECOND</th></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="right"><small>Pages</small></td></tr>
+
+<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX.</a></td><td>La surprise</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XX">XX.</a></td><td>Le départ</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2012">12</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI.</a></td><td>La trahison</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2025">25</a></td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE.</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII.</a></td><td>Le vice-roi d&rsquo;Irlande et d&rsquo;Écosse</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2040">40</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII.</a></td><td>La surprise</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2054">54</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV.</a></td><td>L&rsquo;entretien</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2065">65</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV.</a></td><td>Révélation</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2078">78</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI.</a></td><td>Le dévouement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2090">90</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII.</a></td><td>Le martyr</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2101">101</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII.</a></td><td>L&rsquo;arrestation</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2113">113</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIX">XXIX.</a></td><td>Le départ</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2127">127</a><a name="page_2246" id="page_2246"></a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#QUATRIEME_PARTIE">QUATRIÈME PARTIE.</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="right"><small>Pages</small></td></tr>
+
+<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXX">XXX.</a></td><td>Regrets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2140">140</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXI">XXXI.</a></td><td>Le départ</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2152">152</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXII">XXXII.</a></td><td>La frégate</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2162">162</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIII">XXXIII.</a></td><td>Le jugement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2177">177</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIV">XXXIV.</a></td><td>La chasse</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2190">190</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXV">XXXV.</a></td><td>Le retour</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2201">201</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#EPILOGUE">ÉPILOGUE.</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVI">XXXVI.</a></td><td>L&rsquo;abbaye</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2213">213</a></td></tr>
+
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVII">XXXVII.</a></td><td>Réunion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2226">226</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4"><a href="#NOTES">Notes</a></td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">FIN DE LA TABLE.</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="NOTES" id="NOTES"></a></p>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Espèce de calebasse assez profonde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Apprenti boucanier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Le Prétendant, né en 1688.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voici comment finit le paragraphe de Hume déjà cité:
+</p><p>
+«Après son exécution, ses partisans conservèrent l&rsquo;espérance de le
+revoir à leur tête; ils se flattèrent que le prisonnier qu&rsquo;on avait
+exécuté n&rsquo;était pas le duc de Monmouth, mais qu&rsquo;un de ses amis qui lui
+<small>RESSEMBLAIT BEAUCOUP AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI</small>.
+</p><p>
+&mdash;Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768),
+ajoute:
+</p><p>
+«Il est certain que le bruit courut dans Londres qu&rsquo;un officier de
+l&rsquo;armée de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr
+d&rsquo;être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui
+avec autant de joie qui si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce
+bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son
+cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s&rsquo;écria: Ah! ce n&rsquo;est pas
+le duc de Monmouth!»
+</p><p>
+Enfin, Sainte-Foix, qui cherche à prouver que le Masque de Fer n&rsquo;était
+autre que le duc de Monmouth, cite un passage d&rsquo;un autre ouvrage
+anglais, par Pyms, et dans lequel on lit:
+</p><p>
+«Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu
+ci-devant la lieutenance de la Tour, et à qui le prince d&rsquo;Orange l&rsquo;avait
+ôtée pour la donner au lord Lucas.&mdash;<i>Skelton, lui dit le comte Danby,
+hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc
+de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en
+Angleterre.&mdash;Je n&rsquo;ai point affirmé cela, puisque je n&rsquo;en sais rien, dit
+Skelton, mais j&rsquo;ai dit que, la nuit d&rsquo;après la prétendue exécution du
+duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le
+tirer de la Tour, et que le duc fut emmené par lui.»</i>
+</p><p>
+Sainte-Foix cite encore une conversation du père Tournemine, et ajoute:
+</p><p>
+«La duchesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du
+roi Jacques qu&rsquo;elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince
+l&rsquo;exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l&rsquo;heure de la
+mort et prêt à communier, avait fait promettre devant l&rsquo;hostie, que
+Huldeston, prêtre catholique, avait secrètement apportée, avait fait
+promettre au roi Jacques (alors duc d&rsquo;York) que, quelque révolte que
+tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.&mdash;<i>Aussi
+le roi Jacques ne l&rsquo;a-t-il</i> <small>PAS FAIT MOURIR</small>, répondit le père Sunders.»
+</p><p>
+Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulement établir
+que la donnée de ce récit n&rsquo;était pas absolument une fiction romanesque,
+et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue,
+elle était du moins basée sur une <i>possibilité</i> vraisemblable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Sorte de coffre destiné à l&rsquo;amarrage des navires.</p></div>
+
+</div>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/back.jpg" width="363" height="550" alt="image pas disponible" title="" />
+</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE ***
+
+***** This file should be named 38435-h.htm or 38435-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/4/3/38435/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &rsquo;AS-IS&rsquo; WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm&rsquo;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&rsquo;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state&rsquo;s laws.
+
+The Foundation&rsquo;s principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation&rsquo;s web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/38435-h/images/back.jpg b/38435-h/images/back.jpg
new file mode 100644
index 0000000..be3bf1e
--- /dev/null
+++ b/38435-h/images/back.jpg
Binary files differ
diff --git a/38435-h/images/cover.jpg b/38435-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..4056c38
--- /dev/null
+++ b/38435-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/38435-h/images/dec.png b/38435-h/images/dec.png
new file mode 100644
index 0000000..f9583de
--- /dev/null
+++ b/38435-h/images/dec.png
Binary files differ
diff --git a/38435-h/images/dec2.png b/38435-h/images/dec2.png
new file mode 100644
index 0000000..6c8fd66
--- /dev/null
+++ b/38435-h/images/dec2.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..e7d41a3
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #38435 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38435)