diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:19 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:19 -0700 |
| commit | df3415523ba1e66499a2529e797b4d158475adbd (patch) | |
| tree | efb285bd79fedebc85948c8b82e1a256ab94d982 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 38435-0.txt | 15872 | ||||
| -rw-r--r-- | 38435-0.zip | bin | 0 -> 267606 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38435-8.txt | 15872 | ||||
| -rw-r--r-- | 38435-8.zip | bin | 0 -> 265166 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38435-h.zip | bin | 0 -> 401047 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38435-h/38435-h.htm | 15849 | ||||
| -rw-r--r-- | 38435-h/images/back.jpg | bin | 0 -> 47880 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38435-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 69625 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38435-h/images/dec.png | bin | 0 -> 298 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38435-h/images/dec2.png | bin | 0 -> 237 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
13 files changed, 47609 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/38435-0.txt b/38435-0.txt new file mode 100644 index 0000000..4d594d2 --- /dev/null +++ b/38435-0.txt @@ -0,0 +1,15872 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le morne au diable + +Author: Eugène Sue + +Release Date: December 29, 2011 [EBook #38435] +[Last updated: May 15, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE + +[Illustration] + +IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11. + +[Illustration] + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE + +PAR + +EUGÈNE SÜE + +TOME PREMIER + +PARIS +PAULIN, ÉDITEUR +RUE RICHELIEU, 60 + +1846 + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +LE PASSAGER. + + +Vers la fin de mai 1690, le trois-mâts la Licorne partit de La Rochelle +pour la Martinique. + +Le capitaine Daniel commandait ce navire armé d'une douzaine de pièces +de moyenne artillerie; précaution défensive nécessaire, nous étions +alors en guerre avec l'Angleterre, et les pirates espagnols venaient +souvent croiser au vent des Antilles, malgré les fréquentes poursuites +de nos flibustiers. + +Parmi les passagers de la Licorne, très peu nombreux d'ailleurs, on +remarquait le révérend père Griffon, de l'ordre des frères Prêcheurs. Il +retournait à la Martinique desservir la paroisse du Macouba, dont il +occupait la cure depuis quelques années, à la grande satisfaction des +habitants et des esclaves de ce quartier. + +La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement +en état d'hostilité ouverte contre les Anglais, les Espagnols ou les +Caraïbes, mettait les prêtres des Antilles dans une position +particulière. Ils devaient non seulement prêcher, confesser, communier +leurs ouailles, mais aussi les aider à se défendre lors des fréquentes +descentes de leurs ennemis de toutes nations et de toutes couleurs. + +La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée +et exposée à des surprises meurtrières; plus d'une fois le père Griffon, +aidé de ses deux nègres, bien retranché derrière une grosse porte +d'acajou crénelée, avait repoussé les assaillants par un feu vif et +nourri. + +Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d'assez +grandes connaissances théoriques en architecture militaire, le père +Griffon avait donné d'excellents avis aux gouverneurs successifs de la +Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense. + +Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des +charpentes; instruit en agriculture, excellent jardinier, d'un esprit +inventif, plein de ressources, d'une rare énergie, d'un courage +déterminé, c'était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le +quartier qu'il habitait. + +La parole évangélique n'avait peut-être pas dans sa bouche toute +l'onction désirable; sa voix était dure, ses exhortations rudes; mais le +sens moral en était excellent, et la charité n'y perdait rien. + +Il disait la messe assez vite et fort à la _flibustière_. On le lui +pardonnait en songeant que l'office avait souvent été interrompu par une +descente d'Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres, et qu'alors le +père Griffon, sautant de la chaire où il prêchait la paix et la +concorde, s'était un des premiers mis à la tête de son troupeau pour le +défendre. + +Quant aux blessés et aux prisonniers, une fois l'engagement terminé, le +digne prêtre améliorait leur position autant qu'il le pouvait, et +pansait avec toute sorte de soins les blessures qu'il avait faites. + +Nous n'entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût +de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent +controversée:--_Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la +guerre?_--Nous n'invoquerons à ce sujet ni l'autorité de saint Grégoire +ni celle de Léon IV; nous dirons simplement que ce digne prêtre faisait +le bien et repoussait le mal de toutes ses forces. + +D'un caractère loyal et généreux, ouvert et gai, le père Griffon était +malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C'était de sa part +de continuelles plaisanteries de séminaire sur les filles d'Ève, sur ces +tentatrices, sur ces diaboliques alliées du serpent. + +Nous dirons à la louange du père Griffon qu'il y avait dans ses +railleries, d'ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit; +il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu'il regrettait de ne pouvoir +même désirer; car, malgré la licence extrême des habitudes créoles, la +pureté des mÅ“urs du père Griffon ne se démentit jamais. + +On aurait peut-être pu lui reprocher d'aimer un peu la bonne chère; non +qu'il en abusât (il se bornait à jouir des biens que Dieu nous donne), +mais il aimait singulièrement à s'entretenir de recettes merveilleuses +pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre +les fruits parfumés des tropiques; quelquefois même l'expression de sa +sensualité devenait contagieuse, lorsqu'il racontait certains repas à la +_boucanière_ faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l'île. Le +père Griffon possédait entre autres le secret d'un _boucan_ de tortue +dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante +chez ses auditeurs. Malgré son formidable et fréquent appétit, le père +Griffon observait scrupuleusement ses jeûnes, qu'une bulle du pape +rendait d'ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes +qu'en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre aurait +abandonné le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux +envers un pauvre esclave; que personne n'était plus que lui pitoyable, +aumônier et sagement ménager, regardant le peu qu'il possédait comme le +bien des malheureux. + +Jamais ses consolations, ses secours ne manquaient à ceux qui +souffraient; une fois sa tâche chrétienne accomplie, il travaillait +gaiement et vigoureusement à son jardin, arrosait ses plantes, sarclait +ses allées, émondait ses arbres; et le soir venu, il aimait à se reposer +de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant avec une +intelligente friandise des richesses gastronomiques du pays. + +Ses ouailles ne laissaient jamais vides son cellier ou son +garde-manger. Le plus beau fruit, la plus belle pièce de la chasse ou de +la pêche lui étaient toujours fidèlement envoyés; il était aimé, il +était béni; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et +son jugement décidait en dernier ressort de toutes les questions. + +L'extérieur du père Griffon répondait parfaitement à l'idée qu'on +pourrait peut-être se faire de lui, d'après ce que nous venons de dire +de son caractère. + +C'était un homme de cinquante ans au plus, robuste, actif, quoiqu'un peu +replet; sa longue robe de laine blanche à camail noir dessinait ses +larges épaules, une calotte de feutre couvrait son front chauve. Son +visage coloré, son triple menton, ses lèvres épaisses et vermeilles, son +nez long et fortement aplati à son extrémité, ses petits yeux vifs et +gris lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais; mais ce qui +caractérisait surtout la physionomie du père Griffon, c'était une rare +expression de franchise, de bonté, de hardiesse et d'innocente +raillerie. + +Au moment où commence ce récit, le frère Prêcheur, debout à l'arrière du +bâtiment, causait avec le capitaine Daniel. + +A la facilité avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgré le +violent roulis du navire, on voyait que le père Griffon avait depuis +longtemps le _pied marin_. + +Le capitaine Daniel était un vieux loup de mer; une fois au large il +abandonnait la direction de son navire à ses seconds ou à son pilote et +s'enivrait régulièrement tous les soirs. Faisant très fréquemment le +voyage de la Martinique à La Rochelle, il avait déjà ramené d'Amérique +le père Griffon. Aussi ce dernier, habitué à l'ébriété du digne +capitaine, surveillait assez attentivement la manÅ“uvre; car, sans +posséder la science nautique du père Fournier et autres de ses confrères +religieux, il avait assez de connaissances théoriques et pratiques en +marine. + +Plusieurs fois le religieux avait fait la traversée de la Martinique à +Saint-Domingue, et à la Côte ferme à bord des bâtiments flibustiers qui +prélevaient toujours une sorte de dîme sur leurs prises en faveur des +églises des Antilles. + +La nuit approchait; le père Griffon aspirait avec plaisir l'odeur du +souper que l'on préparait à l'avant; le domestique du capitaine vint +prévenir les passagers que le repas était prêt; deux ou trois d'entre +eux qui avaient résisté au mal de mer entrèrent dans la dunette. + +Le père Griffon dit le _Benedicite_. On venait à peine de s'asseoir à +table, lorsque la porte de la cabine s'ouvrit brusquement, et l'on +entendit ces mots prononcés avec l'accent gascon le plus renforcé: + +--Il y aura bien, je l'espère, illustre capitaine, une toute petite +place pour le chevalier de Croustillac? + +Tous les convives firent un mouvement de surprise et puis cherchèrent à +lire sur la figure du capitaine l'explication de cette singulière +apparition. + +Le capitaine restait béant, regardant son nouvel hôte d'un air presque +effrayé. + +--Ah ça! qui êtes-vous? Je ne vous connais pas. D'où diable sortez-vous +donc, monsieur? s'écria-t-il enfin. + +--Si je sortais de chez le diable, ce bon père... et le Gascon baisa la +main du père Griffon, ce bon père m'y renverrait bien vite, en me +disant: _Vade retro Satanas_... + +--Mais d'où venez-vous, monsieur? s'écria le capitaine stupéfait de +l'air confiant et souriant de cet hôte inattendu. On n'arrive pas ainsi +à bord... Vous n'êtes pas sur mon rôle d'équipage... vous n'êtes pas +tombé du ciel, peut-être? + +--Tout à l'heure c'était de l'enfer, maintenant c'est du ciel que je +viens. Mordioux! je ne prétends pas à une origine si divine ou si +infernale, illustre capitaine... Je... + +--Il ne s'agit pas de cela, répondez-moi, s'écria le capitaine! Comment +êtes-vous ici? + +Le chevalier prit un air majestueux: + +--Je serais indigne d'appartenir à la noble maison de Croustillac, une +des plus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hésitation à +satisfaire à la légitime curiosité de l'illustre capitaine. + +--Enfin, c'est bien heureux! s'écria ce dernier. + +--Ne dites pas que cela est bien heureux, capitaine, dites que cela est +juste. Je tombe à votre bord comme une bombe, vous vous étonnez... rien +de plus naturel... Vous me demandez comment je suis embarqué; c'est +votre droit; je vous l'explique, c'est mon devoir... Complétement +satisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant: +C'est très bien, chevalier, mettez-vous à table avec nous; je vous +réponds: Capitaine, ça n'est pas de refus, car je meurs d'inanition; +bénie soit votre offre bienfaisante! Ce disant, je me glisse entre ces +deux estimables gentilshommes; je me fais petit, petit, pour ne pas les +gêner; au contraire, car le roulis est si violent que je les cale... + +En parlant ainsi, le chevalier avait exécuté ses paroles à la lettre; +profitant de l'étonnement général, il s'était placé entre deux convives, +et se trouva bientôt muni du verre de l'un, du couvert de l'autre, de +l'assiette d'un troisième, un profond ébahissement rendant ses voisins +étrangers aux choses d'ici-bas. + +Tout ceci fut exécuté avec tant de prestesse, de dextérité, de +confiance, de hardiesse, que les convives de l'illustre capitaine de la +_Licorne_, et l'illustre capitaine lui-même, ne songèrent qu'à jeter un +regard de plus en plus curieux et étonné sur le chevalier de +Croustillac. + +Cet aventurier portait fièrement un vieux justaucorps de ratine +autrefois verte, mais alors d'un bleu-jaunâtre; ses chausses, éraillées, +étaient de la même nuance; ses bas, jadis écarlates, mais alors d'un +rose fané, semblaient en quelques endroits _brodés_ de fil blanc; un +feutre gris complétement râpé; un vieux baudrier garni de larges +passements de faux or couleur de cuivre rougi, supportait une longue +épée sur laquelle le chevalier s'était appuyé en entrant d'un air de +capitan. M. de Croustillac était un homme de haute taille et d'une +maigreur excessive; il paraissait âgé de trente-six à quarante ans; ses +cheveux, sa moustache et ses sourcils étaient d'un noir de jais; sa +figure osseuse, brune et hâlée; il avait un long nez, de petits yeux +fauves d'une vivacité extraordinaire, et la bouche énorme; sa +physionomie révélait à la fois une assurance imperturbable et une vanité +outrée. + +M. de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu'on ne +trouve guère que chez les Méridionaux; il s'aveuglait tellement sur son +mérite et sur ses grâces naturelles, qu'il ne croyait pas de femmes +capables de lui résister; la liste de ses prétendues bonnes fortunes de +tous genres eût été interminable. Si les mensonges les plus foudroyants +ne lui coûtaient guère, on ne pouvait lui refuser un véritable courage +et une certaine noblesse de caractère. Cette valeur naturelle, jointe à +son aveugle confiance en lui, le précipitaient quelquefois au milieu des +positions les plus inextricables, au milieu desquelles il donnait +toujours tête baissée, et dont il ne sortait jamais sans horions; car +s'il était aventureux et hâbleur comme un Gascon, il était opiniâtre et +têtu comme un Breton. + +Jusqu'alors sa vie avait été à peu près celle de tous ses confrères en +Bohême. Cadet d'une pauvre famille de Gascogne, d'une noblesse douteuse, +il était venu chercher fortune à Paris; tour à tour bas-officier d'une +compagnie d'enfants perdus, prévôt d'académie, baigneur étuviste, +maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de +Hollande, il s'était plus d'une fois donné pour protestant, feignant de +se convertir à la foi catholique afin de toucher les cinquante écus que +M. Pélisson payait à chaque néophyte sur la caisse des conversions. +Cette fourberie découverte, le chevalier fut condamné au fouet et à la +prison. Il subit le fouet, échappa à la prison, se déguisa au moyen +d'un énorme emplâtre sur l'Å“il, ceignit une formidable épée dont il +battit le pavé, et embrassa la profession d'enjôleur de provinciaux au +profit de quelques maisons brelandières, dans lesquelles il conduisait +ces innocents agneaux, qui n'en sortaient jamais que tondus à vif. On +doit dire à la louange du chevalier qu'il restait toujours étranger à +ces friponneries, et, comme il le disait lui-même, s'il tendait +l'hameçon, il ne mangeait pas le poisson. + +Les édits sur les duels étaient alors très sévères. Un jour le chevalier +rencontra sur son passage un spadassin très connu, nommé +Fontenay-Coup-d'Épée. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en +lui disant: «Gare... je suis Fontenay-_Coup-d'Épée_.--Et moi, +Croustillac-_Coup-de-Canon_», dit le Gascon, en mettant sa rapière au +vent. Fontenay fut tué, et Croustillac obligé de fuir pour échapper aux +recherches. + +Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui +se réalisaient aux îles: il partit pour La Rochelle, espérant de s'y +embarquer pour l'Amérique. Il voyagea tantôt à pied, tantôt sur des +chevaux de retour, tantôt en charrette. Une fois arrivé, Croustillac +devait, non seulement payer son passage à bord d'un bâtiment, mais +encore obtenir de l'intendant de marine la permission de s'embarquer +pour les Antilles. + +Ces deux choses étaient aussi difficiles l'une que l'autre; les +migrations des protestants, auxquelles Louis XIV voulait s'opposer, +rendaient la police des ports extrêmement sévère, et le voyage de la +Martinique ne coûtait pas moins de huit à neuf cents livres. Or, de sa +vie l'aventurier n'avait possédé la moitié de cette somme. + +Arrivant à La Rochelle avec dix écus dans sa poche, vêtu d'un sarrau, et +portant au bout du fourreau de son épée, son justaucorps et ses chausses +soigneusement empaquetés, le chevalier alla se loger, en fin compagnon, +dans une pauvre taverne ordinairement fréquentée par les matelots. Là , +il s'enquit d'un bâtiment en partance, et il apprit que la _Licorne_ +devait mettre à la voile sous peu de jours. + +Deux maîtres de ce bâtiment hantaient la taverne que le chevalier avait +choisie comme centre de ses opérations. Il serait trop long de raconter +par quels prodiges d'astuce et d'adresse, par quels impudents et +fabuleux mensonges, par quelles folles promesses Croustillac parvint à +intéresser à son sort le maître tonnelier, chargé de l'arrimage des +tonneaux d'eau douce dans la cale; qu'il suffise de savoir que cet homme +consentit à cacher Croustillac dans un tonneau vide et à l'amener ainsi +à bord de la _Licorne_. + +Selon l'usage, les délégués de l'intendant et les greffiers de +l'amirauté visitèrent scrupuleusement le navire au moment de son départ, +pour s'assurer que personne ne s'y était embarqué en fraude. + +Le chevalier se tint coi au fond de sa barrique, rangé parmi les +futailles de la cale et il échappa ainsi aux recherches minutieuses des +gens du roi. Son cÅ“ur bondit d'aise lorsqu'il sentit le navire se +mettre en marche; il attendit quelques heures avant que d'oser se +montrer, sachant bien qu'une fois en haute mer le capitaine de la +_Licorne_ ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de +contrebande. + +Il avait été convenu entre le maître tonnelier et le chevalier que ce +dernier n'expliquerait jamais par quel moyen il était parvenu à +s'introduire à bord. + +Un homme moins impudent que notre aventurier se serait timidement tenu à +l'écart parmi les matelots, attendant avec assez d'inquiétude le moment +où le capitaine Daniel découvrirait cet embarquement frauduleux. +Croustillac, au contraire, alla hardiment au but; préférant la table du +capitaine à la gamelle des marins, il ne mit pas un moment en doute +qu'il dût s'asseoir à cette table, sinon de droit, du moins de fait. + +On le voit, son audace l'avait servi. + +Tel était l'hôte improvisé sur lequel les convives de la _Licorne_ +jetaient des regards curieux. + + + + +CHAPITRE II. + +LA BARBE-BLEUE. + + +--Allez-vous enfin, monsieur, m'expliquer comment vous vous trouvez ici? +s'écria le capitaine de la _Licorne_, trop impatient de savoir le secret +du Gascon pour le faire sortir de table. + +Le chevalier de Croustillac se versa un grand verre de vin, se leva et +dit à haute voix: + +--Je proposerai d'abord à l'illustre compagnie de porter une santé qui +nous est chère à tous, celle de notre glorieux monarque, celle de Louis +le Grand, le plus adorable des princes. + +Dans ces temps de despotisme inquiet, il eût été impolitique, dangereux +même pour le capitaine, d'accueillir froidement la proposition du +chevalier. + +Maître Daniel, et à son exemple les passagers, répondirent donc à son +appel. Tous répétèrent en chÅ“ur: + +--A la santé du roi! à la santé de Louis le Grand! + +Un seul convive resta silencieux. C'était le voisin du chevalier. +Croustillac le regarda en fronçant le sourcil. + +--Mordioux! monsieur, n'êtes-vous donc pas des nôtres, lui dit-il; +seriez-vous l'ennemi de notre monarque bien-aimé? + +--Point du tout, point du tout, monsieur; j'aime et je vénère ce grand +monarque. Mais comment boirais-je? vous avez pris mon verre, répondit +timidement le passager. + +--Comment! mordioux! c'est pour un si frivole motif que vous vous +exposez à passer pour un mauvais Français? s'écria le chevalier en +haussant les épaules. Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais... +laquais... allons donc, un verre à monsieur! Mon cher ami... à la bonne +heure! maintenant debout et redisons tous: A la santé du roi... de notre +grand roi! + +Le toast porté, on se rassit. + +Le chevalier profita de ce mouvement pour faire donner une assiette et +un couvert à son voisin. Puis, découvrant un potage placé devant lui, il +dit effrontément au père Griffon: + +--Mon révérend, vous offrirai-je de ce potage aux pigeonneaux? + +--Mais, corbleu! monsieur, s'écria le capitaine, outré des libertés du +chevalier, vous vous mettez bien à votre aise. + +Celui-ci interrompit maître Daniel et lui dit d'un air grave: + +--Capitaine, je sais rendre à chacun ce qui lui est dû: le clergé est le +premier ordre de l'État; je me conduis donc en chrétien en servant +d'abord le révérend père que voici; je ferai plus, je saisirai cette +occasion de rendre hommage, dans sa respectable et sainte personne, aux +vertus évangéliques qui distinguent et distingueront toujours notre +Eglise. + +En disant ces mots, le chevalier servit le père Griffon. + +De ce moment il devenait assez difficile au capitaine d'expulser +l'aventurier de sa table; il n'avait pu refuser le toast du chevalier, +ni l'empêcher de faire les honneurs des mets qui se trouvaient à sa +portée. Pourtant il continua son interrogatoire: + +--Allons, monsieur, vous êtes bon gentilhomme, soit! vous êtes bon +chrétien, vous aimez le roi comme nous l'aimons tous, cela est très +bien. Maintenant, dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici +à manger mon souper? + +--Mon père, s'écria le chevalier, je vous prends à témoin, ainsi que +l'honorable compagnie... + +--A témoin de quoi, mon fils? dit le père Griffon. + +--A témoin de ce que vient de dire le capitaine. + +--Comment! Qu'ai-je dit! s'écria maître Daniel. + +--Capitaine! vous avez dit, vous avez reconnu, proclamé à la face de la +société que j'étais bon gentilhomme!... + +--Je l'ai dit, sans doute, mais... + +--Que j'étais bon chrétien! + +--Oui, mais... + +--Que j'aimais le roi! + +--Oui, parce que... + +--Eh bien! reprit le chevalier, j'en prends de nouveau à témoin +l'illustre compagnie... quand on est bon chrétien, quand on est bon +gentilhomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de +plus? Mon révérend, vous servirai-je de ce hochepot? + +--J'en accepterai, mon fils, car mon mal de mer, à moi, c'est l'appétit; +une fois embarqué, ma faim redouble. + +--Je suis ravi, mon père, de cette conformité d'organisation, car je ne +me sens pas d'autre indisposition qu'une faim dévorante... + +--Eh bien! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met à même de +satisfaire cette faim, je vous dirai, pour me servir de vos propres +paroles, que c'est justement parce que vous êtes bon gentilhomme, bon +chrétien et affectionné à notre bien-aimé souverain, que vous devez +aller au-devant de la question que vous fait maître Daniel au sujet de +votre séjour extraordinaire à bord de son bâtiment. + +--Malheureusement voilà ce qui m'est impossible, mon père. + +--Comment, impossible? s'écria le capitaine courroucé. + +Le chevalier prit un air de componction solennelle, et répondit en +montrant le père Griffon: + +--Le révérend père peut seul entendre ma confession et mes aveux: ce +secret n'est pas seulement le mien; ce secret est grave, bien grave, +ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec contrition. + +--Et moi!... je pourrais vous forcer à parler, s'écria le capitaine, +quand je devrais vous faire attacher un boulet à chaque pied et vous +mettre à cheval sur une barre de cabestan jusqu'à ce que vous disiez la +vérité. + +--Capitaine, reprit le chevalier avec un calme imperturbable, je n'ai +jamais souffert une menace, un clin d'Å“il... une moue... un signe... +un zest... un rien qui me parût insultant... mais vous êtes roi à votre +bord, par cela même je suis dans votre royaume... et je me reconnais +pour votre sujet... vous m'avez admis à votre table (je continuerai à +être toujours digne de cette faveur); pourtant ce n'est pas une raison +pour m'infliger arbitrairement les plus mauvais traitements; néanmoins, +je saurai m'y résigner, les supporter, à moins que ce bon père, l'appui +du faible contre le fort, ne daigne intercéder auprès de vous en ma +faveur, répondit humblement le chevalier. + +La position du capitaine devenait embarrassante, car le père Griffon ne +put s'empêcher de dire quelques mots en faveur de l'aventurier qui se +mettait si brusquement sous sa protection, et qui promettait de révéler +sous le sceau de la confession le secret de son séjour à bord de la +_Licorne_. + +La colère du capitaine se calma un peu; le chevalier, d'abord flatteur, +insinuant, devint jovial, plaisant, bouffon: il fit, pour amuser les +convives, toutes sortes de tours d'adresse; il mit des couteaux en +équilibre sur le bout de son nez, il construisit des pyramides de verres +et de bouteilles avec une habileté surprenante, il chanta de nouveaux +noëls, il imita le cri de différents animaux. + +Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la _Licorne_, +assez peu difficile d'ailleurs sur le choix de ses amusements, qu'à la +fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l'épaule: + +--Allons, chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n'y a pas +moyen de faire que vous n'y soyez pas; vous êtes un gai compagnon, il y +aura toujours pour vous un couvert à ma table, et on trouvera bien à +vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux-pont. + +Le chevalier se confondit en remercîments et en protestation de +reconnaissance, se rendit au gîte qu'on lui avait assigné, et s'endormit +bientôt d'un profond sommeil, parfaitement rassuré sur sa condition +pendant la traversée, quoiqu'un peu humilié d'avoir été obligé de +souffrir les menaces du capitaine et d'être descendu jusqu'aux +complaisances pour s'assurer de la bienveillance de maître Daniel, qu'il +traita mentalement de bête brute et d'ours marin. + +Le chevalier voyait dans les colonies un véritable Eldorado. Il avait +tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons, trop +heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Européens qui +venaient les voir, qu'il avait fait ce raisonnement statistique fort +simple: + +«Il y a environ _cinquante_ ou _soixante_ riches habitations à la +Martinique et à la Guadeloupe; leurs propriétaires, qui s'ennuient comme +des morts, sont ravis de pouvoir garder auprès d'eux des gens d'esprit, +de joyeuse humeur et de ressources; je suis essentiellement de ces +gens-là ; je n'aurai donc qu'à paraître pour être choyé, fêté, adoré; en +admettant que j'accorde six mois à chaque habitation l'une dans l'autre, +elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne +de vingt-cinq à trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement +assurée, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Je +suis dans la pleine maturité de mes agréments; je suis aimable, je suis +spirituel, j'ai toutes sortes de talents de société; comment croire que +les opulentes héritières des colonies seront assez aveugles, assez +stupides pour ne pas profiter _de mon occasion_, et s'assurer ainsi du +plus charmant mari que jeune fille ou veuve agaçante ait jamais rêvé +dans ses nuits d'insomnie?» + +Telles étaient les espérances du chevalier; on verra si elles furent +déçues.... + + * * * * * + +Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se confessa au père +Griffon. + +Quoique assez véridiques, ses aveux n'apprirent rien de bien nouveau au +révérend sur la position de son pénitent, qu'il avait à peu près +devinée; tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier: + +Il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel; poursuivi par +les lois, se trouvant sans ressources, il avait pris le parti désespéré +d'aller chercher fortune aux îles; ne possédant pas de quoi payer son +passage, il avait eu recours à la compassion du tonnelier qui l'avait +introduit et caché à bord dans une barrique vide. + +Cette apparente sincérité rendit le père Griffon assez favorable à +l'aventurier; mais il ne lui dissimula pas que l'espoir de trouver la +fortune aux colonies était un leurre; il faut y arriver avec des +capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement; +le climat était meurtrier, les habitants se défiaient généralement des +étrangers, et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les +premiers colons étaient complétement oubliées, autant par l'égoïsme des +habitants que par la gêne où ils se trouvaient par suite de la guerre +avec l'Angleterre qui portait une grave atteinte à leurs intérêts. + +En un mot, le père Griffon conseillait au chevalier d'accepter l'offre +du capitaine, qui lui avait proposé de le ramener à La Rochelle après +avoir touché à la Martinique. + +Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille +ressources qu'il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à +demi-barbare, la condition des Européens étant telle aux colonies que +jamais, par égard pour leur dignité de _blancs_, ils n'occupaient +d'emplois trop subalternes. + +Le père Griffon ignorait que son pénitent avait tellement exploité les +_ressources_ de la France, qu'il s'était vu forcé de s'expatrier. Dans +certaines circonstances, personne n'était d'ailleurs plus facile à +abuser que le bon religieux; sa pitié pour le malheur nuisait à sa +pénétration habituelle. + +La vie passée du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d'une +blancheur immaculée; mais cet homme était si insouciant de sa détresse, +si indifférent de l'avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit +par prendre à cet aventurier plus d'intérêt peut-être qu'il n'en +méritait et qu'il lui proposa de l'héberger dans sa maison curiale de +Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique; offre que +Croustillac se garda bien de refuser. + +Le temps se passait: maître Daniel ne cessait d'admirer les talents +prodigieux du chevalier, chez lequel il découvrait chaque jour de +nouveaux trésors de prestidigitation. + +Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie +allumée, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait porté +l'engouement du capitaine jusqu'à l'enthousiasme; il avait formellement +offert au Gascon une place à _vie_ à son bord, pourvu qu'il lui promît +de charmer toujours aussi agréablement les loisirs de la navigation de +la _Licorne_. + +Nous dirons enfin, pour expliquer les succès de Croustillac, qu'à la mer +les heures semblent bien longues, que les moindres distractions sont +précieuses, et que l'on est alors bien aise d'avoir toujours à ses +ordres une espèce de bouffon d'une bonne humeur imperturbable. + +Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une +triste préoccupation; le terme de la traversée s'approchait; le langage +du père Griffon avait été trop sensé, trop sincère, trop juste pour ne +pas vivement impressionner notre aventurier, qui avait compté mener +joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent +plusieurs habitants qui, se trouvant au nombre des passagers, +retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances. Malgré +les talents qu'il développait et dont ils s'amusaient, nul de ces colons +ne fit la plus légère avance au chevalier, quoiqu'il répétât sans cesse +qu'il serait ravi de faire dans l'intérieur de l'île une longue +exploration. + +Le terme du voyage arrivait, les dernières illusions de Croustillac +étaient détruites; il se voyait réduit à la déplorable alternative de +naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France +affronter les rigueurs des gens du roi. + +Le hasard vint tout à coup offrir à l'esprit du chevalier le plus +éblouissant mirage et éveiller en lui les plus folles espérances. + +La _Licorne_ n'était plus qu'à deux cents lieues environ de la +Martinique, lorsqu'elle rencontra un bâtiment de commerce français +venant de cette île et faisant voile pour la France. + +Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la _Licorne_ pour +avoir des nouvelles d'Europe; aux colonies tout allait assez bien depuis +quelques semaines; on n'avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais. +Quelques autres communications échangées, les deux navires se +séparèrent. + +--Pour un bâtiment d'une telle valeur (les passagers avaient évalué son +chargement à 400,000 francs environ), il n'est guère bien armé, dit le +chevalier, ce serait une bonne capture pour les Anglais. + +--Ah! bah! reprit un passager d'un air d'envie, la Barbe-Bleue peut bien +perdre ce bâtiment-là . + +--Pardieu! oui; il lui resterait assez d'argent pour en acheter et en +armer d'autres. + +--Une vingtaine même si elle le voulait, dit le capitaine Daniel. + +--Oh! vingt.... c'est beaucoup, reprit un passager. + +--Ma foi, sans compter sa magnifique plantation de l'Anse-aux-Sables, et +sa mystérieuse maison du Morne-au-Diable, reprit un autre; ne dit-on pas +qu'elle a pour cinq ou six millions d'or et de pierreries...... enfouis +dans quelque cachette. + +--Ah! voilà ... enfouis on ne sait où, reprit le capitaine Daniel, mais +pour sûr elle les a, car, moi, je tiens du vieux père +l'_Ouvre-l'Å“il_, qui avait été une fois voir le premier mari de la +Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari était, disait-on, jeune et +beau comme un ange, je tiens de l'Ouvre-l'Å“il que la Barbe-Bleue, ce +jour-là , s'amusait à mesurer dans un couï[1] des diamants, des perles +fines et des émeraudes; or, toutes ces richesses sont encore en sa +possession, sans compter qu'on dit que son troisième et dernier mari +était puissamment riche, et que toute sa fortune était en poudre d'or. + +--Les uns la disent si avare qu'elle ne dépense pas pour elle et les +siens 10,000 fr. par année... reprit un passager. + +--Quant à cela, ça n'est pas sûr, reprit maître Daniel, personne ne peut +savoir comment elle vit, puisqu'elle est étrangère à la colonie, et +qu'il n'y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au +Morne-au-Diable. + +--Certes, et l'on fait bien: ce n'est pas moi qui aurais la curiosité +d'y aller, dit un autre; le Morne-au-Diable ne jouit pas pour cela d'une +assez bonne renommée... On dit qu'il s'y passe des choses... des +choses... + +--Ce qui est certain, c'est que le tonnerre y est tombé trois fois... + +--Cela ne m'étonnerait pas; l'on entend, dit-on, des bruits étranges +autour de cette habitation. + +--On dit qu'elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au +milieu des rochers de la Cabesterre... + +--Cela se conçoit, si la Barbe-Bleue a tant de trésors à garder... + +Croustillac écoutait cette conversation avec une excessive curiosité. +Ces trésors, ces diamants miroitaient singulièrement à son imagination. + +--Mais de qui donc parlez-vous ainsi, mes gentilshommes? demanda-t-il +enfin. + +--Nous parlons de la Barbe-Bleue! + +--Qu'est-ce que la Barbe-Bleue? + +--La Barbe-Bleue? Eh bien! c'est la Barbe-Bleue... + +--Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? dit le chevalier. + +--La Barbe-Bleue? + +--Oui, oui, dit impatiemment Croustillac. + +--Eh! mon Dieu! c'est une femme! + +--Comment! une femme? Et pourquoi l'appelle-ton la Barbe-Bleue? + +--Pourquoi? Parce qu'elle se débarrasse de ses maris, comme l'homme à la +barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes. + +--Et elle est veuve!... c'est une veuve!... ce serait une veuve! +comment!... s'écria le chevalier avec un battement de cÅ“ur +inexprimable; une veuve... répéta-t-il en joignant les mains, une veuve! +riche à éblouir! à donner le vertige par le seul calcul de ses +richesses... une veuve!! + +--Une veuve, si veuve qu'elle l'est pour la troisième fois depuis trois +ans, dit le capitaine. + +--Et elle est aussi riche qu'on le dit? + +--Mais, oui, c'est connu, tout le monde le sait, dit le capitaine. + +--Riche à millions!! riche à armer des bâtiments de 400,000 livres... +riche à avoir des sacs de diamants et d'émeraudes et de perles fines..., +s'écria le Gascon, dont les yeux étincelaient, dont les narines se +gonflaient, dont les mains se crispaient. + +--Mais on vous répète qu'elle est riche à acheter la Martinique et la +Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine. + +--Et vieille... très vieille?... demanda le chevalier avec inquiétude. + +Son interlocuteur regarda les autres passagers d'un air interrogatif, et +dit:--Quel âge peut bien avoir la _Barbe-Bleue_? + +--Ma foi, je n'en sais rien, dit l'un. + +--Tout ce que je sais, reprit un autre, c'est que lorsque je suis arrivé +dans la colonie, il y a deux ans, elle en était déjà à son second mari, +et qu'elle entamait le troisième..., qui ne lui a pas seulement duré un +an. + +--Pour ce qui est du troisième mari, on ne dit pas qu'il soit mort, mais +il a disparu, reprit un autre. + +--Il est si bien mort, au contraire, qu'on dit avoir vu la Barbe-Bleue +en grand deuil de veuve, dit un passager. + +--Sans doute, sans doute, ajouta un troisième interlocuteur; la preuve +qu'il est mort, c'est que le desservant de la paroisse de Macouba, en +l'absence du révérend père Griffon, a dit une messe des morts pour lui. + +--Au reste, il ne serait pas étonnant qu'il eût été assassiné, dit un +autre. + +--Assassiné... par sa femme, sans doute, reprit-on avec une unanimité +qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Bleue. + +--Non pas par sa femme! + +--Ah! ah! voilà du nouveau. + +--Pas par sa femme? et par qui donc alors? + +--Par des ennemis qu'il avait à la Barbade. + +--Par des colons anglais? + +--Oui, par des Anglais, puisqu'il était, dit-on, Anglais lui-même... + +--Toujours est-il, mon gentilhomme, que le troisième mari est mort... et +bien mort?... demanda le chevalier avec anxiété. + +--Oh! pour mort..., oui, oui, répéta-t-on en chÅ“ur. + +Croustillac respira; un moment comprimées, ses espérances reprirent leur +vol audacieux. + +--Mais l'âge de la Barbe-Bleue le sait-on? reprit-il. + +--Pour son âge, je puis vous satisfaire: elle doit avoir environ... de +vingt... oui, c'est à peu près cela, de vingt... à soixante ans, dit le +capitaine Daniel. + +--Mais vous ne l'avez donc pas vue? dit le chevalier impatienté de cette +plaisanterie. + +--Vue!! moi? et pourquoi diable voulez-vous que j'aie vue la +Barbe-Bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous êtes fou? + +--Comment? + +--Entendez-vous... mes compères..., dit le capitaine à ses passagers; il +me demande si j'ai vu la Barbe-Bleue. + +Les passagers haussèrent les épaules. + +--Mais, reprit Croustillac, qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ma +question? + +--Ce qu'il y a d'étonnant? dit maître Daniel. + +--Oui. + +--Tenez... vous venez de Paris, vous, n'est-ce pas? et c'est bien moins +grand que la Martinique. + +--Sans doute! + +--Eh bien! avez-vous vu le bourreau à Paris? + +--Le bourreau? non... mais quel rapport? + +--Eh bien! une fois pour toutes, sachez qu'on est aussi peu curieux de +voir la Barbe-Bleue, qu'on est curieux de voir le bourreau... mon +gentilhomme. D'abord, parce que la maison qu'elle habite est située au +milieu des solitudes du Morne-au-Diable, où l'on ne se soucie pas de +s'aventurer... Puis, parce qu'une _assassine_ n'est pas d'une agréable +société, et puis parce que la Barbe-Bleue a de trop mauvaises +connaissances. + +--De mauvaises connaissances? fit le chevalier. + +--Oui, des amis... des amis de _cÅ“ur_... pour ne pas dire plus, qu'il +ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grève, la nuit dans les bois +ou au coucher du soleil sous le vent de l'île, dit le capitaine. + +--L'_Ouragan_... le capitaine flibustier, d'abord..., dit un des +passagers d'un air d'effroi. + +--Puis _Arrache-l'Ame_... le boucanier de Marie-Galande, dit un autre. + +--Puis _Youmaalë_... le Caraïbe anthropophage de l'anse aux Caïmans, +reprit un troisième. + +--Comment! s'écria le chevalier, est-ce que la Barbe-Bleue serait à la +fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un +cannibale... Peste... Quelle matrone! + +--Comme vous dites, mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une +_buonaroba_, comme disent les Espagnols. + + + + +CHAPITRE III. + +L'ARRIVÉE. + + +Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe-Bleue parurent +impressionner assez le chevalier. + +Après quelques moments de silence il demanda au capitaine:--Quel est cet +homme, ce flibustier qu'on appelle l'Ouragan? + +--Un mulâtre de Saint-Domingue, dit-on, reprit maître Daniel, l'un des +plus déterminés flibustiers des Antilles; il est venu habiter la +Martinique depuis deux ans, dans une maison isolée, où il vit maintenant +en bourgeois; on dit qu'il se servait, lorsqu'il faisait sa course, de +pirogues à soupape. + +--Qu'est-ce qu'une pirogue à soupape? demanda le chevalier. + +--C'est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent; +au fond de son arrière, près du gouvernail, il y a une large soupape qui +s'ouvre à volonté. Dès qu'un navire était en vue, on dit que l'Ouragan +s'embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquantaine de +flibustiers armés de coutelas et de pistolets, voilà tout; la pirogue +marchait à rames, parce qu'en se privant de voiles elle pouvait +s'approcher plus près de l'ennemi sans être aperçue; la pirogue piquait +donc droit au navire: si ledit navire se défiait et se défendait, son +artillerie n'avait guère de prise sur l'avant de la pirogue, avant +étroit et tranchant comme le coupant d'une hache: quant à la +mousqueterie de l'ennemi, l'Ouragan n'y croyait pas, dit-on. Lorsqu'il +abordait le navire qu'il voulait enlever, l'Ouragan, qui gouvernait +toujours, ouvrait sa soupape; l'embarcation commençait à couler à fond +par l'arrière, ce qui obligeait nécessairement les plus engourdis à +s'élancer sur le pont du bâtiment ennemi afin d'échapper à la noyade; +une fois à l'abordage, les flibustiers poignardaient tout ce qui +résistait et jetaient à la mer tout ce qui ne résistait pas; l'Ouragan +conduisait sa prise à Saint-Thomas, où il vendait l'huître et sa +coquille (c'est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses +marchandises), et il partageait l'argent avec ses compagnons. Quand il +n'avait plus le sou, l'Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à +soupape, la faisait bénir par un prêtre et recommençait sa course; on +dit que quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le +nombre des Espagnols et des Anglais qu'il a tués ou noyés, lui et ses +flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille. +Voilà ce que c'est que l'Ouragan, mon gentilhomme. + +--Et vous croyez que ce matamore n'est pas indifférent à la Barbe-Bleue? +demanda négligemment le chevalier. + +--On dit que tout le temps que l'Ouragan ne passe pas chez lui, il le +passe au Morne-au-Diable. + +--Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n'aime guère les Céladons de +Bergerades, dit le chevalier. Ah çà ! mais le boucanier? + +--Ma foi, s'écria un passager, je ne sais si je n'aimerais pas mieux +encore avoir pour ennemi l'Ouragan que le boucanier Arrache-l'Ame! + +--Peste! voilà du moins un nom qui promet, dit Croustillac. + +--Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l'ai vu... + +--Et il est... terrible? + +--Il est au moins aussi farouche que les sangliers ou les taureaux +qu'il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis allé +à son boucan de la grande Tari, au nord de la Martinique, lui acheter +des peaux de bÅ“ufs sauvages; il était tout seul avec sa meute de +vingt chiens courants, qui avaient l'air aussi méchants et aussi +sauvages que lui; quand je suis arrivé il se frottait le visage avec de +l'huile de palmes, car il n'y avait pas un seul endroit de sa figure qui +ne fût bleu, jaune, violet et pourpre. + +--J'y suis, dit le chevalier, les nuances irisées d'un coup de poing sur +l'Å“il, mais... en grand. + +--Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu'il avait; voici ce qu'il +me raconta: «Mes chiens, menés par mon _engagé_[2], me dit-il, avaient +lancé un taureau de deux ans; il me passe, je lui envoie une balle à +l'épaule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tête +et m'en découd deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engagé +arrive, tire et manque le taureau. Mon garçon se voyant désarmé, veut +couper le jarret du taureau, mais le taureau l'éventre et le foule aux +pieds. Placé comme j'étais, je ne pouvais tirer l'animal, de peur +d'achever mon engagé; je prends mon grand couteau de boucan et je me +jette entre eux deux; je reçois un coup de corne qui m'ouvre la cuisse; +un second me casse ce bras-là (il me montre son bras gauche qui, en +effet, était serré contre son corps avec une liane); le taureau continue +de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je +prends mon temps, et au moment où l'animal baisse la tête pour me +découdre, je le saisis aux cornes, je l'abaisse à ma portée, je lui +saute aux lèvres avec mes dents, et je ne démords pas plus qu'un +boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les +côtes.» + +--Mais c'est une vraie mâchoire que cet homme-là ? dit dédaigneusement +Croustillac. S'il n'a pas d'autres moyens de plaire, mordioux! je plains +sa maîtresse... + +--Je vous disais bien que c'était une espèce d'animal sauvage, reprit le +narrateur; mais je continue mon récit: «Une fois mordu aux lèvres, +ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes, +épuisé par la perte du sang, car mes balles avaient porté, le taureau +tombe à genoux et se renverse; mes chiens montent sur lui, le prennent à +la gorge et l'achèvent. La lutte m'avait affaibli, je perdais beaucoup +de sang: pour la première fois de ma vie, je m'évanouis ni plus ni moins +qu'une petite femme... Vous allez voir que mal m'en a pris! Ne +voilà -t-il pas mes chiens qui, pendant mon évanouissement, s'amusent à +dévorer mon engagé!!! tant ils sont mordants et bien dressés! Comment, +dis-je tout effrayé à Arrache-l'Ame, parce que vos chiens ont dévoré +votre engagé, cela prouve qu'ils sont bien dressés? Et je vous avoue, +monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du +boucanier, je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces +féroces animaux qui tournaient et rôdaient autour de moi en me flairant +d'une façon très peu rassurante... + +--Le fait est que ce sont là des mÅ“urs tant soit peu brutales, dit +Croustillac, et l'on serait mal venu à parler à cet homme des bois le +beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de +conversation peut-il avoir avec la Barbe-Bleue? + +--Dieu me préserve d'aller les écouter! dit le narrateur. + +--Une fois qu'Arrache-l'Ame à la Barbe-Bleue a dit:--J'ai mordu un +taureau au nez, et mes chiens ont dévoré mon engagé, reprit le Gascon, +la conversation doit devenir languissante, et, mordioux! on ne fait pas +tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet +d'entretien. + +--Ma foi, monsieur, on ne sait pas, dit un auditeur, ces gens-là sont +capables de tout! + +--Mais, dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas +savoir ce que c'est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue +les belles... + +--Non certainement, reprit le narrateur (que nous soupçonnons fort +d'exagérer les faits), car il sacre, il jure à faire abîmer l'île, et il +a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d'un taureau. + +--C'est tout simple, à force de les fréquenter il aura pris leur accent, +dit le chevalier, mais la fin de votre histoire, je vous prie. + +--M'y voici. Je demandai donc au boucanier, comment il osait soutenir +que des chiens qui dévoraient un homme étaient bien dressés.--«Sans +doute, reprit-il; mes chiens sont dressés à ne jamais donner un coup de +dent à un taureau lorsqu'il est mis bas, car je vends les peaux, et il +faut qu'elles soient intactes; une fois l'animal mort, ces pauvres +bêtes, si affamées qu'elles soient, ont le courage de le respecter et +d'attendre la curée; or, ce matin ils avaient une faim d'enfer: mon +engagé était à moitié tué et couvert de sang. Il était très dur avec +eux: ils ont sans doute commencé par lécher ses blessures: puis, comme +on dit, l'appétit leur sera venu en mangeant; ça leur a mis l'eau à la +bouche, à ces pauvres bêtes; finalement ils ne m'ont laissé que les os +de mon engagé. Sans la morsure d'un serpent à tête d'agouti qui pince +fort, mais qui n'est pas venimeux, je serais peut-être encore évanoui. +Je reviens à moi, j'arrache le serpent de ma jambe droite où il s'était +enroulé, je le prends par la queue, je le fais tourner comme qui dirait +une fronde et je lui écrase la tête sur un tronc de goyavier; je me +tâte, je n'avait presque rien... la cuisse fendue et le bras cassé; je +bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien fraîche, +attachée avec une liane. Quant à mon aileron gauche, il était brisé +entre le coude et le poignet; je coupe trois petits bâtons et une longue +liane, et je ficelle mon bras cassé comme une carotte de tabac; une fois +pansé, je cherche mon engagé, car je ne m'étais pas encore aperçu du +tour... je l'appelle, il ne répond pas; mes chiens étaient couchés à mes +pieds, ils faisaient les innocents, les sournois! et me regardaient en +remuant la queue, comme si de rien n'était; enfin je me lève et +qu'est-ce que je vois à vingt pas: la carcasse de mon engagé! je le +connais à sa corne à poudre et à sa gaine à couteaux. Voilà tout ce +qu'il en restait. C'était pour en revenir à ce que je vous disais, +ajouta Arrache-l'Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous +prouver que mes chiens étaient bien mordants et bien dressés; car il ne +manque pas un poil à la peau du taureau.» + +--Allons, allons, le boucanier vaut le flibustier, dit Croustillac. Tout +ce que je vois là -dedans, c'est que la Barbe-Bleue est furieusement à +plaindre de n'avoir eu jusqu'ici que le choix entre de pareilles +brutes... Et le Gascon ajouta avec compassion: C'est tout simple: cette +pauvre femme-là n'a pas d'idée de ce que c'est qu'un aimable et galant +gentilhomme. Quand on a toute sa vie mangé du lard et des fèves, on ne +se figure pas qu'il peut exister quelque chose d'aussi parfait, d'aussi +délicat qu'un faisan ou un ortolan... Allons, mordioux! je vois qu'il +m'était destiné d'éclairer la Barbe-Bleue sur une infinité de choses, et +de lui dévoiler un monde tout nouveau... Quant au Caraïbe, il doit être +digne de figurer à côté de ses farouches rivaux? + +--Oh? pour le Caraïbe, dit un des passagers, je puis en parler à bon +escient. J'ai fait cet hiver, dans son balaou, la traversée de +l'Anse-au-Sable à Marie-Galande; j'avais hâte d'arriver dans ce dernier +endroit, la rivière des Saintes était débordée, il m'aurait fallu faire +un détour énorme pour trouver un endroit guéable. Au moment de +m'embarquer, je vis à l'avant du balaou d'Youmaalë une espèce de figue +brune; je m'approche, qu'est-ce que je vois? Jésus, mon Dieu! une tête +et deux bras desséchés en manière de momie, qui formaient la figure +d'ornement de sa pirogue. Nous partons; le Caraïbe, silencieux comme un +sauvage qu'il était, pagayait sans mot dire. Arrivé à la hauteur de +l'îlot des Crabes où avait échoué quelques mois auparavant, un +brigantin espagnol, je lui demande:--N'est-ce pas là où a péri le +bâtiment espagnol? Le Caraïbe me fait signe que c'est là ..... Il est bon +de vous dire qu'à bord de ce navire se trouvait le révérend père Simon, +des Missions étrangères. Sa réputation de sainteté était telle qu'elle +était parvenue jusque chez les Caraïbes; le brigantin avait péri corps +et biens, du moins on le croyait. Je dis dont au Caraïbe:--C'est là +qu'est mort le père Simon, tu en as entendu parler? Il me fit un nouveau +signe de tête affirmatif... car ces gens-là regardent à prononcer une +parole de trop.--C'était un excellent homme? ajoutai-je. + +--_J'en ai mangé_, me répondit ce malheureux idolâtre, avec une sorte de +satisfaction orgueilleuse et farouche. + +--C'est une manière comme une autre de _goûter_ quelqu'un, dit +Croustillac, et de partager ses principes. + +--D'abord, reprit le passager, je ne compris pas ce que voulait dire cet +horrible anthropophage; mais, lorsque je l'eus fait s'expliquer, +j'appris qu'ensuite de je ne sais quelle cérémonie sauvage, le +missionnaire et deux matelots qui s'étaient sauvés sur un îlot désert +avaient été surpris par les Caraïbes et ensuite dévorés... Comme je +reprochais à Youmaalë cette atroce barbarie, en lui disant qu'il était +affreux d'avoir sacrifié ces trois malheureux Français à leur rage +sanguinaire, il me répondit sentencieusement et d'un ton approbatif, +comme s'il eût voulu me prouver qu'il comprenait la force de mes +arguments, en classant sinon la valeur, du moins la _saveur_ de trois +différents peuples:--_Tu as raison: Espagnol, jamais; Français, souvent; +Anglais, toujours_. + +--Ce qui prouve que l'Anglais est incomparablement plus délicat que le +Français, et que l'Espagnol est coriace en diable, dit Croustillac; mais +avec ces gourmandises-là , il finira un jour par _manger_ la Barbe-Bleue +de caresses... si tout ceci est vrai... + +--Tout est vrai, mon gentilhomme... + +--Il en résulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve +n'est pas insensible aux agréments féroces de l'Ouragan, d'Arrache-l'Ame +et de l'anthropophage. + +--C'est la voix publique qui l'en accuse. + +--Ils la fréquentent donc souvent? + +--Tout le temps que l'Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps +qu'Arrache-l'Ame ne passe pas à son boucan, tout le temps qu'Youmaalë ne +passe pas dans les bois, ils le passent auprès de la Barbe-Bleue. + +--Sans jalousie les uns des autres? + +--On dit que la Barbe-Bleue est une manière de femme aussi despotique et +aussi impérieuse que le sultan des Turcs.... et qu'elle leur défend +d'être jaloux... + +--Mordioux! quel sérail elle s'est choisi là ... Mais, allons, allons, +messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu'on nous accuse +d'exagérer, et vous voulez railler... + +Le capitaine Daniel répondit d'un air sérieux qui ne pouvait pas être +feint: + +--A notre arrivée à la Martinique, demandez au premier créole venu ce +que c'est que la Barbe-Bleue, et que saint Jean, mon patron, me maudisse +si on ne vous dit pas ce qu'on vient de vous dire à propos de cette +femme et de ses _trois amis_, le flibustier, le boucanier et le +Caraïbe! + +--Et de ses immenses richesses... m'en parlerait-on aussi? demanda le +chevalier. + +--On vous dira que l'habitation qui dépend du Morne-au-Diable est une +des plus belles du pays, et que la Barbe-Bleue possède un comptoir au +Fort-Saint-Pierre, et que ce comptoir, tenu par un homme à elle, en +expédie chaque année cinq ou six bâtiments comme celui que nous avons +rencontré tout à l'heure. + +--Je vois ce que c'est alors, dit le chevalier d'un air railleur. La +Barbe-Bleue est une femme blasée sur les richesses et sur les plaisirs +de ce monde; pour se distraire elle est capable de boucaner, de +flibuster, voire même de cannibaler, si le cÅ“ur lui en dit. + +--Si cela lui plaît, il y a toute apparence qu'elle ne se gêne guère, +dit le capitaine. + +A ce moment le père Griffon monta sur le pont, Croustillac lui dit: + +--Mon père, je disais tout à l'heure à ces messieurs qu'on nous accuse, +nous autres Gascons, de faire des bourdes, mais ce qu'on dit de la +Barbe-Bleue est-il vrai? + +La figure du père Griffon, ordinairement placide ou joyeuse, se +rembrunit tout d'un coup; et il répondit gravement à l'aventurier: + +--Mon fils, ne prononcez jamais le nom de cette femme. + +--Comment! mon père, il serait vrai? Elle remplacerait ses défunts maris +par un flibustier.... un boucanier.... et un anthropophage... + +--Assez, assez, mon fils... je vous prie, ne parlons pas du +Morne-au-Diable et de ce qui s'y passe. + +--Mais, mon père... cette femme est-elle aussi riche qu'on le dit? +reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise, a-t-elle +d'immenses trésors? est-elle belle? est-elle jeune? + +--Que le ciel me préserve de m'en informer! + +--Est-il vrai que ses trois maris aient été tués par elle, mon père? Si +cela est vrai... comment la justice a-t-elle laissé de pareils crimes +impunis? + +--Il est des crimes qui peuvent échapper à la justice des hommes, mon +fils, mais ils n'échappent jamais à la justice de Dieu. Je ne sais +d'ailleurs si cette femme est aussi coupable qu'on le dit; mais encore +une fois, mon fils, n'en parlons plus... je vous en conjure, dit le père +Griffon que cet entretien affectait péniblement. + +Tout à coup le chevalier se campa fièrement sur sa hanche, enfonça son +vieux feutre sur sa tête, caressa sa moustache, se dressa sur ses +orteils comme un coq qui se prépare au combat, et s'écria avec une +audace dont un Gascon était seul capable: + +--Messieurs, dites-moi le quantième de ce mois? + +--Le 13 juillet, lui répondit le capitaine. + +--Eh bien! messieurs, reprit l'aventurier, que je perde mon nom de +Croustillac, que mon blason soit à jamais entaché de félonie, si dans un +mois d'ici, jour pour jour, malgré tous les boucaniers, tous les +flibustiers et tous les anthropophages de la Martinique et de l'univers, +la Barbe-Bleue n'est pas la femme de Polyphème de Croustillac! + +Le soir, au moment où il allait se retirer dans l'entre-pont, +l'aventurier fut pris en particulier par le père Griffon; celui-ci +tâcha, par tous les moyens possibles, de pénétrer si le Gascon en +savait plus qu'il ne paraissait savoir à l'endroit de la Barbe-Bleue. +L'insistance extraordinaire avec laquelle Croustillac s'était occupé +d'elle et des gens qui l'entouraient avait éveillé les soupçons du bon +père. + +Après s'être entretenu longtemps à ce sujet avec le chevalier, le +religieux fut à peu près certain que Croustillac n'avait parlé ainsi que +par outrecuidance et par vanité. + +--Il n'importe, dit le père Griffon d'un air pensif en voyant le +chevalier s'éloigner, je ne perdrai pas cet aventurier de vue... il a +l'air fou et évaporé, mais les traîtres savent prendre tous les +masques... Hélas! ajouta-t-il tristement, ce dernier voyage m'impose de +grands devoirs envers ceux qui habitent le Morne-au-Diable. Maintenant +leur secret est pour ainsi dire le mien... mais j'ai dû faire ce que +j'ai fait, ma conscience le voulait... puissent-ils jouir longtemps +encore du bonheur qu'ils méritent en échappant aux piéges qu'on leur +tend... Ah! ce sont de dangereux ennemis que les rois... et on paye +souvent bien cher le triste honneur d'être né sur les marches d'un +trône... Hélas! reprit le bon père avec un profond soupir, pauvre et +angélique femme... cela me navre d'entendre ainsi parler d'elle... mais +il serait impolitique de la défendre... ces bruits font la sûreté des +nobles créatures auxquelles je m'intéresse si vivement. + +Après de nouvelles réflexions, le père Griffon se dit: + +--J'avais un instant pris cet aventurier pour un secret émissaire de +l'Angleterre, mais je me suis sans doute trompé... Malgré cela, je +surveillerai cet homme... mais au fait, j'y songe, je lui offrirai +l'hospitalité... de cette manière aucune de ses démarches ne +m'échappera; en tout cas, je préviendrai mes amis du Morne-au-Diable de +redoubler de prudence, car je ne sais pourquoi l'arrivée de ce Gascon +m'inquiète. + +Nous devons nous hâter d'avertir le lecteur que les soupçons du père +Griffon à l'égard de Croustillac n'étaient pas fondés, le chevalier +n'était rien autre qu'un pauvre diable de chevalier d'industrie, tel que +nous l'avons dépeint. L'excellente opinion qu'il avait de lui-même était +la seule cause de son impertinente gageure:--d'être avant un mois +l'époux de la Barbe-Bleue. + + + + +CHAPITRE IV. + +LA MAISON CURIALE. + + +La _Licorne_ était mouillée à la Martinique depuis trois jours. + +Le père Griffon, ayant quelques affaires à terminer avant que de +retourner dans sa paroisse du Macouba, n'avait pas encore quitté le +Fort-Saint-Pierre. + +Le chevalier de Croustillac se trouvait transplanté aux colonies avec +trois écus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regardé +comme une fanfaronnade l'engagement pris par l'aventurier d'être avant +un mois l'époux de la Barbe-Bleue. + +Loin d'avoir abandonné ce projet, le chevalier y persistait de plus en +plus depuis son arrivée à la Martinique; il avait pu s'informer des +richesses de la Barbe-Bleue, et se convaincre que si l'existence de +cette femme bizarre était entourée du plus profond mystère et le sujet +des plus folles exagérations, il était du moins avéré qu'elle était +colossalement riche. + +Quant à sa figure, à son âge, à son origine, comme personne n'était à +cet égard aussi instruit que le père Griffon, on n'en pouvait rien dire. +Elle était étrangère à la colonie. Son intendant l'avait précédée dans +l'île pour acheter une plantation magnifique et faire bâtir l'habitation +du Morne-au-Diable, située au nord et dans la partie la plus +inaccessible et la plus déserte de la Martinique. + +Au bout de quelques mois, on apprit que le nouvel habitant et sa femme +étaient arrivés; un ou deux colons, poussés par la curiosité, +s'aventurèrent dans les solitudes du Morne-au-Diable; ils furent reçus +avec une hospitalité royale, mais ils ne purent voir les maîtres de la +maison. + +Six mois après cette visite, on apprit la mort de ce premier mari, mort +qui eut lieu pendant un petit voyage que les deux époux avaient fait à +la Terre-Ferme. + +Au bout d'une année d'absence et de veuvage, la Barbe-Bleue revint à la +Martinique avec un second époux. + +Ce dernier mari fut, dit-on, tué par accident, au milieu d'une promenade +qu'il faisait tête-à -tête avec sa femme; le pied lui avait manqué, et il +était tombé dans un de ces abîmes sans fond qu'on rencontre fréquemment +au milieu du sol volcanisé des Antilles. + +Telle était du moins l'explication que sa femme avait donnée de cette +mort mystérieuse. + +L'on ne savait rien de très positif sur le troisième mari de la +Barbe-Bleue et sur sa mort. + +Ces trois morts si rapprochées, si fatales, les bruits étranges qui +commençaient à courir sur cette femme, éveillèrent l'attention du +gouverneur de la Martinique, qui était alors M. le chevalier de Crussol: +il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable; arrivé au pied de la +montagne boisée, au sommet de laquelle s'élevait la maison d'habitation, +il trouva un mulâtre qui lui remit une lettre. + +Après l'avoir lue, M. de Crussol parut saisi d'étonnement; puis, +ordonnant à son escorte de l'attendre, il suivit seul l'esclave. + +Au bout de quatre heures, le gouverneur revint avec son guide, et reprit +immédiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son +escorte remarquèrent qu'il était très pâle, très agité. Depuis ce moment +jusqu'à sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, après sa visite +au Morne-au-Diable, on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de +la Barbe-Bleue. + +M. de Crussol se confessa très longuement au père Griffon, qu'il avait +fait venir du Macouba... + +On observa qu'en quittant le pénitent, le père Griffon avait la figure +bouleversée. + +Depuis ce temps, l'espèce de fatale et mystérieuse renommée de la +Barbe-Bleue augmenta de jour en jour. La superstition vint se joindre à +la terreur qu'elle inspirait, et l'on ne prononça plus son nom qu'avec +épouvante; on croyait fermement qu'elle avait assassiné ses trois maris, +et qu'elle n'échappait à la vindicte des lois qu'à force d'or, en +achetant par de riches présents l'appui des différents gouverneurs qui +se succédèrent. + +Personne n'était donc tenté d'aller troubler la Barbe-Bleue au milieu +des sites sauvages et solitaires qu'elle habitait, surtout depuis que le +Caraïbe, le boucanier et le flibustier étaient devenus, disaient-on, les +commensaux, ou même les consolateurs de la veuve. + +Quoique ces hommes n'eussent légalement commis aucun crime, on faisait +des récits fabuleux sur leur férocité; ils avaient, dit-on, déclaré +qu'ils poursuivraient d'une haine et d'une vengeance implacables tous +ceux qui tenteraient de parvenir auprès de la Barbe-Bleue. + +A force d'être répétées et exagérées, ces menaces portèrent leur fruit. +Les habitants se soucièrent peu d'aller, peut-être au péril de leur vie, +pénétrer les mystères du Morne-au-Diable. Il fallait avoir l'audace +désespérée d'un Gascon aux abois pour essayer de surprendre le secret de +la Barbe-Bleue, et de prétendre l'épouser. + +Tel était pourtant l'irrévocable dessein du chevalier de Croustillac; il +n'était pas homme à renoncer si facilement à l'espoir, si insulté qu'il +fût, de se marier à une femme riche à millions; belle ou laide, jeune ou +vieille, peu lui importait. + +Pour réussir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son +amabilité, sur son air à la fois galant et fier, car le chevalier +continuait d'avoir de lui-même une excellente opinion; il comptait +encore sur son adresse, sur sa ruse, et son courage. + +En effet, un homme alerte et déterminé, qui n'a rien et qui ne craint +rien, qui croit en lui et son étoile, qui se dit comme disait +Croustillac:--«En risquant de mourir pendant une minute, car la mort ne +dure que cela, je puis vivre dans le luxe et l'opulence;» un tel homme +peut opérer des miracles, surtout lorsqu'il se propose un but aussi +magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustillac. + +Selon ce qu'il s'était proposé, le père Griffon après avoir terminé +quelques affaires qui le retenaient à Saint-Pierre, offrit au chevalier +de l'accompagner au Macouba et d'y rester jusqu'au moment où la +_Licorne_ ferait voile pour la France. Le Macouba n'étant éloigné que de +quatre ou cinq lieues du Morne-au-Diable, le chevalier, qui avait +dépensé ses trois écus et qui se trouvait sans ressources, accepta +l'offre du révérend, sans toutefois l'informer encore de sa résolution à +l'égard de la Barbe-Bleue; il ne voulait la lui révéler qu'au moment de +l'exécuter. + +Après avoir pris congé du capitaine Daniel, le chevalier et le prêtre +s'embarquèrent dans une pirogue. Favorisés par une bonne brise du sud, +ils firent voile pour le Macouba. + +Croustillac paraissait indifférent aux sites magnifiques et nouveaux +pour lui qu'offraient les côtes de la Martinique, vues de la mer; cette +végétation tropicale, dont la verdure, d'une crudité de ton presque +métallique, se détachait sur un ciel enflammé, le touchait peu. + +L'aventurier, les yeux machinalement fixés sur le sillage scintillant +que la pirogue laissait après elle, croyait y voir pétiller les vives +étincelles des diamants de la Barbe-Bleue; les petites herbes vertes et +brillantes, détachées des prairies sous-marines que paissent les grandes +tortues et les lamentins, rappelaient au Gascon les émeraudes de la +veuve; tandis que quelques gouttes d'eau qui s'irisaient au soleil en +tombant des rames, lui faisaient songer aux sacs de perles fines que +possédait la terrible habitante du Morne-au-Diable. + +Le père Griffon était aussi profondément absorbé: après avoir songé à +ses amis du Morne-au-Diable, il pensait, avec un mélange d'inquiétude et +de joie, à son petit troupeau de fidèles, à son jardin, à sa simple et +pauvre église, à sa maison, à sa vieille haquenée favorite, à son chien, +à ses deux nègres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et +puis, faut-il le dire? il pensait aussi à certaines conserves de ramiers +qu'il avait faites quelques jours avant son départ, et dont il ignorait +le sort. + +En trois heures le canot arriva au Macouba. + +Le père Griffon n'était pas attendu; la pirogue mouilla dans une petite +anse, non loin de la rivière qui arrose ce quartier, l'un des plus +fertiles de la Martinique. + +Le père Griffon s'appuya sur le bras du chevalier. + +Après avoir quelque temps suivi la grève où venaient se rouler les +hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivèrent au bourg +du Macouba, à peine composé d'une centaine de maisons construites en +bois, et couvertes de roseaux ou de planchettes de palmier. + +Le bourg s'élevait sur un plan demi-circulaire qui suivait la courbure +de l'anse du Macouba, petit port où venaient mouiller plusieurs pirogues +et bateaux de pêche. + +L'église, long bâtiment en bois, du milieu duquel s'élevaient quatre +poutres surmontées d'un petit auvent où pendait la cloche; l'église, +disons-nous, dominait le bourg et était elle-même dominée par des mornes +immenses, recouverts d'une puissante végétation, qui s'élevaient en +amphithéâtre de verdure. + +Le soleil commençait à décliner rapidement. + +Le prêtre gravit la seule rue qui coupât le bourg de Macouba dans sa +largeur et qui conduisit à l'église. Quelques petits nègres absolument +nus se roulaient dans la poussière, ils s'enfuirent à l'aspect du père +Griffon en poussant de grands cris; plusieurs femmes créoles, blanches +ou métisses, vêtues de longues robes d'indienne et de madras de couleurs +tranchantes, accoururent aux portes; en reconnaissant le père Griffon, +elles témoignèrent leur surprise et leur joie; jeunes et vieilles +vinrent lui baiser respectueusement les mains en lui disant en créole: + +--Bien béni soit votre retour, bon père, vous manquiez au Macouba. + +Quelques hommes sortirent ensuite et entourèrent le père Griffon des +mêmes témoignages d'attachement et de respect. + +Pendant que le curé causait avec les habitants des événements qui +avaient pu arriver au Macouba depuis son départ, et qu'il donnait des +nouvelles de France à ses paroissiens, les ménagères, craignant que le +père ne trouvât pas de provision au presbytère, étaient rentrées +choisir, l'une, un beau poisson; l'autre, une belle volaille; celle-là , +un quartier de chevreau bien gras; celle-ci, des fruits ou des légumes, +et plusieurs négrillons avaient été chargés de porter à la maison +curiale cette dîme volontaire. + +Le prêtre regagna son logis, situé à mi-côte, à quelque distance du +bourg dominant la mer. + +Rien de plus simple que sa modeste case de bois, recouverte en roseaux +et élevée seulement d'un rez-de-chaussée. Des stores de toile très +claire garnissaient les fenêtres et remplaçaient les vitres, qui étaient +d'un grand luxe aux colonies. + +Une vaste pièce, formant à la fois salon et salle a manger, communiquait +avec la cuisine, bâtie en retour; à gauche de cette pièce principale, +était la chambre à coucher du père Griffon, ainsi que deux autres petits +réduits s'ouvrant sur le jardin, et destinés aux étrangers ou aux autres +curés de la Martinique, qui venaient quelquefois demander l'hospitalité +à leur confrère. + +Un poulailler, une écurie pour la haquenée, le logement des deux nègres, +et quelques autres hangars, complétaient cette habitation, meublée avec +une simplicité rustique. + +Le jardin avait été soigneusement entretenu. Quatre grandes allées le +partageaient en autant de carrés, dont les bordures se composaient de +thym, de lavande, de serpolet, d'hysope et autres herbes odoriférantes. + +Ces quatre carrés principaux étaient subdivisés en plusieurs planches +destinées aux légumes et aux fruits, mais entourées de larges +plates-bandes de fleurs d'agrément. + +Enfin, de deux petits cabinets de verdure couverts de jasmin d'Arabie et +de lianes odorantes, on découvrait à l'horizon la mer et les terres +élevées des autres Antilles. + +On ne pouvait rien voir de plus frais, de plus charmant que ce jardin, +dans lequel les plus belles fleurs se mêlaient à des fruits et à des +légumes magnifiques. + +Ici une couche de melons côtelés, couleur d'ambre, était entourée d'une +bordure de grenadiers nains, taillés comme du buis à un pied de terre, +et couverts à la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si +abondants qu'ils touchaient à terre. + +Plus loin, une planche de bois d'Angole aux longues gousses vertes, aux +fleurs bleues, était entourée d'un rang de frangipaniers blancs et roses +d'une odeur suave; des plants de carottes, d'oseille de Guinée, de +guingambo, de pourpier, étaient encadrés d'un quadruple rang de +tubéreuses des plus riches couleurs; enfin, un carré d'ananas qui +parfumaient l'air, avait pour bordure une haie de magnifiques cactus à +calices orange à longs pistils d'argent. + +Derrière la maison s'étendait un verger composé de cocotiers, de +bananiers, de goyaviers, d'avocatiers, de tamariniers et d'orangers, +dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits. + +Le père Griffon parcourait les allées de son jardin avec un bonheur +indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante, chaque +arbre. + +Ses deux nègres le suivaient: l'un s'appelait _Monsieur_, l'autre Jean. +Ces deux bonnes créatures pleuraient de joie en revoyant leur maître, ne +répondaient à aucune de ses questions, tant ils étaient émus, et ne +pouvaient que se dire l'un à l'autre en levant les mains au ciel: + +--_Bon Dieu! li ici, li ici!_ + +Le chevalier, insensible à ces joies naïves, suivait machinalement le +curé; il brûlait du désir de demander à son hôte si, à travers les bois +qui s'élevaient au loin en amphithéâtre, on pouvait apercevoir le chemin +du Morne-au-Diable. + +Après avoir examiné son jardin, le bon prêtre alla voir sa haquenée, +qu'il appelait _Grenadille_, et son gros dogue anglais, qu'il appelait +_Snog_; lorsqu'il ouvrit la porte de l'écurie, _Snog_ manqua de +renverser son maître en sautant autour de lui. Ce n'étaient pas des +aboiements, c'étaient des hurlements de joie, des emportements de +tendresse si violents, que le nègre _Monsieur_ fut obligé de prendre le +chien par son collier et de le retenir à grand'peine pendant que le +prêtre caressait _Grenadille_, dont la robe luisante, dont le ferme +embonpoint témoignaient des bons soins de _Monsieur_, particulièrement +chargé de l'écurie. + +Après cette visite minutieuse de son petit domaine, le père Griffon +conduisit le chevalier dans la chambre qui lui était destinée; un lit +entouré d'une moustiquaire de gaze, un canapé de paille, un grand coffre +de bois d'acajou, une table, tel était l'ameublement de cette chambre, +qui s'ouvrait sur le jardin. + +Pour tout ornement, on voyait un Christ suspendu au milieu de la +boiserie à peine dégrossie. + +--Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalité, dit le père +Griffon au chevalier; mais elle vous est offerte de grand cÅ“ur. + +--Et je l'accepte avec reconnaissance, mon père, dit Croustillac. + +A ce moment, _Monsieur_ vint avertir le curé qu'il était servi, et le +père Griffon précéda le chevalier dans la salle à manger. + + + + +CHAPITRE V. + +LA SURPRISE. + + +Une grande verrine, où brillait une bougie de cire jaune, éclairait la +table; le couvert était mis sur une nappe de grosse toile bien blanche: +il n'y avait pas d'argenterie. Les fourchettes d'acier et les cuillers +de bois d'érable étaient d'une merveilleuse propreté; une botterine de +verre bleuâtre contenait environ une pinte de vin des Canaries; dans un +grand pot d'étain moussait l'_oagou_, boisson fermentée faite avec le +marc des cannes à sucre; enfin, une amphore de terre sigillée tenait +l'eau aussi fraîche que si elle eût été à la glace. + +Une belle dorade grillée dans ses écailles, à la mode caraïbe, un +perroquet rôti de la grosseur d'un faisan, deux plats de crabes de mer +cuits dans leur carapace et arrosés de jus de citron, une salade et des +pois verts avaient été symétriquement arrangés par le nègre Jean, autour +d'un surtout composé d'une grande corbeille de jonc caraïbe, où +s'élevait une pyramide de fruits, qui avait pour base un melon d'Europe, +un pastèque et un melon d'eau, et pour sommet un ananas; enfin, pour +hors-d'Å“uvre des tranches de choux-palmistes confits dans du vinaigre +et de très petits poissons blancs conservés dans une saumure pimentée +pouvaient ranimer l'appétit des convives ou exciter leur soif. + +--Mais, mon père, vous me traitez avec une magnificence royale, dit le +chevalier au père Griffon; c'est la terre promise que votre île! + +--Excepté le vin des Canaries dont on m'a fait présent, tout ceci, mon +fils, vient du jardin que je cultive, ou de la pêche et de la chasse de +mes deux noirs, car les provisions de mes paroissiens m'ont été +inutiles, grâce à la prévoyance de _Monsieur_ et de Jean, qui savaient +mon arrivée par un patron de barque du Fort-Saint-Pierre. Vous +servirai-je de ce perroquet, mon fils? dit le père Griffon au chevalier +qui avait paru trouver le poisson fort à son goût. + +Croustillac hésita quelque peu et regarda le curé d'un air indécis. + +--Je ne sais pourquoi il me semble bizarre de manger du perroquet, dit +le chevalier. + +--Essayez, essayez, dit le père Griffon en lui mettant une aile d'arras +sur son assiette; voyez: un faisan a-t-il une chair plus grasse, plus +rebondie, plus dorée? Il est cuit à merveille; et puis sentez-vous quel +parfum? + +--On dirait des quatre épices, dit le chevalier en ouvrant ses larges +narines. + +--Cela vient tout bonnement de ce que ces oiseaux sont très friands des +baies du bois d'Inde qu'ils trouvent dans les forêts; ces baies ont à la +fois le goût de la cannelle, du girofle et du poivre, et la chair du +gibier participe de la senteur de ces aromates; et ce jus, comme il est +moiré! Ajoutez-y un peu de suc d'orange, et vous me direz si le Seigneur +ne comble pas ses créatures en leur faisant de tels dons. + +--De ma vie je n'ai rien mangé de plus tendre, de plus délicat, de plus +gras, de plus savoureux, répondit le chevalier, la bouche pleine et en +fermant à demi les yeux avec sensualité, s'écoutant, pour ainsi dire, +manger. + +--N'est-ce pas? dit le bon père qui, son couteau et sa fourchette à la +main, regardait son hôte avec une orgueilleuse satisfaction. + +Le repas terminé, _Monsieur_ plaça un pot de tabac et des pipes à côté +de la botterine de vin des Canaries; le père Griffon et Croustillac +restèrent seuls. + +Après avoir versé un verre de vin au chevalier, le curé lui dit:--A +votre santé, mon fils. + +--Merci, mon père, dit le chevalier en approchant son verre. Portez +aussi la santé de ma future; cela sera pour moi de bon augure. + +--Comment, de votre future? reprit le curé, que voulez-vous dire? + +--Je parle de la Barbe-Bleue, mon père. + +--Ah! toujours cette joyeuseté! Franchement, je croyais les gens de +votre pays plus inventifs, mon fils, dit le père Griffon en souriant +avec malice, et il vida son verre à petits coups. + +--Je n'ai de ma vie parlé plus sérieusement, mon père. Vous avez entendu +le serment que j'ai fait à bord de la _Licorne_. + +--L'impossibilité relève de tout serment, mon fils; parce que vous +auriez juré de combler l'Océan, seriez-vous engagé par cette promesse? + +--Comment, mon père? le cÅ“ur de la Barbe-Bleue serait-il un abîme +sans fond comme l'Océan? s'écria gaiement Croustillac. + +--Un poëte anglais a dit de la femme: «Perfide comme l'onde», mon fils. + +--Quant aux perfidies des femmes, mon digne hôte, dit le chevalier avec +suffisance, nous savons les conjurer... et nous essaierons de nouveau +notre puissance conjuratrice sur la Barbe-Bleue. + +--Vous ne le tenterez même pas, mon fils; je suis bien tranquille. + +--Permettez-moi de vous dire, mon père, que vous vous trompez. Demain, +au point du jour, je vous demanderai un guide pour me conduire au +Morne-au-Diable, et j'abandonnerai le reste de l'aventure à mon étoile. + +Le chevalier parlait avec un accent de conviction si sérieuse, que le +père Griffon posa brusquement sur la table le verre qu'il allait porter +à ses lèvres, et regarda le chevalier avec autant d'étonnement que de +défiance. + +Jusqu'alors il avait réellement cru qu'il s'agissait d'une plaisanterie +ou d'une fanfaronnade. + +--Comment, mon fils, vous avez sincèrement cette résolution! Mais c'est +une folie, mais... + +--Pardonnez-moi, mon bon père, de vous interrompre, dit le chevalier; +mais vous voyez devant vous un cadet de famille qui a tenté toutes les +fortunes, épuisé toutes les ressources, et à qui rien n'a réussi. La +Barbe-Bleue est riche, très riche, j'ai tout à gagner, rien à perdre. + +--Rien à perdre! + +--La vie? peut-être, direz-vous. D'abord j'en fais bon marché; et puis, +si barbare que soit ce pays, si impuissante qu'y soit la justice, je ne +puis croire que la Barbe-Bleue oserait me traiter, tout d'abord, comme +un de ses trois maris; vous sauriez que j'ai été victime... et vous lui +demanderiez compte de ma mort. Je ne risque donc rien que de voir mes +hommages repoussés. Eh bien! s'il en est ainsi, si elle me repousse, je +continuerai de faire les délices du capitaine Daniel dans ses +traversées, en avalant des bougies allumées et en mettant des bouteilles +en équilibre sur le bout de mon nez; certes, cette condition est +honorable et récréative, mais je préférerais une autre existence. Ainsi +donc, quoi que vous me disiez, mon père, je suis résolu à tenter +l'aventure et à aller au Morne-au-Diable. Je ne sais quel pressentiment +secret me dit que je réussirai, que je suis à la veille de voir ma +destinée se résoudre de la manière la plus éblouissante... L'avenir me +semble couleur de rose et or; je ne rêve que palais et magnificence, +richesse et beauté: il me semble (pardonnez-moi cette comparaison +païenne) que l'Amour et la Fortune viennent me prendre par les mains en +me disant:--Polyphème Croustillac, le bonheur t'attend. Vous me direz +peut-être, mon père, ajouta la chevalier en jetant un regard railleur +sur son justaucorps fané, que je suis assez piètrement vêtu pour me +produire en cette belle et galante compagnie de la fortune et du +bonheur; mais la Barbe-Bleue, qui doit être connaisseuse, devinera tout +de suite, sous cette enveloppe, le cÅ“ur d'un Amadis, l'esprit d'un +Gascon et le courage d'un César. + +Après être resté un moment silencieux, le curé, au lieu de sourire des +plaisanteries du chevalier, lui répondit d'un ton presque solennel: + +--Votre résolution est bien prise? + +--Invariablement et absolument prise, mon père. + +--Écoutez-moi donc; j'ai reçu la confession du chevalier de Crussol, le +dernier gouverneur de cette île; celui qui, lors de la disparition du +troisième mari de cette femme, s'était rendu seul au Morne-au-Diable. + +--Eh bien! mon père? + +--Tout en respectant le secret de sa confession, je puis, je dois vous +dire que si vous persistez dans votre projet insensé, vous vous +exposerez à de grands et d'inévitables périls. Sans doute, si vous +perdiez la vie, votre mort ne demeurerait pas impunie; mais il n'y +aurait aucun moyen de prévenir le sort fatal au-devant duquel vous +voulez courir. Qui vous oblige à aller au Morne-au-Diable? L'habitante +de ce séjour veut y vivre solitaire; les abords de cette demeure sont +tels que vous ne pourriez les franchir sans violence; or, en tous pays, +et surtout dans celui-ci, ceux qui violent la propriété d'autrui +s'exposent à de grands dangers, dangers d'autant plus vains que toute +tentative d'union avec cette veuve est impossible, lors même que vous +seriez aussi riche que vous êtes pauvre, lors même que vous seriez d'une +maison princière. + +Ces paroles révoltèrent l'incommensurable amour-propre du Gascon, et il +s'écria: + +--Mon père, cette femme est femme... et je suis Croustillac! + +--Qu'est-ce que cela veut dire, mon fils? + +--Que cette femme est libre, qu'elle ne m'a pas vu... et qu'un regard... +un seul regard peut changer complétement ses résolutions. + +--Je ne le pense pas. + +--Mon révérend, j'ai la plus grande, la plus aveugle confiance dans +votre parole; je sais toute son autorité..... mais il s'agit du beau +sexe... et vous ne pouvez connaître le cÅ“ur des femmes comme je le +connais; vous ne savez pas de quels inexplicables caprices elles sont +capables; vous ne savez pas que ce qui leur plaît aujourd'hui leur +déplaît demain, et qu'elles veulent aujourd'hui ce qu'elles ne voulaient +pas hier... Les femmes, mon révérend, les femmes... avec elles il faut +oser pour réussir... Si ce n'était votre robe, je vous raconterais de +curieuses témérités, d'audacieuses entreprises dont j'ai été bien +amoureusement récompensé. + +--Mon fils! + +--Je comprends votre susceptibilité, mon père, et, pour en revenir à la +Barbe-Bleue, une fois en présence, je la traiterai non seulement avec +effronterie, avec hauteur... je la traiterai en conquérant... je n'ose +dire en lion qui vient fièrement enlever sa proie. + +Ces réflexions du chevalier furent interrompues par un accident imprévu. + +Il faisait très chaud, la porte de la salle à manger qui donnait sur le +jardin était restée entr'ouverte. + +Le chevalier, tournant le dos à cette porte, était assis dans un +fauteuil dont le dossier de bois n'était pas très élevé. + +On entendit un sifflement assez aigu, et un coup sec vibra dans la +partie pleine du siège du chevalier. + +A ce bruit le père Griffon bondit sur sa chaise, courut prendre son +fusil à un râtelier placé dans sa chambre, et se précipita dehors en +s'écriant: + +--_Jean! Monsieur!_ prenez vos fusils! A moi, mes enfants, à moi! voici +les Caraïbes! + + + + +CHAPITRE VI. + +L'AVERTISSEMENT. + + +Tout ceci s'était passé si rapidement que le chevalier restait ébahi. + +--Debout! lui cria le père Griffon, debout!! les Caraïbes! les +Caraïbes!! Regardez au dossier de votre fauteuil! et ne restez pas près +de la lumière. + +Le chevalier se leva vivement et vit en effet une flèche de trois pieds +de long profondément enfoncée dans le dossier de son fauteuil. + +Deux pouces plus haut, le chevalier était transpercé entre les deux +épaules. + +Croustillac saisit son épée qu'il avait déposée sur une chaise et courut +sur les pas du curé. + +Celui-ci, à la tête de ses deux noirs armés de fusils, et précédé de son +chien dogue, cherchait l'agresseur de tous côtés; malheureusement la +porte de la salle à manger donnait sur le verger treillagé; la nuit +était sombre: sans doute, celui qui avait lancé cette flèche était déjà +loin ou bien caché dans la cime de quelque arbre touffu. + +_Snog_ aboyait et quêtait avec ardeur; le père Griffon rappela ses deux +noirs qui s'aventuraient trop imprudemment hors du verger. + +--Eh bien! mon père, où sont-ils? dit le chevalier en brandissant son +épée, faut-il les charger? Une lanterne... donnez-moi une lanterne; nous +allons visiter le verger et les environs de la maison! + +--Non, non, pas de lanterne! mon fils! elle servirait de point de mire +aux assaillants, s'il y en a plusieurs, et vous seriez trop exposé, vous +recevriez quelque flèche en plein corps! Allons, allons, dit le curé en +désarmant son fusil après quelques moments d'attente, ce n'est qu'une +alerte; rentrons et remercions le Seigneur de la maladresse de cet +idolâtre, car il s'en est fallu de peu que vous ne fussiez atteint, mon +fils. Ce qui m'étonne, et j'en rends grâce à Dieu, c'est qu'on vous ait +manqué; un Caraïbe assez hardi pour s'aventurer ainsi doit avoir le coup +d'Å“il juste et la main sûre. + +--Mais quel mal avez-vous fait à ces sauvages, mon père? + +--Aucun. J'ai été souvent dans leur carbet de l'île des Saintes, et il +m'ont toujours parfaitement accueilli: aussi je ne comprends pas le but +de cette attaque.... Mais voyons donc cette flèche... je reconnaîtrai +bien à son empennure si c'est une flèche caraïbe... + +--Il faut faire bonne garde cette nuit, mon père, et pour cela... +fiez-vous à moi, dit le Gascon. Vous voyez que ce n'est pas seulement à +l'endroit de l'amour que j'ai de la résolution. + +--Je n'en doute pas, mon fils, et j'accepte votre offre; je vais faire +fermer les fenêtres avec les volets à meurtrières, et barrer solidement +la porte. Snog nous servira de sentinelle avancée. Oh! ce ne serait pas +la première fois que cette maison de bois soutiendrait un siége. Une +douzaine de pirates anglais l'ont attaquée, il y a deux ans; mais avec +mes nègres et le procureur fiscal de la Cabesterre qui se trouvait par +hasard chez moi, nous avons rudement étrillé ces hérétiques. + +En disant ces mots, le père Griffon rentra dans la salle à manger, +arracha avec assez de peine la flèche qui tenait au fauteuil par un fer +barbelé, et s'écria avec étonnement: + +--Il y a un papier attaché à l'empennure de cette flèche. + +Puis, en le déployant, il y lut ces mots d'une magnifique écriture +bâtarde: + +--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac_. + +--_Au révérend père Griffon, respect et attachement_. + +Le curé regarda le chevalier sans dire une parole. + +Celui-ci prit le papier et lut à son tour. + +--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria-t-il. + +--Cela signifie que je ne me trompais pas en parlant de la sûreté de +coup d'Å“il des Caraïbes. Celui qui a lancé cette flèche vous tuait +s'il l'eût voulu. Voyez ce fer barbelé, empoisonné sans doute; il est +entré d'un pouce dans le dossier de ce fauteuil de bois de fer; si vous +aviez été atteint, vous étiez mort. Quelle adresse n'a-t-il pas fallu +pour guider ainsi cette flèche! + +--Peste, mon père... Je trouve ceci d'autant plus merveilleusement +adroit que je ne suis pas touché, dit le Gascon. Mais que diable ai-je +fait à ce sauvage? + +Le père Griffon se frappa le front. + +--Quand je vous le disais! s'écria-t-il. + +--Quoi, mon révérend? + +--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac!_ + +--Eh bien? + +--Eh bien! cet avis vient du Morne-au-Diable. + +--Vous croyez, mon père? + +--J'en suis certain. On a su vos projets, l'on veut vous forcer d'y +renoncer. + +--Comment les aura-t-on sus? + +--A bord de la _Licorne_, vous ne les avez pas cachés. Quelques +passagers, en débarquant il y a trois jours à Saint-Pierre, en auront +parlé; ce bruit sera venu jusqu'au comptoir de la Barbe-Bleue, tenu par +l'homme d'affaires; et il en aura instruit sa maîtresse. + +--Je suis forcé d'avouer, reprit le chevalier en réfléchissant, que la +Barbe-Bleue a de singuliers moyens de correspondance! C'est une drôle de +petite poste... + +--Eh bien mon fils, j'espère que la leçon vous profitera, dit le curé. +Puis il ajouta, en s'adressant aux deux noirs qui apportaient les +volets crénelés et les leviers pour les assujettir: + +--C'est inutile, mes enfants, je vois maintenant qu'il n'y a rien à +craindre. + +Les deux noirs, habitués à une obéissance passive remportèrent leur +attirail défensif. + +Le chevalier regardait le père Griffon avec étonnement. + +--Sans doute, reprit celui-ci, la parole des habitants du +Morne-au-Diable est sacrée; je n'ai maintenant rien à craindre d'eux, ni +vous non plus, mon fils, puisque vous êtes averti et que vous renoncerez +nécessairement à cette folle entreprise. + +--Moi, mon père? + +--Comment?... + +--Que je devienne à l'instant aussi noir que vos deux nègres, si j'y +renonce! + +--Que dites-vous?... malgré cet avertissement? + +--Et! qui me dit d'abord que cet avertissement vienne de la Barbe-Bleue? +ne peut-il pas venir d'un rival? du boucanier, du flibustier, du +Caraïbe? car j'ai de quoi choisir parmi les galants de la beauté du +Morne-au-Diable. + +--Eh bien! qu'importe!... + +--Comment, qu'importe, mon révérend? mais je tiens à montrer à ces +drôles ce que c'est que le sang de Croustillac. Ah! ils croient +m'intimider!... Mais ils ne savent donc pas que cette épée que voilà ... +s'agiterait toute seule dans son fourreau! que sa lame rougirait +d'indignation, si je renonçais à mon entreprise! + +--Mon fils, c'est de la folie... de la folie... + +--Et pour quel pleutre, pour quel bélître passerait le chevalier de +Croustillac aux yeux de la Barbe-Bleue, s'il était assez lâche pour se +rebuter de si peu? + +--De si peu! mais deux pouces plus haut, vous étiez tué. + +--Mais comme on a tiré deux pouces plus bas, et que je ne suis pas tué, +je consacrerai ma vie à dompter le cÅ“ur rebelle de la Barbe-Bleue et +à vaincre mes rivaux, fussent-ils dix, vingt, trente, cent, dix mille! +ajouta le Gascon avec une exaltation croissante. + +--Mais si l'on a agi par l'ordre de la maîtresse du Morne-au-Diable? + +--Si l'on a agi par son ordre, elle verra, la cruelle, que je brave la +mort qu'elle m'envoie pour arriver jusqu'à son cÅ“ur..... Elle est +femme..... elle sera sensible à la valeur. Je ne sais pas si c'est une +Vénus, mais je sais que, sans faire tort au dieu Mars, Polyphème-Amador +Croustillac est terriblement martial. Or, de la beauté au courage, il +n'y a que la main. + +Il faut se figurer l'exagération et la prononciation gasconne du +chevalier pour avoir une idée de cette scène. + +Le père Griffon ne savait s'il devait rire ou s'effrayer de l'opiniâtre +détermination du chevalier. Le secret de la confession l'empêchait de +parler, d'entrer dans aucun détail sur le Morne-au-Diable; il ne pouvait +que supplier le chevalier de renoncer à sa funeste entreprise: ce qu'il +tenta, mais en vain. + +--Puisque rien ne peut vous ébranler, mon fils, il ne sera pas dit du +moins que j'aurai été, même indirectement, le complice de votre +entreprise insensée. Vous ignorez où est situé le Morne-au-Diable; ni +moi, ni mes nègres, et, je vous l'affirme, nul de mes paroissiens ne +voudra vous servir de guide; je les prierai de vous refuser. D'ailleurs +la réputation du Morne-au-Diable est telle que personne ne se souciera +d'enfreindre mes recommandations. + +Cette déclaration du père Griffon sembla donner à réfléchir au +chevalier; il baissa d'abord la tête en silence, puis il reprit +résolument: + +--Je le sais, le Morne-au-Diable est éloigné de quatre lieues d'ici; il +est situé dans le nord de l'île; mon cÅ“ur me servira de boussole et +me guidera vers la dame de mes pensées.... avec l'assistance du soleil +et de la lune. + +--Mais, malheureux insensé! s'écria le père Griffon, il n'y a pas de +chemin tracé dans les forêts où vous allez vous engager; les arbres sont +si touffus qu'ils vous cacheront la position du soleil; vous vous +égarerez. + +--J'irai tout droit devant moi, j'arriverai toujours quelque part, votre +île n'est pas si grande (soit dit sans humilier la Martinique), mon +père, alors je reviendrai sur mes pas et je chercherai jusqu'à ce que je +trouve le Morne-au-Diable... + +--Mais le sol de ces forêts est souvent impraticable; elles sont +infestées des serpents les plus dangereux: je vous dis que vous y +aventurer, c'est braver mille morts.... + +--Eh! mon père, qui ne risque rien n'a rien; s'il y a des serpents, eh +bien, je mettrai des échasses, comme les habitants de nos landes! + +--Allez donc marcher avec des échasses au milieu des lianes, des +ronces, des rochers, des arbres déracinés par le temps! Je vous dis que +vous ne savez pas ce que sont nos forêts. + +--Si l'on pensait toujours au péril, mon révérend, on ne ferait jamais +rien de bon. Est-ce que vous pensez au mal de Siam quand vous soignez +ceux de vos paroissiens qui en sont attaqués? + +--Mais mon but est pieux, à moi; je puis affronter la mort en faisant +mon devoir.... tandis que vous y courez certainement pour une vanité. + +--Une vanité! mon révérend! une commère qui a des écuelles remplies de +diamants, des sacs pleins de perles fines, et peut-être encore cinq à +six millions de biens! Peste! quelle vanité! + +Il n'y avait pas à espérer de vaincre une pareille opiniâtreté: le curé +ne l'essaya pas; il conduisit son hôte dans la chambre qu'il lui +destinait, bien décidé à mettre tous les obstacles possibles à la +fantaisie du chevalier. + +Inébranlable dans sa résolution, Croustillac s'endormit profondément. +Une ardente curiosité était venue augmenter son entêtement naturel et sa +confiance imperturbable dans sa destinée; plus cette confiance avait été +jusqu'alors trompée, plus l'aventurier croyait que _l'heure promise_ +devait arriver pour lui. + +Le lendemain matin, au point du jour, il s'éveilla, et alla sur la +pointe du pied jusqu'à la porte de la chambre du père Griffon. + +Le curé dormait encore, ne croyant pas le chevalier capable de +s'aventurer sans guide dans un pays inconnu. Il se trompait. + +Croustillac, pour échapper aux instances et aux reproches de son hôte, +partit au moment même. + +Il ceignit sa formidable épée, arme assez incommode pour traverser des +buissons; il enfonça son feutre sur sa tête, prit une gaule à la main +pour effaroucher les serpents, et le jarret ferme, le nez au vent, le +cÅ“ur un peu palpitant, il quitta la demeure hospitalière du curé du +Macouba, et se dirigea vers le nord en suivant pendant quelque temps la +lisière d'un bois extrêmement touffu. + +Il lui fallut bientôt quitter cette lisière qui, formant un angle vers +l'orient, se prolongeait indéfiniment dans cette direction. + +Le chevalier, au moment d'entrer dans la forêt, hésita un instant; il se +rappela les sages conseils du père Griffon, il songea aux dangers qu'il +allait courir; mais, évoquant aussitôt par la pensée les trésors de la +Barbe-Bleue, il fut ébloui des monceaux d'or, de perles, de rubis, de +diamants qu'il crut voir étinceler et fourmiller à ses yeux; il se +figura l'habitante du Morne-au-Diable d'une beauté achevée. Entraîné par +ce mirage, il entra résolument dans la forêt, en soulevant un épais +rideau de lianes qui retombaient du haut des arbres après s'y être +enlacées. + +Le chevalier n'oublia pas de battre les buissons avec sa gaule, en +criant à haute voix:--Dehors, les serpents... dehors! + +Excepté les cris du Gascon, on n'entendait aucun bruit. + +Le soleil allait bientôt se lever; l'air, rafraîchi par l'abondante +rosée de la nuit et par la brise de mer, était imprégné des odeurs +fortes et aromatiques des fleurs tropicales. + +La forêt était encore presque plongée dans les ténèbres au moment où le +chevalier y pénétra... + +Pendant quelques minutes, le profond silence qui régnait dans cette +solitude imposante ne fut troublé que par les coups de gaule que le +chevalier donnait sur les buissons en répétant:--Dehors, les serpents, +dehors! + +Peu à peu les cris du Gascon, qui s'éloignait de plus en plus, devinrent +moins distincts; puis ils cessèrent tout à fait.... + +Le morne et profond silence qui régnait alors fut subitement interrompu +par une espèce de hurlement sauvage qui n'avait rien d'humain. + +Ce bruit et les premiers rayons du soleil qui jaillirent à l'horizon +comme une gerbe enflammée semblèrent éveiller les habitants de ces +grands bois. Ils y répondirent sur tous les tons; le tapage devint +infernal: les glapissements des singes, les miaulements des +chats-tigres, les sifflements des serpents, le grognement des sangliers, +les beuglements des taureaux éclatèrent de toutes parts avec un ensemble +effrayant; les échos de la forêt et des mornes se renvoyèrent ces sons +discordants; on eût dit une bande de démons répondant à l'appel d'un +démon supérieur. + + + + +CHAPITRE VII. + +LA CAVERNE. + + +Pendant que le chevalier cherche la route du Morne-au-Diable à travers +la forêt, nous conduirons le lecteur vers la partie la plus +septentrionale de la côte de la Martinique. + +La mer déferlait avec une majestueuse lenteur au pied des grands rochers +presque à pic qui défendaient naturellement cette partie de l'île, en +formant une sorte de muraille perpendiculaire de deux cents pieds de +haut; le continuel ressac des vagues rendait ces parages si dangereux, +qu'une embarcation ne pouvait risquer d'aborder en cet endroit sans être +infailliblement brisée. + +Le site dont nous parlons était d'une simplicité sauvage, grandiose; une +ceinture de rochers âpres, nus, d'un rouge fauve, se dessinait sur un +ciel d'un bleu de saphir; leur base disparaissait au milieu d'un +brouillard de neigeuse écume, soulevée par le choc incessant d'énormes +montagnes d'eau qui s'abattaient sur ces récifs en tonnant comme la +foudre. + +Le soleil dans toute sa force jetait une lumière éblouissante, torride +sur cette masse granitique; il n'y avait pas le plus léger nuage sur ce +ciel d'airain. A l'horizon apparaissaient, à travers une vapeur +brûlante, les terres élevées des autres Antilles. + +A quelque distance de la côte, où brisaient les lames, la mer était d'un +azur sombre, et calme comme un miroir. + +Un objet d'abord imperceptible, tant il offrait peu de surface au-dessus +de l'eau, s'approchait rapidement de cette partie de l'île appelée la +Cabesterre. + +Peu à peu on put distinguer un _balaou_, pirogue longue, légère, +étroite, dont l'arrière et l'avant sont également coupés en taille-mer; +cette embarcation non voilée s'avançait à force de rames. + +A chaque banc, on distinguait parfaitement un homme qui nageait +vigoureusement. Quoique pendant l'espace de trois lieues la côte fût +aussi inabordable qu'en cet endroit, l'on ne pouvait douter que le +_balaou_ se dirigeât pourtant vers ces rochers. + +Le dessein de ceux qui s'approchaient ainsi semblait inexplicable. +Bientôt la pirogue fut engagée au milieu des vagues énormes qui +déferlaient sur les récifs. Sans la merveilleuse adresse du pilote, qui +évitait les masses d'eau dont l'arrière de cette frêle barque était +incessamment menacé, elle eût été bientôt submergée. + +A deux portées de fusil des rochers, le balaou mit en travers, en +profitant d'une intermittence dans la succession des lames, embellie, ou +moment de calme qui revient périodiquement après que sept ou huit lames +ont déferlé. + +Deux hommes, qu'à leurs vêtements on reconnaissait facilement pour des +marins européens, assurèrent leur toque sur leur tête, et se jetèrent +hardiment à la nage, pendant que leurs compagnons, virant de bord à la +fin de l'embellie, regagnèrent le large et disparurent après avoir de +nouveau bravé la fureur et l'élévation des vagues avec une merveilleuse +habileté. + +Pendant ce temps, les deux intrépides nageurs, tour à tour soulevés ou +précipités au milieu de lames énormes qu'ils coupaient adroitement, +arrivaient au pied des rochers au milieu d'une nappe d'écume. + +Ils paraissaient courir à une mort certaine, et devoir être brisés sur +les récifs. + +Il n'en fut rien. + +Ces deux hommes paraissaient connaître parfaitement la côte: ils se +dirigèrent vers un endroit où la violence des eaux avait creusé une +immense grotte naturelle. + +Les vagues, s'engouffrant sous cette voûte avec un bruit horrible, +retombaient ensuite en cataracte dans un bassin inférieur, large, creux +et profond. + +Après quelques sourdes ondulations, les lames s'apaisaient et formaient +ainsi, au milieu des parois d'une caverne gigantesque, un petit lac +souterrain, dont le trop plein retournait à la mer par quelque conduit +caché. + +Il fallait une grande témérité pour s'abandonner ainsi à l'impulsion des +vagues furieuses qui vous précipitaient dans l'abîme; mais cette +submersion momentanée était plus effrayante que dangereuse: l'ouverture +de la caverne était si vaste qu'on ne risquait pas de se briser contre +les rochers, et la nappe d'eau vous jetait ensuite au milieu d'un étang +paisible, entouré d'une grève de sable fin et battu. + +Pour ainsi dire tamisée à travers la chute d'eau qui bouillonnait à +l'entrée de cette voûte énorme, la lumière y arrivait faible, douce, +bleuâtre comme celle de la lune. + +Les deux nageurs haletants, étourdis et meurtris par le choc des vagues, +sortirent du petit lac et abordèrent sur sa grève, où ils se reposèrent +quelque temps. + +Le plus grand de ces deux hommes, quoique vêtu du costume d'un simple +marin, était le colonel Rutler, partisan exalté du nouveau roi +d'Angleterre, Guillaume d'Orange, sous les ordres duquel il avait servi +alors que le beau-fils de l'infortuné Jacques II n'était encore que +stathouder de Hollande. + +Le colonel Rutler était grand et robuste; sa figure avait une expression +d'audace, presque de cruauté; ses cheveux, dont quelques mèches roides +et mouillées passaient à travers sa toque de marin, étaient d'un rouge +ardent; d'épaisses moustaches de même nuance cachaient presque une large +bouche surmontée d'un nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie. + +Rutler, homme fidèle et résolu, servait son maître avec un dévouement +aveugle. Guillaume d'Orange lui avait témoigné sa confiance en le +chargeant d'une mission aussi difficile que périlleuse, ainsi qu'on le +verra plus tard. + +Le marin qui accompagnait le colonel était petit, mais vigoureux, actif +et déterminé. + +Le colonel lui dit en anglais, après un moment de silence: + +--Es-tu bien sûr au moins, John, qu'il y a un passage pour sortir d'ici? + +--Ce passage existe, colonel, soyez tranquille. + +--Pourtant... je n'aperçois rien... + +--Tout à l'heure, colonel, lorsque votre vue sera habituée à cette +espèce de jour, couleur de clair de lune, vous vous baisserez à plat +ventre, et là , à droite, tout au bout d'un long conduit naturel, dans +lequel on ne peut avancer qu'en rampant, vous distinguerez la lueur du +jour qui y pénètre par une crevasse du roc. + +--Si le chemin est sûr, il n'est pas commode. + +--Si peu commode, colonel, que je défierais bien au master du brigantin, +le _Roi des eaux_, qui vous a amené à la Barbade, d'entrer avec son gros +ventre dans le boyau qui nous reste à traverser. C'est tout au plus si +j'ai pu autrefois m'y glisser, moi; il est large comme un tuyau de +cheminée. + +--Et il aboutit? + +--Au fond d'un précipice qui sert de défense au Morne-au-Diable; car de +trois côtés ce précipice est à pic, et il est aussi impossible de le +descendre que de le gravir...; quant à son quatrième côté, il n'est pas +tout à fait impraticable, et en s'aidant des aspérités du roc, on peut +arriver par ce chemin jusqu'aux limites du parc de l'habitation de la +Barbe-Bleue. + +--Je comprends... ce passage souterrain nous conduit au fond d'un abîme +dominé par le Morne-au-Diable. + +--Justement, colonel, c'est comme si nous étions au fond d'un fossé dont +un des côtés inférieurs serait à pic, et l'autre en talus... quand je +dis en talus, c'est une manière de parler, car, pour atteindre au sommet +du rocher, il nous faudra rester plus d'une fois suspendus à quelque +liane entre le ciel et la terre. Mais, arrivés au faîte, nous nous +trouverons à l'extrémité du parc du Morne-au-Diable; une fois là , nous +nous blottirons dans quelque trou en attendant le moment d'agir. + +--Et le moment d'agir ne tardera pas. Allons, allons, allons, pour +connaître si bien les êtres, il faut, en effet, que tu aies servi la +Barbe-Bleue? + +--Je vous l'ai dit, colonel. J'étais venu de la Côte-Ferme avec elle et +son premier mari; au bout de trois mois, ils m'ont renvoyé; alors je +suis parti pour Saint-Domingue, et je n'ai plus entendu parler d'eux. + +--Et elle, la reconnaîtrais-tu bien? + +--De taille, de tournure, oui, mais pas de figure, car nous sommes +partis de la Côte-Ferme la nuit, et une fois débarquée, on l'a +transportée en litière jusqu'au Morne-au-Diable. Quand, par hasard, elle +sortait pendant le jour, elle mettait son masque; les uns disaient +qu'elle était belle comme un ange; les autres, qu'elle était laide comme +un monstre. Je ne puis pas dire qui se trompe, car moi et mes camarades +nous ne mettions jamais le pied dans l'intérieur de la maison, le +service particulier se faisait par des mulâtresses toujours muettes +comme des poissons. + +--Et lui? + +--Il était beau, grand, mince, élancé; il avait trente-six ans environ; +brun, des yeux et une moustache noirs, le nez aquilin. + +--C'est lui, c'était bien lui, se disait le colonel à mesure que John +faisait ce signalement. C'est ainsi qu'on l'a toujours dépeint. Et l'on +ne sait pas comment il est mort? + +--On a dit qu'il était mort en voyage; on n'en a pas su davantage. + +--Et l'on n'a jamais eu de doutes sur sa mort? + +--Ma foi, non, colonel, puisque la Barbe-Bleue s'est remariée deux fois +depuis. + +--Et ces deux maris, les as-tu vus? + +--Non, colonel, car j'arrivais de Saint-Domingue, lorsqu'il y a huit +jours vous m'avez engagé pour cette expédition, sachant que je pouvais +vous servir. Vous m'avez promis cinquante guinées si je vous +introduisais dans l'île malgré les croiseurs français qui, depuis la +guerre, ne laissent aucun bâtiment approcher des côtes... +_abordables_... s'entend; aussi notre balaou n'a pas été gêné, car, +grâce aux rochers à pic de la Cabesterre, personne ne s'imagine qu'on +puisse s'introduire dans l'île de ce côté, et on n'y veille pas. + +--Et puis, ainsi, personne ne peut soupçonner notre présence dans l'île; +et, selon ce que tu m'as dit, la Barbe-Bleue a une espèce de police qui +l'instruit de l'arrivée de tous les étrangers. + +--Du moins, colonel, on disait dans le temps que les gens qui tiennent +ses comptoirs à Saint-Pierre ou à Fort-Royal étaient aux aguets, et que +pas un étranger débarquant à la Martinique n'échappait à leur +surveillance. + +--Tout est donc pour le mieux: tu auras tes cinquante guinées... Mais +encore une fois, tu es bien sûr que le conduit souterrain...? + +--Soyez donc tranquille, colonel; j'y ai passé, vous dis-je, avec le +nègre pêcheur de perles, qui m'a le premier conduit ici. + +--Mais pour sortir du précipice, il t'a fallu traverser le parc du +Morne-au-Diable? + +--Sans doute, colonel, puisque c'était la curiosité de voir ce parc, +dans lequel nous ne pouvions jamais entrer, qui m'avait fait accepter +l'offre du pêcheur de perles; étant de la maison, je savais la +Barbe-Bleue et son mari absents; j'étais donc bien sûr de pouvoir sortir +par le jardin après être sorti du précipice: c'est ce que nous avons +fait, non pas sans risquer de nous rompre le cou mille fois, mais, que +voulez-vous! je mourais d'envie de voir l'intérieur de cette habitation, +qui nous était défendue. De fait, c'était un vrai paradis. Ce qui a été +très amusant, c'est la surprise de la mulâtresse qui servait de +portière; quand elle nous a vus, moi et le noir, elle ne pouvait pas +concevoir comment nous avions fait pour entrer. Nous lui avons dit que +nous avions échappé à sa surveillance. Elle nous a crus; aussi nous +a-t-elle mis à la porte le plus vite possible, et elle s'est tue pour +n'être pas chassée par ses maîtres. + +Après quelques moments de silence, le colonel dit brusquement à John: + +--Ce n'est pas tout, maintenant il n'y a plus à reculer, je dois tout te +dire. + +--Quoi donc, colonel? + +--Une fois introduits dans le Morne-au-Diable, nous aurons un homme à +surprendre et à garrotter; quoi qu'il fasse pour se défendre, il ne +faudra pas qu'il lui tombe un cheveu de la tête... à moins qu'il ne nous +force absolument à défendre notre vie; alors, ajouta le colonel avec un +sourire sinistre, alors... deux cents guinées pour toi, que nous +réussissions ou non. + +--Mille diables... Vous attendez un peu tard pour me dire cela, +colonel... Mais maintenant le vin est tiré, il faut le boire. + +--Allons, je ne me suis pas trompé, tu es un brave... + +--Ah ça! mais cet homme que vous cherchez est-il fort et courageux? + +--Mais... dit Rutler, après avoir réfléchi quelques minutes, figure-toi +à peu près le premier mari de la veuve... un homme grand et mince. + +--Diable... celui-là était mince, c'est vrai; mais une baguette d'acier +aussi est mince, ce qui ne l'empêche pas d'être furieusement forte. +Voyez-vous, colonel, cet homme-là savait mieux que personne comment on +se sert du plomb et du fer; il était si vigoureux que je l'ai vu prendre +un nègre insolemment par la ceinture et le jeter à dix pas de lui, comme +il eût fait d'un enfant, quoique ce nègre fût plus grand et plus robuste +que vous. Ainsi donc, colonel, si l'homme que vous cherchez ressemble à +celui-là , nous aurons du mal à le bâter, comme on dit... + +--Moins que tu ne le crois... je t'expliquerai ça... + +--Et puis, dit John, si par hasard le flibustier, le boucanier ou le +Caraïbe, qui, dit-on, fréquentent la veuve, sont aussi là ... ça +commencera à devenir gênant... + +--Écoute-moi, d'après ce que tu m'as dit, il y a au bout du parc un bois +où l'on peut se cacher. + +--Oui, colonel. + +--Excepté le boucanier, le flibustier ou le Caraïbe, personne n'entre +dans l'habitation particulière de la Barbe-Bleue?... + +--Personne, colonel, excepté les mulâtresses de service... + +--Et aussi excepté l'homme que je cherche, bien entendu; j'ai mes +raisons pour croire que nous l'y trouverons. + +--Bien, colonel. + +--Alors rien de plus simple, nous nous embusquons au plus épais du bois, +jusqu'à ce que mon homme vienne de notre côté. + +--Ce qui ne peut manquer d'arriver, colonel, car le parc n'est pas +grand, et quand on s'y promène, il faut forcément passer près d'un +bassin de marbre, non loin duquel nous serons très bien cachés... + +--Si notre homme ne se promène pas, une fois la nuit venue, nous +attendons qu'il soit couché, et nous le surprenons au lit... + +--Cela serait plus sûr, colonel, à moins que votre homme n'appelât à son +secours un des consolateurs de la Barbe-Bleue!... + +--Sois donc tranquille... pourvu qu'avec ton aide je puisse mettre la +main sur lui, alors, fût-il entouré de cent personnes armées jusqu'aux +dents, il est à moi, j'ai un moyen sûr de le forcer à m'obéir... Ceci me +regarde... Tout ce que je te demande, c'est de me conduire dans un +endroit d'où je puisse sauter sur lui à l'improviste... + +--C'est convenu, colonel... + +--Alors, marchons... dit Rutler en se levant. + +--A vos ordres, colonel, seulement au lieu de marchons... c'est rampons +qu'il faut dire. Mais voyons donc, ajouta John en se baissant, si l'on +aperçoit toujours la lumière du jour. Oui, oui... la voilà , mais comme +ça paraît loin. A propos, colonel, si depuis que je suis venu ici le +conduit avait été bouché par un éboulement, nous ferions, à l'heure +qu'il est, une singulière figure! condamnés à rester ici et à mourir de +faim... à moins de nous dévorer mutuellement... Impossible de sortir par +le gouffre, vu qu'on ne peut pas remonter une chute d'eau comme une +truite remonte une cascade... + +--C'est vrai, dit Rutler en frémissant, tu m'épouvantes: heureusement il +n'en est rien; tu as toujours le sac? + +--Oui, oui, colonel; les courroies sont solides, et la peau de lamentin +imperméable; nous trouverons là -dedans nos poignards, nos pistolets et +notre cartouchière aussi secs que s'ils sortaient d'un râtelier d'armes. + +--Allons... John, en route, passe le premier, dit le colonel, il nous +faut le temps de faire sécher nos habits. + +--Cela ne sera pas long, colonel... une fois au fond du précipice, nous +serons comme dans un four; le soleil y donne en plein. + +John, se mettant à plat ventre, commença à se glisser dans un passage si +étroit, qu'il put à peine s'y introduire. + +Les ténèbres y étaient profondes... au loin seulement on distinguait une +pâle lueur. + +Le colonel suivit John en se traînant sur un sol humide et fangeux.. + +Pendant quelque temps, les deux Anglais s'avancèrent ainsi, rampant sur +les genoux, sur les mains et sur le ventre, dans l'obscurité la plus +complète. + +Tout à coup John s'arrêta brusquement, et s'écria d'une voix altérée par +l'épouvante: + +--Colonel... + +--Que veux-tu? + +--Ne sentez-vous pas une odeur forte? + +--Oui, cette odeur est fétide. + +--Ne bougez pas... c'est un serpent... _fer-de-lance!_ Nous sommes +perdus... + +--Un serpent? s'écria le colonel avec effroi. + +--Nous sommes morts... Je n'ose pas avancer... l'odeur devient de plus +en plus forte, murmura John. + +--Tais-toi... Écoute... + +Dans une mortelle angoisse, les deux hommes retinrent leur respiration. + +Tout à coup, à quelques pas, ils entendirent un bruit continu, +précipité, comme si l'on eût battu le sol humide avec un fléau. + +L'odeur nauséabonde et subtile que répandent les gros serpents devint de +plus en plus pénétrante... + +--Le serpent est en fureur, il s'est lové; c'est de sa queue qu'il bat +ainsi la terre, dit John d'une voix affaiblie.--Colonel... recommandons +notre âme à Dieu... + +--Il faut crier pour l'effrayer, dit Rutler. + +--Non, non, il se jettera tout de suite sur nous, dit John. + +Les deux hommes restèrent quelques moments dans une horrible attente. + +Ils ne pouvaient ni se retourner ni changer de position; leur poitrine +touchait au sol, leur dos touchait au roc... Ils n'osaient faire un +mouvement de recul dans la crainte d'attirer le reptile à leur +poursuite. + +L'air, de plus en plus imprégné de l'odeur infecte du serpent, devenait +suffocant. + +--Ne trouves-tu pas sous ta main une pierre pour la lui jeter? dit tout +bas le colonel. + +A peine avait-il dit ces mots que John poussa des cris terribles et se +débattit avec violence en s'écriant: + +--A moi! à moi! je suis mort... + +Éperdu de terreur, Rutler voulut se redresser, mais il se frappa +violemment le crâne aux parois de l'étroit passage. + +Alors, rampant en arrière aussi rapidement qu'il le put à l'aide de ses +genoux et de ses mains, il tâcha de fuir à reculons pendant que John, +aux prises avec le serpent, poussait des hurlements de douleur et +d'épouvante. + +Tout à coup ses cris devinrent sourds: inarticulés, gutturaux, comme si +le marin eût été étouffé. + +En effet, le serpent, furieux, après avoir, dans l'obscurité, mordu John +aux mains, à la gorge, au visage, essayait d'introduire sa tête plate et +visqueuse dans la bouche entr'ouverte de ce malheureux, et le mordait +aux lèvres et à la langue; et cette dernière blessure l'acheva. + +Le serpent, avant assouvi sa rage, dénoua rapidement ses horribles +nÅ“uds et prit la fuite. + +Le colonel sentit un corps flasque et glacé effleurer sa joue; il se +tint immobile. + +Le serpent glissa rapidement le long des parois du conduit souterrain et +s'échappa. + +Ce danger passé, le colonel resta quelques moments pétrifié de terreur; +il écoutait les derniers râlements de John; son agonie fut rapide. + +Rutler l'entendit faire quelques soubresauts convulsifs, et ce fut tout. + +Son compagnon était mort.... + +Alors Rutler s'avança vers John, et le saisit par la jambe.... + +Cette jambe était déjà roide et froide, tant le venin du serpent +fer-de-lance est rapide. + +Un nouveau sujet d'effroi vint assaillir le colonel. + +Le reptile, ne trouvant pas d'issue dans la caverne, pouvait revenir par +le même chemin; Rutler croyait déjà entendre un léger frôlement derrière +lui; il ne pouvait fuir en avant, le corps de John bouchait complétement +le passage; fuir en arrière c'était s'exposer à rencontrer le serpent. + +Pourtant, dans son épouvante, le colonel saisit le cadavre par les deux +jambes, afin de l'entraîner jusqu'à l'entrée du conduit souterrain et de +déblayer ainsi la seule issue par laquelle il pût sortir de cette +caverne. + +Ses efforts furent vains. + +Soit que sa vigueur fût paralysée par la gêne de sa position, soit que +le poison eût déjà fait gonfler le corps, Rutler ne put parvenir à le +tirer à lui. + +Ne voulant, n'osant croire que cette unique et dernière chance de salut +lui fût enlevée, il trouva le moyen de détacher sa ceinture et de +l'attacher aux pieds du mort, puis la prenant entre ses dents et +s'aidant de tes deux mains, il se mit à tirer avec toute l'énergie du +désespoir.... + +A peine il put imprimer un léger mouvement à ce cadavre. + +Sa terreur augmenta; il chercha son couteau, dans le projet insensé de +dépecer le corps de John: il reconnut bientôt l'inutilité de cette +tentative. + +Les pistolets et les munitions du colonel étaient dans un sac de peau de +lamentin que portait John sur les épaules; il voulut au moins essayer +d'enlever le sac à son compagnon; il y parvint après des difficultés +inouïes, puis il regagna à reculons l'entrée du conduit. + +Une fois dans la caverne, il se sentit faiblir, mais l'air le ranima, il +se plongea le front dans l'eau froide et s'assit sur la grève. + +Il avait presque oublié le serpent. + +Un long sifflement lui fit lever la tête; il vit le reptile se balançant +à quelques pieds au-dessus de lui, à demi enlacé dans les roches qui +formaient la voûte du souterrain. + +Le colonel retrouva son sang-froid à la vue du danger; restant presque +immobile et n'agissant que des mains, il déboucla le sac, y prit un +pistolet et l'arma. + +Heureusement la charge et l'amorce étaient intactes. + +Au moment où le serpent, irrité par le mouvement de Rutler, se précipita +sur lui, ce dernier l'ajusta, tira, et le reptile tomba a ses pieds la +tête fracassée. Il était d'un noir bleuâtre, tacheté de jaune, et avait +huit à neuf pieds de long. + +Délivré de cet ennemi, encouragé par ce succès, le colonel voulut tenter +un dernier effort pour dégager la seule issue par laquelle il pût +sortir. + +Il rampa de nouveau dans le conduit; malgré sa vigueur, ses efforts +inouïs, il ne put parvenir à déranger le cadavre de John. + +De retour dans la caverne, il la parcourut en tous sens et ne trouva +aucune autre issue. + +Il ne pouvait espérer de secours du dehors, ses cris ne pouvaient être +entendus. + +A cette horrible pensée, ses yeux tombèrent sur le serpent; il y vit une +ressource momentanée; il savait que quelquefois les nègres affamés +mangeaient de ces chairs répugnantes, mais non malsaines. + +La nuit vint, il se trouva dans de profondes ténèbres... Les lames +mugissaient et se brisaient à l'entrée de la caverne; la chute d'eau se +précipitait avec fracas dans le bassin inférieur. + +Une nouvelle frayeur vint assaillir Rutler. Il savait que les serpents +se rejoignent et s'accouplent souvent pendant la nuit; guidé par la +voie, le mâle ou la femelle du reptile qu'il avait tué pouvait venir à +sa recherche. + +Les transes du colonel devinrent affreuses. Le moindre bruit le faisait +tressaillir... malgré son caractère énergique; il se demanda, dans le +cas ou il sortirait par un miracle de cette horrible position, s'il +continuerait l'entreprise qu'il avait commencée. + +Tantôt il croyait voir dans cette aventure un avertissement du ciel; +tantôt il s'accusait de lâcheté, et attribuait ses folles appréhensions +à l'état de faiblesse dans lequel il se trouvait.... + + * * * * * + +Nous abandonnerons le colonel dans cette position difficile pour +conduire le lecteur au Morne-au-Diable. + + + + +CHAPITRE VIII. + +LE MORNE-AU-DIABLE. + + +La lune brillante et pure jetait une clarté presque égale à celle du +soleil d'Europe et permettait de distinguer parfaitement, au sommet +d'une roche assez élevée et entourée de bois de toutes parts, une +habitation construite en briques et d'une architecture bizarre. + +On ne pouvait y arriver que par un étroit sentier, formant une spirale +autour de cette espèce de cône. Ce sentier était bordé, d'un côté, par +des masses de granit presque perpendiculaires; de l'autre, par un +précipice, dont, en plein jour même, on n'apercevait pas le fond. + +Ce chemin dangereux aboutissait à une plate-forme traversée par une +muraille de briques d'une grande épaisseur et garnie de meurtrières. + +Derrière cette espèce de glacis s'élevaient les murailles d'enceinte de +l'habitation, dans laquelle on entrait par une porte de chêne très +basse. + +Cette porte communiquait à une vaste cour carrée, occupée par les +communs et par d'autres bâtiments. Cette cour traversée, on arrivait à +un passage voûté qui conduisait au sanctuaire, c'est-à -dire au pavillon +habité par la Barbe-Bleue. Aucun des noirs ou des métis qui formaient +le nombreux domestique de l'habitation ne dépassait les limites de cette +voûte. + +Le service de la Barbe-Bleue se faisait par l'intermédiaire de plusieurs +mulâtresses, qui seules communiquaient avec leur maîtresse. + +La maison s'élevait sur le versant opposé à celui par lequel on montait +au faîte du morne. Ce versant, beaucoup moins rapide et disposé en +plusieurs terrasses naturelles, se composait de cinq ou six gradins +immenses qui, de tous côtés, aboutissaient à des précipices. + +Par un phénomène assez fréquent dans les îles volcanisées, un étang de +deux arpents environ de circonférence occupait presque toute l'étendue +d'un des gradins supérieurs. L'eau en était limpide et pure. La maison +de la Barbe-Bleue était séparée de ce petit lac par une étroite chaussée +de sable uni, brillant comme de l'argent. + +Cette maison n'avait qu'un étage; au premier aspect elle semblait +seulement construite d'écorces d'arbres; son toit de bambous, très +incliné, se plongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extérieur, +s'appuyait sur des troncs de palmiers enfoncés en terre, et formait +ainsi une sorte de galerie autour de la maison. + +Un peu au-dessus du niveau de ce lac, descendait, en pente douce, une +pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles +prairies d'Angleterre; cette rareté inouïe aux Antilles était due à +d'invisibles irrigations qui partaient de l'étang et répandaient dans ce +parc une délicieuse fraîcheur. + +A cette pelouse, ornée çà et là de corbeilles de fleurs équinoxiales, +succédait un jardin composé de massifs d'arbustes variés; l'inclinaison +du terrain était telle qu'on n'apercevait pas leurs tiges, mais +seulement leurs cimes émaillées des plus vives nuances; enfin, après les +arbustes venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d'orangers +et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Au jour, ainsi vu de +haut, on eût dit un tapis de neige odorante semée de boules d'or. + +A l'extrême horizon, les tiges élancées des bananiers, des cocotiers, +formaient une clôture splendide et dominaient le précipice, au fond +duquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parlé, et où +était alors engagé le colonel Rutler. + +Maintenant, entrons dans l'une des pièces les plus reculées de +l'habitation; nous y trouverons une jeune femme âgée de vingt à +vingt-trois ans; mais ses traits sont si enfantins, sa taille si +mignonne, sa fraîcheur si juvénile, qu'on lui donnerait à peine seize +ans. + +Vêtue d'une tunique de mousseline à larges manches, elle est à demi +couchée sur son sofa d'étoffe des Indes de couleur brune à fleurs d'or; +elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains qui disparaît à +demi dans une forêt de grosses boucles de cheveux blonds-cendrés, car +cette jeune femme est coiffée presque à la Titus: une foule de soyeux +anneaux tombent en profusion sur son cou, sur ses épaules de neige et +encadrent sa délicieuse petite figure, ronde, ferme et rose comme celle +d'un enfant. + +Un gros livre relié en maroquin rouge, placé sur le bord du divan où +elle est étendue, est ouvert devant elle. + +La jeune femme y lit avec attention à la clarté de trois bougies +parfumées que supporte un petit candélabre de vermeil, enrichi de +ciselures exquises. + +Les cils de la jolie lectrice sont si longs qu'ils projettent une ombre +légère sur ses joues, où l'on remarque deux gracieuses fossettes; son +nez est d'une délicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que +ses beaux yeux bleus; sa physionomie est empreinte d'une ravissante +expression d'innocence et de candeur. + +Du bas de sa tunique de mousseline sortent deux pieds de Cendrillon, +chaussés de bas de soie blancs et de pantoufles moresques en satin +cerise, côtelées d'argent, qui tiendraient dans le creux de la main. + +La position de cette jeune femme laisse deviner les formes les plus +accomplies, quoiqu'elle soit de petite taille. + +Grâce à la largeur de sa manche qui est retombée, l'on peut admirer le +ravissant contour d'un bras rond, poli comme de l'ivoire et marqué au +coude d'une charmante fossette. La main qui feuillette le livre est +digne du bras, ses ongles très longs ont la pureté luisante de l'agate. +L'extrémité des doigts est nuancée d'un si vif incarnat, qu'on les +dirait colorés du henné des Indiens. + +L'ensemble de cette délicieuse créature rappelle la suave idéalité de la +Psyché, adorable réalisation de ce moment de beauté si fugitif qui passe +avec la première fleur de l'adolescence. Certaines organisations +conservent pourtant assez longtemps cette primeur juvénile, et, nous +l'avons dit, quoique âgée au plus de vingt-trois ans, la Barbe-Bleue +était du nombre de ces natures privilégiées. + +Car c'était la Barbe-Bleue!... + +Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur le nom de l'habitante du +Morne-au-Diable, nous dirons de plus qu'elle s'appelait _Angèle_. Hélas! +ce nom céleste, cette physionomie candide ne contrastent-t-ils pas +singulièrement avec la réputation diabolique dont _jouissait_ cette +veuve de trois maris, qui, disait-on, avait autant de consolateurs +qu'elle avait eu d'époux. + +La suite des événements permettra de condamner ou d'innocenter la +Barbe-Bleue. + +A un léger bruit qu'elle entendit dans la pièce voisine, Angèle redressa +vivement sa tête, comme une gazelle aux aguets, et s'assit sur le bord +du sofa en rejetant ses cheveux en arrière par un mouvement plein de +grâce. + +Au moment où elle se levait en s'écriant:--C'est lui! un homme soulevait +la portière de cette chambre. + +Le fer ne court pas plus vite à l'aimant qu'Angèle ne courut au devant +du nouveau venu. Elle se précipita dans ses bras, l'enlaça avec une +sorte de tendre fureur, l'accabla de caresses, de baisers passionnés, en +s'écriant avec joie: + +--Mon tendre ami! mon bon Jacques! + +Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses +bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux +fardeau. + +Alors Angèle s'assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains +dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa +figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide... + +Hélas! hélas! les médisants de la Martinique avaient-ils donc raison de +suspecter la moralité de la Barbe-Bleue? + +L'homme qu'elle accueillait avec cette ardente familiarité avait le +teint cuivré d'un mulâtre; il était grand et svelte, agile et robuste; +ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type nègre; une +forêt de cheveux d'un noir de jais entourait son front, ses yeux étaient +grands et d'un noir de velours; sous ses lèvres minces, rouges et +humides, brillaient des dents du plus bel émail. Cette beauté à la fois +charmante et virile, cet ensemble de force et d'élégance, rappelaient +les nobles proportions du Bacchus Indien, ou de l'Antinoüs. + +Le costume du mulâtre était celui que certains flibustiers adoptaient +alors généralement, lorsqu'ils étaient à terre. Il portait un +justaucorps de velours grenat foncé, à boutons d'or ouvragés; de larges +chausses à la flamande de pareille étoffe et ornées de boutons pareils, +qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une +ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé; +enfin de grandes guêtres de peau blanche, piquées et brodées en soie de +mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu'au-dessous du genou +et dessinaient une jambe du plus beau galbe. + +Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient +Jacques et Angèle ainsi groupés. D'un côté, cheveux blonds, teint +d'albâtre, joues rosées, grâces enfantines et gentillesse; de l'autre, +teint bronzé, cheveux d'ébène, air mâle et hardi. + +La blancheur de la robe d'Angèle se dessinait sur la couleur sombre des +vêtements de Jacques, et l'on pouvait mieux apprécier encore les +contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant ses +grands yeux bleus sur les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se +plaisait à rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux +admirer son cou hâlé, qui par sa couleur et par sa forme, pouvait +rivaliser avec le plus beau bronze florentin. + +Après avoir assez prolongé cette inconvenante exhibition, Angèle donna +au mulâtre un bruyant baiser au-dessous de l'oreille, lui prit la tête +entre ses deux petites mains, ébouriffa malicieusement sa noire +chevelure, lui donna une tape sur la joue, et s'écria: + +--Voilà comme je vous aime, monsieur l'Ouragan. + +A un léger bruit qu'on entendit derrière la tapisserie qui servait de +portière, Angèle dit: + +--Est-ce toi, Mirette? que fais-tu là ? + +--Maîtresse, je viens d'apporter des fleurs... et je vais les arranger +dans les caisses. + +--Elle nous entend... dit Angèle en faisant un signe mystérieux au +mulâtre; puis elle s'amusa encore en riant comme une folle à +_ébouriffer_ la chevelure de M. l'Ouragan. + +M. l'Ouragan se prêtait complaisamment aux gentils caprices d'Angèle, et +la contemplait avec amour. + +Il lui dit en souriant: + +--Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez +tout permis! puis il ajouta en souriant d'un air gravement railleur: + +--Et qui dirait pourtant, à voir cette petite mine si rose, si ingénue, +que je tiens sur mes genoux la plus insigne scélérate des Antilles? + +--Et qui dirait que cet homme, qui parle d'une voix si douce, est ce +féroce capitaine l'Ouragan, la terreur des Anglais et des Espagnols! +s'écria Angèle en éclatant de rire. + +Nous devons avertir le lecteur que le mulâtre et la veuve s'exprimaient +dans le meilleur français et sans le moindre accent étranger. + +--Quelle différence! s'écria ce dernier en souriant, ce n'est pas moi +qu'on accuse d'horribles et mystérieuses aventures, ce n'est pas moi +qu'on appelle _Barbe-Bleue_. + +A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la +petite veuve, d'un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus +mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine +l'Ouragan, lui montra d'un geste la porte de la chambre voisine pour +l'avertir qu'on pouvait l'entendre et dit d'un air malicieusement +boudeur: + +--Voilà pour vous apprendre à parler des trépassés. + +--Fi! le monstre! dit le capitaine en riant aux éclats, et les remords, +donc, madame? + +--Donne-moi un baiser par remords, donc, et j'en aurai... + +--Que Lucifer me soit en aide! Il n'y a que les femmes pour être aussi +criminelles... Ah! ma chère, que vous êtes bien nommée... vous me faites +frémir... Si nous soupions? + +Angèle frappa sur un gong; la jeune métisse, qui avait entendu la +conversation précédente, entra. Elle portait une robe de guinée blanche +à raies écarlates, et avait des anneaux d'argent aux bras et aux +jambes. + +--Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là -dedans? lui dit la +Barbe-Bleue. + +--Oui, maîtresse. + +--Tu nous écoutais? + +--Non, maîtresse. + +--D'ailleurs, ça m'est égal... je parle, c'est pour qu'on m'entende... +Fais-nous donner à souper, Mirette. + +Puis s'adressant au capitaine: + +--Quel vin veux-tu? + +--Du vin de Xérès, mais glacé. C'est un caprice... + +Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du +couvert. + +--A propos, dit l'Ouragan, j'oubliais de te prévenir d'un très grand +événement. + +--Quoi donc? un de mes défunts qui revient? + +--Ma foi, à peu près. + +--Comment... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises +plaisanteries, dit Angèle en prenant un air effrayé. + +--Non, ce n'est pas un défunt, un spectre, mais un prétendant bien +vivant qui ne demande qu'à être ton mari. + +--Il veut m'épouser? + +--Il veut t'épouser. + +--Ah! le malheureux! il s'ennuie donc bien de vivre? s'écria Angèle en +éclatant de rire. + +Mirette, à ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux +autres mulâtresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohème +couvertes d'arabesques d'or, et des piles d'assiettes de magnifiques +porcelaines du Japon. + +La Barbe-Bleue continua: + +--Mon amoureux n'est-donc pas de ce pays? + +--Non certes! car malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien +de trouver un quatrième mari, grâce à votre infernale réputation... + +--Et d'où sort-il donc, cet épouseur, mon cher Jacques? + +--Il vient de France. + +--De France?... il vient de France pour m'épouser! diable!... + +--Angèle, vous savez que je n'aime pas vous entendre jurer, dit le +mulâtre avec un sérieux comique. + +--Pardon, monsieur l'Ouragan, dit la jeune femme en baissant les yeux +d'un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais très +étonnante la nouvelle que vous me donniez... Il paraît que ma réputation +commence à parvenir en Europe. + +--N'ayez pas cette vanité, ma chère. C'est à bord de la _Licorne_ que ce +digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule évaluation de +vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous... +Voilà qui rabaissera, je l'espère, votre orgueil? + +--L'impertinent! et quel homme est-ce... Jacques? + +--Le chevalier de Croustillac. + +--Tu dis? + +--Le chevalier de Croustillac. + +--C'est là le nom de... mon prétendant?...--et Angèle partit d'un fou +rire que rien ne put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son +hilarité. + +Tous deux se calmaient à peine lorsque Mirette rentra, précédant deux +autres métisses qui apportaient une table splendidement servie en +vaisselle de vermeil. + +Les deux esclaves posèrent la table près du divan; le capitaine se leva +pour prendre un siége, pendant qu'Angèle, agenouillée sur le bord du +sofa, découvrait les plats les uns après les autres et furetait la table +avec des gestes et des mines de chatte gourmande. + +--As-tu faim, Jacques?... moi, je dévore, dit Angèle. Et, pour prouver +sans doute la vérité de cette assertion, elle entr'ouvrit ses lèvres de +corail et montra deux rangées de ravissantes petites dents qu'elle fit +claquer par deux fois. + +--Angèle, ma chère, vous êtes décidément très mal élevée, dit le +capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d'une +odeur appétissante. + +--Capitaine l'Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n'est pas pour +être grondée, dit Angèle en faisant une imperceptible et mutine grimace +au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en attaquant très bravement sa +tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau: + +--N'est-ce pas, Mirette, que s'il me gronde je ne le recevrai plus? + +--Non, maîtresse, dit Mirette. + +--Et que je donnerai sa place à Arrache-l'Ame, le boucanier? + +--Oui, maîtresse. + +--Ou à Youmaalë, le Caraïbe? + +--Oui, maîtresse. + +--Voyez-vous cela, monsieur? dit Angèle. + +--Allez, allez, ma chère, je ne suis pas jaloux, vous le savez; la +beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde. + +--Puisque vous n'êtes pas plus jaloux que ça, je vous pardonne. +Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu'est-ce que ça, Mirette? + +--Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier. + +--Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l'Ouragan, mais il faut +ajouter un jus de limon pendant que la friture est toute chaude. + +--Voyez-vous, le gourmand... Ah çà ! et mon épouseur? je l'oubliais... +Donnez-moi à boire, Mirette. + +Le flibustier, tout corsaire qu'il était, prévint la métisse, et versa +du vin de Xérès glacé à Angèle. + +--Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins +de France. + +Et la Barbe-Bleue but très résolument trois doigts de vin de Xérès qui +donna un nouvel éclat à ses lèvres roses, à ses yeux bleus et anima ses +joues rondelettes d'une teinte incarnate. + +--Ah çà ! mon épouseur... mon épouseur, reprit-elle, comment est-il? +Est-il gentil? est-il digne d'aller rejoindre les autres?... + +Mirette, malgré sa soumission passive, ne put s'empêcher de tressaillir +encore en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave +dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de +bien plus grandes énormités. + +--Qu'est-ce que tu as, Mirette? + +--Rien, maîtresse. + +--Si... tu as quelque chose. + +--Non, maîtresse. + +--Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée... Je n'en aurais pas +pour longtemps, va, mon enfant. Puis s'adressant au capitaine l'Ouragan: + +--Eh! le chevalier de... de... comment dis-tu ce nom? + +--Le chevalier de Croustillac. + +--Tu l'as vu? + +--Non, mais sachant ses projets, et qu'il voulait à toutes forces, et +malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu'ici, j'ai +prié Youmaalë le Caraïbe, dit l'Ouragan, en regardant Angèle d'une +manière singulière, de lui adresser un petit avertissement pour +l'engager à renoncer à ses projets. + +--Et vous avez donné cet ordre sans m'en prévenir, monsieur? Et si je +voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prétendant! Car enfin, Croustillac, +ça doit être un Gascon, et je n'ai jamais été mariée à un Gascon, moi! + +--Oh! c'est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconné sur la terre; +avec cela une figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste assez +de courage. + +--Et l'avertissement de Youmaalë? demanda Angèle. + +--N'a rien fait du tout, il a glissé sur l'âme inébranlable de ce +capitan, comme une balle sur les écailles d'un crocodile. Il est parti +ce matin bravement, au point du jour, à travers la forêt, avec ses bas +de soie roses, sa rapière au côté et une gaule pour chasser les +serpents; il y est sans doute encore à cette heure, car le chemin du +Morne-au-Diable n'est pas connu de tout le monde. + +--Jacques! une idée! s'écria la veuve avec joie, faisons-le venir ici +pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah! il est amoureux de mes +trésors et non pas de moi... ah! il veut m'épouser, ce beau chevalier +errant. Nous allons bien voir... Eh bien... tu ne ris pas de mon projet, +Jacques? qu'as-tu donc?... D'abord, monsieur, vous savez que je ne peux +pas être contrariée, je me fais une fête d'avoir ici mon Gascon; s'il +n'est pas mordu par les serpents ou dévoré par les chats-tigres, je veux +l'avoir demain ici... Tu mets demain en mer... Tu diras au Caraïbe ou à +Arrache-l'Ame de me l'amener. + +L'Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-Bleue, selon son +habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément. + +--Jacques! Jacques!... ne m'entends-tu pas? s'écria Angèle avec +impatience, en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j'y tiens, je le +veux! + +Le mulâtre ne répondit rien, il décrivit de l'index de sa main droite un +cercle au dessus de sa tête, et regarda la jeune femme d'un air +significatif. + +Celle-ci comprit ce signe mystérieux. + +Sa figure exprima tout à coup la tristesse et la crainte; elle se leva +brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s'écria +d'une voix touchante: + +--Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d'avoir eu cette +pensée, je te comprends! + +--Relève-toi, calme-toi, Angèle, dit le mulâtre. Je ne crois pas que cet +homme soit à craindre; mais enfin c'est un étranger... il peut venir +d'Angleterre ou de France, et... + +--Je te dis que j'étais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques... +j'oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c'est affreux. + +Et les beaux yeux de la jeune femme s'inondèrent de larmes; elle baissa +la tête, prit la main du mulâtre sur laquelle elle pleura en silence +pendant quelques minutes. + +L'Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d'Angèle, et lui dit +avec tendresse: + +--Je m'en veux beaucoup d'avoir éveillé ces cruels souvenirs, j'aurais +dû ne te rien dire, m'assurer qu'il n'y avait aucun danger à t'amener +cet imbécile comme un jouet... et alors... + +--Jacques, mon ami, s'écria tristement Angèle en interrompant le +mulâtre, mon amant, y penses-tu, pour un caprice d'enfant, exposer... ce +que j'ai de plus cher au monde. + +--Voyons, voyons, calme-toi, dit le mulâtre en la relevant et en la +faisant asseoir auprès de lui, ne vas pas t'effrayer; le père Griffon +s'est informé de ce Gascon, il ne paraît que ridicule; pour plus de +sûreté... j'irai demain lui en parler au Macouba, et puis je dirai à +Arrache-l'Ame, qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de +découvrir ce pauvre diable dans la forêt, où il se sera sans doute +égaré. S'il est dangereux, dit le mulâtre en faisant un signe à Angèle, +car les esclaves étaient toujours là , attendant la fin du souper, s'il +est dangereux, le boucanier nous en débarrassera, et le guérira de +l'envie de te connaître; sinon, comme tu n'as guère de distraction +ici... il te l'amènera. + +--Non, non, je ne veux pas, dit Angèle... Toutes les pensées qui me +viennent maintenant à l'esprit sont d'une tristesse mortelle; mes +inquiétudes renaissent. Angèle, voyant que le mulâtre ne mangeait plus, +se leva; le flibustier l'imita et lui dit: + +--Rassure-toi, mon Angèle, il n'y a rien, rien à craindre... Viens au +jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis à Mirette +d'apporter mon luth; pour te faire oublier ces pénibles idées, je te +chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant. + +En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la taille +d'Angèle, et la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches +qui conduisaient au jardin. + +Au moment de sortir de l'appartement, la Barbe-Bleue dit à son esclave: + +--Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d'albâtre de +ma chambre à coucher... Je n'aurai pas besoin de toi... N'oublie pas de +dire à _Cora_ et aux deux métisses que c'est demain leur jour de +service... Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre. + +Cette dernière recommandation d'Angèle était motivée par l'habitude +qu'elle avait depuis son dernier veuvage d'alterner de trois jours en +trois jours le service de ses femmes. + +Mirette porta au jardin un très beau luth, d'ébène incrusté d'or et de +nacre. + +Au bout de quelques instants, on entendit le flibustier moduler avec une +grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de +clans royalistes chantaient de préférence pendant le protectorat de +Cromwell. + +La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique. + +Mirette et les deux esclaves l'écoutèrent pendant quelques minutes avec +ravissement. + +Aux dernières strophes la voix du flibustier s'émut, quelques larmes +semblèrent s'y mêler... puis les chants cessèrent. + +Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe +renfermée dans un globe d'albâtre qui jetait sur tous les objets une +lumière douce et voilée. + +Cette chambre était splendidement tendue d'étoffe des Indes fond blanc, +émaillée de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline d'un +tissu semblable à une toile d'araignée enveloppait un immense lit de +bois doré à dossier de glace qui apparaissait ainsi comme au travers +d'un léger brouillard. + +Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirette se retira +discrètement et dit aux deux esclaves avec un malin sourire: + +--Mirette allume la lampe pour le capitaine... _Cora_ pour le +boucanier... et _Noün_ pour le Caraïbe... + +Les deux vieilles esclaves secouèrent la tête d'un air d'intelligence, +et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé +les portes qui conduisaient des bâtiments extérieurs à la maison +particulière de la Barbe-Bleue. + + + + +CHAPITRE IX. + +LA NUIT. + + +Nous avons laissé le chevalier de Croustillac alors qu'il s'enfonçait +dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient. + +Un moment étourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa +route, s'orientant toujours vers le nord, du moins autant qu'il le +pouvait, grâce à son peu de connaissances astronomiques. + +Ainsi que le père Griffon l'en avait prévenu, on ne trouvait aucun +chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes +herbes, des lianes, des troncs d'arbres, des broussailles inextricables +encombraient le sol; les arbres étaient si touffus, que l'air, la +lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes +de verdure, où il régnait une humidité chaude presque suffocante, +produite par la fermentation de l'humus végétal qui recouvrait la terre +à une assez grande épaisseur. + +Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère +étouffante; aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d'ivresse, de +pesanteur; il marchait d'un pas moins délibéré, il se sentait la tête +lourde, les objets extérieurs lui étaient presque indifférents, il +n'admirait plus les colonnades de feuillée qui s'étendaient à perte de +vue dans la pénombre de la forêt. Il jetait un coup d'Å“il distrait +sur le plumage étincelant et varié des périques, des aras, des colibris, +qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes +d'or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois +d'Inde. + +Les gambades des singes qui se balançaient aux souples guirlandes des +passiflores, ou qui sautaient d'arbre en arbre, lui arrachaient à peine +un sourire. Complétement absorbé, il n'avait que la force de songer au +terme de son dangereux voyage. Il n'avait de pensée que pour la +Barbe-Bleue et ses trésors. + +Au bout de quelques heures de marche, il commença de s'apercevoir que +ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une +forêt. Une énorme branche de raquette épineuse avait fait un large +accroc à son pourpoint; ses chausses n'étaient pas irréprochables, et +plus d'une fois, sentant sa longue rapière s'embarrasser dans quelques +plantes rampantes, il s'était involontairement retourné comme pour +châtier l'importun qui prenait la liberté de le retenir. + +Soit hasard, soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule, dont il +battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne +pas rencontrer un serpent sous ses pas. + +Vers midi, harassé de fatigue, il s'arrêta pour cueillir quelques +bananes, et monta sur un arbre assez peu élevé pour y déjeuner plus à +son aise; il découvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet +arbre, roulées en cornets, contenaient une eau claire, fraîche, et +parfaite au goût; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit +dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route. + +D'après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne +plus être éloigné du Morne-au-Diable. + +Malheureusement l'estime du chevalier n'était pas d'une extrême +précision, du moins quant à la direction qu'il croyait avoir prise, car +il évaluait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc à +midi un peu plus éloigné du Morne-au-Diable qu'il n'en était éloigné en +entrant dans la forêt. + +Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l'apercevait à peine à travers +l'épaisseur du feuillage), il eût été nécessaire d'avoir presque +constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque +inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents; ainsi +partagée entre le ciel et la terre, l'attention du chevalier avait pu +s'égarer quelque peu. + +Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu'il se fût trompé +d'une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain +d'arriver au terme de sa course. + +Vers les trois heures du soir, il commença de soupçonner le +Morne-au-Diable de s'éloigner à mesure qu'il s'en approchait. +Croustillac était harassé, mais la crainte de passer la nuit dans la +forêt l'aiguillonnait; à force de marcher, de marcher, il arriva enfin à +une sorte de fondrière assez creuse, qui s'enfonçait entre deux gorges +de rochers. + +Le chevalier respira, s'épanouit. + +--Mordioux! s'écria-t-il en s'éventant avec son feutre, me voici donc +enfin au Morne-au-Diable! Il me semble que je m'y reconnais, quoique je +n'y sois jamais venu. Je ne pouvais d'ailleurs pas me perdre; j'avais +l'amour pour boussole; on irait ainsi aux antipodes sans dévier d'un +cheveu. C'est tout simple, mon cÅ“ur tourne vers l'or et la beauté, +comme l'aimant vers le pôle! car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit +être belle... et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de +trois maris doit aimer le changement; or, je serai du fruit nouveau pour +elle... Et quel fruit! Après tout, les trois défunts n'ont eu que ce +qu'ils méritaient, puisqu'ils me font place... Ce qui me rassure à +l'endroit du physique de la Barbe-Bleue, c'est qu'il n'y a qu'une très +jolie femme qui puisse se permettre ces irrégularités, ces façons... un +peu cavalières... de dénouer le lien conjugal... Mordioux! je vais la +voir, lui plaire, la séduire; pauvre femme... elle ne se doute pas que +son vainqueur est à sa porte! Si... si... je parie que son petit cÅ“ur +bat bien fort à ce moment. Elle me presse... elle me devine... son +attente ne sera pas trompée... elle va être éblouie... le bonheur lui +arrive sur les ailes de l'amour... + +En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d'Å“il sur sa toilette; +il ne put s'empêcher de trouver qu'elle était un peu en désordre: ses +bas, primitivement pourpres, puis rose-pâle, s'étaient zébrés d'une +multitude de rayures vertes depuis son voyage dans la forêt; son +pourpoint s'était aussi orné de plusieurs _crevés_ bizarrement placés, +mais le Gascon fit tout haut cette réflexion, sinon très modeste, du +moins très consolante: + +--Mordioux! Vénus en sortant de l'onde n'avait pas de pourpoint; la +Vérité n'en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la +beauté et la vérité apparaissent sans voile... je ne vois pas +pourquoi... l'amour... D'ailleurs la Barbe-Bleue doit être femme à me +comprendre! + +Absolument rassuré, le chevalier hâta le pas, gravit le revers de la +fondrière et se trouva... dans un endroit de la forêt beaucoup plus +sombre et beaucoup plus fourré que celui qu'il venait de quitter. + +D'autres auraient perdu courage, Croustillac s'écria au contraire: + +--Mordioux! ceci est très habile, cacher son habitation au plus épais du +bois est d'une femme de tête!... je suis sûr... plus je m'empêtre dans +ces ronces, plus j'approche de la maison... je me regarde comme +arrivé... Barbe-Bleue... Barbe-Bleue... enfin je te tiens! + +Le chevalier conserva cette précieuse illusion tant que le jour dura, ce +qui ne fut pas long: il n'y a pas de crépuscule sous les tropiques. + +Bientôt le chevalier vit avec étonnement les rares clartés qui +traversaient le sommet des arbres s'éteindre peu à peu, et en +s'éteignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la +forêt. Pendant quelques moments elle resta dans une demi-obscurité, çà +et là éclairée par les vifs reflets du soleil, qui semblait rouge comme +une fournaise, car il se _couchait dans le vent_, ainsi qu'on le dit aux +Antilles. + +Pendant un moment, cette végétation d'une verdure si puissante et si +crue se teignit de pourpre: le chevalier croyait voir la nature à +travers un vitrail rouge, ce qu'on apercevait du ciel était comme une +lave en fusion. + +--Mordioux... s'écria le chevalier, je ne me trompais pas, je suis près +de ce morne infernal, cette réverbération me le prouve. Lucifer rend +sans doute visite à la Barbe-Bleue qui, pour le recevoir, fait allumer +tous les fourneaux de sa cuisine. + +Peu à peu les tons ardents du ciel se refroidirent; ils devinrent d'un +rouge pâle, violacé, et finirent par se fondre dans l'azur foncé de la +nuit. + +Dès que l'ombre envahit la forêt, les cris plaintifs des anolis, les +sinistres glapissements des chouettes célébrèrent le retour des +ténèbres. + +La brise de mer, qui se lève toujours après le coucher du soleil, passa +comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles +frissonnèrent. + +Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu'on n'entend pour ainsi +dire que la nuit, commencèrent à sourdre de toutes parts. + +--Mordioux! s'écria le chevalier, c'est à se couper la figure!!! Penser +que je ne suis qu'à cent pas peut-être du Morne-au-Diable, et que me +voici obligé de dormir à la belle étoile! + +Croustillac, craignant les serpents, se dirigea vers un énorme acajou +qu'il avait remarqué; à l'aide des lianes dont cet arbre était enveloppé +de toutes parts, il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par +deux maîtresses branches; il s'y installa assez commodément, ramena son +épée entre ses genoux, et se mit à souper avec les bananes qu'il avait +heureusement gardées dans ses poches. + +Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d'hommes, même braves, +auraient pu éprouver dans une position si critique. D'ailleurs, dans les +cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements à son +usage; tantôt il s'écriait: + +--Mordioux! le sort s'acharne contre moi... il choisit bien... il ne +peut se commettre... Au lieu de s'adresser à quelque faquin, à quelque +pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac en disant: +Voilà mon homme... Il est digne de lutter contre moi. + +Dans la circonstance dont il s'agit, le chevalier vit une autre +combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui. + +--Mon bonheur est certain, se dit-il, les trésors de la Barbe-Bleue vont +être à moi; c'est une dernière épreuve que ledit sort me fait subir; +j'aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d'un galant +homme de se plaindre. Je ne mériterais pas l'inestimable récompense qui +m'attend. + +A l'aide de ces réflexions, le chevalier combattit victorieusement le +sommeil; il craignait, en y cédant, de se laisser choir du haut de son +arbre; il finit par être enchanté des légères traverses qu'il avait à +surmonter pour arriver jusqu'à la Barbe-Bleue; elle lui saurait gré de +son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement. + +Dans ses accès de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait même +de n'avoir eu jusqu'alors aucun ennemi sérieux à combattre, et de +n'avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs +d'arbres. + +A ce moment, un bruit étrange attira l'attention de l'aventurier; il +prêta l'oreille et s'écria: + +--Qu'est-ce que ceci? on dirait que des chats viennent ici faire leur +sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats, la maison ne doit +pas être éloignée. + +Croustillac se trompait. + +Ces chats n'étaient pas domestiques, mais sauvages, et jamais +chats-tigres ne furent plus féroces; ils continuèrent de faire un +vacarme infernal. + +Pour les faire cesser, le chevalier prit sa gaule et frappa sur l'arbre. +Les chats, au lieu de fuir, se rapprochèrent avec un redoublement de +cris rauques et furieux. + +Depuis très longtemps, les bois étaient parcourus par des bandes de ces +animaux, qui le cédaient à peine aux jaguars en grosseur, en force et en +voracité; ils avaient attaqué et dévoré de jeunes chevreaux, des +chèvres, et jusqu'à de jeunes génisses. + +Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des bêtes carnassières +qui rôdaient autour du chevalier, que la subtilité de leur odorat leur +avait fait éventer, il faut retourner à la caverne où est demeuré le +colonel Rutler. + +On sait que le cadavre de John, mort d'une piqûre de serpent, obstruait +complétement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement +sortir de la caverne. Des chats-tigres, étant descendus dans le +précipice, dépistèrent le cadavre de John, s'en approchèrent d'abord +timidement; puis, bientôt enhardis, ils le dévorèrent. + +Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces cris féroces; au +jour, grâce à l'avidité de ces animaux, l'obstacle qui empêchait Rutler +de sortir avait presque complétement disparu; il ne restait dans +l'étroit souterrain que les ossements de John, et le colonel pouvait +facilement les déplacer. + +Après cette horrible curée, les chats-tigres, affriandés, mais non +rassasiés par ce régal nouveau pour eux, se sentirent en goût de chair +humaine; ils abandonnèrent le fond du précipice, regagnèrent les bois, +éventèrent le chevalier, et leur férocité carnassière s'exaspéra. + +Pendant quelque temps la crainte les retint; mais encouragés par +l'immobilité de Croustillac, l'un des plus hardis et des plus affamés +grimpa lestement sur l'arbre, et le Gascon vit tout à coup près de lui +deux gros yeux brillants et verdâtres qui luisaient au milieu de +l'obscurité. + +Au même instant il se sentit mordre vigoureusement au mollet; il retira +brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonçant ses +griffes dans la chair et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui +fut le signal de l'attaque: les assaillants grimpèrent de tous côtés, le +chevalier ne vit autour de lui que des yeux flamboyants, et se sentit +mordre en plusieurs endroits à la fois. + +Cette attaque avait été si imprévue, les assaillants étaient d'une si +singulière espèce, que Croustillac, malgré son courage, resta un moment +stupéfait; mais les morsures des chats et surtout son indignation +profonde d'avoir à combattre de si ignobles ennemis réveillèrent sa +fureur. + +Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et, +malgré quelques coups de griffes, il le lança rudement contre un tronc +d'arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux; le +chevalier traita de la même manière un autre de ces forcenés qui lui +était sauté sur le dos et entreprenait de lui dévorer la joue. + +La troupe hésita: Croustillac se saisit de son épée comme d'un poignard, +en transperça quelques autres, et mit fin à cette attaque d'un nouveau +genre en s'écriant: + +--Mordioux! pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le brave +Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu'une +volaille pendue au croc d'un garde-manger! + +La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque +peu; au point du jour il descendit de son arbre, et vit étendus à ses +pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hâta de quitter ce lieu +témoin d'exploits dont il rougissait, et, persuadé que le +Morne-au-Diable ne pouvait être loin, il se remit en route. + +Après avoir aussi vainement marché que la veille, les tiraillements +d'estomac causés par une faim canine annoncèrent au chevalier qu'il +devait être environ midi; qu'on juge de son ravissement lorsque la brise +lui apporta une délicieuse odeur de rôti, mais si suave, mais si +pénétrante, mais si appétissante, que le chevalier ne put s'empêcher de +passer légèrement sa langue sur ses lèvres. + +Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d'être arrivé au terme de +ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d'habitation, et +comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son +odorat était de plus en plus chatouillé? + +Marchant très légèrement, il parvint inaperçu et sans être entendu près +d'une sorte de clairière où il s'arrêta un moment; le spectacle qu'il +avait sous les yeux méritait d'exciter son attention. + + + + +CHAPITRE X. + +UN BOUCAN. + + +Au milieu d'un épais fourré, on voyait un large espace déblayé formant +un carré long; à l'une des extrémités s'élevait un _ajoupa_, sorte de +hutte de branchage appuyée au tronc d'un palmier et recouverte de +longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou. + +Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil +ceux qui s'y retiraient, un homme était étendu sur un lit de feuilles; à +ses pieds, une vingtaine de chiens courants dormaient couchés. + +Ces chiens eussent été blancs et orangés si leur couleur primitive +n'avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts; leur tête et +leur poitrail étaient surtout complétement ensanglantés par les suites +d'une copieuse curée. + +Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l'homme à +demi caché dans le lit de feuilles fraîches. + +Non loin de l'ajoupa était un feu couvert où cuisait doucement, _à la +boucanière_, un marcassin d'un an. + +Qu'on se figure une espèce de gril formé par quatre fourches enfoncées +en terre, sur lesquelles on avait posé des traverses, et sur ces +traverses des gaulettes, le tout de bois vert. + +Le marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, était étendu sur le +dos, le ventre ouvert et vidé; des lianes attachées à ses quatre pieds +le retenaient dans cette position que l'ardeur du feu aurait pu +déranger. + +Ce gril était élevé au dessus d'une fosse de quatre pieds de long sur +trois de large et de profondeur, remplie de charbon embrasé; le +marcassin _boucanait_ à la chaleur égale de ce brasier ardent et +concentré. La cavité du ventre de l'animal était à demi pleine de jus de +limon et de piments coupés qui, se combinant avec la graisse que la +chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce +intérieure d'un fumet très appétissant. + +Cet énorme rôti était presque cuit; sa peau commençait à rissoler et à +se fendre; ce qu'on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose +le plus vif. + +Enfin, une douzaine de grosses ignames d'une pulpe jaune et savoureuse +cuisaient sous la cendre et répandaient une excellente odeur. + +Le chevalier ne se possédait plus: emporté par son appétit, il entra +dans l'enceinte en brisant quelques broussailles; un ou deux chiens +s'éveillèrent et coururent sur lui d'un air menaçant. + +L'homme qui dormait se leva brusquement, regarda autour de lui d'un air +étonné pendant que la meute entière manifestait des intentions assez +hostiles à l'endroit du chevalier, en se hérissant et en montrant des +dents formidables. + +Croustillac se rappela l'histoire de l'engagé du boucanier +Arrache-l'Ame, dévoré par ses chiens; mais il ne s'intimida pas; il leva +sa gaule d'un air menaçant, en disant: + +--_Au chenil, valets! au chenil!_ + +Ces termes, empruntés à la vénerie d'Europe, ne firent aucune impression +sur les chiens; ils prirent même une attitude assez menaçante pour que +le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule. + +Leurs yeux brillèrent de férocité; ils allaient se précipiter sur +Croustillac sans l'intervention du boucanier, qui sortit de l'ajoupa un +long fusil à la main, en s'écriant dans un espèce de patois moitié +nègre, moitié français: + +--Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà ? + +Le chevalier mit bravement la main à sa rapière, et dit au boucanier: + +--Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... Ils +veulent jouer des dents sur moi comme j'en jouerais moi-même si j'avais +devant moi un morceau de cet appétissant marcassin, car je suis égaré +dans la forêt depuis hier matin, et j'ai une faim d'enfer... + +Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier, restait stupéfait de +l'étrange accoutrement de cet homme qui, une gaule à la main, voyageait +à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en +baudrier brodé. + +De son côté, Croustillac, malgré son appétit, contemplait le boucanier +avec non moins de curiosité. + +Ce chasseur était de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout +vêtement il avait un caleçon court et une chemise qui flottait comme une +blouse. Ses vêtements étaient tellement imbibés du sang des tauraux ou +des sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et +fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce), que la toile +en paraissait goudronnée, tant elle était noire et roide. + +Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise +autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait, d'un côté, une +gaîne à compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses +longueurs et de diverses formes; de l'autre côté, une gargoussière. + +Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures +étaient faites sans couture et d'une seule pièce, grâce au procédé que +voici, et dont usaient toujours les boucaniers. + +Après avoir écorché un taureau ou quelque grand sanglier, ils levaient +avec précaution la peau d'une des extrémités de devant, depuis le +poitrail jusqu'au genou, en la rabattant comme un bas que l'on +déchausse; puis, après l'avoir complétement détachée de l'os, ils la +prenaient et enfonçaient leur pied dans cette peau souple et fraîche, +plaçant le gros orteil à peu près à l'endroit qui recouvre la rotule de +l'animal; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait +le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et +tiraient le reste de la peau jusqu'à mi-jambe, où ils l'attachaient avec +une courroie. En se séchant, cette espèce de brodequin prenait la forme +du pied, restait toujours douce, souple, durait très longtemps, était +imperméable et à l'épreuve de la morsure des serpents. + +Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s'appuyait sur un +fusil à long canon de très fort calibre, que l'on appelait fusil de +_boucan_; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo. + +La figure de ce chasseur était grossière et commune; il portait un +bonnet de peau de sanglier; sa barbe était longue, hérissée; son regard +farouche. + +Croustillac lui dit résolument: + +--Ah ça! camarade, refuserez-vous à un gentilhomme affamé un morceau de +ce rôti? + +--Ce rôti n'est pas à moi, dit le boucanier. + +--Comment! et à qui donc appartient-il? + +--A maître Arrache-l'Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes +boucanées à la pointe aux Caïmans. + +--Ce rôti appartient à maître Arrache-l'Ame? s'écria le chevalier assez +surpris du hasard qui le rapprochait de l'un des adorateurs heureux de +la Barbe-Bleue, si les médisances étaient vraies. + +--Ce rôti appartient à Arrache-l'Ame? reprit encore Croustillac... + +--Il lui appartient, répondit laconiquement l'homme au long fusil. + +A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la +forêt. + +--C'est le maître, dit l'engagé. + +Les chiens reconnurent sans doute l'approche du chasseur, car ils se +mirent à pousser des hurlements de joie et ils s'élancèrent à travers +les broussailles pour courir au-devant du boucanier. + +Averti du retour de son maître, l'engagé, que nous appellerons Pierre, +tira l'un de ses plus grands couteaux, s'approcha du marcassin, et, pour +bien humecter la venaison, il fit d'assez profondes scarifications dans +les chairs, sans toutefois endommager la peau, car l'abondant mélange de +jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavité +abdominale du marcassin se fût écoulé. + +Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffées de parfums si +appétissants, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait +presque la prochaine apparition d'Arrache-l'Ame. + +Enfin, celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrés et pressés autour de +lui. + +Maître Arrache-l'Ame était grand et robuste. Son teint naturellement +blanc était hâlé par le soleil et par la vie sauvage qu'il menait; son +épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses traits étaient +réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son +engagé, ses vêtements étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il +portait à sa ceinture une gaîne garnie de plusieurs couteaux; seulement +ses jambes, au lieu d'être à demi-nues, étaient entourées jusqu'aux +genoux par des bandes de peau de sanglier attachées avec des nerfs, et +il portait de gros souliers de cuir non tanné. + +Son large sombrero à l'espagnole était surmonté de deux ou trois plumes +d'aras rouges; enfin, la garde et les capucins de son fusil à la +boucanière étaient d'argent. Telle était la différence qui distinguait +le costume et l'armement de maître Arrache-l'Ame de celui de son engagé. + +Lorsqu'il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras et +plumait négligemment un ramier qu'il venait de tuer; trois autres +oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet; il les +jeta à Pierre, qui se mit à les plumer et à les vider avec une dextérité +merveilleuse. + +Ces ramiers, de la grosseur d'une perdrix, étaient ronds, fins et gras +comme des cailles. A mesure que Pierre en avait préparé un, il lui +coupait le cou, les pattes, et le mettait cuire dans la sauce épaisse et +abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque maître +Arrache-l'Ame eut fini de plumer le sien, il l'y jeta aussi. + +Pierre lui demanda: + +--Maître, faut-il fermer la marmite? + +--Ferme, dit le maître. + +Aussitôt Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin +dans le plus grand écart possible; la cavité du ventre se referma +presque complétement, et les ramiers commencèrent à _mijoter_ dans cette +daubière d'un nouveau genre. + +Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier +n'avait pas paru s'apercevoir de la présence du chevalier, qui, le +jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se +préparait à répondre fièrement aux interrogations qu'on allait lui +faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l'Ame. + +Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu'il avait +plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne. + +Pour expliquer l'indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur +que rien n'était plus commun que de voir des habitants venir visiter les +boucans par curiosité. + +Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance +avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d'une loyale hospitalité; +comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de +prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient +une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait +qui voulait. + +Après s'être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l'Ame +s'étendit sous l'ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la +feuillée et but un coup d'eau-de-vie pour se préparer au dîner. + +Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le +jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au +front, il ne trouvait rien de plus insultant que l'indifférence absolue +d'Arrache-l'Ame à son égard. + +La Barbe-Bleue avait-elle, par l'intermédiaire du capitaine flibustier, +prescrit au boucanier d'agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le +chevalier? L'insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle? +C'est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur. + +La position de Croustillac n'en était pas moins délicate et difficile; +malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin, +faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier en s'avançant vers +l'ajoupa: + +--Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade? + +--Réponds, Pierre, on te parle, dit négligemment Arrache-l'Ame à son +engagé. + +--Non... C'est à vous que je parle, dit le Gascon avec impatience. + +--Non, fit le boucanier. + +--Comment, non? s'écria le chevalier. + +--Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade: mon engagé l'est +peut-être... + +--Mordioux! + +--Je suis maître boucanier, vous ne l'êtes pas; il n'y a que mes frères +les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l'Ame en +interrompant Croustillac. + +--Et comment faut-il vous appeler pour avoir l'honneur d'une réponse? +s'écria le chevalier avec colère. + +--Si vous venez m'acheter des peaux ou de la viande boucanée, +appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan, +regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez. + +--Ce sont de véritables brutes, de vrais sauvages, pensa le chevalier; +il serait fou à moi de m'offenser de ses grossièreté; je meurs de faim, +je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et, si je m'y prends +adroitement, m'indiquer la route du Morne-au-Diable: ménageons-le. + +Puis, contemplant cet homme à demi-barbare avec ses vêtements souillés +de sang, Croustillac se dit à lui-même en haussant les épaules: + +--Et c'est un pareil sanglier qu'on donne pour amant à la belle, à +l'adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait à devenir sanglier +soi-même. + +Pierre l'engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s'occupait +activement de _mettre le couvert_; il étendit par terre, sous l'ajoupa, +plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus +frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de +cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra et +forma ainsi une espèce du bourse dans laquelle il exprima le jus de +plusieurs limons qu'il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du +piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s'appelait de la +_pimentade_, elle était d'une force extrême, et les boucaniers et les +flibustiers en faisaient toujours usage. + +En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames +cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brûlée s'était fendue et +laissait voir une pulpe jaune comme de l'ambre. + +Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu'on boirait, car il +avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l'engagé avec une grosse +calebasse remplie d'un liquide, rose et limpide. C'était le suc de +l'érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu'on +l'incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d'un +léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d'eau. Enfin, après avoir mis +cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l'engagé rompit +une grosse branche d'abricotier couverte de fruit et de fleurs et la +planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manière de +surtout. + +--Ces rustres ne sont pas si sots qu'ils le paraissent, pensa le +chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui +satisferait, j'en suis sûr, les plus gourmets. + +Croustillac attendait avec impatience le moment de s'attabler; enfin +l'engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d'un Å“il exercé, dit +au boucanier: + +--Maître, c'est cuit. + +--Mangeons, dit celui-ci. + +Au moyen d'une fourchette de bois coupée à un chêne, l'engagé piqua +d'abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l'offrit au +boucanier; puis, s'étant servi à son tour, il laissa la fourchette dans +le ventre du marcassin. + +Le chevalier, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, prit un ramier, une +igname, revint s'asseoir près du maître et de l'engagé boucaniers; comme +eux il se mit à manger du meilleur appétit. + +Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et +comparables aux plus délicieuses pommes de terre. + +Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses +aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier +l'imita et trouva cette chair exquise, grasse, succulente, d'un haut et +excellent goût, encore relevé par la pimentade. + +Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à +la calebasse remplie du suc d'érable, et il termina son repas en +mangeant une demi-douzaine d'abricots d'un merveilleux parfum et très +supérieurs aux abricots d'Europe. + +Pierre apporta ensuite une gourde d'eau-de-vie; le maître en but +quelques gorgées et la passa à son engagé; celui-ci en usa de même, puis +la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, qui +avançait déjà la main pour la saisir. + +Cette manière d'agir n'était pas grossièreté de la part des boucaniers: +ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre +les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à +tous, et les choses acquises à prix d'argent, qui appartenaient +exclusivement à ceux qui les possédaient. L'eau-de-vie, la poudre, le +plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue, +étaient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au +contraire dans la communauté. + +Néanmoins, le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par +fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d'égards de +l'engagé; mais réfléchissant qu'après tout il devait à Arrache-l'Ame un +excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route +du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier +d'un air joyeux: + +--Mordioux! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne +chère? + +--On mange ce qu'on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent +pas encore dans l'île, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le +boucanier en chargeant sa pipe. + + + + +CHAPITRE XI. + +MAITRE ARRACHE-L'AME. + + +Plus le chevalier examinait maître Arrache-l'Ame, moins il pouvait +croire que cet homme à demi-barbare fût dans les bonnes grâces de la +Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s'étendit sur le dos, +mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur +le toit de l'ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude digestive, +il dit au chevalier: + +--Vous êtes venu ici en litière, avec vos bas roses? + +--Non, mon brave ami, je suis venu à pied, et je serais venu sur la tête +pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le +nom est venu jusqu'en Europe. + +--Si vous avez besoin de peaux, reprit le boucanier, j'ai une douzaine +de peaux de taureau si belles, qu'on les prendrait pour du buffle... +J'ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucanés comme on ne +boucane pas à la Tortue. + +--Non, non, vous dis-je, mon brave ami... L'admiration, l'unique +admiration m'a guidé, mordioux!... Je suis arrivé de France, il y a +cinq jours, par la _Licorne_... et ma première visite a été pour vous, +dont je connaissais le mérite. + +--Vraiment? + +--Aussi vrai que je m'appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne +serez peut-être pas fâché de savoir à qui vous avez affaire. Mon nom est +Croustillac... + +--Tous les noms me sont indifférents, à moi, excepté celui _acheteur_. + +--Et admirateur... mon brave ami... admirateur n'est-il donc rien? moi +qui viens exprès d'Europe pour vous voir! + +--Vous saviez donc me trouver ici? + +--Pas précisément, mais la Providence s'en est mêlée; et, grâce à elle, +j'ai rencontré le fameux Arrache-l'Ame. + +--Décidément, il est stupide, pensa le chevalier. Je n'ai rien à +redouter d'un pareil rival; si les autres ne sont pas plus dangereux, il +me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue; mais il faut +que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu! +piquant de m'y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut: + +--Mais, mon brave chasseur, hélas! toute gloire s'achète, j'ai voulu +vous voir, je vous ai vu. + +--Eh bien! allez-vous-en, dit le boucanier en lançant une bouffée de +fumée de tabac. + +--J'aime votre rude franchise, digne Nemrod; mais pour m'en aller, il +faudrait connaître un chemin quelconque, et je n'en sais aucun. + +--D'où venez-vous? + +--Du Macouba, où j'ai couché chez le révérend père Griffon. + +--Vous n'êtes qu'à deux lieues du Macouba, mon engagé vous y conduira. + +--Comment, à deux lieues! s'écria le chevalier, c'est impossible. +Comment! j'ai marché hier depuis le point du jour jusqu'à la nuit et +depuis ce matin jusqu'à cette heure, et je n'aurais fait que deux +lieues? + +--On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi +et faire beaucoup de chemin presque sans changer d'enceinte, dit le +boucanier. + +--Votre comparaison étant empruntée à l'art de la vénerie, art noble +s'il en est, elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que +j'aie rusé, ainsi qu'un jeune taureau, comme vous dites; mais il ne +s'ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je compte sur vous +pour m'enseigner la route que je dois suivre. + +--Où voulez-vous donc aller? + +Ici le chevalier fut un moment indécis, il ne savait que répondre, +devait-il avouer franchement son intention de se rendre au +Morne-au-Diable? + +Croustillac trouva un biais, et répondit: + +--Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable. + +--Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu'au Morne-au-Diable, et.... + +Le boucanier n'acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque +menaçants. + +--Et... où conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable? demanda le +chevalier. + +--Elle conduit les pécheurs aux Enfers, et les saints au Paradis... + +--Ainsi, un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d'aller au +Morne-au-Diable.... + +--N'en reviendrait pas. + +--Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s'égarer au retour, dit le +chevalier avec sang-froid: c'est bien, mon brave ami; alors indiquez-moi +cette route. + +--Nous avons mangé sous le même ajoupa; nous avons bu au même couï; je +ne veux pas causer volontairement votre mort. + +--Ainsi, me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer...? + +--Ce serait la même chose. + +--Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très +agréable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter... +puisque cela vous empêche de satisfaire mon désir. Mais, quel danger me +menacerait donc? + +--Tous les dangers de mort qu'un homme peut braver. + +--Tous ces dangers-là n'en font qu'un, vu qu'on ne meurt qu'une fois, +dit négligemment le Gascon. + +Le boucanier regarda attentivement le chevalier et parut frappé de son +courage ainsi que de l'air de franchise et de bonne humeur qui +paraissait en lui, malgré ses rodomontades. + +Le chevalier continua: + +--Jamais le chevalier de Croustillac n'a connu la peur, tant qu'il a eu +sa _sÅ“ur_ à côté de lui. + +--Quelle sÅ“ur? + +--Celle-ci, qui, mordioux! n'est pas vierge, s'écria le Gascon en tirant +son épée et la brandissant. Les baisers qu'elle donne sont cuisants, et +les plus hardis ont regretté d'avoir fait connaissance avec elle. + +--Miaou... miaou... fit l'engagé qui écoutait cette scène. + +Ce cri fit tressaillir le Gascon, et lui rappela ses exploits de la +nuit. + +Il rougit de colère, s'avança sur l'engagé l'épée haute pour le châtier +du plat de sa lame; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de +portée, pendant que le boucanier riait aux éclats. + +Cette hilarité exaspéra le chevalier, qui dit à Arrache-l'Ame: + +--Mordioux! si vous osez attaquer un homme comme un taureau, en garde! + +--Regardez votre épée, la lame est tachée de sang et couverte de poil de +chats-tigres: c'est pour cela que Pierre a crié: Miaou. + +--En garde! répéta le chevalier furieux. + +--Quand j'aurai quatre pattes, des griffes et une queue... je me battrai +avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement. + +--Je te marquerai au visage alors, s'écria le chevalier en marchant sur +Arrache-l'Ame. + +--Tout doux, patte de velours, minet, patte de velours, dit le boucanier +en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que +lui porta le chevalier exaspéré. + +L'engagé allait venir au secours de son maître, mais celui-ci l'arrêta +en s'écriant: + +--Ne bouge pas, je réponds de ce redoutable compagnon; chat échaudé +craint l'eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon. + +Ces sarcasmes redoublèrent la rage du chevalier; il oublia que son +adversaire se défendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups +désespérés, que le boucanier paraît, en faisant preuve d'une +merveilleuse adresse et d'une rare vigueur, en se servant d'un lourd +fusil comme d'un bâton. + +Pendant ce combat inégal, le boucanier poussait l'insolence jusqu'à +faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère +et qu'ils jurent, comme on dit. + +Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon; mais, contre son +attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force +sur l'escrime, et eut bientôt le chagrin de se voir désarmer: son épée +sauta à dix pas. + +Le boucanier se précipita sur le Gascon, son fusil levé comme une +massue; il saisit le chevalier au collet, et s'écria: + +--Ta vie est à moi; je vais te briser la tête comme un Å“uf. + +Croustillac le regarda sans sourciller et répondit froidement: + +--Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple +traître. + +Le boucanier recula d'un pas. + +--J'avais faim, et vous m'avez donné à manger; j'avais soif, et vous +m'avez donné à boire; vous étiez sans armes, et je vous ai attaqué: +brisez-moi la tête! mordioux! brisez, vous en avez le droit, +Croustillac est déshonoré! + +--Cela n'est pas le langage d'un assassin ni d'un espion, puis, tendant +la main au chevalier, il ajouta d'une voix rude: + +--Allons, touchez là ... nous nous sommes assis sous le même ajoupa, nous +nous sommes battus ensemble, nous sommes frères. + +Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se +ravisa, et lui dit gravement: + +--Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je +vous déclare une chose. + +--Quoi? + +--Je suis votre rival! + +--Rival, qu'est-ce que c'est que ça? + +--J'aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu'à +elle et pour lui plaire. + +--Touchez là ... frère. + +--Un moment; je dois vous déclarer que, lorsque Polyphème Croustillac +veut plaire, il plaît; quand il plaît, on l'aime... et quand on l'aime, +on l'aime à la rage, à la mort. + +--Touchez là , frère. + +--Je ne toucherai là que lorsque vous m'aurez dit si vous m'acceptez +loyalement pour rival. + +--Sinon? + +--Sinon, cassez-moi la tête, vous en avez le droit; nous sommes seuls, +votre engagé ne vous trahira pas; mais je ne renoncerai pas à l'espoir, +à la certitude de plaire à la Barbe-Bleue. + +--Ah! c'est différent. + +--Une dernière question, dit le chevalier.--Vous allez souvent au +Morne-au-Diable? + +--Je vais souvent au Morne-au-Diable. + +--Vous y voyez la Barbe-Bleue? + +--J'y vois la Barbe-Bleue. + +--Vous l'aimez? + +--Je l'aime. + +--Elle vous aime? + +--Elle m'aime. + +--Vous? + +--Moi. + +--Elle vous aime? + +--Comme une enragée... + +--Elle vous l'a dit? + +--Elle me l'a prouvé. + +--Enfin... la Barbe-Bleue? + +--Est ma maîtresse. + +--Foi de boucanier? + +--Foi de boucanier. + +--Allons, se dit le chevalier, il n'y a pas plus de discrétion chez les +barbares que chez les gens civilisés! Qui dirait, à voir un pareil +butor, qu'il est fat?... Puis il reprit tout haut: + +--Eh bien! alors, je vous le répète: Cassez-moi la tête, car, si vous me +laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j'y +arriverai; je ferai tout pour plaire à la Barbe-Bleue, et je lui +plairai, je vous en préviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la +tête, ou résignez-vous à voir en moi un rival, bientôt rival heureux. + +--Je vous dis de toucher là , frère. + +--Comment! malgré ce que je vous dis? + +--Oui. + +--Cela ne vous effraie pas? + +--Non. + +--Il vous est égal que j'aille au Morne-au-Diable? + +--Je vous y conduirai moi-même. + +--Vous? + +--Aujourd'hui. + +--Et je verrai la Barbe-Bleue. + +--Vous la verrez tant que vous voudrez. + +Le chevalier, pénétré de la confiance que lui témoignait le boucanier, +ne voulut pas en abuser; il lui dit d'un ton solennel: + +--Écoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage: ceci soit dit +sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous êtes +aussi ignorant comme un sauvage; élevé au milieu des forêts, vous n'avez +pas une idée de ce que c'est qu'un homme qui a passé sa vie à plaire, à +séduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme +trouve dans ses séductions naturelles; vous ne savez pas l'influence +irrésistible d'un mot, d'un geste, d'un sourire, d'un regard! Cette +pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d'après ce qu'on dit de ses +trois maris. C'étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s'est +débarrassée avec raison. Pourquoi s'en est-elle débarrassée? parce +qu'elle cherchait un idéal, un être inconnu, le rêve de ses rêves..... +Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez +pas vous abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la +Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon, +pour un sylphe..... + +Le boucanier regarda Croustillac d'un air hébété, et ne parut pas le +comprendre; il lui dit en montrant le soleil: + +--Le soleil baisse, nous avons quatre lieues à faire avant d'arriver au +Morne-au-Diable; en route. + +--Ce malheureux-là n'a pas la moindre conscience du danger qu'il court, +c'est pitié que d'abuser de son aveuglement. C'est battre un enfant, +c'est tirer un faisan posé, c'est tuer un homme endormi; foi de +Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut: + +--Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi +séduisant qu'irrésistible dont je vous parle... c'est moi? + +--Ah! bah! c'est impossible... + +--Votre étonnement n'est pas flatteur... brave chasseur... mais si je +vous parle ainsi de moi-même, c'est que l'honneur m'ordonne de vous dire +la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous ne comprenez donc +pas qu'une fois que la Barbe-Bleue m'aura vu, elle m'aimera, et qu'elle +ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l'Ame? Comprenez donc que ce +serait une lâcheté, une trahison de ma part que de ne pas vous en +prévenir, au point où vous êtes avec la Barbe-Bleue... Je vous le +répète, du moment où je mettrai les pieds au Morne-au-Diable, du moment +où elle m'aura vu, où elle m'aura entendu... ce sera fait de votre +amour. Maintenant que je vous ai prévenu, loyalement prévenu... voyez si +vous voulez risquer. + +--Touchez là , frère, dit le boucanier, parfaitement insensible aux +menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons à la +nuit au Morne-au-Diable, et les sauts du précipice ne sont pas commodes +à cette heure-là . + +--Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai prévenu, ce +sera de la bonne guerre, dit le chevalier. + +Le boucanier, sans répondre au chevalier, dit à son engagé: Ramène les +chiens à la case et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau +qu'on doit venir chercher demain de la Basse-Terre; je ne rentrerai pas +cette nuit. + +--C'est le compte, dit tout bas l'engagé d'un air fin, il découche +toujours de la case une nuit sur trois. + +Pendant que le boucanier attachait son ceinturon, le chevalier se dit à +lui-même, en regardant le chasseur avec un sentiment de pitié: + +--Ma foi! puisqu'il se met de gaieté de cÅ“ur le lacet au cou, +puisqu'il n'écoute pas mes avertissements, qu'il s'arrange, mordioux! Il +paraît que les amants ont, sous ce rapport, juste autant d'intelligence +que les maris. Mais comment la Barbe-Bleue, si elle est jolie... il faut +qu'elle soit jolie... peut-elle s'accommoder d'un rustre pareil? Pauvre +petite... cela est tout simple!... elle ne sait pas le dédommagement que +le sort lui réserve... + +--Vive Dieu! Croustillac, ton étoile se lève, ajouta le chevalier, après +quelques minutes de réflexion. + +--Allons, frère... en route... dit le boucanier; mais avant, Pierre va +nous envelopper les jambes avec un reste de peau qu'il a là ; nous avons +à traverser une mauvaise savane pour les serpents. + +Le chevalier remercia le boucanier, non sans hausser les épaules avec +compassion, en se disant: + +--Le malheureux! il me chausse, et moi je le coifferai! + +Cette stupide plaisanterie devait être punie et bien fatale à +Croustillac, qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur, car il +allait enfin voir la Barbe-Bleue. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE XII. + +LE MARIAGE. + + +Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent +assez près du Morne-au-Diable. La route était si difficile et si +embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques +paroles. + +Croustillac devenait pensif à mesure qu'il approchait de l'habitation de +la Barbe-Bleue; malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, malgré +ses consolantes réflexions sur la nudité allégorique de Vénus et de la +Vérité, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée +par de riches vêtements. Il se hasarda donc, après maintes hésitations, +à faire le mensonge suivant au boucanier: + +--Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles +étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu +galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées. + +--Qu'est-ce que ça veut dire, demanda le boucanier. + +--Cela veut dire, brave Nemrod, que j'ai l'air d'un mendiant; que mon +justaucorps et mes chaussures qui étaient hier presque neufs, sont à +cette heure abominablement outragés et paraissent avoir au moins.... six +mois d'existence. + +--Six mois? Oh! oh! ils ont l'air diablement plus âgés que cela, frère. + +--C'est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torréfiant! en +une journée, il a dévoré la couleur de ces habits qui étaient hier du +vert céladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis +qu'à cette heure... + +--Ils sont à peu près couleur de grenouille morte, dit le boucanier. +C'est comme votre baudrier, notre soleil affamé en a mangé l'or, il n'a +laissé que le fil rouge. + +--Qu'importe le baudrier, si l'épée sort librement et vaillamment du +fourreau? dit fièrement Croustillac; puis, se radoucissant, il ajouta: + +--C'est justement parce que je suis momentanément dans un équipage +indigne de ma qualité, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas +à me vêtir plus convenablement au Morne-au-Diable. + +--Ah ça! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bleue tient une boutique de +friperie? dit le boucanier. + +--Me préserve le ciel de l'accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on +pourrait par hasard... et cela n'aurait rien d'étonnant, on pourrait par +hasard, dis-je, avoir oublié, dans le coin d'un vestiaire, quelques +habits provenant d'un des défunts de notre infante! + +--Eh bien? fit le boucanier. + +--Eh bien! reprit imperturbablement le chevalier, quoiqu'il m'en coûte +beaucoup de me parer de ce qui ne m'appartient pas, et surtout de ce qui +peut m'habiller fort mal, je m'en accommoderai pourtant, à défaut de mes +somptueux vêtements restés à Saint-Pierre... et au risque d'être +abominablement défiguré peut-être par ces habits de hasard... +ajouta-t-il dédaigneusement. + +Le boucanier ne put s'empêcher de rire aux éclats de la singulière idée +de son compagnon. + +Croustillac rougit de colère, et dit: + +--Mordioux! vous êtes bien gai, mon compagnon! + +--Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul à trafiquer des +peaux, dit Arrache-l'Ame. Pardieu! nous sommes vraiment frères! si je +dépèce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dépouille d'un +des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne; +attention, frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d'Å“il sûr +pour gravir ce sentier escarpé; si vous le trouvez trop rude, vous +pouvez vous arrêter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire +au Macouba. + +--M'arrêter ici?... au terme du voyage?... après mille traverses? au +moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? s'écria +le chevalier, vous perdez la tête... Allez, allez, mon camarade, ce que +vous ferez, je le ferai, dit le chevalier. + +En effet, grâce à ses longues jambes, à son agilité naturelle, à son +sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui +conduisait à l'habitation, à travers les effrayants précipices du +Morne-au-Diable. + +A un cri de reconnaissance du boucanier, l'échelle de la plate-forme +descendit; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrèrent dans +les bâtiments extérieurs. + +Arrivés au passage voûté qui conduisait à l'habitation particulière de +la veuve, le boucanier dit un mot à l'oreille d'une vieille mulâtresse. +Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit à un escalier +pratiqué dans l'épaisseur de la voûte. + +Croustillac hésitait à suivre l'esclave, le boucanier dit: + +--Allez, allez, frère, vous ne pouvez vous présenter ainsi devant la +veuve; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous +donner les moyens d'être plus brillant qu'un soleil. Moi, je vais +annoncer votre arrivée à la Barbe-Bleue. + +Ce disant, le boucanier disparut par le passage voûté. + +Croustillac, guidé par la mulâtresse arriva dans une chambre très +élégamment et très confortablement meublée. + +--Mordioux! s'écria l'aventurier en se frottant les mains et en marchant +à grands pas, ceci s'annonce bien! pourvu que je puisse paraître à mon +avantage. Pourvu qu'un des défunts de la veuve ait eu seulement taille +et figure humaines, et que ces habits ne me _déflorent_ pas trop, je +parais... je plais... je séduis la veuve, et cette bête brute de +boucanier, débusqué par moi du cÅ“ur de la Barbe-Bleue, retourne +demain, peut-être même ce soir, dans ses forêts. + +Croustillac vit bientôt entrer chez lui plusieurs nègres. + +L'un était courbé sous le poids d'un énorme paquet. + +L'autre apportait sur un plateau d'argent ciselé une écuelle de vermeil, +où fumait un consommé le plus appétissant du monde; deux carafes de +cristal, l'une remplie d'un vin vieux de Bordeaux, couleur de rubis; +l'autre, de vin de Madère, couleur de topaze, flanquaient l'écuelle et +complétaient cette légère réfection offerte au chevalier de la part de +_Madame_. + +Pendant qu'un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table +d'un bois précieux incrusté d'ivoire, le nègre portant le paquet étalait +sur le lit un habit complet de velours noir, orné de riches boutonnières +brodées en or. + +Ce qu'il y avait de singulier dans ce justaucorps, c'est que sa manche +gauche était de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet +par une sorte de large parement de buffle; du reste, à l'exception de +cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très +fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orné +d'une grosse tresse d'or et de belles plumes blanches devaient compléter +la transfiguration de l'aventurier. + +Pendant que le chevalier s'ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche +de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise, deux nègres +préparaient un bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre; +l'autre esclave vint demander à Croustillac, en assez bon français, s'il +voulait être rasé et peigné, Croustillac y consentit. + +Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé +par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui +exhalaient les plus suaves odeurs, l'aventurier s'étendit +voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de +chambre l'éventaient avec d'énormes plumeaux. + +Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée, qui, selon +lui, devait être d'autant plus belle qu'elle avait été jusque-là plus +misérable, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles +espérances étaient dépassées; en jetant un coup d'Å“il complaisant sur +les riches habits qu'il allait revêtir et qui devaient le rendre +fatalement irrésistible, et sentit presque un remords à l'endroit du +boucanier, qui venait si imprudemment de _mettre le loup dans la +bergerie de son amour_. + +Cette pensée d'un précieux phébus fit sourire Croustillac; il se +préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui +devait victorieusement l'emporter sur le langage de ses sauvages +adorateurs. + +Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions +du Gascon; il craignit pour la première fois que la Barbe-Bleue ne fût +d'une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-être +aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue +fût d'une beauté idéale. + +Croustillac se montra donc d'assez bonne composition; il se dit avec la +conviction d'un homme qui sait sagement modérer et borner ses +prétentions: + +--Pourvu que la veuve n'ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu +qu'elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu'il lui +reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon, +sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de +trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques de +mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que +j'aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que +de retourner à bord de la _Licorne_, avaler des bougies allumées pour la +plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel! Ainsi donc, la +Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle mûre, elle est _millionnaire_, je +me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement +aimable que, loin de m'envoyer rejoindre les autres défunts, elle n'aura +pas d'autre idée que celle de me conserver précieusement et d'embellir +ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations.... Allons... +allons, Croustillac, reprit l'aventurier avec une nouvelle exaltation, +je te le disais bien, ton étoile se lève d'autant plus étincelante +qu'elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève. + +En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses +ordres dans la pièce voisine, et avec son aide revêtit l'habit de +velours noir à manche cerise. + +Le Gascon était grand, mais osseux et maigre; les vêtements qu'il +portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille, mais +large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il +quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac, et ses bas +cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues +jambes sèches et nerveuses. + +Le chevalier ne s'occupa pas de ces légères imperfections dans son +costume; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui +présentait l'esclave, ajusta ses cheveux noirs et rudes, retroussa sa +longue moustache, suspendit sa formidable épée à un riche baudrier de +buffle qu'on lui avait apporté, se coiffa fièrement du feutre à tresses +d'or et à plumes blanches, et, piaffant dans sa chambre d'un air +triomphant, il attendit impatiemment l'heure d'être présenté à la veuve. + +Cet instant désiré arriva bientôt. + +La vieille mulâtresse qui avait reçu l'aventurier vint le chercher, le +pria de la suivre et l'introduisit dans le bâtiment reculé que nous +connaissons déjà . + +Le salon où Croustillac dut attendre quelques minutes était meublé avec +un luxe dont jusque-là il n'avait eu aucune idée; de superbes tableaux +anciens, des porcelaines magnifiques, des curiosités d'orfèvrerie du +plus grand prix encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi +précieux par la matière que par le travail; un luth et un téorbe, dont +les ornements d'ivoire et d'or étaient d'une finesse de sculpture +extraordinaire, attirèrent l'attention de Croustillac, qui fut ravi de +penser que sa _future épouse_ était musicienne. + +--Mordioux! se dit le chevalier, serait-il donc possible que la +maîtresse de tant de richesses fût belle comme le jour... Non, non, je +serais trop heureux.. quoique je mérite un tel bonheur. + +Qu'on juge de l'étonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon, +lorsqu'il vit entrer Angèle. + +La petite veuve était éblouissante de jeunesse, de grâces, de beauté, de +parure; vêtue et coiffée à la mode du siècle de Louis XIV, elle portait +une robe de tabis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de +diamants, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries +était disposée avec goût. + +Croustillac, malgré son audace, recula d'un pas à cette apparition. + +De sa vie il n'avait rencontré une femme si ravissamment jolie, si +royalement parée; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la +Barbe-Bleue d'un air ébahi. + +Nous devons dire à la louange du chevalier qu'il eut un louable retour +de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu'une si +charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier +tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses +confidences du boucanier, il se dit qu'après tout un homme en valait un +autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance. + +Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses +révérences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la +noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, retira l'autre +quelque peu en arrière et se hancha d'un air conquérant, en tenant son +feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son +épée. + +Sans doute, il allait débiter quelque galant compliment à la +Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son cÅ“ur en ouvrant sa +large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente +envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna +un libre cours à sa bruyante hilarité. + +Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Croustillac et il tâcha de +sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-Bleue. + +Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque, +qu'Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute +dignité, s'abandonna étourdiment à un accès de fou rire; ses beaux yeux +bleus, toujours si brillants, se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues +rondelettes se colorèrent d'un vif incarnat, et leurs charmantes +fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout +entier, le bout rosé de son petit doigt. + +Croustillac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse, +tantôt fronçant les sourcils d'un air courroucé, tantôt, au contraire, +tâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé. + +Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n'étaient pas faits pour +mettre un terme à l'hilarité de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait +_in petto_ que, pour une _meurtrière_, la veuve n'avait pas un aspect +bien sombre ni bien terrible. + +Néanmoins la vanité de notre aventurier s'accommodait assez +difficilement du singulier effet qu'il produisait. Faute de raisons +meilleures, il finit par se dire qu'avant toutes choses il fallait +frapper vivement l'imagination des femmes, qu'il fallait d'abord les +étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première +entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer. + +Lorsqu'il vit la veuve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe +phébus: + +--Je suis sûr que vous riez, madame, de toutes les tentatives +désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre cÅ“ur qui vole +à tire d'aile à vos pieds... C'est lui qui m'a entraîné ici, je n'ai +fait que le suivre, malgré moi... oui, madame, malgré moi; je lui +disais: Là ... là ... tout beau, mon cÅ“ur, tout beau... il ne suffit +pas, pour plaire à une divine beauté, d'être passionnément amoureux... +Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de cÅ“ur me répondait +toujours en m'attirant vers vous de toutes ses forces... comme s'il eût +été d'acier et que le Morne-au-Diable eût été d'aimant; mon cÅ“ur, +dis-je, me répondait: Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme +vous l'êtes, de l'amour que vous ressentez naîtra l'amour qu'on +ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon cÅ“ur me paraît +furieusement impertinent... c'est sans doute cette impertinence qui vous +fait rire de nouveau? + +--Non, monsieur, non; votre présence m'égaie à ce point parce que vous +ressemblez, ah!... ah!... ah!... d'une façon étrange à mon second mari; +vous avez absolument le même nez, ah!... ah!... et en vous voyant +entrer, j'ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah!... qui venait me +reprocher, ah!... ah!... ah!... sa fin cruelle... ah!... ah!... + +Ici les éclats de rire d'Angèle redoublèrent. + +Le chevalier n'ignorait pas les antécédents qu'on reprochait à la +Barbe-Bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant +cette charmante et mignonne créature s'avouer homicide avec une si +incroyable audace.... + +Néanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit +galamment. + +--Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts, de +réveiller par ma présence un de vos souvenirs, quel qu'il soit. +Seulement, ajouta Croustillac d'un air galant, il est d'autres +ressemblances que je voudrais avoir avec le défunt... dont la mémoire +vous égaie si fort... + +--Cela veut dire que vous voudriez m'épouser? lui demanda la +Barbe-Bleue. + +A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait. + +Angèle continua. + +--Je m'y attendais; _Arrache-l'Ame_, que par abréviation j'appelle mon +petit _Rache-l'Ame_, m'avait prévenue de votre bon vouloir pour moi; +peut-être a-t-il voulu me causer une fausse joie? ajouta la veuve en +regardant coquettement le chevalier. + +Croustillac marchait de surprise en surprise. + +--Comment! s'écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame... + +--Que vous veniez exprès de France pour m'épouser; est-ce vrai? Voyons, +parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d'abord, je n'aime pas à être +contrariée... Je vous en préviens, si j'ai mis dans ma tête que vous +soyez mon mari.... vous serez mon mari.... + +--Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une +grue... pour une pécore... Si je reste sans voix... c'est l'émotion... +l'étonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude +comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. Que je crève +comme un mousquet, madame, si je m'attendais à un tel accueil. + +--Eh! mon Dieu, il n'est pas besoin de faire tant de façons, reprit la +veuve, on m'a dit que vous vouliez m'épouser; est-ce vrai? + +--Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j'aie jamais +rencontrée! s'écria impétueusement le chevalier en portant la main à son +cÅ“ur. + +--Vraiment? oh! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme? +s'écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains. + +--J'y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte +maintenant est de ne pas voir réaliser ce vÅ“u qui, de ma part, je le +confesse, est un vÅ“u exorbitant... un rêve titanique, et... + +--Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le +chevalier avec une naïveté enfantine. A quoi bon ces grands mots?... +Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?... + +--Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire! +j'ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m'ont avoué +leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais, +madame, jamais je n'ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame... +vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d'avoir porté à +leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore, +je vous en supplie, répétez ces mots charmants! vous consentez à me +prendre pour mari, moi Polyphème de Croustillac. + +--Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n'est plus simple; +vous comprenez bien que j'ai trop de peine à trouver des maris pour ne +pas saisir avec avidité l'offre que vous me faites. + +--Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour +un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non, +non, jamais je ne croirai qu'il vous soit difficile de trouver des +maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n'avez eu, depuis +votre veuvage, que l'embarras du choix... mais c'est tout simple, vous +n'avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit +audacieusement Croustillac, vous attendiez... + +--Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier, +mais vous êtes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point où +nous en sommes, ajouta Angèle d'un air gracieux et confidentiel, au +point où nous en sommes, je puis tout vous dire..... Écoutez-moi donc: +La première fois que je me suis mariée, je n'ai eu qu'à choisir, c'est +vrai. Oh! mon Dieu! les épouseurs se présentaient en foule, et j'ai +choisi... très bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n'était +déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon +premier mari, et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se +déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte, à force de grâce, de +câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas! +ça n'avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh! pour le +troisième, vous n'avez pas idée de tout le mal que j'ai eu; vrai, +c'était à en désespérer. + +--Ah! madame, que n'étais-je là ... + +--Sans doute, chevalier, mais vous n'y étiez malheureusement pas... On +avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second... +on commençait à se défier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie +petite tête avec une expression de mélancolie ingénue, que voulez-vous? +le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si +bizarres! + +--Le monde est un sot! le monde est un imbécile égoïste, s'écria +Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie.--Les +hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les +billevesées qu'on leur raconte. + +--C'est bien vrai ce que vous dites là ... vous n'êtes pas comme cela +vous... ami... + +--Elle m'appelle ami... dit Croustillac transporté, et il reprit:--Non, +certes... non... je ne suis pas comme cela... + +--Sans doute, dit la veuve, vous... quelle différence... Aussi, tenez... +vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition. + +--Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible, +madame! + +--Si, si, vous me gâtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en +jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous +me gâtez; vous êtes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment +vous remplacerai-je, ami? + +--Me remplacer? + +--Oui... après vous, ami. + +--Après moi, madame? + +--Mais, sans doute, après vous? + +--Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre... + +--Mais c'est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse +espérer de trouver quelqu'un qui se marie aussi facilement que vous? Oh! +non, non, les hommes comme vous sont rares. + +--Comment, madame, après moi? s'écria Croustillac abasourdi de cette +prévision, vous songez déjà à mon successeur? + +--Oui... ami... oui, répondit la veuve avec une petite mine sentimentale +la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me +faudra encore me remettre en quête, chercher, demander, trouver un +cinquième mari... Pensez donc! que de difficultés, que de préventions à +vaincre... Peut-être même ne réussirai-je pas... Jugez donc: veuve en +quatrièmes noces! Vous oubliez cela: c'est un fait pourtant, +voyez-vous... ami. Après vous, je serai veuve en quatrièmes noces? + +--Je n'oublie pas du tout cela, madame, dit le Gascon un peu refroidi, +et se demandant s'il n'avait pas affaire à une folle, je n'oublie certes +pas que, dans le cas où j'aurais eu l'honneur de vous épouser, vous +seriez veuve en quatrièmes noces, si vous me perdiez;..... +seulement..... il me paraît que vous assignez un terme un peu court à +mon bonheur. + +--Hélas! oui, ami... dit la veuve d'un ton attendri, un an... et un +an... c'est bien court... Un an! cela passe si vite quand on s'aime! +ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement _assassin_. + +--Un an, madame, un an! s'écria le chevalier; mais bientôt songeant que +les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piége, qu'elle +voulait sans doute l'éprouver pour juger de son courage, il s'écria d'un +ton chevaleresque: + +--Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une +heure, une minute, il n'importe... je brave tout, pourvu que je puisse +dire que j'ai été assez heureux pour obtenir votre main. + +--Vous êtes un véritable chevalier, dit la veuve ravie, je n'attendais +pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je préviendrai mon +petit _Rache-l'Ame_, pour la forme, s'entend... car, mariée ou non, je +serai toujours pour lui ce que j'étais. + +--Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il +permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous êtes à +ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position; ou +plutôt voudriez-vous m'expliquer ensuite par quelle intimité vous vous +croyez obligée de lui parler de vos projets? + +--Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n'est à vous... +maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l'Ame est un de mes +bien-aimés. + +Ici Croustillac fit une grimace si singulière en toussant deux ou trois +fois, qu'Angèle partit d'un éclat de rire. + +Croustillac, un moment interdit, fit cette réflexion pleine de sagesse: + +--Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espèce de goût pour +ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met +des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi +diable vient-elle me dire qu'au bout d'un an il faudra qu'elle s'occupe +de me trouver un successeur?... + +--Tenez, voici justement mon petit _Rache-l'Ame_, dit la veuve, nous +allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois +amis. + +--C'est égal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà +une petite femme qui peut se vanter d'être singulièrement originale. + + + + +CHAPITRE XIII. + +LE SOUPER. + + +Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut à peine. + +_Arrache-l'Ame_ avait quitté ses vêtements de chasse; il portait une +casaque et de larges chausses d'étoffe appelée _guinée_, soierie épaisse +et rayée alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait +sur une chemise d'une blancheur éclatante, et était fermée comme un +pourpoint par une rangée de petits boutons de corail: une écharpe de +soie ponceau, des bas de même couleur, et des souliers de daim à larges +bouffettes de rubans, complétaient l'habillement presque élégant du +boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et élevée; à la lumière +éclatante des bougies, son teint semblait moins hâlé que pendant le +jour; ses cheveux noirs, naturellement bouclés, tombaient négligemment +sur ses épaules; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles, +malgré son rude métier de chasseur. + +A la vue du boucanier ainsi transformé et presque méconnaissable, malgré +le caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie, +le chevalier se dit: + +--J'aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine: il eût été +par trop humiliant pour Polyphème de Croustillac de triompher d'un rival +aussi laid que celui-ci m'avait paru d'abord; seulement, quoique je ne +redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a de singulières +façons d'agir; n'aurait-elle pas pu lui donner congé ailleurs qu'en ma +présence? Je n'aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages, à +écraser un pauvre rival... car, mordioux! un homme est un homme! ce +pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais +tenons-nous ferme, montrons bien à la Barbe-Bleue que je ne suis pas +dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi, +de mourir comme eux. + +Croustillac terminait cette réflexion, lorsque la petite veuve dit +ingénuement au boucanier en lui montrant l'aventurier d'un signe de tête +triomphant:--Eh bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu +que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un +quatrième épouseur? Aussi tu penses si j'ai bien vite accepté la +proposition du chevalier; c'était une trop belle occasion pour ne pas la +saisir. + +Le boucanier ne répondit pas sur-le-champ. + +Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée pour ne pas +être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la +jalousie, voudrait se livrer à quelque violence. + +Quelle fut la surprise de l'aventurier, lorsqu'il entendit +_Arrache-l'Ame_ répondre en se carrant dans son fauteuil: + +--Je t'ai toujours dit, ma belle, ce que t'a dit le camarade l'Ouragan: +Épouse... mille diables!!! épouse..... si tu en trouves l'occasion. Pour +toi... les épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais; +ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne te durent guère!..... Quant à +moi, je me doute à peu près de ton petit manége... Je t'ai vu plus d'une +fois préparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes. + +--Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angèle en menaçant le boucanier du +bout de son petit doigt. + +--Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier. + +--Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait +prendre une pincée à l'engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle +infernale préparation était cela? + +--Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on +en savoir les vertus mirifiques? + +--Oh! l'indiscret, s'écria Angèle en regardant le boucanier d'un air +fâché. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je +l'air à ses yeux, lorsqu'il saura que je m'amuse à de telles puérilités? + +--Ne craignez rien à ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi, +je vous le jure, d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur +enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise? + +--En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle en baissant les +yeux et faisant une adorable petite moue. + +--Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j'ai fait prendre à mon +engagé une seule pincée de poudre dans un verre d'eau-de-vie. + +--Eh bien? dit Croustillac avec intérêt. + +--Eh bien! pendant deux jours, il avait des accès de gaieté telle qu'il +riait du soir jusqu'au matin et du matin jusqu'au soir... + +--Jusqu'ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal... + +--Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela +l'amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné, les yeux lui +sortaient de la tête, et il disait, en riant aux éclats, qu'il n'y avait +pas de torture pareille à celle qu'il endurait... Le troisième jour, la +douleur était si vive, qu'il est tombé comme en faiblesse, et il s'en +est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de +madame... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que +le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu'il est mort +très joyeusement... + +--Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiéglerie... sans qu'on +vous la reproche, dit Angèle en se dandinant sur sa chaise, comme une +petite fille capricieuse. + +--Dites donc, camarade, elle appelle ça une espiéglerie, dit le +chasseur. Figurez-vous que, grâce à la poudre grise de madame, son +second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les +yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait +comme s'il eût vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne +l'empêchait pas de dire comme mon engagé... qu'il aurait mieux aimé être +brûlé à petit feu que d'endurer cette gaieté-là ; aussi a-t-il trépassé +en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné... + +--Là ... vous voici bien avancé, dit la Barbe-Bleue en haussant les +épaules. Puis s'approchant de l'oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois +tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise... + +Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait +quitté la France au moment où l'effroyable _affaire des poisons_ était +dans tout son retentissement, et l'on ne parlait que de _poudre de +succession_, _poudre de vieillesse, poudre de veuvage_, etc. On citait +même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la _poudre de +gaieté_ de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres réflexions au +chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur +Angèle:--Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans +la soufflerie; ce récit serait-il vrai? + +--Qu'avez-vous donc, frère? dit le boucanier, frappé du silence de +Croustillac. + +--Voyez-vous! vous me l'avez effarouché, dit la veuve. + +--Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu'il devait +être très agréable de mourir ainsi... de rire. + +--Ma foi, vous avez raison, frère... il vaut mieux cette mort-là ... que +celle du dernier défunt... Et le boucanier fit un mouvement d'horreur. + +--Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l'autre, +dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé. + +--Quant à cette histoire-là , camarade, je ne vous la raconterai pas; +vous auriez peur... + +--Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules. + +La Barbe-Bleue se pencha encore à l'oreille du chevalier et lui dit: + +--Laissez-le faire, ami, cette histoire-là , au moins, en vaut la +peine... Je vais bien attraper Arrache-l'Ame. + +Puis, s'adressant au boucanier: + +--Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau +chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses +oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu'il achète, comme on dit, +chat en poche... + +--Vous voulez dire _tigresse en poche_, reprit en riant le boucanier. Eh +bien! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce +troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans. Espagnol de +naissance; nous l'avions empaumé à la Havane. + +--Mais, mon Dieu, dis donc vite, _Arrache-l'Ame_; le chevalier +s'impatiente. + +--Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il goûta celui-là , reprit le +boucanier, mais une goutte... une seule goutte d'une jolie liqueur +verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu de ma vie, car il +est fait d'un seul rubis creusé. + +--Mais c'est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est +telle qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas +fait d'un rubis ou d'un diamant. + +--Vous jugez d'après cela, chevalier, dit le chasseur, de l'agrément que +cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis +ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à +s'habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres, +lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu'ils vous font +l'effet de vers luisants au fond d'un souterrain. + +--Le fait est, dit Croustillac, qui n'avait pu réprimer un léger +frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître +singulier... + +--Ce n'est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve +d'un air parfaitement satisfait d'elle-même. + +Le boucanier continua: + +--Ça n'était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d'avoir les +yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c'est lorsque +madame nous donnait un gala à moi, à l'Ouragan et au Cannibale. Elle +trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle +faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les +sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux +sortaient des milliers d'étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au +fond du crâne, s'avançaient... s'avançaient... en roulant dans leur +orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si +continues, qu'elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant +lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de +granit, disant d'une voix lamentable:--Mon cerveau fond pour alimenter +les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le +pauvre cher homme n'y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux +éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d'huile, la lampe +s'éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses +prédécesseurs... pour vous laisser la place libre... + +--Ce que dit _Arrache-l'Ame_ est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant. +Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n'est pas menteur... ni +moi non plus. Vous le voyez, ami... j'ai de singuliers caprices, de +ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire +meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien +vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont +victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n'ai de pouvoir +que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les +attend... C'est ce qui me rend si difficile à marier... C'est à ces +conditions-là seulement que l'_homme rouge_ signe mon contrat, et alors +ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que +mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J'ai +imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres, +et dont j'attends des effets véritablement magiques. + +Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu'il +attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c'était +comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de +combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du +boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant +effrayé comme on le serait d'un mauvais songe. + +Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rêvait, il regardait tour à +tour le boucanier et la Barbe-Bleue d'un air stupide, presque épouvanté; +cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha +quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la +torpeur dont il se sentait accablé. + +Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il +regrettait presque de s'être imprudemment embarqué dans cette folle +aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue: + +--Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas, +j'entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi +magicienne que vous voulez le paraître; demain, j'en suis sûr, je saurai +le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l'avoue... me donne +une espèce de cauchemar. + +Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux +habitants du Morne-au-Diable qu'il ne voulait pas être leur dupe, +produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier. + +Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec +hauteur: + +--Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l'intention de +m'épouser; je vous offre ma main, je vous dirai à quelles conditions; +si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une +chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba, +viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous +quitterez cette maison, où vous n'auriez pas dû venir. + +A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son +caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.--Une +comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour +un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison, +monsieur!--ajouta-t-elle d'une voix altérée qui trahissait une profonde +émotion. + +--Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le +boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur. + +Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de +ne pouvoir pénétrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette +singulière aventure; il s'écria donc: + +--Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le +boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j'ai de vous +connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire +vous-même qu'il a le bonheur d'être dans vos bonnes grâces... + +--Ensuite, monsieur? + +--Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à +m'amener ici, où l'on m'accueille avec la plus splendide hospitalité, je +le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes vÅ“ux, +vous m'offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes +espérances à votre ami, le chasseur de taureaux. + +--Eh bien, monsieur? + +--Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici +maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d'accord avec vous, +que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l'homme +qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos +orgies!... + +--C'est la vérité, dit le boucanier. + +--Comment, c'est la vérité! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité +un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce +qu'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je +suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un +oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que +cachent toutes ces bizarreries. + +Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse +et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une +indignation contenue: + +--Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel? +Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le +premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette +union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains +phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous +qui je suis? savez-vous où vous êtes? savez-vous par suite de quel +mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie... répéta la +Barbe-Bleue avec amertume, en regardant encore le boucanier d'un air +effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci +n'est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez été +amené ici par votre bon ange, au moins. + +--Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais +d'ici?--ajouta froidement le boucanier. + +Le chevalier recula d'un pas, tressaillit, et s'écria: + +--Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon... + +--Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut +au Gascon d'une implacable cruauté. + +Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'étaient refermées sur +lui, des voûtes épaisses qu'il avait eu à traverser pour arriver dans +cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du +boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et +plus sérieusement encore, de s'être aveuglément engagé dans cette +entreprise. + +Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la +Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque +sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu'elle venait de lui +faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du +boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier. + +Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi. + +Pendant les sombres réflexions de l'aventurier, Angèle avait eu à voix +basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut +sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front +s'éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres. + +--Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n'ayez plus +peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au +modeste souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir. + +En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac. + +Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne +pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l'énorme fortune de la +veuve. + +Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'était +pas écussonnée des armes royales d'Angleterre, ainsi que l'étaient les +objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue. + +Malgré l'enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies +joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son +assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude. +Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions, +plus le luxe qui l'entourait était éblouissant, plus l'aventurier +sentait augmenter sa méfiance. + +Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans +cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la _poudre +grise_, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au _flacon de rubis_, +qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n'eussent +pas plus de réalité qu'un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte +d'un ragoût infernal, ne put s'empêcher de s'inquiéter des mets et des +vins qu'on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le +boucanier; leurs manières n'avaient rien de choquant; _Rache-l'Ame_ se +comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité +convenable qu'un mari a pour sa femme devant un étranger. + +--Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve +avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le +Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le +boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie? + +Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui +offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son +outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n'avoir pas remarqué +l'émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s'était indignée +de ce que l'aventurier l'avait crue capable de railler et de jouer la +comédie en lui offrant sa main? + +En cela Croustillac ne s'était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été +péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre +pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au +Morne-au-Diable. + +Elle s'était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie +du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines +conjectures. Jamais il ne s'était trouvé dans une position assez étrange +pour que l'idée d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se fût +présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s'il n'y avait rien +que de très humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait. + +Par cela même qu'il ressentait les premières et sourdes angoisses d'une +terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il +n'osait s'avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus +savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi +à la _présence réelle_ du démon. + +Et puis enfin l'aventurier avait été jusqu'alors beaucoup trop +indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou +tard. + +Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l'esprit du +chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaçable +empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve +faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un +esprit des ténèbres. + +Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la +Barbe-Bleue dit au chevalier d'une voix solennelle: + +--Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma +main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous +donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous +passiez la nuit dans l'intérieur de cette maison, quoique je n'accorde +jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l'Ame vous conduira dans +l'appartement qui vous est destiné. + +En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre. + +Croustillac resta soucieux et absorbé. + +--Eh bien! frère, lui dit le boucanier, décidément, comment la +trouvez-vous? + +--Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur? +Est-ce un sarcasme? s'écria le chevalier. + +--Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre +hôtesse. + +--Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c'est une +femme qu'il est assez difficile de classer à la première vue, dit +Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas +si je veux réfléchir avant de me prononcer... Demain je vous répondrai, +si je parviens à me répondre à moi-même. + +--A votre place, moi, dit le boucanier, je ne réfléchirais pas. +J'accepterais les yeux fermés tout ce qu'elle me proposerait, et je +l'épouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les goûts +changent avec l'âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. + +--Ah çà ! mordioux! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos +paraboles? s'écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l'épousez-vous pas +alors, vous qui parlez?... + +--Moi? + +--Oui, vous? + +--Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d'être changé en +lampe ardente... + +--Et croyez-vous que je m'en soucie, moi? + +--Vous? + +--Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l'_Homme +rouge_ à mon contrat... comme dit cette femme bizarre? + +--Alors ne l'épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde. + +--Certainement, cela me regarde... et je l'épouserai si je veux... +mordioux! s'écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison +ne s'égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges. + +--Voyons, frère, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fâchez pas, vous +auriez tort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? je vous amène au +Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son +cÅ“ur et ses trésors; que voulez-vous de plus? + +--Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout +ce qui m'arrive depuis deux jours, tout ce que j'ai vu et entendu ce +soir! s'écria Croustillac exaspéré, je veux savoir si je veille ou si je +rêve!... + +--Vous n'êtes pas dégoûté, frère; peut-être cette nuit ferez-vous un +songe qui vous éclairera... Ah ça! il est tard, la chasse a été rude, +suivez-moi. + +En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au +chevalier de le suivre. + +Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite +galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante, +dont les croisées s'ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons +parlé... + +--Vous avez été soldat ou chasseur, frère, dit le boucanier, vous saurez +donc, je l'espère, vous passer de serviteurs: aucun homme, si ce n'est +moi, ou l'Ouragan, ou le Caraïbe, ne passe la première porte de cette +demeure; notre belle hôtesse a fait une exception en votre faveur; mais +cette exception doit être la seule. Sur ce, frère, que Dieu ou le +diable vous ait en bonne garde. + +Le boucanier sortit en enfermant Croustillac à double tour. + +Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le +petit parc; elle était garnie d'un treillis de mailles d'acier qu'il +était impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du +délicieux jardin que la lune éclairait alors d'une douce clarté. + +Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher +de sa chambre, pour s'assurer qu'ils ne cachaient pas de piége; il +regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée; il ne +trouva rien de suspect. + +Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté, le chevalier résolut de +se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la +ruelle et à sa portée. + +Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la +journée plongèrent bientôt l'aventurier dans un profond sommeil.... + + * * * * * + +Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier: + +--Malheureusement cet homme est moins sot et moins crédule que nous le +pensions... Pourvu qu'il ne soit pas dangereux? + +--Non, non, rassure-toi, dit le boucanier. Il a voulu faire l'esprit +fort... mais nos deux histoires l'ont frappé; Il se souviendra longtemps +de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes +les exagérations qu'il racontera _rajeuniront_ les récits mystérieux que +l'on fait sur le Morne-au-Diable. + +--Ah! s'écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet +aventurier a dit que tout ceci était une comédie, et qu'il pénétrerait +bien ces apparences... malgré moi j'ai été épouvantée... + +--Il n'y a rien à craindre, vous dis-je, madame Barbe-Bleue, reprit +gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d'Angèle et la regardant +avec tendresse, votre diabolique réputation est trop bien établie pour +qu'elle souffre la moindre atteinte; mais avouez que j'ai eu de +l'imagination, et que ma _poudre grise_ et ma _liqueur verte_ ont fait +merveille... + +--Et mon _homme rouge_ qui signe à mon contrat, dit Angèle en éclatant +de rire, pour quoi comptes-tu cela? + +--A la bonne heure... voilà comme je t'aime, rieuse et folle, dit le +boucanier. Lorsque je te vois triste et rêveuse, je crains toujours que +cette retraite ne te pèse... + +--Voulez-vous bien vous taire, monsieur _Rache-l'Ame_?... Est-ce que +j'ai l'air de m'ennuyer auprès de vous? Seriez-vous jaloux de vos +rivaux? Demandez-leur si je les aime mieux que vous!... Ne m'avez-vous +pas procuré le divertissement et le régal de ce Gascon, à qui j'ai dû le +plus délicieux accès de gaieté? j'en étais inconvenante. Enfin, excepté, +mes sottes appréhensions, cette soirée n'eût-elle pas été charmante... +ne l'est-elle pas puisque vous êtes là vos yeux sous mes yeux, monsieur +mon amant?... Ah! mais j'y pense, il fait un clair de lune superbe... +Allons faire une bonne promenade au dehors... + +--Dehors de la maison? + +--Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d'où l'on découvre au +loin la mer?... Par cette belle nuit, ce sera magnifique. + +--Allons, enfant capricieux, prenez votre mante, dit le boucanier en se +levant. + +--Allons, monsieur Barbe-Noire, prenez votre sombrero espagnol et +préparez-vous à me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas, +car je suis paresseuse. + +--Allons, madame Barbe-Bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous +allions visiter notre hôte? + +--Je suis sûre que le pauvre diable fait quelque horrible rêve... Ah çà ! +demain nous lui donnons un guide et nous le renvoyons? + +--Non, gardons-le encore un jour, je te dirai ce qu'en pense le père +Griffon: les distractions sont rares, il t'amusera... + +--Dieu! la belle nuit, dit Angèle, qui était allée soulever un des +rideaux de la fenêtre, je me fais une joie de notre promenade. + +Après s'être fait ouvrir les portes extérieures du Morne-au-Diable, le +boucanier et la veuve sortirent de l'habitation.... + + * * * * * + +Contre son attente, Croustillac passa une nuit excellente. Lorsqu'il +s'éveilla le lendemain matin, le soleil était déjà dans toute sa force; +on avait eu la précaution de baisser les stores extérieurs qui +garnissaient les fenêtres de sa chambre pour adoucir l'éclat du jour. + +Le chevalier s'était couché tout habillé, il descendit de son lit et +alla vers la croisée dont il souleva un peu le store. + +Quel fut son étonnement! à l'extrémité d'une longue allée bordée de +tamariniers qui formaient une voûte presque impénétrable au jour, il vit +la Barbe-Bleue se promenant, nonchalamment appuyée au bras d'un Caraïbe +d'une haute et vigoureuse stature. + +Ce Caraïbe était complétement _roucoué_, selon l'usage, c'est-à -dire +peint d'une sorte de composition luisante d'un rouge brun; ses cheveux +lisses et noirs, séparés au milieu de son front, tombaient le long de +ses joues; sa barbe semblait soigneusement épilée; ses traits +parfaitement réguliers avaient ce caractère de calme sévère, particulier +aux sauvages; à son col brillaient de larges croissants de _carracolis_ +(sorte de métal dont les Indiens avaient, disait-on, seuls le secret, et +qui se composait d'or, de cuivre et d'argent). + +Ces bijoux, d'un vermeil éclatant, étaient curieusement travaillés et +incrustés de _pierres vertes_, minéral précieux, couleur de malachite, +et auquel les Indiens attribuaient toutes sortes de vertus +merveilleuses. + +Le Caraïbe se drapait dans une vaste _pagne_ de coton blanc bordée d'une +frange bleue; les plis larges, simples, majestueux de cette espèce de +manteau auraient pu servir de modèle à un statuaire. + +A l'exception du cou, du bras droit nu jusqu'à l'épaule, et de la jambe +gauche, cette pagne de coton enveloppait complétement le Caraïbe; autour +des poignets, il avait aussi des bracelets de _carracolis_ incrustés de +pierres vertes; sa jambe était à demi-cachée par une sorte de brodequin +à sandales fait de bandes d'étoffes de coton de couleurs vives et +tranchantes, d'un effet très pittoresque. + +Angèle et Youmaalë, car c'était lui, marchaient lentement et +s'avançaient directement en face de la fenêtre à l'abri de laquelle le +Gascon les épiait. + +Une ceinture rose serrait autour de la fine taille de la veuve un long +peignoir de mousseline blanche; ses cheveux blonds bouclaient autour de +son jeune et frais visage, que l'aventurier n'avait pas encore vu au +jour. Aussi ne se lassait-il pas d'admirer ce teint pur et blanc, ces +joues d'un rose si transparent, ces yeux d'un bleu si limpide. + +La veille, Angèle avait apparu à Croustillac dans l'éclat de la plus +brillante parure; mais bientôt distrait par les bizarres confidences de +la Barbe-Bleue et du boucanier, l'admiration du chevalier s'était +trouvée mêlée de dépit, d'impatience et de crainte, et il avait été +beaucoup plus ébloui que touché de la beauté d'Angèle; mais lorsqu'il la +vit le matin, si naïvement jolie, il ressentit une impression +profonde... il fut ému... il oublia les trésors de la Barbe-Bleue, il +oublia les horribles aventures qu'on lui prêtait; il oublia le +Morne-au-Diable et l'anthropophage, pour ne songer qu'à la ravissante +créature qu'il avait devant les yeux. + +L'amour... oui, un véritable amour envahit brusquement le cÅ“ur de +l'aventurier..... jusqu'alors fort peu amoureux. + +Si rapide, si instantané que paraisse le développement de cette brusque +passion, elle n'était pas moins sincère. + +Sans doute, la veille, Croustillac avait été sous le coup d'agitations +trop vives, d'étonnements trop soudains, de préoccupations trop +étranges, pour apprécier _sainement_ la Barbe-Bleue; calmé par le repos +et par le sommeil, le passé lui semblait un songe, il croyait voir +Angèle pour la première fois; en admirant cette taille qui se dessinait +si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il +oubliait la robe de tabis constellée de pierreries, dont il avait été si +épris la veille; il cherchait en vain sur la physionomie ingénue et +charmante qu'il avait sous les yeux, les sourires diaboliques de la +femme singulière qui faisait de si funèbres plaisanteries..... sur ses +trois défunts maris... + +Enfin, le pauvre Croustillac aimait... Peut-être était-ce lui et non la +Barbe-Bleue qui avait changé... mais avec l'amour, vinrent toutes sortes +de jalousies cruelles... + +En voyant Angèle et Youmaalë se promener familièrement, l'aventurier +ressentit des angoisses, des inquiétudes nouvelles, jointes à une +curiosité poignante. + +Hélas! pour lui... quel spectacle! + +Tantôt Angèle abandonnait le bras du Caraïbe pour courir avec une ardeur +et une joie enfantines après de beaux insectes aux élitres d'or et +d'azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfumée, puis elle +revenait bientôt auprès d'Youmaalë, qui, toujours calme, presque +solennel, semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et +protectrice. + +Quelquefois le Caraïbe donnait à la veuve sa main à baiser. + +Angèle, heureuse et fière de cette faveur, portait cette main à ses +lèvres d'un air à la fois respectueux et passionné;... on eût dit une +femme caraïbe, habituée à vivre en esclave soumise et dévouée devant son +maître. + +Youmaalë tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait donnée. Il +laissa tomber cette fleur. Angèle se baissa précipitamment, la ramassa +et la lui rendit, sans que le sauvage fît un geste pour la prévenir ou +pour la remercier de son attention. + +--Stupide et grossier animal! s'écria Croustillac indigné. Ne dirait-on +pas un sultan! Comment cette créature adorable peut-elle se résoudre à +baiser la main de ce cannibale, qui n'a pu faire d'autre éloge du +vertueux père Simon, qu'en disant qu'il _en avait mangé_... Hier, un +boucanier, aujourd'hui un anthropophage, demain sans doute un +flibustier... Mais c'est donc une Messaline que cette femme! ajouta +Croustillac, à la fois désespéré et effrayé de sentir se développer +rapidement en lui les germes d'une passion réelle. + +La veuve et le Caraïbe s'étant de plus en plus rapprochés de la fenêtre, +d'où le chevalier les épiait, il entendit leur entretien... + +Youmaalë parlait français avec le léger accent guttural naturel à sa +race; ses paroles étaient rares et brèves. + +Croustillac saisit ces mots d'une conversation commencée. + +--Youmaalë, disait la petite veuve, qui, s'appuyant sur le bras du +Caraïbe, le regardait tendrement... Youmaalë, vous êtes mon maître, +j'obéirai, n'est-ce pas mon devoir, mon doux devoir, de vous obéir? + +--C'est ton devoir, dit le Caraïbe, qui tutoyait Angèle, mais qu'Angèle +ne tutoyait pas. La dignité de l'homme le voulait ainsi. + +--Youmaalë, ma vie est votre vie; ma pensée est à vous, reprit Angèle, +vous me diriez de mettre sur mes lèvres le suc mortel de cette pomme de +mancenillier, que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens, +comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue vous +appartiennent. + +En disant ces mots, Angèle montrait au silencieux Caraïbe un fruit +jaunâtre qu'elle tenait à la main et qui renfermait le poison le plus +violent et le plus subtil. + +Youmaalë, après avoir pendant quelques moments regardé Angèle d'un +Å“il perçant, fit un geste impératif en élevant l'index de sa main +droite... + +A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses +lèvres, que, sans un mouvement plus rapide encore du Caraïbe, elle lui +eût peut-être donné cette fatale preuve d'obéissance passive au moindre +caprice du maître. + +Un mouvement d'épouvante fugitif comme l'éclair, contracta l'impassible +physionomie du Caraïbe à l'instant où la veuve approcha la mancenille de +ses lèvres... mais il reprit aussitôt son sang-froid, abaissa la main +d'Angèle, baisa gravement la jeune femme au front, en lui disant d'une +voix sonore et douce: + +--C'était bien... + +A ce moment, les deux promeneurs se trouvaient si près de la fenêtre de +Croustillac, que celui-ci, craignant d'être surpris aux écoutes, se +retira brusquement dans sa chambre en s'écriant: + +--Quelle peur elle m'a faite avec son poison!... et cet animal sauvage +qui a l'air d'un homard, autant pour la couleur de la peau que pour la +lenteur des mouvements, qui lui dit: C'était bien! lorsque cette +adorable femme, sur un signe de lui, allait peut-être s'empoisonner... +car une fois affolées, les femmes sont capables de tout... Puis, après +quelques moments de cruelles réflexions, le Gascon s'écria: + +--Voilà ce qui est inexplicable... qu'une femme soit affolée d'un homme, +cela se conçoit, de... deux... ça c'est vu... mais c'est déjà une +énormité... mais c'est impossible qu'elle en aime trois à la fois... ça +tombe dans la monstruosité.... dans le bas-empire!.... Comment, la +Barbe-Bleue joindrait au boucanier et au flibustier l'affreux ragoût de +ce cannibale! qui mange des missionnaires, sans compter que par +là -dessus elle me propose de m'épouser! Allons donc, mordioux!... ce +serait à en perdre la tête; décidément, je ne veux pas rester ici; non, +non, mille fois non... ce que je vois me fait trop de mal; je pourrais +devenir assez sot pour me sérieusement éprendre de cette femme... je +perdrais tous mes avantages, le véritable amour vous rend bête comme une +oie; depuis tout à l'heure je ne me sens déjà plus la résolution que +j'avais en arrivant ici... mon cÅ“ur s'amollit... je me sens enclin à +des sensibleries ridicules... Fuyons... fuyons... c'était une folie, un +rêve; je suis né gueux, j'ai été gueux, je mourrai gueux; je quitterai +cette maison, j'irai retrouver le digne capitaine de la _Licorne_; après +tout, dit Croustillac avec un découragement singulier pour un homme de +ce caractère, il est de pires conditions que celle d'avaler des bougies +allumées, pour récréer maître Daniel. + +Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la vieille +mulâtresse qui vint gratter à sa porte et le prévenir que le nègre qui, +la veille, lui avait servi de valet de chambre, l'attendait dans le +bâtiment extérieur. + +Croustillac suivit l'esclave, se fit peigner, raser, s'habilla, et +revint attendre la Barbe-Bleue dans le même salon où il l'avait déjà +attendue la veille. + +La veuve parut bientôt. + + + + +CHAPITRE XIV. + +L'AMOUR VRAI. + + +En voyant la Barbe-Bleue, malgré lui Croustillac rougit comme un +écolier. + +--J'ai été bien maussade hier, n'est-ce pas? dit Angèle au chevalier +avec un sourire enchanteur, je vous ai donné une mauvaise opinion de moi +en permettant à Arrache-l'Ame de raconter toutes sortes de folies; mais +ne parlons plus de cela... A propos, Youmaalë le Caraïbe est ici. + +--De ma fenêtre je l'ai vu avec vous, madame, dit amèrement +l'aventurier, et il pensa: Elle n'a pas, en vérité, la moindre +vergogne... quel dommage, avec une si adorable figure... Allons, +Croustillac, sois ferme. + +--N'est-ce pas qu'il est très beau, Youmaalë? demanda la veuve d'un air +triomphant. + +--Hum... hum... il est très beau pour un sauvage, répondit le chevalier +avec dépit; mais puisque nous voilà seuls, madame, expliquez-moi donc +comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette +question, que les circonstances m'obligent de vous poser), comment +pouvez-vous, du jour au lendemain, changer ainsi d'amoureux? + +--Oh mon Dieu! dit ingénument la veuve, l'un vient, l'autre s'en va; +c'est tout simple. + +--L'un vient, l'autre s'en va... c'est fort simple, en effet, envisagé +sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des +lois... + +--Ils m'aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous +les trois? + +Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le +chevalier se dit: + +--Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans +quelque désert, dans quelque caverne; elle n'a pas la moindre notion du +bien et du mal; ce serait absolument une éducation à faire... Il reprit +tout haut avec certain embarras: Dussé-je passer pour un indiscret, pour +un fâcheux, madame, je dois vous dire que, ce matin, pendant votre +promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue; comment se +fait-il que sur un signe de lui vous ayez osé, au risque de vous +empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier? + +--Youmaalë me dirait: Meurs! que je mourrais, répondit la veuve avec +exaltation. + +--Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez +pour le Caraïbe? + +--Ils diraient que j'ai bien fait. + +--Et s'ils vous demandaient de mourir pour eux? + +--Je mourrais pour eux. + +--Comme pour Youmaalë? + +--Comme pour Youmaalë. + +--Vous les aimez donc tous trois également?... + +--Oui, puisque tous trois m'aiment également... + +--C'est une idée fixe, il n'y a pas moyen de la faire sortir de là , +pensa le Gascon, je m'y perds, son accent est trop innocent pour être +feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l'affection peut-être +fraternelle que cette jeune femme porte à ces trois bandits! pourtant le +boucanier m'a donné à entendre... après tout, j'aurai peut-être mal +compris, et puisque je veux la quitter, j'aime mieux la croire innocente +que coupable, quoiqu'elle me semble, mordioux! furieusement difficile à +innocenter. Il reprit:--Une dernière question, madame: quel était le but +des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites, hier, +sur deux de vos maris, dont l'un serait mort de rire, et dont l'autre +aurait été changé en lampe ardente, grâce à l'intervention de l'_homme +rouge_ qui aurait, toujours selon la même plaisanterie, signé à votre +contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m'est +extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux. + +--Ce ne sont pas des folies... + +--Comment, vous voulez que je croie... + +--Oh! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d'autres choses... +enfin que vous vous rendiez à l'évidence, dit la veuve avec un accent +singulier. + +--Et quand m'expliquerez-vous ce beau mystère, madame? + +--Lorsque je vous aurai dit à quel prix je mets ma main. + +--Ah! elle recommence la même plaisanterie, se dit le Gascon. Ayons +l'air d'être sa dupe pour voir jusqu'où elle ira; je voudrais même +qu'elle allât très loin pour que mon sot amour fût complétement éteint. +Il reprit tout haut: + +--Et n'est-ce pas aujourd'hui que vous me direz à quel prix vous mettez +votre main, madame? + +--Oui. + +--Et à quelle heure? + +--Ce soir, au lever de la lune. + +--Pourquoi à ce moment, madame? + +--C'est un secret que vous saurez encore avec les autres. + +--Et si je vous épouse, vous ne voulez pas me donner décidément plus +d'un an à vivre? + +La Barbe-Bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tête: + +--Hélas! non... pas plus d'un an. + +Ayons toujours l'air d'être sa dupe, se dit le Gascon, et il ajouta: + +--Et c'est par votre volonté que mes jours seraient sitôt comptés? + +--Non, oh! non, s'écria la veuve. + +--Ainsi, personnellement vous ne me haïssez pas, dit Croustillac. + +A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea complétement +d'expression et devint sérieuse et grave; elle redressa fièrement sa +petite tête, et le chevalier fut frappé de l'air de noblesse et de bonté +qui se répandit sur tous ses traits. + +--Écoutez-moi, lui dit-elle d'une voix affectueuse mais protectrice: +Parce que certaines circonstances de ma vie m'obligent à une conduite +souvent étrange, parce que j'abuse peut-être de ma liberté, il ne faut +pas croire que je méconnaisse les gens de cÅ“ur. + +Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n'était +plus la même femme; à ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une +grande dame... Il fut tellement intimidé qu'il ne trouva pas une parole. + +La Barbe-Bleue reprit: + +--Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore +dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent +atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... vous +êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant. + +--Madame!... + +--Mais vous êtes bon, mais vous êtes brave, mais vous seriez, j'en suis +sûre, capable d'un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d'une +naissance obscure. + +--Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s'écria le +chevalier, ne pouvant vaincre le démon de l'orgueil. + +La veuve continua, sans paraître avoir entendu le chevalier. + +--Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi +de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous +conseiller beaucoup plus mal qu'elle ne l'a fait, car vous avez +souffert et enduré de nombreuses privations... + +--Mais, madame... + +--La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné, la fortune vous eût +trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n'avez +pas été plus perverti par l'indigence que vous ne l'eussiez été par la +prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l'avait pas emporté de +beaucoup sur vos étourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait +pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que +j'aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sûre, du +moins, que vous n'emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe-Bleue. +Veuillez m'attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un +coup d'Å“il au repas de Youmaalë, car il est d'usage chez les Caraïbes +que les femmes seules s'occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce +rapport du moins, Youmaalë se crût encore dans son carbet... + +Ce disant, la veuve sortit. + +Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le _coup de grâce_ du +malheureux chevalier. + +Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac, +elle s'était exprimée d'une manière pleine de bienveillance, de grâce et +de dignité. Elle s'était enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu'il +renversait toutes les suppositions du Gascon. + +Les simples et affectueuses paroles d'Angèle, le doux et noble regard +qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus +heureux qu'il ne l'eût été des compliments les plus outrés. Il se +sentit, avec un mélange de joie et de crainte, si décidément, si +éperdument amoureux de la veuve, qu'elle eût été pauvre, abandonnée, +qu'il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle. + +Autre irrécusable symptôme d'un véritable amour. + +L'étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup; il comprit +combien son rôle avait été ridicule, et comme si le propre des +sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sensés, +plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient +nécessairement soulever les aveux et la conduite d'Angèle, le chevalier +pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux +mystère: il se dit que l'intimité de la Barbe-Bleue avec ses +_bien-aimés_, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre +secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée +d'une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance +qu'Angèle n'aurait pas fait montre d'un effroyable cynisme devant un +étranger, sans quelque motif d'une haute importance. + +Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l'esprit de +Croustillac, elle devint à ses yeux complétement innocente du meurtre de +ses trois maris. + +Enfin, l'aventurier commençait à croire, tant l'amour le métamorphosait, +que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer +de lui; et il se proposait d'éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque +la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main. + +Une chose embarrassait Croustillac: comment la veuve pouvait-elle être +instruite de la vie qu'il avait menée? Mais il se souvint qu'à quelques +détails près, il n'avait fait à personne un mystère de la plupart des +antécédents de sa vie, à bord de la _Licorne_, et que l'homme d'affaires +qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer +les passagers du capitaine Daniel. + +Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau +sentiment qu'il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothèses: + +--Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira +franchement: «Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux +impertinent; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité, vous avez +donné votre parole d'être mon mari au bout d'un mois; j'ai voulu vous +tourmenter un peu, et jouer le rôle de férocité qu'on me prête; le +boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en +qui j'ai une entière confiance; et comme j'habite seule une maison très +isolée... chacun d'eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les +bruits absurdes qui circulent, j'ai voulu m'amuser de votre crédulité; +ce matin même j'avais vu, du bout de l'allée, que vous étiez à m'épier, +et la comédie de la pomme de mancenillier avait été convenue avec +Youmaalë; quant au baiser qu'il m'a donné sur le front...» + +Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet +accessoire du rôle qu'il supposait joué par la veuve; mais il résolut la +question en se disant que, dans les usages caraïbes, cette familiarité +ne devait sans doute pas être inconvenante. + +Le chevalier se promettait d'être satisfait de cette explication; et se +rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une +espérance insensée, prierait la veuve d'oublier la conduite qu'il avait +tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son +pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un +sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la +_Licorne_. + +Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce +qu'il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu'il ne s'aveuglait +plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait +avec reconnaissance, bien décidé seulement à se charger personnellement +de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le +Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la +veuve ne préférât venir avec lui habiter la France. + +Nous devons dire, à la louange du pauvre Croustillac, qu'il s'arrêtait à +peine à cette dernière espérance; il considérait sa première +interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et +plus probable. + +Enfin, par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs +triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son +outrecuidance... Sa physionomie, n'étant plus boursoufflée par une +vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car +elle n'exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la +résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était +impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n'en +mettait le Gascon.... + + * * * * * + +Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir +de cette journée qui promet d'être si fertile en événements, puisque la +Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons +le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l'île, et +résidence habituelle du gouverneur. + +Il s'agit d'un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre +récit. + +La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la _Licorne_, était destinée au +mouillage des bâtiments marchands, comme la rade du Fort-Royal était +destinée aux bâtiments de guerre. + +A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au +Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée +au-dessus de l'hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal) +signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide +avertir le sergent d'artillerie commandant la batterie du fort, afin que +l'on pût saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l'usage étant de +tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtiments de guerre +lorsqu'ils viennent au mouillage. + +Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d'avoir dépêché +son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la +rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de +rames vers l'entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large +en l'attendant. + +Cette manÅ“uvre était si extraordinaire, que le gardien se rendit +auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se +passait, afin que l'on pût faire contremander la salve des batteries de +terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l'instant le +gouverneur de la singulière évolution de la frégate. + +Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au +Fort-Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition, +accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M. +le baron de Rupinelle. + +Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la +_Fulminante_. Son navire avait ordre d'attendre sous voile le résultat +de la mission dont était chargé M. de Chemeraut, et de repartir +immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de +l'eau pour les gens de l'équipage. + +Le lieutenant alla s'occuper activement des rafraîchissements de la +frégate; M. de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls. + +M. de Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d'un +teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses +yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun +galonné d'or. Sa physionomie était intelligente, sa parole nette, brève; +son coup d'Å“il perçant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans +lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s'il +lançait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure +devenait encore plus sérieuse que d'habitude; il avait d'ailleurs les +formes les plus polies et les habitudes de la meilleure compagnie. Son +courage, sa discrétion, son sang-froid étaient tels que M. de Louvois +l'avait jadis très souvent employé dans les missions les plus difficiles +et les plus périlleuses. + +M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le +baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n'ayant qu'un soin, qu'une +pensée, celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse, +pleine, pourprée; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient +toujours un air étonné. + +Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi à la +toute puissante protection de la famille Colbert, à laquelle il était +allié par sa mère. + +Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et M. de Chemeraut, +le baron avait quitté bien à regret une casaque de coton blanc et un +chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d'une énorme perruque blonde, +endosser un justaucorps dit à _brevet_, espèce d'uniforme bleu galonné +d'or, et se charger d'un lourd baudrier et d'une épée. + +La chaleur était extrême, et le gouverneur maudissait l'étiquette dont +il était victime. + +--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut qui paraissait parfaitement +insensible à l'élévation de cette température tropicale, pouvons-nous +parler sans crainte d'être entendus? + +--Il n'y a aucun danger à cet égard, monsieur: cette porte ouverte donne +dans mon cabinet, où il n'y a personne, et cette autre dans la galerie, +déserte aussi. + +M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les deux pièces et referma +soigneusement les deux portes. + +--Pardon, monsieur, dit le gouverneur, mais si nous restions seulement +avec ces deux fenêtres ouvertes... + +--Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en +interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les +fenêtres, ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors. + +--Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d'air, nous allons +étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve. + +--Ce que je dois avoir l'honneur de vous dire, monsieur le baron, ne +durera pas longtemps; mais il s'agit d'un secret d'état de la dernière +importance, et la moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite +de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m'accorderez +donc la grâce de nous enfermer ainsi jusqu'à la fin de notre entretien. + +--Si c'est l'ordre de Sa Majesté, je dois me soumettre, monsieur, dit M. +de Rupinelle avec un long soupir et en s'essuyant le front, je saurai me +dévouer pour son service. + +--Veuillez d'abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté, dit M. +de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu'il +portait avec un soin tout particulier, et qu'il n'avait voulu confier à +personne. + + + + +CHAPITRE XV. + +L'ENVOYÉ DE FRANCE. + + +Pendant que le gouverneur lisait sa dépêche, M. de Chemeraut regarda +d'un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit:--Si +j'ai occasion de l'employer, ce sera parfait; mon idée est excellente. + +--Ce pouvoir, monsieur, est parfaitement en règle; je dois exécuter tous +les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en regardant M. de +Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta: + +--Il fait, si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission +d'ôter ma perruque, malgré la bienséance. + +--Mettez-vous à votre aise, monsieur le baron, mettez-vous à votre aise, +je vous en conjure. + +Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus +facilement. + +--Maintenant, monsieur le baron, veuillez répondre a plusieurs questions +que je vais avoir l'honneur de vous faire. + +Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes où étaient sans doute +rédigées les demandes qu'il devait adresser au gouverneur. + +--Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au milieu des bois et des +rochers, une sorte de maison-forte appelée le Morne-au-Diable? + +--Oui, monsieur, et même cette maison ne jouit pas d'une très bonne +renommée. M. le chevalier de Crussol, mon prédécesseur, y fit une visite +pour savoir à quoi s'en tenir sur ces bruits-là ; mais j'ai en vain +cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa correspondance. + +M. de Chemeraut continua: + +--Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le +baron? + +--Tellement veuve, monsieur, qu'on l'a surnommée, dans le pays, la +Barbe-Bleue, à cause de la rapidité avec laquelle ont successivement +disparu trois maris qu'elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer +que cette cravate m'échauffe horriblement, monsieur? ajouta le +malheureux gouverneur, nous n'en portons pas habituellement ici, et si +vous le permettiez... + +--Faites, monsieur le baron, le service du roi n'en souffrira pas. M. le +chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une +sorte d'enquête au sujet de la disparition des trois maris de la +Barbe-Bleue? + +--On me l'a dit, monsieur, car je n'ai trouvé aucune trace de cette +enquête. + +--M. le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de +gouverneur après la mort de M. de Crussol, et avant votre arrivée ici, +ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle +dudit M. de Crussol? + +--Oui... oui, monsieur..., dit le gouverneur en regardant M. de +Chemeraut avec un profond étonnement. + +--Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par M. de Crussol +peu de temps avant sa mort? + +--Oui, monsieur... + +--Cette lettre était relative à l'habitante du Morne-au-Diable, n'est-il +pas vrai, monsieur le baron? + +--Oui, monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de +Chemeraut si bien informé. + +--Dans cette lettre, M. de Crussol vous affirmait, sur l'honneur, que la +femme surnommée la Barbe-Bleue était innocente des crimes dont on +l'accusait? + +--Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir...? + +M. de Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit: + +--Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m'ordonne +de vous faire des questions, et non pas des réponses... J'avais donc +l'honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol ne +vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la +Barbe-Bleue? + +--Oui, monsieur.... + +--Vous affirmant sur sa foi de chrétien, et au moment de paraître devant +Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans +nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible... + +--Oui, monsieur... + +--Et qu'enfin le révérend père Griffon, des frères Prêcheurs, homme +d'une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait +encore caution de ladite femme si vous l'exigiez? + +--Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel très +particulier... et très secret... + +--Que vous avez eu avec le père Griffon, monsieur le baron, ce religieux +vous a confirmé ce que vous avait avancé M. de Crussol dans sa dernière +lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiéter ladite +veuve? + +Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec ébahissement, ne comprenant +pas comment il était si bien instruit. + +L'espèce d'émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la +raréfaction de l'air, faillit étouffer le baron. Après une légère +hésitation, il dit résolument à M. de Chemeraut: + +--Ma foi, monsieur, à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la +permission d'ôter mon justaucorps.... Ces passements d'or et d'argent +pèsent cent livres, je crois. + +--Otez, ôtez, monsieur le baron, l'habit ne fait pas le gouverneur, dit +gravement M. de Chemeraut en s'inclinant; puis il continua... + +--Grâce aux recommandations de M. de Crussol et du révérend père +Griffon, l'habitante du Morne-au-Diable n'a plus été inquiétée, monsieur +le baron? Vous n'avez pas visité cette maison malgré les bruits étranges +qui l'entouraient? + +--Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes +aussi respectables que le père Griffon et feu M. de Crussol m'ont +suffi... Et puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des +roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois heures à +monter à travers des abîmes; or, ma foi, je vous l'avoue, monsieur, +faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en +essuyant son front qui ruisselait à la seule pensée de cette ascension, +faire une pareille course par un soleil des tropiques m'a paru +complétement inutile... puisque moralement j'avais la conviction que les +bruits susdits n'auraient aucun fondement... je ne crois pas, monsieur, +avoir en cela eu quelque tort. + +--Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques +questions. + +--A vos ordres, monsieur. + +--La femme surnommée la Barbe-Bleue a un comptoir à Saint-Pierre? + +--Oui, monsieur. + +--L'homme d'affaires de cette femme est chargé d'expédier ses navires, +qui sont toujours destinés pour la France? + +--Cela, monsieur, est très facile à vérifier dans les registres des +déclarations de partance des capitaines. + +--Et ce registre? + +--Est là , dans ce casier. + +--Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et +de relever quelques dates que je vais avoir l'honneur de vous demander. + +Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un gros +volume relié en vélin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le +mouvement eût redoublé la chaleur qu'il ressentait, et épuisé ses +forces, il dit à M. de Chemeraut: + +--Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous devez comprendre +qu'on vive un peu à la cavalière; or, sans plus de façon, et tout en +vous demandant pardon de la liberté grande, j'ôterai ma veste s'il vous +plaît... elle est de tabis brodée et aussi pesante qu'une cuirasse. + +--Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu'il vous +plaira, répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me +reste si peu à vous dire que vous n'aurez pas besoin, je l'espère, de +vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d'abord de ce fait, +que les navires affrétés par notre veuve l'ont toujours été pour la +France? + +--Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en +suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit: + +--Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour +Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le +Havre-de-Grâce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été +destinés pour la France. + +--C'est à merveille, monsieur le baron... D'après le mouvement assez +considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il +résulte que la _Barbe-Bleue_ (nous adopterons ce surnom populaire) peut +mettre un bâtiment en mer très rapidement. + +--Sans doute, monsieur... + +--N'a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et +qui peut en deux heures être rendu à l'anse aux Caïmans, non loin du +Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en +consultant encore ses notes? + +--Oui, monsieur... ce brigantin s'appelle le _Caméléon_; la Barbe-Bleue +l'a dernièrement mis, d'ailleurs très généreusement, à mon service (par +l'intermédiaire de maître Morris, son homme d'affaires), pour donner la +chasse à un pirate espagnol... et c'est un ancien capitaine flibustier, +appelé l'_Ouragan_, qui commandait le brigantin... + +--Nous reparlerons à l'instant de ce flibustier, monsieur le baron... +Mais ce pirate?... + +--A été coulé bas à la hauteur des Saintes... + +--Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baron, il fréquente +souvent la maison de la Barbe-Bleue?... + +--Oui, monsieur... + +--Ainsi qu'un autre assez mauvais drôle, boucanier de son métier? + +--Oui, monsieur, dit le baron d'un ton sec et très décidé à se renfermer +dans le rôle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut. + +--Un Caraïbe aussi quelquefois s'y rend? + +--Oui, monsieur. + +--La présence de ces gens dans l'île date-t-elle de loin, monsieur le +baron? + +--Je l'ignore, monsieur; ils étaient établis ici à mon arrivée à la +Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le +nord des Antilles et dans la mer du sud. Comme beaucoup de capitaines +qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite +habitation à la pointe de l'île, où il vit seul. + +--Et le boucanier, monsieur le baron? + +--De telles gens sont aujourd'hui ici, demain ailleurs, selon que la +chasse est plus ou moins abondante; quelquefois il reste un mois +absent, il en est de même du Caraïbe. + +--Ces renseignements s'accordent parfaitement avec ceux que l'on m'avait +donnés; d'ailleurs, je ne vous parle de ces gens-là , monsieur le baron, +que pour mémoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en +dehors de la mission que j'ai à remplir pour mériter de nous occuper +plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta +M. de Chemeraut en se parlant à lui, et c'est sans doute très +indirectement même qu'ils se relient à cette grave affaire. + +Puis, après quelques moments de réflexion, il reprit tout haut: + +--Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police +secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s'introduire +dans l'île depuis la guerre? + +--Deux fois depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la +chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et tâchant de +s'approcher des côtes du Vent... seuls endroits où l'on puisse aborder +dans l'île; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que +l'atterrissement soit possible. + +--Très bien, dit M. de Chemeraut. + +Après un moment de silence, il reprit: + +--Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre +d'ici au Morne-au-Diable? + +--Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne +pourrait guère y arriver avant la nuit tombante. + +--Eh bien donc! monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en tirant sa +montre, dans deux heures d'ici, c'est-à -dire à une heure de relevée, +vous aurez la bonté d'ordonner à une trentaine de vos gardes les plus +déterminés de bien s'armer, de se munir d'une bonne échelle, d'un ou +deux pétards d'artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre +et à m'obéir comme à vous-même. + +--Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au-Diable, il faudrait +partir tout de suite pour y arriver de jour. + +--Sans doute, monsieur le baron, mais comme je désire y arriver en +pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures. + +--C'est différent, monsieur. + +--Pouvez-vous aussi me procurer une litière fermée? + +--Oui, monsieur, j'ai la mienne. + +--Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu'au Morne-au-Diable, +monsieur le baron?... + +--Jusqu'au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit +qu'il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et +crevassées. + +--Très bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire préparer cette +litière, ainsi qu'une monture pour moi; je la laisserai au pied du +Morne. + +--Oui, monsieur. + +--Je vous préviens, monsieur le baron, qu'il est de la dernière +importance que le but de cette entreprise soit parfaitement ignoré; tout +serait perdu si l'on était prévenu de ma visite au Morne-au-Diable; nous +n'instruirons donc l'escorte de sa destination qu'une fois hors du +Fort-Royal, et nous ferons, je l'espère, autant de diligence que les +chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, ajouta M. de +Chemeraut d'un air confidentiel, qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, le +mystère est d'autant plus indispensable qu'il s'agit d'un secret d'état +et de l'avenir de deux grands peuples... + +--A cause de la Barbe-Bleue? dit le gouverneur en interrogeant d'un +regard curieux la physionomie sérieuse et froide de M. de Chemeraut. + +--A cause de la Barbe-Bleue. + +--Comment, répéta le baron, la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans +un secret d'état, dans le repos de deux grands peuples? + +M. de Chemeraut, qui n'aimait pas se répéter, fit un signe affirmatif et +reprit: + +--Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce +que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin que je +puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m'arrêter ici une +seconde, si, comme je l'espère, ma mission a un bon succès... Ah! +j'oubliais; il faut que la litière soit autant que possible susceptible +d'être parfaitement fermée. + +--Mais, monsieur, c'est donc un prisonnier que vous allez chercher? + +--Monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en se levant, mille pardons de +vous répéter encore que le roi m'a ordonné de vous faire des questions +et non des... + +--Bien, parfaitement bien, monsieur, dit le gouverneur. Puis-je +maintenant ouvrir les fenêtres, monsieur? demanda le baron qui étouffait +dans cet appartement. + +--Je n'y vois pas d'inconvénient, monsieur le baron, dit M. de +Chemeraut. + +Le gouverneur se leva. + +--Ainsi, monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraut, il est bien convenu +que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination +qu'au moment de notre départ. + +--Mais, d'ici-là , monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je? + +M. de Chemeraut parut étonné de la naïveté du gouverneur et lui dit: + +--Quel est ce guide, monsieur? + +--Un de mes noirs, qui travaille à l'habitation du roi, à une bonne +lieue d'ici. C'est un drôle qui s'est enfui si souvent _marron_, qu'il +est plus habitué aux retraites inaccessibles de l'île qu'aux grandes +routes. + +--Cet esclave est-il sûr, monsieur le baron? + +--Très sûr, monsieur, il n'aurait aucun intérêt à vous égarer; +d'ailleurs je le préviendrai que s'il vous égare, il aura le nez et les +oreilles coupés. + +--Il est impossible qu'il résiste à une pareille considération, monsieur +le baron; maintenant pour répondre à votre objection, que faire de ce +nègre jusqu'au moment de notre départ, pour l'occuper... + +--Mais j'y pense!... une idée! s'écria le baron d'un air triomphant, on +pourrait le fouetter: ça le dérouterait; il croirait qu'on ne l'a fait +venir ici absolument que pour ça! + +--Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d'opérer une +diversion dans ses idées; mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé +jusqu'au moment de notre départ. Ah! j'oubliais encore, monsieur le +baron; je vous prierai de veiller à ce que l'on porte à bord, pendant +mon absence, tout ce que l'on pourra trouver de plus délicat en +volailles, légumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc.; vous ne +regarderez aucunement à la dépense, j'acquitterai tous ces frais. + +--Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de +rafraîchissements, tout ce qu'il est possible de conserver à bord +pendant les premiers jours d'une traversée, absolument comme s'il +s'agissait de l'embarquement d'une personne de grande distinction, dit +le gouverneur d'un air curieux. + +--Vous me comprenez à merveille, monsieur le baron; mais j'y songe, ce +noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l'habitation du +Morne-au-Diable? + +--Sans doute, monsieur, et il fait d'assez étranges récits sur cette +maison et sur la solitude où elle est bâtie. + +--Eh bien! monsieur le baron, voici une occupation toute trouvée pour +cet esclave; ordonnez qu'on le conduise près de moi en attendant l'heure +de notre départ, je l'interrogerai sur ce que je veux savoir. + +--Je vais donc l'envoyer quérir à l'instant, dit le gouverneur en +sortant. + +--Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port, dit M. de +Chemeraut lorsqu'il fut seul. Heureusement je n'ai pas besoin de l'aide +de cette pécore de gouverneur; le plus difficile n'est pas fait; mais il +n'importe, je me fie à mon étoile... l'affaire de Fabrio-Chigi était +bien autrement difficile; et puis enfin l'espoir, sinon d'une couronne, +du moins presque d'un trône... l'ambition de diriger le mouvement d'un +grand peuple, le désir de rentrer un grâce auprès du roi son parent... +ne voilà -t-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus +rebelle?... et puis enfin si ces raisons-là ne suffisent pas... dit M. +de Chemeraut après quelques moments de silence en frappant sur la +cassette, voici un autre argument qui sera peut-être plus décisif.... + + * * * * * + +Deux heures après, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la +tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu'aux dents. + +Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que +précédait le guide. + +Cet esclave s'était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et, +en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles +et aux pétards portés sur un cheval de bât, un paquet de fortes cordes +garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus, M. de +Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer +deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant +l'équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal, +l'issue de l'expédition. + +Cette petite troupe se mit donc en marche, précédée du guide noir qui, +flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de M. de Chemeraut. + +Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit +une colline assez haute et s'enfonça bientôt dans l'intérieur de l'île. + +Nous laisserons M. de Chemeraut s'avancer lentement vers le +Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et +le colonel Rutler au fond du précipice où il était arrivé par le +passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de +John, eurent enlevé l'obstacle qui avait jusque-là retenu l'envoyé +anglais dans la caverne du Caraïbe. + + + + +CHAPITRE XVI. + +L'ORAGE. + + +M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte, +qu'un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l'avoir suivi pendant +quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la +troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le +chemin du Macouba. + +Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non +frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père +Griffon. + +Il était environ quatre heures de l'après-midi; le bon curé faisait la +sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si +merveilleusement tissus par les Caraïbes. + +Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs +du curé à éveiller leur maître; enfin _Monsieur_ s'y décida après avoir +longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond. + +--Qu'est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon. + +--Maître, c'est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il +veut vous parler à l'instant. + +--Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac, +qu'il entre, qu'il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en +s'adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître +Morris? + +--Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m'a dit de suivre une +escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m'assurer si elle +prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon +père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste... + +--Eh bien, mon enfant... cette troupe? + +--S'est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des +Roches-Noires... elle ne peut aller qu'au Morne-au-Diable. + +Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de +son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand +étonnement; puis il dit au mulâtre: + +--Va vite me chercher _Monsieur_. Le mulâtre sortit. + +--Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le +gouverneur... et je crains qu'il ne soit parti avec sa troupe pour le +Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s'écria le religieux en +marchant à grands pas. Maître Morris n'en sait pas, n'en peut pas savoir +davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences +de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment, +comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n'est-il pas mort +avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N'ont-ils pas rassuré le +gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette +malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le +religieux ajouta:--Une frégate française... qui reste en panne en dehors +de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le +gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le +Morne-au-Diable avec une escorte... c'est plus qu'un soupçon... c'est +une certitude. Ils viennent l'enlever... mon Dieu... serait-il vrai?... +Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais... +car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu'un épouvantable +sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec +effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c'est +impossible... j'aime mieux croire à l'indiscrétion de la seule personne +qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu'à la trahison la +plus impie... Non, encore une fois, non, c'est impossible; mais il faut +que je parte à l'instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je +devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui, +en me pressant, j'y parviendrai peut-être. J'y retrouverai le malheureux +Gascon, ils n'ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord +m'avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret +émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l'ai, comme on dit, +retourné dans tous les sens; j'ai prononcé devant lui et à l'improviste +certains noms... qui, s'il eût été dans le secret, l'auraient fait +certainement tressaillir, quelque cuirassé qu'il fût, et il est resté +impassible... Je connais trop les hommes pour m'être trompé, le +chevalier n'est qu'un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel, +après tout, les bonnes qualités l'emportent sur les mauvaises. + +A ce moment, _Monsieur_ entra. + +--Selle-moi tout de suite _Grenadille_. + +--Oui, maître. + +--Détache _Colas_. + +--Oui, maître. + +--N'oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle. + +--Oui, maître. + +Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant: + +--Maître, faudra-t-il _armer Colas_? + +--Sans doute, sans doute... je passe par la forêt. + +En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de +marcher avec agitation; tout à coup il s'écria presque avec effroi, +frappé d'une idée subite: + +--Mais si je m'étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte +étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre +dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre +à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec +celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi +qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d'hier, +ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux +que ce que dirait le Gascon, ce qu'il raconterait des mystères du +Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui +l'habite... Pourtant... si je m'étais trompé? Si j'avais contribué à +introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait déjà agi s'il était +instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il +l'arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être +est-il d'accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle. + +Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les +préparatifs de son départ. + +_Monsieur_ finissait de seller _Grenadille_ et _Jean_ terminait +l'armement de _Colas_. + +Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel +acteur dont nous n'avions pas eu jusqu'ici occasion de parler. + +_Colas_ était un sanglier privé, d'une merveilleuse intelligence, dont +le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses +excursions à travers les bois. + +Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de +graisse où s'arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les +sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre +acharnée aux reptiles; _Colas_ était un de leurs plus intrépides +adversaires. Son _armement_ se composait d'une muselière de fer percée +de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant. +On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût +vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents. + +_Colas_ précédait toujours _Grenadille_ de quelques pas, lui frayant la +route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée. + +Le père Griffon, qui ne s'était pas attendu au brusque départ de +Croustillac (l'aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans +faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier _Colas_ au +chevalier, lorsqu'il eût vu celui-ci absolument décidé à s'aventurer +dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait +quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce +dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon. + +Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité +desquels il savait d'ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba +enfourcha _Grenadille_, siffla _Colas_ qui répondit par un grognement +joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en +hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d'arriver +trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu'il +n'aurait pu alors que difficilement devancer.... + + * * * * * + +Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui +avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de +la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain. + +Pour faire comprendre l'extrême importance et la difficulté de +l'entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur +que le parc de l'habitation de la Barbe-Bleue s'avançait du sud au nord, +comme une espèce d'isthme entouré d'abîmes. + +A l'est et à l'ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces +parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une +muraille granitique d'une hauteur énorme, et baignée par les eaux +profondes et rapides de deux torrents. + +Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais +dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l'abri +de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins +perpendiculaires que ceux de l'est ou de l'ouest, il aurait fallu +d'abord descendre au fond de l'abîme par le revers opposé, entreprise +physiquement impossible à tenter, même à l'aide d'une corde d'une +longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des +angles de rochers saillants et rentrants. + +Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain, +était arrivé tout d'abord au fond du précipice; il ne lui restait à +tenter qu'une périlleuse ascension pour parvenir dans l'intérieur du +Morne-au-Diable. + +Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant +pénétrer dans le parc de l'habitation qu'à la nuit close, il attendit +pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner. + +Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut +auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au +milieu d'un véritable chaos d'énormes masses granitiques entassées par +les convulsions de la nature, que l'émissaire de Guillaume d'Orange +passa quelques heures, tapi dans l'enfoncement d'un rocher, afin +d'échapper à l'ardeur torréfiante du soleil. + +Le morne silence de cet abîme solitaire n'était çà et là interrompu que +par le grondement de la mer qui tonnait au loin. + +Bientôt l'ardente clarté du soleil devint rougeâtre; les grands angles +de lumière qu'elle dessinait sur le faîte des rochers où l'on apercevait +les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s'amoindrirent peu à peu, +une vapeur sombre commença d'envahir le fond de l'abîme où se tenait +Rutler... + +Le colonel jugea qu'il était temps de partir. + +Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui +d'une sorte de crainte superstitieuse; l'horrible mort de son compagnon +l'avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la +veille (il n'avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur +son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais, +surmontant ces faiblesses, il commença son escalade. + +D'abord, Rutler trouva assez de points d'appui pour pouvoir gravir assez +rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là , de sérieuses +difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse +opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à +fait à l'horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de +besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du +Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques +cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol; +Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment +ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa +faim. + +Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s'avança +résolument dans le bois; il marchait avec d'excessives précautions, se +guidant d'après les indications que John lui avait données, afin de +rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait +s'embusquer. + +Après avoir assez longtemps erré dans l'obscurité, sous une haute futaie +d'orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une +gerbe d'eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la +lisière du bois d'orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la +lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre +blanc, située au centre d'un rond-point entouré d'arbres de tous côtés; +le colonel, écartant quelques touffes épaisses de _canna indica_, +roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha +parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements.... + + * * * * * + +Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent +exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons +au lecteur: + +Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et +s'avançait en toute hâte; + +Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer +l'envoyé de France; + +Que le colonel Rutler s'était secrètement introduit dans l'intérieur du +jardin. + +Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s'était passé entre Youmaalë, +la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac. + + + + +CHAPITRE XVII. + +LA SURPRISE. + + +Nous avons laissé l'aventurier sous le coup imprévu d'une passion aussi +subite que sincère, et attendant avec impatience l'explication, +peut-être même les espérances que la Barbe-Bleue devait lui donner. + +Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par +Angèle, au grand désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement +s'asseoir au bord du petit lac, à l'ombre épaisse d'un palétuvier qui +croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant +son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaalë, semblant regarder +l'espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse +contemplative si chère aux peuples sauvages. + +Angèle était rentrée chez elle. + +Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un +coup d'Å“il jaloux et courroucé sur le Caraïbe. + +Impatienté du silence et de l'immobilité de son rival, espérant +peut-être en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer +auprès d'Youmaalë. Celui-ci ne parut pas l'apercevoir. + +Croustillac toussa, s'agita; même immobilité de la part du Caraïbe. + +Enfin, le chevalier, dont la patience n'était pas la vertu favorite, lui +toucha légèrement l'épaule en lui disant: + +--Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va +bientôt se coucher et vous n'avez pas encore fait un mouvement. + +Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda +fixement sans cesser d'appuyer son menton dans la paume de ses mains, +puis il reprit la position qu'il avait et resta muet. + +L'aventurier rougit de colère et lui dit: + +--Mordioux!... quand je parle j'aime qu'on me réponde. + +Même silence de la part du Caraïbe. + +--Ces grands airs-là ne m'imposent pas, s'écria Croustillac, je ne suis +pas de ceux que l'on mange tout vivants, je pense? + +Même silence. + +--Mordioux! s'écria l'aventurier, savez-vous qu'à la fin, tout cannibale +que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac +en manière de leçon de politesse et à cette fin de vous civiliser, +monsieur le sauvage? + +En disant ces mots, le chevalier s'approcha du Caraïbe d'un air +menaçant. + +Youmaalë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier, +puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d'acajou à racines +contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis. + +--Eh bien! après? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne +comprends pas votre signe, à moins qu'il ne signifie que vous êtes +aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche. + +Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d'arbre entre ses +bras nerveux, le jeta dans l'étang, et, d'un geste significatif, sembla +dire à Croustillac: Voilà comme je puis vous traiter. + +Puis Youmaalë s'éloigna lentement sans que sa physionomie eût, pendant +cette scène, révélé la moindre émotion. + +Le chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force +extraordinaire; car ce bloc d'acajou lui avait paru et était en effet si +pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que +venait de faire le Caraïbe. + +Son étonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et +s'écria: + +--Est-ce à dire que vous m'auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté +cette souche? + +Le Caraïbe, sans s'arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa +la tête en manière de signe affirmatif. + +--Après tout, se dit Croustillac en s'arrêtant, ce mangeur de +missionnaire ne manque pas de bon sens; je l'ai menacé le premier de le +jeter à l'eau, et d'après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis +forcé de convenir que j'aurais eu de la peine, et puis c'eût été une +manière déloyale de se débarrasser d'un rival... Ah! cette soirée tarde +bien à venir! Dieu merci, voici le soleil couché, bientôt la nuit sera +venue, la lune levée, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je +pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés... +Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un grand effet... Il est +destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n'a-t-elle jamais +entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit... +Mais non, non, je n'aurai pas ce bonheur... + +Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas: + + Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutôt des dieux! + Ils ont dessus les rois la puissance absolue. + Dieu... non... ce sont des cieux... + +L'aventurier ne put terminer ce vers, Mirette vint le prévenir que sa +maîtresse l'attendait pour souper. + +Le Caraïbe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tête-à -tête avec la +veuve: elle semblait rêveuse et parlait peu, plusieurs fois elle +tressaillit involontairement. + +--Qu'avez-vous, madame? dit Croustillac, qui était lui-même préoccupé. + +--Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C'est +votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, ajouta-t-elle avec +un sourire forcé; voyons, égayez-moi donc un peu, chevalier. Youmaalë +est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et +je suis étonnée de ne pas le voir. Mais il dépend de vous de me faire +oublier sa présence. + +--Voilà une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le +Gascon. Si j'osais, madame, je vous réciterais quelques petits vers qui +pourraient peut-être... vous distraire... + +--Des vers... Comment! vous êtes poëte, chevalier? + +--Tous les amoureux le sont... madame. + +--C'est-à -dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d'être +poëte. + +--Non, dit tristement Croustillac, je suis amoureux pour avoir le droit +de souffrir... + +--Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers... + +--Ces vers, madame, font tout ce qu'ils peuvent pour peindre deux yeux +bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c'est un +sonnet... + +--Voyons ce sonnet. + +Et Croustillac récita les vers suivants d'un ton tour à tour langoureux +et passionné: + + Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux! + Ils ont dessus les rois la puissance absolue. + Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue + Et le mouvement prompt comme celui des cieux. + +--Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-Bleue. Sont-ce +des yeux des dieux ou des cieux? + +Croustillac reprit avec un merveilleux à propos. + + Cieux! non; mais deux soleils clairement radieux, + Dont les rayons brillants nous offusquent la vue. + Soleils... non; mais éclairs de puissance inconnue + Des foudres de l'amour signes présagieux. + +--Décidément, chevalier, je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez... +_soleils_... je l'avoue... me plaisait assez... _dieux_ aussi... + +Croustillac continua avec une molle langueur: + + Ah! s'ils étaient des dieux feraient-ils tant de mal? + Si des cieux... Ils auraient leur mouvement égal; + Deux soleils ne se peut, le soleil est unique... + +--Ah! mon Dieu... chevalier, voici que vous me ravissez maintenant +toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus +qu'_éclairs_... + +Croustillac secoua la tête... + + Éclairs... non; car ceux-ci durent trop et trop clairs; + Toutefois, je les nomme afin que je m'explique, + Des YEUX... des DIEUX... des SOLEILS... des ÉCLAIRS... + +--A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angèle en riant, vous me +rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n'ai qu'à choisir... aussi +je garde tout... _dieux_... _cieux_... _soleils_... _éclairs_... + +L'aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit +avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée: + +--Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites +bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j'ai du malheur... je suis +bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie... + +--Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je +vous ai dit de m'égayer... de m'amuser... + +--Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je +ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon? + +L'aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d'un ton pénétré, +d'une voix émue... + +Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de +l'expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d'avoir +pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de +cÅ“ur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune +femme dans un cercle de pensées mélancoliques. Malgré l'effort passager +qu'elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle +se sentait agitée par d'inexplicables pressentiments, obsédée par des +craintes vagues, comme si elle avait eu l'instinct des dangers qui +grondaient autour d'elle. + +Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse... + +Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas +prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle +sortit brusquement de table, et lui dit d'un air sérieux: + +--Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons +retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me +sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette +maison. + +La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux +descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin. + +L'aventurier était si touché de l'état d'anxiété où il voyait Angèle, il +conservait si peu d'espérance... qu'il osait à peine lui rappeler la +promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras: + +--Vous m'avez promis, madame, de m'expliquer le mystère de... + +La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit: + +--Écoutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d'esprit ou prévision, je +me sens de plus en plus agitée, il me semble qu'un malheur me menace; +pour rien au monde je ne voudrais à cette heure, et dans la disposition +d'esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n'a que +trop duré. + +--Une plaisanterie, madame? + +--Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette +terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaalë là -bas. + +Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n'aperçois personne... +Vous me disiez donc, madame, qu'une plaisanterie... + +--Oui, monsieur, j'avais su par le père Griffon, notre ami, que vous +aviez l'intention de venir me proposer votre main; j'ai envoyé le +boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je +vous ai accueilli avec l'intention, je vous l'avoue, et je vous en +demande pardon, de m'amuser un peu à vos dépens... + +--Mais, madame... ce soir même vous deviez m'expliquer le mystère de +votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du +flibustier, du... + +Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant: + +--N'entendez-vous pas marcher?... N'est-ce pas Youmaalë? + +--Je n'entends rien, dit Croustillac navré de voir ses espérances +ruinées, quoique pourtant il s'attendît à tout depuis qu'un véritable +amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité. + +--Avançons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Caraïbe est peut-être dans +le bois d'orangers près du bassin. + +--Mais, madame, ce mystère?... + +--Ce mystère, reprit Angèle, s'il en est un... ne peut pas... ne doit +pas être pénétré par vous... ma promesse de vous découvrir ce soir ce +secret était une plaisanterie dont j'ai honte maintenant, je vous le +répète... et si j'avais tenu cette folle promesse, c'eût été en vous +rendant le jouet d'une autre mystification plus coupable encore! + +--Ah! madame, dit vivement le chevalier, c'est bien cruel. + +--Que voulez-vous de plus, monsieur? je m'accuse et vous en demande +pardon, dit Angèle d'une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies +que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à +personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du +Morne-au-Diable, qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien +innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hésitant, comme souvenir de +la _Barbe-Bleue_... vous me permettrez, n'est-ce pas? de vous offrir +quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m'avoir +vue... + +Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin; le sentiment vrai +qu'il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une +offre qu'il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule. + +--Madame, dit-il avec autant de fierté que d'amertume, vous m'avez +accordé l'hospitalité pendant deux jours: demain je partirai; la seule +grâce que je vous demande, c'est de me donner un guide. Quant à votre +proposition, elle me blesse... doublement. + +--Monsieur... + +--Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix +d'argent un humiliant procédé... + +--Monsieur... telle n'est pas mon intention... + +--Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce +qu'on appelle un homme d'expédient, mais j'ai mon point d'honneur à moi! + +--Mais, monsieur... + +--Mais, madame, en retour de l'hospitalité que m'aurait offerte un +habitant, j'aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa +disposition, c'eût été un marché comme un autre..... pire qu'un autre +peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d'un plus heureux +que soi, on doit se contenter de tout... J'ai amusé le capitaine de la +_Licorne_ pour le payer du passage qu'il m'a donné sur son navire... +Nous sommes quittes. J'ai fait là un misérable métier, madame, je le +sais mieux que personne, car mieux que personne j'ai souvent connu le +malheur... + +--Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie. + +--Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement +Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par +nécessité j'ai pu accepter le rôle d'un commensal complaisant, jamais je +n'ai reçu d'argent comme compensation d'un outrage.--Puis il ajouta d'un +ton profondément ému et pénétré:--Puissiez-vous, madame, toujours +ignorer le mal que m'a fait cette proposition, moins encore parce +qu'elle était bien humiliante que parce qu'elle m'était faite par +vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l'aurais +souffert sans me plaindre... mais m'offrir de l'argent pour me +dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une +des peines de la misère que j'ignorais encore... Après un moment de +silence, il reprit avec une nouvelle amertume:--Au fait... pourquoi +m'auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je +entré ici? Les vêtements que je porte ne m'appartiennent seulement +pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n'est-ce pas, madame? + +Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et +de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta +vivement l'offre indiscrète qu'elle avait faite; elle baissa la tête, et +marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac. + +La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre +blanc dont on a parlé. + +La jeune femme tenait toujours le bras de l'aventurier. + +Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit: + +--Vous avez raison... j'ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur... +la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne croyez +pas, je vous en prie, que j'aie voulu un instant vous humilier... +rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce +qu'il devait y avoir de généreux dans votre cÅ“ur... Eh bien! cela... +je le pense encore... Vous m'aimez, dites-vous... si cet amour est +sincère... il ne peut m'offenser... il serait mal à moi de répondre à un +sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons, +ajouta-t-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me +gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse +vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans +crainte d'être refusée. + +--Ah! madame! s'écria Croustillac transporté, ordonnez... disposez de +moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces +bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre +ami... vous m'avez appelé votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je +qu'un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour +pouvoir vous prouver mon dévouement. + +--Qui sait?... mais j'ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là , +il faut que j'aille voir où est Youmaalë et chercher quelque chose... un +présent... oui... monsieur le chevalier, un présent... que je vous +défierai bien de refuser cette fois... + +--Mais, madame... + +--Vous répliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous +vouliez être mon mari... Attendez-moi là ... je reviens.--Et ce disant, +Angèle qui, tout en causant était parvenue jusqu'au bassin de marbre, +remonta légèrement l'allée du parc et disparut du côté de la maison. + +--Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en +regardant machinalement l'eau du bassin. Puis il ajouta avec +exaltation:--C'est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m'a +appelé son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c'est égal, je +l'adore; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait +que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j'aurais accepté ces +diamants... Aujourd'hui... cela me fait honte... C'est étonnant comme +l'amour vous change... + +Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions +philosophiques. + +Le colonel Rutler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l'aventurier +se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots +d'Angèle à Croustillac:--_mon mari... attendez-moi là _. + +Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l'homme qu'il cherchait; il +sortit tout à coup de sa cachette, s'élança sur le chevalier, lui jeta +un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à +terre; puis, lui passant un nÅ“ud coulant autour des mains, il eut +bientôt maîtrisé sa résistance, grâce à sa rare vigueur. + +Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté, et bâillonné en moins de +temps qu'il ne faut pour l'écrire. + +Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant: + +--Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous +appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume +d'Orange, roi d'Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute +trahison... et vous allez me suivre... + + + + +CHAPITRE XVIII. + +MILORD-DUC. + + +Brusquement attaqué par un adversaire d'une force extraordinaire, +Croustillac ne tenta pas même de résister. + +Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la +respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés. + +Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent +hollandais très prononcé: + +--Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde... +Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon +poignard? + +Le malheureux Croustillac, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la +pointe du poignard, s'écria: + +--Parlez français! parlez français... + +--Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère +cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait +ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m'excuserez donc, +monseigneur, si je ne m'exprime pas très bien en français... J'avais +l'honneur de dire à votre Grâce qu'au moindre cri, je serais obligé de +la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d'avoir ou non la vie +sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d'appeler du +secours si elle revient. + +Il est évident qu'on me prend pour un autre, pensa le chevalier. +Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce +nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel +poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n'être pas +pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et +qui passe pour ma femme! + +--Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la +plus grande commodité de votre Grâce, je puis vous délivrer du voile +qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la +duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous +défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j'ai promis au roi, mon +maître, de vous ramener mort on vif. + +--J'étouffe!... ôtez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas! murmura +Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur.... + +Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l'aventurier... +Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d'un +poignard. + +La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du +colonel, ils lui étaient absolument inconnus. + +--Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne +manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l'aventurier +fut découvert. + +--Comment.... il ne s'aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier +stupéfait. + +--Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à +s'asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant, +milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j'ai dû agir +ainsi... + +Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité, +il brûlait de savoir à qui s'adressaient ces mots: _Milord-duc_. +Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris +pour un autre, surtout pour le mari de la _Barbe-Bleue_, le chevalier se +résolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rôle qu'on lui prêtait, +espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du +Morne-au-Diable. + +Il répondit néanmoins: + +--Et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez? + +--Que votre Grâce n'essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il +est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir jusqu'à ce jour, +milord-duc; mais j'ai entendu votre conversation avec madame la +duchesse... Quel autre d'ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait +à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de +ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a +peint dans ce costume? + +--Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac. + +--Ce n'est pas à moi, milord-duc, de m'étonner de vous retrouver sous +ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des +souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d'un air sombre. + +--Des souvenirs cruels? répéta Croustillac. + +--Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de +Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas +hommage à votre royal père du faucon de Lancastre? + +--A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi. + +--Je comprends l'embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille +rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement, +permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni. + +--Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très +instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:--Peut-être ainsi +apprendrai-je quelque chose. + +--Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte +d'apprendre à votre Grâce ce que j'attends de sa soumission aux ordres +de mon maître Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre. + +--Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands +détails. + +--Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d'elle, +il est bien nécessaire d'établir nettement votre position, milord-duc, +tel pénible que soit ce devoir. + +--Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons +rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout +entendre. + +--Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'échapper. + +--C'est vrai. + +--Que votre vie est entre mes mains. + +--C'est encore vrai. + +--Mais ce qui doit être pour vous d'une très grande considération, +milord-duc, c'est que si, en essayant de m'échapper, ou en refusant +d'obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure +nécessité de vous tuer... + +--Dure nécessité pour tous deux... monsieur. + +--Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel +accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d'autant plus +impunément vous tuer... milord-duc, que vous ÊTES DÉJA MORT... et que +l'on n'aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang. + +Le chevalier regarda Rutler d'un air stupide, croyant avoir mal entendu. + +--Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d'autant plus +impunément me tuer?... + +--Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre. + +Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à +un fou; puis il reprit, après un moment de silence: + +--Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre +que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux, +j'en conviens, que je suis déjà mort? + +--Mais, certainement... Milord-duc, c'est tout simple. + +--Vous trouvez cela tout simple, monsieur? + +--Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu +de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience. + +--Il me semble pourtant qu'à la rigueur... et sans passer pour un homme +d'un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le +monde... je pourrais jusqu'à un certain point nier que je sois mort. + +--Je n'aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce +terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux +souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement. + +--Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais... +ce qui est seulement assez difficile; c'est d'en conserver la mémoire, +dit Croustillac en souriant. + +Le colonel ne put retenir un mouvement d'indignation, et s'écria: + +--Vous souriez! vous souriez! lorsque c'est au prix du plus noble sang +que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des +princes!!! + +--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment +Croustillac,--qu'il ne s'agit pas de reconnaissance ou d'ingratitude +dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de +dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons +singulièrement de la question.... je préfère parler d'autre chose... + +--Je conçois qu'après tout, un tel sujet d'entretien soit désagréable +pour votre Grâce. + +--Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au +motif qui vous amène: que voulez-vous de moi? + +--J'ai l'ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous +serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a +dû conserver le souvenir. + +--Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était +loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir +cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus. +Diable! à la Tour de Londres... c'est payer votre _Grâce_ et +_milord-duc_ un peu trop cher! + +--Je n'ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez traité +avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la +liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins, +d'égards... + +--Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader +cet ours du Nord? Je n'ai aucun espoir, hélas! d'intéresser la +Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que +l'erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite +créature. Si cela était, j'en serais ravi... Une fois arrivé en +Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m'élargira. Or, comme il +faut, après tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela +se peut, y retourner en _prince_, en _milord_, qu'en _passager-gratis_ +de maître Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes +en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies +allumées. + +Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de +l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque: + +--Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l'avenir qui lui est +destiné. + +--Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier +à la Tour de Londres! + +--Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d'une extrême +liberté; peut-être cette vie d'angoisses et d'inquiétudes continuelles +n'est pas à regretter beaucoup. + +--Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement; +le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'emmener +à la Barbade, et de là à la Tour de Londres. + +--Pour remplir cette mission, milord-duc, j'avais amené avec moi un +homme déterminé. Il est mort... mort d'une mort affreuse. + +Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John. + +--De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour +accomplir cette expédition. + +--Oui, milord-duc. + +--Et vous vous flattez à vous tout seul de m'enlever d'ici? + +--Oui, milord-duc... + +--Vous en êtes sûr? + +--Parfaitement sûr... + +--Et par quel miracle? + +--Il n'est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple. + +--Puis-je savoir? + +--Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je +compte principalement sur vous. + +--Pour vous aider à m'emmener? + +--Oui, milord-duc. + +--Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si +je veux m'en mêler, vous être de quelque secours. + +Après un moment de silence, Rutler reprit: + +--L'on ne m'avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est +impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la +mauvaise fortune, milord-duc... + +--Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter +autrement. + +--Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'étant vous-même +homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu'un +autre... qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la +résolution; or, je n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici... + +--Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le +reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis +pas seul ici? + +--Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle +peut revenir d'un moment à l'autre. + +--Et non pas seule... je vous en préviens. + +--Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu'aux dents, je ne +crains rien. + +--Vraiment? + +--Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour +de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous +hésiteriez encore. + +--Monsieur... vous parlez en énigmes. + +--Je vous en dirai tout à l'heure le mot, milord; mais auparavant je +dois vous prévenir que l'on est à peu près au courant de tout ce qui +vous est arrivé depuis votre fuite de Londres. + +--En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j'apprendrai peut-être +quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut: + +--Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c'est impossible. + +--Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en +France, la maîtresse de cette maison. Que ce mariage soit légal ou non, +ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent +pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas, +c'est une affaire de conscience et de théologie. + +--Décidément, mon Sosie, le milord-duc s'est mis dans une position tout +exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu'il est +mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je +commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis +hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges. + +--Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts. + +--Exacts... exacts... jusqu'à un certain point; vous me supposez capable +de m'être remarié après mon exécution à mort, c'est au moins hasardé. +Que diable... monsieur, savez-vous qu'il faut être bien sûr de son fait +au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités. + +--Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon +pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m'étonne pas, +d'ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d'esprit dans des +circonstances plus graves que celle-ci. + +--Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre... + +--Milord-duc! s'écria le colonel d'un ton sévère, le roi, mon maître, ne +mérite pas ce reproche... + +--Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait. + +--Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre. + +--Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi, +votre maître... + +--N'est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de +mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout... + +--Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion +était purement philosophique... et n'avait nullement trait à ma position +particulière. + +--C'est différent, milord-duc; aussi m'étonnais-je de vous entendre +parler de votre pauvreté. + +--Parbleu!... cela m'irait bien... de crier misère, dit Croustillac en +riant. + +--Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes +énormes que vous avez tirées de la vente d'une partie de vos pierreries +seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d'Orange, mon maître, +n'est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation +des biens d'ennemis politiques. + +--Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si +j'avais prévu cela... combien j'aurais peu avalé de bougies pour la plus +grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta +tout haut: + +--Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi, +mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela +fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens, +mes trésors... + +--Le roi mon maître, milord-duc, m'a ordonné de vous dire que vous +pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos +richesses. + +--Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé +et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes +vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour +les transporter. Puis il reprit tout haut: + +--Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes +que vous avez faites sur ma vie passée. + +--Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île, +restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et +autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre +habitation, afin d'en éloigner les curieux. + +--Je n'y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la +Barbe-Bleue... non... la veuve... c'est-à -dire non... la duchesse... ou +plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de +n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles? +Pourtant j'ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j'ai +entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j'en deviendrai +fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de +chandelles romaines dans l'intérieur de mon cerveau... + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + +PREMIÈRE PARTIE. + + Pages + +CHAPITRE Ier. Le passager 1 + +--II. La Barbe-Bleue 12 + +--III. L'arrivée 27 + +--IV. La maison curiale 40 + +--V. La surprise 50 + +--VI. L'avertissement 57 + +--VII. La caverne 67 + +--VIII. Le Morne-au-Diable 83 + +--IX. La nuit 100 + +--X. Un boucan 110 + +--XI. Maître Arrache-l'Ame 122 + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + Pages + +CHAPITRE XII. Le Mariage 133 + +--XIII. Le souper 150 + +--XIV. L'amour vrai 176 + +--XV. L'envoyé de France 189 + +--XVI. L'orage 202 + +--XVII. La surprise 211 + +--XVIII. Milord-duc 223 + + +FIN DE LA TABLE. + + * * * * * + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE + +[Illustration] + +IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11. + +[Illustration] + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE + +PAR + +EUGÈNE SÜE + +TOME SECOND + +PARIS + +PAULIN, ÉDITEUR + +RUE RICHELIEU, 60 + +1846 + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE. + + + + +CHAPITRE XIX. + +LA SURPRISE. + + +Rutler continua: + +--Les manÅ“uvres de vos émissaires furent couronnées d'un plein +succès, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre +existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui +apprendre qu'à votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait +faire de vous, milord-duc... un dangereux instrument... + +--De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur? + +--Votre Grâce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de +Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant +aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un +malheureux pays, pourvu que leurs projets réussissent. Je n'ai pas +besoin de vous en dire davantage, milord. + +--Si... monsieur... si, je désire que vous m'en disiez davantage... je +veux voir jusqu'à quel point on a abusé de votre crédulité... +Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous. + +--La preuve que l'on n'a pas abusé de ma crédulité, milord, c'est que ma +mission a pour but de ruiner les projets d'un envoyé de France qui, +d'accord ou non avec votre Grâce, doit arriver d'un moment à l'autre +dans cette île... + +--Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j'ignorais +l'arrivée de cet envoyé français. + +--Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient +autorisé le roi, mon maître, à penser que votre Grâce, oubliant ses +anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait écrit à ce +roi détrôné pour lui offrir ses services... + +--Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de +dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j'aurais +pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma +fierté ne m'aurait pas permises auparavant. + +--Aussi, milord... de votre point de vue à vous, votre résolution +n'eût-elle pas manqué de générosité... + +--Sans doute, j'aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher +de... d'un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne +l'ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme. + +--Je crois votre Grâce. + +--Eh bien, alors... votre mission n'ayant plus de but... + +--Vous comprenez, milord-duc... que, malgré la garantie de votre parole, +les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme +les circonstances... L'espoir d'arriver au trône d'Angleterre... peut +faire oublier bien des engagements ou éluder bien des promesses, +milord-duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer le passé; mais +votre Grâce sait ce qu'elle a sacrifié lorsqu'elle a voulu porter une +main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes! + +--Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n'y vais pas de +_main-morte_, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et +bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m'amuserais beaucoup. + +--Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez +porté vos vues jusque sur le trône. + +--Eh bien, c'est vrai, s'écria Croustillac avec une expression de +franchise spontanée, c'est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous... +l'ambition, la gloire, l'entraînement de la jeunesse... Mais, +croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d'un ton +mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l'âge nous mûrit... nous rend +sages, avec les années l'ambition s'éteint, on vit content de peu dans +la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard +philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs +paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le +fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l'océan de +l'éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre +première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d'audacieuses +visées... il ne s'ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n'en +reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et +tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante, +aimé de ceux qui m'entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur, +voilà la seule existence qui me convienne; je n'hésiterai donc pas, en +confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre +prétention au trône d'Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n'en +ai pas la moindre envie. + +--Je n'ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d'accepter votre +serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui +semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à +moi, j'ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir +ma mission. + +--Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y +tenez beaucoup... + +--A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me +sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien, +que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre +Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu'elle ne me +suive sans faire la moindre résistance. + +Croustillac avait prolongé l'entretien autant qu'il l'avait pu; il lui +fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon +dit à Rutler: + +--En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel +sera notre ordre de marche, comme on dit? + +--Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui +offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin +d'être prêt à vous frapper en cas d'alerte, milord, et nous nous +dirigerons vers votre maison. + +--Ensuite, monsieur? + +--Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un +de vos esclaves d'aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur +barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette +île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m'attend et à bord +duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les +mains du gouverneur de la Tour. + +--Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même +l'ordre de préparer tout ce qu'il faut pour mon enlèvement? + +--Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la +pointe de ce poignard? + +--Oui, sans doute... vous en revenez toujours là ... vous vous répétez +beaucoup, monsieur. + +--Nous autres Flamands, nous avons peu d'imagination... que +voulez-vous... il n'y a rien de plus brutal que nos procédés; mais +réussir, voilà l'important; or, ce brin d'acier me suffit, car si vous +refusez d'obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que +j'ai déjà eu l'honneur de vous en prévenir, je vous tue sans +miséricorde... + +--J'ai aussi déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen +ne manquait pas d'originalité... mais j'ai des esclaves... des amis, +monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure... + +--Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué +à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la +flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui +seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis +Anglais, et je m'introduis en temps de guerre dans cette île, qui est +considérée comme une place forte. + +--Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie. + +--En acceptant cette mission, j'ai fait d'avance le sacrifice de ma vie; +tout ce que je veux, milord-duc, c'est que vous ne soyez plus pour mon +maître un sujet de crainte... pour l'Angleterre un sujet de troubles; le +roi Guillaume n'aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre +réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer; +choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut; +vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n'étiez pas +absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce +que je vais vous dire. + +--Parlez, monsieur. + +--Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à +l'Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est +pour le roi Guillaume qu'un ennemi tel que vous soit dans +l'impossibilité d'agir; les partisans de votre première révolte, qui +vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus +chers souvenirs. + +--Vraiment?... ça ne m'étonne pas de leur part, et c'est d'autant plus +désintéressé à eux qu'il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais +jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand, +qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée +fixe à l'endroit de mon exécution. + +Le colonel reprit: + +--Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence. + +--Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu'elle est +véritablement. + +--Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la +reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de +pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang, +que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous +reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d'enthousiasme +n'exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c'est parce que votre +influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu'on doit à tout +prix la neutraliser. + +--Poignarder quelqu'un ou l'emprisonner éternellement, vous appelez ça +_neutraliser une influence_, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se +dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la +défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur. +On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être +m'amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement, +je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par +impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s'impatiente à tort; +car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du +ciel que je ne conspire pas, qu'il peut dormir en paix sur son trône, et +que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il +assez clair et assez catégorique, monsieur? + +--Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les +ordres que j'ai reçus. Lorsque nous serons chez vous tout à l'heure, +j'aurai l'honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le +roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l'autorité +de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous, +c'est le sort de la guerre. D'ailleurs si vous hésitez, je compte sur un +puissant auxiliaire... + +--Et lequel? + +--Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de +mon poignard... + +--Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son +poignard... pensa Croustillac; il n'a que ce mot-là ... à la main... + +--Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier +que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est +dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j'en +suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant, +milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s'ils +peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter +votre départ... + +Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la +Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu'elle aimait +passionnément, et qu'on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut +généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus +possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener +prisonnier à la place du _milord-duc_ inconnu. + +Heureux de songer qu'Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon +se résigna donc courageusement à subir toutes les conséquences de la +position qu'il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière +sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert. + +--Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à +l'instant, dit le colonel avec impatience. + +--C'est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec +un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien. + +Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen +d'échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la +Barbe-Bleue. + +--Écoutez-moi, monsieur, dit l'aventurier en prenant un air digne et +pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai +librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la +duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu'après mon +départ. + +--Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre +femme... sans lui faire connaître votre triste position? + +--Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à +m'épargner des adieux toujours déchirants. + +--Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous +êtes libre d'agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous +semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d'atteindre le but que +vous vous proposez. Si madame votre femme s'étonne de votre départ, vous +prétexterez de l'impérieuse nécessité d'un voyage de quelques jours à +Saint-Pierre... Quant à ma présence ici... vous l'expliquerez +aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la +Barbade... + +--Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé; car il voyait une +foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans +doute... mon départ pourrait s'expliquer facilement ainsi; mais, pour +donner des ordres aux nègres pêcheurs, il faudra faire du bruit dans la +maison, éveiller ainsi l'attention de ma femme... Elle est extrêmement +craintive et s'alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où +personne au monde ne peut s'introduire, lui donnera des soupçons.... et +ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais +échapper à tout prix. + +--Mais alors, milord, comment faire? + +--Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le +chemin par lequel vous vous êtes introduit ici, prenons-le; nous +sortirons de l'île à l'aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y +entrer... Une fois à la Barbade, j'instruirai ma femme de l'événement... +du cruel événement qui me sépare d'elle à jamais, et vous me jurerez à +votre tour qu'elle ne sera pas inquiétée après mon départ. + +--Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible. + +--Comment cela? + +--Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord. + +--Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles. + +--Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la communication secrète +qui existait entre cette caverne et l'abîme qui cerne votre parc? + +--Je l'ignorais complétement... mais puisque cette communication existe, +servons-nous-en pour partir. + +--Mais c'est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l'intérieur de +cette caverne qu'en s'abandonnant aux vagues qui vous précipitent au +fond d'un lac souterrain, après vous avoir fait franchir une +cataracte.... + +--Et pour sortir de cette caverne? + +--Il faudrait, milord, remonter une chute d'eau de vingt pieds de +haut... + +--C'est trop fort pour moi.... Ainsi, le bâtiment qui vous a amené en +dehors de cette caverne... + +--Est parti pour la Barbade, milord... Il n'avait pu approcher de cette +partie de l'île, malgré les croiseurs français, que parce que cette côte +est inabordable... + +--Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier +accablé. + +--Si vous m'en croyez, milord, vous vous bornerez à annoncer à madame la +duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J'ai +foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative +pour vous échapper de mes mains. + +--Je vous ai donné cette parole, monsieur. + +--J'y crois, milord.... et mon poignard me répond de son exécution. + +--J'aurais été en effet bien étonné si le poignard n'avait pas reparu, +pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne +l'empêche pas de croire autant à son poignard.... Mordioux! cette +défiance.... Mais il ne s'agit pas de cela... Que faire... que faire... +La duchesse n'est pas prévenue; les esclaves ne m'obéiront pas si je les +commande.... C'est fini.... me voici au bout de mon rouleau de +mensonges... + +Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son +quiproquo. Il regretta sincèrement de n'avoir pu se dévouer plus +efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne +fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison. + +Il eut bientôt une autre crainte. + +Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d'un étranger armé +jusqu'aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait +nettement expliqué à l'aventurier comment, à la première agression, il +serait obligé de le tuer sans miséricorde. + +Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire +la sotte curiosité, l'imprudente étourderie qui l'avaient ainsi jeté au +milieu d'une position aussi compliquée que dangereuse. + + + + +CHAPITRE XX. + +LE DÉPART. + + +L'esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour +s'appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le +raisonnement suivant: «Cejourd'hui, comme toujours, j'ai peu ou _prou_ à +perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour +le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu'à ce qu'on +s'aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme +devant, et j'ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue +qui s'est moquée de moi, mais qui m'a ensorcelé, car elle m'intéresse +plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mérite peut-être; car, +malgré son amour pour ce mari invisible, elle m'a paru furieusement +tendre avec le boucanier et cet autre animal d'anthropophage. Enfin, il +n'importe... si c'est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme? +j'en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir +de céans? mais si le Caraïbe s'en mêle? ça se gâte... il est clair que +je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire +pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l'homme au poignard +que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être... +Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile, +car, pour m'empêcher de jeter l'alarme dans la maison, ce buveur de +bière m'expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de +gentilhomme de ne pas chercher à m'échapper, il me serre toujours de +près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard... +Bah!... son poignard... il ne me tuera qu'une fois, après tout... +Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas, +cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de +plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton +étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l'avant.» + +Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut: + +--Eh bien, monsieur, puisqu'il faut absolument passer par la maison pour +sortir d'ici... marchons. + +--Monseigneur, dit le colonel après un moment d'hésitation, vous m'avez +donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper. + +--Oui, monsieur! + +--Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer. + +--Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis +rien de plus. + +--C'est juste, monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos +esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie, +car j'ai juré aussi, moi, de vous emmener mort ou vif. + +--Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre +serment... Marchons... + +Et le chevalier et le colonel s'avancèrent vers la maison. + +Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait +toujours la main sur son poignard; non qu'il doutât de la parole de son +prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir +délivrer leur maître. + +Croustillac et Rutler n'étaient plus qu'à quelques pas de la maison, +lorsqu'au détour d'une allée obscure ils virent s'avancer une femme +vêtue de blanc. + +Le colonel s'arrêta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui +dit tout bas: + +--Qui est là ? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde +qu'elle crie. + +--C'est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon +et tout découvrir, pensa Croustillac. + +A son grand étonnement, la femme s'arrêta et ne dit mot. + +Le Gascon s'écria: + +--Qui donc est là ? + +--Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit +la voix bien connue de la Barbe-Bleue. + +Croustillac resta muet, confondu. + +La Barbe-Bleue l'appelait aussi _monseigneur_, et elle prenait le nom de +_Mirette_. + +--Mordioux! se dit-il, je n'y comprends plus rien, mais plus rien du +tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C'est égal, +tenons-nous ferme et jouons serré. + +--Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel. + +--C'est... c'est la femme de confiance de ma femme, répondit le +chevalier. + +Angèle reprit: + +--Monseigneur, je venais dire à votre Grâce que madame s'est couchée un +peu souffrante... mais qu'elle dort à cette heure. + +--Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à +Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu'elle +s'aperçoive de rien. + +Angèle, qui s'était approchée, reprit d'un air effrayé en reculant +vivement: + +--Ah! mon Dieu! mais votre Grâce n'est donc pas seule? + +--Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c'est fait de +vous!! + +--N'aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n'aie pas peur... pendant +que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré; il arrive du +Fort-Royal pour... des affaires très pressées, il faut que je sorte à +l'instant pour l'accompagner. + +--Si tard, monseigneur! mais vous n'y songez pas... Je vais prévenir +madame. + +--Non... non... je te le défends; mais, dis-moi, j'aurais tout de suite +besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir. + +--Mais, monseigneur... + +--Obéis. + +--Ce n'est pas difficile... c'est demain matin jour de pêche en haute +mer, les noirs doivent être maintenant prêts à partir... pour être avant +le jour à l'anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau. + +--Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel +à voix basse. + +--C'est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et +comme elle facilite mon départ, se dit Croustillac; il y a là -dessous +quelque chose de bien étrange... Je n'avais peut-être pas tout à fait +tort de l'accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout +haut: + +--Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner +aux noirs de se préparer à l'instant même. + +--Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile, +ne m'as-tu pas entendu? + +--Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grâce... veut +absolument... + +--Monseigneur! ma Grâce!... Voilà une heure que tu m'appelles ainsi, +devant un étranger, dit le Gascon d'un air courroucé, pensant faire un +coup de maître: que serait-il arrivé... si monsieur n'était pas dans le +secret? + +--Oh! je sais bien que si cet étranger est ici à cette heure, c'est +qu'on peut parler devant lui comme devant votre Grâce et devant +madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument +partir... + +--La fine mouche veut avoir l'air de me retenir pour mieux jouer son +rôle, pensa Croustillac. Mais, qui l'a instruite? qui lui a si bien +tracé ce rôle?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie +là -dedans... + +--Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je à madame? + +--Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que +le colonel attribua à des regrets bien naturels, tu lui diras, à cette +chère et bonne femme, de n'avoir pas d'inquiétude... entends-tu bien, +Mirette... pas d'inquiétude... assure-la bien que le petit voyage que je +vais faire est absolument dans son intérêt... dis-lui enfin... de penser +quelquefois à moi. + +--Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours, +répondit Mirette d'une voix émue, car elle comprenait le sens caché des +paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait +combien vous l'aimez... et elle n'oublie rien... mais vous serez ici +demain avant son réveil, n'est-ce pas? + +--Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette, +dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte +de la voûte; il faut que nous partions sans délai. + +--Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre +manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah! +J'oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous +et que vous aviez laissée chez madame. + +En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra +vivement la main et disparut. + +--Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne +l'espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée? + +--Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons. + +En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent +dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d'un madras et vêtue +d'une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au +chevalier un manteau qu'elle avait déposé sur un fauteuil. + +--Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en +lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les +esclaves sont prêts. + +Ce disant, Angèle sortit. + +L'épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que +curieuse par sa forme; la garde était d'or massif; sur la coquille, on +voyait émaillées les armes royales d'Angleterre; la poignée représentait +un lion debout, et sa tête, surmontée d'une couronne royale, servait de +pommeau; le baudrier d'une grande richesse, quoique terni par un +fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu +desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites. + +Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel: + +--Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous +réitère ma parole de n'en faire aucun usage contre vous. + +Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il +répondit: + +--Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce; +j'avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon +gré, monseigneur. + +--Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en +fine mouche... Elle me décore ainsi d'une partie de la défroque du +milord-duc mystérieux pour augmenter encore l'erreur de cet ours +flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il +est vrai, que j'ai eu le cou coupé; c'est déjà quelque chose, mais ça ne +suffit pas pour constater mon _identité_, comme disent les gens de +loi... Enfin, ceci durera ce qu'il plaira à Dieu; une fois que j'aurai +tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté; +c'est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon +déguisement sera sans doute complet. + +Ce vêtement d'une coupe particulière était bleu, avec une sorte de +camail en drap rouge galonné d'or; on voyait qu'il avait dû longtemps +servir. + +Le colonel dit au chevalier: + +--Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water, +monseigneur! + +--Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la +disposition dans laquelle je me trouve... + +--Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau +des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres +à cette fatale journée. + +--C'est ce que je vous disais... selon que j'ai froid ou chaud, je porte +ce manteau; mais c'est toujours pour moi une manière de commémoration... +de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites, +si vaillamment combattu sous mes ordres. + +Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue +lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur +la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu'il avait +plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un +peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II +d'Angleterre. + +Rutler lui dit: + +--Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l'arracher à des pensées +qu'il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette +boîte; mais les moments sont précieux. + +Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac: + +--Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer. + +--Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains +de la jeune femme, qui lui dit tout bas: + +--Après mon mari, c'est vous que j'aime le plus au monde; car vous +l'avez sauvé... + +Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le +chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre +noirs dont l'un portait un fanal pour éclairer la route. + + * * * * * + +Pendant que l'aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le +Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l'appartement le plus +secret de la maison de la Barbe-Bleue. + +C'était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là , pendues aux +boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d'un lit de repos, +était un très beau portrait du roi Charles II d'Angleterre; plus loin, +une miniature représentant une femme d'une beauté ravissante. + +Dans un cadre d'ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement +dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de +deviner qu'on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le +cadre était supporté sur une sorte de cartouche d'argent ciselé +représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait +cette date: 15 JUILLET 1685. + +Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l'âge, +grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient +singulièrement la stature et la taille du capitaine l'Ouragan, du +boucanier Arrache-l'Ame ou du Caraïbe Youmaalë. + +En colorant les beaux traits de l'homme dont nous parlons de la teinte +cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi +sous l'épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois +individus dans ce même personnage. + +Nous dirons donc au lecteur, qui déjà , sans doute, a pénétré ce mystère, +que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient +été successivement portés par le même homme, qui n'était autre que le +fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, _exécuté_ à +Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison. + +Tous les historiens s'accordent à dire que ce prince était très brave, +très affable, d'un caractère très généreux, et d'une figure noble et +belle. «Telle fut la fin d'un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth) +que ses grandes qualités auraient pu rendre l'ornement de la cour, et +qui eût été capable de bien servir sa patrie. + +«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d'une +nombreuse faction et les amorces de l'affection populaire l'avaient +engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L'amour du peuple le +suivit dans toutes les variétés de sa fortune; _après son exécution +même, ses partisans conservèrent l'espérance de le revoir un jour à leur +tête_.» + +Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des +partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son +exécution. + +Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait +ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs +orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui. + +Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime +volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à +Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince +comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé +et le menton saillant. + +Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des +Provinces-Unies à la suite de Guillaume d'Orange, aurait donc pu tomber +dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac +certains objets précieux connus que l'on savait avoir appartenu au fils +de Charles II. + +Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille +mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr, +intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement +presque jusqu'à l'assassinat; le choix de Guillaume d'Orange se trouvant +très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement +impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et +qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener +cette périlleuse et cruelle entreprise. + +Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux +anglais. + +Tout à coup, la porte de sa chambre s'ouvrit, et Angèle se précipita à +son cou en s'écriant: + +--Sauvé! sauvé! + +Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les +mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d'une voix +entrecoupée: + +--Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n'y a plus de danger +pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril +est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j'en tremble +encore... + +Effrayé de l'exaltation d'Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse +inquiète: + +--Qu'as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre, +Angèle s'écria: + +--Maintenant, ce n'est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi +Guillaume d'Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter +cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l'ordre à un de nos +nègres pêcheurs d'aller dire au capitaine Ralph de tenir le _Caméléon_ +tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l'anse aux Caïmans... en +deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique. + + + + +CHAPITRE XXI. + +LA TRAHISON. + + +Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu'il entendait, il +regardait sa femme avec angoisse. + +--Que dis-tu? s'écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j'habite +cette île? + +--Il le sait... Un de ses émissaires s'était introduit ici... cette +nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n'y a plus aucun danger, +s'écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes. + +--Mais, cet homme? cet homme?... + +--Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans +cela?... Non... tu n'as plus rien à redouter... quant à présent du +moins. Mais sais-tu qui m'a aidé à conjurer ce menaçant orage? + +--Non... de grâce explique-moi... + +--C'est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet. + +--Croustillac? + +--Oui, sa présence d'esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril +est éloigné. + +--En vérité, Angèle, je crois rêver. + +--Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m'as eu quittée pour +lire ces papiers venus d'Europe, je suis descendue avec le chevalier +dans le jardin... J'avais un pressentiment de notre danger, j'étais +triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt +possible... n'étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne +pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main +n'appartiendrait à personne, et qu'il devait quitter cette maison demain +au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses +récits naturellement exagérés sur ce qu'il avait vu ici, donnerait plus +de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l'île, +bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu'à présent, hélas! nous +avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements +qu'il avait été impossible de démêler le vrai du faux. + +--Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève. + +--Après avoir annoncé au chevalier qu'il ne pouvait plus rester ici, je +lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son +séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d'un air si +péniblement humilié qu'il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre, +et voulant, par cela même qu'il témoignait quelque délicatesse, +l'obliger à accepter un présent, j'étais revenue chercher ici un +médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le +chevalier ne me refuserait pas. J'allais lui porter ce cadeau, lorsqu'en +approchant de l'endroit où je l'avais laissé, au bout du parc, près du +bassin... Ah! mon ami, j'en frémis encore. + +Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si +elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé. + +--Angèle, je t'en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine +ce récit. + +--Eh bien! reprit-elle, lorsque je m'approchai du bassin, j'entendis +parler; effrayée, j'écoutai. + +--C'était cet émissaire, sans doute? + +--Oui, mon ami. + +--Mais comment s'est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment +a-t-il confié ses desseins au Gascon? + +--Il a pris le chevalier pour toi. + +--Il a pris le chevalier pour moi? s'écria Monmouth. + +--Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de +taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait +fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t'habillant comme le +portrait dont tu m'avais parlé. + +--Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement, +oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi. + +Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre +d'ébène incrusté d'argent qui renfermait l'esquisse d'un portrait, le +duc reprit: + +--Mais quelle a été l'issue de cette étrange rencontre? le chevalier +qu'a-t-il dit? toi-même qu'as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans +tes paroles qui me rassurent... j'irais moi-même... + +Angèle interrompit le duc: + +--Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s'il y +avait quelque chose à craindre à cette heure? + +--Eh bien! je t'écoute.... mais tu conçois mon impatience... + +--Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots +que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi +dans l'erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison, +craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur +l'intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il +s'approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu'il +devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l'émissaire de +Guillaume, croyant s'adresser à toi, appelait le chevalier _milord-duc_ +ou _monseigneur_, je l'ai appelé ainsi; j'ai fait ouvrir les portes, et, +pour compléter l'illusion, j'ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à +portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant. + +--Ah! qu'as-tu fait, Angèle! s'écria le duc, l'épée de mon père, une +boîte qui m'a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au +plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à +l'amitié! + +--Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s'écria +Angèle, désolée de l'expression d'amertume et de chagrin qu'elle lisait +sur les traits de Jacques. + +--Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec +tendresse, je ne t'accuse pas; mais j'ai un tel respect pour ces saintes +reliques, qu'il m'est cruel de les voir profaner par un mensonge, même +pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs +terribles qui se rattachent surtout à ce manteau... hélas! je ne t'ai +pas tout dit. + +--Tu ne m'as pas tout dit? s'écria Angèle surprise. Quand tu es venu me +chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort +sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m'as-tu pas +offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m'as-tu pas +dit que tu m'aimais? que m'importe le reste. S'il ne s'était pas agi de +ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta +condition, de ta naissance? Je t'ai épousé proscrit, fuyant la haine +acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté +les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers. +Maintenant... que peux-tu m'avoir caché? Si c'est quelque nouveau +danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas, +car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta +vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative +soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils +vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans +deux heures, le _Caméléon_ sera prêt à mettre à la voile... + +Profondément préoccupé, Monmouth n'entendait pas Angèle; il marchait à +grands pas, se disant: + +--Il n'y a pas à en douter... on sait que j'existe... Mais comment +Guillaume d'Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n'était plus connu +que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait +emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur +de cette île, est mort?... Quand je songe que pour plus de sûreté... +j'ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc +pu me trahir? le père Griffon est incapable d'un tel sacrilége... car +c'est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette +révélation... + +Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:--Et +de quel moyen s'est servi le chevalier pour découvrir les desseins de +l'émissaire de Guillaume d'Orange? + +--Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s'en est pas caché; je l'ai +entendu, il voulait t'enlever mort on vif et te conduire à la tour de +Londres. + +--Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l'on craint que je ne +me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes +anciens partisans s'agitent... dit Monmouth en se parlant à +lui-même.--Je reconnais là la politique de mon _ancien ami_ Guillaume +d'Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées +ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l'esprit de +Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?... +Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:--Dieu soit loué... +mon enfant, l'orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier. +Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu'il vient de montrer +dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité; +peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et +de le persuader que l'émissaire lui-même avait été abusé par de faux +renseignements. Qu'en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du +chevalier sous d'autres traits que ceux d'Youmaalë, ou bien te +chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme? +Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d'y pourvoir sans blesser +sa délicatesse. + +Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant. + +Monmouth ne l'avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu +à éloigner du Morne-au-Diable l'émissaire de Guillaume d'Orange, mais il +ne savait pas qu'il l'eût accompagné comme prisonnier. + +--Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans +doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le +temps de fuir... + +--Le chevalier n'est donc plus ici? s'écria le duc. + +--Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet +homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu'à l'anse aux Caïmans, +où l'émissaire s'embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes +avec le chevalier. + +Le duc semblait ne pas croire à ce qu'il entendait. + +--Parti prisonnier sous mon nom? s'écria-t-il. Mais cet émissaire, en +reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par +le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé +pour moi!... + +--Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir +aucun danger. Malgré mon désir d'éloigner de nous le péril dont nous +étions menacés, jamais je n'aurais exposé cet homme généreux à une perte +assurée... + +--Mais, malheureuse femme! s'écria le duc, tu ne sais pas de quelle +terrible importance est le secret d'état que possède maintenant le +chevalier... + +--Mon Dieu! que dis-tu?... + +--Ils sont capables de le tuer... + +--Ah! qu'ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s'écria la jeune femme +en voyant le duc s'apprêter à sortir. + +--Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J'emmènerai +quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d'avance. + +--Jacques... je t'en supplie... ne t'expose pas... + +--Comment! j'abandonnerais lâchement cet homme qui s'est dévoué pour +moi, je le livrerais aux ressentiments de l'envoyé de Guillaume!... +Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains +sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu'un +remords!... Va, je t'en prie, dire à Mirette d'ordonner à quelques +esclaves de se tenir prêts à me suivre à l'instant... Grâce à la marée, +le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je +pourrai encore l'atteindre. + +--Mais cet envoyé est capable de tout! s'il te voit venir délivrer le +chevalier, il devinera peut-être... et alors... + +--Ce n'est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va +courir sur leurs traces... D'ailleurs, j'ai bravé, je crois, d'autres +dangers que ceux-là . + +Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là +se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement. + +Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n'avait +pas cru que les suites de l'erreur où le Gascon avait jeté Rutler +pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son +déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle +entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de +l'appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à +tous les gens de la maison. + +Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette. + +La mulâtresse, d'un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon +demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à +lui apprendre. + +L'ordre fut donné d'introduire à l'instant le religieux dans le salon du +rez-de-chaussée. + +Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre +sous les traits du flibustier mulâtre. + +--Mon ami! s'écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le +père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous +révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui... + +--Le père Griffon! s'écria le duc. + +--Vous savez qu'il ne vient jamais ici que dans les circonstances les +plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le. + +--Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut +compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s'écria le duc. + +Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de +fatigue, était dans le salon. + +--Dans un quart d'heure ils seront ici! s'écria le religieux. + +--Qui cela, mon père? demanda Monmouth. + +--Ce misérable Gascon! dit le père. + +--Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant +un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons... +il en est encore temps. + +--Fuir! et par où? il n'y a qu'un chemin pour venir au Morne-au-Diable +et pour en sortir. Je vous dis qu'ils me suivent, répondit le père, mais +du calme, rien n'est encore désespéré. + +--Expliquez-vous, mon père, qu'y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit +Angèle. + +--Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j'aime +mieux croire à l'impossible que de douter un moment de votre sainte +probité. + +--Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un +mystère inexplicable... qui s'éclaircira un jour, croyez-moi; mais les +moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du +malheur qui vous menace. J'accours près de vous, donc je ne vous ai pas +trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible +que l'on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n'est pas tout, votre +position est devenue presque inextricable. + +--Que dites-vous? + +--Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m'être +ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur... +Maudit soit ce misérable hypocrite... + +--Mais, au contraire, s'écria Angèle, c'est le plus généreux des +hommes... il s'est volontairement dévoué pour mon mari. + +--Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais +savez-vous dans quel but odieux? + +--Oh! dites... dites, je meurs d'effroi, s'écria Angèle. + +--Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s'écoulent et le +danger approche: ce matin, j'ai reçu au Macouba une lettre de maître +Morin, du Fort-Royal, selon l'ordre qu'il a reçu de vous de me prévenir +de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler +extraordinaire; il m'a dépêché un exprès pour m'apprendre qu'une frégate +française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé +à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d'une longue +conférence avec le gouverneur, s'est mis en route, à la tête d'une +escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici. + +--Un envoyé de France! s'écria Monmouth, qu'aurais-je à craindre +maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France +n'est-elle pas en guerre avec l'Angleterre? + +--Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s'écria Angèle. + +--Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le +père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son +escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici. +Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du +morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu'il était envoyé du roi +de France, qu'il venait remplir une mission d'état, et il me pria de +vouloir bien lui servir de guide et d'introducteur, puisque je +connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser +sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu'il +se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions +très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque +tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte +crier:--Qui vive?--Envoyé du roi de France, répondit M. de +Chemeraut.--Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint +jusqu'à nous avec ces mots:--Je suis mort... + +--Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l'épée à la main, et en +courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient +d'éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un +côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d'épouvante, tandis +que nos deux matelots d'avant-garde terrassaient et contenaient à peine +un homme robuste vêtu en marin. + +--Et le chevalier, s'écria Monmouth, était donc blessé? + +--Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut +rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l'a sauvé. L'homme au +costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles +de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: _Envoyé du roi de +France_... s'était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait +alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable +aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier. +Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s'écriant:--Je +suis mort, et il resta sans mouvement. C'est à cet instant que nous +arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l'assassin du Gascon +s'écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu'il +croyait sa victime: + +--«Monsieur l'envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils +sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en +faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce +cadavre, monsieur; c'est moi, Rutler, colonel au service du roi +Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»--«Malheureux!» +s'écria M. de Chemeraut. «Je m'en fais gloire de ce meurtre, reprit le +colonel. Ainsi j'ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon +maître! Grâce à moi, l'épée de Charles II, que Jacques de Monmouth +portait à son côté, ne sera plus tirée contre l'Angleterre.»--«Colonel, +vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut... + +--«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive +le roi Guillaume et la vieille Angleterre!» + +--Mais le chevalier? s'écria le duc. + +--Lorsqu'il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger +mouvement, poussa un soupir; et pendant qu'une partie de l'escorte +garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s'apercevant que sa +victime n'était pas morte, M. de Chemeraut s'empressa de secourir le +Gascon, et lui dit:--«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je +compris à l'instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le +chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur +pouvait vous servir, je me tus.--«Le coup a glissé sur le baudrier de +l'épée de mon père,» dit le drôle d'une voix faible pendant qu'on le +relevait.--«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut; +je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est +maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet +de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus +tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»--«Je vous écoute, +monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans +doute pour mieux jouer son personnage.--Puis, au bout de quelques +moments d'entretien secret, le Gascon dit à voix haute:--«Puisqu'il en +est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma +femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable. +Elle m'accompagnera... puisque telle est la destination qui m'est +réservée.» + +--Le misérable! s'écria Angèle. + +Puis il ajouta, reprit le père Griffon:--«Je me sens étourdi de ma +chute, je me reposerai un moment chez moi.»--«Qu'il soit fait ainsi que +vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s'adressant +à moi:--«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir +madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour +l'emmener; qu'elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons +être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin +même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de +ce traître? il veut abuser du nom qu'il a pris pour vous ravir votre +femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous êtes... ou de +consentir au départ de madame la duchesse. + +--Plutôt mourir mille fois! s'écria Angèle. + +--Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais +que sot et aventureux, et c'est un monstre d'hypocrisie. + +--Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez +retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d'ouvrir +au Gascon et à l'envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du +reste. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE XXII. + +LE VICE-ROI D'IRLANDE ET D'ÉCOSSE. + + +Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père +Griffon de l'infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce +nouveau danger, nous rejoindrons l'aventurier qui, négligemment appuyé +sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du +Morne-au-Diable. + +Le colonel Rutler, furieux d'avoir échoué dans son entreprise, était +conduit et gardé par deux soldats de l'escorte. + +M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le +moindre doute sur l'identité du Gascon avec le personnage de Monmouth, +l'action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur +le colonel un ordre de la main de Guillaume d'Orange, au sujet de +l'enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de +Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu'un envoyé du roi Guillaume +reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu'il allait payer +de sa vie sa tentative d'assassinat contre ce prétendu prince? + +En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac +sentit la nécessité de s'observer davantage, pour compléter l'illusion +qu'il voulait produire et pour arriver à ses fins. + +Il savait du moins le nom du personnage qu'il représentait, et à quelle +nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d'une +excessive utilité pour l'aventurier, car il ignorait absolument +l'histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l'homme dont il +jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation +gasconne et il lui donna une manière d'accent britannique qui rendait +son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de +soupçonner qu'il causait avec un Français. + +Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se +renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n'en fut guère +étonné, il connaissait le peu d'expansion du caractère anglais. + +Quelques mots de l'entretien de ces deux personnages qui cheminaient en +tête de l'escorte donneront une idée de la nouvelle et assez +embarrassante situation du chevalier. + +--Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de +Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m'a chargé +sous les yeux de Votre Altesse. + +--_Altesse_? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus +que l'autre... outre l'inconvénient de son éternel poignard, il +m'appelait seulement _Monseigneur_ ou ma _Grâce_, tandis que celui-ci +m'appelle _Altesse_... Il y a progrès... j'avance... je frise le +trône... + +M. de Chemeraut continua: + +--J'aurai aussi l'honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre +de lettres d'Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n'a été +plus favorable pour une insurrection. + +--Je le savais, dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui +avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s'agitent... +s'agitent même énormément... + +--Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires +d'Europe. + +--Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais... + +--Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de +vous, monseigneur, de vous assurer de l'éclatante position qui vous est +due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif. + +--Et comment cela, monsieur? + +--En vous mettant à la tête des partisans de votre royal oncle, Jacques +Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés, +monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son +digne neveu. + +--Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille. +Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par +s'arranger... + +--Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de +confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de +son jeune fils[3]. + +--Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des +choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas +ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de +son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent... + +--Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l'opportunité +de cette tentative, lorsqu'elle aura entendu à cet égard bon nombre de +ses anciens compagnons d'armes, de ses partisans les plus exaltés. + +--Le fait est qu'ils seront à même mieux que personne de me donner... +des renseignements certains... Mais, hélas!... avant que je puisse les +revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se +passera malheureusement beaucoup de temps... + +--Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise... + +--_Une surprise?_ + +--Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle +admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés, +ont demandé au roi la faveur de m'accompagner. + +--De vous accompagner? s'écria le chevalier.--Et où sont-ils donc, +monsieur? + +--Ils sont ici... à bord de ma frégate qui m'a amené, monseigneur. + +--A bord de votre frégate! reprit Croustillac avec une expression de +surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très favorable aux +souvenirs affectueux du chevalier. + +--Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre +joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d'armes. + +--En effet... vous n'avez pas idée de l'impatience avec laquelle +j'attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac. + +--Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils +vous apportent le vÅ“u de tous vos amis d'Angleterre. Et ils vont vous +mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux +vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay?... + +--Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d'un +air dégagé. + +--Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes +blessures, qu'il peut à peine marcher; mais il a dit: «Il n'importe que +je meure... si je meurs aux pieds de _notre duc_...» car c'est ainsi +qu'ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement, +monseigneur. + +--Ce pauvre Rothsay... toujours le même, dit Croustillac en passant la +main sur ses yeux d'un air attendri. Ces chers amis... + +--Et lord Mortimer donc, monseigneur! était comme un fou... Sans les +ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m'eût été +impossible de l'empêcher de descendre à terre avec moi. + +--Mortimer... aussi... ce brave Mortimer... + +--Et lord Dudley, monseigneur. + +--Lord Dudley est aussi enragé que les autres... je le parie... + +--Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s'était vu +obligé de lui refuser une embarcation... + +--C'est un vrai caniche pour la fidélité et pour l'amour de l'eau qu'un +ami pareil, pensa Croustillac très désappointé. + +--Ah! monseigneur, et demain?... + +--Eh bien! quoi... demain? + +--Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur! + +--Oui, superbe... superbe... + +--Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et +pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux! heureux les princes qui +retrouvent de pareils amis dans l'adversité! + +--Oui, ce sera en effet une entrevue très touchante, dit tout haut +Croustillac. Puis il ajouta tout bas: + +--Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voilà +des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me +reconnaître, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret +d'état de M. de Chemeraut. + +--La présence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore +un autre but... Votre Altesse ne doit pas l'ignorer. + +--Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d'excellentes idées, ces +chers amis... + +--Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon +maître et le roi votre oncle m'ont commandé de vous faire une ouverture +que vous ne pouvez manquer d'accueillir. + +--Faites, monsieur... faites... tout ceci s'annonce à ravir. + +--Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la +frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli +d'armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur +les côtes de Cornouailles; tout ce comté n'attend qu'un signal pour +s'insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de +ses partisans et donne aux populations de quoi s'armer... Le mouvement +se répand jusqu'à Londres, l'usurpateur est chassé du trône, et vous +rendez la couronne au roi votre oncle. + +--J'en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet +magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant +tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du +salut des peuples de mon oncle... + +--Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse; +mais il n'y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout +est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec +enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de +Londres, que jamais il n'a voulu croire à votre exécution, monseigneur, +quoiqu'il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous +chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue +comme le jour de sa délivrance! + +--Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j'aie été exécuté; +mais il est plus raisonnable que l'autre, qui voulait me tuer au nom +des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de +vivre au nom de ces mêmes regrets. J'aime mieux cela. + +--En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de +Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise +se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection +avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif. + +--Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne +sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je +devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de +brûlot, d'enfant perdu... Si je réussis, il m'appuiera; si je ne réussis +pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c'est égal, ça me tente; +mon ambition s'éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres +amis forcenés... Sans ces bélîtres, j'aurais été curieux de voir +Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant +Guillaume d'Orange du trône d'Angleterre... et rendant généreusement ce +même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m'y asseoir... hum... +peut-être m'y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons, +Polyphème... pas de ces idées-là , rendez son trône à ce vieillard... +Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais +décidément, depuis quelque temps, il m'arrive de singulières aventures, +et la _Licorne_, qui m'a amené ici, pourrait bien être un bâtiment +enchanté. + +Le chevalier reprit tout haut d'un air méditatif: + +--Ceci est une détermination très grave, au moins, monsieur; il y a +certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup +à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais +il serait, je crois, d'une bonne politique de réfléchir... plus +mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection. + +--Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont +pressantes, il faut se hâter d'agir; les vues secrètes du roi, mon +maître, ont été trahies; Guillaume d'Orange avait donné au colonel +Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous +voir le chef d'une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper +un coup rapide, décisif, tel qu'un brusque débarquement sur les côtes de +Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au +nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute +puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous +aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la +Grande-Bretagne remonte sur son trône. + +--Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus... + +--Et il l'aura, monseigneur, il l'aura... + +--Oui, à moins qu'il n'ait le dessous... et alors, si je suis tué cette +fois, ce sera sans rémission... Ce n'est pas par un vil égoïsme que je +fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d'après les +antécédents qu'on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort, +mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis +songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les +horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir +douloureux. + +--Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles +passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des +chances fatales, mais elle en a d'heureuses... Et puis quel avenir vous +attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous +prouveront que la vice-royauté d'Irlande et d'Écosse vous est destinée, +sans nombrer d'autres faveurs que vous réservent et mon maître et +Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu'il sera remonté sur le trône qu'il +vous devra. + +--Peste! vice-roi d'Écosse et d'Irlande, se dit Croustillac, avec cela +mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi... +Ah! Croustillac, Croustillac, je te l'avais bien dit... ton étoile se +lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours... +tant que cela pourra durer. + +M. de Chemeraut, voyant l'hésitation du chevalier, employa un moyen +décisif pour le forcer d'agir conformément aux vues des deux rois, et +lui dit: + +--Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication... +et, si pénible qu'elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon +maître. + +--Parlez, monsieur... + +--Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de +l'insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux! + +--On a brûlé mes vaisseaux! + +--Oui, monseigneur; c'est une métaphore... + +--Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m'a mis dans la +nécessité d'agir selon ses vues? + +--Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper, +monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les +_conseils pressants_ du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez +ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de +fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il +l'espérait.. + +--Eh bien! monsieur, dit l'aventurier, devenu très soucieux en pensant +qu'il allait connaître, comme on dit, _le revers de la médaille_. + +--Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d'imminentes raisons +d'état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s'assurer de votre +personne... Voilà pourquoi je m'étais fait suivre d'une escorte... + +--Monsieur... de la violence!!!... + +--Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis +sûr d'avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité +de les exécuter... + +Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua: + +--Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre +exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on +vous couvrirait le visage d'un masque que vous ne quitteriez jamais. +Enfin, d'après l'ordre de Sa Majesté, j'aurais l'honneur de conduire +directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez +éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos +partisans qui étaient venus ici dans l'espoir de vous revoir bientôt à +leur tête. + +Après être resté longtemps dans l'attitude d'un homme qui médite +profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées +contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de +Chemeraut d'un air majestueux: + +--Toute réflexion faite, monsieur, j'accepterai la vice-royauté +d'Irlande et d'Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce +soit la crainte d'une prison perpétuelle qui me force d'agir ainsi. Non, +monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre +que je serais coupable de ne pas me rendre aux vÅ“ux des peuples +opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l'épée pour leur +défense, ajouta l'aventurier d'un ton héroïque. + +--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, vive le +roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi +d'Écosse et d'Irlande! + +--J'en accepte l'augure, répondit gravement le chevalier. + +Et il ajouta tout bas:--Diable d'homme! avec son air doucereux! je ne +sais si je n'aimais pas mieux l'autre, malgré son éternel poignard... Ça +se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de +Londres, ça n'était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et +devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme +des grues à m'attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera +découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de +maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que +va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m'arriver? +d'être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir... +Pendu... c'est un zeste... un clin d'Å“il... un bâillement... Allons, +allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te +moquant, à part toi, de ces gens-là , et en t'amusant des étranges +aventures que le diable t'envoie... C'est égal... maudits soient mes +partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s'il n'y aurait pas +moyen de les envoyer... m'aimer ailleurs. + +--Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans +sont-ils nombreux? + +--Monseigneur, ils sont onze. + +--Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur +aise... + +--Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des +camps; d'ailleurs le but qu'ils se proposent est si important, si +glorieux, qu'ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre +Altesse leur fera bientôt oublier... + +--C'est égal, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les caser ailleurs... +de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux, +tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et +puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et +bons amis qu'au moment de débarquer en Angleterre. + +--C'est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous +serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux. + +--Il est désespérant d'inspirer de pareils dévouements, se dit +Croustillac.--Alors, n'y pensons plus, dit-il tout haut, je serais +désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais quel logement nous +destinez-vous, à moi et à ma femme? + +--Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse +daignera être indulgente en songeant à l'impérieuse nécessité des +circonstances. D'ailleurs, l'attachement bien connu de Votre Altesse +pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant, +vous fera, j'en suis sûr, monseigneur, excuser l'exiguïté de +l'appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine. + +L'aventurier ne put s'empêcher de sourire à son tour, et il reprit: + +--Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur. + +--Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse? + +--Plus que jamais, monsieur; quand j'étais prisonnier du colonel Rutler, +quand j'étais destiné à périr peut-être, j'avais dû laisser ignorer mes +périls à ma femme, et l'abandonner sans la prévenir du sort qui +m'attendait. + +--Ainsi madame la duchesse ignorait?... + +--Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le +colonel Rutler pendant qu'elle reposait, je lui avais fait dire en +quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu'un jour ou +deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus +des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur: +gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour +l'emmener avec moi, je devance son plus cher désir. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +LA SURPRISE. + + +Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en +silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable. + +Bientôt l'escorte atteignit les derniers escarpements du rocher. + +De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de +clôture de l'habitation de la Barbe-Bleue. + +En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au +chevalier: + +--Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et +dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait +répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas +encourager beaucoup les visiteurs. + +--Vous voulez sans doute parler, monsieur, d'un boucanier, d'un +flibustier et d'un Caraïbe?... + +--Oui, monseigneur, on dit qu'ils vous sont dévoués à la vie et à la +mort. + +--En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés. + +--Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore à quel titre +ces trois misérables sont dans l'intimité de la duchesse, ni surtout +comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que +de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa +femme... la tutoyassent... l'embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec +son air sérieux comme un âne qu'on étrille, était celui qui avait +particulièrement le don de m'agacer les nerfs... Encore une fois, +comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela +déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à +moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous +êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c'est surtout la +jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un +mystère que je découvrirai peut-être tout à l'heure... En attendant, +tâchons d'apprendre comment l'on a su que le prince était caché au +Morne-au-Diable. + +--Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j'ai une question très +importante à vous faire. + +--Monseigneur, je vous écoute... + +--Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre, +toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j'étais +caché à la Martinique. + +Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit: + +--En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je +ne trahis en rien un secret d'état... ni le roi, ni ses ministres ne +m'ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c'est par une +circonstance qu'il serait trop long de vous raconter ici que j'ai +découvert ce qu'on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis +néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet. + +--Vous pouvez en être sûr, monsieur. + +--D'abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de +la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en +Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de +Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l'armée du +stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l'armée de +M. le maréchal de Luxembourg. + +--Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement +Croustillac. Poursuivez. + +--Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de +Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette +colonie, et ayant cru de son devoir de s'enquérir de l'existence +mystérieuse d'une jeune veuve, surnommée la _Barbe-Bleue_, se rendit au +Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié... + +--C'est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit +Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère. + +--Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol, +reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de +vous garder le secret... + +--Il le jura, monsieur... et si quelque chose m'étonne de la part d'un +si galant homme... c'est qu'il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le +Gascon. + +--Ne vous hâtez pas d'accuser M. de Crussol, monseigneur... + +--Je suspendrai donc mon jugement, monsieur... + +--Vous savez, monseigneur, qu'il y avait peu d'hommes plus sincèrement +religieux que M. de Crussol?... + +--Sa piété était proverbiale, monsieur... C'est ce qui fait que je +m'étonne de son manque de parole... + +--Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de +conscience de n'avoir pas donné connaissance au roi son maître d'un +secret d'état de cette importance... il confessa toute la vérité au +révérend père Griffon. + +--Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne +voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il +écoutait M. de Chemeraut. + +--Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire. +J'arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre +Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant, +autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait +entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une +nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M. +de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu'on +attendait d'un jour à l'autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous +sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la +Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a +cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que +des scrupules de conscience l'ayant obligé de tout avouer au père +Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir +forfait à la parole qu'il vous avait donnée. + +--S'il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté +jusqu'à la fin de sa vie, ce que je l'ai toujours connu... un religieux, +un loyal gentilhomme, dit Croustillac d'un ton pénétré, mais faudrait-il +donc maintenant accuser le père Griffon d'une indiscrétion sacrilége?... +Cela serait cruel. Je m'y résoudrais avec peine, monsieur... + +Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l'aventurier: + +--Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l'aiguillette empoisonnée? + +Le Gascon regarda l'envoyé d'un air surpris: + +--Est-ce une plaisanterie, monsieur? + +--Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en +s'inclinant... + +--Alors, monsieur... quel rapport? + +--Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à +l'aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la +fortune du secret d'état dont il s'agit. + +--Voyons cette figure, monsieur... + +--Eh bien, monseigneur, ce jeu de l'_aiguillette empoisonnée_ consiste +en ceci... Un cercle d'hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend +une des aiguillettes de son pourpoint, et il s'agit de la glisser dans +la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui +se trouve en possession de l'_aiguillette_ est condamnée à une +pénitence. + +--Très bien, monsieur, dit le Gascon, l'habileté du jeu se réduit à se +débarrasser le plus lestement possible de l'aiguillette, en la passant +adroitement à une autre. + +--Vous y voilà , monseigneur... + +--Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d'état qui me +concerne... et... ce jeu-là . + +--Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses +et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions +font le même effet que l'_aiguillette_ dans le jeu de ce nom... lesdites +consciences ne songeant qu'à se débarrasser du secret dans une +conscience voisine... afin de se mettre à l'abri de toute +responsabilité... + +--Très bien, monsieur... je commence à saisir l'analogie... il se +pourrait qu'on eût joué à l'_aiguillette empoisonnée_ avec la confession +de ce malheureux chevalier de Crussol... + +--C'est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se +voyant dépositaire d'un secret d'état si important, s'est trouvé dans un +mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers +son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau +de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant +mettre sa conscience en repos, il résolut d'aller en France, de tout +confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de +toute responsabilité... + +--Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais +pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre +toujours votre comparaison, que quelqu'un ait triché... + +--Je puis affirmer à Votre Altesse qu'il y a quelques mois, le père +Griffon, ainsi qu'il l'avait résolu, est arrivé en France et a tout +confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui +toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui +recommandant le plus grand secret. + +--Et à qui diable le général de l'ordre a-t-il passé l'aiguillette? dit +le Gascon, que ce récit amusait beaucoup. + +--Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le +général de l'ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition +effrénée; que peu d'hommes possèdent à un plus haut degré le génie de +l'intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère... +Une fois maître de l'importante confession que le père Griffon avait dû +lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa +conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son +élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi +Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l'état +des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la +position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le +cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n'auriez pas eu +beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des +Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d'un mouvement contre le prince +d'Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu, +votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement +dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre +mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des +Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don +Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence +révélée, monseigneur... + +--Mais c'est un abominable homme que ce don Sanche! s'écria Croustillac. + +--Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal; +et, comme premier moteur de l'entreprise, il sera prince de l'Église, si +le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d'Angleterre. Il est +inutile de vous dire, monseigneur, qu'une fois le père Briars maître du +secret, il s'en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste +des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart. + +--Tout s'éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m'étonne plus +de l'inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au +Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me +prenait sans doute pour un espion; je m'explique aussi maintenant les +questions dont il m'accablait pendant la traversée, et qui me semblaient +si saugrenues. + +M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l'étonnement où +le plongeait cette révélation lui dit: + +--Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur. +Sans aucun doute, les préparatifs de l'entreprise n'auront pas été si +secrets que Guillaume d'Orange n'en ait été instruit par ses espions, +qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu'au sein de la +petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent +entièrement sur Votre Altesse, l'usurpateur a donné au colonel Rutler la +mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu'en +tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa +confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut +être indulgent, car c'est à cette révélation que vous devrez un jour la +gloire d'avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d'Angleterre. + +Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l'aventurier, il +regrettait alors de l'avoir provoquée; s'il était découvert, on lui +ferait sans doute payer cher le secret d'état qu'il avait +involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses +pas, il devait s'engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il +marchait. + +L'escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de +l'habitation du Morne-au-Diable. + +Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et +que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et +Croustillac. + +Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument: + +--Holà ! les esclaves! + +Après quelques moments d'attente, on descendit l'échelle. L'aventurier +et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la +porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte +par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d'ordonner aux six +soldats de rester en dehors de la voûte. + +Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu'elle avait à faire, à dire, +et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et +s'écria: + +--Ah! monseigneur! + +--Tu ne m'attendais pas?... Et le père Griffon?... + +--Comment, monseigneur, c'est vous? + +--Certainement, c'est moi; mais le père Griffon où est-il? + +--En apprenant tout à l'heure que vous étiez parti pour quelques jours, +madame m'avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne. + +--Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N'a-t-il donc +pas vu ta maîtresse? + +--Mon, monseigneur; madame m'avait dit de ne laisser entrer personne; +alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments +extérieurs. + +--Ainsi, ta maîtresse ne s'attend pas du tout à mon retour? + +--Non, monseigneur, mais... + +--C'est bon, laisse-nous. + +--Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de... + +--Non, c'est inutile; j'y vais, moi, dit le Gascon en passant devant +Mirette et en se dirigeant vers le salon. + +--Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la +duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi +ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père +Griffon n'a pu parvenir jusqu'à madame votre femme. + +--Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie! elle devient d'une +sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis +plus là , il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce +bon religieux; ma plus légère absence lui cause une douleur, un +chagrin, une désolation, des larmes... qui, quelquefois m'inquiètent... +C'est tout simple... depuis que j'étais condamné à cette retraite +absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence +d'aujourd'hui, de si peu de durée qu'elle la croie... lui est +horriblement pénible... pauvre chère âme!... + +--Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse +me permet de lui donner un avis, je l'engagerai à supplier madame la +duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car, +monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à +une extrême célérité dans l'action... + +--Mon désir est aussi d'emmener ma femme le plus promptement possible. + +--Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques +dérangements à madame la duchesse. + +--Elle n'y pensera pas, monsieur... il s'agit de me suivre... répondit +Croustillac d'un air triomphant. + +M. de Chemeraut et l'aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui +précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-Bleue. + +Nous l'avons dit, cette pièce n'était séparée de ce salon que par des +portières; d'épais tapis de Turquie recouvraient les planchers. + +M. de Chemeraut et Croustillac s'approchaient donc sans bruit, +lorsqu'ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés. + +Le chevalier reconnut la voix d'Angèle, il saisit vivement la main de +M. de Chemeraut, et lui dit à voix basse: + +--C'est ma femme!... Écoutons... + +--Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur le +supposait... + +--Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots, voyez-vous, qui, dans leur +explosion, ont quelque chose d'un éclat de rire convulsif.... Ne bougez +pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur, ajouta le +Gascon, en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder +le plus profond silence. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +L'ENTRETIEN. + + +Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu'en entendant +Mirette l'appeler monseigneur, il s'était persuadé avec raison que la +Barbe-Bleue était sur ses gardes, que Monmouth était bien caché; et, +quoi qu'en eût dit la mulâtresse, Croustillac était convaincu, encore +avec raison, que le père Griffon avait appris à Angèle que son +soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave +pour que le révérend, au fait de tous les mystères du Morne-au-Diable, +n'eût pas insisté pour prévenir la Barbe-Bleue du nouveau péril qui la +menaçait. + +Si Mirette avait affirmé que le père Griffon n'avait pas vu la +Barbe-Bleue, c'est qu'il entrait dans les vues de celle-ci que le +religieux ne parût pas avoir communiqué avec les habitants du +Morne-au-Diable. + +Nous expliquerons tout à l'heure ce qui doit sembler très contradictoire +dans la conduite de Croustillac, et nous répondrons à cette question: +«S'il voulait abuser du nom qu'il avait pris pour enlever la +Barbe-Bleue, pourquoi l'avait-il fait avertir de son dessein par le père +Griffon?» + +Croustillac, ayant donc recommandé à M. de Chemeraut de rester muet, +s'avança sur la pointe du pied, tout auprès de la portière entr'ouverte, +et regarda ce qui se passait dans le salon, car les éclats de rire +venaient encore de se faire entendre. + +A peine eut-il jeté les yeux dans l'appartement, qu'il se retourna +vivement du côté de M. de Chemeraut, et, la figure décomposée, il lui +dit d'un air indigné: + +--Voyez et écoutez, monsieur! voici à quoi servent les surprises? +J'avais un pressentiment en envoyant ici le père Griffon!... Par +l'enfer! les maris prudents devraient toujours se faire précéder par une +escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour... + +Malgré l'ironie de ces paroles, les traits de Croustillac étaient +bouleversés, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur, +de colère et de haine. + +Après avoir jeté un rapide coup d'Å“il dans le salon, M. de Chemeraut, +malgré son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques moments +complétement interdit. + +Qu'on juge du spectacle qui causait la confusion de M. de Chemeraut, et +la rage, non pas feinte, mais sincère, mais cruelle, du Gascon qui, nous +l'avons dit, aimait passionnément la Barbe-Bleue, se dévouait +généreusement pour elle, et n'était pas encore au fait des déguisements +du prince. + +Monmouth, sous les traits du capitaine l'Ouragan, le flibustier mulâtre, +était négligemment étendu sur un canapé; il fumait une longue pipe de +caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret doré. + +Angèle, agenouillée auprès de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe +du flibustier avec une longue épingle d'or. + +--Bon, ça va, ça va maintenant, dit Monmouth, que nous appellerons +l'Ouragan pendant cette scène. Ma pipe est allumée; maintenant, à +boire... + +Angèle prit sur une table une large coupe de verre de Bohême et une +carafe de cristal, s'approcha du divan, et pendant que le flibustier +aspirait vivement quelques bouffées de tabac, la duchesse lui versa avec +une grâce charmante plein un verre de vin de muscatelle. + +L'Ouragan le vida d'un trait, après quoi il embrassa cavalièrement +Angèle en lui disant:--Le vin est bon, la femme jolie, au diable le +mari! + +En entendant ces mots trop significatifs, M. de Chemeraut voulut se +retirer. + +Croustillac le retint, et lui dit à voix basse: + +--Restez, monsieur, restez; je veux les confondre, les surprendre, les +misérables! + +La figure de Croustillac s'assombrissait de plus en plus. L'alerte qu'il +avait donnée au Morne-au-Diable en priant le père Griffon d'aller +avertir la Barbe-Bleue qu'il se préparait à venir la chercher, cachait +un dessein très louable, très généreux, que nous expliquerons tout à +l'heure. + +La vue du flibustier, en exaltant la jalousie de l'aventurier jusqu'à la +rage, changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas +compte de l'audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se +refuser à l'évidence des privautés du mulâtre qu'il n'avait pas encore +vues; il se souvenait des familiarités non moins choquantes du Caraïbe +et du boucanier. Il se persuada qu'il était dupe d'une créature +affreusement dépravée; il crut que Monmouth, son mari, n'existait plus +ou n'habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angèle avait secondé +son stratagème (à lui Croustillac), ç'avait été pour se débarrasser d'un +témoin importun. + +Furieux d'être pris pour jouet, douloureusement blessé dans un amour +vrai, Croustillac résolut de se venger sans pitié, et d'abuser cette +fois véritablement du nom et de la situation qu'il avait pris par un +motif si honorable. Il dit à M. de Chemeraut, d'une voix sourde, émue, +avec une expression de colère concentrée, qui rentrait admirablement +bien dans l'esprit de son rôle: + +--Pas un mot, monsieur, je veux tout entendre parce que je veux tout +punir sans miséricorde. + +--Mais, monseigneur... + +Un geste impérieux de Croustillac ferma la bouche à M. de Chemeraut; +tous deux prêtèrent une oreille attentive à la conversation d'Angèle et +du flibustier qui, nous devons le dire, savaient parfaitement être +écoutés. + +--Enfin, ma belle infante, disait l'Ouragan, te voilà libre au moins +pour quelque temps. + +--Si ce n'est pour toujours, répondit la Barbe-Bleue en souriant. + +--Pour toujours? que veux-tu dire, mauvais petit démon? dit le +flibustier. + +Angèle vint s'asseoir auprès du mulâtre; en causant, elle lui passa une +main dans les cheveux avec une câlinerie coquette qui fit bondir le +malheureux Croustillac. + +--Monseigneur... un mot, et mes gens vous débarrasseront de ce +sacripant, dit tout bas M. de Chemeraut, qui avait pitié du Gascon. + +--Je saurai bien me venger moi-même, dit sourdement l'aventurier, qui ne +put voir se prolonger cette scène, et s'adressant à M. de Chemeraut: + +--Monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misérables. + +--Mais, monseigneur, cet homme a l'air robuste et déterminé... + +--Soyez tranquille, monsieur, j'en aurai bon compte. + +--Si vous m'en croyez, monseigneur... nous partirons à l'instant, vous +abandonnerez à ses remords une femme assez malheureuse pour oublier +ainsi ses devoirs. + +--L'abandonner?... Non, pardieu, monsieur. De gré ou de force elle me +suivra... ce sera ma vengeance. + +--Que Votre Altesse me permette une observation... Après un +événement... si scandaleux, la vue de madame la duchesse ne peut vous +être qu'à tout jamais odieuse... monseigneur. Partons, partons; oubliez +une coupable épouse... la gloire vous consolera. + +--Monsieur, dit impatiemment le Gascon, je désire parler à ma femme. + +--Mais, monseigneur, ce misérable... + +--Encore une fois, monsieur, suis-je un homme sans courage et sans +force, pour qu'un pareil drôle m'intimide? Je veux rester seul avec +eux... Certains débats domestiques doivent être murés. Veuillez +m'attendre dans la pièce voisine; avant un quart d'heure je suis à vous. + +Croustillac prononça ces mots d'un accent si impérieux, sa physionomie +était tellement désolée, que M. de Chemeraut s'inclina sans oser +insister davantage. + +Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte, +qu'il referma aussitôt sur lui. + +Traversant le salon à grands pas, l'aventurier entra brusquement dans la +pièce où se tenaient le mulâtre et la Barbe-Bleue. + +--Madame, s'écria le Gascon, la figure contractée par une douloureuse +indignation, votre conduite est abominable! + +Le mulâtre, qui était couché sur le canapé, se releva brusquement, il +allait répondre... Angèle, d'un coup d'Å“il, le supplia de n'en rien +faire. + +Autant Monmouth avait voulu généreusement s'opposer au sacrifice du +chevalier lorsqu'il croyait ce sacrifice désintéressé, autant il était +résolu à ne pas se faire connaître alors qu'il croyait l'aventurier +capable d'une indigne trahison. + +--Monsieur, dit froidement Angèle au Gascon, l'envoyé de France peut +encore nous entendre. Passons dans une autre pièce. + +Elle ouvrit la porte de l'appartement particulier de Monmouth, et y +entra, suivi du flibustier et de Croustillac. + +La porte fermée, l'aventurier s'écria: + +--Je vous répète, madame, que vous avez indignement abusé de ma +délicatesse! + +--J'ai à vous demander compte de votre déloyale conduite, monsieur, dit +fièrement Angèle. Mais expliquez-vous d'abord. + +Pendant cette scène, Monmouth, gravement préoccupé, se promenait, les +bras croisés dans la chambre, les yeux fixés sur le parquet. + +--Vous voulez que je m'explique, madame; oh! ce ne sera pas long. +D'abord, apprenez... qu'à tort... ou à raison... je vous aimais, madame! +s'écria Croustillac avec une explosion de tendresse et de colère. + +--C'est-à -dire que vous vous étiez vanté à vos compagnons de voyage +d'épouser la riche veuve du Morne-au-Diable, monsieur! + +--Soit, madame, à bord de la _Licorne_... mon langage a été impertinent, +mes prétentions ont été absurdes, cupides... je vous l'accorde... Mais +quand je parlais ainsi, mais quand je pensais ainsi, je ne vous avais +pas vue. + +--Ma vue, monsieur, ne vous a pas donné des idées beaucoup plus +honorables, dit sévèrement Angèle, toujours persuadée que Croustillac +voulait cruellement abuser de la position où il se trouvait. + +--Écoutez-moi... madame, je vous aimais véritablement... C'est vous dire +que j'étais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque, +tout stupide qu'il vous parût... Oui... je vous aimais parce que mon +cÅ“ur me disait que je faisait bien de vous aimer, parce que je me +sentais meilleur en vous aimant... Vous pouviez railler cet amour... +j'étais assez payé par le bonheur qu'il me donnait... Quand vous m'avez +dit:--Monsieur, je me suis moquée de vous, je vous ai pris pour un +jouet... vous êtes un pauvre diable, je vous ferai l'aumône... et vous +serez trop content... + +--Monsieur... + +--Quand vous m'avez dit cela... ne croyez pas que j'aie été humilié, +madame... non, cela m'a fait mal... bien mal, mais j'ai vite oublié +cette injure... dès que j'ai vu que vous compreniez que tout pauvre que +j'étais... je pouvais être sensible à autre chose qu'à l'argent... Alors +vous m'avez dit quelques bonnes paroles, vous m'avez appelé votre ami, +votre ami!... après ce mot-là ... je me serais jeté dans le feu pour +vous, et cela pour le seul plaisir de m'y jeter; car je n'avais plus +rien à espérer de vous, moi... le bon temps de ma folie était passé... +je voyais trop clair dans mon cÅ“ur pour ne pas reconnaître que +j'étais une espèce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir +rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma +seule ambition... et celle-là n'offensait personne... eût été de me +dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?... +moi... vagabond! qui n'ai que ma vieille épée, mon vieux chapeau et mes +bas roses... Eh bien! pourtant, par un hasard que j'ai d'abord béni, le +soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu'on nomme votre mari; +l'erreur du colonel peut vous être utile... Jugez de ma joie... Je puis +sauver un homme que vous aimez passionnément... J'aurais préféré sauver +autre chose... mais je n'avais pas le temps de choisir... Je risque +tout, y compris l'éternel poignard du colonel. J'augmente par tous les +moyens possibles sa double méprise. Vous venez à mon aide... +c'est-à -dire que vous m'enfoncez dans le bourbier jusqu'au cou, au moyen +de bagatelles dont vous me harnachez... C'est égal... j'y vais de tout +cÅ“ur... je me trouve satisfait comme ça, et je quitte cette maison +sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en +perspective, sans compter l'éternel poignard du Flamand... Eh bien! +malgré tout, je vous le répète, j'étais content... Je me disais: Je ne +sais pas ce qui m'attend, corde ou cachot; mais je suis bien sûr que la +Barbe-Bleue se dira: C'est heureux, mordioux, bien heureux pour nous au +moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable, que lui +sera-t-il arrivé?... Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne +demandais pas même un regret... un souvenir seulement... un souvenir, +dit le Gascon en s'attendrissant malgré lui. + +--Aussi, monsieur, dit Angèle, tant que je vous ai cru réellement +généreux, ma reconnaissance ne vous a pas manqué. + +Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon. Il s'écria: + +--Votre reconnaissance, madame! mordioux, parlons-en... elle est belle! +Mais je continue:--Nous sortons d'ici avec le Flamand... En descendant +du morne, nous rencontrons l'envoyé de France; Rutler se croit trahi, il +commence par m'allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce +sont les profits du dévouement. Si la lame ne s'était pas brisée, +j'étais tué. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... ça +n'est probablement pas dans l'espérance d'être prochainement couronné de +roses ou caressé par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise, +on garrotte Rutler, je me trouve face à face avec l'envoyé de France... +Je ne perds pas la tête, il s'agissait de vous et d'un malheureux +proscrit que vous aimiez passionnément... J'aurais toujours mieux aimé +qu'il se fût agi de M. votre père ou de M. votre oncle... Mais je +continuais à n'avoir pas le choix... d'ailleurs la conscience d'être +utile à deux jeunes gens intéressants faisait taire mon égoïsme... Plus +ça se compliquait plus je mettais d'amour-propre à vous sauver... Il +fallait redoubler d'aplomb, d'audace... ça m'allait... Les monstrueux +mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m'absolvaient de tous +ceux que j'avais faits dans de mauvaises intentions..... Le bon Dieu +s'en mêla, il m'inspira les plus énormes bourdes qu'on puisse imaginer, +elles furent avalées comme une manne céleste par l'envoyé de France; je +jouai mon rôle de mon mieux; M. de Chemeraut me dit en deux mots le +sujet de sa mission: une insurrection appuyée par le roi de France était +prête à éclater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait à la +tête du mouvement, le succès était certain. + +Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec +Angèle. + +Le Gascon continua: + +--Quand je m'en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand +et de son poignard, je n'avais pas soufflé mot... Je m'étais bien gardé +de vouloir revenir ici; mais M. de Chemeraut me confiait une chose +peut-être avantageuse pour le prince... je n'avais pas le droit de +refuser pour lui... Je commençai donc par accepter en son nom toutes +sortes de vice-royauté. Mais s'il voulait réellement prendre part à ce +mouvement, comment le prévenir? M. de Chemeraut désirait mettre à la +voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l'envoyé +de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernière rencontre et me +croyant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute être ici en +sûreté? Une idée me vint; je dis à M. de Chemeraut:--«Les choses ont +changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au +Morne-au-Diable!» C'était le seul moyen d'avoir une entrevue avec vous, +madame... et d'avertir le prince de ce qu'on lui proposait. S'il +acceptait, je me _déprincipalisais_; s'il refusait, je refusais comme +devant, et il était sauvé... + +--Comment, monsieur, s'écria Angèle, telle était votre généreuse +intention? vous vouliez... + +--Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus +généreux que je ne le suis, dit amèrement le Gascon. Je priai donc le +père Griffon de venir vous avertir, madame, que je désirais vous +emmener. M. de Chemeraut m'écoutait; je ne pouvais en dire davantage au +religieux, mais cela suffisait. De deux choses l'une... ou vous me +comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous +les cas, vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car +c'était mon idée fixe... + +--Ainsi, monsieur, s'écria Angèle en regardant Croustillac avec autant +d'étonnement que de reconnaissance, votre intention n'était +véritablement pas..... d'abuser de... + +Le Gascon l'interrompit brusquement. Non... madame, non; je n'avais +alors aucune méchante intention quoique certaines particularités de +votre existence me parussent très inexplicables... Je vous croyais +sincèrement attachée à un prince malheureux, et à tout prix j'aurais +sauvé le duc. + +--Ah! monsieur, combien je vous ai mal jugé! Vous êtes le plus généreux +des hommes, s'écria Angèle. + +L'aventurier poussa un éclat de rire sardonique qui stupéfia la jeune +femme; puis il continua d'un air sombre: + +--Dieu merci... mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que +généreux veut dire stupide; que dévoué veut dire niais. Je profiterai de +la leçon. Polyphème de Croustillac se venge rarement... mais quand il se +venge, il se venge bien... surtout lorsque la vengeance est aussi +charmante que celle qui l'attend. + +--Vous... venger, monsieur! dit Angèle, et de quoi? + +--De quoi, madame? Vous avez l'audace de me le demander, vous? + +--Mais, sans doute; que vous ai-je fait? pourquoi cette haine? + +L'aventurier frappa du pied avec tant de violence, que le mulâtre fit un +pas vers lui; mais Croustillac concentra sa colère, et dit à Angèle +d'une voix brève, avec une amère ironie: + +--Écoutez, madame, il me semble que, sans être possédé d'un orgueil +infernal, je pouvais espérer un souvenir de votre part, lorsque pour +vous je me jetais, de gaieté de cÅ“ur, au milieu des positions les +plus dangereuses. Il me semble, madame, ajouta le Gascon en ne pouvant +contenir son indignation, qui augmentait à mesure qu'il parlait, il me +semble, madame, que ce n'était pas au moment même où, au risque de ma +vie, je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si +passionnément, dit-on, que ce n'était pas alors que vous deviez oublier +toute pudeur... + +--Monsieur... + +--Oui, madame... oublier toute pudeur, toute honte, pour vous jeter dans +les bras d'un misérable mulâtre... et pousser l'abjection jusqu'à lui +allumer sa pipe... En vérité, j'étais bien brute! ajouta le Gascon avec +une recrudescence de fureur... Par dévoûment pour madame, je risquais ma +peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque +outrageusement de son époux et de moi, fait ici d'abominables orgies +avec un tas de bandits... Allons donc, mordioux... le fils de ma mère ne +mériterait pas d'être né dans mon pays et d'avoir rôti le balai, comme +on dit... dans la capitale de l'univers, s'il ne trouvait pas à son tour +de quoi rire dans cette aventure... En un mot, madame, reprit-il +durement, vous pouvez me supposer les plus méchantes intentions du +monde... et vous ne serez jamais au dessous de la vérité... car je vous +suis aussi hostile que je vous étais dévoué... Du reste, j'aime mieux +cela... rien n'est plus gênant que les beaux sentiments... J'aurais à +recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m'en +garderais bien... Je préfère, mordioux! la façon dont je vous aime +maintenant à celle de tantôt, ajouta Croustillac en jetant un regard +étincelant sur Angèle. + + + + +CHAPITRE XXV. + +RÉVÉLATION. + + +Le pauvre Gascon, emporté par la colère et par la jalousie, se faisait +beaucoup plus méchant qu'il ne l'était réellement; malheureusement la +duchesse de Monmouth ne le connaissait pas assez pour deviner +l'exagération de ces féroces apparences. + +Angèle crut l'aventurier capable de regretter sérieusement de s'être +montré généreux; dans ce doute, elle hésita naturellement à calmer la +jalousie du Gascon en lui dévoilant le secret du déguisement de +Monmouth, cet aveu pouvait tout perdre si le chevalier n'était pas de +bonne foi. Il était donc prudent de se tenir encore sur la réserve. + +--Monsieur, dit Angèle, vous vous trompez... il y a dans ma conduite des +mystères que je ne puis vous expliquer encore. + +Ces mots redoublèrent l'irritation de Croustillac; depuis trois jours il +ne se trouvait que trop mêlé à de mystérieux événements: aussi +s'écria-t-il: + +--J'ai assez de mystères comme cela! j'en ai trop, de ceux qui vous +regardent surtout; je ne veux pas être plus longtemps votre dupe, +madame! Je ne sais pas quel sort m'attend, je ne sais comment tout ceci +finira, mais, par l'enfer, vous me suivrez! + +--Monsieur... + +--Oui, madame, j'ai les inconvénients du rôle de votre époux bien-aimé, +j'en aurai du moins les agréments; quant à cet indigne scélérat de +mulâtre... qui ne dit mot, fait le sournois, et n'en pense pas moins, je +le livrerai à M. de Chemeraut, et il m'en rendra bon compte... Si ce +n'était souiller l'épée d'un gentilhomme que de la tremper dans le sang +esclave, je me serais chargé moi-même de cette vengeance! + +Angèle échangea un coup d'Å“il avec Monmouth, dont l'imperturbable +sang-froid exaspérait le Gascon. Tous deux sentirent la nécessité de +calmer le chevalier, sa colère pouvait devenir dangereuse; il fallait le +calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince. + +La jeune femme dit donc à l'aventurier: + +--Tout va s'expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers +vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté +de votre dévouement. Le père Griffon (quoiqu'il eût répondu de vous, +monsieur) a été, comme moi, trompé sur le véritable motif de vos +intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que +vous étiez capable d'abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper +au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un +moyen, bien certain, sans doute, mais qui pouvait réussir. Je ne pouvais +fuir, c'était aller à votre rencontre; je donnai donc les ordres +nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut, +espérant que vous me surprendriez à l'improviste, et qu'ainsi témoin de +la tendre intimité qui m'attachait au capitaine... + +--Comment! c'est exprès que vous m'aviez ménagé cette agréable +perspective? s'écria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en +face... Mais c'est le dernier terme de la dégradation et du +dévergondage, madame... Et dans quel but, s'il vous plaît, teniez vous à +me prouver l'abominable intimité qui vous lie à ce bandit? + +--Afin, monsieur, qu'il vous fût impossible de m'emmener avec vous. M. +de Chemeraut étant témoin de ma coupable liaison avec le capitaine +l'Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de +Monmouth, reprendre aux yeux de l'envoyé français, une femme aussi +coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis... + +--Vous l'avouez donc, madame? + +--Oui!... eh bien, oui, monsieur!... ne soyez pas généreux à demi... Que +vous importe que j'aime... un esclave, comme vous dites... + +--Comment, madame, que m'importe... mais vous avez donc juré de me +mettre hors de moi... Que m'importe? Et à quoi sert-il alors que je joue +le rôle de votre mari? existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous +servez-vous pas de l'erreur dont je suis victime pour vous débarrasser +de moi? n'est-il pas déjà bien loin, en sûreté, ce mari? Mais c'est à +devenir fou, s'écria la Gascon d'un air égaré, à chaque instant je crois +que ma tête est sens dessus dessous; je suis ou non depuis deux jours le +jouet d'un abominable cauchemar... Qui êtes-vous? où suis-je? que +suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord? suis-je le prince? suis-je +vice-roi... ou même roi? ai-je eu le cou coupé, oui ou non?... qu'on +s'explique; il faut que cela finisse! s'il y a un duc de Monmouth, où +est-il? montrez-le moi... s'écria le malheureux aventurier dans un état +d'exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir. + +Angèle, effrayée et moins disposée que jamais à tout avouer au Gascon, +dit en hésitant: + +--Monsieur, certaines circonstances mystérieuses... + +Croustillac ne la laissa pas continuer, et s'écria: + +--Encore des mystères!... je vous le répète, j'ai assez de mystères +comme ça... Je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu'un autre, +mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou. + +--Monsieur, veuillez donc comprendre... + +--Madame, je ne veux pas comprendre, s'écria le chevalier en frappant du +pied avec fureur, c'est justement parce que j'ai voulu comprendre que ma +tête se dérange... + +--Monsieur, reprit Angèle, je vous en prie, calmez-vous, réfléchissez. + +--Je ne veux ni comprendre ni réfléchir, s'écria Croustillac avec une +nouvelle exaspération, à tort ou à raison j'ai mis dans ma tête que vous +m'accompagneriez, et vous m'accompagnerez... Je ne sais pas où est votre +mari, je ne veux pas le savoir... ce que je sais, c'est que vous n'êtes +cruelle ni pour les Caraïbes, ni pour les boucaniers, ni pour les +mulâtres... Eh bien! vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous +voyez bien cette pendule, si dans cinq minutes vous ne consentez pas à +m'accompagner, je dis tout à M. de Chemeraut, et il en arrivera ce qu'il +pourra... Décidez-vous, je ne parle plus jusque-là , je me fais sourd, +car ma tête crèverait comme une grenade au moindre propos. + +Et Croustillac se jeta dans un fauteuil, mit ses mains sur ses oreilles +pour ne rien entendre, et attacha ses yeux sur la pendule. + +Monmouth n'avait pas cessé de se promener dans la chambre avec +agitation; il était, ainsi qu'Angèle, dans une affreuse perplexité. + +--Jacques, peut-être est-ce un honnête homme lui dit tout bas Angèle; +mais son exaltation m'épouvante, regarde comme il a l'air égaré. + +--Il faut risquer de nous confier à sa loyauté, il parlera sans cela. + +--Mais s'il nous trompe? Mais s'il parle? + +--Angèle, entre deux dangers il faut choisir le moindre. + +--Oui, s'il consent à passer pour toi... tu es sauvé... cette fois du +moins. + +--Mais dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de M. de +Chemeraut. + +--Oh! c'est un abîme... un abîme! + +--Jamais je ne consentirai maintenant à rallumer la guerre civile en +Angleterre... j'aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais +te quitter... mon Dieu... + +--Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme? + +--D'immenses..... possesseur d'un pareil secret d'état! + +--Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah! que faire? +Jacques, l'heure s'avance. + +Après un moment de réflexion, Monmouth dit: + +--Il n'y a pas à balancer, disons-lui tout; s'il consent à jouer encore +mon rôle pendant quelques heures, je suis sauvé, et j'ai le moyen de le +mettre à l'abri du ressentiment de l'envoyé de France. + +--Jacques, si cet homme était un traître? Mon Dieu, prends garde... + +A ce moment, l'aventurier, voyant l'aiguille marquer la cinquième +minute, se leva et dit à Angèle: + +--Eh bien! madame, à quoi vous décidez-vous? Un oui ou un non, car je +suis incapable d'entendre ou de comprendre autre chose; voulez-vous me +suivre ou ne le voulez-vous pas? répondez. + +Monmouth s'approcha de lui d'un air grave et imposant: + +--Je vais, monsieur, vous donner une preuve de haute estime et de... + +--Ton estime, scélérat! s'écria Croustillac indigné en interrompant le +duc, est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi? Ton estime... + +--Mais, monsieur... + +--Pas un mot de plus, s'écria Croustillac indigné en se retournant vers +Angèle, madame, voulez-vous me suivre? Est-ce oui, est-ce non? + +--Mais, écoutez... + +--Est-ce oui, est-ce non? s'écria-t-il en se dirigeant vers la porte, +répondez, ou j'appelle M. de Chemeraut. + +--Mais, par saint Georges! s'écria Monmouth. + +Le chevalier allait ouvrir la porte, lorsque la jeune femme lui saisit +les deux mains d'un air si suppliant, qu'il s'arrêta malgré lui. + +--Eh bien oui... oui, je vous suivrai, dit-elle avec épouvante. + +--Enfin! dit le Gascon, à la bonne heure... Donnez-moi votre bras, et +partons; M. de Chemeraut doit trouver le temps long. + +--Mais un instant... il faut que vous sachiez tout, dit la pauvre femme +en toute hâte. Le Caraïbe n'était autre chose que le flibustier... ou +plutôt le boucanier et le Caraïbe ne sont que... + +--Ah çà ! vous recommencez; vous voulez donc que ma raison y reste? +s'écria le Gascon en faisant un effort désespéré et en courant vers la +porte pour appeler M. de Chemeraut. + +Le prince se précipita sur Croustillac, lui saisit les deux poignets +dans une de ses mains, et lui mit l'autre sur la bouche au moment où le +chevalier criait:--A moi, M. de Chemeraut! puis il lui dit à voix basse: + +--C'est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth. + +Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononçant ces +paroles; mais, au point d'exaspération où était Croustillac, il ne vit +dans la révélation du prince qu'une nouvelle ruse ou une nouvelle +injure, et il redoubla d'efforts pour se dégager. + +Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait +pas d'énergie; il commençait à se débattre d'une manière inquiétante, +lorsque Angèle, épouvantée, courut prendre un flacon, mit sur son +mouchoir une goutte de liqueur, et frottant la main du prince, enleva la +couleur de bitume qui s'y trouvait, et la peau redevint blanche. + +--Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n'en font +qu'un? dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac, et en lui +montrant sa main blanchie. + +Ces mots furent un trait de lumière pour l'aventurier: il comprit tout. + +Malheureusement, au moment où le prince ôta sa main de la bouche du +Gascon, celui-ci n'avait pu retenir, ce cri: _A moi, monsieur de +Chemeraut!_ + +Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l'attention de l'envoyé de +France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre +l'épée à la main. + +Il est impossible de peindre la stupéfaction, l'effroi de ces trois +personnages, lorsque M. de Chemeraut parut. + +Le duc mit la main sur son poignard; + +Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses +mains; + +Croustillac regarda autour de lui d'un air désolé, regrettant, mais trop +tard, sa maladresse. + +Néanmoins, la présence d'esprit de l'aventurier lui revint peu à peu; de +même qu'il suffit d'un vif rayon de soleil pour dissiper un épais +brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois +déguisements du prince, tout s'éclaircit à ses yeux; son esprit, +jusqu'alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensants +sur la Barbe-Bleue cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de l'avoir +accusée, et la volonté de se dévouer pour elle et pour le prince. + +Avec une merveilleuse _spontanéité d'invention_ (nous nous intéressons +trop maintenant au Gascon pour dire: avec une merveilleuse faculté de +mensonge), Croustillac basa son _plan de campagne_ contre M. de +Chemeraut, qui, toujours l'épée à la main, se tenait sur le seuil de la +porte, et répétait pour la seconde fois: + +--Qu'y a-t-il, monseigneur?... qu'y a-t-il donc? Je croyais avoir +entendu le bruit d'une lutte, et votre voix qui criait à l'aide... + +--Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur... dit Croustillac d'un air +sombre. + +Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient +les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il était alors +complétement maître de leur sort. + +Pourtant, si Angèle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien +examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqué une +sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui à +travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front. + +M. de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l'avait +appelé. + +--Je vous ai appelé, monsieur, lui dit le chevalier d'une voix lugubre, +en ayant l'air du sortir d'une profonde rêverie, je vous ai appelé pour +me venir en aide... + +--Monseigneur... serait-ce ce misérable? dit l'envoyé en montrant +Monmouth, qui, debout, les bras croisés, se tenait près du fauteuil où +était Angèle, prêt à la défendre et à vendre chèrement sa vie; car, nous +l'avons dit, il ignorait encore les projets de l'aventurier. + +--Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Chemeraut, et je le mets entre +les mains de mon escorte. + +Le Gascon secoua la tête, et répondit: + +--Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n'est pas contre +un pareil bandit que je vous ai appelé à mon aide, monsieur, c'est +contre moi-même. + +--Que voulez-vous dire, monseigneur? + +--Je veux dire que j'ai peur de me laisser fléchir par les larmes de +cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu'audacieusement +coupable. + +--Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour +être juste. + +--Vous avez raison, monsieur... c'est pour cela que je redoute tant ma +faiblesse. Je vous ai appelé afin que votre vue rallume mon indignation, +renflamme ma colère; car vous avez été témoin de mon déshonneur, +monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je +serais un lâche... que je mériterais mon sort... N'est-ce pas, monsieur? + +--Monseigneur... + +--Je vous comprends... vous avez raison... oui, par saint Georges! +Croustillac se souvenait d'avoir entendu le prince faire ce serment, par +saint Georges... je saurai me venger... + +Angèle et le duc respirèrent; ils comprirent que le chevalier voulait +les sauver. + +--Monseigneur, dit sévèrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de +répéter à Votre Altesse, devant madame, ce que j'avais l'honneur de vous +dire il y a quelques instants... Une barrière insurmontable vous sépare +maintenant... d'une épouse coupable, ajouta l'envoyé avec effort, +pendant qu'Angèle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son +mouchoir. + +Croustillac releva la tête, et s'écria d'une voix déchirante: + +--Trompé par un mulâtre... encore!... monsieur, par un misérable +mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré! + +--Monseigneur! + +--Enfin, monsieur, ajouta Croustillac, en s'adressant à l'envoyé d'un +air d'indignation douloureuse, vous saviez pourquoi je revenais... quels +étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tête de madame; +eh bien, n'est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu'à ce +moment-là justement... une épouse... criminelle... + +--Monseigneur, s'écria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon, +maintenant ces projets doivent être un secret pour madame. + +--Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise! Je +rentre, le cÅ“ur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes +paisibles lares... Eh bien! qu'est-ce que j'entends! + +--Monseigneur!... + +--Vous l'avez entendu comme moi... Ce n'est pas tout... qu'est-ce que je +vois?... + +--Monseigneur, monseigneur, calmez-vous... + +--Vous l'avez vu comme moi... un bandit mulâtre!!! Mais cela ne se +passera pas ainsi... non... non... par saint Georges! Oui, j'ai bien +fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colère bouillonne, les +projets les plus cruels s'offrent en foule à mon imagination... Oui... +oui... c'est cela, dit Croustillac d'un air méditatif, j'y suis +enfin!... j'ai trouvé une vengeance digne de l'offense. + +--Monseigneur... le mépris... + +--Le mépris? cela vous est bien facile à dire, monsieur... le mépris!... +Non, monsieur, il me faut autre chose... j'ai trouvé mieux... et vous +m'aiderez. + +--Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres +que j'ai reçus et au succès de ma mission. + +--Je renonce à emmener cette indigne femme! De ce jour, de ce moment, +tout est à jamais fini entre elle et moi! + +--Vive Dieu! monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, ravi de cette +détermination, vous ne pouviez plus sagement agir. + +--Demain, au point du jour, dit le Gascon d'une voix brève, elle et son +odieux complice s'embarqueront à bord d'un de mes bâtiments. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +LE DÉVOUEMENT. + + +--Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable +s'embarqueront sur un de mes bâtiments, voilà toute ma vengeance, +ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je +sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice... +tous les deux... comme s'ils étaient véritablement mari et femme... les +misérables... ils seront embarqués ensemble... Quant à la destination du +bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d'une si épouvantable +férocité que M. de Chemeraut en fut frappé, quant au sort qui attend les +coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que +moi. + +Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s'écria: + +--Ah! vous voulez pour amant des mulâtres, madame la duchesse! eh bien! +vous en aurez! Et toi, scélérat! il te faut des femmes blanches! des +duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres +amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix +terrible vous serez réunis. + +--Monseigneur, que prétendez-vous faire? + +--Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le +reste se passera sur un terrain neutre, ajouta le Gascon avec un +sourire mystérieux et farouche, oui... dans une île déserte... et +puisque ce tendre couple s'aime... s'aime à la mort, il aura du temps de +reste pour se le prouver... jusqu'à la mort... + +--Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit +M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim +sa femme et le mulâtre. + +--Terrible! vous l'avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et +comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c'est de me +prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d'un de mes +navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner +des ordres... des ordres auxquels il n'oserait peut-être pas obéir si je +ne les lui donnais personnellement. + +M. de Chemeraut, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de +Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse: + +--Monseigneur, la justice est sévère... mais elle ne dois pas être +cruelle. + +--Qu'est-ce à dire, monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je +pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous +votre concours lorsqu'il s'agit seulement de conduire cet homme et sa +complice à bord d'un bâtiment qui m'appartient? + +--Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu'il serait +peut-être plus généreux de... + +Angèle, voyant qu'elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds +de Croustillac en criant grâce! pendant que Monmouth semblait se +renfermer dans un morne et sombre silence; puis, s'adressant à M. de +Chemeraut, la jeune femme ajouta: + +--Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi +auprès de mon cher lord... qu'il me condamne aux peines les plus +cruelles, j'ai tout mérité, je souffrirai tout... mais que mon cher +lord... + +--Je vous défends de m'appeler votre cher lord... madame, dit amèrement +Croustillac, je ne suis plus votre cher lord. + +--Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment +dont vous parlez. + +--Et pourquoi cela, madame? + +--Mon Dieu, parce que c'est le brigantin le _Caméléon_, commandé par le +capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplacé le +flibustier l'Ouragan dans ce commandement. + +--Et c'est justement pour cela que j'ai choisi le _Caméléon_, madame; +c'est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de +votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait à merveille +l'intention d'Angèle. + +--Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain +matin, ici tout près, presque au pied du Morne... à l'anse aux Caïmans. + +--Oui, madame, je le sais. + +--Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer à m'embarquer là , lorsque, +pour rien au monde, je n'aurais seulement osé approcher de ce rivage... +Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se +rattachent à cet endroit? + +--Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut dire ce que je ne +savais pas, qu'il y a justement un bâtiment à elle appelé _Caméléon_, +dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près +d'ici... J'y suis... Il s'agit probablement de ce navire qu'elle avait +fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc +lorsqu'elle m'avait vu emmené par le colonel Rutler; un des nègres +pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en +conséquence. + +Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion: + +--Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame. + +--Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?... + +--Oui, oui! s'écria le chevalier avec une explosion de fureur, oui... +point de pitié pour l'infâme qui m'a indignement outragé... Tant +mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que +vous n'avez aucune pitié à attendre; vous allez voir. + +Il frappa sur un gong. + +--Qu'allez-vous faire, monseigneur? + +--Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l'ordre +d'envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du _Caméléon_ +pour mettre à la voile au point du jour. + +--Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre!... C'est de la +barbarie... + +--Obéissez, madame, obéissez! + +Mirette parut. + +Angèle donna l'ordre d'un air abattu. + +--Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien! maintenant par pitié +accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé... + +--Oh! oui... par saint Georges! s'écria Croustillac, passé... Oh! bien +passé... + +--Accordez-moi, monseigneur, la faveur d'un moment d'entretien. + +--Non, non, jamais. + +--Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable! + +--Arrière, femme infidèle! + +--Monseigneur, dit Angèle en joignant les mains. + +--Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour +jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation. + +--Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez été +témoin... Eh bien! j'y consens, madame, mais à une condition... + +--Ordonnez, monseigneur. + +--C'est que votre complice restera là pendant notre conversation. + +--Peste! ceci n'est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac, +j'espère bien que la duchesse va me comprendre et d'abord refuser. + +--Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je +vous supplie de m'accorder ne doit être entendu que de vous. + +--A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, se dit Croustillac; et il +reprit tout haut: + +--Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret? +auriez-vous quelque chose de caché pour votre bien-aimé... pour l'amant +de votre choix?... + +--Mais si j'ai à implorer votre pardon, monseigneur?... + +--Eh bien! madame, vous l'implorerez devant votre complice... plus vous +vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale, +infâme, indigne; plus vous constaterez l'abjection de votre choix. Ce +sera la punition de ce scélérat et la vôtre. + +--Mais, monseigneur... + +--C'est mon dernier mot, répondit Croustillac. + +--Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de +Chemeraut. + +--Non, non, les traîtres sont lâches! voyez celui-ci, quel air morne, +attéré! il n'ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas, +monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au +dehors de cette galerie, et qu'à mon premier signal ils entrent. + +Puis, ayant l'air de le raviser, et croyant faire un coup de maître, +Croustillac dit:--Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien, +monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle +encore. + +--Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte +et d'humiliation, s'écria Angèle avec un accent désespéré. Et vous, +monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de +Chemeraut. + +Celui-ci eut la délicatesse de s'excuser auprès du Gascon; il sortit et +laissa ensemble Monmouth, sa femme et l'aventurier. + +A peine l'envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth, après s'être +assuré qu'il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à +Croustillac, et lui dit avec effusion: + +--Monsieur, vous êtes un homme d'esprit, de courage et de résolution; +merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné. + +--Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, dit Angèle en prenant +de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si +inquiets... et puis vous aviez l'air si furieux, si égaré! + +--Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l'aventurier; vous +aviez raison d'être inquiète, car mon retour n'annonçait rien de bien +rassurant; j'avais raison d'être furieux, car je prenais monseigneur +pour un bandit; quant à mon air égaré, mordioux! soit dit sans +reproches... vous avouerez qu'il s'est passé ici assez de choses +étranges depuis deux jours, pour qu'à la fin j'aie bien pu m'ahurir un +peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j'ai vu que je +n'étais qu'un sot... et que je risquais de tout perdre. + +--Brave et excellent homme! dit Monmouth. + +--Brave, c'est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma +foi, je n'en sais rien... si cela est... ce n'est pas ma faute... c'est +l'ouvrage de madame votre femme... qui m'a donné l'envie d'être meilleur +que je ne l'étais. Ah ça! prince, les moments sont précieux, tout est +prêt pour soulever une province d'Angleterre en votre faveur; Louis XIV +appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la +vice-royauté d'Écosse et d'Irlande, et toutes sortes d'autres faveurs. + +--Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres +civiles m'ont coûté trop cher, s'écria Monmouth. Puis regardant Angèle, +il ajouta:--Et je n'ai plus d'ambition. + +--Monseigneur, réfléchissez-bien.... Si le cÅ“ur vous en dit, vous +ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au +Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder +l'incognito jusqu'ici; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends +votre duché, et je vous demande la grâce d'aller me battre à vos côtés +en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de +cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la +duchesse... + +--Et nous le soupçonnions, dit Angèle en regardant son mari. + +--Il faut qu'il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si +rares... qu'il est permis de douter qu'on les rencontre... + +--Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m'embarrasser... +Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?... +Après ça, n'allez pas croire que je vous presse de dire... oui... +monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle: il me plaît, il +m'amuse... j'y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un +effet désagréable de ne plus m'entendre dire monseigneur, sans compter +que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais +avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j'insiste, +monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c'est qu'il paraît +qu'on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le bonheur +du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous +devez savoir ça mieux que moi.... + +--Ah! je connais trop ces vains prétextes que l'on offre à l'ambition. + +--Mais, monseigneur, ça a l'air cette fois-ci d'être parfaitement +préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie +d'armes et de munitions de guerre; il y a là -dedans de quoi armer et +révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez +compter sur une douzaine de vos partisans... + +--De mes partisans? et où cela? s'écria Monmouth. + +--A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m'attendent, +c'est-à -dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience +incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a +eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était +possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses +bras, monseigneur, car je _nous_ confonds toujours. + +Angèle, voyant l'air accablé de son mari, lui dit: + +--Mon Dieu, mon ami, qu'avez-vous? + +--Il n'y a plus à hésiter, dit Monmouth, je dois déclarer toute la +vérité à M. de Chemeraut... + +--Grand Dieu! Jacques, que dis-tu? + +--Vous voulez être vice-roi! A la bonne heure, monseigneur. + +--Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi; ma +reconnaissance n'en sera pas moins éternelle pour le service que vous +avez voulu me rendre... + +--Comment, monseigneur, ce n'est pas pour être vice-roi que vous me +dépossédez de ma principauté? + +--Mes partisans sont à bord de la frégate; si j'acceptais votre offre +généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu... + +--Mais, monseigneur... + +--Sans cette circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire +découvrir d'un moment à l'autre... j'aurais peut-être accepté votre +généreux dévouement; l'erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré +quelques jours... et je pouvais vous mettre à l'abri de ses +ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence +de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un +danger certain... Je n'y consentirai jamais. + +--Monseigneur, vous oubliez donc qu'il s'agit pour vous d'une prison +perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce +soulèvement? + +--C'est parce qu'il s'agit pour moi d'échapper à un danger que je ne +veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j'appris que vous étiez parti +prisonnier du colonel Rutler, j'allais courir à votre poursuite afin de +vous enlever de ses mains. + +--Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison éternelle! +mais c'est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l'on +m'empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le +sacrifice de cet homme généreux. + +--Angèle, dit le prince d'un ton de reproche, Angèle... Et cet homme +généreux... l'abandonnerons-nous lâchement lorsqu'il se sera dévoué pour +nous? Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité +éternelle?... + +--Lui... + +--Mais sans doute... N'est-il pas maintenant possesseur d'un secret +d'État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je +vous dis qu'il n'échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la +méprise sera découverte. + +--Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s'il vous +plaît, s'écria Croustillac, et ne m'ôtez pas le pain de la bouche, comme +on dit... Prisonnier d'État! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais vous +ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain +pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m'ennuie, il faut +une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me +convient... Prisonnier d'État! diable! ne l'est pas qui veut, +monseigneur; par pitié, je vous le répète, n'ôtez pas cette dernière +ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir. + +--Écoutez-moi, brave et digne chevalier, lui répondit affectueusement +Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingénieuses +défaites... + +--Monsieur, je vous jure... + +--Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m'aurez entendu, vous ne +vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter +votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous +comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords... +que vos offres de dévouement, que les événements présents éveillent en +moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin +un secret que jusqu'à présent j'ai dû vous cacher; il faut une +circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer +à vous faire cette douloureuse révélation. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +LE MARTYR. + + +--Mon Dieu, Jacques, que voulez-vous dire? vous m'effrayez, dit Angèle +en voyant l'agitation de Monmouth. + +--Vous savez, dit le prince à Croustillac, par suite de quels événements +politiques j'ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1685? + +--Vous m'excuserez, monseigneur, si je n'en sais pas un mot; je suis +ignorant comme une carpe à l'endroit de l'histoire contemporaine, ce +qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle +outrageusement difficile... car j'avais toujours peur de dire quelque +ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n'en +ai cure, mais votre fortune dont je m'étais imprudemment chargé. + +--Eh bien donc, dit Monmouth, après la mort de mon père, lorsque le duc +d'York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II, +j'entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à +justifier ma conduite... aujourd'hui les années, les réflexions m'ont +éclairé; je le reconnais, j'étais aussi coupable qu'insensé; le jeune +comte d'Argyle était l'âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi +dire sous les yeux du prince d'Orange, alors stathouder, à cette heure +roi d'Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti +protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n'eut +pas de peine à m'associer à ses desseins; bientôt, grâce à mon nom, à +mon influence, je fus le chef de la conjuration... + +J'avais des intelligences en Angleterre... on n'attendait plus, +disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste et +pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtiments +chargés de soldats que j'avais embauchés; Argyle, m'ayant devancé en +Écosse, avait payé de sa tête l'audace de sa tentative. J'abordai en +Angleterre à la tête de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors +combien j'avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se +joignirent à la poignée de braves qui s'étaient associés à mon sort, et +parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck, +le jeune duc d'Albemarle, s'avança contre moi à la tête de l'armée +royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif: +j'attaquai l'ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu... +malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma +cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney... + +En prononçant ce mot, la voix du prince s'altéra, une douloureuse +émotion se peignit sur ses traits. + +--Georges Sidney! mon second père... mon bienfaiteur! s'écria Angèle, +c'est en combattant pour toi qu'il est mort! C'est donc à cette bataille +qu'il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais?... + +Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit: + +--Tout à l'heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut +complète. Blessé, j'errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus +arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de +Londres; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison, +je fus condamné à mort. + +--Ah! s'écria Angèle en poussant un cri d'effroi et en se précipitant +dans les bras de Jacques, tu m'as trompée? Mon Dieu, je te croyais +seulement exilé! + +--Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t'avais caché cette +condamnation, autant pour ne pas t'inquiéter que pour... Puis, après un +moment d'hésitation, Monmouth ajouta:--Tu vas tout savoir... Il me faut +du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation. + +--Pourquoi? qu'as-tu donc à craindre? dit Angèle. + +--Hélas... pauvre enfant, lorsque tu m'auras entendu, peut-être, tu me +regarderas avec horreur. + +--Toi, toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais? + +--Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu'il arrive, je dois +parler... au moment peut-être de nous séparer pour toujours. + +--Jamais... oh! jamais! dit Angèle avec désespoir. + +--Mordioux! je jetterai plutôt M. de Chemeraut du haut en bas du +Morne-au-Diable, sous le plus mince prétexte, s'écria Croustillac. +Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l'escorte. +Mais j'y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous +d'esclaves capables de s'armer, monseigneur? + +--Vous oubliez, chevalier, que l'escorte de M. de Chemeraut est +considérable; les nègres pêcheurs sont partis, il n'y a pas ici plus de +quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence +veut sans doute que j'expie un grand crime... Je me résignerai. + +--Un crime! toi, Jacques! coupable d'un grand crime. Jamais je ne le +croirai! s'écria Angèle. + +--Si mon crime fut involontaire, il n'en fut pas moins horrible... +Angèle, à cette heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je +dois à Sidney, à ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance, +pauvre orpheline! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il +t'avait conduite, Sidney, que j'avais vu en Hollande, s'était attaché à +mon sort; une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées, +nous avait rapprochés; mais il était si fier, que je fus obligé d'aller +au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir le premier serré +la main... Jamais âme humaine n'approcha de la beauté de l'âme de +Sidney! Jamais il n'existera de caractère plus noble, de cÅ“ur plus +ardent, plus généreux! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le +fus peut-être moi-même sur la véritable portée de mes desseins, il crut +servir la sainte cause de l'humanité, il ne servit que la funeste +ambition d'un homme! Pendant que la conspiration s'organisait, il fut +mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon +enfant, l'attachement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait +impossible; une seule affection luttait dans son cÅ“ur avec celle +qu'il m'avait vouée, c'était sa tendresse pour toi, toi sa parente +éloignée qu'il avait recueillie; oh! combien il te chérissait! A travers +les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il +trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angèle. A +son retour... c'était toujours les larmes aux yeux qu'il me parlait de +toi... Oui, cet homme d'une folle intrépidité, d'une énergie +indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves, +les qualités de ton cÅ“ur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre +petite abandonnée, car tu n'avais au monde que Sidney... A la fatale +journée de Bridge-Water, il commandait ma cavalerie; après des prodiges +de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille; quant à +moi... emporté par un flot de fuyards, grièvement blessé, il me fut +impossible de le retrouver. + +--N'est-ce donc pas à cette journée qu'il mourut? dit Angèle en essuyant +ses yeux. + +--Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon cÅ“ur se +brise à ces souvenirs... + +--Et le nôtre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je +ne sais quoi me dit qu'il n'était pas mort à cette journée de +Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore... + +Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit: + +--Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laissé pour mort +sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut +fixée au 15 juillet 1685. On m'avait signifié ma sentence, je devais +être exécuté le lendemain, j'étais seul dans ma prison. Au milieu des +funèbres méditations où j'étais plongé durant les heures terribles qui +précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angèle, je te le +jure devant Dieu qui m'entend, si quelques pensées douces et consolantes +vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de +Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais +mort, et je me disais:--Dans quelques heures je serai pour jamais réuni +à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s'ouvrit, Sidney parut... + +--Mordioux!... tant mieux... J'étais bien sûr qu'il n'était pas mort, +s'écria Croustillac. + +--Non... il n'était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au +ciel qu'il fût mort en soldat sur le champ de bataille! + +Angèle et l'aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement. + +Celui-ci continua: + +--A la vue de Sidney, je crus être le jouet d'une vision produite par +l'agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur +mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras.--Sauvé!... +vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de joie.--Sauvé? lui +dis-je en le regardant avec stupeur.--Sauvé! oui... Écoutez-moi... +reprit-il; et voici ce qu'il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait +ouvertement m'accorder ma grâce, la politique s'y opposait; mais il ne +voulait pas faire périr le fils de son frère sur l'échafaud. Instruit +par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, de la +ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t'a si +vivement frappée la première fois que je t'ai vue, chère enfant, dit +Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les +moyens de s'introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes +vêtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour à l'aide de +ce stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de +Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté +et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient +qu'une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France. +Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais +rentrer en Angleterre. + +--Eh bien! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu +acceptas l'offre de Sidney, et il resta prisonnier à ta place?... + +--Hélas! oui, j'acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me +paraissait que trop vraisemblable; sa présence à cette heure dans la +Tour, malgré la sévère surveillance dont j'étais environné, devait me +faire croire qu'une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à +mon évasion. + +--N'en était-il donc pas ainsi? s'écria Angèle. + +--Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac. + +--En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume, rien n'était plus +naturellement arrangé; il ne fut que trop facile à Sidney de me +persuader... de détruire mes objections. + +--Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle, qu'y avait-il donc +d'étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pu faire couler ton sang +sur l'échafaud, en facilitant secrètement ta fuite? + +--Et puis, Sidney aurait-il pu s'introduire si facilement auprès de +vous, monseigneur, sans le secours d'une suprême influence? ajouta +l'aventurier. + +--Oh! n'est-ce pas, s'écria le duc avec une triste satisfaction, +n'est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler... +probable, possible? n'est-ce pas que je pouvais le croire? + +--Mais sans doute! dit Angèle. + +--N'est-ce pas, continua le prince, n'est-ce pas qu'on pouvait ajouter +foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être +entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le +jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d'abord à ce que me +disait Sidney! avant d'accepter la vie et la liberté qu'il venait +m'offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de +mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus +grande punition que pût mériter un homme capable d'en avoir fait évader +un autre était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une +fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d'assez de +ressources pour ne pas quitter l'Angleterre avant d'avoir à mon tour +délivré Sidney... Que vous dire de plus?... L'instinct de la vie... la +peur de la mort sans doute, obscurcirent non jugement... troublèrent ma +raison... j'acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney. +Hélas!... combien j'étais insensé! + +--Insensé, mordioux! c'est en n'acceptant pas que vous auriez été un +insensé, s'écria Croustillac. + +--Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à ta place? dit Angèle. + +--Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon cÅ“ur, +sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais +que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me +poussaient... j'acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses +vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le +lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m'attendait +à la porte; grâce à ma ressemblance avec Sidney... il ne s'aperçut de +rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu'à une sortie +de la Tour; j'étais libre... J'oubliais de vous dire que Sidney m'avait +indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté +l'attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me +rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans cette maison de la +Cité je retrouverais mes pierreries que j'avais confiées à Sidney à mon +départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son +manteau, manteau que vous portiez tout à l'heure, et qui est resté sacré +pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai; une +vieille femme vint m'ouvrir me conduisit dans une chambre écartée, et me +remit un coffret de fer dont Sidney m'avait donné la clef, j'y trouvai +mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies qui précèdent le +jour du supplice sont bien affreuses, je m'endormis... Pour la première +fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire +que l'échafaud m'attendait au réveil... Lorsque je me levai le +lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers +mes rideaux; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse +journée d'été... Oh! j'eus alors des élans de bonheur et de joie +impossibles à rendre... J'avais vu ma tombe ouverte et j'existais! +j'aspirais la vie par tous les pores. Éperdu de reconnaissance, je me +jetai à genoux, et j'enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi, +Sidney! je m'attendais à voir cet ami si cher... d'un moment à l'autre; +je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du +roi... Tout à coup j'entendis au loin la voix de ces crieurs qui +annoncent les événements importants; il me sembla qu'ils prononçaient +mon nom... je crus que c'était une illusion... C'était bien mon nom. Oh! +alors un effroyable pressentiment me traversa l'esprit, mes cheveux se +dressèrent sur ma tête... j'étais resté à genoux, j'écoutais avec +d'horribles battements de cÅ“ur; les voix approchèrent... j'entendis +encore mon nom mêlé à d'autres paroles; un éclair de joie aussi folle +que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir... +Insensé... je crus que l'on criait les détails de l'_évasion du duc de +Monmouth_. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j'achète cette +relation; je remonte le cÅ“ur palpitant, serrant ce papier entre mes +mains. + +En disant ces mots, Monmouth devint d'une pâleur effrayante; il se +soutint à peine; une sueur froide inonda son front. + +--Eh bien! s'écrièrent Angèle et Croustillac qui ressentaient une +angoisse poignante. + +--Ah! s'écria le duc avec une explosion déchirante, c'étaient les +_détails de_ L'EXÉCUTION du duc de _Monmouth_. + +--Et Sidney! s'écria Angèle. + +--Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l'amitié... Son sang, +son noble sang avait coulé sur l'échafaud au lieu du mien... Maintenant, +Angèle, malheureuse enfant! comprends-tu pourquoi je t'ai toujours caché +ce funeste secret[4]? + +En disant cet mots, le prince tomba assis dans un fauteuil en cachant sa +figure dans ses mains. Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses +sanglots. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +L'ARRESTATION. + + +Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya +furtivement ses larmes, et se dit: + +--Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler, +avec son éternel poignard, lorsqu'il me parlait de mon exécution... + +--Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage +baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu +jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul +parent, ton seul protecteur? + +--Hélas! ne l'avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J'avais +pleuré sa mort, croyant qu'il avait été tué sur un champ de bataille. +Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais +qu'il a sacrifié sa vie pour vous, qu'il a fait ce que je ferais pour +toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux! + +--Ange bien-aimée de toute ma vie, s'écria le duc, tes paroles +n'apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras +quelle reconnaissance religieuse j'ai toujours eue pour Sidney, pour ce +saint martyr de l'amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours +dans un état voisin de la folie; lorsque je revins à moi, je trouvai +une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu'elle ne me fût remise +que le soir du jour où il périssait pour moi; il m'expliquait son pieux +mensonge, il n'avait pas vu le roi Jacques. + +--Il ne l'avait pas vu! s'écria Angèle. + +--Non; tout ce qu'il m'avait dit était faux... Aussi tu comprends si +j'ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me +suis laissé persuader. Maintenant qu'il est mort pour moi... la fable à +laquelle j'ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n'avait pas vu +le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se +procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des +officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une +dernière fois... Cet officier était-il d'accord avec Sidney pour la +substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de +notre ressemblance, et ne s'aperçut-il de rien? je ne le sais... Le +lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il +refusa de parler de peur qu'on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice +fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore +coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en +France sous un faux nom pour t'y chercher, Angèle... Sidney m'avait +donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il +l'avait confiée, dit le prince en s'adressant à Croustillac. Frappé de +sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et +capable de remplir les derniers vÅ“ux de Sidney en faisant le bonheur +de son enfant d'adoption... j'épousai cet ange, nous partîmes pour les +colonies espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les +plus grandes précautions pour n'être pas reconnu... le hasard me fit +rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j'avais vu à Amsterdam. Je me +crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous +vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir +veiller sur ma femme et de n'être pas soumis à une réclusion qui m'eût +été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je +pus impunément parcourir l'île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes +plusieurs petits navires, par l'intermédiaire de maître Morris, homme +sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s'en tenir +sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de +commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir +un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d'avoir +toujours à notre disposition un moyen d'évasion... Le _Caméléon_ n'a pas +été construit dans un autre but... et je l'ai même, au grand effroi +d'Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate +espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles, +lorsque j'appris que le chevalier de Crussol, à qui j'avais autrefois +sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu'il fût homme +d'honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement +fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j'appris alors la +déclaration de guerre de la France contre l'Angleterre, l'Espagne et la +Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en +Angleterre sur la manière miraculeuse dont j'avais été sauvé... Mes +partisans s'agitaient, dit-on; je n'avais aucune justice à attendre de +Guillaume d'Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette +colonie que partout ailleurs... j'y demeurai, malgré la présence de M. +de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de +ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du +boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles, +qu'il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d'un +côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de +connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons +différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j'y fusse +alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du +gouverneur, que nous étions loin d'attendre. + +Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait +conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement; +aussi, pour s'assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n'êtes +pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à +Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels +j'étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de +Crussol:--Au nom d'un service passé, je vous demande le silence... Mais +je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur +l'honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous +ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant.. + +--Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le +chevalier. + +--Comment savez-vous cela? dit le duc. + +Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence +avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père +Griffon avait involontairement causé cette trahison. + +--Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel +admirable sacrifice je dois cette vie que j'ai juré de consacrer à +Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le +dévouement de Sidney; vous comprendrez, je l'espère, chevalier, que je +ne veuille pas m'exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant +votre perte. + +--Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter +là est fait pour m'ôter l'envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous +vous trompez furieusement! + +--Comment, s'écria le duc, vous persistez? + +--Si je persiste! je persiste doublement, s'il vous plaît, et par une +raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je +cela?... Tout à l'heure... c'était bien plus pour l'amour de madame la +duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour +vous; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais +pas... Mais maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que +je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce +qu'ils font pour vous... madame votre femme serait une véritable +Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de +tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je +ferais pour vous tout ce que je faisais pour madame la duchesse, +monseigneur! + +--Mais, chevalier... + +--Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c'est que vous me +donnez envie d'être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh! +mordioux, c'est tout simple, on n'inspire jamais ces dévouements-là sans +les mériter. + +--Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces +dévouements-là ... quand on les accepte volontairement. + +--Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec +votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son +poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant +tout, n'est-ce pas? c'est me sauver de la prison. + +--Sans doute... + +--Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d'abandonner madame la +duchesse. Eh bien! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me +sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que +toute la question est là , n'est-ce pas, madame la duchesse? + +--Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d'un air +suppliant. + +--Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au +bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le +chevalier que voici n'était qu'un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là +ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur, +consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l'insurrection en +Angleterre?» + +--Jamais... jamais! s'écria le duc. + +--Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté +l'insurrection... maintenant j'ai le bonheur de connaître madame la +duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le +bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous +répond:--«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai? + +--Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth. + +--Hélas! cela n'est que trop réel! dit Angèle. + +--«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme +Chemeraut en s'adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur, +à ce chevalier d'industrie, comme il s'est impudemment joué de moi, +comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d'État plus +importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les +confesseurs de deux grands rois ont joué à l'_aiguillette empoisonnée_ +avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses +mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d'autant plus furieux que je +lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me +ménagera pas, et je m'estimerai très heureux s'il me fait pourrir dans +un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses +pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au +silence. + +--Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s'écria Angèle. + +--Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son tour le duc avec +attendrissement, vous reconnaissez vous-même l'imminence du danger +auquel vous vous êtes exposé pour moi. + +--D'abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable, +ainsi que je le disais tout à l'heure à madame la duchesse lorsque je la +croyais affolée d'un certain drôle à figure cuivrée, d'abord, il est +clair que l'on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d'être +couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C'est le péril +qui fait le sacrifice... Mais la question n'est pas là . En vous livrant +prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m'épargnez-vous la +prison ou la potence, monseigneur? + +--Mais, chevalier... + +--Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument +_ad hominem_ (c'est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de +son éternel poignard. + +--Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre +position aussi désespérée lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut. + +--Prouvez-moi cela, monseigneur... + +--Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels +qu'on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai +à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas +inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de +Chemeraut ne s'empresse de m'agréer en cela, et de vous mettre en +liberté. + +--Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez +complétement. + +--Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je pas en son +pouvoir? Que lui importera votre capture? + +--Monseigneur, vous avez été homme d'État, vous avez été conspirateur, +vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les +hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les +connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon +endroit vous aveugle... + +--Non, certes... chevalier. + +--Écoutez, monseigneur, vous m'accorderez, n'est-ce pas, que les +intelligences qu'on s'est ménagées en Angleterre, que la part que prend +Louis XIV à toute cette intrigue prouvent l'importance de la mission du +Chemeraut? + +--Sans doute... + +--Vous m'accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter +le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune. + +--Cela est vrai... + +--Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part à l'insurrection, +vous ne laissez à Chemeraut qu'un rôle de geôlier; votre capture ne fait +pas réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si +vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demander une +grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment où il sera furieux de +voir ses espérances détruites, surtout lorsqu'il saura que l'homme en +faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d'innombrables étoiles en +plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les +propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous +pourriez à peine espérer d'obtenir ma grâce... + +--Jacques... ce qu'il dit est plein de sens, reprit Angèle. Je ne +voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais encore une +fois, il a raison, tu ne peux le nier. + +Le duc baissa la tête sans répondre. + +--Je le crois bien, madame, que j'ai raison, dit Croustillac. Je +déraisonne assez souvent pour qu'une fois par hasard j'aie le sens +commun. + +--Mais, pour l'amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce +qui arrive si j'accepte, s'écria le duc en prenant les deux mains du +Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du +_Caméléon_, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés... + +--A la bonne heure, mordioux! à la bonne heure; voilà comme j'aime à +vous entendre parler, monseigneur. + +--Oui, nous sommes sauvés, mais vous, malheureux, vous revenez avec M. +de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans, +votre ruse est découverte et vous êtes perdu. + +--Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me +regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute +imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a très loin de +l'anse aux Caïmans au Fort-Royal. + +--Trois lieues environ, dit le duc. + +--Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c'est trois +heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances +de s'échapper; j'ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf. Le +camarade Arrache-l'Ame m'a appris à marcher dans les halliers, ajouta le +Gascon en souriant d'un air malicieux. Or, je vous jure qu'il faudra que +l'escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour +m'atteindre. + +--Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi +douteuse que celle d'une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce +pays seront à l'instant sur vos traces? dit le duc. Jamais! + +--Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance +aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut? + +--Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances +sont égales, dit le duc. + +--Égales! s'écria l'aventurier avec indignation, égales, monseigneur? +Osez-vous bien vous comparer à moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je +sers ici-bas, si ce n'est à traîner sur mes talons une vieille +rapière... et à vivre çà et là aux crochets du genre humain?... Je ne +suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien. A qui ma vie est-elle +utile? qui s'intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphème +Croustillac existe ou n'existe pas? + +--Chevalier! vous n'êtes pas juste... et... + +--Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez à madame la duchesse, à la +fille adoptive de Sidney! S'il est mort pour vous, c'est bien le moins +que vous viviez pour celle qu'il aimait comme son enfant! Si vous la +réduisez au désespoir, elle est capable de périr de chagrin, et vous +aurez à pleurer deux victimes au lieu d'une... + +--Mais, encore une fois... chevalier. + +--Mais, s'écria Croustillac en faisant un signe d'intelligence à Angèle, +et en se mettant tour à tour à crier à tue-tête et à parler avec une +volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misérable, +un insolent! de me parler ainsi... A moi!... à moi!... à l'aide!... au +secours!... + +Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc: + +--Vous m'y forcez, pardon, monseigneur, mais je n'ai pas d'autre moyen. + +Et l'aventurier se remit à crier de toutes ses forces. + +Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur. + +Aux cris du Gascon, six hommes de l'escorte, que M. de Chemeraut avait +mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six +hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre. + +--Bâillonnez ce scélérat! bâillonnez-le à l'instant, s'écria +Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n'entrât pendant cette +opération. + +Les soldats avaient l'ordre d'obéir au chevalier; ils se précipitèrent +sur le duc, qui s'écria en se débattant avec une force herculéenne: + +--C'est moi qui suis le prince... c'est moi qui suis Monmouth. + +Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris +assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scène, +feignait d'être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds +avec fureur. + +Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement à +bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l'impossibilité de remuer et de +parler. + +M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle +pâle, horriblement agitée. Quoiqu'elle prévît l'issue de cette scène, de +cette lutte, elle ne pouvait s'empêcher d'en être cruellement émue. + +--Qu'y a-t-il donc, monseigneur? s'écria Chemeraut... + +--Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des +propos d'une si abominable insolence que, malgré le mépris qu'il +m'inspire, j'ai été obligé de le faire bâillonner! + +--Monseigneur, vous avez eu raison... mais j'avais prévu que ce +misérable sortirait de son farouche silence. + +--Cette scène, d'ailleurs, s'écria Croustillac, n'aura pas été inutile, +monsieur. J'hésitais encore. Oui, je l'avoue, j'avais cette faiblesse... +Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur +crime. Partons, monsieur, partons pour l'anse aux Caïmans; j'ai envoyé +mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j'aurai +vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons +au Fort-Royal. + +--Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste +embarquement? + +--Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le +trône d'Angleterre le moment précieux, inestimable, où là , devant moi, +je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile +pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit! + +--Décidément, monseigneur, vous l'exigez? dit M. de Chemeraut en +hésitant encore. + +--Décidément, monsieur de Chemeraut, s'écria Croustillac d'un ton +véritablement imposant et menaçant, tout-à -fait dans l'esprit de son +rôle, j'aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites +tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut +pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré, +car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à +aucun prix. + +Un des soldats s'assura que le bâillon était solidement attaché; on lia +les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes. + +--Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac. + +--Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la +marche de l'escorte. + +--Allez donc, monsieur, je vous attends; j'ai d'ailleurs quelques ordres +à donner ici. + +Le gouverneur salua et sortit. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +LE DÉPART. + + +Angèle et le chevalier restèrent seuls. + +--Sauvé... sauvé par vous! s'écria Angèle. + +--J'aurais voulu employer d'autres moyens, madame la duchesse; mais, +sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... Il était impossible +d'en finir autrement... Il ne nous reste que quelques moments, Chemeraut +va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamants... où sont-ils?... +Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci +découvert, gare la confiscation! + +--Ces pierreries sont là ... dans un meuble secret de l'appartement du +duc. + +--Courez donc les y prendre: je vais sonner Mirette pour qu'elle vous +prépare quelques habillements. + +--O généreux... généreux ami... Et vous, mon Dieu... et vous... + +--Soyez tranquille, une fois que je n'aurai plus à veiller sur vous, je +veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamants; Chemeraut peut +revenir; je vais sonner Mirette. + +Le chevalier frappa sur un gong. + +Angèle entra chez Monmouth. + +Mirette parut. + +--Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de suite ici un grand +panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse +pour une petite absence, et n'oublie pas surtout de m'appeler toujours +monseigneur. + +Mirette fit un signe de tête affirmatif. + +--Ah! dit Croustillac en ôtant l'épée et le baudrier du roi Charles, qui +appartenaient à Monmouth et auxquels le duc tenait beaucoup, tâche que +le panier soit assez grand pour contenir cette épée. + +--Oui, monseigneur. + +--Et puis demande aussi à la mulâtresse qui m'a reçu hier ici ma vieille +épée de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre +gris... j'ai laissé cette défroque dans l'appartement où je me suis +habillé en arrivant... Sauf l'épée, que tu m'apporteras, tu feras mettre +le tout dans un autre panier, dont un des soldats se chargera. + +Mirette sortit. + +Le chevalier se dit:--C'est un enfantillage, mais je tiens énormément à +ce pauvre vieil habit; je l'endosserai avec d'autant plus de plaisir +qu'il me rappellera les aventures du Morne-au-Diable... et que ce sera +mon unique vêtement; car une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse +de ce velours noir à manches rouges, qui est un peu trop voyant. Après +un moment de silence et un profond soupir, le chevalier reprit:--Allons, +Croustillac... c'est bien... du courage, mordioux! du courage... Elle +est bien jolie cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh! cette +fois... ça me tient là , au cÅ“ur... Je le sens bien, jamais je ne +l'oublierai... c'est de l'amour... oui, c'est vraiment de l'amour. +Heureusement que ce danger, ces émotions, tout cela m'étourdit... Ah! la +voici. + +Angèle rentrait en effet portant un coffret. + +--Nous avions toujours tenu ces pierreries en réserve dans le cas où +nous serions obligés de fuir précipitamment, dit-elle au chevalier. +Notre fortune est mille fois assurée. Hélas! pourquoi faut-il que... +vous... + +La jeune femme s'arrêta, craignant d'offenser le Gascon; puis elle +ajouta tristement, les larmes aux yeux: + +--Vous devez me trouver bien lâche, n'est-ce pas, d'avoir accepté sans +hésiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent. +Il s'agit de sauver ce que j'ai de plus cher au monde. Il s'agit de +l'homme pour qui je donnerais mille fois ma vie...; mais tenez, ce que +je vous dis là est d'un affreux égoïsme. Vous parler ainsi, à vous... à +qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... je +suis folle... pardonnez-moi... + +--Plus un mot de cela, madame... je vous en supplie... Voici l'épée du +duc, c'est celle de son père; voilà aussi cette petite boîte à portrait +qui lui vient de sa mère... ce sont de précieuses reliques. Mettez tout +cela dans le grand panier. + +--Homme excellent et généreux, s'écria Angèle attendrie, vous songez à +tout... + +Croustillac ne répondit rien; il détourna les yeux pour que la duchesse +ne vît pas les grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées. Il +tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d'une +voix étouffée: + +--Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez, n'est-ce pas, que +je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez +quelquefois de moi comme... + +--Comme de notre meilleur ami... comme de notre frère, dit Angèle en +fondant en larmes. + +Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre et +dit à Croustillac: + +--Voici ce que j'étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir +ce gage de notre amitié; c'est en vous l'apportant que j'ai entendu +votre conversation avec le colonel Rutler... acceptez-le, ce sera un +double souvenir de notre amitié, et de votre générosité... + +--Donnez... oh! donnez, s'écria le Gascon en pressant le médaillon sur +ses lèvres, je suis trop payé de ce que j'ai fait pour vous... et pour +le prince... + +--Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sûreté... nous ne +vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut, et... + +--Voici Mirette... à notre rôle, s'écria Croustillac en interrompant la +duchesse. + +Mirette entra suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée +de Croustillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits +du chevalier. + +Angèle mit le coffre de diamants et l'épée de Monmouth dans la vanne +caraïbe. + +M. de Chemeraut entra en disant: + +--Monseigneur, tout est prêt. + +--Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier à +M. de Chemeraut d'un air sombre. + +Angèle parut frappée d'une idée subite, et dit au chevalier: + +--Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père +Griffon... me refuserez-vous cette dernière grâce? + +--Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le révérend éveillé par +le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse. + +--Il est là ! s'écria Angèle, Dieu soit loué! + +--Qu'il entre, dit le Gascon d'un air sombre. + +M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra; il +était grave et triste. + +--Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments +d'entretien. + +Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine. + +--Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon, +voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun +doute au sujet des projets de Guillaume d'Orange contre Votre Altesse... +Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal. + +--Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la +clémence à l'égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique. +Je vous expliquerai d'ailleurs mes idées à cet égard. + +--J'attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, dit M. de +Chemeraut. Puis il ajouta: + +--N'emportez-vous rien, monseigneur? + +--Un soldat de l'escorte est chargé de ce que j'ai de plus précieux, dit +le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant à cette maison et à +ce qu'elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père +Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi que ce +soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j'ai été si affreusement +trahi. + +--Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée, +monseigneur, j'ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est +gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval. + +--Très bien, monsieur.... voici ma criminelle épouse. + +En effet Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait les yeux pleins +de larmes... + +Au grand étonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement +sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l'envoyé +français:--Le révérend blâme ma conduite, son silence est très +significatif... mais il n'ose prendre le parti de ma femme contre moi; +voulez-vous offrir votre bras à madame, ajouta le Gascon. + +Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable. + +Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond +silence pendant le temps qu'ils mirent à se rendre à l'anse aux Caïmans. + +Tous, à l'exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de +l'issue de cette aventure. + +La petite baie où était mouillé le _Caméléon_ n'était pas très éloignée +de l'habitation de la Barbe-Bleue. + +Lorsque l'escorte y arriva, l'horizon se rougissait des premières lueurs +du soleil levant. + +Le _Caméléon_, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait +gracieusement sur les vagues, amarré à un coffre de sauvetage, ce mode +de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt. + +Non loin du _Caméléon_, on voyait un des gardes-côtes de l'île qui +croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût +abordable. + +La chaloupe du _Caméléon_, commandée par le second du capitaine Ralph, +attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs +avirons levés, prêts à nager au premier signal. + +--Le cÅ“ur du Gascon battait à se rompre... + +Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu'un +accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de +stratagèmes. + +Enfin, la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et +fut bientôt suivie de la chaise d'Angèle. + +Les soldats de l'escorte se rangèrent le long de l'embarcadère; le +Gascon dit à Angèle d'une voix émue; + +--Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au +patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres... +Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient... + +M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d'un air surpris. + +L'aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et +d'échapper lui-même à M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la +résolution et du dévoûment des cinq marins de la chaloupe, il pensait à +s'y précipiter avec Angèle et Monmouth, et à ordonner aux matelots de +faire force de rames pour rejoindre le _Caméléon_, afin d'appareiller +en toute hâte... Les soldats de l'escorte, quoique au nombre de trente, +devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès +en était possible. + +Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier. + +Une voix, d'abord assez lointaine, mais très retentissante, s'écria: + +--Au nom du roi, arrêtez; que personne ne s'embarque! + +Croustillac se retourna brusquement du côté d'où venait la voix, et, à +la faveur de l'aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui +sortait d'une redoute placée près de l'anse aux Caïmans. + +--Au nom du roi, que personne ne s'embarque! s'écria-t-il de nouveau. + +--Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire, que l'on +n'avait pas aperçu jusqu'alors, car il était caché par l'avancée des +pilotis de l'embarcadère, je n'aurais pas laissé la chaloupe pousser au +large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés. + +--C'est bien, Thomas; et d'ailleurs, ajouta l'officier en tirant un coup +de fusil en manière de signal, le garde-côte n'eût pas laissé mettre le +brigantin à la voile. + +Il est inutile de peindre l'affreuse angoisse des acteurs de cette +scène. + +Croustillac reconnut que son projet d'évasion était impraticable, +puisqu'au moindre signal le garde-côte se fût opposé au départ du +_Caméléon_. + +L'officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M. +de Chemeraut et leur dit: + +--Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous +allez, messieurs; d'après l'ordre de M. le gouverneur, personne ne peut +s'embarquer ici sans un permis de lui. + +--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l'escorte dont je suis accompagné +se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n'agis pas sans +son agrément. + +--Une escorte, monsieur, dit l'officier d'un air étonné, vous avez une +escorte? + +--Là ... près du môle, monsieur, dit Croustillac. + +--Oh! c'est différent... monsieur, le jour était tout à l'heure si +faible, que je n'avais pas remarqué ces soldats. Veuilles m'excuser, +monsieur, veuillez m'excuser. + +Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s'approcha des gardes du +gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive +volubilité: + +--Mon planton m'avait seulement averti que plusieurs personnes se +dirigeaient vers l'embarcadère; et comme justement le _Caméléon_, brave +navire, du reste, qui appartient à la Barbe-Bleue, et qui a bravement +coulé un pirate espagnol; et comme le _Caméléon_, dis-je, était venu +cette nuit s'amarrer sur un _corps mort_[5]... + +--Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard insupportable, +dit le chevalier à M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette +scène m'est pénible. + +--Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les +personnes qui vont s'embarquer s'embarquent sous ma responsabilité +personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi, +et chargé de ses pleins-pouvoirs. + +--Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos +titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et... + +--Alors, monsieur, levez donc la consigne. + +--Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun +but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s'écria le parleur éternel +à son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t'ai donnée? + +--Laquelle, lieutenant?... + +--Comment, tête sans cervelle? + +--Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à +l'instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut. + +Le lieutenant continua intrépidement: + +--Comment, tu as oublié la dernière consigne que je t'ai donnée? + +--La dernière... non, lieutenant. + +--Non, lieutenant... eh bien! répète-la donc, voyons, cette consigne? +Puis s'adressant à M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son +soldat:--Il n'a pas plus de mémoire qu'un oison, je ne suis pas fâché de +lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera. + +--Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire l'éducation de +vos factionnaires, dit M. de Chemeraut. + +--Eh bien! Thomas, cette consigne? + +--Lieutenant, c'est de ne laisser embarquer personne. + +--Allons donc, c'est bien heureux... Eh bien! je la lève, cette +consigne. + +--Embarquez-vous, madame, à l'instant, s'écria Croustillac, ne pouvant +modérer son impatience. + +Angèle jeta un dernier regard sur lui. + +Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut +vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l'escorte. + +A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se +dirigèrent vers le _Caméléon_. + +--Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut. + +--Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait +que lorsque j'aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon +d'une voix altérée. + +--Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il +tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée. + +Tout à coup le ciel s'enflamma des reflets d'une lumière ardente, qui +rendit plus sombre encore la ligne d'azur que formait la mer à +l'horizon... le soleil commença de s'élever majestueusement en inondant +de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie... + +En ce moment le _Caméléon_, qui avait été rejoint par la chaloupe, +déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant par le bout le +câble qui l'amarrait à la bouée... + +Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord... +pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et +parut enveloppé d'une éblouissante auréole... Puis le léger navire, +tournant sa poupe vers l'anse aux Caïmans, commença de s'avancer vers la +haute mer. + +Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les +yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu'il avait si +brusquement, si follement aimée. + +L'aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc +qu'on agitait vivement à l'arrière du brigantin. + +C'était un dernier adieu de la Barbe-Bleue. + +Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d'une marche +supérieure, s'inclina sous ses voiles et commença de s'éloigner si +rapidement qu'il s'effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et +brumeuse du matin... + +Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur +les flots. + +Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le +_Caméléon_... lorsqu'il le revit, le brigantin s'enfonçait de plus en +plus à l'horizon et ne paraissait plus qu'un point dans l'espace. + +Enfin, doublant la dernière pointe de l'île, il disparut tout à fait. + +Lorsque le pauvre Croustillac n'aperçut plus rien, il ressentit une +émotion profondément douloureuse son cÅ“ur lui sembla vide et désert +comme l'Océan. + +--Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos +partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous +serons à bord de la frégate. + + + + +QUATRIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE XXX. + +REGRETS. + + +Tant que Croustillac s'était trouvé en face de son sacrifice, tant qu'il +avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d'Angèle et +de Monmouth, il n'avait pas envisagé les suites cruelles de son +dévouement; mais lorsqu'il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles; +non qu'il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait +amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver... +Sous le regard d'Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls, +mais il ne devait plus jamais la revoir... + +Telle était la seule cause de son morne abattement. + +Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l'air +sombre, l'aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de +Chemeraut lui dit: + +--Monseigneur, il serait temps de partir. + +Croustillac ne l'entendit pas... + +M. de Chemeraut, voyant l'inutilité de ses paroles, lui toucha +légèrement le bras, en répétant plus haut: + +--Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant +d'arriver au Fort-Royal. + +--Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s'écria le Gascon en se +retournant avec impatience vers M. de Chemeraut. + +La figure de ce dernier exprima tant d'étonnement en entendant l'homme +qu'il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre +exclamation, que le Gascon comprit l'imprudence qu'il avait commise, il +retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d'un air +impassible; puis, comme s'il fût sorti d'une distraction profonde, il +lui dit d'un ton bref: + +--Maintenant, monsieur, partons. + +Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours +suivi de l'escorte et accompagné de M. de Chemeraut. + +Croustillac n'était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer +complétement du présent. + +M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité +du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle +conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l'aventurier, +envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l'état de +son cÅ“ur et faisait le raisonnement suivant: + +--La Barbe-Bleue (je l'appellerai toujours ainsi; c'est ainsi que je +l'ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j'ai pensé à elle +sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la +reverrai jamais, au grand jamais. C'est évident... Il me sera impossible +d'échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au cÅ“ur. C'est +absurde, c'est stupide, c'est inimaginable, mais cela est... la preuve +de cela... c'est que cette petite femme m'a bouleversé complétement. +Avant de la connaître, j'étais insoucieux, babillard et gai comme +l'oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l'endroit de la +délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et +d'une délicatesse si outrée que j'avais une peur horrible que la +Barbe-Bleue m'offrît en partant quelque rénumération autre que le +médaillon dont elle a eu la générosité d'ôter les pierreries. Hélas! +désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel +changement!!! moi qui, autrefois, tenais d'autant plus à la braverie des +ajustements que j'étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours +de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d'or, j'aspire +au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas +roses; fier de me dire:--Je suis sorti de ce Potose... du +Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque +j'y suis entré. N'est-il donc pas, mordioux, bien clair qu'avant de +connaître la Barbe-Bleue je n'aurais jamais eu de ma vie ces +pensées-là ?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit +Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour +faire ce qu'il appelait son examen de conscience. + +--Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie? + +--Eh!... eh!... + +--Que t'en dirait d'être pendu? + +--Hem! hem! + +--Voyons, franchement! + +--Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m'agréer, si +la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c'est +une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote! + +--Polyphème, vous avez peur... d'être pendu? + +--Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l'écart... pendu comme un +chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu'une +jolie bouche vous sourie... + +--Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa +Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre +dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez +toutes sortes d'échappatoires... Vous avez peur d'être pendu, vous +dis-je. + +--Soit, allons... oui, j'ai bien peur de la potence, j'en conviens, n'en +parlons plus... écartons ces probabilités-là ... n'admettons pas dans +notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour +si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire +probable... Parlons donc de la prison. + +--Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème? + +--Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que +j'aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j'y penserais +autant, j'y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois, +dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui, +décidément, c'est là que je veux finir mes jours, rêvant à la +Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle? +hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j'errerai +longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée. + +--Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez échapper à la prison +aussi bien qu'à la corde, malgré votre phébus philosophique. + +--Eh bien! oui, mordioux! j'y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si +ce n'est à moi-même? qui me comprendra, si ce n'est moi-même? + +--Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace? + +--Jusqu'à présent cette route n'est guère propre à une évasion, je le +sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi +l'escorte... mon cheval n'est pas mauvais; s'il était meilleur que celui +du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec +lui. + +--Et puis, Polyphème? + +--Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut. + +--Et puis? + +--Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne, +je gravirais les rochers; j'ai de longues jambes et des jarrets +d'acier... + +--Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres _marrons_; vous qui +n'avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera +facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué +par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d'échapper à la +_battue_ qu'on fera pour vous rattraper. + +--Oui... mais au moins j'ai quelque chance d'échapper, tandis que +suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le +mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le +Mortimer me saute au cou, non pour m'embrasser, mais pour m'étrangler +en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en +tentant de m'échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre +peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je +saurai toujours où elle est, s'il le sait... + +--Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun +espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu'on vous +ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand +seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de +peu, quoique de race antique... Polyphème. + +--Eh! mordioux! que m'importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai +pas heureux, c'est vrai... mais je serai content... Est-ce qu'on ne +jouit pas d'un beau site, d'un admirable tableau, d'un magnifique poëme, +d'une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme, +cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l'espèce de +mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue. + +--Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non, +n'éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne +compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l'avoue, assez +habilement sauvés? + +--Il n'y a rien à craindre de ce côté: le _Caméléon_ marche comme un +albatros; il est déjà le diable sait où; l'on mettrait à ses trousses +tous les gardes-côtes de l'île qu'on ne saurait où le chercher. Ainsi +donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus +vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement +très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je +partais. + +--Voyons... essayez... Partez, Polyphème! + +A peine l'aventurier se fut-il donné mentalement cette permission, +qu'appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement +avec une grande rapidité. + +M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne +comprenant rien à cette _bizarrerie_ du prince, il se mit à sa +poursuite. + +M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent +écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant +beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l'avance que le +chevalier avait déjà prise. + +M. de Chemeraut courut sur les traces de l'aventurier en criant: + +--Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc? + +Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la +course de sa monture. + +Bientôt l'aventurier fut obligé de s'arrêter court, la grève formait un +coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d'énormes blocs de +rochers qui ne laissaient qu'un passage étroit et dangereux. + +M. de Chemeraut rejoignit son compagnon. + +--Morbleu! monseigneur, s'écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre +Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit? + +Le Gascon répondit froidement et hardiment: + +--J'ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre +Mortimer surtout, qui m'attend avec une si vive impatience... Et puis... +malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l'endroit +de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute +force... dit le Gascon avec un douloureux soupir. + +--Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les +fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s'oppose à ce que vous +leur échappiez davantage. + +M. de Chemeraut appela le guide. + +--A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il. + +--Tout au plus à une lieue, monsieur. + +M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac: + +--Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en +route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend, +monseigneur. + +--Je l'espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d'y aller. +Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal +commencer que de l'inaugurer par un meurtre. + +--Que voulez-vous dire, monseigneur? + +--Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis +superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d'un fâcheux +présage... Son attentat m'a été tout personnel. Je vous demande donc +formellement sa grâce. + +--Monseigneur, son crime a été flagrant, et... + +--Mais, monsieur, ce crime n'a pas été commis; j'insiste pour que le +colonel ne soit pas fusillé. + +--Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son +audacieuse tentative. + +--En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l'espère +du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D'ailleurs le colonel +pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait +vraiment dommage. + +--Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur. + +--Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l'ai dit... +J'ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour +d'aujourd'hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour +rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante +que la nôtre sous l'influence d'une heure que je me crois fatale... +D'ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux +émotions de toutes sortes qui m'assiégent depuis hier. + +--Quels sont donc vos desseins, monseigneur? + +--Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de +faire ce que je désire... c'est-à -dire de ne mettre à la voile que +demain matin au soleil levant. + +--Monseigneur... + +--Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre +heures de plus ou de moins ne sont pas d'un grand intérêt... et puis +enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd'hui le pied en mer... je +vous apporterais le sort le plus funeste, j'attirerais sur votre frégate +tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le +gouverneur, dans une retraite absolue... j'ai besoin d'être seul, +ajouta le chevalier d'un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et +je dois commencer mon apprentissage de la solitude. + +--La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les +agitations qui vous attendent. + +--Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux +trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu'il s'isole dans +ses regrets... Une femme que j'aimais tant, ajouta-t-il avec un profond +soupir. + +--Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre +à l'unisson de Croustillac, c'est terrible... mais le temps cicatrise de +pires blessures! + +--Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures: +j'aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes +cruelles agitations, demain je me consolerai, j'oublierai tout... en +embrassant mes partisans. + +--Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous! + +La position du chevalier commandait trop d'égards à M. de Chemeraut pour +qu'il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça +donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac. + +Le Gascon, en reculant l'heure où sa fourberie serait découverte, +espérait trouver l'occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue +lui avait dit: + +«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous +laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de +gagner du temps.» + +Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses +amis, sachant toutes les difficultés qu'ils auraient à vaincre et à +braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette +chance de salut, si incertaine qu'elle fût. + +Ainsi que l'avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout +d'une heure de marche. + +Le palais du gouverneur était situé à l'extrémité de la ville, du côté +des savanes; il fut facile d'y parvenir, sans rencontrer personne. + +M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le +gouverneur de l'arrivée de ses deux hôtes. + +Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd +justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait +ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement +intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais +songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d'un secret d'État où se +trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n'osait envisager +Croustillac qu'avec une profonde déférence. + +Le baron, profitant d'un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un +regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à +son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut: + +--Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez +emmenée?... + +--Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans +votre hôtesse... + +--Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? ajouta +le baron d'un air dégagé, quoiqu'il fût piqué de la réponse de M. de +Chemeraut. + +--Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir +quelques rafraîchissements... + +--J'y avais songé, monsieur, dit le baron; j'ai fait mettre trois +couverts. + +--Je ne sais, monsieur le baron, si _monsieur_, et il montra le +chevalier, daignera nous admettre à sa table. + +Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente +curiosité. + +--Mais, monsieur, il s'agit donc d'un grand personnage? + +--Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de +vous rappeler encore que j'ai mission de vous faire des questions et non +de... + +--Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l'hôte que j'ai +l'honneur de recevoir s'il veut me faire la grâce d'accepter ce +déjeûner? + +M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci, +prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement. + +M. de Chemeraut dit quelques mots à l'oreille du baron, qui aussitôt +offrit son plus bel appartement à l'aventurier. + +Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont +un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que +les vieux habits du Gascon. + +M. de Chemeraut se trouvait dans l'appartement du Gascon, lorsqu'on lui +remit ce panier. + +--Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu'il renferme pour plus de +trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac. + +--Quelle imprudence, monseigneur!... s'écria M. de Chemeraut. Ces gardes +sont sûrs... mais... + +--Ils ignoraient le trésor qu'ils portaient... il n'y avait donc rien à +craindre... + +--Monseigneur, je dois vous annoncer que l'intention du roi n'est pas +que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette +entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée +au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses +nécessaires, une fois le débarquement opéré. + +--Il n'importe, dit Croustillac. L'argent est le nerf de la guerre. Je +n'avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre +au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et +d'influence! + +Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit. + + + + +CHAPITRE XXXI. + +LE DÉPART. + + +Croustillac se mit à la table qu'on lui avait servie, mangea peu et se +coucha, espérant que le sommeil le calmerait, et lui donnerait +peut-être quelque heureuse idée d'évasion; il avait reconnu avec chagrin +l'impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu'il occupait; les +deux factionnaires de l'hôtel du gouverneur se promenaient toujours au +pied du bâtiment. + +Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à réfléchir sur les événements +bizarres dont il venait d'être le témoin. Quoiqu'il ne doutât pas que le +Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si +étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu'assez +habilement adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l'aventurier, +que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer +l'identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu +quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au +Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la +Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth. + +Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la +veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le +Morne-au-Diable. + +M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune +femme et l'aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans +doute duré jusqu'alors. + +Quant à Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de +France au Morne-au-Diable, loin de l'ébranler, avaient encore affermi sa +conviction à l'endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut +vint l'interroger en lui annonçant qu'il ne serait pas fusillé, le +colonel concourut-il, de son côté et à son insu, à donner plus +d'autorité encore au mensonge de l'aventurier. + +Le soleil était sur le point de se coucher; M. de Chemeraut, +complétement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission, +pensait aux avantages qu'elle devait lui rapporter, en se promenant sur +la terrasse de l'hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé +d'avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont +il se berçait. + +--Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître +Daniel, et commandant le trois-mâts la _Licorne_, arrive de Saint-Pierre +avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires +très pressées. + +--Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron? + +--Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu'en bas. Puis, +s'avançant vers l'escalier par lequel il était monté, le baron dit à un +de ses gardes: + +--Fais monter maître Daniel. + +Nous avons oublié de dire que la frégate avait reçu l'ordre de mouiller +à l'extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le +désir de passer la nuit à terre. + +Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne +connaissance, parut sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur. + +La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche, +trahissait un assez grand embarras. + +Le digne capitaine de la _Licorne_, si souverainement roi à son bord, +semblait gêné, mal à son aise; ses joues, toujours plus que vermeilles, +étaient légèrement pâles; le tressaillement presque imperceptible de sa +lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe +physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation; +il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche; +à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un +mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son col couleur de +brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au +flexible et large chapeau de paille qu'il tortillait entre ses deux +mains. Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s'approcha de +M. de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant +semblait l'intimider beaucoup. + +--Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le +gouverneur à M. de Chemeraut d'un ton pitoyable. + +En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes +du front chauve et hâlé de maître Daniel. + +--Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut. + +--Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d'un ton +plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé. + +Enfin, celui-ci finit par dire d'une voix étranglée par l'émotion, et en +s'adressant à M. de Chemeraut: + +--Monseigneur... + +--Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je +vous écoute. + +--Eh bien! donc, mon bon monsieur, j'arrive à l'instant de Saint-Pierre +avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle, +tafia. + +--Je n'ai pas besoin de savoir l'inventaire de votre chargement; que +voulez-vous? + +--Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-toi, explique-toi et +essuie-toi le front, tu as l'air de sortir de l'eau, dit le baron. + +--Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j'aie douze petits canons +de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d'une telle +valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et +des pirates... + +--Eh bien! + +--Mais va donc, maître Daniel. Je ne t'ai jamais vu ainsi. + +--Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile +de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade. + +--Peste! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle +demande, maître Daniel, dit le baron; on t'en donnera des frégates de Sa +Majesté pour servir d'escorte à ta cargaison! + +M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et +répondit: + +--C'est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de +voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou! + +--Oh! monsieur, si ce n'est que cela, ne craignez rien... Sans médire de +la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien +m'engager à la suivre, quelle que soit la voilure qu'elle fasse, quelle +que soit la brise ou la mer qui s'offre à ses voiles ou à sa proue. + +--Je vois que vous êtes fou. La _Fulminante_ est de la première vitesse. + +--Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d'un ton suppliant. Si +cette fière frégate marche plus vite que la _Licorne_... eh bien! cette +guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j'aurai été un +bon bout de chemin à l'abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne +sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah! monsieur, une +cargaison de plus d'un million, dont profiteraient les ennemis de notre +bon roi, s'ils s'emparaient de la _Licorne_... + +--Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre, +n'aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué; sa mission +est telle qu'elle ne doit pas s'embarrasser d'un convoi. + +--Oh! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous +n'aurez pas d'embarras à cause de moi, je ne risque pas d'être attaqué +si l'on me voit sous votre canon... il n'y a pas un corsaire qui oserait +seulement m'approcher en me voyant si bravement accompagné: sauf votre +respect, monsieur, les loups n'attaquent les brebis que quand les chiens +ne sont pas là ... + +--Pauvre brebis de maître Daniel! dit le gouverneur. + +--Ah! mon bon monsieur, qu'il ne soit pas dit qu'un bâtiment de guerre +du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande +que l'abri de son pavillon, tant qu'il pourra suivre ce pavillon. + +M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne +gênait en rien la liberté de la manÅ“uvre de la frégate, le capitaine +Daniel s'engageant à suivre la marche de la _Fulminante_ ou a être +abandonné. Néanmoins, M. de Chemeraut refusa. + +--Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte, +un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous +laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la manÅ“uvre de +la frégate.... c'est impossible. + +--Mais, monsieur, ma riche cargaison... + +--Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c'est +impossible... + +--Hélas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour +vous faire cette demande, dit Daniel d'un ton douloureux. + +--Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous +couvrirai pas de mon pavillon. + +--Pourtant, mon bon monsieur... + +--Assez! dit M. de Chemeraut d'un ton haut et rude. + +Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons +jusqu'à l'entrée de l'escalier, il disparut. + +--A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n'y a pas d'autres +intérêts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut. + +--Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l'on refuse +l'escorte, dit le gouverneur d'un air étonné. + +--Il y en a très peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit +brusquement M. de Chemeraut en se retirant. + +Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l'hôtel. +Lorsqu'il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d'un si vif +éclat qu'elle éclairait parfaitement sa chambre. + +Le chevalier alla regarder par ses fenêtres; les deux factionnaires se +promenaient paisiblement au pied de la muraille. + +--Diable! se dit le chevalier, il m'est décidément impossible de +m'évader de ce côté, il y a au moins vingt pieds à descendre pour tomber +sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette +manière de quitter l'hôtel du gouverneur. Voyons donc d'un autre côté. + +Croustillac s'approcha de la porte d'un pas léger; mais une vive lueur +qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était +éclairée et probablement occupée. + +A l'aide d'un briquet qu'il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma +une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction +mélancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes +et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si +longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable. + +--Mordioux! le hasard est furieusement bien nommé le hasard, se disait +le Gascon. Il m'a toujours eu en particulière affection. S'il était +béatifié... j'en ferais mon saint et mon patron... _Hasard-Polyphème, +sire de Croustillac!_ Lorsqu'à bord de la _Licorne_ j'avais parié +d'épouser la _Barbe-Bleue_, qui aurait prévu que cette folle gageure +serait presque gagnée? car enfin, aux yeux de l'homme au poignard et de +M. de Chemeraut, j'ai passé, je passe pour le mari de l'habitante du +Morne-au-Diable... Comme tout s'enchaîne dans la destinée! Lorsque j'ai +quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu, +ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m'aurait dit +que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller +révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au +profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison +de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait +pénétré ceci? Ah ça! le moment critique approche... Je suis quelquefois +tenté de tout découvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que +chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de trois ou quatre +lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu'ici, à terre, mon +procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin +d'Å“il, tandis qu'en pleine mer il n'y aura peut-être pas des gens +aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je +suppose, le père Griffon de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme +Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter... +Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, reprit +Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l'erreur de +Chemeraut le plus longtemps possible... c'est le meilleur parti que +j'aie à prendre. + +Durant ces réflexions, Croustillac s'était habillé... + +--Maintenant, dit-il, voyons s'il y a moyen de sortir secrètement d'ici. + +En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte, et vit avec +désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect. + +L'un courut chercher le baron; l'autre dit à Croustillac: + +--M. le gouverneur avait défendu d'entrer dans la chambre de monsieur +avant qu'il eût appelé; M. le baron va venir à l'instant même. + +--C'est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin; +il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore, +non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais +l'espace, la savane... le grand air... + +--C'est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve +dans le jardin, qui a une sortie sur les champs. + +--Très bien; alors, mon garçon, conduis-moi vite; J'aspire après les +champs comme un oiseau en cage... + +--Ah! c'est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira +lui-même, dit le laquais. + +--Au diable le baron, pensa Croustillac. + +Le gouverneur n'était pas seul, M. de Chemeraut l'accompagnait. + +--Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé, nous +venions vous éveiller. + +--M'éveiller... et pourquoi? + +--Le vent et la marée n'attendent personne: la marée descend à trois +heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une +demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend; nous +avons juste le temps de partir, monsieur. + +--Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons seulement de +gagner encore quelques heures avant d'être présenté à mes enragés +partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se +drapant dans un manteau brun qu'il avait trouvé avec ses habits. + +Le baron crut de son devoir d'accompagner et de faire escorter M. de +Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu'au môle; la fuite du Gascon +devint ainsi absolument impossible. + +Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit: + +--Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que +vous m'avez prêté; je peux maintenant vous le dire, les indications qui +m'avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le +secret en avait été parfaitement gardé. + +--Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications? +s'écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu'il brûlait de +savoir. + +--Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en +lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu'il ne +dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites. + +Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large. + +--Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en +regagnant lentement son hôtel. Ce que j'ai appris par ceux des gardes de +l'escorte n'a fait qu'augmenter ma curiosité. C'était bien la peine de +suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal +instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans +mon gouvernement encore! + + + + +CHAPITRE XXXII. + +LA FRÉGATE. + + +La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de +Fort-Royal. La chaloupe qui portail _Croustillac et sa fortune_ s'avança +rapidement vers la _Fulminante_, que l'on voyait mouillée à la sortie de +la baie. + +Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d'honneur de +l'embarcation, qui semblait voler sur les eaux. + +--Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au +discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il +faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes +principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur +faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne; +or, tout ceci a besoin d'être longuement élaboré. Ce sont les bases de +notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les +conséquences de l'alliance, ou plutôt de l'appui moral, c'est-à -dire +matériel, que nous prête l'Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit +Croustillac, qui commençait à s'embrouiller singulièrement dans sa +politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la +matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante +possible. + +--Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes +seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait +arriver. + +--Cet enragé... c'est-à -dire ce brave Mortimer, est capable de m'avoir +attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude. + +--Il n'y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l'ardente +impatience avec laquelle il désire votre retour. + +--Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer, +il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une +révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément +à sa vue. Aussi, en montant à bord, j'aurai la précaution de bien +m'encaper afin d'échapper à ses regards... et même, s'il vous demande si +j'arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d'une manière évasive... +de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces +ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué. + +--Ah! ne craignez rien, monseigneur, l'excès de la joie ne peut jamais +être funeste... + +--Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits +généraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai à ce +sujet un fait tout personnel et justement particulier à l'homme dont +nous nous occupons. + +--A lord Mortimer? + +--A lui-même, monsieur... Je n'oublierai jamais que je l'ai vu une fois +saisi de convulsions épouvantables dans une circonstance presque +semblable... C'étaient des soubresauts nerveux... des évanouissements... + +--Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d'une constitution +athlétique. + +--D'une constitution athlétique? Allons, il ne me manquait plus que de +rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharné, pensa Croustillac. Il +reprit tout haut:--Vous n'ignorez pas, monsieur, que ce sont justement +les hommes d'une force extrême qui ressentent le plus vivement ces +secousses; je vous dirai même... mais cela tout à fait entre nous, au +moins... + +--Monseigneur peut être sûr de ma discrétion... + +--Vous comprendrez ma réserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans +l'occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement +stupéfait... (sans notre étroite amitié, je dirais stupide) en revoyant +subito quelqu'un qu'il n'avait pas rencontré depuis longtemps... que sa +tête... vous comprenez... + +--Comment, monseigneur, sa raison?... + +--Hélas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez +maintenant pourquoi je vous demande le secret? + +--Oui, oui, monseigneur. + +--Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel +qu'après être resté quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne +reconnut plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus, +quoiqu'il l'eût vue mille fois! + +--Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d'un ton de doute +respectueux. + +--Cela n'est, hélas! que trop vrai, monsieur, car vous n'avez pas d'idée +de l'exaltation de ce garçon-là ... Aussi, moi qui suis son ami, je dois +veiller à ce qu'il ne lui arrive rien de fâcheux... Jugez un peu... si +je l'exposais à ne pas me reconnaître... Mortimer est maintenant ce que +j'aime le plus au monde, et vous savez, hélas! monsieur, si les +consolations de l'amitié me sont nécessaires. + +--Encore ce funeste souvenir, monseigneur?... + +--Oui, je suis faible, je l'avoue... c'est plus fort que moi... + +--Quel est donc ce bâtiment mouillé non loin de la frégate? demanda M. +de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation +par égard pour le prince. + +--Monsieur, c'est une hourque marchande arrivée hier au soir de +Saint-Pierre, dit le patron en ôtant respectueusement son bonnet. + +--Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c'est probablement le navire de +cet imbécile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais +nous voici à bord, monseigneur... Toutes les lumières sont éteintes... +Vous n'êtes pas attendu... + +--Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas là ! + +--Il me semble que je l'aperçois sur le pont, monseigneur. + +Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux. + +--Ah! voici l'officier de quart à l'escalier. Quel dommage d'arriver si +tard, monseigneur... C'est au bruit des tambours, aux fanfares des +buccins que vous auriez dû être reçu par l'équipage sous les armes. + +--A demain les honneurs... à demain, dit Croustillac, l'heure de ces +frivolités vient toujours assez tôt... + +M. de Chemeraut s'effaça pour laisser le Gascon monter le premier à +l'échelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu'un officier de +marine qui le reçut, chapeau bas, d'un air profondément respectueux. +Croustillac répondit très dignement, et surtout très brièvement, en +s'enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour +de lui des regards inquiets, craignant de voir apparaître le terrible +Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou à demi +couchés le long des canons. + +L'officier qui s'était entretenu à voix basse avec M. de Chemeraut, +saluant de nouveau Croustillac, lui dit: + +--Monseigneur, puisque vous l'exigez, je n'éveillerai pas le capitaine, +et j'aurai l'honneur de vous conduire dans votre appartement. + +Croustillac inclina la tête. + +--A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut. + +--A demain, répondit l'aventurier. + +L'officier descendit par le panneau d'arrière dans la batterie, ouvrit +la porte d'une belle et vaste chambre parfaitement éclairée par une +verrine, et dit au Gascon: + +--Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites +pièces à droite et à gauche. + +--C'est à merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres +les plus sévères pour que personne n'entre chez moi demain avant que je +n'appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument +personne!... ceci est de la dernière importance. + +--Très bien, monseigneur... Votre Altesse ne désire pas qu'on avertisse +un de ses gens pour la déshabiller? + +--Je suis soldat, monsieur, dit fièrement Croustillac, et je me +déshabille tout seul. + +Le jeune officier s'inclina, prenant cette réponse pour une leçon de +stoïcisme; il sortit, ordonna à l'un des plantons de ne laisser entrer +personne dans l'appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre +M. de Chemeraut. + +--C'est un véritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui +dit-il; comment, il n'a pas emmené même un laquais! + +--C'est juste, répondit M. de Chemeraut; il s'est passé de si étranges +choses à terre que ni lui ni moi n'y avons songé; mais je lui donnerai +un de mes gens. A cette heure, l'important est de mettre à la voile. + +--C'est aussi l'avis du capitaine. Il m'a donné ordre de l'éveiller si +vous jugiez nécessaire de partir promptement. + +Nous partirons à l'instant même, car le vent et la marée sont +favorables, je pense? répondit Chemeraut. + +--Si favorables, dit l'officier, que, cette brise durant, demain au +soleil levant nous n'apercevrons plus les terres de la Martinique. + +Une demi-heure après l'arrivée du Gascon à bord, la _Fulminante_ +appareillait par une excellente brise de sud-ouest. + +Lorsque M. de Chemeraut vit la frégate sortir de la rade, il ne put +s'empêcher de se frotter les mains en se disant: + +--Ma foi... ce n'est pas que je sois vain et glorieux, mais j'aurais +donné cette mission en cent aux plus habiles... déjouer les projets de +l'envoyé anglais... vaincre les scrupules du prince, l'aider à se venger +d'une épouse criminelle, l'arracher à force d'éloquence aux accablantes +idées que cet accident conjugal avait fait naître dans son esprit, le +ramener en Angleterre à la tête de ses partisans... Ma foi, Chemeraut, +mon ami, c'est à faire à toi!! Ta fortune était déjà en bon chemin, la +voici à tout jamais assurée; ce bon succès me ravit d'autant plus que le +roi regarde cette affaire comme très importante. Encore une fois, +bravo!... + +Chemeraut, le cÅ“ur joyeux, l'esprit allègre, s'endormit doucement, +bercé par les plus séduisantes et par les plus ambitieuses +espérances...... + + * * * * * + +Il était dix heures et demie du matin; la brise était fraîche, la mer un +peu forte, mais très belle; la _Fulminante_ laissait derrière elle un +étincelant et rapide sillage. + +On n'apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein +Océan. + +L'officier de quart, armé d'une longue vue, examinait avec attention un +trois-mâts éloigné de deux portées de canon environ, qui tenait +absolument la même route que la frégate et marchait aussi vite qu'elle +quoiqu'il portât même quelques voiles légères de moins. + +A l'extrême horizon l'officier remarquait aussi un autre navire qu'il +distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la même direction +que le trois-mâts dont nous venons de signaler la manÅ“uvre. + +Voulant voir si ce dernier bâtiment était toujours décidé à imiter les +mouvements de la _Fulminante_, l'officier ordonna au timonier de laisser +porter un peu plus au nord... + +Le trois-mâts laissa porter un peu plus au nord. + +L'officier fit porter presque entièrement à l'ouest. + +Le trois-mâts porta presque entièrement à l'ouest. + +Plus impatienté qu'effrayé de cette obsession, car ce navire n'était pas +de force à lutter avec une frégate, l'officier, par ordre du capitaine, +fit virer de bord et marcher droit à cet importun bâtiment... + +L'importun vire de bord pareillement, continue d'imiter scrupuleusement +les évolutions de la frégate et de marcher de concert avec elle, mais +toujours hors de portée de ses canons. + +Le capitaine, irrité, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mâts. + +Le trois-mâts prouva qu'il était, sinon meilleur, du moins aussi bon +marcheur que la frégate, qui ne put jamais rapprocher la distance qui +les séparait. + +Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps précieux à cette chasse +inutile, fit remettre le cap en route. + +Le fâcheux navire remit le cap en route. + +Ce mystérieux bâtiment n'était autre que la paisible _Licorne_... Le +capitaine Daniel, malgré les refus de M. de Chemeraut, avait jugé +convenable de s'attacher opiniâtrement à la _Fulminante_ jusqu'à la +sortie des débouquements. + +Un nouveau personnage parut sur le pont de la frégate. + +C'était un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un +buffle, de larges chausses écarlates et des bottes de basane; il avait +les cheveux et la moustache d'un roux ardent; son teint coloré, ses yeux +bleu clair, dont le globe était veiné de fibrilles que la moindre +émotion devait injecter de sang, témoignaient d'un naturel violent et +passionné... + +Nous nous hâterons d'apprendre au lecteur que cet athlétique personnage +était le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu'il +eût été mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme était +lord Percy Mortimer. Son inquiétude, son agitation, son impatience, +étaient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place. + +Vingt fois le lord était descendu à la porte de la chambre de +Croustillac pour savoir si _milord duc_ ne l'avait pas fait demander. En +vain il avait supplié l'officier de faire dire au duc que Mortimer, son +meilleur ami, son ancien compagnon d'armes, désirait se jeter à ses +pieds; les vÅ“ux du lord avaient été vains, on exécutait à la rigueur +les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagnée +comme une conquête précieuse. + +M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revêtu d'un habit magnifique, +l'air radieux, triomphant; il semblait dire à tous: Si le prince est +ici, c'est grâce à mon habileté, à mon courage. + +En le voyant, Mortimer s'approcha vivement de lui. + +--Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin à quelle heure milord-duc +nous recevra? + +--Le prince a défendu d'entrer chez lui sans son ordre. + +--Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me +pardonnerai jamais de m'être couché cette nuit et de n'avoir pas été le +premier à serrer notre Jacques dans mes bras, à me jeter à ses pieds... +à baiser sa main royale. + +--Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des +partisans comme vous sont rares! + +--Si j'aime notre Jacques! s'écria Mortimer en devenant d'un rouge +sanguin et apoplectique, si je l'aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon +meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes +battus une fois parce qu'il soutenait cette folle prétention), moi et +Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout à l'heure si nous +aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des +femmelettes! + +--Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n'est pas +de l'attachement, c'est de l'acharnement. + +Mortimer reprit avec véhémence: + +--Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille +extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd'hui. Nous ne +pouvions le croire, et encore à cette heure j'en doute... Ah! quel jour! +quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre +qu'on a cru mort, qu'on a pleuré pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas +comme il était chéri et regretté, notre Jacques! comme on se souvenait +de sa bravoure, de son courage, de sa gaieté! Quel bonheur de ne pas +dire: _C'était_... mais _c'est_ un cÅ“ur de roi, un vrai cÅ“ur de +roi que notre duc! + +--Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu'à l'exception de +vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu'il +est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres +gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune à +notre duc, ne le connaissent que de réputation... + +--Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre +garantie, ils ne l'aimassent pas autant que nous l'aimons; ce qui me +rappelle qu'autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce +qu'il avouait qu'il m'aimait un peu plus que notre Jacques. + +--Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables +d'exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom. + +--Peu de princes, monsieur! s'écria lord Mortimer d'une voix redoutable, +peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez à Dudley. + +Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont. + +Les cheveux et la moustache de ce lord étaient noirs et commençaient à +grisonner; il y avait une grande conformité de taille, d'embonpoint et +de force entre lui et Mortimer, véritable type (physiquement parlant) de +ce qu'on appelait les _gentilshommes fermiers_. + +--Qu'est-ce qu'il y a, Percy? dit familièrement lord Dudley à son ami. + +--N'est-ce pas, Dick, qu'aucun prince ne peut être comparé à notre +Jacques? + +--En exceptant nos dignes amis et alliés de ce vaisseau, tout chien qui +oserait soutenir que Jacques n'est pas le meilleur des hommes, je le +sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le +robuste personnage en frappant d'un de ses poings velus sur le plat-bord +du navire. Puis, s'adressant à M. de Chemeraut: + +--Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l'élu, vous le +bienheureux qui l'avez vu le premier... Votre main, monsieur de +Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s'il +est possible, depuis qu'elle a touché celle de notre duc... + +Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que +Mortimer secouait non moins rudement la main gauche. + +Rien de plus contagieux que l'enthousiasme; les partisans du duc étaient +peu à peu montés sur le pont et s'étaient groupés autour des deux lords; +tous voulaient à leur tour serrer la main qui avait touché celle du +prince. + +--Ah! messieurs, je conçois que monseigneur recule le moment de vous +voir, dit Chemeraut, il craint l'émotion inséparable d'un pareil moment. + +--Et nous, donc! s'écria Dudley. Enfin, voici tantôt quarante jours que +nous sommes partis de La Rochelle, n'est-ce pas? eh bien! que je meure +si j'ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore +d'un sommeil à la fois agréable et agité comme celui dont on dort la +veille d'un duel... où l'on est sûr de tuer son homme... Du moins, tel +est l'effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit +le robuste gladiateur, à Mortimer. + +--Moi, Dick, répondit celui-ci, ça m'a fait un effet contraire; à chaque +instant je me réveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais +ainsi la veille du jour où je devrais être fusillé. + +--Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d'après son +portrait. + +--Moi, d'après son renom. + +--Moi, dès que j'ai su qu'il s'agissait de marcher sous ses ordres +contre les Orangistes, j'ai tout quitté, amis... femme... enfant... + +--C'est comme nous... + +--Ah! monsieur, c'est qu'aussi _Jacques de Monmouth_, dit un autre, +c'est un nom qui résonne comme un clairon. + +--Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un +autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marécages! + +--A commencer par le Guillaume... + +--D'honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque +orgueilleux d'avoir si bien réussi dans une entreprise qui, j'oserais +le dire, est assez délicate... Je ne veux pas attribuer à mes +raisonnements, à mon influence, la résolution du prince... mais croyez +du moins, milords, que j'ai su faire valoir auprès de lui l'enthousiasme +que son souvenir vous avait inspiré. + +--Aussi, notre ami... n'oublierons-nous jamais ce que vous avez fait! +Vous nous l'avez amené ici... notre duc! s'écria cordialement Mortimer. + +--Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance éternelle, +ajouta Dudley... + +--Le voir! le voir! s'écria Mortimer dans un nouvel entraînement, le +revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face, +retrouver devant nos yeux cette noble et fière figure si belle; le +revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure... +je pleure, s'écria le brave Mortimer en ne contraignant plus son +émotion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres écrasent +ceux qui ne comprennent pas qu'un vieux soldat pleure ainsi... + +L'attendrissement est aussi contagieux que l'enthousiasme. + +Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme +Dick et comme son ami Percy... + + + + +CHAPITRE XXXIII. + +LE JUGEMENT. + + +Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs +passionnés de Monmouth. + +On vit s'avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore, +mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités. + +Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux +partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth +allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à +le féliciter sur sa résurrection. + +Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût +jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants +et hardis. Enveloppé d'une longue robe-de-chambre, il s'avança +péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs. + +--Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa +moustache! s'écria lord Dudley. + +--Par le diable, qui ne m'emportera pas du moins avant que j'aie vu +notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l'un des premiers à lui +serrer la main! N'aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie +pour hâter d'un quart d'heure un rendez-vous d'amour? Pourquoi ne le +risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d'heure plus tôt? + +Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après +lord Rothsay. + +--Milord! lui dit-il d'un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie +par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler +l'hémorrhagie de cette ancienne blessure que... + +--Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement +qu'aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation. + +--Mais, milord, le danger... + +--Mais, docteur, il s'agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne +serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n'ai pas fait ce +voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et +c'est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à +Jacques: + +--Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water... + +Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s'appuya en +effet sur les deux robustes lords. + +Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de +buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d'équipage, +annoncèrent que les marins et les troupes d'infanterie de la frégate +s'assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se +rangèrent à leur poste, officiers en tête. + +--Pourquoi cette prise d'armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut. + +--Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les +honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra tout à l'heure passer les +troupes en revue. + +Le capitaine de la frégate s'avança vers le groupe des gentilshommes: + +--Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur. + +--Eh bien! fut-il dit tout d'une voix. + +--Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c'est-à -dire dans +cinq minutes. + +Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva +toutes les poitrines. + +--Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer. + +--Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es +une de mes jambes. + +--Moi? dit Dudley, j'ai comme le vertige... + +--Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons +n'ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les +premiers, nous l'apercevrons d'abord de loin; ça nous donnera le temps +de nous faire à sa vue... Est-ce dit? + +--Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn. + +Onze heures sonnèrent. + +Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau +pendant quelques moments. + +Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire. + +Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes, +descendirent lentement l'escalier étroit qui conduisait à l'appartement +destiné au duc de Monmouth. + +Enfin, derrière ce premier groupe s'avançaient Mortimer et Dudley +soutenant, au milieu d'eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille +voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et +l'air mâle de ses deux soutiens. + +Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'étroit escalier, les +trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent +un moment sur le pont. + +--Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de +Jacques... + +En effet, le plus profond silence régna d'abord, mais il fut bientôt +interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives +et attendrissantes protestations. + +Enfin l'escalier fut libre. + +Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui +descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et +entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où +Croustillac donnait audience à ses partisans. + +Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le +tableau qu'ils eurent sous les yeux. + +Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe, +Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait +fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l'orgueil du +succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes +anglais. + +Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate +et son état-major. + +Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le +Gascon. + +L'aventurier, bien qu'un peu pâle, payait toujours d'audace; ne se +voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et +se disait: + +--Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner +des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours, +mordioux! cela durera ce que ça pourra. + +La force de l'illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se +pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de +famille assez décidé avec Charles II; d'autres, une ressemblance +frappante avec ses portraits. + +--Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur, +en m'apportant vos vÅ“ux, m'a décidé à me rendre au milieu de vous. + +--Milord-duc, c'est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés. + +--J'y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour +l'Angleterre et... + +--C'est trop d'impudence! sang et massacre! s'écria lord Mortimer d'une +voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers +lui l'Å“il sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait +lord Jocelyn. + +L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et +sur les acteurs de cette scène. + +Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer. + +Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement, ne +comprenant rien encore aux paroles du lord. + +--Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu'à voir cette brute +avinée, je sens le Mortimer d'une lieue. + +Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé +entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras +croisés, l'Å“il étincelant, le regardant face à face; et il s'écria +d'une voix tremblante de rage: + +--Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c'est à moi... Mortimer... +que tu dis cela? + +Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sang-froid. Il répondit +à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique: + +--L'exil et l'adversité m'ont donc bien changé!... que mon meilleur ami +ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le +chevalier ajouta tout bas:--Vous le voyez, je vous l'avais dit: +l'émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée. +Hélas! ce malheureux-là me méconnaît. + +Croustillac s'était exprimé avec tant d'assurance et de naturel que M. +de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d'une si énorme imposture; +il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet. + +Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres +gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les +injures les plus furieuses. + +--Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth! + +--L'infâme imposteur! + +--Le scélérat l'aura égorgé afin de se faire passer pour lui. + +--C'est un émissaire de Guillaume! + +--Un tel gueux! Jacques, notre duc! + +--Quelle audace! + +--Oser faire un tel mensonge! + +--C'est à lui arracher la langue! + +--Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le +duc! + +--Cela crie vengeance! + +--Puisqu'il prend son nom, il doit savoir où il est. + +--Oui, il nous répondra de notre duc. + +--Nous le jetterons à la mer s'il ne nous rend pas Jacques... + +--Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler. + +--Se jouer ainsi de ce qu'il y a de plus sacré! + +--Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piége si grossier? + +--Ce misérable m'a indignement trompé, messieurs, cria M. de Chemeraut +en tâchant en vain de se faire entendre. + +--Alors, expliquez-vous, monsieur. + +--Il payera cher son audace, messieurs. + +--Faites d'abord enchaîner ce traître. + +--Il m'a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre +que moi y eût été pris! + +--On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se +sacrifient à la bonne cause. + +--Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable +fourbe. + +--Mais, milords, l'envoyé anglais a été trompé comme moi. + +--C'est impossible, vous êtes son complice. + +--Milords, vous m'insultez. + +--Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce +point! + +--Il faut nous venger. + +--Oui, vengeance... vengeance! + +Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement, +causèrent un tel tumulte, qu'il fut impossible à M. de Chemeraut de se +faire écouter au milieu de tant de cris furieux. + +L'attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers +lui, leurs récriminations si violentes, qu'il se rangea près des +officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée. + +Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives, +aux attaques, aux malédictions des deux partis. + +Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l'Å“il hardi, +l'aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un +flegme impassible, en se disant intérieurement: + +--Voici que ça se gâte énormément, ils peuvent me jeter par la fenêtre, +c'est-à -dire en plein Océan; le saut est périlleux, quoique je nage +comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou +tard, et d'ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie +pas aux gens dans le seul but d'être couronné de fleurs et caressé par +des nymphes silvestres. + +Quoiqu'à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante +de Mortimer qui s'écria: + +--Monsieur de Chemeraut, faites d'abord pendre ce misérable, vous nous +devez cette satisfaction. + +--Oui, oui, qu'on l'accroche à la grande vergue, répétèrent les +gentilshommes anglais, nous nous expliquerons après. + +--Vous m'obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s'écria +Croustillac. + +--Il parle, il ose parler, cria-t-on. + +--Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n'est moi, reprit +le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme? + +--Messieurs, s'écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en +proposant de faire justice de cet imposteur abominable. + +--Il a tort, je soutiens qu'il a tort, cent mille fois tort! s'écria +Croustillac... c'est un moyen usé, rebattu, vulgaire... + +--Te tairas-tu, malheureux! s'écria l'athlétique Mortimer en saisissant +les deux mains du Gascon. + +--Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet +outrage! s'écria Croustillac avec colère. + +--Ton épée, misérable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras +levés menaçaient l'aventurier. + +--Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement +le Gascon en rendant sa rapière. + +--Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui, +l'honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce +drôle. + +--Il a tort! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu'il a +tort! c'est une idée cornue et biscornue... c'est un raisonnement de +cheval... Le bel argument qu'une potence? cria Croustillac en se +débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet. + +--Mais avant d'en faire justice, il faut l'obliger à nous révéler la +trame indigne qu'il a ourdie... il faut qu'il nous dévoile les +circonstances mystérieuses à l'aide desquelles il a effrontément surpris +ma bonne foi. + +--A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer. + +--Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu'un boule-dogue +qui saute au col d'un taureau, cria Croustillac. + +--Patience, patience... c'est une cravate de bon chanvre qui t'empêchera +de prêcher tout à l'heure, répondit Mortimer. + +--Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former... +on interrogera ce fourbe; s'il ne répond pas, nous aurons bien les +moyens de l'y contraindre; il y a plus d'une sorte de tortures. + +--Ah! comme ça je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens à ce +qu'il ne soit pas pendu... avant d'avoir été mis à la torture, ça fera +deux choses au lieu d'une. + +--Vous êtes généreux, milord, dit le Gascon. + +En songeant à la fureur dont devait être possédé M. de Chemeraut, qui +voyait complétement échouer une entreprise qu'il croyait avoir si +habilement conduite, on comprend, sans l'excuser, la cruauté de ses +résolutions envers Croustillac. + +Les esprits étaient si montés; le désappointement avait été si irritant, +si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces +gentilshommes, assez humains d'ailleurs, se laissèrent aller dans cette +occasion à l'entraînement d'une colère aveugle, et peu s'en fallut que +le malheureux Croustillac ne fût même cité devant une espèce de conseil +de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à +la violence dont il était victime. + +Cinq lords et cinq officiers s'assemblèrent immédiatement sous la +présidence du capitaine de frégate. + +M. de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche. +La séance commença. + +M. de Chemeraut dit d'une voix brève et encore tremblante de colère: + +--J'accuse l'homme ici présent d'avoir faussement et méchamment pris les +noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d'avoir ainsi par son +odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans +de telles circonstances que le crime de cet homme doit être considéré +comme un attentat à la sûreté de l'État. En conséquence, je demande que +l'accusé, ici présent, soit déclaré coupable de haute trahison et puni +de mort. + +--Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et +bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s'élevait à la hauteur +des circonstances. + +--Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais avant, il faut qu'il +parle... et qu'on le mette tout de suite à la question, reprirent les +lords. + +Le capitaine de la frégate, qui présidait le conseil, n'était pas, comme +M. de Chemeraut, sous l'influence d'un ressentiment personnel; il dit +aux Anglais: + +--Milords, nous n'avons pas encore à voter une peine; il faut auparavant +interroger l'accusé, écouter sa défense s'il peut se défendre; après +quoi nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N'oublions +pas que nous sommes juges et qu'il n'est pas encore reconnu coupable. + +Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l'emportement +de M. de Chemeraut. Néanmoins, pouvant élever aucune objection, ils se +turent. + +--Accusé, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms? + +--Polyphème, chevalier de Croustillac. + +--Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j'aurais dû m'en +douter à son impudence. Avoir été le jouet d'un tel misérable! + +--Votre profession? continua le capitaine. + +--Pour le moment... celle d'accusé devant un tribunal que vous présidez +dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l'on +pende les gens sans les entendre. + +--Vous êtes accusé d'avoir sciemment et méchamment trompé M. de +Chemeraut chargé d'une mission d'État pour le service du roi, notre +maître. + +--C'est M. de Chemeraut qui s'est trompé lui-même: il m'a appelé +monseigneur, et j'ai répondu innocemment à ce nom. + +--Innocemment! s'écria M. de Chemeraut en fureur, comment, misérable, tu +n'as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne +m'as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente +trahison? + +--Vous avez parlé... j'ai écouté... je dois même déclarer, pour ma +justification, que vous m'avez paru singulièrement bavard... Si c'est un +crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime énorme... + +Le capitaine fit signe à M. de Chemeraut de contenir son indignation; il +dit au Gascon: + +--Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de +Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événements vous +avez pris ses noms et ses titres? + +Croustillac voyait sa position devenir très inquiétante: il eut envie de +tout révéler: il pouvait s'adresser aux partisans dévoués du prince, +s'assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé +grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n'était pas +le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient +caché et protégé l'existence du prince et qui pouvaient la protéger +encore. + + + + +CHAPITRE XXXIV. + +LA CHASSE. + + +Lorsque le capitaine intima de nouveau à Croustillac l'ordre de révéler +tout ce qu'il savait sur le duc, l'aventurier répondit cette fois avec +une fermeté pleine de dignité: + +--Je n'ai rien à dire à ce sujet, capitaine. Ce secret n'est pas le +mien. + +--Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s'écria Mortimer; +qu'on allume deux mèches soufrées, je les lui mettrai moi-même, s'il le +faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est +notre Jacques... Ah! j'avais bien un pressentiment que je ne le verrais +pas. + +--Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous +vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la +manière la plus grave les intérêts du roi et de l'État, et l'on sera +forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler. + +Ces paroles calmes, prononcées par un homme à figure vénérable, qui, +depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence +des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression; +il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée; il +répondit d'une voix assurée: + +--Excusez-moi, capitaine, je n'ai rien à dire et je ne dirai rien. + +--Capitaine! s'écria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j'ai les +pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut +porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l'État. J'ai +trouvé cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti +même d'objets précieux appartenant à ce seigneur, tels que l'épée de +Charles Ier, une boîte à portraits, etc., tout concourt enfin à +prouver qu'il a, sur l'existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les +renseignements les plus précis; or, ces renseignements sont de la plus +haute importance relativement à la mission dont le roi m'a chargé... Je +requiers donc que l'accusé soit immédiatement contraint de parler par +tous les moyens possibles. + +--Oui, oui, la question! répétèrent les lords. + +--Réfléchissez bien, accusé, dit encore le capitaine, ne vous exposez +pas à de terribles rigueurs; vous pouvez tout espérer de notre +indulgence si vous dites la vérité.. Sinon, prenez garde! + +--Je n'ai rien à dire, reprit Croustillac; ce secret n'est pas le mien. + +--Il s'agit d'une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas +de recourir à ces extrémités. + +Le Gascon fit un signe de résignation et répéta: + +--Je n'ai rien à dire. + +Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d'être obligé d'employer de +pareilles mesures; il sonna. + +Un planton se présenta. + +--Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes de se tenir dans la +batterie, près du fanal de l'avant, et dites au maître canonnier de +préparer des mèches soufrées. + +Le planton sortit. + +Ces ordres étaient d'un positif effrayant. + +Malgré son courage, Croustillac sentit chanceler sa détermination; le +supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans +doute en sûreté; l'aventurier pensait qu'il avait déjà beaucoup fait +pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-être céder à la crainte +de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion, +grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se +présentait à son esprit, devenait presque héroïque: + +_On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d'être couronné de +fleurs_... + +Le prévôt entra dans la salle du conseil: + +Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune émotion. + +Tout à coup trois coups de canon très rapprochés les uns des autres +retentirent longuement dans la solitude de l'Océan. + +Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs siéges. + +Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance +suspendue... Partisans et officiers, oubliant l'accusé, montèrent en +hâte sur le pont. + +Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit. + +La frégate avait reçu l'ordre de mettre en panne jusqu'à l'issue du +conseil qui décidait du sort du chevalier. + +Nous avons dit que la _Licorne_ s'était obstinée depuis la veille à +suivre la _Fulminante_; nous avons dit aussi que l'officier de quart +avait signalé à l'horizon un bâtiment d'abord presque imperceptible, +mais qui s'était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité +presque merveilleuse. + +Lorsque la _Fulminante_ mit en panne, ce bâtiment, léger brigantin, +n'était tout au plus qu'à une demi-lieue d'elle; à mesure qu'il +approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles +très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait +à peine hors de l'eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire +toutes les apparences d'un pirate. + +A l'apparition du brigantin, la _Licorne_ alla se mettre dans ses eaux à +un signal qu'il lui fit. + +On était en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un +moment à bord de la frégate. Le capitaine, voyant l'étrange manÅ“uvre +des deux bâtiments, n'avait pas voulu s'exposer à une surprise hostile. + +Le léger navire s'approcha, ses voiles à demi-carguées, ayant à sa proue +un pavillon parlementaire. + +--Monsieur de Sainval, dit le capitaine à un de ses officiers, ordonnez +aux canonniers de se tenir à leurs pièces la mèche allumée... Si ce +pavillon parlementaire cache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas. + +M. de Chemeraut et Croustillac partagèrent le même étonnement en +reconnaissant le _Caméléon_, à bord duquel s'étaient embarqués le +mulâtre et la Barbe-Bleue. + +Le cÅ“ur de Croustillac battait à se rompre; ses amis ne l'avaient pas +abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen? + +Bientôt le _Caméléon_ fut à portée de voix de la frégate et lui passa à +poupe. + +Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l'arrière +du brigantin, qui mit alors en panne comme la _Fulminante_. + +--Jacques... notre duc!!! Le voilà !!! s'écrièrent avec enthousiasme les +trois lords qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de +reconnaître le duc de Monmouth. + +Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restèrent immobiles. + +Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de +joie délirants à la vue du duc de Monmouth. + +--Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!... + +--Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur? +s'écria M. de Chemeraut. + +--Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous +le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis. + +--Oui, voilà notre Jacques! + +--C'est bien lui cette fois! + +--C'est bien notre duc, notre véritable duc, reprirent les lords. + +--Monseigneur, reprit Chemeraut, j'ai été indignement abusé depuis +avant-hier... par un misérable qui avait pris votre nom. + +--Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s'écria Dudley. + +--Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que vous appelez un +misérable m'a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens, +monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s'il court +quelques dangers pour avoir pris la mienne. + +--Certainement, monseigneur, répondit M. de Chemeraut, saisissant cette +occasion de s'assurer de la personne du prince, il faut que Votre +Altesse vienne à bord, c'est le seul moyen qu'elle ait de sauver ce vil +imposteur. + +--A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même! s'écria +Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à +la mer. + +Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s'y opposer. Le Gascon +plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin, +vers lequel il se dirigeait à la nage. + +Il y avait peu de distance entre les deux navires, le _Caméléon_ était +presque au niveau de la mer; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth, +et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que +les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise. + +--Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes! dit Monmouth en +serrant Croustillac dans ses bras. + +Puis Jacques dit quelques mots à l'oreille du Gascon, et celui-ci +disparut avec le capitaine Ralph. + +Le duc s'avançant à l'extrémité de la poupe de son brigantin, s'adressa +à M. de Chemeraut: + +--Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et +ceux du roi votre maître... Je sais que ces braves gentilshommes +viennent m'offrir leurs bras pour m'aider à chasser Guillaume d'Orange +du trône d'Angleterre. + +--Oui, oui, lorsque tu seras à notre tête nous chasserons ces rats +hollandais, s'écria Mortimer. + +--Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit +Dudley. + +--Monseigneur, vous pouvez compter sur l'appui du roi, mon maître. Une +fois à bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s'écria +Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu'il avait cru désespérée, +renaissait avec toutes ses chances de réussite. + +--Monseigneur, voulez-vous qu'on vous envoie la chaloupe? ou bien +allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et +puisque Votre Altesse s'intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est +assurée. + +--Dépêche-toi noble duc... + +--Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de +suite! + +--Oui, viens! s'écria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drôle à la +casaque verte et au bas roses: nous sauterons à l'eau comme une bande de +canards sauvages, pour être plus tôt près de toi. + +--Pas d'imprudence, mes vieux amis, pas d'imprudence! s'écria Monmouth +qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu. + +Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l'oreille du prince; +celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d'un air radieux. + +--Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la mer, dit Chemeraut +qui brûlait d'impatience de voir le duc à bord. + +--C'est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s'adressant aux lords +avec un accent profondément ému: + +--Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours +adieu!... J'ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de +l'amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient +ensanglanter l'Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu, +brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon cÅ“ur +se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette +apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous +comme il l'a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et +pour toujours adieu... + +Puis se retournant vers son capitaine, le duc s'écria vivement d'une +voix sonore: + +--Ralph, toutes voiles dehors!... + +A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin +préparées à l'avance furent bordées et orientées avec une prestesse +merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le +_Caméléon_ était sous voile avant que les passagers de la frégate +fussent revenus de leur surprise. + +Le brigantin en s'éloignant se maintint dans la direction de la poupe de +la frégate, afin de n'être pas exposé à son artillerie. + +Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir +des lords, en voyant le léger navire s'éloigner rapidement. + +--Capitaine, s'écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous +atteindrons ce brigantin: il n'y a pas de meilleure marcheuse que la +_Fulminante_. + +--Oui, oui, s'écrièrent les lords, à l'abordage! + +--Reprenons notre duc. + +--Lorsque nous l'aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre +tête. + +--Il ne refusera pas ses vieux compagnons! + +--Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de +Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s'écria Mortimer en +s'adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire. + +Le _Caméléon_ se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate; +il quitta la direction qu'il avait d'abord prise, et, au lieu de se +tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver. + +Cette manÅ“uvre découvrit la _Licorne_ qui, pendant l'entretien du duc +et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du +_Caméléon_ et absolument dans la même ligne que lui. + +C'est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il +pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin. + +Polyphème de Croustillac était sur le pont de la _Licorne_, en compagnie +de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de +la veille sur ce bâtiment. + +On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du +haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre +Monmouth. + +Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait +cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit: + +--Allez vite m'attendre à bord de la _Licorne_. Ralph va vous conduire. + +Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d'avoir échappé à M. de +Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une +petite yole pagayée par un seul marin. + +Ce fut ainsi que l'aventurier aborda la _Licorne_. Afin de ne pas perdre +de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et +d'abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté +très-rapidement. + +Le duc n'avait donné l'ordre de déployer les voiles du brigantin que +lorsqu'il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de +Chemeraut abandonnerait évidemment l'ombre pour le corps, le faux +Monmouth pour le véritable, la _Licorne_ pour le _Caméléon_. + +Maître Daniel à la vue du Gascon s'écria: + +--Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des +moyens étranges! En partant de France vous m'êtes tombé des nues; en +quittant les Antilles vous me sortez de l'onde comme un dieu marin, +comme _Neptunus_ en personne!!! + +Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon +qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manÅ“uvre des +deux navires, le chevalier dit au capitaine: + +--Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me +recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là -bas, +flottant à l'aventure? + +--Ma foi, à vrai dire, je n'en sais à peu près rien. + +--Comment cela, capitaine? + +--Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m'a demandé +si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m'a +ordonné d'aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de +lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me +faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite +frégate, quoi qu'elle fît pour m'en empêcher. Enfin, je devais me +conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s'attache à un +passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à +longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche +quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s'arrête quand le +passant s'arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà +comme j'ai manÅ“uvré avec la frégate... Ce n'est pas tout... mon +correspondant m'avait encore dit:--Vous suivrez la frégate jusqu'à ce +que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses +eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un +passager (ce passager je vois maintenant que c'était vous); alors vous +le prendrez et vous ferez voile à l'instant pour la France sans vous +occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous +enverra d'autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la +volonté de mes armateurs; j'ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce +matin le brigantin m'a rejoint, tout à l'heure je vous ai repêché, +maintenant je fais voile pour la France. + +--Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac. + +--Le duc? Quel duc? Je ne connais d'autre duc que mon armateur ou son +correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la +frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire. + +--Abandonnez-vous donc ainsi le _Caméléon_? s'écria Croustillac, si la +frégate l'atteint, n'irez-vous pas à son secours? + +--Moi, non, de par Dieu, quoique j'aie ici douze bonnes petites pièces +de huit qui diraient leur mot tout comme d'autres... et que les +quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les +marins du roi... Mais il ne s'agit pas de cela.... Je ne connais que les +ordres de mon armateur... Ah çà ! mais voilà maintenant le brigantin qui +donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel. + + + + +CHAPITRE XXXV. + +LE RETOUR. + + +La _Fulminante_ poursuivait le _Caméléon_ avec acharnement. Soit calcul, +soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin +fut sur le point d'être atteint par la frégate; mais alors, reprenant +sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il +regagnait l'avantage qu'il avait perdu. + +Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint +droit à la _Licorne_, et en peu d'instants, la rejoignit à portée de +voix. + +Qu'on juge de la joie de l'aventurier lorsque, sur le pont du +_Caméléon_, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la +Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu'il +entendit la jeune femme lui crier d'une voix émue:--Adieu, notre +sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons +jamais! + +--Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave +chevalier!! + +Et le _Caméléon_ s'éloigna.... Tandis qu'Angèle avec son mouchoir et le +duc avec sa main faisaient un dernier signe d'adieu à l'aventurier. + +Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante... + +Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l'arrière de la +_Licorne_, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu'il +prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable. + +La _Fulminante_, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine, +furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix... + +Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et +la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre... + +A cette démonstration significative, le _Caméléon_, ne s'amusant plus à +ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui +était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse. + +La _Fulminante_ le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud. + +La _Licorne_ avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on +comprend donc qu'elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux +bâtiments s'enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l'horizon. + +Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la +Barbe-Bleue... Il le suivit d'un regard avide et désolé jusqu'à ce que +le brigantin eût tout à fait disparu dans l'espace... + +Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l'aventurier... + +Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le +visage... + + * * * * * + +Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie +du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l'épaule et s'écria: + +--Ah ça, notre hôte, la _Licorne_ est en bon chemin, si nous descendions +boire un coup de sangria au madère en attendant l'heure du souper? +J'espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me +font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes +toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup... + +--Je n'ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon. + +--Tant mieux, vous n'en boirez qu'avec plus de plaisir; boire sans soif, +c'est ce qui distingue l'homme de la brute, comme on dit. + +--Merci... maître Daniel... mais je ne saurais... + +--Ah ça, morbleu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout drôle; est-ce +parce que vous n'avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté +d'épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous? +vous auriez joliment perdu votre pari! vous n'avez pas seulement osé +aller au Morne-au-Diable, j'en suis bien sûr... + +--Vous avez raison, maître Daniel, j'ai perdu mon pari... + +--Comme vous n'avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le +payer... heureusement... Ah! dites-donc, j'ai depuis un quart d'heure +quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord +de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli? +vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous +ont dit tout à l'heure adieu... qu'est-ce que tout cela signifie?... Oh! +après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela, +c'est seulement pour le savoir... S'il y a un secret... _motus_, n'en +parlons plus... + +--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel. + +--Mettons alors que je n'ai rien demandé, et vive la joie... allons, +riez donc, riez donc... qu'est-ce qui vous attriste? est-ce parce que +vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui +ont joliment déteint à l'eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je +vais vous prêter de quoi changer, quoiqu'il fasse une chaleur d'étuve, +car ce n'est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps... +Allons, allons, quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous +n'êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et +quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester +à bord de la _Licorne_ tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu, +j'adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah! +dites donc, j'ai justement une espèce d'étoupe faite avec du fil +d'écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous +avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un +vrai démon, pas vrai? + +--Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître +Daniel, dit une voix grave. + +Croustillac et le capitaine se retournèrent; c'était le père Griffon +qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui +descendait sur le pont. + +--Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac. + +--Bah! bah! si mon hôte n'est pas en train, il le sera tout à l'heure, +car il n'est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer +le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont. + +Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac: + +--Vous voici encore l'hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre +qu'il y a dix jours. + +--Pourquoi serais-je plus riche aujourd'hui qu'il y a dix jours, mon +père? demanda le Gascon. + +Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient +purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer +qu'à part le petit médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait +été complétement désintéressé. + +--Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de +n'avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce +n'est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement +pressés... + +--Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince +aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu'il a pu pour le +servir? + +--Vous avez fait pour le prince ce qu'un frère aurait fait; pourquoi, +vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide? + +--Pour mille raisons j'en aurais été désolé, mon père... Je compte même +sur l'agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais +pour me distraire... Et j'espère... + +Le Gascon n'acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains. + +Le religieux respecta son silence et s'éloigna. + + * * * * * + +Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la _Licorne_ fut en vue +des côtes de France environ quarante jours après son départ de la +Martinique. + +Peu à peu la tristesse morne du chevalier s'était calmée. + +Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui +que le sentiment qui l'avait sans doute développé, le chevalier avait +réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces +qu'éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait +pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de +maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon. + +Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des +passagers de la _Licorne_, ce qu'il avait été durant la première +traversée. Sachant qu'il devait payer son passage par sa bonne humeur, +il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser +maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine +voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée. + +Croustillac avait formellement déclaré qu'il irait prendre du service en +Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats +de fortune. + +Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la _Licorne_ se +trouva en vue des côtes de France. + +Maître Daniel, par prudence, préféra d'attendre le lendemain pour aller +au mouillage. + +Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria +le Gascon de venir avec lui dans sa chambre. + +L'air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac. + +La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses +bras au Gascon, et lui dit: + +--Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher +fils. + +Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le +religieux dans ses bras, et lui dit: + +--Qu'avez-vous donc, mon père? + +--Ce que j'ai? ce que j'ai? comment! vous... pauvre aventurier... vous +que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu'un autre... vous +sauvez la vie du fils d'un roi, vous vous dévouez avec autant +d'abnégation que d'intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en +sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas +même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous +coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous +plaindre, ou de l'ingratitude, ou du moins de l'oubli de ceux qui vous +doivent tant! + +--Mais, mon père... + +--Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une +parole amère... jamais seulement l'ombre d'un reproche... comme par le +passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non... +non... Oh! je l'ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même +perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource... +cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l'infortune. + +--Mon père... je vous assure que non... + +--Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris +seul... assis à l'écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois +est-ce que vous rêviez jamais? + +--N'ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel +par mes plaisanteries, mon bon père? + +--Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître +Daniel, c'était pour reconnaître comme vous le pouviez l'hospitalité +qu'il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout +vous dire sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre +serait déjà très belle, très digne de la part d'un homme que ses +antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de +votre part, à vous, qu'une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait +devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et +beau, c'est à la fois l'expiation du passé et la glorification du +présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans +récompense..... l'épreuve a trop duré, oui... je m'en veux presque de +vous l'avoir imposée. + +--Quelle épreuve, mon père? + +--Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse +aussi noble que touchante. + +On frappa à la porte du père Griffon. + +--Qu'est-ce? + +--Le souper, mon père. + +--Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac +d'un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se +terminera heureusement pour vous. + +Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l'avait fait descendre +dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté, +suivit le père Griffon sur le pont. + +Au grand étonnement de Croustillac, il vit l'équipage en habit de fête; +des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts. + +Lorsque l'aventurier parut sur le pont, les douze pièces d'artillerie du +trois-mâts tirèrent en salut. + +--Mordioux! mon père, qu'est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous +attaqués? + +Le père n'eut pas le loisir de répondre à l'aventurier; le capitaine +Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et +des maîtres et contremaîtres de la _Licorne_, vint respectueusement +saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé: + +--Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la +cargaison vous appartiennent. + +--Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi +fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte? + +--Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua +Daniel, de vous avoir fait faire des tours d'équilibre sur votre nez, et +de vous avoir induit à mâcher de l'étoupe pour cracher du feu pendant la +traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France, +j'ignorais que vous fussiez le propriétaire de la _Licorne_. + +--Ah çà , mon père, m'expliquerez-vous? dit Croustillac. + +--Le révérend vous expliquera d'autant mieux les choses, monsieur le +chevalier, reprit Daniel, que c'est lui qui m'a remis tout à l'heure une +lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m'annonce qu'en vertu de +la procuration qu'il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a +vendu la _Licorne_ et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le +chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la _Licorne_ et sa +cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez +reçu et acquit de ladite _Licorne_ et de ladite cargaison lorsque nous +aurons touché à tel port de France ou de l'étranger qu'il vous +conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon +armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison. + +Après avoir prononcé cette formule légale tout d'une haleine, maître +Daniel, voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui +gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras: + +--Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l'affirme, +et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu'en vous +demandant d'avaler de l'étoupe et de cracher du feu, j'ignorais que +j'avais affaire à mon armateur et au maître de la _Licorne_... Non, non, +monsieur le chevalier, ce n'est pas à celui qui possède un bâtiment qui, +tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus... + +--Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l'aventurier. + +--Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à +vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on +aurait cinquante mille écus de plus... + +--Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du +Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient +subitement en France, m'ont chargé de vous faire accepter ce don de leur +part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d'avoir si bien éprouvé +l'élévation de votre caractère en ne vous révélant qu'à cette heure le +bienfait du prince... + +--Ah! mon père, dit Croustillac avec amertume, en tirant de son sein le +médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu'il portait suspendu à +un pauvre lacet de cuir, avec cela j'étais récompensé en gentilhomme... +Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette +splendide aumône... + + * * * * * + +Le lendemain la _Licorne_ entra dans le port. + +Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à +maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre +avant vingt-quatre heures. + +Le père Griffon alla loger au séminaire. + +Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi. + +A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au +religieux par un garde-note de La Rochelle. + +--«Mon bon père... je ne puis accepter le don que vous m'avez offert... +Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur +ce bâtiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes +Å“uvres, selon que vous l'entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce +billet se consultera avec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs. + +«Adieu, mon bon père; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne +l'oubliez pas dans vos prières. + +«Chevalier _de Croustillac_.» + +Et le père Griffon n'entendit plus parler de l'aventurier. + + + + +ÉPILOGUE. + + + + +CHAPITRE XXXVI. + +L'ABBAYE. + + +L'abbaye de Saint-Quentin, située non loin d'Abbeville et presque à +l'embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la +province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui +payaient en nature une partie de leurs redevances. + +Pour représenter l'abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où +cette dîme énorme était apportée au couvent. + +A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les +événements dont nous avons parlé, les tenanciers étaient réunis par une +brumeuse et froide matinée d'automne, dans une petite cour située à +l'extérieur des bâtiments de l'abbaye et non loin de la loge du portier. + +Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient +servi à transporter l'immense quantité de denrées destinées à +l'approvisionnement du couvent. + +Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d'un petit +escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond +de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d'une voûte en +ogive par laquelle on sortait de l'intérieur du cloître. + +Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette +voûte. + +La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt +sur le fond obscur du passage à l'extrémité duquel il s'était arrêté; de +crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de +son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait +largement autour de son énorme obésité. + +Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume +derrière l'oreille et un gros registre sous son bras; il s'assit sur une +des marches de l'escalier, afin d'inscrire les redevances apportées par +les fermiers. + +L'autre frère lai classait les denrées sous le hangar à mesure qu'elles +étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron, +présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses +larges manches. + +Il est impossible de nombrer et de dépeindre cette masse de comestibles +déposés au pied de l'escalier. + +Ici, c'étaient d'énormes poissons de mer, d'étang ou de rivière, qui +frétillaient encore sur les dalles de la cour; là , des chapons +magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes couplés par les +pattes s'agitaient convulsivement au milieu de montagnes de beurre +frais et d'immenses paniers d'Å“ufs, de légumes et de fruits d'hiver. +Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés +salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente; les +pêcheurs roulaient de petits barils d'huîtres sortant du parc; plus +loin, c'étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des +langoustes, des écrevisses qui soulevaient les clayons d'osier où ils +étaient renfermés. + +Un des gardes de l'abbaye, à genoux devant un daim d'un an, en pleine +venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afin d'en faire +admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux +chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu'un autre +garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de +marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles, +pluviers, etc. + +Enfin, dans un autre coin de la cour s'étalaient des offrandes plus +modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur +froment, des légumes secs, des chapelets de jambons fumés, etc. + +Un moment ces richesses gastronomiques s'entassèrent tellement qu'elles +atteignirent le niveau de l'escalier où se tenait le père cellerier. + +En voyant ce moine replet, au visage enluminé, au vaste abdomen, debout +sur ce piédestal de comestibles qu'il couvait d'un Å“il gourmand, on +eût dit le génie de la bonne chère. + +Selon la qualité ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, après +avoir reçu un blâme ou un éloge du père cellerier, se retirait après +une légère génuflexion. + +Le révérend daignait même quelquefois tirer de ses longues manches sa +main rouge et grasse pour la donner à baiser aux plus favorisés. + +L'appel que faisait le frère lai touchait à sa fin... + +On venait d'apporter au père cellerier un savoureux chaudeau dans une +écuelle d'argent portée sur une assiette du même métal. Le révérend +avait avalé ce consommé, parfait spécifique contre la froidure et la +brume du matin. A ce moment le frère lai se plaignit d'avoir en vain +appelé par deux fois Jacques, tenancier de la métairie de Blaville, qui +redevait six poulardes, trois sacs de blé et cent écus pour son terme de +fermage. + +--Eh bien! dit le père cellerier, où est donc Jacques? Il est +ordinairement... exact. Depuis quinze ans qu'il tient la métairie de +Blaville, il n'a jamais manqué à ses échéances. + +Les paysans appelaient encore Jacques... + +Jacques ne parut pas. + +De la foule des fermiers sortirent deux enfants, un jeune garçon et une +jeune fille âgés de treize à quatorze ans; tremblants de confusion, ils +s'avancèrent au pied de l'escalier, redoutable tribunal, en se tenant +par la main, les yeux baissés et gros de pleurs. + +La petite fille roulait un des coins de son tablier de grosse toile +bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchâtre à larges raies noires; +le jeune garçon serrait convulsivement son bonnet de laine brun. + +Ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier. + +--Ce sont les enfants du métayer Jacques, dit une voix. + +--Eh bien! et les six poulardes, et les trois sacs de blé, et les cent +écus de votre père? dit sévèrement le révérend. + +Les deux pauvres enfants se serrèrent l'un contre l'autre, se poussèrent +le coude pour s'encourager à répondre. + +Enfin le jeune garçon, ayant plus de résolution, releva son noble et +beau visage, que la grossièreté de ses vêtements rendait plus +remarquable encore, et dit tristement au religieux: + +--Notre père est bien malade depuis deux mois, notre mère le soigne... +il n'y a pas d'argent à la maison... nous avons été obligés de prendre +le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont +remplacé mon père dans les travaux de la métairie; et puis il a fallu +vendre les poulardes pour payer le médecin. + +--C'est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs +redevances, dit brusquement le religieux. Jacques était bon et exact +fermier, voilà qu'il se gâte tout comme les autres; mais, dans l'intérêt +de l'abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s'égarer dans +la mauvaise voie. + +Puis s'adressant aux enfants, il ajouta sévèrement: + +--Le père trésorier avisera... attendez là . + +Les deux enfants se retirèrent dans un coin obscur du hangar. + +La jeune fille s'assit en pleurant sur une borne; son frère se tint +debout auprès d'elle, appuyé au mur, en regardant sa sÅ“ur avec une +morne tristesse. + +L'appel achevé, les moines rentrèrent dans l'abbaye, les paysans +regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les +deux enfants restèrent seuls dans la cour... attendant avec une +douloureuse inquiétude la résolution du trésorier à l'égard de leur +père. + +Un nouveau personnage parut à la porte de la petite cour. + +C'était un grand vieillard à larges moustaches blanches et barbe +négligée, il marchait péniblement à l'aide d'une jambe de bois, et +portait un vieil habit uniforme vert à collet orange; un sac de peau +attaché sur son dos contenait son modeste bagage; il s'appuyait sur un +gros bâton de cornouiller, et était coiffé d'un gros bonnet hongrois, +d'une fourrure noire et râpée, qui, descendant jusque sur ses sourcils, +lui donnait l'air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs +que sa moustache, rattachés par un nÅ“ud de cuir, formaient une longue +queue qui lui tombait au milieu des épaules; son teint était hâlé, ses +yeux vifs, et l'âge avait courbé sa haute taille. + +Ce vieillard entra dans la cour sans voir d'abord les enfants, il +regardait autour de lui comme un homme qui cherche à s'orienter; +apercevant les deux petits paysans, il alla droit à eux. + +La jeune fille, effrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet +énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur; son frère +lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voulût +la retirer, il s'avança résolument au-devant du vieillard. + +Celui-ci s'était arrêté, frappé de la beauté de cet deux enfants, et +surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d'une +finesse, d'une régularité parfaite, était couronné de deux bandeaux de +cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d'indienne de +couleur brune; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas +de laine. + +--Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas +m'enseigner où est l'abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat. + +Quoiqu'il fût loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses +paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre +son frère, lui dit à demi-voix: + +--Réponds-lui, Jacques, réponds-lui, vois comme il a l'air méchant. + +--N'aie pas peur, Angèle, n'aie pas peur, dit le jeune garçon; puis il +dit au soldat: + +--Oui, monsieur, c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin; mais si vous +voulez entrer, la loge du frère portier est de l'autre côté, en dehors +de cette cour. + +L'enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît +attention à ses paroles. + +Lorsque la jeune fille avait appelé son frère _Jacques_, le vieillard +avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques, à son tour, +appela sa sÅ“ur _Angèle_, le vieillard tressaillit, laissa tomber son +bâton, et il eut besoin de s'appuyer au mur, tant son saisissement fut +violent. + +--Vous vous appelez _Jacques_ et _Angèle_... mes enfants? dit-il d'une +voix tremblante. + +--Oui, monsieur, répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez +étonné de cette question. + +--Et vos parents? + +--Nos parents sont tenanciers de l'abbaye, monsieur. + +--Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, je +suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la réunion de ces deux +noms... _Jacques_... _Angèle_... Allons, allons, Polyphème, vous perdez +la tête, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en +sabots, vous vous imaginez... et il haussa les épaules; c'est bien la +peine d'avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de +pareilles visions! Si c'est pour faire de telles découvertes que vous +revenez de Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait... +de... + +En se parlant ainsi à lui-même, Croustillac avait examiné la jeune fille +avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d'une ressemblance qui +lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle des regards +étincelants. + +La jeune fille, effrayée de nouveau, dit à son frère en cachant sa tête +derrière son épaule: + +--Mon Dieu, voilà qu'il me fait encore peur. + +--Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son cÅ“ur battre +à la fois de doute, d'anxiété, de crainte et d'espoir, ces traits +charmants me rappellent... mais non... c'est impossible... impossible! +Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... des fermiers?... +Allons, le coup de sabre que j'ai reçu sur la tête au siége d'Azof m'a +dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges (et +certes, plus que personne, j'ai le droit de croire aux bizarreries du +hasard. Je serais un ingrat d'en médire); oui, le hasard, peut faire +que des paysans donnent à leurs enfants certains noms... plutôt que +d'autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons, +c'est impossible... Après tout, je puis bien leur demander, et en vérité +en leur demandant, je ris de moi-même; c'est stupide...--Mes enfants, +dites-moi comment s'appelle votre père? + +--Jacques, monsieur. + +--Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi? + +--Jacques, monsieur. + +--Jacques, tout court? + +--Oui, monsieur, répondit l'enfant en regardant Croustillac avec +surprise. + +--Voilà qui est de plus en plus étrange, dit Croustillac en +réfléchissant. + +--Et il y a longtemps qu'il est en France? + +--Mais il y a toujours été, monsieur. + +--Allons, j'étais fou, décidément j'étais fou. Est-ce que votre père +était soldat, mes enfants? + +Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement. + +Le jeune garçon répondit: + +--Non, monsieur, il a toujours été fermier. + +A ce moment la porte qui communique dans l'abbaye s'ouvrit, l'un des +frères lais parut du haut de l'escalier. + +Ce frère était le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un +signe aux enfants, qui s'approchèrent tout tremblants. + +--Viens ici, la petite, dit-il. + +La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif sur son frère, +qu'elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de +l'escalier. + +Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui +redressa la tête qu'elle tenait baissée, et lui dit: + +--La belle enfant, tu préviendras ton père que s'il ne paye pas, d'ici à +huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu'il doit, il y a un +fermier plus solvable que lui qui demande la métairie et qui +l'obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours... +Sans cela, on l'aurait mis dehors aujourd'hui. + +--Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les +mains, il n'y a pas d'argent chez nous. Notre pauvre père est malade, +hélas! comment ferons-nous? + +--Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c'est l'ordre du prieur, +et il fit signe à la jeune fille de descendre. + +Les deux enfants se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant +et en disant:--Notre père en mourra... mon Dieu, il en mourra... + +Croustillac, à demi caché par un pilier du hangar, avait été à la fois +touché et indigné de cette scène. + +Au moment où le moine allait fermer la porte de l'ogive, le Gascon lui +dit: + +--Mon révérend, un mot... c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin? + +--Oui, après? dit le frère d'un ton brutal. + +--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, me donner un gîte jusqu'à demain? + +--Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner à la +porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera +une soupe. Puis il ajouta:--Ces vagabonda sont la plaie des maisons +religieuses. + +L'aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonça d'un +coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la +terre de son bâton et s'écria d'une voix menaçante: + +--Mordioux! mon révérend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins. + +--Qu'est-ce que c'est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrité. + +--Parce que je porte besace, il ne s'ensuit pas que je vous demande +l'aumône, mon révérend, s'écria Croustillac. + +--Que veux-tu donc alors? + +--Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut +bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charité le +commande à votre abbé. D'ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous +ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par +les dîmes. + +--Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent! + +--Vous m'appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j'ai +encore un écu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille +et de votre soupe, dom Ribaud. + +--Qu'entends-tu par dom Ribaud, drôle que tu es? dit le frère lai en +s'avançant sur le perron. Prends garde que j'aille un peu secouer tes +guenilles. + +--Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde à ton tour, dom +Glouton, que je te fasse tâter de mon bâton de cornouiller, dom +Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal... + +Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour châtier le Gascon, +mais il haussa les épaules et dit à Croustillac: + +--Si tu as jamais l'audace de te présenter à la loge du frère portier, +tu seras étrillé d'importance. Voilà l'hospitalité que tu recevras +désormais à l'abbaye de Saint-Quentin. + +Puis s'adressant aux enfants: + +--Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou +à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus +solvable qui la demande. + +Et le moine ferma brusquement la porte. + +--Je ne puis dire cela à ces enfants, reprit l'aventurier, en se parlant +à lui-même, ce serait d'un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais +j'avais comme un petit remords d'avoir contribué à la rôtisserie d'un +couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais à me figurer +que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens +tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il +est bizarre combien je m'intéresse à eux... si j'avais moins de raison, +je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pas +éclaircir mes doutes? Qu'est-ce que je risque... j'ai un excellent +moyen.--Ah ça! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre père est +malade et pauvre? il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine; +quoique je porte la besace, j'ai un boursicot... Eh bien! au lieu +d'aller coucher et dîner à l'auberge... (que la foudre m'écrase si je +mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j'irai +dîner et coucher chez vous! Je ne vous gênerai pas, j'ai été soldat, je +ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard, +un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille fraîche, à la +douce chaleur de l'étable; voilà tout ce qu'il me faut... ça sera +toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage... +Qu'est-ce que vous dites de ça? + +--Mon père n'est pas hôtelier, monsieur, répondit le jeune garçon. + +--Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère +est ménagère, comme elle doit l'être, ils ne regretteront pas ma venue, +cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour... +Allons!... conduisez-moi à la métairie, mes enfants; votre père ne vous +grondera pas de lui amener un vieux soldat. + +Malgré la rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier +inspira quelque confiance à Jacques et à Angèle; les deux enfants se +prirent par la main, marchèrent devant l'invalide, qui les suivait +absorbé dans une profonde rêverie. + +Au bout d'une heure de route, ils arrivèrent à l'entrée d'une longue +avenue de pommiers qui conduisait à la métairie. + + + + +CHAPITRE XXXVII. + +RÉUNION. + + +Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur +père consentait à donner l'hospitalité au vieux soldat. + +En attendant le retour des enfants, l'aventurier examinait l'extérieur +de la ferme. + +Tout y paraissait tenu avec soin et propreté; à côté des bâtiments +d'exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers +ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une +légère fumée s'échappait de la cheminée de briques; au loin on entendait +gronder l'Océan, car la ferme s'élevait presque sur les falaises de la +côte. + +La pluie commençait à tomber, le vent murmurait; un petit pâtre ramenait +des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude étable +en faisant tinter leurs clochettes mélancoliques. + +L'aventurier se sentit ému à l'aspect de cette scène paisible; il +enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu'il sût leur gêne +momentanée. + +L'aventurier vit venir à lui une femme pâle et de petite taille, d'un +âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême +propreté. Son fils l'accompagnait; sa fille s'était arrêtée au seuil de +la porte. + +--Nous sommes bien fâchés, monsieur... + +A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle +comme un spectre, étendit les bras vers elle... sans prononcer une +parole, abandonna son bâton, perdit l'équilibre et tomba subitement à la +renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement +derrière lui. + +L'aventurier était évanoui. + +La duchesse de Monmouth (c'était elle), ne reconnaissant pas d'abord le +chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et +s'empressa, aidée de ses deux enfants, de secourir l'inconnu. + +Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de +l'un des noyers, pendant que sa mère et sa sÅ“ur allèrent chercher un +cordial. + +En ouvrant l'uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration, +Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que +l'aventurier portait sur sa poitrine. + +--Ma mère, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garçon. + +La duchesse s'approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le +médaillon qu'elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant +le chevalier avec plus d'attention, elle s'écria: + +--C'est lui! c'est l'homme généreux qui nous a sauvés... + +Le chevalier revint à lui. + +Lorsqu'il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes. + +Il est impossible de peindre le bonheur, les élans de joie du bon +Croustillac. + +--Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois après tant d'années! +Quand j'ai tout a l'heure entendu ces enfants s'appeler _Jacques_ et +_Angèle_, le cÅ“ur m'a battu si fort... Mais je ne pouvais croire... +espérer... Et le prince? + +La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lèvres, secoua tristement +la tête et dit: + +--Vous allez le voir. Hélas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous +revoir soit attristé par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour eût +été beau pour nous. + +--Je n'en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pénible +condition! + +--Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un +moment ici, je vais préparer mon mari à vous recevoir. + +Après quelques minutes, l'aventurier entra dans la chambre de Monmouth; +ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte, +comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans. + +Quoiqu'il fût amaigri par la souffrance, et qu'il eût alors plus de +cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le même +caractère gracieux et élevé. + +Monmouth tendit affectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant +un fauteuil à son chevet, lui dit: + +--Asseyez-vous là , mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous +cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin, +chevalier, nous voici réunis après plus de dix-huit années de +séparation!... Ah! bien souvent, Angèle et moi, nous avons parlé de +vous, de votre généreux dévouement... Notre chagrin était de ne pouvoir +dire à nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu'ils +vous doivent aussi. + +--Ah ça, monseigneur, songeons au plus pressé, dit le Gascon, chacun son +tour. + +Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et +fit gravement dans la doublure de son habit une large incision. + +--Que voulez-vous faire? demanda le duc. + +Le chevalier tira de sa poche secrète une espèce de bourse de cuir, et +dit au duc: + +--Il y a là -dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en +contient autant. C'est le fruit de mes épargnes sur ma paye et le prix +de la jambe que j'ai laissée l'an passé à la bataille de Mohiloff, après +le passage de la Bérésina; car il faut être juste, Pierre le Grand, bien +nommé, paye généreusement les soldats de fortune qui s'enrôlent à son +service et qui lui font hommage de quelqu'un de leurs membres. + +--Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant +doucement la bourse que l'aventurier lui tendait. + +--Je vais être clair, monseigneur: vous êtes en arrière de cent écus de +redevance, et vous êtes menacé d'être renvoyé de cette métairie sous +huit jours. C'est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d'une +robe de moine, qui a fait cette menace à vos pauvres chers enfants, cela +tout à l'heure devant moi, à la porte du couvent. + +--Hélas! Jacques, cela n'est que trop probable, dit tristement Angèle à +son mari. + +--Je le crains, dit Monmouth, mais ce n'est pas une raison, mon ami, +pour accepter. + +--Mais, monseigneur, il me semble que vous m'avez, il y a quelque +dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions +aujourd'hui; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser +tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires +tout à notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En +arrivant à La Rochelle, le père Griffon m'a dit que vous me donniez la +_Licorne_ et sa cargaison. + +--Mon Dieu, mon ami, c'était si peu de chose auprès de ce que nous vous +devions, dit Jacques. + +--Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait +pour nous? reprit Angèle. + +--Sans doute, c'était peu... ça n'était rien, rien du tout... une tasse +de café bien sucrée, avec du rhum pour l'adoucir, n'est-ce pas? +seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en +café, en sucre et en rhum, le chargement d'un bâtiment de 800 +tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison, +c'était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises +paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m'a +blessé. + +--Mon ami... + +--J'étais payé par ce médaillon... n'en parlons plus... d'ailleurs, je +n'ai plus le droit de vous en vouloir, j'ai fait un acte de donation du +tout au père Griffon, afin qu'il en fît à son tour donation aux pauvres +ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait. + +--Serait-il possible que vous ayez refusé, s'écrièrent les deux époux. + +--Oui, j'ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez +l'étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n'étais pas déjà si riche en +bonnes Å“uvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur +et sans tache!... C'était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais +j'avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il +m'était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur. + +--Noble et excellent cÅ“ur! dit Angèle. + +--Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre! + +--C'est justement parce que j'avais l'habitude de la pauvreté et d'une +vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à +l'oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais +riche à 200,000 écus. J'ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça +m'a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j'avais de la +misère... du chagrin... ou que j'étais cloué sur mon grabat par une +blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:--Après +tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une +fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du +courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je +m'attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l'avoue +et je vous en remercie... j'ai néanmoins profité un peu de votre +générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de +six livres et que c'était peu pour aller en Moscovie, j'empruntai 25 +louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un +Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m'embarquai pour Revel sur un +Suédois; de Revel j'allai à Moscou, j'arrivai comme marée en carême; +l'amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la +_polichnie_ du czar, autrement dit la première compagnie d'infanterie +équipée et manÅ“uvrant à l'allemande qui ait existé en Russie. J'avais +fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service; +je fus donc enrôlé dans la _polichnie_ du czar, et j'eus l'honneur +d'avoir ce grand homme pour _serre-file_, car il servit dans cette +compagnie comme simple soldat, vu qu'il avait l'habitude de croire que +pour savoir un métier il faut l'apprendre... + +Une fois incorporé dans l'armée moscovite, j'ai fait toutes les guerres. +Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes +campagnes, vous parler du siége d'Azof, où je reçus un coup de sabre sur +la tête; de la prise d'Astrakan sous Schérémétoff, où j'ai gagné un coup +de lance dans les reins; du siège de Narva, où j'ai eu l'honneur +d'ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin +de la grande bataille de Dorpat. + +Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là +pour endormir vos enfants pendant les veillées d'hiver, au coin du feu, +quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers. +Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c'est que j'ai fait la +guerre, depuis que je vous ai quitté, d'abord comme bas officier, puis +comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l'an passé je +n'avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m'a donné +généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en +France, parce que, après tout, c'est encore là que l'on meurt le +mieux... quand on y est né; Je m'en allais pédestrement, en flânant, +regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour +ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le +chevalier d'un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage +ordinaire, oh! cette fois, non, ça n'a pas été le hasard... mais c'est +la providence du bon Dieu qui m'a fait rencontrer vos enfants, +monseigneur; ils m'ont amené jusqu'ici... je suis tombé à la renverse +sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et +me voilà ! + +Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois, +monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère +sont morts depuis longtemps, j'aimerais donc furieusement m'établir +auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose, +quand ça ne serait qu'à servir d'épouvantail pour empêcher les oiseaux +de manger vos pommes et vos cerises; j'oublierais que vous êtes +_monseigneur_; je vous appellerais maître Jacques; j'appellerais madame +la duchesse dame Jacques; vos enfants m'appelleraient le père Polyphème, +je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu'à _vitam +æternam_. + +--Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent à la +fois Jacques et Angèle, les yeux mouillés de larmes. + +--Mais à une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux, +c'est que moi qui suis orgueilleux comme un paon, je vous paierai +d'avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que +vous m'avez refusés; total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze de +pension... dans douze ans nous ferons un autre bail. + +--Mais, mon ami... + +--Mais, monseigneur, c'est oui ou non. Si c'est oui, je reste, et je +suis plus heureux que je ne le mérite. Si c'est non, je reprends mon +bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai, +mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a +perdu son maître. + +Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d'un ton +si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l'offre du +chevalier: + +--Eh bien donc j'accepte. + +--Hourra! cria Croustillac d'une voix de Stentor, et il accompagna cette +exclamation moscovite en jetant en l'air son bonnet de poil. + +--Oui, j'accepte de grand cÅ“ur, mon vieil ami, dit Monmouth, et +pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si +généreusement.. me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et +mes enfants de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous +pouvons braver deux années aussi mauvaises que celle qui a été la cause +première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l'inquiétude de l'avenir +m'avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des +miens... assuré d'un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va +renaître. + +--Ah çà ! mordioux, monseigneur, comment se fait-il qu'avec ces +énormités de pierreries que vous aviez, vous soyez réduits?... + +--Angèle va vous raconter cela, mon ami; l'émotion à la fois si douce et +si vive que je ressens m'a fatigué... + +--Après vous avoir laissé à bord de la _Licorne_, dit Angèle, nous fîmes +voile en toute hâte pour le Brésil; nous y séjournâmes quelques temps, +mais pour plus de prudence, nous résolûmes de partir pour l'Inde à bord +d'un bâtiment portugais. Nous avions vécu trois ans dans ce pays très +ignorés, très heureux, très tranquilles, lorsque je tombai sérieusement +malade. Un des meilleurs médecins de Bombay déclara que le climat de +l'Inde deviendrait mortel pour moi, l'air natal pouvant seul me sauver. +Vous savez combien Jacques m'aime; il me fut impossible de vaincre sa +résolution; il voulut à toute force revenir en Europe, en France, malgré +les dangers qui le menaçaient. Nous partîmes du Cap sur un bâtiment +hollandais, faisant voile pour le Texel. Nous possédions une somme très +considérable provenant des ventes de nos pierreries. Notre traversée fut +très heureuse jusque sur les côtes de France; mais là une tempête +horrible nous assaillit. Après avoir perdu ses mâts, après avoir été +pendant trois jours battu par les flots, notre navire échoua sur la +côte, à un quart de lieue d'ici; par un miracle du ciel, moi et Jacques +nous échappâmes seuls à une mort presque certaine. Plusieurs passagers +furent, comme nous, jetés sur la grève pendant cette nuit horrible. Tous +périrent, je vous le répète, mon ami, il fallait un miracle pour nous +sauver, moi et Jacques, moi surtout, si souffrante. Les tenanciers que +nous remplaçons dans cette ferme nous trouvèrent mourants sur la plage; +ils nous transportèrent ici. Le navire était englouti avec toutes nos +richesses; Jacques, ne s'occupant que de moi, avait tout oublié; nous ne +possédions plus rien; j'étais orpheline, sans aucune fortune; Jacques ne +pouvait s'adresser à personne sans être reconnu. Ce qui nous restait à +la Martinique avait sans doute été confisqué... et puis comment réclamer +ces biens? Pour toute ressource, il nous restait une bague que je +portais au doigt lors du naufrage; nous chargeâmes les fermiers de cette +métairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant à Abbeville; +ils en tirèrent environ quatre mille livres: c'était tout notre avoir. +Ma santé était tellement altérée que nous fûmes obligés de nous arrêter +ici; cette mesure conciliait d'ailleurs la prudence et l'économie; les +métayers étaient bons, pleins de soins pour nous. + +Peu à peu je me rétablis complétement. Presque sans ressources, nous +pensâmes à l'avenir avec effroi; pourtant nous étions jeunes, le malheur +avait redoublé notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos +hôtes nous frappa; ils étaient vieux, sans enfants; nous leur proposâmes +de prendre la moitié de leur métairie, et de faire sous leur direction +notre apprentissage, leur avouant que nous n'avions pas d'autres +ressources que ces quatre mille livres que nous partagerions avec eux. +Touchés de notre position, ces braves gens voulurent d'abord nous +dissuader de ce projet, nous représentant combien cette vie était dure +et laborieuse. J'insistai, je me sentais pleine de force et de courage; +Jacques avait trop longtemps vécu pour ne pas s'accoutumer à la vie des +champs. Nous accomplîmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques. +Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie? +Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grâce aux +leçons et aux enseignements de nos braves devanciers; leur petite +fortune, augmentée de nos deux mille livres, était suffisante... Ils +nous firent agréer pour leurs successeurs par le trésorier de l'abbaye, +et nous prîmes la métairie tout entière. + +--Ah! madame, quelle résignation! quelle énergie! s'écria le chevalier. + +--Ah! si vous saviez, mon ami, dit Monmouth, avec quelle admirable +sérénité d'âme, avec quelle douce gaieté Angèle supportait cette vie si +rude, elle habituée à une existence somptueuse! si vous saviez, comme +elle savait toujours être gracieuse, élégante et charmante, tout en +surveillant les travaux du ménage avec une admirable activité; si vous +saviez enfin quelle force je puisais dans ce cÅ“ur vaillant et dévoué, +dans ce doux regard toujours attaché sur moi avec une admirable +expression de bonheur et de contentement, si précaire que fût notre +position! Ah! qui récompensera jamais cette conduite si belle! + +--Mon ami, dit tendrement Angèle, Dieu n'a-t-il pas béni votre vie +laborieuse et paisible? ne nous a-t-il pas envoyé deux petits anges pour +changer nos devoirs en plaisirs? Que vous dirai-je enfin, reprit Angèle, +s'adressant au chevalier; depuis bientôt seize ans que dure cette vie +uniforme qui _chaque jour amène son pain_, comme disent les bonnes +gens, jamais un chagrin n'était venu la troubler, lorsque, l'an passé, +de mauvaises récoltes nous gênèrent beaucoup. Nous fumes obligés de +renvoyer deux de nos gens de ferme par économie. Jacques redoubla +d'ardeur, de travail; ses forces le trahirent, il s'alita; nos petites +ressources s'épuisèrent. Une mauvaise année, voyez-vous, pour de pauvres +fermiers, dit Angèle en souriant doucement, c'est terrible. Enfin, sans +vous, je ne sais comment nous aurions pu échapper au sort dont on nous +menaçait, car l'abbé de Saint-Quentin est inflexible pour les tenanciers +en retard; et pourtant nous mettions notre orgueil à lui payer toujours +un terme d'avance. Cent écus... tout autant... et cent écus, chevalier, +ne s'amassent pas aisément. + +--Cent écus? cela ne payait pas la broderie d'un baudrier! dit Jacques +avec un sourire mélancolique. Ah! que de fois... en voyant ma pauvre +Angèle et ma fille travailler à leur dentelle une partie de la nuit pour +parfaire cette somme... que de fois j'ai regretté le bien que j'aurais +pu faire en éprouvant ce que c'est que le malheur. + +--Écoutez, monseigneur, dit gravement Croustillac, je ne suis pas cagot. +J'ai tout à l'heure manqué de secouer la robe d'un moine; j'ai fait des +irrégularités pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sûr qu'il y a +quelqu'un là -haut qui ne perd pas de vue les honnêtes gens. Or, il est +impossible qu'après dix-huit ans d'une vie de travail et de résignation, +à cette heure que vous voilà vieux avec deux beaux enfants, vous pensiez +rester à la merci d'un moine avare ou d'une année de grêle. En vous +écoutant, il m'eut venu une idée. Si j'étais le fanfaron d'autrefois, je +dirais que c'est une idée d'en haut... mais je crois tout bonnement que +c'est une idée heureuse. Qu'est devenu le père Griffon? + +--Nous l'ignorons, nous ne sommes pas retournés à la Martinique. + +--Il appartient à l'ordre des Frères Prêcheurs; il doit être au bout du +monde, dit Monmouth. + +--Moi qui n'ai aucune nouvelle de France depuis dix-huit ans, j'en +ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m'en inquiète. Je +lui ai laissé le prix de la _Licorne_; c'est un bon et honnête +religieux; s'il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il +aura été prudent et ménager dans ses aumônes. Mon avis serait donc de +tâcher de savoir où est le révérend, car si le bon Dieu voulait qu'il +eût gardé quelque bon morceau de la _Licorne_, avouez, monseigneur, que +ça ne serait pas un méchant manger à cette heure! si ce n'est pour vous, +du moins pour ces deux beaux enfants, car le cÅ“ur me saigne de les +voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique ça leur tienne les +pieds plus chauds que des bottes de basane à éperons dorés, ou des +souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses, ces bas! +roses comme ceux que je portais en 1690, ajouta le chevalier avec un +soupir. Puis il reprit:--Eh bien! monseigneur, que dites-vous de mon +idée _griffonnante_? + +--Je dis, mon ami, que c'est un fol espoir. Le père Griffon est sans +doute mort; il aura légué sans doute votre fortune à quelque communauté +religieuse. + +--A l'abbaye de Saint-Quentin, peut-être? dit Angèle. + +--Mordioux! il ne manquerait plus que ça. J'irais mettre sur l'heure le +feu au couvent. + +--Ah! fi... fi... chevalier! dit Angèle. + +--C'est qu'aussi je rage d'avoir fait ce que j'ai fait à l'endroit de +vos deux cent mille écus; mais pouvais-je alors m'imaginer que je +retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamants à la pelle? +Ah ça! il ne s'agit pas de philosopher, mais de retrouver le père +Griffon, s'il existe. + +--Et comment le retrouver? dit Monmouth. + +--En le cherchant, monseigneur. Moi qui n'ai aucune raison pour me +cacher, dès demain je me mettrai en quête, clopin clopant.. Rien n'est +plus simple, en vérité, je suis stupide de n'y avoir pas songé plus tôt: +je m'adresserai directement au supérieur des Missions étrangères, à +Paris; ainsi nous saurons à quoi nous en tenir... Le supérieur +m'apprendra du moins si le bon père est en vie ou non; et même, à ce +sujet, je ferai demain une visite à votre voisin l'abbé de +Saint-Quentin; il me dira comment m'y prendre... pour avoir ces +renseignements. Je lui porterai vos cent écus, ce sera une bonne manière +d'entamer l'entretien. + +La journée se passa entre les trois amis. On laisse à penser les récits, +les souvenirs, gais ou touchants ou tristes, qui furent évoqués. + +Le lendemain Croustillac, qui s'était déjà fait un ami du jeune Jacques, +partit pour l'abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement +empaqueté en beaux louis d'or, fut un excellent passe-port pour arriver +jusqu'au père trésorier... + +--Mon père, lui dit Croustillac, j'aurais une lettre très importante à +remettre à un bon religieux de l'ordre des Frères-Prêcheurs; je ne sais +s'il vit, s'il meurt, s'il est en Europe, ou au bout du monde; à qui +faut-il s'adresser pour être renseigné à son sujet? + +--A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partie des missions, et +qui, après de longs et pénibles travaux apostoliques, est venu depuis +six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye. + +--Et quand pourrai-je voir ce vénérable chanoine, mon père? + +--Ce matin même; demandez, en descendant dans la cour du cloître, qu'un +frère lai vous conduise chez le père Griffon, et... + +Croustillac donna un si furieux coup de bâton sur le plancher en +poussant trois fois son exclamation moscovite:--Hourra... hourra... +hourra!... que le père trésorier fut effrayé et sonna précipitamment, +croyant avoir affaire à un fou. + +Un père entra. + +--Pardon, mon bon père, dit Croustillac, ces cris sauvages et ce coup de +bâton non moins sauvage vous peignent l'état de mon âme!... mon +étonnement!... ma joie!... C'est justement le père Griffon que je +cherche. + +--Conduisez donc monsieur chez le père Griffon, dit le trésorier. + +Nous renonçons à peindre cette nouvelle reconnaissance si importante +pour les résultats qu'en attendait le Gascon. + +Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicommis de +Croustillac, et craignant que le chevalier ne vînt un jour à regretter +son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là ses +intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche +aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital, +qu'il se réservait d'employer à une fondation pieuse si le Gascon ne +reparaissait pas. + +La vente de la _Licorne_, faite prudemment, avait rapporté sept cent +mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale +avantageuse aux environs d'Abbeville, non loin de l'abbaye de +Saint-Quentin, en avait profité. Il s'était donc rendu acquéreur d'une +fort belle terre appelée _Châteauvieux_. Au retour de ses longs voyages, +six mois environ avant l'époque dont il s'agit, le père Griffon avait +demandé de préférence un canonicat en Picardie, afin d'être plus à +portée de surveiller les biens qu'il gérait, ignorant toujours si le +Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière +supposition, d'après un silence de dix-huit ans. + +Le père Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l'abbaye que pour +aller visiter le domaine de Châteauvieux. Depuis six mois qu'il logeait +à Saint-Quentin, il n'était jamais allé du côté de la métairie dont +Jacques de Monmouth était le fermier. + +La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme fut aussi +touchante que celle de l'aventurier. + +Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine +appartiendrait à Jacques, l'autre moitié à Croustillac, sous le nom +duquel il resterait. + +Le Gascon testa immédiatement en faveur des deux enfants de Monmouth, à +condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Châteauvieux. + +Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de +l'abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour +un oncle d'_Amérique_, qui était venu incognito éprouver ses neveux, +pauvres cultivateurs. + +Jacques céda sa métairie au tenancier qu'on lui avait destiné pour +remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfants et son _oncle_ +Croustillac pour Châteauvieux. + +Les trois amis vécurent longuement, heureusement dans le domaine, et +leurs enfants et petits-enfants y vécurent après eux. + +Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l'an, le +père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvieux. + +Un seul jour chaque année assombrissait cette vie paisible et heureuse. +C'était l'anniversaire du _15 juillet 1685_, anniversaire du sacrifice +du courageux SIDNEY. + +Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son père descendait de +race royale. Le secret fut toujours gardé par Jacques, par sa femme, par +Croustillac et par le père Griffon. + +L'âge avait tellement changé le duc, tant d'années avaient d'ailleurs +passé sur les événements de la Martinique, qu'il ne fut plus jamais +inquiété. + +Quelquefois seulement les enfants et les petits-enfants de Jacques de +Monmouth ouvraient des yeux étonnés, lorsque leur bon et vieil ami, le +chevalier de Croustillac, s'adressant à la duchesse de Monmouth d'un air +d'intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme +d'attendrissement, ces mots d'une apparence véritablement cabalistique: + +_Barbe-Bleue, l'Ouragan, Arrache-l'Ame, Youmaalë, le Morne-au-Diable._ + + +FIN. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + Pages + +CHAPITRE XIX. La surprise 1 + +--XX. Le départ 12 + +--XXI. La trahison 25 + + +TROISIÈME PARTIE. + +CHAPITRE XXII. Le vice-roi d'Irlande et d'Écosse 40 + +--XXIII. La surprise 54 + +--XXIV. L'entretien 65 + +--XXV. Révélation 78 + +--XXVI. Le dévouement 90 + +--XXVII. Le martyr 101 + +--XXVIII. L'arrestation 113 + +--XXIX. Le départ 127 + +QUATRIÈME PARTIE. + + Pages + +CHAPITRE XXX. Regrets 140 + +--XXXI. Le départ 152 + +--XXXII. La frégate 162 + +--XXXIII. Le jugement 177 + +--XXXIV. La chasse 190 + +--XXXV. Le retour 201 + + +ÉPILOGUE. + +CHAPITRE XXXVI. L'abbaye 213 + +--XXXVII. Réunion 226 + +FIN DE LA TABLE. + + +NOTES: + +[1] Espèce de calebasse assez profonde. + +[2] Apprenti boucanier. + +[3] Le Prétendant, né en 1688. + +[4] Voici comment finit le paragraphe de Hume déjà cité: + +«Après son exécution, ses partisans conservèrent l'espérance de le +revoir à leur tête; ils se flattèrent que le prisonnier qu'on avait +exécuté n'était pas le duc de Monmouth, mais qu'un de ses amis qui lui +RESSEMBLAIT BEAUCOUP AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI. + +--Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768), +ajoute: + +«Il est certain que le bruit courut dans Londres qu'un officier de +l'armée de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr +d'être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui +avec autant de joie qui si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce +bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son +cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s'écria: Ah! ce n'est pas +le duc de Monmouth!» + +Enfin, Sainte-Foix, qui cherche à prouver que le Masque de Fer n'était +autre que le duc de Monmouth, cite un passage d'un autre ouvrage +anglais, par Pyms, et dans lequel on lit: + +«Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu +ci-devant la lieutenance de la Tour, et à qui le prince d'Orange l'avait +ôtée pour la donner au lord Lucas.--_Skelton, lui dit le comte Danby, +hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc +de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en +Angleterre.--Je n'ai point affirmé cela, puisque je n'en sais rien, dit +Skelton, mais j'ai dit que, la nuit d'après la prétendue exécution du +duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le +tirer de la Tour, et que le duc fut emmené par lui.»_ + +Sainte-Foix cite encore une conversation du père Tournemine, et ajoute: + +«La duchesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du +roi Jacques qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince +l'exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l'heure de la +mort et prêt à communier, avait fait promettre devant l'hostie, que +Huldeston, prêtre catholique, avait secrètement apportée, avait fait +promettre au roi Jacques (alors duc d'York) que, quelque révolte que +tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.--_Aussi +le roi Jacques ne l'a-t-il_ PAS FAIT MOURIR, répondit le père Sunders.» + +Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulement établir +que la donnée de ce récit n'était pas absolument une fiction romanesque, +et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue, +elle était du moins basée sur une _possibilité_ vraisemblable. + +[5] Sorte de coffre destiné à l'amarrage des navires. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE *** + +***** This file should be named 38435-0.txt or 38435-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/4/3/38435/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38435-0.zip b/38435-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7cccf77 --- /dev/null +++ b/38435-0.zip diff --git a/38435-8.txt b/38435-8.txt new file mode 100644 index 0000000..2da6e00 --- /dev/null +++ b/38435-8.txt @@ -0,0 +1,15872 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le morne au diable + +Author: Eugène Sue + +Release Date: December 29, 2011 [EBook #38435] +[Last updated: May 15, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE + +[Illustration] + +IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11. + +[Illustration] + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE + +PAR + +EUGÈNE SÜE + +TOME PREMIER + +PARIS +PAULIN, ÉDITEUR +RUE RICHELIEU, 60 + +1846 + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +LE PASSAGER. + + +Vers la fin de mai 1690, le trois-mâts la Licorne partit de La Rochelle +pour la Martinique. + +Le capitaine Daniel commandait ce navire armé d'une douzaine de pièces +de moyenne artillerie; précaution défensive nécessaire, nous étions +alors en guerre avec l'Angleterre, et les pirates espagnols venaient +souvent croiser au vent des Antilles, malgré les fréquentes poursuites +de nos flibustiers. + +Parmi les passagers de la Licorne, très peu nombreux d'ailleurs, on +remarquait le révérend père Griffon, de l'ordre des frères Prêcheurs. Il +retournait à la Martinique desservir la paroisse du Macouba, dont il +occupait la cure depuis quelques années, à la grande satisfaction des +habitants et des esclaves de ce quartier. + +La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement +en état d'hostilité ouverte contre les Anglais, les Espagnols ou les +Caraïbes, mettait les prêtres des Antilles dans une position +particulière. Ils devaient non seulement prêcher, confesser, communier +leurs ouailles, mais aussi les aider à se défendre lors des fréquentes +descentes de leurs ennemis de toutes nations et de toutes couleurs. + +La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée +et exposée à des surprises meurtrières; plus d'une fois le père Griffon, +aidé de ses deux nègres, bien retranché derrière une grosse porte +d'acajou crénelée, avait repoussé les assaillants par un feu vif et +nourri. + +Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d'assez +grandes connaissances théoriques en architecture militaire, le père +Griffon avait donné d'excellents avis aux gouverneurs successifs de la +Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense. + +Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des +charpentes; instruit en agriculture, excellent jardinier, d'un esprit +inventif, plein de ressources, d'une rare énergie, d'un courage +déterminé, c'était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le +quartier qu'il habitait. + +La parole évangélique n'avait peut-être pas dans sa bouche toute +l'onction désirable; sa voix était dure, ses exhortations rudes; mais le +sens moral en était excellent, et la charité n'y perdait rien. + +Il disait la messe assez vite et fort à la _flibustière_. On le lui +pardonnait en songeant que l'office avait souvent été interrompu par une +descente d'Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres, et qu'alors le +père Griffon, sautant de la chaire où il prêchait la paix et la +concorde, s'était un des premiers mis à la tête de son troupeau pour le +défendre. + +Quant aux blessés et aux prisonniers, une fois l'engagement terminé, le +digne prêtre améliorait leur position autant qu'il le pouvait, et +pansait avec toute sorte de soins les blessures qu'il avait faites. + +Nous n'entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût +de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent +controversée:--_Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la +guerre?_--Nous n'invoquerons à ce sujet ni l'autorité de saint Grégoire +ni celle de Léon IV; nous dirons simplement que ce digne prêtre faisait +le bien et repoussait le mal de toutes ses forces. + +D'un caractère loyal et généreux, ouvert et gai, le père Griffon était +malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C'était de sa part +de continuelles plaisanteries de séminaire sur les filles d'Ève, sur ces +tentatrices, sur ces diaboliques alliées du serpent. + +Nous dirons à la louange du père Griffon qu'il y avait dans ses +railleries, d'ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit; +il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu'il regrettait de ne pouvoir +même désirer; car, malgré la licence extrême des habitudes créoles, la +pureté des moeurs du père Griffon ne se démentit jamais. + +On aurait peut-être pu lui reprocher d'aimer un peu la bonne chère; non +qu'il en abusât (il se bornait à jouir des biens que Dieu nous donne), +mais il aimait singulièrement à s'entretenir de recettes merveilleuses +pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre +les fruits parfumés des tropiques; quelquefois même l'expression de sa +sensualité devenait contagieuse, lorsqu'il racontait certains repas à la +_boucanière_ faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l'île. Le +père Griffon possédait entre autres le secret d'un _boucan_ de tortue +dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante +chez ses auditeurs. Malgré son formidable et fréquent appétit, le père +Griffon observait scrupuleusement ses jeûnes, qu'une bulle du pape +rendait d'ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes +qu'en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre aurait +abandonné le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux +envers un pauvre esclave; que personne n'était plus que lui pitoyable, +aumônier et sagement ménager, regardant le peu qu'il possédait comme le +bien des malheureux. + +Jamais ses consolations, ses secours ne manquaient à ceux qui +souffraient; une fois sa tâche chrétienne accomplie, il travaillait +gaiement et vigoureusement à son jardin, arrosait ses plantes, sarclait +ses allées, émondait ses arbres; et le soir venu, il aimait à se reposer +de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant avec une +intelligente friandise des richesses gastronomiques du pays. + +Ses ouailles ne laissaient jamais vides son cellier ou son +garde-manger. Le plus beau fruit, la plus belle pièce de la chasse ou de +la pêche lui étaient toujours fidèlement envoyés; il était aimé, il +était béni; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et +son jugement décidait en dernier ressort de toutes les questions. + +L'extérieur du père Griffon répondait parfaitement à l'idée qu'on +pourrait peut-être se faire de lui, d'après ce que nous venons de dire +de son caractère. + +C'était un homme de cinquante ans au plus, robuste, actif, quoiqu'un peu +replet; sa longue robe de laine blanche à camail noir dessinait ses +larges épaules, une calotte de feutre couvrait son front chauve. Son +visage coloré, son triple menton, ses lèvres épaisses et vermeilles, son +nez long et fortement aplati à son extrémité, ses petits yeux vifs et +gris lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais; mais ce qui +caractérisait surtout la physionomie du père Griffon, c'était une rare +expression de franchise, de bonté, de hardiesse et d'innocente +raillerie. + +Au moment où commence ce récit, le frère Prêcheur, debout à l'arrière du +bâtiment, causait avec le capitaine Daniel. + +A la facilité avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgré le +violent roulis du navire, on voyait que le père Griffon avait depuis +longtemps le _pied marin_. + +Le capitaine Daniel était un vieux loup de mer; une fois au large il +abandonnait la direction de son navire à ses seconds ou à son pilote et +s'enivrait régulièrement tous les soirs. Faisant très fréquemment le +voyage de la Martinique à La Rochelle, il avait déjà ramené d'Amérique +le père Griffon. Aussi ce dernier, habitué à l'ébriété du digne +capitaine, surveillait assez attentivement la manoeuvre; car, sans +posséder la science nautique du père Fournier et autres de ses confrères +religieux, il avait assez de connaissances théoriques et pratiques en +marine. + +Plusieurs fois le religieux avait fait la traversée de la Martinique à +Saint-Domingue, et à la Côte ferme à bord des bâtiments flibustiers qui +prélevaient toujours une sorte de dîme sur leurs prises en faveur des +églises des Antilles. + +La nuit approchait; le père Griffon aspirait avec plaisir l'odeur du +souper que l'on préparait à l'avant; le domestique du capitaine vint +prévenir les passagers que le repas était prêt; deux ou trois d'entre +eux qui avaient résisté au mal de mer entrèrent dans la dunette. + +Le père Griffon dit le _Benedicite_. On venait à peine de s'asseoir à +table, lorsque la porte de la cabine s'ouvrit brusquement, et l'on +entendit ces mots prononcés avec l'accent gascon le plus renforcé: + +--Il y aura bien, je l'espère, illustre capitaine, une toute petite +place pour le chevalier de Croustillac? + +Tous les convives firent un mouvement de surprise et puis cherchèrent à +lire sur la figure du capitaine l'explication de cette singulière +apparition. + +Le capitaine restait béant, regardant son nouvel hôte d'un air presque +effrayé. + +--Ah ça! qui êtes-vous? Je ne vous connais pas. D'où diable sortez-vous +donc, monsieur? s'écria-t-il enfin. + +--Si je sortais de chez le diable, ce bon père... et le Gascon baisa la +main du père Griffon, ce bon père m'y renverrait bien vite, en me +disant: _Vade retro Satanas_... + +--Mais d'où venez-vous, monsieur? s'écria le capitaine stupéfait de +l'air confiant et souriant de cet hôte inattendu. On n'arrive pas ainsi +à bord... Vous n'êtes pas sur mon rôle d'équipage... vous n'êtes pas +tombé du ciel, peut-être? + +--Tout à l'heure c'était de l'enfer, maintenant c'est du ciel que je +viens. Mordioux! je ne prétends pas à une origine si divine ou si +infernale, illustre capitaine... Je... + +--Il ne s'agit pas de cela, répondez-moi, s'écria le capitaine! Comment +êtes-vous ici? + +Le chevalier prit un air majestueux: + +--Je serais indigne d'appartenir à la noble maison de Croustillac, une +des plus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hésitation à +satisfaire à la légitime curiosité de l'illustre capitaine. + +--Enfin, c'est bien heureux! s'écria ce dernier. + +--Ne dites pas que cela est bien heureux, capitaine, dites que cela est +juste. Je tombe à votre bord comme une bombe, vous vous étonnez... rien +de plus naturel... Vous me demandez comment je suis embarqué; c'est +votre droit; je vous l'explique, c'est mon devoir... Complétement +satisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant: +C'est très bien, chevalier, mettez-vous à table avec nous; je vous +réponds: Capitaine, ça n'est pas de refus, car je meurs d'inanition; +bénie soit votre offre bienfaisante! Ce disant, je me glisse entre ces +deux estimables gentilshommes; je me fais petit, petit, pour ne pas les +gêner; au contraire, car le roulis est si violent que je les cale... + +En parlant ainsi, le chevalier avait exécuté ses paroles à la lettre; +profitant de l'étonnement général, il s'était placé entre deux convives, +et se trouva bientôt muni du verre de l'un, du couvert de l'autre, de +l'assiette d'un troisième, un profond ébahissement rendant ses voisins +étrangers aux choses d'ici-bas. + +Tout ceci fut exécuté avec tant de prestesse, de dextérité, de +confiance, de hardiesse, que les convives de l'illustre capitaine de la +_Licorne_, et l'illustre capitaine lui-même, ne songèrent qu'à jeter un +regard de plus en plus curieux et étonné sur le chevalier de +Croustillac. + +Cet aventurier portait fièrement un vieux justaucorps de ratine +autrefois verte, mais alors d'un bleu-jaunâtre; ses chausses, éraillées, +étaient de la même nuance; ses bas, jadis écarlates, mais alors d'un +rose fané, semblaient en quelques endroits _brodés_ de fil blanc; un +feutre gris complétement râpé; un vieux baudrier garni de larges +passements de faux or couleur de cuivre rougi, supportait une longue +épée sur laquelle le chevalier s'était appuyé en entrant d'un air de +capitan. M. de Croustillac était un homme de haute taille et d'une +maigreur excessive; il paraissait âgé de trente-six à quarante ans; ses +cheveux, sa moustache et ses sourcils étaient d'un noir de jais; sa +figure osseuse, brune et hâlée; il avait un long nez, de petits yeux +fauves d'une vivacité extraordinaire, et la bouche énorme; sa +physionomie révélait à la fois une assurance imperturbable et une vanité +outrée. + +M. de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu'on ne +trouve guère que chez les Méridionaux; il s'aveuglait tellement sur son +mérite et sur ses grâces naturelles, qu'il ne croyait pas de femmes +capables de lui résister; la liste de ses prétendues bonnes fortunes de +tous genres eût été interminable. Si les mensonges les plus foudroyants +ne lui coûtaient guère, on ne pouvait lui refuser un véritable courage +et une certaine noblesse de caractère. Cette valeur naturelle, jointe à +son aveugle confiance en lui, le précipitaient quelquefois au milieu des +positions les plus inextricables, au milieu desquelles il donnait +toujours tête baissée, et dont il ne sortait jamais sans horions; car +s'il était aventureux et hâbleur comme un Gascon, il était opiniâtre et +têtu comme un Breton. + +Jusqu'alors sa vie avait été à peu près celle de tous ses confrères en +Bohême. Cadet d'une pauvre famille de Gascogne, d'une noblesse douteuse, +il était venu chercher fortune à Paris; tour à tour bas-officier d'une +compagnie d'enfants perdus, prévôt d'académie, baigneur étuviste, +maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de +Hollande, il s'était plus d'une fois donné pour protestant, feignant de +se convertir à la foi catholique afin de toucher les cinquante écus que +M. Pélisson payait à chaque néophyte sur la caisse des conversions. +Cette fourberie découverte, le chevalier fut condamné au fouet et à la +prison. Il subit le fouet, échappa à la prison, se déguisa au moyen +d'un énorme emplâtre sur l'oeil, ceignit une formidable épée dont il +battit le pavé, et embrassa la profession d'enjôleur de provinciaux au +profit de quelques maisons brelandières, dans lesquelles il conduisait +ces innocents agneaux, qui n'en sortaient jamais que tondus à vif. On +doit dire à la louange du chevalier qu'il restait toujours étranger à +ces friponneries, et, comme il le disait lui-même, s'il tendait +l'hameçon, il ne mangeait pas le poisson. + +Les édits sur les duels étaient alors très sévères. Un jour le chevalier +rencontra sur son passage un spadassin très connu, nommé +Fontenay-Coup-d'Épée. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en +lui disant: «Gare... je suis Fontenay-_Coup-d'Épée_.--Et moi, +Croustillac-_Coup-de-Canon_», dit le Gascon, en mettant sa rapière au +vent. Fontenay fut tué, et Croustillac obligé de fuir pour échapper aux +recherches. + +Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui +se réalisaient aux îles: il partit pour La Rochelle, espérant de s'y +embarquer pour l'Amérique. Il voyagea tantôt à pied, tantôt sur des +chevaux de retour, tantôt en charrette. Une fois arrivé, Croustillac +devait, non seulement payer son passage à bord d'un bâtiment, mais +encore obtenir de l'intendant de marine la permission de s'embarquer +pour les Antilles. + +Ces deux choses étaient aussi difficiles l'une que l'autre; les +migrations des protestants, auxquelles Louis XIV voulait s'opposer, +rendaient la police des ports extrêmement sévère, et le voyage de la +Martinique ne coûtait pas moins de huit à neuf cents livres. Or, de sa +vie l'aventurier n'avait possédé la moitié de cette somme. + +Arrivant à La Rochelle avec dix écus dans sa poche, vêtu d'un sarrau, et +portant au bout du fourreau de son épée, son justaucorps et ses chausses +soigneusement empaquetés, le chevalier alla se loger, en fin compagnon, +dans une pauvre taverne ordinairement fréquentée par les matelots. Là, +il s'enquit d'un bâtiment en partance, et il apprit que la _Licorne_ +devait mettre à la voile sous peu de jours. + +Deux maîtres de ce bâtiment hantaient la taverne que le chevalier avait +choisie comme centre de ses opérations. Il serait trop long de raconter +par quels prodiges d'astuce et d'adresse, par quels impudents et +fabuleux mensonges, par quelles folles promesses Croustillac parvint à +intéresser à son sort le maître tonnelier, chargé de l'arrimage des +tonneaux d'eau douce dans la cale; qu'il suffise de savoir que cet homme +consentit à cacher Croustillac dans un tonneau vide et à l'amener ainsi +à bord de la _Licorne_. + +Selon l'usage, les délégués de l'intendant et les greffiers de +l'amirauté visitèrent scrupuleusement le navire au moment de son départ, +pour s'assurer que personne ne s'y était embarqué en fraude. + +Le chevalier se tint coi au fond de sa barrique, rangé parmi les +futailles de la cale et il échappa ainsi aux recherches minutieuses des +gens du roi. Son coeur bondit d'aise lorsqu'il sentit le navire se +mettre en marche; il attendit quelques heures avant que d'oser se +montrer, sachant bien qu'une fois en haute mer le capitaine de la +_Licorne_ ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de +contrebande. + +Il avait été convenu entre le maître tonnelier et le chevalier que ce +dernier n'expliquerait jamais par quel moyen il était parvenu à +s'introduire à bord. + +Un homme moins impudent que notre aventurier se serait timidement tenu à +l'écart parmi les matelots, attendant avec assez d'inquiétude le moment +où le capitaine Daniel découvrirait cet embarquement frauduleux. +Croustillac, au contraire, alla hardiment au but; préférant la table du +capitaine à la gamelle des marins, il ne mit pas un moment en doute +qu'il dût s'asseoir à cette table, sinon de droit, du moins de fait. + +On le voit, son audace l'avait servi. + +Tel était l'hôte improvisé sur lequel les convives de la _Licorne_ +jetaient des regards curieux. + + + + +CHAPITRE II. + +LA BARBE-BLEUE. + + +--Allez-vous enfin, monsieur, m'expliquer comment vous vous trouvez ici? +s'écria le capitaine de la _Licorne_, trop impatient de savoir le secret +du Gascon pour le faire sortir de table. + +Le chevalier de Croustillac se versa un grand verre de vin, se leva et +dit à haute voix: + +--Je proposerai d'abord à l'illustre compagnie de porter une santé qui +nous est chère à tous, celle de notre glorieux monarque, celle de Louis +le Grand, le plus adorable des princes. + +Dans ces temps de despotisme inquiet, il eût été impolitique, dangereux +même pour le capitaine, d'accueillir froidement la proposition du +chevalier. + +Maître Daniel, et à son exemple les passagers, répondirent donc à son +appel. Tous répétèrent en choeur: + +--A la santé du roi! à la santé de Louis le Grand! + +Un seul convive resta silencieux. C'était le voisin du chevalier. +Croustillac le regarda en fronçant le sourcil. + +--Mordioux! monsieur, n'êtes-vous donc pas des nôtres, lui dit-il; +seriez-vous l'ennemi de notre monarque bien-aimé? + +--Point du tout, point du tout, monsieur; j'aime et je vénère ce grand +monarque. Mais comment boirais-je? vous avez pris mon verre, répondit +timidement le passager. + +--Comment! mordioux! c'est pour un si frivole motif que vous vous +exposez à passer pour un mauvais Français? s'écria le chevalier en +haussant les épaules. Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais... +laquais... allons donc, un verre à monsieur! Mon cher ami... à la bonne +heure! maintenant debout et redisons tous: A la santé du roi... de notre +grand roi! + +Le toast porté, on se rassit. + +Le chevalier profita de ce mouvement pour faire donner une assiette et +un couvert à son voisin. Puis, découvrant un potage placé devant lui, il +dit effrontément au père Griffon: + +--Mon révérend, vous offrirai-je de ce potage aux pigeonneaux? + +--Mais, corbleu! monsieur, s'écria le capitaine, outré des libertés du +chevalier, vous vous mettez bien à votre aise. + +Celui-ci interrompit maître Daniel et lui dit d'un air grave: + +--Capitaine, je sais rendre à chacun ce qui lui est dû: le clergé est le +premier ordre de l'État; je me conduis donc en chrétien en servant +d'abord le révérend père que voici; je ferai plus, je saisirai cette +occasion de rendre hommage, dans sa respectable et sainte personne, aux +vertus évangéliques qui distinguent et distingueront toujours notre +Eglise. + +En disant ces mots, le chevalier servit le père Griffon. + +De ce moment il devenait assez difficile au capitaine d'expulser +l'aventurier de sa table; il n'avait pu refuser le toast du chevalier, +ni l'empêcher de faire les honneurs des mets qui se trouvaient à sa +portée. Pourtant il continua son interrogatoire: + +--Allons, monsieur, vous êtes bon gentilhomme, soit! vous êtes bon +chrétien, vous aimez le roi comme nous l'aimons tous, cela est très +bien. Maintenant, dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici +à manger mon souper? + +--Mon père, s'écria le chevalier, je vous prends à témoin, ainsi que +l'honorable compagnie... + +--A témoin de quoi, mon fils? dit le père Griffon. + +--A témoin de ce que vient de dire le capitaine. + +--Comment! Qu'ai-je dit! s'écria maître Daniel. + +--Capitaine! vous avez dit, vous avez reconnu, proclamé à la face de la +société que j'étais bon gentilhomme!... + +--Je l'ai dit, sans doute, mais... + +--Que j'étais bon chrétien! + +--Oui, mais... + +--Que j'aimais le roi! + +--Oui, parce que... + +--Eh bien! reprit le chevalier, j'en prends de nouveau à témoin +l'illustre compagnie... quand on est bon chrétien, quand on est bon +gentilhomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de +plus? Mon révérend, vous servirai-je de ce hochepot? + +--J'en accepterai, mon fils, car mon mal de mer, à moi, c'est l'appétit; +une fois embarqué, ma faim redouble. + +--Je suis ravi, mon père, de cette conformité d'organisation, car je ne +me sens pas d'autre indisposition qu'une faim dévorante... + +--Eh bien! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met à même de +satisfaire cette faim, je vous dirai, pour me servir de vos propres +paroles, que c'est justement parce que vous êtes bon gentilhomme, bon +chrétien et affectionné à notre bien-aimé souverain, que vous devez +aller au-devant de la question que vous fait maître Daniel au sujet de +votre séjour extraordinaire à bord de son bâtiment. + +--Malheureusement voilà ce qui m'est impossible, mon père. + +--Comment, impossible? s'écria le capitaine courroucé. + +Le chevalier prit un air de componction solennelle, et répondit en +montrant le père Griffon: + +--Le révérend père peut seul entendre ma confession et mes aveux: ce +secret n'est pas seulement le mien; ce secret est grave, bien grave, +ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec contrition. + +--Et moi!... je pourrais vous forcer à parler, s'écria le capitaine, +quand je devrais vous faire attacher un boulet à chaque pied et vous +mettre à cheval sur une barre de cabestan jusqu'à ce que vous disiez la +vérité. + +--Capitaine, reprit le chevalier avec un calme imperturbable, je n'ai +jamais souffert une menace, un clin d'oeil... une moue... un signe... +un zest... un rien qui me parût insultant... mais vous êtes roi à votre +bord, par cela même je suis dans votre royaume... et je me reconnais +pour votre sujet... vous m'avez admis à votre table (je continuerai à +être toujours digne de cette faveur); pourtant ce n'est pas une raison +pour m'infliger arbitrairement les plus mauvais traitements; néanmoins, +je saurai m'y résigner, les supporter, à moins que ce bon père, l'appui +du faible contre le fort, ne daigne intercéder auprès de vous en ma +faveur, répondit humblement le chevalier. + +La position du capitaine devenait embarrassante, car le père Griffon ne +put s'empêcher de dire quelques mots en faveur de l'aventurier qui se +mettait si brusquement sous sa protection, et qui promettait de révéler +sous le sceau de la confession le secret de son séjour à bord de la +_Licorne_. + +La colère du capitaine se calma un peu; le chevalier, d'abord flatteur, +insinuant, devint jovial, plaisant, bouffon: il fit, pour amuser les +convives, toutes sortes de tours d'adresse; il mit des couteaux en +équilibre sur le bout de son nez, il construisit des pyramides de verres +et de bouteilles avec une habileté surprenante, il chanta de nouveaux +noëls, il imita le cri de différents animaux. + +Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la _Licorne_, +assez peu difficile d'ailleurs sur le choix de ses amusements, qu'à la +fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l'épaule: + +--Allons, chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n'y a pas +moyen de faire que vous n'y soyez pas; vous êtes un gai compagnon, il y +aura toujours pour vous un couvert à ma table, et on trouvera bien à +vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux-pont. + +Le chevalier se confondit en remercîments et en protestation de +reconnaissance, se rendit au gîte qu'on lui avait assigné, et s'endormit +bientôt d'un profond sommeil, parfaitement rassuré sur sa condition +pendant la traversée, quoiqu'un peu humilié d'avoir été obligé de +souffrir les menaces du capitaine et d'être descendu jusqu'aux +complaisances pour s'assurer de la bienveillance de maître Daniel, qu'il +traita mentalement de bête brute et d'ours marin. + +Le chevalier voyait dans les colonies un véritable Eldorado. Il avait +tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons, trop +heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Européens qui +venaient les voir, qu'il avait fait ce raisonnement statistique fort +simple: + +«Il y a environ _cinquante_ ou _soixante_ riches habitations à la +Martinique et à la Guadeloupe; leurs propriétaires, qui s'ennuient comme +des morts, sont ravis de pouvoir garder auprès d'eux des gens d'esprit, +de joyeuse humeur et de ressources; je suis essentiellement de ces +gens-là; je n'aurai donc qu'à paraître pour être choyé, fêté, adoré; en +admettant que j'accorde six mois à chaque habitation l'une dans l'autre, +elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne +de vingt-cinq à trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement +assurée, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Je +suis dans la pleine maturité de mes agréments; je suis aimable, je suis +spirituel, j'ai toutes sortes de talents de société; comment croire que +les opulentes héritières des colonies seront assez aveugles, assez +stupides pour ne pas profiter _de mon occasion_, et s'assurer ainsi du +plus charmant mari que jeune fille ou veuve agaçante ait jamais rêvé +dans ses nuits d'insomnie?» + +Telles étaient les espérances du chevalier; on verra si elles furent +déçues.... + + * * * * * + +Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se confessa au père +Griffon. + +Quoique assez véridiques, ses aveux n'apprirent rien de bien nouveau au +révérend sur la position de son pénitent, qu'il avait à peu près +devinée; tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier: + +Il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel; poursuivi par +les lois, se trouvant sans ressources, il avait pris le parti désespéré +d'aller chercher fortune aux îles; ne possédant pas de quoi payer son +passage, il avait eu recours à la compassion du tonnelier qui l'avait +introduit et caché à bord dans une barrique vide. + +Cette apparente sincérité rendit le père Griffon assez favorable à +l'aventurier; mais il ne lui dissimula pas que l'espoir de trouver la +fortune aux colonies était un leurre; il faut y arriver avec des +capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement; +le climat était meurtrier, les habitants se défiaient généralement des +étrangers, et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les +premiers colons étaient complétement oubliées, autant par l'égoïsme des +habitants que par la gêne où ils se trouvaient par suite de la guerre +avec l'Angleterre qui portait une grave atteinte à leurs intérêts. + +En un mot, le père Griffon conseillait au chevalier d'accepter l'offre +du capitaine, qui lui avait proposé de le ramener à La Rochelle après +avoir touché à la Martinique. + +Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille +ressources qu'il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à +demi-barbare, la condition des Européens étant telle aux colonies que +jamais, par égard pour leur dignité de _blancs_, ils n'occupaient +d'emplois trop subalternes. + +Le père Griffon ignorait que son pénitent avait tellement exploité les +_ressources_ de la France, qu'il s'était vu forcé de s'expatrier. Dans +certaines circonstances, personne n'était d'ailleurs plus facile à +abuser que le bon religieux; sa pitié pour le malheur nuisait à sa +pénétration habituelle. + +La vie passée du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d'une +blancheur immaculée; mais cet homme était si insouciant de sa détresse, +si indifférent de l'avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit +par prendre à cet aventurier plus d'intérêt peut-être qu'il n'en +méritait et qu'il lui proposa de l'héberger dans sa maison curiale de +Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique; offre que +Croustillac se garda bien de refuser. + +Le temps se passait: maître Daniel ne cessait d'admirer les talents +prodigieux du chevalier, chez lequel il découvrait chaque jour de +nouveaux trésors de prestidigitation. + +Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie +allumée, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait porté +l'engouement du capitaine jusqu'à l'enthousiasme; il avait formellement +offert au Gascon une place à _vie_ à son bord, pourvu qu'il lui promît +de charmer toujours aussi agréablement les loisirs de la navigation de +la _Licorne_. + +Nous dirons enfin, pour expliquer les succès de Croustillac, qu'à la mer +les heures semblent bien longues, que les moindres distractions sont +précieuses, et que l'on est alors bien aise d'avoir toujours à ses +ordres une espèce de bouffon d'une bonne humeur imperturbable. + +Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une +triste préoccupation; le terme de la traversée s'approchait; le langage +du père Griffon avait été trop sensé, trop sincère, trop juste pour ne +pas vivement impressionner notre aventurier, qui avait compté mener +joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent +plusieurs habitants qui, se trouvant au nombre des passagers, +retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances. Malgré +les talents qu'il développait et dont ils s'amusaient, nul de ces colons +ne fit la plus légère avance au chevalier, quoiqu'il répétât sans cesse +qu'il serait ravi de faire dans l'intérieur de l'île une longue +exploration. + +Le terme du voyage arrivait, les dernières illusions de Croustillac +étaient détruites; il se voyait réduit à la déplorable alternative de +naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France +affronter les rigueurs des gens du roi. + +Le hasard vint tout à coup offrir à l'esprit du chevalier le plus +éblouissant mirage et éveiller en lui les plus folles espérances. + +La _Licorne_ n'était plus qu'à deux cents lieues environ de la +Martinique, lorsqu'elle rencontra un bâtiment de commerce français +venant de cette île et faisant voile pour la France. + +Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la _Licorne_ pour +avoir des nouvelles d'Europe; aux colonies tout allait assez bien depuis +quelques semaines; on n'avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais. +Quelques autres communications échangées, les deux navires se +séparèrent. + +--Pour un bâtiment d'une telle valeur (les passagers avaient évalué son +chargement à 400,000 francs environ), il n'est guère bien armé, dit le +chevalier, ce serait une bonne capture pour les Anglais. + +--Ah! bah! reprit un passager d'un air d'envie, la Barbe-Bleue peut bien +perdre ce bâtiment-là. + +--Pardieu! oui; il lui resterait assez d'argent pour en acheter et en +armer d'autres. + +--Une vingtaine même si elle le voulait, dit le capitaine Daniel. + +--Oh! vingt.... c'est beaucoup, reprit un passager. + +--Ma foi, sans compter sa magnifique plantation de l'Anse-aux-Sables, et +sa mystérieuse maison du Morne-au-Diable, reprit un autre; ne dit-on pas +qu'elle a pour cinq ou six millions d'or et de pierreries...... enfouis +dans quelque cachette. + +--Ah! voilà... enfouis on ne sait où, reprit le capitaine Daniel, mais +pour sûr elle les a, car, moi, je tiens du vieux père +l'_Ouvre-l'oeil_, qui avait été une fois voir le premier mari de la +Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari était, disait-on, jeune et +beau comme un ange, je tiens de l'Ouvre-l'oeil que la Barbe-Bleue, ce +jour-là, s'amusait à mesurer dans un couï[1] des diamants, des perles +fines et des émeraudes; or, toutes ces richesses sont encore en sa +possession, sans compter qu'on dit que son troisième et dernier mari +était puissamment riche, et que toute sa fortune était en poudre d'or. + +--Les uns la disent si avare qu'elle ne dépense pas pour elle et les +siens 10,000 fr. par année... reprit un passager. + +--Quant à cela, ça n'est pas sûr, reprit maître Daniel, personne ne peut +savoir comment elle vit, puisqu'elle est étrangère à la colonie, et +qu'il n'y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au +Morne-au-Diable. + +--Certes, et l'on fait bien: ce n'est pas moi qui aurais la curiosité +d'y aller, dit un autre; le Morne-au-Diable ne jouit pas pour cela d'une +assez bonne renommée... On dit qu'il s'y passe des choses... des +choses... + +--Ce qui est certain, c'est que le tonnerre y est tombé trois fois... + +--Cela ne m'étonnerait pas; l'on entend, dit-on, des bruits étranges +autour de cette habitation. + +--On dit qu'elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au +milieu des rochers de la Cabesterre... + +--Cela se conçoit, si la Barbe-Bleue a tant de trésors à garder... + +Croustillac écoutait cette conversation avec une excessive curiosité. +Ces trésors, ces diamants miroitaient singulièrement à son imagination. + +--Mais de qui donc parlez-vous ainsi, mes gentilshommes? demanda-t-il +enfin. + +--Nous parlons de la Barbe-Bleue! + +--Qu'est-ce que la Barbe-Bleue? + +--La Barbe-Bleue? Eh bien! c'est la Barbe-Bleue... + +--Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? dit le chevalier. + +--La Barbe-Bleue? + +--Oui, oui, dit impatiemment Croustillac. + +--Eh! mon Dieu! c'est une femme! + +--Comment! une femme? Et pourquoi l'appelle-ton la Barbe-Bleue? + +--Pourquoi? Parce qu'elle se débarrasse de ses maris, comme l'homme à la +barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes. + +--Et elle est veuve!... c'est une veuve!... ce serait une veuve! +comment!... s'écria le chevalier avec un battement de coeur +inexprimable; une veuve... répéta-t-il en joignant les mains, une veuve! +riche à éblouir! à donner le vertige par le seul calcul de ses +richesses... une veuve!! + +--Une veuve, si veuve qu'elle l'est pour la troisième fois depuis trois +ans, dit le capitaine. + +--Et elle est aussi riche qu'on le dit? + +--Mais, oui, c'est connu, tout le monde le sait, dit le capitaine. + +--Riche à millions!! riche à armer des bâtiments de 400,000 livres... +riche à avoir des sacs de diamants et d'émeraudes et de perles fines..., +s'écria le Gascon, dont les yeux étincelaient, dont les narines se +gonflaient, dont les mains se crispaient. + +--Mais on vous répète qu'elle est riche à acheter la Martinique et la +Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine. + +--Et vieille... très vieille?... demanda le chevalier avec inquiétude. + +Son interlocuteur regarda les autres passagers d'un air interrogatif, et +dit:--Quel âge peut bien avoir la _Barbe-Bleue_? + +--Ma foi, je n'en sais rien, dit l'un. + +--Tout ce que je sais, reprit un autre, c'est que lorsque je suis arrivé +dans la colonie, il y a deux ans, elle en était déjà à son second mari, +et qu'elle entamait le troisième..., qui ne lui a pas seulement duré un +an. + +--Pour ce qui est du troisième mari, on ne dit pas qu'il soit mort, mais +il a disparu, reprit un autre. + +--Il est si bien mort, au contraire, qu'on dit avoir vu la Barbe-Bleue +en grand deuil de veuve, dit un passager. + +--Sans doute, sans doute, ajouta un troisième interlocuteur; la preuve +qu'il est mort, c'est que le desservant de la paroisse de Macouba, en +l'absence du révérend père Griffon, a dit une messe des morts pour lui. + +--Au reste, il ne serait pas étonnant qu'il eût été assassiné, dit un +autre. + +--Assassiné... par sa femme, sans doute, reprit-on avec une unanimité +qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Bleue. + +--Non pas par sa femme! + +--Ah! ah! voilà du nouveau. + +--Pas par sa femme? et par qui donc alors? + +--Par des ennemis qu'il avait à la Barbade. + +--Par des colons anglais? + +--Oui, par des Anglais, puisqu'il était, dit-on, Anglais lui-même... + +--Toujours est-il, mon gentilhomme, que le troisième mari est mort... et +bien mort?... demanda le chevalier avec anxiété. + +--Oh! pour mort..., oui, oui, répéta-t-on en choeur. + +Croustillac respira; un moment comprimées, ses espérances reprirent leur +vol audacieux. + +--Mais l'âge de la Barbe-Bleue le sait-on? reprit-il. + +--Pour son âge, je puis vous satisfaire: elle doit avoir environ... de +vingt... oui, c'est à peu près cela, de vingt... à soixante ans, dit le +capitaine Daniel. + +--Mais vous ne l'avez donc pas vue? dit le chevalier impatienté de cette +plaisanterie. + +--Vue!! moi? et pourquoi diable voulez-vous que j'aie vue la +Barbe-Bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous êtes fou? + +--Comment? + +--Entendez-vous... mes compères..., dit le capitaine à ses passagers; il +me demande si j'ai vu la Barbe-Bleue. + +Les passagers haussèrent les épaules. + +--Mais, reprit Croustillac, qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ma +question? + +--Ce qu'il y a d'étonnant? dit maître Daniel. + +--Oui. + +--Tenez... vous venez de Paris, vous, n'est-ce pas? et c'est bien moins +grand que la Martinique. + +--Sans doute! + +--Eh bien! avez-vous vu le bourreau à Paris? + +--Le bourreau? non... mais quel rapport? + +--Eh bien! une fois pour toutes, sachez qu'on est aussi peu curieux de +voir la Barbe-Bleue, qu'on est curieux de voir le bourreau... mon +gentilhomme. D'abord, parce que la maison qu'elle habite est située au +milieu des solitudes du Morne-au-Diable, où l'on ne se soucie pas de +s'aventurer... Puis, parce qu'une _assassine_ n'est pas d'une agréable +société, et puis parce que la Barbe-Bleue a de trop mauvaises +connaissances. + +--De mauvaises connaissances? fit le chevalier. + +--Oui, des amis... des amis de _coeur_... pour ne pas dire plus, qu'il +ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grève, la nuit dans les bois +ou au coucher du soleil sous le vent de l'île, dit le capitaine. + +--L'_Ouragan_... le capitaine flibustier, d'abord..., dit un des +passagers d'un air d'effroi. + +--Puis _Arrache-l'Ame_... le boucanier de Marie-Galande, dit un autre. + +--Puis _Youmaalë_... le Caraïbe anthropophage de l'anse aux Caïmans, +reprit un troisième. + +--Comment! s'écria le chevalier, est-ce que la Barbe-Bleue serait à la +fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un +cannibale... Peste... Quelle matrone! + +--Comme vous dites, mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une +_buonaroba_, comme disent les Espagnols. + + + + +CHAPITRE III. + +L'ARRIVÉE. + + +Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe-Bleue parurent +impressionner assez le chevalier. + +Après quelques moments de silence il demanda au capitaine:--Quel est cet +homme, ce flibustier qu'on appelle l'Ouragan? + +--Un mulâtre de Saint-Domingue, dit-on, reprit maître Daniel, l'un des +plus déterminés flibustiers des Antilles; il est venu habiter la +Martinique depuis deux ans, dans une maison isolée, où il vit maintenant +en bourgeois; on dit qu'il se servait, lorsqu'il faisait sa course, de +pirogues à soupape. + +--Qu'est-ce qu'une pirogue à soupape? demanda le chevalier. + +--C'est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent; +au fond de son arrière, près du gouvernail, il y a une large soupape qui +s'ouvre à volonté. Dès qu'un navire était en vue, on dit que l'Ouragan +s'embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquantaine de +flibustiers armés de coutelas et de pistolets, voilà tout; la pirogue +marchait à rames, parce qu'en se privant de voiles elle pouvait +s'approcher plus près de l'ennemi sans être aperçue; la pirogue piquait +donc droit au navire: si ledit navire se défiait et se défendait, son +artillerie n'avait guère de prise sur l'avant de la pirogue, avant +étroit et tranchant comme le coupant d'une hache: quant à la +mousqueterie de l'ennemi, l'Ouragan n'y croyait pas, dit-on. Lorsqu'il +abordait le navire qu'il voulait enlever, l'Ouragan, qui gouvernait +toujours, ouvrait sa soupape; l'embarcation commençait à couler à fond +par l'arrière, ce qui obligeait nécessairement les plus engourdis à +s'élancer sur le pont du bâtiment ennemi afin d'échapper à la noyade; +une fois à l'abordage, les flibustiers poignardaient tout ce qui +résistait et jetaient à la mer tout ce qui ne résistait pas; l'Ouragan +conduisait sa prise à Saint-Thomas, où il vendait l'huître et sa +coquille (c'est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses +marchandises), et il partageait l'argent avec ses compagnons. Quand il +n'avait plus le sou, l'Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à +soupape, la faisait bénir par un prêtre et recommençait sa course; on +dit que quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le +nombre des Espagnols et des Anglais qu'il a tués ou noyés, lui et ses +flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille. +Voilà ce que c'est que l'Ouragan, mon gentilhomme. + +--Et vous croyez que ce matamore n'est pas indifférent à la Barbe-Bleue? +demanda négligemment le chevalier. + +--On dit que tout le temps que l'Ouragan ne passe pas chez lui, il le +passe au Morne-au-Diable. + +--Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n'aime guère les Céladons de +Bergerades, dit le chevalier. Ah çà! mais le boucanier? + +--Ma foi, s'écria un passager, je ne sais si je n'aimerais pas mieux +encore avoir pour ennemi l'Ouragan que le boucanier Arrache-l'Ame! + +--Peste! voilà du moins un nom qui promet, dit Croustillac. + +--Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l'ai vu... + +--Et il est... terrible? + +--Il est au moins aussi farouche que les sangliers ou les taureaux +qu'il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis allé +à son boucan de la grande Tari, au nord de la Martinique, lui acheter +des peaux de boeufs sauvages; il était tout seul avec sa meute de +vingt chiens courants, qui avaient l'air aussi méchants et aussi +sauvages que lui; quand je suis arrivé il se frottait le visage avec de +l'huile de palmes, car il n'y avait pas un seul endroit de sa figure qui +ne fût bleu, jaune, violet et pourpre. + +--J'y suis, dit le chevalier, les nuances irisées d'un coup de poing sur +l'oeil, mais... en grand. + +--Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu'il avait; voici ce qu'il +me raconta: «Mes chiens, menés par mon _engagé_[2], me dit-il, avaient +lancé un taureau de deux ans; il me passe, je lui envoie une balle à +l'épaule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tête +et m'en découd deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engagé +arrive, tire et manque le taureau. Mon garçon se voyant désarmé, veut +couper le jarret du taureau, mais le taureau l'éventre et le foule aux +pieds. Placé comme j'étais, je ne pouvais tirer l'animal, de peur +d'achever mon engagé; je prends mon grand couteau de boucan et je me +jette entre eux deux; je reçois un coup de corne qui m'ouvre la cuisse; +un second me casse ce bras-là (il me montre son bras gauche qui, en +effet, était serré contre son corps avec une liane); le taureau continue +de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je +prends mon temps, et au moment où l'animal baisse la tête pour me +découdre, je le saisis aux cornes, je l'abaisse à ma portée, je lui +saute aux lèvres avec mes dents, et je ne démords pas plus qu'un +boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les +côtes.» + +--Mais c'est une vraie mâchoire que cet homme-là? dit dédaigneusement +Croustillac. S'il n'a pas d'autres moyens de plaire, mordioux! je plains +sa maîtresse... + +--Je vous disais bien que c'était une espèce d'animal sauvage, reprit le +narrateur; mais je continue mon récit: «Une fois mordu aux lèvres, +ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes, +épuisé par la perte du sang, car mes balles avaient porté, le taureau +tombe à genoux et se renverse; mes chiens montent sur lui, le prennent à +la gorge et l'achèvent. La lutte m'avait affaibli, je perdais beaucoup +de sang: pour la première fois de ma vie, je m'évanouis ni plus ni moins +qu'une petite femme... Vous allez voir que mal m'en a pris! Ne +voilà-t-il pas mes chiens qui, pendant mon évanouissement, s'amusent à +dévorer mon engagé!!! tant ils sont mordants et bien dressés! Comment, +dis-je tout effrayé à Arrache-l'Ame, parce que vos chiens ont dévoré +votre engagé, cela prouve qu'ils sont bien dressés? Et je vous avoue, +monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du +boucanier, je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces +féroces animaux qui tournaient et rôdaient autour de moi en me flairant +d'une façon très peu rassurante... + +--Le fait est que ce sont là des moeurs tant soit peu brutales, dit +Croustillac, et l'on serait mal venu à parler à cet homme des bois le +beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de +conversation peut-il avoir avec la Barbe-Bleue? + +--Dieu me préserve d'aller les écouter! dit le narrateur. + +--Une fois qu'Arrache-l'Ame à la Barbe-Bleue a dit:--J'ai mordu un +taureau au nez, et mes chiens ont dévoré mon engagé, reprit le Gascon, +la conversation doit devenir languissante, et, mordioux! on ne fait pas +tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet +d'entretien. + +--Ma foi, monsieur, on ne sait pas, dit un auditeur, ces gens-là sont +capables de tout! + +--Mais, dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas +savoir ce que c'est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue +les belles... + +--Non certainement, reprit le narrateur (que nous soupçonnons fort +d'exagérer les faits), car il sacre, il jure à faire abîmer l'île, et il +a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d'un taureau. + +--C'est tout simple, à force de les fréquenter il aura pris leur accent, +dit le chevalier, mais la fin de votre histoire, je vous prie. + +--M'y voici. Je demandai donc au boucanier, comment il osait soutenir +que des chiens qui dévoraient un homme étaient bien dressés.--«Sans +doute, reprit-il; mes chiens sont dressés à ne jamais donner un coup de +dent à un taureau lorsqu'il est mis bas, car je vends les peaux, et il +faut qu'elles soient intactes; une fois l'animal mort, ces pauvres +bêtes, si affamées qu'elles soient, ont le courage de le respecter et +d'attendre la curée; or, ce matin ils avaient une faim d'enfer: mon +engagé était à moitié tué et couvert de sang. Il était très dur avec +eux: ils ont sans doute commencé par lécher ses blessures: puis, comme +on dit, l'appétit leur sera venu en mangeant; ça leur a mis l'eau à la +bouche, à ces pauvres bêtes; finalement ils ne m'ont laissé que les os +de mon engagé. Sans la morsure d'un serpent à tête d'agouti qui pince +fort, mais qui n'est pas venimeux, je serais peut-être encore évanoui. +Je reviens à moi, j'arrache le serpent de ma jambe droite où il s'était +enroulé, je le prends par la queue, je le fais tourner comme qui dirait +une fronde et je lui écrase la tête sur un tronc de goyavier; je me +tâte, je n'avait presque rien... la cuisse fendue et le bras cassé; je +bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien fraîche, +attachée avec une liane. Quant à mon aileron gauche, il était brisé +entre le coude et le poignet; je coupe trois petits bâtons et une longue +liane, et je ficelle mon bras cassé comme une carotte de tabac; une fois +pansé, je cherche mon engagé, car je ne m'étais pas encore aperçu du +tour... je l'appelle, il ne répond pas; mes chiens étaient couchés à mes +pieds, ils faisaient les innocents, les sournois! et me regardaient en +remuant la queue, comme si de rien n'était; enfin je me lève et +qu'est-ce que je vois à vingt pas: la carcasse de mon engagé! je le +connais à sa corne à poudre et à sa gaine à couteaux. Voilà tout ce +qu'il en restait. C'était pour en revenir à ce que je vous disais, +ajouta Arrache-l'Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous +prouver que mes chiens étaient bien mordants et bien dressés; car il ne +manque pas un poil à la peau du taureau.» + +--Allons, allons, le boucanier vaut le flibustier, dit Croustillac. Tout +ce que je vois là-dedans, c'est que la Barbe-Bleue est furieusement à +plaindre de n'avoir eu jusqu'ici que le choix entre de pareilles +brutes... Et le Gascon ajouta avec compassion: C'est tout simple: cette +pauvre femme-là n'a pas d'idée de ce que c'est qu'un aimable et galant +gentilhomme. Quand on a toute sa vie mangé du lard et des fèves, on ne +se figure pas qu'il peut exister quelque chose d'aussi parfait, d'aussi +délicat qu'un faisan ou un ortolan... Allons, mordioux! je vois qu'il +m'était destiné d'éclairer la Barbe-Bleue sur une infinité de choses, et +de lui dévoiler un monde tout nouveau... Quant au Caraïbe, il doit être +digne de figurer à côté de ses farouches rivaux? + +--Oh? pour le Caraïbe, dit un des passagers, je puis en parler à bon +escient. J'ai fait cet hiver, dans son balaou, la traversée de +l'Anse-au-Sable à Marie-Galande; j'avais hâte d'arriver dans ce dernier +endroit, la rivière des Saintes était débordée, il m'aurait fallu faire +un détour énorme pour trouver un endroit guéable. Au moment de +m'embarquer, je vis à l'avant du balaou d'Youmaalë une espèce de figue +brune; je m'approche, qu'est-ce que je vois? Jésus, mon Dieu! une tête +et deux bras desséchés en manière de momie, qui formaient la figure +d'ornement de sa pirogue. Nous partons; le Caraïbe, silencieux comme un +sauvage qu'il était, pagayait sans mot dire. Arrivé à la hauteur de +l'îlot des Crabes où avait échoué quelques mois auparavant, un +brigantin espagnol, je lui demande:--N'est-ce pas là où a péri le +bâtiment espagnol? Le Caraïbe me fait signe que c'est là..... Il est bon +de vous dire qu'à bord de ce navire se trouvait le révérend père Simon, +des Missions étrangères. Sa réputation de sainteté était telle qu'elle +était parvenue jusque chez les Caraïbes; le brigantin avait péri corps +et biens, du moins on le croyait. Je dis dont au Caraïbe:--C'est là +qu'est mort le père Simon, tu en as entendu parler? Il me fit un nouveau +signe de tête affirmatif... car ces gens-là regardent à prononcer une +parole de trop.--C'était un excellent homme? ajoutai-je. + +--_J'en ai mangé_, me répondit ce malheureux idolâtre, avec une sorte de +satisfaction orgueilleuse et farouche. + +--C'est une manière comme une autre de _goûter_ quelqu'un, dit +Croustillac, et de partager ses principes. + +--D'abord, reprit le passager, je ne compris pas ce que voulait dire cet +horrible anthropophage; mais, lorsque je l'eus fait s'expliquer, +j'appris qu'ensuite de je ne sais quelle cérémonie sauvage, le +missionnaire et deux matelots qui s'étaient sauvés sur un îlot désert +avaient été surpris par les Caraïbes et ensuite dévorés... Comme je +reprochais à Youmaalë cette atroce barbarie, en lui disant qu'il était +affreux d'avoir sacrifié ces trois malheureux Français à leur rage +sanguinaire, il me répondit sentencieusement et d'un ton approbatif, +comme s'il eût voulu me prouver qu'il comprenait la force de mes +arguments, en classant sinon la valeur, du moins la _saveur_ de trois +différents peuples:--_Tu as raison: Espagnol, jamais; Français, souvent; +Anglais, toujours_. + +--Ce qui prouve que l'Anglais est incomparablement plus délicat que le +Français, et que l'Espagnol est coriace en diable, dit Croustillac; mais +avec ces gourmandises-là, il finira un jour par _manger_ la Barbe-Bleue +de caresses... si tout ceci est vrai... + +--Tout est vrai, mon gentilhomme... + +--Il en résulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve +n'est pas insensible aux agréments féroces de l'Ouragan, d'Arrache-l'Ame +et de l'anthropophage. + +--C'est la voix publique qui l'en accuse. + +--Ils la fréquentent donc souvent? + +--Tout le temps que l'Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps +qu'Arrache-l'Ame ne passe pas à son boucan, tout le temps qu'Youmaalë ne +passe pas dans les bois, ils le passent auprès de la Barbe-Bleue. + +--Sans jalousie les uns des autres? + +--On dit que la Barbe-Bleue est une manière de femme aussi despotique et +aussi impérieuse que le sultan des Turcs.... et qu'elle leur défend +d'être jaloux... + +--Mordioux! quel sérail elle s'est choisi là... Mais, allons, allons, +messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu'on nous accuse +d'exagérer, et vous voulez railler... + +Le capitaine Daniel répondit d'un air sérieux qui ne pouvait pas être +feint: + +--A notre arrivée à la Martinique, demandez au premier créole venu ce +que c'est que la Barbe-Bleue, et que saint Jean, mon patron, me maudisse +si on ne vous dit pas ce qu'on vient de vous dire à propos de cette +femme et de ses _trois amis_, le flibustier, le boucanier et le +Caraïbe! + +--Et de ses immenses richesses... m'en parlerait-on aussi? demanda le +chevalier. + +--On vous dira que l'habitation qui dépend du Morne-au-Diable est une +des plus belles du pays, et que la Barbe-Bleue possède un comptoir au +Fort-Saint-Pierre, et que ce comptoir, tenu par un homme à elle, en +expédie chaque année cinq ou six bâtiments comme celui que nous avons +rencontré tout à l'heure. + +--Je vois ce que c'est alors, dit le chevalier d'un air railleur. La +Barbe-Bleue est une femme blasée sur les richesses et sur les plaisirs +de ce monde; pour se distraire elle est capable de boucaner, de +flibuster, voire même de cannibaler, si le coeur lui en dit. + +--Si cela lui plaît, il y a toute apparence qu'elle ne se gêne guère, +dit le capitaine. + +A ce moment le père Griffon monta sur le pont, Croustillac lui dit: + +--Mon père, je disais tout à l'heure à ces messieurs qu'on nous accuse, +nous autres Gascons, de faire des bourdes, mais ce qu'on dit de la +Barbe-Bleue est-il vrai? + +La figure du père Griffon, ordinairement placide ou joyeuse, se +rembrunit tout d'un coup; et il répondit gravement à l'aventurier: + +--Mon fils, ne prononcez jamais le nom de cette femme. + +--Comment! mon père, il serait vrai? Elle remplacerait ses défunts maris +par un flibustier.... un boucanier.... et un anthropophage... + +--Assez, assez, mon fils... je vous prie, ne parlons pas du +Morne-au-Diable et de ce qui s'y passe. + +--Mais, mon père... cette femme est-elle aussi riche qu'on le dit? +reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise, a-t-elle +d'immenses trésors? est-elle belle? est-elle jeune? + +--Que le ciel me préserve de m'en informer! + +--Est-il vrai que ses trois maris aient été tués par elle, mon père? Si +cela est vrai... comment la justice a-t-elle laissé de pareils crimes +impunis? + +--Il est des crimes qui peuvent échapper à la justice des hommes, mon +fils, mais ils n'échappent jamais à la justice de Dieu. Je ne sais +d'ailleurs si cette femme est aussi coupable qu'on le dit; mais encore +une fois, mon fils, n'en parlons plus... je vous en conjure, dit le père +Griffon que cet entretien affectait péniblement. + +Tout à coup le chevalier se campa fièrement sur sa hanche, enfonça son +vieux feutre sur sa tête, caressa sa moustache, se dressa sur ses +orteils comme un coq qui se prépare au combat, et s'écria avec une +audace dont un Gascon était seul capable: + +--Messieurs, dites-moi le quantième de ce mois? + +--Le 13 juillet, lui répondit le capitaine. + +--Eh bien! messieurs, reprit l'aventurier, que je perde mon nom de +Croustillac, que mon blason soit à jamais entaché de félonie, si dans un +mois d'ici, jour pour jour, malgré tous les boucaniers, tous les +flibustiers et tous les anthropophages de la Martinique et de l'univers, +la Barbe-Bleue n'est pas la femme de Polyphème de Croustillac! + +Le soir, au moment où il allait se retirer dans l'entre-pont, +l'aventurier fut pris en particulier par le père Griffon; celui-ci +tâcha, par tous les moyens possibles, de pénétrer si le Gascon en +savait plus qu'il ne paraissait savoir à l'endroit de la Barbe-Bleue. +L'insistance extraordinaire avec laquelle Croustillac s'était occupé +d'elle et des gens qui l'entouraient avait éveillé les soupçons du bon +père. + +Après s'être entretenu longtemps à ce sujet avec le chevalier, le +religieux fut à peu près certain que Croustillac n'avait parlé ainsi que +par outrecuidance et par vanité. + +--Il n'importe, dit le père Griffon d'un air pensif en voyant le +chevalier s'éloigner, je ne perdrai pas cet aventurier de vue... il a +l'air fou et évaporé, mais les traîtres savent prendre tous les +masques... Hélas! ajouta-t-il tristement, ce dernier voyage m'impose de +grands devoirs envers ceux qui habitent le Morne-au-Diable. Maintenant +leur secret est pour ainsi dire le mien... mais j'ai dû faire ce que +j'ai fait, ma conscience le voulait... puissent-ils jouir longtemps +encore du bonheur qu'ils méritent en échappant aux piéges qu'on leur +tend... Ah! ce sont de dangereux ennemis que les rois... et on paye +souvent bien cher le triste honneur d'être né sur les marches d'un +trône... Hélas! reprit le bon père avec un profond soupir, pauvre et +angélique femme... cela me navre d'entendre ainsi parler d'elle... mais +il serait impolitique de la défendre... ces bruits font la sûreté des +nobles créatures auxquelles je m'intéresse si vivement. + +Après de nouvelles réflexions, le père Griffon se dit: + +--J'avais un instant pris cet aventurier pour un secret émissaire de +l'Angleterre, mais je me suis sans doute trompé... Malgré cela, je +surveillerai cet homme... mais au fait, j'y songe, je lui offrirai +l'hospitalité... de cette manière aucune de ses démarches ne +m'échappera; en tout cas, je préviendrai mes amis du Morne-au-Diable de +redoubler de prudence, car je ne sais pourquoi l'arrivée de ce Gascon +m'inquiète. + +Nous devons nous hâter d'avertir le lecteur que les soupçons du père +Griffon à l'égard de Croustillac n'étaient pas fondés, le chevalier +n'était rien autre qu'un pauvre diable de chevalier d'industrie, tel que +nous l'avons dépeint. L'excellente opinion qu'il avait de lui-même était +la seule cause de son impertinente gageure:--d'être avant un mois +l'époux de la Barbe-Bleue. + + + + +CHAPITRE IV. + +LA MAISON CURIALE. + + +La _Licorne_ était mouillée à la Martinique depuis trois jours. + +Le père Griffon, ayant quelques affaires à terminer avant que de +retourner dans sa paroisse du Macouba, n'avait pas encore quitté le +Fort-Saint-Pierre. + +Le chevalier de Croustillac se trouvait transplanté aux colonies avec +trois écus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regardé +comme une fanfaronnade l'engagement pris par l'aventurier d'être avant +un mois l'époux de la Barbe-Bleue. + +Loin d'avoir abandonné ce projet, le chevalier y persistait de plus en +plus depuis son arrivée à la Martinique; il avait pu s'informer des +richesses de la Barbe-Bleue, et se convaincre que si l'existence de +cette femme bizarre était entourée du plus profond mystère et le sujet +des plus folles exagérations, il était du moins avéré qu'elle était +colossalement riche. + +Quant à sa figure, à son âge, à son origine, comme personne n'était à +cet égard aussi instruit que le père Griffon, on n'en pouvait rien dire. +Elle était étrangère à la colonie. Son intendant l'avait précédée dans +l'île pour acheter une plantation magnifique et faire bâtir l'habitation +du Morne-au-Diable, située au nord et dans la partie la plus +inaccessible et la plus déserte de la Martinique. + +Au bout de quelques mois, on apprit que le nouvel habitant et sa femme +étaient arrivés; un ou deux colons, poussés par la curiosité, +s'aventurèrent dans les solitudes du Morne-au-Diable; ils furent reçus +avec une hospitalité royale, mais ils ne purent voir les maîtres de la +maison. + +Six mois après cette visite, on apprit la mort de ce premier mari, mort +qui eut lieu pendant un petit voyage que les deux époux avaient fait à +la Terre-Ferme. + +Au bout d'une année d'absence et de veuvage, la Barbe-Bleue revint à la +Martinique avec un second époux. + +Ce dernier mari fut, dit-on, tué par accident, au milieu d'une promenade +qu'il faisait tête-à-tête avec sa femme; le pied lui avait manqué, et il +était tombé dans un de ces abîmes sans fond qu'on rencontre fréquemment +au milieu du sol volcanisé des Antilles. + +Telle était du moins l'explication que sa femme avait donnée de cette +mort mystérieuse. + +L'on ne savait rien de très positif sur le troisième mari de la +Barbe-Bleue et sur sa mort. + +Ces trois morts si rapprochées, si fatales, les bruits étranges qui +commençaient à courir sur cette femme, éveillèrent l'attention du +gouverneur de la Martinique, qui était alors M. le chevalier de Crussol: +il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable; arrivé au pied de la +montagne boisée, au sommet de laquelle s'élevait la maison d'habitation, +il trouva un mulâtre qui lui remit une lettre. + +Après l'avoir lue, M. de Crussol parut saisi d'étonnement; puis, +ordonnant à son escorte de l'attendre, il suivit seul l'esclave. + +Au bout de quatre heures, le gouverneur revint avec son guide, et reprit +immédiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son +escorte remarquèrent qu'il était très pâle, très agité. Depuis ce moment +jusqu'à sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, après sa visite +au Morne-au-Diable, on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de +la Barbe-Bleue. + +M. de Crussol se confessa très longuement au père Griffon, qu'il avait +fait venir du Macouba... + +On observa qu'en quittant le pénitent, le père Griffon avait la figure +bouleversée. + +Depuis ce temps, l'espèce de fatale et mystérieuse renommée de la +Barbe-Bleue augmenta de jour en jour. La superstition vint se joindre à +la terreur qu'elle inspirait, et l'on ne prononça plus son nom qu'avec +épouvante; on croyait fermement qu'elle avait assassiné ses trois maris, +et qu'elle n'échappait à la vindicte des lois qu'à force d'or, en +achetant par de riches présents l'appui des différents gouverneurs qui +se succédèrent. + +Personne n'était donc tenté d'aller troubler la Barbe-Bleue au milieu +des sites sauvages et solitaires qu'elle habitait, surtout depuis que le +Caraïbe, le boucanier et le flibustier étaient devenus, disaient-on, les +commensaux, ou même les consolateurs de la veuve. + +Quoique ces hommes n'eussent légalement commis aucun crime, on faisait +des récits fabuleux sur leur férocité; ils avaient, dit-on, déclaré +qu'ils poursuivraient d'une haine et d'une vengeance implacables tous +ceux qui tenteraient de parvenir auprès de la Barbe-Bleue. + +A force d'être répétées et exagérées, ces menaces portèrent leur fruit. +Les habitants se soucièrent peu d'aller, peut-être au péril de leur vie, +pénétrer les mystères du Morne-au-Diable. Il fallait avoir l'audace +désespérée d'un Gascon aux abois pour essayer de surprendre le secret de +la Barbe-Bleue, et de prétendre l'épouser. + +Tel était pourtant l'irrévocable dessein du chevalier de Croustillac; il +n'était pas homme à renoncer si facilement à l'espoir, si insulté qu'il +fût, de se marier à une femme riche à millions; belle ou laide, jeune ou +vieille, peu lui importait. + +Pour réussir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son +amabilité, sur son air à la fois galant et fier, car le chevalier +continuait d'avoir de lui-même une excellente opinion; il comptait +encore sur son adresse, sur sa ruse, et son courage. + +En effet, un homme alerte et déterminé, qui n'a rien et qui ne craint +rien, qui croit en lui et son étoile, qui se dit comme disait +Croustillac:--«En risquant de mourir pendant une minute, car la mort ne +dure que cela, je puis vivre dans le luxe et l'opulence;» un tel homme +peut opérer des miracles, surtout lorsqu'il se propose un but aussi +magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustillac. + +Selon ce qu'il s'était proposé, le père Griffon après avoir terminé +quelques affaires qui le retenaient à Saint-Pierre, offrit au chevalier +de l'accompagner au Macouba et d'y rester jusqu'au moment où la +_Licorne_ ferait voile pour la France. Le Macouba n'étant éloigné que de +quatre ou cinq lieues du Morne-au-Diable, le chevalier, qui avait +dépensé ses trois écus et qui se trouvait sans ressources, accepta +l'offre du révérend, sans toutefois l'informer encore de sa résolution à +l'égard de la Barbe-Bleue; il ne voulait la lui révéler qu'au moment de +l'exécuter. + +Après avoir pris congé du capitaine Daniel, le chevalier et le prêtre +s'embarquèrent dans une pirogue. Favorisés par une bonne brise du sud, +ils firent voile pour le Macouba. + +Croustillac paraissait indifférent aux sites magnifiques et nouveaux +pour lui qu'offraient les côtes de la Martinique, vues de la mer; cette +végétation tropicale, dont la verdure, d'une crudité de ton presque +métallique, se détachait sur un ciel enflammé, le touchait peu. + +L'aventurier, les yeux machinalement fixés sur le sillage scintillant +que la pirogue laissait après elle, croyait y voir pétiller les vives +étincelles des diamants de la Barbe-Bleue; les petites herbes vertes et +brillantes, détachées des prairies sous-marines que paissent les grandes +tortues et les lamentins, rappelaient au Gascon les émeraudes de la +veuve; tandis que quelques gouttes d'eau qui s'irisaient au soleil en +tombant des rames, lui faisaient songer aux sacs de perles fines que +possédait la terrible habitante du Morne-au-Diable. + +Le père Griffon était aussi profondément absorbé: après avoir songé à +ses amis du Morne-au-Diable, il pensait, avec un mélange d'inquiétude et +de joie, à son petit troupeau de fidèles, à son jardin, à sa simple et +pauvre église, à sa maison, à sa vieille haquenée favorite, à son chien, +à ses deux nègres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et +puis, faut-il le dire? il pensait aussi à certaines conserves de ramiers +qu'il avait faites quelques jours avant son départ, et dont il ignorait +le sort. + +En trois heures le canot arriva au Macouba. + +Le père Griffon n'était pas attendu; la pirogue mouilla dans une petite +anse, non loin de la rivière qui arrose ce quartier, l'un des plus +fertiles de la Martinique. + +Le père Griffon s'appuya sur le bras du chevalier. + +Après avoir quelque temps suivi la grève où venaient se rouler les +hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivèrent au bourg +du Macouba, à peine composé d'une centaine de maisons construites en +bois, et couvertes de roseaux ou de planchettes de palmier. + +Le bourg s'élevait sur un plan demi-circulaire qui suivait la courbure +de l'anse du Macouba, petit port où venaient mouiller plusieurs pirogues +et bateaux de pêche. + +L'église, long bâtiment en bois, du milieu duquel s'élevaient quatre +poutres surmontées d'un petit auvent où pendait la cloche; l'église, +disons-nous, dominait le bourg et était elle-même dominée par des mornes +immenses, recouverts d'une puissante végétation, qui s'élevaient en +amphithéâtre de verdure. + +Le soleil commençait à décliner rapidement. + +Le prêtre gravit la seule rue qui coupât le bourg de Macouba dans sa +largeur et qui conduisit à l'église. Quelques petits nègres absolument +nus se roulaient dans la poussière, ils s'enfuirent à l'aspect du père +Griffon en poussant de grands cris; plusieurs femmes créoles, blanches +ou métisses, vêtues de longues robes d'indienne et de madras de couleurs +tranchantes, accoururent aux portes; en reconnaissant le père Griffon, +elles témoignèrent leur surprise et leur joie; jeunes et vieilles +vinrent lui baiser respectueusement les mains en lui disant en créole: + +--Bien béni soit votre retour, bon père, vous manquiez au Macouba. + +Quelques hommes sortirent ensuite et entourèrent le père Griffon des +mêmes témoignages d'attachement et de respect. + +Pendant que le curé causait avec les habitants des événements qui +avaient pu arriver au Macouba depuis son départ, et qu'il donnait des +nouvelles de France à ses paroissiens, les ménagères, craignant que le +père ne trouvât pas de provision au presbytère, étaient rentrées +choisir, l'une, un beau poisson; l'autre, une belle volaille; celle-là, +un quartier de chevreau bien gras; celle-ci, des fruits ou des légumes, +et plusieurs négrillons avaient été chargés de porter à la maison +curiale cette dîme volontaire. + +Le prêtre regagna son logis, situé à mi-côte, à quelque distance du +bourg dominant la mer. + +Rien de plus simple que sa modeste case de bois, recouverte en roseaux +et élevée seulement d'un rez-de-chaussée. Des stores de toile très +claire garnissaient les fenêtres et remplaçaient les vitres, qui étaient +d'un grand luxe aux colonies. + +Une vaste pièce, formant à la fois salon et salle a manger, communiquait +avec la cuisine, bâtie en retour; à gauche de cette pièce principale, +était la chambre à coucher du père Griffon, ainsi que deux autres petits +réduits s'ouvrant sur le jardin, et destinés aux étrangers ou aux autres +curés de la Martinique, qui venaient quelquefois demander l'hospitalité +à leur confrère. + +Un poulailler, une écurie pour la haquenée, le logement des deux nègres, +et quelques autres hangars, complétaient cette habitation, meublée avec +une simplicité rustique. + +Le jardin avait été soigneusement entretenu. Quatre grandes allées le +partageaient en autant de carrés, dont les bordures se composaient de +thym, de lavande, de serpolet, d'hysope et autres herbes odoriférantes. + +Ces quatre carrés principaux étaient subdivisés en plusieurs planches +destinées aux légumes et aux fruits, mais entourées de larges +plates-bandes de fleurs d'agrément. + +Enfin, de deux petits cabinets de verdure couverts de jasmin d'Arabie et +de lianes odorantes, on découvrait à l'horizon la mer et les terres +élevées des autres Antilles. + +On ne pouvait rien voir de plus frais, de plus charmant que ce jardin, +dans lequel les plus belles fleurs se mêlaient à des fruits et à des +légumes magnifiques. + +Ici une couche de melons côtelés, couleur d'ambre, était entourée d'une +bordure de grenadiers nains, taillés comme du buis à un pied de terre, +et couverts à la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si +abondants qu'ils touchaient à terre. + +Plus loin, une planche de bois d'Angole aux longues gousses vertes, aux +fleurs bleues, était entourée d'un rang de frangipaniers blancs et roses +d'une odeur suave; des plants de carottes, d'oseille de Guinée, de +guingambo, de pourpier, étaient encadrés d'un quadruple rang de +tubéreuses des plus riches couleurs; enfin, un carré d'ananas qui +parfumaient l'air, avait pour bordure une haie de magnifiques cactus à +calices orange à longs pistils d'argent. + +Derrière la maison s'étendait un verger composé de cocotiers, de +bananiers, de goyaviers, d'avocatiers, de tamariniers et d'orangers, +dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits. + +Le père Griffon parcourait les allées de son jardin avec un bonheur +indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante, chaque +arbre. + +Ses deux nègres le suivaient: l'un s'appelait _Monsieur_, l'autre Jean. +Ces deux bonnes créatures pleuraient de joie en revoyant leur maître, ne +répondaient à aucune de ses questions, tant ils étaient émus, et ne +pouvaient que se dire l'un à l'autre en levant les mains au ciel: + +--_Bon Dieu! li ici, li ici!_ + +Le chevalier, insensible à ces joies naïves, suivait machinalement le +curé; il brûlait du désir de demander à son hôte si, à travers les bois +qui s'élevaient au loin en amphithéâtre, on pouvait apercevoir le chemin +du Morne-au-Diable. + +Après avoir examiné son jardin, le bon prêtre alla voir sa haquenée, +qu'il appelait _Grenadille_, et son gros dogue anglais, qu'il appelait +_Snog_; lorsqu'il ouvrit la porte de l'écurie, _Snog_ manqua de +renverser son maître en sautant autour de lui. Ce n'étaient pas des +aboiements, c'étaient des hurlements de joie, des emportements de +tendresse si violents, que le nègre _Monsieur_ fut obligé de prendre le +chien par son collier et de le retenir à grand'peine pendant que le +prêtre caressait _Grenadille_, dont la robe luisante, dont le ferme +embonpoint témoignaient des bons soins de _Monsieur_, particulièrement +chargé de l'écurie. + +Après cette visite minutieuse de son petit domaine, le père Griffon +conduisit le chevalier dans la chambre qui lui était destinée; un lit +entouré d'une moustiquaire de gaze, un canapé de paille, un grand coffre +de bois d'acajou, une table, tel était l'ameublement de cette chambre, +qui s'ouvrait sur le jardin. + +Pour tout ornement, on voyait un Christ suspendu au milieu de la +boiserie à peine dégrossie. + +--Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalité, dit le père +Griffon au chevalier; mais elle vous est offerte de grand coeur. + +--Et je l'accepte avec reconnaissance, mon père, dit Croustillac. + +A ce moment, _Monsieur_ vint avertir le curé qu'il était servi, et le +père Griffon précéda le chevalier dans la salle à manger. + + + + +CHAPITRE V. + +LA SURPRISE. + + +Une grande verrine, où brillait une bougie de cire jaune, éclairait la +table; le couvert était mis sur une nappe de grosse toile bien blanche: +il n'y avait pas d'argenterie. Les fourchettes d'acier et les cuillers +de bois d'érable étaient d'une merveilleuse propreté; une botterine de +verre bleuâtre contenait environ une pinte de vin des Canaries; dans un +grand pot d'étain moussait l'_oagou_, boisson fermentée faite avec le +marc des cannes à sucre; enfin, une amphore de terre sigillée tenait +l'eau aussi fraîche que si elle eût été à la glace. + +Une belle dorade grillée dans ses écailles, à la mode caraïbe, un +perroquet rôti de la grosseur d'un faisan, deux plats de crabes de mer +cuits dans leur carapace et arrosés de jus de citron, une salade et des +pois verts avaient été symétriquement arrangés par le nègre Jean, autour +d'un surtout composé d'une grande corbeille de jonc caraïbe, où +s'élevait une pyramide de fruits, qui avait pour base un melon d'Europe, +un pastèque et un melon d'eau, et pour sommet un ananas; enfin, pour +hors-d'oeuvre des tranches de choux-palmistes confits dans du vinaigre +et de très petits poissons blancs conservés dans une saumure pimentée +pouvaient ranimer l'appétit des convives ou exciter leur soif. + +--Mais, mon père, vous me traitez avec une magnificence royale, dit le +chevalier au père Griffon; c'est la terre promise que votre île! + +--Excepté le vin des Canaries dont on m'a fait présent, tout ceci, mon +fils, vient du jardin que je cultive, ou de la pêche et de la chasse de +mes deux noirs, car les provisions de mes paroissiens m'ont été +inutiles, grâce à la prévoyance de _Monsieur_ et de Jean, qui savaient +mon arrivée par un patron de barque du Fort-Saint-Pierre. Vous +servirai-je de ce perroquet, mon fils? dit le père Griffon au chevalier +qui avait paru trouver le poisson fort à son goût. + +Croustillac hésita quelque peu et regarda le curé d'un air indécis. + +--Je ne sais pourquoi il me semble bizarre de manger du perroquet, dit +le chevalier. + +--Essayez, essayez, dit le père Griffon en lui mettant une aile d'arras +sur son assiette; voyez: un faisan a-t-il une chair plus grasse, plus +rebondie, plus dorée? Il est cuit à merveille; et puis sentez-vous quel +parfum? + +--On dirait des quatre épices, dit le chevalier en ouvrant ses larges +narines. + +--Cela vient tout bonnement de ce que ces oiseaux sont très friands des +baies du bois d'Inde qu'ils trouvent dans les forêts; ces baies ont à la +fois le goût de la cannelle, du girofle et du poivre, et la chair du +gibier participe de la senteur de ces aromates; et ce jus, comme il est +moiré! Ajoutez-y un peu de suc d'orange, et vous me direz si le Seigneur +ne comble pas ses créatures en leur faisant de tels dons. + +--De ma vie je n'ai rien mangé de plus tendre, de plus délicat, de plus +gras, de plus savoureux, répondit le chevalier, la bouche pleine et en +fermant à demi les yeux avec sensualité, s'écoutant, pour ainsi dire, +manger. + +--N'est-ce pas? dit le bon père qui, son couteau et sa fourchette à la +main, regardait son hôte avec une orgueilleuse satisfaction. + +Le repas terminé, _Monsieur_ plaça un pot de tabac et des pipes à côté +de la botterine de vin des Canaries; le père Griffon et Croustillac +restèrent seuls. + +Après avoir versé un verre de vin au chevalier, le curé lui dit:--A +votre santé, mon fils. + +--Merci, mon père, dit le chevalier en approchant son verre. Portez +aussi la santé de ma future; cela sera pour moi de bon augure. + +--Comment, de votre future? reprit le curé, que voulez-vous dire? + +--Je parle de la Barbe-Bleue, mon père. + +--Ah! toujours cette joyeuseté! Franchement, je croyais les gens de +votre pays plus inventifs, mon fils, dit le père Griffon en souriant +avec malice, et il vida son verre à petits coups. + +--Je n'ai de ma vie parlé plus sérieusement, mon père. Vous avez entendu +le serment que j'ai fait à bord de la _Licorne_. + +--L'impossibilité relève de tout serment, mon fils; parce que vous +auriez juré de combler l'Océan, seriez-vous engagé par cette promesse? + +--Comment, mon père? le coeur de la Barbe-Bleue serait-il un abîme +sans fond comme l'Océan? s'écria gaiement Croustillac. + +--Un poëte anglais a dit de la femme: «Perfide comme l'onde», mon fils. + +--Quant aux perfidies des femmes, mon digne hôte, dit le chevalier avec +suffisance, nous savons les conjurer... et nous essaierons de nouveau +notre puissance conjuratrice sur la Barbe-Bleue. + +--Vous ne le tenterez même pas, mon fils; je suis bien tranquille. + +--Permettez-moi de vous dire, mon père, que vous vous trompez. Demain, +au point du jour, je vous demanderai un guide pour me conduire au +Morne-au-Diable, et j'abandonnerai le reste de l'aventure à mon étoile. + +Le chevalier parlait avec un accent de conviction si sérieuse, que le +père Griffon posa brusquement sur la table le verre qu'il allait porter +à ses lèvres, et regarda le chevalier avec autant d'étonnement que de +défiance. + +Jusqu'alors il avait réellement cru qu'il s'agissait d'une plaisanterie +ou d'une fanfaronnade. + +--Comment, mon fils, vous avez sincèrement cette résolution! Mais c'est +une folie, mais... + +--Pardonnez-moi, mon bon père, de vous interrompre, dit le chevalier; +mais vous voyez devant vous un cadet de famille qui a tenté toutes les +fortunes, épuisé toutes les ressources, et à qui rien n'a réussi. La +Barbe-Bleue est riche, très riche, j'ai tout à gagner, rien à perdre. + +--Rien à perdre! + +--La vie? peut-être, direz-vous. D'abord j'en fais bon marché; et puis, +si barbare que soit ce pays, si impuissante qu'y soit la justice, je ne +puis croire que la Barbe-Bleue oserait me traiter, tout d'abord, comme +un de ses trois maris; vous sauriez que j'ai été victime... et vous lui +demanderiez compte de ma mort. Je ne risque donc rien que de voir mes +hommages repoussés. Eh bien! s'il en est ainsi, si elle me repousse, je +continuerai de faire les délices du capitaine Daniel dans ses +traversées, en avalant des bougies allumées et en mettant des bouteilles +en équilibre sur le bout de mon nez; certes, cette condition est +honorable et récréative, mais je préférerais une autre existence. Ainsi +donc, quoi que vous me disiez, mon père, je suis résolu à tenter +l'aventure et à aller au Morne-au-Diable. Je ne sais quel pressentiment +secret me dit que je réussirai, que je suis à la veille de voir ma +destinée se résoudre de la manière la plus éblouissante... L'avenir me +semble couleur de rose et or; je ne rêve que palais et magnificence, +richesse et beauté: il me semble (pardonnez-moi cette comparaison +païenne) que l'Amour et la Fortune viennent me prendre par les mains en +me disant:--Polyphème Croustillac, le bonheur t'attend. Vous me direz +peut-être, mon père, ajouta la chevalier en jetant un regard railleur +sur son justaucorps fané, que je suis assez piètrement vêtu pour me +produire en cette belle et galante compagnie de la fortune et du +bonheur; mais la Barbe-Bleue, qui doit être connaisseuse, devinera tout +de suite, sous cette enveloppe, le coeur d'un Amadis, l'esprit d'un +Gascon et le courage d'un César. + +Après être resté un moment silencieux, le curé, au lieu de sourire des +plaisanteries du chevalier, lui répondit d'un ton presque solennel: + +--Votre résolution est bien prise? + +--Invariablement et absolument prise, mon père. + +--Écoutez-moi donc; j'ai reçu la confession du chevalier de Crussol, le +dernier gouverneur de cette île; celui qui, lors de la disparition du +troisième mari de cette femme, s'était rendu seul au Morne-au-Diable. + +--Eh bien! mon père? + +--Tout en respectant le secret de sa confession, je puis, je dois vous +dire que si vous persistez dans votre projet insensé, vous vous +exposerez à de grands et d'inévitables périls. Sans doute, si vous +perdiez la vie, votre mort ne demeurerait pas impunie; mais il n'y +aurait aucun moyen de prévenir le sort fatal au-devant duquel vous +voulez courir. Qui vous oblige à aller au Morne-au-Diable? L'habitante +de ce séjour veut y vivre solitaire; les abords de cette demeure sont +tels que vous ne pourriez les franchir sans violence; or, en tous pays, +et surtout dans celui-ci, ceux qui violent la propriété d'autrui +s'exposent à de grands dangers, dangers d'autant plus vains que toute +tentative d'union avec cette veuve est impossible, lors même que vous +seriez aussi riche que vous êtes pauvre, lors même que vous seriez d'une +maison princière. + +Ces paroles révoltèrent l'incommensurable amour-propre du Gascon, et il +s'écria: + +--Mon père, cette femme est femme... et je suis Croustillac! + +--Qu'est-ce que cela veut dire, mon fils? + +--Que cette femme est libre, qu'elle ne m'a pas vu... et qu'un regard... +un seul regard peut changer complétement ses résolutions. + +--Je ne le pense pas. + +--Mon révérend, j'ai la plus grande, la plus aveugle confiance dans +votre parole; je sais toute son autorité..... mais il s'agit du beau +sexe... et vous ne pouvez connaître le coeur des femmes comme je le +connais; vous ne savez pas de quels inexplicables caprices elles sont +capables; vous ne savez pas que ce qui leur plaît aujourd'hui leur +déplaît demain, et qu'elles veulent aujourd'hui ce qu'elles ne voulaient +pas hier... Les femmes, mon révérend, les femmes... avec elles il faut +oser pour réussir... Si ce n'était votre robe, je vous raconterais de +curieuses témérités, d'audacieuses entreprises dont j'ai été bien +amoureusement récompensé. + +--Mon fils! + +--Je comprends votre susceptibilité, mon père, et, pour en revenir à la +Barbe-Bleue, une fois en présence, je la traiterai non seulement avec +effronterie, avec hauteur... je la traiterai en conquérant... je n'ose +dire en lion qui vient fièrement enlever sa proie. + +Ces réflexions du chevalier furent interrompues par un accident imprévu. + +Il faisait très chaud, la porte de la salle à manger qui donnait sur le +jardin était restée entr'ouverte. + +Le chevalier, tournant le dos à cette porte, était assis dans un +fauteuil dont le dossier de bois n'était pas très élevé. + +On entendit un sifflement assez aigu, et un coup sec vibra dans la +partie pleine du siège du chevalier. + +A ce bruit le père Griffon bondit sur sa chaise, courut prendre son +fusil à un râtelier placé dans sa chambre, et se précipita dehors en +s'écriant: + +--_Jean! Monsieur!_ prenez vos fusils! A moi, mes enfants, à moi! voici +les Caraïbes! + + + + +CHAPITRE VI. + +L'AVERTISSEMENT. + + +Tout ceci s'était passé si rapidement que le chevalier restait ébahi. + +--Debout! lui cria le père Griffon, debout!! les Caraïbes! les +Caraïbes!! Regardez au dossier de votre fauteuil! et ne restez pas près +de la lumière. + +Le chevalier se leva vivement et vit en effet une flèche de trois pieds +de long profondément enfoncée dans le dossier de son fauteuil. + +Deux pouces plus haut, le chevalier était transpercé entre les deux +épaules. + +Croustillac saisit son épée qu'il avait déposée sur une chaise et courut +sur les pas du curé. + +Celui-ci, à la tête de ses deux noirs armés de fusils, et précédé de son +chien dogue, cherchait l'agresseur de tous côtés; malheureusement la +porte de la salle à manger donnait sur le verger treillagé; la nuit +était sombre: sans doute, celui qui avait lancé cette flèche était déjà +loin ou bien caché dans la cime de quelque arbre touffu. + +_Snog_ aboyait et quêtait avec ardeur; le père Griffon rappela ses deux +noirs qui s'aventuraient trop imprudemment hors du verger. + +--Eh bien! mon père, où sont-ils? dit le chevalier en brandissant son +épée, faut-il les charger? Une lanterne... donnez-moi une lanterne; nous +allons visiter le verger et les environs de la maison! + +--Non, non, pas de lanterne! mon fils! elle servirait de point de mire +aux assaillants, s'il y en a plusieurs, et vous seriez trop exposé, vous +recevriez quelque flèche en plein corps! Allons, allons, dit le curé en +désarmant son fusil après quelques moments d'attente, ce n'est qu'une +alerte; rentrons et remercions le Seigneur de la maladresse de cet +idolâtre, car il s'en est fallu de peu que vous ne fussiez atteint, mon +fils. Ce qui m'étonne, et j'en rends grâce à Dieu, c'est qu'on vous ait +manqué; un Caraïbe assez hardi pour s'aventurer ainsi doit avoir le coup +d'oeil juste et la main sûre. + +--Mais quel mal avez-vous fait à ces sauvages, mon père? + +--Aucun. J'ai été souvent dans leur carbet de l'île des Saintes, et il +m'ont toujours parfaitement accueilli: aussi je ne comprends pas le but +de cette attaque.... Mais voyons donc cette flèche... je reconnaîtrai +bien à son empennure si c'est une flèche caraïbe... + +--Il faut faire bonne garde cette nuit, mon père, et pour cela... +fiez-vous à moi, dit le Gascon. Vous voyez que ce n'est pas seulement à +l'endroit de l'amour que j'ai de la résolution. + +--Je n'en doute pas, mon fils, et j'accepte votre offre; je vais faire +fermer les fenêtres avec les volets à meurtrières, et barrer solidement +la porte. Snog nous servira de sentinelle avancée. Oh! ce ne serait pas +la première fois que cette maison de bois soutiendrait un siége. Une +douzaine de pirates anglais l'ont attaquée, il y a deux ans; mais avec +mes nègres et le procureur fiscal de la Cabesterre qui se trouvait par +hasard chez moi, nous avons rudement étrillé ces hérétiques. + +En disant ces mots, le père Griffon rentra dans la salle à manger, +arracha avec assez de peine la flèche qui tenait au fauteuil par un fer +barbelé, et s'écria avec étonnement: + +--Il y a un papier attaché à l'empennure de cette flèche. + +Puis, en le déployant, il y lut ces mots d'une magnifique écriture +bâtarde: + +--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac_. + +--_Au révérend père Griffon, respect et attachement_. + +Le curé regarda le chevalier sans dire une parole. + +Celui-ci prit le papier et lut à son tour. + +--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria-t-il. + +--Cela signifie que je ne me trompais pas en parlant de la sûreté de +coup d'oeil des Caraïbes. Celui qui a lancé cette flèche vous tuait +s'il l'eût voulu. Voyez ce fer barbelé, empoisonné sans doute; il est +entré d'un pouce dans le dossier de ce fauteuil de bois de fer; si vous +aviez été atteint, vous étiez mort. Quelle adresse n'a-t-il pas fallu +pour guider ainsi cette flèche! + +--Peste, mon père... Je trouve ceci d'autant plus merveilleusement +adroit que je ne suis pas touché, dit le Gascon. Mais que diable ai-je +fait à ce sauvage? + +Le père Griffon se frappa le front. + +--Quand je vous le disais! s'écria-t-il. + +--Quoi, mon révérend? + +--_Premier avertissement au chevalier de Croustillac!_ + +--Eh bien? + +--Eh bien! cet avis vient du Morne-au-Diable. + +--Vous croyez, mon père? + +--J'en suis certain. On a su vos projets, l'on veut vous forcer d'y +renoncer. + +--Comment les aura-t-on sus? + +--A bord de la _Licorne_, vous ne les avez pas cachés. Quelques +passagers, en débarquant il y a trois jours à Saint-Pierre, en auront +parlé; ce bruit sera venu jusqu'au comptoir de la Barbe-Bleue, tenu par +l'homme d'affaires; et il en aura instruit sa maîtresse. + +--Je suis forcé d'avouer, reprit le chevalier en réfléchissant, que la +Barbe-Bleue a de singuliers moyens de correspondance! C'est une drôle de +petite poste... + +--Eh bien mon fils, j'espère que la leçon vous profitera, dit le curé. +Puis il ajouta, en s'adressant aux deux noirs qui apportaient les +volets crénelés et les leviers pour les assujettir: + +--C'est inutile, mes enfants, je vois maintenant qu'il n'y a rien à +craindre. + +Les deux noirs, habitués à une obéissance passive remportèrent leur +attirail défensif. + +Le chevalier regardait le père Griffon avec étonnement. + +--Sans doute, reprit celui-ci, la parole des habitants du +Morne-au-Diable est sacrée; je n'ai maintenant rien à craindre d'eux, ni +vous non plus, mon fils, puisque vous êtes averti et que vous renoncerez +nécessairement à cette folle entreprise. + +--Moi, mon père? + +--Comment?... + +--Que je devienne à l'instant aussi noir que vos deux nègres, si j'y +renonce! + +--Que dites-vous?... malgré cet avertissement? + +--Et! qui me dit d'abord que cet avertissement vienne de la Barbe-Bleue? +ne peut-il pas venir d'un rival? du boucanier, du flibustier, du +Caraïbe? car j'ai de quoi choisir parmi les galants de la beauté du +Morne-au-Diable. + +--Eh bien! qu'importe!... + +--Comment, qu'importe, mon révérend? mais je tiens à montrer à ces +drôles ce que c'est que le sang de Croustillac. Ah! ils croient +m'intimider!... Mais ils ne savent donc pas que cette épée que voilà... +s'agiterait toute seule dans son fourreau! que sa lame rougirait +d'indignation, si je renonçais à mon entreprise! + +--Mon fils, c'est de la folie... de la folie... + +--Et pour quel pleutre, pour quel bélître passerait le chevalier de +Croustillac aux yeux de la Barbe-Bleue, s'il était assez lâche pour se +rebuter de si peu? + +--De si peu! mais deux pouces plus haut, vous étiez tué. + +--Mais comme on a tiré deux pouces plus bas, et que je ne suis pas tué, +je consacrerai ma vie à dompter le coeur rebelle de la Barbe-Bleue et +à vaincre mes rivaux, fussent-ils dix, vingt, trente, cent, dix mille! +ajouta le Gascon avec une exaltation croissante. + +--Mais si l'on a agi par l'ordre de la maîtresse du Morne-au-Diable? + +--Si l'on a agi par son ordre, elle verra, la cruelle, que je brave la +mort qu'elle m'envoie pour arriver jusqu'à son coeur..... Elle est +femme..... elle sera sensible à la valeur. Je ne sais pas si c'est une +Vénus, mais je sais que, sans faire tort au dieu Mars, Polyphème-Amador +Croustillac est terriblement martial. Or, de la beauté au courage, il +n'y a que la main. + +Il faut se figurer l'exagération et la prononciation gasconne du +chevalier pour avoir une idée de cette scène. + +Le père Griffon ne savait s'il devait rire ou s'effrayer de l'opiniâtre +détermination du chevalier. Le secret de la confession l'empêchait de +parler, d'entrer dans aucun détail sur le Morne-au-Diable; il ne pouvait +que supplier le chevalier de renoncer à sa funeste entreprise: ce qu'il +tenta, mais en vain. + +--Puisque rien ne peut vous ébranler, mon fils, il ne sera pas dit du +moins que j'aurai été, même indirectement, le complice de votre +entreprise insensée. Vous ignorez où est situé le Morne-au-Diable; ni +moi, ni mes nègres, et, je vous l'affirme, nul de mes paroissiens ne +voudra vous servir de guide; je les prierai de vous refuser. D'ailleurs +la réputation du Morne-au-Diable est telle que personne ne se souciera +d'enfreindre mes recommandations. + +Cette déclaration du père Griffon sembla donner à réfléchir au +chevalier; il baissa d'abord la tête en silence, puis il reprit +résolument: + +--Je le sais, le Morne-au-Diable est éloigné de quatre lieues d'ici; il +est situé dans le nord de l'île; mon coeur me servira de boussole et +me guidera vers la dame de mes pensées.... avec l'assistance du soleil +et de la lune. + +--Mais, malheureux insensé! s'écria le père Griffon, il n'y a pas de +chemin tracé dans les forêts où vous allez vous engager; les arbres sont +si touffus qu'ils vous cacheront la position du soleil; vous vous +égarerez. + +--J'irai tout droit devant moi, j'arriverai toujours quelque part, votre +île n'est pas si grande (soit dit sans humilier la Martinique), mon +père, alors je reviendrai sur mes pas et je chercherai jusqu'à ce que je +trouve le Morne-au-Diable... + +--Mais le sol de ces forêts est souvent impraticable; elles sont +infestées des serpents les plus dangereux: je vous dis que vous y +aventurer, c'est braver mille morts.... + +--Eh! mon père, qui ne risque rien n'a rien; s'il y a des serpents, eh +bien, je mettrai des échasses, comme les habitants de nos landes! + +--Allez donc marcher avec des échasses au milieu des lianes, des +ronces, des rochers, des arbres déracinés par le temps! Je vous dis que +vous ne savez pas ce que sont nos forêts. + +--Si l'on pensait toujours au péril, mon révérend, on ne ferait jamais +rien de bon. Est-ce que vous pensez au mal de Siam quand vous soignez +ceux de vos paroissiens qui en sont attaqués? + +--Mais mon but est pieux, à moi; je puis affronter la mort en faisant +mon devoir.... tandis que vous y courez certainement pour une vanité. + +--Une vanité! mon révérend! une commère qui a des écuelles remplies de +diamants, des sacs pleins de perles fines, et peut-être encore cinq à +six millions de biens! Peste! quelle vanité! + +Il n'y avait pas à espérer de vaincre une pareille opiniâtreté: le curé +ne l'essaya pas; il conduisit son hôte dans la chambre qu'il lui +destinait, bien décidé à mettre tous les obstacles possibles à la +fantaisie du chevalier. + +Inébranlable dans sa résolution, Croustillac s'endormit profondément. +Une ardente curiosité était venue augmenter son entêtement naturel et sa +confiance imperturbable dans sa destinée; plus cette confiance avait été +jusqu'alors trompée, plus l'aventurier croyait que _l'heure promise_ +devait arriver pour lui. + +Le lendemain matin, au point du jour, il s'éveilla, et alla sur la +pointe du pied jusqu'à la porte de la chambre du père Griffon. + +Le curé dormait encore, ne croyant pas le chevalier capable de +s'aventurer sans guide dans un pays inconnu. Il se trompait. + +Croustillac, pour échapper aux instances et aux reproches de son hôte, +partit au moment même. + +Il ceignit sa formidable épée, arme assez incommode pour traverser des +buissons; il enfonça son feutre sur sa tête, prit une gaule à la main +pour effaroucher les serpents, et le jarret ferme, le nez au vent, le +coeur un peu palpitant, il quitta la demeure hospitalière du curé du +Macouba, et se dirigea vers le nord en suivant pendant quelque temps la +lisière d'un bois extrêmement touffu. + +Il lui fallut bientôt quitter cette lisière qui, formant un angle vers +l'orient, se prolongeait indéfiniment dans cette direction. + +Le chevalier, au moment d'entrer dans la forêt, hésita un instant; il se +rappela les sages conseils du père Griffon, il songea aux dangers qu'il +allait courir; mais, évoquant aussitôt par la pensée les trésors de la +Barbe-Bleue, il fut ébloui des monceaux d'or, de perles, de rubis, de +diamants qu'il crut voir étinceler et fourmiller à ses yeux; il se +figura l'habitante du Morne-au-Diable d'une beauté achevée. Entraîné par +ce mirage, il entra résolument dans la forêt, en soulevant un épais +rideau de lianes qui retombaient du haut des arbres après s'y être +enlacées. + +Le chevalier n'oublia pas de battre les buissons avec sa gaule, en +criant à haute voix:--Dehors, les serpents... dehors! + +Excepté les cris du Gascon, on n'entendait aucun bruit. + +Le soleil allait bientôt se lever; l'air, rafraîchi par l'abondante +rosée de la nuit et par la brise de mer, était imprégné des odeurs +fortes et aromatiques des fleurs tropicales. + +La forêt était encore presque plongée dans les ténèbres au moment où le +chevalier y pénétra... + +Pendant quelques minutes, le profond silence qui régnait dans cette +solitude imposante ne fut troublé que par les coups de gaule que le +chevalier donnait sur les buissons en répétant:--Dehors, les serpents, +dehors! + +Peu à peu les cris du Gascon, qui s'éloignait de plus en plus, devinrent +moins distincts; puis ils cessèrent tout à fait.... + +Le morne et profond silence qui régnait alors fut subitement interrompu +par une espèce de hurlement sauvage qui n'avait rien d'humain. + +Ce bruit et les premiers rayons du soleil qui jaillirent à l'horizon +comme une gerbe enflammée semblèrent éveiller les habitants de ces +grands bois. Ils y répondirent sur tous les tons; le tapage devint +infernal: les glapissements des singes, les miaulements des +chats-tigres, les sifflements des serpents, le grognement des sangliers, +les beuglements des taureaux éclatèrent de toutes parts avec un ensemble +effrayant; les échos de la forêt et des mornes se renvoyèrent ces sons +discordants; on eût dit une bande de démons répondant à l'appel d'un +démon supérieur. + + + + +CHAPITRE VII. + +LA CAVERNE. + + +Pendant que le chevalier cherche la route du Morne-au-Diable à travers +la forêt, nous conduirons le lecteur vers la partie la plus +septentrionale de la côte de la Martinique. + +La mer déferlait avec une majestueuse lenteur au pied des grands rochers +presque à pic qui défendaient naturellement cette partie de l'île, en +formant une sorte de muraille perpendiculaire de deux cents pieds de +haut; le continuel ressac des vagues rendait ces parages si dangereux, +qu'une embarcation ne pouvait risquer d'aborder en cet endroit sans être +infailliblement brisée. + +Le site dont nous parlons était d'une simplicité sauvage, grandiose; une +ceinture de rochers âpres, nus, d'un rouge fauve, se dessinait sur un +ciel d'un bleu de saphir; leur base disparaissait au milieu d'un +brouillard de neigeuse écume, soulevée par le choc incessant d'énormes +montagnes d'eau qui s'abattaient sur ces récifs en tonnant comme la +foudre. + +Le soleil dans toute sa force jetait une lumière éblouissante, torride +sur cette masse granitique; il n'y avait pas le plus léger nuage sur ce +ciel d'airain. A l'horizon apparaissaient, à travers une vapeur +brûlante, les terres élevées des autres Antilles. + +A quelque distance de la côte, où brisaient les lames, la mer était d'un +azur sombre, et calme comme un miroir. + +Un objet d'abord imperceptible, tant il offrait peu de surface au-dessus +de l'eau, s'approchait rapidement de cette partie de l'île appelée la +Cabesterre. + +Peu à peu on put distinguer un _balaou_, pirogue longue, légère, +étroite, dont l'arrière et l'avant sont également coupés en taille-mer; +cette embarcation non voilée s'avançait à force de rames. + +A chaque banc, on distinguait parfaitement un homme qui nageait +vigoureusement. Quoique pendant l'espace de trois lieues la côte fût +aussi inabordable qu'en cet endroit, l'on ne pouvait douter que le +_balaou_ se dirigeât pourtant vers ces rochers. + +Le dessein de ceux qui s'approchaient ainsi semblait inexplicable. +Bientôt la pirogue fut engagée au milieu des vagues énormes qui +déferlaient sur les récifs. Sans la merveilleuse adresse du pilote, qui +évitait les masses d'eau dont l'arrière de cette frêle barque était +incessamment menacé, elle eût été bientôt submergée. + +A deux portées de fusil des rochers, le balaou mit en travers, en +profitant d'une intermittence dans la succession des lames, embellie, ou +moment de calme qui revient périodiquement après que sept ou huit lames +ont déferlé. + +Deux hommes, qu'à leurs vêtements on reconnaissait facilement pour des +marins européens, assurèrent leur toque sur leur tête, et se jetèrent +hardiment à la nage, pendant que leurs compagnons, virant de bord à la +fin de l'embellie, regagnèrent le large et disparurent après avoir de +nouveau bravé la fureur et l'élévation des vagues avec une merveilleuse +habileté. + +Pendant ce temps, les deux intrépides nageurs, tour à tour soulevés ou +précipités au milieu de lames énormes qu'ils coupaient adroitement, +arrivaient au pied des rochers au milieu d'une nappe d'écume. + +Ils paraissaient courir à une mort certaine, et devoir être brisés sur +les récifs. + +Il n'en fut rien. + +Ces deux hommes paraissaient connaître parfaitement la côte: ils se +dirigèrent vers un endroit où la violence des eaux avait creusé une +immense grotte naturelle. + +Les vagues, s'engouffrant sous cette voûte avec un bruit horrible, +retombaient ensuite en cataracte dans un bassin inférieur, large, creux +et profond. + +Après quelques sourdes ondulations, les lames s'apaisaient et formaient +ainsi, au milieu des parois d'une caverne gigantesque, un petit lac +souterrain, dont le trop plein retournait à la mer par quelque conduit +caché. + +Il fallait une grande témérité pour s'abandonner ainsi à l'impulsion des +vagues furieuses qui vous précipitaient dans l'abîme; mais cette +submersion momentanée était plus effrayante que dangereuse: l'ouverture +de la caverne était si vaste qu'on ne risquait pas de se briser contre +les rochers, et la nappe d'eau vous jetait ensuite au milieu d'un étang +paisible, entouré d'une grève de sable fin et battu. + +Pour ainsi dire tamisée à travers la chute d'eau qui bouillonnait à +l'entrée de cette voûte énorme, la lumière y arrivait faible, douce, +bleuâtre comme celle de la lune. + +Les deux nageurs haletants, étourdis et meurtris par le choc des vagues, +sortirent du petit lac et abordèrent sur sa grève, où ils se reposèrent +quelque temps. + +Le plus grand de ces deux hommes, quoique vêtu du costume d'un simple +marin, était le colonel Rutler, partisan exalté du nouveau roi +d'Angleterre, Guillaume d'Orange, sous les ordres duquel il avait servi +alors que le beau-fils de l'infortuné Jacques II n'était encore que +stathouder de Hollande. + +Le colonel Rutler était grand et robuste; sa figure avait une expression +d'audace, presque de cruauté; ses cheveux, dont quelques mèches roides +et mouillées passaient à travers sa toque de marin, étaient d'un rouge +ardent; d'épaisses moustaches de même nuance cachaient presque une large +bouche surmontée d'un nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie. + +Rutler, homme fidèle et résolu, servait son maître avec un dévouement +aveugle. Guillaume d'Orange lui avait témoigné sa confiance en le +chargeant d'une mission aussi difficile que périlleuse, ainsi qu'on le +verra plus tard. + +Le marin qui accompagnait le colonel était petit, mais vigoureux, actif +et déterminé. + +Le colonel lui dit en anglais, après un moment de silence: + +--Es-tu bien sûr au moins, John, qu'il y a un passage pour sortir d'ici? + +--Ce passage existe, colonel, soyez tranquille. + +--Pourtant... je n'aperçois rien... + +--Tout à l'heure, colonel, lorsque votre vue sera habituée à cette +espèce de jour, couleur de clair de lune, vous vous baisserez à plat +ventre, et là, à droite, tout au bout d'un long conduit naturel, dans +lequel on ne peut avancer qu'en rampant, vous distinguerez la lueur du +jour qui y pénètre par une crevasse du roc. + +--Si le chemin est sûr, il n'est pas commode. + +--Si peu commode, colonel, que je défierais bien au master du brigantin, +le _Roi des eaux_, qui vous a amené à la Barbade, d'entrer avec son gros +ventre dans le boyau qui nous reste à traverser. C'est tout au plus si +j'ai pu autrefois m'y glisser, moi; il est large comme un tuyau de +cheminée. + +--Et il aboutit? + +--Au fond d'un précipice qui sert de défense au Morne-au-Diable; car de +trois côtés ce précipice est à pic, et il est aussi impossible de le +descendre que de le gravir...; quant à son quatrième côté, il n'est pas +tout à fait impraticable, et en s'aidant des aspérités du roc, on peut +arriver par ce chemin jusqu'aux limites du parc de l'habitation de la +Barbe-Bleue. + +--Je comprends... ce passage souterrain nous conduit au fond d'un abîme +dominé par le Morne-au-Diable. + +--Justement, colonel, c'est comme si nous étions au fond d'un fossé dont +un des côtés inférieurs serait à pic, et l'autre en talus... quand je +dis en talus, c'est une manière de parler, car, pour atteindre au sommet +du rocher, il nous faudra rester plus d'une fois suspendus à quelque +liane entre le ciel et la terre. Mais, arrivés au faîte, nous nous +trouverons à l'extrémité du parc du Morne-au-Diable; une fois là, nous +nous blottirons dans quelque trou en attendant le moment d'agir. + +--Et le moment d'agir ne tardera pas. Allons, allons, allons, pour +connaître si bien les êtres, il faut, en effet, que tu aies servi la +Barbe-Bleue? + +--Je vous l'ai dit, colonel. J'étais venu de la Côte-Ferme avec elle et +son premier mari; au bout de trois mois, ils m'ont renvoyé; alors je +suis parti pour Saint-Domingue, et je n'ai plus entendu parler d'eux. + +--Et elle, la reconnaîtrais-tu bien? + +--De taille, de tournure, oui, mais pas de figure, car nous sommes +partis de la Côte-Ferme la nuit, et une fois débarquée, on l'a +transportée en litière jusqu'au Morne-au-Diable. Quand, par hasard, elle +sortait pendant le jour, elle mettait son masque; les uns disaient +qu'elle était belle comme un ange; les autres, qu'elle était laide comme +un monstre. Je ne puis pas dire qui se trompe, car moi et mes camarades +nous ne mettions jamais le pied dans l'intérieur de la maison, le +service particulier se faisait par des mulâtresses toujours muettes +comme des poissons. + +--Et lui? + +--Il était beau, grand, mince, élancé; il avait trente-six ans environ; +brun, des yeux et une moustache noirs, le nez aquilin. + +--C'est lui, c'était bien lui, se disait le colonel à mesure que John +faisait ce signalement. C'est ainsi qu'on l'a toujours dépeint. Et l'on +ne sait pas comment il est mort? + +--On a dit qu'il était mort en voyage; on n'en a pas su davantage. + +--Et l'on n'a jamais eu de doutes sur sa mort? + +--Ma foi, non, colonel, puisque la Barbe-Bleue s'est remariée deux fois +depuis. + +--Et ces deux maris, les as-tu vus? + +--Non, colonel, car j'arrivais de Saint-Domingue, lorsqu'il y a huit +jours vous m'avez engagé pour cette expédition, sachant que je pouvais +vous servir. Vous m'avez promis cinquante guinées si je vous +introduisais dans l'île malgré les croiseurs français qui, depuis la +guerre, ne laissent aucun bâtiment approcher des côtes... +_abordables_... s'entend; aussi notre balaou n'a pas été gêné, car, +grâce aux rochers à pic de la Cabesterre, personne ne s'imagine qu'on +puisse s'introduire dans l'île de ce côté, et on n'y veille pas. + +--Et puis, ainsi, personne ne peut soupçonner notre présence dans l'île; +et, selon ce que tu m'as dit, la Barbe-Bleue a une espèce de police qui +l'instruit de l'arrivée de tous les étrangers. + +--Du moins, colonel, on disait dans le temps que les gens qui tiennent +ses comptoirs à Saint-Pierre ou à Fort-Royal étaient aux aguets, et que +pas un étranger débarquant à la Martinique n'échappait à leur +surveillance. + +--Tout est donc pour le mieux: tu auras tes cinquante guinées... Mais +encore une fois, tu es bien sûr que le conduit souterrain...? + +--Soyez donc tranquille, colonel; j'y ai passé, vous dis-je, avec le +nègre pêcheur de perles, qui m'a le premier conduit ici. + +--Mais pour sortir du précipice, il t'a fallu traverser le parc du +Morne-au-Diable? + +--Sans doute, colonel, puisque c'était la curiosité de voir ce parc, +dans lequel nous ne pouvions jamais entrer, qui m'avait fait accepter +l'offre du pêcheur de perles; étant de la maison, je savais la +Barbe-Bleue et son mari absents; j'étais donc bien sûr de pouvoir sortir +par le jardin après être sorti du précipice: c'est ce que nous avons +fait, non pas sans risquer de nous rompre le cou mille fois, mais, que +voulez-vous! je mourais d'envie de voir l'intérieur de cette habitation, +qui nous était défendue. De fait, c'était un vrai paradis. Ce qui a été +très amusant, c'est la surprise de la mulâtresse qui servait de +portière; quand elle nous a vus, moi et le noir, elle ne pouvait pas +concevoir comment nous avions fait pour entrer. Nous lui avons dit que +nous avions échappé à sa surveillance. Elle nous a crus; aussi nous +a-t-elle mis à la porte le plus vite possible, et elle s'est tue pour +n'être pas chassée par ses maîtres. + +Après quelques moments de silence, le colonel dit brusquement à John: + +--Ce n'est pas tout, maintenant il n'y a plus à reculer, je dois tout te +dire. + +--Quoi donc, colonel? + +--Une fois introduits dans le Morne-au-Diable, nous aurons un homme à +surprendre et à garrotter; quoi qu'il fasse pour se défendre, il ne +faudra pas qu'il lui tombe un cheveu de la tête... à moins qu'il ne nous +force absolument à défendre notre vie; alors, ajouta le colonel avec un +sourire sinistre, alors... deux cents guinées pour toi, que nous +réussissions ou non. + +--Mille diables... Vous attendez un peu tard pour me dire cela, +colonel... Mais maintenant le vin est tiré, il faut le boire. + +--Allons, je ne me suis pas trompé, tu es un brave... + +--Ah ça! mais cet homme que vous cherchez est-il fort et courageux? + +--Mais... dit Rutler, après avoir réfléchi quelques minutes, figure-toi +à peu près le premier mari de la veuve... un homme grand et mince. + +--Diable... celui-là était mince, c'est vrai; mais une baguette d'acier +aussi est mince, ce qui ne l'empêche pas d'être furieusement forte. +Voyez-vous, colonel, cet homme-là savait mieux que personne comment on +se sert du plomb et du fer; il était si vigoureux que je l'ai vu prendre +un nègre insolemment par la ceinture et le jeter à dix pas de lui, comme +il eût fait d'un enfant, quoique ce nègre fût plus grand et plus robuste +que vous. Ainsi donc, colonel, si l'homme que vous cherchez ressemble à +celui-là, nous aurons du mal à le bâter, comme on dit... + +--Moins que tu ne le crois... je t'expliquerai ça... + +--Et puis, dit John, si par hasard le flibustier, le boucanier ou le +Caraïbe, qui, dit-on, fréquentent la veuve, sont aussi là... ça +commencera à devenir gênant... + +--Écoute-moi, d'après ce que tu m'as dit, il y a au bout du parc un bois +où l'on peut se cacher. + +--Oui, colonel. + +--Excepté le boucanier, le flibustier ou le Caraïbe, personne n'entre +dans l'habitation particulière de la Barbe-Bleue?... + +--Personne, colonel, excepté les mulâtresses de service... + +--Et aussi excepté l'homme que je cherche, bien entendu; j'ai mes +raisons pour croire que nous l'y trouverons. + +--Bien, colonel. + +--Alors rien de plus simple, nous nous embusquons au plus épais du bois, +jusqu'à ce que mon homme vienne de notre côté. + +--Ce qui ne peut manquer d'arriver, colonel, car le parc n'est pas +grand, et quand on s'y promène, il faut forcément passer près d'un +bassin de marbre, non loin duquel nous serons très bien cachés... + +--Si notre homme ne se promène pas, une fois la nuit venue, nous +attendons qu'il soit couché, et nous le surprenons au lit... + +--Cela serait plus sûr, colonel, à moins que votre homme n'appelât à son +secours un des consolateurs de la Barbe-Bleue!... + +--Sois donc tranquille... pourvu qu'avec ton aide je puisse mettre la +main sur lui, alors, fût-il entouré de cent personnes armées jusqu'aux +dents, il est à moi, j'ai un moyen sûr de le forcer à m'obéir... Ceci me +regarde... Tout ce que je te demande, c'est de me conduire dans un +endroit d'où je puisse sauter sur lui à l'improviste... + +--C'est convenu, colonel... + +--Alors, marchons... dit Rutler en se levant. + +--A vos ordres, colonel, seulement au lieu de marchons... c'est rampons +qu'il faut dire. Mais voyons donc, ajouta John en se baissant, si l'on +aperçoit toujours la lumière du jour. Oui, oui... la voilà, mais comme +ça paraît loin. A propos, colonel, si depuis que je suis venu ici le +conduit avait été bouché par un éboulement, nous ferions, à l'heure +qu'il est, une singulière figure! condamnés à rester ici et à mourir de +faim... à moins de nous dévorer mutuellement... Impossible de sortir par +le gouffre, vu qu'on ne peut pas remonter une chute d'eau comme une +truite remonte une cascade... + +--C'est vrai, dit Rutler en frémissant, tu m'épouvantes: heureusement il +n'en est rien; tu as toujours le sac? + +--Oui, oui, colonel; les courroies sont solides, et la peau de lamentin +imperméable; nous trouverons là-dedans nos poignards, nos pistolets et +notre cartouchière aussi secs que s'ils sortaient d'un râtelier d'armes. + +--Allons... John, en route, passe le premier, dit le colonel, il nous +faut le temps de faire sécher nos habits. + +--Cela ne sera pas long, colonel... une fois au fond du précipice, nous +serons comme dans un four; le soleil y donne en plein. + +John, se mettant à plat ventre, commença à se glisser dans un passage si +étroit, qu'il put à peine s'y introduire. + +Les ténèbres y étaient profondes... au loin seulement on distinguait une +pâle lueur. + +Le colonel suivit John en se traînant sur un sol humide et fangeux.. + +Pendant quelque temps, les deux Anglais s'avancèrent ainsi, rampant sur +les genoux, sur les mains et sur le ventre, dans l'obscurité la plus +complète. + +Tout à coup John s'arrêta brusquement, et s'écria d'une voix altérée par +l'épouvante: + +--Colonel... + +--Que veux-tu? + +--Ne sentez-vous pas une odeur forte? + +--Oui, cette odeur est fétide. + +--Ne bougez pas... c'est un serpent... _fer-de-lance!_ Nous sommes +perdus... + +--Un serpent? s'écria le colonel avec effroi. + +--Nous sommes morts... Je n'ose pas avancer... l'odeur devient de plus +en plus forte, murmura John. + +--Tais-toi... Écoute... + +Dans une mortelle angoisse, les deux hommes retinrent leur respiration. + +Tout à coup, à quelques pas, ils entendirent un bruit continu, +précipité, comme si l'on eût battu le sol humide avec un fléau. + +L'odeur nauséabonde et subtile que répandent les gros serpents devint de +plus en plus pénétrante... + +--Le serpent est en fureur, il s'est lové; c'est de sa queue qu'il bat +ainsi la terre, dit John d'une voix affaiblie.--Colonel... recommandons +notre âme à Dieu... + +--Il faut crier pour l'effrayer, dit Rutler. + +--Non, non, il se jettera tout de suite sur nous, dit John. + +Les deux hommes restèrent quelques moments dans une horrible attente. + +Ils ne pouvaient ni se retourner ni changer de position; leur poitrine +touchait au sol, leur dos touchait au roc... Ils n'osaient faire un +mouvement de recul dans la crainte d'attirer le reptile à leur +poursuite. + +L'air, de plus en plus imprégné de l'odeur infecte du serpent, devenait +suffocant. + +--Ne trouves-tu pas sous ta main une pierre pour la lui jeter? dit tout +bas le colonel. + +A peine avait-il dit ces mots que John poussa des cris terribles et se +débattit avec violence en s'écriant: + +--A moi! à moi! je suis mort... + +Éperdu de terreur, Rutler voulut se redresser, mais il se frappa +violemment le crâne aux parois de l'étroit passage. + +Alors, rampant en arrière aussi rapidement qu'il le put à l'aide de ses +genoux et de ses mains, il tâcha de fuir à reculons pendant que John, +aux prises avec le serpent, poussait des hurlements de douleur et +d'épouvante. + +Tout à coup ses cris devinrent sourds: inarticulés, gutturaux, comme si +le marin eût été étouffé. + +En effet, le serpent, furieux, après avoir, dans l'obscurité, mordu John +aux mains, à la gorge, au visage, essayait d'introduire sa tête plate et +visqueuse dans la bouche entr'ouverte de ce malheureux, et le mordait +aux lèvres et à la langue; et cette dernière blessure l'acheva. + +Le serpent, avant assouvi sa rage, dénoua rapidement ses horribles +noeuds et prit la fuite. + +Le colonel sentit un corps flasque et glacé effleurer sa joue; il se +tint immobile. + +Le serpent glissa rapidement le long des parois du conduit souterrain et +s'échappa. + +Ce danger passé, le colonel resta quelques moments pétrifié de terreur; +il écoutait les derniers râlements de John; son agonie fut rapide. + +Rutler l'entendit faire quelques soubresauts convulsifs, et ce fut tout. + +Son compagnon était mort.... + +Alors Rutler s'avança vers John, et le saisit par la jambe.... + +Cette jambe était déjà roide et froide, tant le venin du serpent +fer-de-lance est rapide. + +Un nouveau sujet d'effroi vint assaillir le colonel. + +Le reptile, ne trouvant pas d'issue dans la caverne, pouvait revenir par +le même chemin; Rutler croyait déjà entendre un léger frôlement derrière +lui; il ne pouvait fuir en avant, le corps de John bouchait complétement +le passage; fuir en arrière c'était s'exposer à rencontrer le serpent. + +Pourtant, dans son épouvante, le colonel saisit le cadavre par les deux +jambes, afin de l'entraîner jusqu'à l'entrée du conduit souterrain et de +déblayer ainsi la seule issue par laquelle il pût sortir de cette +caverne. + +Ses efforts furent vains. + +Soit que sa vigueur fût paralysée par la gêne de sa position, soit que +le poison eût déjà fait gonfler le corps, Rutler ne put parvenir à le +tirer à lui. + +Ne voulant, n'osant croire que cette unique et dernière chance de salut +lui fût enlevée, il trouva le moyen de détacher sa ceinture et de +l'attacher aux pieds du mort, puis la prenant entre ses dents et +s'aidant de tes deux mains, il se mit à tirer avec toute l'énergie du +désespoir.... + +A peine il put imprimer un léger mouvement à ce cadavre. + +Sa terreur augmenta; il chercha son couteau, dans le projet insensé de +dépecer le corps de John: il reconnut bientôt l'inutilité de cette +tentative. + +Les pistolets et les munitions du colonel étaient dans un sac de peau de +lamentin que portait John sur les épaules; il voulut au moins essayer +d'enlever le sac à son compagnon; il y parvint après des difficultés +inouïes, puis il regagna à reculons l'entrée du conduit. + +Une fois dans la caverne, il se sentit faiblir, mais l'air le ranima, il +se plongea le front dans l'eau froide et s'assit sur la grève. + +Il avait presque oublié le serpent. + +Un long sifflement lui fit lever la tête; il vit le reptile se balançant +à quelques pieds au-dessus de lui, à demi enlacé dans les roches qui +formaient la voûte du souterrain. + +Le colonel retrouva son sang-froid à la vue du danger; restant presque +immobile et n'agissant que des mains, il déboucla le sac, y prit un +pistolet et l'arma. + +Heureusement la charge et l'amorce étaient intactes. + +Au moment où le serpent, irrité par le mouvement de Rutler, se précipita +sur lui, ce dernier l'ajusta, tira, et le reptile tomba a ses pieds la +tête fracassée. Il était d'un noir bleuâtre, tacheté de jaune, et avait +huit à neuf pieds de long. + +Délivré de cet ennemi, encouragé par ce succès, le colonel voulut tenter +un dernier effort pour dégager la seule issue par laquelle il pût +sortir. + +Il rampa de nouveau dans le conduit; malgré sa vigueur, ses efforts +inouïs, il ne put parvenir à déranger le cadavre de John. + +De retour dans la caverne, il la parcourut en tous sens et ne trouva +aucune autre issue. + +Il ne pouvait espérer de secours du dehors, ses cris ne pouvaient être +entendus. + +A cette horrible pensée, ses yeux tombèrent sur le serpent; il y vit une +ressource momentanée; il savait que quelquefois les nègres affamés +mangeaient de ces chairs répugnantes, mais non malsaines. + +La nuit vint, il se trouva dans de profondes ténèbres... Les lames +mugissaient et se brisaient à l'entrée de la caverne; la chute d'eau se +précipitait avec fracas dans le bassin inférieur. + +Une nouvelle frayeur vint assaillir Rutler. Il savait que les serpents +se rejoignent et s'accouplent souvent pendant la nuit; guidé par la +voie, le mâle ou la femelle du reptile qu'il avait tué pouvait venir à +sa recherche. + +Les transes du colonel devinrent affreuses. Le moindre bruit le faisait +tressaillir... malgré son caractère énergique; il se demanda, dans le +cas ou il sortirait par un miracle de cette horrible position, s'il +continuerait l'entreprise qu'il avait commencée. + +Tantôt il croyait voir dans cette aventure un avertissement du ciel; +tantôt il s'accusait de lâcheté, et attribuait ses folles appréhensions +à l'état de faiblesse dans lequel il se trouvait.... + + * * * * * + +Nous abandonnerons le colonel dans cette position difficile pour +conduire le lecteur au Morne-au-Diable. + + + + +CHAPITRE VIII. + +LE MORNE-AU-DIABLE. + + +La lune brillante et pure jetait une clarté presque égale à celle du +soleil d'Europe et permettait de distinguer parfaitement, au sommet +d'une roche assez élevée et entourée de bois de toutes parts, une +habitation construite en briques et d'une architecture bizarre. + +On ne pouvait y arriver que par un étroit sentier, formant une spirale +autour de cette espèce de cône. Ce sentier était bordé, d'un côté, par +des masses de granit presque perpendiculaires; de l'autre, par un +précipice, dont, en plein jour même, on n'apercevait pas le fond. + +Ce chemin dangereux aboutissait à une plate-forme traversée par une +muraille de briques d'une grande épaisseur et garnie de meurtrières. + +Derrière cette espèce de glacis s'élevaient les murailles d'enceinte de +l'habitation, dans laquelle on entrait par une porte de chêne très +basse. + +Cette porte communiquait à une vaste cour carrée, occupée par les +communs et par d'autres bâtiments. Cette cour traversée, on arrivait à +un passage voûté qui conduisait au sanctuaire, c'est-à-dire au pavillon +habité par la Barbe-Bleue. Aucun des noirs ou des métis qui formaient +le nombreux domestique de l'habitation ne dépassait les limites de cette +voûte. + +Le service de la Barbe-Bleue se faisait par l'intermédiaire de plusieurs +mulâtresses, qui seules communiquaient avec leur maîtresse. + +La maison s'élevait sur le versant opposé à celui par lequel on montait +au faîte du morne. Ce versant, beaucoup moins rapide et disposé en +plusieurs terrasses naturelles, se composait de cinq ou six gradins +immenses qui, de tous côtés, aboutissaient à des précipices. + +Par un phénomène assez fréquent dans les îles volcanisées, un étang de +deux arpents environ de circonférence occupait presque toute l'étendue +d'un des gradins supérieurs. L'eau en était limpide et pure. La maison +de la Barbe-Bleue était séparée de ce petit lac par une étroite chaussée +de sable uni, brillant comme de l'argent. + +Cette maison n'avait qu'un étage; au premier aspect elle semblait +seulement construite d'écorces d'arbres; son toit de bambous, très +incliné, se plongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extérieur, +s'appuyait sur des troncs de palmiers enfoncés en terre, et formait +ainsi une sorte de galerie autour de la maison. + +Un peu au-dessus du niveau de ce lac, descendait, en pente douce, une +pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles +prairies d'Angleterre; cette rareté inouïe aux Antilles était due à +d'invisibles irrigations qui partaient de l'étang et répandaient dans ce +parc une délicieuse fraîcheur. + +A cette pelouse, ornée çà et là de corbeilles de fleurs équinoxiales, +succédait un jardin composé de massifs d'arbustes variés; l'inclinaison +du terrain était telle qu'on n'apercevait pas leurs tiges, mais +seulement leurs cimes émaillées des plus vives nuances; enfin, après les +arbustes venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d'orangers +et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Au jour, ainsi vu de +haut, on eût dit un tapis de neige odorante semée de boules d'or. + +A l'extrême horizon, les tiges élancées des bananiers, des cocotiers, +formaient une clôture splendide et dominaient le précipice, au fond +duquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parlé, et où +était alors engagé le colonel Rutler. + +Maintenant, entrons dans l'une des pièces les plus reculées de +l'habitation; nous y trouverons une jeune femme âgée de vingt à +vingt-trois ans; mais ses traits sont si enfantins, sa taille si +mignonne, sa fraîcheur si juvénile, qu'on lui donnerait à peine seize +ans. + +Vêtue d'une tunique de mousseline à larges manches, elle est à demi +couchée sur son sofa d'étoffe des Indes de couleur brune à fleurs d'or; +elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains qui disparaît à +demi dans une forêt de grosses boucles de cheveux blonds-cendrés, car +cette jeune femme est coiffée presque à la Titus: une foule de soyeux +anneaux tombent en profusion sur son cou, sur ses épaules de neige et +encadrent sa délicieuse petite figure, ronde, ferme et rose comme celle +d'un enfant. + +Un gros livre relié en maroquin rouge, placé sur le bord du divan où +elle est étendue, est ouvert devant elle. + +La jeune femme y lit avec attention à la clarté de trois bougies +parfumées que supporte un petit candélabre de vermeil, enrichi de +ciselures exquises. + +Les cils de la jolie lectrice sont si longs qu'ils projettent une ombre +légère sur ses joues, où l'on remarque deux gracieuses fossettes; son +nez est d'une délicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que +ses beaux yeux bleus; sa physionomie est empreinte d'une ravissante +expression d'innocence et de candeur. + +Du bas de sa tunique de mousseline sortent deux pieds de Cendrillon, +chaussés de bas de soie blancs et de pantoufles moresques en satin +cerise, côtelées d'argent, qui tiendraient dans le creux de la main. + +La position de cette jeune femme laisse deviner les formes les plus +accomplies, quoiqu'elle soit de petite taille. + +Grâce à la largeur de sa manche qui est retombée, l'on peut admirer le +ravissant contour d'un bras rond, poli comme de l'ivoire et marqué au +coude d'une charmante fossette. La main qui feuillette le livre est +digne du bras, ses ongles très longs ont la pureté luisante de l'agate. +L'extrémité des doigts est nuancée d'un si vif incarnat, qu'on les +dirait colorés du henné des Indiens. + +L'ensemble de cette délicieuse créature rappelle la suave idéalité de la +Psyché, adorable réalisation de ce moment de beauté si fugitif qui passe +avec la première fleur de l'adolescence. Certaines organisations +conservent pourtant assez longtemps cette primeur juvénile, et, nous +l'avons dit, quoique âgée au plus de vingt-trois ans, la Barbe-Bleue +était du nombre de ces natures privilégiées. + +Car c'était la Barbe-Bleue!... + +Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur le nom de l'habitante du +Morne-au-Diable, nous dirons de plus qu'elle s'appelait _Angèle_. Hélas! +ce nom céleste, cette physionomie candide ne contrastent-t-ils pas +singulièrement avec la réputation diabolique dont _jouissait_ cette +veuve de trois maris, qui, disait-on, avait autant de consolateurs +qu'elle avait eu d'époux. + +La suite des événements permettra de condamner ou d'innocenter la +Barbe-Bleue. + +A un léger bruit qu'elle entendit dans la pièce voisine, Angèle redressa +vivement sa tête, comme une gazelle aux aguets, et s'assit sur le bord +du sofa en rejetant ses cheveux en arrière par un mouvement plein de +grâce. + +Au moment où elle se levait en s'écriant:--C'est lui! un homme soulevait +la portière de cette chambre. + +Le fer ne court pas plus vite à l'aimant qu'Angèle ne courut au devant +du nouveau venu. Elle se précipita dans ses bras, l'enlaça avec une +sorte de tendre fureur, l'accabla de caresses, de baisers passionnés, en +s'écriant avec joie: + +--Mon tendre ami! mon bon Jacques! + +Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses +bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux +fardeau. + +Alors Angèle s'assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains +dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa +figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide... + +Hélas! hélas! les médisants de la Martinique avaient-ils donc raison de +suspecter la moralité de la Barbe-Bleue? + +L'homme qu'elle accueillait avec cette ardente familiarité avait le +teint cuivré d'un mulâtre; il était grand et svelte, agile et robuste; +ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type nègre; une +forêt de cheveux d'un noir de jais entourait son front, ses yeux étaient +grands et d'un noir de velours; sous ses lèvres minces, rouges et +humides, brillaient des dents du plus bel émail. Cette beauté à la fois +charmante et virile, cet ensemble de force et d'élégance, rappelaient +les nobles proportions du Bacchus Indien, ou de l'Antinoüs. + +Le costume du mulâtre était celui que certains flibustiers adoptaient +alors généralement, lorsqu'ils étaient à terre. Il portait un +justaucorps de velours grenat foncé, à boutons d'or ouvragés; de larges +chausses à la flamande de pareille étoffe et ornées de boutons pareils, +qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une +ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé; +enfin de grandes guêtres de peau blanche, piquées et brodées en soie de +mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu'au-dessous du genou +et dessinaient une jambe du plus beau galbe. + +Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient +Jacques et Angèle ainsi groupés. D'un côté, cheveux blonds, teint +d'albâtre, joues rosées, grâces enfantines et gentillesse; de l'autre, +teint bronzé, cheveux d'ébène, air mâle et hardi. + +La blancheur de la robe d'Angèle se dessinait sur la couleur sombre des +vêtements de Jacques, et l'on pouvait mieux apprécier encore les +contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant ses +grands yeux bleus sur les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se +plaisait à rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux +admirer son cou hâlé, qui par sa couleur et par sa forme, pouvait +rivaliser avec le plus beau bronze florentin. + +Après avoir assez prolongé cette inconvenante exhibition, Angèle donna +au mulâtre un bruyant baiser au-dessous de l'oreille, lui prit la tête +entre ses deux petites mains, ébouriffa malicieusement sa noire +chevelure, lui donna une tape sur la joue, et s'écria: + +--Voilà comme je vous aime, monsieur l'Ouragan. + +A un léger bruit qu'on entendit derrière la tapisserie qui servait de +portière, Angèle dit: + +--Est-ce toi, Mirette? que fais-tu là? + +--Maîtresse, je viens d'apporter des fleurs... et je vais les arranger +dans les caisses. + +--Elle nous entend... dit Angèle en faisant un signe mystérieux au +mulâtre; puis elle s'amusa encore en riant comme une folle à +_ébouriffer_ la chevelure de M. l'Ouragan. + +M. l'Ouragan se prêtait complaisamment aux gentils caprices d'Angèle, et +la contemplait avec amour. + +Il lui dit en souriant: + +--Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez +tout permis! puis il ajouta en souriant d'un air gravement railleur: + +--Et qui dirait pourtant, à voir cette petite mine si rose, si ingénue, +que je tiens sur mes genoux la plus insigne scélérate des Antilles? + +--Et qui dirait que cet homme, qui parle d'une voix si douce, est ce +féroce capitaine l'Ouragan, la terreur des Anglais et des Espagnols! +s'écria Angèle en éclatant de rire. + +Nous devons avertir le lecteur que le mulâtre et la veuve s'exprimaient +dans le meilleur français et sans le moindre accent étranger. + +--Quelle différence! s'écria ce dernier en souriant, ce n'est pas moi +qu'on accuse d'horribles et mystérieuses aventures, ce n'est pas moi +qu'on appelle _Barbe-Bleue_. + +A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la +petite veuve, d'un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus +mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine +l'Ouragan, lui montra d'un geste la porte de la chambre voisine pour +l'avertir qu'on pouvait l'entendre et dit d'un air malicieusement +boudeur: + +--Voilà pour vous apprendre à parler des trépassés. + +--Fi! le monstre! dit le capitaine en riant aux éclats, et les remords, +donc, madame? + +--Donne-moi un baiser par remords, donc, et j'en aurai... + +--Que Lucifer me soit en aide! Il n'y a que les femmes pour être aussi +criminelles... Ah! ma chère, que vous êtes bien nommée... vous me faites +frémir... Si nous soupions? + +Angèle frappa sur un gong; la jeune métisse, qui avait entendu la +conversation précédente, entra. Elle portait une robe de guinée blanche +à raies écarlates, et avait des anneaux d'argent aux bras et aux +jambes. + +--Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là-dedans? lui dit la +Barbe-Bleue. + +--Oui, maîtresse. + +--Tu nous écoutais? + +--Non, maîtresse. + +--D'ailleurs, ça m'est égal... je parle, c'est pour qu'on m'entende... +Fais-nous donner à souper, Mirette. + +Puis s'adressant au capitaine: + +--Quel vin veux-tu? + +--Du vin de Xérès, mais glacé. C'est un caprice... + +Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du +couvert. + +--A propos, dit l'Ouragan, j'oubliais de te prévenir d'un très grand +événement. + +--Quoi donc? un de mes défunts qui revient? + +--Ma foi, à peu près. + +--Comment... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises +plaisanteries, dit Angèle en prenant un air effrayé. + +--Non, ce n'est pas un défunt, un spectre, mais un prétendant bien +vivant qui ne demande qu'à être ton mari. + +--Il veut m'épouser? + +--Il veut t'épouser. + +--Ah! le malheureux! il s'ennuie donc bien de vivre? s'écria Angèle en +éclatant de rire. + +Mirette, à ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux +autres mulâtresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohème +couvertes d'arabesques d'or, et des piles d'assiettes de magnifiques +porcelaines du Japon. + +La Barbe-Bleue continua: + +--Mon amoureux n'est-donc pas de ce pays? + +--Non certes! car malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien +de trouver un quatrième mari, grâce à votre infernale réputation... + +--Et d'où sort-il donc, cet épouseur, mon cher Jacques? + +--Il vient de France. + +--De France?... il vient de France pour m'épouser! diable!... + +--Angèle, vous savez que je n'aime pas vous entendre jurer, dit le +mulâtre avec un sérieux comique. + +--Pardon, monsieur l'Ouragan, dit la jeune femme en baissant les yeux +d'un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais très +étonnante la nouvelle que vous me donniez... Il paraît que ma réputation +commence à parvenir en Europe. + +--N'ayez pas cette vanité, ma chère. C'est à bord de la _Licorne_ que ce +digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule évaluation de +vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous... +Voilà qui rabaissera, je l'espère, votre orgueil? + +--L'impertinent! et quel homme est-ce... Jacques? + +--Le chevalier de Croustillac. + +--Tu dis? + +--Le chevalier de Croustillac. + +--C'est là le nom de... mon prétendant?...--et Angèle partit d'un fou +rire que rien ne put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son +hilarité. + +Tous deux se calmaient à peine lorsque Mirette rentra, précédant deux +autres métisses qui apportaient une table splendidement servie en +vaisselle de vermeil. + +Les deux esclaves posèrent la table près du divan; le capitaine se leva +pour prendre un siége, pendant qu'Angèle, agenouillée sur le bord du +sofa, découvrait les plats les uns après les autres et furetait la table +avec des gestes et des mines de chatte gourmande. + +--As-tu faim, Jacques?... moi, je dévore, dit Angèle. Et, pour prouver +sans doute la vérité de cette assertion, elle entr'ouvrit ses lèvres de +corail et montra deux rangées de ravissantes petites dents qu'elle fit +claquer par deux fois. + +--Angèle, ma chère, vous êtes décidément très mal élevée, dit le +capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d'une +odeur appétissante. + +--Capitaine l'Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n'est pas pour +être grondée, dit Angèle en faisant une imperceptible et mutine grimace +au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en attaquant très bravement sa +tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau: + +--N'est-ce pas, Mirette, que s'il me gronde je ne le recevrai plus? + +--Non, maîtresse, dit Mirette. + +--Et que je donnerai sa place à Arrache-l'Ame, le boucanier? + +--Oui, maîtresse. + +--Ou à Youmaalë, le Caraïbe? + +--Oui, maîtresse. + +--Voyez-vous cela, monsieur? dit Angèle. + +--Allez, allez, ma chère, je ne suis pas jaloux, vous le savez; la +beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde. + +--Puisque vous n'êtes pas plus jaloux que ça, je vous pardonne. +Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu'est-ce que ça, Mirette? + +--Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier. + +--Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l'Ouragan, mais il faut +ajouter un jus de limon pendant que la friture est toute chaude. + +--Voyez-vous, le gourmand... Ah çà! et mon épouseur? je l'oubliais... +Donnez-moi à boire, Mirette. + +Le flibustier, tout corsaire qu'il était, prévint la métisse, et versa +du vin de Xérès glacé à Angèle. + +--Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins +de France. + +Et la Barbe-Bleue but très résolument trois doigts de vin de Xérès qui +donna un nouvel éclat à ses lèvres roses, à ses yeux bleus et anima ses +joues rondelettes d'une teinte incarnate. + +--Ah çà! mon épouseur... mon épouseur, reprit-elle, comment est-il? +Est-il gentil? est-il digne d'aller rejoindre les autres?... + +Mirette, malgré sa soumission passive, ne put s'empêcher de tressaillir +encore en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave +dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de +bien plus grandes énormités. + +--Qu'est-ce que tu as, Mirette? + +--Rien, maîtresse. + +--Si... tu as quelque chose. + +--Non, maîtresse. + +--Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée... Je n'en aurais pas +pour longtemps, va, mon enfant. Puis s'adressant au capitaine l'Ouragan: + +--Eh! le chevalier de... de... comment dis-tu ce nom? + +--Le chevalier de Croustillac. + +--Tu l'as vu? + +--Non, mais sachant ses projets, et qu'il voulait à toutes forces, et +malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu'ici, j'ai +prié Youmaalë le Caraïbe, dit l'Ouragan, en regardant Angèle d'une +manière singulière, de lui adresser un petit avertissement pour +l'engager à renoncer à ses projets. + +--Et vous avez donné cet ordre sans m'en prévenir, monsieur? Et si je +voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prétendant! Car enfin, Croustillac, +ça doit être un Gascon, et je n'ai jamais été mariée à un Gascon, moi! + +--Oh! c'est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconné sur la terre; +avec cela une figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste assez +de courage. + +--Et l'avertissement de Youmaalë? demanda Angèle. + +--N'a rien fait du tout, il a glissé sur l'âme inébranlable de ce +capitan, comme une balle sur les écailles d'un crocodile. Il est parti +ce matin bravement, au point du jour, à travers la forêt, avec ses bas +de soie roses, sa rapière au côté et une gaule pour chasser les +serpents; il y est sans doute encore à cette heure, car le chemin du +Morne-au-Diable n'est pas connu de tout le monde. + +--Jacques! une idée! s'écria la veuve avec joie, faisons-le venir ici +pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah! il est amoureux de mes +trésors et non pas de moi... ah! il veut m'épouser, ce beau chevalier +errant. Nous allons bien voir... Eh bien... tu ne ris pas de mon projet, +Jacques? qu'as-tu donc?... D'abord, monsieur, vous savez que je ne peux +pas être contrariée, je me fais une fête d'avoir ici mon Gascon; s'il +n'est pas mordu par les serpents ou dévoré par les chats-tigres, je veux +l'avoir demain ici... Tu mets demain en mer... Tu diras au Caraïbe ou à +Arrache-l'Ame de me l'amener. + +L'Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-Bleue, selon son +habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément. + +--Jacques! Jacques!... ne m'entends-tu pas? s'écria Angèle avec +impatience, en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j'y tiens, je le +veux! + +Le mulâtre ne répondit rien, il décrivit de l'index de sa main droite un +cercle au dessus de sa tête, et regarda la jeune femme d'un air +significatif. + +Celle-ci comprit ce signe mystérieux. + +Sa figure exprima tout à coup la tristesse et la crainte; elle se leva +brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s'écria +d'une voix touchante: + +--Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d'avoir eu cette +pensée, je te comprends! + +--Relève-toi, calme-toi, Angèle, dit le mulâtre. Je ne crois pas que cet +homme soit à craindre; mais enfin c'est un étranger... il peut venir +d'Angleterre ou de France, et... + +--Je te dis que j'étais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques... +j'oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c'est affreux. + +Et les beaux yeux de la jeune femme s'inondèrent de larmes; elle baissa +la tête, prit la main du mulâtre sur laquelle elle pleura en silence +pendant quelques minutes. + +L'Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d'Angèle, et lui dit +avec tendresse: + +--Je m'en veux beaucoup d'avoir éveillé ces cruels souvenirs, j'aurais +dû ne te rien dire, m'assurer qu'il n'y avait aucun danger à t'amener +cet imbécile comme un jouet... et alors... + +--Jacques, mon ami, s'écria tristement Angèle en interrompant le +mulâtre, mon amant, y penses-tu, pour un caprice d'enfant, exposer... ce +que j'ai de plus cher au monde. + +--Voyons, voyons, calme-toi, dit le mulâtre en la relevant et en la +faisant asseoir auprès de lui, ne vas pas t'effrayer; le père Griffon +s'est informé de ce Gascon, il ne paraît que ridicule; pour plus de +sûreté... j'irai demain lui en parler au Macouba, et puis je dirai à +Arrache-l'Ame, qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de +découvrir ce pauvre diable dans la forêt, où il se sera sans doute +égaré. S'il est dangereux, dit le mulâtre en faisant un signe à Angèle, +car les esclaves étaient toujours là, attendant la fin du souper, s'il +est dangereux, le boucanier nous en débarrassera, et le guérira de +l'envie de te connaître; sinon, comme tu n'as guère de distraction +ici... il te l'amènera. + +--Non, non, je ne veux pas, dit Angèle... Toutes les pensées qui me +viennent maintenant à l'esprit sont d'une tristesse mortelle; mes +inquiétudes renaissent. Angèle, voyant que le mulâtre ne mangeait plus, +se leva; le flibustier l'imita et lui dit: + +--Rassure-toi, mon Angèle, il n'y a rien, rien à craindre... Viens au +jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis à Mirette +d'apporter mon luth; pour te faire oublier ces pénibles idées, je te +chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant. + +En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la taille +d'Angèle, et la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches +qui conduisaient au jardin. + +Au moment de sortir de l'appartement, la Barbe-Bleue dit à son esclave: + +--Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d'albâtre de +ma chambre à coucher... Je n'aurai pas besoin de toi... N'oublie pas de +dire à _Cora_ et aux deux métisses que c'est demain leur jour de +service... Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre. + +Cette dernière recommandation d'Angèle était motivée par l'habitude +qu'elle avait depuis son dernier veuvage d'alterner de trois jours en +trois jours le service de ses femmes. + +Mirette porta au jardin un très beau luth, d'ébène incrusté d'or et de +nacre. + +Au bout de quelques instants, on entendit le flibustier moduler avec une +grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de +clans royalistes chantaient de préférence pendant le protectorat de +Cromwell. + +La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique. + +Mirette et les deux esclaves l'écoutèrent pendant quelques minutes avec +ravissement. + +Aux dernières strophes la voix du flibustier s'émut, quelques larmes +semblèrent s'y mêler... puis les chants cessèrent. + +Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe +renfermée dans un globe d'albâtre qui jetait sur tous les objets une +lumière douce et voilée. + +Cette chambre était splendidement tendue d'étoffe des Indes fond blanc, +émaillée de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline d'un +tissu semblable à une toile d'araignée enveloppait un immense lit de +bois doré à dossier de glace qui apparaissait ainsi comme au travers +d'un léger brouillard. + +Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirette se retira +discrètement et dit aux deux esclaves avec un malin sourire: + +--Mirette allume la lampe pour le capitaine... _Cora_ pour le +boucanier... et _Noün_ pour le Caraïbe... + +Les deux vieilles esclaves secouèrent la tête d'un air d'intelligence, +et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé +les portes qui conduisaient des bâtiments extérieurs à la maison +particulière de la Barbe-Bleue. + + + + +CHAPITRE IX. + +LA NUIT. + + +Nous avons laissé le chevalier de Croustillac alors qu'il s'enfonçait +dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient. + +Un moment étourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa +route, s'orientant toujours vers le nord, du moins autant qu'il le +pouvait, grâce à son peu de connaissances astronomiques. + +Ainsi que le père Griffon l'en avait prévenu, on ne trouvait aucun +chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes +herbes, des lianes, des troncs d'arbres, des broussailles inextricables +encombraient le sol; les arbres étaient si touffus, que l'air, la +lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes +de verdure, où il régnait une humidité chaude presque suffocante, +produite par la fermentation de l'humus végétal qui recouvrait la terre +à une assez grande épaisseur. + +Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère +étouffante; aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d'ivresse, de +pesanteur; il marchait d'un pas moins délibéré, il se sentait la tête +lourde, les objets extérieurs lui étaient presque indifférents, il +n'admirait plus les colonnades de feuillée qui s'étendaient à perte de +vue dans la pénombre de la forêt. Il jetait un coup d'oeil distrait +sur le plumage étincelant et varié des périques, des aras, des colibris, +qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes +d'or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois +d'Inde. + +Les gambades des singes qui se balançaient aux souples guirlandes des +passiflores, ou qui sautaient d'arbre en arbre, lui arrachaient à peine +un sourire. Complétement absorbé, il n'avait que la force de songer au +terme de son dangereux voyage. Il n'avait de pensée que pour la +Barbe-Bleue et ses trésors. + +Au bout de quelques heures de marche, il commença de s'apercevoir que +ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une +forêt. Une énorme branche de raquette épineuse avait fait un large +accroc à son pourpoint; ses chausses n'étaient pas irréprochables, et +plus d'une fois, sentant sa longue rapière s'embarrasser dans quelques +plantes rampantes, il s'était involontairement retourné comme pour +châtier l'importun qui prenait la liberté de le retenir. + +Soit hasard, soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule, dont il +battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne +pas rencontrer un serpent sous ses pas. + +Vers midi, harassé de fatigue, il s'arrêta pour cueillir quelques +bananes, et monta sur un arbre assez peu élevé pour y déjeuner plus à +son aise; il découvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet +arbre, roulées en cornets, contenaient une eau claire, fraîche, et +parfaite au goût; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit +dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route. + +D'après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne +plus être éloigné du Morne-au-Diable. + +Malheureusement l'estime du chevalier n'était pas d'une extrême +précision, du moins quant à la direction qu'il croyait avoir prise, car +il évaluait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc à +midi un peu plus éloigné du Morne-au-Diable qu'il n'en était éloigné en +entrant dans la forêt. + +Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l'apercevait à peine à travers +l'épaisseur du feuillage), il eût été nécessaire d'avoir presque +constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque +inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents; ainsi +partagée entre le ciel et la terre, l'attention du chevalier avait pu +s'égarer quelque peu. + +Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu'il se fût trompé +d'une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain +d'arriver au terme de sa course. + +Vers les trois heures du soir, il commença de soupçonner le +Morne-au-Diable de s'éloigner à mesure qu'il s'en approchait. +Croustillac était harassé, mais la crainte de passer la nuit dans la +forêt l'aiguillonnait; à force de marcher, de marcher, il arriva enfin à +une sorte de fondrière assez creuse, qui s'enfonçait entre deux gorges +de rochers. + +Le chevalier respira, s'épanouit. + +--Mordioux! s'écria-t-il en s'éventant avec son feutre, me voici donc +enfin au Morne-au-Diable! Il me semble que je m'y reconnais, quoique je +n'y sois jamais venu. Je ne pouvais d'ailleurs pas me perdre; j'avais +l'amour pour boussole; on irait ainsi aux antipodes sans dévier d'un +cheveu. C'est tout simple, mon coeur tourne vers l'or et la beauté, +comme l'aimant vers le pôle! car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit +être belle... et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de +trois maris doit aimer le changement; or, je serai du fruit nouveau pour +elle... Et quel fruit! Après tout, les trois défunts n'ont eu que ce +qu'ils méritaient, puisqu'ils me font place... Ce qui me rassure à +l'endroit du physique de la Barbe-Bleue, c'est qu'il n'y a qu'une très +jolie femme qui puisse se permettre ces irrégularités, ces façons... un +peu cavalières... de dénouer le lien conjugal... Mordioux! je vais la +voir, lui plaire, la séduire; pauvre femme... elle ne se doute pas que +son vainqueur est à sa porte! Si... si... je parie que son petit coeur +bat bien fort à ce moment. Elle me presse... elle me devine... son +attente ne sera pas trompée... elle va être éblouie... le bonheur lui +arrive sur les ailes de l'amour... + +En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d'oeil sur sa toilette; +il ne put s'empêcher de trouver qu'elle était un peu en désordre: ses +bas, primitivement pourpres, puis rose-pâle, s'étaient zébrés d'une +multitude de rayures vertes depuis son voyage dans la forêt; son +pourpoint s'était aussi orné de plusieurs _crevés_ bizarrement placés, +mais le Gascon fit tout haut cette réflexion, sinon très modeste, du +moins très consolante: + +--Mordioux! Vénus en sortant de l'onde n'avait pas de pourpoint; la +Vérité n'en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la +beauté et la vérité apparaissent sans voile... je ne vois pas +pourquoi... l'amour... D'ailleurs la Barbe-Bleue doit être femme à me +comprendre! + +Absolument rassuré, le chevalier hâta le pas, gravit le revers de la +fondrière et se trouva... dans un endroit de la forêt beaucoup plus +sombre et beaucoup plus fourré que celui qu'il venait de quitter. + +D'autres auraient perdu courage, Croustillac s'écria au contraire: + +--Mordioux! ceci est très habile, cacher son habitation au plus épais du +bois est d'une femme de tête!... je suis sûr... plus je m'empêtre dans +ces ronces, plus j'approche de la maison... je me regarde comme +arrivé... Barbe-Bleue... Barbe-Bleue... enfin je te tiens! + +Le chevalier conserva cette précieuse illusion tant que le jour dura, ce +qui ne fut pas long: il n'y a pas de crépuscule sous les tropiques. + +Bientôt le chevalier vit avec étonnement les rares clartés qui +traversaient le sommet des arbres s'éteindre peu à peu, et en +s'éteignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la +forêt. Pendant quelques moments elle resta dans une demi-obscurité, çà +et là éclairée par les vifs reflets du soleil, qui semblait rouge comme +une fournaise, car il se _couchait dans le vent_, ainsi qu'on le dit aux +Antilles. + +Pendant un moment, cette végétation d'une verdure si puissante et si +crue se teignit de pourpre: le chevalier croyait voir la nature à +travers un vitrail rouge, ce qu'on apercevait du ciel était comme une +lave en fusion. + +--Mordioux... s'écria le chevalier, je ne me trompais pas, je suis près +de ce morne infernal, cette réverbération me le prouve. Lucifer rend +sans doute visite à la Barbe-Bleue qui, pour le recevoir, fait allumer +tous les fourneaux de sa cuisine. + +Peu à peu les tons ardents du ciel se refroidirent; ils devinrent d'un +rouge pâle, violacé, et finirent par se fondre dans l'azur foncé de la +nuit. + +Dès que l'ombre envahit la forêt, les cris plaintifs des anolis, les +sinistres glapissements des chouettes célébrèrent le retour des +ténèbres. + +La brise de mer, qui se lève toujours après le coucher du soleil, passa +comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles +frissonnèrent. + +Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu'on n'entend pour ainsi +dire que la nuit, commencèrent à sourdre de toutes parts. + +--Mordioux! s'écria le chevalier, c'est à se couper la figure!!! Penser +que je ne suis qu'à cent pas peut-être du Morne-au-Diable, et que me +voici obligé de dormir à la belle étoile! + +Croustillac, craignant les serpents, se dirigea vers un énorme acajou +qu'il avait remarqué; à l'aide des lianes dont cet arbre était enveloppé +de toutes parts, il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par +deux maîtresses branches; il s'y installa assez commodément, ramena son +épée entre ses genoux, et se mit à souper avec les bananes qu'il avait +heureusement gardées dans ses poches. + +Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d'hommes, même braves, +auraient pu éprouver dans une position si critique. D'ailleurs, dans les +cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements à son +usage; tantôt il s'écriait: + +--Mordioux! le sort s'acharne contre moi... il choisit bien... il ne +peut se commettre... Au lieu de s'adresser à quelque faquin, à quelque +pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac en disant: +Voilà mon homme... Il est digne de lutter contre moi. + +Dans la circonstance dont il s'agit, le chevalier vit une autre +combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui. + +--Mon bonheur est certain, se dit-il, les trésors de la Barbe-Bleue vont +être à moi; c'est une dernière épreuve que ledit sort me fait subir; +j'aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d'un galant +homme de se plaindre. Je ne mériterais pas l'inestimable récompense qui +m'attend. + +A l'aide de ces réflexions, le chevalier combattit victorieusement le +sommeil; il craignait, en y cédant, de se laisser choir du haut de son +arbre; il finit par être enchanté des légères traverses qu'il avait à +surmonter pour arriver jusqu'à la Barbe-Bleue; elle lui saurait gré de +son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement. + +Dans ses accès de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait même +de n'avoir eu jusqu'alors aucun ennemi sérieux à combattre, et de +n'avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs +d'arbres. + +A ce moment, un bruit étrange attira l'attention de l'aventurier; il +prêta l'oreille et s'écria: + +--Qu'est-ce que ceci? on dirait que des chats viennent ici faire leur +sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats, la maison ne doit +pas être éloignée. + +Croustillac se trompait. + +Ces chats n'étaient pas domestiques, mais sauvages, et jamais +chats-tigres ne furent plus féroces; ils continuèrent de faire un +vacarme infernal. + +Pour les faire cesser, le chevalier prit sa gaule et frappa sur l'arbre. +Les chats, au lieu de fuir, se rapprochèrent avec un redoublement de +cris rauques et furieux. + +Depuis très longtemps, les bois étaient parcourus par des bandes de ces +animaux, qui le cédaient à peine aux jaguars en grosseur, en force et en +voracité; ils avaient attaqué et dévoré de jeunes chevreaux, des +chèvres, et jusqu'à de jeunes génisses. + +Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des bêtes carnassières +qui rôdaient autour du chevalier, que la subtilité de leur odorat leur +avait fait éventer, il faut retourner à la caverne où est demeuré le +colonel Rutler. + +On sait que le cadavre de John, mort d'une piqûre de serpent, obstruait +complétement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement +sortir de la caverne. Des chats-tigres, étant descendus dans le +précipice, dépistèrent le cadavre de John, s'en approchèrent d'abord +timidement; puis, bientôt enhardis, ils le dévorèrent. + +Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces cris féroces; au +jour, grâce à l'avidité de ces animaux, l'obstacle qui empêchait Rutler +de sortir avait presque complétement disparu; il ne restait dans +l'étroit souterrain que les ossements de John, et le colonel pouvait +facilement les déplacer. + +Après cette horrible curée, les chats-tigres, affriandés, mais non +rassasiés par ce régal nouveau pour eux, se sentirent en goût de chair +humaine; ils abandonnèrent le fond du précipice, regagnèrent les bois, +éventèrent le chevalier, et leur férocité carnassière s'exaspéra. + +Pendant quelque temps la crainte les retint; mais encouragés par +l'immobilité de Croustillac, l'un des plus hardis et des plus affamés +grimpa lestement sur l'arbre, et le Gascon vit tout à coup près de lui +deux gros yeux brillants et verdâtres qui luisaient au milieu de +l'obscurité. + +Au même instant il se sentit mordre vigoureusement au mollet; il retira +brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonçant ses +griffes dans la chair et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui +fut le signal de l'attaque: les assaillants grimpèrent de tous côtés, le +chevalier ne vit autour de lui que des yeux flamboyants, et se sentit +mordre en plusieurs endroits à la fois. + +Cette attaque avait été si imprévue, les assaillants étaient d'une si +singulière espèce, que Croustillac, malgré son courage, resta un moment +stupéfait; mais les morsures des chats et surtout son indignation +profonde d'avoir à combattre de si ignobles ennemis réveillèrent sa +fureur. + +Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et, +malgré quelques coups de griffes, il le lança rudement contre un tronc +d'arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux; le +chevalier traita de la même manière un autre de ces forcenés qui lui +était sauté sur le dos et entreprenait de lui dévorer la joue. + +La troupe hésita: Croustillac se saisit de son épée comme d'un poignard, +en transperça quelques autres, et mit fin à cette attaque d'un nouveau +genre en s'écriant: + +--Mordioux! pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le brave +Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu'une +volaille pendue au croc d'un garde-manger! + +La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque +peu; au point du jour il descendit de son arbre, et vit étendus à ses +pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hâta de quitter ce lieu +témoin d'exploits dont il rougissait, et, persuadé que le +Morne-au-Diable ne pouvait être loin, il se remit en route. + +Après avoir aussi vainement marché que la veille, les tiraillements +d'estomac causés par une faim canine annoncèrent au chevalier qu'il +devait être environ midi; qu'on juge de son ravissement lorsque la brise +lui apporta une délicieuse odeur de rôti, mais si suave, mais si +pénétrante, mais si appétissante, que le chevalier ne put s'empêcher de +passer légèrement sa langue sur ses lèvres. + +Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d'être arrivé au terme de +ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d'habitation, et +comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son +odorat était de plus en plus chatouillé? + +Marchant très légèrement, il parvint inaperçu et sans être entendu près +d'une sorte de clairière où il s'arrêta un moment; le spectacle qu'il +avait sous les yeux méritait d'exciter son attention. + + + + +CHAPITRE X. + +UN BOUCAN. + + +Au milieu d'un épais fourré, on voyait un large espace déblayé formant +un carré long; à l'une des extrémités s'élevait un _ajoupa_, sorte de +hutte de branchage appuyée au tronc d'un palmier et recouverte de +longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou. + +Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil +ceux qui s'y retiraient, un homme était étendu sur un lit de feuilles; à +ses pieds, une vingtaine de chiens courants dormaient couchés. + +Ces chiens eussent été blancs et orangés si leur couleur primitive +n'avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts; leur tête et +leur poitrail étaient surtout complétement ensanglantés par les suites +d'une copieuse curée. + +Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l'homme à +demi caché dans le lit de feuilles fraîches. + +Non loin de l'ajoupa était un feu couvert où cuisait doucement, _à la +boucanière_, un marcassin d'un an. + +Qu'on se figure une espèce de gril formé par quatre fourches enfoncées +en terre, sur lesquelles on avait posé des traverses, et sur ces +traverses des gaulettes, le tout de bois vert. + +Le marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, était étendu sur le +dos, le ventre ouvert et vidé; des lianes attachées à ses quatre pieds +le retenaient dans cette position que l'ardeur du feu aurait pu +déranger. + +Ce gril était élevé au dessus d'une fosse de quatre pieds de long sur +trois de large et de profondeur, remplie de charbon embrasé; le +marcassin _boucanait_ à la chaleur égale de ce brasier ardent et +concentré. La cavité du ventre de l'animal était à demi pleine de jus de +limon et de piments coupés qui, se combinant avec la graisse que la +chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce +intérieure d'un fumet très appétissant. + +Cet énorme rôti était presque cuit; sa peau commençait à rissoler et à +se fendre; ce qu'on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose +le plus vif. + +Enfin, une douzaine de grosses ignames d'une pulpe jaune et savoureuse +cuisaient sous la cendre et répandaient une excellente odeur. + +Le chevalier ne se possédait plus: emporté par son appétit, il entra +dans l'enceinte en brisant quelques broussailles; un ou deux chiens +s'éveillèrent et coururent sur lui d'un air menaçant. + +L'homme qui dormait se leva brusquement, regarda autour de lui d'un air +étonné pendant que la meute entière manifestait des intentions assez +hostiles à l'endroit du chevalier, en se hérissant et en montrant des +dents formidables. + +Croustillac se rappela l'histoire de l'engagé du boucanier +Arrache-l'Ame, dévoré par ses chiens; mais il ne s'intimida pas; il leva +sa gaule d'un air menaçant, en disant: + +--_Au chenil, valets! au chenil!_ + +Ces termes, empruntés à la vénerie d'Europe, ne firent aucune impression +sur les chiens; ils prirent même une attitude assez menaçante pour que +le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule. + +Leurs yeux brillèrent de férocité; ils allaient se précipiter sur +Croustillac sans l'intervention du boucanier, qui sortit de l'ajoupa un +long fusil à la main, en s'écriant dans un espèce de patois moitié +nègre, moitié français: + +--Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà? + +Le chevalier mit bravement la main à sa rapière, et dit au boucanier: + +--Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... Ils +veulent jouer des dents sur moi comme j'en jouerais moi-même si j'avais +devant moi un morceau de cet appétissant marcassin, car je suis égaré +dans la forêt depuis hier matin, et j'ai une faim d'enfer... + +Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier, restait stupéfait de +l'étrange accoutrement de cet homme qui, une gaule à la main, voyageait +à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en +baudrier brodé. + +De son côté, Croustillac, malgré son appétit, contemplait le boucanier +avec non moins de curiosité. + +Ce chasseur était de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout +vêtement il avait un caleçon court et une chemise qui flottait comme une +blouse. Ses vêtements étaient tellement imbibés du sang des tauraux ou +des sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et +fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce), que la toile +en paraissait goudronnée, tant elle était noire et roide. + +Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise +autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait, d'un côté, une +gaîne à compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses +longueurs et de diverses formes; de l'autre côté, une gargoussière. + +Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures +étaient faites sans couture et d'une seule pièce, grâce au procédé que +voici, et dont usaient toujours les boucaniers. + +Après avoir écorché un taureau ou quelque grand sanglier, ils levaient +avec précaution la peau d'une des extrémités de devant, depuis le +poitrail jusqu'au genou, en la rabattant comme un bas que l'on +déchausse; puis, après l'avoir complétement détachée de l'os, ils la +prenaient et enfonçaient leur pied dans cette peau souple et fraîche, +plaçant le gros orteil à peu près à l'endroit qui recouvre la rotule de +l'animal; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait +le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et +tiraient le reste de la peau jusqu'à mi-jambe, où ils l'attachaient avec +une courroie. En se séchant, cette espèce de brodequin prenait la forme +du pied, restait toujours douce, souple, durait très longtemps, était +imperméable et à l'épreuve de la morsure des serpents. + +Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s'appuyait sur un +fusil à long canon de très fort calibre, que l'on appelait fusil de +_boucan_; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo. + +La figure de ce chasseur était grossière et commune; il portait un +bonnet de peau de sanglier; sa barbe était longue, hérissée; son regard +farouche. + +Croustillac lui dit résolument: + +--Ah ça! camarade, refuserez-vous à un gentilhomme affamé un morceau de +ce rôti? + +--Ce rôti n'est pas à moi, dit le boucanier. + +--Comment! et à qui donc appartient-il? + +--A maître Arrache-l'Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes +boucanées à la pointe aux Caïmans. + +--Ce rôti appartient à maître Arrache-l'Ame? s'écria le chevalier assez +surpris du hasard qui le rapprochait de l'un des adorateurs heureux de +la Barbe-Bleue, si les médisances étaient vraies. + +--Ce rôti appartient à Arrache-l'Ame? reprit encore Croustillac... + +--Il lui appartient, répondit laconiquement l'homme au long fusil. + +A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la +forêt. + +--C'est le maître, dit l'engagé. + +Les chiens reconnurent sans doute l'approche du chasseur, car ils se +mirent à pousser des hurlements de joie et ils s'élancèrent à travers +les broussailles pour courir au-devant du boucanier. + +Averti du retour de son maître, l'engagé, que nous appellerons Pierre, +tira l'un de ses plus grands couteaux, s'approcha du marcassin, et, pour +bien humecter la venaison, il fit d'assez profondes scarifications dans +les chairs, sans toutefois endommager la peau, car l'abondant mélange de +jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavité +abdominale du marcassin se fût écoulé. + +Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffées de parfums si +appétissants, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait +presque la prochaine apparition d'Arrache-l'Ame. + +Enfin, celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrés et pressés autour de +lui. + +Maître Arrache-l'Ame était grand et robuste. Son teint naturellement +blanc était hâlé par le soleil et par la vie sauvage qu'il menait; son +épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses traits étaient +réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son +engagé, ses vêtements étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il +portait à sa ceinture une gaîne garnie de plusieurs couteaux; seulement +ses jambes, au lieu d'être à demi-nues, étaient entourées jusqu'aux +genoux par des bandes de peau de sanglier attachées avec des nerfs, et +il portait de gros souliers de cuir non tanné. + +Son large sombrero à l'espagnole était surmonté de deux ou trois plumes +d'aras rouges; enfin, la garde et les capucins de son fusil à la +boucanière étaient d'argent. Telle était la différence qui distinguait +le costume et l'armement de maître Arrache-l'Ame de celui de son engagé. + +Lorsqu'il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras et +plumait négligemment un ramier qu'il venait de tuer; trois autres +oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet; il les +jeta à Pierre, qui se mit à les plumer et à les vider avec une dextérité +merveilleuse. + +Ces ramiers, de la grosseur d'une perdrix, étaient ronds, fins et gras +comme des cailles. A mesure que Pierre en avait préparé un, il lui +coupait le cou, les pattes, et le mettait cuire dans la sauce épaisse et +abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque maître +Arrache-l'Ame eut fini de plumer le sien, il l'y jeta aussi. + +Pierre lui demanda: + +--Maître, faut-il fermer la marmite? + +--Ferme, dit le maître. + +Aussitôt Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin +dans le plus grand écart possible; la cavité du ventre se referma +presque complétement, et les ramiers commencèrent à _mijoter_ dans cette +daubière d'un nouveau genre. + +Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier +n'avait pas paru s'apercevoir de la présence du chevalier, qui, le +jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se +préparait à répondre fièrement aux interrogations qu'on allait lui +faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l'Ame. + +Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu'il avait +plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne. + +Pour expliquer l'indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur +que rien n'était plus commun que de voir des habitants venir visiter les +boucans par curiosité. + +Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance +avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d'une loyale hospitalité; +comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de +prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient +une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait +qui voulait. + +Après s'être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l'Ame +s'étendit sous l'ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la +feuillée et but un coup d'eau-de-vie pour se préparer au dîner. + +Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le +jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au +front, il ne trouvait rien de plus insultant que l'indifférence absolue +d'Arrache-l'Ame à son égard. + +La Barbe-Bleue avait-elle, par l'intermédiaire du capitaine flibustier, +prescrit au boucanier d'agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le +chevalier? L'insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle? +C'est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur. + +La position de Croustillac n'en était pas moins délicate et difficile; +malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin, +faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier en s'avançant vers +l'ajoupa: + +--Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade? + +--Réponds, Pierre, on te parle, dit négligemment Arrache-l'Ame à son +engagé. + +--Non... C'est à vous que je parle, dit le Gascon avec impatience. + +--Non, fit le boucanier. + +--Comment, non? s'écria le chevalier. + +--Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade: mon engagé l'est +peut-être... + +--Mordioux! + +--Je suis maître boucanier, vous ne l'êtes pas; il n'y a que mes frères +les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l'Ame en +interrompant Croustillac. + +--Et comment faut-il vous appeler pour avoir l'honneur d'une réponse? +s'écria le chevalier avec colère. + +--Si vous venez m'acheter des peaux ou de la viande boucanée, +appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan, +regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez. + +--Ce sont de véritables brutes, de vrais sauvages, pensa le chevalier; +il serait fou à moi de m'offenser de ses grossièreté; je meurs de faim, +je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et, si je m'y prends +adroitement, m'indiquer la route du Morne-au-Diable: ménageons-le. + +Puis, contemplant cet homme à demi-barbare avec ses vêtements souillés +de sang, Croustillac se dit à lui-même en haussant les épaules: + +--Et c'est un pareil sanglier qu'on donne pour amant à la belle, à +l'adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait à devenir sanglier +soi-même. + +Pierre l'engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s'occupait +activement de _mettre le couvert_; il étendit par terre, sous l'ajoupa, +plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus +frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de +cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra et +forma ainsi une espèce du bourse dans laquelle il exprima le jus de +plusieurs limons qu'il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du +piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s'appelait de la +_pimentade_, elle était d'une force extrême, et les boucaniers et les +flibustiers en faisaient toujours usage. + +En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames +cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brûlée s'était fendue et +laissait voir une pulpe jaune comme de l'ambre. + +Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu'on boirait, car il +avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l'engagé avec une grosse +calebasse remplie d'un liquide, rose et limpide. C'était le suc de +l'érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu'on +l'incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d'un +léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d'eau. Enfin, après avoir mis +cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l'engagé rompit +une grosse branche d'abricotier couverte de fruit et de fleurs et la +planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manière de +surtout. + +--Ces rustres ne sont pas si sots qu'ils le paraissent, pensa le +chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui +satisferait, j'en suis sûr, les plus gourmets. + +Croustillac attendait avec impatience le moment de s'attabler; enfin +l'engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d'un oeil exercé, dit +au boucanier: + +--Maître, c'est cuit. + +--Mangeons, dit celui-ci. + +Au moyen d'une fourchette de bois coupée à un chêne, l'engagé piqua +d'abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l'offrit au +boucanier; puis, s'étant servi à son tour, il laissa la fourchette dans +le ventre du marcassin. + +Le chevalier, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, prit un ramier, une +igname, revint s'asseoir près du maître et de l'engagé boucaniers; comme +eux il se mit à manger du meilleur appétit. + +Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et +comparables aux plus délicieuses pommes de terre. + +Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses +aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier +l'imita et trouva cette chair exquise, grasse, succulente, d'un haut et +excellent goût, encore relevé par la pimentade. + +Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à +la calebasse remplie du suc d'érable, et il termina son repas en +mangeant une demi-douzaine d'abricots d'un merveilleux parfum et très +supérieurs aux abricots d'Europe. + +Pierre apporta ensuite une gourde d'eau-de-vie; le maître en but +quelques gorgées et la passa à son engagé; celui-ci en usa de même, puis +la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, qui +avançait déjà la main pour la saisir. + +Cette manière d'agir n'était pas grossièreté de la part des boucaniers: +ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre +les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à +tous, et les choses acquises à prix d'argent, qui appartenaient +exclusivement à ceux qui les possédaient. L'eau-de-vie, la poudre, le +plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue, +étaient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au +contraire dans la communauté. + +Néanmoins, le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par +fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d'égards de +l'engagé; mais réfléchissant qu'après tout il devait à Arrache-l'Ame un +excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route +du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier +d'un air joyeux: + +--Mordioux! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne +chère? + +--On mange ce qu'on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent +pas encore dans l'île, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le +boucanier en chargeant sa pipe. + + + + +CHAPITRE XI. + +MAITRE ARRACHE-L'AME. + + +Plus le chevalier examinait maître Arrache-l'Ame, moins il pouvait +croire que cet homme à demi-barbare fût dans les bonnes grâces de la +Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s'étendit sur le dos, +mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur +le toit de l'ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude digestive, +il dit au chevalier: + +--Vous êtes venu ici en litière, avec vos bas roses? + +--Non, mon brave ami, je suis venu à pied, et je serais venu sur la tête +pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le +nom est venu jusqu'en Europe. + +--Si vous avez besoin de peaux, reprit le boucanier, j'ai une douzaine +de peaux de taureau si belles, qu'on les prendrait pour du buffle... +J'ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucanés comme on ne +boucane pas à la Tortue. + +--Non, non, vous dis-je, mon brave ami... L'admiration, l'unique +admiration m'a guidé, mordioux!... Je suis arrivé de France, il y a +cinq jours, par la _Licorne_... et ma première visite a été pour vous, +dont je connaissais le mérite. + +--Vraiment? + +--Aussi vrai que je m'appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne +serez peut-être pas fâché de savoir à qui vous avez affaire. Mon nom est +Croustillac... + +--Tous les noms me sont indifférents, à moi, excepté celui _acheteur_. + +--Et admirateur... mon brave ami... admirateur n'est-il donc rien? moi +qui viens exprès d'Europe pour vous voir! + +--Vous saviez donc me trouver ici? + +--Pas précisément, mais la Providence s'en est mêlée; et, grâce à elle, +j'ai rencontré le fameux Arrache-l'Ame. + +--Décidément, il est stupide, pensa le chevalier. Je n'ai rien à +redouter d'un pareil rival; si les autres ne sont pas plus dangereux, il +me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue; mais il faut +que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu! +piquant de m'y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut: + +--Mais, mon brave chasseur, hélas! toute gloire s'achète, j'ai voulu +vous voir, je vous ai vu. + +--Eh bien! allez-vous-en, dit le boucanier en lançant une bouffée de +fumée de tabac. + +--J'aime votre rude franchise, digne Nemrod; mais pour m'en aller, il +faudrait connaître un chemin quelconque, et je n'en sais aucun. + +--D'où venez-vous? + +--Du Macouba, où j'ai couché chez le révérend père Griffon. + +--Vous n'êtes qu'à deux lieues du Macouba, mon engagé vous y conduira. + +--Comment, à deux lieues! s'écria le chevalier, c'est impossible. +Comment! j'ai marché hier depuis le point du jour jusqu'à la nuit et +depuis ce matin jusqu'à cette heure, et je n'aurais fait que deux +lieues? + +--On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi +et faire beaucoup de chemin presque sans changer d'enceinte, dit le +boucanier. + +--Votre comparaison étant empruntée à l'art de la vénerie, art noble +s'il en est, elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que +j'aie rusé, ainsi qu'un jeune taureau, comme vous dites; mais il ne +s'ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je compte sur vous +pour m'enseigner la route que je dois suivre. + +--Où voulez-vous donc aller? + +Ici le chevalier fut un moment indécis, il ne savait que répondre, +devait-il avouer franchement son intention de se rendre au +Morne-au-Diable? + +Croustillac trouva un biais, et répondit: + +--Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable. + +--Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu'au Morne-au-Diable, et.... + +Le boucanier n'acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque +menaçants. + +--Et... où conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable? demanda le +chevalier. + +--Elle conduit les pécheurs aux Enfers, et les saints au Paradis... + +--Ainsi, un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d'aller au +Morne-au-Diable.... + +--N'en reviendrait pas. + +--Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s'égarer au retour, dit le +chevalier avec sang-froid: c'est bien, mon brave ami; alors indiquez-moi +cette route. + +--Nous avons mangé sous le même ajoupa; nous avons bu au même couï; je +ne veux pas causer volontairement votre mort. + +--Ainsi, me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer...? + +--Ce serait la même chose. + +--Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très +agréable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter... +puisque cela vous empêche de satisfaire mon désir. Mais, quel danger me +menacerait donc? + +--Tous les dangers de mort qu'un homme peut braver. + +--Tous ces dangers-là n'en font qu'un, vu qu'on ne meurt qu'une fois, +dit négligemment le Gascon. + +Le boucanier regarda attentivement le chevalier et parut frappé de son +courage ainsi que de l'air de franchise et de bonne humeur qui +paraissait en lui, malgré ses rodomontades. + +Le chevalier continua: + +--Jamais le chevalier de Croustillac n'a connu la peur, tant qu'il a eu +sa _soeur_ à côté de lui. + +--Quelle soeur? + +--Celle-ci, qui, mordioux! n'est pas vierge, s'écria le Gascon en tirant +son épée et la brandissant. Les baisers qu'elle donne sont cuisants, et +les plus hardis ont regretté d'avoir fait connaissance avec elle. + +--Miaou... miaou... fit l'engagé qui écoutait cette scène. + +Ce cri fit tressaillir le Gascon, et lui rappela ses exploits de la +nuit. + +Il rougit de colère, s'avança sur l'engagé l'épée haute pour le châtier +du plat de sa lame; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de +portée, pendant que le boucanier riait aux éclats. + +Cette hilarité exaspéra le chevalier, qui dit à Arrache-l'Ame: + +--Mordioux! si vous osez attaquer un homme comme un taureau, en garde! + +--Regardez votre épée, la lame est tachée de sang et couverte de poil de +chats-tigres: c'est pour cela que Pierre a crié: Miaou. + +--En garde! répéta le chevalier furieux. + +--Quand j'aurai quatre pattes, des griffes et une queue... je me battrai +avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement. + +--Je te marquerai au visage alors, s'écria le chevalier en marchant sur +Arrache-l'Ame. + +--Tout doux, patte de velours, minet, patte de velours, dit le boucanier +en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que +lui porta le chevalier exaspéré. + +L'engagé allait venir au secours de son maître, mais celui-ci l'arrêta +en s'écriant: + +--Ne bouge pas, je réponds de ce redoutable compagnon; chat échaudé +craint l'eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon. + +Ces sarcasmes redoublèrent la rage du chevalier; il oublia que son +adversaire se défendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups +désespérés, que le boucanier paraît, en faisant preuve d'une +merveilleuse adresse et d'une rare vigueur, en se servant d'un lourd +fusil comme d'un bâton. + +Pendant ce combat inégal, le boucanier poussait l'insolence jusqu'à +faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère +et qu'ils jurent, comme on dit. + +Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon; mais, contre son +attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force +sur l'escrime, et eut bientôt le chagrin de se voir désarmer: son épée +sauta à dix pas. + +Le boucanier se précipita sur le Gascon, son fusil levé comme une +massue; il saisit le chevalier au collet, et s'écria: + +--Ta vie est à moi; je vais te briser la tête comme un oeuf. + +Croustillac le regarda sans sourciller et répondit froidement: + +--Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple +traître. + +Le boucanier recula d'un pas. + +--J'avais faim, et vous m'avez donné à manger; j'avais soif, et vous +m'avez donné à boire; vous étiez sans armes, et je vous ai attaqué: +brisez-moi la tête! mordioux! brisez, vous en avez le droit, +Croustillac est déshonoré! + +--Cela n'est pas le langage d'un assassin ni d'un espion, puis, tendant +la main au chevalier, il ajouta d'une voix rude: + +--Allons, touchez là... nous nous sommes assis sous le même ajoupa, nous +nous sommes battus ensemble, nous sommes frères. + +Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se +ravisa, et lui dit gravement: + +--Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je +vous déclare une chose. + +--Quoi? + +--Je suis votre rival! + +--Rival, qu'est-ce que c'est que ça? + +--J'aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu'à +elle et pour lui plaire. + +--Touchez là... frère. + +--Un moment; je dois vous déclarer que, lorsque Polyphème Croustillac +veut plaire, il plaît; quand il plaît, on l'aime... et quand on l'aime, +on l'aime à la rage, à la mort. + +--Touchez là, frère. + +--Je ne toucherai là que lorsque vous m'aurez dit si vous m'acceptez +loyalement pour rival. + +--Sinon? + +--Sinon, cassez-moi la tête, vous en avez le droit; nous sommes seuls, +votre engagé ne vous trahira pas; mais je ne renoncerai pas à l'espoir, +à la certitude de plaire à la Barbe-Bleue. + +--Ah! c'est différent. + +--Une dernière question, dit le chevalier.--Vous allez souvent au +Morne-au-Diable? + +--Je vais souvent au Morne-au-Diable. + +--Vous y voyez la Barbe-Bleue? + +--J'y vois la Barbe-Bleue. + +--Vous l'aimez? + +--Je l'aime. + +--Elle vous aime? + +--Elle m'aime. + +--Vous? + +--Moi. + +--Elle vous aime? + +--Comme une enragée... + +--Elle vous l'a dit? + +--Elle me l'a prouvé. + +--Enfin... la Barbe-Bleue? + +--Est ma maîtresse. + +--Foi de boucanier? + +--Foi de boucanier. + +--Allons, se dit le chevalier, il n'y a pas plus de discrétion chez les +barbares que chez les gens civilisés! Qui dirait, à voir un pareil +butor, qu'il est fat?... Puis il reprit tout haut: + +--Eh bien! alors, je vous le répète: Cassez-moi la tête, car, si vous me +laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j'y +arriverai; je ferai tout pour plaire à la Barbe-Bleue, et je lui +plairai, je vous en préviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la +tête, ou résignez-vous à voir en moi un rival, bientôt rival heureux. + +--Je vous dis de toucher là, frère. + +--Comment! malgré ce que je vous dis? + +--Oui. + +--Cela ne vous effraie pas? + +--Non. + +--Il vous est égal que j'aille au Morne-au-Diable? + +--Je vous y conduirai moi-même. + +--Vous? + +--Aujourd'hui. + +--Et je verrai la Barbe-Bleue. + +--Vous la verrez tant que vous voudrez. + +Le chevalier, pénétré de la confiance que lui témoignait le boucanier, +ne voulut pas en abuser; il lui dit d'un ton solennel: + +--Écoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage: ceci soit dit +sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous êtes +aussi ignorant comme un sauvage; élevé au milieu des forêts, vous n'avez +pas une idée de ce que c'est qu'un homme qui a passé sa vie à plaire, à +séduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme +trouve dans ses séductions naturelles; vous ne savez pas l'influence +irrésistible d'un mot, d'un geste, d'un sourire, d'un regard! Cette +pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d'après ce qu'on dit de ses +trois maris. C'étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s'est +débarrassée avec raison. Pourquoi s'en est-elle débarrassée? parce +qu'elle cherchait un idéal, un être inconnu, le rêve de ses rêves..... +Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez +pas vous abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la +Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon, +pour un sylphe..... + +Le boucanier regarda Croustillac d'un air hébété, et ne parut pas le +comprendre; il lui dit en montrant le soleil: + +--Le soleil baisse, nous avons quatre lieues à faire avant d'arriver au +Morne-au-Diable; en route. + +--Ce malheureux-là n'a pas la moindre conscience du danger qu'il court, +c'est pitié que d'abuser de son aveuglement. C'est battre un enfant, +c'est tirer un faisan posé, c'est tuer un homme endormi; foi de +Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut: + +--Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi +séduisant qu'irrésistible dont je vous parle... c'est moi? + +--Ah! bah! c'est impossible... + +--Votre étonnement n'est pas flatteur... brave chasseur... mais si je +vous parle ainsi de moi-même, c'est que l'honneur m'ordonne de vous dire +la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous ne comprenez donc +pas qu'une fois que la Barbe-Bleue m'aura vu, elle m'aimera, et qu'elle +ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l'Ame? Comprenez donc que ce +serait une lâcheté, une trahison de ma part que de ne pas vous en +prévenir, au point où vous êtes avec la Barbe-Bleue... Je vous le +répète, du moment où je mettrai les pieds au Morne-au-Diable, du moment +où elle m'aura vu, où elle m'aura entendu... ce sera fait de votre +amour. Maintenant que je vous ai prévenu, loyalement prévenu... voyez si +vous voulez risquer. + +--Touchez là, frère, dit le boucanier, parfaitement insensible aux +menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons à la +nuit au Morne-au-Diable, et les sauts du précipice ne sont pas commodes +à cette heure-là. + +--Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai prévenu, ce +sera de la bonne guerre, dit le chevalier. + +Le boucanier, sans répondre au chevalier, dit à son engagé: Ramène les +chiens à la case et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau +qu'on doit venir chercher demain de la Basse-Terre; je ne rentrerai pas +cette nuit. + +--C'est le compte, dit tout bas l'engagé d'un air fin, il découche +toujours de la case une nuit sur trois. + +Pendant que le boucanier attachait son ceinturon, le chevalier se dit à +lui-même, en regardant le chasseur avec un sentiment de pitié: + +--Ma foi! puisqu'il se met de gaieté de coeur le lacet au cou, +puisqu'il n'écoute pas mes avertissements, qu'il s'arrange, mordioux! Il +paraît que les amants ont, sous ce rapport, juste autant d'intelligence +que les maris. Mais comment la Barbe-Bleue, si elle est jolie... il faut +qu'elle soit jolie... peut-elle s'accommoder d'un rustre pareil? Pauvre +petite... cela est tout simple!... elle ne sait pas le dédommagement que +le sort lui réserve... + +--Vive Dieu! Croustillac, ton étoile se lève, ajouta le chevalier, après +quelques minutes de réflexion. + +--Allons, frère... en route... dit le boucanier; mais avant, Pierre va +nous envelopper les jambes avec un reste de peau qu'il a là; nous avons +à traverser une mauvaise savane pour les serpents. + +Le chevalier remercia le boucanier, non sans hausser les épaules avec +compassion, en se disant: + +--Le malheureux! il me chausse, et moi je le coifferai! + +Cette stupide plaisanterie devait être punie et bien fatale à +Croustillac, qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur, car il +allait enfin voir la Barbe-Bleue. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE XII. + +LE MARIAGE. + + +Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent +assez près du Morne-au-Diable. La route était si difficile et si +embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques +paroles. + +Croustillac devenait pensif à mesure qu'il approchait de l'habitation de +la Barbe-Bleue; malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, malgré +ses consolantes réflexions sur la nudité allégorique de Vénus et de la +Vérité, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée +par de riches vêtements. Il se hasarda donc, après maintes hésitations, +à faire le mensonge suivant au boucanier: + +--Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles +étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu +galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées. + +--Qu'est-ce que ça veut dire, demanda le boucanier. + +--Cela veut dire, brave Nemrod, que j'ai l'air d'un mendiant; que mon +justaucorps et mes chaussures qui étaient hier presque neufs, sont à +cette heure abominablement outragés et paraissent avoir au moins.... six +mois d'existence. + +--Six mois? Oh! oh! ils ont l'air diablement plus âgés que cela, frère. + +--C'est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torréfiant! en +une journée, il a dévoré la couleur de ces habits qui étaient hier du +vert céladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis +qu'à cette heure... + +--Ils sont à peu près couleur de grenouille morte, dit le boucanier. +C'est comme votre baudrier, notre soleil affamé en a mangé l'or, il n'a +laissé que le fil rouge. + +--Qu'importe le baudrier, si l'épée sort librement et vaillamment du +fourreau? dit fièrement Croustillac; puis, se radoucissant, il ajouta: + +--C'est justement parce que je suis momentanément dans un équipage +indigne de ma qualité, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas +à me vêtir plus convenablement au Morne-au-Diable. + +--Ah ça! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bleue tient une boutique de +friperie? dit le boucanier. + +--Me préserve le ciel de l'accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on +pourrait par hasard... et cela n'aurait rien d'étonnant, on pourrait par +hasard, dis-je, avoir oublié, dans le coin d'un vestiaire, quelques +habits provenant d'un des défunts de notre infante! + +--Eh bien? fit le boucanier. + +--Eh bien! reprit imperturbablement le chevalier, quoiqu'il m'en coûte +beaucoup de me parer de ce qui ne m'appartient pas, et surtout de ce qui +peut m'habiller fort mal, je m'en accommoderai pourtant, à défaut de mes +somptueux vêtements restés à Saint-Pierre... et au risque d'être +abominablement défiguré peut-être par ces habits de hasard... +ajouta-t-il dédaigneusement. + +Le boucanier ne put s'empêcher de rire aux éclats de la singulière idée +de son compagnon. + +Croustillac rougit de colère, et dit: + +--Mordioux! vous êtes bien gai, mon compagnon! + +--Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul à trafiquer des +peaux, dit Arrache-l'Ame. Pardieu! nous sommes vraiment frères! si je +dépèce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dépouille d'un +des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne; +attention, frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d'oeil sûr +pour gravir ce sentier escarpé; si vous le trouvez trop rude, vous +pouvez vous arrêter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire +au Macouba. + +--M'arrêter ici?... au terme du voyage?... après mille traverses? au +moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? s'écria +le chevalier, vous perdez la tête... Allez, allez, mon camarade, ce que +vous ferez, je le ferai, dit le chevalier. + +En effet, grâce à ses longues jambes, à son agilité naturelle, à son +sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui +conduisait à l'habitation, à travers les effrayants précipices du +Morne-au-Diable. + +A un cri de reconnaissance du boucanier, l'échelle de la plate-forme +descendit; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrèrent dans +les bâtiments extérieurs. + +Arrivés au passage voûté qui conduisait à l'habitation particulière de +la veuve, le boucanier dit un mot à l'oreille d'une vieille mulâtresse. +Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit à un escalier +pratiqué dans l'épaisseur de la voûte. + +Croustillac hésitait à suivre l'esclave, le boucanier dit: + +--Allez, allez, frère, vous ne pouvez vous présenter ainsi devant la +veuve; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous +donner les moyens d'être plus brillant qu'un soleil. Moi, je vais +annoncer votre arrivée à la Barbe-Bleue. + +Ce disant, le boucanier disparut par le passage voûté. + +Croustillac, guidé par la mulâtresse arriva dans une chambre très +élégamment et très confortablement meublée. + +--Mordioux! s'écria l'aventurier en se frottant les mains et en marchant +à grands pas, ceci s'annonce bien! pourvu que je puisse paraître à mon +avantage. Pourvu qu'un des défunts de la veuve ait eu seulement taille +et figure humaines, et que ces habits ne me _déflorent_ pas trop, je +parais... je plais... je séduis la veuve, et cette bête brute de +boucanier, débusqué par moi du coeur de la Barbe-Bleue, retourne +demain, peut-être même ce soir, dans ses forêts. + +Croustillac vit bientôt entrer chez lui plusieurs nègres. + +L'un était courbé sous le poids d'un énorme paquet. + +L'autre apportait sur un plateau d'argent ciselé une écuelle de vermeil, +où fumait un consommé le plus appétissant du monde; deux carafes de +cristal, l'une remplie d'un vin vieux de Bordeaux, couleur de rubis; +l'autre, de vin de Madère, couleur de topaze, flanquaient l'écuelle et +complétaient cette légère réfection offerte au chevalier de la part de +_Madame_. + +Pendant qu'un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table +d'un bois précieux incrusté d'ivoire, le nègre portant le paquet étalait +sur le lit un habit complet de velours noir, orné de riches boutonnières +brodées en or. + +Ce qu'il y avait de singulier dans ce justaucorps, c'est que sa manche +gauche était de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet +par une sorte de large parement de buffle; du reste, à l'exception de +cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très +fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orné +d'une grosse tresse d'or et de belles plumes blanches devaient compléter +la transfiguration de l'aventurier. + +Pendant que le chevalier s'ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche +de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise, deux nègres +préparaient un bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre; +l'autre esclave vint demander à Croustillac, en assez bon français, s'il +voulait être rasé et peigné, Croustillac y consentit. + +Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé +par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui +exhalaient les plus suaves odeurs, l'aventurier s'étendit +voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de +chambre l'éventaient avec d'énormes plumeaux. + +Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée, qui, selon +lui, devait être d'autant plus belle qu'elle avait été jusque-là plus +misérable, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles +espérances étaient dépassées; en jetant un coup d'oeil complaisant sur +les riches habits qu'il allait revêtir et qui devaient le rendre +fatalement irrésistible, et sentit presque un remords à l'endroit du +boucanier, qui venait si imprudemment de _mettre le loup dans la +bergerie de son amour_. + +Cette pensée d'un précieux phébus fit sourire Croustillac; il se +préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui +devait victorieusement l'emporter sur le langage de ses sauvages +adorateurs. + +Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions +du Gascon; il craignit pour la première fois que la Barbe-Bleue ne fût +d'une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-être +aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue +fût d'une beauté idéale. + +Croustillac se montra donc d'assez bonne composition; il se dit avec la +conviction d'un homme qui sait sagement modérer et borner ses +prétentions: + +--Pourvu que la veuve n'ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu +qu'elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu'il lui +reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon, +sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de +trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques de +mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que +j'aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que +de retourner à bord de la _Licorne_, avaler des bougies allumées pour la +plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel! Ainsi donc, la +Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle mûre, elle est _millionnaire_, je +me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement +aimable que, loin de m'envoyer rejoindre les autres défunts, elle n'aura +pas d'autre idée que celle de me conserver précieusement et d'embellir +ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations.... Allons... +allons, Croustillac, reprit l'aventurier avec une nouvelle exaltation, +je te le disais bien, ton étoile se lève d'autant plus étincelante +qu'elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève. + +En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses +ordres dans la pièce voisine, et avec son aide revêtit l'habit de +velours noir à manche cerise. + +Le Gascon était grand, mais osseux et maigre; les vêtements qu'il +portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille, mais +large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il +quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac, et ses bas +cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues +jambes sèches et nerveuses. + +Le chevalier ne s'occupa pas de ces légères imperfections dans son +costume; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui +présentait l'esclave, ajusta ses cheveux noirs et rudes, retroussa sa +longue moustache, suspendit sa formidable épée à un riche baudrier de +buffle qu'on lui avait apporté, se coiffa fièrement du feutre à tresses +d'or et à plumes blanches, et, piaffant dans sa chambre d'un air +triomphant, il attendit impatiemment l'heure d'être présenté à la veuve. + +Cet instant désiré arriva bientôt. + +La vieille mulâtresse qui avait reçu l'aventurier vint le chercher, le +pria de la suivre et l'introduisit dans le bâtiment reculé que nous +connaissons déjà. + +Le salon où Croustillac dut attendre quelques minutes était meublé avec +un luxe dont jusque-là il n'avait eu aucune idée; de superbes tableaux +anciens, des porcelaines magnifiques, des curiosités d'orfèvrerie du +plus grand prix encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi +précieux par la matière que par le travail; un luth et un téorbe, dont +les ornements d'ivoire et d'or étaient d'une finesse de sculpture +extraordinaire, attirèrent l'attention de Croustillac, qui fut ravi de +penser que sa _future épouse_ était musicienne. + +--Mordioux! se dit le chevalier, serait-il donc possible que la +maîtresse de tant de richesses fût belle comme le jour... Non, non, je +serais trop heureux.. quoique je mérite un tel bonheur. + +Qu'on juge de l'étonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon, +lorsqu'il vit entrer Angèle. + +La petite veuve était éblouissante de jeunesse, de grâces, de beauté, de +parure; vêtue et coiffée à la mode du siècle de Louis XIV, elle portait +une robe de tabis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de +diamants, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries +était disposée avec goût. + +Croustillac, malgré son audace, recula d'un pas à cette apparition. + +De sa vie il n'avait rencontré une femme si ravissamment jolie, si +royalement parée; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la +Barbe-Bleue d'un air ébahi. + +Nous devons dire à la louange du chevalier qu'il eut un louable retour +de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu'une si +charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier +tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses +confidences du boucanier, il se dit qu'après tout un homme en valait un +autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance. + +Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses +révérences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la +noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, retira l'autre +quelque peu en arrière et se hancha d'un air conquérant, en tenant son +feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son +épée. + +Sans doute, il allait débiter quelque galant compliment à la +Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son coeur en ouvrant sa +large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente +envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna +un libre cours à sa bruyante hilarité. + +Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Croustillac et il tâcha de +sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-Bleue. + +Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque, +qu'Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute +dignité, s'abandonna étourdiment à un accès de fou rire; ses beaux yeux +bleus, toujours si brillants, se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues +rondelettes se colorèrent d'un vif incarnat, et leurs charmantes +fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout +entier, le bout rosé de son petit doigt. + +Croustillac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse, +tantôt fronçant les sourcils d'un air courroucé, tantôt, au contraire, +tâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé. + +Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n'étaient pas faits pour +mettre un terme à l'hilarité de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait +_in petto_ que, pour une _meurtrière_, la veuve n'avait pas un aspect +bien sombre ni bien terrible. + +Néanmoins la vanité de notre aventurier s'accommodait assez +difficilement du singulier effet qu'il produisait. Faute de raisons +meilleures, il finit par se dire qu'avant toutes choses il fallait +frapper vivement l'imagination des femmes, qu'il fallait d'abord les +étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première +entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer. + +Lorsqu'il vit la veuve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe +phébus: + +--Je suis sûr que vous riez, madame, de toutes les tentatives +désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre coeur qui vole +à tire d'aile à vos pieds... C'est lui qui m'a entraîné ici, je n'ai +fait que le suivre, malgré moi... oui, madame, malgré moi; je lui +disais: Là... là... tout beau, mon coeur, tout beau... il ne suffit +pas, pour plaire à une divine beauté, d'être passionnément amoureux... +Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de coeur me répondait +toujours en m'attirant vers vous de toutes ses forces... comme s'il eût +été d'acier et que le Morne-au-Diable eût été d'aimant; mon coeur, +dis-je, me répondait: Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme +vous l'êtes, de l'amour que vous ressentez naîtra l'amour qu'on +ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon coeur me paraît +furieusement impertinent... c'est sans doute cette impertinence qui vous +fait rire de nouveau? + +--Non, monsieur, non; votre présence m'égaie à ce point parce que vous +ressemblez, ah!... ah!... ah!... d'une façon étrange à mon second mari; +vous avez absolument le même nez, ah!... ah!... et en vous voyant +entrer, j'ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah!... qui venait me +reprocher, ah!... ah!... ah!... sa fin cruelle... ah!... ah!... + +Ici les éclats de rire d'Angèle redoublèrent. + +Le chevalier n'ignorait pas les antécédents qu'on reprochait à la +Barbe-Bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant +cette charmante et mignonne créature s'avouer homicide avec une si +incroyable audace.... + +Néanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit +galamment. + +--Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts, de +réveiller par ma présence un de vos souvenirs, quel qu'il soit. +Seulement, ajouta Croustillac d'un air galant, il est d'autres +ressemblances que je voudrais avoir avec le défunt... dont la mémoire +vous égaie si fort... + +--Cela veut dire que vous voudriez m'épouser? lui demanda la +Barbe-Bleue. + +A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait. + +Angèle continua. + +--Je m'y attendais; _Arrache-l'Ame_, que par abréviation j'appelle mon +petit _Rache-l'Ame_, m'avait prévenue de votre bon vouloir pour moi; +peut-être a-t-il voulu me causer une fausse joie? ajouta la veuve en +regardant coquettement le chevalier. + +Croustillac marchait de surprise en surprise. + +--Comment! s'écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame... + +--Que vous veniez exprès de France pour m'épouser; est-ce vrai? Voyons, +parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d'abord, je n'aime pas à être +contrariée... Je vous en préviens, si j'ai mis dans ma tête que vous +soyez mon mari.... vous serez mon mari.... + +--Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une +grue... pour une pécore... Si je reste sans voix... c'est l'émotion... +l'étonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude +comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. Que je crève +comme un mousquet, madame, si je m'attendais à un tel accueil. + +--Eh! mon Dieu, il n'est pas besoin de faire tant de façons, reprit la +veuve, on m'a dit que vous vouliez m'épouser; est-ce vrai? + +--Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j'aie jamais +rencontrée! s'écria impétueusement le chevalier en portant la main à son +coeur. + +--Vraiment? oh! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme? +s'écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains. + +--J'y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte +maintenant est de ne pas voir réaliser ce voeu qui, de ma part, je le +confesse, est un voeu exorbitant... un rêve titanique, et... + +--Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le +chevalier avec une naïveté enfantine. A quoi bon ces grands mots?... +Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?... + +--Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire! +j'ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m'ont avoué +leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais, +madame, jamais je n'ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame... +vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d'avoir porté à +leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore, +je vous en supplie, répétez ces mots charmants! vous consentez à me +prendre pour mari, moi Polyphème de Croustillac. + +--Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n'est plus simple; +vous comprenez bien que j'ai trop de peine à trouver des maris pour ne +pas saisir avec avidité l'offre que vous me faites. + +--Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour +un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non, +non, jamais je ne croirai qu'il vous soit difficile de trouver des +maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n'avez eu, depuis +votre veuvage, que l'embarras du choix... mais c'est tout simple, vous +n'avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit +audacieusement Croustillac, vous attendiez... + +--Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier, +mais vous êtes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point où +nous en sommes, ajouta Angèle d'un air gracieux et confidentiel, au +point où nous en sommes, je puis tout vous dire..... Écoutez-moi donc: +La première fois que je me suis mariée, je n'ai eu qu'à choisir, c'est +vrai. Oh! mon Dieu! les épouseurs se présentaient en foule, et j'ai +choisi... très bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n'était +déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon +premier mari, et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se +déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte, à force de grâce, de +câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas! +ça n'avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh! pour le +troisième, vous n'avez pas idée de tout le mal que j'ai eu; vrai, +c'était à en désespérer. + +--Ah! madame, que n'étais-je là... + +--Sans doute, chevalier, mais vous n'y étiez malheureusement pas... On +avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second... +on commençait à se défier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie +petite tête avec une expression de mélancolie ingénue, que voulez-vous? +le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si +bizarres! + +--Le monde est un sot! le monde est un imbécile égoïste, s'écria +Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie.--Les +hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les +billevesées qu'on leur raconte. + +--C'est bien vrai ce que vous dites là... vous n'êtes pas comme cela +vous... ami... + +--Elle m'appelle ami... dit Croustillac transporté, et il reprit:--Non, +certes... non... je ne suis pas comme cela... + +--Sans doute, dit la veuve, vous... quelle différence... Aussi, tenez... +vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition. + +--Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible, +madame! + +--Si, si, vous me gâtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en +jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous +me gâtez; vous êtes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment +vous remplacerai-je, ami? + +--Me remplacer? + +--Oui... après vous, ami. + +--Après moi, madame? + +--Mais, sans doute, après vous? + +--Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre... + +--Mais c'est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse +espérer de trouver quelqu'un qui se marie aussi facilement que vous? Oh! +non, non, les hommes comme vous sont rares. + +--Comment, madame, après moi? s'écria Croustillac abasourdi de cette +prévision, vous songez déjà à mon successeur? + +--Oui... ami... oui, répondit la veuve avec une petite mine sentimentale +la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me +faudra encore me remettre en quête, chercher, demander, trouver un +cinquième mari... Pensez donc! que de difficultés, que de préventions à +vaincre... Peut-être même ne réussirai-je pas... Jugez donc: veuve en +quatrièmes noces! Vous oubliez cela: c'est un fait pourtant, +voyez-vous... ami. Après vous, je serai veuve en quatrièmes noces? + +--Je n'oublie pas du tout cela, madame, dit le Gascon un peu refroidi, +et se demandant s'il n'avait pas affaire à une folle, je n'oublie certes +pas que, dans le cas où j'aurais eu l'honneur de vous épouser, vous +seriez veuve en quatrièmes noces, si vous me perdiez;..... +seulement..... il me paraît que vous assignez un terme un peu court à +mon bonheur. + +--Hélas! oui, ami... dit la veuve d'un ton attendri, un an... et un +an... c'est bien court... Un an! cela passe si vite quand on s'aime! +ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement _assassin_. + +--Un an, madame, un an! s'écria le chevalier; mais bientôt songeant que +les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piége, qu'elle +voulait sans doute l'éprouver pour juger de son courage, il s'écria d'un +ton chevaleresque: + +--Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une +heure, une minute, il n'importe... je brave tout, pourvu que je puisse +dire que j'ai été assez heureux pour obtenir votre main. + +--Vous êtes un véritable chevalier, dit la veuve ravie, je n'attendais +pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je préviendrai mon +petit _Rache-l'Ame_, pour la forme, s'entend... car, mariée ou non, je +serai toujours pour lui ce que j'étais. + +--Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il +permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous êtes à +ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position; ou +plutôt voudriez-vous m'expliquer ensuite par quelle intimité vous vous +croyez obligée de lui parler de vos projets? + +--Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n'est à vous... +maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l'Ame est un de mes +bien-aimés. + +Ici Croustillac fit une grimace si singulière en toussant deux ou trois +fois, qu'Angèle partit d'un éclat de rire. + +Croustillac, un moment interdit, fit cette réflexion pleine de sagesse: + +--Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espèce de goût pour +ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met +des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi +diable vient-elle me dire qu'au bout d'un an il faudra qu'elle s'occupe +de me trouver un successeur?... + +--Tenez, voici justement mon petit _Rache-l'Ame_, dit la veuve, nous +allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois +amis. + +--C'est égal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà +une petite femme qui peut se vanter d'être singulièrement originale. + + + + +CHAPITRE XIII. + +LE SOUPER. + + +Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut à peine. + +_Arrache-l'Ame_ avait quitté ses vêtements de chasse; il portait une +casaque et de larges chausses d'étoffe appelée _guinée_, soierie épaisse +et rayée alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait +sur une chemise d'une blancheur éclatante, et était fermée comme un +pourpoint par une rangée de petits boutons de corail: une écharpe de +soie ponceau, des bas de même couleur, et des souliers de daim à larges +bouffettes de rubans, complétaient l'habillement presque élégant du +boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et élevée; à la lumière +éclatante des bougies, son teint semblait moins hâlé que pendant le +jour; ses cheveux noirs, naturellement bouclés, tombaient négligemment +sur ses épaules; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles, +malgré son rude métier de chasseur. + +A la vue du boucanier ainsi transformé et presque méconnaissable, malgré +le caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie, +le chevalier se dit: + +--J'aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine: il eût été +par trop humiliant pour Polyphème de Croustillac de triompher d'un rival +aussi laid que celui-ci m'avait paru d'abord; seulement, quoique je ne +redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a de singulières +façons d'agir; n'aurait-elle pas pu lui donner congé ailleurs qu'en ma +présence? Je n'aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages, à +écraser un pauvre rival... car, mordioux! un homme est un homme! ce +pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais +tenons-nous ferme, montrons bien à la Barbe-Bleue que je ne suis pas +dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi, +de mourir comme eux. + +Croustillac terminait cette réflexion, lorsque la petite veuve dit +ingénuement au boucanier en lui montrant l'aventurier d'un signe de tête +triomphant:--Eh bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu +que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un +quatrième épouseur? Aussi tu penses si j'ai bien vite accepté la +proposition du chevalier; c'était une trop belle occasion pour ne pas la +saisir. + +Le boucanier ne répondit pas sur-le-champ. + +Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée pour ne pas +être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la +jalousie, voudrait se livrer à quelque violence. + +Quelle fut la surprise de l'aventurier, lorsqu'il entendit +_Arrache-l'Ame_ répondre en se carrant dans son fauteuil: + +--Je t'ai toujours dit, ma belle, ce que t'a dit le camarade l'Ouragan: +Épouse... mille diables!!! épouse..... si tu en trouves l'occasion. Pour +toi... les épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais; +ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne te durent guère!..... Quant à +moi, je me doute à peu près de ton petit manége... Je t'ai vu plus d'une +fois préparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes. + +--Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angèle en menaçant le boucanier du +bout de son petit doigt. + +--Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier. + +--Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait +prendre une pincée à l'engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle +infernale préparation était cela? + +--Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on +en savoir les vertus mirifiques? + +--Oh! l'indiscret, s'écria Angèle en regardant le boucanier d'un air +fâché. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je +l'air à ses yeux, lorsqu'il saura que je m'amuse à de telles puérilités? + +--Ne craignez rien à ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi, +je vous le jure, d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur +enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise? + +--En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle en baissant les +yeux et faisant une adorable petite moue. + +--Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j'ai fait prendre à mon +engagé une seule pincée de poudre dans un verre d'eau-de-vie. + +--Eh bien? dit Croustillac avec intérêt. + +--Eh bien! pendant deux jours, il avait des accès de gaieté telle qu'il +riait du soir jusqu'au matin et du matin jusqu'au soir... + +--Jusqu'ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal... + +--Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela +l'amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné, les yeux lui +sortaient de la tête, et il disait, en riant aux éclats, qu'il n'y avait +pas de torture pareille à celle qu'il endurait... Le troisième jour, la +douleur était si vive, qu'il est tombé comme en faiblesse, et il s'en +est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de +madame... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que +le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu'il est mort +très joyeusement... + +--Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiéglerie... sans qu'on +vous la reproche, dit Angèle en se dandinant sur sa chaise, comme une +petite fille capricieuse. + +--Dites donc, camarade, elle appelle ça une espiéglerie, dit le +chasseur. Figurez-vous que, grâce à la poudre grise de madame, son +second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les +yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait +comme s'il eût vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne +l'empêchait pas de dire comme mon engagé... qu'il aurait mieux aimé être +brûlé à petit feu que d'endurer cette gaieté-là; aussi a-t-il trépassé +en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné... + +--Là... vous voici bien avancé, dit la Barbe-Bleue en haussant les +épaules. Puis s'approchant de l'oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois +tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise... + +Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait +quitté la France au moment où l'effroyable _affaire des poisons_ était +dans tout son retentissement, et l'on ne parlait que de _poudre de +succession_, _poudre de vieillesse, poudre de veuvage_, etc. On citait +même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la _poudre de +gaieté_ de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres réflexions au +chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur +Angèle:--Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans +la soufflerie; ce récit serait-il vrai? + +--Qu'avez-vous donc, frère? dit le boucanier, frappé du silence de +Croustillac. + +--Voyez-vous! vous me l'avez effarouché, dit la veuve. + +--Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu'il devait +être très agréable de mourir ainsi... de rire. + +--Ma foi, vous avez raison, frère... il vaut mieux cette mort-là... que +celle du dernier défunt... Et le boucanier fit un mouvement d'horreur. + +--Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l'autre, +dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé. + +--Quant à cette histoire-là, camarade, je ne vous la raconterai pas; +vous auriez peur... + +--Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules. + +La Barbe-Bleue se pencha encore à l'oreille du chevalier et lui dit: + +--Laissez-le faire, ami, cette histoire-là, au moins, en vaut la +peine... Je vais bien attraper Arrache-l'Ame. + +Puis, s'adressant au boucanier: + +--Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau +chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses +oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu'il achète, comme on dit, +chat en poche... + +--Vous voulez dire _tigresse en poche_, reprit en riant le boucanier. Eh +bien! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce +troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans. Espagnol de +naissance; nous l'avions empaumé à la Havane. + +--Mais, mon Dieu, dis donc vite, _Arrache-l'Ame_; le chevalier +s'impatiente. + +--Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il goûta celui-là, reprit le +boucanier, mais une goutte... une seule goutte d'une jolie liqueur +verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu de ma vie, car il +est fait d'un seul rubis creusé. + +--Mais c'est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est +telle qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas +fait d'un rubis ou d'un diamant. + +--Vous jugez d'après cela, chevalier, dit le chasseur, de l'agrément que +cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis +ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à +s'habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres, +lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu'ils vous font +l'effet de vers luisants au fond d'un souterrain. + +--Le fait est, dit Croustillac, qui n'avait pu réprimer un léger +frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître +singulier... + +--Ce n'est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve +d'un air parfaitement satisfait d'elle-même. + +Le boucanier continua: + +--Ça n'était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d'avoir les +yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c'est lorsque +madame nous donnait un gala à moi, à l'Ouragan et au Cannibale. Elle +trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle +faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les +sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux +sortaient des milliers d'étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au +fond du crâne, s'avançaient... s'avançaient... en roulant dans leur +orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si +continues, qu'elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant +lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de +granit, disant d'une voix lamentable:--Mon cerveau fond pour alimenter +les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le +pauvre cher homme n'y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux +éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d'huile, la lampe +s'éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses +prédécesseurs... pour vous laisser la place libre... + +--Ce que dit _Arrache-l'Ame_ est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant. +Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n'est pas menteur... ni +moi non plus. Vous le voyez, ami... j'ai de singuliers caprices, de +ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire +meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien +vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont +victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n'ai de pouvoir +que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les +attend... C'est ce qui me rend si difficile à marier... C'est à ces +conditions-là seulement que l'_homme rouge_ signe mon contrat, et alors +ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que +mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J'ai +imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres, +et dont j'attends des effets véritablement magiques. + +Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu'il +attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c'était +comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de +combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du +boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant +effrayé comme on le serait d'un mauvais songe. + +Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rêvait, il regardait tour à +tour le boucanier et la Barbe-Bleue d'un air stupide, presque épouvanté; +cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha +quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la +torpeur dont il se sentait accablé. + +Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il +regrettait presque de s'être imprudemment embarqué dans cette folle +aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue: + +--Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas, +j'entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi +magicienne que vous voulez le paraître; demain, j'en suis sûr, je saurai +le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l'avoue... me donne +une espèce de cauchemar. + +Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux +habitants du Morne-au-Diable qu'il ne voulait pas être leur dupe, +produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier. + +Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec +hauteur: + +--Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l'intention de +m'épouser; je vous offre ma main, je vous dirai à quelles conditions; +si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une +chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba, +viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous +quitterez cette maison, où vous n'auriez pas dû venir. + +A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son +caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.--Une +comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour +un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison, +monsieur!--ajouta-t-elle d'une voix altérée qui trahissait une profonde +émotion. + +--Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le +boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur. + +Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de +ne pouvoir pénétrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette +singulière aventure; il s'écria donc: + +--Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le +boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j'ai de vous +connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire +vous-même qu'il a le bonheur d'être dans vos bonnes grâces... + +--Ensuite, monsieur? + +--Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à +m'amener ici, où l'on m'accueille avec la plus splendide hospitalité, je +le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes voeux, +vous m'offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes +espérances à votre ami, le chasseur de taureaux. + +--Eh bien, monsieur? + +--Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici +maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d'accord avec vous, +que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l'homme +qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos +orgies!... + +--C'est la vérité, dit le boucanier. + +--Comment, c'est la vérité! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité +un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce +qu'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je +suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un +oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que +cachent toutes ces bizarreries. + +Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse +et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une +indignation contenue: + +--Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel? +Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le +premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette +union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains +phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous +qui je suis? savez-vous où vous êtes? savez-vous par suite de quel +mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie... répéta la +Barbe-Bleue avec amertume, en regardant encore le boucanier d'un air +effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci +n'est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez été +amené ici par votre bon ange, au moins. + +--Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais +d'ici?--ajouta froidement le boucanier. + +Le chevalier recula d'un pas, tressaillit, et s'écria: + +--Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon... + +--Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut +au Gascon d'une implacable cruauté. + +Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'étaient refermées sur +lui, des voûtes épaisses qu'il avait eu à traverser pour arriver dans +cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du +boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et +plus sérieusement encore, de s'être aveuglément engagé dans cette +entreprise. + +Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la +Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque +sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu'elle venait de lui +faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du +boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier. + +Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi. + +Pendant les sombres réflexions de l'aventurier, Angèle avait eu à voix +basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut +sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front +s'éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres. + +--Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n'ayez plus +peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au +modeste souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir. + +En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac. + +Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne +pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l'énorme fortune de la +veuve. + +Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'était +pas écussonnée des armes royales d'Angleterre, ainsi que l'étaient les +objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue. + +Malgré l'enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies +joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son +assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude. +Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions, +plus le luxe qui l'entourait était éblouissant, plus l'aventurier +sentait augmenter sa méfiance. + +Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans +cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la _poudre +grise_, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au _flacon de rubis_, +qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n'eussent +pas plus de réalité qu'un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte +d'un ragoût infernal, ne put s'empêcher de s'inquiéter des mets et des +vins qu'on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le +boucanier; leurs manières n'avaient rien de choquant; _Rache-l'Ame_ se +comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité +convenable qu'un mari a pour sa femme devant un étranger. + +--Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve +avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le +Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le +boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie? + +Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui +offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son +outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n'avoir pas remarqué +l'émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s'était indignée +de ce que l'aventurier l'avait crue capable de railler et de jouer la +comédie en lui offrant sa main? + +En cela Croustillac ne s'était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été +péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre +pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au +Morne-au-Diable. + +Elle s'était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie +du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines +conjectures. Jamais il ne s'était trouvé dans une position assez étrange +pour que l'idée d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se fût +présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s'il n'y avait rien +que de très humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait. + +Par cela même qu'il ressentait les premières et sourdes angoisses d'une +terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il +n'osait s'avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus +savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi +à la _présence réelle_ du démon. + +Et puis enfin l'aventurier avait été jusqu'alors beaucoup trop +indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou +tard. + +Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l'esprit du +chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaçable +empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve +faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un +esprit des ténèbres. + +Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la +Barbe-Bleue dit au chevalier d'une voix solennelle: + +--Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma +main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous +donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous +passiez la nuit dans l'intérieur de cette maison, quoique je n'accorde +jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l'Ame vous conduira dans +l'appartement qui vous est destiné. + +En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre. + +Croustillac resta soucieux et absorbé. + +--Eh bien! frère, lui dit le boucanier, décidément, comment la +trouvez-vous? + +--Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur? +Est-ce un sarcasme? s'écria le chevalier. + +--Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre +hôtesse. + +--Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c'est une +femme qu'il est assez difficile de classer à la première vue, dit +Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas +si je veux réfléchir avant de me prononcer... Demain je vous répondrai, +si je parviens à me répondre à moi-même. + +--A votre place, moi, dit le boucanier, je ne réfléchirais pas. +J'accepterais les yeux fermés tout ce qu'elle me proposerait, et je +l'épouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les goûts +changent avec l'âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. + +--Ah çà! mordioux! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos +paraboles? s'écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l'épousez-vous pas +alors, vous qui parlez?... + +--Moi? + +--Oui, vous? + +--Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d'être changé en +lampe ardente... + +--Et croyez-vous que je m'en soucie, moi? + +--Vous? + +--Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l'_Homme +rouge_ à mon contrat... comme dit cette femme bizarre? + +--Alors ne l'épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde. + +--Certainement, cela me regarde... et je l'épouserai si je veux... +mordioux! s'écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison +ne s'égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges. + +--Voyons, frère, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fâchez pas, vous +auriez tort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? je vous amène au +Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son +coeur et ses trésors; que voulez-vous de plus? + +--Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout +ce qui m'arrive depuis deux jours, tout ce que j'ai vu et entendu ce +soir! s'écria Croustillac exaspéré, je veux savoir si je veille ou si je +rêve!... + +--Vous n'êtes pas dégoûté, frère; peut-être cette nuit ferez-vous un +songe qui vous éclairera... Ah ça! il est tard, la chasse a été rude, +suivez-moi. + +En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au +chevalier de le suivre. + +Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite +galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante, +dont les croisées s'ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons +parlé... + +--Vous avez été soldat ou chasseur, frère, dit le boucanier, vous saurez +donc, je l'espère, vous passer de serviteurs: aucun homme, si ce n'est +moi, ou l'Ouragan, ou le Caraïbe, ne passe la première porte de cette +demeure; notre belle hôtesse a fait une exception en votre faveur; mais +cette exception doit être la seule. Sur ce, frère, que Dieu ou le +diable vous ait en bonne garde. + +Le boucanier sortit en enfermant Croustillac à double tour. + +Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le +petit parc; elle était garnie d'un treillis de mailles d'acier qu'il +était impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du +délicieux jardin que la lune éclairait alors d'une douce clarté. + +Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher +de sa chambre, pour s'assurer qu'ils ne cachaient pas de piége; il +regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée; il ne +trouva rien de suspect. + +Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté, le chevalier résolut de +se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la +ruelle et à sa portée. + +Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la +journée plongèrent bientôt l'aventurier dans un profond sommeil.... + + * * * * * + +Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier: + +--Malheureusement cet homme est moins sot et moins crédule que nous le +pensions... Pourvu qu'il ne soit pas dangereux? + +--Non, non, rassure-toi, dit le boucanier. Il a voulu faire l'esprit +fort... mais nos deux histoires l'ont frappé; Il se souviendra longtemps +de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes +les exagérations qu'il racontera _rajeuniront_ les récits mystérieux que +l'on fait sur le Morne-au-Diable. + +--Ah! s'écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet +aventurier a dit que tout ceci était une comédie, et qu'il pénétrerait +bien ces apparences... malgré moi j'ai été épouvantée... + +--Il n'y a rien à craindre, vous dis-je, madame Barbe-Bleue, reprit +gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d'Angèle et la regardant +avec tendresse, votre diabolique réputation est trop bien établie pour +qu'elle souffre la moindre atteinte; mais avouez que j'ai eu de +l'imagination, et que ma _poudre grise_ et ma _liqueur verte_ ont fait +merveille... + +--Et mon _homme rouge_ qui signe à mon contrat, dit Angèle en éclatant +de rire, pour quoi comptes-tu cela? + +--A la bonne heure... voilà comme je t'aime, rieuse et folle, dit le +boucanier. Lorsque je te vois triste et rêveuse, je crains toujours que +cette retraite ne te pèse... + +--Voulez-vous bien vous taire, monsieur _Rache-l'Ame_?... Est-ce que +j'ai l'air de m'ennuyer auprès de vous? Seriez-vous jaloux de vos +rivaux? Demandez-leur si je les aime mieux que vous!... Ne m'avez-vous +pas procuré le divertissement et le régal de ce Gascon, à qui j'ai dû le +plus délicieux accès de gaieté? j'en étais inconvenante. Enfin, excepté, +mes sottes appréhensions, cette soirée n'eût-elle pas été charmante... +ne l'est-elle pas puisque vous êtes là vos yeux sous mes yeux, monsieur +mon amant?... Ah! mais j'y pense, il fait un clair de lune superbe... +Allons faire une bonne promenade au dehors... + +--Dehors de la maison? + +--Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d'où l'on découvre au +loin la mer?... Par cette belle nuit, ce sera magnifique. + +--Allons, enfant capricieux, prenez votre mante, dit le boucanier en se +levant. + +--Allons, monsieur Barbe-Noire, prenez votre sombrero espagnol et +préparez-vous à me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas, +car je suis paresseuse. + +--Allons, madame Barbe-Bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous +allions visiter notre hôte? + +--Je suis sûre que le pauvre diable fait quelque horrible rêve... Ah çà! +demain nous lui donnons un guide et nous le renvoyons? + +--Non, gardons-le encore un jour, je te dirai ce qu'en pense le père +Griffon: les distractions sont rares, il t'amusera... + +--Dieu! la belle nuit, dit Angèle, qui était allée soulever un des +rideaux de la fenêtre, je me fais une joie de notre promenade. + +Après s'être fait ouvrir les portes extérieures du Morne-au-Diable, le +boucanier et la veuve sortirent de l'habitation.... + + * * * * * + +Contre son attente, Croustillac passa une nuit excellente. Lorsqu'il +s'éveilla le lendemain matin, le soleil était déjà dans toute sa force; +on avait eu la précaution de baisser les stores extérieurs qui +garnissaient les fenêtres de sa chambre pour adoucir l'éclat du jour. + +Le chevalier s'était couché tout habillé, il descendit de son lit et +alla vers la croisée dont il souleva un peu le store. + +Quel fut son étonnement! à l'extrémité d'une longue allée bordée de +tamariniers qui formaient une voûte presque impénétrable au jour, il vit +la Barbe-Bleue se promenant, nonchalamment appuyée au bras d'un Caraïbe +d'une haute et vigoureuse stature. + +Ce Caraïbe était complétement _roucoué_, selon l'usage, c'est-à-dire +peint d'une sorte de composition luisante d'un rouge brun; ses cheveux +lisses et noirs, séparés au milieu de son front, tombaient le long de +ses joues; sa barbe semblait soigneusement épilée; ses traits +parfaitement réguliers avaient ce caractère de calme sévère, particulier +aux sauvages; à son col brillaient de larges croissants de _carracolis_ +(sorte de métal dont les Indiens avaient, disait-on, seuls le secret, et +qui se composait d'or, de cuivre et d'argent). + +Ces bijoux, d'un vermeil éclatant, étaient curieusement travaillés et +incrustés de _pierres vertes_, minéral précieux, couleur de malachite, +et auquel les Indiens attribuaient toutes sortes de vertus +merveilleuses. + +Le Caraïbe se drapait dans une vaste _pagne_ de coton blanc bordée d'une +frange bleue; les plis larges, simples, majestueux de cette espèce de +manteau auraient pu servir de modèle à un statuaire. + +A l'exception du cou, du bras droit nu jusqu'à l'épaule, et de la jambe +gauche, cette pagne de coton enveloppait complétement le Caraïbe; autour +des poignets, il avait aussi des bracelets de _carracolis_ incrustés de +pierres vertes; sa jambe était à demi-cachée par une sorte de brodequin +à sandales fait de bandes d'étoffes de coton de couleurs vives et +tranchantes, d'un effet très pittoresque. + +Angèle et Youmaalë, car c'était lui, marchaient lentement et +s'avançaient directement en face de la fenêtre à l'abri de laquelle le +Gascon les épiait. + +Une ceinture rose serrait autour de la fine taille de la veuve un long +peignoir de mousseline blanche; ses cheveux blonds bouclaient autour de +son jeune et frais visage, que l'aventurier n'avait pas encore vu au +jour. Aussi ne se lassait-il pas d'admirer ce teint pur et blanc, ces +joues d'un rose si transparent, ces yeux d'un bleu si limpide. + +La veille, Angèle avait apparu à Croustillac dans l'éclat de la plus +brillante parure; mais bientôt distrait par les bizarres confidences de +la Barbe-Bleue et du boucanier, l'admiration du chevalier s'était +trouvée mêlée de dépit, d'impatience et de crainte, et il avait été +beaucoup plus ébloui que touché de la beauté d'Angèle; mais lorsqu'il la +vit le matin, si naïvement jolie, il ressentit une impression +profonde... il fut ému... il oublia les trésors de la Barbe-Bleue, il +oublia les horribles aventures qu'on lui prêtait; il oublia le +Morne-au-Diable et l'anthropophage, pour ne songer qu'à la ravissante +créature qu'il avait devant les yeux. + +L'amour... oui, un véritable amour envahit brusquement le coeur de +l'aventurier..... jusqu'alors fort peu amoureux. + +Si rapide, si instantané que paraisse le développement de cette brusque +passion, elle n'était pas moins sincère. + +Sans doute, la veille, Croustillac avait été sous le coup d'agitations +trop vives, d'étonnements trop soudains, de préoccupations trop +étranges, pour apprécier _sainement_ la Barbe-Bleue; calmé par le repos +et par le sommeil, le passé lui semblait un songe, il croyait voir +Angèle pour la première fois; en admirant cette taille qui se dessinait +si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il +oubliait la robe de tabis constellée de pierreries, dont il avait été si +épris la veille; il cherchait en vain sur la physionomie ingénue et +charmante qu'il avait sous les yeux, les sourires diaboliques de la +femme singulière qui faisait de si funèbres plaisanteries..... sur ses +trois défunts maris... + +Enfin, le pauvre Croustillac aimait... Peut-être était-ce lui et non la +Barbe-Bleue qui avait changé... mais avec l'amour, vinrent toutes sortes +de jalousies cruelles... + +En voyant Angèle et Youmaalë se promener familièrement, l'aventurier +ressentit des angoisses, des inquiétudes nouvelles, jointes à une +curiosité poignante. + +Hélas! pour lui... quel spectacle! + +Tantôt Angèle abandonnait le bras du Caraïbe pour courir avec une ardeur +et une joie enfantines après de beaux insectes aux élitres d'or et +d'azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfumée, puis elle +revenait bientôt auprès d'Youmaalë, qui, toujours calme, presque +solennel, semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et +protectrice. + +Quelquefois le Caraïbe donnait à la veuve sa main à baiser. + +Angèle, heureuse et fière de cette faveur, portait cette main à ses +lèvres d'un air à la fois respectueux et passionné;... on eût dit une +femme caraïbe, habituée à vivre en esclave soumise et dévouée devant son +maître. + +Youmaalë tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait donnée. Il +laissa tomber cette fleur. Angèle se baissa précipitamment, la ramassa +et la lui rendit, sans que le sauvage fît un geste pour la prévenir ou +pour la remercier de son attention. + +--Stupide et grossier animal! s'écria Croustillac indigné. Ne dirait-on +pas un sultan! Comment cette créature adorable peut-elle se résoudre à +baiser la main de ce cannibale, qui n'a pu faire d'autre éloge du +vertueux père Simon, qu'en disant qu'il _en avait mangé_... Hier, un +boucanier, aujourd'hui un anthropophage, demain sans doute un +flibustier... Mais c'est donc une Messaline que cette femme! ajouta +Croustillac, à la fois désespéré et effrayé de sentir se développer +rapidement en lui les germes d'une passion réelle. + +La veuve et le Caraïbe s'étant de plus en plus rapprochés de la fenêtre, +d'où le chevalier les épiait, il entendit leur entretien... + +Youmaalë parlait français avec le léger accent guttural naturel à sa +race; ses paroles étaient rares et brèves. + +Croustillac saisit ces mots d'une conversation commencée. + +--Youmaalë, disait la petite veuve, qui, s'appuyant sur le bras du +Caraïbe, le regardait tendrement... Youmaalë, vous êtes mon maître, +j'obéirai, n'est-ce pas mon devoir, mon doux devoir, de vous obéir? + +--C'est ton devoir, dit le Caraïbe, qui tutoyait Angèle, mais qu'Angèle +ne tutoyait pas. La dignité de l'homme le voulait ainsi. + +--Youmaalë, ma vie est votre vie; ma pensée est à vous, reprit Angèle, +vous me diriez de mettre sur mes lèvres le suc mortel de cette pomme de +mancenillier, que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens, +comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue vous +appartiennent. + +En disant ces mots, Angèle montrait au silencieux Caraïbe un fruit +jaunâtre qu'elle tenait à la main et qui renfermait le poison le plus +violent et le plus subtil. + +Youmaalë, après avoir pendant quelques moments regardé Angèle d'un +oeil perçant, fit un geste impératif en élevant l'index de sa main +droite... + +A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses +lèvres, que, sans un mouvement plus rapide encore du Caraïbe, elle lui +eût peut-être donné cette fatale preuve d'obéissance passive au moindre +caprice du maître. + +Un mouvement d'épouvante fugitif comme l'éclair, contracta l'impassible +physionomie du Caraïbe à l'instant où la veuve approcha la mancenille de +ses lèvres... mais il reprit aussitôt son sang-froid, abaissa la main +d'Angèle, baisa gravement la jeune femme au front, en lui disant d'une +voix sonore et douce: + +--C'était bien... + +A ce moment, les deux promeneurs se trouvaient si près de la fenêtre de +Croustillac, que celui-ci, craignant d'être surpris aux écoutes, se +retira brusquement dans sa chambre en s'écriant: + +--Quelle peur elle m'a faite avec son poison!... et cet animal sauvage +qui a l'air d'un homard, autant pour la couleur de la peau que pour la +lenteur des mouvements, qui lui dit: C'était bien! lorsque cette +adorable femme, sur un signe de lui, allait peut-être s'empoisonner... +car une fois affolées, les femmes sont capables de tout... Puis, après +quelques moments de cruelles réflexions, le Gascon s'écria: + +--Voilà ce qui est inexplicable... qu'une femme soit affolée d'un homme, +cela se conçoit, de... deux... ça c'est vu... mais c'est déjà une +énormité... mais c'est impossible qu'elle en aime trois à la fois... ça +tombe dans la monstruosité.... dans le bas-empire!.... Comment, la +Barbe-Bleue joindrait au boucanier et au flibustier l'affreux ragoût de +ce cannibale! qui mange des missionnaires, sans compter que par +là-dessus elle me propose de m'épouser! Allons donc, mordioux!... ce +serait à en perdre la tête; décidément, je ne veux pas rester ici; non, +non, mille fois non... ce que je vois me fait trop de mal; je pourrais +devenir assez sot pour me sérieusement éprendre de cette femme... je +perdrais tous mes avantages, le véritable amour vous rend bête comme une +oie; depuis tout à l'heure je ne me sens déjà plus la résolution que +j'avais en arrivant ici... mon coeur s'amollit... je me sens enclin à +des sensibleries ridicules... Fuyons... fuyons... c'était une folie, un +rêve; je suis né gueux, j'ai été gueux, je mourrai gueux; je quitterai +cette maison, j'irai retrouver le digne capitaine de la _Licorne_; après +tout, dit Croustillac avec un découragement singulier pour un homme de +ce caractère, il est de pires conditions que celle d'avaler des bougies +allumées, pour récréer maître Daniel. + +Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la vieille +mulâtresse qui vint gratter à sa porte et le prévenir que le nègre qui, +la veille, lui avait servi de valet de chambre, l'attendait dans le +bâtiment extérieur. + +Croustillac suivit l'esclave, se fit peigner, raser, s'habilla, et +revint attendre la Barbe-Bleue dans le même salon où il l'avait déjà +attendue la veille. + +La veuve parut bientôt. + + + + +CHAPITRE XIV. + +L'AMOUR VRAI. + + +En voyant la Barbe-Bleue, malgré lui Croustillac rougit comme un +écolier. + +--J'ai été bien maussade hier, n'est-ce pas? dit Angèle au chevalier +avec un sourire enchanteur, je vous ai donné une mauvaise opinion de moi +en permettant à Arrache-l'Ame de raconter toutes sortes de folies; mais +ne parlons plus de cela... A propos, Youmaalë le Caraïbe est ici. + +--De ma fenêtre je l'ai vu avec vous, madame, dit amèrement +l'aventurier, et il pensa: Elle n'a pas, en vérité, la moindre +vergogne... quel dommage, avec une si adorable figure... Allons, +Croustillac, sois ferme. + +--N'est-ce pas qu'il est très beau, Youmaalë? demanda la veuve d'un air +triomphant. + +--Hum... hum... il est très beau pour un sauvage, répondit le chevalier +avec dépit; mais puisque nous voilà seuls, madame, expliquez-moi donc +comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette +question, que les circonstances m'obligent de vous poser), comment +pouvez-vous, du jour au lendemain, changer ainsi d'amoureux? + +--Oh mon Dieu! dit ingénument la veuve, l'un vient, l'autre s'en va; +c'est tout simple. + +--L'un vient, l'autre s'en va... c'est fort simple, en effet, envisagé +sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des +lois... + +--Ils m'aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous +les trois? + +Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le +chevalier se dit: + +--Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans +quelque désert, dans quelque caverne; elle n'a pas la moindre notion du +bien et du mal; ce serait absolument une éducation à faire... Il reprit +tout haut avec certain embarras: Dussé-je passer pour un indiscret, pour +un fâcheux, madame, je dois vous dire que, ce matin, pendant votre +promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue; comment se +fait-il que sur un signe de lui vous ayez osé, au risque de vous +empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier? + +--Youmaalë me dirait: Meurs! que je mourrais, répondit la veuve avec +exaltation. + +--Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez +pour le Caraïbe? + +--Ils diraient que j'ai bien fait. + +--Et s'ils vous demandaient de mourir pour eux? + +--Je mourrais pour eux. + +--Comme pour Youmaalë? + +--Comme pour Youmaalë. + +--Vous les aimez donc tous trois également?... + +--Oui, puisque tous trois m'aiment également... + +--C'est une idée fixe, il n'y a pas moyen de la faire sortir de là, +pensa le Gascon, je m'y perds, son accent est trop innocent pour être +feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l'affection peut-être +fraternelle que cette jeune femme porte à ces trois bandits! pourtant le +boucanier m'a donné à entendre... après tout, j'aurai peut-être mal +compris, et puisque je veux la quitter, j'aime mieux la croire innocente +que coupable, quoiqu'elle me semble, mordioux! furieusement difficile à +innocenter. Il reprit:--Une dernière question, madame: quel était le but +des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites, hier, +sur deux de vos maris, dont l'un serait mort de rire, et dont l'autre +aurait été changé en lampe ardente, grâce à l'intervention de l'_homme +rouge_ qui aurait, toujours selon la même plaisanterie, signé à votre +contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m'est +extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux. + +--Ce ne sont pas des folies... + +--Comment, vous voulez que je croie... + +--Oh! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d'autres choses... +enfin que vous vous rendiez à l'évidence, dit la veuve avec un accent +singulier. + +--Et quand m'expliquerez-vous ce beau mystère, madame? + +--Lorsque je vous aurai dit à quel prix je mets ma main. + +--Ah! elle recommence la même plaisanterie, se dit le Gascon. Ayons +l'air d'être sa dupe pour voir jusqu'où elle ira; je voudrais même +qu'elle allât très loin pour que mon sot amour fût complétement éteint. +Il reprit tout haut: + +--Et n'est-ce pas aujourd'hui que vous me direz à quel prix vous mettez +votre main, madame? + +--Oui. + +--Et à quelle heure? + +--Ce soir, au lever de la lune. + +--Pourquoi à ce moment, madame? + +--C'est un secret que vous saurez encore avec les autres. + +--Et si je vous épouse, vous ne voulez pas me donner décidément plus +d'un an à vivre? + +La Barbe-Bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tête: + +--Hélas! non... pas plus d'un an. + +Ayons toujours l'air d'être sa dupe, se dit le Gascon, et il ajouta: + +--Et c'est par votre volonté que mes jours seraient sitôt comptés? + +--Non, oh! non, s'écria la veuve. + +--Ainsi, personnellement vous ne me haïssez pas, dit Croustillac. + +A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea complétement +d'expression et devint sérieuse et grave; elle redressa fièrement sa +petite tête, et le chevalier fut frappé de l'air de noblesse et de bonté +qui se répandit sur tous ses traits. + +--Écoutez-moi, lui dit-elle d'une voix affectueuse mais protectrice: +Parce que certaines circonstances de ma vie m'obligent à une conduite +souvent étrange, parce que j'abuse peut-être de ma liberté, il ne faut +pas croire que je méconnaisse les gens de coeur. + +Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n'était +plus la même femme; à ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une +grande dame... Il fut tellement intimidé qu'il ne trouva pas une parole. + +La Barbe-Bleue reprit: + +--Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore +dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent +atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... vous +êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant. + +--Madame!... + +--Mais vous êtes bon, mais vous êtes brave, mais vous seriez, j'en suis +sûre, capable d'un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d'une +naissance obscure. + +--Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s'écria le +chevalier, ne pouvant vaincre le démon de l'orgueil. + +La veuve continua, sans paraître avoir entendu le chevalier. + +--Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi +de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous +conseiller beaucoup plus mal qu'elle ne l'a fait, car vous avez +souffert et enduré de nombreuses privations... + +--Mais, madame... + +--La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné, la fortune vous eût +trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n'avez +pas été plus perverti par l'indigence que vous ne l'eussiez été par la +prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l'avait pas emporté de +beaucoup sur vos étourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait +pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que +j'aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sûre, du +moins, que vous n'emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe-Bleue. +Veuillez m'attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un +coup d'oeil au repas de Youmaalë, car il est d'usage chez les Caraïbes +que les femmes seules s'occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce +rapport du moins, Youmaalë se crût encore dans son carbet... + +Ce disant, la veuve sortit. + +Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le _coup de grâce_ du +malheureux chevalier. + +Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac, +elle s'était exprimée d'une manière pleine de bienveillance, de grâce et +de dignité. Elle s'était enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu'il +renversait toutes les suppositions du Gascon. + +Les simples et affectueuses paroles d'Angèle, le doux et noble regard +qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus +heureux qu'il ne l'eût été des compliments les plus outrés. Il se +sentit, avec un mélange de joie et de crainte, si décidément, si +éperdument amoureux de la veuve, qu'elle eût été pauvre, abandonnée, +qu'il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle. + +Autre irrécusable symptôme d'un véritable amour. + +L'étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup; il comprit +combien son rôle avait été ridicule, et comme si le propre des +sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sensés, +plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient +nécessairement soulever les aveux et la conduite d'Angèle, le chevalier +pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux +mystère: il se dit que l'intimité de la Barbe-Bleue avec ses +_bien-aimés_, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre +secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée +d'une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance +qu'Angèle n'aurait pas fait montre d'un effroyable cynisme devant un +étranger, sans quelque motif d'une haute importance. + +Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l'esprit de +Croustillac, elle devint à ses yeux complétement innocente du meurtre de +ses trois maris. + +Enfin, l'aventurier commençait à croire, tant l'amour le métamorphosait, +que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer +de lui; et il se proposait d'éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque +la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main. + +Une chose embarrassait Croustillac: comment la veuve pouvait-elle être +instruite de la vie qu'il avait menée? Mais il se souvint qu'à quelques +détails près, il n'avait fait à personne un mystère de la plupart des +antécédents de sa vie, à bord de la _Licorne_, et que l'homme d'affaires +qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer +les passagers du capitaine Daniel. + +Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau +sentiment qu'il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothèses: + +--Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira +franchement: «Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux +impertinent; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité, vous avez +donné votre parole d'être mon mari au bout d'un mois; j'ai voulu vous +tourmenter un peu, et jouer le rôle de férocité qu'on me prête; le +boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en +qui j'ai une entière confiance; et comme j'habite seule une maison très +isolée... chacun d'eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les +bruits absurdes qui circulent, j'ai voulu m'amuser de votre crédulité; +ce matin même j'avais vu, du bout de l'allée, que vous étiez à m'épier, +et la comédie de la pomme de mancenillier avait été convenue avec +Youmaalë; quant au baiser qu'il m'a donné sur le front...» + +Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet +accessoire du rôle qu'il supposait joué par la veuve; mais il résolut la +question en se disant que, dans les usages caraïbes, cette familiarité +ne devait sans doute pas être inconvenante. + +Le chevalier se promettait d'être satisfait de cette explication; et se +rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une +espérance insensée, prierait la veuve d'oublier la conduite qu'il avait +tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son +pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un +sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la +_Licorne_. + +Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce +qu'il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu'il ne s'aveuglait +plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait +avec reconnaissance, bien décidé seulement à se charger personnellement +de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le +Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la +veuve ne préférât venir avec lui habiter la France. + +Nous devons dire, à la louange du pauvre Croustillac, qu'il s'arrêtait à +peine à cette dernière espérance; il considérait sa première +interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et +plus probable. + +Enfin, par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs +triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son +outrecuidance... Sa physionomie, n'étant plus boursoufflée par une +vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car +elle n'exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la +résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était +impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n'en +mettait le Gascon.... + + * * * * * + +Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir +de cette journée qui promet d'être si fertile en événements, puisque la +Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons +le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l'île, et +résidence habituelle du gouverneur. + +Il s'agit d'un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre +récit. + +La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la _Licorne_, était destinée au +mouillage des bâtiments marchands, comme la rade du Fort-Royal était +destinée aux bâtiments de guerre. + +A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au +Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée +au-dessus de l'hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal) +signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide +avertir le sergent d'artillerie commandant la batterie du fort, afin que +l'on pût saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l'usage étant de +tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtiments de guerre +lorsqu'ils viennent au mouillage. + +Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d'avoir dépêché +son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la +rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de +rames vers l'entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large +en l'attendant. + +Cette manoeuvre était si extraordinaire, que le gardien se rendit +auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se +passait, afin que l'on pût faire contremander la salve des batteries de +terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l'instant le +gouverneur de la singulière évolution de la frégate. + +Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au +Fort-Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition, +accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M. +le baron de Rupinelle. + +Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la +_Fulminante_. Son navire avait ordre d'attendre sous voile le résultat +de la mission dont était chargé M. de Chemeraut, et de repartir +immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de +l'eau pour les gens de l'équipage. + +Le lieutenant alla s'occuper activement des rafraîchissements de la +frégate; M. de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls. + +M. de Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d'un +teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses +yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun +galonné d'or. Sa physionomie était intelligente, sa parole nette, brève; +son coup d'oeil perçant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans +lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s'il +lançait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure +devenait encore plus sérieuse que d'habitude; il avait d'ailleurs les +formes les plus polies et les habitudes de la meilleure compagnie. Son +courage, sa discrétion, son sang-froid étaient tels que M. de Louvois +l'avait jadis très souvent employé dans les missions les plus difficiles +et les plus périlleuses. + +M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le +baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n'ayant qu'un soin, qu'une +pensée, celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse, +pleine, pourprée; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient +toujours un air étonné. + +Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi à la +toute puissante protection de la famille Colbert, à laquelle il était +allié par sa mère. + +Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et M. de Chemeraut, +le baron avait quitté bien à regret une casaque de coton blanc et un +chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d'une énorme perruque blonde, +endosser un justaucorps dit à _brevet_, espèce d'uniforme bleu galonné +d'or, et se charger d'un lourd baudrier et d'une épée. + +La chaleur était extrême, et le gouverneur maudissait l'étiquette dont +il était victime. + +--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut qui paraissait parfaitement +insensible à l'élévation de cette température tropicale, pouvons-nous +parler sans crainte d'être entendus? + +--Il n'y a aucun danger à cet égard, monsieur: cette porte ouverte donne +dans mon cabinet, où il n'y a personne, et cette autre dans la galerie, +déserte aussi. + +M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les deux pièces et referma +soigneusement les deux portes. + +--Pardon, monsieur, dit le gouverneur, mais si nous restions seulement +avec ces deux fenêtres ouvertes... + +--Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en +interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les +fenêtres, ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors. + +--Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d'air, nous allons +étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve. + +--Ce que je dois avoir l'honneur de vous dire, monsieur le baron, ne +durera pas longtemps; mais il s'agit d'un secret d'état de la dernière +importance, et la moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite +de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m'accorderez +donc la grâce de nous enfermer ainsi jusqu'à la fin de notre entretien. + +--Si c'est l'ordre de Sa Majesté, je dois me soumettre, monsieur, dit M. +de Rupinelle avec un long soupir et en s'essuyant le front, je saurai me +dévouer pour son service. + +--Veuillez d'abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté, dit M. +de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu'il +portait avec un soin tout particulier, et qu'il n'avait voulu confier à +personne. + + + + +CHAPITRE XV. + +L'ENVOYÉ DE FRANCE. + + +Pendant que le gouverneur lisait sa dépêche, M. de Chemeraut regarda +d'un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit:--Si +j'ai occasion de l'employer, ce sera parfait; mon idée est excellente. + +--Ce pouvoir, monsieur, est parfaitement en règle; je dois exécuter tous +les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en regardant M. de +Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta: + +--Il fait, si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission +d'ôter ma perruque, malgré la bienséance. + +--Mettez-vous à votre aise, monsieur le baron, mettez-vous à votre aise, +je vous en conjure. + +Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus +facilement. + +--Maintenant, monsieur le baron, veuillez répondre a plusieurs questions +que je vais avoir l'honneur de vous faire. + +Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes où étaient sans doute +rédigées les demandes qu'il devait adresser au gouverneur. + +--Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au milieu des bois et des +rochers, une sorte de maison-forte appelée le Morne-au-Diable? + +--Oui, monsieur, et même cette maison ne jouit pas d'une très bonne +renommée. M. le chevalier de Crussol, mon prédécesseur, y fit une visite +pour savoir à quoi s'en tenir sur ces bruits-là; mais j'ai en vain +cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa correspondance. + +M. de Chemeraut continua: + +--Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le +baron? + +--Tellement veuve, monsieur, qu'on l'a surnommée, dans le pays, la +Barbe-Bleue, à cause de la rapidité avec laquelle ont successivement +disparu trois maris qu'elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer +que cette cravate m'échauffe horriblement, monsieur? ajouta le +malheureux gouverneur, nous n'en portons pas habituellement ici, et si +vous le permettiez... + +--Faites, monsieur le baron, le service du roi n'en souffrira pas. M. le +chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une +sorte d'enquête au sujet de la disparition des trois maris de la +Barbe-Bleue? + +--On me l'a dit, monsieur, car je n'ai trouvé aucune trace de cette +enquête. + +--M. le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de +gouverneur après la mort de M. de Crussol, et avant votre arrivée ici, +ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle +dudit M. de Crussol? + +--Oui... oui, monsieur..., dit le gouverneur en regardant M. de +Chemeraut avec un profond étonnement. + +--Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par M. de Crussol +peu de temps avant sa mort? + +--Oui, monsieur... + +--Cette lettre était relative à l'habitante du Morne-au-Diable, n'est-il +pas vrai, monsieur le baron? + +--Oui, monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de +Chemeraut si bien informé. + +--Dans cette lettre, M. de Crussol vous affirmait, sur l'honneur, que la +femme surnommée la Barbe-Bleue était innocente des crimes dont on +l'accusait? + +--Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir...? + +M. de Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit: + +--Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m'ordonne +de vous faire des questions, et non pas des réponses... J'avais donc +l'honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol ne +vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la +Barbe-Bleue? + +--Oui, monsieur.... + +--Vous affirmant sur sa foi de chrétien, et au moment de paraître devant +Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans +nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible... + +--Oui, monsieur... + +--Et qu'enfin le révérend père Griffon, des frères Prêcheurs, homme +d'une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait +encore caution de ladite femme si vous l'exigiez? + +--Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel très +particulier... et très secret... + +--Que vous avez eu avec le père Griffon, monsieur le baron, ce religieux +vous a confirmé ce que vous avait avancé M. de Crussol dans sa dernière +lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiéter ladite +veuve? + +Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec ébahissement, ne comprenant +pas comment il était si bien instruit. + +L'espèce d'émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la +raréfaction de l'air, faillit étouffer le baron. Après une légère +hésitation, il dit résolument à M. de Chemeraut: + +--Ma foi, monsieur, à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la +permission d'ôter mon justaucorps.... Ces passements d'or et d'argent +pèsent cent livres, je crois. + +--Otez, ôtez, monsieur le baron, l'habit ne fait pas le gouverneur, dit +gravement M. de Chemeraut en s'inclinant; puis il continua... + +--Grâce aux recommandations de M. de Crussol et du révérend père +Griffon, l'habitante du Morne-au-Diable n'a plus été inquiétée, monsieur +le baron? Vous n'avez pas visité cette maison malgré les bruits étranges +qui l'entouraient? + +--Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes +aussi respectables que le père Griffon et feu M. de Crussol m'ont +suffi... Et puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des +roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois heures à +monter à travers des abîmes; or, ma foi, je vous l'avoue, monsieur, +faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en +essuyant son front qui ruisselait à la seule pensée de cette ascension, +faire une pareille course par un soleil des tropiques m'a paru +complétement inutile... puisque moralement j'avais la conviction que les +bruits susdits n'auraient aucun fondement... je ne crois pas, monsieur, +avoir en cela eu quelque tort. + +--Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques +questions. + +--A vos ordres, monsieur. + +--La femme surnommée la Barbe-Bleue a un comptoir à Saint-Pierre? + +--Oui, monsieur. + +--L'homme d'affaires de cette femme est chargé d'expédier ses navires, +qui sont toujours destinés pour la France? + +--Cela, monsieur, est très facile à vérifier dans les registres des +déclarations de partance des capitaines. + +--Et ce registre? + +--Est là, dans ce casier. + +--Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et +de relever quelques dates que je vais avoir l'honneur de vous demander. + +Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un gros +volume relié en vélin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le +mouvement eût redoublé la chaleur qu'il ressentait, et épuisé ses +forces, il dit à M. de Chemeraut: + +--Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous devez comprendre +qu'on vive un peu à la cavalière; or, sans plus de façon, et tout en +vous demandant pardon de la liberté grande, j'ôterai ma veste s'il vous +plaît... elle est de tabis brodée et aussi pesante qu'une cuirasse. + +--Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu'il vous +plaira, répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me +reste si peu à vous dire que vous n'aurez pas besoin, je l'espère, de +vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d'abord de ce fait, +que les navires affrétés par notre veuve l'ont toujours été pour la +France? + +--Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en +suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit: + +--Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour +Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le +Havre-de-Grâce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été +destinés pour la France. + +--C'est à merveille, monsieur le baron... D'après le mouvement assez +considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il +résulte que la _Barbe-Bleue_ (nous adopterons ce surnom populaire) peut +mettre un bâtiment en mer très rapidement. + +--Sans doute, monsieur... + +--N'a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et +qui peut en deux heures être rendu à l'anse aux Caïmans, non loin du +Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en +consultant encore ses notes? + +--Oui, monsieur... ce brigantin s'appelle le _Caméléon_; la Barbe-Bleue +l'a dernièrement mis, d'ailleurs très généreusement, à mon service (par +l'intermédiaire de maître Morris, son homme d'affaires), pour donner la +chasse à un pirate espagnol... et c'est un ancien capitaine flibustier, +appelé l'_Ouragan_, qui commandait le brigantin... + +--Nous reparlerons à l'instant de ce flibustier, monsieur le baron... +Mais ce pirate?... + +--A été coulé bas à la hauteur des Saintes... + +--Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baron, il fréquente +souvent la maison de la Barbe-Bleue?... + +--Oui, monsieur... + +--Ainsi qu'un autre assez mauvais drôle, boucanier de son métier? + +--Oui, monsieur, dit le baron d'un ton sec et très décidé à se renfermer +dans le rôle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut. + +--Un Caraïbe aussi quelquefois s'y rend? + +--Oui, monsieur. + +--La présence de ces gens dans l'île date-t-elle de loin, monsieur le +baron? + +--Je l'ignore, monsieur; ils étaient établis ici à mon arrivée à la +Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le +nord des Antilles et dans la mer du sud. Comme beaucoup de capitaines +qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite +habitation à la pointe de l'île, où il vit seul. + +--Et le boucanier, monsieur le baron? + +--De telles gens sont aujourd'hui ici, demain ailleurs, selon que la +chasse est plus ou moins abondante; quelquefois il reste un mois +absent, il en est de même du Caraïbe. + +--Ces renseignements s'accordent parfaitement avec ceux que l'on m'avait +donnés; d'ailleurs, je ne vous parle de ces gens-là, monsieur le baron, +que pour mémoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en +dehors de la mission que j'ai à remplir pour mériter de nous occuper +plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta +M. de Chemeraut en se parlant à lui, et c'est sans doute très +indirectement même qu'ils se relient à cette grave affaire. + +Puis, après quelques moments de réflexion, il reprit tout haut: + +--Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police +secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s'introduire +dans l'île depuis la guerre? + +--Deux fois depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la +chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et tâchant de +s'approcher des côtes du Vent... seuls endroits où l'on puisse aborder +dans l'île; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que +l'atterrissement soit possible. + +--Très bien, dit M. de Chemeraut. + +Après un moment de silence, il reprit: + +--Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre +d'ici au Morne-au-Diable? + +--Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne +pourrait guère y arriver avant la nuit tombante. + +--Eh bien donc! monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en tirant sa +montre, dans deux heures d'ici, c'est-à-dire à une heure de relevée, +vous aurez la bonté d'ordonner à une trentaine de vos gardes les plus +déterminés de bien s'armer, de se munir d'une bonne échelle, d'un ou +deux pétards d'artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre +et à m'obéir comme à vous-même. + +--Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au-Diable, il faudrait +partir tout de suite pour y arriver de jour. + +--Sans doute, monsieur le baron, mais comme je désire y arriver en +pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures. + +--C'est différent, monsieur. + +--Pouvez-vous aussi me procurer une litière fermée? + +--Oui, monsieur, j'ai la mienne. + +--Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu'au Morne-au-Diable, +monsieur le baron?... + +--Jusqu'au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit +qu'il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et +crevassées. + +--Très bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire préparer cette +litière, ainsi qu'une monture pour moi; je la laisserai au pied du +Morne. + +--Oui, monsieur. + +--Je vous préviens, monsieur le baron, qu'il est de la dernière +importance que le but de cette entreprise soit parfaitement ignoré; tout +serait perdu si l'on était prévenu de ma visite au Morne-au-Diable; nous +n'instruirons donc l'escorte de sa destination qu'une fois hors du +Fort-Royal, et nous ferons, je l'espère, autant de diligence que les +chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, ajouta M. de +Chemeraut d'un air confidentiel, qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, le +mystère est d'autant plus indispensable qu'il s'agit d'un secret d'état +et de l'avenir de deux grands peuples... + +--A cause de la Barbe-Bleue? dit le gouverneur en interrogeant d'un +regard curieux la physionomie sérieuse et froide de M. de Chemeraut. + +--A cause de la Barbe-Bleue. + +--Comment, répéta le baron, la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans +un secret d'état, dans le repos de deux grands peuples? + +M. de Chemeraut, qui n'aimait pas se répéter, fit un signe affirmatif et +reprit: + +--Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce +que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin que je +puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m'arrêter ici une +seconde, si, comme je l'espère, ma mission a un bon succès... Ah! +j'oubliais; il faut que la litière soit autant que possible susceptible +d'être parfaitement fermée. + +--Mais, monsieur, c'est donc un prisonnier que vous allez chercher? + +--Monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en se levant, mille pardons de +vous répéter encore que le roi m'a ordonné de vous faire des questions +et non des... + +--Bien, parfaitement bien, monsieur, dit le gouverneur. Puis-je +maintenant ouvrir les fenêtres, monsieur? demanda le baron qui étouffait +dans cet appartement. + +--Je n'y vois pas d'inconvénient, monsieur le baron, dit M. de +Chemeraut. + +Le gouverneur se leva. + +--Ainsi, monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraut, il est bien convenu +que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination +qu'au moment de notre départ. + +--Mais, d'ici-là, monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je? + +M. de Chemeraut parut étonné de la naïveté du gouverneur et lui dit: + +--Quel est ce guide, monsieur? + +--Un de mes noirs, qui travaille à l'habitation du roi, à une bonne +lieue d'ici. C'est un drôle qui s'est enfui si souvent _marron_, qu'il +est plus habitué aux retraites inaccessibles de l'île qu'aux grandes +routes. + +--Cet esclave est-il sûr, monsieur le baron? + +--Très sûr, monsieur, il n'aurait aucun intérêt à vous égarer; +d'ailleurs je le préviendrai que s'il vous égare, il aura le nez et les +oreilles coupés. + +--Il est impossible qu'il résiste à une pareille considération, monsieur +le baron; maintenant pour répondre à votre objection, que faire de ce +nègre jusqu'au moment de notre départ, pour l'occuper... + +--Mais j'y pense!... une idée! s'écria le baron d'un air triomphant, on +pourrait le fouetter: ça le dérouterait; il croirait qu'on ne l'a fait +venir ici absolument que pour ça! + +--Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d'opérer une +diversion dans ses idées; mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé +jusqu'au moment de notre départ. Ah! j'oubliais encore, monsieur le +baron; je vous prierai de veiller à ce que l'on porte à bord, pendant +mon absence, tout ce que l'on pourra trouver de plus délicat en +volailles, légumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc.; vous ne +regarderez aucunement à la dépense, j'acquitterai tous ces frais. + +--Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de +rafraîchissements, tout ce qu'il est possible de conserver à bord +pendant les premiers jours d'une traversée, absolument comme s'il +s'agissait de l'embarquement d'une personne de grande distinction, dit +le gouverneur d'un air curieux. + +--Vous me comprenez à merveille, monsieur le baron; mais j'y songe, ce +noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l'habitation du +Morne-au-Diable? + +--Sans doute, monsieur, et il fait d'assez étranges récits sur cette +maison et sur la solitude où elle est bâtie. + +--Eh bien! monsieur le baron, voici une occupation toute trouvée pour +cet esclave; ordonnez qu'on le conduise près de moi en attendant l'heure +de notre départ, je l'interrogerai sur ce que je veux savoir. + +--Je vais donc l'envoyer quérir à l'instant, dit le gouverneur en +sortant. + +--Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port, dit M. de +Chemeraut lorsqu'il fut seul. Heureusement je n'ai pas besoin de l'aide +de cette pécore de gouverneur; le plus difficile n'est pas fait; mais il +n'importe, je me fie à mon étoile... l'affaire de Fabrio-Chigi était +bien autrement difficile; et puis enfin l'espoir, sinon d'une couronne, +du moins presque d'un trône... l'ambition de diriger le mouvement d'un +grand peuple, le désir de rentrer un grâce auprès du roi son parent... +ne voilà-t-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus +rebelle?... et puis enfin si ces raisons-là ne suffisent pas... dit M. +de Chemeraut après quelques moments de silence en frappant sur la +cassette, voici un autre argument qui sera peut-être plus décisif.... + + * * * * * + +Deux heures après, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la +tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu'aux dents. + +Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que +précédait le guide. + +Cet esclave s'était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et, +en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles +et aux pétards portés sur un cheval de bât, un paquet de fortes cordes +garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus, M. de +Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer +deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant +l'équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal, +l'issue de l'expédition. + +Cette petite troupe se mit donc en marche, précédée du guide noir qui, +flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de M. de Chemeraut. + +Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit +une colline assez haute et s'enfonça bientôt dans l'intérieur de l'île. + +Nous laisserons M. de Chemeraut s'avancer lentement vers le +Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et +le colonel Rutler au fond du précipice où il était arrivé par le +passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de +John, eurent enlevé l'obstacle qui avait jusque-là retenu l'envoyé +anglais dans la caverne du Caraïbe. + + + + +CHAPITRE XVI. + +L'ORAGE. + + +M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte, +qu'un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l'avoir suivi pendant +quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la +troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le +chemin du Macouba. + +Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non +frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père +Griffon. + +Il était environ quatre heures de l'après-midi; le bon curé faisait la +sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si +merveilleusement tissus par les Caraïbes. + +Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs +du curé à éveiller leur maître; enfin _Monsieur_ s'y décida après avoir +longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond. + +--Qu'est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon. + +--Maître, c'est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il +veut vous parler à l'instant. + +--Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac, +qu'il entre, qu'il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en +s'adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître +Morris? + +--Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m'a dit de suivre une +escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m'assurer si elle +prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon +père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste... + +--Eh bien, mon enfant... cette troupe? + +--S'est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des +Roches-Noires... elle ne peut aller qu'au Morne-au-Diable. + +Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de +son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand +étonnement; puis il dit au mulâtre: + +--Va vite me chercher _Monsieur_. Le mulâtre sortit. + +--Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le +gouverneur... et je crains qu'il ne soit parti avec sa troupe pour le +Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s'écria le religieux en +marchant à grands pas. Maître Morris n'en sait pas, n'en peut pas savoir +davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences +de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment, +comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n'est-il pas mort +avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N'ont-ils pas rassuré le +gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette +malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le +religieux ajouta:--Une frégate française... qui reste en panne en dehors +de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le +gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le +Morne-au-Diable avec une escorte... c'est plus qu'un soupçon... c'est +une certitude. Ils viennent l'enlever... mon Dieu... serait-il vrai?... +Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais... +car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu'un épouvantable +sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec +effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c'est +impossible... j'aime mieux croire à l'indiscrétion de la seule personne +qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu'à la trahison la +plus impie... Non, encore une fois, non, c'est impossible; mais il faut +que je parte à l'instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je +devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui, +en me pressant, j'y parviendrai peut-être. J'y retrouverai le malheureux +Gascon, ils n'ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord +m'avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret +émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l'ai, comme on dit, +retourné dans tous les sens; j'ai prononcé devant lui et à l'improviste +certains noms... qui, s'il eût été dans le secret, l'auraient fait +certainement tressaillir, quelque cuirassé qu'il fût, et il est resté +impassible... Je connais trop les hommes pour m'être trompé, le +chevalier n'est qu'un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel, +après tout, les bonnes qualités l'emportent sur les mauvaises. + +A ce moment, _Monsieur_ entra. + +--Selle-moi tout de suite _Grenadille_. + +--Oui, maître. + +--Détache _Colas_. + +--Oui, maître. + +--N'oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle. + +--Oui, maître. + +Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant: + +--Maître, faudra-t-il _armer Colas_? + +--Sans doute, sans doute... je passe par la forêt. + +En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de +marcher avec agitation; tout à coup il s'écria presque avec effroi, +frappé d'une idée subite: + +--Mais si je m'étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte +étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre +dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre +à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec +celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi +qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d'hier, +ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux +que ce que dirait le Gascon, ce qu'il raconterait des mystères du +Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui +l'habite... Pourtant... si je m'étais trompé? Si j'avais contribué à +introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait déjà agi s'il était +instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il +l'arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être +est-il d'accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle. + +Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les +préparatifs de son départ. + +_Monsieur_ finissait de seller _Grenadille_ et _Jean_ terminait +l'armement de _Colas_. + +Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel +acteur dont nous n'avions pas eu jusqu'ici occasion de parler. + +_Colas_ était un sanglier privé, d'une merveilleuse intelligence, dont +le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses +excursions à travers les bois. + +Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de +graisse où s'arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les +sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre +acharnée aux reptiles; _Colas_ était un de leurs plus intrépides +adversaires. Son _armement_ se composait d'une muselière de fer percée +de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant. +On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût +vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents. + +_Colas_ précédait toujours _Grenadille_ de quelques pas, lui frayant la +route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée. + +Le père Griffon, qui ne s'était pas attendu au brusque départ de +Croustillac (l'aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans +faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier _Colas_ au +chevalier, lorsqu'il eût vu celui-ci absolument décidé à s'aventurer +dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait +quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce +dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon. + +Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité +desquels il savait d'ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba +enfourcha _Grenadille_, siffla _Colas_ qui répondit par un grognement +joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en +hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d'arriver +trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu'il +n'aurait pu alors que difficilement devancer.... + + * * * * * + +Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui +avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de +la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain. + +Pour faire comprendre l'extrême importance et la difficulté de +l'entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur +que le parc de l'habitation de la Barbe-Bleue s'avançait du sud au nord, +comme une espèce d'isthme entouré d'abîmes. + +A l'est et à l'ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces +parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une +muraille granitique d'une hauteur énorme, et baignée par les eaux +profondes et rapides de deux torrents. + +Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais +dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l'abri +de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins +perpendiculaires que ceux de l'est ou de l'ouest, il aurait fallu +d'abord descendre au fond de l'abîme par le revers opposé, entreprise +physiquement impossible à tenter, même à l'aide d'une corde d'une +longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des +angles de rochers saillants et rentrants. + +Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain, +était arrivé tout d'abord au fond du précipice; il ne lui restait à +tenter qu'une périlleuse ascension pour parvenir dans l'intérieur du +Morne-au-Diable. + +Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant +pénétrer dans le parc de l'habitation qu'à la nuit close, il attendit +pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner. + +Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut +auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au +milieu d'un véritable chaos d'énormes masses granitiques entassées par +les convulsions de la nature, que l'émissaire de Guillaume d'Orange +passa quelques heures, tapi dans l'enfoncement d'un rocher, afin +d'échapper à l'ardeur torréfiante du soleil. + +Le morne silence de cet abîme solitaire n'était çà et là interrompu que +par le grondement de la mer qui tonnait au loin. + +Bientôt l'ardente clarté du soleil devint rougeâtre; les grands angles +de lumière qu'elle dessinait sur le faîte des rochers où l'on apercevait +les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s'amoindrirent peu à peu, +une vapeur sombre commença d'envahir le fond de l'abîme où se tenait +Rutler... + +Le colonel jugea qu'il était temps de partir. + +Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui +d'une sorte de crainte superstitieuse; l'horrible mort de son compagnon +l'avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la +veille (il n'avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur +son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais, +surmontant ces faiblesses, il commença son escalade. + +D'abord, Rutler trouva assez de points d'appui pour pouvoir gravir assez +rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses +difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse +opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à +fait à l'horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de +besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du +Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques +cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol; +Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment +ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa +faim. + +Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s'avança +résolument dans le bois; il marchait avec d'excessives précautions, se +guidant d'après les indications que John lui avait données, afin de +rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait +s'embusquer. + +Après avoir assez longtemps erré dans l'obscurité, sous une haute futaie +d'orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une +gerbe d'eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la +lisière du bois d'orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la +lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre +blanc, située au centre d'un rond-point entouré d'arbres de tous côtés; +le colonel, écartant quelques touffes épaisses de _canna indica_, +roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha +parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements.... + + * * * * * + +Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent +exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons +au lecteur: + +Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et +s'avançait en toute hâte; + +Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer +l'envoyé de France; + +Que le colonel Rutler s'était secrètement introduit dans l'intérieur du +jardin. + +Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s'était passé entre Youmaalë, +la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac. + + + + +CHAPITRE XVII. + +LA SURPRISE. + + +Nous avons laissé l'aventurier sous le coup imprévu d'une passion aussi +subite que sincère, et attendant avec impatience l'explication, +peut-être même les espérances que la Barbe-Bleue devait lui donner. + +Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par +Angèle, au grand désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement +s'asseoir au bord du petit lac, à l'ombre épaisse d'un palétuvier qui +croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant +son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaalë, semblant regarder +l'espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse +contemplative si chère aux peuples sauvages. + +Angèle était rentrée chez elle. + +Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un +coup d'oeil jaloux et courroucé sur le Caraïbe. + +Impatienté du silence et de l'immobilité de son rival, espérant +peut-être en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer +auprès d'Youmaalë. Celui-ci ne parut pas l'apercevoir. + +Croustillac toussa, s'agita; même immobilité de la part du Caraïbe. + +Enfin, le chevalier, dont la patience n'était pas la vertu favorite, lui +toucha légèrement l'épaule en lui disant: + +--Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va +bientôt se coucher et vous n'avez pas encore fait un mouvement. + +Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda +fixement sans cesser d'appuyer son menton dans la paume de ses mains, +puis il reprit la position qu'il avait et resta muet. + +L'aventurier rougit de colère et lui dit: + +--Mordioux!... quand je parle j'aime qu'on me réponde. + +Même silence de la part du Caraïbe. + +--Ces grands airs-là ne m'imposent pas, s'écria Croustillac, je ne suis +pas de ceux que l'on mange tout vivants, je pense? + +Même silence. + +--Mordioux! s'écria l'aventurier, savez-vous qu'à la fin, tout cannibale +que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac +en manière de leçon de politesse et à cette fin de vous civiliser, +monsieur le sauvage? + +En disant ces mots, le chevalier s'approcha du Caraïbe d'un air +menaçant. + +Youmaalë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier, +puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d'acajou à racines +contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis. + +--Eh bien! après? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne +comprends pas votre signe, à moins qu'il ne signifie que vous êtes +aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche. + +Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d'arbre entre ses +bras nerveux, le jeta dans l'étang, et, d'un geste significatif, sembla +dire à Croustillac: Voilà comme je puis vous traiter. + +Puis Youmaalë s'éloigna lentement sans que sa physionomie eût, pendant +cette scène, révélé la moindre émotion. + +Le chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force +extraordinaire; car ce bloc d'acajou lui avait paru et était en effet si +pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que +venait de faire le Caraïbe. + +Son étonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et +s'écria: + +--Est-ce à dire que vous m'auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté +cette souche? + +Le Caraïbe, sans s'arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa +la tête en manière de signe affirmatif. + +--Après tout, se dit Croustillac en s'arrêtant, ce mangeur de +missionnaire ne manque pas de bon sens; je l'ai menacé le premier de le +jeter à l'eau, et d'après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis +forcé de convenir que j'aurais eu de la peine, et puis c'eût été une +manière déloyale de se débarrasser d'un rival... Ah! cette soirée tarde +bien à venir! Dieu merci, voici le soleil couché, bientôt la nuit sera +venue, la lune levée, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je +pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés... +Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un grand effet... Il est +destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n'a-t-elle jamais +entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit... +Mais non, non, je n'aurai pas ce bonheur... + +Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas: + + Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutôt des dieux! + Ils ont dessus les rois la puissance absolue. + Dieu... non... ce sont des cieux... + +L'aventurier ne put terminer ce vers, Mirette vint le prévenir que sa +maîtresse l'attendait pour souper. + +Le Caraïbe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tête-à-tête avec la +veuve: elle semblait rêveuse et parlait peu, plusieurs fois elle +tressaillit involontairement. + +--Qu'avez-vous, madame? dit Croustillac, qui était lui-même préoccupé. + +--Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C'est +votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, ajouta-t-elle avec +un sourire forcé; voyons, égayez-moi donc un peu, chevalier. Youmaalë +est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et +je suis étonnée de ne pas le voir. Mais il dépend de vous de me faire +oublier sa présence. + +--Voilà une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le +Gascon. Si j'osais, madame, je vous réciterais quelques petits vers qui +pourraient peut-être... vous distraire... + +--Des vers... Comment! vous êtes poëte, chevalier? + +--Tous les amoureux le sont... madame. + +--C'est-à-dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d'être +poëte. + +--Non, dit tristement Croustillac, je suis amoureux pour avoir le droit +de souffrir... + +--Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers... + +--Ces vers, madame, font tout ce qu'ils peuvent pour peindre deux yeux +bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c'est un +sonnet... + +--Voyons ce sonnet. + +Et Croustillac récita les vers suivants d'un ton tour à tour langoureux +et passionné: + + Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux! + Ils ont dessus les rois la puissance absolue. + Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue + Et le mouvement prompt comme celui des cieux. + +--Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-Bleue. Sont-ce +des yeux des dieux ou des cieux? + +Croustillac reprit avec un merveilleux à propos. + + Cieux! non; mais deux soleils clairement radieux, + Dont les rayons brillants nous offusquent la vue. + Soleils... non; mais éclairs de puissance inconnue + Des foudres de l'amour signes présagieux. + +--Décidément, chevalier, je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez... +_soleils_... je l'avoue... me plaisait assez... _dieux_ aussi... + +Croustillac continua avec une molle langueur: + + Ah! s'ils étaient des dieux feraient-ils tant de mal? + Si des cieux... Ils auraient leur mouvement égal; + Deux soleils ne se peut, le soleil est unique... + +--Ah! mon Dieu... chevalier, voici que vous me ravissez maintenant +toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus +qu'_éclairs_... + +Croustillac secoua la tête... + + Éclairs... non; car ceux-ci durent trop et trop clairs; + Toutefois, je les nomme afin que je m'explique, + Des YEUX... des DIEUX... des SOLEILS... des ÉCLAIRS... + +--A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angèle en riant, vous me +rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n'ai qu'à choisir... aussi +je garde tout... _dieux_... _cieux_... _soleils_... _éclairs_... + +L'aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit +avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée: + +--Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites +bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j'ai du malheur... je suis +bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie... + +--Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je +vous ai dit de m'égayer... de m'amuser... + +--Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je +ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon? + +L'aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d'un ton pénétré, +d'une voix émue... + +Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de +l'expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d'avoir +pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de +coeur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune +femme dans un cercle de pensées mélancoliques. Malgré l'effort passager +qu'elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle +se sentait agitée par d'inexplicables pressentiments, obsédée par des +craintes vagues, comme si elle avait eu l'instinct des dangers qui +grondaient autour d'elle. + +Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse... + +Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas +prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle +sortit brusquement de table, et lui dit d'un air sérieux: + +--Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons +retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me +sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette +maison. + +La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux +descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin. + +L'aventurier était si touché de l'état d'anxiété où il voyait Angèle, il +conservait si peu d'espérance... qu'il osait à peine lui rappeler la +promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras: + +--Vous m'avez promis, madame, de m'expliquer le mystère de... + +La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit: + +--Écoutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d'esprit ou prévision, je +me sens de plus en plus agitée, il me semble qu'un malheur me menace; +pour rien au monde je ne voudrais à cette heure, et dans la disposition +d'esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n'a que +trop duré. + +--Une plaisanterie, madame? + +--Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette +terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaalë là-bas. + +Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n'aperçois personne... +Vous me disiez donc, madame, qu'une plaisanterie... + +--Oui, monsieur, j'avais su par le père Griffon, notre ami, que vous +aviez l'intention de venir me proposer votre main; j'ai envoyé le +boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je +vous ai accueilli avec l'intention, je vous l'avoue, et je vous en +demande pardon, de m'amuser un peu à vos dépens... + +--Mais, madame... ce soir même vous deviez m'expliquer le mystère de +votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du +flibustier, du... + +Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant: + +--N'entendez-vous pas marcher?... N'est-ce pas Youmaalë? + +--Je n'entends rien, dit Croustillac navré de voir ses espérances +ruinées, quoique pourtant il s'attendît à tout depuis qu'un véritable +amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité. + +--Avançons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Caraïbe est peut-être dans +le bois d'orangers près du bassin. + +--Mais, madame, ce mystère?... + +--Ce mystère, reprit Angèle, s'il en est un... ne peut pas... ne doit +pas être pénétré par vous... ma promesse de vous découvrir ce soir ce +secret était une plaisanterie dont j'ai honte maintenant, je vous le +répète... et si j'avais tenu cette folle promesse, c'eût été en vous +rendant le jouet d'une autre mystification plus coupable encore! + +--Ah! madame, dit vivement le chevalier, c'est bien cruel. + +--Que voulez-vous de plus, monsieur? je m'accuse et vous en demande +pardon, dit Angèle d'une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies +que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à +personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du +Morne-au-Diable, qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien +innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hésitant, comme souvenir de +la _Barbe-Bleue_... vous me permettrez, n'est-ce pas? de vous offrir +quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m'avoir +vue... + +Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin; le sentiment vrai +qu'il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une +offre qu'il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule. + +--Madame, dit-il avec autant de fierté que d'amertume, vous m'avez +accordé l'hospitalité pendant deux jours: demain je partirai; la seule +grâce que je vous demande, c'est de me donner un guide. Quant à votre +proposition, elle me blesse... doublement. + +--Monsieur... + +--Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix +d'argent un humiliant procédé... + +--Monsieur... telle n'est pas mon intention... + +--Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce +qu'on appelle un homme d'expédient, mais j'ai mon point d'honneur à moi! + +--Mais, monsieur... + +--Mais, madame, en retour de l'hospitalité que m'aurait offerte un +habitant, j'aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa +disposition, c'eût été un marché comme un autre..... pire qu'un autre +peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d'un plus heureux +que soi, on doit se contenter de tout... J'ai amusé le capitaine de la +_Licorne_ pour le payer du passage qu'il m'a donné sur son navire... +Nous sommes quittes. J'ai fait là un misérable métier, madame, je le +sais mieux que personne, car mieux que personne j'ai souvent connu le +malheur... + +--Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie. + +--Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement +Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par +nécessité j'ai pu accepter le rôle d'un commensal complaisant, jamais je +n'ai reçu d'argent comme compensation d'un outrage.--Puis il ajouta d'un +ton profondément ému et pénétré:--Puissiez-vous, madame, toujours +ignorer le mal que m'a fait cette proposition, moins encore parce +qu'elle était bien humiliante que parce qu'elle m'était faite par +vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l'aurais +souffert sans me plaindre... mais m'offrir de l'argent pour me +dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une +des peines de la misère que j'ignorais encore... Après un moment de +silence, il reprit avec une nouvelle amertume:--Au fait... pourquoi +m'auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je +entré ici? Les vêtements que je porte ne m'appartiennent seulement +pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n'est-ce pas, madame? + +Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et +de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta +vivement l'offre indiscrète qu'elle avait faite; elle baissa la tête, et +marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac. + +La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre +blanc dont on a parlé. + +La jeune femme tenait toujours le bras de l'aventurier. + +Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit: + +--Vous avez raison... j'ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur... +la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne croyez +pas, je vous en prie, que j'aie voulu un instant vous humilier... +rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce +qu'il devait y avoir de généreux dans votre coeur... Eh bien! cela... +je le pense encore... Vous m'aimez, dites-vous... si cet amour est +sincère... il ne peut m'offenser... il serait mal à moi de répondre à un +sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons, +ajouta-t-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me +gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse +vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans +crainte d'être refusée. + +--Ah! madame! s'écria Croustillac transporté, ordonnez... disposez de +moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces +bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre +ami... vous m'avez appelé votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je +qu'un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour +pouvoir vous prouver mon dévouement. + +--Qui sait?... mais j'ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là, +il faut que j'aille voir où est Youmaalë et chercher quelque chose... un +présent... oui... monsieur le chevalier, un présent... que je vous +défierai bien de refuser cette fois... + +--Mais, madame... + +--Vous répliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous +vouliez être mon mari... Attendez-moi là... je reviens.--Et ce disant, +Angèle qui, tout en causant était parvenue jusqu'au bassin de marbre, +remonta légèrement l'allée du parc et disparut du côté de la maison. + +--Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en +regardant machinalement l'eau du bassin. Puis il ajouta avec +exaltation:--C'est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m'a +appelé son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c'est égal, je +l'adore; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait +que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j'aurais accepté ces +diamants... Aujourd'hui... cela me fait honte... C'est étonnant comme +l'amour vous change... + +Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions +philosophiques. + +Le colonel Rutler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l'aventurier +se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots +d'Angèle à Croustillac:--_mon mari... attendez-moi là_. + +Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l'homme qu'il cherchait; il +sortit tout à coup de sa cachette, s'élança sur le chevalier, lui jeta +un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à +terre; puis, lui passant un noeud coulant autour des mains, il eut +bientôt maîtrisé sa résistance, grâce à sa rare vigueur. + +Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté, et bâillonné en moins de +temps qu'il ne faut pour l'écrire. + +Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant: + +--Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous +appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume +d'Orange, roi d'Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute +trahison... et vous allez me suivre... + + + + +CHAPITRE XVIII. + +MILORD-DUC. + + +Brusquement attaqué par un adversaire d'une force extraordinaire, +Croustillac ne tenta pas même de résister. + +Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la +respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés. + +Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent +hollandais très prononcé: + +--Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde... +Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon +poignard? + +Le malheureux Croustillac, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la +pointe du poignard, s'écria: + +--Parlez français! parlez français... + +--Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère +cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait +ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m'excuserez donc, +monseigneur, si je ne m'exprime pas très bien en français... J'avais +l'honneur de dire à votre Grâce qu'au moindre cri, je serais obligé de +la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d'avoir ou non la vie +sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d'appeler du +secours si elle revient. + +Il est évident qu'on me prend pour un autre, pensa le chevalier. +Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce +nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel +poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n'être pas +pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et +qui passe pour ma femme! + +--Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la +plus grande commodité de votre Grâce, je puis vous délivrer du voile +qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la +duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous +défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j'ai promis au roi, mon +maître, de vous ramener mort on vif. + +--J'étouffe!... ôtez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas! murmura +Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur.... + +Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l'aventurier... +Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d'un +poignard. + +La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du +colonel, ils lui étaient absolument inconnus. + +--Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne +manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l'aventurier +fut découvert. + +--Comment.... il ne s'aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier +stupéfait. + +--Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à +s'asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant, +milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j'ai dû agir +ainsi... + +Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité, +il brûlait de savoir à qui s'adressaient ces mots: _Milord-duc_. +Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris +pour un autre, surtout pour le mari de la _Barbe-Bleue_, le chevalier se +résolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rôle qu'on lui prêtait, +espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du +Morne-au-Diable. + +Il répondit néanmoins: + +--Et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez? + +--Que votre Grâce n'essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il +est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir jusqu'à ce jour, +milord-duc; mais j'ai entendu votre conversation avec madame la +duchesse... Quel autre d'ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait +à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de +ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a +peint dans ce costume? + +--Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac. + +--Ce n'est pas à moi, milord-duc, de m'étonner de vous retrouver sous +ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des +souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d'un air sombre. + +--Des souvenirs cruels? répéta Croustillac. + +--Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de +Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas +hommage à votre royal père du faucon de Lancastre? + +--A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi. + +--Je comprends l'embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille +rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement, +permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni. + +--Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très +instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:--Peut-être ainsi +apprendrai-je quelque chose. + +--Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte +d'apprendre à votre Grâce ce que j'attends de sa soumission aux ordres +de mon maître Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre. + +--Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands +détails. + +--Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d'elle, +il est bien nécessaire d'établir nettement votre position, milord-duc, +tel pénible que soit ce devoir. + +--Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons +rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout +entendre. + +--Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'échapper. + +--C'est vrai. + +--Que votre vie est entre mes mains. + +--C'est encore vrai. + +--Mais ce qui doit être pour vous d'une très grande considération, +milord-duc, c'est que si, en essayant de m'échapper, ou en refusant +d'obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure +nécessité de vous tuer... + +--Dure nécessité pour tous deux... monsieur. + +--Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel +accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d'autant plus +impunément vous tuer... milord-duc, que vous ÊTES DÉJA MORT... et que +l'on n'aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang. + +Le chevalier regarda Rutler d'un air stupide, croyant avoir mal entendu. + +--Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d'autant plus +impunément me tuer?... + +--Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre. + +Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à +un fou; puis il reprit, après un moment de silence: + +--Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre +que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux, +j'en conviens, que je suis déjà mort? + +--Mais, certainement... Milord-duc, c'est tout simple. + +--Vous trouvez cela tout simple, monsieur? + +--Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu +de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience. + +--Il me semble pourtant qu'à la rigueur... et sans passer pour un homme +d'un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le +monde... je pourrais jusqu'à un certain point nier que je sois mort. + +--Je n'aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce +terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux +souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement. + +--Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais... +ce qui est seulement assez difficile; c'est d'en conserver la mémoire, +dit Croustillac en souriant. + +Le colonel ne put retenir un mouvement d'indignation, et s'écria: + +--Vous souriez! vous souriez! lorsque c'est au prix du plus noble sang +que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des +princes!!! + +--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment +Croustillac,--qu'il ne s'agit pas de reconnaissance ou d'ingratitude +dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de +dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons +singulièrement de la question.... je préfère parler d'autre chose... + +--Je conçois qu'après tout, un tel sujet d'entretien soit désagréable +pour votre Grâce. + +--Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au +motif qui vous amène: que voulez-vous de moi? + +--J'ai l'ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous +serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a +dû conserver le souvenir. + +--Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était +loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir +cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus. +Diable! à la Tour de Londres... c'est payer votre _Grâce_ et +_milord-duc_ un peu trop cher! + +--Je n'ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez traité +avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la +liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins, +d'égards... + +--Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader +cet ours du Nord? Je n'ai aucun espoir, hélas! d'intéresser la +Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que +l'erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite +créature. Si cela était, j'en serais ravi... Une fois arrivé en +Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m'élargira. Or, comme il +faut, après tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela +se peut, y retourner en _prince_, en _milord_, qu'en _passager-gratis_ +de maître Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes +en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies +allumées. + +Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de +l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque: + +--Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l'avenir qui lui est +destiné. + +--Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier +à la Tour de Londres! + +--Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d'une extrême +liberté; peut-être cette vie d'angoisses et d'inquiétudes continuelles +n'est pas à regretter beaucoup. + +--Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement; +le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'emmener +à la Barbade, et de là à la Tour de Londres. + +--Pour remplir cette mission, milord-duc, j'avais amené avec moi un +homme déterminé. Il est mort... mort d'une mort affreuse. + +Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John. + +--De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour +accomplir cette expédition. + +--Oui, milord-duc. + +--Et vous vous flattez à vous tout seul de m'enlever d'ici? + +--Oui, milord-duc... + +--Vous en êtes sûr? + +--Parfaitement sûr... + +--Et par quel miracle? + +--Il n'est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple. + +--Puis-je savoir? + +--Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je +compte principalement sur vous. + +--Pour vous aider à m'emmener? + +--Oui, milord-duc. + +--Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si +je veux m'en mêler, vous être de quelque secours. + +Après un moment de silence, Rutler reprit: + +--L'on ne m'avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est +impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la +mauvaise fortune, milord-duc... + +--Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter +autrement. + +--Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'étant vous-même +homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu'un +autre... qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la +résolution; or, je n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici... + +--Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le +reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis +pas seul ici? + +--Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle +peut revenir d'un moment à l'autre. + +--Et non pas seule... je vous en préviens. + +--Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu'aux dents, je ne +crains rien. + +--Vraiment? + +--Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour +de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous +hésiteriez encore. + +--Monsieur... vous parlez en énigmes. + +--Je vous en dirai tout à l'heure le mot, milord; mais auparavant je +dois vous prévenir que l'on est à peu près au courant de tout ce qui +vous est arrivé depuis votre fuite de Londres. + +--En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j'apprendrai peut-être +quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut: + +--Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c'est impossible. + +--Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en +France, la maîtresse de cette maison. Que ce mariage soit légal ou non, +ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent +pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas, +c'est une affaire de conscience et de théologie. + +--Décidément, mon Sosie, le milord-duc s'est mis dans une position tout +exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu'il est +mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je +commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis +hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges. + +--Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts. + +--Exacts... exacts... jusqu'à un certain point; vous me supposez capable +de m'être remarié après mon exécution à mort, c'est au moins hasardé. +Que diable... monsieur, savez-vous qu'il faut être bien sûr de son fait +au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités. + +--Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon +pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m'étonne pas, +d'ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d'esprit dans des +circonstances plus graves que celle-ci. + +--Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre... + +--Milord-duc! s'écria le colonel d'un ton sévère, le roi, mon maître, ne +mérite pas ce reproche... + +--Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait. + +--Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre. + +--Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi, +votre maître... + +--N'est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de +mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout... + +--Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion +était purement philosophique... et n'avait nullement trait à ma position +particulière. + +--C'est différent, milord-duc; aussi m'étonnais-je de vous entendre +parler de votre pauvreté. + +--Parbleu!... cela m'irait bien... de crier misère, dit Croustillac en +riant. + +--Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes +énormes que vous avez tirées de la vente d'une partie de vos pierreries +seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d'Orange, mon maître, +n'est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation +des biens d'ennemis politiques. + +--Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si +j'avais prévu cela... combien j'aurais peu avalé de bougies pour la plus +grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta +tout haut: + +--Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi, +mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela +fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens, +mes trésors... + +--Le roi mon maître, milord-duc, m'a ordonné de vous dire que vous +pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos +richesses. + +--Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé +et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes +vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour +les transporter. Puis il reprit tout haut: + +--Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes +que vous avez faites sur ma vie passée. + +--Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île, +restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et +autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre +habitation, afin d'en éloigner les curieux. + +--Je n'y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la +Barbe-Bleue... non... la veuve... c'est-à-dire non... la duchesse... ou +plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de +n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles? +Pourtant j'ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j'ai +entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j'en deviendrai +fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de +chandelles romaines dans l'intérieur de mon cerveau... + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + +PREMIÈRE PARTIE. + + Pages + +CHAPITRE Ier. Le passager 1 + +--II. La Barbe-Bleue 12 + +--III. L'arrivée 27 + +--IV. La maison curiale 40 + +--V. La surprise 50 + +--VI. L'avertissement 57 + +--VII. La caverne 67 + +--VIII. Le Morne-au-Diable 83 + +--IX. La nuit 100 + +--X. Un boucan 110 + +--XI. Maître Arrache-l'Ame 122 + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + Pages + +CHAPITRE XII. Le Mariage 133 + +--XIII. Le souper 150 + +--XIV. L'amour vrai 176 + +--XV. L'envoyé de France 189 + +--XVI. L'orage 202 + +--XVII. La surprise 211 + +--XVIII. Milord-duc 223 + + +FIN DE LA TABLE. + + * * * * * + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE + +[Illustration] + +IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11. + +[Illustration] + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE + +PAR + +EUGÈNE SÜE + +TOME SECOND + +PARIS + +PAULIN, ÉDITEUR + +RUE RICHELIEU, 60 + +1846 + + + + +LE + +MORNE-AU-DIABLE. + + + + +CHAPITRE XIX. + +LA SURPRISE. + + +Rutler continua: + +--Les manoeuvres de vos émissaires furent couronnées d'un plein +succès, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre +existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui +apprendre qu'à votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait +faire de vous, milord-duc... un dangereux instrument... + +--De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur? + +--Votre Grâce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de +Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant +aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un +malheureux pays, pourvu que leurs projets réussissent. Je n'ai pas +besoin de vous en dire davantage, milord. + +--Si... monsieur... si, je désire que vous m'en disiez davantage... je +veux voir jusqu'à quel point on a abusé de votre crédulité... +Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous. + +--La preuve que l'on n'a pas abusé de ma crédulité, milord, c'est que ma +mission a pour but de ruiner les projets d'un envoyé de France qui, +d'accord ou non avec votre Grâce, doit arriver d'un moment à l'autre +dans cette île... + +--Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j'ignorais +l'arrivée de cet envoyé français. + +--Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient +autorisé le roi, mon maître, à penser que votre Grâce, oubliant ses +anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait écrit à ce +roi détrôné pour lui offrir ses services... + +--Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de +dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j'aurais +pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma +fierté ne m'aurait pas permises auparavant. + +--Aussi, milord... de votre point de vue à vous, votre résolution +n'eût-elle pas manqué de générosité... + +--Sans doute, j'aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher +de... d'un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne +l'ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme. + +--Je crois votre Grâce. + +--Eh bien, alors... votre mission n'ayant plus de but... + +--Vous comprenez, milord-duc... que, malgré la garantie de votre parole, +les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme +les circonstances... L'espoir d'arriver au trône d'Angleterre... peut +faire oublier bien des engagements ou éluder bien des promesses, +milord-duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer le passé; mais +votre Grâce sait ce qu'elle a sacrifié lorsqu'elle a voulu porter une +main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes! + +--Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n'y vais pas de +_main-morte_, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et +bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m'amuserais beaucoup. + +--Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez +porté vos vues jusque sur le trône. + +--Eh bien, c'est vrai, s'écria Croustillac avec une expression de +franchise spontanée, c'est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous... +l'ambition, la gloire, l'entraînement de la jeunesse... Mais, +croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d'un ton +mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l'âge nous mûrit... nous rend +sages, avec les années l'ambition s'éteint, on vit content de peu dans +la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard +philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs +paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le +fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l'océan de +l'éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre +première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d'audacieuses +visées... il ne s'ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n'en +reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et +tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante, +aimé de ceux qui m'entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur, +voilà la seule existence qui me convienne; je n'hésiterai donc pas, en +confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre +prétention au trône d'Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n'en +ai pas la moindre envie. + +--Je n'ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d'accepter votre +serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui +semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à +moi, j'ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir +ma mission. + +--Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y +tenez beaucoup... + +--A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me +sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien, +que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre +Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu'elle ne me +suive sans faire la moindre résistance. + +Croustillac avait prolongé l'entretien autant qu'il l'avait pu; il lui +fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon +dit à Rutler: + +--En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel +sera notre ordre de marche, comme on dit? + +--Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui +offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin +d'être prêt à vous frapper en cas d'alerte, milord, et nous nous +dirigerons vers votre maison. + +--Ensuite, monsieur? + +--Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un +de vos esclaves d'aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur +barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette +île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m'attend et à bord +duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les +mains du gouverneur de la Tour. + +--Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même +l'ordre de préparer tout ce qu'il faut pour mon enlèvement? + +--Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la +pointe de ce poignard? + +--Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez +beaucoup, monsieur. + +--Nous autres Flamands, nous avons peu d'imagination... que +voulez-vous... il n'y a rien de plus brutal que nos procédés; mais +réussir, voilà l'important; or, ce brin d'acier me suffit, car si vous +refusez d'obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que +j'ai déjà eu l'honneur de vous en prévenir, je vous tue sans +miséricorde... + +--J'ai aussi déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen +ne manquait pas d'originalité... mais j'ai des esclaves... des amis, +monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure... + +--Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué +à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la +flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui +seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis +Anglais, et je m'introduis en temps de guerre dans cette île, qui est +considérée comme une place forte. + +--Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie. + +--En acceptant cette mission, j'ai fait d'avance le sacrifice de ma vie; +tout ce que je veux, milord-duc, c'est que vous ne soyez plus pour mon +maître un sujet de crainte... pour l'Angleterre un sujet de troubles; le +roi Guillaume n'aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre +réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer; +choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut; +vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n'étiez pas +absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce +que je vais vous dire. + +--Parlez, monsieur. + +--Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à +l'Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est +pour le roi Guillaume qu'un ennemi tel que vous soit dans +l'impossibilité d'agir; les partisans de votre première révolte, qui +vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus +chers souvenirs. + +--Vraiment?... ça ne m'étonne pas de leur part, et c'est d'autant plus +désintéressé à eux qu'il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais +jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand, +qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée +fixe à l'endroit de mon exécution. + +Le colonel reprit: + +--Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence. + +--Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu'elle est +véritablement. + +--Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la +reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de +pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang, +que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous +reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d'enthousiasme +n'exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c'est parce que votre +influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu'on doit à tout +prix la neutraliser. + +--Poignarder quelqu'un ou l'emprisonner éternellement, vous appelez ça +_neutraliser une influence_, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se +dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la +défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur. +On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être +m'amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement, +je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par +impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s'impatiente à tort; +car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du +ciel que je ne conspire pas, qu'il peut dormir en paix sur son trône, et +que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il +assez clair et assez catégorique, monsieur? + +--Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les +ordres que j'ai reçus. Lorsque nous serons chez vous tout à l'heure, +j'aurai l'honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le +roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l'autorité +de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous, +c'est le sort de la guerre. D'ailleurs si vous hésitez, je compte sur un +puissant auxiliaire... + +--Et lequel? + +--Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de +mon poignard... + +--Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son +poignard... pensa Croustillac; il n'a que ce mot-là... à la main... + +--Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier +que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est +dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j'en +suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant, +milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s'ils +peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter +votre départ... + +Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la +Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu'elle aimait +passionnément, et qu'on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut +généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus +possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener +prisonnier à la place du _milord-duc_ inconnu. + +Heureux de songer qu'Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon +se résigna donc courageusement à subir toutes les conséquences de la +position qu'il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière +sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert. + +--Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à +l'instant, dit le colonel avec impatience. + +--C'est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec +un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien. + +Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen +d'échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la +Barbe-Bleue. + +--Écoutez-moi, monsieur, dit l'aventurier en prenant un air digne et +pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai +librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la +duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu'après mon +départ. + +--Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre +femme... sans lui faire connaître votre triste position? + +--Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à +m'épargner des adieux toujours déchirants. + +--Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous +êtes libre d'agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous +semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d'atteindre le but que +vous vous proposez. Si madame votre femme s'étonne de votre départ, vous +prétexterez de l'impérieuse nécessité d'un voyage de quelques jours à +Saint-Pierre... Quant à ma présence ici... vous l'expliquerez +aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la +Barbade... + +--Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé; car il voyait une +foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans +doute... mon départ pourrait s'expliquer facilement ainsi; mais, pour +donner des ordres aux nègres pêcheurs, il faudra faire du bruit dans la +maison, éveiller ainsi l'attention de ma femme... Elle est extrêmement +craintive et s'alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où +personne au monde ne peut s'introduire, lui donnera des soupçons.... et +ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais +échapper à tout prix. + +--Mais alors, milord, comment faire? + +--Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le +chemin par lequel vous vous êtes introduit ici, prenons-le; nous +sortirons de l'île à l'aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y +entrer... Une fois à la Barbade, j'instruirai ma femme de l'événement... +du cruel événement qui me sépare d'elle à jamais, et vous me jurerez à +votre tour qu'elle ne sera pas inquiétée après mon départ. + +--Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible. + +--Comment cela? + +--Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord. + +--Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles. + +--Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la communication secrète +qui existait entre cette caverne et l'abîme qui cerne votre parc? + +--Je l'ignorais complétement... mais puisque cette communication existe, +servons-nous-en pour partir. + +--Mais c'est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l'intérieur de +cette caverne qu'en s'abandonnant aux vagues qui vous précipitent au +fond d'un lac souterrain, après vous avoir fait franchir une +cataracte.... + +--Et pour sortir de cette caverne? + +--Il faudrait, milord, remonter une chute d'eau de vingt pieds de +haut... + +--C'est trop fort pour moi.... Ainsi, le bâtiment qui vous a amené en +dehors de cette caverne... + +--Est parti pour la Barbade, milord... Il n'avait pu approcher de cette +partie de l'île, malgré les croiseurs français, que parce que cette côte +est inabordable... + +--Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier +accablé. + +--Si vous m'en croyez, milord, vous vous bornerez à annoncer à madame la +duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J'ai +foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative +pour vous échapper de mes mains. + +--Je vous ai donné cette parole, monsieur. + +--J'y crois, milord.... et mon poignard me répond de son exécution. + +--J'aurais été en effet bien étonné si le poignard n'avait pas reparu, +pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne +l'empêche pas de croire autant à son poignard.... Mordioux! cette +défiance.... Mais il ne s'agit pas de cela... Que faire... que faire... +La duchesse n'est pas prévenue; les esclaves ne m'obéiront pas si je les +commande.... C'est fini.... me voici au bout de mon rouleau de +mensonges... + +Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son +quiproquo. Il regretta sincèrement de n'avoir pu se dévouer plus +efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne +fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison. + +Il eut bientôt une autre crainte. + +Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d'un étranger armé +jusqu'aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait +nettement expliqué à l'aventurier comment, à la première agression, il +serait obligé de le tuer sans miséricorde. + +Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire +la sotte curiosité, l'imprudente étourderie qui l'avaient ainsi jeté au +milieu d'une position aussi compliquée que dangereuse. + + + + +CHAPITRE XX. + +LE DÉPART. + + +L'esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour +s'appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le +raisonnement suivant: «Cejourd'hui, comme toujours, j'ai peu ou _prou_ à +perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour +le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu'à ce qu'on +s'aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme +devant, et j'ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue +qui s'est moquée de moi, mais qui m'a ensorcelé, car elle m'intéresse +plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mérite peut-être; car, +malgré son amour pour ce mari invisible, elle m'a paru furieusement +tendre avec le boucanier et cet autre animal d'anthropophage. Enfin, il +n'importe... si c'est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme? +j'en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir +de céans? mais si le Caraïbe s'en mêle? ça se gâte... il est clair que +je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire +pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l'homme au poignard +que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être... +Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile, +car, pour m'empêcher de jeter l'alarme dans la maison, ce buveur de +bière m'expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de +gentilhomme de ne pas chercher à m'échapper, il me serre toujours de +près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard... +Bah!... son poignard... il ne me tuera qu'une fois, après tout... +Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas, +cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de +plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton +étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l'avant.» + +Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut: + +--Eh bien, monsieur, puisqu'il faut absolument passer par la maison pour +sortir d'ici... marchons. + +--Monseigneur, dit le colonel après un moment d'hésitation, vous m'avez +donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper. + +--Oui, monsieur! + +--Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer. + +--Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis +rien de plus. + +--C'est juste, monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos +esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie, +car j'ai juré aussi, moi, de vous emmener mort ou vif. + +--Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre +serment... Marchons... + +Et le chevalier et le colonel s'avancèrent vers la maison. + +Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait +toujours la main sur son poignard; non qu'il doutât de la parole de son +prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir +délivrer leur maître. + +Croustillac et Rutler n'étaient plus qu'à quelques pas de la maison, +lorsqu'au détour d'une allée obscure ils virent s'avancer une femme +vêtue de blanc. + +Le colonel s'arrêta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui +dit tout bas: + +--Qui est là? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde +qu'elle crie. + +--C'est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon +et tout découvrir, pensa Croustillac. + +A son grand étonnement, la femme s'arrêta et ne dit mot. + +Le Gascon s'écria: + +--Qui donc est là? + +--Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit +la voix bien connue de la Barbe-Bleue. + +Croustillac resta muet, confondu. + +La Barbe-Bleue l'appelait aussi _monseigneur_, et elle prenait le nom de +_Mirette_. + +--Mordioux! se dit-il, je n'y comprends plus rien, mais plus rien du +tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C'est égal, +tenons-nous ferme et jouons serré. + +--Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel. + +--C'est... c'est la femme de confiance de ma femme, répondit le +chevalier. + +Angèle reprit: + +--Monseigneur, je venais dire à votre Grâce que madame s'est couchée un +peu souffrante... mais qu'elle dort à cette heure. + +--Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à +Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu'elle +s'aperçoive de rien. + +Angèle, qui s'était approchée, reprit d'un air effrayé en reculant +vivement: + +--Ah! mon Dieu! mais votre Grâce n'est donc pas seule? + +--Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c'est fait de +vous!! + +--N'aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n'aie pas peur... pendant +que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré; il arrive du +Fort-Royal pour... des affaires très pressées, il faut que je sorte à +l'instant pour l'accompagner. + +--Si tard, monseigneur! mais vous n'y songez pas... Je vais prévenir +madame. + +--Non... non... je te le défends; mais, dis-moi, j'aurais tout de suite +besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir. + +--Mais, monseigneur... + +--Obéis. + +--Ce n'est pas difficile... c'est demain matin jour de pêche en haute +mer, les noirs doivent être maintenant prêts à partir... pour être avant +le jour à l'anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau. + +--Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel +à voix basse. + +--C'est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et +comme elle facilite mon départ, se dit Croustillac; il y a là-dessous +quelque chose de bien étrange... Je n'avais peut-être pas tout à fait +tort de l'accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout +haut: + +--Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner +aux noirs de se préparer à l'instant même. + +--Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile, +ne m'as-tu pas entendu? + +--Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grâce... veut +absolument... + +--Monseigneur! ma Grâce!... Voilà une heure que tu m'appelles ainsi, +devant un étranger, dit le Gascon d'un air courroucé, pensant faire un +coup de maître: que serait-il arrivé... si monsieur n'était pas dans le +secret? + +--Oh! je sais bien que si cet étranger est ici à cette heure, c'est +qu'on peut parler devant lui comme devant votre Grâce et devant +madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument +partir... + +--La fine mouche veut avoir l'air de me retenir pour mieux jouer son +rôle, pensa Croustillac. Mais, qui l'a instruite? qui lui a si bien +tracé ce rôle?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie +là-dedans... + +--Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je à madame? + +--Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que +le colonel attribua à des regrets bien naturels, tu lui diras, à cette +chère et bonne femme, de n'avoir pas d'inquiétude... entends-tu bien, +Mirette... pas d'inquiétude... assure-la bien que le petit voyage que je +vais faire est absolument dans son intérêt... dis-lui enfin... de penser +quelquefois à moi. + +--Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours, +répondit Mirette d'une voix émue, car elle comprenait le sens caché des +paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait +combien vous l'aimez... et elle n'oublie rien... mais vous serez ici +demain avant son réveil, n'est-ce pas? + +--Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette, +dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte +de la voûte; il faut que nous partions sans délai. + +--Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre +manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah! +J'oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous +et que vous aviez laissée chez madame. + +En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra +vivement la main et disparut. + +--Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne +l'espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée? + +--Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons. + +En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent +dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d'un madras et vêtue +d'une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au +chevalier un manteau qu'elle avait déposé sur un fauteuil. + +--Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en +lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les +esclaves sont prêts. + +Ce disant, Angèle sortit. + +L'épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que +curieuse par sa forme; la garde était d'or massif; sur la coquille, on +voyait émaillées les armes royales d'Angleterre; la poignée représentait +un lion debout, et sa tête, surmontée d'une couronne royale, servait de +pommeau; le baudrier d'une grande richesse, quoique terni par un +fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu +desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites. + +Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel: + +--Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous +réitère ma parole de n'en faire aucun usage contre vous. + +Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il +répondit: + +--Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce; +j'avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon +gré, monseigneur. + +--Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en +fine mouche... Elle me décore ainsi d'une partie de la défroque du +milord-duc mystérieux pour augmenter encore l'erreur de cet ours +flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il +est vrai, que j'ai eu le cou coupé; c'est déjà quelque chose, mais ça ne +suffit pas pour constater mon _identité_, comme disent les gens de +loi... Enfin, ceci durera ce qu'il plaira à Dieu; une fois que j'aurai +tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté; +c'est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon +déguisement sera sans doute complet. + +Ce vêtement d'une coupe particulière était bleu, avec une sorte de +camail en drap rouge galonné d'or; on voyait qu'il avait dû longtemps +servir. + +Le colonel dit au chevalier: + +--Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water, +monseigneur! + +--Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la +disposition dans laquelle je me trouve... + +--Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau +des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres +à cette fatale journée. + +--C'est ce que je vous disais... selon que j'ai froid ou chaud, je porte +ce manteau; mais c'est toujours pour moi une manière de commémoration... +de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites, +si vaillamment combattu sous mes ordres. + +Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue +lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur +la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu'il avait +plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un +peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II +d'Angleterre. + +Rutler lui dit: + +--Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l'arracher à des pensées +qu'il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette +boîte; mais les moments sont précieux. + +Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac: + +--Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer. + +--Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains +de la jeune femme, qui lui dit tout bas: + +--Après mon mari, c'est vous que j'aime le plus au monde; car vous +l'avez sauvé... + +Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le +chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre +noirs dont l'un portait un fanal pour éclairer la route. + + * * * * * + +Pendant que l'aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le +Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l'appartement le plus +secret de la maison de la Barbe-Bleue. + +C'était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux +boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d'un lit de repos, +était un très beau portrait du roi Charles II d'Angleterre; plus loin, +une miniature représentant une femme d'une beauté ravissante. + +Dans un cadre d'ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement +dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de +deviner qu'on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le +cadre était supporté sur une sorte de cartouche d'argent ciselé +représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait +cette date: 15 JUILLET 1685. + +Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l'âge, +grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient +singulièrement la stature et la taille du capitaine l'Ouragan, du +boucanier Arrache-l'Ame ou du Caraïbe Youmaalë. + +En colorant les beaux traits de l'homme dont nous parlons de la teinte +cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi +sous l'épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois +individus dans ce même personnage. + +Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère, +que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient +été successivement portés par le même homme, qui n'était autre que le +fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, _exécuté_ à +Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison. + +Tous les historiens s'accordent à dire que ce prince était très brave, +très affable, d'un caractère très généreux, et d'une figure noble et +belle. «Telle fut la fin d'un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth) +que ses grandes qualités auraient pu rendre l'ornement de la cour, et +qui eût été capable de bien servir sa patrie. + +«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d'une +nombreuse faction et les amorces de l'affection populaire l'avaient +engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L'amour du peuple le +suivit dans toutes les variétés de sa fortune; _après son exécution +même, ses partisans conservèrent l'espérance de le revoir un jour à leur +tête_.» + +Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des +partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son +exécution. + +Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait +ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs +orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui. + +Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime +volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à +Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince +comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé +et le menton saillant. + +Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des +Provinces-Unies à la suite de Guillaume d'Orange, aurait donc pu tomber +dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac +certains objets précieux connus que l'on savait avoir appartenu au fils +de Charles II. + +Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille +mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr, +intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement +presque jusqu'à l'assassinat; le choix de Guillaume d'Orange se trouvant +très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement +impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et +qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener +cette périlleuse et cruelle entreprise. + +Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux +anglais. + +Tout à coup, la porte de sa chambre s'ouvrit, et Angèle se précipita à +son cou en s'écriant: + +--Sauvé! sauvé! + +Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les +mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d'une voix +entrecoupée: + +--Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n'y a plus de danger +pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril +est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j'en tremble +encore... + +Effrayé de l'exaltation d'Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse +inquiète: + +--Qu'as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre, +Angèle s'écria: + +--Maintenant, ce n'est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi +Guillaume d'Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter +cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l'ordre à un de nos +nègres pêcheurs d'aller dire au capitaine Ralph de tenir le _Caméléon_ +tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l'anse aux Caïmans... en +deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique. + + + + +CHAPITRE XXI. + +LA TRAHISON. + + +Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu'il entendait, il +regardait sa femme avec angoisse. + +--Que dis-tu? s'écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j'habite +cette île? + +--Il le sait... Un de ses émissaires s'était introduit ici... cette +nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n'y a plus aucun danger, +s'écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes. + +--Mais, cet homme? cet homme?... + +--Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans +cela?... Non... tu n'as plus rien à redouter... quant à présent du +moins. Mais sais-tu qui m'a aidé à conjurer ce menaçant orage? + +--Non... de grâce explique-moi... + +--C'est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet. + +--Croustillac? + +--Oui, sa présence d'esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril +est éloigné. + +--En vérité, Angèle, je crois rêver. + +--Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m'as eu quittée pour +lire ces papiers venus d'Europe, je suis descendue avec le chevalier +dans le jardin... J'avais un pressentiment de notre danger, j'étais +triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt +possible... n'étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne +pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main +n'appartiendrait à personne, et qu'il devait quitter cette maison demain +au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses +récits naturellement exagérés sur ce qu'il avait vu ici, donnerait plus +de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l'île, +bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu'à présent, hélas! nous +avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements +qu'il avait été impossible de démêler le vrai du faux. + +--Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève. + +--Après avoir annoncé au chevalier qu'il ne pouvait plus rester ici, je +lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son +séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d'un air si +péniblement humilié qu'il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre, +et voulant, par cela même qu'il témoignait quelque délicatesse, +l'obliger à accepter un présent, j'étais revenue chercher ici un +médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le +chevalier ne me refuserait pas. J'allais lui porter ce cadeau, lorsqu'en +approchant de l'endroit où je l'avais laissé, au bout du parc, près du +bassin... Ah! mon ami, j'en frémis encore. + +Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si +elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé. + +--Angèle, je t'en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine +ce récit. + +--Eh bien! reprit-elle, lorsque je m'approchai du bassin, j'entendis +parler; effrayée, j'écoutai. + +--C'était cet émissaire, sans doute? + +--Oui, mon ami. + +--Mais comment s'est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment +a-t-il confié ses desseins au Gascon? + +--Il a pris le chevalier pour toi. + +--Il a pris le chevalier pour moi? s'écria Monmouth. + +--Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de +taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait +fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t'habillant comme le +portrait dont tu m'avais parlé. + +--Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement, +oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi. + +Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre +d'ébène incrusté d'argent qui renfermait l'esquisse d'un portrait, le +duc reprit: + +--Mais quelle a été l'issue de cette étrange rencontre? le chevalier +qu'a-t-il dit? toi-même qu'as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans +tes paroles qui me rassurent... j'irais moi-même... + +Angèle interrompit le duc: + +--Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s'il y +avait quelque chose à craindre à cette heure? + +--Eh bien! je t'écoute.... mais tu conçois mon impatience... + +--Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots +que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi +dans l'erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison, +craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur +l'intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il +s'approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu'il +devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l'émissaire de +Guillaume, croyant s'adresser à toi, appelait le chevalier _milord-duc_ +ou _monseigneur_, je l'ai appelé ainsi; j'ai fait ouvrir les portes, et, +pour compléter l'illusion, j'ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à +portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant. + +--Ah! qu'as-tu fait, Angèle! s'écria le duc, l'épée de mon père, une +boîte qui m'a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au +plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à +l'amitié! + +--Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s'écria +Angèle, désolée de l'expression d'amertume et de chagrin qu'elle lisait +sur les traits de Jacques. + +--Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec +tendresse, je ne t'accuse pas; mais j'ai un tel respect pour ces saintes +reliques, qu'il m'est cruel de les voir profaner par un mensonge, même +pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs +terribles qui se rattachent surtout à ce manteau... hélas! je ne t'ai +pas tout dit. + +--Tu ne m'as pas tout dit? s'écria Angèle surprise. Quand tu es venu me +chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort +sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m'as-tu pas +offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m'as-tu pas +dit que tu m'aimais? que m'importe le reste. S'il ne s'était pas agi de +ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta +condition, de ta naissance? Je t'ai épousé proscrit, fuyant la haine +acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté +les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers. +Maintenant... que peux-tu m'avoir caché? Si c'est quelque nouveau +danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas, +car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta +vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative +soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils +vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans +deux heures, le _Caméléon_ sera prêt à mettre à la voile... + +Profondément préoccupé, Monmouth n'entendait pas Angèle; il marchait à +grands pas, se disant: + +--Il n'y a pas à en douter... on sait que j'existe... Mais comment +Guillaume d'Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n'était plus connu +que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait +emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur +de cette île, est mort?... Quand je songe que pour plus de sûreté... +j'ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc +pu me trahir? le père Griffon est incapable d'un tel sacrilége... car +c'est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette +révélation... + +Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:--Et +de quel moyen s'est servi le chevalier pour découvrir les desseins de +l'émissaire de Guillaume d'Orange? + +--Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s'en est pas caché; je l'ai +entendu, il voulait t'enlever mort on vif et te conduire à la tour de +Londres. + +--Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l'on craint que je ne +me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes +anciens partisans s'agitent... dit Monmouth en se parlant à +lui-même.--Je reconnais là la politique de mon _ancien ami_ Guillaume +d'Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées +ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l'esprit de +Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?... +Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:--Dieu soit loué... +mon enfant, l'orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier. +Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu'il vient de montrer +dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité; +peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et +de le persuader que l'émissaire lui-même avait été abusé par de faux +renseignements. Qu'en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du +chevalier sous d'autres traits que ceux d'Youmaalë, ou bien te +chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme? +Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d'y pourvoir sans blesser +sa délicatesse. + +Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant. + +Monmouth ne l'avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu +à éloigner du Morne-au-Diable l'émissaire de Guillaume d'Orange, mais il +ne savait pas qu'il l'eût accompagné comme prisonnier. + +--Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans +doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le +temps de fuir... + +--Le chevalier n'est donc plus ici? s'écria le duc. + +--Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet +homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu'à l'anse aux Caïmans, +où l'émissaire s'embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes +avec le chevalier. + +Le duc semblait ne pas croire à ce qu'il entendait. + +--Parti prisonnier sous mon nom? s'écria-t-il. Mais cet émissaire, en +reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par +le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé +pour moi!... + +--Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir +aucun danger. Malgré mon désir d'éloigner de nous le péril dont nous +étions menacés, jamais je n'aurais exposé cet homme généreux à une perte +assurée... + +--Mais, malheureuse femme! s'écria le duc, tu ne sais pas de quelle +terrible importance est le secret d'état que possède maintenant le +chevalier... + +--Mon Dieu! que dis-tu?... + +--Ils sont capables de le tuer... + +--Ah! qu'ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s'écria la jeune femme +en voyant le duc s'apprêter à sortir. + +--Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J'emmènerai +quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d'avance. + +--Jacques... je t'en supplie... ne t'expose pas... + +--Comment! j'abandonnerais lâchement cet homme qui s'est dévoué pour +moi, je le livrerais aux ressentiments de l'envoyé de Guillaume!... +Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains +sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu'un +remords!... Va, je t'en prie, dire à Mirette d'ordonner à quelques +esclaves de se tenir prêts à me suivre à l'instant... Grâce à la marée, +le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je +pourrai encore l'atteindre. + +--Mais cet envoyé est capable de tout! s'il te voit venir délivrer le +chevalier, il devinera peut-être... et alors... + +--Ce n'est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va +courir sur leurs traces... D'ailleurs, j'ai bravé, je crois, d'autres +dangers que ceux-là. + +Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là +se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement. + +Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n'avait +pas cru que les suites de l'erreur où le Gascon avait jeté Rutler +pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son +déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle +entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de +l'appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à +tous les gens de la maison. + +Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette. + +La mulâtresse, d'un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon +demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à +lui apprendre. + +L'ordre fut donné d'introduire à l'instant le religieux dans le salon du +rez-de-chaussée. + +Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre +sous les traits du flibustier mulâtre. + +--Mon ami! s'écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le +père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous +révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui... + +--Le père Griffon! s'écria le duc. + +--Vous savez qu'il ne vient jamais ici que dans les circonstances les +plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le. + +--Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut +compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s'écria le duc. + +Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de +fatigue, était dans le salon. + +--Dans un quart d'heure ils seront ici! s'écria le religieux. + +--Qui cela, mon père? demanda Monmouth. + +--Ce misérable Gascon! dit le père. + +--Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant +un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons... +il en est encore temps. + +--Fuir! et par où? il n'y a qu'un chemin pour venir au Morne-au-Diable +et pour en sortir. Je vous dis qu'ils me suivent, répondit le père, mais +du calme, rien n'est encore désespéré. + +--Expliquez-vous, mon père, qu'y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit +Angèle. + +--Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j'aime +mieux croire à l'impossible que de douter un moment de votre sainte +probité. + +--Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un +mystère inexplicable... qui s'éclaircira un jour, croyez-moi; mais les +moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du +malheur qui vous menace. J'accours près de vous, donc je ne vous ai pas +trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible +que l'on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n'est pas tout, votre +position est devenue presque inextricable. + +--Que dites-vous? + +--Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m'être +ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur... +Maudit soit ce misérable hypocrite... + +--Mais, au contraire, s'écria Angèle, c'est le plus généreux des +hommes... il s'est volontairement dévoué pour mon mari. + +--Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais +savez-vous dans quel but odieux? + +--Oh! dites... dites, je meurs d'effroi, s'écria Angèle. + +--Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s'écoulent et le +danger approche: ce matin, j'ai reçu au Macouba une lettre de maître +Morin, du Fort-Royal, selon l'ordre qu'il a reçu de vous de me prévenir +de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler +extraordinaire; il m'a dépêché un exprès pour m'apprendre qu'une frégate +française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé +à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d'une longue +conférence avec le gouverneur, s'est mis en route, à la tête d'une +escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici. + +--Un envoyé de France! s'écria Monmouth, qu'aurais-je à craindre +maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France +n'est-elle pas en guerre avec l'Angleterre? + +--Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s'écria Angèle. + +--Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le +père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son +escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici. +Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du +morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu'il était envoyé du roi +de France, qu'il venait remplir une mission d'état, et il me pria de +vouloir bien lui servir de guide et d'introducteur, puisque je +connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser +sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu'il +se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions +très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque +tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte +crier:--Qui vive?--Envoyé du roi de France, répondit M. de +Chemeraut.--Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint +jusqu'à nous avec ces mots:--Je suis mort... + +--Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l'épée à la main, et en +courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient +d'éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un +côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d'épouvante, tandis +que nos deux matelots d'avant-garde terrassaient et contenaient à peine +un homme robuste vêtu en marin. + +--Et le chevalier, s'écria Monmouth, était donc blessé? + +--Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut +rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l'a sauvé. L'homme au +costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles +de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: _Envoyé du roi de +France_... s'était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait +alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable +aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier. +Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s'écriant:--Je +suis mort, et il resta sans mouvement. C'est à cet instant que nous +arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l'assassin du Gascon +s'écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu'il +croyait sa victime: + +--«Monsieur l'envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils +sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en +faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce +cadavre, monsieur; c'est moi, Rutler, colonel au service du roi +Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»--«Malheureux!» +s'écria M. de Chemeraut. «Je m'en fais gloire de ce meurtre, reprit le +colonel. Ainsi j'ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon +maître! Grâce à moi, l'épée de Charles II, que Jacques de Monmouth +portait à son côté, ne sera plus tirée contre l'Angleterre.»--«Colonel, +vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut... + +--«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive +le roi Guillaume et la vieille Angleterre!» + +--Mais le chevalier? s'écria le duc. + +--Lorsqu'il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger +mouvement, poussa un soupir; et pendant qu'une partie de l'escorte +garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s'apercevant que sa +victime n'était pas morte, M. de Chemeraut s'empressa de secourir le +Gascon, et lui dit:--«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je +compris à l'instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le +chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur +pouvait vous servir, je me tus.--«Le coup a glissé sur le baudrier de +l'épée de mon père,» dit le drôle d'une voix faible pendant qu'on le +relevait.--«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut; +je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est +maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet +de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus +tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»--«Je vous écoute, +monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans +doute pour mieux jouer son personnage.--Puis, au bout de quelques +moments d'entretien secret, le Gascon dit à voix haute:--«Puisqu'il en +est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma +femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable. +Elle m'accompagnera... puisque telle est la destination qui m'est +réservée.» + +--Le misérable! s'écria Angèle. + +Puis il ajouta, reprit le père Griffon:--«Je me sens étourdi de ma +chute, je me reposerai un moment chez moi.»--«Qu'il soit fait ainsi que +vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s'adressant +à moi:--«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir +madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour +l'emmener; qu'elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons +être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin +même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de +ce traître? il veut abuser du nom qu'il a pris pour vous ravir votre +femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous êtes... ou de +consentir au départ de madame la duchesse. + +--Plutôt mourir mille fois! s'écria Angèle. + +--Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais +que sot et aventureux, et c'est un monstre d'hypocrisie. + +--Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez +retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d'ouvrir +au Gascon et à l'envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du +reste. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE XXII. + +LE VICE-ROI D'IRLANDE ET D'ÉCOSSE. + + +Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père +Griffon de l'infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce +nouveau danger, nous rejoindrons l'aventurier qui, négligemment appuyé +sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du +Morne-au-Diable. + +Le colonel Rutler, furieux d'avoir échoué dans son entreprise, était +conduit et gardé par deux soldats de l'escorte. + +M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le +moindre doute sur l'identité du Gascon avec le personnage de Monmouth, +l'action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur +le colonel un ordre de la main de Guillaume d'Orange, au sujet de +l'enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de +Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu'un envoyé du roi Guillaume +reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu'il allait payer +de sa vie sa tentative d'assassinat contre ce prétendu prince? + +En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac +sentit la nécessité de s'observer davantage, pour compléter l'illusion +qu'il voulait produire et pour arriver à ses fins. + +Il savait du moins le nom du personnage qu'il représentait, et à quelle +nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d'une +excessive utilité pour l'aventurier, car il ignorait absolument +l'histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l'homme dont il +jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation +gasconne et il lui donna une manière d'accent britannique qui rendait +son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de +soupçonner qu'il causait avec un Français. + +Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se +renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n'en fut guère +étonné, il connaissait le peu d'expansion du caractère anglais. + +Quelques mots de l'entretien de ces deux personnages qui cheminaient en +tête de l'escorte donneront une idée de la nouvelle et assez +embarrassante situation du chevalier. + +--Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de +Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m'a chargé +sous les yeux de Votre Altesse. + +--_Altesse_? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus +que l'autre... outre l'inconvénient de son éternel poignard, il +m'appelait seulement _Monseigneur_ ou ma _Grâce_, tandis que celui-ci +m'appelle _Altesse_... Il y a progrès... j'avance... je frise le +trône... + +M. de Chemeraut continua: + +--J'aurai aussi l'honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre +de lettres d'Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n'a été +plus favorable pour une insurrection. + +--Je le savais, dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui +avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s'agitent... +s'agitent même énormément... + +--Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires +d'Europe. + +--Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais... + +--Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de +vous, monseigneur, de vous assurer de l'éclatante position qui vous est +due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif. + +--Et comment cela, monsieur? + +--En vous mettant à la tête des partisans de votre royal oncle, Jacques +Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés, +monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son +digne neveu. + +--Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille. +Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par +s'arranger... + +--Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de +confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de +son jeune fils[3]. + +--Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des +choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas +ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de +son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent... + +--Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l'opportunité +de cette tentative, lorsqu'elle aura entendu à cet égard bon nombre de +ses anciens compagnons d'armes, de ses partisans les plus exaltés. + +--Le fait est qu'ils seront à même mieux que personne de me donner... +des renseignements certains... Mais, hélas!... avant que je puisse les +revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se +passera malheureusement beaucoup de temps... + +--Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise... + +--_Une surprise?_ + +--Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle +admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés, +ont demandé au roi la faveur de m'accompagner. + +--De vous accompagner? s'écria le chevalier.--Et où sont-ils donc, +monsieur? + +--Ils sont ici... à bord de ma frégate qui m'a amené, monseigneur. + +--A bord de votre frégate! reprit Croustillac avec une expression de +surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très favorable aux +souvenirs affectueux du chevalier. + +--Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre +joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d'armes. + +--En effet... vous n'avez pas idée de l'impatience avec laquelle +j'attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac. + +--Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils +vous apportent le voeu de tous vos amis d'Angleterre. Et ils vont vous +mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux +vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay?... + +--Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d'un +air dégagé. + +--Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes +blessures, qu'il peut à peine marcher; mais il a dit: «Il n'importe que +je meure... si je meurs aux pieds de _notre duc_...» car c'est ainsi +qu'ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement, +monseigneur. + +--Ce pauvre Rothsay... toujours le même, dit Croustillac en passant la +main sur ses yeux d'un air attendri. Ces chers amis... + +--Et lord Mortimer donc, monseigneur! était comme un fou... Sans les +ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m'eût été +impossible de l'empêcher de descendre à terre avec moi. + +--Mortimer... aussi... ce brave Mortimer... + +--Et lord Dudley, monseigneur. + +--Lord Dudley est aussi enragé que les autres... je le parie... + +--Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s'était vu +obligé de lui refuser une embarcation... + +--C'est un vrai caniche pour la fidélité et pour l'amour de l'eau qu'un +ami pareil, pensa Croustillac très désappointé. + +--Ah! monseigneur, et demain?... + +--Eh bien! quoi... demain? + +--Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur! + +--Oui, superbe... superbe... + +--Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et +pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux! heureux les princes qui +retrouvent de pareils amis dans l'adversité! + +--Oui, ce sera en effet une entrevue très touchante, dit tout haut +Croustillac. Puis il ajouta tout bas: + +--Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voilà +des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me +reconnaître, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret +d'état de M. de Chemeraut. + +--La présence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore +un autre but... Votre Altesse ne doit pas l'ignorer. + +--Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d'excellentes idées, ces +chers amis... + +--Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon +maître et le roi votre oncle m'ont commandé de vous faire une ouverture +que vous ne pouvez manquer d'accueillir. + +--Faites, monsieur... faites... tout ceci s'annonce à ravir. + +--Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la +frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli +d'armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur +les côtes de Cornouailles; tout ce comté n'attend qu'un signal pour +s'insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de +ses partisans et donne aux populations de quoi s'armer... Le mouvement +se répand jusqu'à Londres, l'usurpateur est chassé du trône, et vous +rendez la couronne au roi votre oncle. + +--J'en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet +magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant +tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du +salut des peuples de mon oncle... + +--Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse; +mais il n'y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout +est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec +enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de +Londres, que jamais il n'a voulu croire à votre exécution, monseigneur, +quoiqu'il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous +chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue +comme le jour de sa délivrance! + +--Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j'aie été exécuté; +mais il est plus raisonnable que l'autre, qui voulait me tuer au nom +des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de +vivre au nom de ces mêmes regrets. J'aime mieux cela. + +--En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de +Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise +se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection +avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif. + +--Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne +sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je +devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de +brûlot, d'enfant perdu... Si je réussis, il m'appuiera; si je ne réussis +pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c'est égal, ça me tente; +mon ambition s'éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres +amis forcenés... Sans ces bélîtres, j'aurais été curieux de voir +Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant +Guillaume d'Orange du trône d'Angleterre... et rendant généreusement ce +même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m'y asseoir... hum... +peut-être m'y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons, +Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard... +Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais +décidément, depuis quelque temps, il m'arrive de singulières aventures, +et la _Licorne_, qui m'a amené ici, pourrait bien être un bâtiment +enchanté. + +Le chevalier reprit tout haut d'un air méditatif: + +--Ceci est une détermination très grave, au moins, monsieur; il y a +certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup +à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais +il serait, je crois, d'une bonne politique de réfléchir... plus +mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection. + +--Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont +pressantes, il faut se hâter d'agir; les vues secrètes du roi, mon +maître, ont été trahies; Guillaume d'Orange avait donné au colonel +Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous +voir le chef d'une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper +un coup rapide, décisif, tel qu'un brusque débarquement sur les côtes de +Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au +nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute +puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous +aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la +Grande-Bretagne remonte sur son trône. + +--Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus... + +--Et il l'aura, monseigneur, il l'aura... + +--Oui, à moins qu'il n'ait le dessous... et alors, si je suis tué cette +fois, ce sera sans rémission... Ce n'est pas par un vil égoïsme que je +fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d'après les +antécédents qu'on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort, +mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis +songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les +horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir +douloureux. + +--Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles +passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des +chances fatales, mais elle en a d'heureuses... Et puis quel avenir vous +attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous +prouveront que la vice-royauté d'Irlande et d'Écosse vous est destinée, +sans nombrer d'autres faveurs que vous réservent et mon maître et +Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu'il sera remonté sur le trône qu'il +vous devra. + +--Peste! vice-roi d'Écosse et d'Irlande, se dit Croustillac, avec cela +mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi... +Ah! Croustillac, Croustillac, je te l'avais bien dit... ton étoile se +lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours... +tant que cela pourra durer. + +M. de Chemeraut, voyant l'hésitation du chevalier, employa un moyen +décisif pour le forcer d'agir conformément aux vues des deux rois, et +lui dit: + +--Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication... +et, si pénible qu'elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon +maître. + +--Parlez, monsieur... + +--Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de +l'insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux! + +--On a brûlé mes vaisseaux! + +--Oui, monseigneur; c'est une métaphore... + +--Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m'a mis dans la +nécessité d'agir selon ses vues? + +--Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper, +monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les +_conseils pressants_ du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez +ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de +fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il +l'espérait.. + +--Eh bien! monsieur, dit l'aventurier, devenu très soucieux en pensant +qu'il allait connaître, comme on dit, _le revers de la médaille_. + +--Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d'imminentes raisons +d'état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s'assurer de votre +personne... Voilà pourquoi je m'étais fait suivre d'une escorte... + +--Monsieur... de la violence!!!... + +--Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis +sûr d'avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité +de les exécuter... + +Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua: + +--Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre +exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on +vous couvrirait le visage d'un masque que vous ne quitteriez jamais. +Enfin, d'après l'ordre de Sa Majesté, j'aurais l'honneur de conduire +directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez +éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos +partisans qui étaient venus ici dans l'espoir de vous revoir bientôt à +leur tête. + +Après être resté longtemps dans l'attitude d'un homme qui médite +profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées +contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de +Chemeraut d'un air majestueux: + +--Toute réflexion faite, monsieur, j'accepterai la vice-royauté +d'Irlande et d'Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce +soit la crainte d'une prison perpétuelle qui me force d'agir ainsi. Non, +monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre +que je serais coupable de ne pas me rendre aux voeux des peuples +opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l'épée pour leur +défense, ajouta l'aventurier d'un ton héroïque. + +--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, vive le +roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi +d'Écosse et d'Irlande! + +--J'en accepte l'augure, répondit gravement le chevalier. + +Et il ajouta tout bas:--Diable d'homme! avec son air doucereux! je ne +sais si je n'aimais pas mieux l'autre, malgré son éternel poignard... Ça +se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de +Londres, ça n'était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et +devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme +des grues à m'attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera +découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de +maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que +va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m'arriver? +d'être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir... +Pendu... c'est un zeste... un clin d'oeil... un bâillement... Allons, +allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te +moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t'amusant des étranges +aventures que le diable t'envoie... C'est égal... maudits soient mes +partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s'il n'y aurait pas +moyen de les envoyer... m'aimer ailleurs. + +--Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans +sont-ils nombreux? + +--Monseigneur, ils sont onze. + +--Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur +aise... + +--Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des +camps; d'ailleurs le but qu'ils se proposent est si important, si +glorieux, qu'ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre +Altesse leur fera bientôt oublier... + +--C'est égal, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les caser ailleurs... +de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux, +tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et +puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et +bons amis qu'au moment de débarquer en Angleterre. + +--C'est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous +serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux. + +--Il est désespérant d'inspirer de pareils dévouements, se dit +Croustillac.--Alors, n'y pensons plus, dit-il tout haut, je serais +désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais quel logement nous +destinez-vous, à moi et à ma femme? + +--Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse +daignera être indulgente en songeant à l'impérieuse nécessité des +circonstances. D'ailleurs, l'attachement bien connu de Votre Altesse +pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant, +vous fera, j'en suis sûr, monseigneur, excuser l'exiguïté de +l'appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine. + +L'aventurier ne put s'empêcher de sourire à son tour, et il reprit: + +--Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur. + +--Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse? + +--Plus que jamais, monsieur; quand j'étais prisonnier du colonel Rutler, +quand j'étais destiné à périr peut-être, j'avais dû laisser ignorer mes +périls à ma femme, et l'abandonner sans la prévenir du sort qui +m'attendait. + +--Ainsi madame la duchesse ignorait?... + +--Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le +colonel Rutler pendant qu'elle reposait, je lui avais fait dire en +quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu'un jour ou +deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus +des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur: +gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour +l'emmener avec moi, je devance son plus cher désir. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +LA SURPRISE. + + +Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en +silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable. + +Bientôt l'escorte atteignit les derniers escarpements du rocher. + +De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de +clôture de l'habitation de la Barbe-Bleue. + +En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au +chevalier: + +--Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et +dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait +répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas +encourager beaucoup les visiteurs. + +--Vous voulez sans doute parler, monsieur, d'un boucanier, d'un +flibustier et d'un Caraïbe?... + +--Oui, monseigneur, on dit qu'ils vous sont dévoués à la vie et à la +mort. + +--En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés. + +--Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore à quel titre +ces trois misérables sont dans l'intimité de la duchesse, ni surtout +comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que +de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa +femme... la tutoyassent... l'embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec +son air sérieux comme un âne qu'on étrille, était celui qui avait +particulièrement le don de m'agacer les nerfs... Encore une fois, +comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela +déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à +moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous +êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c'est surtout la +jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un +mystère que je découvrirai peut-être tout à l'heure... En attendant, +tâchons d'apprendre comment l'on a su que le prince était caché au +Morne-au-Diable. + +--Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j'ai une question très +importante à vous faire. + +--Monseigneur, je vous écoute... + +--Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre, +toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j'étais +caché à la Martinique. + +Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit: + +--En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je +ne trahis en rien un secret d'état... ni le roi, ni ses ministres ne +m'ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c'est par une +circonstance qu'il serait trop long de vous raconter ici que j'ai +découvert ce qu'on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis +néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet. + +--Vous pouvez en être sûr, monsieur. + +--D'abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de +la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en +Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de +Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l'armée du +stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l'armée de +M. le maréchal de Luxembourg. + +--Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement +Croustillac. Poursuivez. + +--Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de +Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette +colonie, et ayant cru de son devoir de s'enquérir de l'existence +mystérieuse d'une jeune veuve, surnommée la _Barbe-Bleue_, se rendit au +Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié... + +--C'est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit +Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère. + +--Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol, +reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de +vous garder le secret... + +--Il le jura, monsieur... et si quelque chose m'étonne de la part d'un +si galant homme... c'est qu'il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le +Gascon. + +--Ne vous hâtez pas d'accuser M. de Crussol, monseigneur... + +--Je suspendrai donc mon jugement, monsieur... + +--Vous savez, monseigneur, qu'il y avait peu d'hommes plus sincèrement +religieux que M. de Crussol?... + +--Sa piété était proverbiale, monsieur... C'est ce qui fait que je +m'étonne de son manque de parole... + +--Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de +conscience de n'avoir pas donné connaissance au roi son maître d'un +secret d'état de cette importance... il confessa toute la vérité au +révérend père Griffon. + +--Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne +voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il +écoutait M. de Chemeraut. + +--Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire. +J'arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre +Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant, +autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait +entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une +nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M. +de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu'on +attendait d'un jour à l'autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous +sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la +Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a +cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que +des scrupules de conscience l'ayant obligé de tout avouer au père +Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir +forfait à la parole qu'il vous avait donnée. + +--S'il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté +jusqu'à la fin de sa vie, ce que je l'ai toujours connu... un religieux, +un loyal gentilhomme, dit Croustillac d'un ton pénétré, mais faudrait-il +donc maintenant accuser le père Griffon d'une indiscrétion sacrilége?... +Cela serait cruel. Je m'y résoudrais avec peine, monsieur... + +Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l'aventurier: + +--Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l'aiguillette empoisonnée? + +Le Gascon regarda l'envoyé d'un air surpris: + +--Est-ce une plaisanterie, monsieur? + +--Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en +s'inclinant... + +--Alors, monsieur... quel rapport? + +--Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à +l'aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la +fortune du secret d'état dont il s'agit. + +--Voyons cette figure, monsieur... + +--Eh bien, monseigneur, ce jeu de l'_aiguillette empoisonnée_ consiste +en ceci... Un cercle d'hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend +une des aiguillettes de son pourpoint, et il s'agit de la glisser dans +la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui +se trouve en possession de l'_aiguillette_ est condamnée à une +pénitence. + +--Très bien, monsieur, dit le Gascon, l'habileté du jeu se réduit à se +débarrasser le plus lestement possible de l'aiguillette, en la passant +adroitement à une autre. + +--Vous y voilà, monseigneur... + +--Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d'état qui me +concerne... et... ce jeu-là. + +--Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses +et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions +font le même effet que l'_aiguillette_ dans le jeu de ce nom... lesdites +consciences ne songeant qu'à se débarrasser du secret dans une +conscience voisine... afin de se mettre à l'abri de toute +responsabilité... + +--Très bien, monsieur... je commence à saisir l'analogie... il se +pourrait qu'on eût joué à l'_aiguillette empoisonnée_ avec la confession +de ce malheureux chevalier de Crussol... + +--C'est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se +voyant dépositaire d'un secret d'état si important, s'est trouvé dans un +mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers +son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau +de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant +mettre sa conscience en repos, il résolut d'aller en France, de tout +confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de +toute responsabilité... + +--Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais +pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre +toujours votre comparaison, que quelqu'un ait triché... + +--Je puis affirmer à Votre Altesse qu'il y a quelques mois, le père +Griffon, ainsi qu'il l'avait résolu, est arrivé en France et a tout +confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui +toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui +recommandant le plus grand secret. + +--Et à qui diable le général de l'ordre a-t-il passé l'aiguillette? dit +le Gascon, que ce récit amusait beaucoup. + +--Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le +général de l'ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition +effrénée; que peu d'hommes possèdent à un plus haut degré le génie de +l'intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère... +Une fois maître de l'importante confession que le père Griffon avait dû +lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa +conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son +élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi +Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l'état +des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la +position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le +cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n'auriez pas eu +beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des +Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d'un mouvement contre le prince +d'Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu, +votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement +dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre +mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des +Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don +Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence +révélée, monseigneur... + +--Mais c'est un abominable homme que ce don Sanche! s'écria Croustillac. + +--Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal; +et, comme premier moteur de l'entreprise, il sera prince de l'Église, si +le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d'Angleterre. Il est +inutile de vous dire, monseigneur, qu'une fois le père Briars maître du +secret, il s'en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste +des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart. + +--Tout s'éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m'étonne plus +de l'inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au +Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me +prenait sans doute pour un espion; je m'explique aussi maintenant les +questions dont il m'accablait pendant la traversée, et qui me semblaient +si saugrenues. + +M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l'étonnement où +le plongeait cette révélation lui dit: + +--Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur. +Sans aucun doute, les préparatifs de l'entreprise n'auront pas été si +secrets que Guillaume d'Orange n'en ait été instruit par ses espions, +qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu'au sein de la +petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent +entièrement sur Votre Altesse, l'usurpateur a donné au colonel Rutler la +mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu'en +tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa +confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut +être indulgent, car c'est à cette révélation que vous devrez un jour la +gloire d'avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d'Angleterre. + +Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l'aventurier, il +regrettait alors de l'avoir provoquée; s'il était découvert, on lui +ferait sans doute payer cher le secret d'état qu'il avait +involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses +pas, il devait s'engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il +marchait. + +L'escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de +l'habitation du Morne-au-Diable. + +Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et +que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et +Croustillac. + +Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument: + +--Holà! les esclaves! + +Après quelques moments d'attente, on descendit l'échelle. L'aventurier +et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la +porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte +par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d'ordonner aux six +soldats de rester en dehors de la voûte. + +Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu'elle avait à faire, à dire, +et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et +s'écria: + +--Ah! monseigneur! + +--Tu ne m'attendais pas?... Et le père Griffon?... + +--Comment, monseigneur, c'est vous? + +--Certainement, c'est moi; mais le père Griffon où est-il? + +--En apprenant tout à l'heure que vous étiez parti pour quelques jours, +madame m'avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne. + +--Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N'a-t-il donc +pas vu ta maîtresse? + +--Mon, monseigneur; madame m'avait dit de ne laisser entrer personne; +alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments +extérieurs. + +--Ainsi, ta maîtresse ne s'attend pas du tout à mon retour? + +--Non, monseigneur, mais... + +--C'est bon, laisse-nous. + +--Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de... + +--Non, c'est inutile; j'y vais, moi, dit le Gascon en passant devant +Mirette et en se dirigeant vers le salon. + +--Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la +duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi +ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père +Griffon n'a pu parvenir jusqu'à madame votre femme. + +--Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie! elle devient d'une +sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis +plus là, il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce +bon religieux; ma plus légère absence lui cause une douleur, un +chagrin, une désolation, des larmes... qui, quelquefois m'inquiètent... +C'est tout simple... depuis que j'étais condamné à cette retraite +absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence +d'aujourd'hui, de si peu de durée qu'elle la croie... lui est +horriblement pénible... pauvre chère âme!... + +--Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse +me permet de lui donner un avis, je l'engagerai à supplier madame la +duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car, +monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à +une extrême célérité dans l'action... + +--Mon désir est aussi d'emmener ma femme le plus promptement possible. + +--Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques +dérangements à madame la duchesse. + +--Elle n'y pensera pas, monsieur... il s'agit de me suivre... répondit +Croustillac d'un air triomphant. + +M. de Chemeraut et l'aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui +précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-Bleue. + +Nous l'avons dit, cette pièce n'était séparée de ce salon que par des +portières; d'épais tapis de Turquie recouvraient les planchers. + +M. de Chemeraut et Croustillac s'approchaient donc sans bruit, +lorsqu'ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés. + +Le chevalier reconnut la voix d'Angèle, il saisit vivement la main de +M. de Chemeraut, et lui dit à voix basse: + +--C'est ma femme!... Écoutons... + +--Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur le +supposait... + +--Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots, voyez-vous, qui, dans leur +explosion, ont quelque chose d'un éclat de rire convulsif.... Ne bougez +pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur, ajouta le +Gascon, en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder +le plus profond silence. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +L'ENTRETIEN. + + +Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu'en entendant +Mirette l'appeler monseigneur, il s'était persuadé avec raison que la +Barbe-Bleue était sur ses gardes, que Monmouth était bien caché; et, +quoi qu'en eût dit la mulâtresse, Croustillac était convaincu, encore +avec raison, que le père Griffon avait appris à Angèle que son +soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave +pour que le révérend, au fait de tous les mystères du Morne-au-Diable, +n'eût pas insisté pour prévenir la Barbe-Bleue du nouveau péril qui la +menaçait. + +Si Mirette avait affirmé que le père Griffon n'avait pas vu la +Barbe-Bleue, c'est qu'il entrait dans les vues de celle-ci que le +religieux ne parût pas avoir communiqué avec les habitants du +Morne-au-Diable. + +Nous expliquerons tout à l'heure ce qui doit sembler très contradictoire +dans la conduite de Croustillac, et nous répondrons à cette question: +«S'il voulait abuser du nom qu'il avait pris pour enlever la +Barbe-Bleue, pourquoi l'avait-il fait avertir de son dessein par le père +Griffon?» + +Croustillac, ayant donc recommandé à M. de Chemeraut de rester muet, +s'avança sur la pointe du pied, tout auprès de la portière entr'ouverte, +et regarda ce qui se passait dans le salon, car les éclats de rire +venaient encore de se faire entendre. + +A peine eut-il jeté les yeux dans l'appartement, qu'il se retourna +vivement du côté de M. de Chemeraut, et, la figure décomposée, il lui +dit d'un air indigné: + +--Voyez et écoutez, monsieur! voici à quoi servent les surprises? +J'avais un pressentiment en envoyant ici le père Griffon!... Par +l'enfer! les maris prudents devraient toujours se faire précéder par une +escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour... + +Malgré l'ironie de ces paroles, les traits de Croustillac étaient +bouleversés, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur, +de colère et de haine. + +Après avoir jeté un rapide coup d'oeil dans le salon, M. de Chemeraut, +malgré son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques moments +complétement interdit. + +Qu'on juge du spectacle qui causait la confusion de M. de Chemeraut, et +la rage, non pas feinte, mais sincère, mais cruelle, du Gascon qui, nous +l'avons dit, aimait passionnément la Barbe-Bleue, se dévouait +généreusement pour elle, et n'était pas encore au fait des déguisements +du prince. + +Monmouth, sous les traits du capitaine l'Ouragan, le flibustier mulâtre, +était négligemment étendu sur un canapé; il fumait une longue pipe de +caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret doré. + +Angèle, agenouillée auprès de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe +du flibustier avec une longue épingle d'or. + +--Bon, ça va, ça va maintenant, dit Monmouth, que nous appellerons +l'Ouragan pendant cette scène. Ma pipe est allumée; maintenant, à +boire... + +Angèle prit sur une table une large coupe de verre de Bohême et une +carafe de cristal, s'approcha du divan, et pendant que le flibustier +aspirait vivement quelques bouffées de tabac, la duchesse lui versa avec +une grâce charmante plein un verre de vin de muscatelle. + +L'Ouragan le vida d'un trait, après quoi il embrassa cavalièrement +Angèle en lui disant:--Le vin est bon, la femme jolie, au diable le +mari! + +En entendant ces mots trop significatifs, M. de Chemeraut voulut se +retirer. + +Croustillac le retint, et lui dit à voix basse: + +--Restez, monsieur, restez; je veux les confondre, les surprendre, les +misérables! + +La figure de Croustillac s'assombrissait de plus en plus. L'alerte qu'il +avait donnée au Morne-au-Diable en priant le père Griffon d'aller +avertir la Barbe-Bleue qu'il se préparait à venir la chercher, cachait +un dessein très louable, très généreux, que nous expliquerons tout à +l'heure. + +La vue du flibustier, en exaltant la jalousie de l'aventurier jusqu'à la +rage, changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas +compte de l'audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se +refuser à l'évidence des privautés du mulâtre qu'il n'avait pas encore +vues; il se souvenait des familiarités non moins choquantes du Caraïbe +et du boucanier. Il se persuada qu'il était dupe d'une créature +affreusement dépravée; il crut que Monmouth, son mari, n'existait plus +ou n'habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angèle avait secondé +son stratagème (à lui Croustillac), ç'avait été pour se débarrasser d'un +témoin importun. + +Furieux d'être pris pour jouet, douloureusement blessé dans un amour +vrai, Croustillac résolut de se venger sans pitié, et d'abuser cette +fois véritablement du nom et de la situation qu'il avait pris par un +motif si honorable. Il dit à M. de Chemeraut, d'une voix sourde, émue, +avec une expression de colère concentrée, qui rentrait admirablement +bien dans l'esprit de son rôle: + +--Pas un mot, monsieur, je veux tout entendre parce que je veux tout +punir sans miséricorde. + +--Mais, monseigneur... + +Un geste impérieux de Croustillac ferma la bouche à M. de Chemeraut; +tous deux prêtèrent une oreille attentive à la conversation d'Angèle et +du flibustier qui, nous devons le dire, savaient parfaitement être +écoutés. + +--Enfin, ma belle infante, disait l'Ouragan, te voilà libre au moins +pour quelque temps. + +--Si ce n'est pour toujours, répondit la Barbe-Bleue en souriant. + +--Pour toujours? que veux-tu dire, mauvais petit démon? dit le +flibustier. + +Angèle vint s'asseoir auprès du mulâtre; en causant, elle lui passa une +main dans les cheveux avec une câlinerie coquette qui fit bondir le +malheureux Croustillac. + +--Monseigneur... un mot, et mes gens vous débarrasseront de ce +sacripant, dit tout bas M. de Chemeraut, qui avait pitié du Gascon. + +--Je saurai bien me venger moi-même, dit sourdement l'aventurier, qui ne +put voir se prolonger cette scène, et s'adressant à M. de Chemeraut: + +--Monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misérables. + +--Mais, monseigneur, cet homme a l'air robuste et déterminé... + +--Soyez tranquille, monsieur, j'en aurai bon compte. + +--Si vous m'en croyez, monseigneur... nous partirons à l'instant, vous +abandonnerez à ses remords une femme assez malheureuse pour oublier +ainsi ses devoirs. + +--L'abandonner?... Non, pardieu, monsieur. De gré ou de force elle me +suivra... ce sera ma vengeance. + +--Que Votre Altesse me permette une observation... Après un +événement... si scandaleux, la vue de madame la duchesse ne peut vous +être qu'à tout jamais odieuse... monseigneur. Partons, partons; oubliez +une coupable épouse... la gloire vous consolera. + +--Monsieur, dit impatiemment le Gascon, je désire parler à ma femme. + +--Mais, monseigneur, ce misérable... + +--Encore une fois, monsieur, suis-je un homme sans courage et sans +force, pour qu'un pareil drôle m'intimide? Je veux rester seul avec +eux... Certains débats domestiques doivent être murés. Veuillez +m'attendre dans la pièce voisine; avant un quart d'heure je suis à vous. + +Croustillac prononça ces mots d'un accent si impérieux, sa physionomie +était tellement désolée, que M. de Chemeraut s'inclina sans oser +insister davantage. + +Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte, +qu'il referma aussitôt sur lui. + +Traversant le salon à grands pas, l'aventurier entra brusquement dans la +pièce où se tenaient le mulâtre et la Barbe-Bleue. + +--Madame, s'écria le Gascon, la figure contractée par une douloureuse +indignation, votre conduite est abominable! + +Le mulâtre, qui était couché sur le canapé, se releva brusquement, il +allait répondre... Angèle, d'un coup d'oeil, le supplia de n'en rien +faire. + +Autant Monmouth avait voulu généreusement s'opposer au sacrifice du +chevalier lorsqu'il croyait ce sacrifice désintéressé, autant il était +résolu à ne pas se faire connaître alors qu'il croyait l'aventurier +capable d'une indigne trahison. + +--Monsieur, dit froidement Angèle au Gascon, l'envoyé de France peut +encore nous entendre. Passons dans une autre pièce. + +Elle ouvrit la porte de l'appartement particulier de Monmouth, et y +entra, suivi du flibustier et de Croustillac. + +La porte fermée, l'aventurier s'écria: + +--Je vous répète, madame, que vous avez indignement abusé de ma +délicatesse! + +--J'ai à vous demander compte de votre déloyale conduite, monsieur, dit +fièrement Angèle. Mais expliquez-vous d'abord. + +Pendant cette scène, Monmouth, gravement préoccupé, se promenait, les +bras croisés dans la chambre, les yeux fixés sur le parquet. + +--Vous voulez que je m'explique, madame; oh! ce ne sera pas long. +D'abord, apprenez... qu'à tort... ou à raison... je vous aimais, madame! +s'écria Croustillac avec une explosion de tendresse et de colère. + +--C'est-à-dire que vous vous étiez vanté à vos compagnons de voyage +d'épouser la riche veuve du Morne-au-Diable, monsieur! + +--Soit, madame, à bord de la _Licorne_... mon langage a été impertinent, +mes prétentions ont été absurdes, cupides... je vous l'accorde... Mais +quand je parlais ainsi, mais quand je pensais ainsi, je ne vous avais +pas vue. + +--Ma vue, monsieur, ne vous a pas donné des idées beaucoup plus +honorables, dit sévèrement Angèle, toujours persuadée que Croustillac +voulait cruellement abuser de la position où il se trouvait. + +--Écoutez-moi... madame, je vous aimais véritablement... C'est vous dire +que j'étais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque, +tout stupide qu'il vous parût... Oui... je vous aimais parce que mon +coeur me disait que je faisait bien de vous aimer, parce que je me +sentais meilleur en vous aimant... Vous pouviez railler cet amour... +j'étais assez payé par le bonheur qu'il me donnait... Quand vous m'avez +dit:--Monsieur, je me suis moquée de vous, je vous ai pris pour un +jouet... vous êtes un pauvre diable, je vous ferai l'aumône... et vous +serez trop content... + +--Monsieur... + +--Quand vous m'avez dit cela... ne croyez pas que j'aie été humilié, +madame... non, cela m'a fait mal... bien mal, mais j'ai vite oublié +cette injure... dès que j'ai vu que vous compreniez que tout pauvre que +j'étais... je pouvais être sensible à autre chose qu'à l'argent... Alors +vous m'avez dit quelques bonnes paroles, vous m'avez appelé votre ami, +votre ami!... après ce mot-là... je me serais jeté dans le feu pour +vous, et cela pour le seul plaisir de m'y jeter; car je n'avais plus +rien à espérer de vous, moi... le bon temps de ma folie était passé... +je voyais trop clair dans mon coeur pour ne pas reconnaître que +j'étais une espèce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir +rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma +seule ambition... et celle-là n'offensait personne... eût été de me +dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?... +moi... vagabond! qui n'ai que ma vieille épée, mon vieux chapeau et mes +bas roses... Eh bien! pourtant, par un hasard que j'ai d'abord béni, le +soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu'on nomme votre mari; +l'erreur du colonel peut vous être utile... Jugez de ma joie... Je puis +sauver un homme que vous aimez passionnément... J'aurais préféré sauver +autre chose... mais je n'avais pas le temps de choisir... Je risque +tout, y compris l'éternel poignard du colonel. J'augmente par tous les +moyens possibles sa double méprise. Vous venez à mon aide... +c'est-à-dire que vous m'enfoncez dans le bourbier jusqu'au cou, au moyen +de bagatelles dont vous me harnachez... C'est égal... j'y vais de tout +coeur... je me trouve satisfait comme ça, et je quitte cette maison +sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en +perspective, sans compter l'éternel poignard du Flamand... Eh bien! +malgré tout, je vous le répète, j'étais content... Je me disais: Je ne +sais pas ce qui m'attend, corde ou cachot; mais je suis bien sûr que la +Barbe-Bleue se dira: C'est heureux, mordioux, bien heureux pour nous au +moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable, que lui +sera-t-il arrivé?... Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne +demandais pas même un regret... un souvenir seulement... un souvenir, +dit le Gascon en s'attendrissant malgré lui. + +--Aussi, monsieur, dit Angèle, tant que je vous ai cru réellement +généreux, ma reconnaissance ne vous a pas manqué. + +Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon. Il s'écria: + +--Votre reconnaissance, madame! mordioux, parlons-en... elle est belle! +Mais je continue:--Nous sortons d'ici avec le Flamand... En descendant +du morne, nous rencontrons l'envoyé de France; Rutler se croit trahi, il +commence par m'allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce +sont les profits du dévouement. Si la lame ne s'était pas brisée, +j'étais tué. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... ça +n'est probablement pas dans l'espérance d'être prochainement couronné de +roses ou caressé par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise, +on garrotte Rutler, je me trouve face à face avec l'envoyé de France... +Je ne perds pas la tête, il s'agissait de vous et d'un malheureux +proscrit que vous aimiez passionnément... J'aurais toujours mieux aimé +qu'il se fût agi de M. votre père ou de M. votre oncle... Mais je +continuais à n'avoir pas le choix... d'ailleurs la conscience d'être +utile à deux jeunes gens intéressants faisait taire mon égoïsme... Plus +ça se compliquait plus je mettais d'amour-propre à vous sauver... Il +fallait redoubler d'aplomb, d'audace... ça m'allait... Les monstrueux +mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m'absolvaient de tous +ceux que j'avais faits dans de mauvaises intentions..... Le bon Dieu +s'en mêla, il m'inspira les plus énormes bourdes qu'on puisse imaginer, +elles furent avalées comme une manne céleste par l'envoyé de France; je +jouai mon rôle de mon mieux; M. de Chemeraut me dit en deux mots le +sujet de sa mission: une insurrection appuyée par le roi de France était +prête à éclater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait à la +tête du mouvement, le succès était certain. + +Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec +Angèle. + +Le Gascon continua: + +--Quand je m'en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand +et de son poignard, je n'avais pas soufflé mot... Je m'étais bien gardé +de vouloir revenir ici; mais M. de Chemeraut me confiait une chose +peut-être avantageuse pour le prince... je n'avais pas le droit de +refuser pour lui... Je commençai donc par accepter en son nom toutes +sortes de vice-royauté. Mais s'il voulait réellement prendre part à ce +mouvement, comment le prévenir? M. de Chemeraut désirait mettre à la +voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l'envoyé +de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernière rencontre et me +croyant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute être ici en +sûreté? Une idée me vint; je dis à M. de Chemeraut:--«Les choses ont +changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au +Morne-au-Diable!» C'était le seul moyen d'avoir une entrevue avec vous, +madame... et d'avertir le prince de ce qu'on lui proposait. S'il +acceptait, je me _déprincipalisais_; s'il refusait, je refusais comme +devant, et il était sauvé... + +--Comment, monsieur, s'écria Angèle, telle était votre généreuse +intention? vous vouliez... + +--Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus +généreux que je ne le suis, dit amèrement le Gascon. Je priai donc le +père Griffon de venir vous avertir, madame, que je désirais vous +emmener. M. de Chemeraut m'écoutait; je ne pouvais en dire davantage au +religieux, mais cela suffisait. De deux choses l'une... ou vous me +comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous +les cas, vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car +c'était mon idée fixe... + +--Ainsi, monsieur, s'écria Angèle en regardant Croustillac avec autant +d'étonnement que de reconnaissance, votre intention n'était +véritablement pas..... d'abuser de... + +Le Gascon l'interrompit brusquement. Non... madame, non; je n'avais +alors aucune méchante intention quoique certaines particularités de +votre existence me parussent très inexplicables... Je vous croyais +sincèrement attachée à un prince malheureux, et à tout prix j'aurais +sauvé le duc. + +--Ah! monsieur, combien je vous ai mal jugé! Vous êtes le plus généreux +des hommes, s'écria Angèle. + +L'aventurier poussa un éclat de rire sardonique qui stupéfia la jeune +femme; puis il continua d'un air sombre: + +--Dieu merci... mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que +généreux veut dire stupide; que dévoué veut dire niais. Je profiterai de +la leçon. Polyphème de Croustillac se venge rarement... mais quand il se +venge, il se venge bien... surtout lorsque la vengeance est aussi +charmante que celle qui l'attend. + +--Vous... venger, monsieur! dit Angèle, et de quoi? + +--De quoi, madame? Vous avez l'audace de me le demander, vous? + +--Mais, sans doute; que vous ai-je fait? pourquoi cette haine? + +L'aventurier frappa du pied avec tant de violence, que le mulâtre fit un +pas vers lui; mais Croustillac concentra sa colère, et dit à Angèle +d'une voix brève, avec une amère ironie: + +--Écoutez, madame, il me semble que, sans être possédé d'un orgueil +infernal, je pouvais espérer un souvenir de votre part, lorsque pour +vous je me jetais, de gaieté de coeur, au milieu des positions les +plus dangereuses. Il me semble, madame, ajouta le Gascon en ne pouvant +contenir son indignation, qui augmentait à mesure qu'il parlait, il me +semble, madame, que ce n'était pas au moment même où, au risque de ma +vie, je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si +passionnément, dit-on, que ce n'était pas alors que vous deviez oublier +toute pudeur... + +--Monsieur... + +--Oui, madame... oublier toute pudeur, toute honte, pour vous jeter dans +les bras d'un misérable mulâtre... et pousser l'abjection jusqu'à lui +allumer sa pipe... En vérité, j'étais bien brute! ajouta le Gascon avec +une recrudescence de fureur... Par dévoûment pour madame, je risquais ma +peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque +outrageusement de son époux et de moi, fait ici d'abominables orgies +avec un tas de bandits... Allons donc, mordioux... le fils de ma mère ne +mériterait pas d'être né dans mon pays et d'avoir rôti le balai, comme +on dit... dans la capitale de l'univers, s'il ne trouvait pas à son tour +de quoi rire dans cette aventure... En un mot, madame, reprit-il +durement, vous pouvez me supposer les plus méchantes intentions du +monde... et vous ne serez jamais au dessous de la vérité... car je vous +suis aussi hostile que je vous étais dévoué... Du reste, j'aime mieux +cela... rien n'est plus gênant que les beaux sentiments... J'aurais à +recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m'en +garderais bien... Je préfère, mordioux! la façon dont je vous aime +maintenant à celle de tantôt, ajouta Croustillac en jetant un regard +étincelant sur Angèle. + + + + +CHAPITRE XXV. + +RÉVÉLATION. + + +Le pauvre Gascon, emporté par la colère et par la jalousie, se faisait +beaucoup plus méchant qu'il ne l'était réellement; malheureusement la +duchesse de Monmouth ne le connaissait pas assez pour deviner +l'exagération de ces féroces apparences. + +Angèle crut l'aventurier capable de regretter sérieusement de s'être +montré généreux; dans ce doute, elle hésita naturellement à calmer la +jalousie du Gascon en lui dévoilant le secret du déguisement de +Monmouth, cet aveu pouvait tout perdre si le chevalier n'était pas de +bonne foi. Il était donc prudent de se tenir encore sur la réserve. + +--Monsieur, dit Angèle, vous vous trompez... il y a dans ma conduite des +mystères que je ne puis vous expliquer encore. + +Ces mots redoublèrent l'irritation de Croustillac; depuis trois jours il +ne se trouvait que trop mêlé à de mystérieux événements: aussi +s'écria-t-il: + +--J'ai assez de mystères comme cela! j'en ai trop, de ceux qui vous +regardent surtout; je ne veux pas être plus longtemps votre dupe, +madame! Je ne sais pas quel sort m'attend, je ne sais comment tout ceci +finira, mais, par l'enfer, vous me suivrez! + +--Monsieur... + +--Oui, madame, j'ai les inconvénients du rôle de votre époux bien-aimé, +j'en aurai du moins les agréments; quant à cet indigne scélérat de +mulâtre... qui ne dit mot, fait le sournois, et n'en pense pas moins, je +le livrerai à M. de Chemeraut, et il m'en rendra bon compte... Si ce +n'était souiller l'épée d'un gentilhomme que de la tremper dans le sang +esclave, je me serais chargé moi-même de cette vengeance! + +Angèle échangea un coup d'oeil avec Monmouth, dont l'imperturbable +sang-froid exaspérait le Gascon. Tous deux sentirent la nécessité de +calmer le chevalier, sa colère pouvait devenir dangereuse; il fallait le +calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince. + +La jeune femme dit donc à l'aventurier: + +--Tout va s'expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers +vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté +de votre dévouement. Le père Griffon (quoiqu'il eût répondu de vous, +monsieur) a été, comme moi, trompé sur le véritable motif de vos +intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que +vous étiez capable d'abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper +au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un +moyen, bien certain, sans doute, mais qui pouvait réussir. Je ne pouvais +fuir, c'était aller à votre rencontre; je donnai donc les ordres +nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut, +espérant que vous me surprendriez à l'improviste, et qu'ainsi témoin de +la tendre intimité qui m'attachait au capitaine... + +--Comment! c'est exprès que vous m'aviez ménagé cette agréable +perspective? s'écria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en +face... Mais c'est le dernier terme de la dégradation et du +dévergondage, madame... Et dans quel but, s'il vous plaît, teniez vous à +me prouver l'abominable intimité qui vous lie à ce bandit? + +--Afin, monsieur, qu'il vous fût impossible de m'emmener avec vous. M. +de Chemeraut étant témoin de ma coupable liaison avec le capitaine +l'Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de +Monmouth, reprendre aux yeux de l'envoyé français, une femme aussi +coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis... + +--Vous l'avouez donc, madame? + +--Oui!... eh bien, oui, monsieur!... ne soyez pas généreux à demi... Que +vous importe que j'aime... un esclave, comme vous dites... + +--Comment, madame, que m'importe... mais vous avez donc juré de me +mettre hors de moi... Que m'importe? Et à quoi sert-il alors que je joue +le rôle de votre mari? existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous +servez-vous pas de l'erreur dont je suis victime pour vous débarrasser +de moi? n'est-il pas déjà bien loin, en sûreté, ce mari? Mais c'est à +devenir fou, s'écria la Gascon d'un air égaré, à chaque instant je crois +que ma tête est sens dessus dessous; je suis ou non depuis deux jours le +jouet d'un abominable cauchemar... Qui êtes-vous? où suis-je? que +suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord? suis-je le prince? suis-je +vice-roi... ou même roi? ai-je eu le cou coupé, oui ou non?... qu'on +s'explique; il faut que cela finisse! s'il y a un duc de Monmouth, où +est-il? montrez-le moi... s'écria le malheureux aventurier dans un état +d'exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir. + +Angèle, effrayée et moins disposée que jamais à tout avouer au Gascon, +dit en hésitant: + +--Monsieur, certaines circonstances mystérieuses... + +Croustillac ne la laissa pas continuer, et s'écria: + +--Encore des mystères!... je vous le répète, j'ai assez de mystères +comme ça... Je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu'un autre, +mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou. + +--Monsieur, veuillez donc comprendre... + +--Madame, je ne veux pas comprendre, s'écria le chevalier en frappant du +pied avec fureur, c'est justement parce que j'ai voulu comprendre que ma +tête se dérange... + +--Monsieur, reprit Angèle, je vous en prie, calmez-vous, réfléchissez. + +--Je ne veux ni comprendre ni réfléchir, s'écria Croustillac avec une +nouvelle exaspération, à tort ou à raison j'ai mis dans ma tête que vous +m'accompagneriez, et vous m'accompagnerez... Je ne sais pas où est votre +mari, je ne veux pas le savoir... ce que je sais, c'est que vous n'êtes +cruelle ni pour les Caraïbes, ni pour les boucaniers, ni pour les +mulâtres... Eh bien! vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous +voyez bien cette pendule, si dans cinq minutes vous ne consentez pas à +m'accompagner, je dis tout à M. de Chemeraut, et il en arrivera ce qu'il +pourra... Décidez-vous, je ne parle plus jusque-là, je me fais sourd, +car ma tête crèverait comme une grenade au moindre propos. + +Et Croustillac se jeta dans un fauteuil, mit ses mains sur ses oreilles +pour ne rien entendre, et attacha ses yeux sur la pendule. + +Monmouth n'avait pas cessé de se promener dans la chambre avec +agitation; il était, ainsi qu'Angèle, dans une affreuse perplexité. + +--Jacques, peut-être est-ce un honnête homme lui dit tout bas Angèle; +mais son exaltation m'épouvante, regarde comme il a l'air égaré. + +--Il faut risquer de nous confier à sa loyauté, il parlera sans cela. + +--Mais s'il nous trompe? Mais s'il parle? + +--Angèle, entre deux dangers il faut choisir le moindre. + +--Oui, s'il consent à passer pour toi... tu es sauvé... cette fois du +moins. + +--Mais dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de M. de +Chemeraut. + +--Oh! c'est un abîme... un abîme! + +--Jamais je ne consentirai maintenant à rallumer la guerre civile en +Angleterre... j'aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais +te quitter... mon Dieu... + +--Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme? + +--D'immenses..... possesseur d'un pareil secret d'état! + +--Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah! que faire? +Jacques, l'heure s'avance. + +Après un moment de réflexion, Monmouth dit: + +--Il n'y a pas à balancer, disons-lui tout; s'il consent à jouer encore +mon rôle pendant quelques heures, je suis sauvé, et j'ai le moyen de le +mettre à l'abri du ressentiment de l'envoyé de France. + +--Jacques, si cet homme était un traître? Mon Dieu, prends garde... + +A ce moment, l'aventurier, voyant l'aiguille marquer la cinquième +minute, se leva et dit à Angèle: + +--Eh bien! madame, à quoi vous décidez-vous? Un oui ou un non, car je +suis incapable d'entendre ou de comprendre autre chose; voulez-vous me +suivre ou ne le voulez-vous pas? répondez. + +Monmouth s'approcha de lui d'un air grave et imposant: + +--Je vais, monsieur, vous donner une preuve de haute estime et de... + +--Ton estime, scélérat! s'écria Croustillac indigné en interrompant le +duc, est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi? Ton estime... + +--Mais, monsieur... + +--Pas un mot de plus, s'écria Croustillac indigné en se retournant vers +Angèle, madame, voulez-vous me suivre? Est-ce oui, est-ce non? + +--Mais, écoutez... + +--Est-ce oui, est-ce non? s'écria-t-il en se dirigeant vers la porte, +répondez, ou j'appelle M. de Chemeraut. + +--Mais, par saint Georges! s'écria Monmouth. + +Le chevalier allait ouvrir la porte, lorsque la jeune femme lui saisit +les deux mains d'un air si suppliant, qu'il s'arrêta malgré lui. + +--Eh bien oui... oui, je vous suivrai, dit-elle avec épouvante. + +--Enfin! dit le Gascon, à la bonne heure... Donnez-moi votre bras, et +partons; M. de Chemeraut doit trouver le temps long. + +--Mais un instant... il faut que vous sachiez tout, dit la pauvre femme +en toute hâte. Le Caraïbe n'était autre chose que le flibustier... ou +plutôt le boucanier et le Caraïbe ne sont que... + +--Ah çà! vous recommencez; vous voulez donc que ma raison y reste? +s'écria le Gascon en faisant un effort désespéré et en courant vers la +porte pour appeler M. de Chemeraut. + +Le prince se précipita sur Croustillac, lui saisit les deux poignets +dans une de ses mains, et lui mit l'autre sur la bouche au moment où le +chevalier criait:--A moi, M. de Chemeraut! puis il lui dit à voix basse: + +--C'est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth. + +Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononçant ces +paroles; mais, au point d'exaspération où était Croustillac, il ne vit +dans la révélation du prince qu'une nouvelle ruse ou une nouvelle +injure, et il redoubla d'efforts pour se dégager. + +Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait +pas d'énergie; il commençait à se débattre d'une manière inquiétante, +lorsque Angèle, épouvantée, courut prendre un flacon, mit sur son +mouchoir une goutte de liqueur, et frottant la main du prince, enleva la +couleur de bitume qui s'y trouvait, et la peau redevint blanche. + +--Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n'en font +qu'un? dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac, et en lui +montrant sa main blanchie. + +Ces mots furent un trait de lumière pour l'aventurier: il comprit tout. + +Malheureusement, au moment où le prince ôta sa main de la bouche du +Gascon, celui-ci n'avait pu retenir, ce cri: _A moi, monsieur de +Chemeraut!_ + +Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l'attention de l'envoyé de +France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre +l'épée à la main. + +Il est impossible de peindre la stupéfaction, l'effroi de ces trois +personnages, lorsque M. de Chemeraut parut. + +Le duc mit la main sur son poignard; + +Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses +mains; + +Croustillac regarda autour de lui d'un air désolé, regrettant, mais trop +tard, sa maladresse. + +Néanmoins, la présence d'esprit de l'aventurier lui revint peu à peu; de +même qu'il suffit d'un vif rayon de soleil pour dissiper un épais +brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois +déguisements du prince, tout s'éclaircit à ses yeux; son esprit, +jusqu'alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensants +sur la Barbe-Bleue cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de l'avoir +accusée, et la volonté de se dévouer pour elle et pour le prince. + +Avec une merveilleuse _spontanéité d'invention_ (nous nous intéressons +trop maintenant au Gascon pour dire: avec une merveilleuse faculté de +mensonge), Croustillac basa son _plan de campagne_ contre M. de +Chemeraut, qui, toujours l'épée à la main, se tenait sur le seuil de la +porte, et répétait pour la seconde fois: + +--Qu'y a-t-il, monseigneur?... qu'y a-t-il donc? Je croyais avoir +entendu le bruit d'une lutte, et votre voix qui criait à l'aide... + +--Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur... dit Croustillac d'un air +sombre. + +Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient +les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il était alors +complétement maître de leur sort. + +Pourtant, si Angèle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien +examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqué une +sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui à +travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front. + +M. de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l'avait +appelé. + +--Je vous ai appelé, monsieur, lui dit le chevalier d'une voix lugubre, +en ayant l'air du sortir d'une profonde rêverie, je vous ai appelé pour +me venir en aide... + +--Monseigneur... serait-ce ce misérable? dit l'envoyé en montrant +Monmouth, qui, debout, les bras croisés, se tenait près du fauteuil où +était Angèle, prêt à la défendre et à vendre chèrement sa vie; car, nous +l'avons dit, il ignorait encore les projets de l'aventurier. + +--Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Chemeraut, et je le mets entre +les mains de mon escorte. + +Le Gascon secoua la tête, et répondit: + +--Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n'est pas contre +un pareil bandit que je vous ai appelé à mon aide, monsieur, c'est +contre moi-même. + +--Que voulez-vous dire, monseigneur? + +--Je veux dire que j'ai peur de me laisser fléchir par les larmes de +cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu'audacieusement +coupable. + +--Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour +être juste. + +--Vous avez raison, monsieur... c'est pour cela que je redoute tant ma +faiblesse. Je vous ai appelé afin que votre vue rallume mon indignation, +renflamme ma colère; car vous avez été témoin de mon déshonneur, +monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je +serais un lâche... que je mériterais mon sort... N'est-ce pas, monsieur? + +--Monseigneur... + +--Je vous comprends... vous avez raison... oui, par saint Georges! +Croustillac se souvenait d'avoir entendu le prince faire ce serment, par +saint Georges... je saurai me venger... + +Angèle et le duc respirèrent; ils comprirent que le chevalier voulait +les sauver. + +--Monseigneur, dit sévèrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de +répéter à Votre Altesse, devant madame, ce que j'avais l'honneur de vous +dire il y a quelques instants... Une barrière insurmontable vous sépare +maintenant... d'une épouse coupable, ajouta l'envoyé avec effort, +pendant qu'Angèle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son +mouchoir. + +Croustillac releva la tête, et s'écria d'une voix déchirante: + +--Trompé par un mulâtre... encore!... monsieur, par un misérable +mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré! + +--Monseigneur! + +--Enfin, monsieur, ajouta Croustillac, en s'adressant à l'envoyé d'un +air d'indignation douloureuse, vous saviez pourquoi je revenais... quels +étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tête de madame; +eh bien, n'est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu'à ce +moment-là justement... une épouse... criminelle... + +--Monseigneur, s'écria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon, +maintenant ces projets doivent être un secret pour madame. + +--Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise! Je +rentre, le coeur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes +paisibles lares... Eh bien! qu'est-ce que j'entends! + +--Monseigneur!... + +--Vous l'avez entendu comme moi... Ce n'est pas tout... qu'est-ce que je +vois?... + +--Monseigneur, monseigneur, calmez-vous... + +--Vous l'avez vu comme moi... un bandit mulâtre!!! Mais cela ne se +passera pas ainsi... non... non... par saint Georges! Oui, j'ai bien +fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colère bouillonne, les +projets les plus cruels s'offrent en foule à mon imagination... Oui... +oui... c'est cela, dit Croustillac d'un air méditatif, j'y suis +enfin!... j'ai trouvé une vengeance digne de l'offense. + +--Monseigneur... le mépris... + +--Le mépris? cela vous est bien facile à dire, monsieur... le mépris!... +Non, monsieur, il me faut autre chose... j'ai trouvé mieux... et vous +m'aiderez. + +--Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres +que j'ai reçus et au succès de ma mission. + +--Je renonce à emmener cette indigne femme! De ce jour, de ce moment, +tout est à jamais fini entre elle et moi! + +--Vive Dieu! monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, ravi de cette +détermination, vous ne pouviez plus sagement agir. + +--Demain, au point du jour, dit le Gascon d'une voix brève, elle et son +odieux complice s'embarqueront à bord d'un de mes bâtiments. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +LE DÉVOUEMENT. + + +--Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable +s'embarqueront sur un de mes bâtiments, voilà toute ma vengeance, +ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je +sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice... +tous les deux... comme s'ils étaient véritablement mari et femme... les +misérables... ils seront embarqués ensemble... Quant à la destination du +bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d'une si épouvantable +férocité que M. de Chemeraut en fut frappé, quant au sort qui attend les +coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que +moi. + +Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s'écria: + +--Ah! vous voulez pour amant des mulâtres, madame la duchesse! eh bien! +vous en aurez! Et toi, scélérat! il te faut des femmes blanches! des +duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres +amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix +terrible vous serez réunis. + +--Monseigneur, que prétendez-vous faire? + +--Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le +reste se passera sur un terrain neutre, ajouta le Gascon avec un +sourire mystérieux et farouche, oui... dans une île déserte... et +puisque ce tendre couple s'aime... s'aime à la mort, il aura du temps de +reste pour se le prouver... jusqu'à la mort... + +--Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit +M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim +sa femme et le mulâtre. + +--Terrible! vous l'avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et +comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c'est de me +prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d'un de mes +navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner +des ordres... des ordres auxquels il n'oserait peut-être pas obéir si je +ne les lui donnais personnellement. + +M. de Chemeraut, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de +Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse: + +--Monseigneur, la justice est sévère... mais elle ne dois pas être +cruelle. + +--Qu'est-ce à dire, monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je +pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous +votre concours lorsqu'il s'agit seulement de conduire cet homme et sa +complice à bord d'un bâtiment qui m'appartient? + +--Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu'il serait +peut-être plus généreux de... + +Angèle, voyant qu'elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds +de Croustillac en criant grâce! pendant que Monmouth semblait se +renfermer dans un morne et sombre silence; puis, s'adressant à M. de +Chemeraut, la jeune femme ajouta: + +--Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi +auprès de mon cher lord... qu'il me condamne aux peines les plus +cruelles, j'ai tout mérité, je souffrirai tout... mais que mon cher +lord... + +--Je vous défends de m'appeler votre cher lord... madame, dit amèrement +Croustillac, je ne suis plus votre cher lord. + +--Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment +dont vous parlez. + +--Et pourquoi cela, madame? + +--Mon Dieu, parce que c'est le brigantin le _Caméléon_, commandé par le +capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplacé le +flibustier l'Ouragan dans ce commandement. + +--Et c'est justement pour cela que j'ai choisi le _Caméléon_, madame; +c'est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de +votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait à merveille +l'intention d'Angèle. + +--Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain +matin, ici tout près, presque au pied du Morne... à l'anse aux Caïmans. + +--Oui, madame, je le sais. + +--Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer à m'embarquer là, lorsque, +pour rien au monde, je n'aurais seulement osé approcher de ce rivage... +Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se +rattachent à cet endroit? + +--Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut dire ce que je ne +savais pas, qu'il y a justement un bâtiment à elle appelé _Caméléon_, +dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près +d'ici... J'y suis... Il s'agit probablement de ce navire qu'elle avait +fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc +lorsqu'elle m'avait vu emmené par le colonel Rutler; un des nègres +pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en +conséquence. + +Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion: + +--Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame. + +--Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?... + +--Oui, oui! s'écria le chevalier avec une explosion de fureur, oui... +point de pitié pour l'infâme qui m'a indignement outragé... Tant +mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que +vous n'avez aucune pitié à attendre; vous allez voir. + +Il frappa sur un gong. + +--Qu'allez-vous faire, monseigneur? + +--Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l'ordre +d'envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du _Caméléon_ +pour mettre à la voile au point du jour. + +--Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre!... C'est de la +barbarie... + +--Obéissez, madame, obéissez! + +Mirette parut. + +Angèle donna l'ordre d'un air abattu. + +--Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien! maintenant par pitié +accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé... + +--Oh! oui... par saint Georges! s'écria Croustillac, passé... Oh! bien +passé... + +--Accordez-moi, monseigneur, la faveur d'un moment d'entretien. + +--Non, non, jamais. + +--Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable! + +--Arrière, femme infidèle! + +--Monseigneur, dit Angèle en joignant les mains. + +--Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour +jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation. + +--Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez été +témoin... Eh bien! j'y consens, madame, mais à une condition... + +--Ordonnez, monseigneur. + +--C'est que votre complice restera là pendant notre conversation. + +--Peste! ceci n'est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac, +j'espère bien que la duchesse va me comprendre et d'abord refuser. + +--Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je +vous supplie de m'accorder ne doit être entendu que de vous. + +--A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, se dit Croustillac; et il +reprit tout haut: + +--Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret? +auriez-vous quelque chose de caché pour votre bien-aimé... pour l'amant +de votre choix?... + +--Mais si j'ai à implorer votre pardon, monseigneur?... + +--Eh bien! madame, vous l'implorerez devant votre complice... plus vous +vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale, +infâme, indigne; plus vous constaterez l'abjection de votre choix. Ce +sera la punition de ce scélérat et la vôtre. + +--Mais, monseigneur... + +--C'est mon dernier mot, répondit Croustillac. + +--Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de +Chemeraut. + +--Non, non, les traîtres sont lâches! voyez celui-ci, quel air morne, +attéré! il n'ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas, +monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au +dehors de cette galerie, et qu'à mon premier signal ils entrent. + +Puis, ayant l'air de le raviser, et croyant faire un coup de maître, +Croustillac dit:--Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien, +monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle +encore. + +--Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte +et d'humiliation, s'écria Angèle avec un accent désespéré. Et vous, +monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de +Chemeraut. + +Celui-ci eut la délicatesse de s'excuser auprès du Gascon; il sortit et +laissa ensemble Monmouth, sa femme et l'aventurier. + +A peine l'envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth, après s'être +assuré qu'il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à +Croustillac, et lui dit avec effusion: + +--Monsieur, vous êtes un homme d'esprit, de courage et de résolution; +merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné. + +--Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, dit Angèle en prenant +de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si +inquiets... et puis vous aviez l'air si furieux, si égaré! + +--Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l'aventurier; vous +aviez raison d'être inquiète, car mon retour n'annonçait rien de bien +rassurant; j'avais raison d'être furieux, car je prenais monseigneur +pour un bandit; quant à mon air égaré, mordioux! soit dit sans +reproches... vous avouerez qu'il s'est passé ici assez de choses +étranges depuis deux jours, pour qu'à la fin j'aie bien pu m'ahurir un +peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j'ai vu que je +n'étais qu'un sot... et que je risquais de tout perdre. + +--Brave et excellent homme! dit Monmouth. + +--Brave, c'est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma +foi, je n'en sais rien... si cela est... ce n'est pas ma faute... c'est +l'ouvrage de madame votre femme... qui m'a donné l'envie d'être meilleur +que je ne l'étais. Ah ça! prince, les moments sont précieux, tout est +prêt pour soulever une province d'Angleterre en votre faveur; Louis XIV +appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la +vice-royauté d'Écosse et d'Irlande, et toutes sortes d'autres faveurs. + +--Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres +civiles m'ont coûté trop cher, s'écria Monmouth. Puis regardant Angèle, +il ajouta:--Et je n'ai plus d'ambition. + +--Monseigneur, réfléchissez-bien.... Si le coeur vous en dit, vous +ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au +Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder +l'incognito jusqu'ici; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends +votre duché, et je vous demande la grâce d'aller me battre à vos côtés +en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de +cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la +duchesse... + +--Et nous le soupçonnions, dit Angèle en regardant son mari. + +--Il faut qu'il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si +rares... qu'il est permis de douter qu'on les rencontre... + +--Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m'embarrasser... +Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?... +Après ça, n'allez pas croire que je vous presse de dire... oui... +monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle: il me plaît, il +m'amuse... j'y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un +effet désagréable de ne plus m'entendre dire monseigneur, sans compter +que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais +avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j'insiste, +monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c'est qu'il paraît +qu'on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le bonheur +du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous +devez savoir ça mieux que moi.... + +--Ah! je connais trop ces vains prétextes que l'on offre à l'ambition. + +--Mais, monseigneur, ça a l'air cette fois-ci d'être parfaitement +préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie +d'armes et de munitions de guerre; il y a là-dedans de quoi armer et +révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez +compter sur une douzaine de vos partisans... + +--De mes partisans? et où cela? s'écria Monmouth. + +--A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m'attendent, +c'est-à-dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience +incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a +eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était +possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses +bras, monseigneur, car je _nous_ confonds toujours. + +Angèle, voyant l'air accablé de son mari, lui dit: + +--Mon Dieu, mon ami, qu'avez-vous? + +--Il n'y a plus à hésiter, dit Monmouth, je dois déclarer toute la +vérité à M. de Chemeraut... + +--Grand Dieu! Jacques, que dis-tu? + +--Vous voulez être vice-roi! A la bonne heure, monseigneur. + +--Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi; ma +reconnaissance n'en sera pas moins éternelle pour le service que vous +avez voulu me rendre... + +--Comment, monseigneur, ce n'est pas pour être vice-roi que vous me +dépossédez de ma principauté? + +--Mes partisans sont à bord de la frégate; si j'acceptais votre offre +généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu... + +--Mais, monseigneur... + +--Sans cette circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire +découvrir d'un moment à l'autre... j'aurais peut-être accepté votre +généreux dévouement; l'erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré +quelques jours... et je pouvais vous mettre à l'abri de ses +ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence +de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un +danger certain... Je n'y consentirai jamais. + +--Monseigneur, vous oubliez donc qu'il s'agit pour vous d'une prison +perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce +soulèvement? + +--C'est parce qu'il s'agit pour moi d'échapper à un danger que je ne +veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j'appris que vous étiez parti +prisonnier du colonel Rutler, j'allais courir à votre poursuite afin de +vous enlever de ses mains. + +--Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison éternelle! +mais c'est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l'on +m'empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le +sacrifice de cet homme généreux. + +--Angèle, dit le prince d'un ton de reproche, Angèle... Et cet homme +généreux... l'abandonnerons-nous lâchement lorsqu'il se sera dévoué pour +nous? Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité +éternelle?... + +--Lui... + +--Mais sans doute... N'est-il pas maintenant possesseur d'un secret +d'État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je +vous dis qu'il n'échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la +méprise sera découverte. + +--Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s'il vous +plaît, s'écria Croustillac, et ne m'ôtez pas le pain de la bouche, comme +on dit... Prisonnier d'État! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais vous +ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain +pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m'ennuie, il faut +une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me +convient... Prisonnier d'État! diable! ne l'est pas qui veut, +monseigneur; par pitié, je vous le répète, n'ôtez pas cette dernière +ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir. + +--Écoutez-moi, brave et digne chevalier, lui répondit affectueusement +Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingénieuses +défaites... + +--Monsieur, je vous jure... + +--Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m'aurez entendu, vous ne +vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter +votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous +comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords... +que vos offres de dévouement, que les événements présents éveillent en +moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin +un secret que jusqu'à présent j'ai dû vous cacher; il faut une +circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer +à vous faire cette douloureuse révélation. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +LE MARTYR. + + +--Mon Dieu, Jacques, que voulez-vous dire? vous m'effrayez, dit Angèle +en voyant l'agitation de Monmouth. + +--Vous savez, dit le prince à Croustillac, par suite de quels événements +politiques j'ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1685? + +--Vous m'excuserez, monseigneur, si je n'en sais pas un mot; je suis +ignorant comme une carpe à l'endroit de l'histoire contemporaine, ce +qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle +outrageusement difficile... car j'avais toujours peur de dire quelque +ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n'en +ai cure, mais votre fortune dont je m'étais imprudemment chargé. + +--Eh bien donc, dit Monmouth, après la mort de mon père, lorsque le duc +d'York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II, +j'entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à +justifier ma conduite... aujourd'hui les années, les réflexions m'ont +éclairé; je le reconnais, j'étais aussi coupable qu'insensé; le jeune +comte d'Argyle était l'âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi +dire sous les yeux du prince d'Orange, alors stathouder, à cette heure +roi d'Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti +protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n'eut +pas de peine à m'associer à ses desseins; bientôt, grâce à mon nom, à +mon influence, je fus le chef de la conjuration... + +J'avais des intelligences en Angleterre... on n'attendait plus, +disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste et +pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtiments +chargés de soldats que j'avais embauchés; Argyle, m'ayant devancé en +Écosse, avait payé de sa tête l'audace de sa tentative. J'abordai en +Angleterre à la tête de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors +combien j'avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se +joignirent à la poignée de braves qui s'étaient associés à mon sort, et +parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck, +le jeune duc d'Albemarle, s'avança contre moi à la tête de l'armée +royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif: +j'attaquai l'ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu... +malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma +cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney... + +En prononçant ce mot, la voix du prince s'altéra, une douloureuse +émotion se peignit sur ses traits. + +--Georges Sidney! mon second père... mon bienfaiteur! s'écria Angèle, +c'est en combattant pour toi qu'il est mort! C'est donc à cette bataille +qu'il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais?... + +Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit: + +--Tout à l'heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut +complète. Blessé, j'errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus +arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de +Londres; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison, +je fus condamné à mort. + +--Ah! s'écria Angèle en poussant un cri d'effroi et en se précipitant +dans les bras de Jacques, tu m'as trompée? Mon Dieu, je te croyais +seulement exilé! + +--Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t'avais caché cette +condamnation, autant pour ne pas t'inquiéter que pour... Puis, après un +moment d'hésitation, Monmouth ajouta:--Tu vas tout savoir... Il me faut +du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation. + +--Pourquoi? qu'as-tu donc à craindre? dit Angèle. + +--Hélas... pauvre enfant, lorsque tu m'auras entendu, peut-être, tu me +regarderas avec horreur. + +--Toi, toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais? + +--Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu'il arrive, je dois +parler... au moment peut-être de nous séparer pour toujours. + +--Jamais... oh! jamais! dit Angèle avec désespoir. + +--Mordioux! je jetterai plutôt M. de Chemeraut du haut en bas du +Morne-au-Diable, sous le plus mince prétexte, s'écria Croustillac. +Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l'escorte. +Mais j'y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous +d'esclaves capables de s'armer, monseigneur? + +--Vous oubliez, chevalier, que l'escorte de M. de Chemeraut est +considérable; les nègres pêcheurs sont partis, il n'y a pas ici plus de +quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence +veut sans doute que j'expie un grand crime... Je me résignerai. + +--Un crime! toi, Jacques! coupable d'un grand crime. Jamais je ne le +croirai! s'écria Angèle. + +--Si mon crime fut involontaire, il n'en fut pas moins horrible... +Angèle, à cette heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je +dois à Sidney, à ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance, +pauvre orpheline! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il +t'avait conduite, Sidney, que j'avais vu en Hollande, s'était attaché à +mon sort; une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées, +nous avait rapprochés; mais il était si fier, que je fus obligé d'aller +au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir le premier serré +la main... Jamais âme humaine n'approcha de la beauté de l'âme de +Sidney! Jamais il n'existera de caractère plus noble, de coeur plus +ardent, plus généreux! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le +fus peut-être moi-même sur la véritable portée de mes desseins, il crut +servir la sainte cause de l'humanité, il ne servit que la funeste +ambition d'un homme! Pendant que la conspiration s'organisait, il fut +mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon +enfant, l'attachement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait +impossible; une seule affection luttait dans son coeur avec celle +qu'il m'avait vouée, c'était sa tendresse pour toi, toi sa parente +éloignée qu'il avait recueillie; oh! combien il te chérissait! A travers +les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il +trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angèle. A +son retour... c'était toujours les larmes aux yeux qu'il me parlait de +toi... Oui, cet homme d'une folle intrépidité, d'une énergie +indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves, +les qualités de ton coeur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre +petite abandonnée, car tu n'avais au monde que Sidney... A la fatale +journée de Bridge-Water, il commandait ma cavalerie; après des prodiges +de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille; quant à +moi... emporté par un flot de fuyards, grièvement blessé, il me fut +impossible de le retrouver. + +--N'est-ce donc pas à cette journée qu'il mourut? dit Angèle en essuyant +ses yeux. + +--Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon coeur se +brise à ces souvenirs... + +--Et le nôtre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je +ne sais quoi me dit qu'il n'était pas mort à cette journée de +Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore... + +Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit: + +--Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laissé pour mort +sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut +fixée au 15 juillet 1685. On m'avait signifié ma sentence, je devais +être exécuté le lendemain, j'étais seul dans ma prison. Au milieu des +funèbres méditations où j'étais plongé durant les heures terribles qui +précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angèle, je te le +jure devant Dieu qui m'entend, si quelques pensées douces et consolantes +vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de +Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais +mort, et je me disais:--Dans quelques heures je serai pour jamais réuni +à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s'ouvrit, Sidney parut... + +--Mordioux!... tant mieux... J'étais bien sûr qu'il n'était pas mort, +s'écria Croustillac. + +--Non... il n'était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au +ciel qu'il fût mort en soldat sur le champ de bataille! + +Angèle et l'aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement. + +Celui-ci continua: + +--A la vue de Sidney, je crus être le jouet d'une vision produite par +l'agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur +mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras.--Sauvé!... +vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de joie.--Sauvé? lui +dis-je en le regardant avec stupeur.--Sauvé! oui... Écoutez-moi... +reprit-il; et voici ce qu'il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait +ouvertement m'accorder ma grâce, la politique s'y opposait; mais il ne +voulait pas faire périr le fils de son frère sur l'échafaud. Instruit +par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, de la +ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t'a si +vivement frappée la première fois que je t'ai vue, chère enfant, dit +Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les +moyens de s'introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes +vêtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour à l'aide de +ce stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de +Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté +et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient +qu'une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France. +Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais +rentrer en Angleterre. + +--Eh bien! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu +acceptas l'offre de Sidney, et il resta prisonnier à ta place?... + +--Hélas! oui, j'acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me +paraissait que trop vraisemblable; sa présence à cette heure dans la +Tour, malgré la sévère surveillance dont j'étais environné, devait me +faire croire qu'une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à +mon évasion. + +--N'en était-il donc pas ainsi? s'écria Angèle. + +--Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac. + +--En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume, rien n'était plus +naturellement arrangé; il ne fut que trop facile à Sidney de me +persuader... de détruire mes objections. + +--Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle, qu'y avait-il donc +d'étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pu faire couler ton sang +sur l'échafaud, en facilitant secrètement ta fuite? + +--Et puis, Sidney aurait-il pu s'introduire si facilement auprès de +vous, monseigneur, sans le secours d'une suprême influence? ajouta +l'aventurier. + +--Oh! n'est-ce pas, s'écria le duc avec une triste satisfaction, +n'est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler... +probable, possible? n'est-ce pas que je pouvais le croire? + +--Mais sans doute! dit Angèle. + +--N'est-ce pas, continua le prince, n'est-ce pas qu'on pouvait ajouter +foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être +entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le +jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d'abord à ce que me +disait Sidney! avant d'accepter la vie et la liberté qu'il venait +m'offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de +mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus +grande punition que pût mériter un homme capable d'en avoir fait évader +un autre était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une +fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d'assez de +ressources pour ne pas quitter l'Angleterre avant d'avoir à mon tour +délivré Sidney... Que vous dire de plus?... L'instinct de la vie... la +peur de la mort sans doute, obscurcirent non jugement... troublèrent ma +raison... j'acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney. +Hélas!... combien j'étais insensé! + +--Insensé, mordioux! c'est en n'acceptant pas que vous auriez été un +insensé, s'écria Croustillac. + +--Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à ta place? dit Angèle. + +--Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon coeur, +sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais +que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me +poussaient... j'acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses +vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le +lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m'attendait +à la porte; grâce à ma ressemblance avec Sidney... il ne s'aperçut de +rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu'à une sortie +de la Tour; j'étais libre... J'oubliais de vous dire que Sidney m'avait +indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté +l'attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me +rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans cette maison de la +Cité je retrouverais mes pierreries que j'avais confiées à Sidney à mon +départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son +manteau, manteau que vous portiez tout à l'heure, et qui est resté sacré +pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai; une +vieille femme vint m'ouvrir me conduisit dans une chambre écartée, et me +remit un coffret de fer dont Sidney m'avait donné la clef, j'y trouvai +mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies qui précèdent le +jour du supplice sont bien affreuses, je m'endormis... Pour la première +fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire +que l'échafaud m'attendait au réveil... Lorsque je me levai le +lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers +mes rideaux; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse +journée d'été... Oh! j'eus alors des élans de bonheur et de joie +impossibles à rendre... J'avais vu ma tombe ouverte et j'existais! +j'aspirais la vie par tous les pores. Éperdu de reconnaissance, je me +jetai à genoux, et j'enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi, +Sidney! je m'attendais à voir cet ami si cher... d'un moment à l'autre; +je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du +roi... Tout à coup j'entendis au loin la voix de ces crieurs qui +annoncent les événements importants; il me sembla qu'ils prononçaient +mon nom... je crus que c'était une illusion... C'était bien mon nom. Oh! +alors un effroyable pressentiment me traversa l'esprit, mes cheveux se +dressèrent sur ma tête... j'étais resté à genoux, j'écoutais avec +d'horribles battements de coeur; les voix approchèrent... j'entendis +encore mon nom mêlé à d'autres paroles; un éclair de joie aussi folle +que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir... +Insensé... je crus que l'on criait les détails de l'_évasion du duc de +Monmouth_. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j'achète cette +relation; je remonte le coeur palpitant, serrant ce papier entre mes +mains. + +En disant ces mots, Monmouth devint d'une pâleur effrayante; il se +soutint à peine; une sueur froide inonda son front. + +--Eh bien! s'écrièrent Angèle et Croustillac qui ressentaient une +angoisse poignante. + +--Ah! s'écria le duc avec une explosion déchirante, c'étaient les +_détails de_ L'EXÉCUTION du duc de _Monmouth_. + +--Et Sidney! s'écria Angèle. + +--Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l'amitié... Son sang, +son noble sang avait coulé sur l'échafaud au lieu du mien... Maintenant, +Angèle, malheureuse enfant! comprends-tu pourquoi je t'ai toujours caché +ce funeste secret[4]? + +En disant cet mots, le prince tomba assis dans un fauteuil en cachant sa +figure dans ses mains. Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses +sanglots. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +L'ARRESTATION. + + +Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya +furtivement ses larmes, et se dit: + +--Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler, +avec son éternel poignard, lorsqu'il me parlait de mon exécution... + +--Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage +baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu +jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul +parent, ton seul protecteur? + +--Hélas! ne l'avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J'avais +pleuré sa mort, croyant qu'il avait été tué sur un champ de bataille. +Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais +qu'il a sacrifié sa vie pour vous, qu'il a fait ce que je ferais pour +toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux! + +--Ange bien-aimée de toute ma vie, s'écria le duc, tes paroles +n'apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras +quelle reconnaissance religieuse j'ai toujours eue pour Sidney, pour ce +saint martyr de l'amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours +dans un état voisin de la folie; lorsque je revins à moi, je trouvai +une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu'elle ne me fût remise +que le soir du jour où il périssait pour moi; il m'expliquait son pieux +mensonge, il n'avait pas vu le roi Jacques. + +--Il ne l'avait pas vu! s'écria Angèle. + +--Non; tout ce qu'il m'avait dit était faux... Aussi tu comprends si +j'ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me +suis laissé persuader. Maintenant qu'il est mort pour moi... la fable à +laquelle j'ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n'avait pas vu +le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se +procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des +officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une +dernière fois... Cet officier était-il d'accord avec Sidney pour la +substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de +notre ressemblance, et ne s'aperçut-il de rien? je ne le sais... Le +lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il +refusa de parler de peur qu'on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice +fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore +coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en +France sous un faux nom pour t'y chercher, Angèle... Sidney m'avait +donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il +l'avait confiée, dit le prince en s'adressant à Croustillac. Frappé de +sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et +capable de remplir les derniers voeux de Sidney en faisant le bonheur +de son enfant d'adoption... j'épousai cet ange, nous partîmes pour les +colonies espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les +plus grandes précautions pour n'être pas reconnu... le hasard me fit +rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j'avais vu à Amsterdam. Je me +crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous +vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir +veiller sur ma femme et de n'être pas soumis à une réclusion qui m'eût +été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je +pus impunément parcourir l'île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes +plusieurs petits navires, par l'intermédiaire de maître Morris, homme +sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s'en tenir +sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de +commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir +un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d'avoir +toujours à notre disposition un moyen d'évasion... Le _Caméléon_ n'a pas +été construit dans un autre but... et je l'ai même, au grand effroi +d'Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate +espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles, +lorsque j'appris que le chevalier de Crussol, à qui j'avais autrefois +sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu'il fût homme +d'honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement +fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j'appris alors la +déclaration de guerre de la France contre l'Angleterre, l'Espagne et la +Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en +Angleterre sur la manière miraculeuse dont j'avais été sauvé... Mes +partisans s'agitaient, dit-on; je n'avais aucune justice à attendre de +Guillaume d'Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette +colonie que partout ailleurs... j'y demeurai, malgré la présence de M. +de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de +ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du +boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles, +qu'il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d'un +côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de +connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons +différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j'y fusse +alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du +gouverneur, que nous étions loin d'attendre. + +Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait +conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement; +aussi, pour s'assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n'êtes +pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à +Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels +j'étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de +Crussol:--Au nom d'un service passé, je vous demande le silence... Mais +je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur +l'honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous +ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant.. + +--Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le +chevalier. + +--Comment savez-vous cela? dit le duc. + +Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence +avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père +Griffon avait involontairement causé cette trahison. + +--Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel +admirable sacrifice je dois cette vie que j'ai juré de consacrer à +Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le +dévouement de Sidney; vous comprendrez, je l'espère, chevalier, que je +ne veuille pas m'exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant +votre perte. + +--Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter +là est fait pour m'ôter l'envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous +vous trompez furieusement! + +--Comment, s'écria le duc, vous persistez? + +--Si je persiste! je persiste doublement, s'il vous plaît, et par une +raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je +cela?... Tout à l'heure... c'était bien plus pour l'amour de madame la +duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour +vous; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais +pas... Mais maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que +je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce +qu'ils font pour vous... madame votre femme serait une véritable +Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de +tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je +ferais pour vous tout ce que je faisais pour madame la duchesse, +monseigneur! + +--Mais, chevalier... + +--Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c'est que vous me +donnez envie d'être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh! +mordioux, c'est tout simple, on n'inspire jamais ces dévouements-là sans +les mériter. + +--Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces +dévouements-là... quand on les accepte volontairement. + +--Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec +votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son +poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant +tout, n'est-ce pas? c'est me sauver de la prison. + +--Sans doute... + +--Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d'abandonner madame la +duchesse. Eh bien! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me +sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que +toute la question est là, n'est-ce pas, madame la duchesse? + +--Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d'un air +suppliant. + +--Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au +bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le +chevalier que voici n'était qu'un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là +ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur, +consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l'insurrection en +Angleterre?» + +--Jamais... jamais! s'écria le duc. + +--Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté +l'insurrection... maintenant j'ai le bonheur de connaître madame la +duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le +bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous +répond:--«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai? + +--Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth. + +--Hélas! cela n'est que trop réel! dit Angèle. + +--«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme +Chemeraut en s'adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur, +à ce chevalier d'industrie, comme il s'est impudemment joué de moi, +comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d'État plus +importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les +confesseurs de deux grands rois ont joué à l'_aiguillette empoisonnée_ +avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses +mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d'autant plus furieux que je +lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me +ménagera pas, et je m'estimerai très heureux s'il me fait pourrir dans +un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses +pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au +silence. + +--Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s'écria Angèle. + +--Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son tour le duc avec +attendrissement, vous reconnaissez vous-même l'imminence du danger +auquel vous vous êtes exposé pour moi. + +--D'abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable, +ainsi que je le disais tout à l'heure à madame la duchesse lorsque je la +croyais affolée d'un certain drôle à figure cuivrée, d'abord, il est +clair que l'on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d'être +couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C'est le péril +qui fait le sacrifice... Mais la question n'est pas là. En vous livrant +prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m'épargnez-vous la +prison ou la potence, monseigneur? + +--Mais, chevalier... + +--Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument +_ad hominem_ (c'est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de +son éternel poignard. + +--Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre +position aussi désespérée lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut. + +--Prouvez-moi cela, monseigneur... + +--Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels +qu'on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai +à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas +inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de +Chemeraut ne s'empresse de m'agréer en cela, et de vous mettre en +liberté. + +--Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez +complétement. + +--Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je pas en son +pouvoir? Que lui importera votre capture? + +--Monseigneur, vous avez été homme d'État, vous avez été conspirateur, +vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les +hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les +connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon +endroit vous aveugle... + +--Non, certes... chevalier. + +--Écoutez, monseigneur, vous m'accorderez, n'est-ce pas, que les +intelligences qu'on s'est ménagées en Angleterre, que la part que prend +Louis XIV à toute cette intrigue prouvent l'importance de la mission du +Chemeraut? + +--Sans doute... + +--Vous m'accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter +le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune. + +--Cela est vrai... + +--Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part à l'insurrection, +vous ne laissez à Chemeraut qu'un rôle de geôlier; votre capture ne fait +pas réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si +vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demander une +grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment où il sera furieux de +voir ses espérances détruites, surtout lorsqu'il saura que l'homme en +faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d'innombrables étoiles en +plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les +propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous +pourriez à peine espérer d'obtenir ma grâce... + +--Jacques... ce qu'il dit est plein de sens, reprit Angèle. Je ne +voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais encore une +fois, il a raison, tu ne peux le nier. + +Le duc baissa la tête sans répondre. + +--Je le crois bien, madame, que j'ai raison, dit Croustillac. Je +déraisonne assez souvent pour qu'une fois par hasard j'aie le sens +commun. + +--Mais, pour l'amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce +qui arrive si j'accepte, s'écria le duc en prenant les deux mains du +Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du +_Caméléon_, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés... + +--A la bonne heure, mordioux! à la bonne heure; voilà comme j'aime à +vous entendre parler, monseigneur. + +--Oui, nous sommes sauvés, mais vous, malheureux, vous revenez avec M. +de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans, +votre ruse est découverte et vous êtes perdu. + +--Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me +regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute +imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a très loin de +l'anse aux Caïmans au Fort-Royal. + +--Trois lieues environ, dit le duc. + +--Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c'est trois +heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances +de s'échapper; j'ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf. Le +camarade Arrache-l'Ame m'a appris à marcher dans les halliers, ajouta le +Gascon en souriant d'un air malicieux. Or, je vous jure qu'il faudra que +l'escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour +m'atteindre. + +--Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi +douteuse que celle d'une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce +pays seront à l'instant sur vos traces? dit le duc. Jamais! + +--Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance +aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut? + +--Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances +sont égales, dit le duc. + +--Égales! s'écria l'aventurier avec indignation, égales, monseigneur? +Osez-vous bien vous comparer à moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je +sers ici-bas, si ce n'est à traîner sur mes talons une vieille +rapière... et à vivre çà et là aux crochets du genre humain?... Je ne +suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien. A qui ma vie est-elle +utile? qui s'intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphème +Croustillac existe ou n'existe pas? + +--Chevalier! vous n'êtes pas juste... et... + +--Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez à madame la duchesse, à la +fille adoptive de Sidney! S'il est mort pour vous, c'est bien le moins +que vous viviez pour celle qu'il aimait comme son enfant! Si vous la +réduisez au désespoir, elle est capable de périr de chagrin, et vous +aurez à pleurer deux victimes au lieu d'une... + +--Mais, encore une fois... chevalier. + +--Mais, s'écria Croustillac en faisant un signe d'intelligence à Angèle, +et en se mettant tour à tour à crier à tue-tête et à parler avec une +volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misérable, +un insolent! de me parler ainsi... A moi!... à moi!... à l'aide!... au +secours!... + +Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc: + +--Vous m'y forcez, pardon, monseigneur, mais je n'ai pas d'autre moyen. + +Et l'aventurier se remit à crier de toutes ses forces. + +Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur. + +Aux cris du Gascon, six hommes de l'escorte, que M. de Chemeraut avait +mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six +hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre. + +--Bâillonnez ce scélérat! bâillonnez-le à l'instant, s'écria +Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n'entrât pendant cette +opération. + +Les soldats avaient l'ordre d'obéir au chevalier; ils se précipitèrent +sur le duc, qui s'écria en se débattant avec une force herculéenne: + +--C'est moi qui suis le prince... c'est moi qui suis Monmouth. + +Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris +assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scène, +feignait d'être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds +avec fureur. + +Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement à +bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l'impossibilité de remuer et de +parler. + +M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle +pâle, horriblement agitée. Quoiqu'elle prévît l'issue de cette scène, de +cette lutte, elle ne pouvait s'empêcher d'en être cruellement émue. + +--Qu'y a-t-il donc, monseigneur? s'écria Chemeraut... + +--Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des +propos d'une si abominable insolence que, malgré le mépris qu'il +m'inspire, j'ai été obligé de le faire bâillonner! + +--Monseigneur, vous avez eu raison... mais j'avais prévu que ce +misérable sortirait de son farouche silence. + +--Cette scène, d'ailleurs, s'écria Croustillac, n'aura pas été inutile, +monsieur. J'hésitais encore. Oui, je l'avoue, j'avais cette faiblesse... +Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur +crime. Partons, monsieur, partons pour l'anse aux Caïmans; j'ai envoyé +mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j'aurai +vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons +au Fort-Royal. + +--Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste +embarquement? + +--Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le +trône d'Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi, +je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile +pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit! + +--Décidément, monseigneur, vous l'exigez? dit M. de Chemeraut en +hésitant encore. + +--Décidément, monsieur de Chemeraut, s'écria Croustillac d'un ton +véritablement imposant et menaçant, tout-à-fait dans l'esprit de son +rôle, j'aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites +tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut +pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré, +car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à +aucun prix. + +Un des soldats s'assura que le bâillon était solidement attaché; on lia +les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes. + +--Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac. + +--Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la +marche de l'escorte. + +--Allez donc, monsieur, je vous attends; j'ai d'ailleurs quelques ordres +à donner ici. + +Le gouverneur salua et sortit. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +LE DÉPART. + + +Angèle et le chevalier restèrent seuls. + +--Sauvé... sauvé par vous! s'écria Angèle. + +--J'aurais voulu employer d'autres moyens, madame la duchesse; mais, +sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... Il était impossible +d'en finir autrement... Il ne nous reste que quelques moments, Chemeraut +va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamants... où sont-ils?... +Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci +découvert, gare la confiscation! + +--Ces pierreries sont là... dans un meuble secret de l'appartement du +duc. + +--Courez donc les y prendre: je vais sonner Mirette pour qu'elle vous +prépare quelques habillements. + +--O généreux... généreux ami... Et vous, mon Dieu... et vous... + +--Soyez tranquille, une fois que je n'aurai plus à veiller sur vous, je +veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamants; Chemeraut peut +revenir; je vais sonner Mirette. + +Le chevalier frappa sur un gong. + +Angèle entra chez Monmouth. + +Mirette parut. + +--Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de suite ici un grand +panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse +pour une petite absence, et n'oublie pas surtout de m'appeler toujours +monseigneur. + +Mirette fit un signe de tête affirmatif. + +--Ah! dit Croustillac en ôtant l'épée et le baudrier du roi Charles, qui +appartenaient à Monmouth et auxquels le duc tenait beaucoup, tâche que +le panier soit assez grand pour contenir cette épée. + +--Oui, monseigneur. + +--Et puis demande aussi à la mulâtresse qui m'a reçu hier ici ma vieille +épée de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre +gris... j'ai laissé cette défroque dans l'appartement où je me suis +habillé en arrivant... Sauf l'épée, que tu m'apporteras, tu feras mettre +le tout dans un autre panier, dont un des soldats se chargera. + +Mirette sortit. + +Le chevalier se dit:--C'est un enfantillage, mais je tiens énormément à +ce pauvre vieil habit; je l'endosserai avec d'autant plus de plaisir +qu'il me rappellera les aventures du Morne-au-Diable... et que ce sera +mon unique vêtement; car une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse +de ce velours noir à manches rouges, qui est un peu trop voyant. Après +un moment de silence et un profond soupir, le chevalier reprit:--Allons, +Croustillac... c'est bien... du courage, mordioux! du courage... Elle +est bien jolie cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh! cette +fois... ça me tient là, au coeur... Je le sens bien, jamais je ne +l'oublierai... c'est de l'amour... oui, c'est vraiment de l'amour. +Heureusement que ce danger, ces émotions, tout cela m'étourdit... Ah! la +voici. + +Angèle rentrait en effet portant un coffret. + +--Nous avions toujours tenu ces pierreries en réserve dans le cas où +nous serions obligés de fuir précipitamment, dit-elle au chevalier. +Notre fortune est mille fois assurée. Hélas! pourquoi faut-il que... +vous... + +La jeune femme s'arrêta, craignant d'offenser le Gascon; puis elle +ajouta tristement, les larmes aux yeux: + +--Vous devez me trouver bien lâche, n'est-ce pas, d'avoir accepté sans +hésiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent. +Il s'agit de sauver ce que j'ai de plus cher au monde. Il s'agit de +l'homme pour qui je donnerais mille fois ma vie...; mais tenez, ce que +je vous dis là est d'un affreux égoïsme. Vous parler ainsi, à vous... à +qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... je +suis folle... pardonnez-moi... + +--Plus un mot de cela, madame... je vous en supplie... Voici l'épée du +duc, c'est celle de son père; voilà aussi cette petite boîte à portrait +qui lui vient de sa mère... ce sont de précieuses reliques. Mettez tout +cela dans le grand panier. + +--Homme excellent et généreux, s'écria Angèle attendrie, vous songez à +tout... + +Croustillac ne répondit rien; il détourna les yeux pour que la duchesse +ne vît pas les grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées. Il +tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d'une +voix étouffée: + +--Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez, n'est-ce pas, que +je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez +quelquefois de moi comme... + +--Comme de notre meilleur ami... comme de notre frère, dit Angèle en +fondant en larmes. + +Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre et +dit à Croustillac: + +--Voici ce que j'étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir +ce gage de notre amitié; c'est en vous l'apportant que j'ai entendu +votre conversation avec le colonel Rutler... acceptez-le, ce sera un +double souvenir de notre amitié, et de votre générosité... + +--Donnez... oh! donnez, s'écria le Gascon en pressant le médaillon sur +ses lèvres, je suis trop payé de ce que j'ai fait pour vous... et pour +le prince... + +--Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sûreté... nous ne +vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut, et... + +--Voici Mirette... à notre rôle, s'écria Croustillac en interrompant la +duchesse. + +Mirette entra suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée +de Croustillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits +du chevalier. + +Angèle mit le coffre de diamants et l'épée de Monmouth dans la vanne +caraïbe. + +M. de Chemeraut entra en disant: + +--Monseigneur, tout est prêt. + +--Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier à +M. de Chemeraut d'un air sombre. + +Angèle parut frappée d'une idée subite, et dit au chevalier: + +--Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père +Griffon... me refuserez-vous cette dernière grâce? + +--Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le révérend éveillé par +le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse. + +--Il est là! s'écria Angèle, Dieu soit loué! + +--Qu'il entre, dit le Gascon d'un air sombre. + +M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra; il +était grave et triste. + +--Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments +d'entretien. + +Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine. + +--Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon, +voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun +doute au sujet des projets de Guillaume d'Orange contre Votre Altesse... +Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal. + +--Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la +clémence à l'égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique. +Je vous expliquerai d'ailleurs mes idées à cet égard. + +--J'attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, dit M. de +Chemeraut. Puis il ajouta: + +--N'emportez-vous rien, monseigneur? + +--Un soldat de l'escorte est chargé de ce que j'ai de plus précieux, dit +le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant à cette maison et à +ce qu'elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père +Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi que ce +soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j'ai été si affreusement +trahi. + +--Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée, +monseigneur, j'ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est +gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval. + +--Très bien, monsieur.... voici ma criminelle épouse. + +En effet Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait les yeux pleins +de larmes... + +Au grand étonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement +sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l'envoyé +français:--Le révérend blâme ma conduite, son silence est très +significatif... mais il n'ose prendre le parti de ma femme contre moi; +voulez-vous offrir votre bras à madame, ajouta le Gascon. + +Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable. + +Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond +silence pendant le temps qu'ils mirent à se rendre à l'anse aux Caïmans. + +Tous, à l'exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de +l'issue de cette aventure. + +La petite baie où était mouillé le _Caméléon_ n'était pas très éloignée +de l'habitation de la Barbe-Bleue. + +Lorsque l'escorte y arriva, l'horizon se rougissait des premières lueurs +du soleil levant. + +Le _Caméléon_, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait +gracieusement sur les vagues, amarré à un coffre de sauvetage, ce mode +de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt. + +Non loin du _Caméléon_, on voyait un des gardes-côtes de l'île qui +croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût +abordable. + +La chaloupe du _Caméléon_, commandée par le second du capitaine Ralph, +attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs +avirons levés, prêts à nager au premier signal. + +--Le coeur du Gascon battait à se rompre... + +Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu'un +accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de +stratagèmes. + +Enfin, la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et +fut bientôt suivie de la chaise d'Angèle. + +Les soldats de l'escorte se rangèrent le long de l'embarcadère; le +Gascon dit à Angèle d'une voix émue; + +--Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au +patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres... +Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient... + +M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d'un air surpris. + +L'aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et +d'échapper lui-même à M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la +résolution et du dévoûment des cinq marins de la chaloupe, il pensait à +s'y précipiter avec Angèle et Monmouth, et à ordonner aux matelots de +faire force de rames pour rejoindre le _Caméléon_, afin d'appareiller +en toute hâte... Les soldats de l'escorte, quoique au nombre de trente, +devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès +en était possible. + +Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier. + +Une voix, d'abord assez lointaine, mais très retentissante, s'écria: + +--Au nom du roi, arrêtez; que personne ne s'embarque! + +Croustillac se retourna brusquement du côté d'où venait la voix, et, à +la faveur de l'aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui +sortait d'une redoute placée près de l'anse aux Caïmans. + +--Au nom du roi, que personne ne s'embarque! s'écria-t-il de nouveau. + +--Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire, que l'on +n'avait pas aperçu jusqu'alors, car il était caché par l'avancée des +pilotis de l'embarcadère, je n'aurais pas laissé la chaloupe pousser au +large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés. + +--C'est bien, Thomas; et d'ailleurs, ajouta l'officier en tirant un coup +de fusil en manière de signal, le garde-côte n'eût pas laissé mettre le +brigantin à la voile. + +Il est inutile de peindre l'affreuse angoisse des acteurs de cette +scène. + +Croustillac reconnut que son projet d'évasion était impraticable, +puisqu'au moindre signal le garde-côte se fût opposé au départ du +_Caméléon_. + +L'officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M. +de Chemeraut et leur dit: + +--Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous +allez, messieurs; d'après l'ordre de M. le gouverneur, personne ne peut +s'embarquer ici sans un permis de lui. + +--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l'escorte dont je suis accompagné +se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n'agis pas sans +son agrément. + +--Une escorte, monsieur, dit l'officier d'un air étonné, vous avez une +escorte? + +--Là... près du môle, monsieur, dit Croustillac. + +--Oh! c'est différent... monsieur, le jour était tout à l'heure si +faible, que je n'avais pas remarqué ces soldats. Veuilles m'excuser, +monsieur, veuillez m'excuser. + +Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s'approcha des gardes du +gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive +volubilité: + +--Mon planton m'avait seulement averti que plusieurs personnes se +dirigeaient vers l'embarcadère; et comme justement le _Caméléon_, brave +navire, du reste, qui appartient à la Barbe-Bleue, et qui a bravement +coulé un pirate espagnol; et comme le _Caméléon_, dis-je, était venu +cette nuit s'amarrer sur un _corps mort_[5]... + +--Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard insupportable, +dit le chevalier à M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette +scène m'est pénible. + +--Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les +personnes qui vont s'embarquer s'embarquent sous ma responsabilité +personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi, +et chargé de ses pleins-pouvoirs. + +--Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos +titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et... + +--Alors, monsieur, levez donc la consigne. + +--Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun +but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s'écria le parleur éternel +à son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t'ai donnée? + +--Laquelle, lieutenant?... + +--Comment, tête sans cervelle? + +--Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à +l'instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut. + +Le lieutenant continua intrépidement: + +--Comment, tu as oublié la dernière consigne que je t'ai donnée? + +--La dernière... non, lieutenant. + +--Non, lieutenant... eh bien! répète-la donc, voyons, cette consigne? +Puis s'adressant à M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son +soldat:--Il n'a pas plus de mémoire qu'un oison, je ne suis pas fâché de +lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera. + +--Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire l'éducation de +vos factionnaires, dit M. de Chemeraut. + +--Eh bien! Thomas, cette consigne? + +--Lieutenant, c'est de ne laisser embarquer personne. + +--Allons donc, c'est bien heureux... Eh bien! je la lève, cette +consigne. + +--Embarquez-vous, madame, à l'instant, s'écria Croustillac, ne pouvant +modérer son impatience. + +Angèle jeta un dernier regard sur lui. + +Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut +vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l'escorte. + +A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se +dirigèrent vers le _Caméléon_. + +--Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut. + +--Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait +que lorsque j'aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon +d'une voix altérée. + +--Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il +tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée. + +Tout à coup le ciel s'enflamma des reflets d'une lumière ardente, qui +rendit plus sombre encore la ligne d'azur que formait la mer à +l'horizon... le soleil commença de s'élever majestueusement en inondant +de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie... + +En ce moment le _Caméléon_, qui avait été rejoint par la chaloupe, +déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant par le bout le +câble qui l'amarrait à la bouée... + +Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord... +pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et +parut enveloppé d'une éblouissante auréole... Puis le léger navire, +tournant sa poupe vers l'anse aux Caïmans, commença de s'avancer vers la +haute mer. + +Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les +yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu'il avait si +brusquement, si follement aimée. + +L'aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc +qu'on agitait vivement à l'arrière du brigantin. + +C'était un dernier adieu de la Barbe-Bleue. + +Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d'une marche +supérieure, s'inclina sous ses voiles et commença de s'éloigner si +rapidement qu'il s'effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et +brumeuse du matin... + +Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur +les flots. + +Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le +_Caméléon_... lorsqu'il le revit, le brigantin s'enfonçait de plus en +plus à l'horizon et ne paraissait plus qu'un point dans l'espace. + +Enfin, doublant la dernière pointe de l'île, il disparut tout à fait. + +Lorsque le pauvre Croustillac n'aperçut plus rien, il ressentit une +émotion profondément douloureuse son coeur lui sembla vide et désert +comme l'Océan. + +--Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos +partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous +serons à bord de la frégate. + + + + +QUATRIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE XXX. + +REGRETS. + + +Tant que Croustillac s'était trouvé en face de son sacrifice, tant qu'il +avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d'Angèle et +de Monmouth, il n'avait pas envisagé les suites cruelles de son +dévouement; mais lorsqu'il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles; +non qu'il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait +amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver... +Sous le regard d'Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls, +mais il ne devait plus jamais la revoir... + +Telle était la seule cause de son morne abattement. + +Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l'air +sombre, l'aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de +Chemeraut lui dit: + +--Monseigneur, il serait temps de partir. + +Croustillac ne l'entendit pas... + +M. de Chemeraut, voyant l'inutilité de ses paroles, lui toucha +légèrement le bras, en répétant plus haut: + +--Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant +d'arriver au Fort-Royal. + +--Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s'écria le Gascon en se +retournant avec impatience vers M. de Chemeraut. + +La figure de ce dernier exprima tant d'étonnement en entendant l'homme +qu'il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre +exclamation, que le Gascon comprit l'imprudence qu'il avait commise, il +retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d'un air +impassible; puis, comme s'il fût sorti d'une distraction profonde, il +lui dit d'un ton bref: + +--Maintenant, monsieur, partons. + +Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours +suivi de l'escorte et accompagné de M. de Chemeraut. + +Croustillac n'était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer +complétement du présent. + +M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité +du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle +conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l'aventurier, +envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l'état de +son coeur et faisait le raisonnement suivant: + +--La Barbe-Bleue (je l'appellerai toujours ainsi; c'est ainsi que je +l'ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j'ai pensé à elle +sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la +reverrai jamais, au grand jamais. C'est évident... Il me sera impossible +d'échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au coeur. C'est +absurde, c'est stupide, c'est inimaginable, mais cela est... la preuve +de cela... c'est que cette petite femme m'a bouleversé complétement. +Avant de la connaître, j'étais insoucieux, babillard et gai comme +l'oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l'endroit de la +délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et +d'une délicatesse si outrée que j'avais une peur horrible que la +Barbe-Bleue m'offrît en partant quelque rénumération autre que le +médaillon dont elle a eu la générosité d'ôter les pierreries. Hélas! +désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel +changement!!! moi qui, autrefois, tenais d'autant plus à la braverie des +ajustements que j'étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours +de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d'or, j'aspire +au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas +roses; fier de me dire:--Je suis sorti de ce Potose... du +Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque +j'y suis entré. N'est-il donc pas, mordioux, bien clair qu'avant de +connaître la Barbe-Bleue je n'aurais jamais eu de ma vie ces +pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit +Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour +faire ce qu'il appelait son examen de conscience. + +--Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie? + +--Eh!... eh!... + +--Que t'en dirait d'être pendu? + +--Hem! hem! + +--Voyons, franchement! + +--Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m'agréer, si +la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c'est +une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote! + +--Polyphème, vous avez peur... d'être pendu? + +--Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l'écart... pendu comme un +chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu'une +jolie bouche vous sourie... + +--Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa +Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre +dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez +toutes sortes d'échappatoires... Vous avez peur d'être pendu, vous +dis-je. + +--Soit, allons... oui, j'ai bien peur de la potence, j'en conviens, n'en +parlons plus... écartons ces probabilités-là... n'admettons pas dans +notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour +si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire +probable... Parlons donc de la prison. + +--Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème? + +--Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que +j'aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j'y penserais +autant, j'y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois, +dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui, +décidément, c'est là que je veux finir mes jours, rêvant à la +Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle? +hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j'errerai +longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée. + +--Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez échapper à la prison +aussi bien qu'à la corde, malgré votre phébus philosophique. + +--Eh bien! oui, mordioux! j'y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si +ce n'est à moi-même? qui me comprendra, si ce n'est moi-même? + +--Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace? + +--Jusqu'à présent cette route n'est guère propre à une évasion, je le +sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi +l'escorte... mon cheval n'est pas mauvais; s'il était meilleur que celui +du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec +lui. + +--Et puis, Polyphème? + +--Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut. + +--Et puis? + +--Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne, +je gravirais les rochers; j'ai de longues jambes et des jarrets +d'acier... + +--Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres _marrons_; vous qui +n'avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera +facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué +par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d'échapper à la +_battue_ qu'on fera pour vous rattraper. + +--Oui... mais au moins j'ai quelque chance d'échapper, tandis que +suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le +mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le +Mortimer me saute au cou, non pour m'embrasser, mais pour m'étrangler +en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en +tentant de m'échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre +peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je +saurai toujours où elle est, s'il le sait... + +--Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun +espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu'on vous +ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand +seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de +peu, quoique de race antique... Polyphème. + +--Eh! mordioux! que m'importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai +pas heureux, c'est vrai... mais je serai content... Est-ce qu'on ne +jouit pas d'un beau site, d'un admirable tableau, d'un magnifique poëme, +d'une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme, +cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l'espèce de +mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue. + +--Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non, +n'éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne +compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l'avoue, assez +habilement sauvés? + +--Il n'y a rien à craindre de ce côté: le _Caméléon_ marche comme un +albatros; il est déjà le diable sait où; l'on mettrait à ses trousses +tous les gardes-côtes de l'île qu'on ne saurait où le chercher. Ainsi +donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus +vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement +très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je +partais. + +--Voyons... essayez... Partez, Polyphème! + +A peine l'aventurier se fut-il donné mentalement cette permission, +qu'appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement +avec une grande rapidité. + +M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne +comprenant rien à cette _bizarrerie_ du prince, il se mit à sa +poursuite. + +M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent +écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant +beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l'avance que le +chevalier avait déjà prise. + +M. de Chemeraut courut sur les traces de l'aventurier en criant: + +--Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc? + +Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la +course de sa monture. + +Bientôt l'aventurier fut obligé de s'arrêter court, la grève formait un +coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d'énormes blocs de +rochers qui ne laissaient qu'un passage étroit et dangereux. + +M. de Chemeraut rejoignit son compagnon. + +--Morbleu! monseigneur, s'écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre +Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit? + +Le Gascon répondit froidement et hardiment: + +--J'ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre +Mortimer surtout, qui m'attend avec une si vive impatience... Et puis... +malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l'endroit +de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute +force... dit le Gascon avec un douloureux soupir. + +--Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les +fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s'oppose à ce que vous +leur échappiez davantage. + +M. de Chemeraut appela le guide. + +--A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il. + +--Tout au plus à une lieue, monsieur. + +M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac: + +--Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en +route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend, +monseigneur. + +--Je l'espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d'y aller. +Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal +commencer que de l'inaugurer par un meurtre. + +--Que voulez-vous dire, monseigneur? + +--Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis +superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d'un fâcheux +présage... Son attentat m'a été tout personnel. Je vous demande donc +formellement sa grâce. + +--Monseigneur, son crime a été flagrant, et... + +--Mais, monsieur, ce crime n'a pas été commis; j'insiste pour que le +colonel ne soit pas fusillé. + +--Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son +audacieuse tentative. + +--En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l'espère +du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D'ailleurs le colonel +pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait +vraiment dommage. + +--Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur. + +--Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l'ai dit... +J'ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour +d'aujourd'hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour +rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante +que la nôtre sous l'influence d'une heure que je me crois fatale... +D'ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux +émotions de toutes sortes qui m'assiégent depuis hier. + +--Quels sont donc vos desseins, monseigneur? + +--Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de +faire ce que je désire... c'est-à-dire de ne mettre à la voile que +demain matin au soleil levant. + +--Monseigneur... + +--Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre +heures de plus ou de moins ne sont pas d'un grand intérêt... et puis +enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd'hui le pied en mer... je +vous apporterais le sort le plus funeste, j'attirerais sur votre frégate +tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le +gouverneur, dans une retraite absolue... j'ai besoin d'être seul, +ajouta le chevalier d'un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et +je dois commencer mon apprentissage de la solitude. + +--La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les +agitations qui vous attendent. + +--Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux +trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu'il s'isole dans +ses regrets... Une femme que j'aimais tant, ajouta-t-il avec un profond +soupir. + +--Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre +à l'unisson de Croustillac, c'est terrible... mais le temps cicatrise de +pires blessures! + +--Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures: +j'aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes +cruelles agitations, demain je me consolerai, j'oublierai tout... en +embrassant mes partisans. + +--Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous! + +La position du chevalier commandait trop d'égards à M. de Chemeraut pour +qu'il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça +donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac. + +Le Gascon, en reculant l'heure où sa fourberie serait découverte, +espérait trouver l'occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue +lui avait dit: + +«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous +laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de +gagner du temps.» + +Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses +amis, sachant toutes les difficultés qu'ils auraient à vaincre et à +braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette +chance de salut, si incertaine qu'elle fût. + +Ainsi que l'avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout +d'une heure de marche. + +Le palais du gouverneur était situé à l'extrémité de la ville, du côté +des savanes; il fut facile d'y parvenir, sans rencontrer personne. + +M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le +gouverneur de l'arrivée de ses deux hôtes. + +Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd +justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait +ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement +intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais +songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d'un secret d'État où se +trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n'osait envisager +Croustillac qu'avec une profonde déférence. + +Le baron, profitant d'un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un +regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à +son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut: + +--Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez +emmenée?... + +--Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans +votre hôtesse... + +--Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? ajouta +le baron d'un air dégagé, quoiqu'il fût piqué de la réponse de M. de +Chemeraut. + +--Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir +quelques rafraîchissements... + +--J'y avais songé, monsieur, dit le baron; j'ai fait mettre trois +couverts. + +--Je ne sais, monsieur le baron, si _monsieur_, et il montra le +chevalier, daignera nous admettre à sa table. + +Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente +curiosité. + +--Mais, monsieur, il s'agit donc d'un grand personnage? + +--Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de +vous rappeler encore que j'ai mission de vous faire des questions et non +de... + +--Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l'hôte que j'ai +l'honneur de recevoir s'il veut me faire la grâce d'accepter ce +déjeûner? + +M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci, +prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement. + +M. de Chemeraut dit quelques mots à l'oreille du baron, qui aussitôt +offrit son plus bel appartement à l'aventurier. + +Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont +un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que +les vieux habits du Gascon. + +M. de Chemeraut se trouvait dans l'appartement du Gascon, lorsqu'on lui +remit ce panier. + +--Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu'il renferme pour plus de +trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac. + +--Quelle imprudence, monseigneur!... s'écria M. de Chemeraut. Ces gardes +sont sûrs... mais... + +--Ils ignoraient le trésor qu'ils portaient... il n'y avait donc rien à +craindre... + +--Monseigneur, je dois vous annoncer que l'intention du roi n'est pas +que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette +entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée +au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses +nécessaires, une fois le débarquement opéré. + +--Il n'importe, dit Croustillac. L'argent est le nerf de la guerre. Je +n'avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre +au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et +d'influence! + +Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit. + + + + +CHAPITRE XXXI. + +LE DÉPART. + + +Croustillac se mit à la table qu'on lui avait servie, mangea peu et se +coucha, espérant que le sommeil le calmerait, et lui donnerait +peut-être quelque heureuse idée d'évasion; il avait reconnu avec chagrin +l'impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu'il occupait; les +deux factionnaires de l'hôtel du gouverneur se promenaient toujours au +pied du bâtiment. + +Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à réfléchir sur les événements +bizarres dont il venait d'être le témoin. Quoiqu'il ne doutât pas que le +Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si +étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu'assez +habilement adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l'aventurier, +que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer +l'identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu +quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au +Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la +Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth. + +Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la +veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le +Morne-au-Diable. + +M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune +femme et l'aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans +doute duré jusqu'alors. + +Quant à Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de +France au Morne-au-Diable, loin de l'ébranler, avaient encore affermi sa +conviction à l'endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut +vint l'interroger en lui annonçant qu'il ne serait pas fusillé, le +colonel concourut-il, de son côté et à son insu, à donner plus +d'autorité encore au mensonge de l'aventurier. + +Le soleil était sur le point de se coucher; M. de Chemeraut, +complétement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission, +pensait aux avantages qu'elle devait lui rapporter, en se promenant sur +la terrasse de l'hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé +d'avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont +il se berçait. + +--Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître +Daniel, et commandant le trois-mâts la _Licorne_, arrive de Saint-Pierre +avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires +très pressées. + +--Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron? + +--Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu'en bas. Puis, +s'avançant vers l'escalier par lequel il était monté, le baron dit à un +de ses gardes: + +--Fais monter maître Daniel. + +Nous avons oublié de dire que la frégate avait reçu l'ordre de mouiller +à l'extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le +désir de passer la nuit à terre. + +Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne +connaissance, parut sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur. + +La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche, +trahissait un assez grand embarras. + +Le digne capitaine de la _Licorne_, si souverainement roi à son bord, +semblait gêné, mal à son aise; ses joues, toujours plus que vermeilles, +étaient légèrement pâles; le tressaillement presque imperceptible de sa +lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe +physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation; +il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche; +à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un +mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son col couleur de +brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au +flexible et large chapeau de paille qu'il tortillait entre ses deux +mains. Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s'approcha de +M. de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant +semblait l'intimider beaucoup. + +--Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le +gouverneur à M. de Chemeraut d'un ton pitoyable. + +En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes +du front chauve et hâlé de maître Daniel. + +--Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut. + +--Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d'un ton +plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé. + +Enfin, celui-ci finit par dire d'une voix étranglée par l'émotion, et en +s'adressant à M. de Chemeraut: + +--Monseigneur... + +--Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je +vous écoute. + +--Eh bien! donc, mon bon monsieur, j'arrive à l'instant de Saint-Pierre +avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle, +tafia. + +--Je n'ai pas besoin de savoir l'inventaire de votre chargement; que +voulez-vous? + +--Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-toi, explique-toi et +essuie-toi le front, tu as l'air de sortir de l'eau, dit le baron. + +--Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j'aie douze petits canons +de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d'une telle +valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et +des pirates... + +--Eh bien! + +--Mais va donc, maître Daniel. Je ne t'ai jamais vu ainsi. + +--Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile +de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade. + +--Peste! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle +demande, maître Daniel, dit le baron; on t'en donnera des frégates de Sa +Majesté pour servir d'escorte à ta cargaison! + +M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et +répondit: + +--C'est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de +voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou! + +--Oh! monsieur, si ce n'est que cela, ne craignez rien... Sans médire de +la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien +m'engager à la suivre, quelle que soit la voilure qu'elle fasse, quelle +que soit la brise ou la mer qui s'offre à ses voiles ou à sa proue. + +--Je vois que vous êtes fou. La _Fulminante_ est de la première vitesse. + +--Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d'un ton suppliant. Si +cette fière frégate marche plus vite que la _Licorne_... eh bien! cette +guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j'aurai été un +bon bout de chemin à l'abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne +sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah! monsieur, une +cargaison de plus d'un million, dont profiteraient les ennemis de notre +bon roi, s'ils s'emparaient de la _Licorne_... + +--Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre, +n'aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué; sa mission +est telle qu'elle ne doit pas s'embarrasser d'un convoi. + +--Oh! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous +n'aurez pas d'embarras à cause de moi, je ne risque pas d'être attaqué +si l'on me voit sous votre canon... il n'y a pas un corsaire qui oserait +seulement m'approcher en me voyant si bravement accompagné: sauf votre +respect, monsieur, les loups n'attaquent les brebis que quand les chiens +ne sont pas là... + +--Pauvre brebis de maître Daniel! dit le gouverneur. + +--Ah! mon bon monsieur, qu'il ne soit pas dit qu'un bâtiment de guerre +du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande +que l'abri de son pavillon, tant qu'il pourra suivre ce pavillon. + +M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne +gênait en rien la liberté de la manoeuvre de la frégate, le capitaine +Daniel s'engageant à suivre la marche de la _Fulminante_ ou a être +abandonné. Néanmoins, M. de Chemeraut refusa. + +--Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte, +un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous +laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la manoeuvre de +la frégate.... c'est impossible. + +--Mais, monsieur, ma riche cargaison... + +--Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c'est +impossible... + +--Hélas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour +vous faire cette demande, dit Daniel d'un ton douloureux. + +--Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous +couvrirai pas de mon pavillon. + +--Pourtant, mon bon monsieur... + +--Assez! dit M. de Chemeraut d'un ton haut et rude. + +Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons +jusqu'à l'entrée de l'escalier, il disparut. + +--A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n'y a pas d'autres +intérêts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut. + +--Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l'on refuse +l'escorte, dit le gouverneur d'un air étonné. + +--Il y en a très peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit +brusquement M. de Chemeraut en se retirant. + +Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l'hôtel. +Lorsqu'il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d'un si vif +éclat qu'elle éclairait parfaitement sa chambre. + +Le chevalier alla regarder par ses fenêtres; les deux factionnaires se +promenaient paisiblement au pied de la muraille. + +--Diable! se dit le chevalier, il m'est décidément impossible de +m'évader de ce côté, il y a au moins vingt pieds à descendre pour tomber +sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette +manière de quitter l'hôtel du gouverneur. Voyons donc d'un autre côté. + +Croustillac s'approcha de la porte d'un pas léger; mais une vive lueur +qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était +éclairée et probablement occupée. + +A l'aide d'un briquet qu'il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma +une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction +mélancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes +et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si +longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable. + +--Mordioux! le hasard est furieusement bien nommé le hasard, se disait +le Gascon. Il m'a toujours eu en particulière affection. S'il était +béatifié... j'en ferais mon saint et mon patron... _Hasard-Polyphème, +sire de Croustillac!_ Lorsqu'à bord de la _Licorne_ j'avais parié +d'épouser la _Barbe-Bleue_, qui aurait prévu que cette folle gageure +serait presque gagnée? car enfin, aux yeux de l'homme au poignard et de +M. de Chemeraut, j'ai passé, je passe pour le mari de l'habitante du +Morne-au-Diable... Comme tout s'enchaîne dans la destinée! Lorsque j'ai +quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu, +ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m'aurait dit +que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller +révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au +profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison +de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait +pénétré ceci? Ah ça! le moment critique approche... Je suis quelquefois +tenté de tout découvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que +chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de trois ou quatre +lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu'ici, à terre, mon +procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin +d'oeil, tandis qu'en pleine mer il n'y aura peut-être pas des gens +aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je +suppose, le père Griffon de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme +Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter... +Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, reprit +Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l'erreur de +Chemeraut le plus longtemps possible... c'est le meilleur parti que +j'aie à prendre. + +Durant ces réflexions, Croustillac s'était habillé... + +--Maintenant, dit-il, voyons s'il y a moyen de sortir secrètement d'ici. + +En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte, et vit avec +désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect. + +L'un courut chercher le baron; l'autre dit à Croustillac: + +--M. le gouverneur avait défendu d'entrer dans la chambre de monsieur +avant qu'il eût appelé; M. le baron va venir à l'instant même. + +--C'est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin; +il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore, +non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais +l'espace, la savane... le grand air... + +--C'est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve +dans le jardin, qui a une sortie sur les champs. + +--Très bien; alors, mon garçon, conduis-moi vite; J'aspire après les +champs comme un oiseau en cage... + +--Ah! c'est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira +lui-même, dit le laquais. + +--Au diable le baron, pensa Croustillac. + +Le gouverneur n'était pas seul, M. de Chemeraut l'accompagnait. + +--Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé, nous +venions vous éveiller. + +--M'éveiller... et pourquoi? + +--Le vent et la marée n'attendent personne: la marée descend à trois +heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une +demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend; nous +avons juste le temps de partir, monsieur. + +--Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons seulement de +gagner encore quelques heures avant d'être présenté à mes enragés +partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se +drapant dans un manteau brun qu'il avait trouvé avec ses habits. + +Le baron crut de son devoir d'accompagner et de faire escorter M. de +Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu'au môle; la fuite du Gascon +devint ainsi absolument impossible. + +Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit: + +--Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que +vous m'avez prêté; je peux maintenant vous le dire, les indications qui +m'avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le +secret en avait été parfaitement gardé. + +--Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications? +s'écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu'il brûlait de +savoir. + +--Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en +lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu'il ne +dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites. + +Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large. + +--Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en +regagnant lentement son hôtel. Ce que j'ai appris par ceux des gardes de +l'escorte n'a fait qu'augmenter ma curiosité. C'était bien la peine de +suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal +instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans +mon gouvernement encore! + + + + +CHAPITRE XXXII. + +LA FRÉGATE. + + +La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de +Fort-Royal. La chaloupe qui portail _Croustillac et sa fortune_ s'avança +rapidement vers la _Fulminante_, que l'on voyait mouillée à la sortie de +la baie. + +Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d'honneur de +l'embarcation, qui semblait voler sur les eaux. + +--Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au +discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il +faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes +principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur +faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne; +or, tout ceci a besoin d'être longuement élaboré. Ce sont les bases de +notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les +conséquences de l'alliance, ou plutôt de l'appui moral, c'est-à-dire +matériel, que nous prête l'Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit +Croustillac, qui commençait à s'embrouiller singulièrement dans sa +politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la +matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante +possible. + +--Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes +seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait +arriver. + +--Cet enragé... c'est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m'avoir +attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude. + +--Il n'y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l'ardente +impatience avec laquelle il désire votre retour. + +--Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer, +il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une +révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément +à sa vue. Aussi, en montant à bord, j'aurai la précaution de bien +m'encaper afin d'échapper à ses regards... et même, s'il vous demande si +j'arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d'une manière évasive... +de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces +ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué. + +--Ah! ne craignez rien, monseigneur, l'excès de la joie ne peut jamais +être funeste... + +--Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits +généraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai à ce +sujet un fait tout personnel et justement particulier à l'homme dont +nous nous occupons. + +--A lord Mortimer? + +--A lui-même, monsieur... Je n'oublierai jamais que je l'ai vu une fois +saisi de convulsions épouvantables dans une circonstance presque +semblable... C'étaient des soubresauts nerveux... des évanouissements... + +--Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d'une constitution +athlétique. + +--D'une constitution athlétique? Allons, il ne me manquait plus que de +rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharné, pensa Croustillac. Il +reprit tout haut:--Vous n'ignorez pas, monsieur, que ce sont justement +les hommes d'une force extrême qui ressentent le plus vivement ces +secousses; je vous dirai même... mais cela tout à fait entre nous, au +moins... + +--Monseigneur peut être sûr de ma discrétion... + +--Vous comprendrez ma réserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans +l'occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement +stupéfait... (sans notre étroite amitié, je dirais stupide) en revoyant +subito quelqu'un qu'il n'avait pas rencontré depuis longtemps... que sa +tête... vous comprenez... + +--Comment, monseigneur, sa raison?... + +--Hélas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez +maintenant pourquoi je vous demande le secret? + +--Oui, oui, monseigneur. + +--Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel +qu'après être resté quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne +reconnut plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus, +quoiqu'il l'eût vue mille fois! + +--Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d'un ton de doute +respectueux. + +--Cela n'est, hélas! que trop vrai, monsieur, car vous n'avez pas d'idée +de l'exaltation de ce garçon-là... Aussi, moi qui suis son ami, je dois +veiller à ce qu'il ne lui arrive rien de fâcheux... Jugez un peu... si +je l'exposais à ne pas me reconnaître... Mortimer est maintenant ce que +j'aime le plus au monde, et vous savez, hélas! monsieur, si les +consolations de l'amitié me sont nécessaires. + +--Encore ce funeste souvenir, monseigneur?... + +--Oui, je suis faible, je l'avoue... c'est plus fort que moi... + +--Quel est donc ce bâtiment mouillé non loin de la frégate? demanda M. +de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation +par égard pour le prince. + +--Monsieur, c'est une hourque marchande arrivée hier au soir de +Saint-Pierre, dit le patron en ôtant respectueusement son bonnet. + +--Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c'est probablement le navire de +cet imbécile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais +nous voici à bord, monseigneur... Toutes les lumières sont éteintes... +Vous n'êtes pas attendu... + +--Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas là! + +--Il me semble que je l'aperçois sur le pont, monseigneur. + +Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux. + +--Ah! voici l'officier de quart à l'escalier. Quel dommage d'arriver si +tard, monseigneur... C'est au bruit des tambours, aux fanfares des +buccins que vous auriez dû être reçu par l'équipage sous les armes. + +--A demain les honneurs... à demain, dit Croustillac, l'heure de ces +frivolités vient toujours assez tôt... + +M. de Chemeraut s'effaça pour laisser le Gascon monter le premier à +l'échelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu'un officier de +marine qui le reçut, chapeau bas, d'un air profondément respectueux. +Croustillac répondit très dignement, et surtout très brièvement, en +s'enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour +de lui des regards inquiets, craignant de voir apparaître le terrible +Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou à demi +couchés le long des canons. + +L'officier qui s'était entretenu à voix basse avec M. de Chemeraut, +saluant de nouveau Croustillac, lui dit: + +--Monseigneur, puisque vous l'exigez, je n'éveillerai pas le capitaine, +et j'aurai l'honneur de vous conduire dans votre appartement. + +Croustillac inclina la tête. + +--A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut. + +--A demain, répondit l'aventurier. + +L'officier descendit par le panneau d'arrière dans la batterie, ouvrit +la porte d'une belle et vaste chambre parfaitement éclairée par une +verrine, et dit au Gascon: + +--Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites +pièces à droite et à gauche. + +--C'est à merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres +les plus sévères pour que personne n'entre chez moi demain avant que je +n'appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument +personne!... ceci est de la dernière importance. + +--Très bien, monseigneur... Votre Altesse ne désire pas qu'on avertisse +un de ses gens pour la déshabiller? + +--Je suis soldat, monsieur, dit fièrement Croustillac, et je me +déshabille tout seul. + +Le jeune officier s'inclina, prenant cette réponse pour une leçon de +stoïcisme; il sortit, ordonna à l'un des plantons de ne laisser entrer +personne dans l'appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre +M. de Chemeraut. + +--C'est un véritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui +dit-il; comment, il n'a pas emmené même un laquais! + +--C'est juste, répondit M. de Chemeraut; il s'est passé de si étranges +choses à terre que ni lui ni moi n'y avons songé; mais je lui donnerai +un de mes gens. A cette heure, l'important est de mettre à la voile. + +--C'est aussi l'avis du capitaine. Il m'a donné ordre de l'éveiller si +vous jugiez nécessaire de partir promptement. + +Nous partirons à l'instant même, car le vent et la marée sont +favorables, je pense? répondit Chemeraut. + +--Si favorables, dit l'officier, que, cette brise durant, demain au +soleil levant nous n'apercevrons plus les terres de la Martinique. + +Une demi-heure après l'arrivée du Gascon à bord, la _Fulminante_ +appareillait par une excellente brise de sud-ouest. + +Lorsque M. de Chemeraut vit la frégate sortir de la rade, il ne put +s'empêcher de se frotter les mains en se disant: + +--Ma foi... ce n'est pas que je sois vain et glorieux, mais j'aurais +donné cette mission en cent aux plus habiles... déjouer les projets de +l'envoyé anglais... vaincre les scrupules du prince, l'aider à se venger +d'une épouse criminelle, l'arracher à force d'éloquence aux accablantes +idées que cet accident conjugal avait fait naître dans son esprit, le +ramener en Angleterre à la tête de ses partisans... Ma foi, Chemeraut, +mon ami, c'est à faire à toi!! Ta fortune était déjà en bon chemin, la +voici à tout jamais assurée; ce bon succès me ravit d'autant plus que le +roi regarde cette affaire comme très importante. Encore une fois, +bravo!... + +Chemeraut, le coeur joyeux, l'esprit allègre, s'endormit doucement, +bercé par les plus séduisantes et par les plus ambitieuses +espérances...... + + * * * * * + +Il était dix heures et demie du matin; la brise était fraîche, la mer un +peu forte, mais très belle; la _Fulminante_ laissait derrière elle un +étincelant et rapide sillage. + +On n'apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein +Océan. + +L'officier de quart, armé d'une longue vue, examinait avec attention un +trois-mâts éloigné de deux portées de canon environ, qui tenait +absolument la même route que la frégate et marchait aussi vite qu'elle +quoiqu'il portât même quelques voiles légères de moins. + +A l'extrême horizon l'officier remarquait aussi un autre navire qu'il +distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la même direction +que le trois-mâts dont nous venons de signaler la manoeuvre. + +Voulant voir si ce dernier bâtiment était toujours décidé à imiter les +mouvements de la _Fulminante_, l'officier ordonna au timonier de laisser +porter un peu plus au nord... + +Le trois-mâts laissa porter un peu plus au nord. + +L'officier fit porter presque entièrement à l'ouest. + +Le trois-mâts porta presque entièrement à l'ouest. + +Plus impatienté qu'effrayé de cette obsession, car ce navire n'était pas +de force à lutter avec une frégate, l'officier, par ordre du capitaine, +fit virer de bord et marcher droit à cet importun bâtiment... + +L'importun vire de bord pareillement, continue d'imiter scrupuleusement +les évolutions de la frégate et de marcher de concert avec elle, mais +toujours hors de portée de ses canons. + +Le capitaine, irrité, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mâts. + +Le trois-mâts prouva qu'il était, sinon meilleur, du moins aussi bon +marcheur que la frégate, qui ne put jamais rapprocher la distance qui +les séparait. + +Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps précieux à cette chasse +inutile, fit remettre le cap en route. + +Le fâcheux navire remit le cap en route. + +Ce mystérieux bâtiment n'était autre que la paisible _Licorne_... Le +capitaine Daniel, malgré les refus de M. de Chemeraut, avait jugé +convenable de s'attacher opiniâtrement à la _Fulminante_ jusqu'à la +sortie des débouquements. + +Un nouveau personnage parut sur le pont de la frégate. + +C'était un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un +buffle, de larges chausses écarlates et des bottes de basane; il avait +les cheveux et la moustache d'un roux ardent; son teint coloré, ses yeux +bleu clair, dont le globe était veiné de fibrilles que la moindre +émotion devait injecter de sang, témoignaient d'un naturel violent et +passionné... + +Nous nous hâterons d'apprendre au lecteur que cet athlétique personnage +était le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu'il +eût été mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme était +lord Percy Mortimer. Son inquiétude, son agitation, son impatience, +étaient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place. + +Vingt fois le lord était descendu à la porte de la chambre de +Croustillac pour savoir si _milord duc_ ne l'avait pas fait demander. En +vain il avait supplié l'officier de faire dire au duc que Mortimer, son +meilleur ami, son ancien compagnon d'armes, désirait se jeter à ses +pieds; les voeux du lord avaient été vains, on exécutait à la rigueur +les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagnée +comme une conquête précieuse. + +M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revêtu d'un habit magnifique, +l'air radieux, triomphant; il semblait dire à tous: Si le prince est +ici, c'est grâce à mon habileté, à mon courage. + +En le voyant, Mortimer s'approcha vivement de lui. + +--Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin à quelle heure milord-duc +nous recevra? + +--Le prince a défendu d'entrer chez lui sans son ordre. + +--Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me +pardonnerai jamais de m'être couché cette nuit et de n'avoir pas été le +premier à serrer notre Jacques dans mes bras, à me jeter à ses pieds... +à baiser sa main royale. + +--Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des +partisans comme vous sont rares! + +--Si j'aime notre Jacques! s'écria Mortimer en devenant d'un rouge +sanguin et apoplectique, si je l'aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon +meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes +battus une fois parce qu'il soutenait cette folle prétention), moi et +Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout à l'heure si nous +aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des +femmelettes! + +--Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n'est pas +de l'attachement, c'est de l'acharnement. + +Mortimer reprit avec véhémence: + +--Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille +extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd'hui. Nous ne +pouvions le croire, et encore à cette heure j'en doute... Ah! quel jour! +quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre +qu'on a cru mort, qu'on a pleuré pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas +comme il était chéri et regretté, notre Jacques! comme on se souvenait +de sa bravoure, de son courage, de sa gaieté! Quel bonheur de ne pas +dire: _C'était_... mais _c'est_ un coeur de roi, un vrai coeur de +roi que notre duc! + +--Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu'à l'exception de +vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu'il +est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres +gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune à +notre duc, ne le connaissent que de réputation... + +--Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre +garantie, ils ne l'aimassent pas autant que nous l'aimons; ce qui me +rappelle qu'autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce +qu'il avouait qu'il m'aimait un peu plus que notre Jacques. + +--Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables +d'exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom. + +--Peu de princes, monsieur! s'écria lord Mortimer d'une voix redoutable, +peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez à Dudley. + +Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont. + +Les cheveux et la moustache de ce lord étaient noirs et commençaient à +grisonner; il y avait une grande conformité de taille, d'embonpoint et +de force entre lui et Mortimer, véritable type (physiquement parlant) de +ce qu'on appelait les _gentilshommes fermiers_. + +--Qu'est-ce qu'il y a, Percy? dit familièrement lord Dudley à son ami. + +--N'est-ce pas, Dick, qu'aucun prince ne peut être comparé à notre +Jacques? + +--En exceptant nos dignes amis et alliés de ce vaisseau, tout chien qui +oserait soutenir que Jacques n'est pas le meilleur des hommes, je le +sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le +robuste personnage en frappant d'un de ses poings velus sur le plat-bord +du navire. Puis, s'adressant à M. de Chemeraut: + +--Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l'élu, vous le +bienheureux qui l'avez vu le premier... Votre main, monsieur de +Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s'il +est possible, depuis qu'elle a touché celle de notre duc... + +Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que +Mortimer secouait non moins rudement la main gauche. + +Rien de plus contagieux que l'enthousiasme; les partisans du duc étaient +peu à peu montés sur le pont et s'étaient groupés autour des deux lords; +tous voulaient à leur tour serrer la main qui avait touché celle du +prince. + +--Ah! messieurs, je conçois que monseigneur recule le moment de vous +voir, dit Chemeraut, il craint l'émotion inséparable d'un pareil moment. + +--Et nous, donc! s'écria Dudley. Enfin, voici tantôt quarante jours que +nous sommes partis de La Rochelle, n'est-ce pas? eh bien! que je meure +si j'ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore +d'un sommeil à la fois agréable et agité comme celui dont on dort la +veille d'un duel... où l'on est sûr de tuer son homme... Du moins, tel +est l'effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit +le robuste gladiateur, à Mortimer. + +--Moi, Dick, répondit celui-ci, ça m'a fait un effet contraire; à chaque +instant je me réveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais +ainsi la veille du jour où je devrais être fusillé. + +--Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d'après son +portrait. + +--Moi, d'après son renom. + +--Moi, dès que j'ai su qu'il s'agissait de marcher sous ses ordres +contre les Orangistes, j'ai tout quitté, amis... femme... enfant... + +--C'est comme nous... + +--Ah! monsieur, c'est qu'aussi _Jacques de Monmouth_, dit un autre, +c'est un nom qui résonne comme un clairon. + +--Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un +autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marécages! + +--A commencer par le Guillaume... + +--D'honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque +orgueilleux d'avoir si bien réussi dans une entreprise qui, j'oserais +le dire, est assez délicate... Je ne veux pas attribuer à mes +raisonnements, à mon influence, la résolution du prince... mais croyez +du moins, milords, que j'ai su faire valoir auprès de lui l'enthousiasme +que son souvenir vous avait inspiré. + +--Aussi, notre ami... n'oublierons-nous jamais ce que vous avez fait! +Vous nous l'avez amené ici... notre duc! s'écria cordialement Mortimer. + +--Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance éternelle, +ajouta Dudley... + +--Le voir! le voir! s'écria Mortimer dans un nouvel entraînement, le +revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face, +retrouver devant nos yeux cette noble et fière figure si belle; le +revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure... +je pleure, s'écria le brave Mortimer en ne contraignant plus son +émotion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres écrasent +ceux qui ne comprennent pas qu'un vieux soldat pleure ainsi... + +L'attendrissement est aussi contagieux que l'enthousiasme. + +Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme +Dick et comme son ami Percy... + + + + +CHAPITRE XXXIII. + +LE JUGEMENT. + + +Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs +passionnés de Monmouth. + +On vit s'avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore, +mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités. + +Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux +partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth +allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à +le féliciter sur sa résurrection. + +Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût +jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants +et hardis. Enveloppé d'une longue robe-de-chambre, il s'avança +péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs. + +--Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa +moustache! s'écria lord Dudley. + +--Par le diable, qui ne m'emportera pas du moins avant que j'aie vu +notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l'un des premiers à lui +serrer la main! N'aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie +pour hâter d'un quart d'heure un rendez-vous d'amour? Pourquoi ne le +risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d'heure plus tôt? + +Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après +lord Rothsay. + +--Milord! lui dit-il d'un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie +par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler +l'hémorrhagie de cette ancienne blessure que... + +--Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement +qu'aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation. + +--Mais, milord, le danger... + +--Mais, docteur, il s'agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne +serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n'ai pas fait ce +voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et +c'est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à +Jacques: + +--Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water... + +Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s'appuya en +effet sur les deux robustes lords. + +Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de +buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d'équipage, +annoncèrent que les marins et les troupes d'infanterie de la frégate +s'assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se +rangèrent à leur poste, officiers en tête. + +--Pourquoi cette prise d'armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut. + +--Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les +honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra tout à l'heure passer les +troupes en revue. + +Le capitaine de la frégate s'avança vers le groupe des gentilshommes: + +--Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur. + +--Eh bien! fut-il dit tout d'une voix. + +--Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c'est-à-dire dans +cinq minutes. + +Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva +toutes les poitrines. + +--Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer. + +--Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es +une de mes jambes. + +--Moi? dit Dudley, j'ai comme le vertige... + +--Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons +n'ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les +premiers, nous l'apercevrons d'abord de loin; ça nous donnera le temps +de nous faire à sa vue... Est-ce dit? + +--Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn. + +Onze heures sonnèrent. + +Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau +pendant quelques moments. + +Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire. + +Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes, +descendirent lentement l'escalier étroit qui conduisait à l'appartement +destiné au duc de Monmouth. + +Enfin, derrière ce premier groupe s'avançaient Mortimer et Dudley +soutenant, au milieu d'eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille +voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et +l'air mâle de ses deux soutiens. + +Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'étroit escalier, les +trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent +un moment sur le pont. + +--Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de +Jacques... + +En effet, le plus profond silence régna d'abord, mais il fut bientôt +interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives +et attendrissantes protestations. + +Enfin l'escalier fut libre. + +Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui +descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et +entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où +Croustillac donnait audience à ses partisans. + +Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le +tableau qu'ils eurent sous les yeux. + +Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe, +Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait +fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l'orgueil du +succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes +anglais. + +Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate +et son état-major. + +Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le +Gascon. + +L'aventurier, bien qu'un peu pâle, payait toujours d'audace; ne se +voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et +se disait: + +--Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner +des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours, +mordioux! cela durera ce que ça pourra. + +La force de l'illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se +pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de +famille assez décidé avec Charles II; d'autres, une ressemblance +frappante avec ses portraits. + +--Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur, +en m'apportant vos voeux, m'a décidé à me rendre au milieu de vous. + +--Milord-duc, c'est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés. + +--J'y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour +l'Angleterre et... + +--C'est trop d'impudence! sang et massacre! s'écria lord Mortimer d'une +voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers +lui l'oeil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait +lord Jocelyn. + +L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et +sur les acteurs de cette scène. + +Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer. + +Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement, ne +comprenant rien encore aux paroles du lord. + +--Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu'à voir cette brute +avinée, je sens le Mortimer d'une lieue. + +Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé +entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras +croisés, l'oeil étincelant, le regardant face à face; et il s'écria +d'une voix tremblante de rage: + +--Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c'est à moi... Mortimer... +que tu dis cela? + +Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sang-froid. Il répondit +à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique: + +--L'exil et l'adversité m'ont donc bien changé!... que mon meilleur ami +ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le +chevalier ajouta tout bas:--Vous le voyez, je vous l'avais dit: +l'émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée. +Hélas! ce malheureux-là me méconnaît. + +Croustillac s'était exprimé avec tant d'assurance et de naturel que M. +de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d'une si énorme imposture; +il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet. + +Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres +gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les +injures les plus furieuses. + +--Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth! + +--L'infâme imposteur! + +--Le scélérat l'aura égorgé afin de se faire passer pour lui. + +--C'est un émissaire de Guillaume! + +--Un tel gueux! Jacques, notre duc! + +--Quelle audace! + +--Oser faire un tel mensonge! + +--C'est à lui arracher la langue! + +--Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le +duc! + +--Cela crie vengeance! + +--Puisqu'il prend son nom, il doit savoir où il est. + +--Oui, il nous répondra de notre duc. + +--Nous le jetterons à la mer s'il ne nous rend pas Jacques... + +--Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler. + +--Se jouer ainsi de ce qu'il y a de plus sacré! + +--Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piége si grossier? + +--Ce misérable m'a indignement trompé, messieurs, cria M. de Chemeraut +en tâchant en vain de se faire entendre. + +--Alors, expliquez-vous, monsieur. + +--Il payera cher son audace, messieurs. + +--Faites d'abord enchaîner ce traître. + +--Il m'a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre +que moi y eût été pris! + +--On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se +sacrifient à la bonne cause. + +--Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable +fourbe. + +--Mais, milords, l'envoyé anglais a été trompé comme moi. + +--C'est impossible, vous êtes son complice. + +--Milords, vous m'insultez. + +--Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce +point! + +--Il faut nous venger. + +--Oui, vengeance... vengeance! + +Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement, +causèrent un tel tumulte, qu'il fut impossible à M. de Chemeraut de se +faire écouter au milieu de tant de cris furieux. + +L'attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers +lui, leurs récriminations si violentes, qu'il se rangea près des +officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée. + +Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives, +aux attaques, aux malédictions des deux partis. + +Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l'oeil hardi, +l'aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un +flegme impassible, en se disant intérieurement: + +--Voici que ça se gâte énormément, ils peuvent me jeter par la fenêtre, +c'est-à-dire en plein Océan; le saut est périlleux, quoique je nage +comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou +tard, et d'ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie +pas aux gens dans le seul but d'être couronné de fleurs et caressé par +des nymphes silvestres. + +Quoiqu'à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante +de Mortimer qui s'écria: + +--Monsieur de Chemeraut, faites d'abord pendre ce misérable, vous nous +devez cette satisfaction. + +--Oui, oui, qu'on l'accroche à la grande vergue, répétèrent les +gentilshommes anglais, nous nous expliquerons après. + +--Vous m'obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s'écria +Croustillac. + +--Il parle, il ose parler, cria-t-on. + +--Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n'est moi, reprit +le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme? + +--Messieurs, s'écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en +proposant de faire justice de cet imposteur abominable. + +--Il a tort, je soutiens qu'il a tort, cent mille fois tort! s'écria +Croustillac... c'est un moyen usé, rebattu, vulgaire... + +--Te tairas-tu, malheureux! s'écria l'athlétique Mortimer en saisissant +les deux mains du Gascon. + +--Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet +outrage! s'écria Croustillac avec colère. + +--Ton épée, misérable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras +levés menaçaient l'aventurier. + +--Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement +le Gascon en rendant sa rapière. + +--Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui, +l'honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce +drôle. + +--Il a tort! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu'il a +tort! c'est une idée cornue et biscornue... c'est un raisonnement de +cheval... Le bel argument qu'une potence? cria Croustillac en se +débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet. + +--Mais avant d'en faire justice, il faut l'obliger à nous révéler la +trame indigne qu'il a ourdie... il faut qu'il nous dévoile les +circonstances mystérieuses à l'aide desquelles il a effrontément surpris +ma bonne foi. + +--A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer. + +--Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu'un boule-dogue +qui saute au col d'un taureau, cria Croustillac. + +--Patience, patience... c'est une cravate de bon chanvre qui t'empêchera +de prêcher tout à l'heure, répondit Mortimer. + +--Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former... +on interrogera ce fourbe; s'il ne répond pas, nous aurons bien les +moyens de l'y contraindre; il y a plus d'une sorte de tortures. + +--Ah! comme ça je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens à ce +qu'il ne soit pas pendu... avant d'avoir été mis à la torture, ça fera +deux choses au lieu d'une. + +--Vous êtes généreux, milord, dit le Gascon. + +En songeant à la fureur dont devait être possédé M. de Chemeraut, qui +voyait complétement échouer une entreprise qu'il croyait avoir si +habilement conduite, on comprend, sans l'excuser, la cruauté de ses +résolutions envers Croustillac. + +Les esprits étaient si montés; le désappointement avait été si irritant, +si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces +gentilshommes, assez humains d'ailleurs, se laissèrent aller dans cette +occasion à l'entraînement d'une colère aveugle, et peu s'en fallut que +le malheureux Croustillac ne fût même cité devant une espèce de conseil +de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à +la violence dont il était victime. + +Cinq lords et cinq officiers s'assemblèrent immédiatement sous la +présidence du capitaine de frégate. + +M. de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche. +La séance commença. + +M. de Chemeraut dit d'une voix brève et encore tremblante de colère: + +--J'accuse l'homme ici présent d'avoir faussement et méchamment pris les +noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d'avoir ainsi par son +odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans +de telles circonstances que le crime de cet homme doit être considéré +comme un attentat à la sûreté de l'État. En conséquence, je demande que +l'accusé, ici présent, soit déclaré coupable de haute trahison et puni +de mort. + +--Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et +bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s'élevait à la hauteur +des circonstances. + +--Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais avant, il faut qu'il +parle... et qu'on le mette tout de suite à la question, reprirent les +lords. + +Le capitaine de la frégate, qui présidait le conseil, n'était pas, comme +M. de Chemeraut, sous l'influence d'un ressentiment personnel; il dit +aux Anglais: + +--Milords, nous n'avons pas encore à voter une peine; il faut auparavant +interroger l'accusé, écouter sa défense s'il peut se défendre; après +quoi nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N'oublions +pas que nous sommes juges et qu'il n'est pas encore reconnu coupable. + +Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l'emportement +de M. de Chemeraut. Néanmoins, pouvant élever aucune objection, ils se +turent. + +--Accusé, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms? + +--Polyphème, chevalier de Croustillac. + +--Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j'aurais dû m'en +douter à son impudence. Avoir été le jouet d'un tel misérable! + +--Votre profession? continua le capitaine. + +--Pour le moment... celle d'accusé devant un tribunal que vous présidez +dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l'on +pende les gens sans les entendre. + +--Vous êtes accusé d'avoir sciemment et méchamment trompé M. de +Chemeraut chargé d'une mission d'État pour le service du roi, notre +maître. + +--C'est M. de Chemeraut qui s'est trompé lui-même: il m'a appelé +monseigneur, et j'ai répondu innocemment à ce nom. + +--Innocemment! s'écria M. de Chemeraut en fureur, comment, misérable, tu +n'as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne +m'as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente +trahison? + +--Vous avez parlé... j'ai écouté... je dois même déclarer, pour ma +justification, que vous m'avez paru singulièrement bavard... Si c'est un +crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime énorme... + +Le capitaine fit signe à M. de Chemeraut de contenir son indignation; il +dit au Gascon: + +--Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de +Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événements vous +avez pris ses noms et ses titres? + +Croustillac voyait sa position devenir très inquiétante: il eut envie de +tout révéler: il pouvait s'adresser aux partisans dévoués du prince, +s'assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé +grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n'était pas +le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient +caché et protégé l'existence du prince et qui pouvaient la protéger +encore. + + + + +CHAPITRE XXXIV. + +LA CHASSE. + + +Lorsque le capitaine intima de nouveau à Croustillac l'ordre de révéler +tout ce qu'il savait sur le duc, l'aventurier répondit cette fois avec +une fermeté pleine de dignité: + +--Je n'ai rien à dire à ce sujet, capitaine. Ce secret n'est pas le +mien. + +--Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s'écria Mortimer; +qu'on allume deux mèches soufrées, je les lui mettrai moi-même, s'il le +faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est +notre Jacques... Ah! j'avais bien un pressentiment que je ne le verrais +pas. + +--Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous +vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la +manière la plus grave les intérêts du roi et de l'État, et l'on sera +forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler. + +Ces paroles calmes, prononcées par un homme à figure vénérable, qui, +depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence +des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression; +il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée; il +répondit d'une voix assurée: + +--Excusez-moi, capitaine, je n'ai rien à dire et je ne dirai rien. + +--Capitaine! s'écria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j'ai les +pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut +porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l'État. J'ai +trouvé cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti +même d'objets précieux appartenant à ce seigneur, tels que l'épée de +Charles Ier, une boîte à portraits, etc., tout concourt enfin à +prouver qu'il a, sur l'existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les +renseignements les plus précis; or, ces renseignements sont de la plus +haute importance relativement à la mission dont le roi m'a chargé... Je +requiers donc que l'accusé soit immédiatement contraint de parler par +tous les moyens possibles. + +--Oui, oui, la question! répétèrent les lords. + +--Réfléchissez bien, accusé, dit encore le capitaine, ne vous exposez +pas à de terribles rigueurs; vous pouvez tout espérer de notre +indulgence si vous dites la vérité.. Sinon, prenez garde! + +--Je n'ai rien à dire, reprit Croustillac; ce secret n'est pas le mien. + +--Il s'agit d'une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas +de recourir à ces extrémités. + +Le Gascon fit un signe de résignation et répéta: + +--Je n'ai rien à dire. + +Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d'être obligé d'employer de +pareilles mesures; il sonna. + +Un planton se présenta. + +--Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes de se tenir dans la +batterie, près du fanal de l'avant, et dites au maître canonnier de +préparer des mèches soufrées. + +Le planton sortit. + +Ces ordres étaient d'un positif effrayant. + +Malgré son courage, Croustillac sentit chanceler sa détermination; le +supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans +doute en sûreté; l'aventurier pensait qu'il avait déjà beaucoup fait +pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-être céder à la crainte +de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion, +grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se +présentait à son esprit, devenait presque héroïque: + +_On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d'être couronné de +fleurs_... + +Le prévôt entra dans la salle du conseil: + +Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune émotion. + +Tout à coup trois coups de canon très rapprochés les uns des autres +retentirent longuement dans la solitude de l'Océan. + +Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs siéges. + +Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance +suspendue... Partisans et officiers, oubliant l'accusé, montèrent en +hâte sur le pont. + +Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit. + +La frégate avait reçu l'ordre de mettre en panne jusqu'à l'issue du +conseil qui décidait du sort du chevalier. + +Nous avons dit que la _Licorne_ s'était obstinée depuis la veille à +suivre la _Fulminante_; nous avons dit aussi que l'officier de quart +avait signalé à l'horizon un bâtiment d'abord presque imperceptible, +mais qui s'était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité +presque merveilleuse. + +Lorsque la _Fulminante_ mit en panne, ce bâtiment, léger brigantin, +n'était tout au plus qu'à une demi-lieue d'elle; à mesure qu'il +approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles +très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait +à peine hors de l'eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire +toutes les apparences d'un pirate. + +A l'apparition du brigantin, la _Licorne_ alla se mettre dans ses eaux à +un signal qu'il lui fit. + +On était en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un +moment à bord de la frégate. Le capitaine, voyant l'étrange manoeuvre +des deux bâtiments, n'avait pas voulu s'exposer à une surprise hostile. + +Le léger navire s'approcha, ses voiles à demi-carguées, ayant à sa proue +un pavillon parlementaire. + +--Monsieur de Sainval, dit le capitaine à un de ses officiers, ordonnez +aux canonniers de se tenir à leurs pièces la mèche allumée... Si ce +pavillon parlementaire cache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas. + +M. de Chemeraut et Croustillac partagèrent le même étonnement en +reconnaissant le _Caméléon_, à bord duquel s'étaient embarqués le +mulâtre et la Barbe-Bleue. + +Le coeur de Croustillac battait à se rompre; ses amis ne l'avaient pas +abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen? + +Bientôt le _Caméléon_ fut à portée de voix de la frégate et lui passa à +poupe. + +Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l'arrière +du brigantin, qui mit alors en panne comme la _Fulminante_. + +--Jacques... notre duc!!! Le voilà!!! s'écrièrent avec enthousiasme les +trois lords qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de +reconnaître le duc de Monmouth. + +Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restèrent immobiles. + +Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de +joie délirants à la vue du duc de Monmouth. + +--Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!... + +--Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur? +s'écria M. de Chemeraut. + +--Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous +le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis. + +--Oui, voilà notre Jacques! + +--C'est bien lui cette fois! + +--C'est bien notre duc, notre véritable duc, reprirent les lords. + +--Monseigneur, reprit Chemeraut, j'ai été indignement abusé depuis +avant-hier... par un misérable qui avait pris votre nom. + +--Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s'écria Dudley. + +--Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que vous appelez un +misérable m'a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens, +monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s'il court +quelques dangers pour avoir pris la mienne. + +--Certainement, monseigneur, répondit M. de Chemeraut, saisissant cette +occasion de s'assurer de la personne du prince, il faut que Votre +Altesse vienne à bord, c'est le seul moyen qu'elle ait de sauver ce vil +imposteur. + +--A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même! s'écria +Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à +la mer. + +Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s'y opposer. Le Gascon +plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin, +vers lequel il se dirigeait à la nage. + +Il y avait peu de distance entre les deux navires, le _Caméléon_ était +presque au niveau de la mer; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth, +et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que +les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise. + +--Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes! dit Monmouth en +serrant Croustillac dans ses bras. + +Puis Jacques dit quelques mots à l'oreille du Gascon, et celui-ci +disparut avec le capitaine Ralph. + +Le duc s'avançant à l'extrémité de la poupe de son brigantin, s'adressa +à M. de Chemeraut: + +--Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et +ceux du roi votre maître... Je sais que ces braves gentilshommes +viennent m'offrir leurs bras pour m'aider à chasser Guillaume d'Orange +du trône d'Angleterre. + +--Oui, oui, lorsque tu seras à notre tête nous chasserons ces rats +hollandais, s'écria Mortimer. + +--Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit +Dudley. + +--Monseigneur, vous pouvez compter sur l'appui du roi, mon maître. Une +fois à bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s'écria +Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu'il avait cru désespérée, +renaissait avec toutes ses chances de réussite. + +--Monseigneur, voulez-vous qu'on vous envoie la chaloupe? ou bien +allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et +puisque Votre Altesse s'intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est +assurée. + +--Dépêche-toi noble duc... + +--Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de +suite! + +--Oui, viens! s'écria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drôle à la +casaque verte et au bas roses: nous sauterons à l'eau comme une bande de +canards sauvages, pour être plus tôt près de toi. + +--Pas d'imprudence, mes vieux amis, pas d'imprudence! s'écria Monmouth +qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu. + +Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l'oreille du prince; +celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d'un air radieux. + +--Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la mer, dit Chemeraut +qui brûlait d'impatience de voir le duc à bord. + +--C'est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s'adressant aux lords +avec un accent profondément ému: + +--Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours +adieu!... J'ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de +l'amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient +ensanglanter l'Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu, +brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon coeur +se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette +apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous +comme il l'a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et +pour toujours adieu... + +Puis se retournant vers son capitaine, le duc s'écria vivement d'une +voix sonore: + +--Ralph, toutes voiles dehors!... + +A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin +préparées à l'avance furent bordées et orientées avec une prestesse +merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le +_Caméléon_ était sous voile avant que les passagers de la frégate +fussent revenus de leur surprise. + +Le brigantin en s'éloignant se maintint dans la direction de la poupe de +la frégate, afin de n'être pas exposé à son artillerie. + +Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir +des lords, en voyant le léger navire s'éloigner rapidement. + +--Capitaine, s'écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous +atteindrons ce brigantin: il n'y a pas de meilleure marcheuse que la +_Fulminante_. + +--Oui, oui, s'écrièrent les lords, à l'abordage! + +--Reprenons notre duc. + +--Lorsque nous l'aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre +tête. + +--Il ne refusera pas ses vieux compagnons! + +--Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de +Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s'écria Mortimer en +s'adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire. + +Le _Caméléon_ se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate; +il quitta la direction qu'il avait d'abord prise, et, au lieu de se +tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver. + +Cette manoeuvre découvrit la _Licorne_ qui, pendant l'entretien du duc +et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du +_Caméléon_ et absolument dans la même ligne que lui. + +C'est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il +pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin. + +Polyphème de Croustillac était sur le pont de la _Licorne_, en compagnie +de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de +la veille sur ce bâtiment. + +On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du +haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre +Monmouth. + +Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait +cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit: + +--Allez vite m'attendre à bord de la _Licorne_. Ralph va vous conduire. + +Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d'avoir échappé à M. de +Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une +petite yole pagayée par un seul marin. + +Ce fut ainsi que l'aventurier aborda la _Licorne_. Afin de ne pas perdre +de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et +d'abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté +très-rapidement. + +Le duc n'avait donné l'ordre de déployer les voiles du brigantin que +lorsqu'il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de +Chemeraut abandonnerait évidemment l'ombre pour le corps, le faux +Monmouth pour le véritable, la _Licorne_ pour le _Caméléon_. + +Maître Daniel à la vue du Gascon s'écria: + +--Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des +moyens étranges! En partant de France vous m'êtes tombé des nues; en +quittant les Antilles vous me sortez de l'onde comme un dieu marin, +comme _Neptunus_ en personne!!! + +Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon +qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manoeuvre des +deux navires, le chevalier dit au capitaine: + +--Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me +recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas, +flottant à l'aventure? + +--Ma foi, à vrai dire, je n'en sais à peu près rien. + +--Comment cela, capitaine? + +--Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m'a demandé +si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m'a +ordonné d'aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de +lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me +faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite +frégate, quoi qu'elle fît pour m'en empêcher. Enfin, je devais me +conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s'attache à un +passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à +longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche +quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s'arrête quand le +passant s'arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà +comme j'ai manoeuvré avec la frégate... Ce n'est pas tout... mon +correspondant m'avait encore dit:--Vous suivrez la frégate jusqu'à ce +que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses +eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un +passager (ce passager je vois maintenant que c'était vous); alors vous +le prendrez et vous ferez voile à l'instant pour la France sans vous +occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous +enverra d'autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la +volonté de mes armateurs; j'ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce +matin le brigantin m'a rejoint, tout à l'heure je vous ai repêché, +maintenant je fais voile pour la France. + +--Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac. + +--Le duc? Quel duc? Je ne connais d'autre duc que mon armateur ou son +correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la +frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire. + +--Abandonnez-vous donc ainsi le _Caméléon_? s'écria Croustillac, si la +frégate l'atteint, n'irez-vous pas à son secours? + +--Moi, non, de par Dieu, quoique j'aie ici douze bonnes petites pièces +de huit qui diraient leur mot tout comme d'autres... et que les +quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les +marins du roi... Mais il ne s'agit pas de cela.... Je ne connais que les +ordres de mon armateur... Ah çà! mais voilà maintenant le brigantin qui +donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel. + + + + +CHAPITRE XXXV. + +LE RETOUR. + + +La _Fulminante_ poursuivait le _Caméléon_ avec acharnement. Soit calcul, +soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin +fut sur le point d'être atteint par la frégate; mais alors, reprenant +sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il +regagnait l'avantage qu'il avait perdu. + +Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint +droit à la _Licorne_, et en peu d'instants, la rejoignit à portée de +voix. + +Qu'on juge de la joie de l'aventurier lorsque, sur le pont du +_Caméléon_, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la +Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu'il +entendit la jeune femme lui crier d'une voix émue:--Adieu, notre +sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons +jamais! + +--Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave +chevalier!! + +Et le _Caméléon_ s'éloigna.... Tandis qu'Angèle avec son mouchoir et le +duc avec sa main faisaient un dernier signe d'adieu à l'aventurier. + +Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante... + +Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l'arrière de la +_Licorne_, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu'il +prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable. + +La _Fulminante_, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine, +furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix... + +Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et +la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre... + +A cette démonstration significative, le _Caméléon_, ne s'amusant plus à +ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui +était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse. + +La _Fulminante_ le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud. + +La _Licorne_ avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on +comprend donc qu'elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux +bâtiments s'enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l'horizon. + +Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la +Barbe-Bleue... Il le suivit d'un regard avide et désolé jusqu'à ce que +le brigantin eût tout à fait disparu dans l'espace... + +Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l'aventurier... + +Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le +visage... + + * * * * * + +Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie +du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l'épaule et s'écria: + +--Ah ça, notre hôte, la _Licorne_ est en bon chemin, si nous descendions +boire un coup de sangria au madère en attendant l'heure du souper? +J'espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me +font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes +toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup... + +--Je n'ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon. + +--Tant mieux, vous n'en boirez qu'avec plus de plaisir; boire sans soif, +c'est ce qui distingue l'homme de la brute, comme on dit. + +--Merci... maître Daniel... mais je ne saurais... + +--Ah ça, morbleu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout drôle; est-ce +parce que vous n'avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté +d'épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous? +vous auriez joliment perdu votre pari! vous n'avez pas seulement osé +aller au Morne-au-Diable, j'en suis bien sûr... + +--Vous avez raison, maître Daniel, j'ai perdu mon pari... + +--Comme vous n'avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le +payer... heureusement... Ah! dites-donc, j'ai depuis un quart d'heure +quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord +de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli? +vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous +ont dit tout à l'heure adieu... qu'est-ce que tout cela signifie?... Oh! +après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela, +c'est seulement pour le savoir... S'il y a un secret... _motus_, n'en +parlons plus... + +--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel. + +--Mettons alors que je n'ai rien demandé, et vive la joie... allons, +riez donc, riez donc... qu'est-ce qui vous attriste? est-ce parce que +vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui +ont joliment déteint à l'eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je +vais vous prêter de quoi changer, quoiqu'il fasse une chaleur d'étuve, +car ce n'est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps... +Allons, allons, quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous +n'êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et +quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester +à bord de la _Licorne_ tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu, +j'adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah! +dites donc, j'ai justement une espèce d'étoupe faite avec du fil +d'écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous +avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un +vrai démon, pas vrai? + +--Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître +Daniel, dit une voix grave. + +Croustillac et le capitaine se retournèrent; c'était le père Griffon +qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui +descendait sur le pont. + +--Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac. + +--Bah! bah! si mon hôte n'est pas en train, il le sera tout à l'heure, +car il n'est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer +le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont. + +Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac: + +--Vous voici encore l'hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre +qu'il y a dix jours. + +--Pourquoi serais-je plus riche aujourd'hui qu'il y a dix jours, mon +père? demanda le Gascon. + +Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient +purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer +qu'à part le petit médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait +été complétement désintéressé. + +--Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de +n'avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce +n'est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement +pressés... + +--Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince +aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu'il a pu pour le +servir? + +--Vous avez fait pour le prince ce qu'un frère aurait fait; pourquoi, +vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide? + +--Pour mille raisons j'en aurais été désolé, mon père... Je compte même +sur l'agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais +pour me distraire... Et j'espère... + +Le Gascon n'acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains. + +Le religieux respecta son silence et s'éloigna. + + * * * * * + +Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la _Licorne_ fut en vue +des côtes de France environ quarante jours après son départ de la +Martinique. + +Peu à peu la tristesse morne du chevalier s'était calmée. + +Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui +que le sentiment qui l'avait sans doute développé, le chevalier avait +réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces +qu'éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait +pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de +maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon. + +Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des +passagers de la _Licorne_, ce qu'il avait été durant la première +traversée. Sachant qu'il devait payer son passage par sa bonne humeur, +il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser +maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine +voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée. + +Croustillac avait formellement déclaré qu'il irait prendre du service en +Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats +de fortune. + +Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la _Licorne_ se +trouva en vue des côtes de France. + +Maître Daniel, par prudence, préféra d'attendre le lendemain pour aller +au mouillage. + +Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria +le Gascon de venir avec lui dans sa chambre. + +L'air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac. + +La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses +bras au Gascon, et lui dit: + +--Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher +fils. + +Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le +religieux dans ses bras, et lui dit: + +--Qu'avez-vous donc, mon père? + +--Ce que j'ai? ce que j'ai? comment! vous... pauvre aventurier... vous +que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu'un autre... vous +sauvez la vie du fils d'un roi, vous vous dévouez avec autant +d'abnégation que d'intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en +sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas +même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous +coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous +plaindre, ou de l'ingratitude, ou du moins de l'oubli de ceux qui vous +doivent tant! + +--Mais, mon père... + +--Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une +parole amère... jamais seulement l'ombre d'un reproche... comme par le +passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non... +non... Oh! je l'ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même +perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource... +cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l'infortune. + +--Mon père... je vous assure que non... + +--Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris +seul... assis à l'écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois +est-ce que vous rêviez jamais? + +--N'ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel +par mes plaisanteries, mon bon père? + +--Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître +Daniel, c'était pour reconnaître comme vous le pouviez l'hospitalité +qu'il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout +vous dire sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre +serait déjà très belle, très digne de la part d'un homme que ses +antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de +votre part, à vous, qu'une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait +devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et +beau, c'est à la fois l'expiation du passé et la glorification du +présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans +récompense..... l'épreuve a trop duré, oui... je m'en veux presque de +vous l'avoir imposée. + +--Quelle épreuve, mon père? + +--Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse +aussi noble que touchante. + +On frappa à la porte du père Griffon. + +--Qu'est-ce? + +--Le souper, mon père. + +--Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac +d'un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se +terminera heureusement pour vous. + +Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l'avait fait descendre +dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté, +suivit le père Griffon sur le pont. + +Au grand étonnement de Croustillac, il vit l'équipage en habit de fête; +des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts. + +Lorsque l'aventurier parut sur le pont, les douze pièces d'artillerie du +trois-mâts tirèrent en salut. + +--Mordioux! mon père, qu'est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous +attaqués? + +Le père n'eut pas le loisir de répondre à l'aventurier; le capitaine +Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et +des maîtres et contremaîtres de la _Licorne_, vint respectueusement +saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé: + +--Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la +cargaison vous appartiennent. + +--Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi +fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte? + +--Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua +Daniel, de vous avoir fait faire des tours d'équilibre sur votre nez, et +de vous avoir induit à mâcher de l'étoupe pour cracher du feu pendant la +traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France, +j'ignorais que vous fussiez le propriétaire de la _Licorne_. + +--Ah çà, mon père, m'expliquerez-vous? dit Croustillac. + +--Le révérend vous expliquera d'autant mieux les choses, monsieur le +chevalier, reprit Daniel, que c'est lui qui m'a remis tout à l'heure une +lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m'annonce qu'en vertu de +la procuration qu'il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a +vendu la _Licorne_ et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le +chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la _Licorne_ et sa +cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez +reçu et acquit de ladite _Licorne_ et de ladite cargaison lorsque nous +aurons touché à tel port de France ou de l'étranger qu'il vous +conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon +armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison. + +Après avoir prononcé cette formule légale tout d'une haleine, maître +Daniel, voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui +gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras: + +--Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l'affirme, +et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu'en vous +demandant d'avaler de l'étoupe et de cracher du feu, j'ignorais que +j'avais affaire à mon armateur et au maître de la _Licorne_... Non, non, +monsieur le chevalier, ce n'est pas à celui qui possède un bâtiment qui, +tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus... + +--Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l'aventurier. + +--Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à +vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on +aurait cinquante mille écus de plus... + +--Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du +Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient +subitement en France, m'ont chargé de vous faire accepter ce don de leur +part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d'avoir si bien éprouvé +l'élévation de votre caractère en ne vous révélant qu'à cette heure le +bienfait du prince... + +--Ah! mon père, dit Croustillac avec amertume, en tirant de son sein le +médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu'il portait suspendu à +un pauvre lacet de cuir, avec cela j'étais récompensé en gentilhomme... +Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette +splendide aumône... + + * * * * * + +Le lendemain la _Licorne_ entra dans le port. + +Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à +maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre +avant vingt-quatre heures. + +Le père Griffon alla loger au séminaire. + +Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi. + +A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au +religieux par un garde-note de La Rochelle. + +--«Mon bon père... je ne puis accepter le don que vous m'avez offert... +Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur +ce bâtiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes +oeuvres, selon que vous l'entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce +billet se consultera avec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs. + +«Adieu, mon bon père; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne +l'oubliez pas dans vos prières. + +«Chevalier _de Croustillac_.» + +Et le père Griffon n'entendit plus parler de l'aventurier. + + + + +ÉPILOGUE. + + + + +CHAPITRE XXXVI. + +L'ABBAYE. + + +L'abbaye de Saint-Quentin, située non loin d'Abbeville et presque à +l'embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la +province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui +payaient en nature une partie de leurs redevances. + +Pour représenter l'abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où +cette dîme énorme était apportée au couvent. + +A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les +événements dont nous avons parlé, les tenanciers étaient réunis par une +brumeuse et froide matinée d'automne, dans une petite cour située à +l'extérieur des bâtiments de l'abbaye et non loin de la loge du portier. + +Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient +servi à transporter l'immense quantité de denrées destinées à +l'approvisionnement du couvent. + +Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d'un petit +escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond +de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d'une voûte en +ogive par laquelle on sortait de l'intérieur du cloître. + +Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette +voûte. + +La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt +sur le fond obscur du passage à l'extrémité duquel il s'était arrêté; de +crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de +son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait +largement autour de son énorme obésité. + +Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume +derrière l'oreille et un gros registre sous son bras; il s'assit sur une +des marches de l'escalier, afin d'inscrire les redevances apportées par +les fermiers. + +L'autre frère lai classait les denrées sous le hangar à mesure qu'elles +étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron, +présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses +larges manches. + +Il est impossible de nombrer et de dépeindre cette masse de comestibles +déposés au pied de l'escalier. + +Ici, c'étaient d'énormes poissons de mer, d'étang ou de rivière, qui +frétillaient encore sur les dalles de la cour; là, des chapons +magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes couplés par les +pattes s'agitaient convulsivement au milieu de montagnes de beurre +frais et d'immenses paniers d'oeufs, de légumes et de fruits d'hiver. +Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés +salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente; les +pêcheurs roulaient de petits barils d'huîtres sortant du parc; plus +loin, c'étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des +langoustes, des écrevisses qui soulevaient les clayons d'osier où ils +étaient renfermés. + +Un des gardes de l'abbaye, à genoux devant un daim d'un an, en pleine +venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afin d'en faire +admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux +chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu'un autre +garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de +marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles, +pluviers, etc. + +Enfin, dans un autre coin de la cour s'étalaient des offrandes plus +modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur +froment, des légumes secs, des chapelets de jambons fumés, etc. + +Un moment ces richesses gastronomiques s'entassèrent tellement qu'elles +atteignirent le niveau de l'escalier où se tenait le père cellerier. + +En voyant ce moine replet, au visage enluminé, au vaste abdomen, debout +sur ce piédestal de comestibles qu'il couvait d'un oeil gourmand, on +eût dit le génie de la bonne chère. + +Selon la qualité ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, après +avoir reçu un blâme ou un éloge du père cellerier, se retirait après +une légère génuflexion. + +Le révérend daignait même quelquefois tirer de ses longues manches sa +main rouge et grasse pour la donner à baiser aux plus favorisés. + +L'appel que faisait le frère lai touchait à sa fin... + +On venait d'apporter au père cellerier un savoureux chaudeau dans une +écuelle d'argent portée sur une assiette du même métal. Le révérend +avait avalé ce consommé, parfait spécifique contre la froidure et la +brume du matin. A ce moment le frère lai se plaignit d'avoir en vain +appelé par deux fois Jacques, tenancier de la métairie de Blaville, qui +redevait six poulardes, trois sacs de blé et cent écus pour son terme de +fermage. + +--Eh bien! dit le père cellerier, où est donc Jacques? Il est +ordinairement... exact. Depuis quinze ans qu'il tient la métairie de +Blaville, il n'a jamais manqué à ses échéances. + +Les paysans appelaient encore Jacques... + +Jacques ne parut pas. + +De la foule des fermiers sortirent deux enfants, un jeune garçon et une +jeune fille âgés de treize à quatorze ans; tremblants de confusion, ils +s'avancèrent au pied de l'escalier, redoutable tribunal, en se tenant +par la main, les yeux baissés et gros de pleurs. + +La petite fille roulait un des coins de son tablier de grosse toile +bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchâtre à larges raies noires; +le jeune garçon serrait convulsivement son bonnet de laine brun. + +Ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier. + +--Ce sont les enfants du métayer Jacques, dit une voix. + +--Eh bien! et les six poulardes, et les trois sacs de blé, et les cent +écus de votre père? dit sévèrement le révérend. + +Les deux pauvres enfants se serrèrent l'un contre l'autre, se poussèrent +le coude pour s'encourager à répondre. + +Enfin le jeune garçon, ayant plus de résolution, releva son noble et +beau visage, que la grossièreté de ses vêtements rendait plus +remarquable encore, et dit tristement au religieux: + +--Notre père est bien malade depuis deux mois, notre mère le soigne... +il n'y a pas d'argent à la maison... nous avons été obligés de prendre +le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont +remplacé mon père dans les travaux de la métairie; et puis il a fallu +vendre les poulardes pour payer le médecin. + +--C'est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs +redevances, dit brusquement le religieux. Jacques était bon et exact +fermier, voilà qu'il se gâte tout comme les autres; mais, dans l'intérêt +de l'abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s'égarer dans +la mauvaise voie. + +Puis s'adressant aux enfants, il ajouta sévèrement: + +--Le père trésorier avisera... attendez là. + +Les deux enfants se retirèrent dans un coin obscur du hangar. + +La jeune fille s'assit en pleurant sur une borne; son frère se tint +debout auprès d'elle, appuyé au mur, en regardant sa soeur avec une +morne tristesse. + +L'appel achevé, les moines rentrèrent dans l'abbaye, les paysans +regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les +deux enfants restèrent seuls dans la cour... attendant avec une +douloureuse inquiétude la résolution du trésorier à l'égard de leur +père. + +Un nouveau personnage parut à la porte de la petite cour. + +C'était un grand vieillard à larges moustaches blanches et barbe +négligée, il marchait péniblement à l'aide d'une jambe de bois, et +portait un vieil habit uniforme vert à collet orange; un sac de peau +attaché sur son dos contenait son modeste bagage; il s'appuyait sur un +gros bâton de cornouiller, et était coiffé d'un gros bonnet hongrois, +d'une fourrure noire et râpée, qui, descendant jusque sur ses sourcils, +lui donnait l'air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs +que sa moustache, rattachés par un noeud de cuir, formaient une longue +queue qui lui tombait au milieu des épaules; son teint était hâlé, ses +yeux vifs, et l'âge avait courbé sa haute taille. + +Ce vieillard entra dans la cour sans voir d'abord les enfants, il +regardait autour de lui comme un homme qui cherche à s'orienter; +apercevant les deux petits paysans, il alla droit à eux. + +La jeune fille, effrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet +énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur; son frère +lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voulût +la retirer, il s'avança résolument au-devant du vieillard. + +Celui-ci s'était arrêté, frappé de la beauté de cet deux enfants, et +surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d'une +finesse, d'une régularité parfaite, était couronné de deux bandeaux de +cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d'indienne de +couleur brune; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas +de laine. + +--Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas +m'enseigner où est l'abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat. + +Quoiqu'il fût loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses +paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre +son frère, lui dit à demi-voix: + +--Réponds-lui, Jacques, réponds-lui, vois comme il a l'air méchant. + +--N'aie pas peur, Angèle, n'aie pas peur, dit le jeune garçon; puis il +dit au soldat: + +--Oui, monsieur, c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin; mais si vous +voulez entrer, la loge du frère portier est de l'autre côté, en dehors +de cette cour. + +L'enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît +attention à ses paroles. + +Lorsque la jeune fille avait appelé son frère _Jacques_, le vieillard +avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques, à son tour, +appela sa soeur _Angèle_, le vieillard tressaillit, laissa tomber son +bâton, et il eut besoin de s'appuyer au mur, tant son saisissement fut +violent. + +--Vous vous appelez _Jacques_ et _Angèle_... mes enfants? dit-il d'une +voix tremblante. + +--Oui, monsieur, répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez +étonné de cette question. + +--Et vos parents? + +--Nos parents sont tenanciers de l'abbaye, monsieur. + +--Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, je +suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la réunion de ces deux +noms... _Jacques_... _Angèle_... Allons, allons, Polyphème, vous perdez +la tête, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en +sabots, vous vous imaginez... et il haussa les épaules; c'est bien la +peine d'avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de +pareilles visions! Si c'est pour faire de telles découvertes que vous +revenez de Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait... +de... + +En se parlant ainsi à lui-même, Croustillac avait examiné la jeune fille +avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d'une ressemblance qui +lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle des regards +étincelants. + +La jeune fille, effrayée de nouveau, dit à son frère en cachant sa tête +derrière son épaule: + +--Mon Dieu, voilà qu'il me fait encore peur. + +--Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son coeur battre +à la fois de doute, d'anxiété, de crainte et d'espoir, ces traits +charmants me rappellent... mais non... c'est impossible... impossible! +Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... des fermiers?... +Allons, le coup de sabre que j'ai reçu sur la tête au siége d'Azof m'a +dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges (et +certes, plus que personne, j'ai le droit de croire aux bizarreries du +hasard. Je serais un ingrat d'en médire); oui, le hasard, peut faire +que des paysans donnent à leurs enfants certains noms... plutôt que +d'autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons, +c'est impossible... Après tout, je puis bien leur demander, et en vérité +en leur demandant, je ris de moi-même; c'est stupide...--Mes enfants, +dites-moi comment s'appelle votre père? + +--Jacques, monsieur. + +--Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi? + +--Jacques, monsieur. + +--Jacques, tout court? + +--Oui, monsieur, répondit l'enfant en regardant Croustillac avec +surprise. + +--Voilà qui est de plus en plus étrange, dit Croustillac en +réfléchissant. + +--Et il y a longtemps qu'il est en France? + +--Mais il y a toujours été, monsieur. + +--Allons, j'étais fou, décidément j'étais fou. Est-ce que votre père +était soldat, mes enfants? + +Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement. + +Le jeune garçon répondit: + +--Non, monsieur, il a toujours été fermier. + +A ce moment la porte qui communique dans l'abbaye s'ouvrit, l'un des +frères lais parut du haut de l'escalier. + +Ce frère était le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un +signe aux enfants, qui s'approchèrent tout tremblants. + +--Viens ici, la petite, dit-il. + +La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif sur son frère, +qu'elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de +l'escalier. + +Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui +redressa la tête qu'elle tenait baissée, et lui dit: + +--La belle enfant, tu préviendras ton père que s'il ne paye pas, d'ici à +huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu'il doit, il y a un +fermier plus solvable que lui qui demande la métairie et qui +l'obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours... +Sans cela, on l'aurait mis dehors aujourd'hui. + +--Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les +mains, il n'y a pas d'argent chez nous. Notre pauvre père est malade, +hélas! comment ferons-nous? + +--Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c'est l'ordre du prieur, +et il fit signe à la jeune fille de descendre. + +Les deux enfants se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant +et en disant:--Notre père en mourra... mon Dieu, il en mourra... + +Croustillac, à demi caché par un pilier du hangar, avait été à la fois +touché et indigné de cette scène. + +Au moment où le moine allait fermer la porte de l'ogive, le Gascon lui +dit: + +--Mon révérend, un mot... c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin? + +--Oui, après? dit le frère d'un ton brutal. + +--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, me donner un gîte jusqu'à demain? + +--Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner à la +porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera +une soupe. Puis il ajouta:--Ces vagabonda sont la plaie des maisons +religieuses. + +L'aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonça d'un +coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la +terre de son bâton et s'écria d'une voix menaçante: + +--Mordioux! mon révérend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins. + +--Qu'est-ce que c'est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrité. + +--Parce que je porte besace, il ne s'ensuit pas que je vous demande +l'aumône, mon révérend, s'écria Croustillac. + +--Que veux-tu donc alors? + +--Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut +bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charité le +commande à votre abbé. D'ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous +ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par +les dîmes. + +--Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent! + +--Vous m'appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j'ai +encore un écu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille +et de votre soupe, dom Ribaud. + +--Qu'entends-tu par dom Ribaud, drôle que tu es? dit le frère lai en +s'avançant sur le perron. Prends garde que j'aille un peu secouer tes +guenilles. + +--Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde à ton tour, dom +Glouton, que je te fasse tâter de mon bâton de cornouiller, dom +Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal... + +Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour châtier le Gascon, +mais il haussa les épaules et dit à Croustillac: + +--Si tu as jamais l'audace de te présenter à la loge du frère portier, +tu seras étrillé d'importance. Voilà l'hospitalité que tu recevras +désormais à l'abbaye de Saint-Quentin. + +Puis s'adressant aux enfants: + +--Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou +à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus +solvable qui la demande. + +Et le moine ferma brusquement la porte. + +--Je ne puis dire cela à ces enfants, reprit l'aventurier, en se parlant +à lui-même, ce serait d'un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais +j'avais comme un petit remords d'avoir contribué à la rôtisserie d'un +couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais à me figurer +que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens +tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il +est bizarre combien je m'intéresse à eux... si j'avais moins de raison, +je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pas +éclaircir mes doutes? Qu'est-ce que je risque... j'ai un excellent +moyen.--Ah ça! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre père est +malade et pauvre? il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine; +quoique je porte la besace, j'ai un boursicot... Eh bien! au lieu +d'aller coucher et dîner à l'auberge... (que la foudre m'écrase si je +mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j'irai +dîner et coucher chez vous! Je ne vous gênerai pas, j'ai été soldat, je +ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard, +un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille fraîche, à la +douce chaleur de l'étable; voilà tout ce qu'il me faut... ça sera +toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage... +Qu'est-ce que vous dites de ça? + +--Mon père n'est pas hôtelier, monsieur, répondit le jeune garçon. + +--Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère +est ménagère, comme elle doit l'être, ils ne regretteront pas ma venue, +cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour... +Allons!... conduisez-moi à la métairie, mes enfants; votre père ne vous +grondera pas de lui amener un vieux soldat. + +Malgré la rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier +inspira quelque confiance à Jacques et à Angèle; les deux enfants se +prirent par la main, marchèrent devant l'invalide, qui les suivait +absorbé dans une profonde rêverie. + +Au bout d'une heure de route, ils arrivèrent à l'entrée d'une longue +avenue de pommiers qui conduisait à la métairie. + + + + +CHAPITRE XXXVII. + +RÉUNION. + + +Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur +père consentait à donner l'hospitalité au vieux soldat. + +En attendant le retour des enfants, l'aventurier examinait l'extérieur +de la ferme. + +Tout y paraissait tenu avec soin et propreté; à côté des bâtiments +d'exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers +ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une +légère fumée s'échappait de la cheminée de briques; au loin on entendait +gronder l'Océan, car la ferme s'élevait presque sur les falaises de la +côte. + +La pluie commençait à tomber, le vent murmurait; un petit pâtre ramenait +des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude étable +en faisant tinter leurs clochettes mélancoliques. + +L'aventurier se sentit ému à l'aspect de cette scène paisible; il +enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu'il sût leur gêne +momentanée. + +L'aventurier vit venir à lui une femme pâle et de petite taille, d'un +âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême +propreté. Son fils l'accompagnait; sa fille s'était arrêtée au seuil de +la porte. + +--Nous sommes bien fâchés, monsieur... + +A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle +comme un spectre, étendit les bras vers elle... sans prononcer une +parole, abandonna son bâton, perdit l'équilibre et tomba subitement à la +renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement +derrière lui. + +L'aventurier était évanoui. + +La duchesse de Monmouth (c'était elle), ne reconnaissant pas d'abord le +chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et +s'empressa, aidée de ses deux enfants, de secourir l'inconnu. + +Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de +l'un des noyers, pendant que sa mère et sa soeur allèrent chercher un +cordial. + +En ouvrant l'uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration, +Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que +l'aventurier portait sur sa poitrine. + +--Ma mère, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garçon. + +La duchesse s'approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le +médaillon qu'elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant +le chevalier avec plus d'attention, elle s'écria: + +--C'est lui! c'est l'homme généreux qui nous a sauvés... + +Le chevalier revint à lui. + +Lorsqu'il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes. + +Il est impossible de peindre le bonheur, les élans de joie du bon +Croustillac. + +--Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois après tant d'années! +Quand j'ai tout a l'heure entendu ces enfants s'appeler _Jacques_ et +_Angèle_, le coeur m'a battu si fort... Mais je ne pouvais croire... +espérer... Et le prince? + +La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lèvres, secoua tristement +la tête et dit: + +--Vous allez le voir. Hélas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous +revoir soit attristé par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour eût +été beau pour nous. + +--Je n'en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pénible +condition! + +--Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un +moment ici, je vais préparer mon mari à vous recevoir. + +Après quelques minutes, l'aventurier entra dans la chambre de Monmouth; +ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte, +comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans. + +Quoiqu'il fût amaigri par la souffrance, et qu'il eût alors plus de +cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le même +caractère gracieux et élevé. + +Monmouth tendit affectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant +un fauteuil à son chevet, lui dit: + +--Asseyez-vous là, mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous +cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin, +chevalier, nous voici réunis après plus de dix-huit années de +séparation!... Ah! bien souvent, Angèle et moi, nous avons parlé de +vous, de votre généreux dévouement... Notre chagrin était de ne pouvoir +dire à nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu'ils +vous doivent aussi. + +--Ah ça, monseigneur, songeons au plus pressé, dit le Gascon, chacun son +tour. + +Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et +fit gravement dans la doublure de son habit une large incision. + +--Que voulez-vous faire? demanda le duc. + +Le chevalier tira de sa poche secrète une espèce de bourse de cuir, et +dit au duc: + +--Il y a là-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en +contient autant. C'est le fruit de mes épargnes sur ma paye et le prix +de la jambe que j'ai laissée l'an passé à la bataille de Mohiloff, après +le passage de la Bérésina; car il faut être juste, Pierre le Grand, bien +nommé, paye généreusement les soldats de fortune qui s'enrôlent à son +service et qui lui font hommage de quelqu'un de leurs membres. + +--Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant +doucement la bourse que l'aventurier lui tendait. + +--Je vais être clair, monseigneur: vous êtes en arrière de cent écus de +redevance, et vous êtes menacé d'être renvoyé de cette métairie sous +huit jours. C'est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d'une +robe de moine, qui a fait cette menace à vos pauvres chers enfants, cela +tout à l'heure devant moi, à la porte du couvent. + +--Hélas! Jacques, cela n'est que trop probable, dit tristement Angèle à +son mari. + +--Je le crains, dit Monmouth, mais ce n'est pas une raison, mon ami, +pour accepter. + +--Mais, monseigneur, il me semble que vous m'avez, il y a quelque +dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions +aujourd'hui; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser +tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires +tout à notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En +arrivant à La Rochelle, le père Griffon m'a dit que vous me donniez la +_Licorne_ et sa cargaison. + +--Mon Dieu, mon ami, c'était si peu de chose auprès de ce que nous vous +devions, dit Jacques. + +--Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait +pour nous? reprit Angèle. + +--Sans doute, c'était peu... ça n'était rien, rien du tout... une tasse +de café bien sucrée, avec du rhum pour l'adoucir, n'est-ce pas? +seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en +café, en sucre et en rhum, le chargement d'un bâtiment de 800 +tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison, +c'était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises +paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m'a +blessé. + +--Mon ami... + +--J'étais payé par ce médaillon... n'en parlons plus... d'ailleurs, je +n'ai plus le droit de vous en vouloir, j'ai fait un acte de donation du +tout au père Griffon, afin qu'il en fît à son tour donation aux pauvres +ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait. + +--Serait-il possible que vous ayez refusé, s'écrièrent les deux époux. + +--Oui, j'ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez +l'étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n'étais pas déjà si riche en +bonnes oeuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur +et sans tache!... C'était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais +j'avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il +m'était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur. + +--Noble et excellent coeur! dit Angèle. + +--Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre! + +--C'est justement parce que j'avais l'habitude de la pauvreté et d'une +vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à +l'oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais +riche à 200,000 écus. J'ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça +m'a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j'avais de la +misère... du chagrin... ou que j'étais cloué sur mon grabat par une +blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:--Après +tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une +fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du +courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je +m'attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l'avoue +et je vous en remercie... j'ai néanmoins profité un peu de votre +générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de +six livres et que c'était peu pour aller en Moscovie, j'empruntai 25 +louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un +Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m'embarquai pour Revel sur un +Suédois; de Revel j'allai à Moscou, j'arrivai comme marée en carême; +l'amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la +_polichnie_ du czar, autrement dit la première compagnie d'infanterie +équipée et manoeuvrant à l'allemande qui ait existé en Russie. J'avais +fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service; +je fus donc enrôlé dans la _polichnie_ du czar, et j'eus l'honneur +d'avoir ce grand homme pour _serre-file_, car il servit dans cette +compagnie comme simple soldat, vu qu'il avait l'habitude de croire que +pour savoir un métier il faut l'apprendre... + +Une fois incorporé dans l'armée moscovite, j'ai fait toutes les guerres. +Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes +campagnes, vous parler du siége d'Azof, où je reçus un coup de sabre sur +la tête; de la prise d'Astrakan sous Schérémétoff, où j'ai gagné un coup +de lance dans les reins; du siège de Narva, où j'ai eu l'honneur +d'ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin +de la grande bataille de Dorpat. + +Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là +pour endormir vos enfants pendant les veillées d'hiver, au coin du feu, +quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers. +Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c'est que j'ai fait la +guerre, depuis que je vous ai quitté, d'abord comme bas officier, puis +comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l'an passé je +n'avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m'a donné +généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en +France, parce que, après tout, c'est encore là que l'on meurt le +mieux... quand on y est né; Je m'en allais pédestrement, en flânant, +regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour +ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le +chevalier d'un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage +ordinaire, oh! cette fois, non, ça n'a pas été le hasard... mais c'est +la providence du bon Dieu qui m'a fait rencontrer vos enfants, +monseigneur; ils m'ont amené jusqu'ici... je suis tombé à la renverse +sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et +me voilà! + +Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois, +monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère +sont morts depuis longtemps, j'aimerais donc furieusement m'établir +auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose, +quand ça ne serait qu'à servir d'épouvantail pour empêcher les oiseaux +de manger vos pommes et vos cerises; j'oublierais que vous êtes +_monseigneur_; je vous appellerais maître Jacques; j'appellerais madame +la duchesse dame Jacques; vos enfants m'appelleraient le père Polyphème, +je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu'à _vitam +æternam_. + +--Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent à la +fois Jacques et Angèle, les yeux mouillés de larmes. + +--Mais à une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux, +c'est que moi qui suis orgueilleux comme un paon, je vous paierai +d'avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que +vous m'avez refusés; total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze de +pension... dans douze ans nous ferons un autre bail. + +--Mais, mon ami... + +--Mais, monseigneur, c'est oui ou non. Si c'est oui, je reste, et je +suis plus heureux que je ne le mérite. Si c'est non, je reprends mon +bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai, +mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a +perdu son maître. + +Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d'un ton +si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l'offre du +chevalier: + +--Eh bien donc j'accepte. + +--Hourra! cria Croustillac d'une voix de Stentor, et il accompagna cette +exclamation moscovite en jetant en l'air son bonnet de poil. + +--Oui, j'accepte de grand coeur, mon vieil ami, dit Monmouth, et +pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si +généreusement.. me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et +mes enfants de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous +pouvons braver deux années aussi mauvaises que celle qui a été la cause +première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l'inquiétude de l'avenir +m'avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des +miens... assuré d'un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va +renaître. + +--Ah çà! mordioux, monseigneur, comment se fait-il qu'avec ces +énormités de pierreries que vous aviez, vous soyez réduits?... + +--Angèle va vous raconter cela, mon ami; l'émotion à la fois si douce et +si vive que je ressens m'a fatigué... + +--Après vous avoir laissé à bord de la _Licorne_, dit Angèle, nous fîmes +voile en toute hâte pour le Brésil; nous y séjournâmes quelques temps, +mais pour plus de prudence, nous résolûmes de partir pour l'Inde à bord +d'un bâtiment portugais. Nous avions vécu trois ans dans ce pays très +ignorés, très heureux, très tranquilles, lorsque je tombai sérieusement +malade. Un des meilleurs médecins de Bombay déclara que le climat de +l'Inde deviendrait mortel pour moi, l'air natal pouvant seul me sauver. +Vous savez combien Jacques m'aime; il me fut impossible de vaincre sa +résolution; il voulut à toute force revenir en Europe, en France, malgré +les dangers qui le menaçaient. Nous partîmes du Cap sur un bâtiment +hollandais, faisant voile pour le Texel. Nous possédions une somme très +considérable provenant des ventes de nos pierreries. Notre traversée fut +très heureuse jusque sur les côtes de France; mais là une tempête +horrible nous assaillit. Après avoir perdu ses mâts, après avoir été +pendant trois jours battu par les flots, notre navire échoua sur la +côte, à un quart de lieue d'ici; par un miracle du ciel, moi et Jacques +nous échappâmes seuls à une mort presque certaine. Plusieurs passagers +furent, comme nous, jetés sur la grève pendant cette nuit horrible. Tous +périrent, je vous le répète, mon ami, il fallait un miracle pour nous +sauver, moi et Jacques, moi surtout, si souffrante. Les tenanciers que +nous remplaçons dans cette ferme nous trouvèrent mourants sur la plage; +ils nous transportèrent ici. Le navire était englouti avec toutes nos +richesses; Jacques, ne s'occupant que de moi, avait tout oublié; nous ne +possédions plus rien; j'étais orpheline, sans aucune fortune; Jacques ne +pouvait s'adresser à personne sans être reconnu. Ce qui nous restait à +la Martinique avait sans doute été confisqué... et puis comment réclamer +ces biens? Pour toute ressource, il nous restait une bague que je +portais au doigt lors du naufrage; nous chargeâmes les fermiers de cette +métairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant à Abbeville; +ils en tirèrent environ quatre mille livres: c'était tout notre avoir. +Ma santé était tellement altérée que nous fûmes obligés de nous arrêter +ici; cette mesure conciliait d'ailleurs la prudence et l'économie; les +métayers étaient bons, pleins de soins pour nous. + +Peu à peu je me rétablis complétement. Presque sans ressources, nous +pensâmes à l'avenir avec effroi; pourtant nous étions jeunes, le malheur +avait redoublé notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos +hôtes nous frappa; ils étaient vieux, sans enfants; nous leur proposâmes +de prendre la moitié de leur métairie, et de faire sous leur direction +notre apprentissage, leur avouant que nous n'avions pas d'autres +ressources que ces quatre mille livres que nous partagerions avec eux. +Touchés de notre position, ces braves gens voulurent d'abord nous +dissuader de ce projet, nous représentant combien cette vie était dure +et laborieuse. J'insistai, je me sentais pleine de force et de courage; +Jacques avait trop longtemps vécu pour ne pas s'accoutumer à la vie des +champs. Nous accomplîmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques. +Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie? +Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grâce aux +leçons et aux enseignements de nos braves devanciers; leur petite +fortune, augmentée de nos deux mille livres, était suffisante... Ils +nous firent agréer pour leurs successeurs par le trésorier de l'abbaye, +et nous prîmes la métairie tout entière. + +--Ah! madame, quelle résignation! quelle énergie! s'écria le chevalier. + +--Ah! si vous saviez, mon ami, dit Monmouth, avec quelle admirable +sérénité d'âme, avec quelle douce gaieté Angèle supportait cette vie si +rude, elle habituée à une existence somptueuse! si vous saviez, comme +elle savait toujours être gracieuse, élégante et charmante, tout en +surveillant les travaux du ménage avec une admirable activité; si vous +saviez enfin quelle force je puisais dans ce coeur vaillant et dévoué, +dans ce doux regard toujours attaché sur moi avec une admirable +expression de bonheur et de contentement, si précaire que fût notre +position! Ah! qui récompensera jamais cette conduite si belle! + +--Mon ami, dit tendrement Angèle, Dieu n'a-t-il pas béni votre vie +laborieuse et paisible? ne nous a-t-il pas envoyé deux petits anges pour +changer nos devoirs en plaisirs? Que vous dirai-je enfin, reprit Angèle, +s'adressant au chevalier; depuis bientôt seize ans que dure cette vie +uniforme qui _chaque jour amène son pain_, comme disent les bonnes +gens, jamais un chagrin n'était venu la troubler, lorsque, l'an passé, +de mauvaises récoltes nous gênèrent beaucoup. Nous fumes obligés de +renvoyer deux de nos gens de ferme par économie. Jacques redoubla +d'ardeur, de travail; ses forces le trahirent, il s'alita; nos petites +ressources s'épuisèrent. Une mauvaise année, voyez-vous, pour de pauvres +fermiers, dit Angèle en souriant doucement, c'est terrible. Enfin, sans +vous, je ne sais comment nous aurions pu échapper au sort dont on nous +menaçait, car l'abbé de Saint-Quentin est inflexible pour les tenanciers +en retard; et pourtant nous mettions notre orgueil à lui payer toujours +un terme d'avance. Cent écus... tout autant... et cent écus, chevalier, +ne s'amassent pas aisément. + +--Cent écus? cela ne payait pas la broderie d'un baudrier! dit Jacques +avec un sourire mélancolique. Ah! que de fois... en voyant ma pauvre +Angèle et ma fille travailler à leur dentelle une partie de la nuit pour +parfaire cette somme... que de fois j'ai regretté le bien que j'aurais +pu faire en éprouvant ce que c'est que le malheur. + +--Écoutez, monseigneur, dit gravement Croustillac, je ne suis pas cagot. +J'ai tout à l'heure manqué de secouer la robe d'un moine; j'ai fait des +irrégularités pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sûr qu'il y a +quelqu'un là-haut qui ne perd pas de vue les honnêtes gens. Or, il est +impossible qu'après dix-huit ans d'une vie de travail et de résignation, +à cette heure que vous voilà vieux avec deux beaux enfants, vous pensiez +rester à la merci d'un moine avare ou d'une année de grêle. En vous +écoutant, il m'eut venu une idée. Si j'étais le fanfaron d'autrefois, je +dirais que c'est une idée d'en haut... mais je crois tout bonnement que +c'est une idée heureuse. Qu'est devenu le père Griffon? + +--Nous l'ignorons, nous ne sommes pas retournés à la Martinique. + +--Il appartient à l'ordre des Frères Prêcheurs; il doit être au bout du +monde, dit Monmouth. + +--Moi qui n'ai aucune nouvelle de France depuis dix-huit ans, j'en +ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m'en inquiète. Je +lui ai laissé le prix de la _Licorne_; c'est un bon et honnête +religieux; s'il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il +aura été prudent et ménager dans ses aumônes. Mon avis serait donc de +tâcher de savoir où est le révérend, car si le bon Dieu voulait qu'il +eût gardé quelque bon morceau de la _Licorne_, avouez, monseigneur, que +ça ne serait pas un méchant manger à cette heure! si ce n'est pour vous, +du moins pour ces deux beaux enfants, car le coeur me saigne de les +voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique ça leur tienne les +pieds plus chauds que des bottes de basane à éperons dorés, ou des +souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses, ces bas! +roses comme ceux que je portais en 1690, ajouta le chevalier avec un +soupir. Puis il reprit:--Eh bien! monseigneur, que dites-vous de mon +idée _griffonnante_? + +--Je dis, mon ami, que c'est un fol espoir. Le père Griffon est sans +doute mort; il aura légué sans doute votre fortune à quelque communauté +religieuse. + +--A l'abbaye de Saint-Quentin, peut-être? dit Angèle. + +--Mordioux! il ne manquerait plus que ça. J'irais mettre sur l'heure le +feu au couvent. + +--Ah! fi... fi... chevalier! dit Angèle. + +--C'est qu'aussi je rage d'avoir fait ce que j'ai fait à l'endroit de +vos deux cent mille écus; mais pouvais-je alors m'imaginer que je +retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamants à la pelle? +Ah ça! il ne s'agit pas de philosopher, mais de retrouver le père +Griffon, s'il existe. + +--Et comment le retrouver? dit Monmouth. + +--En le cherchant, monseigneur. Moi qui n'ai aucune raison pour me +cacher, dès demain je me mettrai en quête, clopin clopant.. Rien n'est +plus simple, en vérité, je suis stupide de n'y avoir pas songé plus tôt: +je m'adresserai directement au supérieur des Missions étrangères, à +Paris; ainsi nous saurons à quoi nous en tenir... Le supérieur +m'apprendra du moins si le bon père est en vie ou non; et même, à ce +sujet, je ferai demain une visite à votre voisin l'abbé de +Saint-Quentin; il me dira comment m'y prendre... pour avoir ces +renseignements. Je lui porterai vos cent écus, ce sera une bonne manière +d'entamer l'entretien. + +La journée se passa entre les trois amis. On laisse à penser les récits, +les souvenirs, gais ou touchants ou tristes, qui furent évoqués. + +Le lendemain Croustillac, qui s'était déjà fait un ami du jeune Jacques, +partit pour l'abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement +empaqueté en beaux louis d'or, fut un excellent passe-port pour arriver +jusqu'au père trésorier... + +--Mon père, lui dit Croustillac, j'aurais une lettre très importante à +remettre à un bon religieux de l'ordre des Frères-Prêcheurs; je ne sais +s'il vit, s'il meurt, s'il est en Europe, ou au bout du monde; à qui +faut-il s'adresser pour être renseigné à son sujet? + +--A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partie des missions, et +qui, après de longs et pénibles travaux apostoliques, est venu depuis +six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye. + +--Et quand pourrai-je voir ce vénérable chanoine, mon père? + +--Ce matin même; demandez, en descendant dans la cour du cloître, qu'un +frère lai vous conduise chez le père Griffon, et... + +Croustillac donna un si furieux coup de bâton sur le plancher en +poussant trois fois son exclamation moscovite:--Hourra... hourra... +hourra!... que le père trésorier fut effrayé et sonna précipitamment, +croyant avoir affaire à un fou. + +Un père entra. + +--Pardon, mon bon père, dit Croustillac, ces cris sauvages et ce coup de +bâton non moins sauvage vous peignent l'état de mon âme!... mon +étonnement!... ma joie!... C'est justement le père Griffon que je +cherche. + +--Conduisez donc monsieur chez le père Griffon, dit le trésorier. + +Nous renonçons à peindre cette nouvelle reconnaissance si importante +pour les résultats qu'en attendait le Gascon. + +Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicommis de +Croustillac, et craignant que le chevalier ne vînt un jour à regretter +son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là ses +intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche +aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital, +qu'il se réservait d'employer à une fondation pieuse si le Gascon ne +reparaissait pas. + +La vente de la _Licorne_, faite prudemment, avait rapporté sept cent +mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale +avantageuse aux environs d'Abbeville, non loin de l'abbaye de +Saint-Quentin, en avait profité. Il s'était donc rendu acquéreur d'une +fort belle terre appelée _Châteauvieux_. Au retour de ses longs voyages, +six mois environ avant l'époque dont il s'agit, le père Griffon avait +demandé de préférence un canonicat en Picardie, afin d'être plus à +portée de surveiller les biens qu'il gérait, ignorant toujours si le +Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière +supposition, d'après un silence de dix-huit ans. + +Le père Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l'abbaye que pour +aller visiter le domaine de Châteauvieux. Depuis six mois qu'il logeait +à Saint-Quentin, il n'était jamais allé du côté de la métairie dont +Jacques de Monmouth était le fermier. + +La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme fut aussi +touchante que celle de l'aventurier. + +Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine +appartiendrait à Jacques, l'autre moitié à Croustillac, sous le nom +duquel il resterait. + +Le Gascon testa immédiatement en faveur des deux enfants de Monmouth, à +condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Châteauvieux. + +Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de +l'abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour +un oncle d'_Amérique_, qui était venu incognito éprouver ses neveux, +pauvres cultivateurs. + +Jacques céda sa métairie au tenancier qu'on lui avait destiné pour +remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfants et son _oncle_ +Croustillac pour Châteauvieux. + +Les trois amis vécurent longuement, heureusement dans le domaine, et +leurs enfants et petits-enfants y vécurent après eux. + +Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l'an, le +père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvieux. + +Un seul jour chaque année assombrissait cette vie paisible et heureuse. +C'était l'anniversaire du _15 juillet 1685_, anniversaire du sacrifice +du courageux SIDNEY. + +Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son père descendait de +race royale. Le secret fut toujours gardé par Jacques, par sa femme, par +Croustillac et par le père Griffon. + +L'âge avait tellement changé le duc, tant d'années avaient d'ailleurs +passé sur les événements de la Martinique, qu'il ne fut plus jamais +inquiété. + +Quelquefois seulement les enfants et les petits-enfants de Jacques de +Monmouth ouvraient des yeux étonnés, lorsque leur bon et vieil ami, le +chevalier de Croustillac, s'adressant à la duchesse de Monmouth d'un air +d'intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme +d'attendrissement, ces mots d'une apparence véritablement cabalistique: + +_Barbe-Bleue, l'Ouragan, Arrache-l'Ame, Youmaalë, le Morne-au-Diable._ + + +FIN. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + Pages + +CHAPITRE XIX. La surprise 1 + +--XX. Le départ 12 + +--XXI. La trahison 25 + + +TROISIÈME PARTIE. + +CHAPITRE XXII. Le vice-roi d'Irlande et d'Écosse 40 + +--XXIII. La surprise 54 + +--XXIV. L'entretien 65 + +--XXV. Révélation 78 + +--XXVI. Le dévouement 90 + +--XXVII. Le martyr 101 + +--XXVIII. L'arrestation 113 + +--XXIX. Le départ 127 + +QUATRIÈME PARTIE. + + Pages + +CHAPITRE XXX. Regrets 140 + +--XXXI. Le départ 152 + +--XXXII. La frégate 162 + +--XXXIII. Le jugement 177 + +--XXXIV. La chasse 190 + +--XXXV. Le retour 201 + + +ÉPILOGUE. + +CHAPITRE XXXVI. L'abbaye 213 + +--XXXVII. Réunion 226 + +FIN DE LA TABLE. + + +NOTES: + +[1] Espèce de calebasse assez profonde. + +[2] Apprenti boucanier. + +[3] Le Prétendant, né en 1688. + +[4] Voici comment finit le paragraphe de Hume déjà cité: + +«Après son exécution, ses partisans conservèrent l'espérance de le +revoir à leur tête; ils se flattèrent que le prisonnier qu'on avait +exécuté n'était pas le duc de Monmouth, mais qu'un de ses amis qui lui +RESSEMBLAIT BEAUCOUP AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI. + +--Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768), +ajoute: + +«Il est certain que le bruit courut dans Londres qu'un officier de +l'armée de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr +d'être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui +avec autant de joie qui si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce +bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son +cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s'écria: Ah! ce n'est pas +le duc de Monmouth!» + +Enfin, Sainte-Foix, qui cherche à prouver que le Masque de Fer n'était +autre que le duc de Monmouth, cite un passage d'un autre ouvrage +anglais, par Pyms, et dans lequel on lit: + +«Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu +ci-devant la lieutenance de la Tour, et à qui le prince d'Orange l'avait +ôtée pour la donner au lord Lucas.--_Skelton, lui dit le comte Danby, +hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc +de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en +Angleterre.--Je n'ai point affirmé cela, puisque je n'en sais rien, dit +Skelton, mais j'ai dit que, la nuit d'après la prétendue exécution du +duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le +tirer de la Tour, et que le duc fut emmené par lui.»_ + +Sainte-Foix cite encore une conversation du père Tournemine, et ajoute: + +«La duchesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du +roi Jacques qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince +l'exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l'heure de la +mort et prêt à communier, avait fait promettre devant l'hostie, que +Huldeston, prêtre catholique, avait secrètement apportée, avait fait +promettre au roi Jacques (alors duc d'York) que, quelque révolte que +tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.--_Aussi +le roi Jacques ne l'a-t-il_ PAS FAIT MOURIR, répondit le père Sunders.» + +Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulement établir +que la donnée de ce récit n'était pas absolument une fiction romanesque, +et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue, +elle était du moins basée sur une _possibilité_ vraisemblable. + +[5] Sorte de coffre destiné à l'amarrage des navires. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE *** + +***** This file should be named 38435-8.txt or 38435-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/4/3/38435/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38435-8.zip b/38435-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b20ae9b --- /dev/null +++ b/38435-8.zip diff --git a/38435-h.zip b/38435-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f0bd186 --- /dev/null +++ b/38435-h.zip diff --git a/38435-h/38435-h.htm b/38435-h/38435-h.htm new file mode 100644 index 0000000..933f477 --- /dev/null +++ b/38435-h/38435-h.htm @@ -0,0 +1,15849 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Le morne-au-diable, par Eugène Süe. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.25em;text-align:justify;margin-bottom:.25em;text-indent:2%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.decor {margin:8% auto 8% auto;} + +.r {text-align:right;margin-right:5%;} + +small {font-size: 70%;} + + h1 {text-align:center;clear:both;} + + h2,h3 {margin:8% auto 2% auto;text-align:center;clear:both;} + + hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + + img {border:none;} + + sup {font-size:75%;} + +.figcenter {margin:auto;text-align:center;text-indent:0%;} + +.footnotes {border:dotted 3px gray;margin:5% auto 5% auto;clear:both;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} + +.poem {margin-left:25%;text-indent:0%;font-size:90%;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le morne au diable + +Author: Eugène Sue + +Release Date: December 29, 2011 [EBook #38435] +[Last updated: May 15, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1><small><small>LE</small></small><br /> +MORNE-AU-DIABLE<br /> +<small><small>(Complète)</small></small></h1> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="" +style="margin:2% auto 5% auto;border:2px dotted gray;padding:1%;"> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_CHAPITRES-1">TABLE DU TOME PREMIER</a></td></tr> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_CHAPITRES-2">TABLE DU TOME SECOND</a></td></tr> +</table> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/cover.jpg" width="367" height="550" alt="image pas disponible" title="" /> +</p> + +<div class="decor"> +<p class="figcenter"> +<img src="images/dec.png" width="25" height="13" alt="image pas disponible" title="" /> +</p> + +<p class="cb">IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/dec.png" width="25" height="13" alt="image pas disponible" title="" /> +</p> +</div> + +<h1><small><small>LE</small></small><br /> +MORNE-AU-DIABLE</h1> + +<p class="cb">PAR<br /> +<br /> +<big>EUGÈNE SÜE</big><br /> +<br /><br /><br /> +<img src="images/dec2.png" width="25" height="8" alt="image pas disponible" /> +<br /><br /> +TOME PREMIER<br /> +<br /> +<img src="images/dec2.png" width="25" height="8" alt="image pas disponible" /> +<br /><br /><br /> +PARIS<br /> +PAULIN, ÉDITEUR<br /> +RUE RICHELIEU, 60<br /> +——<br /> +1846</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_1001" id="page_1001"></a></p> + +<h1><small><small>LE</small></small><br /> +MORNE-AU-DIABLE</h1> + +<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<h3><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.<br /><br /> +<small>LE PASSAGER.</small></h3> + +<p>Vers la fin de mai 1690, le trois-mâts la Licorne partit de La Rochelle +pour la Martinique.</p> + +<p>Le capitaine Daniel commandait ce navire armé d’une douzaine de pièces +de moyenne artillerie; précaution défensive nécessaire, nous étions +alors en guerre avec l’Angleterre, et les pirates espagnols venaient +souvent croiser au vent des Antilles, malgré les fréquentes poursuites +de nos flibustiers.</p> + +<p>Parmi les passagers de la Licorne, très peu nombreux d’ailleurs, on +remarquait le révérend père Griffon, de l’ordre des frères Prêcheurs. Il +retournait à la Martinique desservir la paroisse du Macouba, dont il +occupait la cure depuis quelques années, à la grande<a name="page_1002" id="page_1002"></a> satisfaction des +habitants et des esclaves de ce quartier.</p> + +<p>La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement +en état d’hostilité ouverte contre les Anglais, les Espagnols ou les +Caraïbes, mettait les prêtres des Antilles dans une position +particulière. Ils devaient non seulement prêcher, confesser, communier +leurs ouailles, mais aussi les aider à se défendre lors des fréquentes +descentes de leurs ennemis de toutes nations et de toutes couleurs.</p> + +<p>La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée +et exposée à des surprises meurtrières; plus d’une fois le père Griffon, +aidé de ses deux nègres, bien retranché derrière une grosse porte +d’acajou crénelée, avait repoussé les assaillants par un feu vif et +nourri.</p> + +<p>Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d’assez +grandes connaissances théoriques en architecture militaire, le père +Griffon avait donné d’excellents avis aux gouverneurs successifs de la +Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense.</p> + +<p>Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des +charpentes; instruit en agriculture, excellent jardinier, d’un esprit +inventif, plein de ressources, d’une rare énergie, d’un courage +déterminé, c’était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le +quartier qu’il habitait.</p> + +<p>La parole évangélique n’avait peut-être pas dans sa bouche toute +l’onction désirable; sa voix était dure, ses exhortations rudes; mais le +sens moral en était excellent, et la charité n’y perdait rien.<a name="page_1003" id="page_1003"></a></p> + +<p>Il disait la messe assez vite et fort à la <i>flibustière</i>. On le lui +pardonnait en songeant que l’office avait souvent été interrompu par une +descente d’Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres, et qu’alors le +père Griffon, sautant de la chaire où il prêchait la paix et la +concorde, s’était un des premiers mis à la tête de son troupeau pour le +défendre.</p> + +<p>Quant aux blessés et aux prisonniers, une fois l’engagement terminé, le +digne prêtre améliorait leur position autant qu’il le pouvait, et +pansait avec toute sorte de soins les blessures qu’il avait faites.</p> + +<p>Nous n’entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût +de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent +controversée:—<i>Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la +guerre?</i>—Nous n’invoquerons à ce sujet ni l’autorité de saint Grégoire +ni celle de Léon IV; nous dirons simplement que ce digne prêtre faisait +le bien et repoussait le mal de toutes ses forces.</p> + +<p>D’un caractère loyal et généreux, ouvert et gai, le père Griffon était +malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C’était de sa part +de continuelles plaisanteries de séminaire sur les filles d’Ève, sur ces +tentatrices, sur ces diaboliques alliées du serpent.</p> + +<p>Nous dirons à la louange du père Griffon qu’il y avait dans ses +railleries, d’ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit; +il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu’il regrettait de ne pouvoir +même désirer; car, malgré la licence extrême des habitudes créoles, la +pureté des mœurs du père Griffon ne se démentit jamais.<a name="page_1004" id="page_1004"></a></p> + +<p>On aurait peut-être pu lui reprocher d’aimer un peu la bonne chère; non +qu’il en abusât (il se bornait à jouir des biens que Dieu nous donne), +mais il aimait singulièrement à s’entretenir de recettes merveilleuses +pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre +les fruits parfumés des tropiques; quelquefois même l’expression de sa +sensualité devenait contagieuse, lorsqu’il racontait certains repas à la +<i>boucanière</i> faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l’île. Le +père Griffon possédait entre autres le secret d’un <i>boucan</i> de tortue +dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante +chez ses auditeurs. Malgré son formidable et fréquent appétit, le père +Griffon observait scrupuleusement ses jeûnes, qu’une bulle du pape +rendait d’ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes +qu’en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre aurait +abandonné le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux +envers un pauvre esclave; que personne n’était plus que lui pitoyable, +aumônier et sagement ménager, regardant le peu qu’il possédait comme le +bien des malheureux.</p> + +<p>Jamais ses consolations, ses secours ne manquaient à ceux qui +souffraient; une fois sa tâche chrétienne accomplie, il travaillait +gaiement et vigoureusement à son jardin, arrosait ses plantes, sarclait +ses allées, émondait ses arbres; et le soir venu, il aimait à se reposer +de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant avec une +intelligente friandise des richesses gastronomiques du pays.</p> + +<p>Ses ouailles ne laissaient jamais vides son cellier ou<a name="page_1005" id="page_1005"></a> son +garde-manger. Le plus beau fruit, la plus belle pièce de la chasse ou de +la pêche lui étaient toujours fidèlement envoyés; il était aimé, il +était béni; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et +son jugement décidait en dernier ressort de toutes les questions.</p> + +<p>L’extérieur du père Griffon répondait parfaitement à l’idée qu’on +pourrait peut-être se faire de lui, d’après ce que nous venons de dire +de son caractère.</p> + +<p>C’était un homme de cinquante ans au plus, robuste, actif, quoiqu’un peu +replet; sa longue robe de laine blanche à camail noir dessinait ses +larges épaules, une calotte de feutre couvrait son front chauve. Son +visage coloré, son triple menton, ses lèvres épaisses et vermeilles, son +nez long et fortement aplati à son extrémité, ses petits yeux vifs et +gris lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais; mais ce qui +caractérisait surtout la physionomie du père Griffon, c’était une rare +expression de franchise, de bonté, de hardiesse et d’innocente +raillerie.</p> + +<p>Au moment où commence ce récit, le frère Prêcheur, debout à l’arrière du +bâtiment, causait avec le capitaine Daniel.</p> + +<p>A la facilité avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgré le +violent roulis du navire, on voyait que le père Griffon avait depuis +longtemps le <i>pied marin</i>.</p> + +<p>Le capitaine Daniel était un vieux loup de mer; une fois au large il +abandonnait la direction de son navire à ses seconds ou à son pilote et +s’enivrait régulièrement tous les soirs. Faisant très fréquemment le<a name="page_1006" id="page_1006"></a> +voyage de la Martinique à La Rochelle, il avait déjà ramené d’Amérique +le père Griffon. Aussi ce dernier, habitué à l’ébriété du digne +capitaine, surveillait assez attentivement la manœuvre; car, sans +posséder la science nautique du père Fournier et autres de ses confrères +religieux, il avait assez de connaissances théoriques et pratiques en +marine.</p> + +<p>Plusieurs fois le religieux avait fait la traversée de la Martinique à +Saint-Domingue, et à la Côte ferme à bord des bâtiments flibustiers qui +prélevaient toujours une sorte de dîme sur leurs prises en faveur des +églises des Antilles.</p> + +<p>La nuit approchait; le père Griffon aspirait avec plaisir l’odeur du +souper que l’on préparait à l’avant; le domestique du capitaine vint +prévenir les passagers que le repas était prêt; deux ou trois d’entre +eux qui avaient résisté au mal de mer entrèrent dans la dunette.</p> + +<p>Le père Griffon dit le <i>Benedicite</i>. On venait à peine de s’asseoir à +table, lorsque la porte de la cabine s’ouvrit brusquement, et l’on +entendit ces mots prononcés avec l’accent gascon le plus renforcé:</p> + +<p>—Il y aura bien, je l’espère, illustre capitaine, une toute petite +place pour le chevalier de Croustillac?</p> + +<p>Tous les convives firent un mouvement de surprise et puis cherchèrent à +lire sur la figure du capitaine l’explication de cette singulière +apparition.</p> + +<p>Le capitaine restait béant, regardant son nouvel hôte d’un air presque +effrayé.</p> + +<p>—Ah ça! qui êtes-vous? Je ne vous connais pas.<a name="page_1007" id="page_1007"></a> D’où diable sortez-vous +donc, monsieur? s’écria-t-il enfin.</p> + +<p>—Si je sortais de chez le diable, ce bon père... et le Gascon baisa la +main du père Griffon, ce bon père m’y renverrait bien vite, en me +disant: <i>Vade retro Satanas</i>...</p> + +<p>—Mais d’où venez-vous, monsieur? s’écria le capitaine stupéfait de +l’air confiant et souriant de cet hôte inattendu. On n’arrive pas ainsi +à bord... Vous n’êtes pas sur mon rôle d’équipage... vous n’êtes pas +tombé du ciel, peut-être?</p> + +<p>—Tout à l’heure c’était de l’enfer, maintenant c’est du ciel que je +viens. Mordioux! je ne prétends pas à une origine si divine ou si +infernale, illustre capitaine... Je...</p> + +<p>—Il ne s’agit pas de cela, répondez-moi, s’écria le capitaine! Comment +êtes-vous ici?</p> + +<p>Le chevalier prit un air majestueux:</p> + +<p>—Je serais indigne d’appartenir à la noble maison de Croustillac, une +des plus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hésitation à +satisfaire à la légitime curiosité de l’illustre capitaine.</p> + +<p>—Enfin, c’est bien heureux! s’écria ce dernier.</p> + +<p>—Ne dites pas que cela est bien heureux, capitaine, dites que cela est +juste. Je tombe à votre bord comme une bombe, vous vous étonnez... rien +de plus naturel... Vous me demandez comment je suis embarqué; c’est +votre droit; je vous l’explique, c’est mon devoir... Complétement +satisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant: +C’est très bien, chevalier, mettez-vous à table avec nous; je vous +réponds:<a name="page_1008" id="page_1008"></a> Capitaine, ça n’est pas de refus, car je meurs d’inanition; +bénie soit votre offre bienfaisante! Ce disant, je me glisse entre ces +deux estimables gentilshommes; je me fais petit, petit, pour ne pas les +gêner; au contraire, car le roulis est si violent que je les cale...</p> + +<p>En parlant ainsi, le chevalier avait exécuté ses paroles à la lettre; +profitant de l’étonnement général, il s’était placé entre deux convives, +et se trouva bientôt muni du verre de l’un, du couvert de l’autre, de +l’assiette d’un troisième, un profond ébahissement rendant ses voisins +étrangers aux choses d’ici-bas.</p> + +<p>Tout ceci fut exécuté avec tant de prestesse, de dextérité, de +confiance, de hardiesse, que les convives de l’illustre capitaine de la +<i>Licorne</i>, et l’illustre capitaine lui-même, ne songèrent qu’à jeter un +regard de plus en plus curieux et étonné sur le chevalier de +Croustillac.</p> + +<p>Cet aventurier portait fièrement un vieux justaucorps de ratine +autrefois verte, mais alors d’un bleu-jaunâtre; ses chausses, éraillées, +étaient de la même nuance; ses bas, jadis écarlates, mais alors d’un +rose fané, semblaient en quelques endroits <i>brodés</i> de fil blanc; un +feutre gris complétement râpé; un vieux baudrier garni de larges +passements de faux or couleur de cuivre rougi, supportait une longue +épée sur laquelle le chevalier s’était appuyé en entrant d’un air de +capitan. M. de Croustillac était un homme de haute taille et d’une +maigreur excessive; il paraissait âgé de trente-six à quarante ans; ses +cheveux, sa moustache et ses sourcils étaient d’un noir de jais; sa +figure osseuse,<a name="page_1009" id="page_1009"></a> brune et hâlée; il avait un long nez, de petits yeux +fauves d’une vivacité extraordinaire, et la bouche énorme; sa +physionomie révélait à la fois une assurance imperturbable et une vanité +outrée.</p> + +<p>M. de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu’on ne +trouve guère que chez les Méridionaux; il s’aveuglait tellement sur son +mérite et sur ses grâces naturelles, qu’il ne croyait pas de femmes +capables de lui résister; la liste de ses prétendues bonnes fortunes de +tous genres eût été interminable. Si les mensonges les plus foudroyants +ne lui coûtaient guère, on ne pouvait lui refuser un véritable courage +et une certaine noblesse de caractère. Cette valeur naturelle, jointe à +son aveugle confiance en lui, le précipitaient quelquefois au milieu des +positions les plus inextricables, au milieu desquelles il donnait +toujours tête baissée, et dont il ne sortait jamais sans horions; car +s’il était aventureux et hâbleur comme un Gascon, il était opiniâtre et +têtu comme un Breton.</p> + +<p>Jusqu’alors sa vie avait été à peu près celle de tous ses confrères en +Bohême. Cadet d’une pauvre famille de Gascogne, d’une noblesse douteuse, +il était venu chercher fortune à Paris; tour à tour bas-officier d’une +compagnie d’enfants perdus, prévôt d’académie, baigneur étuviste, +maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de +Hollande, il s’était plus d’une fois donné pour protestant, feignant de +se convertir à la foi catholique afin de toucher les cinquante écus que +M. Pélisson payait à chaque néophyte sur la caisse des conversions. +Cette fourberie découverte, le chevalier fut condamné au fouet et à la +prison. Il subit<a name="page_1010" id="page_1010"></a> le fouet, échappa à la prison, se déguisa au moyen +d’un énorme emplâtre sur l’œil, ceignit une formidable épée dont il +battit le pavé, et embrassa la profession d’enjôleur de provinciaux au +profit de quelques maisons brelandières, dans lesquelles il conduisait +ces innocents agneaux, qui n’en sortaient jamais que tondus à vif. On +doit dire à la louange du chevalier qu’il restait toujours étranger à +ces friponneries, et, comme il le disait lui-même, s’il tendait +l’hameçon, il ne mangeait pas le poisson.</p> + +<p>Les édits sur les duels étaient alors très sévères. Un jour le chevalier +rencontra sur son passage un spadassin très connu, nommé +Fontenay-Coup-d’Épée. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en +lui disant: «Gare... je suis Fontenay-<i>Coup-d’Épée</i>.—Et moi, +Croustillac-<i>Coup-de-Canon</i>», dit le Gascon, en mettant sa rapière au +vent. Fontenay fut tué, et Croustillac obligé de fuir pour échapper aux +recherches.</p> + +<p>Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui +se réalisaient aux îles: il partit pour La Rochelle, espérant de s’y +embarquer pour l’Amérique. Il voyagea tantôt à pied, tantôt sur des +chevaux de retour, tantôt en charrette. Une fois arrivé, Croustillac +devait, non seulement payer son passage à bord d’un bâtiment, mais +encore obtenir de l’intendant de marine la permission de s’embarquer +pour les Antilles.</p> + +<p>Ces deux choses étaient aussi difficiles l’une que l’autre; les +migrations des protestants, auxquelles Louis XIV voulait s’opposer, +rendaient la police des ports extrêmement sévère, et le voyage de la +Martinique<a name="page_1011" id="page_1011"></a> ne coûtait pas moins de huit à neuf cents livres. Or, de sa +vie l’aventurier n’avait possédé la moitié de cette somme.</p> + +<p>Arrivant à La Rochelle avec dix écus dans sa poche, vêtu d’un sarrau, et +portant au bout du fourreau de son épée, son justaucorps et ses chausses +soigneusement empaquetés, le chevalier alla se loger, en fin compagnon, +dans une pauvre taverne ordinairement fréquentée par les matelots. Là, +il s’enquit d’un bâtiment en partance, et il apprit que la <i>Licorne</i> +devait mettre à la voile sous peu de jours.</p> + +<p>Deux maîtres de ce bâtiment hantaient la taverne que le chevalier avait +choisie comme centre de ses opérations. Il serait trop long de raconter +par quels prodiges d’astuce et d’adresse, par quels impudents et +fabuleux mensonges, par quelles folles promesses Croustillac parvint à +intéresser à son sort le maître tonnelier, chargé de l’arrimage des +tonneaux d’eau douce dans la cale; qu’il suffise de savoir que cet homme +consentit à cacher Croustillac dans un tonneau vide et à l’amener ainsi +à bord de la <i>Licorne</i>.</p> + +<p>Selon l’usage, les délégués de l’intendant et les greffiers de +l’amirauté visitèrent scrupuleusement le navire au moment de son départ, +pour s’assurer que personne ne s’y était embarqué en fraude.</p> + +<p>Le chevalier se tint coi au fond de sa barrique, rangé parmi les +futailles de la cale et il échappa ainsi aux recherches minutieuses des +gens du roi. Son cœur bondit d’aise lorsqu’il sentit le navire se +mettre en marche; il attendit quelques heures avant que d’oser se +montrer, sachant bien qu’une fois en haute mer le<a name="page_1012" id="page_1012"></a> capitaine de la +<i>Licorne</i> ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de +contrebande.</p> + +<p>Il avait été convenu entre le maître tonnelier et le chevalier que ce +dernier n’expliquerait jamais par quel moyen il était parvenu à +s’introduire à bord.</p> + +<p>Un homme moins impudent que notre aventurier se serait timidement tenu à +l’écart parmi les matelots, attendant avec assez d’inquiétude le moment +où le capitaine Daniel découvrirait cet embarquement frauduleux. +Croustillac, au contraire, alla hardiment au but; préférant la table du +capitaine à la gamelle des marins, il ne mit pas un moment en doute +qu’il dût s’asseoir à cette table, sinon de droit, du moins de fait.</p> + +<p>On le voit, son audace l’avait servi.</p> + +<p>Tel était l’hôte improvisé sur lequel les convives de la <i>Licorne</i> +jetaient des regards curieux.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.<br /><br /> +<small>LA BARBE-BLEUE.</small></h3> + +<p>—Allez-vous enfin, monsieur, m’expliquer comment vous vous trouvez ici? +s’écria le capitaine de la <i>Licorne</i>, trop impatient de savoir le secret +du Gascon pour le faire sortir de table.<a name="page_1013" id="page_1013"></a></p> + +<p>Le chevalier de Croustillac se versa un grand verre de vin, se leva et +dit à haute voix:</p> + +<p>—Je proposerai d’abord à l’illustre compagnie de porter une santé qui +nous est chère à tous, celle de notre glorieux monarque, celle de Louis +le Grand, le plus adorable des princes.</p> + +<p>Dans ces temps de despotisme inquiet, il eût été impolitique, dangereux +même pour le capitaine, d’accueillir froidement la proposition du +chevalier.</p> + +<p>Maître Daniel, et à son exemple les passagers, répondirent donc à son +appel. Tous répétèrent en chœur:</p> + +<p>—A la santé du roi! à la santé de Louis le Grand!</p> + +<p>Un seul convive resta silencieux. C’était le voisin du chevalier. +Croustillac le regarda en fronçant le sourcil.</p> + +<p>—Mordioux! monsieur, n’êtes-vous donc pas des nôtres, lui dit-il; +seriez-vous l’ennemi de notre monarque bien-aimé?</p> + +<p>—Point du tout, point du tout, monsieur; j’aime et je vénère ce grand +monarque. Mais comment boirais-je? vous avez pris mon verre, répondit +timidement le passager.</p> + +<p>—Comment! mordioux! c’est pour un si frivole motif que vous vous +exposez à passer pour un mauvais Français? s’écria le chevalier en +haussant les épaules. Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais... +laquais... allons donc, un verre à monsieur! Mon cher ami... à la bonne +heure! maintenant debout et redisons tous: A la santé du roi... de notre +grand roi!</p> + +<p>Le toast porté, on se rassit.</p> + +<p>Le chevalier profita de ce mouvement pour faire<a name="page_1014" id="page_1014"></a> donner une assiette et +un couvert à son voisin. Puis, découvrant un potage placé devant lui, il +dit effrontément au père Griffon:</p> + +<p>—Mon révérend, vous offrirai-je de ce potage aux pigeonneaux?</p> + +<p>—Mais, corbleu! monsieur, s’écria le capitaine, outré des libertés du +chevalier, vous vous mettez bien à votre aise.</p> + +<p>Celui-ci interrompit maître Daniel et lui dit d’un air grave:</p> + +<p>—Capitaine, je sais rendre à chacun ce qui lui est dû: le clergé est le +premier ordre de l’État; je me conduis donc en chrétien en servant +d’abord le révérend père que voici; je ferai plus, je saisirai cette +occasion de rendre hommage, dans sa respectable et sainte personne, aux +vertus évangéliques qui distinguent et distingueront toujours notre +Eglise.</p> + +<p>En disant ces mots, le chevalier servit le père Griffon.</p> + +<p>De ce moment il devenait assez difficile au capitaine d’expulser +l’aventurier de sa table; il n’avait pu refuser le toast du chevalier, +ni l’empêcher de faire les honneurs des mets qui se trouvaient à sa +portée. Pourtant il continua son interrogatoire:</p> + +<p>—Allons, monsieur, vous êtes bon gentilhomme, soit! vous êtes bon +chrétien, vous aimez le roi comme nous l’aimons tous, cela est très +bien. Maintenant, dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici +à manger mon souper?</p> + +<p>—Mon père, s’écria le chevalier, je vous prends à témoin, ainsi que +l’honorable compagnie...<a name="page_1015" id="page_1015"></a></p> + +<p>—A témoin de quoi, mon fils? dit le père Griffon.</p> + +<p>—A témoin de ce que vient de dire le capitaine.</p> + +<p>—Comment! Qu’ai-je dit! s’écria maître Daniel.</p> + +<p>—Capitaine! vous avez dit, vous avez reconnu, proclamé à la face de la +société que j’étais bon gentilhomme!...</p> + +<p>—Je l’ai dit, sans doute, mais...</p> + +<p>—Que j’étais bon chrétien!</p> + +<p>—Oui, mais...</p> + +<p>—Que j’aimais le roi!</p> + +<p>—Oui, parce que...</p> + +<p>—Eh bien! reprit le chevalier, j’en prends de nouveau à témoin +l’illustre compagnie... quand on est bon chrétien, quand on est bon +gentilhomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de +plus? Mon révérend, vous servirai-je de ce hochepot?</p> + +<p>—J’en accepterai, mon fils, car mon mal de mer, à moi, c’est l’appétit; +une fois embarqué, ma faim redouble.</p> + +<p>—Je suis ravi, mon père, de cette conformité d’organisation, car je ne +me sens pas d’autre indisposition qu’une faim dévorante...</p> + +<p>—Eh bien! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met à même de +satisfaire cette faim, je vous dirai, pour me servir de vos propres +paroles, que c’est justement parce que vous êtes bon gentilhomme, bon +chrétien et affectionné à notre bien-aimé souverain, que vous devez +aller au-devant de la question que vous fait maître Daniel au sujet de +votre séjour extraordinaire à bord de son bâtiment.<a name="page_1016" id="page_1016"></a></p> + +<p>—Malheureusement voilà ce qui m’est impossible, mon père.</p> + +<p>—Comment, impossible? s’écria le capitaine courroucé.</p> + +<p>Le chevalier prit un air de componction solennelle, et répondit en +montrant le père Griffon:</p> + +<p>—Le révérend père peut seul entendre ma confession et mes aveux: ce +secret n’est pas seulement le mien; ce secret est grave, bien grave, +ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec contrition.</p> + +<p>—Et moi!... je pourrais vous forcer à parler, s’écria le capitaine, +quand je devrais vous faire attacher un boulet à chaque pied et vous +mettre à cheval sur une barre de cabestan jusqu’à ce que vous disiez la +vérité.</p> + +<p>—Capitaine, reprit le chevalier avec un calme imperturbable, je n’ai +jamais souffert une menace, un clin d’œil... une moue... un signe... +un zest... un rien qui me parût insultant... mais vous êtes roi à votre +bord, par cela même je suis dans votre royaume... et je me reconnais +pour votre sujet... vous m’avez admis à votre table (je continuerai à +être toujours digne de cette faveur); pourtant ce n’est pas une raison +pour m’infliger arbitrairement les plus mauvais traitements; néanmoins, +je saurai m’y résigner, les supporter, à moins que ce bon père, l’appui +du faible contre le fort, ne daigne intercéder auprès de vous en ma +faveur, répondit humblement le chevalier.</p> + +<p>La position du capitaine devenait embarrassante, car le père Griffon ne +put s’empêcher de dire quelques mots en faveur de l’aventurier qui se +mettait si<a name="page_1017" id="page_1017"></a> brusquement sous sa protection, et qui promettait de révéler +sous le sceau de la confession le secret de son séjour à bord de la +<i>Licorne</i>.</p> + +<p>La colère du capitaine se calma un peu; le chevalier, d’abord flatteur, +insinuant, devint jovial, plaisant, bouffon: il fit, pour amuser les +convives, toutes sortes de tours d’adresse; il mit des couteaux en +équilibre sur le bout de son nez, il construisit des pyramides de verres +et de bouteilles avec une habileté surprenante, il chanta de nouveaux +noëls, il imita le cri de différents animaux.</p> + +<p>Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la <i>Licorne</i>, +assez peu difficile d’ailleurs sur le choix de ses amusements, qu’à la +fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l’épaule:</p> + +<p>—Allons, chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n’y a pas +moyen de faire que vous n’y soyez pas; vous êtes un gai compagnon, il y +aura toujours pour vous un couvert à ma table, et on trouvera bien à +vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux-pont.</p> + +<p>Le chevalier se confondit en remercîments et en protestation de +reconnaissance, se rendit au gîte qu’on lui avait assigné, et s’endormit +bientôt d’un profond sommeil, parfaitement rassuré sur sa condition +pendant la traversée, quoiqu’un peu humilié d’avoir été obligé de +souffrir les menaces du capitaine et d’être descendu jusqu’aux +complaisances pour s’assurer de la bienveillance de maître Daniel, qu’il +traita mentalement de bête brute et d’ours marin.</p> + +<p>Le chevalier voyait dans les colonies un véritable<a name="page_1018" id="page_1018"></a> Eldorado. Il avait +tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons, trop +heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Européens qui +venaient les voir, qu’il avait fait ce raisonnement statistique fort +simple:</p> + +<p>«Il y a environ <i>cinquante</i> ou <i>soixante</i> riches habitations à la +Martinique et à la Guadeloupe; leurs propriétaires, qui s’ennuient comme +des morts, sont ravis de pouvoir garder auprès d’eux des gens d’esprit, +de joyeuse humeur et de ressources; je suis essentiellement de ces +gens-là; je n’aurai donc qu’à paraître pour être choyé, fêté, adoré; en +admettant que j’accorde six mois à chaque habitation l’une dans l’autre, +elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne +de vingt-cinq à trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement +assurée, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Je +suis dans la pleine maturité de mes agréments; je suis aimable, je suis +spirituel, j’ai toutes sortes de talents de société; comment croire que +les opulentes héritières des colonies seront assez aveugles, assez +stupides pour ne pas profiter <i>de mon occasion</i>, et s’assurer ainsi du +plus charmant mari que jeune fille ou veuve agaçante ait jamais rêvé +dans ses nuits d’insomnie?»</p> + +<p>Telles étaient les espérances du chevalier; on verra si elles furent +déçues. . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se confessa au père +Griffon.</p> + +<p>Quoique assez véridiques, ses aveux n’apprirent rien de bien nouveau au +révérend sur la position de son<a name="page_1019" id="page_1019"></a> pénitent, qu’il avait à peu près +devinée; tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier:</p> + +<p>Il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel; poursuivi par +les lois, se trouvant sans ressources, il avait pris le parti désespéré +d’aller chercher fortune aux îles; ne possédant pas de quoi payer son +passage, il avait eu recours à la compassion du tonnelier qui l’avait +introduit et caché à bord dans une barrique vide.</p> + +<p>Cette apparente sincérité rendit le père Griffon assez favorable à +l’aventurier; mais il ne lui dissimula pas que l’espoir de trouver la +fortune aux colonies était un leurre; il faut y arriver avec des +capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement; +le climat était meurtrier, les habitants se défiaient généralement des +étrangers, et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les +premiers colons étaient complétement oubliées, autant par l’égoïsme des +habitants que par la gêne où ils se trouvaient par suite de la guerre +avec l’Angleterre qui portait une grave atteinte à leurs intérêts.</p> + +<p>En un mot, le père Griffon conseillait au chevalier d’accepter l’offre +du capitaine, qui lui avait proposé de le ramener à La Rochelle après +avoir touché à la Martinique.</p> + +<p>Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille +ressources qu’il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à +demi-barbare, la condition des Européens étant telle aux colonies que +jamais, par égard pour leur dignité de <i>blancs</i>, ils n’occupaient +d’emplois trop subalternes.</p> + +<p>Le père Griffon ignorait que son pénitent avait tellement<a name="page_1020" id="page_1020"></a> exploité les +<i>ressources</i> de la France, qu’il s’était vu forcé de s’expatrier. Dans +certaines circonstances, personne n’était d’ailleurs plus facile à +abuser que le bon religieux; sa pitié pour le malheur nuisait à sa +pénétration habituelle.</p> + +<p>La vie passée du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d’une +blancheur immaculée; mais cet homme était si insouciant de sa détresse, +si indifférent de l’avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit +par prendre à cet aventurier plus d’intérêt peut-être qu’il n’en +méritait et qu’il lui proposa de l’héberger dans sa maison curiale de +Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique; offre que +Croustillac se garda bien de refuser.</p> + +<p>Le temps se passait: maître Daniel ne cessait d’admirer les talents +prodigieux du chevalier, chez lequel il découvrait chaque jour de +nouveaux trésors de prestidigitation.</p> + +<p>Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie +allumée, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait porté +l’engouement du capitaine jusqu’à l’enthousiasme; il avait formellement +offert au Gascon une place à <i>vie</i> à son bord, pourvu qu’il lui promît +de charmer toujours aussi agréablement les loisirs de la navigation de +la <i>Licorne</i>.</p> + +<p>Nous dirons enfin, pour expliquer les succès de Croustillac, qu’à la mer +les heures semblent bien longues, que les moindres distractions sont +précieuses, et que l’on est alors bien aise d’avoir toujours à ses +ordres une espèce de bouffon d’une bonne humeur imperturbable.<a name="page_1021" id="page_1021"></a></p> + +<p>Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une +triste préoccupation; le terme de la traversée s’approchait; le langage +du père Griffon avait été trop sensé, trop sincère, trop juste pour ne +pas vivement impressionner notre aventurier, qui avait compté mener +joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent +plusieurs habitants qui, se trouvant au nombre des passagers, +retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances. Malgré +les talents qu’il développait et dont ils s’amusaient, nul de ces colons +ne fit la plus légère avance au chevalier, quoiqu’il répétât sans cesse +qu’il serait ravi de faire dans l’intérieur de l’île une longue +exploration.</p> + +<p>Le terme du voyage arrivait, les dernières illusions de Croustillac +étaient détruites; il se voyait réduit à la déplorable alternative de +naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France +affronter les rigueurs des gens du roi.</p> + +<p>Le hasard vint tout à coup offrir à l’esprit du chevalier le plus +éblouissant mirage et éveiller en lui les plus folles espérances.</p> + +<p>La <i>Licorne</i> n’était plus qu’à deux cents lieues environ de la +Martinique, lorsqu’elle rencontra un bâtiment de commerce français +venant de cette île et faisant voile pour la France.</p> + +<p>Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la <i>Licorne</i> pour +avoir des nouvelles d’Europe; aux colonies tout allait assez bien depuis +quelques semaines; on n’avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais. +Quelques autres communications échangées, les deux navires se +séparèrent.<a name="page_1022" id="page_1022"></a></p> + +<p>—Pour un bâtiment d’une telle valeur (les passagers avaient évalué son +chargement à 400,000 francs environ), il n’est guère bien armé, dit le +chevalier, ce serait une bonne capture pour les Anglais.</p> + +<p>—Ah! bah! reprit un passager d’un air d’envie, la Barbe-Bleue peut bien +perdre ce bâtiment-là.</p> + +<p>—Pardieu! oui; il lui resterait assez d’argent pour en acheter et en +armer d’autres.</p> + +<p>—Une vingtaine même si elle le voulait, dit le capitaine Daniel.</p> + +<p>—Oh! vingt.... c’est beaucoup, reprit un passager.</p> + +<p>—Ma foi, sans compter sa magnifique plantation de l’Anse-aux-Sables, et +sa mystérieuse maison du Morne-au-Diable, reprit un autre; ne dit-on pas +qu’elle a pour cinq ou six millions d’or et de pierreries...... enfouis +dans quelque cachette.</p> + +<p>—Ah! voilà... enfouis on ne sait où, reprit le capitaine Daniel, mais +pour sûr elle les a, car, moi, je tiens du vieux père +l’<i>Ouvre-l’œil</i>, qui avait été une fois voir le premier mari de la +Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari était, disait-on, jeune et +beau comme un ange, je tiens de l’Ouvre-l’œil que la Barbe-Bleue, ce +jour-là, s’amusait à mesurer dans un couï<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> des diamants, des perles +fines et des émeraudes; or, toutes ces richesses sont encore en sa +possession, sans compter qu’on dit que son troisième et dernier mari +était puissamment riche, et que toute sa fortune était en poudre d’or.</p> + +<p>—Les uns la disent si avare qu’elle ne dépense pas<a name="page_1023" id="page_1023"></a> pour elle et les +siens 10,000 fr. par année... reprit un passager.</p> + +<p>—Quant à cela, ça n’est pas sûr, reprit maître Daniel, personne ne peut +savoir comment elle vit, puisqu’elle est étrangère à la colonie, et +qu’il n’y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au +Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Certes, et l’on fait bien: ce n’est pas moi qui aurais la curiosité +d’y aller, dit un autre; le Morne-au-Diable ne jouit pas pour cela d’une +assez bonne renommée... On dit qu’il s’y passe des choses... des +choses...</p> + +<p>—Ce qui est certain, c’est que le tonnerre y est tombé trois fois...</p> + +<p>—Cela ne m’étonnerait pas; l’on entend, dit-on, des bruits étranges +autour de cette habitation.</p> + +<p>—On dit qu’elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au +milieu des rochers de la Cabesterre...</p> + +<p>—Cela se conçoit, si la Barbe-Bleue a tant de trésors à garder...</p> + +<p>Croustillac écoutait cette conversation avec une excessive curiosité. +Ces trésors, ces diamants miroitaient singulièrement à son imagination.</p> + +<p>—Mais de qui donc parlez-vous ainsi, mes gentilshommes? demanda-t-il +enfin.</p> + +<p>—Nous parlons de la Barbe-Bleue!</p> + +<p>—Qu’est-ce que la Barbe-Bleue?</p> + +<p>—La Barbe-Bleue? Eh bien! c’est la Barbe-Bleue...</p> + +<p>—Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? dit le chevalier.</p> + +<p>—La Barbe-Bleue?<a name="page_1024" id="page_1024"></a></p> + +<p>—Oui, oui, dit impatiemment Croustillac.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! c’est une femme!</p> + +<p>—Comment! une femme? Et pourquoi l’appelle-ton la Barbe-Bleue?</p> + +<p>—Pourquoi? Parce qu’elle se débarrasse de ses maris, comme l’homme à la +barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes.</p> + +<p>—Et elle est veuve!... c’est une veuve!... ce serait une veuve! +comment!... s’écria le chevalier avec un battement de cœur +inexprimable; une veuve... répéta-t-il en joignant les mains, une veuve! +riche à éblouir! à donner le vertige par le seul calcul de ses +richesses... une veuve!!</p> + +<p>—Une veuve, si veuve qu’elle l’est pour la troisième fois depuis trois +ans, dit le capitaine.</p> + +<p>—Et elle est aussi riche qu’on le dit?</p> + +<p>—Mais, oui, c’est connu, tout le monde le sait, dit le capitaine.</p> + +<p>—Riche à millions!! riche à armer des bâtiments de 400,000 livres... +riche à avoir des sacs de diamants et d’émeraudes et de perles fines..., +s’écria le Gascon, dont les yeux étincelaient, dont les narines se +gonflaient, dont les mains se crispaient.</p> + +<p>—Mais on vous répète qu’elle est riche à acheter la Martinique et la +Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine.</p> + +<p>—Et vieille... très vieille?... demanda le chevalier avec inquiétude.</p> + +<p>Son interlocuteur regarda les autres passagers d’un air interrogatif, et +dit:—Quel âge peut bien avoir la <i>Barbe-Bleue</i>?<a name="page_1025" id="page_1025"></a></p> + +<p>—Ma foi, je n’en sais rien, dit l’un.</p> + +<p>—Tout ce que je sais, reprit un autre, c’est que lorsque je suis arrivé +dans la colonie, il y a deux ans, elle en était déjà à son second mari, +et qu’elle entamait le troisième..., qui ne lui a pas seulement duré un +an.</p> + +<p>—Pour ce qui est du troisième mari, on ne dit pas qu’il soit mort, mais +il a disparu, reprit un autre.</p> + +<p>—Il est si bien mort, au contraire, qu’on dit avoir vu la Barbe-Bleue +en grand deuil de veuve, dit un passager.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, ajouta un troisième interlocuteur; la preuve +qu’il est mort, c’est que le desservant de la paroisse de Macouba, en +l’absence du révérend père Griffon, a dit une messe des morts pour lui.</p> + +<p>—Au reste, il ne serait pas étonnant qu’il eût été assassiné, dit un +autre.</p> + +<p>—Assassiné... par sa femme, sans doute, reprit-on avec une unanimité +qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Non pas par sa femme!</p> + +<p>—Ah! ah! voilà du nouveau.</p> + +<p>—Pas par sa femme? et par qui donc alors?</p> + +<p>—Par des ennemis qu’il avait à la Barbade.</p> + +<p>—Par des colons anglais?</p> + +<p>—Oui, par des Anglais, puisqu’il était, dit-on, Anglais lui-même...</p> + +<p>—Toujours est-il, mon gentilhomme, que le troisième mari est mort... et +bien mort?... demanda le chevalier avec anxiété.</p> + +<p>—Oh! pour mort..., oui, oui, répéta-t-on en chœur.<a name="page_1026" id="page_1026"></a></p> + +<p>Croustillac respira; un moment comprimées, ses espérances reprirent leur +vol audacieux.</p> + +<p>—Mais l’âge de la Barbe-Bleue le sait-on? reprit-il.</p> + +<p>—Pour son âge, je puis vous satisfaire: elle doit avoir environ... de +vingt... oui, c’est à peu près cela, de vingt... à soixante ans, dit le +capitaine Daniel.</p> + +<p>—Mais vous ne l’avez donc pas vue? dit le chevalier impatienté de cette +plaisanterie.</p> + +<p>—Vue!! moi? et pourquoi diable voulez-vous que j’aie vue la +Barbe-Bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous êtes fou?</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Entendez-vous... mes compères..., dit le capitaine à ses passagers; il +me demande si j’ai vu la Barbe-Bleue.</p> + +<p>Les passagers haussèrent les épaules.</p> + +<p>—Mais, reprit Croustillac, qu’est-ce qu’il y a d’étonnant à ma +question?</p> + +<p>—Ce qu’il y a d’étonnant? dit maître Daniel.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tenez... vous venez de Paris, vous, n’est-ce pas? et c’est bien moins +grand que la Martinique.</p> + +<p>—Sans doute!</p> + +<p>—Eh bien! avez-vous vu le bourreau à Paris?</p> + +<p>—Le bourreau? non... mais quel rapport?</p> + +<p>—Eh bien! une fois pour toutes, sachez qu’on est aussi peu curieux de +voir la Barbe-Bleue, qu’on est curieux de voir le bourreau... mon +gentilhomme. D’abord, parce que la maison qu’elle habite est située au +milieu des solitudes du Morne-au-Diable, où l’on<a name="page_1027" id="page_1027"></a> ne se soucie pas de +s’aventurer... Puis, parce qu’une <i>assassine</i> n’est pas d’une agréable +société, et puis parce que la Barbe-Bleue a de trop mauvaises +connaissances.</p> + +<p>—De mauvaises connaissances? fit le chevalier.</p> + +<p>—Oui, des amis... des amis de <i>cœur</i>... pour ne pas dire plus, qu’il +ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grève, la nuit dans les bois +ou au coucher du soleil sous le vent de l’île, dit le capitaine.</p> + +<p>—L’<i>Ouragan</i>... le capitaine flibustier, d’abord..., dit un des +passagers d’un air d’effroi.</p> + +<p>—Puis <i>Arrache-l’Ame</i>... le boucanier de Marie-Galande, dit un autre.</p> + +<p>—Puis <i>Youmaalë</i>... le Caraïbe anthropophage de l’anse aux Caïmans, +reprit un troisième.</p> + +<p>—Comment! s’écria le chevalier, est-ce que la Barbe-Bleue serait à la +fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un +cannibale... Peste... Quelle matrone!</p> + +<p>—Comme vous dites, mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une +<i>buonaroba</i>, comme disent les Espagnols.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.<br /><br /> +<small>L’ARRIVÉE.</small></h3> + +<p>Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe-Bleue parurent +impressionner assez le chevalier.<a name="page_1028" id="page_1028"></a></p> + +<p>Après quelques moments de silence il demanda au capitaine:—Quel est cet +homme, ce flibustier qu’on appelle l’Ouragan?</p> + +<p>—Un mulâtre de Saint-Domingue, dit-on, reprit maître Daniel, l’un des +plus déterminés flibustiers des Antilles; il est venu habiter la +Martinique depuis deux ans, dans une maison isolée, où il vit maintenant +en bourgeois; on dit qu’il se servait, lorsqu’il faisait sa course, de +pirogues à soupape.</p> + +<p>—Qu’est-ce qu’une pirogue à soupape? demanda le chevalier.</p> + +<p>—C’est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent; +au fond de son arrière, près du gouvernail, il y a une large soupape qui +s’ouvre à volonté. Dès qu’un navire était en vue, on dit que l’Ouragan +s’embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquantaine de +flibustiers armés de coutelas et de pistolets, voilà tout; la pirogue +marchait à rames, parce qu’en se privant de voiles elle pouvait +s’approcher plus près de l’ennemi sans être aperçue; la pirogue piquait +donc droit au navire: si ledit navire se défiait et se défendait, son +artillerie n’avait guère de prise sur l’avant de la pirogue, avant +étroit et tranchant comme le coupant d’une hache: quant à la +mousqueterie de l’ennemi, l’Ouragan n’y croyait pas, dit-on. Lorsqu’il +abordait le navire qu’il voulait enlever, l’Ouragan, qui gouvernait +toujours, ouvrait sa soupape; l’embarcation commençait à couler à fond +par l’arrière, ce qui obligeait nécessairement les plus engourdis à +s’élancer sur le pont du bâtiment ennemi afin d’échapper à la noyade; +une fois à l’abordage,<a name="page_1029" id="page_1029"></a> les flibustiers poignardaient tout ce qui +résistait et jetaient à la mer tout ce qui ne résistait pas; l’Ouragan +conduisait sa prise à Saint-Thomas, où il vendait l’huître et sa +coquille (c’est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses +marchandises), et il partageait l’argent avec ses compagnons. Quand il +n’avait plus le sou, l’Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à +soupape, la faisait bénir par un prêtre et recommençait sa course; on +dit que quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le +nombre des Espagnols et des Anglais qu’il a tués ou noyés, lui et ses +flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille. +Voilà ce que c’est que l’Ouragan, mon gentilhomme.</p> + +<p>—Et vous croyez que ce matamore n’est pas indifférent à la Barbe-Bleue? +demanda négligemment le chevalier.</p> + +<p>—On dit que tout le temps que l’Ouragan ne passe pas chez lui, il le +passe au Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n’aime guère les Céladons de +Bergerades, dit le chevalier. Ah çà! mais le boucanier?</p> + +<p>—Ma foi, s’écria un passager, je ne sais si je n’aimerais pas mieux +encore avoir pour ennemi l’Ouragan que le boucanier Arrache-l’Ame!</p> + +<p>—Peste! voilà du moins un nom qui promet, dit Croustillac.</p> + +<p>—Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l’ai vu...</p> + +<p>—Et il est... terrible?</p> + +<p>—Il est au moins aussi farouche que les sangliers<a name="page_1030" id="page_1030"></a> ou les taureaux +qu’il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis allé +à son boucan de la grande Tari, au nord de la Martinique, lui acheter +des peaux de bœufs sauvages; il était tout seul avec sa meute de +vingt chiens courants, qui avaient l’air aussi méchants et aussi +sauvages que lui; quand je suis arrivé il se frottait le visage avec de +l’huile de palmes, car il n’y avait pas un seul endroit de sa figure qui +ne fût bleu, jaune, violet et pourpre.</p> + +<p>—J’y suis, dit le chevalier, les nuances irisées d’un coup de poing sur +l’œil, mais... en grand.</p> + +<p>—Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu’il avait; voici ce qu’il +me raconta: «Mes chiens, menés par mon <i>engagé</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, me dit-il, avaient +lancé un taureau de deux ans; il me passe, je lui envoie une balle à +l’épaule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tête +et m’en découd deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engagé +arrive, tire et manque le taureau. Mon garçon se voyant désarmé, veut +couper le jarret du taureau, mais le taureau l’éventre et le foule aux +pieds. Placé comme j’étais, je ne pouvais tirer l’animal, de peur +d’achever mon engagé; je prends mon grand couteau de boucan et je me +jette entre eux deux; je reçois un coup de corne qui m’ouvre la cuisse; +un second me casse ce bras-là (il me montre son bras gauche qui, en +effet, était serré contre son corps avec une liane); le taureau continue +de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je +prends mon temps, et au moment<a name="page_1031" id="page_1031"></a> où l’animal baisse la tête pour me +découdre, je le saisis aux cornes, je l’abaisse à ma portée, je lui +saute aux lèvres avec mes dents, et je ne démords pas plus qu’un +boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les +côtes.»</p> + +<p>—Mais c’est une vraie mâchoire que cet homme-là? dit dédaigneusement +Croustillac. S’il n’a pas d’autres moyens de plaire, mordioux! je plains +sa maîtresse...</p> + +<p>—Je vous disais bien que c’était une espèce d’animal sauvage, reprit le +narrateur; mais je continue mon récit: «Une fois mordu aux lèvres, +ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes, +épuisé par la perte du sang, car mes balles avaient porté, le taureau +tombe à genoux et se renverse; mes chiens montent sur lui, le prennent à +la gorge et l’achèvent. La lutte m’avait affaibli, je perdais beaucoup +de sang: pour la première fois de ma vie, je m’évanouis ni plus ni moins +qu’une petite femme... Vous allez voir que mal m’en a pris! Ne +voilà-t-il pas mes chiens qui, pendant mon évanouissement, s’amusent à +dévorer mon engagé!!! tant ils sont mordants et bien dressés! Comment, +dis-je tout effrayé à Arrache-l’Ame, parce que vos chiens ont dévoré +votre engagé, cela prouve qu’ils sont bien dressés? Et je vous avoue, +monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du +boucanier, je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces +féroces animaux qui tournaient et rôdaient autour de moi en me flairant +d’une façon très peu rassurante...</p> + +<p>—Le fait est que ce sont là des mœurs tant soit<a name="page_1032" id="page_1032"></a> peu brutales, dit +Croustillac, et l’on serait mal venu à parler à cet homme des bois le +beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de +conversation peut-il avoir avec la Barbe-Bleue?</p> + +<p>—Dieu me préserve d’aller les écouter! dit le narrateur.</p> + +<p>—Une fois qu’Arrache-l’Ame à la Barbe-Bleue a dit:—J’ai mordu un +taureau au nez, et mes chiens ont dévoré mon engagé, reprit le Gascon, +la conversation doit devenir languissante, et, mordioux! on ne fait pas +tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet +d’entretien.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, on ne sait pas, dit un auditeur, ces gens-là sont +capables de tout!</p> + +<p>—Mais, dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas +savoir ce que c’est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue +les belles...</p> + +<p>—Non certainement, reprit le narrateur (que nous soupçonnons fort +d’exagérer les faits), car il sacre, il jure à faire abîmer l’île, et il +a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d’un taureau.</p> + +<p>—C’est tout simple, à force de les fréquenter il aura pris leur accent, +dit le chevalier, mais la fin de votre histoire, je vous prie.</p> + +<p>—M’y voici. Je demandai donc au boucanier, comment il osait soutenir +que des chiens qui dévoraient un homme étaient bien dressés.—«Sans +doute, reprit-il; mes chiens sont dressés à ne jamais donner un coup de +dent à un taureau lorsqu’il est mis bas, car je vends les peaux, et il +faut qu’elles soient intactes; une fois l’animal mort, ces pauvres +bêtes, si affamées qu’elles<a name="page_1033" id="page_1033"></a> soient, ont le courage de le respecter et +d’attendre la curée; or, ce matin ils avaient une faim d’enfer: mon +engagé était à moitié tué et couvert de sang. Il était très dur avec +eux: ils ont sans doute commencé par lécher ses blessures: puis, comme +on dit, l’appétit leur sera venu en mangeant; ça leur a mis l’eau à la +bouche, à ces pauvres bêtes; finalement ils ne m’ont laissé que les os +de mon engagé. Sans la morsure d’un serpent à tête d’agouti qui pince +fort, mais qui n’est pas venimeux, je serais peut-être encore évanoui. +Je reviens à moi, j’arrache le serpent de ma jambe droite où il s’était +enroulé, je le prends par la queue, je le fais tourner comme qui dirait +une fronde et je lui écrase la tête sur un tronc de goyavier; je me +tâte, je n’avait presque rien... la cuisse fendue et le bras cassé; je +bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien fraîche, +attachée avec une liane. Quant à mon aileron gauche, il était brisé +entre le coude et le poignet; je coupe trois petits bâtons et une longue +liane, et je ficelle mon bras cassé comme une carotte de tabac; une fois +pansé, je cherche mon engagé, car je ne m’étais pas encore aperçu du +tour... je l’appelle, il ne répond pas; mes chiens étaient couchés à mes +pieds, ils faisaient les innocents, les sournois! et me regardaient en +remuant la queue, comme si de rien n’était; enfin je me lève et +qu’est-ce que je vois à vingt pas: la carcasse de mon engagé! je le +connais à sa corne à poudre et à sa gaine à couteaux. Voilà tout ce +qu’il en restait. C’était pour en revenir à ce que je vous disais, +ajouta Arrache-l’Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous +prouver que mes chiens étaient bien mordants<a name="page_1034" id="page_1034"></a> et bien dressés; car il ne +manque pas un poil à la peau du taureau.»</p> + +<p>—Allons, allons, le boucanier vaut le flibustier, dit Croustillac. Tout +ce que je vois là-dedans, c’est que la Barbe-Bleue est furieusement à +plaindre de n’avoir eu jusqu’ici que le choix entre de pareilles +brutes... Et le Gascon ajouta avec compassion: C’est tout simple: cette +pauvre femme-là n’a pas d’idée de ce que c’est qu’un aimable et galant +gentilhomme. Quand on a toute sa vie mangé du lard et des fèves, on ne +se figure pas qu’il peut exister quelque chose d’aussi parfait, d’aussi +délicat qu’un faisan ou un ortolan... Allons, mordioux! je vois qu’il +m’était destiné d’éclairer la Barbe-Bleue sur une infinité de choses, et +de lui dévoiler un monde tout nouveau... Quant au Caraïbe, il doit être +digne de figurer à côté de ses farouches rivaux?</p> + +<p>—Oh? pour le Caraïbe, dit un des passagers, je puis en parler à bon +escient. J’ai fait cet hiver, dans son balaou, la traversée de +l’Anse-au-Sable à Marie-Galande; j’avais hâte d’arriver dans ce dernier +endroit, la rivière des Saintes était débordée, il m’aurait fallu faire +un détour énorme pour trouver un endroit guéable. Au moment de +m’embarquer, je vis à l’avant du balaou d’Youmaalë une espèce de figue +brune; je m’approche, qu’est-ce que je vois? Jésus, mon Dieu! une tête +et deux bras desséchés en manière de momie, qui formaient la figure +d’ornement de sa pirogue. Nous partons; le Caraïbe, silencieux comme un +sauvage qu’il était, pagayait sans mot dire. Arrivé à la hauteur de +l’îlot des Crabes où avait échoué quelques mois auparavant,<a name="page_1035" id="page_1035"></a> un +brigantin espagnol, je lui demande:—N’est-ce pas là où a péri le +bâtiment espagnol? Le Caraïbe me fait signe que c’est là..... Il est bon +de vous dire qu’à bord de ce navire se trouvait le révérend père Simon, +des Missions étrangères. Sa réputation de sainteté était telle qu’elle +était parvenue jusque chez les Caraïbes; le brigantin avait péri corps +et biens, du moins on le croyait. Je dis dont au Caraïbe:—C’est là +qu’est mort le père Simon, tu en as entendu parler? Il me fit un nouveau +signe de tête affirmatif... car ces gens-là regardent à prononcer une +parole de trop.—C’était un excellent homme? ajoutai-je.</p> + +<p>—<i>J’en ai mangé</i>, me répondit ce malheureux idolâtre, avec une sorte de +satisfaction orgueilleuse et farouche.</p> + +<p>—C’est une manière comme une autre de <i>goûter</i> quelqu’un, dit +Croustillac, et de partager ses principes.</p> + +<p>—D’abord, reprit le passager, je ne compris pas ce que voulait dire cet +horrible anthropophage; mais, lorsque je l’eus fait s’expliquer, +j’appris qu’ensuite de je ne sais quelle cérémonie sauvage, le +missionnaire et deux matelots qui s’étaient sauvés sur un îlot désert +avaient été surpris par les Caraïbes et ensuite dévorés... Comme je +reprochais à Youmaalë cette atroce barbarie, en lui disant qu’il était +affreux d’avoir sacrifié ces trois malheureux Français à leur rage +sanguinaire, il me répondit sentencieusement et d’un ton approbatif, +comme s’il eût voulu me prouver qu’il comprenait la force de mes +arguments, en classant sinon la valeur, du moins la <i>saveur</i> de trois +différents peuples:—<i>Tu as raison: Espagnol, jamais; Français, souvent; +Anglais, toujours</i>.<a name="page_1036" id="page_1036"></a></p> + +<p>—Ce qui prouve que l’Anglais est incomparablement plus délicat que le +Français, et que l’Espagnol est coriace en diable, dit Croustillac; mais +avec ces gourmandises-là, il finira un jour par <i>manger</i> la Barbe-Bleue +de caresses... si tout ceci est vrai...</p> + +<p>—Tout est vrai, mon gentilhomme...</p> + +<p>—Il en résulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve +n’est pas insensible aux agréments féroces de l’Ouragan, d’Arrache-l’Ame +et de l’anthropophage.</p> + +<p>—C’est la voix publique qui l’en accuse.</p> + +<p>—Ils la fréquentent donc souvent?</p> + +<p>—Tout le temps que l’Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps +qu’Arrache-l’Ame ne passe pas à son boucan, tout le temps qu’Youmaalë ne +passe pas dans les bois, ils le passent auprès de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Sans jalousie les uns des autres?</p> + +<p>—On dit que la Barbe-Bleue est une manière de femme aussi despotique et +aussi impérieuse que le sultan des Turcs.... et qu’elle leur défend +d’être jaloux...</p> + +<p>—Mordioux! quel sérail elle s’est choisi là... Mais, allons, allons, +messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu’on nous accuse +d’exagérer, et vous voulez railler...</p> + +<p>Le capitaine Daniel répondit d’un air sérieux qui ne pouvait pas être +feint:</p> + +<p>—A notre arrivée à la Martinique, demandez au premier créole venu ce +que c’est que la Barbe-Bleue, et que saint Jean, mon patron, me maudisse +si on ne vous dit pas ce qu’on vient de vous dire à propos de cette +femme et de ses <i>trois amis</i>, le flibustier, le boucanier et le +Caraïbe!<a name="page_1037" id="page_1037"></a></p> + +<p>—Et de ses immenses richesses... m’en parlerait-on aussi? demanda le +chevalier.</p> + +<p>—On vous dira que l’habitation qui dépend du Morne-au-Diable est une +des plus belles du pays, et que la Barbe-Bleue possède un comptoir au +Fort-Saint-Pierre, et que ce comptoir, tenu par un homme à elle, en +expédie chaque année cinq ou six bâtiments comme celui que nous avons +rencontré tout à l’heure.</p> + +<p>—Je vois ce que c’est alors, dit le chevalier d’un air railleur. La +Barbe-Bleue est une femme blasée sur les richesses et sur les plaisirs +de ce monde; pour se distraire elle est capable de boucaner, de +flibuster, voire même de cannibaler, si le cœur lui en dit.</p> + +<p>—Si cela lui plaît, il y a toute apparence qu’elle ne se gêne guère, +dit le capitaine.</p> + +<p>A ce moment le père Griffon monta sur le pont, Croustillac lui dit:</p> + +<p>—Mon père, je disais tout à l’heure à ces messieurs qu’on nous accuse, +nous autres Gascons, de faire des bourdes, mais ce qu’on dit de la +Barbe-Bleue est-il vrai?</p> + +<p>La figure du père Griffon, ordinairement placide ou joyeuse, se +rembrunit tout d’un coup; et il répondit gravement à l’aventurier:</p> + +<p>—Mon fils, ne prononcez jamais le nom de cette femme.</p> + +<p>—Comment! mon père, il serait vrai? Elle remplacerait ses défunts maris +par un flibustier.... un boucanier.... et un anthropophage...</p> + +<p>—Assez, assez, mon fils... je vous prie, ne parlons pas du +Morne-au-Diable et de ce qui s’y passe.<a name="page_1038" id="page_1038"></a></p> + +<p>—Mais, mon père... cette femme est-elle aussi riche qu’on le dit? +reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise, a-t-elle +d’immenses trésors? est-elle belle? est-elle jeune?</p> + +<p>—Que le ciel me préserve de m’en informer!</p> + +<p>—Est-il vrai que ses trois maris aient été tués par elle, mon père? Si +cela est vrai... comment la justice a-t-elle laissé de pareils crimes +impunis?</p> + +<p>—Il est des crimes qui peuvent échapper à la justice des hommes, mon +fils, mais ils n’échappent jamais à la justice de Dieu. Je ne sais +d’ailleurs si cette femme est aussi coupable qu’on le dit; mais encore +une fois, mon fils, n’en parlons plus... je vous en conjure, dit le père +Griffon que cet entretien affectait péniblement.</p> + +<p>Tout à coup le chevalier se campa fièrement sur sa hanche, enfonça son +vieux feutre sur sa tête, caressa sa moustache, se dressa sur ses +orteils comme un coq qui se prépare au combat, et s’écria avec une +audace dont un Gascon était seul capable:</p> + +<p>—Messieurs, dites-moi le quantième de ce mois?</p> + +<p>—Le 13 juillet, lui répondit le capitaine.</p> + +<p>—Eh bien! messieurs, reprit l’aventurier, que je perde mon nom de +Croustillac, que mon blason soit à jamais entaché de félonie, si dans un +mois d’ici, jour pour jour, malgré tous les boucaniers, tous les +flibustiers et tous les anthropophages de la Martinique et de l’univers, +la Barbe-Bleue n’est pas la femme de Polyphème de Croustillac!</p> + +<p>Le soir, au moment où il allait se retirer dans l’entre-pont, +l’aventurier fut pris en particulier par le père Griffon; celui-ci +tâcha, par tous les moyens possibles,<a name="page_1039" id="page_1039"></a> de pénétrer si le Gascon en +savait plus qu’il ne paraissait savoir à l’endroit de la Barbe-Bleue. +L’insistance extraordinaire avec laquelle Croustillac s’était occupé +d’elle et des gens qui l’entouraient avait éveillé les soupçons du bon +père.</p> + +<p>Après s’être entretenu longtemps à ce sujet avec le chevalier, le +religieux fut à peu près certain que Croustillac n’avait parlé ainsi que +par outrecuidance et par vanité.</p> + +<p>—Il n’importe, dit le père Griffon d’un air pensif en voyant le +chevalier s’éloigner, je ne perdrai pas cet aventurier de vue... il a +l’air fou et évaporé, mais les traîtres savent prendre tous les +masques... Hélas! ajouta-t-il tristement, ce dernier voyage m’impose de +grands devoirs envers ceux qui habitent le Morne-au-Diable. Maintenant +leur secret est pour ainsi dire le mien... mais j’ai dû faire ce que +j’ai fait, ma conscience le voulait... puissent-ils jouir longtemps +encore du bonheur qu’ils méritent en échappant aux piéges qu’on leur +tend... Ah! ce sont de dangereux ennemis que les rois... et on paye +souvent bien cher le triste honneur d’être né sur les marches d’un +trône... Hélas! reprit le bon père avec un profond soupir, pauvre et +angélique femme... cela me navre d’entendre ainsi parler d’elle... mais +il serait impolitique de la défendre... ces bruits font la sûreté des +nobles créatures auxquelles je m’intéresse si vivement.</p> + +<p>Après de nouvelles réflexions, le père Griffon se dit:</p> + +<p>—J’avais un instant pris cet aventurier pour un secret émissaire de +l’Angleterre, mais je me suis sans doute trompé... Malgré cela, je +surveillerai cet homme...<a name="page_1040" id="page_1040"></a> mais au fait, j’y songe, je lui offrirai +l’hospitalité... de cette manière aucune de ses démarches ne +m’échappera; en tout cas, je préviendrai mes amis du Morne-au-Diable de +redoubler de prudence, car je ne sais pourquoi l’arrivée de ce Gascon +m’inquiète.</p> + +<p>Nous devons nous hâter d’avertir le lecteur que les soupçons du père +Griffon à l’égard de Croustillac n’étaient pas fondés, le chevalier +n’était rien autre qu’un pauvre diable de chevalier d’industrie, tel que +nous l’avons dépeint. L’excellente opinion qu’il avait de lui-même était +la seule cause de son impertinente gageure:—d’être avant un mois +l’époux de la Barbe-Bleue.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.<br /><br /> +<small>LA MAISON CURIALE.</small></h3> + +<p>La <i>Licorne</i> était mouillée à la Martinique depuis trois jours.</p> + +<p>Le père Griffon, ayant quelques affaires à terminer avant que de +retourner dans sa paroisse du Macouba, n’avait pas encore quitté le +Fort-Saint-Pierre.</p> + +<p>Le chevalier de Croustillac se trouvait transplanté aux colonies avec +trois écus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regardé +comme une fanfaronnade l’engagement pris par l’aventurier d’être avant +un mois l’époux de la Barbe-Bleue.<a name="page_1041" id="page_1041"></a></p> + +<p>Loin d’avoir abandonné ce projet, le chevalier y persistait de plus en +plus depuis son arrivée à la Martinique; il avait pu s’informer des +richesses de la Barbe-Bleue, et se convaincre que si l’existence de +cette femme bizarre était entourée du plus profond mystère et le sujet +des plus folles exagérations, il était du moins avéré qu’elle était +colossalement riche.</p> + +<p>Quant à sa figure, à son âge, à son origine, comme personne n’était à +cet égard aussi instruit que le père Griffon, on n’en pouvait rien dire. +Elle était étrangère à la colonie. Son intendant l’avait précédée dans +l’île pour acheter une plantation magnifique et faire bâtir l’habitation +du Morne-au-Diable, située au nord et dans la partie la plus +inaccessible et la plus déserte de la Martinique.</p> + +<p>Au bout de quelques mois, on apprit que le nouvel habitant et sa femme +étaient arrivés; un ou deux colons, poussés par la curiosité, +s’aventurèrent dans les solitudes du Morne-au-Diable; ils furent reçus +avec une hospitalité royale, mais ils ne purent voir les maîtres de la +maison.</p> + +<p>Six mois après cette visite, on apprit la mort de ce premier mari, mort +qui eut lieu pendant un petit voyage que les deux époux avaient fait à +la Terre-Ferme.</p> + +<p>Au bout d’une année d’absence et de veuvage, la Barbe-Bleue revint à la +Martinique avec un second époux.</p> + +<p>Ce dernier mari fut, dit-on, tué par accident, au milieu d’une promenade +qu’il faisait tête-à-tête avec sa femme; le pied lui avait manqué, et il +était tombé dans<a name="page_1042" id="page_1042"></a> un de ces abîmes sans fond qu’on rencontre fréquemment +au milieu du sol volcanisé des Antilles.</p> + +<p>Telle était du moins l’explication que sa femme avait donnée de cette +mort mystérieuse.</p> + +<p>L’on ne savait rien de très positif sur le troisième mari de la +Barbe-Bleue et sur sa mort.</p> + +<p>Ces trois morts si rapprochées, si fatales, les bruits étranges qui +commençaient à courir sur cette femme, éveillèrent l’attention du +gouverneur de la Martinique, qui était alors M. le chevalier de Crussol: +il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable; arrivé au pied de la +montagne boisée, au sommet de laquelle s’élevait la maison d’habitation, +il trouva un mulâtre qui lui remit une lettre.</p> + +<p>Après l’avoir lue, M. de Crussol parut saisi d’étonnement; puis, +ordonnant à son escorte de l’attendre, il suivit seul l’esclave.</p> + +<p>Au bout de quatre heures, le gouverneur revint avec son guide, et reprit +immédiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son +escorte remarquèrent qu’il était très pâle, très agité. Depuis ce moment +jusqu’à sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, après sa visite +au Morne-au-Diable, on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de +la Barbe-Bleue.</p> + +<p>M. de Crussol se confessa très longuement au père Griffon, qu’il avait +fait venir du Macouba...</p> + +<p>On observa qu’en quittant le pénitent, le père Griffon avait la figure +bouleversée.</p> + +<p>Depuis ce temps, l’espèce de fatale et mystérieuse renommée de la +Barbe-Bleue augmenta de jour en jour.<a name="page_1043" id="page_1043"></a> La superstition vint se joindre à +la terreur qu’elle inspirait, et l’on ne prononça plus son nom qu’avec +épouvante; on croyait fermement qu’elle avait assassiné ses trois maris, +et qu’elle n’échappait à la vindicte des lois qu’à force d’or, en +achetant par de riches présents l’appui des différents gouverneurs qui +se succédèrent.</p> + +<p>Personne n’était donc tenté d’aller troubler la Barbe-Bleue au milieu +des sites sauvages et solitaires qu’elle habitait, surtout depuis que le +Caraïbe, le boucanier et le flibustier étaient devenus, disaient-on, les +commensaux, ou même les consolateurs de la veuve.</p> + +<p>Quoique ces hommes n’eussent légalement commis aucun crime, on faisait +des récits fabuleux sur leur férocité; ils avaient, dit-on, déclaré +qu’ils poursuivraient d’une haine et d’une vengeance implacables tous +ceux qui tenteraient de parvenir auprès de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>A force d’être répétées et exagérées, ces menaces portèrent leur fruit. +Les habitants se soucièrent peu d’aller, peut-être au péril de leur vie, +pénétrer les mystères du Morne-au-Diable. Il fallait avoir l’audace +désespérée d’un Gascon aux abois pour essayer de surprendre le secret de +la Barbe-Bleue, et de prétendre l’épouser.</p> + +<p>Tel était pourtant l’irrévocable dessein du chevalier de Croustillac; il +n’était pas homme à renoncer si facilement à l’espoir, si insulté qu’il +fût, de se marier à une femme riche à millions; belle ou laide, jeune ou +vieille, peu lui importait.</p> + +<p>Pour réussir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son +amabilité, sur son air à la fois galant et fier, car le chevalier +continuait d’avoir de lui-même<a name="page_1044" id="page_1044"></a> une excellente opinion; il comptait +encore sur son adresse, sur sa ruse, et son courage.</p> + +<p>En effet, un homme alerte et déterminé, qui n’a rien et qui ne craint +rien, qui croit en lui et son étoile, qui se dit comme disait +Croustillac:—«En risquant de mourir pendant une minute, car la mort ne +dure que cela, je puis vivre dans le luxe et l’opulence;» un tel homme +peut opérer des miracles, surtout lorsqu’il se propose un but aussi +magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustillac.</p> + +<p>Selon ce qu’il s’était proposé, le père Griffon après avoir terminé +quelques affaires qui le retenaient à Saint-Pierre, offrit au chevalier +de l’accompagner au Macouba et d’y rester jusqu’au moment où la +<i>Licorne</i> ferait voile pour la France. Le Macouba n’étant éloigné que de +quatre ou cinq lieues du Morne-au-Diable, le chevalier, qui avait +dépensé ses trois écus et qui se trouvait sans ressources, accepta +l’offre du révérend, sans toutefois l’informer encore de sa résolution à +l’égard de la Barbe-Bleue; il ne voulait la lui révéler qu’au moment de +l’exécuter.</p> + +<p>Après avoir pris congé du capitaine Daniel, le chevalier et le prêtre +s’embarquèrent dans une pirogue. Favorisés par une bonne brise du sud, +ils firent voile pour le Macouba.</p> + +<p>Croustillac paraissait indifférent aux sites magnifiques et nouveaux +pour lui qu’offraient les côtes de la Martinique, vues de la mer; cette +végétation tropicale, dont la verdure, d’une crudité de ton presque +métallique, se détachait sur un ciel enflammé, le touchait peu.<a name="page_1045" id="page_1045"></a></p> + +<p>L’aventurier, les yeux machinalement fixés sur le sillage scintillant +que la pirogue laissait après elle, croyait y voir pétiller les vives +étincelles des diamants de la Barbe-Bleue; les petites herbes vertes et +brillantes, détachées des prairies sous-marines que paissent les grandes +tortues et les lamentins, rappelaient au Gascon les émeraudes de la +veuve; tandis que quelques gouttes d’eau qui s’irisaient au soleil en +tombant des rames, lui faisaient songer aux sacs de perles fines que +possédait la terrible habitante du Morne-au-Diable.</p> + +<p>Le père Griffon était aussi profondément absorbé: après avoir songé à +ses amis du Morne-au-Diable, il pensait, avec un mélange d’inquiétude et +de joie, à son petit troupeau de fidèles, à son jardin, à sa simple et +pauvre église, à sa maison, à sa vieille haquenée favorite, à son chien, +à ses deux nègres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et +puis, faut-il le dire? il pensait aussi à certaines conserves de ramiers +qu’il avait faites quelques jours avant son départ, et dont il ignorait +le sort.</p> + +<p>En trois heures le canot arriva au Macouba.</p> + +<p>Le père Griffon n’était pas attendu; la pirogue mouilla dans une petite +anse, non loin de la rivière qui arrose ce quartier, l’un des plus +fertiles de la Martinique.</p> + +<p>Le père Griffon s’appuya sur le bras du chevalier.</p> + +<p>Après avoir quelque temps suivi la grève où venaient se rouler les +hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivèrent au bourg +du Macouba, à peine composé d’une centaine de maisons construites en +bois, et couvertes de roseaux ou de planchettes de palmier.<a name="page_1046" id="page_1046"></a></p> + +<p>Le bourg s’élevait sur un plan demi-circulaire qui suivait la courbure +de l’anse du Macouba, petit port où venaient mouiller plusieurs pirogues +et bateaux de pêche.</p> + +<p>L’église, long bâtiment en bois, du milieu duquel s’élevaient quatre +poutres surmontées d’un petit auvent où pendait la cloche; l’église, +disons-nous, dominait le bourg et était elle-même dominée par des mornes +immenses, recouverts d’une puissante végétation, qui s’élevaient en +amphithéâtre de verdure.</p> + +<p>Le soleil commençait à décliner rapidement.</p> + +<p>Le prêtre gravit la seule rue qui coupât le bourg de Macouba dans sa +largeur et qui conduisit à l’église. Quelques petits nègres absolument +nus se roulaient dans la poussière, ils s’enfuirent à l’aspect du père +Griffon en poussant de grands cris; plusieurs femmes créoles, blanches +ou métisses, vêtues de longues robes d’indienne et de madras de couleurs +tranchantes, accoururent aux portes; en reconnaissant le père Griffon, +elles témoignèrent leur surprise et leur joie; jeunes et vieilles +vinrent lui baiser respectueusement les mains en lui disant en créole:</p> + +<p>—Bien béni soit votre retour, bon père, vous manquiez au Macouba.</p> + +<p>Quelques hommes sortirent ensuite et entourèrent le père Griffon des +mêmes témoignages d’attachement et de respect.</p> + +<p>Pendant que le curé causait avec les habitants des événements qui +avaient pu arriver au Macouba depuis son départ, et qu’il donnait des +nouvelles de France à ses paroissiens, les ménagères, craignant que le +père<a name="page_1047" id="page_1047"></a> ne trouvât pas de provision au presbytère, étaient rentrées +choisir, l’une, un beau poisson; l’autre, une belle volaille; celle-là, +un quartier de chevreau bien gras; celle-ci, des fruits ou des légumes, +et plusieurs négrillons avaient été chargés de porter à la maison +curiale cette dîme volontaire.</p> + +<p>Le prêtre regagna son logis, situé à mi-côte, à quelque distance du +bourg dominant la mer.</p> + +<p>Rien de plus simple que sa modeste case de bois, recouverte en roseaux +et élevée seulement d’un rez-de-chaussée. Des stores de toile très +claire garnissaient les fenêtres et remplaçaient les vitres, qui étaient +d’un grand luxe aux colonies.</p> + +<p>Une vaste pièce, formant à la fois salon et salle a manger, communiquait +avec la cuisine, bâtie en retour; à gauche de cette pièce principale, +était la chambre à coucher du père Griffon, ainsi que deux autres petits +réduits s’ouvrant sur le jardin, et destinés aux étrangers ou aux autres +curés de la Martinique, qui venaient quelquefois demander l’hospitalité +à leur confrère.</p> + +<p>Un poulailler, une écurie pour la haquenée, le logement des deux nègres, +et quelques autres hangars, complétaient cette habitation, meublée avec +une simplicité rustique.</p> + +<p>Le jardin avait été soigneusement entretenu. Quatre grandes allées le +partageaient en autant de carrés, dont les bordures se composaient de +thym, de lavande, de serpolet, d’hysope et autres herbes odoriférantes.</p> + +<p>Ces quatre carrés principaux étaient subdivisés en plusieurs planches +destinées aux légumes et aux fruits,<a name="page_1048" id="page_1048"></a> mais entourées de larges +plates-bandes de fleurs d’agrément.</p> + +<p>Enfin, de deux petits cabinets de verdure couverts de jasmin d’Arabie et +de lianes odorantes, on découvrait à l’horizon la mer et les terres +élevées des autres Antilles.</p> + +<p>On ne pouvait rien voir de plus frais, de plus charmant que ce jardin, +dans lequel les plus belles fleurs se mêlaient à des fruits et à des +légumes magnifiques.</p> + +<p>Ici une couche de melons côtelés, couleur d’ambre, était entourée d’une +bordure de grenadiers nains, taillés comme du buis à un pied de terre, +et couverts à la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si +abondants qu’ils touchaient à terre.</p> + +<p>Plus loin, une planche de bois d’Angole aux longues gousses vertes, aux +fleurs bleues, était entourée d’un rang de frangipaniers blancs et roses +d’une odeur suave; des plants de carottes, d’oseille de Guinée, de +guingambo, de pourpier, étaient encadrés d’un quadruple rang de +tubéreuses des plus riches couleurs; enfin, un carré d’ananas qui +parfumaient l’air, avait pour bordure une haie de magnifiques cactus à +calices orange à longs pistils d’argent.</p> + +<p>Derrière la maison s’étendait un verger composé de cocotiers, de +bananiers, de goyaviers, d’avocatiers, de tamariniers et d’orangers, +dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits.</p> + +<p>Le père Griffon parcourait les allées de son jardin avec un bonheur +indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante, chaque +arbre.</p> + +<p>Ses deux nègres le suivaient: l’un s’appelait <i>Monsieur<a name="page_1049" id="page_1049"></a></i>, l’autre Jean. +Ces deux bonnes créatures pleuraient de joie en revoyant leur maître, ne +répondaient à aucune de ses questions, tant ils étaient émus, et ne +pouvaient que se dire l’un à l’autre en levant les mains au ciel:</p> + +<p>—<i>Bon Dieu! li ici, li ici!</i></p> + +<p>Le chevalier, insensible à ces joies naïves, suivait machinalement le +curé; il brûlait du désir de demander à son hôte si, à travers les bois +qui s’élevaient au loin en amphithéâtre, on pouvait apercevoir le chemin +du Morne-au-Diable.</p> + +<p>Après avoir examiné son jardin, le bon prêtre alla voir sa haquenée, +qu’il appelait <i>Grenadille</i>, et son gros dogue anglais, qu’il appelait +<i>Snog</i>; lorsqu’il ouvrit la porte de l’écurie, <i>Snog</i> manqua de +renverser son maître en sautant autour de lui. Ce n’étaient pas des +aboiements, c’étaient des hurlements de joie, des emportements de +tendresse si violents, que le nègre <i>Monsieur</i> fut obligé de prendre le +chien par son collier et de le retenir à grand’peine pendant que le +prêtre caressait <i>Grenadille</i>, dont la robe luisante, dont le ferme +embonpoint témoignaient des bons soins de <i>Monsieur</i>, particulièrement +chargé de l’écurie.</p> + +<p>Après cette visite minutieuse de son petit domaine, le père Griffon +conduisit le chevalier dans la chambre qui lui était destinée; un lit +entouré d’une moustiquaire de gaze, un canapé de paille, un grand coffre +de bois d’acajou, une table, tel était l’ameublement de cette chambre, +qui s’ouvrait sur le jardin.</p> + +<p>Pour tout ornement, on voyait un Christ suspendu au milieu de la +boiserie à peine dégrossie.<a name="page_1050" id="page_1050"></a></p> + +<p>—Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalité, dit le père +Griffon au chevalier; mais elle vous est offerte de grand cœur.</p> + +<p>—Et je l’accepte avec reconnaissance, mon père, dit Croustillac.</p> + +<p>A ce moment, <i>Monsieur</i> vint avertir le curé qu’il était servi, et le +père Griffon précéda le chevalier dans la salle à manger.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.<br /><br /> +<small>LA SURPRISE.</small></h3> + +<p>Une grande verrine, où brillait une bougie de cire jaune, éclairait la +table; le couvert était mis sur une nappe de grosse toile bien blanche: +il n’y avait pas d’argenterie. Les fourchettes d’acier et les cuillers +de bois d’érable étaient d’une merveilleuse propreté; une botterine de +verre bleuâtre contenait environ une pinte de vin des Canaries; dans un +grand pot d’étain moussait l’<i>oagou</i>, boisson fermentée faite avec le +marc des cannes à sucre; enfin, une amphore de terre sigillée tenait +l’eau aussi fraîche que si elle eût été à la glace.</p> + +<p>Une belle dorade grillée dans ses écailles, à la mode caraïbe, un +perroquet rôti de la grosseur d’un faisan, deux plats de crabes de mer +cuits dans leur carapace et<a name="page_1051" id="page_1051"></a> arrosés de jus de citron, une salade et des +pois verts avaient été symétriquement arrangés par le nègre Jean, autour +d’un surtout composé d’une grande corbeille de jonc caraïbe, où +s’élevait une pyramide de fruits, qui avait pour base un melon d’Europe, +un pastèque et un melon d’eau, et pour sommet un ananas; enfin, pour +hors-d’œuvre des tranches de choux-palmistes confits dans du vinaigre +et de très petits poissons blancs conservés dans une saumure pimentée +pouvaient ranimer l’appétit des convives ou exciter leur soif.</p> + +<p>—Mais, mon père, vous me traitez avec une magnificence royale, dit le +chevalier au père Griffon; c’est la terre promise que votre île!</p> + +<p>—Excepté le vin des Canaries dont on m’a fait présent, tout ceci, mon +fils, vient du jardin que je cultive, ou de la pêche et de la chasse de +mes deux noirs, car les provisions de mes paroissiens m’ont été +inutiles, grâce à la prévoyance de <i>Monsieur</i> et de Jean, qui savaient +mon arrivée par un patron de barque du Fort-Saint-Pierre. Vous +servirai-je de ce perroquet, mon fils? dit le père Griffon au chevalier +qui avait paru trouver le poisson fort à son goût.</p> + +<p>Croustillac hésita quelque peu et regarda le curé d’un air indécis.</p> + +<p>—Je ne sais pourquoi il me semble bizarre de manger du perroquet, dit +le chevalier.</p> + +<p>—Essayez, essayez, dit le père Griffon en lui mettant une aile d’arras +sur son assiette; voyez: un faisan a-t-il une chair plus grasse, plus +rebondie, plus dorée? Il est cuit à merveille; et puis sentez-vous quel +parfum?<a name="page_1052" id="page_1052"></a></p> + +<p>—On dirait des quatre épices, dit le chevalier en ouvrant ses larges +narines.</p> + +<p>—Cela vient tout bonnement de ce que ces oiseaux sont très friands des +baies du bois d’Inde qu’ils trouvent dans les forêts; ces baies ont à la +fois le goût de la cannelle, du girofle et du poivre, et la chair du +gibier participe de la senteur de ces aromates; et ce jus, comme il est +moiré! Ajoutez-y un peu de suc d’orange, et vous me direz si le Seigneur +ne comble pas ses créatures en leur faisant de tels dons.</p> + +<p>—De ma vie je n’ai rien mangé de plus tendre, de plus délicat, de plus +gras, de plus savoureux, répondit le chevalier, la bouche pleine et en +fermant à demi les yeux avec sensualité, s’écoutant, pour ainsi dire, +manger.</p> + +<p>—N’est-ce pas? dit le bon père qui, son couteau et sa fourchette à la +main, regardait son hôte avec une orgueilleuse satisfaction.</p> + +<p>Le repas terminé, <i>Monsieur</i> plaça un pot de tabac et des pipes à côté +de la botterine de vin des Canaries; le père Griffon et Croustillac +restèrent seuls.</p> + +<p>Après avoir versé un verre de vin au chevalier, le curé lui dit:—A +votre santé, mon fils.</p> + +<p>—Merci, mon père, dit le chevalier en approchant son verre. Portez +aussi la santé de ma future; cela sera pour moi de bon augure.</p> + +<p>—Comment, de votre future? reprit le curé, que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je parle de la Barbe-Bleue, mon père.</p> + +<p>—Ah! toujours cette joyeuseté! Franchement, je croyais les gens de +votre pays plus inventifs, mon fils,<a name="page_1053" id="page_1053"></a> dit le père Griffon en souriant +avec malice, et il vida son verre à petits coups.</p> + +<p>—Je n’ai de ma vie parlé plus sérieusement, mon père. Vous avez entendu +le serment que j’ai fait à bord de la <i>Licorne</i>.</p> + +<p>—L’impossibilité relève de tout serment, mon fils; parce que vous +auriez juré de combler l’Océan, seriez-vous engagé par cette promesse?</p> + +<p>—Comment, mon père? le cœur de la Barbe-Bleue serait-il un abîme +sans fond comme l’Océan? s’écria gaiement Croustillac.</p> + +<p>—Un poëte anglais a dit de la femme: «Perfide comme l’onde», mon fils.</p> + +<p>—Quant aux perfidies des femmes, mon digne hôte, dit le chevalier avec +suffisance, nous savons les conjurer... et nous essaierons de nouveau +notre puissance conjuratrice sur la Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Vous ne le tenterez même pas, mon fils; je suis bien tranquille.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous dire, mon père, que vous vous trompez. Demain, +au point du jour, je vous demanderai un guide pour me conduire au +Morne-au-Diable, et j’abandonnerai le reste de l’aventure à mon étoile.</p> + +<p>Le chevalier parlait avec un accent de conviction si sérieuse, que le +père Griffon posa brusquement sur la table le verre qu’il allait porter +à ses lèvres, et regarda le chevalier avec autant d’étonnement que de +défiance.</p> + +<p>Jusqu’alors il avait réellement cru qu’il s’agissait d’une plaisanterie +ou d’une fanfaronnade.<a name="page_1054" id="page_1054"></a></p> + +<p>—Comment, mon fils, vous avez sincèrement cette résolution! Mais c’est +une folie, mais...</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mon bon père, de vous interrompre, dit le chevalier; +mais vous voyez devant vous un cadet de famille qui a tenté toutes les +fortunes, épuisé toutes les ressources, et à qui rien n’a réussi. La +Barbe-Bleue est riche, très riche, j’ai tout à gagner, rien à perdre.</p> + +<p>—Rien à perdre!</p> + +<p>—La vie? peut-être, direz-vous. D’abord j’en fais bon marché; et puis, +si barbare que soit ce pays, si impuissante qu’y soit la justice, je ne +puis croire que la Barbe-Bleue oserait me traiter, tout d’abord, comme +un de ses trois maris; vous sauriez que j’ai été victime... et vous lui +demanderiez compte de ma mort. Je ne risque donc rien que de voir mes +hommages repoussés. Eh bien! s’il en est ainsi, si elle me repousse, je +continuerai de faire les délices du capitaine Daniel dans ses +traversées, en avalant des bougies allumées et en mettant des bouteilles +en équilibre sur le bout de mon nez; certes, cette condition est +honorable et récréative, mais je préférerais une autre existence. Ainsi +donc, quoi que vous me disiez, mon père, je suis résolu à tenter +l’aventure et à aller au Morne-au-Diable. Je ne sais quel pressentiment +secret me dit que je réussirai, que je suis à la veille de voir ma +destinée se résoudre de la manière la plus éblouissante... L’avenir me +semble couleur de rose et or; je ne rêve que palais et magnificence, +richesse et beauté: il me semble (pardonnez-moi cette comparaison +païenne) que l’Amour et la Fortune viennent me prendre par les mains<a name="page_1055" id="page_1055"></a> en +me disant:—Polyphème Croustillac, le bonheur t’attend. Vous me direz +peut-être, mon père, ajouta la chevalier en jetant un regard railleur +sur son justaucorps fané, que je suis assez piètrement vêtu pour me +produire en cette belle et galante compagnie de la fortune et du +bonheur; mais la Barbe-Bleue, qui doit être connaisseuse, devinera tout +de suite, sous cette enveloppe, le cœur d’un Amadis, l’esprit d’un +Gascon et le courage d’un César.</p> + +<p>Après être resté un moment silencieux, le curé, au lieu de sourire des +plaisanteries du chevalier, lui répondit d’un ton presque solennel:</p> + +<p>—Votre résolution est bien prise?</p> + +<p>—Invariablement et absolument prise, mon père.</p> + +<p>—Écoutez-moi donc; j’ai reçu la confession du chevalier de Crussol, le +dernier gouverneur de cette île; celui qui, lors de la disparition du +troisième mari de cette femme, s’était rendu seul au Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Eh bien! mon père?</p> + +<p>—Tout en respectant le secret de sa confession, je puis, je dois vous +dire que si vous persistez dans votre projet insensé, vous vous +exposerez à de grands et d’inévitables périls. Sans doute, si vous +perdiez la vie, votre mort ne demeurerait pas impunie; mais il n’y +aurait aucun moyen de prévenir le sort fatal au-devant duquel vous +voulez courir. Qui vous oblige à aller au Morne-au-Diable? L’habitante +de ce séjour veut y vivre solitaire; les abords de cette demeure sont +tels que vous ne pourriez les franchir sans violence; or, en tous pays, +et surtout dans celui-ci, ceux qui violent la propriété d’autrui +s’exposent à de grands dangers, dangers<a name="page_1056" id="page_1056"></a> d’autant plus vains que toute +tentative d’union avec cette veuve est impossible, lors même que vous +seriez aussi riche que vous êtes pauvre, lors même que vous seriez d’une +maison princière.</p> + +<p>Ces paroles révoltèrent l’incommensurable amour-propre du Gascon, et il +s’écria:</p> + +<p>—Mon père, cette femme est femme... et je suis Croustillac!</p> + +<p>—Qu’est-ce que cela veut dire, mon fils?</p> + +<p>—Que cette femme est libre, qu’elle ne m’a pas vu... et qu’un regard... +un seul regard peut changer complétement ses résolutions.</p> + +<p>—Je ne le pense pas.</p> + +<p>—Mon révérend, j’ai la plus grande, la plus aveugle confiance dans +votre parole; je sais toute son autorité..... mais il s’agit du beau +sexe... et vous ne pouvez connaître le cœur des femmes comme je le +connais; vous ne savez pas de quels inexplicables caprices elles sont +capables; vous ne savez pas que ce qui leur plaît aujourd’hui leur +déplaît demain, et qu’elles veulent aujourd’hui ce qu’elles ne voulaient +pas hier... Les femmes, mon révérend, les femmes... avec elles il faut +oser pour réussir... Si ce n’était votre robe, je vous raconterais de +curieuses témérités, d’audacieuses entreprises dont j’ai été bien +amoureusement récompensé.</p> + +<p>—Mon fils!</p> + +<p>—Je comprends votre susceptibilité, mon père, et, pour en revenir à la +Barbe-Bleue, une fois en présence, je la traiterai non seulement avec +effronterie, avec hauteur... je la traiterai en conquérant... je n’ose +dire en lion qui vient fièrement enlever sa proie.<a name="page_1057" id="page_1057"></a></p> + +<p>Ces réflexions du chevalier furent interrompues par un accident imprévu.</p> + +<p>Il faisait très chaud, la porte de la salle à manger qui donnait sur le +jardin était restée entr’ouverte.</p> + +<p>Le chevalier, tournant le dos à cette porte, était assis dans un +fauteuil dont le dossier de bois n’était pas très élevé.</p> + +<p>On entendit un sifflement assez aigu, et un coup sec vibra dans la +partie pleine du siège du chevalier.</p> + +<p>A ce bruit le père Griffon bondit sur sa chaise, courut prendre son +fusil à un râtelier placé dans sa chambre, et se précipita dehors en +s’écriant:</p> + +<p>—<i>Jean! Monsieur!</i> prenez vos fusils! A moi, mes enfants, à moi! voici +les Caraïbes!</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.<br /><br /> +<small>L’AVERTISSEMENT.</small></h3> + +<p>Tout ceci s’était passé si rapidement que le chevalier restait ébahi.</p> + +<p>—Debout! lui cria le père Griffon, debout!! les Caraïbes! les +Caraïbes!! Regardez au dossier de votre fauteuil! et ne restez pas près +de la lumière.</p> + +<p>Le chevalier se leva vivement et vit en effet une flèche de trois pieds +de long profondément enfoncée dans le dossier de son fauteuil.<a name="page_1058" id="page_1058"></a></p> + +<p>Deux pouces plus haut, le chevalier était transpercé entre les deux +épaules.</p> + +<p>Croustillac saisit son épée qu’il avait déposée sur une chaise et courut +sur les pas du curé.</p> + +<p>Celui-ci, à la tête de ses deux noirs armés de fusils, et précédé de son +chien dogue, cherchait l’agresseur de tous côtés; malheureusement la +porte de la salle à manger donnait sur le verger treillagé; la nuit +était sombre: sans doute, celui qui avait lancé cette flèche était déjà +loin ou bien caché dans la cime de quelque arbre touffu.</p> + +<p><i>Snog</i> aboyait et quêtait avec ardeur; le père Griffon rappela ses deux +noirs qui s’aventuraient trop imprudemment hors du verger.</p> + +<p>—Eh bien! mon père, où sont-ils? dit le chevalier en brandissant son +épée, faut-il les charger? Une lanterne... donnez-moi une lanterne; nous +allons visiter le verger et les environs de la maison!</p> + +<p>—Non, non, pas de lanterne! mon fils! elle servirait de point de mire +aux assaillants, s’il y en a plusieurs, et vous seriez trop exposé, vous +recevriez quelque flèche en plein corps! Allons, allons, dit le curé en +désarmant son fusil après quelques moments d’attente, ce n’est qu’une +alerte; rentrons et remercions le Seigneur de la maladresse de cet +idolâtre, car il s’en est fallu de peu que vous ne fussiez atteint, mon +fils. Ce qui m’étonne, et j’en rends grâce à Dieu, c’est qu’on vous ait +manqué; un Caraïbe assez hardi pour s’aventurer ainsi doit avoir le coup +d’œil juste et la main sûre.</p> + +<p>—Mais quel mal avez-vous fait à ces sauvages, mon père?<a name="page_1059" id="page_1059"></a></p> + +<p>—Aucun. J’ai été souvent dans leur carbet de l’île des Saintes, et il +m’ont toujours parfaitement accueilli: aussi je ne comprends pas le but +de cette attaque.... Mais voyons donc cette flèche... je reconnaîtrai +bien à son empennure si c’est une flèche caraïbe...</p> + +<p>—Il faut faire bonne garde cette nuit, mon père, et pour cela... +fiez-vous à moi, dit le Gascon. Vous voyez que ce n’est pas seulement à +l’endroit de l’amour que j’ai de la résolution.</p> + +<p>—Je n’en doute pas, mon fils, et j’accepte votre offre; je vais faire +fermer les fenêtres avec les volets à meurtrières, et barrer solidement +la porte. Snog nous servira de sentinelle avancée. Oh! ce ne serait pas +la première fois que cette maison de bois soutiendrait un siége. Une +douzaine de pirates anglais l’ont attaquée, il y a deux ans; mais avec +mes nègres et le procureur fiscal de la Cabesterre qui se trouvait par +hasard chez moi, nous avons rudement étrillé ces hérétiques.</p> + +<p>En disant ces mots, le père Griffon rentra dans la salle à manger, +arracha avec assez de peine la flèche qui tenait au fauteuil par un fer +barbelé, et s’écria avec étonnement:</p> + +<p>—Il y a un papier attaché à l’empennure de cette flèche.</p> + +<p>Puis, en le déployant, il y lut ces mots d’une magnifique écriture +bâtarde:</p> + +<p>—<i>Premier avertissement au chevalier de Croustillac</i>.</p> + +<p>—<i>Au révérend père Griffon, respect et attachement</i>.</p> + +<p>Le curé regarda le chevalier sans dire une parole.</p> + +<p>Celui-ci prit le papier et lut à son tour.<a name="page_1060" id="page_1060"></a></p> + +<p>—Qu’est-ce que cela signifie? s’écria-t-il.</p> + +<p>—Cela signifie que je ne me trompais pas en parlant de la sûreté de +coup d’œil des Caraïbes. Celui qui a lancé cette flèche vous tuait +s’il l’eût voulu. Voyez ce fer barbelé, empoisonné sans doute; il est +entré d’un pouce dans le dossier de ce fauteuil de bois de fer; si vous +aviez été atteint, vous étiez mort. Quelle adresse n’a-t-il pas fallu +pour guider ainsi cette flèche!</p> + +<p>—Peste, mon père... Je trouve ceci d’autant plus merveilleusement +adroit que je ne suis pas touché, dit le Gascon. Mais que diable ai-je +fait à ce sauvage?</p> + +<p>Le père Griffon se frappa le front.</p> + +<p>—Quand je vous le disais! s’écria-t-il.</p> + +<p>—Quoi, mon révérend?</p> + +<p>—<i>Premier avertissement au chevalier de Croustillac!</i></p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! cet avis vient du Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Vous croyez, mon père?</p> + +<p>—J’en suis certain. On a su vos projets, l’on veut vous forcer d’y +renoncer.</p> + +<p>—Comment les aura-t-on sus?</p> + +<p>—A bord de la <i>Licorne</i>, vous ne les avez pas cachés. Quelques +passagers, en débarquant il y a trois jours à Saint-Pierre, en auront +parlé; ce bruit sera venu jusqu’au comptoir de la Barbe-Bleue, tenu par +l’homme d’affaires; et il en aura instruit sa maîtresse.</p> + +<p>—Je suis forcé d’avouer, reprit le chevalier en réfléchissant, que la +Barbe-Bleue a de singuliers moyens de correspondance! C’est une drôle de +petite poste...</p> + +<p>—Eh bien mon fils, j’espère que la leçon vous profitera, dit le curé. +Puis il ajouta, en s’adressant aux<a name="page_1061" id="page_1061"></a> deux noirs qui apportaient les +volets crénelés et les leviers pour les assujettir:</p> + +<p>—C’est inutile, mes enfants, je vois maintenant qu’il n’y a rien à +craindre.</p> + +<p>Les deux noirs, habitués à une obéissance passive remportèrent leur +attirail défensif.</p> + +<p>Le chevalier regardait le père Griffon avec étonnement.</p> + +<p>—Sans doute, reprit celui-ci, la parole des habitants du +Morne-au-Diable est sacrée; je n’ai maintenant rien à craindre d’eux, ni +vous non plus, mon fils, puisque vous êtes averti et que vous renoncerez +nécessairement à cette folle entreprise.</p> + +<p>—Moi, mon père?</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—Que je devienne à l’instant aussi noir que vos deux nègres, si j’y +renonce!</p> + +<p>—Que dites-vous?... malgré cet avertissement?</p> + +<p>—Et! qui me dit d’abord que cet avertissement vienne de la Barbe-Bleue? +ne peut-il pas venir d’un rival? du boucanier, du flibustier, du +Caraïbe? car j’ai de quoi choisir parmi les galants de la beauté du +Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Eh bien! qu’importe!...</p> + +<p>—Comment, qu’importe, mon révérend? mais je tiens à montrer à ces +drôles ce que c’est que le sang de Croustillac. Ah! ils croient +m’intimider!... Mais ils ne savent donc pas que cette épée que voilà... +s’agiterait toute seule dans son fourreau! que sa lame rougirait +d’indignation, si je renonçais à mon entreprise!</p> + +<p>—Mon fils, c’est de la folie... de la folie...<a name="page_1062" id="page_1062"></a></p> + +<p>—Et pour quel pleutre, pour quel bélître passerait le chevalier de +Croustillac aux yeux de la Barbe-Bleue, s’il était assez lâche pour se +rebuter de si peu?</p> + +<p>—De si peu! mais deux pouces plus haut, vous étiez tué.</p> + +<p>—Mais comme on a tiré deux pouces plus bas, et que je ne suis pas tué, +je consacrerai ma vie à dompter le cœur rebelle de la Barbe-Bleue et +à vaincre mes rivaux, fussent-ils dix, vingt, trente, cent, dix mille! +ajouta le Gascon avec une exaltation croissante.</p> + +<p>—Mais si l’on a agi par l’ordre de la maîtresse du Morne-au-Diable?</p> + +<p>—Si l’on a agi par son ordre, elle verra, la cruelle, que je brave la +mort qu’elle m’envoie pour arriver jusqu’à son cœur..... Elle est +femme..... elle sera sensible à la valeur. Je ne sais pas si c’est une +Vénus, mais je sais que, sans faire tort au dieu Mars, Polyphème-Amador +Croustillac est terriblement martial. Or, de la beauté au courage, il +n’y a que la main.</p> + +<p>Il faut se figurer l’exagération et la prononciation gasconne du +chevalier pour avoir une idée de cette scène.</p> + +<p>Le père Griffon ne savait s’il devait rire ou s’effrayer de l’opiniâtre +détermination du chevalier. Le secret de la confession l’empêchait de +parler, d’entrer dans aucun détail sur le Morne-au-Diable; il ne pouvait +que supplier le chevalier de renoncer à sa funeste entreprise: ce qu’il +tenta, mais en vain.</p> + +<p>—Puisque rien ne peut vous ébranler, mon fils, il ne sera pas dit du +moins que j’aurai été, même indirectement, le complice de votre +entreprise insensée.<a name="page_1063" id="page_1063"></a> Vous ignorez où est situé le Morne-au-Diable; ni +moi, ni mes nègres, et, je vous l’affirme, nul de mes paroissiens ne +voudra vous servir de guide; je les prierai de vous refuser. D’ailleurs +la réputation du Morne-au-Diable est telle que personne ne se souciera +d’enfreindre mes recommandations.</p> + +<p>Cette déclaration du père Griffon sembla donner à réfléchir au +chevalier; il baissa d’abord la tête en silence, puis il reprit +résolument:</p> + +<p>—Je le sais, le Morne-au-Diable est éloigné de quatre lieues d’ici; il +est situé dans le nord de l’île; mon cœur me servira de boussole et +me guidera vers la dame de mes pensées.... avec l’assistance du soleil +et de la lune.</p> + +<p>—Mais, malheureux insensé! s’écria le père Griffon, il n’y a pas de +chemin tracé dans les forêts où vous allez vous engager; les arbres sont +si touffus qu’ils vous cacheront la position du soleil; vous vous +égarerez.</p> + +<p>—J’irai tout droit devant moi, j’arriverai toujours quelque part, votre +île n’est pas si grande (soit dit sans humilier la Martinique), mon +père, alors je reviendrai sur mes pas et je chercherai jusqu’à ce que je +trouve le Morne-au-Diable...</p> + +<p>—Mais le sol de ces forêts est souvent impraticable; elles sont +infestées des serpents les plus dangereux: je vous dis que vous y +aventurer, c’est braver mille morts....</p> + +<p>—Eh! mon père, qui ne risque rien n’a rien; s’il y a des serpents, eh +bien, je mettrai des échasses, comme les habitants de nos landes!</p> + +<p>—Allez donc marcher avec des échasses au milieu<a name="page_1064" id="page_1064"></a> des lianes, des +ronces, des rochers, des arbres déracinés par le temps! Je vous dis que +vous ne savez pas ce que sont nos forêts.</p> + +<p>—Si l’on pensait toujours au péril, mon révérend, on ne ferait jamais +rien de bon. Est-ce que vous pensez au mal de Siam quand vous soignez +ceux de vos paroissiens qui en sont attaqués?</p> + +<p>—Mais mon but est pieux, à moi; je puis affronter la mort en faisant +mon devoir.... tandis que vous y courez certainement pour une vanité.</p> + +<p>—Une vanité! mon révérend! une commère qui a des écuelles remplies de +diamants, des sacs pleins de perles fines, et peut-être encore cinq à +six millions de biens! Peste! quelle vanité!</p> + +<p>Il n’y avait pas à espérer de vaincre une pareille opiniâtreté: le curé +ne l’essaya pas; il conduisit son hôte dans la chambre qu’il lui +destinait, bien décidé à mettre tous les obstacles possibles à la +fantaisie du chevalier.</p> + +<p>Inébranlable dans sa résolution, Croustillac s’endormit profondément. +Une ardente curiosité était venue augmenter son entêtement naturel et sa +confiance imperturbable dans sa destinée; plus cette confiance avait été +jusqu’alors trompée, plus l’aventurier croyait que <i>l’heure promise</i> +devait arriver pour lui.</p> + +<p>Le lendemain matin, au point du jour, il s’éveilla, et alla sur la +pointe du pied jusqu’à la porte de la chambre du père Griffon.</p> + +<p>Le curé dormait encore, ne croyant pas le chevalier capable de +s’aventurer sans guide dans un pays inconnu. Il se trompait.<a name="page_1065" id="page_1065"></a></p> + +<p>Croustillac, pour échapper aux instances et aux reproches de son hôte, +partit au moment même.</p> + +<p>Il ceignit sa formidable épée, arme assez incommode pour traverser des +buissons; il enfonça son feutre sur sa tête, prit une gaule à la main +pour effaroucher les serpents, et le jarret ferme, le nez au vent, le +cœur un peu palpitant, il quitta la demeure hospitalière du curé du +Macouba, et se dirigea vers le nord en suivant pendant quelque temps la +lisière d’un bois extrêmement touffu.</p> + +<p>Il lui fallut bientôt quitter cette lisière qui, formant un angle vers +l’orient, se prolongeait indéfiniment dans cette direction.</p> + +<p>Le chevalier, au moment d’entrer dans la forêt, hésita un instant; il se +rappela les sages conseils du père Griffon, il songea aux dangers qu’il +allait courir; mais, évoquant aussitôt par la pensée les trésors de la +Barbe-Bleue, il fut ébloui des monceaux d’or, de perles, de rubis, de +diamants qu’il crut voir étinceler et fourmiller à ses yeux; il se +figura l’habitante du Morne-au-Diable d’une beauté achevée. Entraîné par +ce mirage, il entra résolument dans la forêt, en soulevant un épais +rideau de lianes qui retombaient du haut des arbres après s’y être +enlacées.</p> + +<p>Le chevalier n’oublia pas de battre les buissons avec sa gaule, en +criant à haute voix:—Dehors, les serpents... dehors!</p> + +<p>Excepté les cris du Gascon, on n’entendait aucun bruit.</p> + +<p>Le soleil allait bientôt se lever; l’air, rafraîchi par l’abondante +rosée de la nuit et par la brise de mer,<a name="page_1066" id="page_1066"></a> était imprégné des odeurs +fortes et aromatiques des fleurs tropicales.</p> + +<p>La forêt était encore presque plongée dans les ténèbres au moment où le +chevalier y pénétra...</p> + +<p>Pendant quelques minutes, le profond silence qui régnait dans cette +solitude imposante ne fut troublé que par les coups de gaule que le +chevalier donnait sur les buissons en répétant:—Dehors, les serpents, +dehors!</p> + +<p>Peu à peu les cris du Gascon, qui s’éloignait de plus en plus, devinrent +moins distincts; puis ils cessèrent tout à fait....</p> + +<p>Le morne et profond silence qui régnait alors fut subitement interrompu +par une espèce de hurlement sauvage qui n’avait rien d’humain.</p> + +<p>Ce bruit et les premiers rayons du soleil qui jaillirent à l’horizon +comme une gerbe enflammée semblèrent éveiller les habitants de ces +grands bois. Ils y répondirent sur tous les tons; le tapage devint +infernal: les glapissements des singes, les miaulements des +chats-tigres, les sifflements des serpents, le grognement des sangliers, +les beuglements des taureaux éclatèrent de toutes parts avec un ensemble +effrayant; les échos de la forêt et des mornes se renvoyèrent ces sons +discordants; on eût dit une bande de démons répondant à l’appel d’un +démon supérieur.<a name="page_1067" id="page_1067"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.<br /><br /> +<small>LA CAVERNE.</small></h3> + +<p>Pendant que le chevalier cherche la route du Morne-au-Diable à travers +la forêt, nous conduirons le lecteur vers la partie la plus +septentrionale de la côte de la Martinique.</p> + +<p>La mer déferlait avec une majestueuse lenteur au pied des grands rochers +presque à pic qui défendaient naturellement cette partie de l’île, en +formant une sorte de muraille perpendiculaire de deux cents pieds de +haut; le continuel ressac des vagues rendait ces parages si dangereux, +qu’une embarcation ne pouvait risquer d’aborder en cet endroit sans être +infailliblement brisée.</p> + +<p>Le site dont nous parlons était d’une simplicité sauvage, grandiose; une +ceinture de rochers âpres, nus, d’un rouge fauve, se dessinait sur un +ciel d’un bleu de saphir; leur base disparaissait au milieu d’un +brouillard de neigeuse écume, soulevée par le choc incessant d’énormes +montagnes d’eau qui s’abattaient sur ces récifs en tonnant comme la +foudre.</p> + +<p>Le soleil dans toute sa force jetait une lumière éblouissante, torride +sur cette masse granitique; il n’y avait pas le plus léger nuage sur ce +ciel d’airain. A<a name="page_1068" id="page_1068"></a> l’horizon apparaissaient, à travers une vapeur +brûlante, les terres élevées des autres Antilles.</p> + +<p>A quelque distance de la côte, où brisaient les lames, la mer était d’un +azur sombre, et calme comme un miroir.</p> + +<p>Un objet d’abord imperceptible, tant il offrait peu de surface au-dessus +de l’eau, s’approchait rapidement de cette partie de l’île appelée la +Cabesterre.</p> + +<p>Peu à peu on put distinguer un <i>balaou</i>, pirogue longue, légère, +étroite, dont l’arrière et l’avant sont également coupés en taille-mer; +cette embarcation non voilée s’avançait à force de rames.</p> + +<p>A chaque banc, on distinguait parfaitement un homme qui nageait +vigoureusement. Quoique pendant l’espace de trois lieues la côte fût +aussi inabordable qu’en cet endroit, l’on ne pouvait douter que le +<i>balaou</i> se dirigeât pourtant vers ces rochers.</p> + +<p>Le dessein de ceux qui s’approchaient ainsi semblait inexplicable. +Bientôt la pirogue fut engagée au milieu des vagues énormes qui +déferlaient sur les récifs. Sans la merveilleuse adresse du pilote, qui +évitait les masses d’eau dont l’arrière de cette frêle barque était +incessamment menacé, elle eût été bientôt submergée.</p> + +<p>A deux portées de fusil des rochers, le balaou mit en travers, en +profitant d’une intermittence dans la succession des lames, embellie, ou +moment de calme qui revient périodiquement après que sept ou huit lames +ont déferlé.</p> + +<p>Deux hommes, qu’à leurs vêtements on reconnaissait facilement pour des +marins européens, assurèrent leur toque sur leur tête, et se jetèrent +hardiment à la nage,<a name="page_1069" id="page_1069"></a> pendant que leurs compagnons, virant de bord à la +fin de l’embellie, regagnèrent le large et disparurent après avoir de +nouveau bravé la fureur et l’élévation des vagues avec une merveilleuse +habileté.</p> + +<p>Pendant ce temps, les deux intrépides nageurs, tour à tour soulevés ou +précipités au milieu de lames énormes qu’ils coupaient adroitement, +arrivaient au pied des rochers au milieu d’une nappe d’écume.</p> + +<p>Ils paraissaient courir à une mort certaine, et devoir être brisés sur +les récifs.</p> + +<p>Il n’en fut rien.</p> + +<p>Ces deux hommes paraissaient connaître parfaitement la côte: ils se +dirigèrent vers un endroit où la violence des eaux avait creusé une +immense grotte naturelle.</p> + +<p>Les vagues, s’engouffrant sous cette voûte avec un bruit horrible, +retombaient ensuite en cataracte dans un bassin inférieur, large, creux +et profond.</p> + +<p>Après quelques sourdes ondulations, les lames s’apaisaient et formaient +ainsi, au milieu des parois d’une caverne gigantesque, un petit lac +souterrain, dont le trop plein retournait à la mer par quelque conduit +caché.</p> + +<p>Il fallait une grande témérité pour s’abandonner ainsi à l’impulsion des +vagues furieuses qui vous précipitaient dans l’abîme; mais cette +submersion momentanée était plus effrayante que dangereuse: l’ouverture +de la caverne était si vaste qu’on ne risquait pas de se briser contre +les rochers, et la nappe d’eau vous jetait ensuite au milieu d’un étang +paisible, entouré d’une grève de sable fin et battu.</p> + +<p>Pour ainsi dire tamisée à travers la chute d’eau qui<a name="page_1070" id="page_1070"></a> bouillonnait à +l’entrée de cette voûte énorme, la lumière y arrivait faible, douce, +bleuâtre comme celle de la lune.</p> + +<p>Les deux nageurs haletants, étourdis et meurtris par le choc des vagues, +sortirent du petit lac et abordèrent sur sa grève, où ils se reposèrent +quelque temps.</p> + +<p>Le plus grand de ces deux hommes, quoique vêtu du costume d’un simple +marin, était le colonel Rutler, partisan exalté du nouveau roi +d’Angleterre, Guillaume d’Orange, sous les ordres duquel il avait servi +alors que le beau-fils de l’infortuné Jacques II n’était encore que +stathouder de Hollande.</p> + +<p>Le colonel Rutler était grand et robuste; sa figure avait une expression +d’audace, presque de cruauté; ses cheveux, dont quelques mèches roides +et mouillées passaient à travers sa toque de marin, étaient d’un rouge +ardent; d’épaisses moustaches de même nuance cachaient presque une large +bouche surmontée d’un nez crochu comme le bec d’un oiseau de proie.</p> + +<p>Rutler, homme fidèle et résolu, servait son maître avec un dévouement +aveugle. Guillaume d’Orange lui avait témoigné sa confiance en le +chargeant d’une mission aussi difficile que périlleuse, ainsi qu’on le +verra plus tard.</p> + +<p>Le marin qui accompagnait le colonel était petit, mais vigoureux, actif +et déterminé.</p> + +<p>Le colonel lui dit en anglais, après un moment de silence:</p> + +<p>—Es-tu bien sûr au moins, John, qu’il y a un passage pour sortir d’ici?</p> + +<p>—Ce passage existe, colonel, soyez tranquille.<a name="page_1071" id="page_1071"></a></p> + +<p>—Pourtant... je n’aperçois rien...</p> + +<p>—Tout à l’heure, colonel, lorsque votre vue sera habituée à cette +espèce de jour, couleur de clair de lune, vous vous baisserez à plat +ventre, et là, à droite, tout au bout d’un long conduit naturel, dans +lequel on ne peut avancer qu’en rampant, vous distinguerez la lueur du +jour qui y pénètre par une crevasse du roc.</p> + +<p>—Si le chemin est sûr, il n’est pas commode.</p> + +<p>—Si peu commode, colonel, que je défierais bien au master du brigantin, +le <i>Roi des eaux</i>, qui vous a amené à la Barbade, d’entrer avec son gros +ventre dans le boyau qui nous reste à traverser. C’est tout au plus si +j’ai pu autrefois m’y glisser, moi; il est large comme un tuyau de +cheminée.</p> + +<p>—Et il aboutit?</p> + +<p>—Au fond d’un précipice qui sert de défense au Morne-au-Diable; car de +trois côtés ce précipice est à pic, et il est aussi impossible de le +descendre que de le gravir...; quant à son quatrième côté, il n’est pas +tout à fait impraticable, et en s’aidant des aspérités du roc, on peut +arriver par ce chemin jusqu’aux limites du parc de l’habitation de la +Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Je comprends... ce passage souterrain nous conduit au fond d’un abîme +dominé par le Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Justement, colonel, c’est comme si nous étions au fond d’un fossé dont +un des côtés inférieurs serait à pic, et l’autre en talus... quand je +dis en talus, c’est une manière de parler, car, pour atteindre au sommet +du rocher, il nous faudra rester plus d’une fois suspendus à quelque +liane entre le ciel et la terre. Mais,<a name="page_1072" id="page_1072"></a> arrivés au faîte, nous nous +trouverons à l’extrémité du parc du Morne-au-Diable; une fois là, nous +nous blottirons dans quelque trou en attendant le moment d’agir.</p> + +<p>—Et le moment d’agir ne tardera pas. Allons, allons, allons, pour +connaître si bien les êtres, il faut, en effet, que tu aies servi la +Barbe-Bleue?</p> + +<p>—Je vous l’ai dit, colonel. J’étais venu de la Côte-Ferme avec elle et +son premier mari; au bout de trois mois, ils m’ont renvoyé; alors je +suis parti pour Saint-Domingue, et je n’ai plus entendu parler d’eux.</p> + +<p>—Et elle, la reconnaîtrais-tu bien?</p> + +<p>—De taille, de tournure, oui, mais pas de figure, car nous sommes +partis de la Côte-Ferme la nuit, et une fois débarquée, on l’a +transportée en litière jusqu’au Morne-au-Diable. Quand, par hasard, elle +sortait pendant le jour, elle mettait son masque; les uns disaient +qu’elle était belle comme un ange; les autres, qu’elle était laide comme +un monstre. Je ne puis pas dire qui se trompe, car moi et mes camarades +nous ne mettions jamais le pied dans l’intérieur de la maison, le +service particulier se faisait par des mulâtresses toujours muettes +comme des poissons.</p> + +<p>—Et lui?</p> + +<p>—Il était beau, grand, mince, élancé; il avait trente-six ans environ; +brun, des yeux et une moustache noirs, le nez aquilin.</p> + +<p>—C’est lui, c’était bien lui, se disait le colonel à mesure que John +faisait ce signalement. C’est ainsi qu’on l’a toujours dépeint. Et l’on +ne sait pas comment il est mort?<a name="page_1073" id="page_1073"></a></p> + +<p>—On a dit qu’il était mort en voyage; on n’en a pas su davantage.</p> + +<p>—Et l’on n’a jamais eu de doutes sur sa mort?</p> + +<p>—Ma foi, non, colonel, puisque la Barbe-Bleue s’est remariée deux fois +depuis.</p> + +<p>—Et ces deux maris, les as-tu vus?</p> + +<p>—Non, colonel, car j’arrivais de Saint-Domingue, lorsqu’il y a huit +jours vous m’avez engagé pour cette expédition, sachant que je pouvais +vous servir. Vous m’avez promis cinquante guinées si je vous +introduisais dans l’île malgré les croiseurs français qui, depuis la +guerre, ne laissent aucun bâtiment approcher des côtes... +<i>abordables</i>... s’entend; aussi notre balaou n’a pas été gêné, car, +grâce aux rochers à pic de la Cabesterre, personne ne s’imagine qu’on +puisse s’introduire dans l’île de ce côté, et on n’y veille pas.</p> + +<p>—Et puis, ainsi, personne ne peut soupçonner notre présence dans l’île; +et, selon ce que tu m’as dit, la Barbe-Bleue a une espèce de police qui +l’instruit de l’arrivée de tous les étrangers.</p> + +<p>—Du moins, colonel, on disait dans le temps que les gens qui tiennent +ses comptoirs à Saint-Pierre ou à Fort-Royal étaient aux aguets, et que +pas un étranger débarquant à la Martinique n’échappait à leur +surveillance.</p> + +<p>—Tout est donc pour le mieux: tu auras tes cinquante guinées... Mais +encore une fois, tu es bien sûr que le conduit souterrain...?</p> + +<p>—Soyez donc tranquille, colonel; j’y ai passé, vous dis-je, avec le +nègre pêcheur de perles, qui m’a le premier conduit ici.<a name="page_1074" id="page_1074"></a></p> + +<p>—Mais pour sortir du précipice, il t’a fallu traverser le parc du +Morne-au-Diable?</p> + +<p>—Sans doute, colonel, puisque c’était la curiosité de voir ce parc, +dans lequel nous ne pouvions jamais entrer, qui m’avait fait accepter +l’offre du pêcheur de perles; étant de la maison, je savais la +Barbe-Bleue et son mari absents; j’étais donc bien sûr de pouvoir sortir +par le jardin après être sorti du précipice: c’est ce que nous avons +fait, non pas sans risquer de nous rompre le cou mille fois, mais, que +voulez-vous! je mourais d’envie de voir l’intérieur de cette habitation, +qui nous était défendue. De fait, c’était un vrai paradis. Ce qui a été +très amusant, c’est la surprise de la mulâtresse qui servait de +portière; quand elle nous a vus, moi et le noir, elle ne pouvait pas +concevoir comment nous avions fait pour entrer. Nous lui avons dit que +nous avions échappé à sa surveillance. Elle nous a crus; aussi nous +a-t-elle mis à la porte le plus vite possible, et elle s’est tue pour +n’être pas chassée par ses maîtres.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, le colonel dit brusquement à John:</p> + +<p>—Ce n’est pas tout, maintenant il n’y a plus à reculer, je dois tout te +dire.</p> + +<p>—Quoi donc, colonel?</p> + +<p>—Une fois introduits dans le Morne-au-Diable, nous aurons un homme à +surprendre et à garrotter; quoi qu’il fasse pour se défendre, il ne +faudra pas qu’il lui tombe un cheveu de la tête... à moins qu’il ne nous +force absolument à défendre notre vie; alors, ajouta le colonel avec un +sourire sinistre, alors... deux cents guinées pour toi, que nous +réussissions ou non.<a name="page_1075" id="page_1075"></a></p> + +<p>—Mille diables... Vous attendez un peu tard pour me dire cela, +colonel... Mais maintenant le vin est tiré, il faut le boire.</p> + +<p>—Allons, je ne me suis pas trompé, tu es un brave...</p> + +<p>—Ah ça! mais cet homme que vous cherchez est-il fort et courageux?</p> + +<p>—Mais... dit Rutler, après avoir réfléchi quelques minutes, figure-toi +à peu près le premier mari de la veuve... un homme grand et mince.</p> + +<p>—Diable... celui-là était mince, c’est vrai; mais une baguette d’acier +aussi est mince, ce qui ne l’empêche pas d’être furieusement forte. +Voyez-vous, colonel, cet homme-là savait mieux que personne comment on +se sert du plomb et du fer; il était si vigoureux que je l’ai vu prendre +un nègre insolemment par la ceinture et le jeter à dix pas de lui, comme +il eût fait d’un enfant, quoique ce nègre fût plus grand et plus robuste +que vous. Ainsi donc, colonel, si l’homme que vous cherchez ressemble à +celui-là, nous aurons du mal à le bâter, comme on dit...</p> + +<p>—Moins que tu ne le crois... je t’expliquerai ça...</p> + +<p>—Et puis, dit John, si par hasard le flibustier, le boucanier ou le +Caraïbe, qui, dit-on, fréquentent la veuve, sont aussi là... ça +commencera à devenir gênant...</p> + +<p>—Écoute-moi, d’après ce que tu m’as dit, il y a au bout du parc un bois +où l’on peut se cacher.</p> + +<p>—Oui, colonel.</p> + +<p>—Excepté le boucanier, le flibustier ou le Caraïbe, personne n’entre +dans l’habitation particulière de la Barbe-Bleue?...<a name="page_1076" id="page_1076"></a></p> + +<p>—Personne, colonel, excepté les mulâtresses de service...</p> + +<p>—Et aussi excepté l’homme que je cherche, bien entendu; j’ai mes +raisons pour croire que nous l’y trouverons.</p> + +<p>—Bien, colonel.</p> + +<p>—Alors rien de plus simple, nous nous embusquons au plus épais du bois, +jusqu’à ce que mon homme vienne de notre côté.</p> + +<p>—Ce qui ne peut manquer d’arriver, colonel, car le parc n’est pas +grand, et quand on s’y promène, il faut forcément passer près d’un +bassin de marbre, non loin duquel nous serons très bien cachés...</p> + +<p>—Si notre homme ne se promène pas, une fois la nuit venue, nous +attendons qu’il soit couché, et nous le surprenons au lit...</p> + +<p>—Cela serait plus sûr, colonel, à moins que votre homme n’appelât à son +secours un des consolateurs de la Barbe-Bleue!...</p> + +<p>—Sois donc tranquille... pourvu qu’avec ton aide je puisse mettre la +main sur lui, alors, fût-il entouré de cent personnes armées jusqu’aux +dents, il est à moi, j’ai un moyen sûr de le forcer à m’obéir... Ceci me +regarde... Tout ce que je te demande, c’est de me conduire dans un +endroit d’où je puisse sauter sur lui à l’improviste...</p> + +<p>—C’est convenu, colonel...</p> + +<p>—Alors, marchons... dit Rutler en se levant.</p> + +<p>—A vos ordres, colonel, seulement au lieu de marchons... c’est rampons +qu’il faut dire. Mais voyons donc, ajouta John en se baissant, si l’on +aperçoit toujours<a name="page_1077" id="page_1077"></a> la lumière du jour. Oui, oui... la voilà, mais comme +ça paraît loin. A propos, colonel, si depuis que je suis venu ici le +conduit avait été bouché par un éboulement, nous ferions, à l’heure +qu’il est, une singulière figure! condamnés à rester ici et à mourir de +faim... à moins de nous dévorer mutuellement... Impossible de sortir par +le gouffre, vu qu’on ne peut pas remonter une chute d’eau comme une +truite remonte une cascade...</p> + +<p>—C’est vrai, dit Rutler en frémissant, tu m’épouvantes: heureusement il +n’en est rien; tu as toujours le sac?</p> + +<p>—Oui, oui, colonel; les courroies sont solides, et la peau de lamentin +imperméable; nous trouverons là-dedans nos poignards, nos pistolets et +notre cartouchière aussi secs que s’ils sortaient d’un râtelier d’armes.</p> + +<p>—Allons... John, en route, passe le premier, dit le colonel, il nous +faut le temps de faire sécher nos habits.</p> + +<p>—Cela ne sera pas long, colonel... une fois au fond du précipice, nous +serons comme dans un four; le soleil y donne en plein.</p> + +<p>John, se mettant à plat ventre, commença à se glisser dans un passage si +étroit, qu’il put à peine s’y introduire.</p> + +<p>Les ténèbres y étaient profondes... au loin seulement on distinguait une +pâle lueur.</p> + +<p>Le colonel suivit John en se traînant sur un sol humide et fangeux..</p> + +<p>Pendant quelque temps, les deux Anglais s’avancèrent ainsi, rampant sur +les genoux, sur les mains et sur le ventre, dans l’obscurité la plus +complète.<a name="page_1078" id="page_1078"></a></p> + +<p>Tout à coup John s’arrêta brusquement, et s’écria d’une voix altérée par +l’épouvante:</p> + +<p>—Colonel...</p> + +<p>—Que veux-tu?</p> + +<p>—Ne sentez-vous pas une odeur forte?</p> + +<p>—Oui, cette odeur est fétide.</p> + +<p>—Ne bougez pas... c’est un serpent... <i>fer-de-lance!</i> Nous sommes +perdus...</p> + +<p>—Un serpent? s’écria le colonel avec effroi.</p> + +<p>—Nous sommes morts... Je n’ose pas avancer... l’odeur devient de plus +en plus forte, murmura John.</p> + +<p>—Tais-toi... Écoute...</p> + +<p>Dans une mortelle angoisse, les deux hommes retinrent leur respiration.</p> + +<p>Tout à coup, à quelques pas, ils entendirent un bruit continu, +précipité, comme si l’on eût battu le sol humide avec un fléau.</p> + +<p>L’odeur nauséabonde et subtile que répandent les gros serpents devint de +plus en plus pénétrante...</p> + +<p>—Le serpent est en fureur, il s’est lové; c’est de sa queue qu’il bat +ainsi la terre, dit John d’une voix affaiblie.—Colonel... recommandons +notre âme à Dieu...</p> + +<p>—Il faut crier pour l’effrayer, dit Rutler.</p> + +<p>—Non, non, il se jettera tout de suite sur nous, dit John.</p> + +<p>Les deux hommes restèrent quelques moments dans une horrible attente.</p> + +<p>Ils ne pouvaient ni se retourner ni changer de position; leur poitrine +touchait au sol, leur dos touchait au roc... Ils n’osaient faire un +mouvement de recul dans la crainte d’attirer le reptile à leur +poursuite.<a name="page_1079" id="page_1079"></a></p> + +<p>L’air, de plus en plus imprégné de l’odeur infecte du serpent, devenait +suffocant.</p> + +<p>—Ne trouves-tu pas sous ta main une pierre pour la lui jeter? dit tout +bas le colonel.</p> + +<p>A peine avait-il dit ces mots que John poussa des cris terribles et se +débattit avec violence en s’écriant:</p> + +<p>—A moi! à moi! je suis mort...</p> + +<p>Éperdu de terreur, Rutler voulut se redresser, mais il se frappa +violemment le crâne aux parois de l’étroit passage.</p> + +<p>Alors, rampant en arrière aussi rapidement qu’il le put à l’aide de ses +genoux et de ses mains, il tâcha de fuir à reculons pendant que John, +aux prises avec le serpent, poussait des hurlements de douleur et +d’épouvante.</p> + +<p>Tout à coup ses cris devinrent sourds: inarticulés, gutturaux, comme si +le marin eût été étouffé.</p> + +<p>En effet, le serpent, furieux, après avoir, dans l’obscurité, mordu John +aux mains, à la gorge, au visage, essayait d’introduire sa tête plate et +visqueuse dans la bouche entr’ouverte de ce malheureux, et le mordait +aux lèvres et à la langue; et cette dernière blessure l’acheva.</p> + +<p>Le serpent, avant assouvi sa rage, dénoua rapidement ses horribles +nœuds et prit la fuite.</p> + +<p>Le colonel sentit un corps flasque et glacé effleurer sa joue; il se +tint immobile.</p> + +<p>Le serpent glissa rapidement le long des parois du conduit souterrain et +s’échappa.</p> + +<p>Ce danger passé, le colonel resta quelques moments pétrifié de terreur; +il écoutait les derniers râlements de John; son agonie fut rapide.<a name="page_1080" id="page_1080"></a></p> + +<p>Rutler l’entendit faire quelques soubresauts convulsifs, et ce fut tout.</p> + +<p>Son compagnon était mort....</p> + +<p>Alors Rutler s’avança vers John, et le saisit par la jambe....</p> + +<p>Cette jambe était déjà roide et froide, tant le venin du serpent +fer-de-lance est rapide.</p> + +<p>Un nouveau sujet d’effroi vint assaillir le colonel.</p> + +<p>Le reptile, ne trouvant pas d’issue dans la caverne, pouvait revenir par +le même chemin; Rutler croyait déjà entendre un léger frôlement derrière +lui; il ne pouvait fuir en avant, le corps de John bouchait complétement +le passage; fuir en arrière c’était s’exposer à rencontrer le serpent.</p> + +<p>Pourtant, dans son épouvante, le colonel saisit le cadavre par les deux +jambes, afin de l’entraîner jusqu’à l’entrée du conduit souterrain et de +déblayer ainsi la seule issue par laquelle il pût sortir de cette +caverne.</p> + +<p>Ses efforts furent vains.</p> + +<p>Soit que sa vigueur fût paralysée par la gêne de sa position, soit que +le poison eût déjà fait gonfler le corps, Rutler ne put parvenir à le +tirer à lui.</p> + +<p>Ne voulant, n’osant croire que cette unique et dernière chance de salut +lui fût enlevée, il trouva le moyen de détacher sa ceinture et de +l’attacher aux pieds du mort, puis la prenant entre ses dents et +s’aidant de tes deux mains, il se mit à tirer avec toute l’énergie du +désespoir....</p> + +<p>A peine il put imprimer un léger mouvement à ce cadavre.</p> + +<p>Sa terreur augmenta; il chercha son couteau, dans<a name="page_1081" id="page_1081"></a> le projet insensé de +dépecer le corps de John: il reconnut bientôt l’inutilité de cette +tentative.</p> + +<p>Les pistolets et les munitions du colonel étaient dans un sac de peau de +lamentin que portait John sur les épaules; il voulut au moins essayer +d’enlever le sac à son compagnon; il y parvint après des difficultés +inouïes, puis il regagna à reculons l’entrée du conduit.</p> + +<p>Une fois dans la caverne, il se sentit faiblir, mais l’air le ranima, il +se plongea le front dans l’eau froide et s’assit sur la grève.</p> + +<p>Il avait presque oublié le serpent.</p> + +<p>Un long sifflement lui fit lever la tête; il vit le reptile se balançant +à quelques pieds au-dessus de lui, à demi enlacé dans les roches qui +formaient la voûte du souterrain.</p> + +<p>Le colonel retrouva son sang-froid à la vue du danger; restant presque +immobile et n’agissant que des mains, il déboucla le sac, y prit un +pistolet et l’arma.</p> + +<p>Heureusement la charge et l’amorce étaient intactes.</p> + +<p>Au moment où le serpent, irrité par le mouvement de Rutler, se précipita +sur lui, ce dernier l’ajusta, tira, et le reptile tomba a ses pieds la +tête fracassée. Il était d’un noir bleuâtre, tacheté de jaune, et avait +huit à neuf pieds de long.</p> + +<p>Délivré de cet ennemi, encouragé par ce succès, le colonel voulut tenter +un dernier effort pour dégager la seule issue par laquelle il pût +sortir.</p> + +<p>Il rampa de nouveau dans le conduit; malgré sa vigueur, ses efforts +inouïs, il ne put parvenir à déranger le cadavre de John.<a name="page_1082" id="page_1082"></a></p> + +<p>De retour dans la caverne, il la parcourut en tous sens et ne trouva +aucune autre issue.</p> + +<p>Il ne pouvait espérer de secours du dehors, ses cris ne pouvaient être +entendus.</p> + +<p>A cette horrible pensée, ses yeux tombèrent sur le serpent; il y vit une +ressource momentanée; il savait que quelquefois les nègres affamés +mangeaient de ces chairs répugnantes, mais non malsaines.</p> + +<p>La nuit vint, il se trouva dans de profondes ténèbres... Les lames +mugissaient et se brisaient à l’entrée de la caverne; la chute d’eau se +précipitait avec fracas dans le bassin inférieur.</p> + +<p>Une nouvelle frayeur vint assaillir Rutler. Il savait que les serpents +se rejoignent et s’accouplent souvent pendant la nuit; guidé par la +voie, le mâle ou la femelle du reptile qu’il avait tué pouvait venir à +sa recherche.</p> + +<p>Les transes du colonel devinrent affreuses. Le moindre bruit le faisait +tressaillir... malgré son caractère énergique; il se demanda, dans le +cas ou il sortirait par un miracle de cette horrible position, s’il +continuerait l’entreprise qu’il avait commencée.</p> + +<p>Tantôt il croyait voir dans cette aventure un avertissement du ciel; +tantôt il s’accusait de lâcheté, et attribuait ses folles appréhensions +à l’état de faiblesse dans lequel il se trouvait. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Nous abandonnerons le colonel dans cette position difficile pour +conduire le lecteur au Morne-au-Diable.<a name="page_1083" id="page_1083"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.<br /><br /> +<small>LE MORNE-AU-DIABLE.</small></h3> + +<p>La lune brillante et pure jetait une clarté presque égale à celle du +soleil d’Europe et permettait de distinguer parfaitement, au sommet +d’une roche assez élevée et entourée de bois de toutes parts, une +habitation construite en briques et d’une architecture bizarre.</p> + +<p>On ne pouvait y arriver que par un étroit sentier, formant une spirale +autour de cette espèce de cône. Ce sentier était bordé, d’un côté, par +des masses de granit presque perpendiculaires; de l’autre, par un +précipice, dont, en plein jour même, on n’apercevait pas le fond.</p> + +<p>Ce chemin dangereux aboutissait à une plate-forme traversée par une +muraille de briques d’une grande épaisseur et garnie de meurtrières.</p> + +<p>Derrière cette espèce de glacis s’élevaient les murailles d’enceinte de +l’habitation, dans laquelle on entrait par une porte de chêne très +basse.</p> + +<p>Cette porte communiquait à une vaste cour carrée, occupée par les +communs et par d’autres bâtiments. Cette cour traversée, on arrivait à +un passage voûté qui conduisait au sanctuaire, c’est-à-dire au pavillon +habité par la Barbe-Bleue. Aucun des noirs ou des métis<a name="page_1084" id="page_1084"></a> qui formaient +le nombreux domestique de l’habitation ne dépassait les limites de cette +voûte.</p> + +<p>Le service de la Barbe-Bleue se faisait par l’intermédiaire de plusieurs +mulâtresses, qui seules communiquaient avec leur maîtresse.</p> + +<p>La maison s’élevait sur le versant opposé à celui par lequel on montait +au faîte du morne. Ce versant, beaucoup moins rapide et disposé en +plusieurs terrasses naturelles, se composait de cinq ou six gradins +immenses qui, de tous côtés, aboutissaient à des précipices.</p> + +<p>Par un phénomène assez fréquent dans les îles volcanisées, un étang de +deux arpents environ de circonférence occupait presque toute l’étendue +d’un des gradins supérieurs. L’eau en était limpide et pure. La maison +de la Barbe-Bleue était séparée de ce petit lac par une étroite chaussée +de sable uni, brillant comme de l’argent.</p> + +<p>Cette maison n’avait qu’un étage; au premier aspect elle semblait +seulement construite d’écorces d’arbres; son toit de bambous, très +incliné, se plongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extérieur, +s’appuyait sur des troncs de palmiers enfoncés en terre, et formait +ainsi une sorte de galerie autour de la maison.</p> + +<p>Un peu au-dessus du niveau de ce lac, descendait, en pente douce, une +pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles +prairies d’Angleterre; cette rareté inouïe aux Antilles était due à +d’invisibles irrigations qui partaient de l’étang et répandaient dans ce +parc une délicieuse fraîcheur.</p> + +<p>A cette pelouse, ornée çà et là de corbeilles de fleurs équinoxiales, +succédait un jardin composé de massifs<a name="page_1085" id="page_1085"></a> d’arbustes variés; l’inclinaison +du terrain était telle qu’on n’apercevait pas leurs tiges, mais +seulement leurs cimes émaillées des plus vives nuances; enfin, après les +arbustes venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d’orangers +et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Au jour, ainsi vu de +haut, on eût dit un tapis de neige odorante semée de boules d’or.</p> + +<p>A l’extrême horizon, les tiges élancées des bananiers, des cocotiers, +formaient une clôture splendide et dominaient le précipice, au fond +duquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parlé, et où +était alors engagé le colonel Rutler.</p> + +<p>Maintenant, entrons dans l’une des pièces les plus reculées de +l’habitation; nous y trouverons une jeune femme âgée de vingt à +vingt-trois ans; mais ses traits sont si enfantins, sa taille si +mignonne, sa fraîcheur si juvénile, qu’on lui donnerait à peine seize +ans.</p> + +<p>Vêtue d’une tunique de mousseline à larges manches, elle est à demi +couchée sur son sofa d’étoffe des Indes de couleur brune à fleurs d’or; +elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains qui disparaît à +demi dans une forêt de grosses boucles de cheveux blonds-cendrés, car +cette jeune femme est coiffée presque à la Titus: une foule de soyeux +anneaux tombent en profusion sur son cou, sur ses épaules de neige et +encadrent sa délicieuse petite figure, ronde, ferme et rose comme celle +d’un enfant.</p> + +<p>Un gros livre relié en maroquin rouge, placé sur le bord du divan où +elle est étendue, est ouvert devant elle.</p> + +<p>La jeune femme y lit avec attention à la clarté de<a name="page_1086" id="page_1086"></a> trois bougies +parfumées que supporte un petit candélabre de vermeil, enrichi de +ciselures exquises.</p> + +<p>Les cils de la jolie lectrice sont si longs qu’ils projettent une ombre +légère sur ses joues, où l’on remarque deux gracieuses fossettes; son +nez est d’une délicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que +ses beaux yeux bleus; sa physionomie est empreinte d’une ravissante +expression d’innocence et de candeur.</p> + +<p>Du bas de sa tunique de mousseline sortent deux pieds de Cendrillon, +chaussés de bas de soie blancs et de pantoufles moresques en satin +cerise, côtelées d’argent, qui tiendraient dans le creux de la main.</p> + +<p>La position de cette jeune femme laisse deviner les formes les plus +accomplies, quoiqu’elle soit de petite taille.</p> + +<p>Grâce à la largeur de sa manche qui est retombée, l’on peut admirer le +ravissant contour d’un bras rond, poli comme de l’ivoire et marqué au +coude d’une charmante fossette. La main qui feuillette le livre est +digne du bras, ses ongles très longs ont la pureté luisante de l’agate. +L’extrémité des doigts est nuancée d’un si vif incarnat, qu’on les +dirait colorés du henné des Indiens.</p> + +<p>L’ensemble de cette délicieuse créature rappelle la suave idéalité de la +Psyché, adorable réalisation de ce moment de beauté si fugitif qui passe +avec la première fleur de l’adolescence. Certaines organisations +conservent pourtant assez longtemps cette primeur juvénile, et, nous +l’avons dit, quoique âgée au plus de vingt-trois ans, la Barbe-Bleue +était du nombre de ces natures privilégiées.<a name="page_1087" id="page_1087"></a></p> + +<p>Car c’était la Barbe-Bleue!...</p> + +<p>Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur le nom de l’habitante du +Morne-au-Diable, nous dirons de plus qu’elle s’appelait <i>Angèle</i>. Hélas! +ce nom céleste, cette physionomie candide ne contrastent-t-ils pas +singulièrement avec la réputation diabolique dont <i>jouissait</i> cette +veuve de trois maris, qui, disait-on, avait autant de consolateurs +qu’elle avait eu d’époux.</p> + +<p>La suite des événements permettra de condamner ou d’innocenter la +Barbe-Bleue.</p> + +<p>A un léger bruit qu’elle entendit dans la pièce voisine, Angèle redressa +vivement sa tête, comme une gazelle aux aguets, et s’assit sur le bord +du sofa en rejetant ses cheveux en arrière par un mouvement plein de +grâce.</p> + +<p>Au moment où elle se levait en s’écriant:—C’est lui! un homme soulevait +la portière de cette chambre.</p> + +<p>Le fer ne court pas plus vite à l’aimant qu’Angèle ne courut au devant +du nouveau venu. Elle se précipita dans ses bras, l’enlaça avec une +sorte de tendre fureur, l’accabla de caresses, de baisers passionnés, en +s’écriant avec joie:</p> + +<p>—Mon tendre ami! mon bon Jacques!</p> + +<p>Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses +bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux +fardeau.</p> + +<p>Alors Angèle s’assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains +dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa +figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide...</p> + +<p>Hélas! hélas! les médisants de la Martinique avaient-ils<a name="page_1088" id="page_1088"></a> donc raison de +suspecter la moralité de la Barbe-Bleue?</p> + +<p>L’homme qu’elle accueillait avec cette ardente familiarité avait le +teint cuivré d’un mulâtre; il était grand et svelte, agile et robuste; +ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type nègre; une +forêt de cheveux d’un noir de jais entourait son front, ses yeux étaient +grands et d’un noir de velours; sous ses lèvres minces, rouges et +humides, brillaient des dents du plus bel émail. Cette beauté à la fois +charmante et virile, cet ensemble de force et d’élégance, rappelaient +les nobles proportions du Bacchus Indien, ou de l’Antinoüs.</p> + +<p>Le costume du mulâtre était celui que certains flibustiers adoptaient +alors généralement, lorsqu’ils étaient à terre. Il portait un +justaucorps de velours grenat foncé, à boutons d’or ouvragés; de larges +chausses à la flamande de pareille étoffe et ornées de boutons pareils, +qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une +ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé; +enfin de grandes guêtres de peau blanche, piquées et brodées en soie de +mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu’au-dessous du genou +et dessinaient une jambe du plus beau galbe.</p> + +<p>Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient +Jacques et Angèle ainsi groupés. D’un côté, cheveux blonds, teint +d’albâtre, joues rosées, grâces enfantines et gentillesse; de l’autre, +teint bronzé, cheveux d’ébène, air mâle et hardi.</p> + +<p>La blancheur de la robe d’Angèle se dessinait sur la couleur sombre des +vêtements de Jacques, et l’on pouvait<a name="page_1089" id="page_1089"></a> mieux apprécier encore les +contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant ses +grands yeux bleus sur les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se +plaisait à rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux +admirer son cou hâlé, qui par sa couleur et par sa forme, pouvait +rivaliser avec le plus beau bronze florentin.</p> + +<p>Après avoir assez prolongé cette inconvenante exhibition, Angèle donna +au mulâtre un bruyant baiser au-dessous de l’oreille, lui prit la tête +entre ses deux petites mains, ébouriffa malicieusement sa noire +chevelure, lui donna une tape sur la joue, et s’écria:</p> + +<p>—Voilà comme je vous aime, monsieur l’Ouragan.</p> + +<p>A un léger bruit qu’on entendit derrière la tapisserie qui servait de +portière, Angèle dit:</p> + +<p>—Est-ce toi, Mirette? que fais-tu là?</p> + +<p>—Maîtresse, je viens d’apporter des fleurs... et je vais les arranger +dans les caisses.</p> + +<p>—Elle nous entend... dit Angèle en faisant un signe mystérieux au +mulâtre; puis elle s’amusa encore en riant comme une folle à +<i>ébouriffer</i> la chevelure de M. l’Ouragan.</p> + +<p>M. l’Ouragan se prêtait complaisamment aux gentils caprices d’Angèle, et +la contemplait avec amour.</p> + +<p>Il lui dit en souriant:</p> + +<p>—Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez +tout permis! puis il ajouta en souriant d’un air gravement railleur:</p> + +<p>—Et qui dirait pourtant, à voir cette petite mine si rose, si ingénue, +que je tiens sur mes genoux la plus insigne scélérate des Antilles?<a name="page_1090" id="page_1090"></a></p> + +<p>—Et qui dirait que cet homme, qui parle d’une voix si douce, est ce +féroce capitaine l’Ouragan, la terreur des Anglais et des Espagnols! +s’écria Angèle en éclatant de rire.</p> + +<p>Nous devons avertir le lecteur que le mulâtre et la veuve s’exprimaient +dans le meilleur français et sans le moindre accent étranger.</p> + +<p>—Quelle différence! s’écria ce dernier en souriant, ce n’est pas moi +qu’on accuse d’horribles et mystérieuses aventures, ce n’est pas moi +qu’on appelle <i>Barbe-Bleue</i>.</p> + +<p>A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la +petite veuve, d’un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus +mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine +l’Ouragan, lui montra d’un geste la porte de la chambre voisine pour +l’avertir qu’on pouvait l’entendre et dit d’un air malicieusement +boudeur:</p> + +<p>—Voilà pour vous apprendre à parler des trépassés.</p> + +<p>—Fi! le monstre! dit le capitaine en riant aux éclats, et les remords, +donc, madame?</p> + +<p>—Donne-moi un baiser par remords, donc, et j’en aurai...</p> + +<p>—Que Lucifer me soit en aide! Il n’y a que les femmes pour être aussi +criminelles... Ah! ma chère, que vous êtes bien nommée... vous me faites +frémir... Si nous soupions?</p> + +<p>Angèle frappa sur un gong; la jeune métisse, qui avait entendu la +conversation précédente, entra. Elle portait une robe de guinée blanche +à raies écarlates, et avait des anneaux d’argent aux bras et aux +jambes.<a name="page_1091" id="page_1091"></a></p> + +<p>—Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là-dedans? lui dit la +Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Oui, maîtresse.</p> + +<p>—Tu nous écoutais?</p> + +<p>—Non, maîtresse.</p> + +<p>—D’ailleurs, ça m’est égal... je parle, c’est pour qu’on m’entende... +Fais-nous donner à souper, Mirette.</p> + +<p>Puis s’adressant au capitaine:</p> + +<p>—Quel vin veux-tu?</p> + +<p>—Du vin de Xérès, mais glacé. C’est un caprice...</p> + +<p>Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du +couvert.</p> + +<p>—A propos, dit l’Ouragan, j’oubliais de te prévenir d’un très grand +événement.</p> + +<p>—Quoi donc? un de mes défunts qui revient?</p> + +<p>—Ma foi, à peu près.</p> + +<p>—Comment... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises +plaisanteries, dit Angèle en prenant un air effrayé.</p> + +<p>—Non, ce n’est pas un défunt, un spectre, mais un prétendant bien +vivant qui ne demande qu’à être ton mari.</p> + +<p>—Il veut m’épouser?</p> + +<p>—Il veut t’épouser.</p> + +<p>—Ah! le malheureux! il s’ennuie donc bien de vivre? s’écria Angèle en +éclatant de rire.</p> + +<p>Mirette, à ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux +autres mulâtresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohème +couvertes d’arabesques d’or, et des piles d’assiettes de magnifiques +porcelaines du Japon.<a name="page_1092" id="page_1092"></a></p> + +<p>La Barbe-Bleue continua:</p> + +<p>—Mon amoureux n’est-donc pas de ce pays?</p> + +<p>—Non certes! car malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien +de trouver un quatrième mari, grâce à votre infernale réputation...</p> + +<p>—Et d’où sort-il donc, cet épouseur, mon cher Jacques?</p> + +<p>—Il vient de France.</p> + +<p>—De France?... il vient de France pour m’épouser! diable!...</p> + +<p>—Angèle, vous savez que je n’aime pas vous entendre jurer, dit le +mulâtre avec un sérieux comique.</p> + +<p>—Pardon, monsieur l’Ouragan, dit la jeune femme en baissant les yeux +d’un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais très +étonnante la nouvelle que vous me donniez... Il paraît que ma réputation +commence à parvenir en Europe.</p> + +<p>—N’ayez pas cette vanité, ma chère. C’est à bord de la <i>Licorne</i> que ce +digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule évaluation de +vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous... +Voilà qui rabaissera, je l’espère, votre orgueil?</p> + +<p>—L’impertinent! et quel homme est-ce... Jacques?</p> + +<p>—Le chevalier de Croustillac.</p> + +<p>—Tu dis?</p> + +<p>—Le chevalier de Croustillac.</p> + +<p>—C’est là le nom de... mon prétendant?...—et Angèle partit d’un fou +rire que rien ne put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son +hilarité.</p> + +<p>Tous deux se calmaient à peine lorsque Mirette rentra, précédant deux +autres métisses qui apportaient<a name="page_1093" id="page_1093"></a> une table splendidement servie en +vaisselle de vermeil.</p> + +<p>Les deux esclaves posèrent la table près du divan; le capitaine se leva +pour prendre un siége, pendant qu’Angèle, agenouillée sur le bord du +sofa, découvrait les plats les uns après les autres et furetait la table +avec des gestes et des mines de chatte gourmande.</p> + +<p>—As-tu faim, Jacques?... moi, je dévore, dit Angèle. Et, pour prouver +sans doute la vérité de cette assertion, elle entr’ouvrit ses lèvres de +corail et montra deux rangées de ravissantes petites dents qu’elle fit +claquer par deux fois.</p> + +<p>—Angèle, ma chère, vous êtes décidément très mal élevée, dit le +capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d’une +odeur appétissante.</p> + +<p>—Capitaine l’Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n’est pas pour +être grondée, dit Angèle en faisant une imperceptible et mutine grimace +au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en attaquant très bravement sa +tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau:</p> + +<p>—N’est-ce pas, Mirette, que s’il me gronde je ne le recevrai plus?</p> + +<p>—Non, maîtresse, dit Mirette.</p> + +<p>—Et que je donnerai sa place à Arrache-l’Ame, le boucanier?</p> + +<p>—Oui, maîtresse.</p> + +<p>—Ou à Youmaalë, le Caraïbe?</p> + +<p>—Oui, maîtresse.</p> + +<p>—Voyez-vous cela, monsieur? dit Angèle.</p> + +<p>—Allez, allez, ma chère, je ne suis pas jaloux,<a name="page_1094" id="page_1094"></a> vous le savez; la +beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde.</p> + +<p>—Puisque vous n’êtes pas plus jaloux que ça, je vous pardonne. +Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu’est-ce que ça, Mirette?</p> + +<p>—Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier.</p> + +<p>—Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l’Ouragan, mais il faut +ajouter un jus de limon pendant que la friture est toute chaude.</p> + +<p>—Voyez-vous, le gourmand... Ah çà! et mon épouseur? je l’oubliais... +Donnez-moi à boire, Mirette.</p> + +<p>Le flibustier, tout corsaire qu’il était, prévint la métisse, et versa +du vin de Xérès glacé à Angèle.</p> + +<p>—Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins +de France.</p> + +<p>Et la Barbe-Bleue but très résolument trois doigts de vin de Xérès qui +donna un nouvel éclat à ses lèvres roses, à ses yeux bleus et anima ses +joues rondelettes d’une teinte incarnate.</p> + +<p>—Ah çà! mon épouseur... mon épouseur, reprit-elle, comment est-il? +Est-il gentil? est-il digne d’aller rejoindre les autres?...</p> + +<p>Mirette, malgré sa soumission passive, ne put s’empêcher de tressaillir +encore en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave +dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de +bien plus grandes énormités.</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu as, Mirette?</p> + +<p>—Rien, maîtresse.</p> + +<p>—Si... tu as quelque chose.<a name="page_1095" id="page_1095"></a></p> + +<p>—Non, maîtresse.</p> + +<p>—Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée... Je n’en aurais pas +pour longtemps, va, mon enfant. Puis s’adressant au capitaine l’Ouragan:</p> + +<p>—Eh! le chevalier de... de... comment dis-tu ce nom?</p> + +<p>—Le chevalier de Croustillac.</p> + +<p>—Tu l’as vu?</p> + +<p>—Non, mais sachant ses projets, et qu’il voulait à toutes forces, et +malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu’ici, j’ai +prié Youmaalë le Caraïbe, dit l’Ouragan, en regardant Angèle d’une +manière singulière, de lui adresser un petit avertissement pour +l’engager à renoncer à ses projets.</p> + +<p>—Et vous avez donné cet ordre sans m’en prévenir, monsieur? Et si je +voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prétendant! Car enfin, Croustillac, +ça doit être un Gascon, et je n’ai jamais été mariée à un Gascon, moi!</p> + +<p>—Oh! c’est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconné sur la terre; +avec cela une figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste assez +de courage.</p> + +<p>—Et l’avertissement de Youmaalë? demanda Angèle.</p> + +<p>—N’a rien fait du tout, il a glissé sur l’âme inébranlable de ce +capitan, comme une balle sur les écailles d’un crocodile. Il est parti +ce matin bravement, au point du jour, à travers la forêt, avec ses bas +de soie roses, sa rapière au côté et une gaule pour chasser les +serpents; il y est sans doute encore à cette heure, car le chemin du +Morne-au-Diable n’est pas connu de tout le monde.</p> + +<p>—Jacques! une idée! s’écria la veuve avec joie,<a name="page_1096" id="page_1096"></a> faisons-le venir ici +pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah! il est amoureux de mes +trésors et non pas de moi... ah! il veut m’épouser, ce beau chevalier +errant. Nous allons bien voir... Eh bien... tu ne ris pas de mon projet, +Jacques? qu’as-tu donc?... D’abord, monsieur, vous savez que je ne peux +pas être contrariée, je me fais une fête d’avoir ici mon Gascon; s’il +n’est pas mordu par les serpents ou dévoré par les chats-tigres, je veux +l’avoir demain ici... Tu mets demain en mer... Tu diras au Caraïbe ou à +Arrache-l’Ame de me l’amener.</p> + +<p>L’Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-Bleue, selon son +habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément.</p> + +<p>—Jacques! Jacques!... ne m’entends-tu pas? s’écria Angèle avec +impatience, en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j’y tiens, je le +veux!</p> + +<p>Le mulâtre ne répondit rien, il décrivit de l’index de sa main droite un +cercle au dessus de sa tête, et regarda la jeune femme d’un air +significatif.</p> + +<p>Celle-ci comprit ce signe mystérieux.</p> + +<p>Sa figure exprima tout à coup la tristesse et la crainte; elle se leva +brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s’écria +d’une voix touchante:</p> + +<p>—Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d’avoir eu cette +pensée, je te comprends!</p> + +<p>—Relève-toi, calme-toi, Angèle, dit le mulâtre. Je ne crois pas que cet +homme soit à craindre; mais enfin c’est un étranger... il peut venir +d’Angleterre ou de France, et...<a name="page_1097" id="page_1097"></a></p> + +<p>—Je te dis que j’étais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques... +j’oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c’est affreux.</p> + +<p>Et les beaux yeux de la jeune femme s’inondèrent de larmes; elle baissa +la tête, prit la main du mulâtre sur laquelle elle pleura en silence +pendant quelques minutes.</p> + +<p>L’Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d’Angèle, et lui dit +avec tendresse:</p> + +<p>—Je m’en veux beaucoup d’avoir éveillé ces cruels souvenirs, j’aurais +dû ne te rien dire, m’assurer qu’il n’y avait aucun danger à t’amener +cet imbécile comme un jouet... et alors...</p> + +<p>—Jacques, mon ami, s’écria tristement Angèle en interrompant le +mulâtre, mon amant, y penses-tu, pour un caprice d’enfant, exposer... ce +que j’ai de plus cher au monde.</p> + +<p>—Voyons, voyons, calme-toi, dit le mulâtre en la relevant et en la +faisant asseoir auprès de lui, ne vas pas t’effrayer; le père Griffon +s’est informé de ce Gascon, il ne paraît que ridicule; pour plus de +sûreté... j’irai demain lui en parler au Macouba, et puis je dirai à +Arrache-l’Ame, qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de +découvrir ce pauvre diable dans la forêt, où il se sera sans doute +égaré. S’il est dangereux, dit le mulâtre en faisant un signe à Angèle, +car les esclaves étaient toujours là, attendant la fin du souper, s’il +est dangereux, le boucanier nous en débarrassera, et le guérira de +l’envie de te connaître; sinon, comme tu n’as guère de distraction +ici... il te l’amènera.<a name="page_1098" id="page_1098"></a></p> + +<p>—Non, non, je ne veux pas, dit Angèle... Toutes les pensées qui me +viennent maintenant à l’esprit sont d’une tristesse mortelle; mes +inquiétudes renaissent. Angèle, voyant que le mulâtre ne mangeait plus, +se leva; le flibustier l’imita et lui dit:</p> + +<p>—Rassure-toi, mon Angèle, il n’y a rien, rien à craindre... Viens au +jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis à Mirette +d’apporter mon luth; pour te faire oublier ces pénibles idées, je te +chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant.</p> + +<p>En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la taille +d’Angèle, et la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches +qui conduisaient au jardin.</p> + +<p>Au moment de sortir de l’appartement, la Barbe-Bleue dit à son esclave:</p> + +<p>—Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d’albâtre de +ma chambre à coucher... Je n’aurai pas besoin de toi... N’oublie pas de +dire à <i>Cora</i> et aux deux métisses que c’est demain leur jour de +service... Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre.</p> + +<p>Cette dernière recommandation d’Angèle était motivée par l’habitude +qu’elle avait depuis son dernier veuvage d’alterner de trois jours en +trois jours le service de ses femmes.</p> + +<p>Mirette porta au jardin un très beau luth, d’ébène incrusté d’or et de +nacre.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, on entendit le flibustier moduler avec une +grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de +clans royalistes chantaient<a name="page_1099" id="page_1099"></a> de préférence pendant le protectorat de +Cromwell.</p> + +<p>La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique.</p> + +<p>Mirette et les deux esclaves l’écoutèrent pendant quelques minutes avec +ravissement.</p> + +<p>Aux dernières strophes la voix du flibustier s’émut, quelques larmes +semblèrent s’y mêler... puis les chants cessèrent.</p> + +<p>Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe +renfermée dans un globe d’albâtre qui jetait sur tous les objets une +lumière douce et voilée.</p> + +<p>Cette chambre était splendidement tendue d’étoffe des Indes fond blanc, +émaillée de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline d’un +tissu semblable à une toile d’araignée enveloppait un immense lit de +bois doré à dossier de glace qui apparaissait ainsi comme au travers +d’un léger brouillard.</p> + +<p>Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirette se retira +discrètement et dit aux deux esclaves avec un malin sourire:</p> + +<p>—Mirette allume la lampe pour le capitaine... <i>Cora</i> pour le +boucanier... et <i>Noün</i> pour le Caraïbe...</p> + +<p>Les deux vieilles esclaves secouèrent la tête d’un air d’intelligence, +et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé +les portes qui conduisaient des bâtiments extérieurs à la maison +particulière de la Barbe-Bleue.</p> + +<p><a name="page_1100" id="page_1100"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.<br /><br /> +<small>LA NUIT.</small></h3> + +<p>Nous avons laissé le chevalier de Croustillac alors qu’il s’enfonçait +dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient.</p> + +<p>Un moment étourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa +route, s’orientant toujours vers le nord, du moins autant qu’il le +pouvait, grâce à son peu de connaissances astronomiques.</p> + +<p>Ainsi que le père Griffon l’en avait prévenu, on ne trouvait aucun +chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes +herbes, des lianes, des troncs d’arbres, des broussailles inextricables +encombraient le sol; les arbres étaient si touffus, que l’air, la +lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes +de verdure, où il régnait une humidité chaude presque suffocante, +produite par la fermentation de l’humus végétal qui recouvrait la terre +à une assez grande épaisseur.</p> + +<p>Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère +étouffante; aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d’ivresse, de +pesanteur; il marchait d’un pas moins délibéré, il se sentait la tête +lourde, les objets extérieurs lui étaient presque indifférents, il<a name="page_1101" id="page_1101"></a> +n’admirait plus les colonnades de feuillée qui s’étendaient à perte de +vue dans la pénombre de la forêt. Il jetait un coup d’œil distrait +sur le plumage étincelant et varié des périques, des aras, des colibris, +qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes +d’or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois +d’Inde.</p> + +<p>Les gambades des singes qui se balançaient aux souples guirlandes des +passiflores, ou qui sautaient d’arbre en arbre, lui arrachaient à peine +un sourire. Complétement absorbé, il n’avait que la force de songer au +terme de son dangereux voyage. Il n’avait de pensée que pour la +Barbe-Bleue et ses trésors.</p> + +<p>Au bout de quelques heures de marche, il commença de s’apercevoir que +ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une +forêt. Une énorme branche de raquette épineuse avait fait un large +accroc à son pourpoint; ses chausses n’étaient pas irréprochables, et +plus d’une fois, sentant sa longue rapière s’embarrasser dans quelques +plantes rampantes, il s’était involontairement retourné comme pour +châtier l’importun qui prenait la liberté de le retenir.</p> + +<p>Soit hasard, soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule, dont il +battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne +pas rencontrer un serpent sous ses pas.</p> + +<p>Vers midi, harassé de fatigue, il s’arrêta pour cueillir quelques +bananes, et monta sur un arbre assez peu élevé pour y déjeuner plus à +son aise; il découvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet +arbre, roulées en cornets, contenaient une eau claire, fraîche, et +parfaite<a name="page_1102" id="page_1102"></a> au goût; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit +dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route.</p> + +<p>D’après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne +plus être éloigné du Morne-au-Diable.</p> + +<p>Malheureusement l’estime du chevalier n’était pas d’une extrême +précision, du moins quant à la direction qu’il croyait avoir prise, car +il évaluait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc à +midi un peu plus éloigné du Morne-au-Diable qu’il n’en était éloigné en +entrant dans la forêt.</p> + +<p>Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l’apercevait à peine à travers +l’épaisseur du feuillage), il eût été nécessaire d’avoir presque +constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque +inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents; ainsi +partagée entre le ciel et la terre, l’attention du chevalier avait pu +s’égarer quelque peu.</p> + +<p>Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu’il se fût trompé +d’une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain +d’arriver au terme de sa course.</p> + +<p>Vers les trois heures du soir, il commença de soupçonner le +Morne-au-Diable de s’éloigner à mesure qu’il s’en approchait. +Croustillac était harassé, mais la crainte de passer la nuit dans la +forêt l’aiguillonnait; à force de marcher, de marcher, il arriva enfin à +une sorte de fondrière assez creuse, qui s’enfonçait entre deux gorges +de rochers.</p> + +<p>Le chevalier respira, s’épanouit.<a name="page_1103" id="page_1103"></a></p> + +<p>—Mordioux! s’écria-t-il en s’éventant avec son feutre, me voici donc +enfin au Morne-au-Diable! Il me semble que je m’y reconnais, quoique je +n’y sois jamais venu. Je ne pouvais d’ailleurs pas me perdre; j’avais +l’amour pour boussole; on irait ainsi aux antipodes sans dévier d’un +cheveu. C’est tout simple, mon cœur tourne vers l’or et la beauté, +comme l’aimant vers le pôle! car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit +être belle... et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de +trois maris doit aimer le changement; or, je serai du fruit nouveau pour +elle... Et quel fruit! Après tout, les trois défunts n’ont eu que ce +qu’ils méritaient, puisqu’ils me font place... Ce qui me rassure à +l’endroit du physique de la Barbe-Bleue, c’est qu’il n’y a qu’une très +jolie femme qui puisse se permettre ces irrégularités, ces façons... un +peu cavalières... de dénouer le lien conjugal... Mordioux! je vais la +voir, lui plaire, la séduire; pauvre femme... elle ne se doute pas que +son vainqueur est à sa porte! Si... si... je parie que son petit cœur +bat bien fort à ce moment. Elle me presse... elle me devine... son +attente ne sera pas trompée... elle va être éblouie... le bonheur lui +arrive sur les ailes de l’amour...</p> + +<p>En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d’œil sur sa toilette; +il ne put s’empêcher de trouver qu’elle était un peu en désordre: ses +bas, primitivement pourpres, puis rose-pâle, s’étaient zébrés d’une +multitude de rayures vertes depuis son voyage dans la forêt; son +pourpoint s’était aussi orné de plusieurs <i>crevés</i> bizarrement placés, +mais le Gascon fit tout haut cette réflexion, sinon très modeste, du +moins très consolante:<a name="page_1104" id="page_1104"></a></p> + +<p>—Mordioux! Vénus en sortant de l’onde n’avait pas de pourpoint; la +Vérité n’en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la +beauté et la vérité apparaissent sans voile... je ne vois pas +pourquoi... l’amour... D’ailleurs la Barbe-Bleue doit être femme à me +comprendre!</p> + +<p>Absolument rassuré, le chevalier hâta le pas, gravit le revers de la +fondrière et se trouva... dans un endroit de la forêt beaucoup plus +sombre et beaucoup plus fourré que celui qu’il venait de quitter.</p> + +<p>D’autres auraient perdu courage, Croustillac s’écria au contraire:</p> + +<p>—Mordioux! ceci est très habile, cacher son habitation au plus épais du +bois est d’une femme de tête!... je suis sûr... plus je m’empêtre dans +ces ronces, plus j’approche de la maison... je me regarde comme +arrivé... Barbe-Bleue... Barbe-Bleue... enfin je te tiens!</p> + +<p>Le chevalier conserva cette précieuse illusion tant que le jour dura, ce +qui ne fut pas long: il n’y a pas de crépuscule sous les tropiques.</p> + +<p>Bientôt le chevalier vit avec étonnement les rares clartés qui +traversaient le sommet des arbres s’éteindre peu à peu, et en +s’éteignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la +forêt. Pendant quelques moments elle resta dans une demi-obscurité, çà +et là éclairée par les vifs reflets du soleil, qui semblait rouge comme +une fournaise, car il se <i>couchait dans le vent</i>, ainsi qu’on le dit aux +Antilles.</p> + +<p>Pendant un moment, cette végétation d’une verdure si puissante et si +crue se teignit de pourpre: le chevalier croyait voir la nature à +travers un vitrail rouge,<a name="page_1105" id="page_1105"></a> ce qu’on apercevait du ciel était comme une +lave en fusion.</p> + +<p>—Mordioux... s’écria le chevalier, je ne me trompais pas, je suis près +de ce morne infernal, cette réverbération me le prouve. Lucifer rend +sans doute visite à la Barbe-Bleue qui, pour le recevoir, fait allumer +tous les fourneaux de sa cuisine.</p> + +<p>Peu à peu les tons ardents du ciel se refroidirent; ils devinrent d’un +rouge pâle, violacé, et finirent par se fondre dans l’azur foncé de la +nuit.</p> + +<p>Dès que l’ombre envahit la forêt, les cris plaintifs des anolis, les +sinistres glapissements des chouettes célébrèrent le retour des +ténèbres.</p> + +<p>La brise de mer, qui se lève toujours après le coucher du soleil, passa +comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles +frissonnèrent.</p> + +<p>Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu’on n’entend pour ainsi +dire que la nuit, commencèrent à sourdre de toutes parts.</p> + +<p>—Mordioux! s’écria le chevalier, c’est à se couper la figure!!! Penser +que je ne suis qu’à cent pas peut-être du Morne-au-Diable, et que me +voici obligé de dormir à la belle étoile!</p> + +<p>Croustillac, craignant les serpents, se dirigea vers un énorme acajou +qu’il avait remarqué; à l’aide des lianes dont cet arbre était enveloppé +de toutes parts, il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par +deux maîtresses branches; il s’y installa assez commodément, ramena son +épée entre ses genoux, et se mit à souper avec les bananes qu’il avait +heureusement gardées dans ses poches.<a name="page_1106" id="page_1106"></a></p> + +<p>Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d’hommes, même braves, +auraient pu éprouver dans une position si critique. D’ailleurs, dans les +cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements à son +usage; tantôt il s’écriait:</p> + +<p>—Mordioux! le sort s’acharne contre moi... il choisit bien... il ne +peut se commettre... Au lieu de s’adresser à quelque faquin, à quelque +pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac en disant: +Voilà mon homme... Il est digne de lutter contre moi.</p> + +<p>Dans la circonstance dont il s’agit, le chevalier vit une autre +combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui.</p> + +<p>—Mon bonheur est certain, se dit-il, les trésors de la Barbe-Bleue vont +être à moi; c’est une dernière épreuve que ledit sort me fait subir; +j’aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d’un galant +homme de se plaindre. Je ne mériterais pas l’inestimable récompense qui +m’attend.</p> + +<p>A l’aide de ces réflexions, le chevalier combattit victorieusement le +sommeil; il craignait, en y cédant, de se laisser choir du haut de son +arbre; il finit par être enchanté des légères traverses qu’il avait à +surmonter pour arriver jusqu’à la Barbe-Bleue; elle lui saurait gré de +son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement.</p> + +<p>Dans ses accès de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait même +de n’avoir eu jusqu’alors aucun ennemi sérieux à combattre, et de +n’avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs +d’arbres.<a name="page_1107" id="page_1107"></a></p> + +<p>A ce moment, un bruit étrange attira l’attention de l’aventurier; il +prêta l’oreille et s’écria:</p> + +<p>—Qu’est-ce que ceci? on dirait que des chats viennent ici faire leur +sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats, la maison ne doit +pas être éloignée.</p> + +<p>Croustillac se trompait.</p> + +<p>Ces chats n’étaient pas domestiques, mais sauvages, et jamais +chats-tigres ne furent plus féroces; ils continuèrent de faire un +vacarme infernal.</p> + +<p>Pour les faire cesser, le chevalier prit sa gaule et frappa sur l’arbre. +Les chats, au lieu de fuir, se rapprochèrent avec un redoublement de +cris rauques et furieux.</p> + +<p>Depuis très longtemps, les bois étaient parcourus par des bandes de ces +animaux, qui le cédaient à peine aux jaguars en grosseur, en force et en +voracité; ils avaient attaqué et dévoré de jeunes chevreaux, des +chèvres, et jusqu’à de jeunes génisses.</p> + +<p>Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des bêtes carnassières +qui rôdaient autour du chevalier, que la subtilité de leur odorat leur +avait fait éventer, il faut retourner à la caverne où est demeuré le +colonel Rutler.</p> + +<p>On sait que le cadavre de John, mort d’une piqûre de serpent, obstruait +complétement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement +sortir de la caverne. Des chats-tigres, étant descendus dans le +précipice, dépistèrent le cadavre de John, s’en approchèrent d’abord +timidement; puis, bientôt enhardis, ils le dévorèrent.</p> + +<p>Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces<a name="page_1108" id="page_1108"></a> cris féroces; au +jour, grâce à l’avidité de ces animaux, l’obstacle qui empêchait Rutler +de sortir avait presque complétement disparu; il ne restait dans +l’étroit souterrain que les ossements de John, et le colonel pouvait +facilement les déplacer.</p> + +<p>Après cette horrible curée, les chats-tigres, affriandés, mais non +rassasiés par ce régal nouveau pour eux, se sentirent en goût de chair +humaine; ils abandonnèrent le fond du précipice, regagnèrent les bois, +éventèrent le chevalier, et leur férocité carnassière s’exaspéra.</p> + +<p>Pendant quelque temps la crainte les retint; mais encouragés par +l’immobilité de Croustillac, l’un des plus hardis et des plus affamés +grimpa lestement sur l’arbre, et le Gascon vit tout à coup près de lui +deux gros yeux brillants et verdâtres qui luisaient au milieu de +l’obscurité.</p> + +<p>Au même instant il se sentit mordre vigoureusement au mollet; il retira +brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonçant ses +griffes dans la chair et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui +fut le signal de l’attaque: les assaillants grimpèrent de tous côtés, le +chevalier ne vit autour de lui que des yeux flamboyants, et se sentit +mordre en plusieurs endroits à la fois.</p> + +<p>Cette attaque avait été si imprévue, les assaillants étaient d’une si +singulière espèce, que Croustillac, malgré son courage, resta un moment +stupéfait; mais les morsures des chats et surtout son indignation +profonde d’avoir à combattre de si ignobles ennemis réveillèrent sa +fureur.<a name="page_1109" id="page_1109"></a></p> + +<p>Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et, +malgré quelques coups de griffes, il le lança rudement contre un tronc +d’arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux; le +chevalier traita de la même manière un autre de ces forcenés qui lui +était sauté sur le dos et entreprenait de lui dévorer la joue.</p> + +<p>La troupe hésita: Croustillac se saisit de son épée comme d’un poignard, +en transperça quelques autres, et mit fin à cette attaque d’un nouveau +genre en s’écriant:</p> + +<p>—Mordioux! pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le brave +Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu’une +volaille pendue au croc d’un garde-manger!</p> + +<p>La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque +peu; au point du jour il descendit de son arbre, et vit étendus à ses +pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hâta de quitter ce lieu +témoin d’exploits dont il rougissait, et, persuadé que le +Morne-au-Diable ne pouvait être loin, il se remit en route.</p> + +<p>Après avoir aussi vainement marché que la veille, les tiraillements +d’estomac causés par une faim canine annoncèrent au chevalier qu’il +devait être environ midi; qu’on juge de son ravissement lorsque la brise +lui apporta une délicieuse odeur de rôti, mais si suave, mais si +pénétrante, mais si appétissante, que le chevalier ne put s’empêcher de +passer légèrement sa langue sur ses lèvres.</p> + +<p>Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d’être arrivé<a name="page_1110" id="page_1110"></a> au terme de +ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d’habitation, et +comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son +odorat était de plus en plus chatouillé?</p> + +<p>Marchant très légèrement, il parvint inaperçu et sans être entendu près +d’une sorte de clairière où il s’arrêta un moment; le spectacle qu’il +avait sous les yeux méritait d’exciter son attention.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.<br /><br /> +<small>UN BOUCAN.</small></h3> + +<p>Au milieu d’un épais fourré, on voyait un large espace déblayé formant +un carré long; à l’une des extrémités s’élevait un <i>ajoupa</i>, sorte de +hutte de branchage appuyée au tronc d’un palmier et recouverte de +longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou.</p> + +<p>Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil +ceux qui s’y retiraient, un homme était étendu sur un lit de feuilles; à +ses pieds, une vingtaine de chiens courants dormaient couchés.</p> + +<p>Ces chiens eussent été blancs et orangés si leur couleur primitive +n’avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts; leur tête et +leur poitrail étaient surtout complétement ensanglantés par les suites +d’une copieuse curée.<a name="page_1111" id="page_1111"></a></p> + +<p>Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l’homme à +demi caché dans le lit de feuilles fraîches.</p> + +<p>Non loin de l’ajoupa était un feu couvert où cuisait doucement, <i>à la +boucanière</i>, un marcassin d’un an.</p> + +<p>Qu’on se figure une espèce de gril formé par quatre fourches enfoncées +en terre, sur lesquelles on avait posé des traverses, et sur ces +traverses des gaulettes, le tout de bois vert.</p> + +<p>Le marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, était étendu sur le +dos, le ventre ouvert et vidé; des lianes attachées à ses quatre pieds +le retenaient dans cette position que l’ardeur du feu aurait pu +déranger.</p> + +<p>Ce gril était élevé au dessus d’une fosse de quatre pieds de long sur +trois de large et de profondeur, remplie de charbon embrasé; le +marcassin <i>boucanait</i> à la chaleur égale de ce brasier ardent et +concentré. La cavité du ventre de l’animal était à demi pleine de jus de +limon et de piments coupés qui, se combinant avec la graisse que la +chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce +intérieure d’un fumet très appétissant.</p> + +<p>Cet énorme rôti était presque cuit; sa peau commençait à rissoler et à +se fendre; ce qu’on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose +le plus vif.</p> + +<p>Enfin, une douzaine de grosses ignames d’une pulpe jaune et savoureuse +cuisaient sous la cendre et répandaient une excellente odeur.</p> + +<p>Le chevalier ne se possédait plus: emporté par son appétit, il entra +dans l’enceinte en brisant quelques<a name="page_1112" id="page_1112"></a> broussailles; un ou deux chiens +s’éveillèrent et coururent sur lui d’un air menaçant.</p> + +<p>L’homme qui dormait se leva brusquement, regarda autour de lui d’un air +étonné pendant que la meute entière manifestait des intentions assez +hostiles à l’endroit du chevalier, en se hérissant et en montrant des +dents formidables.</p> + +<p>Croustillac se rappela l’histoire de l’engagé du boucanier +Arrache-l’Ame, dévoré par ses chiens; mais il ne s’intimida pas; il leva +sa gaule d’un air menaçant, en disant:</p> + +<p>—<i>Au chenil, valets! au chenil!</i></p> + +<p>Ces termes, empruntés à la vénerie d’Europe, ne firent aucune impression +sur les chiens; ils prirent même une attitude assez menaçante pour que +le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule.</p> + +<p>Leurs yeux brillèrent de férocité; ils allaient se précipiter sur +Croustillac sans l’intervention du boucanier, qui sortit de l’ajoupa un +long fusil à la main, en s’écriant dans un espèce de patois moitié +nègre, moitié français:</p> + +<p>—Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà?</p> + +<p>Le chevalier mit bravement la main à sa rapière, et dit au boucanier:</p> + +<p>—Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... Ils +veulent jouer des dents sur moi comme j’en jouerais moi-même si j’avais +devant moi un morceau de cet appétissant marcassin, car je suis égaré +dans la forêt depuis hier matin, et j’ai une faim d’enfer...<a name="page_1113" id="page_1113"></a></p> + +<p>Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier, restait stupéfait de +l’étrange accoutrement de cet homme qui, une gaule à la main, voyageait +à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en +baudrier brodé.</p> + +<p>De son côté, Croustillac, malgré son appétit, contemplait le boucanier +avec non moins de curiosité.</p> + +<p>Ce chasseur était de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout +vêtement il avait un caleçon court et une chemise qui flottait comme une +blouse. Ses vêtements étaient tellement imbibés du sang des tauraux ou +des sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et +fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce), que la toile +en paraissait goudronnée, tant elle était noire et roide.</p> + +<p>Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise +autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait, d’un côté, une +gaîne à compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses +longueurs et de diverses formes; de l’autre côté, une gargoussière.</p> + +<p>Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures +étaient faites sans couture et d’une seule pièce, grâce au procédé que +voici, et dont usaient toujours les boucaniers.</p> + +<p>Après avoir écorché un taureau ou quelque grand sanglier, ils levaient +avec précaution la peau d’une des extrémités de devant, depuis le +poitrail jusqu’au genou, en la rabattant comme un bas que l’on +déchausse; puis, après l’avoir complétement détachée de l’os, ils la +prenaient et enfonçaient leur pied dans<a name="page_1114" id="page_1114"></a> cette peau souple et fraîche, +plaçant le gros orteil à peu près à l’endroit qui recouvre la rotule de +l’animal; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait +le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et +tiraient le reste de la peau jusqu’à mi-jambe, où ils l’attachaient avec +une courroie. En se séchant, cette espèce de brodequin prenait la forme +du pied, restait toujours douce, souple, durait très longtemps, était +imperméable et à l’épreuve de la morsure des serpents.</p> + +<p>Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s’appuyait sur un +fusil à long canon de très fort calibre, que l’on appelait fusil de +<i>boucan</i>; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo.</p> + +<p>La figure de ce chasseur était grossière et commune; il portait un +bonnet de peau de sanglier; sa barbe était longue, hérissée; son regard +farouche.</p> + +<p>Croustillac lui dit résolument:</p> + +<p>—Ah ça! camarade, refuserez-vous à un gentilhomme affamé un morceau de +ce rôti?</p> + +<p>—Ce rôti n’est pas à moi, dit le boucanier.</p> + +<p>—Comment! et à qui donc appartient-il?</p> + +<p>—A maître Arrache-l’Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes +boucanées à la pointe aux Caïmans.</p> + +<p>—Ce rôti appartient à maître Arrache-l’Ame? s’écria le chevalier assez +surpris du hasard qui le rapprochait de l’un des adorateurs heureux de +la Barbe-Bleue, si les médisances étaient vraies.</p> + +<p>—Ce rôti appartient à Arrache-l’Ame? reprit encore Croustillac...<a name="page_1115" id="page_1115"></a></p> + +<p>—Il lui appartient, répondit laconiquement l’homme au long fusil.</p> + +<p>A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la +forêt.</p> + +<p>—C’est le maître, dit l’engagé.</p> + +<p>Les chiens reconnurent sans doute l’approche du chasseur, car ils se +mirent à pousser des hurlements de joie et ils s’élancèrent à travers +les broussailles pour courir au-devant du boucanier.</p> + +<p>Averti du retour de son maître, l’engagé, que nous appellerons Pierre, +tira l’un de ses plus grands couteaux, s’approcha du marcassin, et, pour +bien humecter la venaison, il fit d’assez profondes scarifications dans +les chairs, sans toutefois endommager la peau, car l’abondant mélange de +jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavité +abdominale du marcassin se fût écoulé.</p> + +<p>Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffées de parfums si +appétissants, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait +presque la prochaine apparition d’Arrache-l’Ame.</p> + +<p>Enfin, celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrés et pressés autour de +lui.</p> + +<p>Maître Arrache-l’Ame était grand et robuste. Son teint naturellement +blanc était hâlé par le soleil et par la vie sauvage qu’il menait; son +épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses traits étaient +réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son +engagé, ses vêtements étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il +portait à sa ceinture une gaîne garnie de plusieurs couteaux; seulement +ses<a name="page_1116" id="page_1116"></a> jambes, au lieu d’être à demi-nues, étaient entourées jusqu’aux +genoux par des bandes de peau de sanglier attachées avec des nerfs, et +il portait de gros souliers de cuir non tanné.</p> + +<p>Son large sombrero à l’espagnole était surmonté de deux ou trois plumes +d’aras rouges; enfin, la garde et les capucins de son fusil à la +boucanière étaient d’argent. Telle était la différence qui distinguait +le costume et l’armement de maître Arrache-l’Ame de celui de son engagé.</p> + +<p>Lorsqu’il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras et +plumait négligemment un ramier qu’il venait de tuer; trois autres +oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet; il les +jeta à Pierre, qui se mit à les plumer et à les vider avec une dextérité +merveilleuse.</p> + +<p>Ces ramiers, de la grosseur d’une perdrix, étaient ronds, fins et gras +comme des cailles. A mesure que Pierre en avait préparé un, il lui +coupait le cou, les pattes, et le mettait cuire dans la sauce épaisse et +abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque maître +Arrache-l’Ame eut fini de plumer le sien, il l’y jeta aussi.</p> + +<p>Pierre lui demanda:</p> + +<p>—Maître, faut-il fermer la marmite?</p> + +<p>—Ferme, dit le maître.</p> + +<p>Aussitôt Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin +dans le plus grand écart possible; la cavité du ventre se referma +presque complétement, et les ramiers commencèrent à <i>mijoter</i> dans cette +daubière d’un nouveau genre.<a name="page_1117" id="page_1117"></a></p> + +<p>Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier +n’avait pas paru s’apercevoir de la présence du chevalier, qui, le +jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se +préparait à répondre fièrement aux interrogations qu’on allait lui +faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l’Ame.</p> + +<p>Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu’il avait +plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne.</p> + +<p>Pour expliquer l’indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur +que rien n’était plus commun que de voir des habitants venir visiter les +boucans par curiosité.</p> + +<p>Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance +avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d’une loyale hospitalité; +comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de +prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient +une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait +qui voulait.</p> + +<p>Après s’être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l’Ame +s’étendit sous l’ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la +feuillée et but un coup d’eau-de-vie pour se préparer au dîner.</p> + +<p>Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le +jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au +front, il ne trouvait rien de plus insultant que l’indifférence absolue +d’Arrache-l’Ame à son égard.</p> + +<p>La Barbe-Bleue avait-elle, par l’intermédiaire du<a name="page_1118" id="page_1118"></a> capitaine flibustier, +prescrit au boucanier d’agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le +chevalier? L’insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle? +C’est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur.</p> + +<p>La position de Croustillac n’en était pas moins délicate et difficile; +malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin, +faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier en s’avançant vers +l’ajoupa:</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade?</p> + +<p>—Réponds, Pierre, on te parle, dit négligemment Arrache-l’Ame à son +engagé.</p> + +<p>—Non... C’est à vous que je parle, dit le Gascon avec impatience.</p> + +<p>—Non, fit le boucanier.</p> + +<p>—Comment, non? s’écria le chevalier.</p> + +<p>—Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade: mon engagé l’est +peut-être...</p> + +<p>—Mordioux!</p> + +<p>—Je suis maître boucanier, vous ne l’êtes pas; il n’y a que mes frères +les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l’Ame en +interrompant Croustillac.</p> + +<p>—Et comment faut-il vous appeler pour avoir l’honneur d’une réponse? +s’écria le chevalier avec colère.</p> + +<p>—Si vous venez m’acheter des peaux ou de la viande boucanée, +appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan, +regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez.</p> + +<p>—Ce sont de véritables brutes, de vrais sauvages, pensa le chevalier; +il serait fou à moi de m’offenser<a name="page_1119" id="page_1119"></a> de ses grossièreté; je meurs de faim, +je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et, si je m’y prends +adroitement, m’indiquer la route du Morne-au-Diable: ménageons-le.</p> + +<p>Puis, contemplant cet homme à demi-barbare avec ses vêtements souillés +de sang, Croustillac se dit à lui-même en haussant les épaules:</p> + +<p>—Et c’est un pareil sanglier qu’on donne pour amant à la belle, à +l’adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait à devenir sanglier +soi-même.</p> + +<p>Pierre l’engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s’occupait +activement de <i>mettre le couvert</i>; il étendit par terre, sous l’ajoupa, +plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus +frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de +cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra et +forma ainsi une espèce du bourse dans laquelle il exprima le jus de +plusieurs limons qu’il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du +piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s’appelait de la +<i>pimentade</i>, elle était d’une force extrême, et les boucaniers et les +flibustiers en faisaient toujours usage.</p> + +<p>En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames +cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brûlée s’était fendue et +laissait voir une pulpe jaune comme de l’ambre.</p> + +<p>Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu’on boirait, car il +avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l’engagé avec une grosse +calebasse remplie d’un liquide, rose et limpide. C’était le suc de +l’érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu’on<a name="page_1120" id="page_1120"></a> +l’incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d’un +léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d’eau. Enfin, après avoir mis +cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l’engagé rompit +une grosse branche d’abricotier couverte de fruit et de fleurs et la +planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manière de +surtout.</p> + +<p>—Ces rustres ne sont pas si sots qu’ils le paraissent, pensa le +chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui +satisferait, j’en suis sûr, les plus gourmets.</p> + +<p>Croustillac attendait avec impatience le moment de s’attabler; enfin +l’engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d’un œil exercé, dit +au boucanier:</p> + +<p>—Maître, c’est cuit.</p> + +<p>—Mangeons, dit celui-ci.</p> + +<p>Au moyen d’une fourchette de bois coupée à un chêne, l’engagé piqua +d’abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l’offrit au +boucanier; puis, s’étant servi à son tour, il laissa la fourchette dans +le ventre du marcassin.</p> + +<p>Le chevalier, voyant qu’on ne s’occupait pas de lui, prit un ramier, une +igname, revint s’asseoir près du maître et de l’engagé boucaniers; comme +eux il se mit à manger du meilleur appétit.</p> + +<p>Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et +comparables aux plus délicieuses pommes de terre.</p> + +<p>Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses +aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier +l’imita et trouva cette chair<a name="page_1120" id="page_1121"></a> exquise, grasse, succulente, d’un haut et +excellent goût, encore relevé par la pimentade.</p> + +<p>Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à +la calebasse remplie du suc d’érable, et il termina son repas en +mangeant une demi-douzaine d’abricots d’un merveilleux parfum et très +supérieurs aux abricots d’Europe.</p> + +<p>Pierre apporta ensuite une gourde d’eau-de-vie; le maître en but +quelques gorgées et la passa à son engagé; celui-ci en usa de même, puis +la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, qui +avançait déjà la main pour la saisir.</p> + +<p>Cette manière d’agir n’était pas grossièreté de la part des boucaniers: +ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre +les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à +tous, et les choses acquises à prix d’argent, qui appartenaient +exclusivement à ceux qui les possédaient. L’eau-de-vie, la poudre, le +plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue, +étaient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au +contraire dans la communauté.</p> + +<p>Néanmoins, le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par +fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d’égards de +l’engagé; mais réfléchissant qu’après tout il devait à Arrache-l’Ame un +excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route +du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier +d’un air joyeux:</p> + +<p>—Mordioux! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne +chère?<a name="page_1122" id="page_1122"></a></p> + +<p>—On mange ce qu’on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent +pas encore dans l’île, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le +boucanier en chargeant sa pipe.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.<br /><br /> +<small>MAITRE ARRACHE-L’AME.</small></h3> + +<p>Plus le chevalier examinait maître Arrache-l’Ame, moins il pouvait +croire que cet homme à demi-barbare fût dans les bonnes grâces de la +Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s’étendit sur le dos, +mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur +le toit de l’ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude digestive, +il dit au chevalier:</p> + +<p>—Vous êtes venu ici en litière, avec vos bas roses?</p> + +<p>—Non, mon brave ami, je suis venu à pied, et je serais venu sur la tête +pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le +nom est venu jusqu’en Europe.</p> + +<p>—Si vous avez besoin de peaux, reprit le boucanier, j’ai une douzaine +de peaux de taureau si belles, qu’on les prendrait pour du buffle... +J’ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucanés comme on ne +boucane pas à la Tortue.</p> + +<p>—Non, non, vous dis-je, mon brave ami... L’admiration, l’unique +admiration m’a guidé, mordioux!...<a name="page_1123" id="page_1123"></a> Je suis arrivé de France, il y a +cinq jours, par la <i>Licorne</i>... et ma première visite a été pour vous, +dont je connaissais le mérite.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Aussi vrai que je m’appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne +serez peut-être pas fâché de savoir à qui vous avez affaire. Mon nom est +Croustillac...</p> + +<p>—Tous les noms me sont indifférents, à moi, excepté celui <i>acheteur</i>.</p> + +<p>—Et admirateur... mon brave ami... admirateur n’est-il donc rien? moi +qui viens exprès d’Europe pour vous voir!</p> + +<p>—Vous saviez donc me trouver ici?</p> + +<p>—Pas précisément, mais la Providence s’en est mêlée; et, grâce à elle, +j’ai rencontré le fameux Arrache-l’Ame.</p> + +<p>—Décidément, il est stupide, pensa le chevalier. Je n’ai rien à +redouter d’un pareil rival; si les autres ne sont pas plus dangereux, il +me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue; mais il faut +que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu! +piquant de m’y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut:</p> + +<p>—Mais, mon brave chasseur, hélas! toute gloire s’achète, j’ai voulu +vous voir, je vous ai vu.</p> + +<p>—Eh bien! allez-vous-en, dit le boucanier en lançant une bouffée de +fumée de tabac.</p> + +<p>—J’aime votre rude franchise, digne Nemrod; mais pour m’en aller, il +faudrait connaître un chemin quelconque, et je n’en sais aucun.</p> + +<p>—D’où venez-vous?<a name="page_1124" id="page_1124"></a></p> + +<p>—Du Macouba, où j’ai couché chez le révérend père Griffon.</p> + +<p>—Vous n’êtes qu’à deux lieues du Macouba, mon engagé vous y conduira.</p> + +<p>—Comment, à deux lieues! s’écria le chevalier, c’est impossible. +Comment! j’ai marché hier depuis le point du jour jusqu’à la nuit et +depuis ce matin jusqu’à cette heure, et je n’aurais fait que deux +lieues?</p> + +<p>—On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi +et faire beaucoup de chemin presque sans changer d’enceinte, dit le +boucanier.</p> + +<p>—Votre comparaison étant empruntée à l’art de la vénerie, art noble +s’il en est, elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que +j’aie rusé, ainsi qu’un jeune taureau, comme vous dites; mais il ne +s’ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je compte sur vous +pour m’enseigner la route que je dois suivre.</p> + +<p>—Où voulez-vous donc aller?</p> + +<p>Ici le chevalier fut un moment indécis, il ne savait que répondre, +devait-il avouer franchement son intention de se rendre au +Morne-au-Diable?</p> + +<p>Croustillac trouva un biais, et répondit:</p> + +<p>—Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu’au Morne-au-Diable, et....</p> + +<p>Le boucanier n’acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque +menaçants.</p> + +<p>—Et... où conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable? demanda le +chevalier.<a name="page_1125" id="page_1125"></a></p> + +<p>—Elle conduit les pécheurs aux Enfers, et les saints au Paradis...</p> + +<p>—Ainsi, un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d’aller au +Morne-au-Diable....</p> + +<p>—N’en reviendrait pas.</p> + +<p>—Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s’égarer au retour, dit le +chevalier avec sang-froid: c’est bien, mon brave ami; alors indiquez-moi +cette route.</p> + +<p>—Nous avons mangé sous le même ajoupa; nous avons bu au même couï; je +ne veux pas causer volontairement votre mort.</p> + +<p>—Ainsi, me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer...?</p> + +<p>—Ce serait la même chose.</p> + +<p>—Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très +agréable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter... +puisque cela vous empêche de satisfaire mon désir. Mais, quel danger me +menacerait donc?</p> + +<p>—Tous les dangers de mort qu’un homme peut braver.</p> + +<p>—Tous ces dangers-là n’en font qu’un, vu qu’on ne meurt qu’une fois, +dit négligemment le Gascon.</p> + +<p>Le boucanier regarda attentivement le chevalier et parut frappé de son +courage ainsi que de l’air de franchise et de bonne humeur qui +paraissait en lui, malgré ses rodomontades.</p> + +<p>Le chevalier continua:</p> + +<p>—Jamais le chevalier de Croustillac n’a connu la peur, tant qu’il a eu +sa <i>sœur</i> à côté de lui.</p> + +<p>—Quelle sœur?<a name="page_1126" id="page_1126"></a></p> + +<p>—Celle-ci, qui, mordioux! n’est pas vierge, s’écria le Gascon en tirant +son épée et la brandissant. Les baisers qu’elle donne sont cuisants, et +les plus hardis ont regretté d’avoir fait connaissance avec elle.</p> + +<p>—Miaou... miaou... fit l’engagé qui écoutait cette scène.</p> + +<p>Ce cri fit tressaillir le Gascon, et lui rappela ses exploits de la +nuit.</p> + +<p>Il rougit de colère, s’avança sur l’engagé l’épée haute pour le châtier +du plat de sa lame; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de +portée, pendant que le boucanier riait aux éclats.</p> + +<p>Cette hilarité exaspéra le chevalier, qui dit à Arrache-l’Ame:</p> + +<p>—Mordioux! si vous osez attaquer un homme comme un taureau, en garde!</p> + +<p>—Regardez votre épée, la lame est tachée de sang et couverte de poil de +chats-tigres: c’est pour cela que Pierre a crié: Miaou.</p> + +<p>—En garde! répéta le chevalier furieux.</p> + +<p>—Quand j’aurai quatre pattes, des griffes et une queue... je me battrai +avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement.</p> + +<p>—Je te marquerai au visage alors, s’écria le chevalier en marchant sur +Arrache-l’Ame.</p> + +<p>—Tout doux, patte de velours, minet, patte de velours, dit le boucanier +en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que +lui porta le chevalier exaspéré.</p> + +<p>L’engagé allait venir au secours de son maître, mais celui-ci l’arrêta +en s’écriant:<a name="page_1127" id="page_1127"></a></p> + +<p>—Ne bouge pas, je réponds de ce redoutable compagnon; chat échaudé +craint l’eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon.</p> + +<p>Ces sarcasmes redoublèrent la rage du chevalier; il oublia que son +adversaire se défendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups +désespérés, que le boucanier paraît, en faisant preuve d’une +merveilleuse adresse et d’une rare vigueur, en se servant d’un lourd +fusil comme d’un bâton.</p> + +<p>Pendant ce combat inégal, le boucanier poussait l’insolence jusqu’à +faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère +et qu’ils jurent, comme on dit.</p> + +<p>Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon; mais, contre son +attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force +sur l’escrime, et eut bientôt le chagrin de se voir désarmer: son épée +sauta à dix pas.</p> + +<p>Le boucanier se précipita sur le Gascon, son fusil levé comme une +massue; il saisit le chevalier au collet, et s’écria:</p> + +<p>—Ta vie est à moi; je vais te briser la tête comme un œuf.</p> + +<p>Croustillac le regarda sans sourciller et répondit froidement:</p> + +<p>—Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple +traître.</p> + +<p>Le boucanier recula d’un pas.</p> + +<p>—J’avais faim, et vous m’avez donné à manger; j’avais soif, et vous +m’avez donné à boire; vous étiez sans armes, et je vous ai attaqué: +brisez-moi la tête!<a name="page_1128" id="page_1128"></a> mordioux! brisez, vous en avez le droit, +Croustillac est déshonoré!</p> + +<p>—Cela n’est pas le langage d’un assassin ni d’un espion, puis, tendant +la main au chevalier, il ajouta d’une voix rude:</p> + +<p>—Allons, touchez là... nous nous sommes assis sous le même ajoupa, nous +nous sommes battus ensemble, nous sommes frères.</p> + +<p>Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se +ravisa, et lui dit gravement:</p> + +<p>—Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je +vous déclare une chose.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Je suis votre rival!</p> + +<p>—Rival, qu’est-ce que c’est que ça?</p> + +<p>—J’aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu’à +elle et pour lui plaire.</p> + +<p>—Touchez là... frère.</p> + +<p>—Un moment; je dois vous déclarer que, lorsque Polyphème Croustillac +veut plaire, il plaît; quand il plaît, on l’aime... et quand on l’aime, +on l’aime à la rage, à la mort.</p> + +<p>—Touchez là, frère.</p> + +<p>—Je ne toucherai là que lorsque vous m’aurez dit si vous m’acceptez +loyalement pour rival.</p> + +<p>—Sinon?</p> + +<p>—Sinon, cassez-moi la tête, vous en avez le droit; nous sommes seuls, +votre engagé ne vous trahira pas; mais je ne renoncerai pas à l’espoir, +à la certitude de plaire à la Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Ah! c’est différent.<a name="page_1129" id="page_1129"></a></p> + +<p>—Une dernière question, dit le chevalier.—Vous allez souvent au +Morne-au-Diable?</p> + +<p>—Je vais souvent au Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Vous y voyez la Barbe-Bleue?</p> + +<p>—J’y vois la Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Vous l’aimez?</p> + +<p>—Je l’aime.</p> + +<p>—Elle vous aime?</p> + +<p>—Elle m’aime.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—Elle vous aime?</p> + +<p>—Comme une enragée...</p> + +<p>—Elle vous l’a dit?</p> + +<p>—Elle me l’a prouvé.</p> + +<p>—Enfin... la Barbe-Bleue?</p> + +<p>—Est ma maîtresse.</p> + +<p>—Foi de boucanier?</p> + +<p>—Foi de boucanier.</p> + +<p>—Allons, se dit le chevalier, il n’y a pas plus de discrétion chez les +barbares que chez les gens civilisés! Qui dirait, à voir un pareil +butor, qu’il est fat?... Puis il reprit tout haut:</p> + +<p>—Eh bien! alors, je vous le répète: Cassez-moi la tête, car, si vous me +laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j’y +arriverai; je ferai tout pour plaire à la Barbe-Bleue, et je lui +plairai, je vous en préviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la +tête, ou résignez-vous à voir en moi un rival, bientôt rival heureux.</p> + +<p>—Je vous dis de toucher là, frère.</p> + +<p>—Comment! malgré ce que je vous dis?<a name="page_1130" id="page_1130"></a></p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Cela ne vous effraie pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Il vous est égal que j’aille au Morne-au-Diable?</p> + +<p>—Je vous y conduirai moi-même.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Aujourd’hui.</p> + +<p>—Et je verrai la Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Vous la verrez tant que vous voudrez.</p> + +<p>Le chevalier, pénétré de la confiance que lui témoignait le boucanier, +ne voulut pas en abuser; il lui dit d’un ton solennel:</p> + +<p>—Écoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage: ceci soit dit +sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous êtes +aussi ignorant comme un sauvage; élevé au milieu des forêts, vous n’avez +pas une idée de ce que c’est qu’un homme qui a passé sa vie à plaire, à +séduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme +trouve dans ses séductions naturelles; vous ne savez pas l’influence +irrésistible d’un mot, d’un geste, d’un sourire, d’un regard! Cette +pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d’après ce qu’on dit de ses +trois maris. C’étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s’est +débarrassée avec raison. Pourquoi s’en est-elle débarrassée? parce +qu’elle cherchait un idéal, un être inconnu, le rêve de ses rêves..... +Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez +pas vous abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la +Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon, +pour un sylphe.....</p> + +<p>Le boucanier regarda Croustillac d’un air hébété, et ne<a name="page_1131" id="page_1131"></a> parut pas le +comprendre; il lui dit en montrant le soleil:</p> + +<p>—Le soleil baisse, nous avons quatre lieues à faire avant d’arriver au +Morne-au-Diable; en route.</p> + +<p>—Ce malheureux-là n’a pas la moindre conscience du danger qu’il court, +c’est pitié que d’abuser de son aveuglement. C’est battre un enfant, +c’est tirer un faisan posé, c’est tuer un homme endormi; foi de +Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut:</p> + +<p>—Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi +séduisant qu’irrésistible dont je vous parle... c’est moi?</p> + +<p>—Ah! bah! c’est impossible...</p> + +<p>—Votre étonnement n’est pas flatteur... brave chasseur... mais si je +vous parle ainsi de moi-même, c’est que l’honneur m’ordonne de vous dire +la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous ne comprenez donc +pas qu’une fois que la Barbe-Bleue m’aura vu, elle m’aimera, et qu’elle +ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l’Ame? Comprenez donc que ce +serait une lâcheté, une trahison de ma part que de ne pas vous en +prévenir, au point où vous êtes avec la Barbe-Bleue... Je vous le +répète, du moment où je mettrai les pieds au Morne-au-Diable, du moment +où elle m’aura vu, où elle m’aura entendu... ce sera fait de votre +amour. Maintenant que je vous ai prévenu, loyalement prévenu... voyez si +vous voulez risquer.</p> + +<p>—Touchez là, frère, dit le boucanier, parfaitement insensible aux +menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons à la +nuit au Morne-au-Diable, et les sauts du précipice ne sont pas commodes +à cette heure-là.</p> + +<p>—Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai<a name="page_1132" id="page_1132"></a> prévenu, ce +sera de la bonne guerre, dit le chevalier.</p> + +<p>Le boucanier, sans répondre au chevalier, dit à son engagé: Ramène les +chiens à la case et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau +qu’on doit venir chercher demain de la Basse-Terre; je ne rentrerai pas +cette nuit.</p> + +<p>—C’est le compte, dit tout bas l’engagé d’un air fin, il découche +toujours de la case une nuit sur trois.</p> + +<p>Pendant que le boucanier attachait son ceinturon, le chevalier se dit à +lui-même, en regardant le chasseur avec un sentiment de pitié:</p> + +<p>—Ma foi! puisqu’il se met de gaieté de cœur le lacet au cou, +puisqu’il n’écoute pas mes avertissements, qu’il s’arrange, mordioux! Il +paraît que les amants ont, sous ce rapport, juste autant d’intelligence +que les maris. Mais comment la Barbe-Bleue, si elle est jolie... il faut +qu’elle soit jolie... peut-elle s’accommoder d’un rustre pareil? Pauvre +petite... cela est tout simple!... elle ne sait pas le dédommagement que +le sort lui réserve...</p> + +<p>—Vive Dieu! Croustillac, ton étoile se lève, ajouta le chevalier, après +quelques minutes de réflexion.</p> + +<p>—Allons, frère... en route... dit le boucanier; mais avant, Pierre va +nous envelopper les jambes avec un reste de peau qu’il a là; nous avons +à traverser une mauvaise savane pour les serpents.</p> + +<p>Le chevalier remercia le boucanier, non sans hausser les épaules avec +compassion, en se disant:</p> + +<p>—Le malheureux! il me chausse, et moi je le coifferai!</p> + +<p>Cette stupide plaisanterie devait être punie et bien fatale à +Croustillac, qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur, car il +allait enfin voir la Barbe-Bleue.<a name="page_1133" id="page_1133"></a></p> + +<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE.</h2> + +<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.<br /><br /> +<small>LE MARIAGE.</small></h3> + +<p>Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent +assez près du Morne-au-Diable. La route était si difficile et si +embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques +paroles.</p> + +<p>Croustillac devenait pensif à mesure qu’il approchait de l’habitation de +la Barbe-Bleue; malgré la bonne opinion qu’il avait de lui-même, malgré +ses consolantes réflexions sur la nudité allégorique de Vénus et de la +Vérité, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée +par de riches vêtements. Il se hasarda donc, après maintes hésitations, +à faire le mensonge suivant au boucanier:</p> + +<p>—Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles +étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu +galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées.<a name="page_1134" id="page_1134"></a></p> + +<p>—Qu’est-ce que ça veut dire, demanda le boucanier.</p> + +<p>—Cela veut dire, brave Nemrod, que j’ai l’air d’un mendiant; que mon +justaucorps et mes chaussures qui étaient hier presque neufs, sont à +cette heure abominablement outragés et paraissent avoir au moins.... six +mois d’existence.</p> + +<p>—Six mois? Oh! oh! ils ont l’air diablement plus âgés que cela, frère.</p> + +<p>—C’est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torréfiant! en +une journée, il a dévoré la couleur de ces habits qui étaient hier du +vert céladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis +qu’à cette heure...</p> + +<p>—Ils sont à peu près couleur de grenouille morte, dit le boucanier. +C’est comme votre baudrier, notre soleil affamé en a mangé l’or, il n’a +laissé que le fil rouge.</p> + +<p>—Qu’importe le baudrier, si l’épée sort librement et vaillamment du +fourreau? dit fièrement Croustillac; puis, se radoucissant, il ajouta:</p> + +<p>—C’est justement parce que je suis momentanément dans un équipage +indigne de ma qualité, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas +à me vêtir plus convenablement au Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Ah ça! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bleue tient une boutique de +friperie? dit le boucanier.</p> + +<p>—Me préserve le ciel de l’accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on +pourrait par hasard... et cela n’aurait rien d’étonnant, on pourrait par +hasard, dis-je,<a name="page_1135" id="page_1135"></a> avoir oublié, dans le coin d’un vestiaire, quelques +habits provenant d’un des défunts de notre infante!</p> + +<p>—Eh bien? fit le boucanier.</p> + +<p>—Eh bien! reprit imperturbablement le chevalier, quoiqu’il m’en coûte +beaucoup de me parer de ce qui ne m’appartient pas, et surtout de ce qui +peut m’habiller fort mal, je m’en accommoderai pourtant, à défaut de mes +somptueux vêtements restés à Saint-Pierre... et au risque d’être +abominablement défiguré peut-être par ces habits de hasard... +ajouta-t-il dédaigneusement.</p> + +<p>Le boucanier ne put s’empêcher de rire aux éclats de la singulière idée +de son compagnon.</p> + +<p>Croustillac rougit de colère, et dit:</p> + +<p>—Mordioux! vous êtes bien gai, mon compagnon!</p> + +<p>—Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul à trafiquer des +peaux, dit Arrache-l’Ame. Pardieu! nous sommes vraiment frères! si je +dépèce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dépouille d’un +des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne; +attention, frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d’œil sûr +pour gravir ce sentier escarpé; si vous le trouvez trop rude, vous +pouvez vous arrêter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire +au Macouba.</p> + +<p>—M’arrêter ici?... au terme du voyage?... après mille traverses? au +moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? s’écria +le chevalier, vous perdez la tête... Allez, allez, mon camarade, ce que +vous ferez, je le ferai, dit le chevalier.</p> + +<p>En effet, grâce à ses longues jambes, à son agilité<a name="page_1136" id="page_1136"></a> naturelle, à son +sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui +conduisait à l’habitation, à travers les effrayants précipices du +Morne-au-Diable.</p> + +<p>A un cri de reconnaissance du boucanier, l’échelle de la plate-forme +descendit; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrèrent dans +les bâtiments extérieurs.</p> + +<p>Arrivés au passage voûté qui conduisait à l’habitation particulière de +la veuve, le boucanier dit un mot à l’oreille d’une vieille mulâtresse. +Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit à un escalier +pratiqué dans l’épaisseur de la voûte.</p> + +<p>Croustillac hésitait à suivre l’esclave, le boucanier dit:</p> + +<p>—Allez, allez, frère, vous ne pouvez vous présenter ainsi devant la +veuve; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous +donner les moyens d’être plus brillant qu’un soleil. Moi, je vais +annoncer votre arrivée à la Barbe-Bleue.</p> + +<p>Ce disant, le boucanier disparut par le passage voûté.</p> + +<p>Croustillac, guidé par la mulâtresse arriva dans une chambre très +élégamment et très confortablement meublée.</p> + +<p>—Mordioux! s’écria l’aventurier en se frottant les mains et en marchant +à grands pas, ceci s’annonce bien! pourvu que je puisse paraître à mon +avantage. Pourvu qu’un des défunts de la veuve ait eu seulement taille +et figure humaines, et que ces habits ne me <i>déflorent</i> pas trop, je +parais... je plais... je séduis la veuve,<a name="page_1137" id="page_1137"></a> et cette bête brute de +boucanier, débusqué par moi du cœur de la Barbe-Bleue, retourne +demain, peut-être même ce soir, dans ses forêts.</p> + +<p>Croustillac vit bientôt entrer chez lui plusieurs nègres.</p> + +<p>L’un était courbé sous le poids d’un énorme paquet.</p> + +<p>L’autre apportait sur un plateau d’argent ciselé une écuelle de vermeil, +où fumait un consommé le plus appétissant du monde; deux carafes de +cristal, l’une remplie d’un vin vieux de Bordeaux, couleur de rubis; +l’autre, de vin de Madère, couleur de topaze, flanquaient l’écuelle et +complétaient cette légère réfection offerte au chevalier de la part de +<i>Madame</i>.</p> + +<p>Pendant qu’un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table +d’un bois précieux incrusté d’ivoire, le nègre portant le paquet étalait +sur le lit un habit complet de velours noir, orné de riches boutonnières +brodées en or.</p> + +<p>Ce qu’il y avait de singulier dans ce justaucorps, c’est que sa manche +gauche était de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet +par une sorte de large parement de buffle; du reste, à l’exception de +cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très +fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orné +d’une grosse tresse d’or et de belles plumes blanches devaient compléter +la transfiguration de l’aventurier.</p> + +<p>Pendant que le chevalier s’ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche +de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise, deux nègres +préparaient un<a name="page_1138" id="page_1138"></a> bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre; +l’autre esclave vint demander à Croustillac, en assez bon français, s’il +voulait être rasé et peigné, Croustillac y consentit.</p> + +<p>Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé +par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui +exhalaient les plus suaves odeurs, l’aventurier s’étendit +voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de +chambre l’éventaient avec d’énormes plumeaux.</p> + +<p>Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée, qui, selon +lui, devait être d’autant plus belle qu’elle avait été jusque-là plus +misérable, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles +espérances étaient dépassées; en jetant un coup d’œil complaisant sur +les riches habits qu’il allait revêtir et qui devaient le rendre +fatalement irrésistible, et sentit presque un remords à l’endroit du +boucanier, qui venait si imprudemment de <i>mettre le loup dans la +bergerie de son amour</i>.</p> + +<p>Cette pensée d’un précieux phébus fit sourire Croustillac; il se +préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui +devait victorieusement l’emporter sur le langage de ses sauvages +adorateurs.</p> + +<p>Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions +du Gascon; il craignit pour la première fois que la Barbe-Bleue ne fût +d’une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-être +aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue +fût d’une beauté idéale.<a name="page_1139" id="page_1139"></a></p> + +<p>Croustillac se montra donc d’assez bonne composition; il se dit avec la +conviction d’un homme qui sait sagement modérer et borner ses +prétentions:</p> + +<p>—Pourvu que la veuve n’ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu +qu’elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu’il lui +reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon, +sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de +trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques de +mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que +j’aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que +de retourner à bord de la <i>Licorne</i>, avaler des bougies allumées pour la +plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel! Ainsi donc, la +Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle mûre, elle est <i>millionnaire</i>, je +me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement +aimable que, loin de m’envoyer rejoindre les autres défunts, elle n’aura +pas d’autre idée que celle de me conserver précieusement et d’embellir +ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations.... Allons... +allons, Croustillac, reprit l’aventurier avec une nouvelle exaltation, +je te le disais bien, ton étoile se lève d’autant plus étincelante +qu’elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève.</p> + +<p>En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses +ordres dans la pièce voisine, et avec son aide revêtit l’habit de +velours noir à manche cerise.</p> + +<p>Le Gascon était grand, mais osseux et maigre; les<a name="page_1140" id="page_1140"></a> vêtements qu’il +portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille, mais +large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il +quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac, et ses bas +cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues +jambes sèches et nerveuses.</p> + +<p>Le chevalier ne s’occupa pas de ces légères imperfections dans son +costume; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui +présentait l’esclave, ajusta ses cheveux noirs et rudes, retroussa sa +longue moustache, suspendit sa formidable épée à un riche baudrier de +buffle qu’on lui avait apporté, se coiffa fièrement du feutre à tresses +d’or et à plumes blanches, et, piaffant dans sa chambre d’un air +triomphant, il attendit impatiemment l’heure d’être présenté à la veuve.</p> + +<p>Cet instant désiré arriva bientôt.</p> + +<p>La vieille mulâtresse qui avait reçu l’aventurier vint le chercher, le +pria de la suivre et l’introduisit dans le bâtiment reculé que nous +connaissons déjà.</p> + +<p>Le salon où Croustillac dut attendre quelques minutes était meublé avec +un luxe dont jusque-là il n’avait eu aucune idée; de superbes tableaux +anciens, des porcelaines magnifiques, des curiosités d’orfèvrerie du +plus grand prix encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi +précieux par la matière que par le travail; un luth et un téorbe, dont +les ornements d’ivoire et d’or étaient d’une finesse de sculpture +extraordinaire, attirèrent l’attention de Croustillac, qui fut ravi de +penser que sa <i>future épouse</i> était musicienne.</p> + +<p>—Mordioux! se dit le chevalier, serait-il donc possible que la +maîtresse de tant de richesses fût belle<a name="page_1141" id="page_1141"></a> comme le jour... Non, non, je +serais trop heureux.. quoique je mérite un tel bonheur.</p> + +<p>Qu’on juge de l’étonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon, +lorsqu’il vit entrer Angèle.</p> + +<p>La petite veuve était éblouissante de jeunesse, de grâces, de beauté, de +parure; vêtue et coiffée à la mode du siècle de Louis XIV, elle portait +une robe de tabis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de +diamants, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries +était disposée avec goût.</p> + +<p>Croustillac, malgré son audace, recula d’un pas à cette apparition.</p> + +<p>De sa vie il n’avait rencontré une femme si ravissamment jolie, si +royalement parée; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la +Barbe-Bleue d’un air ébahi.</p> + +<p>Nous devons dire à la louange du chevalier qu’il eut un louable retour +de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu’une si +charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier +tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses +confidences du boucanier, il se dit qu’après tout un homme en valait un +autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance.</p> + +<p>Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses +révérences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la +noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, retira l’autre +quelque peu en arrière et se hancha d’un air conquérant, en tenant son +feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son +épée.<a name="page_1142" id="page_1142"></a></p> + +<p>Sans doute, il allait débiter quelque galant compliment à la +Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son cœur en ouvrant sa +large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente +envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna +un libre cours à sa bruyante hilarité.</p> + +<p>Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Croustillac et il tâcha de +sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-Bleue.</p> + +<p>Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque, +qu’Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute +dignité, s’abandonna étourdiment à un accès de fou rire; ses beaux yeux +bleus, toujours si brillants, se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues +rondelettes se colorèrent d’un vif incarnat, et leurs charmantes +fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout +entier, le bout rosé de son petit doigt.</p> + +<p>Croustillac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse, +tantôt fronçant les sourcils d’un air courroucé, tantôt, au contraire, +tâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé.</p> + +<p>Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n’étaient pas faits pour +mettre un terme à l’hilarité de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait +<i>in petto</i> que, pour une <i>meurtrière</i>, la veuve n’avait pas un aspect +bien sombre ni bien terrible.</p> + +<p>Néanmoins la vanité de notre aventurier s’accommodait assez +difficilement du singulier effet qu’il produisait. Faute de raisons +meilleures, il finit par se dire qu’avant toutes choses il fallait +frapper vivement l’imagination<a name="page_1143" id="page_1143"></a> des femmes, qu’il fallait d’abord les +étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première +entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer.</p> + +<p>Lorsqu’il vit la veuve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe +phébus:</p> + +<p>—Je suis sûr que vous riez, madame, de toutes les tentatives +désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre cœur qui vole +à tire d’aile à vos pieds... C’est lui qui m’a entraîné ici, je n’ai +fait que le suivre, malgré moi... oui, madame, malgré moi; je lui +disais: Là... là... tout beau, mon cœur, tout beau... il ne suffit +pas, pour plaire à une divine beauté, d’être passionnément amoureux... +Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de cœur me répondait +toujours en m’attirant vers vous de toutes ses forces... comme s’il eût +été d’acier et que le Morne-au-Diable eût été d’aimant; mon cœur, +dis-je, me répondait: Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme +vous l’êtes, de l’amour que vous ressentez naîtra l’amour qu’on +ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon cœur me paraît +furieusement impertinent... c’est sans doute cette impertinence qui vous +fait rire de nouveau?</p> + +<p>—Non, monsieur, non; votre présence m’égaie à ce point parce que vous +ressemblez, ah!... ah!... ah!... d’une façon étrange à mon second mari; +vous avez absolument le même nez, ah!... ah!... et en vous voyant +entrer, j’ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah!... qui venait me +reprocher, ah!... ah!... ah!... sa fin cruelle... ah!... ah!...<a name="page_1144" id="page_1144"></a></p> + +<p>Ici les éclats de rire d’Angèle redoublèrent.</p> + +<p>Le chevalier n’ignorait pas les antécédents qu’on reprochait à la +Barbe-Bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant +cette charmante et mignonne créature s’avouer homicide avec une si +incroyable audace....</p> + +<p>Néanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit +galamment.</p> + +<p>—Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts, de +réveiller par ma présence un de vos souvenirs, quel qu’il soit. +Seulement, ajouta Croustillac d’un air galant, il est d’autres +ressemblances que je voudrais avoir avec le défunt... dont la mémoire +vous égaie si fort...</p> + +<p>—Cela veut dire que vous voudriez m’épouser? lui demanda la +Barbe-Bleue.</p> + +<p>A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait.</p> + +<p>Angèle continua.</p> + +<p>—Je m’y attendais; <i>Arrache-l’Ame</i>, que par abréviation j’appelle mon +petit <i>Rache-l’Ame</i>, m’avait prévenue de votre bon vouloir pour moi; +peut-être a-t-il voulu me causer une fausse joie? ajouta la veuve en +regardant coquettement le chevalier.</p> + +<p>Croustillac marchait de surprise en surprise.</p> + +<p>—Comment! s’écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame...</p> + +<p>—Que vous veniez exprès de France pour m’épouser; est-ce vrai? Voyons, +parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d’abord, je n’aime pas à être +contrariée... Je vous en préviens, si j’ai mis dans ma tête<a name="page_1145" id="page_1145"></a> que vous +soyez mon mari.... vous serez mon mari....</p> + +<p>—Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une +grue... pour une pécore... Si je reste sans voix... c’est l’émotion... +l’étonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude +comme pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’un rêve. Que je crève +comme un mousquet, madame, si je m’attendais à un tel accueil.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, il n’est pas besoin de faire tant de façons, reprit la +veuve, on m’a dit que vous vouliez m’épouser; est-ce vrai?</p> + +<p>—Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j’aie jamais +rencontrée! s’écria impétueusement le chevalier en portant la main à son +cœur.</p> + +<p>—Vraiment? oh! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme? +s’écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.</p> + +<p>—J’y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte +maintenant est de ne pas voir réaliser ce vœu qui, de ma part, je le +confesse, est un vœu exorbitant... un rêve titanique, et...</p> + +<p>—Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le +chevalier avec une naïveté enfantine. A quoi bon ces grands mots?... +Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...</p> + +<p>—Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire! +j’ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m’ont avoué +leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais, +madame, jamais je n’ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame... +vous pouvez vous applaudir,<a name="page_1146" id="page_1146"></a> vous pouvez vous vanter d’avoir porté à +leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore, +je vous en supplie, répétez ces mots charmants! vous consentez à me +prendre pour mari, moi Polyphème de Croustillac.</p> + +<p>—Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n’est plus simple; +vous comprenez bien que j’ai trop de peine à trouver des maris pour ne +pas saisir avec avidité l’offre que vous me faites.</p> + +<p>—Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour +un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non, +non, jamais je ne croirai qu’il vous soit difficile de trouver des +maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n’avez eu, depuis +votre veuvage, que l’embarras du choix... mais c’est tout simple, vous +n’avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit +audacieusement Croustillac, vous attendiez...</p> + +<p>—Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier, +mais vous êtes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point où +nous en sommes, ajouta Angèle d’un air gracieux et confidentiel, au +point où nous en sommes, je puis tout vous dire..... Écoutez-moi donc: +La première fois que je me suis mariée, je n’ai eu qu’à choisir, c’est +vrai. Oh! mon Dieu! les épouseurs se présentaient en foule, et j’ai +choisi... très bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n’était +déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon +premier mari, et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se +déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte, à<a name="page_1147" id="page_1147"></a> force de grâce, de +câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas! +ça n’avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh! pour le +troisième, vous n’avez pas idée de tout le mal que j’ai eu; vrai, +c’était à en désespérer.</p> + +<p>—Ah! madame, que n’étais-je là...</p> + +<p>—Sans doute, chevalier, mais vous n’y étiez malheureusement pas... On +avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second... +on commençait à se défier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie +petite tête avec une expression de mélancolie ingénue, que voulez-vous? +le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si +bizarres!</p> + +<p>—Le monde est un sot! le monde est un imbécile égoïste, s’écria +Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie.—Les +hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les +billevesées qu’on leur raconte.</p> + +<p>—C’est bien vrai ce que vous dites là... vous n’êtes pas comme cela +vous... ami...</p> + +<p>—Elle m’appelle ami... dit Croustillac transporté, et il reprit:—Non, +certes... non... je ne suis pas comme cela...</p> + +<p>—Sans doute, dit la veuve, vous... quelle différence... Aussi, tenez... +vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition.</p> + +<p>—Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible, +madame!</p> + +<p>—Si, si, vous me gâtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en +jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous +me gâtez;<a name="page_1148" id="page_1148"></a> vous êtes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment +vous remplacerai-je, ami?</p> + +<p>—Me remplacer?</p> + +<p>—Oui... après vous, ami.</p> + +<p>—Après moi, madame?</p> + +<p>—Mais, sans doute, après vous?</p> + +<p>—Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre...</p> + +<p>—Mais c’est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse +espérer de trouver quelqu’un qui se marie aussi facilement que vous? Oh! +non, non, les hommes comme vous sont rares.</p> + +<p>—Comment, madame, après moi? s’écria Croustillac abasourdi de cette +prévision, vous songez déjà à mon successeur?</p> + +<p>—Oui... ami... oui, répondit la veuve avec une petite mine sentimentale +la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me +faudra encore me remettre en quête, chercher, demander, trouver un +cinquième mari... Pensez donc! que de difficultés, que de préventions à +vaincre... Peut-être même ne réussirai-je pas... Jugez donc: veuve en +quatrièmes noces! Vous oubliez cela: c’est un fait pourtant, +voyez-vous... ami. Après vous, je serai veuve en quatrièmes noces?</p> + +<p>—Je n’oublie pas du tout cela, madame, dit le Gascon un peu refroidi, +et se demandant s’il n’avait pas affaire à une folle, je n’oublie certes +pas que, dans le cas où j’aurais eu l’honneur de vous épouser, vous +seriez veuve en quatrièmes noces, si vous me perdiez;..... +seulement..... il me paraît que vous<a name="page_1149" id="page_1149"></a> assignez un terme un peu court à +mon bonheur.</p> + +<p>—Hélas! oui, ami... dit la veuve d’un ton attendri, un an... et un +an... c’est bien court... Un an! cela passe si vite quand on s’aime! +ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement <i>assassin</i>.</p> + +<p>—Un an, madame, un an! s’écria le chevalier; mais bientôt songeant que +les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piége, qu’elle +voulait sans doute l’éprouver pour juger de son courage, il s’écria d’un +ton chevaleresque:</p> + +<p>—Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une +heure, une minute, il n’importe... je brave tout, pourvu que je puisse +dire que j’ai été assez heureux pour obtenir votre main.</p> + +<p>—Vous êtes un véritable chevalier, dit la veuve ravie, je n’attendais +pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je préviendrai mon +petit <i>Rache-l’Ame</i>, pour la forme, s’entend... car, mariée ou non, je +serai toujours pour lui ce que j’étais.</p> + +<p>—Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il +permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous êtes à +ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position; ou +plutôt voudriez-vous m’expliquer ensuite par quelle intimité vous vous +croyez obligée de lui parler de vos projets?</p> + +<p>—Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n’est à vous... +maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l’Ame est un de mes +bien-aimés.</p> + +<p>Ici Croustillac fit une grimace si singulière en toussant deux ou trois +fois, qu’Angèle partit d’un éclat de rire.<a name="page_1150" id="page_1150"></a></p> + +<p>Croustillac, un moment interdit, fit cette réflexion pleine de sagesse:</p> + +<p>—Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espèce de goût pour +ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met +des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi +diable vient-elle me dire qu’au bout d’un an il faudra qu’elle s’occupe +de me trouver un successeur?...</p> + +<p>—Tenez, voici justement mon petit <i>Rache-l’Ame</i>, dit la veuve, nous +allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois +amis.</p> + +<p>—C’est égal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà +une petite femme qui peut se vanter d’être singulièrement originale.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.<br /><br /> +<small>LE SOUPER.</small></h3> + +<p>Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut à peine.</p> + +<p><i>Arrache-l’Ame</i> avait quitté ses vêtements de chasse; il portait une +casaque et de larges chausses d’étoffe appelée <i>guinée</i>, soierie épaisse +et rayée alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait +sur une chemise d’une blancheur éclatante, et était fermée comme un +pourpoint par une rangée de petits boutons<a name="page_1151" id="page_1151"></a> de corail: une écharpe de +soie ponceau, des bas de même couleur, et des souliers de daim à larges +bouffettes de rubans, complétaient l’habillement presque élégant du +boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et élevée; à la lumière +éclatante des bougies, son teint semblait moins hâlé que pendant le +jour; ses cheveux noirs, naturellement bouclés, tombaient négligemment +sur ses épaules; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles, +malgré son rude métier de chasseur.</p> + +<p>A la vue du boucanier ainsi transformé et presque méconnaissable, malgré +le caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie, +le chevalier se dit:</p> + +<p>—J’aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine: il eût été +par trop humiliant pour Polyphème de Croustillac de triompher d’un rival +aussi laid que celui-ci m’avait paru d’abord; seulement, quoique je ne +redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a de singulières +façons d’agir; n’aurait-elle pas pu lui donner congé ailleurs qu’en ma +présence? Je n’aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages, à +écraser un pauvre rival... car, mordioux! un homme est un homme! ce +pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais +tenons-nous ferme, montrons bien à la Barbe-Bleue que je ne suis pas +dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi, +de mourir comme eux.</p> + +<p>Croustillac terminait cette réflexion, lorsque la petite veuve dit +ingénuement au boucanier en lui montrant l’aventurier d’un signe de tête +triomphant:—Eh<a name="page_1152" id="page_1152"></a> bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu +que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un +quatrième épouseur? Aussi tu penses si j’ai bien vite accepté la +proposition du chevalier; c’était une trop belle occasion pour ne pas la +saisir.</p> + +<p>Le boucanier ne répondit pas sur-le-champ.</p> + +<p>Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée pour ne pas +être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la +jalousie, voudrait se livrer à quelque violence.</p> + +<p>Quelle fut la surprise de l’aventurier, lorsqu’il entendit +<i>Arrache-l’Ame</i> répondre en se carrant dans son fauteuil:</p> + +<p>—Je t’ai toujours dit, ma belle, ce que t’a dit le camarade l’Ouragan: +Épouse... mille diables!!! épouse..... si tu en trouves l’occasion. Pour +toi... les épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais; +ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils ne te durent guère!..... Quant à +moi, je me doute à peu près de ton petit manége... Je t’ai vu plus d’une +fois préparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes.</p> + +<p>—Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angèle en menaçant le boucanier du +bout de son petit doigt.</p> + +<p>—Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier.</p> + +<p>—Quel est le secret de cette poudre grise dont j’ai seulement fait +prendre une pincée à l’engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle +infernale préparation était cela?</p> + +<p>—Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on +en savoir les vertus mirifiques?</p> + +<p>—Oh! l’indiscret, s’écria Angèle en regardant le<a name="page_1153" id="page_1153"></a> boucanier d’un air +fâché. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je +l’air à ses yeux, lorsqu’il saura que je m’amuse à de telles puérilités?</p> + +<p>—Ne craignez rien à ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi, +je vous le jure, d’avoir de nouvelles preuves de votre candeur +enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise?</p> + +<p>—En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle en baissant les +yeux et faisant une adorable petite moue.</p> + +<p>—Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j’ai fait prendre à mon +engagé une seule pincée de poudre dans un verre d’eau-de-vie.</p> + +<p>—Eh bien? dit Croustillac avec intérêt.</p> + +<p>—Eh bien! pendant deux jours, il avait des accès de gaieté telle qu’il +riait du soir jusqu’au matin et du matin jusqu’au soir...</p> + +<p>—Jusqu’ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal...</p> + +<p>—Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela +l’amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné, les yeux lui +sortaient de la tête, et il disait, en riant aux éclats, qu’il n’y avait +pas de torture pareille à celle qu’il endurait... Le troisième jour, la +douleur était si vive, qu’il est tombé comme en faiblesse, et il s’en +est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de +madame... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que +le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu’il est mort +très joyeusement...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiéglerie...<a name="page_1154" id="page_1154"></a> sans qu’on +vous la reproche, dit Angèle en se dandinant sur sa chaise, comme une +petite fille capricieuse.</p> + +<p>—Dites donc, camarade, elle appelle ça une espiéglerie, dit le +chasseur. Figurez-vous que, grâce à la poudre grise de madame, son +second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les +yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait +comme s’il eût vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne +l’empêchait pas de dire comme mon engagé... qu’il aurait mieux aimé être +brûlé à petit feu que d’endurer cette gaieté-là; aussi a-t-il trépassé +en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné...</p> + +<p>—Là... vous voici bien avancé, dit la Barbe-Bleue en haussant les +épaules. Puis s’approchant de l’oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois +tranquille... j’ai perdu le secret de la poudre grise...</p> + +<p>Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait +quitté la France au moment où l’effroyable <i>affaire des poisons</i> était +dans tout son retentissement, et l’on ne parlait que de <i>poudre de +succession</i>, <i>poudre de vieillesse, poudre de veuvage</i>, etc. On citait +même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la <i>poudre de +gaieté</i> de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres réflexions au +chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur +Angèle:—Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans +la soufflerie; ce récit serait-il vrai?</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc, frère? dit le boucanier, frappé du silence de +Croustillac.</p> + +<p>—Voyez-vous! vous me l’avez effarouché, dit la veuve.<a name="page_1155" id="page_1155"></a></p> + +<p>—Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu’il devait +être très agréable de mourir ainsi... de rire.</p> + +<p>—Ma foi, vous avez raison, frère... il vaut mieux cette mort-là... que +celle du dernier défunt... Et le boucanier fit un mouvement d’horreur.</p> + +<p>—Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l’autre, +dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé.</p> + +<p>—Quant à cette histoire-là, camarade, je ne vous la raconterai pas; +vous auriez peur...</p> + +<p>—Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules.</p> + +<p>La Barbe-Bleue se pencha encore à l’oreille du chevalier et lui dit:</p> + +<p>—Laissez-le faire, ami, cette histoire-là, au moins, en vaut la +peine... Je vais bien attraper Arrache-l’Ame.</p> + +<p>Puis, s’adressant au boucanier:</p> + +<p>—Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau +chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses +oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu’il achète, comme on dit, +chat en poche...</p> + +<p>—Vous voulez dire <i>tigresse en poche</i>, reprit en riant le boucanier. Eh +bien! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce +troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans. Espagnol de +naissance; nous l’avions empaumé à la Havane.</p> + +<p>—Mais, mon Dieu, dis donc vite, <i>Arrache-l’Ame</i>; le chevalier +s’impatiente.</p> + +<p>—Ce ne fut pas de la poudre grise qu’il goûta celui-là, reprit le +boucanier, mais une goutte... une seule<a name="page_1156" id="page_1156"></a> goutte d’une jolie liqueur +verte, contenue dans le plus petit flacon que j’aie vu de ma vie, car il +est fait d’un seul rubis creusé.</p> + +<p>—Mais c’est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est +telle qu’elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas +fait d’un rubis ou d’un diamant.</p> + +<p>—Vous jugez d’après cela, chevalier, dit le chasseur, de l’agrément que +cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis +ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à +s’habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres, +lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu’ils vous font +l’effet de vers luisants au fond d’un souterrain.</p> + +<p>—Le fait est, dit Croustillac, qui n’avait pu réprimer un léger +frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître +singulier...</p> + +<p>—Ce n’est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve +d’un air parfaitement satisfait d’elle-même.</p> + +<p>Le boucanier continua:</p> + +<p>—Ça n’était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d’avoir les +yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c’est lorsque +madame nous donnait un gala à moi, à l’Ouragan et au Cannibale. Elle +trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle +faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les +sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux +sortaient des milliers d’étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au +fond du crâne, s’avançaient... s’avançaient... en roulant<a name="page_1157" id="page_1157"></a> dans leur +orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si +continues, qu’elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant +lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de +granit, disant d’une voix lamentable:—Mon cerveau fond pour alimenter +les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le +pauvre cher homme n’y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux +éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d’huile, la lampe +s’éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses +prédécesseurs... pour vous laisser la place libre...</p> + +<p>—Ce que dit <i>Arrache-l’Ame</i> est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant. +Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n’est pas menteur... ni +moi non plus. Vous le voyez, ami... j’ai de singuliers caprices, de +ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire +meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien +vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont +victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n’ai de pouvoir +que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les +attend... C’est ce qui me rend si difficile à marier... C’est à ces +conditions-là seulement que l’<i>homme rouge</i> signe mon contrat, et alors +ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que +mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J’ai +imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres, +et dont j’attends des effets véritablement magiques.</p> + +<p>Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation<a name="page_1158" id="page_1158"></a> étrange, qu’il +attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c’était +comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de +combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du +boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant +effrayé comme on le serait d’un mauvais songe.</p> + +<p>Le chevalier ne savait s’il veillait ou s’il rêvait, il regardait tour à +tour le boucanier et la Barbe-Bleue d’un air stupide, presque épouvanté; +cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha +quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la +torpeur dont il se sentait accablé.</p> + +<p>Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il +regrettait presque de s’être imprudemment embarqué dans cette folle +aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue:</p> + +<p>—Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas, +j’entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi +magicienne que vous voulez le paraître; demain, j’en suis sûr, je saurai +le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l’avoue... me donne +une espèce de cauchemar.</p> + +<p>Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux +habitants du Morne-au-Diable qu’il ne voulait pas être leur dupe, +produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier.</p> + +<p>Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec +hauteur:</p> + +<p>—Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l’intention de +m’épouser; je vous offre ma main,<a name="page_1159" id="page_1159"></a> je vous dirai à quelles conditions; +si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une +chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba, +viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous +quitterez cette maison, où vous n’auriez pas dû venir.</p> + +<p>A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son +caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.—Une +comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour +un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison, +monsieur!—ajouta-t-elle d’une voix altérée qui trahissait une profonde +émotion.</p> + +<p>—Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le +boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.</p> + +<p>Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de +ne pouvoir pénétrer ce qu’il y avait de vrai ou de feint dans cette +singulière aventure; il s’écria donc:</p> + +<p>—Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le +boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j’ai de vous +connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire +vous-même qu’il a le bonheur d’être dans vos bonnes grâces...</p> + +<p>—Ensuite, monsieur?</p> + +<p>—Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à +m’amener ici, où l’on m’accueille avec la plus splendide hospitalité, je +le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes vœux, +vous<a name="page_1160" id="page_1160"></a> m’offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes +espérances à votre ami, le chasseur de taureaux.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur?</p> + +<p>—Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici +maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d’accord avec vous, +que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l’homme +qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos +orgies!...</p> + +<p>—C’est la vérité, dit le boucanier.</p> + +<p>—Comment, c’est la vérité! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité +un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce +qu’on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je +suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un +oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que +cachent toutes ces bizarreries.</p> + +<p>Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d’angoisse +et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une +indignation contenue:</p> + +<p>—Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel? +Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le +premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette +union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains +phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous +qui je suis? savez-vous où vous êtes? savez-vous par suite de quel +mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie... répéta la +Barbe-Bleue<a name="page_1161" id="page_1161"></a> avec amertume, en regardant encore le boucanier d’un air +effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci +n’est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez été +amené ici par votre bon ange, au moins.</p> + +<p>—Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais +d’ici?—ajouta froidement le boucanier.</p> + +<p>Le chevalier recula d’un pas, tressaillit, et s’écria:</p> + +<p>—Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon...</p> + +<p>—Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut +au Gascon d’une implacable cruauté.</p> + +<p>Croustillac se souvint trop tard des portes qui s’étaient refermées sur +lui, des voûtes épaisses qu’il avait eu à traverser pour arriver dans +cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du +boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et +plus sérieusement encore, de s’être aveuglément engagé dans cette +entreprise.</p> + +<p>Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la +Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque +sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu’elle venait de lui +faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du +boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier.</p> + +<p>Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi.</p> + +<p>Pendant les sombres réflexions de l’aventurier, Angèle avait eu à voix +basse un entretien de quelques<a name="page_1162" id="page_1162"></a> secondes avec le boucanier; elle en fut +sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front +s’éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres.</p> + +<p>—Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n’ayez plus +peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au +modeste souper qu’une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.</p> + +<p>En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac.</p> + +<p>Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne +pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l’énorme fortune de la +veuve.</p> + +<p>Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n’était +pas écussonnée des armes royales d’Angleterre, ainsi que l’étaient les +objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>Malgré l’enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies +joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son +assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude. +Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions, +plus le luxe qui l’entourait était éblouissant, plus l’aventurier +sentait augmenter sa méfiance.</p> + +<p>Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans +cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la <i>poudre +grise</i>, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au <i>flacon de rubis</i>, +qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n’eussent +pas plus de réalité qu’un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte +d’un ragoût infernal, ne put s’empêcher de s’inquiéter des mets et des +vins qu’on lui<a name="page_1163" id="page_1163"></a> servait. Il observait attentivement la veuve et le +boucanier; leurs manières n’avaient rien de choquant; <i>Rache-l’Ame</i> se +comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité +convenable qu’un mari a pour sa femme devant un étranger.</p> + +<p>—Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve +avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le +Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le +boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie?</p> + +<p>Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui +offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son +outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n’avoir pas remarqué +l’émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s’était indignée +de ce que l’aventurier l’avait crue capable de railler et de jouer la +comédie en lui offrant sa main?</p> + +<p>En cela Croustillac ne s’était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été +péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre +pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au +Morne-au-Diable.</p> + +<p>Elle s’était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie +du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines +conjectures. Jamais il ne s’était trouvé dans une position assez étrange +pour que l’idée d’une influence ou d’un pouvoir surnaturel se fût +présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s’il n’y avait rien +que de très humain dans ce qu’il voyait et ce qu’il entendait.<a name="page_1164" id="page_1164"></a></p> + +<p>Par cela même qu’il ressentait les premières et sourdes angoisses d’une +terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il +n’osait s’avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus +savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi +à la <i>présence réelle</i> du démon.</p> + +<p>Et puis enfin l’aventurier avait été jusqu’alors beaucoup trop +indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou +tard.</p> + +<p>Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l’esprit du +chevalier, mais elle devait y laisser pour l’avenir une ineffaçable +empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve +faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un +esprit des ténèbres.</p> + +<p>Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la +Barbe-Bleue dit au chevalier d’une voix solennelle:</p> + +<p>—Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma +main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous +donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous +passiez la nuit dans l’intérieur de cette maison, quoique je n’accorde +jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l’Ame vous conduira dans +l’appartement qui vous est destiné.</p> + +<p>En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.</p> + +<p>Croustillac resta soucieux et absorbé.</p> + +<p>—Eh bien! frère, lui dit le boucanier, décidément, comment la +trouvez-vous?<a name="page_1165" id="page_1165"></a></p> + +<p>—Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur? +Est-ce un sarcasme? s’écria le chevalier.</p> + +<p>—Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre +hôtesse.</p> + +<p>—Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c’est une +femme qu’il est assez difficile de classer à la première vue, dit +Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas +si je veux réfléchir avant de me prononcer... Demain je vous répondrai, +si je parviens à me répondre à moi-même.</p> + +<p>—A votre place, moi, dit le boucanier, je ne réfléchirais pas. +J’accepterais les yeux fermés tout ce qu’elle me proposerait, et je +l’épouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les goûts +changent avec l’âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.</p> + +<p>—Ah çà! mordioux! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos +paraboles? s’écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l’épousez-vous pas +alors, vous qui parlez?...</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous?</p> + +<p>—Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d’être changé en +lampe ardente...</p> + +<p>—Et croyez-vous que je m’en soucie, moi?</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l’<i>Homme +rouge</i> à mon contrat... comme dit cette femme bizarre?</p> + +<p>—Alors ne l’épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde.<a name="page_1166" id="page_1166"></a></p> + +<p>—Certainement, cela me regarde... et je l’épouserai si je veux... +mordioux! s’écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison +ne s’égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges.</p> + +<p>—Voyons, frère, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fâchez pas, vous +auriez tort. Est-ce que je n’ai pas tenu ma parole? je vous amène au +Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son +cœur et ses trésors; que voulez-vous de plus?</p> + +<p>—Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout +ce qui m’arrive depuis deux jours, tout ce que j’ai vu et entendu ce +soir! s’écria Croustillac exaspéré, je veux savoir si je veille ou si je +rêve!...</p> + +<p>—Vous n’êtes pas dégoûté, frère; peut-être cette nuit ferez-vous un +songe qui vous éclairera... Ah ça! il est tard, la chasse a été rude, +suivez-moi.</p> + +<p>En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au +chevalier de le suivre.</p> + +<p>Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite +galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante, +dont les croisées s’ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons +parlé...</p> + +<p>—Vous avez été soldat ou chasseur, frère, dit le boucanier, vous saurez +donc, je l’espère, vous passer de serviteurs: aucun homme, si ce n’est +moi, ou l’Ouragan, ou le Caraïbe, ne passe la première porte de cette +demeure; notre belle hôtesse a fait une exception en votre faveur; mais +cette exception doit être la seule. Sur<a name="page_1167" id="page_1167"></a> ce, frère, que Dieu ou le +diable vous ait en bonne garde.</p> + +<p>Le boucanier sortit en enfermant Croustillac à double tour.</p> + +<p>Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le +petit parc; elle était garnie d’un treillis de mailles d’acier qu’il +était impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du +délicieux jardin que la lune éclairait alors d’une douce clarté.</p> + +<p>Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher +de sa chambre, pour s’assurer qu’ils ne cachaient pas de piége; il +regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée; il ne +trouva rien de suspect.</p> + +<p>Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté, le chevalier résolut de +se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la +ruelle et à sa portée.</p> + +<p>Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la +journée plongèrent bientôt l’aventurier dans un profond sommeil. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier:</p> + +<p>—Malheureusement cet homme est moins sot et moins crédule que nous le +pensions... Pourvu qu’il ne soit pas dangereux?</p> + +<p>—Non, non, rassure-toi, dit le boucanier. Il a voulu faire l’esprit +fort... mais nos deux histoires l’ont frappé; Il se souviendra longtemps +de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes +les exagérations qu’il racontera <i>rajeuniront</i> les récits mystérieux que +l’on fait sur le Morne-au-Diable.<a name="page_1168" id="page_1168"></a></p> + +<p>—Ah! s’écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet +aventurier a dit que tout ceci était une comédie, et qu’il pénétrerait +bien ces apparences... malgré moi j’ai été épouvantée...</p> + +<p>—Il n’y a rien à craindre, vous dis-je, madame Barbe-Bleue, reprit +gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d’Angèle et la regardant +avec tendresse, votre diabolique réputation est trop bien établie pour +qu’elle souffre la moindre atteinte; mais avouez que j’ai eu de +l’imagination, et que ma <i>poudre grise</i> et ma <i>liqueur verte</i> ont fait +merveille...</p> + +<p>—Et mon <i>homme rouge</i> qui signe à mon contrat, dit Angèle en éclatant +de rire, pour quoi comptes-tu cela?</p> + +<p>—A la bonne heure... voilà comme je t’aime, rieuse et folle, dit le +boucanier. Lorsque je te vois triste et rêveuse, je crains toujours que +cette retraite ne te pèse...</p> + +<p>—Voulez-vous bien vous taire, monsieur <i>Rache-l’Ame</i>?... Est-ce que +j’ai l’air de m’ennuyer auprès de vous? Seriez-vous jaloux de vos +rivaux? Demandez-leur si je les aime mieux que vous!... Ne m’avez-vous +pas procuré le divertissement et le régal de ce Gascon, à qui j’ai dû le +plus délicieux accès de gaieté? j’en étais inconvenante. Enfin, excepté, +mes sottes appréhensions, cette soirée n’eût-elle pas été charmante... +ne l’est-elle pas puisque vous êtes là vos yeux sous mes yeux, monsieur +mon amant?... Ah! mais j’y pense, il fait un clair de lune superbe... +Allons faire une bonne promenade au dehors...</p> + +<p>—Dehors de la maison?<a name="page_1169" id="page_1169"></a></p> + +<p>—Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d’où l’on découvre au +loin la mer?... Par cette belle nuit, ce sera magnifique.</p> + +<p>—Allons, enfant capricieux, prenez votre mante, dit le boucanier en se +levant.</p> + +<p>—Allons, monsieur Barbe-Noire, prenez votre sombrero espagnol et +préparez-vous à me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas, +car je suis paresseuse.</p> + +<p>—Allons, madame Barbe-Bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous +allions visiter notre hôte?</p> + +<p>—Je suis sûre que le pauvre diable fait quelque horrible rêve... Ah çà! +demain nous lui donnons un guide et nous le renvoyons?</p> + +<p>—Non, gardons-le encore un jour, je te dirai ce qu’en pense le père +Griffon: les distractions sont rares, il t’amusera...</p> + +<p>—Dieu! la belle nuit, dit Angèle, qui était allée soulever un des +rideaux de la fenêtre, je me fais une joie de notre promenade.</p> + +<p>Après s’être fait ouvrir les portes extérieures du Morne-au-Diable, le +boucanier et la veuve sortirent de l’habitation. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Contre son attente, Croustillac passa une nuit excellente. Lorsqu’il +s’éveilla le lendemain matin, le soleil était déjà dans toute sa force; +on avait eu la précaution de baisser les stores extérieurs qui +garnissaient les fenêtres de sa chambre pour adoucir l’éclat du jour.</p> + +<p>Le chevalier s’était couché tout habillé, il descendit de son lit et +alla vers la croisée dont il souleva un peu le store.<a name="page_1170" id="page_1170"></a></p> + +<p>Quel fut son étonnement! à l’extrémité d’une longue allée bordée de +tamariniers qui formaient une voûte presque impénétrable au jour, il vit +la Barbe-Bleue se promenant, nonchalamment appuyée au bras d’un Caraïbe +d’une haute et vigoureuse stature.</p> + +<p>Ce Caraïbe était complétement <i>roucoué</i>, selon l’usage, c’est-à-dire +peint d’une sorte de composition luisante d’un rouge brun; ses cheveux +lisses et noirs, séparés au milieu de son front, tombaient le long de +ses joues; sa barbe semblait soigneusement épilée; ses traits +parfaitement réguliers avaient ce caractère de calme sévère, particulier +aux sauvages; à son col brillaient de larges croissants de <i>carracolis</i> +(sorte de métal dont les Indiens avaient, disait-on, seuls le secret, et +qui se composait d’or, de cuivre et d’argent).</p> + +<p>Ces bijoux, d’un vermeil éclatant, étaient curieusement travaillés et +incrustés de <i>pierres vertes</i>, minéral précieux, couleur de malachite, +et auquel les Indiens attribuaient toutes sortes de vertus +merveilleuses.</p> + +<p>Le Caraïbe se drapait dans une vaste <i>pagne</i> de coton blanc bordée d’une +frange bleue; les plis larges, simples, majestueux de cette espèce de +manteau auraient pu servir de modèle à un statuaire.</p> + +<p>A l’exception du cou, du bras droit nu jusqu’à l’épaule, et de la jambe +gauche, cette pagne de coton enveloppait complétement le Caraïbe; autour +des poignets, il avait aussi des bracelets de <i>carracolis</i> incrustés de +pierres vertes; sa jambe était à demi-cachée par une sorte de brodequin +à sandales fait de bandes d’étoffes de coton de couleurs vives et +tranchantes, d’un effet très pittoresque.<a name="page_1171" id="page_1171"></a></p> + +<p>Angèle et Youmaalë, car c’était lui, marchaient lentement et +s’avançaient directement en face de la fenêtre à l’abri de laquelle le +Gascon les épiait.</p> + +<p>Une ceinture rose serrait autour de la fine taille de la veuve un long +peignoir de mousseline blanche; ses cheveux blonds bouclaient autour de +son jeune et frais visage, que l’aventurier n’avait pas encore vu au +jour. Aussi ne se lassait-il pas d’admirer ce teint pur et blanc, ces +joues d’un rose si transparent, ces yeux d’un bleu si limpide.</p> + +<p>La veille, Angèle avait apparu à Croustillac dans l’éclat de la plus +brillante parure; mais bientôt distrait par les bizarres confidences de +la Barbe-Bleue et du boucanier, l’admiration du chevalier s’était +trouvée mêlée de dépit, d’impatience et de crainte, et il avait été +beaucoup plus ébloui que touché de la beauté d’Angèle; mais lorsqu’il la +vit le matin, si naïvement jolie, il ressentit une impression +profonde... il fut ému... il oublia les trésors de la Barbe-Bleue, il +oublia les horribles aventures qu’on lui prêtait; il oublia le +Morne-au-Diable et l’anthropophage, pour ne songer qu’à la ravissante +créature qu’il avait devant les yeux.</p> + +<p>L’amour... oui, un véritable amour envahit brusquement le cœur de +l’aventurier..... jusqu’alors fort peu amoureux.</p> + +<p>Si rapide, si instantané que paraisse le développement de cette brusque +passion, elle n’était pas moins sincère.</p> + +<p>Sans doute, la veille, Croustillac avait été sous le coup d’agitations +trop vives, d’étonnements trop soudains, de préoccupations trop +étranges, pour apprécier<a name="page_1172" id="page_1172"></a> <i>sainement</i> la Barbe-Bleue; calmé par le repos +et par le sommeil, le passé lui semblait un songe, il croyait voir +Angèle pour la première fois; en admirant cette taille qui se dessinait +si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il +oubliait la robe de tabis constellée de pierreries, dont il avait été si +épris la veille; il cherchait en vain sur la physionomie ingénue et +charmante qu’il avait sous les yeux, les sourires diaboliques de la +femme singulière qui faisait de si funèbres plaisanteries..... sur ses +trois défunts maris...</p> + +<p>Enfin, le pauvre Croustillac aimait... Peut-être était-ce lui et non la +Barbe-Bleue qui avait changé... mais avec l’amour, vinrent toutes sortes +de jalousies cruelles...</p> + +<p>En voyant Angèle et Youmaalë se promener familièrement, l’aventurier +ressentit des angoisses, des inquiétudes nouvelles, jointes à une +curiosité poignante.</p> + +<p>Hélas! pour lui... quel spectacle!</p> + +<p>Tantôt Angèle abandonnait le bras du Caraïbe pour courir avec une ardeur +et une joie enfantines après de beaux insectes aux élitres d’or et +d’azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfumée, puis elle +revenait bientôt auprès d’Youmaalë, qui, toujours calme, presque +solennel, semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et +protectrice.</p> + +<p>Quelquefois le Caraïbe donnait à la veuve sa main à baiser.</p> + +<p>Angèle, heureuse et fière de cette faveur, portait cette main à ses +lèvres d’un air à la fois respectueux et passionné;... on eût dit une +femme caraïbe, habituée à vivre en esclave soumise et dévouée devant son +maître.<a name="page_1173" id="page_1173"></a></p> + +<p>Youmaalë tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait donnée. Il +laissa tomber cette fleur. Angèle se baissa précipitamment, la ramassa +et la lui rendit, sans que le sauvage fît un geste pour la prévenir ou +pour la remercier de son attention.</p> + +<p>—Stupide et grossier animal! s’écria Croustillac indigné. Ne dirait-on +pas un sultan! Comment cette créature adorable peut-elle se résoudre à +baiser la main de ce cannibale, qui n’a pu faire d’autre éloge du +vertueux père Simon, qu’en disant qu’il <i>en avait mangé</i>... Hier, un +boucanier, aujourd’hui un anthropophage, demain sans doute un +flibustier... Mais c’est donc une Messaline que cette femme! ajouta +Croustillac, à la fois désespéré et effrayé de sentir se développer +rapidement en lui les germes d’une passion réelle.</p> + +<p>La veuve et le Caraïbe s’étant de plus en plus rapprochés de la fenêtre, +d’où le chevalier les épiait, il entendit leur entretien...</p> + +<p>Youmaalë parlait français avec le léger accent guttural naturel à sa +race; ses paroles étaient rares et brèves.</p> + +<p>Croustillac saisit ces mots d’une conversation commencée.</p> + +<p>—Youmaalë, disait la petite veuve, qui, s’appuyant sur le bras du +Caraïbe, le regardait tendrement... Youmaalë, vous êtes mon maître, +j’obéirai, n’est-ce pas mon devoir, mon doux devoir, de vous obéir?</p> + +<p>—C’est ton devoir, dit le Caraïbe, qui tutoyait Angèle, mais qu’Angèle +ne tutoyait pas. La dignité de l’homme le voulait ainsi.</p> + +<p>—Youmaalë, ma vie est votre vie; ma pensée est à<a name="page_1174" id="page_1174"></a> vous, reprit Angèle, +vous me diriez de mettre sur mes lèvres le suc mortel de cette pomme de +mancenillier, que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens, +comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue vous +appartiennent.</p> + +<p>En disant ces mots, Angèle montrait au silencieux Caraïbe un fruit +jaunâtre qu’elle tenait à la main et qui renfermait le poison le plus +violent et le plus subtil.</p> + +<p>Youmaalë, après avoir pendant quelques moments regardé Angèle d’un +œil perçant, fit un geste impératif en élevant l’index de sa main +droite...</p> + +<p>A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses +lèvres, que, sans un mouvement plus rapide encore du Caraïbe, elle lui +eût peut-être donné cette fatale preuve d’obéissance passive au moindre +caprice du maître.</p> + +<p>Un mouvement d’épouvante fugitif comme l’éclair, contracta l’impassible +physionomie du Caraïbe à l’instant où la veuve approcha la mancenille de +ses lèvres... mais il reprit aussitôt son sang-froid, abaissa la main +d’Angèle, baisa gravement la jeune femme au front, en lui disant d’une +voix sonore et douce:</p> + +<p>—C’était bien...</p> + +<p>A ce moment, les deux promeneurs se trouvaient si près de la fenêtre de +Croustillac, que celui-ci, craignant d’être surpris aux écoutes, se +retira brusquement dans sa chambre en s’écriant:</p> + +<p>—Quelle peur elle m’a faite avec son poison!... et cet animal sauvage +qui a l’air d’un homard, autant pour la couleur de la peau que pour la +lenteur des<a name="page_1175" id="page_1175"></a> mouvements, qui lui dit: C’était bien! lorsque cette +adorable femme, sur un signe de lui, allait peut-être s’empoisonner... +car une fois affolées, les femmes sont capables de tout... Puis, après +quelques moments de cruelles réflexions, le Gascon s’écria:</p> + +<p>—Voilà ce qui est inexplicable... qu’une femme soit affolée d’un homme, +cela se conçoit, de... deux... ça c’est vu... mais c’est déjà une +énormité... mais c’est impossible qu’elle en aime trois à la fois... ça +tombe dans la monstruosité.... dans le bas-empire!.... Comment, la +Barbe-Bleue joindrait au boucanier et au flibustier l’affreux ragoût de +ce cannibale! qui mange des missionnaires, sans compter que par +là-dessus elle me propose de m’épouser! Allons donc, mordioux!... ce +serait à en perdre la tête; décidément, je ne veux pas rester ici; non, +non, mille fois non... ce que je vois me fait trop de mal; je pourrais +devenir assez sot pour me sérieusement éprendre de cette femme... je +perdrais tous mes avantages, le véritable amour vous rend bête comme une +oie; depuis tout à l’heure je ne me sens déjà plus la résolution que +j’avais en arrivant ici... mon cœur s’amollit... je me sens enclin à +des sensibleries ridicules... Fuyons... fuyons... c’était une folie, un +rêve; je suis né gueux, j’ai été gueux, je mourrai gueux; je quitterai +cette maison, j’irai retrouver le digne capitaine de la <i>Licorne</i>; après +tout, dit Croustillac avec un découragement singulier pour un homme de +ce caractère, il est de pires conditions que celle d’avaler des bougies +allumées, pour récréer maître Daniel.<a name="page_1176" id="page_1176"></a></p> + +<p>Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la vieille +mulâtresse qui vint gratter à sa porte et le prévenir que le nègre qui, +la veille, lui avait servi de valet de chambre, l’attendait dans le +bâtiment extérieur.</p> + +<p>Croustillac suivit l’esclave, se fit peigner, raser, s’habilla, et +revint attendre la Barbe-Bleue dans le même salon où il l’avait déjà +attendue la veille.</p> + +<p>La veuve parut bientôt.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.<br /><br /> +<small>L’AMOUR VRAI.</small></h3> + +<p>En voyant la Barbe-Bleue, malgré lui Croustillac rougit comme un +écolier.</p> + +<p>—J’ai été bien maussade hier, n’est-ce pas? dit Angèle au chevalier +avec un sourire enchanteur, je vous ai donné une mauvaise opinion de moi +en permettant à Arrache-l’Ame de raconter toutes sortes de folies; mais +ne parlons plus de cela... A propos, Youmaalë le Caraïbe est ici.</p> + +<p>—De ma fenêtre je l’ai vu avec vous, madame, dit amèrement +l’aventurier, et il pensa: Elle n’a pas, en vérité, la moindre +vergogne... quel dommage, avec une si adorable figure... Allons, +Croustillac, sois ferme.</p> + +<p>—N’est-ce pas qu’il est très beau, Youmaalë? demanda la veuve d’un air +triomphant.<a name="page_1177" id="page_1177"></a></p> + +<p>—Hum... hum... il est très beau pour un sauvage, répondit le chevalier +avec dépit; mais puisque nous voilà seuls, madame, expliquez-moi donc +comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette +question, que les circonstances m’obligent de vous poser), comment +pouvez-vous, du jour au lendemain, changer ainsi d’amoureux?</p> + +<p>—Oh mon Dieu! dit ingénument la veuve, l’un vient, l’autre s’en va; +c’est tout simple.</p> + +<p>—L’un vient, l’autre s’en va... c’est fort simple, en effet, envisagé +sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des +lois...</p> + +<p>—Ils m’aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous +les trois?</p> + +<p>Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le +chevalier se dit:</p> + +<p>—Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans +quelque désert, dans quelque caverne; elle n’a pas la moindre notion du +bien et du mal; ce serait absolument une éducation à faire... Il reprit +tout haut avec certain embarras: Dussé-je passer pour un indiscret, pour +un fâcheux, madame, je dois vous dire que, ce matin, pendant votre +promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue; comment se +fait-il que sur un signe de lui vous ayez osé, au risque de vous +empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier?</p> + +<p>—Youmaalë me dirait: Meurs! que je mourrais, répondit la veuve avec +exaltation.</p> + +<p>—Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez +pour le Caraïbe?<a name="page_1178" id="page_1178"></a></p> + +<p>—Ils diraient que j’ai bien fait.</p> + +<p>—Et s’ils vous demandaient de mourir pour eux?</p> + +<p>—Je mourrais pour eux.</p> + +<p>—Comme pour Youmaalë?</p> + +<p>—Comme pour Youmaalë.</p> + +<p>—Vous les aimez donc tous trois également?...</p> + +<p>—Oui, puisque tous trois m’aiment également...</p> + +<p>—C’est une idée fixe, il n’y a pas moyen de la faire sortir de là, +pensa le Gascon, je m’y perds, son accent est trop innocent pour être +feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l’affection peut-être +fraternelle que cette jeune femme porte à ces trois bandits! pourtant le +boucanier m’a donné à entendre... après tout, j’aurai peut-être mal +compris, et puisque je veux la quitter, j’aime mieux la croire innocente +que coupable, quoiqu’elle me semble, mordioux! furieusement difficile à +innocenter. Il reprit:—Une dernière question, madame: quel était le but +des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites, hier, +sur deux de vos maris, dont l’un serait mort de rire, et dont l’autre +aurait été changé en lampe ardente, grâce à l’intervention de l’<i>homme +rouge</i> qui aurait, toujours selon la même plaisanterie, signé à votre +contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m’est +extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux.</p> + +<p>—Ce ne sont pas des folies...</p> + +<p>—Comment, vous voulez que je croie...</p> + +<p>—Oh! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d’autres choses... +enfin que vous vous rendiez à l’évidence, dit la veuve avec un accent +singulier.<a name="page_1179" id="page_1179"></a></p> + +<p>—Et quand m’expliquerez-vous ce beau mystère, madame?</p> + +<p>—Lorsque je vous aurai dit à quel prix je mets ma main.</p> + +<p>—Ah! elle recommence la même plaisanterie, se dit le Gascon. Ayons +l’air d’être sa dupe pour voir jusqu’où elle ira; je voudrais même +qu’elle allât très loin pour que mon sot amour fût complétement éteint. +Il reprit tout haut:</p> + +<p>—Et n’est-ce pas aujourd’hui que vous me direz à quel prix vous mettez +votre main, madame?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et à quelle heure?</p> + +<p>—Ce soir, au lever de la lune.</p> + +<p>—Pourquoi à ce moment, madame?</p> + +<p>—C’est un secret que vous saurez encore avec les autres.</p> + +<p>—Et si je vous épouse, vous ne voulez pas me donner décidément plus +d’un an à vivre?</p> + +<p>La Barbe-Bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tête:</p> + +<p>—Hélas! non... pas plus d’un an.</p> + +<p>Ayons toujours l’air d’être sa dupe, se dit le Gascon, et il ajouta:</p> + +<p>—Et c’est par votre volonté que mes jours seraient sitôt comptés?</p> + +<p>—Non, oh! non, s’écria la veuve.</p> + +<p>—Ainsi, personnellement vous ne me haïssez pas, dit Croustillac.</p> + +<p>A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea complétement +d’expression et devint sérieuse<a name="page_1180" id="page_1180"></a> et grave; elle redressa fièrement sa +petite tête, et le chevalier fut frappé de l’air de noblesse et de bonté +qui se répandit sur tous ses traits.</p> + +<p>—Écoutez-moi, lui dit-elle d’une voix affectueuse mais protectrice: +Parce que certaines circonstances de ma vie m’obligent à une conduite +souvent étrange, parce que j’abuse peut-être de ma liberté, il ne faut +pas croire que je méconnaisse les gens de cœur.</p> + +<p>Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n’était +plus la même femme; à ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une +grande dame... Il fut tellement intimidé qu’il ne trouva pas une parole.</p> + +<p>La Barbe-Bleue reprit:</p> + +<p>—Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore +dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent +atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... vous +êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant.</p> + +<p>—Madame!...</p> + +<p>—Mais vous êtes bon, mais vous êtes brave, mais vous seriez, j’en suis +sûre, capable d’un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d’une +naissance obscure.</p> + +<p>—Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s’écria le +chevalier, ne pouvant vaincre le démon de l’orgueil.</p> + +<p>La veuve continua, sans paraître avoir entendu le chevalier.</p> + +<p>—Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi +de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous +conseiller beaucoup plus mal<a name="page_1181" id="page_1181"></a> qu’elle ne l’a fait, car vous avez +souffert et enduré de nombreuses privations...</p> + +<p>—Mais, madame...</p> + +<p>—La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné, la fortune vous eût +trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n’avez +pas été plus perverti par l’indigence que vous ne l’eussiez été par la +prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l’avait pas emporté de +beaucoup sur vos étourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait +pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que +j’aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sûre, du +moins, que vous n’emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe-Bleue. +Veuillez m’attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un +coup d’œil au repas de Youmaalë, car il est d’usage chez les Caraïbes +que les femmes seules s’occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce +rapport du moins, Youmaalë se crût encore dans son carbet...</p> + +<p>Ce disant, la veuve sortit.</p> + +<p>Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le <i>coup de grâce</i> du +malheureux chevalier.</p> + +<p>Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac, +elle s’était exprimée d’une manière pleine de bienveillance, de grâce et +de dignité. Elle s’était enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu’il +renversait toutes les suppositions du Gascon.</p> + +<p>Les simples et affectueuses paroles d’Angèle, le doux et noble regard +qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus +heureux qu’il ne l’eût été des compliments les plus outrés. Il se +sentit, avec un<a name="page_1182" id="page_1182"></a> mélange de joie et de crainte, si décidément, si +éperdument amoureux de la veuve, qu’elle eût été pauvre, abandonnée, +qu’il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle.</p> + +<p>Autre irrécusable symptôme d’un véritable amour.</p> + +<p>L’étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup; il comprit +combien son rôle avait été ridicule, et comme si le propre des +sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sensés, +plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient +nécessairement soulever les aveux et la conduite d’Angèle, le chevalier +pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux +mystère: il se dit que l’intimité de la Barbe-Bleue avec ses +<i>bien-aimés</i>, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre +secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée +d’une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance +qu’Angèle n’aurait pas fait montre d’un effroyable cynisme devant un +étranger, sans quelque motif d’une haute importance.</p> + +<p>Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l’esprit de +Croustillac, elle devint à ses yeux complétement innocente du meurtre de +ses trois maris.</p> + +<p>Enfin, l’aventurier commençait à croire, tant l’amour le métamorphosait, +que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer +de lui; et il se proposait d’éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque +la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main.</p> + +<p>Une chose embarrassait Croustillac: comment la<a name="page_1183" id="page_1183"></a> veuve pouvait-elle être +instruite de la vie qu’il avait menée? Mais il se souvint qu’à quelques +détails près, il n’avait fait à personne un mystère de la plupart des +antécédents de sa vie, à bord de la <i>Licorne</i>, et que l’homme d’affaires +qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer +les passagers du capitaine Daniel.</p> + +<p>Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau +sentiment qu’il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothèses:</p> + +<p>—Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira +franchement: «Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux +impertinent; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité, vous avez +donné votre parole d’être mon mari au bout d’un mois; j’ai voulu vous +tourmenter un peu, et jouer le rôle de férocité qu’on me prête; le +boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en +qui j’ai une entière confiance; et comme j’habite seule une maison très +isolée... chacun d’eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les +bruits absurdes qui circulent, j’ai voulu m’amuser de votre crédulité; +ce matin même j’avais vu, du bout de l’allée, que vous étiez à m’épier, +et la comédie de la pomme de mancenillier avait été convenue avec +Youmaalë; quant au baiser qu’il m’a donné sur le front...»</p> + +<p>Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet +accessoire du rôle qu’il supposait joué par la veuve; mais il résolut la +question en se disant que, dans les usages caraïbes, cette familiarité +ne devait sans doute pas être inconvenante.<a name="page_1184" id="page_1184"></a></p> + +<p>Le chevalier se promettait d’être satisfait de cette explication; et se +rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une +espérance insensée, prierait la veuve d’oublier la conduite qu’il avait +tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son +pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un +sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la +<i>Licorne</i>.</p> + +<p>Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce +qu’il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu’il ne s’aveuglait +plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait +avec reconnaissance, bien décidé seulement à se charger personnellement +de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le +Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la +veuve ne préférât venir avec lui habiter la France.</p> + +<p>Nous devons dire, à la louange du pauvre Croustillac, qu’il s’arrêtait à +peine à cette dernière espérance; il considérait sa première +interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et +plus probable.</p> + +<p>Enfin, par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs +triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son +outrecuidance... Sa physionomie, n’étant plus boursoufflée par une +vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car +elle n’exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la +résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était +impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n’en<a name="page_1185" id="page_1185"></a> +mettait le Gascon. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir +de cette journée qui promet d’être si fertile en événements, puisque la +Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons +le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l’île, et +résidence habituelle du gouverneur.</p> + +<p>Il s’agit d’un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre +récit.</p> + +<p>La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la <i>Licorne</i>, était destinée au +mouillage des bâtiments marchands, comme la rade du Fort-Royal était +destinée aux bâtiments de guerre.</p> + +<p>A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au +Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée +au-dessus de l’hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal) +signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide +avertir le sergent d’artillerie commandant la batterie du fort, afin que +l’on pût saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l’usage étant de +tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtiments de guerre +lorsqu’ils viennent au mouillage.</p> + +<p>Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d’avoir dépêché +son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la +rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de +rames vers l’entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large +en l’attendant.</p> + +<p>Cette manœuvre était si extraordinaire, que le gardien<a name="page_1186" id="page_1186"></a> se rendit +auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se +passait, afin que l’on pût faire contremander la salve des batteries de +terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l’instant le +gouverneur de la singulière évolution de la frégate.</p> + +<p>Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au +Fort-Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition, +accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M. +le baron de Rupinelle.</p> + +<p>Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la +<i>Fulminante</i>. Son navire avait ordre d’attendre sous voile le résultat +de la mission dont était chargé M. de Chemeraut, et de repartir +immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de +l’eau pour les gens de l’équipage.</p> + +<p>Le lieutenant alla s’occuper activement des rafraîchissements de la +frégate; M. de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls.</p> + +<p>M. de Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d’un +teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses +yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun +galonné d’or. Sa physionomie était intelligente, sa parole nette, brève; +son coup d’œil perçant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans +lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s’il +lançait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure +devenait encore plus sérieuse que d’habitude; il avait d’ailleurs les +formes les plus polies<a name="page_1187" id="page_1187"></a> et les habitudes de la meilleure compagnie. Son +courage, sa discrétion, son sang-froid étaient tels que M. de Louvois +l’avait jadis très souvent employé dans les missions les plus difficiles +et les plus périlleuses.</p> + +<p>M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le +baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n’ayant qu’un soin, qu’une +pensée, celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse, +pleine, pourprée; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient +toujours un air étonné.</p> + +<p>Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi à la +toute puissante protection de la famille Colbert, à laquelle il était +allié par sa mère.</p> + +<p>Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et M. de Chemeraut, +le baron avait quitté bien à regret une casaque de coton blanc et un +chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d’une énorme perruque blonde, +endosser un justaucorps dit à <i>brevet</i>, espèce d’uniforme bleu galonné +d’or, et se charger d’un lourd baudrier et d’une épée.</p> + +<p>La chaleur était extrême, et le gouverneur maudissait l’étiquette dont +il était victime.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit M. de Chemeraut qui paraissait parfaitement +insensible à l’élévation de cette température tropicale, pouvons-nous +parler sans crainte d’être entendus?</p> + +<p>—Il n’y a aucun danger à cet égard, monsieur: cette porte ouverte donne +dans mon cabinet, où il n’y a personne, et cette autre dans la galerie, +déserte aussi.</p> + +<p>M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les<a name="page_1188" id="page_1188"></a> deux pièces et referma +soigneusement les deux portes.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, dit le gouverneur, mais si nous restions seulement +avec ces deux fenêtres ouvertes...</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en +interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les +fenêtres, ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors.</p> + +<p>—Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d’air, nous allons +étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve.</p> + +<p>—Ce que je dois avoir l’honneur de vous dire, monsieur le baron, ne +durera pas longtemps; mais il s’agit d’un secret d’état de la dernière +importance, et la moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite +de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m’accorderez +donc la grâce de nous enfermer ainsi jusqu’à la fin de notre entretien.</p> + +<p>—Si c’est l’ordre de Sa Majesté, je dois me soumettre, monsieur, dit M. +de Rupinelle avec un long soupir et en s’essuyant le front, je saurai me +dévouer pour son service.</p> + +<p>—Veuillez d’abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté, dit M. +de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu’il +portait avec un soin tout particulier, et qu’il n’avait voulu confier à +personne.<a name="page_1189" id="page_1189"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.<br /><br /> +<small>L’ENVOYÉ DE FRANCE.</small></h3> + +<p>Pendant que le gouverneur lisait sa dépêche, M. de Chemeraut regarda +d’un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit:—Si +j’ai occasion de l’employer, ce sera parfait; mon idée est excellente.</p> + +<p>—Ce pouvoir, monsieur, est parfaitement en règle; je dois exécuter tous +les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en regardant M. de +Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta:</p> + +<p>—Il fait, si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission +d’ôter ma perruque, malgré la bienséance.</p> + +<p>—Mettez-vous à votre aise, monsieur le baron, mettez-vous à votre aise, +je vous en conjure.</p> + +<p>Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus +facilement.</p> + +<p>—Maintenant, monsieur le baron, veuillez répondre a plusieurs questions +que je vais avoir l’honneur de vous faire.</p> + +<p>Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes où étaient sans doute +rédigées les demandes qu’il devait adresser au gouverneur.</p> + +<p>—Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au<a name="page_1190" id="page_1190"></a> milieu des bois et des +rochers, une sorte de maison-forte appelée le Morne-au-Diable?</p> + +<p>—Oui, monsieur, et même cette maison ne jouit pas d’une très bonne +renommée. M. le chevalier de Crussol, mon prédécesseur, y fit une visite +pour savoir à quoi s’en tenir sur ces bruits-là; mais j’ai en vain +cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa correspondance.</p> + +<p>M. de Chemeraut continua:</p> + +<p>—Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le +baron?</p> + +<p>—Tellement veuve, monsieur, qu’on l’a surnommée, dans le pays, la +Barbe-Bleue, à cause de la rapidité avec laquelle ont successivement +disparu trois maris qu’elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer +que cette cravate m’échauffe horriblement, monsieur? ajouta le +malheureux gouverneur, nous n’en portons pas habituellement ici, et si +vous le permettiez...</p> + +<p>—Faites, monsieur le baron, le service du roi n’en souffrira pas. M. le +chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une +sorte d’enquête au sujet de la disparition des trois maris de la +Barbe-Bleue?</p> + +<p>—On me l’a dit, monsieur, car je n’ai trouvé aucune trace de cette +enquête.</p> + +<p>—M. le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de +gouverneur après la mort de M. de Crussol, et avant votre arrivée ici, +ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle +dudit M. de Crussol?</p> + +<p>—Oui... oui, monsieur..., dit le gouverneur en regardant<a name="page_1191" id="page_1191"></a> M. de +Chemeraut avec un profond étonnement.</p> + +<p>—Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par M. de Crussol +peu de temps avant sa mort?</p> + +<p>—Oui, monsieur...</p> + +<p>—Cette lettre était relative à l’habitante du Morne-au-Diable, n’est-il +pas vrai, monsieur le baron?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de +Chemeraut si bien informé.</p> + +<p>—Dans cette lettre, M. de Crussol vous affirmait, sur l’honneur, que la +femme surnommée la Barbe-Bleue était innocente des crimes dont on +l’accusait?</p> + +<p>—Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir...?</p> + +<p>M. de Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit:</p> + +<p>—Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m’ordonne +de vous faire des questions, et non pas des réponses... J’avais donc +l’honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol ne +vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la +Barbe-Bleue?</p> + +<p>—Oui, monsieur....</p> + +<p>—Vous affirmant sur sa foi de chrétien, et au moment de paraître devant +Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans +nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible...</p> + +<p>—Oui, monsieur...</p> + +<p>—Et qu’enfin le révérend père Griffon, des frères Prêcheurs, homme +d’une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait +encore caution de ladite femme si vous l’exigiez?<a name="page_1192" id="page_1192"></a></p> + +<p>—Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel très +particulier... et très secret...</p> + +<p>—Que vous avez eu avec le père Griffon, monsieur le baron, ce religieux +vous a confirmé ce que vous avait avancé M. de Crussol dans sa dernière +lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiéter ladite +veuve?</p> + +<p>Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec ébahissement, ne comprenant +pas comment il était si bien instruit.</p> + +<p>L’espèce d’émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la +raréfaction de l’air, faillit étouffer le baron. Après une légère +hésitation, il dit résolument à M. de Chemeraut:</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la +permission d’ôter mon justaucorps.... Ces passements d’or et d’argent +pèsent cent livres, je crois.</p> + +<p>—Otez, ôtez, monsieur le baron, l’habit ne fait pas le gouverneur, dit +gravement M. de Chemeraut en s’inclinant; puis il continua...</p> + +<p>—Grâce aux recommandations de M. de Crussol et du révérend père +Griffon, l’habitante du Morne-au-Diable n’a plus été inquiétée, monsieur +le baron? Vous n’avez pas visité cette maison malgré les bruits étranges +qui l’entouraient?</p> + +<p>—Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes +aussi respectables que le père Griffon et feu M. de Crussol m’ont +suffi... Et puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des +roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois<a name="page_1193" id="page_1193"></a> heures à +monter à travers des abîmes; or, ma foi, je vous l’avoue, monsieur, +faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en +essuyant son front qui ruisselait à la seule pensée de cette ascension, +faire une pareille course par un soleil des tropiques m’a paru +complétement inutile... puisque moralement j’avais la conviction que les +bruits susdits n’auraient aucun fondement... je ne crois pas, monsieur, +avoir en cela eu quelque tort.</p> + +<p>—Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques +questions.</p> + +<p>—A vos ordres, monsieur.</p> + +<p>—La femme surnommée la Barbe-Bleue a un comptoir à Saint-Pierre?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—L’homme d’affaires de cette femme est chargé d’expédier ses navires, +qui sont toujours destinés pour la France?</p> + +<p>—Cela, monsieur, est très facile à vérifier dans les registres des +déclarations de partance des capitaines.</p> + +<p>—Et ce registre?</p> + +<p>—Est là, dans ce casier.</p> + +<p>—Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et +de relever quelques dates que je vais avoir l’honneur de vous demander.</p> + +<p>Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un gros +volume relié en vélin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le +mouvement eût redoublé la chaleur qu’il ressentait, et épuisé ses +forces, il dit à M. de Chemeraut:</p> + +<p>—Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous<a name="page_1194" id="page_1194"></a> devez comprendre +qu’on vive un peu à la cavalière; or, sans plus de façon, et tout en +vous demandant pardon de la liberté grande, j’ôterai ma veste s’il vous +plaît... elle est de tabis brodée et aussi pesante qu’une cuirasse.</p> + +<p>—Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu’il vous +plaira, répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me +reste si peu à vous dire que vous n’aurez pas besoin, je l’espère, de +vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d’abord de ce fait, +que les navires affrétés par notre veuve l’ont toujours été pour la +France?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en +suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit:</p> + +<p>—Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour +Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le +Havre-de-Grâce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été +destinés pour la France.</p> + +<p>—C’est à merveille, monsieur le baron... D’après le mouvement assez +considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il +résulte que la <i>Barbe-Bleue</i> (nous adopterons ce surnom populaire) peut +mettre un bâtiment en mer très rapidement.</p> + +<p>—Sans doute, monsieur...</p> + +<p>—N’a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et +qui peut en deux heures être rendu à l’anse aux Caïmans, non loin du +Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en +consultant encore ses notes?</p> + +<p>—Oui, monsieur... ce brigantin s’appelle le <i>Caméléon<a name="page_1195" id="page_1195"></a></i>; la Barbe-Bleue +l’a dernièrement mis, d’ailleurs très généreusement, à mon service (par +l’intermédiaire de maître Morris, son homme d’affaires), pour donner la +chasse à un pirate espagnol... et c’est un ancien capitaine flibustier, +appelé l’<i>Ouragan</i>, qui commandait le brigantin...</p> + +<p>—Nous reparlerons à l’instant de ce flibustier, monsieur le baron... +Mais ce pirate?...</p> + +<p>—A été coulé bas à la hauteur des Saintes...</p> + +<p>—Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baron, il fréquente +souvent la maison de la Barbe-Bleue?...</p> + +<p>—Oui, monsieur...</p> + +<p>—Ainsi qu’un autre assez mauvais drôle, boucanier de son métier?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit le baron d’un ton sec et très décidé à se renfermer +dans le rôle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Un Caraïbe aussi quelquefois s’y rend?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—La présence de ces gens dans l’île date-t-elle de loin, monsieur le +baron?</p> + +<p>—Je l’ignore, monsieur; ils étaient établis ici à mon arrivée à la +Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le +nord des Antilles et dans la mer du sud. Comme beaucoup de capitaines +qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite +habitation à la pointe de l’île, où il vit seul.</p> + +<p>—Et le boucanier, monsieur le baron?</p> + +<p>—De telles gens sont aujourd’hui ici, demain ailleurs, selon que la +chasse est plus ou moins abondante;<a name="page_1196" id="page_1196"></a> quelquefois il reste un mois +absent, il en est de même du Caraïbe.</p> + +<p>—Ces renseignements s’accordent parfaitement avec ceux que l’on m’avait +donnés; d’ailleurs, je ne vous parle de ces gens-là, monsieur le baron, +que pour mémoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en +dehors de la mission que j’ai à remplir pour mériter de nous occuper +plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta +M. de Chemeraut en se parlant à lui, et c’est sans doute très +indirectement même qu’ils se relient à cette grave affaire.</p> + +<p>Puis, après quelques moments de réflexion, il reprit tout haut:</p> + +<p>—Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police +secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s’introduire +dans l’île depuis la guerre?</p> + +<p>—Deux fois depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la +chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et tâchant de +s’approcher des côtes du Vent... seuls endroits où l’on puisse aborder +dans l’île; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que +l’atterrissement soit possible.</p> + +<p>—Très bien, dit M. de Chemeraut.</p> + +<p>Après un moment de silence, il reprit:</p> + +<p>—Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre +d’ici au Morne-au-Diable?</p> + +<p>—Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne +pourrait guère y arriver avant la nuit tombante.</p> + +<p>—Eh bien donc! monsieur le baron, dit M. de Chemeraut<a name="page_1197" id="page_1197"></a> en tirant sa +montre, dans deux heures d’ici, c’est-à-dire à une heure de relevée, +vous aurez la bonté d’ordonner à une trentaine de vos gardes les plus +déterminés de bien s’armer, de se munir d’une bonne échelle, d’un ou +deux pétards d’artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre +et à m’obéir comme à vous-même.</p> + +<p>—Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au-Diable, il faudrait +partir tout de suite pour y arriver de jour.</p> + +<p>—Sans doute, monsieur le baron, mais comme je désire y arriver en +pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures.</p> + +<p>—C’est différent, monsieur.</p> + +<p>—Pouvez-vous aussi me procurer une litière fermée?</p> + +<p>—Oui, monsieur, j’ai la mienne.</p> + +<p>—Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu’au Morne-au-Diable, +monsieur le baron?...</p> + +<p>—Jusqu’au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit +qu’il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et +crevassées.</p> + +<p>—Très bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire préparer cette +litière, ainsi qu’une monture pour moi; je la laisserai au pied du +Morne.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Je vous préviens, monsieur le baron, qu’il est de la dernière +importance que le but de cette entreprise soit parfaitement ignoré; tout +serait perdu si l’on était prévenu de ma visite au Morne-au-Diable; nous +n’instruirons donc l’escorte de sa destination qu’une fois hors du +Fort-Royal, et nous ferons, je l’espère, autant<a name="page_1198" id="page_1198"></a> de diligence que les +chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, ajouta M. de +Chemeraut d’un air confidentiel, qu’il n’avait pas eu jusqu’alors, le +mystère est d’autant plus indispensable qu’il s’agit d’un secret d’état +et de l’avenir de deux grands peuples...</p> + +<p>—A cause de la Barbe-Bleue? dit le gouverneur en interrogeant d’un +regard curieux la physionomie sérieuse et froide de M. de Chemeraut.</p> + +<p>—A cause de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Comment, répéta le baron, la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans +un secret d’état, dans le repos de deux grands peuples?</p> + +<p>M. de Chemeraut, qui n’aimait pas se répéter, fit un signe affirmatif et +reprit:</p> + +<p>—Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce +que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin que je +puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m’arrêter ici une +seconde, si, comme je l’espère, ma mission a un bon succès... Ah! +j’oubliais; il faut que la litière soit autant que possible susceptible +d’être parfaitement fermée.</p> + +<p>—Mais, monsieur, c’est donc un prisonnier que vous allez chercher?</p> + +<p>—Monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en se levant, mille pardons de +vous répéter encore que le roi m’a ordonné de vous faire des questions +et non des...</p> + +<p>—Bien, parfaitement bien, monsieur, dit le gouverneur. Puis-je +maintenant ouvrir les fenêtres, monsieur? demanda le baron qui étouffait +dans cet appartement.</p> + +<p>—Je n’y vois pas d’inconvénient, monsieur le baron, dit M. de +Chemeraut.<a name="page_1199" id="page_1199"></a></p> + +<p>Le gouverneur se leva.</p> + +<p>—Ainsi, monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraut, il est bien convenu +que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination +qu’au moment de notre départ.</p> + +<p>—Mais, d’ici-là, monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je?</p> + +<p>M. de Chemeraut parut étonné de la naïveté du gouverneur et lui dit:</p> + +<p>—Quel est ce guide, monsieur?</p> + +<p>—Un de mes noirs, qui travaille à l’habitation du roi, à une bonne +lieue d’ici. C’est un drôle qui s’est enfui si souvent <i>marron</i>, qu’il +est plus habitué aux retraites inaccessibles de l’île qu’aux grandes +routes.</p> + +<p>—Cet esclave est-il sûr, monsieur le baron?</p> + +<p>—Très sûr, monsieur, il n’aurait aucun intérêt à vous égarer; +d’ailleurs je le préviendrai que s’il vous égare, il aura le nez et les +oreilles coupés.</p> + +<p>—Il est impossible qu’il résiste à une pareille considération, monsieur +le baron; maintenant pour répondre à votre objection, que faire de ce +nègre jusqu’au moment de notre départ, pour l’occuper...</p> + +<p>—Mais j’y pense!... une idée! s’écria le baron d’un air triomphant, on +pourrait le fouetter: ça le dérouterait; il croirait qu’on ne l’a fait +venir ici absolument que pour ça!</p> + +<p>—Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d’opérer une +diversion dans ses idées; mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé +jusqu’au moment de notre départ. Ah! j’oubliais encore, monsieur le +baron; je vous prierai de veiller à ce que l’on porte à<a name="page_1200" id="page_1200"></a> bord, pendant +mon absence, tout ce que l’on pourra trouver de plus délicat en +volailles, légumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc.; vous ne +regarderez aucunement à la dépense, j’acquitterai tous ces frais.</p> + +<p>—Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de +rafraîchissements, tout ce qu’il est possible de conserver à bord +pendant les premiers jours d’une traversée, absolument comme s’il +s’agissait de l’embarquement d’une personne de grande distinction, dit +le gouverneur d’un air curieux.</p> + +<p>—Vous me comprenez à merveille, monsieur le baron; mais j’y songe, ce +noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l’habitation du +Morne-au-Diable?</p> + +<p>—Sans doute, monsieur, et il fait d’assez étranges récits sur cette +maison et sur la solitude où elle est bâtie.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur le baron, voici une occupation toute trouvée pour +cet esclave; ordonnez qu’on le conduise près de moi en attendant l’heure +de notre départ, je l’interrogerai sur ce que je veux savoir.</p> + +<p>—Je vais donc l’envoyer quérir à l’instant, dit le gouverneur en +sortant.</p> + +<p>—Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port, dit M. de +Chemeraut lorsqu’il fut seul. Heureusement je n’ai pas besoin de l’aide +de cette pécore de gouverneur; le plus difficile n’est pas fait; mais il +n’importe, je me fie à mon étoile... l’affaire de Fabrio-Chigi était +bien autrement difficile; et puis enfin l’espoir, sinon d’une couronne, +du moins presque d’un trône... l’ambition de diriger le mouvement d’un +grand peuple, le désir de rentrer un grâce auprès du roi son<a name="page_1201" id="page_1201"></a> parent... +ne voilà-t-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus +rebelle?... et puis enfin si ces raisons-là ne suffisent pas... dit M. +de Chemeraut après quelques moments de silence en frappant sur la +cassette, voici un autre argument qui sera peut-être plus décisif. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Deux heures après, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la +tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu’aux dents.</p> + +<p>Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que +précédait le guide.</p> + +<p>Cet esclave s’était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et, +en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles +et aux pétards portés sur un cheval de bât, un paquet de fortes cordes +garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus, M. de +Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer +deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant +l’équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal, +l’issue de l’expédition.</p> + +<p>Cette petite troupe se mit donc en marche, précédée du guide noir qui, +flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de M. de Chemeraut.</p> + +<p>Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit +une colline assez haute et s’enfonça bientôt dans l’intérieur de l’île.</p> + +<p>Nous laisserons M. de Chemeraut s’avancer lentement vers le +Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et +le colonel Rutler au<a name="page_1202" id="page_1202"></a> fond du précipice où il était arrivé par le +passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de +John, eurent enlevé l’obstacle qui avait jusque-là retenu l’envoyé +anglais dans la caverne du Caraïbe.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.<br /><br /> +<small>L’ORAGE.</small></h3> + +<p>M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte, +qu’un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l’avoir suivi pendant +quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la +troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le +chemin du Macouba.</p> + +<p>Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non +frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père +Griffon.</p> + +<p>Il était environ quatre heures de l’après-midi; le bon curé faisait la +sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si +merveilleusement tissus par les Caraïbes.</p> + +<p>Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs +du curé à éveiller leur maître; enfin <i>Monsieur</i> s’y décida après avoir +longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.</p> + +<p>—Qu’est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon.<a name="page_1203" id="page_1203"></a></p> + +<p>—Maître, c’est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il +veut vous parler à l’instant.</p> + +<p>—Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac, +qu’il entre, qu’il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en +s’adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître +Morris?</p> + +<p>—Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m’a dit de suivre une +escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m’assurer si elle +prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon +père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste...</p> + +<p>—Eh bien, mon enfant... cette troupe?</p> + +<p>—S’est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des +Roches-Noires... elle ne peut aller qu’au Morne-au-Diable.</p> + +<p>Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de +son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand +étonnement; puis il dit au mulâtre:</p> + +<p>—Va vite me chercher <i>Monsieur</i>. Le mulâtre sortit.</p> + +<p>—Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le +gouverneur... et je crains qu’il ne soit parti avec sa troupe pour le +Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s’écria le religieux en +marchant à grands pas. Maître Morris n’en sait pas, n’en peut pas savoir +davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences +de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment, +comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n’est-il pas mort +avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N’ont-ils pas<a name="page_1204" id="page_1204"></a> rassuré le +gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette +malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le +religieux ajouta:—Une frégate française... qui reste en panne en dehors +de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le +gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le +Morne-au-Diable avec une escorte... c’est plus qu’un soupçon... c’est +une certitude. Ils viennent l’enlever... mon Dieu... serait-il vrai?... +Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais... +car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu’un épouvantable +sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec +effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c’est +impossible... j’aime mieux croire à l’indiscrétion de la seule personne +qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu’à la trahison la +plus impie... Non, encore une fois, non, c’est impossible; mais il faut +que je parte à l’instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je +devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui, +en me pressant, j’y parviendrai peut-être. J’y retrouverai le malheureux +Gascon, ils n’ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord +m’avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret +émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l’ai, comme on dit, +retourné dans tous les sens; j’ai prononcé devant lui et à l’improviste +certains noms... qui, s’il eût été dans le secret, l’auraient fait +certainement tressaillir, quelque cuirassé qu’il fût, et il est resté +impassible... Je connais trop les hommes pour m’être trompé, le +chevalier<a name="page_1205" id="page_1205"></a> n’est qu’un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel, +après tout, les bonnes qualités l’emportent sur les mauvaises.</p> + +<p>A ce moment, <i>Monsieur</i> entra.</p> + +<p>—Selle-moi tout de suite <i>Grenadille</i>.</p> + +<p>—Oui, maître.</p> + +<p>—Détache <i>Colas</i>.</p> + +<p>—Oui, maître.</p> + +<p>—N’oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle.</p> + +<p>—Oui, maître.</p> + +<p>Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant:</p> + +<p>—Maître, faudra-t-il <i>armer Colas</i>?</p> + +<p>—Sans doute, sans doute... je passe par la forêt.</p> + +<p>En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de +marcher avec agitation; tout à coup il s’écria presque avec effroi, +frappé d’une idée subite:</p> + +<p>—Mais si je m’étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte +étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre +dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre +à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec +celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi +qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d’hier, +ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux +que ce que dirait le Gascon, ce qu’il raconterait des mystères du +Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui +l’habite... Pourtant... si je m’étais trompé? Si j’avais contribué à +introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait<a name="page_1206" id="page_1206"></a> déjà agi s’il était +instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il +l’arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être +est-il d’accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle.</p> + +<p>Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les +préparatifs de son départ.</p> + +<p><i>Monsieur</i> finissait de seller <i>Grenadille</i> et <i>Jean</i> terminait +l’armement de <i>Colas</i>.</p> + +<p>Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel +acteur dont nous n’avions pas eu jusqu’ici occasion de parler.</p> + +<p><i>Colas</i> était un sanglier privé, d’une merveilleuse intelligence, dont +le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses +excursions à travers les bois.</p> + +<p>Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de +graisse où s’arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les +sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre +acharnée aux reptiles; <i>Colas</i> était un de leurs plus intrépides +adversaires. Son <i>armement</i> se composait d’une muselière de fer percée +de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant. +On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût +vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents.</p> + +<p><i>Colas</i> précédait toujours <i>Grenadille</i> de quelques pas, lui frayant la +route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.</p> + +<p>Le père Griffon, qui ne s’était pas attendu au brusque départ de +Croustillac (l’aventurier avait, on le sait,<a name="page_1207" id="page_1207"></a> quitté le presbytère sans +faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier <i>Colas</i> au +chevalier, lorsqu’il eût vu celui-ci absolument décidé à s’aventurer +dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait +quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce +dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon.</p> + +<p>Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité +desquels il savait d’ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba +enfourcha <i>Grenadille</i>, siffla <i>Colas</i> qui répondit par un grognement +joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en +hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d’arriver +trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu’il +n’aurait pu alors que difficilement devancer. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui +avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de +la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain.</p> + +<p>Pour faire comprendre l’extrême importance et la difficulté de +l’entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur +que le parc de l’habitation de la Barbe-Bleue s’avançait du sud au nord, +comme une espèce d’isthme entouré d’abîmes.</p> + +<p>A l’est et à l’ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces +parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une +muraille granitique d’une hauteur énorme, et baignée par les eaux +profondes et rapides de deux torrents.<a name="page_1208" id="page_1208"></a></p> + +<p>Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais +dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l’abri +de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins +perpendiculaires que ceux de l’est ou de l’ouest, il aurait fallu +d’abord descendre au fond de l’abîme par le revers opposé, entreprise +physiquement impossible à tenter, même à l’aide d’une corde d’une +longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des +angles de rochers saillants et rentrants.</p> + +<p>Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain, +était arrivé tout d’abord au fond du précipice; il ne lui restait à +tenter qu’une périlleuse ascension pour parvenir dans l’intérieur du +Morne-au-Diable.</p> + +<p>Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant +pénétrer dans le parc de l’habitation qu’à la nuit close, il attendit +pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner.</p> + +<p>Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut +auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au +milieu d’un véritable chaos d’énormes masses granitiques entassées par +les convulsions de la nature, que l’émissaire de Guillaume d’Orange +passa quelques heures, tapi dans l’enfoncement d’un rocher, afin +d’échapper à l’ardeur torréfiante du soleil.</p> + +<p>Le morne silence de cet abîme solitaire n’était çà et là interrompu que +par le grondement de la mer qui tonnait au loin.</p> + +<p>Bientôt l’ardente clarté du soleil devint rougeâtre;<a name="page_1209" id="page_1209"></a> les grands angles +de lumière qu’elle dessinait sur le faîte des rochers où l’on apercevait +les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s’amoindrirent peu à peu, +une vapeur sombre commença d’envahir le fond de l’abîme où se tenait +Rutler...</p> + +<p>Le colonel jugea qu’il était temps de partir.</p> + +<p>Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui +d’une sorte de crainte superstitieuse; l’horrible mort de son compagnon +l’avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la +veille (il n’avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur +son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais, +surmontant ces faiblesses, il commença son escalade.</p> + +<p>D’abord, Rutler trouva assez de points d’appui pour pouvoir gravir assez +rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses +difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse +opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à +fait à l’horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de +besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du +Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques +cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol; +Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment +ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa +faim.</p> + +<p>Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s’avança +résolument dans le bois; il marchait avec d’excessives précautions, se +guidant d’après les<a name="page_1210" id="page_1210"></a> indications que John lui avait données, afin de +rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait +s’embusquer.</p> + +<p>Après avoir assez longtemps erré dans l’obscurité, sous une haute futaie +d’orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une +gerbe d’eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la +lisière du bois d’orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la +lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre +blanc, située au centre d’un rond-point entouré d’arbres de tous côtés; +le colonel, écartant quelques touffes épaisses de <i>canna indica</i>, +roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha +parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent +exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons +au lecteur:</p> + +<p>Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et +s’avançait en toute hâte;</p> + +<p>Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer +l’envoyé de France;</p> + +<p>Que le colonel Rutler s’était secrètement introduit dans l’intérieur du +jardin.</p> + +<p>Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s’était passé entre Youmaalë, +la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac.<a name="page_1211" id="page_1211"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.<br /><br /> +<small>LA SURPRISE.</small></h3> + +<p>Nous avons laissé l’aventurier sous le coup imprévu d’une passion aussi +subite que sincère, et attendant avec impatience l’explication, +peut-être même les espérances que la Barbe-Bleue devait lui donner.</p> + +<p>Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par +Angèle, au grand désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement +s’asseoir au bord du petit lac, à l’ombre épaisse d’un palétuvier qui +croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant +son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaalë, semblant regarder +l’espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse +contemplative si chère aux peuples sauvages.</p> + +<p>Angèle était rentrée chez elle.</p> + +<p>Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un +coup d’œil jaloux et courroucé sur le Caraïbe.</p> + +<p>Impatienté du silence et de l’immobilité de son rival, espérant +peut-être en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer +auprès d’Youmaalë. Celui-ci ne parut pas l’apercevoir.</p> + +<p>Croustillac toussa, s’agita; même immobilité de la part du Caraïbe.<a name="page_1212" id="page_1212"></a></p> + +<p>Enfin, le chevalier, dont la patience n’était pas la vertu favorite, lui +toucha légèrement l’épaule en lui disant:</p> + +<p>—Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va +bientôt se coucher et vous n’avez pas encore fait un mouvement.</p> + +<p>Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda +fixement sans cesser d’appuyer son menton dans la paume de ses mains, +puis il reprit la position qu’il avait et resta muet.</p> + +<p>L’aventurier rougit de colère et lui dit:</p> + +<p>—Mordioux!... quand je parle j’aime qu’on me réponde.</p> + +<p>Même silence de la part du Caraïbe.</p> + +<p>—Ces grands airs-là ne m’imposent pas, s’écria Croustillac, je ne suis +pas de ceux que l’on mange tout vivants, je pense?</p> + +<p>Même silence.</p> + +<p>—Mordioux! s’écria l’aventurier, savez-vous qu’à la fin, tout cannibale +que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac +en manière de leçon de politesse et à cette fin de vous civiliser, +monsieur le sauvage?</p> + +<p>En disant ces mots, le chevalier s’approcha du Caraïbe d’un air +menaçant.</p> + +<p>Youmaalë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier, +puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d’acajou à racines +contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis.</p> + +<p>—Eh bien! après? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne +comprends pas votre signe, à moins<a name="page_1213" id="page_1213"></a> qu’il ne signifie que vous êtes +aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche.</p> + +<p>Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d’arbre entre ses +bras nerveux, le jeta dans l’étang, et, d’un geste significatif, sembla +dire à Croustillac: Voilà comme je puis vous traiter.</p> + +<p>Puis Youmaalë s’éloigna lentement sans que sa physionomie eût, pendant +cette scène, révélé la moindre émotion.</p> + +<p>Le chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force +extraordinaire; car ce bloc d’acajou lui avait paru et était en effet si +pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que +venait de faire le Caraïbe.</p> + +<p>Son étonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et +s’écria:</p> + +<p>—Est-ce à dire que vous m’auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté +cette souche?</p> + +<p>Le Caraïbe, sans s’arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa +la tête en manière de signe affirmatif.</p> + +<p>—Après tout, se dit Croustillac en s’arrêtant, ce mangeur de +missionnaire ne manque pas de bon sens; je l’ai menacé le premier de le +jeter à l’eau, et d’après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis +forcé de convenir que j’aurais eu de la peine, et puis c’eût été une +manière déloyale de se débarrasser d’un rival... Ah! cette soirée tarde +bien à venir! Dieu merci, voici le soleil couché, bientôt la nuit sera +venue, la lune levée, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je +pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés... +Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un<a name="page_1214" id="page_1214"></a> grand effet... Il est +destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n’a-t-elle jamais +entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit... +Mais non, non, je n’aurai pas ce bonheur...</p> + +<p>Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas:</p> + +<div class="poem"> +<span class="i0">Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutôt des dieux!<br /></span> +<span class="i0">Ils ont dessus les rois la puissance absolue.<br /></span> +<span class="i0">Dieu... non... ce sont des cieux...<br /></span> +</div> + +<p>L’aventurier ne put terminer ce vers, Mirette vint le prévenir que sa +maîtresse l’attendait pour souper.</p> + +<p>Le Caraïbe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tête-à-tête avec la +veuve: elle semblait rêveuse et parlait peu, plusieurs fois elle +tressaillit involontairement.</p> + +<p>—Qu’avez-vous, madame? dit Croustillac, qui était lui-même préoccupé.</p> + +<p>—Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C’est +votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, ajouta-t-elle avec +un sourire forcé; voyons, égayez-moi donc un peu, chevalier. Youmaalë +est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et +je suis étonnée de ne pas le voir. Mais il dépend de vous de me faire +oublier sa présence.</p> + +<p>—Voilà une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le +Gascon. Si j’osais, madame, je vous réciterais quelques petits vers qui +pourraient peut-être... vous distraire...</p> + +<p>—Des vers... Comment! vous êtes poëte, chevalier?</p> + +<p>—Tous les amoureux le sont... madame.</p> + +<p>—C’est-à-dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d’être +poëte.<a name="page_1215" id="page_1215"></a></p> + +<p>—Non, dit tristement Croustillac, je suis amoureux pour avoir le droit +de souffrir...</p> + +<p>—Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers...</p> + +<p>—Ces vers, madame, font tout ce qu’ils peuvent pour peindre deux yeux +bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c’est un +sonnet...</p> + +<p>—Voyons ce sonnet.</p> + +<p>Et Croustillac récita les vers suivants d’un ton tour à tour langoureux +et passionné:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ils ont dessus les rois la puissance absolue.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et le mouvement prompt comme celui des cieux.</span></td></tr> +</table> + +<p>—Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-Bleue. Sont-ce +des yeux des dieux ou des cieux?</p> + +<p>Croustillac reprit avec un merveilleux à propos.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Cieux! non; mais deux soleils clairement radieux,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Soleils... non; mais éclairs de puissance inconnue</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Des foudres de l’amour signes présagieux.</span></td></tr> +</table> + +<p>—Décidément, chevalier, je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez... +<i>soleils</i>... je l’avoue... me plaisait assez... <i>dieux</i> aussi...</p> + +<p>Croustillac continua avec une molle langueur:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Ah! s’ils étaient des dieux feraient-ils tant de mal?</td></tr> +<tr><td align="left">Si des cieux... Ils auraient leur mouvement égal;</td></tr> +<tr><td align="left">Deux soleils ne se peut, le soleil est unique...</td></tr> +</table> + +<p>—Ah! mon Dieu... chevalier, voici que vous me<a name="page_1216" id="page_1216"></a> ravissez maintenant +toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus +qu’<i>éclairs</i>...</p> + +<p>Croustillac secoua la tête...</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Éclairs... non; car ceux-ci durent trop et trop clairs;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Toutefois, je les nomme afin que je m’explique,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Des <small>YEUX</small>... des <small>DIEUX</small>... des <small>SOLEILS</small>... des <small>ÉCLAIRS</small>...</span></td></tr> +</table> + +<p>—A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angèle en riant, vous me +rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n’ai qu’à choisir... aussi +je garde tout... <i>dieux</i>... <i>cieux</i>... <i>soleils</i>... <i>éclairs</i>...</p> + +<p>L’aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit +avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée:</p> + +<p>—Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites +bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j’ai du malheur... je suis +bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...</p> + +<p>—Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je +vous ai dit de m’égayer... de m’amuser...</p> + +<p>—Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je +ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?</p> + +<p>L’aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d’un ton pénétré, +d’une voix émue...</p> + +<p>Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de +l’expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d’avoir +pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de +cœur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune +femme dans un cercle de pensées mélancoliques.<a name="page_1217" id="page_1217"></a> Malgré l’effort passager +qu’elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle +se sentait agitée par d’inexplicables pressentiments, obsédée par des +craintes vagues, comme si elle avait eu l’instinct des dangers qui +grondaient autour d’elle.</p> + +<p>Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse...</p> + +<p>Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas +prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle +sortit brusquement de table, et lui dit d’un air sérieux:</p> + +<p>—Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons +retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me +sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette +maison.</p> + +<p>La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux +descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin.</p> + +<p>L’aventurier était si touché de l’état d’anxiété où il voyait Angèle, il +conservait si peu d’espérance... qu’il osait à peine lui rappeler la +promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras:</p> + +<p>—Vous m’avez promis, madame, de m’expliquer le mystère de...</p> + +<p>La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit:</p> + +<p>—Écoutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d’esprit ou prévision, je +me sens de plus en plus agitée, il me semble qu’un malheur me menace; +pour rien au monde je ne voudrais à cette heure, et dans la disposition +d’esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n’a que +trop duré.<a name="page_1218" id="page_1218"></a></p> + +<p>—Une plaisanterie, madame?</p> + +<p>—Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette +terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaalë là-bas.</p> + +<p>Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n’aperçois personne... +Vous me disiez donc, madame, qu’une plaisanterie...</p> + +<p>—Oui, monsieur, j’avais su par le père Griffon, notre ami, que vous +aviez l’intention de venir me proposer votre main; j’ai envoyé le +boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je +vous ai accueilli avec l’intention, je vous l’avoue, et je vous en +demande pardon, de m’amuser un peu à vos dépens...</p> + +<p>—Mais, madame... ce soir même vous deviez m’expliquer le mystère de +votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du +flibustier, du...</p> + +<p>Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant:</p> + +<p>—N’entendez-vous pas marcher?... N’est-ce pas Youmaalë?</p> + +<p>—Je n’entends rien, dit Croustillac navré de voir ses espérances +ruinées, quoique pourtant il s’attendît à tout depuis qu’un véritable +amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité.</p> + +<p>—Avançons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Caraïbe est peut-être dans +le bois d’orangers près du bassin.</p> + +<p>—Mais, madame, ce mystère?...</p> + +<p>—Ce mystère, reprit Angèle, s’il en est un... ne peut pas... ne doit +pas être pénétré par vous... ma promesse<a name="page_1219" id="page_1219"></a> de vous découvrir ce soir ce +secret était une plaisanterie dont j’ai honte maintenant, je vous le +répète... et si j’avais tenu cette folle promesse, c’eût été en vous +rendant le jouet d’une autre mystification plus coupable encore!</p> + +<p>—Ah! madame, dit vivement le chevalier, c’est bien cruel.</p> + +<p>—Que voulez-vous de plus, monsieur? je m’accuse et vous en demande +pardon, dit Angèle d’une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies +que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à +personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du +Morne-au-Diable, qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien +innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hésitant, comme souvenir de +la <i>Barbe-Bleue</i>... vous me permettrez, n’est-ce pas? de vous offrir +quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m’avoir +vue...</p> + +<p>Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin; le sentiment vrai +qu’il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une +offre qu’il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule.</p> + +<p>—Madame, dit-il avec autant de fierté que d’amertume, vous m’avez +accordé l’hospitalité pendant deux jours: demain je partirai; la seule +grâce que je vous demande, c’est de me donner un guide. Quant à votre +proposition, elle me blesse... doublement.</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix +d’argent un humiliant procédé...<a name="page_1220" id="page_1220"></a></p> + +<p>—Monsieur... telle n’est pas mon intention...</p> + +<p>—Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce +qu’on appelle un homme d’expédient, mais j’ai mon point d’honneur à moi!</p> + +<p>—Mais, monsieur...</p> + +<p>—Mais, madame, en retour de l’hospitalité que m’aurait offerte un +habitant, j’aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa +disposition, c’eût été un marché comme un autre..... pire qu’un autre +peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d’un plus heureux +que soi, on doit se contenter de tout... J’ai amusé le capitaine de la +<i>Licorne</i> pour le payer du passage qu’il m’a donné sur son navire... +Nous sommes quittes. J’ai fait là un misérable métier, madame, je le +sais mieux que personne, car mieux que personne j’ai souvent connu le +malheur...</p> + +<p>—Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie.</p> + +<p>—Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement +Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par +nécessité j’ai pu accepter le rôle d’un commensal complaisant, jamais je +n’ai reçu d’argent comme compensation d’un outrage.—Puis il ajouta d’un +ton profondément ému et pénétré:—Puissiez-vous, madame, toujours +ignorer le mal que m’a fait cette proposition, moins encore parce +qu’elle était bien humiliante que parce qu’elle m’était faite par +vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l’aurais +souffert sans me plaindre... mais m’offrir de l’argent pour me +dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une +des peines de la misère que j’ignorais encore...<a name="page_1221" id="page_1221"></a> Après un moment de +silence, il reprit avec une nouvelle amertume:—Au fait... pourquoi +m’auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je +entré ici? Les vêtements que je porte ne m’appartiennent seulement +pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n’est-ce pas, madame?</p> + +<p>Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et +de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta +vivement l’offre indiscrète qu’elle avait faite; elle baissa la tête, et +marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac.</p> + +<p>La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre +blanc dont on a parlé.</p> + +<p>La jeune femme tenait toujours le bras de l’aventurier.</p> + +<p>Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit:</p> + +<p>—Vous avez raison... j’ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur... +la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne croyez +pas, je vous en prie, que j’aie voulu un instant vous humilier... +rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce +qu’il devait y avoir de généreux dans votre cœur... Eh bien! cela... +je le pense encore... Vous m’aimez, dites-vous... si cet amour est +sincère... il ne peut m’offenser... il serait mal à moi de répondre à un +sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons, +ajouta-t-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me +gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse +vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans +crainte d’être refusée.</p> + +<p>—Ah! madame! s’écria Croustillac transporté, ordonnez...<a name="page_1222" id="page_1222"></a> disposez de +moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces +bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre +ami... vous m’avez appelé votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je +qu’un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour +pouvoir vous prouver mon dévouement.</p> + +<p>—Qui sait?... mais j’ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là, +il faut que j’aille voir où est Youmaalë et chercher quelque chose... un +présent... oui... monsieur le chevalier, un présent... que je vous +défierai bien de refuser cette fois...</p> + +<p>—Mais, madame...</p> + +<p>—Vous répliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous +vouliez être mon mari... Attendez-moi là... je reviens.—Et ce disant, +Angèle qui, tout en causant était parvenue jusqu’au bassin de marbre, +remonta légèrement l’allée du parc et disparut du côté de la maison.</p> + +<p>—Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en +regardant machinalement l’eau du bassin. Puis il ajouta avec +exaltation:—C’est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m’a +appelé son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c’est égal, je +l’adore; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait +que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j’aurais accepté ces +diamants... Aujourd’hui... cela me fait honte... C’est étonnant comme +l’amour vous change...</p> + +<p>Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions +philosophiques.<a name="page_1223" id="page_1223"></a></p> + +<p>Le colonel Rutler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l’aventurier +se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots +d’Angèle à Croustillac:—<i>mon mari... attendez-moi là</i>.</p> + +<p>Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l’homme qu’il cherchait; il +sortit tout à coup de sa cachette, s’élança sur le chevalier, lui jeta +un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à +terre; puis, lui passant un nœud coulant autour des mains, il eut +bientôt maîtrisé sa résistance, grâce à sa rare vigueur.</p> + +<p>Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté, et bâillonné en moins de +temps qu’il ne faut pour l’écrire.</p> + +<p>Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant:</p> + +<p>—Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous +appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume +d’Orange, roi d’Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute +trahison... et vous allez me suivre...</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.<br /><br /> +<small>MILORD-DUC.</small></h3> + +<p>Brusquement attaqué par un adversaire d’une force extraordinaire, +Croustillac ne tenta pas même de résister.<a name="page_1224" id="page_1224"></a></p> + +<p>Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la +respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés.</p> + +<p>Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent +hollandais très prononcé:</p> + +<p>—Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde... +Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon +poignard?</p> + +<p>Le malheureux Croustillac, n’entendant pas l’anglais, mais sentant la +pointe du poignard, s’écria:</p> + +<p>—Parlez français! parlez français...</p> + +<p>—Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère +cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait +ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m’excuserez donc, +monseigneur, si je ne m’exprime pas très bien en français... J’avais +l’honneur de dire à votre Grâce qu’au moindre cri, je serais obligé de +la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d’avoir ou non la vie +sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d’appeler du +secours si elle revient.</p> + +<p>Il est évident qu’on me prend pour un autre, pensa le chevalier. +Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce +nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel +poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n’être pas +pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et +qui passe pour ma femme!</p> + +<p>—Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la +plus grande commodité de<a name="page_1225" id="page_1225"></a> votre Grâce, je puis vous délivrer du voile +qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la +duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous +défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j’ai promis au roi, mon +maître, de vous ramener mort on vif.</p> + +<p>—J’étouffe!... ôtez-moi d’abord ce voile... je ne crierai pas! murmura +Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur....</p> + +<p>Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l’aventurier... +Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d’un +poignard.</p> + +<p>La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du +colonel, ils lui étaient absolument inconnus.</p> + +<p>—Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne +manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l’aventurier +fut découvert.</p> + +<p>—Comment.... il ne s’aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier +stupéfait.</p> + +<p>—Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à +s’asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant, +milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j’ai dû agir +ainsi...</p> + +<p>Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité, +il brûlait de savoir à qui s’adressaient ces mots: <i>Milord-duc</i>. +Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris +pour un autre, surtout pour le mari de la <i>Barbe-Bleue</i>, le chevalier se +résolut de jouer, autant qu’il le pourrait, le<a name="page_1226" id="page_1226"></a> rôle qu’on lui prêtait, +espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du +Morne-au-Diable.</p> + +<p>Il répondit néanmoins:</p> + +<p>—Et vous êtes sûr, monsieur, que c’est bien moi que vous cherchez?</p> + +<p>—Que votre Grâce n’essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il +est vrai que je n’ai pas eu l’honneur de vous voir jusqu’à ce jour, +milord-duc; mais j’ai entendu votre conversation avec madame la +duchesse... Quel autre d’ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait +à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de +ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a +peint dans ce costume?</p> + +<p>—Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac.</p> + +<p>—Ce n’est pas à moi, milord-duc, de m’étonner de vous retrouver sous +ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des +souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d’un air sombre.</p> + +<p>—Des souvenirs cruels? répéta Croustillac.</p> + +<p>—Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de +Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas +hommage à votre royal père du faucon de Lancastre?</p> + +<p>—A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.</p> + +<p>—Je comprends l’embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille +rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement, +permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.<a name="page_1227" id="page_1227"></a></p> + +<p>—Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très +instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:—Peut-être ainsi +apprendrai-je quelque chose.</p> + +<p>—Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte +d’apprendre à votre Grâce ce que j’attends de sa soumission aux ordres +de mon maître Guillaume d’Orange, roi d’Angleterre.</p> + +<p>—Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d’entrer dans les plus grands +détails.</p> + +<p>—Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d’elle, +il est bien nécessaire d’établir nettement votre position, milord-duc, +tel pénible que soit ce devoir.</p> + +<p>—Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons +rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout +entendre.</p> + +<p>—Vous avouerez qu’en ce moment vous ne pouvez m’échapper.</p> + +<p>—C’est vrai.</p> + +<p>—Que votre vie est entre mes mains.</p> + +<p>—C’est encore vrai.</p> + +<p>—Mais ce qui doit être pour vous d’une très grande considération, +milord-duc, c’est que si, en essayant de m’échapper, ou en refusant +d’obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure +nécessité de vous tuer...</p> + +<p>—Dure nécessité pour tous deux... monsieur.</p> + +<p>—Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel +accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d’autant plus +impunément vous<a name="page_1228" id="page_1228"></a> tuer... milord-duc, que vous <small>ÊTES DÉJA MORT</small>... et que +l’on n’aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.</p> + +<p>Le chevalier regarda Rutler d’un air stupide, croyant avoir mal entendu.</p> + +<p>—Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d’autant plus +impunément me tuer?...</p> + +<p>—Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.</p> + +<p>Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à +un fou; puis il reprit, après un moment de silence:</p> + +<p>—Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre +que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux, +j’en conviens, que je suis déjà mort?</p> + +<p>—Mais, certainement... Milord-duc, c’est tout simple.</p> + +<p>—Vous trouvez cela tout simple, monsieur?</p> + +<p>—Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu +de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience.</p> + +<p>—Il me semble pourtant qu’à la rigueur... et sans passer pour un homme +d’un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le +monde... je pourrais jusqu’à un certain point nier que je sois mort.</p> + +<p>—Je n’aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce +terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux +souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement.</p> + +<p>—Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais<a name="page_1229" id="page_1229"></a> s’oublier, jamais... +ce qui est seulement assez difficile; c’est d’en conserver la mémoire, +dit Croustillac en souriant.</p> + +<p>Le colonel ne put retenir un mouvement d’indignation, et s’écria:</p> + +<p>—Vous souriez! vous souriez! lorsque c’est au prix du plus noble sang +que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des +princes!!!</p> + +<p>—Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment +Croustillac,—qu’il ne s’agit pas de reconnaissance ou d’ingratitude +dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de +dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons +singulièrement de la question.... je préfère parler d’autre chose...</p> + +<p>—Je conçois qu’après tout, un tel sujet d’entretien soit désagréable +pour votre Grâce.</p> + +<p>—Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au +motif qui vous amène: que voulez-vous de moi?</p> + +<p>—J’ai l’ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous +serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a +dû conserver le souvenir.</p> + +<p>—Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était +loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir +cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus. +Diable! à la Tour de Londres... c’est payer votre <i>Grâce</i> et +<i>milord-duc</i> un peu trop cher!</p> + +<p>—Je n’ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que<a name="page_1230" id="page_1230"></a> vous y serez traité +avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la +liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins, +d’égards...</p> + +<p>—Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader +cet ours du Nord? Je n’ai aucun espoir, hélas! d’intéresser la +Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j’entrevois vaguement que +l’erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite +créature. Si cela était, j’en serais ravi... Une fois arrivé en +Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m’élargira. Or, comme il +faut, après tout, que je retourne en Europe, j’aime bien mieux, si cela +se peut, y retourner en <i>prince</i>, en <i>milord</i>, qu’en <i>passager-gratis</i> +de maître Daniel. J’y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes +en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies +allumées.</p> + +<p>Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de +l’accablement, lui dit d’un ton moins brusque:</p> + +<p>—Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l’avenir qui lui est +destiné.</p> + +<p>—Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier +à la Tour de Londres!</p> + +<p>—Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d’une extrême +liberté; peut-être cette vie d’angoisses et d’inquiétudes continuelles +n’est pas à regretter beaucoup.</p> + +<p>—Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement; +le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m’emmener +à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.<a name="page_1231" id="page_1231"></a></p> + +<p>—Pour remplir cette mission, milord-duc, j’avais amené avec moi un +homme déterminé. Il est mort... mort d’une mort affreuse.</p> + +<p>Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.</p> + +<p>—De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour +accomplir cette expédition.</p> + +<p>—Oui, milord-duc.</p> + +<p>—Et vous vous flattez à vous tout seul de m’enlever d’ici?</p> + +<p>—Oui, milord-duc...</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Parfaitement sûr...</p> + +<p>—Et par quel miracle?</p> + +<p>—Il n’est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple.</p> + +<p>—Puis-je savoir?</p> + +<p>—Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je +compte principalement sur vous.</p> + +<p>—Pour vous aider à m’emmener?</p> + +<p>—Oui, milord-duc.</p> + +<p>—Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si +je veux m’en mêler, vous être de quelque secours.</p> + +<p>Après un moment de silence, Rutler reprit:</p> + +<p>—L’on ne m’avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est +impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la +mauvaise fortune, milord-duc...</p> + +<p>—Je vous assure, monsieur, qu’il me serait difficile de la supporter +autrement.<a name="page_1232" id="page_1232"></a></p> + +<p>—Si je vous fais cette observation, milord, c’est qu’étant vous-même +homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu’un +autre... qu’on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la +résolution; or, je n’ai pas d’autre ressource pour vous enlever d’ici...</p> + +<p>—Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le +reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis +pas seul ici?</p> + +<p>—Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle +peut revenir d’un moment à l’autre.</p> + +<p>—Et non pas seule... je vous en préviens.</p> + +<p>—Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu’aux dents, je ne +crains rien.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour +de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous +hésiteriez encore.</p> + +<p>—Monsieur... vous parlez en énigmes.</p> + +<p>—Je vous en dirai tout à l’heure le mot, milord; mais auparavant je +dois vous prévenir que l’on est à peu près au courant de tout ce qui +vous est arrivé depuis votre fuite de Londres.</p> + +<p>—En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j’apprendrai peut-être +quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut:</p> + +<p>—Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c’est impossible.</p> + +<p>—Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en +France, la maîtresse de cette maison.<a name="page_1233" id="page_1233"></a> Que ce mariage soit légal ou non, +ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent +pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas, +c’est une affaire de conscience et de théologie.</p> + +<p>—Décidément, mon Sosie, le milord-duc s’est mis dans une position tout +exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu’il est +mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je +commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis +hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges.</p> + +<p>—Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts.</p> + +<p>—Exacts... exacts... jusqu’à un certain point; vous me supposez capable +de m’être remarié après mon exécution à mort, c’est au moins hasardé. +Que diable... monsieur, savez-vous qu’il faut être bien sûr de son fait +au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités.</p> + +<p>—Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon +pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m’étonne pas, +d’ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d’esprit dans des +circonstances plus graves que celle-ci.</p> + +<p>—Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre...</p> + +<p>—Milord-duc! s’écria le colonel d’un ton sévère, le roi, mon maître, ne +mérite pas ce reproche...</p> + +<p>—Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait.<a name="page_1234" id="page_1234"></a></p> + +<p>—Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi, +votre maître...</p> + +<p>—N’est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de +mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout...</p> + +<p>—Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion +était purement philosophique... et n’avait nullement trait à ma position +particulière.</p> + +<p>—C’est différent, milord-duc; aussi m’étonnais-je de vous entendre +parler de votre pauvreté.</p> + +<p>—Parbleu!... cela m’irait bien... de crier misère, dit Croustillac en +riant.</p> + +<p>—Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes +énormes que vous avez tirées de la vente d’une partie de vos pierreries +seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d’Orange, mon maître, +n’est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation +des biens d’ennemis politiques.</p> + +<p>—Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si +j’avais prévu cela... combien j’aurais peu avalé de bougies pour la plus +grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta +tout haut:</p> + +<p>—Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi, +mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela +fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens, +mes trésors...</p> + +<p>—Le roi mon maître, milord-duc, m’a ordonné de<a name="page_1235" id="page_1235"></a> vous dire que vous +pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos +richesses.</p> + +<p>—Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé +et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes +vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour +les transporter. Puis il reprit tout haut:</p> + +<p>—Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes +que vous avez faites sur ma vie passée.</p> + +<p>—Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île, +restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et +autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre +habitation, afin d’en éloigner les curieux.</p> + +<p>—Je n’y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la +Barbe-Bleue... non... la veuve... c’est-à-dire non... la duchesse... ou +plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de +n’importe qui... n’est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles? +Pourtant j’ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j’ai +entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j’en deviendrai +fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de +chandelles romaines dans l’intérieur de mon cerveau...</p> + +<p class="cb"><br /><br /><br />FIN DU PREMIER VOLUME.</p> + +<p><a name="page_1236" id="page_1236"></a></p> + +<p><a name="page_1237" id="page_1237"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE_DES_CHAPITRES" +style="margin:8% auto 5% auto;"> + +<tr><th colspan="4" align="center"><a name="TABLE_DES_CHAPITRES-1" id="TABLE_DES_CHAPITRES-1"></a><big>TABLE DES CHAPITRES.</big><br /> +TOME PREMIER</th></tr> + +<tr><td> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE.</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="right"><small>Pages</small></td></tr> + +<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I">I<sup>er</sup></a>.</td><td>Le passager </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1001">1</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II">II</a>.</td><td> La Barbe-Bleue</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1012">12</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III">III</a>.</td><td> L’arrivée</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1027">27</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td> La maison curiale</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1040">40</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V">V</a>.</td><td> La surprise</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1150">50</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td> L’avertissement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1057">57</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td> La caverne</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1067">67</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td> Le Morne-au-Diable</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1083">83</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td> La nuit</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1100">100</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X">X</a>.</td><td> Un boucan</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1110">110</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td> Maître Arrache-l’Ame</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1122">122</a><a name="page_1238" id="page_1238"></a></td></tr> + +<tr><td> </td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE.</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="right"><small>Pages</small></td></tr> + +<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>Le Mariage</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1133">133</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td> Le souper</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1150">150</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td> L’amour vrai</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1176">176</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td> L’envoyé de France</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1189">189</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td> L’orage</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1202">202</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII</a>.</td><td> La surprise</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1211">211</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII</a>.</td><td> Milord-duc</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_1223">223</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> + +<tr><td colspan="4"><a href="#NOTES">Notes</a></td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">FIN DE LA TABLE.</td></tr> +</table> + +<hr /> + +<h1><small><small>LE</small></small><br /><br /> +MORNE-AU-DIABLE</h1> + +<div class="decor"> +<p class="figcenter"> +<img src="images/dec.png" width="25" height="13" alt="image pas disponible" title="" /> +</p> + +<p class="cb">IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/dec.png" width="25" height="13" alt="image pas disponible" title="" /> +</p> +</div> + +<h1><small><small>LE</small></small><br /><br /> +MORNE-AU-DIABLE</h1> + +<p class="cb">PAR<br /> +<br /> +<big>EUGÈNE SÜE</big><br /> +<br /><br /><br /> +<img src="images/dec2.png" width="25" height="8" alt="image pas disponible" /> +<br /><br /> +TOME SECOND<br /> +<br /> +<img src="images/dec2.png" width="25" height="8" alt="image pas disponible" /> +<br /><br /><br /> +PARIS<br /> +PAULIN, ÉDITEUR<br /> +RUE RICHELIEU, 60<br /> +——<br /> +1846</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_2001" id="page_2001"></a></p> + +<h1><small><small>LE</small></small><br /><br /> +MORNE-AU-DIABLE.</h1> + +<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.<br /><br /> +<small>LA SURPRISE.</small></h3> + +<p>Rutler continua:</p> + +<p>—Les manœuvres de vos émissaires furent couronnées d’un plein +succès, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre +existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui +apprendre qu’à votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait +faire de vous, milord-duc... un danereux instrument...</p> + +<p>—De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur?</p> + +<p>—Votre Grâce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de +Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant +aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un +malheureux pays, pourvu que leurs projets réussissent. Je n’ai pas +besoin de vous en dire davantage, milord.</p> + +<p>—Si... monsieur... si, je désire que vous m’en disiez davantage... je +veux voir jusqu’à quel point on a abusé de votre crédulité... +Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.<a name="page_2002" id="page_2002"></a></p> + +<p>—La preuve que l’on n’a pas abusé de ma crédulité, milord, c’est que ma +mission a pour but de ruiner les projets d’un envoyé de France qui, +d’accord ou non avec votre Grâce, doit arriver d’un moment à l’autre +dans cette île...</p> + +<p>—Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j’ignorais +l’arrivée de cet envoyé français.</p> + +<p>—Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient +autorisé le roi, mon maître, à penser que votre Grâce, oubliant ses +anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait écrit à ce +roi détrôné pour lui offrir ses services...</p> + +<p>—Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de +dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j’aurais +pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma +fierté ne m’aurait pas permises auparavant.</p> + +<p>—Aussi, milord... de votre point de vue à vous, votre résolution +n’eût-elle pas manqué de générosité...</p> + +<p>—Sans doute, j’aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher +de... d’un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne +l’ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme.</p> + +<p>—Je crois votre Grâce.</p> + +<p>—Eh bien, alors... votre mission n’ayant plus de but...</p> + +<p>—Vous comprenez, milord-duc... que, malgré la garantie de votre parole, +les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme +les circonstances... L’espoir d’arriver au trône d’Angleterre... peut +faire oublier bien des engagements ou éluder<a name="page_2003" id="page_2003"></a> bien des promesses, +milord-duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer le passé; mais +votre Grâce sait ce qu’elle a sacrifié lorsqu’elle a voulu porter une +main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes!</p> + +<p>—Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n’y vais pas de +<i>main-morte</i>, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et +bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m’amuserais beaucoup.</p> + +<p>—Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez +porté vos vues jusque sur le trône.</p> + +<p>—Eh bien, c’est vrai, s’écria Croustillac avec une expression de +franchise spontanée, c’est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous... +l’ambition, la gloire, l’entraînement de la jeunesse... Mais, +croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d’un ton +mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l’âge nous mûrit... nous rend +sages, avec les années l’ambition s’éteint, on vit content de peu dans +la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard +philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs +paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le +fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l’océan de +l’éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre +première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d’audacieuses +visées... il ne s’ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n’en +reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et +tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante, +aimé de ceux qui m’entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur, +voilà la seule existence qui me convienne; je<a name="page_2004" id="page_2004"></a> n’hésiterai donc pas, en +confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre +prétention au trône d’Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n’en +ai pas la moindre envie.</p> + +<p>—Je n’ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d’accepter votre +serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui +semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à +moi, j’ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir +ma mission.</p> + +<p>—Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y +tenez beaucoup...</p> + +<p>—A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me +sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien, +que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre +Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu’elle ne me +suive sans faire la moindre résistance.</p> + +<p>Croustillac avait prolongé l’entretien autant qu’il l’avait pu; il lui +fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon +dit à Rutler:</p> + +<p>—En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel +sera notre ordre de marche, comme on dit?</p> + +<p>—Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui +offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin +d’être prêt à vous frapper en cas d’alerte, milord, et nous nous +dirigerons vers votre maison.</p> + +<p>—Ensuite, monsieur?<a name="page_2005" id="page_2005"></a></p> + +<p>—Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un +de vos esclaves d’aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur +barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette +île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m’attend et à bord +duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les +mains du gouverneur de la Tour.</p> + +<p>—Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même +l’ordre de préparer tout ce qu’il faut pour mon enlèvement?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la +pointe de ce poignard?</p> + +<p>—Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez +beaucoup, monsieur.</p> + +<p>—Nous autres Flamands, nous avons peu d’imagination... que +voulez-vous... il n’y a rien de plus brutal que nos procédés; mais +réussir, voilà l’important; or, ce brin d’acier me suffit, car si vous +refusez d’obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que +j’ai déjà eu l’honneur de vous en prévenir, je vous tue sans +miséricorde...</p> + +<p>—J’ai aussi déjà eu l’honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen +ne manquait pas d’originalité... mais j’ai des esclaves... des amis, +monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure...</p> + +<p>—Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué +à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la +flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui +seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis<a name="page_2006" id="page_2006"></a> +Anglais, et je m’introduis en temps de guerre dans cette île, qui est +considérée comme une place forte.</p> + +<p>—Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie.</p> + +<p>—En acceptant cette mission, j’ai fait d’avance le sacrifice de ma vie; +tout ce que je veux, milord-duc, c’est que vous ne soyez plus pour mon +maître un sujet de crainte... pour l’Angleterre un sujet de troubles; le +roi Guillaume n’aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre +réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer; +choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut; +vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n’étiez pas +absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce +que je vais vous dire.</p> + +<p>—Parlez, monsieur.</p> + +<p>—Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à +l’Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est +pour le roi Guillaume qu’un ennemi tel que vous soit dans +l’impossibilité d’agir; les partisans de votre première révolte, qui +vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus +chers souvenirs.</p> + +<p>—Vraiment?... ça ne m’étonne pas de leur part, et c’est d’autant plus +désintéressé à eux qu’il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais +jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand, +qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée +fixe à l’endroit de mon exécution.</p> + +<p>Le colonel reprit:<a name="page_2007" id="page_2007"></a></p> + +<p>—Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence.</p> + +<p>—Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu’elle est +véritablement.</p> + +<p>—Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la +reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de +pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang, +que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous +reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d’enthousiasme +n’exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c’est parce que votre +influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu’on doit à tout +prix la neutraliser.</p> + +<p>—Poignarder quelqu’un ou l’emprisonner éternellement, vous appelez ça +<i>neutraliser une influence</i>, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se +dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la +défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur. +On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être +m’amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement, +je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par +impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s’impatiente à tort; +car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du +ciel que je ne conspire pas, qu’il peut dormir en paix sur son trône, et +que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il +assez clair et assez catégorique, monsieur?</p> + +<p>—Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les +ordres que j’ai reçus. Lorsque nous<a name="page_2008" id="page_2008"></a> serons chez vous tout à l’heure, +j’aurai l’honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le +roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l’autorité +de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous, +c’est le sort de la guerre. D’ailleurs si vous hésitez, je compte sur un +puissant auxiliaire...</p> + +<p>—Et lequel?</p> + +<p>—Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de +mon poignard...</p> + +<p>—Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son +poignard... pensa Croustillac; il n’a que ce mot-là... à la main...</p> + +<p>—Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier +que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est +dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j’en +suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant, +milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s’ils +peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter +votre départ...</p> + +<p>Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la +Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu’elle aimait +passionnément, et qu’on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut +généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus +possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener +prisonnier à la place du <i>milord-duc</i> inconnu.</p> + +<p>Heureux de songer qu’Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon +se résigna donc courageusement<a name="page_2009" id="page_2009"></a> à subir toutes les conséquences de la +position qu’il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière +sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert.</p> + +<p>—Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à +l’instant, dit le colonel avec impatience.</p> + +<p>—C’est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec +un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.</p> + +<p>Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen +d’échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la +Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Écoutez-moi, monsieur, dit l’aventurier en prenant un air digne et +pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai +librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la +duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu’après mon +départ.</p> + +<p>—Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre +femme... sans lui faire connaître votre triste position?</p> + +<p>—Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à +m’épargner des adieux toujours déchirants.</p> + +<p>—Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous +êtes libre d’agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous +semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d’atteindre le but que +vous vous proposez. Si madame votre femme s’étonne de votre départ, vous +prétexterez de l’impérieuse nécessité d’un voyage de quelques jours à +Saint-Pierre...<a name="page_2010" id="page_2010"></a> Quant à ma présence ici... vous l’expliquerez +aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la +Barbade...</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé; car il voyait une +foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans +doute... mon départ pourrait s’expliquer facilement ainsi; mais, pour +donner des ordres aux nègres pêcheurs, il faudra faire du bruit dans la +maison, éveiller ainsi l’attention de ma femme... Elle est extrêmement +craintive et s’alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où +personne au monde ne peut s’introduire, lui donnera des soupçons.... et +ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais +échapper à tout prix.</p> + +<p>—Mais alors, milord, comment faire?</p> + +<p>—Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le +chemin par lequel vous vous êtes introduit ici, prenons-le; nous +sortirons de l’île à l’aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y +entrer... Une fois à la Barbade, j’instruirai ma femme de l’événement... +du cruel événement qui me sépare d’elle à jamais, et vous me jurerez à +votre tour qu’elle ne sera pas inquiétée après mon départ.</p> + +<p>—Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord.</p> + +<p>—Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles.</p> + +<p>—Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la<a name="page_2011" id="page_2011"></a> communication secrète +qui existait entre cette caverne et l’abîme qui cerne votre parc?</p> + +<p>—Je l’ignorais complétement... mais puisque cette communication existe, +servons-nous-en pour partir.</p> + +<p>—Mais c’est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l’intérieur de +cette caverne qu’en s’abandonnant aux vagues qui vous précipitent au +fond d’un lac souterrain, après vous avoir fait franchir une +cataracte....</p> + +<p>—Et pour sortir de cette caverne?</p> + +<p>—Il faudrait, milord, remonter une chute d’eau de vingt pieds de +haut...</p> + +<p>—C’est trop fort pour moi.... Ainsi, le bâtiment qui vous a amené en +dehors de cette caverne...</p> + +<p>—Est parti pour la Barbade, milord... Il n’avait pu approcher de cette +partie de l’île, malgré les croiseurs français, que parce que cette côte +est inabordable...</p> + +<p>—Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier +accablé.</p> + +<p>—Si vous m’en croyez, milord, vous vous bornerez à annoncer à madame la +duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J’ai +foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative +pour vous échapper de mes mains.</p> + +<p>—Je vous ai donné cette parole, monsieur.</p> + +<p>—J’y crois, milord.... et mon poignard me répond de son exécution.</p> + +<p>—J’aurais été en effet bien étonné si le poignard n’avait pas reparu, +pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne +l’empêche pas de croire<a name="page_2012" id="page_2012"></a> autant à son poignard.... Mordioux! cette +défiance.... Mais il ne s’agit pas de cela... Que faire... que faire... +La duchesse n’est pas prévenue; les esclaves ne m’obéiront pas si je les +commande.... C’est fini.... me voici au bout de mon rouleau de +mensonges...</p> + +<p>Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son +quiproquo. Il regretta sincèrement de n’avoir pu se dévouer plus +efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne +fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison.</p> + +<p>Il eut bientôt une autre crainte.</p> + +<p>Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d’un étranger armé +jusqu’aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait +nettement expliqué à l’aventurier comment, à la première agression, il +serait obligé de le tuer sans miséricorde.</p> + +<p>Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire +la sotte curiosité, l’imprudente étourderie qui l’avaient ainsi jeté au +milieu d’une position aussi compliquée que dangereuse.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.<br /><br /> +<small>LE DÉPART.</small></h3> + +<p>L’esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour +s’appesantir longtemps sur de craintives<a name="page_2013" id="page_2013"></a> et tristes pensées; il fit le +raisonnement suivant: «Cejourd’hui, comme toujours, j’ai peu ou <i>prou</i> à +perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour +le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu’à ce qu’on +s’aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme +devant, et j’ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue +qui s’est moquée de moi, mais qui m’a ensorcelé, car elle m’intéresse +plus que je ne voudrais, plus qu’elle ne le mérite peut-être; car, +malgré son amour pour ce mari invisible, elle m’a paru furieusement +tendre avec le boucanier et cet autre animal d’anthropophage. Enfin, il +n’importe... si c’est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme? +j’en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir +de céans? mais si le Caraïbe s’en mêle? ça se gâte... il est clair que +je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire +pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l’homme au poignard +que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être... +Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile, +car, pour m’empêcher de jeter l’alarme dans la maison, ce buveur de +bière m’expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de +gentilhomme de ne pas chercher à m’échapper, il me serre toujours de +près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard... +Bah!... son poignard... il ne me tuera qu’une fois, après tout... +Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas, +cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises,<a name="page_2014" id="page_2014"></a> de +plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton +étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l’avant.»</p> + +<p>Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut:</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, puisqu’il faut absolument passer par la maison pour +sortir d’ici... marchons.</p> + +<p>—Monseigneur, dit le colonel après un moment d’hésitation, vous m’avez +donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.</p> + +<p>—Oui, monsieur!</p> + +<p>—Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer.</p> + +<p>—Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis +rien de plus.</p> + +<p>—C’est juste, monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos +esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie, +car j’ai juré aussi, moi, de vous emmener mort ou vif.</p> + +<p>—Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre +serment... Marchons...</p> + +<p>Et le chevalier et le colonel s’avancèrent vers la maison.</p> + +<p>Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait +toujours la main sur son poignard; non qu’il doutât de la parole de son +prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir +délivrer leur maître.</p> + +<p>Croustillac et Rutler n’étaient plus qu’à quelques pas de la maison, +lorsqu’au détour d’une allée obscure ils virent s’avancer une femme +vêtue de blanc.</p> + +<p>Le colonel s’arrêta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui +dit tout bas:<a name="page_2015" id="page_2015"></a></p> + +<p>—Qui est là? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde +qu’elle crie.</p> + +<p>—C’est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon +et tout découvrir, pensa Croustillac.</p> + +<p>A son grand étonnement, la femme s’arrêta et ne dit mot.</p> + +<p>Le Gascon s’écria:</p> + +<p>—Qui donc est là?</p> + +<p>—Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit +la voix bien connue de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>Croustillac resta muet, confondu.</p> + +<p>La Barbe-Bleue l’appelait aussi <i>monseigneur</i>, et elle prenait le nom de +<i>Mirette</i>.</p> + +<p>—Mordioux! se dit-il, je n’y comprends plus rien, mais plus rien du +tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C’est égal, +tenons-nous ferme et jouons serré.</p> + +<p>—Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel.</p> + +<p>—C’est... c’est la femme de confiance de ma femme, répondit le +chevalier.</p> + +<p>Angèle reprit:</p> + +<p>—Monseigneur, je venais dire à votre Grâce que madame s’est couchée un +peu souffrante... mais qu’elle dort à cette heure.</p> + +<p>—Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à +Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu’elle +s’aperçoive de rien.</p> + +<p>Angèle, qui s’était approchée, reprit d’un air effrayé en reculant +vivement:<a name="page_2016" id="page_2016"></a></p> + +<p>—Ah! mon Dieu! mais votre Grâce n’est donc pas seule?</p> + +<p>—Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c’est fait de +vous!!</p> + +<p>—N’aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n’aie pas peur... pendant +que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré; il arrive du +Fort-Royal pour... des affaires très pressées, il faut que je sorte à +l’instant pour l’accompagner.</p> + +<p>—Si tard, monseigneur! mais vous n’y songez pas... Je vais prévenir +madame.</p> + +<p>—Non... non... je te le défends; mais, dis-moi, j’aurais tout de suite +besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir.</p> + +<p>—Mais, monseigneur...</p> + +<p>—Obéis.</p> + +<p>—Ce n’est pas difficile... c’est demain matin jour de pêche en haute +mer, les noirs doivent être maintenant prêts à partir... pour être avant +le jour à l’anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau.</p> + +<p>—Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel +à voix basse.</p> + +<p>—C’est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et +comme elle facilite mon départ, se dit Croustillac; il y a là-dessous +quelque chose de bien étrange... Je n’avais peut-être pas tout à fait +tort de l’accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout +haut:</p> + +<p>—Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner +aux noirs de se préparer à l’instant même.<a name="page_2017" id="page_2017"></a></p> + +<p>—Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile, +ne m’as-tu pas entendu?</p> + +<p>—Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grâce... veut +absolument...</p> + +<p>—Monseigneur! ma Grâce!... Voilà une heure que tu m’appelles ainsi, +devant un étranger, dit le Gascon d’un air courroucé, pensant faire un +coup de maître: que serait-il arrivé... si monsieur n’était pas dans le +secret?</p> + +<p>—Oh! je sais bien que si cet étranger est ici à cette heure, c’est +qu’on peut parler devant lui comme devant votre Grâce et devant +madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument +partir...</p> + +<p>—La fine mouche veut avoir l’air de me retenir pour mieux jouer son +rôle, pensa Croustillac. Mais, qui l’a instruite? qui lui a si bien +tracé ce rôle?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie +là-dedans...</p> + +<p>—Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je à madame?</p> + +<p>—Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que +le colonel attribua à des regrets bien naturels, tu lui diras, à cette +chère et bonne femme, de n’avoir pas d’inquiétude... entends-tu bien, +Mirette... pas d’inquiétude... assure-la bien que le petit voyage que je +vais faire est absolument dans son intérêt... dis-lui enfin... de penser +quelquefois à moi.</p> + +<p>—Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours, +répondit Mirette d’une voix émue, car elle comprenait le sens caché des +paroles<a name="page_2018" id="page_2018"></a> de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait +combien vous l’aimez... et elle n’oublie rien... mais vous serez ici +demain avant son réveil, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette, +dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte +de la voûte; il faut que nous partions sans délai.</p> + +<p>—Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre +manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah! +J’oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous +et que vous aviez laissée chez madame.</p> + +<p>En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra +vivement la main et disparut.</p> + +<p>—Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne +l’espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée?</p> + +<p>—Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons.</p> + +<p>En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent +dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d’un madras et vêtue +d’une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au +chevalier un manteau qu’elle avait déposé sur un fauteuil.</p> + +<p>—Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en +lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les +esclaves sont prêts.</p> + +<p>Ce disant, Angèle sortit.<a name="page_2019" id="page_2019"></a></p> + +<p>L’épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que +curieuse par sa forme; la garde était d’or massif; sur la coquille, on +voyait émaillées les armes royales d’Angleterre; la poignée représentait +un lion debout, et sa tête, surmontée d’une couronne royale, servait de +pommeau; le baudrier d’une grande richesse, quoique terni par un +fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu +desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.</p> + +<p>Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:</p> + +<p>—Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous +réitère ma parole de n’en faire aucun usage contre vous.</p> + +<p>Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il +répondit:</p> + +<p>—Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce; +j’avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon +gré, monseigneur.</p> + +<p>—Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en +fine mouche... Elle me décore ainsi d’une partie de la défroque du +milord-duc mystérieux pour augmenter encore l’erreur de cet ours +flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il +est vrai, que j’ai eu le cou coupé; c’est déjà quelque chose, mais ça ne +suffit pas pour constater mon <i>identité</i>, comme disent les gens de +loi... Enfin, ceci durera ce qu’il plaira à Dieu; une fois que j’aurai +tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute <a name="page_2020" id="page_2020"></a>son mari en sûreté; +c’est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon +déguisement sera sans doute complet.</p> + +<p>Ce vêtement d’une coupe particulière était bleu, avec une sorte de +camail en drap rouge galonné d’or; on voyait qu’il avait dû longtemps +servir.</p> + +<p>Le colonel dit au chevalier:</p> + +<p>—Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water, +monseigneur!</p> + +<p>—Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la +disposition dans laquelle je me trouve...</p> + +<p>—Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau +des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres +à cette fatale journée.</p> + +<p>—C’est ce que je vous disais... selon que j’ai froid ou chaud, je porte +ce manteau; mais c’est toujours pour moi une manière de commémoration... +de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites, +si vaillamment combattu sous mes ordres.</p> + +<p>Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue +lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur +la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu’il avait +plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un +peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II +d’Angleterre.</p> + +<p>Rutler lui dit:</p> + +<p>—Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l’arracher à des pensées +qu’il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette +boîte; mais les moments sont précieux.<a name="page_2021" id="page_2021"></a></p> + +<p>Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac:</p> + +<p>—Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer.</p> + +<p>—Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains +de la jeune femme, qui lui dit tout bas:</p> + +<p>—Après mon mari, c’est vous que j’aime le plus au monde; car vous +l’avez sauvé...</p> + +<p>Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le +chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre +noirs dont l’un portait un fanal pour éclairer la route.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Pendant que l’aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le +Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l’appartement le plus +secret de la maison de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>C’était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux +boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d’un lit de repos, +était un très beau portrait du roi Charles II d’Angleterre; plus loin, +une miniature représentant une femme d’une beauté ravissante.</p> + +<p>Dans un cadre d’ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement +dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de +deviner qu’on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le +cadre était supporté sur une sorte de cartouche d’argent ciselé +représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait +cette date: 15 JUILLET 1685.</p> + +<p>Cet appartement était occupé par un homme dans la<a name="page_2022" id="page_2022"></a> force de l’âge, +grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient +singulièrement la stature et la taille du capitaine l’Ouragan, du +boucanier Arrache-l’Ame ou du Caraïbe Youmaalë.</p> + +<p>En colorant les beaux traits de l’homme dont nous parlons de la teinte +cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi +sous l’épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois +individus dans ce même personnage.</p> + +<p>Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère, +que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient +été successivement portés par le même homme, qui n’était autre que le +fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, <i>exécuté</i> à +Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.</p> + +<p>Tous les historiens s’accordent à dire que ce prince était très brave, +très affable, d’un caractère très généreux, et d’une figure noble et +belle. «Telle fut la fin d’un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth) +que ses grandes qualités auraient pu rendre l’ornement de la cour, et +qui eût été capable de bien servir sa patrie.</p> + +<p>«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d’une +nombreuse faction et les amorces de l’affection populaire l’avaient +engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L’amour du peuple le +suivit dans toutes les variétés de sa fortune; <i>après son exécution +même, ses partisans conservèrent l’espérance de le revoir un jour à leur +tête</i>.»</p> + +<p>Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière<a name="page_2023" id="page_2023"></a> espérance des +partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son +exécution.</p> + +<p>Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait +ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs +orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui.</p> + +<p>Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime +volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à +Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince +comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé +et le menton saillant.</p> + +<p>Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des +Provinces-Unies à la suite de Guillaume d’Orange, aurait donc pu tomber +dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac +certains objets précieux connus que l’on savait avoir appartenu au fils +de Charles II.</p> + +<p>Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille +mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr, +intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement +presque jusqu’à l’assassinat; le choix de Guillaume d’Orange se trouvant +très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement +impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et +qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener +cette périlleuse et cruelle entreprise.</p> + +<p>Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux +anglais.<a name="page_2024" id="page_2024"></a></p> + +<p>Tout à coup, la porte de sa chambre s’ouvrit, et Angèle se précipita à +son cou en s’écriant:</p> + +<p>—Sauvé! sauvé!</p> + +<p>Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les +mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d’une voix +entrecoupée:</p> + +<p>—Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n’y a plus de danger +pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril +est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j’en tremble +encore...</p> + +<p>Effrayé de l’exaltation d’Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse +inquiète:</p> + +<p>—Qu’as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre, +Angèle s’écria:</p> + +<p>—Maintenant, ce n’est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi +Guillaume d’Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter +cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l’ordre à un de nos +nègres pêcheurs d’aller dire au capitaine Ralph de tenir le <i>Caméléon</i> +tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l’anse aux Caïmans... en +deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.<a name="page_2025" id="page_2025"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.<br /><br /> +<small>LA TRAHISON.</small></h3> + +<p>Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu’il entendait, il +regardait sa femme avec angoisse.</p> + +<p>—Que dis-tu? s’écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j’habite +cette île?</p> + +<p>—Il le sait... Un de ses émissaires s’était introduit ici... cette +nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n’y a plus aucun danger, +s’écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.</p> + +<p>—Mais, cet homme? cet homme?...</p> + +<p>—Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans +cela?... Non... tu n’as plus rien à redouter... quant à présent du +moins. Mais sais-tu qui m’a aidé à conjurer ce menaçant orage?</p> + +<p>—Non... de grâce explique-moi...</p> + +<p>—C’est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.</p> + +<p>—Croustillac?</p> + +<p>—Oui, sa présence d’esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril +est éloigné.</p> + +<p>—En vérité, Angèle, je crois rêver.</p> + +<p>—Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m’as eu quittée pour +lire ces papiers venus d’Europe, je suis descendue avec le chevalier +dans le jardin...<a name="page_2026" id="page_2026"></a> J’avais un pressentiment de notre danger, j’étais +triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt +possible... n’étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne +pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main +n’appartiendrait à personne, et qu’il devait quitter cette maison demain +au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses +récits naturellement exagérés sur ce qu’il avait vu ici, donnerait plus +de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l’île, +bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu’à présent, hélas! nous +avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements +qu’il avait été impossible de démêler le vrai du faux.</p> + +<p>—Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève.</p> + +<p>—Après avoir annoncé au chevalier qu’il ne pouvait plus rester ici, je +lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son +séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d’un air si +péniblement humilié qu’il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre, +et voulant, par cela même qu’il témoignait quelque délicatesse, +l’obliger à accepter un présent, j’étais revenue chercher ici un +médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le +chevalier ne me refuserait pas. J’allais lui porter ce cadeau, lorsqu’en +approchant de l’endroit où je l’avais laissé, au bout du parc, près du +bassin... Ah! mon ami, j’en frémis encore.</p> + +<p>Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si +elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.<a name="page_2027" id="page_2027"></a></p> + +<p>—Angèle, je t’en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine +ce récit.</p> + +<p>—Eh bien! reprit-elle, lorsque je m’approchai du bassin, j’entendis +parler; effrayée, j’écoutai.</p> + +<p>—C’était cet émissaire, sans doute?</p> + +<p>—Oui, mon ami.</p> + +<p>—Mais comment s’est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment +a-t-il confié ses desseins au Gascon?</p> + +<p>—Il a pris le chevalier pour toi.</p> + +<p>—Il a pris le chevalier pour moi? s’écria Monmouth.</p> + +<p>—Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de +taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait +fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t’habillant comme le +portrait dont tu m’avais parlé.</p> + +<p>—Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement, +oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi.</p> + +<p>Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre +d’ébène incrusté d’argent qui renfermait l’esquisse d’un portrait, le +duc reprit:</p> + +<p>—Mais quelle a été l’issue de cette étrange rencontre? le chevalier +qu’a-t-il dit? toi-même qu’as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans +tes paroles qui me rassurent... j’irais moi-même...</p> + +<p>Angèle interrompit le duc:</p> + +<p>—Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s’il y +avait quelque chose à craindre à cette heure?<a name="page_2028" id="page_2028"></a></p> + +<p>—Eh bien! je t’écoute.... mais tu conçois mon impatience...</p> + +<p>—Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots +que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi +dans l’erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison, +craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur +l’intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il +s’approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu’il +devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l’émissaire de +Guillaume, croyant s’adresser à toi, appelait le chevalier <i>milord-duc</i> +ou <i>monseigneur</i>, je l’ai appelé ainsi; j’ai fait ouvrir les portes, et, +pour compléter l’illusion, j’ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à +portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.</p> + +<p>—Ah! qu’as-tu fait, Angèle! s’écria le duc, l’épée de mon père, une +boîte qui m’a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au +plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à +l’amitié!</p> + +<p>—Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s’écria +Angèle, désolée de l’expression d’amertume et de chagrin qu’elle lisait +sur les traits de Jacques.</p> + +<p>—Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec +tendresse, je ne t’accuse pas; mais j’ai un tel respect pour ces saintes +reliques, qu’il m’est cruel de les voir profaner par un mensonge, même +pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs +terribles qui se rattachent<a name="page_2029" id="page_2029"></a> surtout à ce manteau... hélas! je ne t’ai +pas tout dit.</p> + +<p>—Tu ne m’as pas tout dit? s’écria Angèle surprise. Quand tu es venu me +chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort +sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m’as-tu pas +offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m’as-tu pas +dit que tu m’aimais? que m’importe le reste. S’il ne s’était pas agi de +ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta +condition, de ta naissance? Je t’ai épousé proscrit, fuyant la haine +acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté +les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers. +Maintenant... que peux-tu m’avoir caché? Si c’est quelque nouveau +danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas, +car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta +vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative +soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils +vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans +deux heures, le <i>Caméléon</i> sera prêt à mettre à la voile...</p> + +<p>Profondément préoccupé, Monmouth n’entendait pas Angèle; il marchait à +grands pas, se disant:</p> + +<p>—Il n’y a pas à en douter... on sait que j’existe... Mais comment +Guillaume d’Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n’était plus connu +que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait +emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur +de cette île, est mort?... Quand je songe que<a name="page_2030" id="page_2030"></a> pour plus de sûreté... +j’ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc +pu me trahir? le père Griffon est incapable d’un tel sacrilége... car +c’est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette +révélation...</p> + +<p>Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:—Et +de quel moyen s’est servi le chevalier pour découvrir les desseins de +l’émissaire de Guillaume d’Orange?</p> + +<p>—Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s’en est pas caché; je l’ai +entendu, il voulait t’enlever mort on vif et te conduire à la tour de +Londres.</p> + +<p>—Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l’on craint que je ne +me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes +anciens partisans s’agitent... dit Monmouth en se parlant à +lui-même.—Je reconnais là la politique de mon <i>ancien ami</i> Guillaume +d’Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées +ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l’esprit de +Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?... +Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:—Dieu soit loué... +mon enfant, l’orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier. +Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu’il vient de montrer +dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité; +peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et +de le persuader que l’émissaire lui-même avait été abusé par de faux +renseignements. Qu’en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du +chevalier sous d’autres traits que ceux d’Youmaalë, ou<a name="page_2031" id="page_2031"></a> bien te +chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme? +Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d’y pourvoir sans blesser +sa délicatesse.</p> + +<p>Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.</p> + +<p>Monmouth ne l’avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu +à éloigner du Morne-au-Diable l’émissaire de Guillaume d’Orange, mais il +ne savait pas qu’il l’eût accompagné comme prisonnier.</p> + +<p>—Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans +doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le +temps de fuir...</p> + +<p>—Le chevalier n’est donc plus ici? s’écria le duc.</p> + +<p>—Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet +homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu’à l’anse aux Caïmans, +où l’émissaire s’embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes +avec le chevalier.</p> + +<p>Le duc semblait ne pas croire à ce qu’il entendait.</p> + +<p>—Parti prisonnier sous mon nom? s’écria-t-il. Mais cet émissaire, en +reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par +le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé +pour moi!...</p> + +<p>—Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir +aucun danger. Malgré mon désir d’éloigner de nous le péril dont nous +étions menacés, jamais je n’aurais exposé cet homme généreux à une perte +assurée...</p> + +<p>—Mais, malheureuse femme! s’écria le duc, tu ne<a name="page_2032" id="page_2032"></a> sais pas de quelle +terrible importance est le secret d’état que possède maintenant le +chevalier...</p> + +<p>—Mon Dieu! que dis-tu?...</p> + +<p>—Ils sont capables de le tuer...</p> + +<p>—Ah! qu’ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s’écria la jeune femme +en voyant le duc s’apprêter à sortir.</p> + +<p>—Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J’emmènerai +quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d’avance.</p> + +<p>—Jacques... je t’en supplie... ne t’expose pas...</p> + +<p>—Comment! j’abandonnerais lâchement cet homme qui s’est dévoué pour +moi, je le livrerais aux ressentiments de l’envoyé de Guillaume!... +Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains +sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu’un +remords!... Va, je t’en prie, dire à Mirette d’ordonner à quelques +esclaves de se tenir prêts à me suivre à l’instant... Grâce à la marée, +le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je +pourrai encore l’atteindre.</p> + +<p>—Mais cet envoyé est capable de tout! s’il te voit venir délivrer le +chevalier, il devinera peut-être... et alors...</p> + +<p>—Ce n’est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va +courir sur leurs traces... D’ailleurs, j’ai bravé, je crois, d’autres +dangers que ceux-là.</p> + +<p>Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là +se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.</p> + +<p>Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus<a name="page_2033" id="page_2033"></a> cruels. Elle n’avait +pas cru que les suites de l’erreur où le Gascon avait jeté Rutler +pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son +déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle +entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de +l’appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à +tous les gens de la maison.</p> + +<p>Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette.</p> + +<p>La mulâtresse, d’un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon +demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à +lui apprendre.</p> + +<p>L’ordre fut donné d’introduire à l’instant le religieux dans le salon du +rez-de-chaussée.</p> + +<p>Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre +sous les traits du flibustier mulâtre.</p> + +<p>—Mon ami! s’écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le +père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous +révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui...</p> + +<p>—Le père Griffon! s’écria le duc.</p> + +<p>—Vous savez qu’il ne vient jamais ici que dans les circonstances les +plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le.</p> + +<p>—Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut +compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s’écria le duc.</p> + +<p>Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de +fatigue, était dans le salon.</p> + +<p>—Dans un quart d’heure ils seront ici! s’écria le religieux.<a name="page_2034" id="page_2034"></a></p> + +<p>—Qui cela, mon père? demanda Monmouth.</p> + +<p>—Ce misérable Gascon! dit le père.</p> + +<p>—Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant +un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons... +il en est encore temps.</p> + +<p>—Fuir! et par où? il n’y a qu’un chemin pour venir au Morne-au-Diable +et pour en sortir. Je vous dis qu’ils me suivent, répondit le père, mais +du calme, rien n’est encore désespéré.</p> + +<p>—Expliquez-vous, mon père, qu’y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit +Angèle.</p> + +<p>—Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j’aime +mieux croire à l’impossible que de douter un moment de votre sainte +probité.</p> + +<p>—Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un +mystère inexplicable... qui s’éclaircira un jour, croyez-moi; mais les +moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du +malheur qui vous menace. J’accours près de vous, donc je ne vous ai pas +trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible +que l’on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n’est pas tout, votre +position est devenue presque inextricable.</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m’être +ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur... +Maudit soit ce misérable hypocrite...</p> + +<p>—Mais, au contraire, s’écria Angèle, c’est le plus généreux des +hommes... il s’est volontairement dévoué pour mon mari.<a name="page_2035" id="page_2035"></a></p> + +<p>—Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais +savez-vous dans quel but odieux?</p> + +<p>—Oh! dites... dites, je meurs d’effroi, s’écria Angèle.</p> + +<p>—Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s’écoulent et le +danger approche: ce matin, j’ai reçu au Macouba une lettre de maître +Morin, du Fort-Royal, selon l’ordre qu’il a reçu de vous de me prévenir +de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler +extraordinaire; il m’a dépêché un exprès pour m’apprendre qu’une frégate +française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé +à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d’une longue +conférence avec le gouverneur, s’est mis en route, à la tête d’une +escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.</p> + +<p>—Un envoyé de France! s’écria Monmouth, qu’aurais-je à craindre +maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France +n’est-elle pas en guerre avec l’Angleterre?</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s’écria Angèle.</p> + +<p>—Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le +père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son +escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici. +Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du +morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu’il était envoyé du roi +de France, qu’il venait remplir une mission d’état, et il me pria de +vouloir bien lui servir de guide et d’introducteur, puisque je +connaissais<a name="page_2036" id="page_2036"></a> les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser +sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu’il +se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions +très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque +tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte +crier:—Qui vive?—Envoyé du roi de France, répondit M. de +Chemeraut.—Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint +jusqu’à nous avec ces mots:—Je suis mort...</p> + +<p>—Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l’épée à la main, et en +courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient +d’éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un +côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d’épouvante, tandis +que nos deux matelots d’avant-garde terrassaient et contenaient à peine +un homme robuste vêtu en marin.</p> + +<p>—Et le chevalier, s’écria Monmouth, était donc blessé?</p> + +<p>—Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut +rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l’a sauvé. L’homme au +costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles +de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: <i>Envoyé du roi de +France</i>... s’était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait +alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable +aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier. +Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s’écriant:—Je +suis mort, et il<a name="page_2037" id="page_2037"></a> resta sans mouvement. C’est à cet instant que nous +arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l’assassin du Gascon +s’écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu’il +croyait sa victime:</p> + +<p>—«Monsieur l’envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils +sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en +faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce +cadavre, monsieur; c’est moi, Rutler, colonel au service du roi +Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»—«Malheureux!» +s’écria M. de Chemeraut. «Je m’en fais gloire de ce meurtre, reprit le +colonel. Ainsi j’ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon +maître! Grâce à moi, l’épée de Charles II, que Jacques de Monmouth +portait à son côté, ne sera plus tirée contre l’Angleterre.»—«Colonel, +vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut...</p> + +<p>—«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive +le roi Guillaume et la vieille Angleterre!»</p> + +<p>—Mais le chevalier? s’écria le duc.</p> + +<p>—Lorsqu’il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger +mouvement, poussa un soupir; et pendant qu’une partie de l’escorte +garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s’apercevant que sa +victime n’était pas morte, M. de Chemeraut s’empressa de secourir le +Gascon, et lui dit:—«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je +compris à l’instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le +chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur +pouvait vous servir, je me tus.—«Le coup a glissé sur<a name="page_2038" id="page_2038"></a> le baudrier de +l’épée de mon père,» dit le drôle d’une voix faible pendant qu’on le +relevait.—«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut; +je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est +maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet +de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus +tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»—«Je vous écoute, +monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans +doute pour mieux jouer son personnage.—Puis, au bout de quelques +moments d’entretien secret, le Gascon dit à voix haute:—«Puisqu’il en +est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma +femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable. +Elle m’accompagnera... puisque telle est la destination qui m’est +réservée.»</p> + +<p>—Le misérable! s’écria Angèle.</p> + +<p>Puis il ajouta, reprit le père Griffon:—«Je me sens étourdi de ma +chute, je me reposerai un moment chez moi.»—«Qu’il soit fait ainsi que +vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s’adressant +à moi:—«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir +madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour +l’emmener; qu’elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons +être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin +même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de +ce traître? il veut abuser du nom qu’il a pris pour vous ravir votre +femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous<a name="page_2039" id="page_2039"></a> êtes... ou de +consentir au départ de madame la duchesse.</p> + +<p>—Plutôt mourir mille fois! s’écria Angèle.</p> + +<p>—Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais +que sot et aventureux, et c’est un monstre d’hypocrisie.</p> + +<p>—Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez +retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d’ouvrir +au Gascon et à l’envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du +reste.<a name="page_2040" id="page_2040"></a></p> + +<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE.</h2> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.<br /><br /> +<small>LE VICE-ROI D’IRLANDE ET D’ÉCOSSE.</small></h3> + +<p>Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père +Griffon de l’infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce +nouveau danger, nous rejoindrons l’aventurier qui, négligemment appuyé +sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du +Morne-au-Diable.</p> + +<p>Le colonel Rutler, furieux d’avoir échoué dans son entreprise, était +conduit et gardé par deux soldats de l’escorte.</p> + +<p>M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le +moindre doute sur l’identité du Gascon avec le personnage de Monmouth, +l’action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur +le colonel un ordre de la main de Guillaume d’Orange, au sujet de +l’enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de +Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu’un envoyé du roi Guillaume +reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu’il allait<a name="page_2041" id="page_2041"></a> payer +de sa vie sa tentative d’assassinat contre ce prétendu prince?</p> + +<p>En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac +sentit la nécessité de s’observer davantage, pour compléter l’illusion +qu’il voulait produire et pour arriver à ses fins.</p> + +<p>Il savait du moins le nom du personnage qu’il représentait, et à quelle +nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d’une +excessive utilité pour l’aventurier, car il ignorait absolument +l’histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l’homme dont il +jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation +gasconne et il lui donna une manière d’accent britannique qui rendait +son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de +soupçonner qu’il causait avec un Français.</p> + +<p>Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se +renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n’en fut guère +étonné, il connaissait le peu d’expansion du caractère anglais.</p> + +<p>Quelques mots de l’entretien de ces deux personnages qui cheminaient en +tête de l’escorte donneront une idée de la nouvelle et assez +embarrassante situation du chevalier.</p> + +<p>—Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de +Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m’a chargé +sous les yeux de Votre Altesse.</p> + +<p>—<i>Altesse</i>? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus +que l’autre... outre l’inconvénient<a name="page_2042" id="page_2042"></a> de son éternel poignard, il +m’appelait seulement <i>Monseigneur</i> ou ma <i>Grâce</i>, tandis que celui-ci +m’appelle <i>Altesse</i>... Il y a progrès... j’avance... je frise le +trône...</p> + +<p>M. de Chemeraut continua:</p> + +<p>—J’aurai aussi l’honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre +de lettres d’Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n’a été +plus favorable pour une insurrection.</p> + +<p>—Je le savais, dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui +avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s’agitent... +s’agitent même énormément...</p> + +<p>—Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires +d’Europe.</p> + +<p>—Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais...</p> + +<p>—Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de +vous, monseigneur, de vous assurer de l’éclatante position qui vous est +due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif.</p> + +<p>—Et comment cela, monsieur?</p> + +<p>—En vous mettant à la tête des partisans de votre royal oncle, Jacques +Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés, +monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son +digne neveu.</p> + +<p>—Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille. +Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par +s’arranger...<a name="page_2043" id="page_2043"></a></p> + +<p>—Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de +confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de +son jeune fils<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>—Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des +choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas +ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de +son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent...</p> + +<p>—Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l’opportunité +de cette tentative, lorsqu’elle aura entendu à cet égard bon nombre de +ses anciens compagnons d’armes, de ses partisans les plus exaltés.</p> + +<p>—Le fait est qu’ils seront à même mieux que personne de me donner... +des renseignements certains... Mais, hélas!... avant que je puisse les +revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se +passera malheureusement beaucoup de temps...</p> + +<p>—Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise...</p> + +<p>—<i>Une surprise?</i></p> + +<p>—Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle +admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés, +ont demandé au roi la faveur de m’accompagner.</p> + +<p>—De vous accompagner? s’écria le chevalier.—Et où sont-ils donc, +monsieur?</p> + +<p>—Ils sont ici... à bord de ma frégate qui m’a amené, monseigneur.<a name="page_2044" id="page_2044"></a></p> + +<p>—A bord de votre frégate! reprit Croustillac avec une expression de +surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très favorable aux +souvenirs affectueux du chevalier.</p> + +<p>—Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre +joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d’armes.</p> + +<p>—En effet... vous n’avez pas idée de l’impatience avec laquelle +j’attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac.</p> + +<p>—Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils +vous apportent le vœu de tous vos amis d’Angleterre. Et ils vont vous +mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux +vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay?...</p> + +<p>—Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d’un +air dégagé.</p> + +<p>—Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes +blessures, qu’il peut à peine marcher; mais il a dit: «Il n’importe que +je meure... si je meurs aux pieds de <i>notre duc</i>...» car c’est ainsi +qu’ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement, +monseigneur.</p> + +<p>—Ce pauvre Rothsay... toujours le même, dit Croustillac en passant la +main sur ses yeux d’un air attendri. Ces chers amis...</p> + +<p>—Et lord Mortimer donc, monseigneur! était comme un fou... Sans les +ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m’eût été +impossible de l’empêcher de descendre à terre avec moi.</p> + +<p>—Mortimer... aussi... ce brave Mortimer...<a name="page_2045" id="page_2045"></a></p> + +<p>—Et lord Dudley, monseigneur.</p> + +<p>—Lord Dudley est aussi enragé que les autres... je le parie...</p> + +<p>—Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s’était vu +obligé de lui refuser une embarcation...</p> + +<p>—C’est un vrai caniche pour la fidélité et pour l’amour de l’eau qu’un +ami pareil, pensa Croustillac très désappointé.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, et demain?...</p> + +<p>—Eh bien! quoi... demain?</p> + +<p>—Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur!</p> + +<p>—Oui, superbe... superbe...</p> + +<p>—Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et +pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux! heureux les princes qui +retrouvent de pareils amis dans l’adversité!</p> + +<p>—Oui, ce sera en effet une entrevue très touchante, dit tout haut +Croustillac. Puis il ajouta tout bas:</p> + +<p>—Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voilà +des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me +reconnaître, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret +d’état de M. de Chemeraut.</p> + +<p>—La présence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore +un autre but... Votre Altesse ne doit pas l’ignorer.</p> + +<p>—Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d’excellentes idées, ces +chers amis...</p> + +<p>—Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon +maître et le roi votre oncle m’ont<a name="page_2046" id="page_2046"></a> commandé de vous faire une ouverture +que vous ne pouvez manquer d’accueillir.</p> + +<p>—Faites, monsieur... faites... tout ceci s’annonce à ravir.</p> + +<p>—Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la +frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli +d’armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur +les côtes de Cornouailles; tout ce comté n’attend qu’un signal pour +s’insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de +ses partisans et donne aux populations de quoi s’armer... Le mouvement +se répand jusqu’à Londres, l’usurpateur est chassé du trône, et vous +rendez la couronne au roi votre oncle.</p> + +<p>—J’en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet +magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant +tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du +salut des peuples de mon oncle...</p> + +<p>—Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse; +mais il n’y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout +est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec +enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de +Londres, que jamais il n’a voulu croire à votre exécution, monseigneur, +quoiqu’il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous +chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue +comme le jour de sa délivrance!</p> + +<p>—Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j’aie été exécuté; +mais il est plus raisonnable que<a name="page_2047" id="page_2047"></a> l’autre, qui voulait me tuer au nom +des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de +vivre au nom de ces mêmes regrets. J’aime mieux cela.</p> + +<p>—En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de +Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise +se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection +avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.</p> + +<p>—Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne +sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je +devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de +brûlot, d’enfant perdu... Si je réussis, il m’appuiera; si je ne réussis +pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c’est égal, ça me tente; +mon ambition s’éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres +amis forcenés... Sans ces bélîtres, j’aurais été curieux de voir +Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant +Guillaume d’Orange du trône d’Angleterre... et rendant généreusement ce +même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m’y asseoir... hum... +peut-être m’y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons, +Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard... +Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais +décidément, depuis quelque temps, il m’arrive de singulières aventures, +et la <i>Licorne</i>, qui m’a amené ici, pourrait bien être un bâtiment +enchanté.</p> + +<p>Le chevalier reprit tout haut d’un air méditatif:</p> + +<p>—Ceci est une détermination très grave, au moins,<a name="page_2048" id="page_2048"></a> monsieur; il y a +certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup +à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais +il serait, je crois, d’une bonne politique de réfléchir... plus +mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.</p> + +<p>—Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont +pressantes, il faut se hâter d’agir; les vues secrètes du roi, mon +maître, ont été trahies; Guillaume d’Orange avait donné au colonel +Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous +voir le chef d’une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper +un coup rapide, décisif, tel qu’un brusque débarquement sur les côtes de +Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au +nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute +puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous +aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la +Grande-Bretagne remonte sur son trône.</p> + +<p>—Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus...</p> + +<p>—Et il l’aura, monseigneur, il l’aura...</p> + +<p>—Oui, à moins qu’il n’ait le dessous... et alors, si je suis tué cette +fois, ce sera sans rémission... Ce n’est pas par un vil égoïsme que je +fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d’après les +antécédents qu’on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort, +mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis +songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les +horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir +douloureux.<a name="page_2049" id="page_2049"></a></p> + +<p>—Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles +passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des +chances fatales, mais elle en a d’heureuses... Et puis quel avenir vous +attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous +prouveront que la vice-royauté d’Irlande et d’Écosse vous est destinée, +sans nombrer d’autres faveurs que vous réservent et mon maître et +Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu’il sera remonté sur le trône qu’il +vous devra.</p> + +<p>—Peste! vice-roi d’Écosse et d’Irlande, se dit Croustillac, avec cela +mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi... +Ah! Croustillac, Croustillac, je te l’avais bien dit... ton étoile se +lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours... +tant que cela pourra durer.</p> + +<p>M. de Chemeraut, voyant l’hésitation du chevalier, employa un moyen +décisif pour le forcer d’agir conformément aux vues des deux rois, et +lui dit:</p> + +<p>—Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication... +et, si pénible qu’elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon +maître.</p> + +<p>—Parlez, monsieur...</p> + +<p>—Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de +l’insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux!</p> + +<p>—On a brûlé mes vaisseaux!</p> + +<p>—Oui, monseigneur; c’est une métaphore...</p> + +<p>—Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m’a mis dans la +nécessité d’agir selon ses vues?</p> + +<p>—Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous<a name="page_2050" id="page_2050"></a> tromper, +monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les +<i>conseils pressants</i> du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez +ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de +fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il +l’espérait..</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, dit l’aventurier, devenu très soucieux en pensant +qu’il allait connaître, comme on dit, <i>le revers de la médaille</i>.</p> + +<p>—Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d’imminentes raisons +d’état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s’assurer de votre +personne... Voilà pourquoi je m’étais fait suivre d’une escorte...</p> + +<p>—Monsieur... de la violence!!!...</p> + +<p>—Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis +sûr d’avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité +de les exécuter...</p> + +<p>Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua:</p> + +<p>—Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre +exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on +vous couvrirait le visage d’un masque que vous ne quitteriez jamais. +Enfin, d’après l’ordre de Sa Majesté, j’aurais l’honneur de conduire +directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez +éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos +partisans qui étaient venus ici dans l’espoir de vous revoir bientôt à +leur tête.</p> + +<p>Après être resté longtemps dans l’attitude d’un homme qui médite +profondément et qui lutte intérieurement<a name="page_2051" id="page_2051"></a> contre plusieurs pensées +contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de +Chemeraut d’un air majestueux:</p> + +<p>—Toute réflexion faite, monsieur, j’accepterai la vice-royauté +d’Irlande et d’Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce +soit la crainte d’une prison perpétuelle qui me force d’agir ainsi. Non, +monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre +que je serais coupable de ne pas me rendre aux vœux des peuples +opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l’épée pour leur +défense, ajouta l’aventurier d’un ton héroïque.</p> + +<p>—Puisqu’il en est ainsi, monseigneur, s’écria M. de Chemeraut, vive le +roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi +d’Écosse et d’Irlande!</p> + +<p>—J’en accepte l’augure, répondit gravement le chevalier.</p> + +<p>Et il ajouta tout bas:—Diable d’homme! avec son air doucereux! je ne +sais si je n’aimais pas mieux l’autre, malgré son éternel poignard... Ça +se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de +Londres, ça n’était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et +devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme +des grues à m’attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera +découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de +maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que +va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m’arriver? +d’être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un<a name="page_2052" id="page_2052"></a> avenir... +Pendu... c’est un zeste... un clin d’œil... un bâillement... Allons, +allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te +moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t’amusant des étranges +aventures que le diable t’envoie... C’est égal... maudits soient mes +partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s’il n’y aurait pas +moyen de les envoyer... m’aimer ailleurs.</p> + +<p>—Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans +sont-ils nombreux?</p> + +<p>—Monseigneur, ils sont onze.</p> + +<p>—Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur +aise...</p> + +<p>—Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des +camps; d’ailleurs le but qu’ils se proposent est si important, si +glorieux, qu’ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre +Altesse leur fera bientôt oublier...</p> + +<p>—C’est égal, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de les caser ailleurs... +de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux, +tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et +puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et +bons amis qu’au moment de débarquer en Angleterre.</p> + +<p>—C’est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous +serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.</p> + +<p>—Il est désespérant d’inspirer de pareils dévouements, se dit +Croustillac.—Alors, n’y pensons plus, dit-il tout haut, je serais +désolé de contrarier de si fidèles<a name="page_2053" id="page_2053"></a> partisans. Mais quel logement nous +destinez-vous, à moi et à ma femme?</p> + +<p>—Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse +daignera être indulgente en songeant à l’impérieuse nécessité des +circonstances. D’ailleurs, l’attachement bien connu de Votre Altesse +pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant, +vous fera, j’en suis sûr, monseigneur, excuser l’exiguïté de +l’appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.</p> + +<p>L’aventurier ne put s’empêcher de sourire à son tour, et il reprit:</p> + +<p>—Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur.</p> + +<p>—Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse?</p> + +<p>—Plus que jamais, monsieur; quand j’étais prisonnier du colonel Rutler, +quand j’étais destiné à périr peut-être, j’avais dû laisser ignorer mes +périls à ma femme, et l’abandonner sans la prévenir du sort qui +m’attendait.</p> + +<p>—Ainsi madame la duchesse ignorait?...</p> + +<p>—Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le +colonel Rutler pendant qu’elle reposait, je lui avais fait dire en +quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu’un jour ou +deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus +des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur: +gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour +l’emmener avec moi, je devance son plus cher désir.<a name="page_2054" id="page_2054"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.<br /><br /> +<small>LA SURPRISE.</small></h3> + +<p>Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en +silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.</p> + +<p>Bientôt l’escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.</p> + +<p>De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de +clôture de l’habitation de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au +chevalier:</p> + +<p>—Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et +dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait +répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas +encourager beaucoup les visiteurs.</p> + +<p>—Vous voulez sans doute parler, monsieur, d’un boucanier, d’un +flibustier et d’un Caraïbe?...</p> + +<p>—Oui, monseigneur, on dit qu’ils vous sont dévoués à la vie et à la +mort.</p> + +<p>—En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés.</p> + +<p>—Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas<a name="page_2055" id="page_2055"></a> encore à quel titre +ces trois misérables sont dans l’intimité de la duchesse, ni surtout +comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que +de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa +femme... la tutoyassent... l’embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec +son air sérieux comme un âne qu’on étrille, était celui qui avait +particulièrement le don de m’agacer les nerfs... Encore une fois, +comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela +déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à +moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous +êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c’est surtout la +jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un +mystère que je découvrirai peut-être tout à l’heure... En attendant, +tâchons d’apprendre comment l’on a su que le prince était caché au +Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j’ai une question très +importante à vous faire.</p> + +<p>—Monseigneur, je vous écoute...</p> + +<p>—Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre, +toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j’étais +caché à la Martinique.</p> + +<p>Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit:</p> + +<p>—En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je +ne trahis en rien un secret d’état... ni le roi, ni ses ministres ne +m’ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c’est par une +circonstance qu’il serait trop long de vous raconter ici que<a name="page_2056" id="page_2056"></a> j’ai +découvert ce qu’on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis +néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.</p> + +<p>—Vous pouvez en être sûr, monsieur.</p> + +<p>—D’abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de +la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en +Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de +Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l’armée du +stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l’armée de +M. le maréchal de Luxembourg.</p> + +<p>—Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement +Croustillac. Poursuivez.</p> + +<p>—Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de +Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette +colonie, et ayant cru de son devoir de s’enquérir de l’existence +mystérieuse d’une jeune veuve, surnommée la <i>Barbe-Bleue</i>, se rendit au +Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié...</p> + +<p>—C’est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit +Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.</p> + +<p>—Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol, +reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de +vous garder le secret...</p> + +<p>—Il le jura, monsieur... et si quelque chose m’étonne de la part d’un +si galant homme... c’est qu’il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le +Gascon.</p> + +<p>—Ne vous hâtez pas d’accuser M. de Crussol, monseigneur...<a name="page_2057" id="page_2057"></a></p> + +<p>—Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...</p> + +<p>—Vous savez, monseigneur, qu’il y avait peu d’hommes plus sincèrement +religieux que M. de Crussol?...</p> + +<p>—Sa piété était proverbiale, monsieur... C’est ce qui fait que je +m’étonne de son manque de parole...</p> + +<p>—Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de +conscience de n’avoir pas donné connaissance au roi son maître d’un +secret d’état de cette importance... il confessa toute la vérité au +révérend père Griffon.</p> + +<p>—Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne +voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il +écoutait M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire. +J’arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre +Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant, +autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait +entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une +nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M. +de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu’on +attendait d’un jour à l’autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous +sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la +Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a +cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que +des scrupules de conscience l’ayant obligé de tout avouer au père +Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir +forfait à la parole qu’il vous avait donnée.<a name="page_2058" id="page_2058"></a></p> + +<p>—S’il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté +jusqu’à la fin de sa vie, ce que je l’ai toujours connu... un religieux, +un loyal gentilhomme, dit Croustillac d’un ton pénétré, mais faudrait-il +donc maintenant accuser le père Griffon d’une indiscrétion sacrilége?... +Cela serait cruel. Je m’y résoudrais avec peine, monsieur...</p> + +<p>Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l’aventurier:</p> + +<p>—Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l’aiguillette empoisonnée?</p> + +<p>Le Gascon regarda l’envoyé d’un air surpris:</p> + +<p>—Est-ce une plaisanterie, monsieur?</p> + +<p>—Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en +s’inclinant...</p> + +<p>—Alors, monsieur... quel rapport?</p> + +<p>—Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à +l’aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la +fortune du secret d’état dont il s’agit.</p> + +<p>—Voyons cette figure, monsieur...</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, ce jeu de l’<i>aiguillette empoisonnée</i> consiste +en ceci... Un cercle d’hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend +une des aiguillettes de son pourpoint, et il s’agit de la glisser dans +la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui +se trouve en possession de l’<i>aiguillette</i> est condamnée à une +pénitence.</p> + +<p>—Très bien, monsieur, dit le Gascon, l’habileté du jeu se réduit à se +débarrasser le plus lestement possible de l’aiguillette, en la passant +adroitement à une autre.<a name="page_2059" id="page_2059"></a></p> + +<p>—Vous y voilà, monseigneur...</p> + +<p>—Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d’état qui me +concerne... et... ce jeu-là.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses +et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions +font le même effet que l’<i>aiguillette</i> dans le jeu de ce nom... lesdites +consciences ne songeant qu’à se débarrasser du secret dans une +conscience voisine... afin de se mettre à l’abri de toute +responsabilité...</p> + +<p>—Très bien, monsieur... je commence à saisir l’analogie... il se +pourrait qu’on eût joué à l’<i>aiguillette empoisonnée</i> avec la confession +de ce malheureux chevalier de Crussol...</p> + +<p>—C’est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se +voyant dépositaire d’un secret d’état si important, s’est trouvé dans un +mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers +son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau +de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant +mettre sa conscience en repos, il résolut d’aller en France, de tout +confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de +toute responsabilité...</p> + +<p>—Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais +pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre +toujours votre comparaison, que quelqu’un ait triché...</p> + +<p>—Je puis affirmer à Votre Altesse qu’il y a quelques mois, le père +Griffon, ainsi qu’il l’avait résolu, est arrivé en France et a tout +confié... au général de son<a name="page_2060" id="page_2060"></a> ordre; celui-ci, prenant alors sur lui +toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui +recommandant le plus grand secret.</p> + +<p>—Et à qui diable le général de l’ordre a-t-il passé l’aiguillette? dit +le Gascon, que ce récit amusait beaucoup.</p> + +<p>—Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le +général de l’ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition +effrénée; que peu d’hommes possèdent à un plus haut degré le génie de +l’intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère... +Une fois maître de l’importante confession que le père Griffon avait dû +lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa +conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son +élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi +Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l’état +des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la +position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le +cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n’auriez pas eu +beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des +Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d’un mouvement contre le prince +d’Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu, +votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement +dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre +mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des +Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don +Sanche... le secret<a name="page_2061" id="page_2061"></a> de la confession fut trahi, et votre existence +révélée, monseigneur...</p> + +<p>—Mais c’est un abominable homme que ce don Sanche! s’écria Croustillac.</p> + +<p>—Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal; +et, comme premier moteur de l’entreprise, il sera prince de l’Église, si +le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d’Angleterre. Il est +inutile de vous dire, monseigneur, qu’une fois le père Briars maître du +secret, il s’en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste +des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.</p> + +<p>—Tout s’éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m’étonne plus +de l’inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au +Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me +prenait sans doute pour un espion; je m’explique aussi maintenant les +questions dont il m’accablait pendant la traversée, et qui me semblaient +si saugrenues.</p> + +<p>M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l’étonnement où +le plongeait cette révélation lui dit:</p> + +<p>—Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur. +Sans aucun doute, les préparatifs de l’entreprise n’auront pas été si +secrets que Guillaume d’Orange n’en ait été instruit par ses espions, +qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu’au sein de la +petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent +entièrement sur Votre Altesse, l’usurpateur a donné au colonel Rutler la +mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez<a name="page_2062" id="page_2062"></a> qu’en +tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa +confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut +être indulgent, car c’est à cette révélation que vous devrez un jour la +gloire d’avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d’Angleterre.</p> + +<p>Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l’aventurier, il +regrettait alors de l’avoir provoquée; s’il était découvert, on lui +ferait sans doute payer cher le secret d’état qu’il avait +involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses +pas, il devait s’engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il +marchait.</p> + +<p>L’escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de +l’habitation du Morne-au-Diable.</p> + +<p>Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et +que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et +Croustillac.</p> + +<p>Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument:</p> + +<p>—Holà! les esclaves!</p> + +<p>Après quelques moments d’attente, on descendit l’échelle. L’aventurier +et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la +porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte +par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d’ordonner aux six +soldats de rester en dehors de la voûte.</p> + +<p>Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu’elle avait à faire, à dire, +et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et +s’écria:<a name="page_2063" id="page_2063"></a></p> + +<p>—Ah! monseigneur!</p> + +<p>—Tu ne m’attendais pas?... Et le père Griffon?...</p> + +<p>—Comment, monseigneur, c’est vous?</p> + +<p>—Certainement, c’est moi; mais le père Griffon où est-il?</p> + +<p>—En apprenant tout à l’heure que vous étiez parti pour quelques jours, +madame m’avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne.</p> + +<p>—Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N’a-t-il donc +pas vu ta maîtresse?</p> + +<p>—Mon, monseigneur; madame m’avait dit de ne laisser entrer personne; +alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments +extérieurs.</p> + +<p>—Ainsi, ta maîtresse ne s’attend pas du tout à mon retour?</p> + +<p>—Non, monseigneur, mais...</p> + +<p>—C’est bon, laisse-nous.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de...</p> + +<p>—Non, c’est inutile; j’y vais, moi, dit le Gascon en passant devant +Mirette et en se dirigeant vers le salon.</p> + +<p>—Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la +duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi +ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père +Griffon n’a pu parvenir jusqu’à madame votre femme.</p> + +<p>—Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie! elle devient d’une +sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis +plus là, il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce +bon<a name="page_2064" id="page_2064"></a> religieux; ma plus légère absence lui cause une douleur, un +chagrin, une désolation, des larmes... qui, quelquefois m’inquiètent... +C’est tout simple... depuis que j’étais condamné à cette retraite +absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence +d’aujourd’hui, de si peu de durée qu’elle la croie... lui est +horriblement pénible... pauvre chère âme!...</p> + +<p>—Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse +me permet de lui donner un avis, je l’engagerai à supplier madame la +duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car, +monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à +une extrême célérité dans l’action...</p> + +<p>—Mon désir est aussi d’emmener ma femme le plus promptement possible.</p> + +<p>—Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques +dérangements à madame la duchesse.</p> + +<p>—Elle n’y pensera pas, monsieur... il s’agit de me suivre... répondit +Croustillac d’un air triomphant.</p> + +<p>M. de Chemeraut et l’aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui +précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-Bleue.</p> + +<p>Nous l’avons dit, cette pièce n’était séparée de ce salon que par des +portières; d’épais tapis de Turquie recouvraient les planchers.</p> + +<p>M. de Chemeraut et Croustillac s’approchaient donc sans bruit, +lorsqu’ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés.</p> + +<p>Le chevalier reconnut la voix d’Angèle, il saisit vivement<a name="page_2065" id="page_2065"></a> la main de +M. de Chemeraut, et lui dit à voix basse:</p> + +<p>—C’est ma femme!... Écoutons...</p> + +<p>—Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur le +supposait...</p> + +<p>—Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots, voyez-vous, qui, dans leur +explosion, ont quelque chose d’un éclat de rire convulsif.... Ne bougez +pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur, ajouta le +Gascon, en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder +le plus profond silence.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.<br /><br /> +<small>L’ENTRETIEN.</small></h3> + +<p>Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu’en entendant +Mirette l’appeler monseigneur, il s’était persuadé avec raison que la +Barbe-Bleue était sur ses gardes, que Monmouth était bien caché; et, +quoi qu’en eût dit la mulâtresse, Croustillac était convaincu, encore +avec raison, que le père Griffon avait appris à Angèle que son +soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave +pour que le révérend, au fait de tous les mystères du Morne-au-Diable, +n’eût pas insisté pour prévenir la Barbe-Bleue du nouveau péril qui la +menaçait.<a name="page_2066" id="page_2066"></a></p> + +<p>Si Mirette avait affirmé que le père Griffon n’avait pas vu la +Barbe-Bleue, c’est qu’il entrait dans les vues de celle-ci que le +religieux ne parût pas avoir communiqué avec les habitants du +Morne-au-Diable.</p> + +<p>Nous expliquerons tout à l’heure ce qui doit sembler très contradictoire +dans la conduite de Croustillac, et nous répondrons à cette question: +«S’il voulait abuser du nom qu’il avait pris pour enlever la +Barbe-Bleue, pourquoi l’avait-il fait avertir de son dessein par le père +Griffon?»</p> + +<p>Croustillac, ayant donc recommandé à M. de Chemeraut de rester muet, +s’avança sur la pointe du pied, tout auprès de la portière entr’ouverte, +et regarda ce qui se passait dans le salon, car les éclats de rire +venaient encore de se faire entendre.</p> + +<p>A peine eut-il jeté les yeux dans l’appartement, qu’il se retourna +vivement du côté de M. de Chemeraut, et, la figure décomposée, il lui +dit d’un air indigné:</p> + +<p>—Voyez et écoutez, monsieur! voici à quoi servent les surprises? +J’avais un pressentiment en envoyant ici le père Griffon!... Par +l’enfer! les maris prudents devraient toujours se faire précéder par une +escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour...</p> + +<p>Malgré l’ironie de ces paroles, les traits de Croustillac étaient +bouleversés, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur, +de colère et de haine.</p> + +<p>Après avoir jeté un rapide coup d’œil dans le salon, M. de Chemeraut, +malgré son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques moments +complétement interdit.</p> + +<p>Qu’on juge du spectacle qui causait la confusion de<a name="page_2067" id="page_2067"></a> M. de Chemeraut, et +la rage, non pas feinte, mais sincère, mais cruelle, du Gascon qui, nous +l’avons dit, aimait passionnément la Barbe-Bleue, se dévouait +généreusement pour elle, et n’était pas encore au fait des déguisements +du prince.</p> + +<p>Monmouth, sous les traits du capitaine l’Ouragan, le flibustier mulâtre, +était négligemment étendu sur un canapé; il fumait une longue pipe de +caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret doré.</p> + +<p>Angèle, agenouillée auprès de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe +du flibustier avec une longue épingle d’or.</p> + +<p>—Bon, ça va, ça va maintenant, dit Monmouth, que nous appellerons +l’Ouragan pendant cette scène. Ma pipe est allumée; maintenant, à +boire...</p> + +<p>Angèle prit sur une table une large coupe de verre de Bohême et une +carafe de cristal, s’approcha du divan, et pendant que le flibustier +aspirait vivement quelques bouffées de tabac, la duchesse lui versa avec +une grâce charmante plein un verre de vin de muscatelle.</p> + +<p>L’Ouragan le vida d’un trait, après quoi il embrassa cavalièrement +Angèle en lui disant:—Le vin est bon, la femme jolie, au diable le +mari!</p> + +<p>En entendant ces mots trop significatifs, M. de Chemeraut voulut se +retirer.</p> + +<p>Croustillac le retint, et lui dit à voix basse:</p> + +<p>—Restez, monsieur, restez; je veux les confondre, les surprendre, les +misérables!</p> + +<p>La figure de Croustillac s’assombrissait de plus en plus. L’alerte qu’il +avait donnée au Morne-au-Diable<a name="page_2068" id="page_2068"></a> en priant le père Griffon d’aller +avertir la Barbe-Bleue qu’il se préparait à venir la chercher, cachait +un dessein très louable, très généreux, que nous expliquerons tout à +l’heure.</p> + +<p>La vue du flibustier, en exaltant la jalousie de l’aventurier jusqu’à la +rage, changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas +compte de l’audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se +refuser à l’évidence des privautés du mulâtre qu’il n’avait pas encore +vues; il se souvenait des familiarités non moins choquantes du Caraïbe +et du boucanier. Il se persuada qu’il était dupe d’une créature +affreusement dépravée; il crut que Monmouth, son mari, n’existait plus +ou n’habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angèle avait secondé +son stratagème (à lui Croustillac), ç’avait été pour se débarrasser d’un +témoin importun.</p> + +<p>Furieux d’être pris pour jouet, douloureusement blessé dans un amour +vrai, Croustillac résolut de se venger sans pitié, et d’abuser cette +fois véritablement du nom et de la situation qu’il avait pris par un +motif si honorable. Il dit à M. de Chemeraut, d’une voix sourde, émue, +avec une expression de colère concentrée, qui rentrait admirablement +bien dans l’esprit de son rôle:</p> + +<p>—Pas un mot, monsieur, je veux tout entendre parce que je veux tout +punir sans miséricorde.</p> + +<p>—Mais, monseigneur...</p> + +<p>Un geste impérieux de Croustillac ferma la bouche à M. de Chemeraut; +tous deux prêtèrent une oreille attentive à la conversation d’Angèle et +du flibustier qui,<a name="page_2069" id="page_2069"></a> nous devons le dire, savaient parfaitement être +écoutés.</p> + +<p>—Enfin, ma belle infante, disait l’Ouragan, te voilà libre au moins +pour quelque temps.</p> + +<p>—Si ce n’est pour toujours, répondit la Barbe-Bleue en souriant.</p> + +<p>—Pour toujours? que veux-tu dire, mauvais petit démon? dit le +flibustier.</p> + +<p>Angèle vint s’asseoir auprès du mulâtre; en causant, elle lui passa une +main dans les cheveux avec une câlinerie coquette qui fit bondir le +malheureux Croustillac.</p> + +<p>—Monseigneur... un mot, et mes gens vous débarrasseront de ce +sacripant, dit tout bas M. de Chemeraut, qui avait pitié du Gascon.</p> + +<p>—Je saurai bien me venger moi-même, dit sourdement l’aventurier, qui ne +put voir se prolonger cette scène, et s’adressant à M. de Chemeraut:</p> + +<p>—Monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misérables.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, cet homme a l’air robuste et déterminé...</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur, j’en aurai bon compte.</p> + +<p>—Si vous m’en croyez, monseigneur... nous partirons à l’instant, vous +abandonnerez à ses remords une femme assez malheureuse pour oublier +ainsi ses devoirs.</p> + +<p>—L’abandonner?... Non, pardieu, monsieur. De gré ou de force elle me +suivra... ce sera ma vengeance.</p> + +<p>—Que Votre Altesse me permette une observation...<a name="page_2070" id="page_2070"></a> Après un +événement... si scandaleux, la vue de madame la duchesse ne peut vous +être qu’à tout jamais odieuse... monseigneur. Partons, partons; oubliez +une coupable épouse... la gloire vous consolera.</p> + +<p>—Monsieur, dit impatiemment le Gascon, je désire parler à ma femme.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, ce misérable...</p> + +<p>—Encore une fois, monsieur, suis-je un homme sans courage et sans +force, pour qu’un pareil drôle m’intimide? Je veux rester seul avec +eux... Certains débats domestiques doivent être murés. Veuillez +m’attendre dans la pièce voisine; avant un quart d’heure je suis à vous.</p> + +<p>Croustillac prononça ces mots d’un accent si impérieux, sa physionomie +était tellement désolée, que M. de Chemeraut s’inclina sans oser +insister davantage.</p> + +<p>Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte, +qu’il referma aussitôt sur lui.</p> + +<p>Traversant le salon à grands pas, l’aventurier entra brusquement dans la +pièce où se tenaient le mulâtre et la Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Madame, s’écria le Gascon, la figure contractée par une douloureuse +indignation, votre conduite est abominable!</p> + +<p>Le mulâtre, qui était couché sur le canapé, se releva brusquement, il +allait répondre... Angèle, d’un coup d’œil, le supplia de n’en rien +faire.</p> + +<p>Autant Monmouth avait voulu généreusement s’opposer au sacrifice du +chevalier lorsqu’il croyait ce sacrifice désintéressé, autant il était +résolu à ne pas se<a name="page_2071" id="page_2071"></a> faire connaître alors qu’il croyait l’aventurier +capable d’une indigne trahison.</p> + +<p>—Monsieur, dit froidement Angèle au Gascon, l’envoyé de France peut +encore nous entendre. Passons dans une autre pièce.</p> + +<p>Elle ouvrit la porte de l’appartement particulier de Monmouth, et y +entra, suivi du flibustier et de Croustillac.</p> + +<p>La porte fermée, l’aventurier s’écria:</p> + +<p>—Je vous répète, madame, que vous avez indignement abusé de ma +délicatesse!</p> + +<p>—J’ai à vous demander compte de votre déloyale conduite, monsieur, dit +fièrement Angèle. Mais expliquez-vous d’abord.</p> + +<p>Pendant cette scène, Monmouth, gravement préoccupé, se promenait, les +bras croisés dans la chambre, les yeux fixés sur le parquet.</p> + +<p>—Vous voulez que je m’explique, madame; oh! ce ne sera pas long. +D’abord, apprenez... qu’à tort... ou à raison... je vous aimais, madame! +s’écria Croustillac avec une explosion de tendresse et de colère.</p> + +<p>—C’est-à-dire que vous vous étiez vanté à vos compagnons de voyage +d’épouser la riche veuve du Morne-au-Diable, monsieur!</p> + +<p>—Soit, madame, à bord de la <i>Licorne</i>... mon langage a été impertinent, +mes prétentions ont été absurdes, cupides... je vous l’accorde... Mais +quand je parlais ainsi, mais quand je pensais ainsi, je ne vous avais +pas vue.</p> + +<p>—Ma vue, monsieur, ne vous a pas donné des idées beaucoup plus +honorables, dit sévèrement Angèle, toujours<a name="page_2072" id="page_2072"></a> persuadée que Croustillac +voulait cruellement abuser de la position où il se trouvait.</p> + +<p>—Écoutez-moi... madame, je vous aimais véritablement... C’est vous dire +que j’étais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque, +tout stupide qu’il vous parût... Oui... je vous aimais parce que mon +cœur me disait que je faisait bien de vous aimer, parce que je me +sentais meilleur en vous aimant... Vous pouviez railler cet amour... +j’étais assez payé par le bonheur qu’il me donnait... Quand vous m’avez +dit:—Monsieur, je me suis moquée de vous, je vous ai pris pour un +jouet... vous êtes un pauvre diable, je vous ferai l’aumône... et vous +serez trop content...</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—Quand vous m’avez dit cela... ne croyez pas que j’aie été humilié, +madame... non, cela m’a fait mal... bien mal, mais j’ai vite oublié +cette injure... dès que j’ai vu que vous compreniez que tout pauvre que +j’étais... je pouvais être sensible à autre chose qu’à l’argent... Alors +vous m’avez dit quelques bonnes paroles, vous m’avez appelé votre ami, +votre ami!... après ce mot-là... je me serais jeté dans le feu pour +vous, et cela pour le seul plaisir de m’y jeter; car je n’avais plus +rien à espérer de vous, moi... le bon temps de ma folie était passé... +je voyais trop clair dans mon cœur pour ne pas reconnaître que +j’étais une espèce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir +rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma +seule ambition... et celle-là n’offensait personne... eût été de me +dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?... +moi... vagabond!<a name="page_2073" id="page_2073"></a> qui n’ai que ma vieille épée, mon vieux chapeau et mes +bas roses... Eh bien! pourtant, par un hasard que j’ai d’abord béni, le +soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu’on nomme votre mari; +l’erreur du colonel peut vous être utile... Jugez de ma joie... Je puis +sauver un homme que vous aimez passionnément... J’aurais préféré sauver +autre chose... mais je n’avais pas le temps de choisir... Je risque +tout, y compris l’éternel poignard du colonel. J’augmente par tous les +moyens possibles sa double méprise. Vous venez à mon aide... +c’est-à-dire que vous m’enfoncez dans le bourbier jusqu’au cou, au moyen +de bagatelles dont vous me harnachez... C’est égal... j’y vais de tout +cœur... je me trouve satisfait comme ça, et je quitte cette maison +sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en +perspective, sans compter l’éternel poignard du Flamand... Eh bien! +malgré tout, je vous le répète, j’étais content... Je me disais: Je ne +sais pas ce qui m’attend, corde ou cachot; mais je suis bien sûr que la +Barbe-Bleue se dira: C’est heureux, mordioux, bien heureux pour nous au +moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable, que lui +sera-t-il arrivé?... Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne +demandais pas même un regret... un souvenir seulement... un souvenir, +dit le Gascon en s’attendrissant malgré lui.</p> + +<p>—Aussi, monsieur, dit Angèle, tant que je vous ai cru réellement +généreux, ma reconnaissance ne vous a pas manqué.</p> + +<p>Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon. Il s’écria:<a name="page_2074" id="page_2074"></a></p> + +<p>—Votre reconnaissance, madame! mordioux, parlons-en... elle est belle! +Mais je continue:—Nous sortons d’ici avec le Flamand... En descendant +du morne, nous rencontrons l’envoyé de France; Rutler se croit trahi, il +commence par m’allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce +sont les profits du dévouement. Si la lame ne s’était pas brisée, +j’étais tué. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... ça +n’est probablement pas dans l’espérance d’être prochainement couronné de +roses ou caressé par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise, +on garrotte Rutler, je me trouve face à face avec l’envoyé de France... +Je ne perds pas la tête, il s’agissait de vous et d’un malheureux +proscrit que vous aimiez passionnément... J’aurais toujours mieux aimé +qu’il se fût agi de M. votre père ou de M. votre oncle... Mais je +continuais à n’avoir pas le choix... d’ailleurs la conscience d’être +utile à deux jeunes gens intéressants faisait taire mon égoïsme... Plus +ça se compliquait plus je mettais d’amour-propre à vous sauver... Il +fallait redoubler d’aplomb, d’audace... ça m’allait... Les monstrueux +mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m’absolvaient de tous +ceux que j’avais faits dans de mauvaises intentions..... Le bon Dieu +s’en mêla, il m’inspira les plus énormes bourdes qu’on puisse imaginer, +elles furent avalées comme une manne céleste par l’envoyé de France; je +jouai mon rôle de mon mieux; M. de Chemeraut me dit en deux mots le +sujet de sa mission: une insurrection appuyée par le roi de France était +prête à éclater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait<a name="page_2075" id="page_2075"></a> à la +tête du mouvement, le succès était certain.</p> + +<p>Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec +Angèle.</p> + +<p>Le Gascon continua:</p> + +<p>—Quand je m’en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand +et de son poignard, je n’avais pas soufflé mot... Je m’étais bien gardé +de vouloir revenir ici; mais M. de Chemeraut me confiait une chose +peut-être avantageuse pour le prince... je n’avais pas le droit de +refuser pour lui... Je commençai donc par accepter en son nom toutes +sortes de vice-royauté. Mais s’il voulait réellement prendre part à ce +mouvement, comment le prévenir? M. de Chemeraut désirait mettre à la +voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l’envoyé +de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernière rencontre et me +croyant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute être ici en +sûreté? Une idée me vint; je dis à M. de Chemeraut:—«Les choses ont +changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au +Morne-au-Diable!» C’était le seul moyen d’avoir une entrevue avec vous, +madame... et d’avertir le prince de ce qu’on lui proposait. S’il +acceptait, je me <i>déprincipalisais</i>; s’il refusait, je refusais comme +devant, et il était sauvé...</p> + +<p>—Comment, monsieur, s’écria Angèle, telle était votre généreuse +intention? vous vouliez...</p> + +<p>—Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus +généreux que je ne le suis, dit amèrement le Gascon. Je priai donc le +père Griffon de venir vous avertir, madame, que je désirais vous +emmener.<a name="page_2076" id="page_2076"></a> M. de Chemeraut m’écoutait; je ne pouvais en dire davantage au +religieux, mais cela suffisait. De deux choses l’une... ou vous me +comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous +les cas, vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car +c’était mon idée fixe...</p> + +<p>—Ainsi, monsieur, s’écria Angèle en regardant Croustillac avec autant +d’étonnement que de reconnaissance, votre intention n’était +véritablement pas..... d’abuser de...</p> + +<p>Le Gascon l’interrompit brusquement. Non... madame, non; je n’avais +alors aucune méchante intention quoique certaines particularités de +votre existence me parussent très inexplicables... Je vous croyais +sincèrement attachée à un prince malheureux, et à tout prix j’aurais +sauvé le duc.</p> + +<p>—Ah! monsieur, combien je vous ai mal jugé! Vous êtes le plus généreux +des hommes, s’écria Angèle.</p> + +<p>L’aventurier poussa un éclat de rire sardonique qui stupéfia la jeune +femme; puis il continua d’un air sombre:</p> + +<p>—Dieu merci... mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que +généreux veut dire stupide; que dévoué veut dire niais. Je profiterai de +la leçon. Polyphème de Croustillac se venge rarement... mais quand il se +venge, il se venge bien... surtout lorsque la vengeance est aussi +charmante que celle qui l’attend.</p> + +<p>—Vous... venger, monsieur! dit Angèle, et de quoi?</p> + +<p>—De quoi, madame? Vous avez l’audace de me le demander, vous?<a name="page_2077" id="page_2077"></a></p> + +<p>—Mais, sans doute; que vous ai-je fait? pourquoi cette haine?</p> + +<p>L’aventurier frappa du pied avec tant de violence, que le mulâtre fit un +pas vers lui; mais Croustillac concentra sa colère, et dit à Angèle +d’une voix brève, avec une amère ironie:</p> + +<p>—Écoutez, madame, il me semble que, sans être possédé d’un orgueil +infernal, je pouvais espérer un souvenir de votre part, lorsque pour +vous je me jetais, de gaieté de cœur, au milieu des positions les +plus dangereuses. Il me semble, madame, ajouta le Gascon en ne pouvant +contenir son indignation, qui augmentait à mesure qu’il parlait, il me +semble, madame, que ce n’était pas au moment même où, au risque de ma +vie, je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si +passionnément, dit-on, que ce n’était pas alors que vous deviez oublier +toute pudeur...</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—Oui, madame... oublier toute pudeur, toute honte, pour vous jeter dans +les bras d’un misérable mulâtre... et pousser l’abjection jusqu’à lui +allumer sa pipe... En vérité, j’étais bien brute! ajouta le Gascon avec +une recrudescence de fureur... Par dévoûment pour madame, je risquais ma +peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque +outrageusement de son époux et de moi, fait ici d’abominables orgies +avec un tas de bandits... Allons donc, mordioux... le fils de ma mère ne +mériterait pas d’être né dans mon pays et d’avoir rôti le balai, comme +on dit... dans la capitale de l’univers, s’il ne trouvait pas à son tour +de quoi rire dans cette aventure... En<a name="page_2078" id="page_2078"></a> un mot, madame, reprit-il +durement, vous pouvez me supposer les plus méchantes intentions du +monde... et vous ne serez jamais au dessous de la vérité... car je vous +suis aussi hostile que je vous étais dévoué... Du reste, j’aime mieux +cela... rien n’est plus gênant que les beaux sentiments... J’aurais à +recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m’en +garderais bien... Je préfère, mordioux! la façon dont je vous aime +maintenant à celle de tantôt, ajouta Croustillac en jetant un regard +étincelant sur Angèle.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.<br /><br /> +<small>RÉVÉLATION.</small></h3> + +<p>Le pauvre Gascon, emporté par la colère et par la jalousie, se faisait +beaucoup plus méchant qu’il ne l’était réellement; malheureusement la +duchesse de Monmouth ne le connaissait pas assez pour deviner +l’exagération de ces féroces apparences.</p> + +<p>Angèle crut l’aventurier capable de regretter sérieusement de s’être +montré généreux; dans ce doute, elle hésita naturellement à calmer la +jalousie du Gascon en lui dévoilant le secret du déguisement de +Monmouth, cet aveu pouvait tout perdre si le chevalier n’était pas de +bonne foi. Il était donc prudent de se tenir encore sur la réserve.<a name="page_2079" id="page_2079"></a></p> + +<p>—Monsieur, dit Angèle, vous vous trompez... il y a dans ma conduite des +mystères que je ne puis vous expliquer encore.</p> + +<p>Ces mots redoublèrent l’irritation de Croustillac; depuis trois jours il +ne se trouvait que trop mêlé à de mystérieux événements: aussi +s’écria-t-il:</p> + +<p>—J’ai assez de mystères comme cela! j’en ai trop, de ceux qui vous +regardent surtout; je ne veux pas être plus longtemps votre dupe, +madame! Je ne sais pas quel sort m’attend, je ne sais comment tout ceci +finira, mais, par l’enfer, vous me suivrez!</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—Oui, madame, j’ai les inconvénients du rôle de votre époux bien-aimé, +j’en aurai du moins les agréments; quant à cet indigne scélérat de +mulâtre... qui ne dit mot, fait le sournois, et n’en pense pas moins, je +le livrerai à M. de Chemeraut, et il m’en rendra bon compte... Si ce +n’était souiller l’épée d’un gentilhomme que de la tremper dans le sang +esclave, je me serais chargé moi-même de cette vengeance!</p> + +<p>Angèle échangea un coup d’œil avec Monmouth, dont l’imperturbable +sang-froid exaspérait le Gascon. Tous deux sentirent la nécessité de +calmer le chevalier, sa colère pouvait devenir dangereuse; il fallait le +calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince.</p> + +<p>La jeune femme dit donc à l’aventurier:</p> + +<p>—Tout va s’expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers +vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté +de votre dévouement. Le père Griffon (quoiqu’il eût répondu de vous,<a name="page_2080" id="page_2080"></a> +monsieur) a été, comme moi, trompé sur le véritable motif de vos +intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que +vous étiez capable d’abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper +au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un +moyen, bien certain, sans doute, mais qui pouvait réussir. Je ne pouvais +fuir, c’était aller à votre rencontre; je donnai donc les ordres +nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut, +espérant que vous me surprendriez à l’improviste, et qu’ainsi témoin de +la tendre intimité qui m’attachait au capitaine...</p> + +<p>—Comment! c’est exprès que vous m’aviez ménagé cette agréable +perspective? s’écria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en +face... Mais c’est le dernier terme de la dégradation et du +dévergondage, madame... Et dans quel but, s’il vous plaît, teniez vous à +me prouver l’abominable intimité qui vous lie à ce bandit?</p> + +<p>—Afin, monsieur, qu’il vous fût impossible de m’emmener avec vous. M. +de Chemeraut étant témoin de ma coupable liaison avec le capitaine +l’Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de +Monmouth, reprendre aux yeux de l’envoyé français, une femme aussi +coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis...</p> + +<p>—Vous l’avouez donc, madame?</p> + +<p>—Oui!... eh bien, oui, monsieur!... ne soyez pas généreux à demi... Que +vous importe que j’aime... un esclave, comme vous dites...</p> + +<p>—Comment, madame, que m’importe... mais vous<a name="page_2081" id="page_2081"></a> avez donc juré de me +mettre hors de moi... Que m’importe? Et à quoi sert-il alors que je joue +le rôle de votre mari? existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous +servez-vous pas de l’erreur dont je suis victime pour vous débarrasser +de moi? n’est-il pas déjà bien loin, en sûreté, ce mari? Mais c’est à +devenir fou, s’écria la Gascon d’un air égaré, à chaque instant je crois +que ma tête est sens dessus dessous; je suis ou non depuis deux jours le +jouet d’un abominable cauchemar... Qui êtes-vous? où suis-je? que +suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord? suis-je le prince? suis-je +vice-roi... ou même roi? ai-je eu le cou coupé, oui ou non?... qu’on +s’explique; il faut que cela finisse! s’il y a un duc de Monmouth, où +est-il? montrez-le moi... s’écria le malheureux aventurier dans un état +d’exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir.</p> + +<p>Angèle, effrayée et moins disposée que jamais à tout avouer au Gascon, +dit en hésitant:</p> + +<p>—Monsieur, certaines circonstances mystérieuses...</p> + +<p>Croustillac ne la laissa pas continuer, et s’écria:</p> + +<p>—Encore des mystères!... je vous le répète, j’ai assez de mystères +comme ça... Je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu’un autre, +mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou.</p> + +<p>—Monsieur, veuillez donc comprendre...</p> + +<p>—Madame, je ne veux pas comprendre, s’écria le chevalier en frappant du +pied avec fureur, c’est justement parce que j’ai voulu comprendre que ma +tête se dérange...</p> + +<p>—Monsieur, reprit Angèle, je vous en prie, calmez-vous, réfléchissez.<a name="page_2082" id="page_2082"></a></p> + +<p>—Je ne veux ni comprendre ni réfléchir, s’écria Croustillac avec une +nouvelle exaspération, à tort ou à raison j’ai mis dans ma tête que vous +m’accompagneriez, et vous m’accompagnerez... Je ne sais pas où est votre +mari, je ne veux pas le savoir... ce que je sais, c’est que vous n’êtes +cruelle ni pour les Caraïbes, ni pour les boucaniers, ni pour les +mulâtres... Eh bien! vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous +voyez bien cette pendule, si dans cinq minutes vous ne consentez pas à +m’accompagner, je dis tout à M. de Chemeraut, et il en arrivera ce qu’il +pourra... Décidez-vous, je ne parle plus jusque-là, je me fais sourd, +car ma tête crèverait comme une grenade au moindre propos.</p> + +<p>Et Croustillac se jeta dans un fauteuil, mit ses mains sur ses oreilles +pour ne rien entendre, et attacha ses yeux sur la pendule.</p> + +<p>Monmouth n’avait pas cessé de se promener dans la chambre avec +agitation; il était, ainsi qu’Angèle, dans une affreuse perplexité.</p> + +<p>—Jacques, peut-être est-ce un honnête homme lui dit tout bas Angèle; +mais son exaltation m’épouvante, regarde comme il a l’air égaré.</p> + +<p>—Il faut risquer de nous confier à sa loyauté, il parlera sans cela.</p> + +<p>—Mais s’il nous trompe? Mais s’il parle?</p> + +<p>—Angèle, entre deux dangers il faut choisir le moindre.</p> + +<p>—Oui, s’il consent à passer pour toi... tu es sauvé... cette fois du +moins.</p> + +<p>—Mais dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de M. de +Chemeraut.<a name="page_2083" id="page_2083"></a></p> + +<p>—Oh! c’est un abîme... un abîme!</p> + +<p>—Jamais je ne consentirai maintenant à rallumer la guerre civile en +Angleterre... j’aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais +te quitter... mon Dieu...</p> + +<p>—Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme?</p> + +<p>—D’immenses..... possesseur d’un pareil secret d’état!</p> + +<p>—Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah! que faire? +Jacques, l’heure s’avance.</p> + +<p>Après un moment de réflexion, Monmouth dit:</p> + +<p>—Il n’y a pas à balancer, disons-lui tout; s’il consent à jouer encore +mon rôle pendant quelques heures, je suis sauvé, et j’ai le moyen de le +mettre à l’abri du ressentiment de l’envoyé de France.</p> + +<p>—Jacques, si cet homme était un traître? Mon Dieu, prends garde...</p> + +<p>A ce moment, l’aventurier, voyant l’aiguille marquer la cinquième +minute, se leva et dit à Angèle:</p> + +<p>—Eh bien! madame, à quoi vous décidez-vous? Un oui ou un non, car je +suis incapable d’entendre ou de comprendre autre chose; voulez-vous me +suivre ou ne le voulez-vous pas? répondez.</p> + +<p>Monmouth s’approcha de lui d’un air grave et imposant:</p> + +<p>—Je vais, monsieur, vous donner une preuve de haute estime et de...</p> + +<p>—Ton estime, scélérat! s’écria Croustillac indigné en interrompant le +duc, est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi? Ton estime...<a name="page_2084" id="page_2084"></a></p> + +<p>—Mais, monsieur...</p> + +<p>—Pas un mot de plus, s’écria Croustillac indigné en se retournant vers +Angèle, madame, voulez-vous me suivre? Est-ce oui, est-ce non?</p> + +<p>—Mais, écoutez...</p> + +<p>—Est-ce oui, est-ce non? s’écria-t-il en se dirigeant vers la porte, +répondez, ou j’appelle M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Mais, par saint Georges! s’écria Monmouth.</p> + +<p>Le chevalier allait ouvrir la porte, lorsque la jeune femme lui saisit +les deux mains d’un air si suppliant, qu’il s’arrêta malgré lui.</p> + +<p>—Eh bien oui... oui, je vous suivrai, dit-elle avec épouvante.</p> + +<p>—Enfin! dit le Gascon, à la bonne heure... Donnez-moi votre bras, et +partons; M. de Chemeraut doit trouver le temps long.</p> + +<p>—Mais un instant... il faut que vous sachiez tout, dit la pauvre femme +en toute hâte. Le Caraïbe n’était autre chose que le flibustier... ou +plutôt le boucanier et le Caraïbe ne sont que...</p> + +<p>—Ah çà! vous recommencez; vous voulez donc que ma raison y reste? +s’écria le Gascon en faisant un effort désespéré et en courant vers la +porte pour appeler M. de Chemeraut.</p> + +<p>Le prince se précipita sur Croustillac, lui saisit les deux poignets +dans une de ses mains, et lui mit l’autre sur la bouche au moment où le +chevalier criait:—A moi, M. de Chemeraut! puis il lui dit à voix basse:</p> + +<p>—C’est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth.<a name="page_2085" id="page_2085"></a></p> + +<p>Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononçant ces +paroles; mais, au point d’exaspération où était Croustillac, il ne vit +dans la révélation du prince qu’une nouvelle ruse ou une nouvelle +injure, et il redoubla d’efforts pour se dégager.</p> + +<p>Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait +pas d’énergie; il commençait à se débattre d’une manière inquiétante, +lorsque Angèle, épouvantée, courut prendre un flacon, mit sur son +mouchoir une goutte de liqueur, et frottant la main du prince, enleva la +couleur de bitume qui s’y trouvait, et la peau redevint blanche.</p> + +<p>—Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n’en font +qu’un? dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac, et en lui +montrant sa main blanchie.</p> + +<p>Ces mots furent un trait de lumière pour l’aventurier: il comprit tout.</p> + +<p>Malheureusement, au moment où le prince ôta sa main de la bouche du +Gascon, celui-ci n’avait pu retenir, ce cri: <i>A moi, monsieur de +Chemeraut!</i></p> + +<p>Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l’attention de l’envoyé de +France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre +l’épée à la main.</p> + +<p>Il est impossible de peindre la stupéfaction, l’effroi de ces trois +personnages, lorsque M. de Chemeraut parut.</p> + +<p>Le duc mit la main sur son poignard;</p> + +<p>Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses +mains;</p> + +<p>Croustillac regarda autour de lui d’un air désolé, regrettant, mais trop +tard, sa maladresse.<a name="page_2086" id="page_2086"></a></p> + +<p>Néanmoins, la présence d’esprit de l’aventurier lui revint peu à peu; de +même qu’il suffit d’un vif rayon de soleil pour dissiper un épais +brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois +déguisements du prince, tout s’éclaircit à ses yeux; son esprit, +jusqu’alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensants +sur la Barbe-Bleue cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de l’avoir +accusée, et la volonté de se dévouer pour elle et pour le prince.</p> + +<p>Avec une merveilleuse <i>spontanéité d’invention</i> (nous nous intéressons +trop maintenant au Gascon pour dire: avec une merveilleuse faculté de +mensonge), Croustillac basa son <i>plan de campagne</i> contre M. de +Chemeraut, qui, toujours l’épée à la main, se tenait sur le seuil de la +porte, et répétait pour la seconde fois:</p> + +<p>—Qu’y a-t-il, monseigneur?... qu’y a-t-il donc? Je croyais avoir +entendu le bruit d’une lutte, et votre voix qui criait à l’aide...</p> + +<p>—Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur... dit Croustillac d’un air +sombre.</p> + +<p>Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient +les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il était alors +complétement maître de leur sort.</p> + +<p>Pourtant, si Angèle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien +examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqué une +sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui à +travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front.</p> + +<p>M. de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l’avait +appelé.<a name="page_2087" id="page_2087"></a></p> + +<p>—Je vous ai appelé, monsieur, lui dit le chevalier d’une voix lugubre, +en ayant l’air du sortir d’une profonde rêverie, je vous ai appelé pour +me venir en aide...</p> + +<p>—Monseigneur... serait-ce ce misérable? dit l’envoyé en montrant +Monmouth, qui, debout, les bras croisés, se tenait près du fauteuil où +était Angèle, prêt à la défendre et à vendre chèrement sa vie; car, nous +l’avons dit, il ignorait encore les projets de l’aventurier.</p> + +<p>—Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Chemeraut, et je le mets entre +les mains de mon escorte.</p> + +<p>Le Gascon secoua la tête, et répondit:</p> + +<p>—Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n’est pas contre +un pareil bandit que je vous ai appelé à mon aide, monsieur, c’est +contre moi-même.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, monseigneur?</p> + +<p>—Je veux dire que j’ai peur de me laisser fléchir par les larmes de +cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu’audacieusement +coupable.</p> + +<p>—Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour +être juste.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur... c’est pour cela que je redoute tant ma +faiblesse. Je vous ai appelé afin que votre vue rallume mon indignation, +renflamme ma colère; car vous avez été témoin de mon déshonneur, +monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je +serais un lâche... que je mériterais mon sort... N’est-ce pas, monsieur?</p> + +<p>—Monseigneur...</p> + +<p>—Je vous comprends... vous avez raison... oui, par<a name="page_2088" id="page_2088"></a> saint Georges! +Croustillac se souvenait d’avoir entendu le prince faire ce serment, par +saint Georges... je saurai me venger...</p> + +<p>Angèle et le duc respirèrent; ils comprirent que le chevalier voulait +les sauver.</p> + +<p>—Monseigneur, dit sévèrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de +répéter à Votre Altesse, devant madame, ce que j’avais l’honneur de vous +dire il y a quelques instants... Une barrière insurmontable vous sépare +maintenant... d’une épouse coupable, ajouta l’envoyé avec effort, +pendant qu’Angèle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son +mouchoir.</p> + +<p>Croustillac releva la tête, et s’écria d’une voix déchirante:</p> + +<p>—Trompé par un mulâtre... encore!... monsieur, par un misérable +mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré!</p> + +<p>—Monseigneur!</p> + +<p>—Enfin, monsieur, ajouta Croustillac, en s’adressant à l’envoyé d’un +air d’indignation douloureuse, vous saviez pourquoi je revenais... quels +étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tête de madame; +eh bien, n’est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu’à ce +moment-là justement... une épouse... criminelle...</p> + +<p>—Monseigneur, s’écria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon, +maintenant ces projets doivent être un secret pour madame.</p> + +<p>—Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise! Je +rentre, le cœur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes +paisibles lares... Eh bien! qu’est-ce que j’entends!<a name="page_2089" id="page_2089"></a></p> + +<p>—Monseigneur!...</p> + +<p>—Vous l’avez entendu comme moi... Ce n’est pas tout... qu’est-ce que je +vois?...</p> + +<p>—Monseigneur, monseigneur, calmez-vous...</p> + +<p>—Vous l’avez vu comme moi... un bandit mulâtre!!! Mais cela ne se +passera pas ainsi... non... non... par saint Georges! Oui, j’ai bien +fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colère bouillonne, les +projets les plus cruels s’offrent en foule à mon imagination... Oui... +oui... c’est cela, dit Croustillac d’un air méditatif, j’y suis +enfin!... j’ai trouvé une vengeance digne de l’offense.</p> + +<p>—Monseigneur... le mépris...</p> + +<p>—Le mépris? cela vous est bien facile à dire, monsieur... le mépris!... +Non, monsieur, il me faut autre chose... j’ai trouvé mieux... et vous +m’aiderez.</p> + +<p>—Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres +que j’ai reçus et au succès de ma mission.</p> + +<p>—Je renonce à emmener cette indigne femme! De ce jour, de ce moment, +tout est à jamais fini entre elle et moi!</p> + +<p>—Vive Dieu! monseigneur, s’écria M. de Chemeraut, ravi de cette +détermination, vous ne pouviez plus sagement agir.</p> + +<p>—Demain, au point du jour, dit le Gascon d’une voix brève, elle et son +odieux complice s’embarqueront à bord d’un de mes bâtiments.<a name="page_2090" id="page_2090"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.<br /><br /> +<small>LE DÉVOUEMENT.</small></h3> + +<p>—Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable +s’embarqueront sur un de mes bâtiments, voilà toute ma vengeance, +ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je +sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice... +tous les deux... comme s’ils étaient véritablement mari et femme... les +misérables... ils seront embarqués ensemble... Quant à la destination du +bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d’une si épouvantable +férocité que M. de Chemeraut en fut frappé, quant au sort qui attend les +coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que +moi.</p> + +<p>Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s’écria:</p> + +<p>—Ah! vous voulez pour amant des mulâtres, madame la duchesse! eh bien! +vous en aurez! Et toi, scélérat! il te faut des femmes blanches! des +duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres +amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix +terrible vous serez réunis.</p> + +<p>—Monseigneur, que prétendez-vous faire?</p> + +<p>—Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le +reste se passera sur un terrain neutre,<a name="page_2091" id="page_2091"></a> ajouta le Gascon avec un +sourire mystérieux et farouche, oui... dans une île déserte... et +puisque ce tendre couple s’aime... s’aime à la mort, il aura du temps de +reste pour se le prouver... jusqu’à la mort...</p> + +<p>—Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit +M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim +sa femme et le mulâtre.</p> + +<p>—Terrible! vous l’avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et +comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c’est de me +prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d’un de mes +navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner +des ordres... des ordres auxquels il n’oserait peut-être pas obéir si je +ne les lui donnais personnellement.</p> + +<p>M. de Chemeraut, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de +Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse:</p> + +<p>—Monseigneur, la justice est sévère... mais elle ne dois pas être +cruelle.</p> + +<p>—Qu’est-ce à dire, monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je +pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous +votre concours lorsqu’il s’agit seulement de conduire cet homme et sa +complice à bord d’un bâtiment qui m’appartient?</p> + +<p>—Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu’il serait +peut-être plus généreux de...</p> + +<p>Angèle, voyant qu’elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds +de Croustillac en criant grâce! pendant que Monmouth semblait se +renfermer dans un<a name="page_2092" id="page_2092"></a> morne et sombre silence; puis, s’adressant à M. de +Chemeraut, la jeune femme ajouta:</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi +auprès de mon cher lord... qu’il me condamne aux peines les plus +cruelles, j’ai tout mérité, je souffrirai tout... mais que mon cher +lord...</p> + +<p>—Je vous défends de m’appeler votre cher lord... madame, dit amèrement +Croustillac, je ne suis plus votre cher lord.</p> + +<p>—Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment +dont vous parlez.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, madame?</p> + +<p>—Mon Dieu, parce que c’est le brigantin le <i>Caméléon</i>, commandé par le +capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplacé le +flibustier l’Ouragan dans ce commandement.</p> + +<p>—Et c’est justement pour cela que j’ai choisi le <i>Caméléon</i>, madame; +c’est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de +votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait à merveille +l’intention d’Angèle.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain +matin, ici tout près, presque au pied du Morne... à l’anse aux Caïmans.</p> + +<p>—Oui, madame, je le sais.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer à m’embarquer là, lorsque, +pour rien au monde, je n’aurais seulement osé approcher de ce rivage... +Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se +rattachent à cet endroit?</p> + +<p>—Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut<a name="page_2093" id="page_2093"></a> dire ce que je ne +savais pas, qu’il y a justement un bâtiment à elle appelé <i>Caméléon</i>, +dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près +d’ici... J’y suis... Il s’agit probablement de ce navire qu’elle avait +fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc +lorsqu’elle m’avait vu emmené par le colonel Rutler; un des nègres +pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en +conséquence.</p> + +<p>Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion:</p> + +<p>—Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame.</p> + +<p>—Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?...</p> + +<p>—Oui, oui! s’écria le chevalier avec une explosion de fureur, oui... +point de pitié pour l’infâme qui m’a indignement outragé... Tant +mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que +vous n’avez aucune pitié à attendre; vous allez voir.</p> + +<p>Il frappa sur un gong.</p> + +<p>—Qu’allez-vous faire, monseigneur?</p> + +<p>—Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l’ordre +d’envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du <i>Caméléon</i> +pour mettre à la voile au point du jour.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre!... C’est de la +barbarie...</p> + +<p>—Obéissez, madame, obéissez!</p> + +<p>Mirette parut.</p> + +<p>Angèle donna l’ordre d’un air abattu.<a name="page_2094" id="page_2094"></a></p> + +<p>—Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien! maintenant par pitié +accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé...</p> + +<p>—Oh! oui... par saint Georges! s’écria Croustillac, passé... Oh! bien +passé...</p> + +<p>—Accordez-moi, monseigneur, la faveur d’un moment d’entretien.</p> + +<p>—Non, non, jamais.</p> + +<p>—Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable!</p> + +<p>—Arrière, femme infidèle!</p> + +<p>—Monseigneur, dit Angèle en joignant les mains.</p> + +<p>—Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour +jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation.</p> + +<p>—Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez été +témoin... Eh bien! j’y consens, madame, mais à une condition...</p> + +<p>—Ordonnez, monseigneur.</p> + +<p>—C’est que votre complice restera là pendant notre conversation.</p> + +<p>—Peste! ceci n’est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac, +j’espère bien que la duchesse va me comprendre et d’abord refuser.</p> + +<p>—Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je +vous supplie de m’accorder ne doit être entendu que de vous.</p> + +<p>—A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, se dit Croustillac; et il +reprit tout haut:</p> + +<p>—Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret? +auriez-vous quelque chose de caché pour<a name="page_2095" id="page_2095"></a> votre bien-aimé... pour l’amant +de votre choix?...</p> + +<p>—Mais si j’ai à implorer votre pardon, monseigneur?...</p> + +<p>—Eh bien! madame, vous l’implorerez devant votre complice... plus vous +vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale, +infâme, indigne; plus vous constaterez l’abjection de votre choix. Ce +sera la punition de ce scélérat et la vôtre.</p> + +<p>—Mais, monseigneur...</p> + +<p>—C’est mon dernier mot, répondit Croustillac.</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de +Chemeraut.</p> + +<p>—Non, non, les traîtres sont lâches! voyez celui-ci, quel air morne, +attéré! il n’ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas, +monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au +dehors de cette galerie, et qu’à mon premier signal ils entrent.</p> + +<p>Puis, ayant l’air de le raviser, et croyant faire un coup de maître, +Croustillac dit:—Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien, +monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle +encore.</p> + +<p>—Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte +et d’humiliation, s’écria Angèle avec un accent désespéré. Et vous, +monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de +Chemeraut.</p> + +<p>Celui-ci eut la délicatesse de s’excuser auprès du Gascon; il sortit et +laissa ensemble Monmouth, sa femme et l’aventurier.</p> + +<p>A peine l’envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth,<a name="page_2096" id="page_2096"></a> après s’être +assuré qu’il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à +Croustillac, et lui dit avec effusion:</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes un homme d’esprit, de courage et de résolution; +merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné.</p> + +<p>—Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, dit Angèle en prenant +de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si +inquiets... et puis vous aviez l’air si furieux, si égaré!</p> + +<p>—Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l’aventurier; vous +aviez raison d’être inquiète, car mon retour n’annonçait rien de bien +rassurant; j’avais raison d’être furieux, car je prenais monseigneur +pour un bandit; quant à mon air égaré, mordioux! soit dit sans +reproches... vous avouerez qu’il s’est passé ici assez de choses +étranges depuis deux jours, pour qu’à la fin j’aie bien pu m’ahurir un +peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j’ai vu que je +n’étais qu’un sot... et que je risquais de tout perdre.</p> + +<p>—Brave et excellent homme! dit Monmouth.</p> + +<p>—Brave, c’est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma +foi, je n’en sais rien... si cela est... ce n’est pas ma faute... c’est +l’ouvrage de madame votre femme... qui m’a donné l’envie d’être meilleur +que je ne l’étais. Ah ça! prince, les moments sont précieux, tout est +prêt pour soulever une province d’Angleterre en votre faveur; Louis XIV +appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la +vice-royauté d’Écosse et d’Irlande, et toutes sortes d’autres faveurs.<a name="page_2097" id="page_2097"></a></p> + +<p>—Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres +civiles m’ont coûté trop cher, s’écria Monmouth. Puis regardant Angèle, +il ajouta:—Et je n’ai plus d’ambition.</p> + +<p>—Monseigneur, réfléchissez-bien.... Si le cœur vous en dit, vous +ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au +Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder +l’incognito jusqu’ici; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends +votre duché, et je vous demande la grâce d’aller me battre à vos côtés +en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de +cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la +duchesse...</p> + +<p>—Et nous le soupçonnions, dit Angèle en regardant son mari.</p> + +<p>—Il faut qu’il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si +rares... qu’il est permis de douter qu’on les rencontre...</p> + +<p>—Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m’embarrasser... +Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?... +Après ça, n’allez pas croire que je vous presse de dire... oui... +monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle: il me plaît, il +m’amuse... j’y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un +effet désagréable de ne plus m’entendre dire monseigneur, sans compter +que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais +avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j’insiste, +monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c’est qu’il paraît +qu’on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le<a name="page_2098" id="page_2098"></a> bonheur +du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous +devez savoir ça mieux que moi....</p> + +<p>—Ah! je connais trop ces vains prétextes que l’on offre à l’ambition.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, ça a l’air cette fois-ci d’être parfaitement +préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie +d’armes et de munitions de guerre; il y a là-dedans de quoi armer et +révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez +compter sur une douzaine de vos partisans...</p> + +<p>—De mes partisans? et où cela? s’écria Monmouth.</p> + +<p>—A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m’attendent, +c’est-à-dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience +incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a +eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était +possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses +bras, monseigneur, car je <i>nous</i> confonds toujours.</p> + +<p>Angèle, voyant l’air accablé de son mari, lui dit:</p> + +<p>—Mon Dieu, mon ami, qu’avez-vous?</p> + +<p>—Il n’y a plus à hésiter, dit Monmouth, je dois déclarer toute la +vérité à M. de Chemeraut...</p> + +<p>—Grand Dieu! Jacques, que dis-tu?</p> + +<p>—Vous voulez être vice-roi! A la bonne heure, monseigneur.</p> + +<p>—Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi; ma +reconnaissance n’en sera pas moins éternelle pour le service que vous +avez voulu me rendre...<a name="page_2099" id="page_2099"></a></p> + +<p>—Comment, monseigneur, ce n’est pas pour être vice-roi que vous me +dépossédez de ma principauté?</p> + +<p>—Mes partisans sont à bord de la frégate; si j’acceptais votre offre +généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu...</p> + +<p>—Mais, monseigneur...</p> + +<p>—Sans cette circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire +découvrir d’un moment à l’autre... j’aurais peut-être accepté votre +généreux dévouement; l’erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré +quelques jours... et je pouvais vous mettre à l’abri de ses +ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence +de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un +danger certain... Je n’y consentirai jamais.</p> + +<p>—Monseigneur, vous oubliez donc qu’il s’agit pour vous d’une prison +perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce +soulèvement?</p> + +<p>—C’est parce qu’il s’agit pour moi d’échapper à un danger que je ne +veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j’appris que vous étiez parti +prisonnier du colonel Rutler, j’allais courir à votre poursuite afin de +vous enlever de ses mains.</p> + +<p>—Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison éternelle! +mais c’est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l’on +m’empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le +sacrifice de cet homme généreux.</p> + +<p>—Angèle, dit le prince d’un ton de reproche, Angèle... Et cet homme +généreux... l’abandonnerons-nous lâchement lorsqu’il se sera dévoué pour +nous?<a name="page_2100" id="page_2100"></a> Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité +éternelle?...</p> + +<p>—Lui...</p> + +<p>—Mais sans doute... N’est-il pas maintenant possesseur d’un secret +d’État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je +vous dis qu’il n’échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la +méprise sera découverte.</p> + +<p>—Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s’il vous +plaît, s’écria Croustillac, et ne m’ôtez pas le pain de la bouche, comme +on dit... Prisonnier d’État! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais vous +ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain +pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m’ennuie, il faut +une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me +convient... Prisonnier d’État! diable! ne l’est pas qui veut, +monseigneur; par pitié, je vous le répète, n’ôtez pas cette dernière +ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir.</p> + +<p>—Écoutez-moi, brave et digne chevalier, lui répondit affectueusement +Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingénieuses +défaites...</p> + +<p>—Monsieur, je vous jure...</p> + +<p>—Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m’aurez entendu, vous ne +vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter +votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous +comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords... +que vos offres de dévouement, que les<a name="page_2101" id="page_2101"></a> événements présents éveillent en +moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin +un secret que jusqu’à présent j’ai dû vous cacher; il faut une +circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer +à vous faire cette douloureuse révélation.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.<br /><br /> +<small>LE MARTYR.</small></h3> + +<p>—Mon Dieu, Jacques, que voulez-vous dire? vous m’effrayez, dit Angèle +en voyant l’agitation de Monmouth.</p> + +<p>—Vous savez, dit le prince à Croustillac, par suite de quels événements +politiques j’ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1685?</p> + +<p>—Vous m’excuserez, monseigneur, si je n’en sais pas un mot; je suis +ignorant comme une carpe à l’endroit de l’histoire contemporaine, ce +qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle +outrageusement difficile... car j’avais toujours peur de dire quelque +ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n’en +ai cure, mais votre fortune dont je m’étais imprudemment chargé.</p> + +<p>—Eh bien donc, dit Monmouth, après la mort de mon père, lorsque le duc +d’York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II, +j’entrai dans<a name="page_2102" id="page_2102"></a> une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à +justifier ma conduite... aujourd’hui les années, les réflexions m’ont +éclairé; je le reconnais, j’étais aussi coupable qu’insensé; le jeune +comte d’Argyle était l’âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi +dire sous les yeux du prince d’Orange, alors stathouder, à cette heure +roi d’Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti +protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n’eut +pas de peine à m’associer à ses desseins; bientôt, grâce à mon nom, à +mon influence, je fus le chef de la conjuration...</p> + +<p>J’avais des intelligences en Angleterre... on n’attendait plus, +disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste et +pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtiments +chargés de soldats que j’avais embauchés; Argyle, m’ayant devancé en +Écosse, avait payé de sa tête l’audace de sa tentative. J’abordai en +Angleterre à la tête de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors +combien j’avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se +joignirent à la poignée de braves qui s’étaient associés à mon sort, et +parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck, +le jeune duc d’Albemarle, s’avança contre moi à la tête de l’armée +royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif: +j’attaquai l’ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu... +malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma +cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney...</p> + +<p>En prononçant ce mot, la voix du prince s’altéra,<a name="page_2103" id="page_2103"></a> une douloureuse +émotion se peignit sur ses traits.</p> + +<p>—Georges Sidney! mon second père... mon bienfaiteur! s’écria Angèle, +c’est en combattant pour toi qu’il est mort! C’est donc à cette bataille +qu’il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais?...</p> + +<p>Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit:</p> + +<p>—Tout à l’heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut +complète. Blessé, j’errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus +arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de +Londres; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison, +je fus condamné à mort.</p> + +<p>—Ah! s’écria Angèle en poussant un cri d’effroi et en se précipitant +dans les bras de Jacques, tu m’as trompée? Mon Dieu, je te croyais +seulement exilé!</p> + +<p>—Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t’avais caché cette +condamnation, autant pour ne pas t’inquiéter que pour... Puis, après un +moment d’hésitation, Monmouth ajouta:—Tu vas tout savoir... Il me faut +du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation.</p> + +<p>—Pourquoi? qu’as-tu donc à craindre? dit Angèle.</p> + +<p>—Hélas... pauvre enfant, lorsque tu m’auras entendu, peut-être, tu me +regarderas avec horreur.</p> + +<p>—Toi, toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais?</p> + +<p>—Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu’il arrive, je dois +parler... au moment peut-être de nous séparer pour toujours.</p> + +<p>—Jamais... oh! jamais! dit Angèle avec désespoir.<a name="page_2104" id="page_2104"></a></p> + +<p>—Mordioux! je jetterai plutôt M. de Chemeraut du haut en bas du +Morne-au-Diable, sous le plus mince prétexte, s’écria Croustillac. +Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l’escorte. +Mais j’y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous +d’esclaves capables de s’armer, monseigneur?</p> + +<p>—Vous oubliez, chevalier, que l’escorte de M. de Chemeraut est +considérable; les nègres pêcheurs sont partis, il n’y a pas ici plus de +quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence +veut sans doute que j’expie un grand crime... Je me résignerai.</p> + +<p>—Un crime! toi, Jacques! coupable d’un grand crime. Jamais je ne le +croirai! s’écria Angèle.</p> + +<p>—Si mon crime fut involontaire, il n’en fut pas moins horrible... +Angèle, à cette heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je +dois à Sidney, à ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance, +pauvre orpheline! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il +t’avait conduite, Sidney, que j’avais vu en Hollande, s’était attaché à +mon sort; une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées, +nous avait rapprochés; mais il était si fier, que je fus obligé d’aller +au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir le premier serré +la main... Jamais âme humaine n’approcha de la beauté de l’âme de +Sidney! Jamais il n’existera de caractère plus noble, de cœur plus +ardent, plus généreux! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le +fus peut-être moi-même sur la véritable portée de mes desseins, il crut +servir la sainte cause de l’humanité, il ne servit que la funeste +ambition d’un homme! Pendant que la<a name="page_2105" id="page_2105"></a> conspiration s’organisait, il fut +mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon +enfant, l’attachement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait +impossible; une seule affection luttait dans son cœur avec celle +qu’il m’avait vouée, c’était sa tendresse pour toi, toi sa parente +éloignée qu’il avait recueillie; oh! combien il te chérissait! A travers +les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il +trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angèle. A +son retour... c’était toujours les larmes aux yeux qu’il me parlait de +toi... Oui, cet homme d’une folle intrépidité, d’une énergie +indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves, +les qualités de ton cœur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre +petite abandonnée, car tu n’avais au monde que Sidney... A la fatale +journée de Bridge-Water, il commandait ma cavalerie; après des prodiges +de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille; quant à +moi... emporté par un flot de fuyards, grièvement blessé, il me fut +impossible de le retrouver.</p> + +<p>—N’est-ce donc pas à cette journée qu’il mourut? dit Angèle en essuyant +ses yeux.</p> + +<p>—Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon cœur se +brise à ces souvenirs...</p> + +<p>—Et le nôtre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je +ne sais quoi me dit qu’il n’était pas mort à cette journée de +Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore...</p> + +<p>Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit:<a name="page_2106" id="page_2106"></a></p> + +<p>—Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laissé pour mort +sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut +fixée au 15 juillet 1685. On m’avait signifié ma sentence, je devais +être exécuté le lendemain, j’étais seul dans ma prison. Au milieu des +funèbres méditations où j’étais plongé durant les heures terribles qui +précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angèle, je te le +jure devant Dieu qui m’entend, si quelques pensées douces et consolantes +vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de +Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais +mort, et je me disais:—Dans quelques heures je serai pour jamais réuni +à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s’ouvrit, Sidney parut...</p> + +<p>—Mordioux!... tant mieux... J’étais bien sûr qu’il n’était pas mort, +s’écria Croustillac.</p> + +<p>—Non... il n’était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au +ciel qu’il fût mort en soldat sur le champ de bataille!</p> + +<p>Angèle et l’aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement.</p> + +<p>Celui-ci continua:</p> + +<p>—A la vue de Sidney, je crus être le jouet d’une vision produite par +l’agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur +mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras.—Sauvé!... +vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de joie.—Sauvé? lui +dis-je en le regardant avec stupeur.—Sauvé! oui... Écoutez-moi... +reprit-il; et voici ce qu’il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait<a name="page_2107" id="page_2107"></a> +ouvertement m’accorder ma grâce, la politique s’y opposait; mais il ne +voulait pas faire périr le fils de son frère sur l’échafaud. Instruit +par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, de la +ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t’a si +vivement frappée la première fois que je t’ai vue, chère enfant, dit +Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les +moyens de s’introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes +vêtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour à l’aide de +ce stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de +Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté +et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient +qu’une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France. +Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais +rentrer en Angleterre.</p> + +<p>—Eh bien! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu +acceptas l’offre de Sidney, et il resta prisonnier à ta place?...</p> + +<p>—Hélas! oui, j’acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me +paraissait que trop vraisemblable; sa présence à cette heure dans la +Tour, malgré la sévère surveillance dont j’étais environné, devait me +faire croire qu’une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à +mon évasion.</p> + +<p>—N’en était-il donc pas ainsi? s’écria Angèle.</p> + +<p>—Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac.</p> + +<p>—En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume,<a name="page_2108" id="page_2108"></a> rien n’était plus +naturellement arrangé; il ne fut que trop facile à Sidney de me +persuader... de détruire mes objections.</p> + +<p>—Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle, qu’y avait-il donc +d’étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pu faire couler ton sang +sur l’échafaud, en facilitant secrètement ta fuite?</p> + +<p>—Et puis, Sidney aurait-il pu s’introduire si facilement auprès de +vous, monseigneur, sans le secours d’une suprême influence? ajouta +l’aventurier.</p> + +<p>—Oh! n’est-ce pas, s’écria le duc avec une triste satisfaction, +n’est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler... +probable, possible? n’est-ce pas que je pouvais le croire?</p> + +<p>—Mais sans doute! dit Angèle.</p> + +<p>—N’est-ce pas, continua le prince, n’est-ce pas qu’on pouvait ajouter +foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être +entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le +jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d’abord à ce que me +disait Sidney! avant d’accepter la vie et la liberté qu’il venait +m’offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de +mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus +grande punition que pût mériter un homme capable d’en avoir fait évader +un autre était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une +fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d’assez de +ressources pour ne pas quitter l’Angleterre avant d’avoir à mon tour +délivré Sidney... Que vous dire de plus?... L’instinct de la vie... la +peur de la mort sans<a name="page_2109" id="page_2109"></a> doute, obscurcirent non jugement... troublèrent ma +raison... j’acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney. +Hélas!... combien j’étais insensé!</p> + +<p>—Insensé, mordioux! c’est en n’acceptant pas que vous auriez été un +insensé, s’écria Croustillac.</p> + +<p>—Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à ta place? dit Angèle.</p> + +<p>—Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon cœur, +sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais +que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me +poussaient... j’acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses +vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le +lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m’attendait +à la porte; grâce à ma ressemblance avec Sidney... il ne s’aperçut de +rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu’à une sortie +de la Tour; j’étais libre... J’oubliais de vous dire que Sidney m’avait +indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté +l’attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me +rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans cette maison de la +Cité je retrouverais mes pierreries que j’avais confiées à Sidney à mon +départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son +manteau, manteau que vous portiez tout à l’heure, et qui est resté sacré +pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai; une +vieille femme vint m’ouvrir me conduisit dans une chambre écartée, et me +remit un coffret de fer dont Sidney m’avait donné la clef, j’y trouvai +mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies<a name="page_2110" id="page_2110"></a> qui précèdent le +jour du supplice sont bien affreuses, je m’endormis... Pour la première +fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire +que l’échafaud m’attendait au réveil... Lorsque je me levai le +lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers +mes rideaux; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse +journée d’été... Oh! j’eus alors des élans de bonheur et de joie +impossibles à rendre... J’avais vu ma tombe ouverte et j’existais! +j’aspirais la vie par tous les pores. Éperdu de reconnaissance, je me +jetai à genoux, et j’enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi, +Sidney! je m’attendais à voir cet ami si cher... d’un moment à l’autre; +je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du +roi... Tout à coup j’entendis au loin la voix de ces crieurs qui +annoncent les événements importants; il me sembla qu’ils prononçaient +mon nom... je crus que c’était une illusion... C’était bien mon nom. Oh! +alors un effroyable pressentiment me traversa l’esprit, mes cheveux se +dressèrent sur ma tête... j’étais resté à genoux, j’écoutais avec +d’horribles battements de cœur; les voix approchèrent... j’entendis +encore mon nom mêlé à d’autres paroles; un éclair de joie aussi folle +que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir... +Insensé... je crus que l’on criait les détails de l’<i>évasion du duc de +Monmouth</i>. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j’achète cette +relation; je remonte le cœur palpitant, serrant ce papier entre mes +mains.</p> + +<p>En disant ces mots, Monmouth devint d’une pâleur<a name="page_2111" id="page_2111"></a> effrayante; il se +soutint à peine; une sueur froide inonda son front.</p> + +<p>—Eh bien! s’écrièrent Angèle et Croustillac qui ressentaient une +angoisse poignante.</p> + +<p>—Ah! s’écria le duc avec une explosion déchirante, c’étaient les +<i>détails de</i> <small>L’EXÉCUTION</small> du duc de <i>Monmouth</i>.</p> + +<p>—Et Sidney! s’écria Angèle.</p> + +<p>—Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l’amitié... Son sang, +son noble sang avait coulé sur l’échafaud au lieu du mien... Maintenant, +Angèle, malheureuse enfant! comprends-tu pourquoi je t’ai toujours caché +ce funeste secret<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a> +<a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>?<a name="page_2112" id="page_2112"></a></p> + +<p>En disant cet mots, le prince tomba assis dans un fauteuil en cachant sa +figure dans ses mains. Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses +sanglots.<a name="page_2113" id="page_2113"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII.<br /><br /> +<small>L’ARRESTATION.</small></h3> + +<p>Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya +furtivement ses larmes, et se dit:</p> + +<p>—Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler, +avec son éternel poignard, lorsqu’il me parlait de mon exécution...</p> + +<p>—Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage +baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu +jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul +parent, ton seul protecteur?</p> + +<p>—Hélas! ne l’avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J’avais +pleuré sa mort, croyant qu’il avait été tué sur un champ de bataille. +Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais +qu’il a sacrifié sa vie pour vous, qu’il a fait ce que je ferais pour +toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux!</p> + +<p>—Ange bien-aimée de toute ma vie, s’écria le duc, tes paroles +n’apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras +quelle reconnaissance religieuse j’ai toujours eue pour Sidney, pour ce +saint martyr de l’amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours +dans un état voisin de la folie; lorsque je revins<a name="page_2114" id="page_2114"></a> à moi, je trouvai +une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu’elle ne me fût remise +que le soir du jour où il périssait pour moi; il m’expliquait son pieux +mensonge, il n’avait pas vu le roi Jacques.</p> + +<p>—Il ne l’avait pas vu! s’écria Angèle.</p> + +<p>—Non; tout ce qu’il m’avait dit était faux... Aussi tu comprends si +j’ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me +suis laissé persuader. Maintenant qu’il est mort pour moi... la fable à +laquelle j’ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n’avait pas vu +le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se +procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des +officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une +dernière fois... Cet officier était-il d’accord avec Sidney pour la +substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de +notre ressemblance, et ne s’aperçut-il de rien? je ne le sais... Le +lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il +refusa de parler de peur qu’on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice +fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore +coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en +France sous un faux nom pour t’y chercher, Angèle... Sidney m’avait +donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il +l’avait confiée, dit le prince en s’adressant à Croustillac. Frappé de +sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et +capable de remplir les derniers vœux de Sidney en faisant le bonheur +de son enfant d’adoption... j’épousai cet ange, nous partîmes pour les +colonies<a name="page_2115" id="page_2115"></a> espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les +plus grandes précautions pour n’être pas reconnu... le hasard me fit +rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j’avais vu à Amsterdam. Je me +crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous +vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir +veiller sur ma femme et de n’être pas soumis à une réclusion qui m’eût +été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je +pus impunément parcourir l’île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes +plusieurs petits navires, par l’intermédiaire de maître Morris, homme +sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s’en tenir +sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de +commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir +un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d’avoir +toujours à notre disposition un moyen d’évasion... Le <i>Caméléon</i> n’a pas +été construit dans un autre but... et je l’ai même, au grand effroi +d’Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate +espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles, +lorsque j’appris que le chevalier de Crussol, à qui j’avais autrefois +sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu’il fût homme +d’honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement +fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j’appris alors la +déclaration de guerre de la France contre l’Angleterre, l’Espagne et la +Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en +Angleterre sur la manière miraculeuse dont j’avais été<a name="page_2116" id="page_2116"></a> sauvé... Mes +partisans s’agitaient, dit-on; je n’avais aucune justice à attendre de +Guillaume d’Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette +colonie que partout ailleurs... j’y demeurai, malgré la présence de M. +de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de +ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du +boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles, +qu’il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d’un +côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de +connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons +différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j’y fusse +alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du +gouverneur, que nous étions loin d’attendre.</p> + +<p>Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait +conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement; +aussi, pour s’assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n’êtes +pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à +Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels +j’étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de +Crussol:—Au nom d’un service passé, je vous demande le silence... Mais +je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur +l’honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous +ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant..</p> + +<p>—Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le +chevalier.<a name="page_2117" id="page_2117"></a></p> + +<p>—Comment savez-vous cela? dit le duc.</p> + +<p>Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence +avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père +Griffon avait involontairement causé cette trahison.</p> + +<p>—Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel +admirable sacrifice je dois cette vie que j’ai juré de consacrer à +Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le +dévouement de Sidney; vous comprendrez, je l’espère, chevalier, que je +ne veuille pas m’exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant +votre perte.</p> + +<p>—Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter +là est fait pour m’ôter l’envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous +vous trompez furieusement!</p> + +<p>—Comment, s’écria le duc, vous persistez?</p> + +<p>—Si je persiste! je persiste doublement, s’il vous plaît, et par une +raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je +cela?... Tout à l’heure... c’était bien plus pour l’amour de madame la +duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour +vous; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais +pas... Mais maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que +je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce +qu’ils font pour vous... madame votre femme serait une véritable +Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de +tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je +ferais pour vous tout ce que<a name="page_2118" id="page_2118"></a> je faisais pour madame la duchesse, +monseigneur!</p> + +<p>—Mais, chevalier...</p> + +<p>—Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c’est que vous me +donnez envie d’être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh! +mordioux, c’est tout simple, on n’inspire jamais ces dévouements-là sans +les mériter.</p> + +<p>—Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces +dévouements-là... quand on les accepte volontairement.</p> + +<p>—Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec +votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son +poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant +tout, n’est-ce pas? c’est me sauver de la prison.</p> + +<p>—Sans doute...</p> + +<p>—Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d’abandonner madame la +duchesse. Eh bien! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me +sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que +toute la question est là, n’est-ce pas, madame la duchesse?</p> + +<p>—Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d’un air +suppliant.</p> + +<p>—Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au +bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le +chevalier que voici n’était qu’un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là +ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur, +consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l’insurrection en +Angleterre?»<a name="page_2119" id="page_2119"></a></p> + +<p>—Jamais... jamais! s’écria le duc.</p> + +<p>—Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté +l’insurrection... maintenant j’ai le bonheur de connaître madame la +duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le +bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous +répond:—«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai?</p> + +<p>—Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.</p> + +<p>—Hélas! cela n’est que trop réel! dit Angèle.</p> + +<p>—«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme +Chemeraut en s’adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur, +à ce chevalier d’industrie, comme il s’est impudemment joué de moi, +comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d’État plus +importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les +confesseurs de deux grands rois ont joué à l’<i>aiguillette empoisonnée</i> +avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses +mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d’autant plus furieux que je +lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me +ménagera pas, et je m’estimerai très heureux s’il me fait pourrir dans +un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses +pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au +silence.</p> + +<p>—Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s’écria Angèle.</p> + +<p>—Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son <a name="page_2120" id="page_2120"></a>tour le duc avec +attendrissement, vous reconnaissez vous-même l’imminence du danger +auquel vous vous êtes exposé pour moi.</p> + +<p>—D’abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable, +ainsi que je le disais tout à l’heure à madame la duchesse lorsque je la +croyais affolée d’un certain drôle à figure cuivrée, d’abord, il est +clair que l’on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d’être +couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C’est le péril +qui fait le sacrifice... Mais la question n’est pas là. En vous livrant +prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m’épargnez-vous la +prison ou la potence, monseigneur?</p> + +<p>—Mais, chevalier...</p> + +<p>—Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument +<i>ad hominem</i> (c’est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de +son éternel poignard.</p> + +<p>—Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre +position aussi désespérée lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Prouvez-moi cela, monseigneur...</p> + +<p>—Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels +qu’on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai +à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas +inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de +Chemeraut ne s’empresse de m’agréer en cela, et de vous mettre en +liberté.</p> + +<p>—Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez +complétement.</p> + +<p>—Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je<a name="page_2121" id="page_2121"></a> pas en son +pouvoir? Que lui importera votre capture?</p> + +<p>—Monseigneur, vous avez été homme d’État, vous avez été conspirateur, +vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les +hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les +connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon +endroit vous aveugle...</p> + +<p>—Non, certes... chevalier.</p> + +<p>—Écoutez, monseigneur, vous m’accorderez, n’est-ce pas, que les +intelligences qu’on s’est ménagées en Angleterre, que la part que prend +Louis XIV à toute cette intrigue prouvent l’importance de la mission du +Chemeraut?</p> + +<p>—Sans doute...</p> + +<p>—Vous m’accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter +le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune.</p> + +<p>—Cela est vrai...</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part à l’insurrection, +vous ne laissez à Chemeraut qu’un rôle de geôlier; votre capture ne fait +pas réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si +vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demander une +grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment où il sera furieux de +voir ses espérances détruites, surtout lorsqu’il saura que l’homme en +faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d’innombrables étoiles en +plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les +propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous +pourriez à peine espérer d’obtenir ma grâce...<a name="page_2122" id="page_2122"></a></p> + +<p>—Jacques... ce qu’il dit est plein de sens, reprit Angèle. Je ne +voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais encore une +fois, il a raison, tu ne peux le nier.</p> + +<p>Le duc baissa la tête sans répondre.</p> + +<p>—Je le crois bien, madame, que j’ai raison, dit Croustillac. Je +déraisonne assez souvent pour qu’une fois par hasard j’aie le sens +commun.</p> + +<p>—Mais, pour l’amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce +qui arrive si j’accepte, s’écria le duc en prenant les deux mains du +Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du +<i>Caméléon</i>, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés...</p> + +<p>—A la bonne heure, mordioux! à la bonne heure; voilà comme j’aime à +vous entendre parler, monseigneur.</p> + +<p>—Oui, nous sommes sauvés, mais vous, malheureux, vous revenez avec M. +de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans, +votre ruse est découverte et vous êtes perdu.</p> + +<p>—Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me +regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute +imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a très loin de +l’anse aux Caïmans au Fort-Royal.</p> + +<p>—Trois lieues environ, dit le duc.</p> + +<p>—Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c’est trois +heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances +de s’échapper; j’ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf.<a name="page_2123" id="page_2123"></a> Le +camarade Arrache-l’Ame m’a appris à marcher dans les halliers, ajouta le +Gascon en souriant d’un air malicieux. Or, je vous jure qu’il faudra que +l’escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour +m’atteindre.</p> + +<p>—Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi +douteuse que celle d’une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce +pays seront à l’instant sur vos traces? dit le duc. Jamais!</p> + +<p>—Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance +aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut?</p> + +<p>—Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances +sont égales, dit le duc.</p> + +<p>—Égales! s’écria l’aventurier avec indignation, égales, monseigneur? +Osez-vous bien vous comparer à moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je +sers ici-bas, si ce n’est à traîner sur mes talons une vieille +rapière... et à vivre çà et là aux crochets du genre humain?... Je ne +suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien. A qui ma vie est-elle +utile? qui s’intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphème +Croustillac existe ou n’existe pas?</p> + +<p>—Chevalier! vous n’êtes pas juste... et...</p> + +<p>—Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez à madame la duchesse, à la +fille adoptive de Sidney! S’il est mort pour vous, c’est bien le moins +que vous viviez pour celle qu’il aimait comme son enfant! Si vous la +réduisez au désespoir, elle est capable de périr de chagrin, et vous +aurez à pleurer deux victimes au lieu d’une...<a name="page_2124" id="page_2124"></a></p> + +<p>—Mais, encore une fois... chevalier.</p> + +<p>—Mais, s’écria Croustillac en faisant un signe d’intelligence à Angèle, +et en se mettant tour à tour à crier à tue-tête et à parler avec une +volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misérable, +un insolent! de me parler ainsi... A moi!... à moi!... à l’aide!... au +secours!...</p> + +<p>Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc:</p> + +<p>—Vous m’y forcez, pardon, monseigneur, mais je n’ai pas d’autre moyen.</p> + +<p>Et l’aventurier se remit à crier de toutes ses forces.</p> + +<p>Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur.</p> + +<p>Aux cris du Gascon, six hommes de l’escorte, que M. de Chemeraut avait +mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six +hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre.</p> + +<p>—Bâillonnez ce scélérat! bâillonnez-le à l’instant, s’écria +Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n’entrât pendant cette +opération.</p> + +<p>Les soldats avaient l’ordre d’obéir au chevalier; ils se précipitèrent +sur le duc, qui s’écria en se débattant avec une force herculéenne:</p> + +<p>—C’est moi qui suis le prince... c’est moi qui suis Monmouth.</p> + +<p>Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris +assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scène, +feignait d’être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds +avec fureur.</p> + +<p>Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement<a name="page_2125" id="page_2125"></a> à +bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l’impossibilité de remuer et de +parler.</p> + +<p>M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle +pâle, horriblement agitée. Quoiqu’elle prévît l’issue de cette scène, de +cette lutte, elle ne pouvait s’empêcher d’en être cruellement émue.</p> + +<p>—Qu’y a-t-il donc, monseigneur? s’écria Chemeraut...</p> + +<p>—Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des +propos d’une si abominable insolence que, malgré le mépris qu’il +m’inspire, j’ai été obligé de le faire bâillonner!</p> + +<p>—Monseigneur, vous avez eu raison... mais j’avais prévu que ce +misérable sortirait de son farouche silence.</p> + +<p>—Cette scène, d’ailleurs, s’écria Croustillac, n’aura pas été inutile, +monsieur. J’hésitais encore. Oui, je l’avoue, j’avais cette faiblesse... +Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur +crime. Partons, monsieur, partons pour l’anse aux Caïmans; j’ai envoyé +mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j’aurai +vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons +au Fort-Royal.</p> + +<p>—Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste +embarquement?</p> + +<p>—Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le +trône d’Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi, +je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile<a name="page_2126" id="page_2126"></a> +pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!</p> + +<p>—Décidément, monseigneur, vous l’exigez? dit M. de Chemeraut en +hésitant encore.</p> + +<p>—Décidément, monsieur de Chemeraut, s’écria Croustillac d’un ton +véritablement imposant et menaçant, tout-à-fait dans l’esprit de son +rôle, j’aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites +tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut +pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré, +car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à +aucun prix.</p> + +<p>Un des soldats s’assura que le bâillon était solidement attaché; on lia +les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes.</p> + +<p>—Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac.</p> + +<p>—Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la +marche de l’escorte.</p> + +<p>—Allez donc, monsieur, je vous attends; j’ai d’ailleurs quelques ordres +à donner ici.</p> + +<p>Le gouverneur salua et sortit.<a name="page_2127" id="page_2127"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX.<br /><br /> +<small>LE DÉPART.</small></h3> + +<p>Angèle et le chevalier restèrent seuls.</p> + +<p>—Sauvé... sauvé par vous! s’écria Angèle.</p> + +<p>—J’aurais voulu employer d’autres moyens, madame la duchesse; mais, +sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... Il était impossible +d’en finir autrement... Il ne nous reste que quelques moments, Chemeraut +va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamants... où sont-ils?... +Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci +découvert, gare la confiscation!</p> + +<p>—Ces pierreries sont là... dans un meuble secret de l’appartement du +duc.</p> + +<p>—Courez donc les y prendre: je vais sonner Mirette pour qu’elle vous +prépare quelques habillements.</p> + +<p>—O généreux... généreux ami... Et vous, mon Dieu... et vous...</p> + +<p>—Soyez tranquille, une fois que je n’aurai plus à veiller sur vous, je +veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamants; Chemeraut peut +revenir; je vais sonner Mirette.</p> + +<p>Le chevalier frappa sur un gong.</p> + +<p>Angèle entra chez Monmouth.</p> + +<p>Mirette parut.</p> + +<p>—Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de<a name="page_2128" id="page_2128"></a> suite ici un grand +panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse +pour une petite absence, et n’oublie pas surtout de m’appeler toujours +monseigneur.</p> + +<p>Mirette fit un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>—Ah! dit Croustillac en ôtant l’épée et le baudrier du roi Charles, qui +appartenaient à Monmouth et auxquels le duc tenait beaucoup, tâche que +le panier soit assez grand pour contenir cette épée.</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Et puis demande aussi à la mulâtresse qui m’a reçu hier ici ma vieille +épée de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre +gris... j’ai laissé cette défroque dans l’appartement où je me suis +habillé en arrivant... Sauf l’épée, que tu m’apporteras, tu feras mettre +le tout dans un autre panier, dont un des soldats se chargera.</p> + +<p>Mirette sortit.</p> + +<p>Le chevalier se dit:—C’est un enfantillage, mais je tiens énormément à +ce pauvre vieil habit; je l’endosserai avec d’autant plus de plaisir +qu’il me rappellera les aventures du Morne-au-Diable... et que ce sera +mon unique vêtement; car une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse +de ce velours noir à manches rouges, qui est un peu trop voyant. Après +un moment de silence et un profond soupir, le chevalier reprit:—Allons, +Croustillac... c’est bien... du courage, mordioux! du courage... Elle +est bien jolie cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh! cette +fois... ça me tient là, au cœur... Je le sens bien, jamais je ne +l’oublierai... c’est de l’amour... oui, c’est vraiment de l’amour.<a name="page_2129" id="page_2129"></a> +Heureusement que ce danger, ces émotions, tout cela m’étourdit... Ah! la +voici.</p> + +<p>Angèle rentrait en effet portant un coffret.</p> + +<p>—Nous avions toujours tenu ces pierreries en réserve dans le cas où +nous serions obligés de fuir précipitamment, dit-elle au chevalier. +Notre fortune est mille fois assurée. Hélas! pourquoi faut-il que... +vous...</p> + +<p>La jeune femme s’arrêta, craignant d’offenser le Gascon; puis elle +ajouta tristement, les larmes aux yeux:</p> + +<p>—Vous devez me trouver bien lâche, n’est-ce pas, d’avoir accepté sans +hésiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent. +Il s’agit de sauver ce que j’ai de plus cher au monde. Il s’agit de +l’homme pour qui je donnerais mille fois ma vie...; mais tenez, ce que +je vous dis là est d’un affreux égoïsme. Vous parler ainsi, à vous... à +qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... je +suis folle... pardonnez-moi...</p> + +<p>—Plus un mot de cela, madame... je vous en supplie... Voici l’épée du +duc, c’est celle de son père; voilà aussi cette petite boîte à portrait +qui lui vient de sa mère... ce sont de précieuses reliques. Mettez tout +cela dans le grand panier.</p> + +<p>—Homme excellent et généreux, s’écria Angèle attendrie, vous songez à +tout...</p> + +<p>Croustillac ne répondit rien; il détourna les yeux pour que la duchesse +ne vît pas les grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées. Il +tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d’une +voix étouffée:</p> + +<p>—Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez,<a name="page_2130" id="page_2130"></a> n’est-ce pas, que +je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez +quelquefois de moi comme...</p> + +<p>—Comme de notre meilleur ami... comme de notre frère, dit Angèle en +fondant en larmes.</p> + +<p>Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre et +dit à Croustillac:</p> + +<p>—Voici ce que j’étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir +ce gage de notre amitié; c’est en vous l’apportant que j’ai entendu +votre conversation avec le colonel Rutler... acceptez-le, ce sera un +double souvenir de notre amitié, et de votre générosité...</p> + +<p>—Donnez... oh! donnez, s’écria le Gascon en pressant le médaillon sur +ses lèvres, je suis trop payé de ce que j’ai fait pour vous... et pour +le prince...</p> + +<p>—Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sûreté... nous ne +vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut, et...</p> + +<p>—Voici Mirette... à notre rôle, s’écria Croustillac en interrompant la +duchesse.</p> + +<p>Mirette entra suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée +de Croustillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits +du chevalier.</p> + +<p>Angèle mit le coffre de diamants et l’épée de Monmouth dans la vanne +caraïbe.</p> + +<p>M. de Chemeraut entra en disant:</p> + +<p>—Monseigneur, tout est prêt.</p> + +<p>—Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier à +M. de Chemeraut d’un air sombre.</p> + +<p>Angèle parut frappée d’une idée subite, et dit au chevalier:<a name="page_2131" id="page_2131"></a></p> + +<p>—Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père +Griffon... me refuserez-vous cette dernière grâce?</p> + +<p>—Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le révérend éveillé par +le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse.</p> + +<p>—Il est là! s’écria Angèle, Dieu soit loué!</p> + +<p>—Qu’il entre, dit le Gascon d’un air sombre.</p> + +<p>M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra; il +était grave et triste.</p> + +<p>—Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments +d’entretien.</p> + +<p>Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine.</p> + +<p>—Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon, +voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun +doute au sujet des projets de Guillaume d’Orange contre Votre Altesse... +Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal.</p> + +<p>—Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la +clémence à l’égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique. +Je vous expliquerai d’ailleurs mes idées à cet égard.</p> + +<p>—J’attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, dit M. de +Chemeraut. Puis il ajouta:</p> + +<p>—N’emportez-vous rien, monseigneur?</p> + +<p>—Un soldat de l’escorte est chargé de ce que j’ai de plus précieux, dit +le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant à cette maison et à +ce qu’elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père +Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi<a name="page_2132" id="page_2132"></a> que ce +soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j’ai été si affreusement +trahi.</p> + +<p>—Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée, +monseigneur, j’ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est +gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval.</p> + +<p>—Très bien, monsieur.... voici ma criminelle épouse.</p> + +<p>En effet Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait les yeux pleins +de larmes...</p> + +<p>Au grand étonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement +sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l’envoyé +français:—Le révérend blâme ma conduite, son silence est très +significatif... mais il n’ose prendre le parti de ma femme contre moi; +voulez-vous offrir votre bras à madame, ajouta le Gascon.</p> + +<p>Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable.</p> + +<p>Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond +silence pendant le temps qu’ils mirent à se rendre à l’anse aux Caïmans.</p> + +<p>Tous, à l’exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de +l’issue de cette aventure.</p> + +<p>La petite baie où était mouillé le <i>Caméléon</i> n’était pas très éloignée +de l’habitation de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>Lorsque l’escorte y arriva, l’horizon se rougissait des premières lueurs +du soleil levant.</p> + +<p>Le <i>Caméléon</i>, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait +gracieusement sur les vagues, amarré à un coffre de sauvetage, ce mode +de mouillage<a name="page_2133" id="page_2133"></a> pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt.</p> + +<p>Non loin du <i>Caméléon</i>, on voyait un des gardes-côtes de l’île qui +croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût +abordable.</p> + +<p>La chaloupe du <i>Caméléon</i>, commandée par le second du capitaine Ralph, +attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs +avirons levés, prêts à nager au premier signal.</p> + +<p>—Le cœur du Gascon battait à se rompre...</p> + +<p>Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu’un +accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de +stratagèmes.</p> + +<p>Enfin, la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et +fut bientôt suivie de la chaise d’Angèle.</p> + +<p>Les soldats de l’escorte se rangèrent le long de l’embarcadère; le +Gascon dit à Angèle d’une voix émue;</p> + +<p>—Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au +patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres... +Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient...</p> + +<p>M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d’un air surpris.</p> + +<p>L’aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et +d’échapper lui-même à M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la +résolution et du dévoûment des cinq marins de la chaloupe, il pensait à +s’y précipiter avec Angèle et Monmouth, et à ordonner aux matelots de +faire force de rames pour rejoindre le <i>Caméléon</i>, afin<a name="page_2134" id="page_2134"></a> d’appareiller +en toute hâte... Les soldats de l’escorte, quoique au nombre de trente, +devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès +en était possible.</p> + +<p>Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier.</p> + +<p>Une voix, d’abord assez lointaine, mais très retentissante, s’écria:</p> + +<p>—Au nom du roi, arrêtez; que personne ne s’embarque!</p> + +<p>Croustillac se retourna brusquement du côté d’où venait la voix, et, à +la faveur de l’aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui +sortait d’une redoute placée près de l’anse aux Caïmans.</p> + +<p>—Au nom du roi, que personne ne s’embarque! s’écria-t-il de nouveau.</p> + +<p>—Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire, que l’on +n’avait pas aperçu jusqu’alors, car il était caché par l’avancée des +pilotis de l’embarcadère, je n’aurais pas laissé la chaloupe pousser au +large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés.</p> + +<p>—C’est bien, Thomas; et d’ailleurs, ajouta l’officier en tirant un coup +de fusil en manière de signal, le garde-côte n’eût pas laissé mettre le +brigantin à la voile.</p> + +<p>Il est inutile de peindre l’affreuse angoisse des acteurs de cette +scène.</p> + +<p>Croustillac reconnut que son projet d’évasion était impraticable, +puisqu’au moindre signal le garde-côte se fût opposé au départ du +<i>Caméléon</i>.<a name="page_2135" id="page_2135"></a></p> + +<p>L’officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M. +de Chemeraut et leur dit:</p> + +<p>—Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous +allez, messieurs; d’après l’ordre de M. le gouverneur, personne ne peut +s’embarquer ici sans un permis de lui.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l’escorte dont je suis accompagné +se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n’agis pas sans +son agrément.</p> + +<p>—Une escorte, monsieur, dit l’officier d’un air étonné, vous avez une +escorte?</p> + +<p>—Là... près du môle, monsieur, dit Croustillac.</p> + +<p>—Oh! c’est différent... monsieur, le jour était tout à l’heure si +faible, que je n’avais pas remarqué ces soldats. Veuilles m’excuser, +monsieur, veuillez m’excuser.</p> + +<p>Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s’approcha des gardes du +gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive +volubilité:</p> + +<p>—Mon planton m’avait seulement averti que plusieurs personnes se +dirigeaient vers l’embarcadère; et comme justement le <i>Caméléon</i>, brave +navire, du reste, qui appartient à la Barbe-Bleue, et qui a bravement +coulé un pirate espagnol; et comme le <i>Caméléon</i>, dis-je, était venu +cette nuit s’amarrer sur un <i>corps mort</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>...</p> + +<p>—Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard<a name="page_2136" id="page_2136"></a> insupportable, +dit le chevalier à M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette +scène m’est pénible.</p> + +<p>—Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les +personnes qui vont s’embarquer s’embarquent sous ma responsabilité +personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi, +et chargé de ses pleins-pouvoirs.</p> + +<p>—Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos +titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et...</p> + +<p>—Alors, monsieur, levez donc la consigne.</p> + +<p>—Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun +but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s’écria le parleur éternel +à son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t’ai donnée?</p> + +<p>—Laquelle, lieutenant?...</p> + +<p>—Comment, tête sans cervelle?</p> + +<p>—Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à +l’instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut.</p> + +<p>Le lieutenant continua intrépidement:</p> + +<p>—Comment, tu as oublié la dernière consigne que je t’ai donnée?</p> + +<p>—La dernière... non, lieutenant.</p> + +<p>—Non, lieutenant... eh bien! répète-la donc, voyons, cette consigne? +Puis s’adressant à M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son +soldat:—Il n’a pas plus de mémoire qu’un oison, je ne suis pas fâché de +lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera.</p> + +<p>—Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire<a name="page_2137" id="page_2137"></a> l’éducation de +vos factionnaires, dit M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Eh bien! Thomas, cette consigne?</p> + +<p>—Lieutenant, c’est de ne laisser embarquer personne.</p> + +<p>—Allons donc, c’est bien heureux... Eh bien! je la lève, cette +consigne.</p> + +<p>—Embarquez-vous, madame, à l’instant, s’écria Croustillac, ne pouvant +modérer son impatience.</p> + +<p>Angèle jeta un dernier regard sur lui.</p> + +<p>Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut +vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l’escorte.</p> + +<p>A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se +dirigèrent vers le <i>Caméléon</i>.</p> + +<p>—Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait +que lorsque j’aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon +d’une voix altérée.</p> + +<p>—Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il +tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée.</p> + +<p>Tout à coup le ciel s’enflamma des reflets d’une lumière ardente, qui +rendit plus sombre encore la ligne d’azur que formait la mer à +l’horizon... le soleil commença de s’élever majestueusement en inondant +de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...</p> + +<p>En ce moment le <i>Caméléon</i>, qui avait été rejoint par la chaloupe, +déployait à la brise ses légères voiles<a name="page_2138" id="page_2138"></a> blanches, filant par le bout le +câble qui l’amarrait à la bouée...</p> + +<p>Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord... +pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et +parut enveloppé d’une éblouissante auréole... Puis le léger navire, +tournant sa poupe vers l’anse aux Caïmans, commença de s’avancer vers la +haute mer.</p> + +<p>Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les +yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu’il avait si +brusquement, si follement aimée.</p> + +<p>L’aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc +qu’on agitait vivement à l’arrière du brigantin.</p> + +<p>C’était un dernier adieu de la Barbe-Bleue.</p> + +<p>Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d’une marche +supérieure, s’inclina sous ses voiles et commença de s’éloigner si +rapidement qu’il s’effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et +brumeuse du matin...</p> + +<p>Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur +les flots.</p> + +<p>Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le +<i>Caméléon</i>... lorsqu’il le revit, le brigantin s’enfonçait de plus en +plus à l’horizon et ne paraissait plus qu’un point dans l’espace.</p> + +<p>Enfin, doublant la dernière pointe de l’île, il disparut tout à fait.</p> + +<p>Lorsque le pauvre Croustillac n’aperçut plus rien, il ressentit une +émotion profondément douloureuse<a name="page_2139" id="page_2139"></a> son cœur lui sembla vide et désert +comme l’Océan.</p> + +<p>—Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos +partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous +serons à bord de la frégate.<a name="page_2140" id="page_2140"></a></p> + +<h2><a name="QUATRIEME_PARTIE" id="QUATRIEME_PARTIE"></a>QUATRIÈME PARTIE.</h2> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX.<br /><br /> +<small>REGRETS.</small></h3> + +<p>Tant que Croustillac s’était trouvé en face de son sacrifice, tant qu’il +avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d’Angèle et +de Monmouth, il n’avait pas envisagé les suites cruelles de son +dévouement; mais lorsqu’il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles; +non qu’il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait +amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver... +Sous le regard d’Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls, +mais il ne devait plus jamais la revoir...</p> + +<p>Telle était la seule cause de son morne abattement.</p> + +<p>Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l’air +sombre, l’aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de +Chemeraut lui dit:</p> + +<p>—Monseigneur, il serait temps de partir.</p> + +<p>Croustillac ne l’entendit pas...</p> + +<p>M. de Chemeraut, voyant l’inutilité de ses paroles, lui toucha +légèrement le bras, en répétant plus haut:</p> + +<p>—Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant +d’arriver au Fort-Royal.<a name="page_2141" id="page_2141"></a></p> + +<p>—Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s’écria le Gascon en se +retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.</p> + +<p>La figure de ce dernier exprima tant d’étonnement en entendant l’homme +qu’il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre +exclamation, que le Gascon comprit l’imprudence qu’il avait commise, il +retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d’un air +impassible; puis, comme s’il fût sorti d’une distraction profonde, il +lui dit d’un ton bref:</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, partons.</p> + +<p>Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours +suivi de l’escorte et accompagné de M. de Chemeraut.</p> + +<p>Croustillac n’était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer +complétement du présent.</p> + +<p>M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité +du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle +conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l’aventurier, +envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l’état de +son cœur et faisait le raisonnement suivant:</p> + +<p>—La Barbe-Bleue (je l’appellerai toujours ainsi; c’est ainsi que je +l’ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j’ai pensé à elle +sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la +reverrai jamais, au grand jamais. C’est évident... Il me sera impossible +d’échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au cœur. C’est +absurde, c’est stupide, c’est inimaginable, mais cela est... la preuve +de cela... c’est que cette petite femme m’a bouleversé complétement.<a name="page_2142" id="page_2142"></a> +Avant de la connaître, j’étais insoucieux, babillard et gai comme +l’oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l’endroit de la +délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et +d’une délicatesse si outrée que j’avais une peur horrible que la +Barbe-Bleue m’offrît en partant quelque rénumération autre que le +médaillon dont elle a eu la générosité d’ôter les pierreries. Hélas! +désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel +changement!!! moi qui, autrefois, tenais d’autant plus à la braverie des +ajustements que j’étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours +de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d’or, j’aspire +au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas +roses; fier de me dire:—Je suis sorti de ce Potose... du +Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque +j’y suis entré. N’est-il donc pas, mordioux, bien clair qu’avant de +connaître la Barbe-Bleue je n’aurais jamais eu de ma vie ces +pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit +Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour +faire ce qu’il appelait son examen de conscience.</p> + +<p>—Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie?</p> + +<p>—Eh!... eh!...</p> + +<p>—Que t’en dirait d’être pendu?</p> + +<p>—Hem! hem!</p> + +<p>—Voyons, franchement!</p> + +<p>—Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m’agréer, si +la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c’est +une mort ignoble,<a name="page_2143" id="page_2143"></a> une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!</p> + +<p>—Polyphème, vous avez peur... d’être pendu?</p> + +<p>—Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l’écart... pendu comme un +chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu’une +jolie bouche vous sourie...</p> + +<p>—Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa +Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre +dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez +toutes sortes d’échappatoires... Vous avez peur d’être pendu, vous +dis-je.</p> + +<p>—Soit, allons... oui, j’ai bien peur de la potence, j’en conviens, n’en +parlons plus... écartons ces probabilités-là... n’admettons pas dans +notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour +si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire +probable... Parlons donc de la prison.</p> + +<p>—Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème?</p> + +<p>—Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que +j’aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j’y penserais +autant, j’y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois, +dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui, +décidément, c’est là que je veux finir mes jours, rêvant à la +Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle? +hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j’errerai +longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée.</p> + +<p>—Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez<a name="page_2144" id="page_2144"></a> échapper à la prison +aussi bien qu’à la corde, malgré votre phébus philosophique.</p> + +<p>—Eh bien! oui, mordioux! j’y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si +ce n’est à moi-même? qui me comprendra, si ce n’est moi-même?</p> + +<p>—Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace?</p> + +<p>—Jusqu’à présent cette route n’est guère propre à une évasion, je le +sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi +l’escorte... mon cheval n’est pas mauvais; s’il était meilleur que celui +du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec +lui.</p> + +<p>—Et puis, Polyphème?</p> + +<p>—Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne, +je gravirais les rochers; j’ai de longues jambes et des jarrets +d’acier...</p> + +<p>—Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres <i>marrons</i>; vous qui +n’avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera +facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué +par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d’échapper à la +<i>battue</i> qu’on fera pour vous rattraper.</p> + +<p>—Oui... mais au moins j’ai quelque chance d’échapper, tandis que +suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le +mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le +Mortimer me saute au cou, non pour m’embrasser,<a name="page_2145" id="page_2145"></a> mais pour m’étrangler +en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en +tentant de m’échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre +peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je +saurai toujours où elle est, s’il le sait...</p> + +<p>—Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun +espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu’on vous +ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand +seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de +peu, quoique de race antique... Polyphème.</p> + +<p>—Eh! mordioux! que m’importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai +pas heureux, c’est vrai... mais je serai content... Est-ce qu’on ne +jouit pas d’un beau site, d’un admirable tableau, d’un magnifique poëme, +d’une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme, +cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l’espèce de +mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue.</p> + +<p>—Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non, +n’éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne +compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l’avoue, assez +habilement sauvés?</p> + +<p>—Il n’y a rien à craindre de ce côté: le <i>Caméléon</i> marche comme un +albatros; il est déjà le diable sait où; l’on mettrait à ses trousses +tous les gardes-côtes de l’île qu’on ne saurait où le chercher. Ainsi +donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va<a name="page_2146" id="page_2146"></a> plus +vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement +très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je +partais.</p> + +<p>—Voyons... essayez... Partez, Polyphème!</p> + +<p>A peine l’aventurier se fut-il donné mentalement cette permission, +qu’appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement +avec une grande rapidité.</p> + +<p>M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne +comprenant rien à cette <i>bizarrerie</i> du prince, il se mit à sa +poursuite.</p> + +<p>M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent +écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant +beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l’avance que le +chevalier avait déjà prise.</p> + +<p>M. de Chemeraut courut sur les traces de l’aventurier en criant:</p> + +<p>—Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc?</p> + +<p>Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la +course de sa monture.</p> + +<p>Bientôt l’aventurier fut obligé de s’arrêter court, la grève formait un +coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d’énormes blocs de +rochers qui ne laissaient qu’un passage étroit et dangereux.</p> + +<p>M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.</p> + +<p>—Morbleu! monseigneur, s’écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre +Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?</p> + +<p>Le Gascon répondit froidement et hardiment:</p> + +<p>—J’ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans...<a name="page_2147" id="page_2147"></a> Ce pauvre +Mortimer surtout, qui m’attend avec une si vive impatience... Et puis... +malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l’endroit +de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute +force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.</p> + +<p>—Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les +fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s’oppose à ce que vous +leur échappiez davantage.</p> + +<p>M. de Chemeraut appela le guide.</p> + +<p>—A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Tout au plus à une lieue, monsieur.</p> + +<p>M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac:</p> + +<p>—Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en +route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend, +monseigneur.</p> + +<p>—Je l’espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d’y aller. +Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal +commencer que de l’inaugurer par un meurtre.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, monseigneur?</p> + +<p>—Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis +superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d’un fâcheux +présage... Son attentat m’a été tout personnel. Je vous demande donc +formellement sa grâce.</p> + +<p>—Monseigneur, son crime a été flagrant, et...</p> + +<p>—Mais, monsieur, ce crime n’a pas été commis; j’insiste pour que le +colonel ne soit pas fusillé.<a name="page_2148" id="page_2148"></a></p> + +<p>—Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son +audacieuse tentative.</p> + +<p>—En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l’espère +du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D’ailleurs le colonel +pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait +vraiment dommage.</p> + +<p>—Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur.</p> + +<p>—Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l’ai dit... +J’ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour +d’aujourd’hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour +rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante +que la nôtre sous l’influence d’une heure que je me crois fatale... +D’ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux +émotions de toutes sortes qui m’assiégent depuis hier.</p> + +<p>—Quels sont donc vos desseins, monseigneur?</p> + +<p>—Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de +faire ce que je désire... c’est-à-dire de ne mettre à la voile que +demain matin au soleil levant.</p> + +<p>—Monseigneur...</p> + +<p>—Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre +heures de plus ou de moins ne sont pas d’un grand intérêt... et puis +enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd’hui le pied en mer... je +vous apporterais le sort le plus funeste, j’attirerais sur votre frégate +tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le +gouverneur, dans une retraite<a name="page_2149" id="page_2149"></a> absolue... j’ai besoin d’être seul, +ajouta le chevalier d’un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et +je dois commencer mon apprentissage de la solitude.</p> + +<p>—La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les +agitations qui vous attendent.</p> + +<p>—Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux +trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu’il s’isole dans +ses regrets... Une femme que j’aimais tant, ajouta-t-il avec un profond +soupir.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre +à l’unisson de Croustillac, c’est terrible... mais le temps cicatrise de +pires blessures!</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures: +j’aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes +cruelles agitations, demain je me consolerai, j’oublierai tout... en +embrassant mes partisans.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous!</p> + +<p>La position du chevalier commandait trop d’égards à M. de Chemeraut pour +qu’il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça +donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac.</p> + +<p>Le Gascon, en reculant l’heure où sa fourberie serait découverte, +espérait trouver l’occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue +lui avait dit:</p> + +<p>«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous +laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de +gagner du temps.»<a name="page_2150" id="page_2150"></a></p> + +<p>Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses +amis, sachant toutes les difficultés qu’ils auraient à vaincre et à +braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette +chance de salut, si incertaine qu’elle fût.</p> + +<p>Ainsi que l’avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout +d’une heure de marche.</p> + +<p>Le palais du gouverneur était situé à l’extrémité de la ville, du côté +des savanes; il fut facile d’y parvenir, sans rencontrer personne.</p> + +<p>M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le +gouverneur de l’arrivée de ses deux hôtes.</p> + +<p>Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd +justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait +ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement +intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais +songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d’un secret d’État où se +trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n’osait envisager +Croustillac qu’avec une profonde déférence.</p> + +<p>Le baron, profitant d’un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un +regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à +son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut:</p> + +<p>—Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez +emmenée?...</p> + +<p>—Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans +votre hôtesse...</p> + +<p>—Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de<a name="page_2151" id="page_2151"></a> soleil matinal? ajouta +le baron d’un air dégagé, quoiqu’il fût piqué de la réponse de M. de +Chemeraut.</p> + +<p>—Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir +quelques rafraîchissements...</p> + +<p>—J’y avais songé, monsieur, dit le baron; j’ai fait mettre trois +couverts.</p> + +<p>—Je ne sais, monsieur le baron, si <i>monsieur</i>, et il montra le +chevalier, daignera nous admettre à sa table.</p> + +<p>Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente +curiosité.</p> + +<p>—Mais, monsieur, il s’agit donc d’un grand personnage?</p> + +<p>—Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de +vous rappeler encore que j’ai mission de vous faire des questions et non +de...</p> + +<p>—Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l’hôte que j’ai +l’honneur de recevoir s’il veut me faire la grâce d’accepter ce +déjeûner?</p> + +<p>M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci, +prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement.</p> + +<p>M. de Chemeraut dit quelques mots à l’oreille du baron, qui aussitôt +offrit son plus bel appartement à l’aventurier.</p> + +<p>Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont +un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que +les vieux habits du Gascon.</p> + +<p>M. de Chemeraut se trouvait dans l’appartement du Gascon, lorsqu’on lui +remit ce panier.<a name="page_2152" id="page_2152"></a></p> + +<p>—Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu’il renferme pour plus de +trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac.</p> + +<p>—Quelle imprudence, monseigneur!... s’écria M. de Chemeraut. Ces gardes +sont sûrs... mais...</p> + +<p>—Ils ignoraient le trésor qu’ils portaient... il n’y avait donc rien à +craindre...</p> + +<p>—Monseigneur, je dois vous annoncer que l’intention du roi n’est pas +que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette +entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée +au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses +nécessaires, une fois le débarquement opéré.</p> + +<p>—Il n’importe, dit Croustillac. L’argent est le nerf de la guerre. Je +n’avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre +au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et +d’influence!</p> + +<p>Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI.<br /><br /> +<small>LE DÉPART.</small></h3> + +<p>Croustillac se mit à la table qu’on lui avait servie, mangea peu et se +coucha, espérant que le sommeil le<a name="page_2153" id="page_2153"></a> calmerait, et lui donnerait +peut-être quelque heureuse idée d’évasion; il avait reconnu avec chagrin +l’impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu’il occupait; les +deux factionnaires de l’hôtel du gouverneur se promenaient toujours au +pied du bâtiment.</p> + +<p>Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à réfléchir sur les événements +bizarres dont il venait d’être le témoin. Quoiqu’il ne doutât pas que le +Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si +étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu’assez +habilement adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l’aventurier, +que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer +l’identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu +quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au +Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la +Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.</p> + +<p>Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la +veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le +Morne-au-Diable.</p> + +<p>M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune +femme et l’aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans +doute duré jusqu’alors.</p> + +<p>Quant à Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de +France au Morne-au-Diable, loin de l’ébranler, avaient encore affermi sa +conviction à l’endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut +vint l’interroger en lui annonçant qu’il ne serait pas fusillé, le +colonel concourut-il, de son côté et à son<a name="page_2154" id="page_2154"></a> insu, à donner plus +d’autorité encore au mensonge de l’aventurier.</p> + +<p>Le soleil était sur le point de se coucher; M. de Chemeraut, +complétement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission, +pensait aux avantages qu’elle devait lui rapporter, en se promenant sur +la terrasse de l’hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé +d’avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont +il se berçait.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître +Daniel, et commandant le trois-mâts la <i>Licorne</i>, arrive de Saint-Pierre +avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires +très pressées.</p> + +<p>—Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron?</p> + +<p>—Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu’en bas. Puis, +s’avançant vers l’escalier par lequel il était monté, le baron dit à un +de ses gardes:</p> + +<p>—Fais monter maître Daniel.</p> + +<p>Nous avons oublié de dire que la frégate avait reçu l’ordre de mouiller +à l’extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le +désir de passer la nuit à terre.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne +connaissance, parut sur la terrasse de l’hôtel du gouverneur.</p> + +<p>La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche, +trahissait un assez grand embarras.</p> + +<p>Le digne capitaine de la <i>Licorne</i>, si souverainement roi à son bord, +semblait gêné, mal à son aise; ses<a name="page_2155" id="page_2155"></a> joues, toujours plus que vermeilles, +étaient légèrement pâles; le tressaillement presque imperceptible de sa +lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe +physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation; +il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche; +à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un +mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son col couleur de +brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au +flexible et large chapeau de paille qu’il tortillait entre ses deux +mains. Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s’approcha de +M. de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant +semblait l’intimider beaucoup.</p> + +<p>—Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le +gouverneur à M. de Chemeraut d’un ton pitoyable.</p> + +<p>En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes +du front chauve et hâlé de maître Daniel.</p> + +<p>—Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d’un ton +plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé.</p> + +<p>Enfin, celui-ci finit par dire d’une voix étranglée par l’émotion, et en +s’adressant à M. de Chemeraut:</p> + +<p>—Monseigneur...</p> + +<p>—Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je +vous écoute.<a name="page_2156" id="page_2156"></a></p> + +<p>—Eh bien! donc, mon bon monsieur, j’arrive à l’instant de Saint-Pierre +avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle, +tafia.</p> + +<p>—Je n’ai pas besoin de savoir l’inventaire de votre chargement; que +voulez-vous?</p> + +<p>—Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-toi, explique-toi et +essuie-toi le front, tu as l’air de sortir de l’eau, dit le baron.</p> + +<p>—Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j’aie douze petits canons +de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d’une telle +valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et +des pirates...</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Mais va donc, maître Daniel. Je ne t’ai jamais vu ainsi.</p> + +<p>—Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile +de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade.</p> + +<p>—Peste! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle +demande, maître Daniel, dit le baron; on t’en donnera des frégates de Sa +Majesté pour servir d’escorte à ta cargaison!</p> + +<p>M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et +répondit:</p> + +<p>—C’est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de +voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou!</p> + +<p>—Oh! monsieur, si ce n’est que cela, ne craignez rien... Sans médire de +la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien +m’engager à la suivre,<a name="page_2157" id="page_2157"></a> quelle que soit la voilure qu’elle fasse, quelle +que soit la brise ou la mer qui s’offre à ses voiles ou à sa proue.</p> + +<p>—Je vois que vous êtes fou. La <i>Fulminante</i> est de la première vitesse.</p> + +<p>—Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d’un ton suppliant. Si +cette fière frégate marche plus vite que la <i>Licorne</i>... eh bien! cette +guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j’aurai été un +bon bout de chemin à l’abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne +sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah! monsieur, une +cargaison de plus d’un million, dont profiteraient les ennemis de notre +bon roi, s’ils s’emparaient de la <i>Licorne</i>...</p> + +<p>—Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre, +n’aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué; sa mission +est telle qu’elle ne doit pas s’embarrasser d’un convoi.</p> + +<p>—Oh! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous +n’aurez pas d’embarras à cause de moi, je ne risque pas d’être attaqué +si l’on me voit sous votre canon... il n’y a pas un corsaire qui oserait +seulement m’approcher en me voyant si bravement accompagné: sauf votre +respect, monsieur, les loups n’attaquent les brebis que quand les chiens +ne sont pas là...</p> + +<p>—Pauvre brebis de maître Daniel! dit le gouverneur.</p> + +<p>—Ah! mon bon monsieur, qu’il ne soit pas dit qu’un bâtiment de guerre +du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande +que l’abri de son pavillon, tant qu’il pourra suivre ce pavillon.<a name="page_2158" id="page_2158"></a></p> + +<p>M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne +gênait en rien la liberté de la manœuvre de la frégate, le capitaine +Daniel s’engageant à suivre la marche de la <i>Fulminante</i> ou a être +abandonné. Néanmoins, M. de Chemeraut refusa.</p> + +<p>—Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte, +un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous +laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la manœuvre de +la frégate.... c’est impossible.</p> + +<p>—Mais, monsieur, ma riche cargaison...</p> + +<p>—Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c’est +impossible...</p> + +<p>—Hélas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour +vous faire cette demande, dit Daniel d’un ton douloureux.</p> + +<p>—Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous +couvrirai pas de mon pavillon.</p> + +<p>—Pourtant, mon bon monsieur...</p> + +<p>—Assez! dit M. de Chemeraut d’un ton haut et rude.</p> + +<p>Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons +jusqu’à l’entrée de l’escalier, il disparut.</p> + +<p>—A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n’y a pas d’autres +intérêts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l’on refuse +l’escorte, dit le gouverneur d’un air étonné.</p> + +<p>—Il y en a très peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit +brusquement M. de Chemeraut en se retirant.<a name="page_2159" id="page_2159"></a></p> + +<p>Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l’hôtel. +Lorsqu’il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d’un si vif +éclat qu’elle éclairait parfaitement sa chambre.</p> + +<p>Le chevalier alla regarder par ses fenêtres; les deux factionnaires se +promenaient paisiblement au pied de la muraille.</p> + +<p>—Diable! se dit le chevalier, il m’est décidément impossible de +m’évader de ce côté, il y a au moins vingt pieds à descendre pour tomber +sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette +manière de quitter l’hôtel du gouverneur. Voyons donc d’un autre côté.</p> + +<p>Croustillac s’approcha de la porte d’un pas léger; mais une vive lueur +qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était +éclairée et probablement occupée.</p> + +<p>A l’aide d’un briquet qu’il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma +une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction +mélancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes +et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si +longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable.</p> + +<p>—Mordioux! le hasard est furieusement bien nommé le hasard, se disait +le Gascon. Il m’a toujours eu en particulière affection. S’il était +béatifié... j’en ferais mon saint et mon patron... <i>Hasard-Polyphème, +sire de Croustillac!</i> Lorsqu’à bord de la <i>Licorne</i> j’avais parié +d’épouser la <i>Barbe-Bleue</i>, qui aurait prévu que cette folle gageure +serait presque gagnée? car enfin, aux<a name="page_2160" id="page_2160"></a> yeux de l’homme au poignard et de +M. de Chemeraut, j’ai passé, je passe pour le mari de l’habitante du +Morne-au-Diable... Comme tout s’enchaîne dans la destinée! Lorsque j’ai +quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu, +ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m’aurait dit +que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller +révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au +profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison +de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait +pénétré ceci? Ah ça! le moment critique approche... Je suis quelquefois +tenté de tout découvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que +chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de trois ou quatre +lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu’ici, à terre, mon +procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin +d’œil, tandis qu’en pleine mer il n’y aura peut-être pas des gens +aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je +suppose, le père Griffon de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme +Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter... +Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, reprit +Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l’erreur de +Chemeraut le plus longtemps possible... c’est le meilleur parti que +j’aie à prendre.</p> + +<p>Durant ces réflexions, Croustillac s’était habillé...</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, voyons s’il y a moyen de sortir secrètement d’ici.</p> + +<p>En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la<a name="page_2161" id="page_2161"></a> porte, et vit avec +désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect.</p> + +<p>L’un courut chercher le baron; l’autre dit à Croustillac:</p> + +<p>—M. le gouverneur avait défendu d’entrer dans la chambre de monsieur +avant qu’il eût appelé; M. le baron va venir à l’instant même.</p> + +<p>—C’est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin; +il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore, +non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais +l’espace, la savane... le grand air...</p> + +<p>—C’est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve +dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.</p> + +<p>—Très bien; alors, mon garçon, conduis-moi vite; J’aspire après les +champs comme un oiseau en cage...</p> + +<p>—Ah! c’est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira +lui-même, dit le laquais.</p> + +<p>—Au diable le baron, pensa Croustillac.</p> + +<p>Le gouverneur n’était pas seul, M. de Chemeraut l’accompagnait.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé, nous +venions vous éveiller.</p> + +<p>—M’éveiller... et pourquoi?</p> + +<p>—Le vent et la marée n’attendent personne: la marée descend à trois +heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une +demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend; nous +avons juste le temps de partir, monsieur.</p> + +<p>—Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons<a name="page_2162" id="page_2162"></a> seulement de +gagner encore quelques heures avant d’être présenté à mes enragés +partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se +drapant dans un manteau brun qu’il avait trouvé avec ses habits.</p> + +<p>Le baron crut de son devoir d’accompagner et de faire escorter M. de +Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu’au môle; la fuite du Gascon +devint ainsi absolument impossible.</p> + +<p>Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit:</p> + +<p>—Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que +vous m’avez prêté; je peux maintenant vous le dire, les indications qui +m’avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le +secret en avait été parfaitement gardé.</p> + +<p>—Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications? +s’écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu’il brûlait de +savoir.</p> + +<p>—Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en +lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu’il ne +dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites.</p> + +<p>Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.</p> + +<p>—Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en +regagnant lentement son hôtel. Ce que j’ai appris par ceux des gardes de +l’escorte n’a fait qu’augmenter ma curiosité. C’était bien la peine de +suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour<a name="page_2163" id="page_2163"></a> être si mal +instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans +mon gouvernement encore!</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.<br /><br /> +<small>LA FRÉGATE.</small></h3> + +<p>La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de +Fort-Royal. La chaloupe qui portail <i>Croustillac et sa fortune</i> s’avança +rapidement vers la <i>Fulminante</i>, que l’on voyait mouillée à la sortie de +la baie.</p> + +<p>Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d’honneur de +l’embarcation, qui semblait voler sur les eaux.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au +discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il +faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes +principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur +faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne; +or, tout ceci a besoin d’être longuement élaboré. Ce sont les bases de +notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les +conséquences de l’alliance, ou plutôt de l’appui moral, c’est-à-dire +matériel, que nous prête l’Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit +Croustillac,<a name="page_2164" id="page_2164"></a> qui commençait à s’embrouiller singulièrement dans sa +politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la +matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante +possible.</p> + +<p>—Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes +seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait +arriver.</p> + +<p>—Cet enragé... c’est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m’avoir +attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude.</p> + +<p>—Il n’y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l’ardente +impatience avec laquelle il désire votre retour.</p> + +<p>—Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer, +il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une +révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément +à sa vue. Aussi, en montant à bord, j’aurai la précaution de bien +m’encaper afin d’échapper à ses regards... et même, s’il vous demande si +j’arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d’une manière évasive... +de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces +ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué.</p> + +<p>—Ah! ne craignez rien, monseigneur, l’excès de la joie ne peut jamais +être funeste...</p> + +<p>—Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits +généraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai à ce +sujet un fait tout personnel et justement particulier à l’homme dont +nous nous occupons.<a name="page_2165" id="page_2165"></a></p> + +<p>—A lord Mortimer?</p> + +<p>—A lui-même, monsieur... Je n’oublierai jamais que je l’ai vu une fois +saisi de convulsions épouvantables dans une circonstance presque +semblable... C’étaient des soubresauts nerveux... des évanouissements...</p> + +<p>—Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d’une constitution +athlétique.</p> + +<p>—D’une constitution athlétique? Allons, il ne me manquait plus que de +rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharné, pensa Croustillac. Il +reprit tout haut:—Vous n’ignorez pas, monsieur, que ce sont justement +les hommes d’une force extrême qui ressentent le plus vivement ces +secousses; je vous dirai même... mais cela tout à fait entre nous, au +moins...</p> + +<p>—Monseigneur peut être sûr de ma discrétion...</p> + +<p>—Vous comprendrez ma réserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans +l’occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement +stupéfait... (sans notre étroite amitié, je dirais stupide) en revoyant +subito quelqu’un qu’il n’avait pas rencontré depuis longtemps... que sa +tête... vous comprenez...</p> + +<p>—Comment, monseigneur, sa raison?...</p> + +<p>—Hélas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez +maintenant pourquoi je vous demande le secret?</p> + +<p>—Oui, oui, monseigneur.</p> + +<p>—Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel +qu’après être resté quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne +reconnut<a name="page_2166" id="page_2166"></a> plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus, +quoiqu’il l’eût vue mille fois!</p> + +<p>—Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d’un ton de doute +respectueux.</p> + +<p>—Cela n’est, hélas! que trop vrai, monsieur, car vous n’avez pas d’idée +de l’exaltation de ce garçon-là... Aussi, moi qui suis son ami, je dois +veiller à ce qu’il ne lui arrive rien de fâcheux... Jugez un peu... si +je l’exposais à ne pas me reconnaître... Mortimer est maintenant ce que +j’aime le plus au monde, et vous savez, hélas! monsieur, si les +consolations de l’amitié me sont nécessaires.</p> + +<p>—Encore ce funeste souvenir, monseigneur?...</p> + +<p>—Oui, je suis faible, je l’avoue... c’est plus fort que moi...</p> + +<p>—Quel est donc ce bâtiment mouillé non loin de la frégate? demanda M. +de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation +par égard pour le prince.</p> + +<p>—Monsieur, c’est une hourque marchande arrivée hier au soir de +Saint-Pierre, dit le patron en ôtant respectueusement son bonnet.</p> + +<p>—Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c’est probablement le navire de +cet imbécile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais +nous voici à bord, monseigneur... Toutes les lumières sont éteintes... +Vous n’êtes pas attendu...</p> + +<p>—Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas là!</p> + +<p>—Il me semble que je l’aperçois sur le pont, monseigneur.<a name="page_2167" id="page_2167"></a></p> + +<p>Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux.</p> + +<p>—Ah! voici l’officier de quart à l’escalier. Quel dommage d’arriver si +tard, monseigneur... C’est au bruit des tambours, aux fanfares des +buccins que vous auriez dû être reçu par l’équipage sous les armes.</p> + +<p>—A demain les honneurs... à demain, dit Croustillac, l’heure de ces +frivolités vient toujours assez tôt...</p> + +<p>M. de Chemeraut s’effaça pour laisser le Gascon monter le premier à +l’échelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu’un officier de +marine qui le reçut, chapeau bas, d’un air profondément respectueux. +Croustillac répondit très dignement, et surtout très brièvement, en +s’enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour +de lui des regards inquiets, craignant de voir apparaître le terrible +Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou à demi +couchés le long des canons.</p> + +<p>L’officier qui s’était entretenu à voix basse avec M. de Chemeraut, +saluant de nouveau Croustillac, lui dit:</p> + +<p>—Monseigneur, puisque vous l’exigez, je n’éveillerai pas le capitaine, +et j’aurai l’honneur de vous conduire dans votre appartement.</p> + +<p>Croustillac inclina la tête.</p> + +<p>—A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut.</p> + +<p>—A demain, répondit l’aventurier.</p> + +<p>L’officier descendit par le panneau d’arrière dans la<a name="page_2168" id="page_2168"></a> batterie, ouvrit +la porte d’une belle et vaste chambre parfaitement éclairée par une +verrine, et dit au Gascon:</p> + +<p>—Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites +pièces à droite et à gauche.</p> + +<p>—C’est à merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres +les plus sévères pour que personne n’entre chez moi demain avant que je +n’appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument +personne!... ceci est de la dernière importance.</p> + +<p>—Très bien, monseigneur... Votre Altesse ne désire pas qu’on avertisse +un de ses gens pour la déshabiller?</p> + +<p>—Je suis soldat, monsieur, dit fièrement Croustillac, et je me +déshabille tout seul.</p> + +<p>Le jeune officier s’inclina, prenant cette réponse pour une leçon de +stoïcisme; il sortit, ordonna à l’un des plantons de ne laisser entrer +personne dans l’appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre +M. de Chemeraut.</p> + +<p>—C’est un véritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui +dit-il; comment, il n’a pas emmené même un laquais!</p> + +<p>—C’est juste, répondit M. de Chemeraut; il s’est passé de si étranges +choses à terre que ni lui ni moi n’y avons songé; mais je lui donnerai +un de mes gens. A cette heure, l’important est de mettre à la voile.</p> + +<p>—C’est aussi l’avis du capitaine. Il m’a donné ordre de l’éveiller si +vous jugiez nécessaire de partir promptement.<a name="page_2169" id="page_2169"></a></p> + +<p>Nous partirons à l’instant même, car le vent et la marée sont +favorables, je pense? répondit Chemeraut.</p> + +<p>—Si favorables, dit l’officier, que, cette brise durant, demain au +soleil levant nous n’apercevrons plus les terres de la Martinique.</p> + +<p>Une demi-heure après l’arrivée du Gascon à bord, la <i>Fulminante</i> +appareillait par une excellente brise de sud-ouest.</p> + +<p>Lorsque M. de Chemeraut vit la frégate sortir de la rade, il ne put +s’empêcher de se frotter les mains en se disant:</p> + +<p>—Ma foi... ce n’est pas que je sois vain et glorieux, mais j’aurais +donné cette mission en cent aux plus habiles... déjouer les projets de +l’envoyé anglais... vaincre les scrupules du prince, l’aider à se venger +d’une épouse criminelle, l’arracher à force d’éloquence aux accablantes +idées que cet accident conjugal avait fait naître dans son esprit, le +ramener en Angleterre à la tête de ses partisans... Ma foi, Chemeraut, +mon ami, c’est à faire à toi!! Ta fortune était déjà en bon chemin, la +voici à tout jamais assurée; ce bon succès me ravit d’autant plus que le +roi regarde cette affaire comme très importante. Encore une fois, +bravo!...</p> + +<p>Chemeraut, le cœur joyeux, l’esprit allègre, s’endormit doucement, +bercé par les plus séduisantes et par les plus ambitieuses +espérances......</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Il était dix heures et demie du matin; la brise était fraîche, la mer un +peu forte, mais très belle; la <i>Fulminante</i> laissait derrière elle un +étincelant et rapide sillage.<a name="page_2170" id="page_2170"></a></p> + +<p>On n’apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein +Océan.</p> + +<p>L’officier de quart, armé d’une longue vue, examinait avec attention un +trois-mâts éloigné de deux portées de canon environ, qui tenait +absolument la même route que la frégate et marchait aussi vite qu’elle +quoiqu’il portât même quelques voiles légères de moins.</p> + +<p>A l’extrême horizon l’officier remarquait aussi un autre navire qu’il +distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la même direction +que le trois-mâts dont nous venons de signaler la manœuvre.</p> + +<p>Voulant voir si ce dernier bâtiment était toujours décidé à imiter les +mouvements de la <i>Fulminante</i>, l’officier ordonna au timonier de laisser +porter un peu plus au nord...</p> + +<p>Le trois-mâts laissa porter un peu plus au nord.</p> + +<p>L’officier fit porter presque entièrement à l’ouest.</p> + +<p>Le trois-mâts porta presque entièrement à l’ouest.</p> + +<p>Plus impatienté qu’effrayé de cette obsession, car ce navire n’était pas +de force à lutter avec une frégate, l’officier, par ordre du capitaine, +fit virer de bord et marcher droit à cet importun bâtiment...</p> + +<p>L’importun vire de bord pareillement, continue d’imiter scrupuleusement +les évolutions de la frégate et de marcher de concert avec elle, mais +toujours hors de portée de ses canons.</p> + +<p>Le capitaine, irrité, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mâts.</p> + +<p>Le trois-mâts prouva qu’il était, sinon meilleur, du moins aussi bon +marcheur que la frégate, qui ne<a name="page_2171" id="page_2171"></a> put jamais rapprocher la distance qui +les séparait.</p> + +<p>Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps précieux à cette chasse +inutile, fit remettre le cap en route.</p> + +<p>Le fâcheux navire remit le cap en route.</p> + +<p>Ce mystérieux bâtiment n’était autre que la paisible <i>Licorne</i>... Le +capitaine Daniel, malgré les refus de M. de Chemeraut, avait jugé +convenable de s’attacher opiniâtrement à la <i>Fulminante</i> jusqu’à la +sortie des débouquements.</p> + +<p>Un nouveau personnage parut sur le pont de la frégate.</p> + +<p>C’était un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un +buffle, de larges chausses écarlates et des bottes de basane; il avait +les cheveux et la moustache d’un roux ardent; son teint coloré, ses yeux +bleu clair, dont le globe était veiné de fibrilles que la moindre +émotion devait injecter de sang, témoignaient d’un naturel violent et +passionné...</p> + +<p>Nous nous hâterons d’apprendre au lecteur que cet athlétique personnage +était le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu’il +eût été mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme était +lord Percy Mortimer. Son inquiétude, son agitation, son impatience, +étaient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place.</p> + +<p>Vingt fois le lord était descendu à la porte de la chambre de +Croustillac pour savoir si <i>milord duc</i> ne l’avait pas fait demander. En +vain il avait supplié l’officier de faire dire au duc que Mortimer, son +meilleur ami, son ancien compagnon d’armes, désirait se jeter à ses +pieds; les vœux du lord avaient été vains, on exécutait<a name="page_2172" id="page_2172"></a> à la rigueur +les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagnée +comme une conquête précieuse.</p> + +<p>M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revêtu d’un habit magnifique, +l’air radieux, triomphant; il semblait dire à tous: Si le prince est +ici, c’est grâce à mon habileté, à mon courage.</p> + +<p>En le voyant, Mortimer s’approcha vivement de lui.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin à quelle heure milord-duc +nous recevra?</p> + +<p>—Le prince a défendu d’entrer chez lui sans son ordre.</p> + +<p>—Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me +pardonnerai jamais de m’être couché cette nuit et de n’avoir pas été le +premier à serrer notre Jacques dans mes bras, à me jeter à ses pieds... +à baiser sa main royale.</p> + +<p>—Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des +partisans comme vous sont rares!</p> + +<p>—Si j’aime notre Jacques! s’écria Mortimer en devenant d’un rouge +sanguin et apoplectique, si je l’aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon +meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes +battus une fois parce qu’il soutenait cette folle prétention), moi et +Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout à l’heure si nous +aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des +femmelettes!</p> + +<p>—Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n’est pas +de l’attachement, c’est de l’acharnement.<a name="page_2173" id="page_2173"></a></p> + +<p>Mortimer reprit avec véhémence:</p> + +<p>—Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille +extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd’hui. Nous ne +pouvions le croire, et encore à cette heure j’en doute... Ah! quel jour! +quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre +qu’on a cru mort, qu’on a pleuré pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas +comme il était chéri et regretté, notre Jacques! comme on se souvenait +de sa bravoure, de son courage, de sa gaieté! Quel bonheur de ne pas +dire: <i>C’était</i>... mais <i>c’est</i> un cœur de roi, un vrai cœur de +roi que notre duc!</p> + +<p>—Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu’à l’exception de +vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu’il +est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres +gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune à +notre duc, ne le connaissent que de réputation...</p> + +<p>—Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre +garantie, ils ne l’aimassent pas autant que nous l’aimons; ce qui me +rappelle qu’autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce +qu’il avouait qu’il m’aimait un peu plus que notre Jacques.</p> + +<p>—Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables +d’exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom.</p> + +<p>—Peu de princes, monsieur! s’écria lord Mortimer d’une voix redoutable, +peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez à Dudley.<a name="page_2174" id="page_2174"></a></p> + +<p>Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont.</p> + +<p>Les cheveux et la moustache de ce lord étaient noirs et commençaient à +grisonner; il y avait une grande conformité de taille, d’embonpoint et +de force entre lui et Mortimer, véritable type (physiquement parlant) de +ce qu’on appelait les <i>gentilshommes fermiers</i>.</p> + +<p>—Qu’est-ce qu’il y a, Percy? dit familièrement lord Dudley à son ami.</p> + +<p>—N’est-ce pas, Dick, qu’aucun prince ne peut être comparé à notre +Jacques?</p> + +<p>—En exceptant nos dignes amis et alliés de ce vaisseau, tout chien qui +oserait soutenir que Jacques n’est pas le meilleur des hommes, je le +sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le +robuste personnage en frappant d’un de ses poings velus sur le plat-bord +du navire. Puis, s’adressant à M. de Chemeraut:</p> + +<p>—Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l’élu, vous le +bienheureux qui l’avez vu le premier... Votre main, monsieur de +Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s’il +est possible, depuis qu’elle a touché celle de notre duc...</p> + +<p>Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que +Mortimer secouait non moins rudement la main gauche.</p> + +<p>Rien de plus contagieux que l’enthousiasme; les partisans du duc étaient +peu à peu montés sur le pont et s’étaient groupés autour des deux lords; +tous voulaient à leur tour serrer la main qui avait touché celle du +prince.</p> + +<p>—Ah! messieurs, je conçois que monseigneur recule<a name="page_2175" id="page_2175"></a> le moment de vous +voir, dit Chemeraut, il craint l’émotion inséparable d’un pareil moment.</p> + +<p>—Et nous, donc! s’écria Dudley. Enfin, voici tantôt quarante jours que +nous sommes partis de La Rochelle, n’est-ce pas? eh bien! que je meure +si j’ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore +d’un sommeil à la fois agréable et agité comme celui dont on dort la +veille d’un duel... où l’on est sûr de tuer son homme... Du moins, tel +est l’effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit +le robuste gladiateur, à Mortimer.</p> + +<p>—Moi, Dick, répondit celui-ci, ça m’a fait un effet contraire; à chaque +instant je me réveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais +ainsi la veille du jour où je devrais être fusillé.</p> + +<p>—Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d’après son +portrait.</p> + +<p>—Moi, d’après son renom.</p> + +<p>—Moi, dès que j’ai su qu’il s’agissait de marcher sous ses ordres +contre les Orangistes, j’ai tout quitté, amis... femme... enfant...</p> + +<p>—C’est comme nous...</p> + +<p>—Ah! monsieur, c’est qu’aussi <i>Jacques de Monmouth</i>, dit un autre, +c’est un nom qui résonne comme un clairon.</p> + +<p>—Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un +autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marécages!</p> + +<p>—A commencer par le Guillaume...</p> + +<p>—D’honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque +orgueilleux d’avoir si bien réussi<a name="page_2176" id="page_2176"></a> dans une entreprise qui, j’oserais +le dire, est assez délicate... Je ne veux pas attribuer à mes +raisonnements, à mon influence, la résolution du prince... mais croyez +du moins, milords, que j’ai su faire valoir auprès de lui l’enthousiasme +que son souvenir vous avait inspiré.</p> + +<p>—Aussi, notre ami... n’oublierons-nous jamais ce que vous avez fait! +Vous nous l’avez amené ici... notre duc! s’écria cordialement Mortimer.</p> + +<p>—Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance éternelle, +ajouta Dudley...</p> + +<p>—Le voir! le voir! s’écria Mortimer dans un nouvel entraînement, le +revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face, +retrouver devant nos yeux cette noble et fière figure si belle; le +revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure... +je pleure, s’écria le brave Mortimer en ne contraignant plus son +émotion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres écrasent +ceux qui ne comprennent pas qu’un vieux soldat pleure ainsi...</p> + +<p>L’attendrissement est aussi contagieux que l’enthousiasme.</p> + +<p>Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme +Dick et comme son ami Percy...<a name="page_2177" id="page_2177"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII.<br /><br /> +<small>LE JUGEMENT.</small></h3> + +<p>Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs +passionnés de Monmouth.</p> + +<p>On vit s’avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore, +mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités.</p> + +<p>Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux +partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth +allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à +le féliciter sur sa résurrection.</p> + +<p>Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût +jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants +et hardis. Enveloppé d’une longue robe-de-chambre, il s’avança +péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs.</p> + +<p>—Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa +moustache! s’écria lord Dudley.</p> + +<p>—Par le diable, qui ne m’emportera pas du moins avant que j’aie vu +notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l’un des premiers à lui +serrer la main! N’aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie +pour hâter d’un quart d’heure un rendez-vous d’amour?<a name="page_2178" id="page_2178"></a> Pourquoi ne le +risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d’heure plus tôt?</p> + +<p>Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après +lord Rothsay.</p> + +<p>—Milord! lui dit-il d’un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie +par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler +l’hémorrhagie de cette ancienne blessure que...</p> + +<p>—Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement +qu’aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation.</p> + +<p>—Mais, milord, le danger...</p> + +<p>—Mais, docteur, il s’agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne +serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n’ai pas fait ce +voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et +c’est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à +Jacques:</p> + +<p>—Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water...</p> + +<p>Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s’appuya en +effet sur les deux robustes lords.</p> + +<p>Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de +buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d’équipage, +annoncèrent que les marins et les troupes d’infanterie de la frégate +s’assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se +rangèrent à leur poste, officiers en tête.</p> + +<p>—Pourquoi cette prise d’armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur<a name="page_2179" id="page_2179"></a> le pont avec les +honneurs de la guerre, lorsqu’il viendra tout à l’heure passer les +troupes en revue.</p> + +<p>Le capitaine de la frégate s’avança vers le groupe des gentilshommes:</p> + +<p>—Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.</p> + +<p>—Eh bien! fut-il dit tout d’une voix.</p> + +<p>—Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c’est-à-dire dans +cinq minutes.</p> + +<p>Il est impossible de rendre l’exclamation de joie profonde qui souleva +toutes les poitrines.</p> + +<p>—Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer.</p> + +<p>—Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es +une de mes jambes.</p> + +<p>—Moi? dit Dudley, j’ai comme le vertige...</p> + +<p>—Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons +n’ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les +premiers, nous l’apercevrons d’abord de loin; ça nous donnera le temps +de nous faire à sa vue... Est-ce dit?</p> + +<p>—Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent.</p> + +<p>Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau +pendant quelques moments.</p> + +<p>Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire.</p> + +<p>Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes, +descendirent lentement l’escalier étroit qui conduisait à l’appartement +destiné au duc de Monmouth.<a name="page_2180" id="page_2180"></a></p> + +<p>Enfin, derrière ce premier groupe s’avançaient Mortimer et Dudley +soutenant, au milieu d’eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille +voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et +l’air mâle de ses deux soutiens.</p> + +<p>Pendant que les autres gentilshommes encombraient l’étroit escalier, les +trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent +un moment sur le pont.</p> + +<p>—Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de +Jacques...</p> + +<p>En effet, le plus profond silence régna d’abord, mais il fut bientôt +interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives +et attendrissantes protestations.</p> + +<p>Enfin l’escalier fut libre.</p> + +<p>Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui +descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et +entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où +Croustillac donnait audience à ses partisans.</p> + +<p>Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le +tableau qu’ils eurent sous les yeux.</p> + +<p>Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe, +Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait +fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l’orgueil du +succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes +anglais.</p> + +<p>Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate +et son état-major.<a name="page_2181" id="page_2181"></a></p> + +<p>Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le +Gascon.</p> + +<p>L’aventurier, bien qu’un peu pâle, payait toujours d’audace; ne se +voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et +se disait:</p> + +<p>—Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner +des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours, +mordioux! cela durera ce que ça pourra.</p> + +<p>La force de l’illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se +pressaient autour de l’aventurier, les uns lui trouvaient un air de +famille assez décidé avec Charles II; d’autres, une ressemblance +frappante avec ses portraits.</p> + +<p>—Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur, +en m’apportant vos vœux, m’a décidé à me rendre au milieu de vous.</p> + +<p>—Milord-duc, c’est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés.</p> + +<p>—J’y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour +l’Angleterre et...</p> + +<p>—C’est trop d’impudence! sang et massacre! s’écria lord Mortimer d’une +voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers +lui l’œil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait +lord Jocelyn.</p> + +<p>L’apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et +sur les acteurs de cette scène.</p> + +<p>Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer.</p> + +<p>Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement,<a name="page_2182" id="page_2182"></a> ne +comprenant rien encore aux paroles du lord.</p> + +<p>—Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu’à voir cette brute +avinée, je sens le Mortimer d’une lieue.</p> + +<p>Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé +entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras +croisés, l’œil étincelant, le regardant face à face; et il s’écria +d’une voix tremblante de rage:</p> + +<p>—Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c’est à moi... Mortimer... +que tu dis cela?</p> + +<p>Croustillac fut alors sublime d’impudence et de sang-froid. Il répondit +à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique:</p> + +<p>—L’exil et l’adversité m’ont donc bien changé!... que mon meilleur ami +ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le +chevalier ajouta tout bas:—Vous le voyez, je vous l’avais dit: +l’émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée. +Hélas! ce malheureux-là me méconnaît.</p> + +<p>Croustillac s’était exprimé avec tant d’assurance et de naturel que M. +de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d’une si énorme imposture; +il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet.</p> + +<p>Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres +gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les +injures les plus furieuses.</p> + +<p>—Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth!<a name="page_2183" id="page_2183"></a></p> + +<p>—L’infâme imposteur!</p> + +<p>—Le scélérat l’aura égorgé afin de se faire passer pour lui.</p> + +<p>—C’est un émissaire de Guillaume!</p> + +<p>—Un tel gueux! Jacques, notre duc!</p> + +<p>—Quelle audace!</p> + +<p>—Oser faire un tel mensonge!</p> + +<p>—C’est à lui arracher la langue!</p> + +<p>—Nous tromper si impudemment, nous autres qui n’avions jamais vu le +duc!</p> + +<p>—Cela crie vengeance!</p> + +<p>—Puisqu’il prend son nom, il doit savoir où il est.</p> + +<p>—Oui, il nous répondra de notre duc.</p> + +<p>—Nous le jetterons à la mer s’il ne nous rend pas Jacques...</p> + +<p>—Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.</p> + +<p>—Se jouer ainsi de ce qu’il y a de plus sacré!</p> + +<p>—Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piége si grossier?</p> + +<p>—Ce misérable m’a indignement trompé, messieurs, cria M. de Chemeraut +en tâchant en vain de se faire entendre.</p> + +<p>—Alors, expliquez-vous, monsieur.</p> + +<p>—Il payera cher son audace, messieurs.</p> + +<p>—Faites d’abord enchaîner ce traître.</p> + +<p>—Il m’a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre +que moi y eût été pris!</p> + +<p>—On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se +sacrifient à la bonne cause.</p> + +<p>—Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable +fourbe.<a name="page_2184" id="page_2184"></a></p> + +<p>—Mais, milords, l’envoyé anglais a été trompé comme moi.</p> + +<p>—C’est impossible, vous êtes son complice.</p> + +<p>—Milords, vous m’insultez.</p> + +<p>—Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce +point!</p> + +<p>—Il faut nous venger.</p> + +<p>—Oui, vengeance... vengeance!</p> + +<p>Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement, +causèrent un tel tumulte, qu’il fut impossible à M. de Chemeraut de se +faire écouter au milieu de tant de cris furieux.</p> + +<p>L’attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers +lui, leurs récriminations si violentes, qu’il se rangea près des +officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée.</p> + +<p>Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives, +aux attaques, aux malédictions des deux partis.</p> + +<p>Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l’œil hardi, +l’aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un +flegme impassible, en se disant intérieurement:</p> + +<p>—Voici que ça se gâte énormément, ils peuvent me jeter par la fenêtre, +c’est-à-dire en plein Océan; le saut est périlleux, quoique je nage +comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou +tard, et d’ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie +pas aux gens dans le seul but d’être couronné de fleurs et caressé par +des nymphes silvestres.<a name="page_2185" id="page_2185"></a></p> + +<p>Quoiqu’à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante +de Mortimer qui s’écria:</p> + +<p>—Monsieur de Chemeraut, faites d’abord pendre ce misérable, vous nous +devez cette satisfaction.</p> + +<p>—Oui, oui, qu’on l’accroche à la grande vergue, répétèrent les +gentilshommes anglais, nous nous expliquerons après.</p> + +<p>—Vous m’obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s’écria +Croustillac.</p> + +<p>—Il parle, il ose parler, cria-t-on.</p> + +<p>—Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n’est moi, reprit +le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme?</p> + +<p>—Messieurs, s’écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en +proposant de faire justice de cet imposteur abominable.</p> + +<p>—Il a tort, je soutiens qu’il a tort, cent mille fois tort! s’écria +Croustillac... c’est un moyen usé, rebattu, vulgaire...</p> + +<p>—Te tairas-tu, malheureux! s’écria l’athlétique Mortimer en saisissant +les deux mains du Gascon.</p> + +<p>—Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet +outrage! s’écria Croustillac avec colère.</p> + +<p>—Ton épée, misérable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras +levés menaçaient l’aventurier.</p> + +<p>—Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement +le Gascon en rendant sa rapière.</p> + +<p>—Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui, +l’honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce +drôle.<a name="page_2186" id="page_2186"></a></p> + +<p>—Il a tort! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu’il a +tort! c’est une idée cornue et biscornue... c’est un raisonnement de +cheval... Le bel argument qu’une potence? cria Croustillac en se +débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet.</p> + +<p>—Mais avant d’en faire justice, il faut l’obliger à nous révéler la +trame indigne qu’il a ourdie... il faut qu’il nous dévoile les +circonstances mystérieuses à l’aide desquelles il a effrontément surpris +ma bonne foi.</p> + +<p>—A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer.</p> + +<p>—Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu’un boule-dogue +qui saute au col d’un taureau, cria Croustillac.</p> + +<p>—Patience, patience... c’est une cravate de bon chanvre qui t’empêchera +de prêcher tout à l’heure, répondit Mortimer.</p> + +<p>—Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former... +on interrogera ce fourbe; s’il ne répond pas, nous aurons bien les +moyens de l’y contraindre; il y a plus d’une sorte de tortures.</p> + +<p>—Ah! comme ça je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens à ce +qu’il ne soit pas pendu... avant d’avoir été mis à la torture, ça fera +deux choses au lieu d’une.</p> + +<p>—Vous êtes généreux, milord, dit le Gascon.</p> + +<p>En songeant à la fureur dont devait être possédé M. de Chemeraut, qui +voyait complétement échouer une entreprise qu’il croyait avoir si +habilement conduite,<a name="page_2187" id="page_2187"></a> on comprend, sans l’excuser, la cruauté de ses +résolutions envers Croustillac.</p> + +<p>Les esprits étaient si montés; le désappointement avait été si irritant, +si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces +gentilshommes, assez humains d’ailleurs, se laissèrent aller dans cette +occasion à l’entraînement d’une colère aveugle, et peu s’en fallut que +le malheureux Croustillac ne fût même cité devant une espèce de conseil +de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à +la violence dont il était victime.</p> + +<p>Cinq lords et cinq officiers s’assemblèrent immédiatement sous la +présidence du capitaine de frégate.</p> + +<p>M. de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche. +La séance commença.</p> + +<p>M. de Chemeraut dit d’une voix brève et encore tremblante de colère:</p> + +<p>—J’accuse l’homme ici présent d’avoir faussement et méchamment pris les +noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d’avoir ainsi par son +odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans +de telles circonstances que le crime de cet homme doit être considéré +comme un attentat à la sûreté de l’État. En conséquence, je demande que +l’accusé, ici présent, soit déclaré coupable de haute trahison et puni +de mort.</p> + +<p>—Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et +bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s’élevait à la hauteur +des circonstances.</p> + +<p>—Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais<a name="page_2188" id="page_2188"></a> avant, il faut qu’il +parle... et qu’on le mette tout de suite à la question, reprirent les +lords.</p> + +<p>Le capitaine de la frégate, qui présidait le conseil, n’était pas, comme +M. de Chemeraut, sous l’influence d’un ressentiment personnel; il dit +aux Anglais:</p> + +<p>—Milords, nous n’avons pas encore à voter une peine; il faut auparavant +interroger l’accusé, écouter sa défense s’il peut se défendre; après +quoi nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N’oublions +pas que nous sommes juges et qu’il n’est pas encore reconnu coupable.</p> + +<p>Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l’emportement +de M. de Chemeraut. Néanmoins, pouvant élever aucune objection, ils se +turent.</p> + +<p>—Accusé, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms?</p> + +<p>—Polyphème, chevalier de Croustillac.</p> + +<p>—Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j’aurais dû m’en +douter à son impudence. Avoir été le jouet d’un tel misérable!</p> + +<p>—Votre profession? continua le capitaine.</p> + +<p>—Pour le moment... celle d’accusé devant un tribunal que vous présidez +dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l’on +pende les gens sans les entendre.</p> + +<p>—Vous êtes accusé d’avoir sciemment et méchamment trompé M. de +Chemeraut chargé d’une mission d’État pour le service du roi, notre +maître.</p> + +<p>—C’est M. de Chemeraut qui s’est trompé lui-même: il m’a appelé +monseigneur, et j’ai répondu innocemment à ce nom.<a name="page_2189" id="page_2189"></a></p> + +<p>—Innocemment! s’écria M. de Chemeraut en fureur, comment, misérable, tu +n’as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne +m’as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente +trahison?</p> + +<p>—Vous avez parlé... j’ai écouté... je dois même déclarer, pour ma +justification, que vous m’avez paru singulièrement bavard... Si c’est un +crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime énorme...</p> + +<p>Le capitaine fit signe à M. de Chemeraut de contenir son indignation; il +dit au Gascon:</p> + +<p>—Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de +Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événements vous +avez pris ses noms et ses titres?</p> + +<p>Croustillac voyait sa position devenir très inquiétante: il eut envie de +tout révéler: il pouvait s’adresser aux partisans dévoués du prince, +s’assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé +grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n’était pas +le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient +caché et protégé l’existence du prince et qui pouvaient la protéger +encore.<a name="page_2190" id="page_2190"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV.<br /><br /> +<small>LA CHASSE.</small></h3> + +<p>Lorsque le capitaine intima de nouveau à Croustillac l’ordre de révéler +tout ce qu’il savait sur le duc, l’aventurier répondit cette fois avec +une fermeté pleine de dignité:</p> + +<p>—Je n’ai rien à dire à ce sujet, capitaine. Ce secret n’est pas le +mien.</p> + +<p>—Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s’écria Mortimer; +qu’on allume deux mèches soufrées, je les lui mettrai moi-même, s’il le +faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est +notre Jacques... Ah! j’avais bien un pressentiment que je ne le verrais +pas.</p> + +<p>—Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous +vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la +manière la plus grave les intérêts du roi et de l’État, et l’on sera +forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler.</p> + +<p>Ces paroles calmes, prononcées par un homme à figure vénérable, qui, +depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence +des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression; +il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée; il +répondit d’une voix assurée:<a name="page_2191" id="page_2191"></a></p> + +<p>—Excusez-moi, capitaine, je n’ai rien à dire et je ne dirai rien.</p> + +<p>—Capitaine! s’écria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j’ai les +pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut +porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l’État. J’ai +trouvé cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti +même d’objets précieux appartenant à ce seigneur, tels que l’épée de +Charles I<sup>er</sup>, une boîte à portraits, etc., tout concourt enfin à +prouver qu’il a, sur l’existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les +renseignements les plus précis; or, ces renseignements sont de la plus +haute importance relativement à la mission dont le roi m’a chargé... Je +requiers donc que l’accusé soit immédiatement contraint de parler par +tous les moyens possibles.</p> + +<p>—Oui, oui, la question! répétèrent les lords.</p> + +<p>—Réfléchissez bien, accusé, dit encore le capitaine, ne vous exposez +pas à de terribles rigueurs; vous pouvez tout espérer de notre +indulgence si vous dites la vérité.. Sinon, prenez garde!</p> + +<p>—Je n’ai rien à dire, reprit Croustillac; ce secret n’est pas le mien.</p> + +<p>—Il s’agit d’une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas +de recourir à ces extrémités.</p> + +<p>Le Gascon fit un signe de résignation et répéta:</p> + +<p>—Je n’ai rien à dire.</p> + +<p>Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d’être obligé d’employer de +pareilles mesures; il sonna.</p> + +<p>Un planton se présenta.</p> + +<p>—Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes<a name="page_2192" id="page_2192"></a> de se tenir dans la +batterie, près du fanal de l’avant, et dites au maître canonnier de +préparer des mèches soufrées.</p> + +<p>Le planton sortit.</p> + +<p>Ces ordres étaient d’un positif effrayant.</p> + +<p>Malgré son courage, Croustillac sentit chanceler sa détermination; le +supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans +doute en sûreté; l’aventurier pensait qu’il avait déjà beaucoup fait +pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-être céder à la crainte +de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion, +grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se +présentait à son esprit, devenait presque héroïque:</p> + +<p><i>On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d’être couronné de +fleurs</i>...</p> + +<p>Le prévôt entra dans la salle du conseil:</p> + +<p>Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune émotion.</p> + +<p>Tout à coup trois coups de canon très rapprochés les uns des autres +retentirent longuement dans la solitude de l’Océan.</p> + +<p>Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs siéges.</p> + +<p>Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance +suspendue... Partisans et officiers, oubliant l’accusé, montèrent en +hâte sur le pont.</p> + +<p>Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit.</p> + +<p>La frégate avait reçu l’ordre de mettre en panne jusqu’à l’issue du +conseil qui décidait du sort du chevalier.<a name="page_2193" id="page_2193"></a></p> + +<p>Nous avons dit que la <i>Licorne</i> s’était obstinée depuis la veille à +suivre la <i>Fulminante</i>; nous avons dit aussi que l’officier de quart +avait signalé à l’horizon un bâtiment d’abord presque imperceptible, +mais qui s’était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité +presque merveilleuse.</p> + +<p>Lorsque la <i>Fulminante</i> mit en panne, ce bâtiment, léger brigantin, +n’était tout au plus qu’à une demi-lieue d’elle; à mesure qu’il +approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles +très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait +à peine hors de l’eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire +toutes les apparences d’un pirate.</p> + +<p>A l’apparition du brigantin, la <i>Licorne</i> alla se mettre dans ses eaux à +un signal qu’il lui fit.</p> + +<p>On était en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un +moment à bord de la frégate. Le capitaine, voyant l’étrange manœuvre +des deux bâtiments, n’avait pas voulu s’exposer à une surprise hostile.</p> + +<p>Le léger navire s’approcha, ses voiles à demi-carguées, ayant à sa proue +un pavillon parlementaire.</p> + +<p>—Monsieur de Sainval, dit le capitaine à un de ses officiers, ordonnez +aux canonniers de se tenir à leurs pièces la mèche allumée... Si ce +pavillon parlementaire cache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas.</p> + +<p>M. de Chemeraut et Croustillac partagèrent le même étonnement en +reconnaissant le <i>Caméléon</i>, à bord duquel s’étaient embarqués le +mulâtre et la Barbe-Bleue.</p> + +<p>Le cœur de Croustillac battait à se rompre; ses amis ne l’avaient pas +abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen?<a name="page_2194" id="page_2194"></a></p> + +<p>Bientôt le <i>Caméléon</i> fut à portée de voix de la frégate et lui passa à +poupe.</p> + +<p>Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l’arrière +du brigantin, qui mit alors en panne comme la <i>Fulminante</i>.</p> + +<p>—Jacques... notre duc!!! Le voilà!!! s’écrièrent avec enthousiasme les +trois lords qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de +reconnaître le duc de Monmouth.</p> + +<p>Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restèrent immobiles.</p> + +<p>Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de +joie délirants à la vue du duc de Monmouth.</p> + +<p>—Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!...</p> + +<p>—Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur? +s’écria M. de Chemeraut.</p> + +<p>—Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous +le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis.</p> + +<p>—Oui, voilà notre Jacques!</p> + +<p>—C’est bien lui cette fois!</p> + +<p>—C’est bien notre duc, notre véritable duc, reprirent les lords.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit Chemeraut, j’ai été indignement abusé depuis +avant-hier... par un misérable qui avait pris votre nom.</p> + +<p>—Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s’écria Dudley.</p> + +<p>—Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que<a name="page_2195" id="page_2195"></a> vous appelez un +misérable m’a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens, +monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s’il court +quelques dangers pour avoir pris la mienne.</p> + +<p>—Certainement, monseigneur, répondit M. de Chemeraut, saisissant cette +occasion de s’assurer de la personne du prince, il faut que Votre +Altesse vienne à bord, c’est le seul moyen qu’elle ait de sauver ce vil +imposteur.</p> + +<p>—A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même! s’écria +Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à +la mer.</p> + +<p>Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s’y opposer. Le Gascon +plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin, +vers lequel il se dirigeait à la nage.</p> + +<p>Il y avait peu de distance entre les deux navires, le <i>Caméléon</i> était +presque au niveau de la mer; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth, +et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que +les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.</p> + +<p>—Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes! dit Monmouth en +serrant Croustillac dans ses bras.</p> + +<p>Puis Jacques dit quelques mots à l’oreille du Gascon, et celui-ci +disparut avec le capitaine Ralph.</p> + +<p>Le duc s’avançant à l’extrémité de la poupe de son brigantin, s’adressa +à M. de Chemeraut:</p> + +<p>—Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et +ceux du roi votre maître... Je sais<a name="page_2196" id="page_2196"></a> que ces braves gentilshommes +viennent m’offrir leurs bras pour m’aider à chasser Guillaume d’Orange +du trône d’Angleterre.</p> + +<p>—Oui, oui, lorsque tu seras à notre tête nous chasserons ces rats +hollandais, s’écria Mortimer.</p> + +<p>—Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit +Dudley.</p> + +<p>—Monseigneur, vous pouvez compter sur l’appui du roi, mon maître. Une +fois à bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s’écria +Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu’il avait cru désespérée, +renaissait avec toutes ses chances de réussite.</p> + +<p>—Monseigneur, voulez-vous qu’on vous envoie la chaloupe? ou bien +allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et +puisque Votre Altesse s’intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est +assurée.</p> + +<p>—Dépêche-toi noble duc...</p> + +<p>—Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de +suite!</p> + +<p>—Oui, viens! s’écria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drôle à la +casaque verte et au bas roses: nous sauterons à l’eau comme une bande de +canards sauvages, pour être plus tôt près de toi.</p> + +<p>—Pas d’imprudence, mes vieux amis, pas d’imprudence! s’écria Monmouth +qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu.</p> + +<p>Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l’oreille du prince; +celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d’un air radieux.</p> + +<p>—Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la<a name="page_2197" id="page_2197"></a> mer, dit Chemeraut +qui brûlait d’impatience de voir le duc à bord.</p> + +<p>—C’est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s’adressant aux lords +avec un accent profondément ému:</p> + +<p>—Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours +adieu!... J’ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de +l’amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient +ensanglanter l’Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu, +brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon cœur +se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette +apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous +comme il l’a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et +pour toujours adieu...</p> + +<p>Puis se retournant vers son capitaine, le duc s’écria vivement d’une +voix sonore:</p> + +<p>—Ralph, toutes voiles dehors!...</p> + +<p>A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin +préparées à l’avance furent bordées et orientées avec une prestesse +merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le +<i>Caméléon</i> était sous voile avant que les passagers de la frégate +fussent revenus de leur surprise.</p> + +<p>Le brigantin en s’éloignant se maintint dans la direction de la poupe de +la frégate, afin de n’être pas exposé à son artillerie.</p> + +<p>Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir +des lords, en voyant le léger navire s’éloigner rapidement.<a name="page_2198" id="page_2198"></a></p> + +<p>—Capitaine, s’écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous +atteindrons ce brigantin: il n’y a pas de meilleure marcheuse que la +<i>Fulminante</i>.</p> + +<p>—Oui, oui, s’écrièrent les lords, à l’abordage!</p> + +<p>—Reprenons notre duc.</p> + +<p>—Lorsque nous l’aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre +tête.</p> + +<p>—Il ne refusera pas ses vieux compagnons!</p> + +<p>—Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de +Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s’écria Mortimer en +s’adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.</p> + +<p>Le <i>Caméléon</i> se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate; +il quitta la direction qu’il avait d’abord prise, et, au lieu de se +tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver.</p> + +<p>Cette manœuvre découvrit la <i>Licorne</i> qui, pendant l’entretien du duc +et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du +<i>Caméléon</i> et absolument dans la même ligne que lui.</p> + +<p>C’est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il +pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin.</p> + +<p>Polyphème de Croustillac était sur le pont de la <i>Licorne</i>, en compagnie +de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de +la veille sur ce bâtiment.</p> + +<p>On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du +haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre +Monmouth.</p> + +<p>Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les<a name="page_2199" id="page_2199"></a> yeux et se laissait +cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit:</p> + +<p>—Allez vite m’attendre à bord de la <i>Licorne</i>. Ralph va vous conduire.</p> + +<p>Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d’avoir échappé à M. de +Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une +petite yole pagayée par un seul marin.</p> + +<p>Ce fut ainsi que l’aventurier aborda la <i>Licorne</i>. Afin de ne pas perdre +de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et +d’abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté +très-rapidement.</p> + +<p>Le duc n’avait donné l’ordre de déployer les voiles du brigantin que +lorsqu’il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de +Chemeraut abandonnerait évidemment l’ombre pour le corps, le faux +Monmouth pour le véritable, la <i>Licorne</i> pour le <i>Caméléon</i>.</p> + +<p>Maître Daniel à la vue du Gascon s’écria:</p> + +<p>—Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des +moyens étranges! En partant de France vous m’êtes tombé des nues; en +quittant les Antilles vous me sortez de l’onde comme un dieu marin, +comme <i>Neptunus</i> en personne!!!</p> + +<p>Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon +qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manœuvre des +deux navires, le chevalier dit au capitaine:</p> + +<p>—Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me +recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas, +flottant à l’aventure?<a name="page_2200" id="page_2200"></a></p> + +<p>—Ma foi, à vrai dire, je n’en sais à peu près rien.</p> + +<p>—Comment cela, capitaine?</p> + +<p>—Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m’a demandé +si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m’a +ordonné d’aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de +lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me +faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite +frégate, quoi qu’elle fît pour m’en empêcher. Enfin, je devais me +conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s’attache à un +passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à +longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche +quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s’arrête quand le +passant s’arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà +comme j’ai manœuvré avec la frégate... Ce n’est pas tout... mon +correspondant m’avait encore dit:—Vous suivrez la frégate jusqu’à ce +que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses +eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un +passager (ce passager je vois maintenant que c’était vous); alors vous +le prendrez et vous ferez voile à l’instant pour la France sans vous +occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous +enverra d’autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la +volonté de mes armateurs; j’ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce +matin le brigantin m’a rejoint, tout à l’heure je vous ai repêché, +maintenant je fais voile pour la France.<a name="page_2201" id="page_2201"></a></p> + +<p>—Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac.</p> + +<p>—Le duc? Quel duc? Je ne connais d’autre duc que mon armateur ou son +correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la +frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.</p> + +<p>—Abandonnez-vous donc ainsi le <i>Caméléon</i>? s’écria Croustillac, si la +frégate l’atteint, n’irez-vous pas à son secours?</p> + +<p>—Moi, non, de par Dieu, quoique j’aie ici douze bonnes petites pièces +de huit qui diraient leur mot tout comme d’autres... et que les +quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les +marins du roi... Mais il ne s’agit pas de cela.... Je ne connais que les +ordres de mon armateur... Ah çà! mais voilà maintenant le brigantin qui +donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel.</p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV.<br /><br /> +<small>LE RETOUR.</small></h3> + +<p>La <i>Fulminante</i> poursuivait le <i>Caméléon</i> avec acharnement. Soit calcul, +soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin +fut sur le point d’être atteint par la frégate; mais alors, reprenant +sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il +regagnait l’avantage qu’il avait perdu.<a name="page_2202" id="page_2202"></a></p> + +<p>Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint +droit à la <i>Licorne</i>, et en peu d’instants, la rejoignit à portée de +voix.</p> + +<p>Qu’on juge de la joie de l’aventurier lorsque, sur le pont du +<i>Caméléon</i>, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la +Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu’il +entendit la jeune femme lui crier d’une voix émue:—Adieu, notre +sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons +jamais!</p> + +<p>—Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave +chevalier!!</p> + +<p>Et le <i>Caméléon</i> s’éloigna.... Tandis qu’Angèle avec son mouchoir et le +duc avec sa main faisaient un dernier signe d’adieu à l’aventurier.</p> + +<p>Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante...</p> + +<p>Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l’arrière de la +<i>Licorne</i>, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu’il +prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable.</p> + +<p>La <i>Fulminante</i>, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine, +furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix...</p> + +<p>Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et +la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre...</p> + +<p>A cette démonstration significative, le <i>Caméléon</i>, ne s’amusant plus à +ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui +était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse.<a name="page_2203" id="page_2203"></a></p> + +<p>La <i>Fulminante</i> le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud.</p> + +<p>La <i>Licorne</i> avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on +comprend donc qu’elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux +bâtiments s’enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l’horizon.</p> + +<p>Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la +Barbe-Bleue... Il le suivit d’un regard avide et désolé jusqu’à ce que +le brigantin eût tout à fait disparu dans l’espace...</p> + +<p>Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l’aventurier...</p> + +<p>Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le +visage. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie +du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l’épaule et s’écria:</p> + +<p>—Ah ça, notre hôte, la <i>Licorne</i> est en bon chemin, si nous descendions +boire un coup de sangria au madère en attendant l’heure du souper? +J’espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me +font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes +toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup...</p> + +<p>—Je n’ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon.</p> + +<p>—Tant mieux, vous n’en boirez qu’avec plus de plaisir; boire sans soif, +c’est ce qui distingue l’homme de la brute, comme on dit.<a name="page_2204" id="page_2204"></a></p> + +<p>—Merci... maître Daniel... mais je ne saurais...</p> + +<p>—Ah ça, morbleu! qu’avez-vous donc? vous avez l’air tout drôle; est-ce +parce que vous n’avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté +d’épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous? +vous auriez joliment perdu votre pari! vous n’avez pas seulement osé +aller au Morne-au-Diable, j’en suis bien sûr...</p> + +<p>—Vous avez raison, maître Daniel, j’ai perdu mon pari...</p> + +<p>—Comme vous n’avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le +payer... heureusement... Ah! dites-donc, j’ai depuis un quart d’heure +quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord +de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli? +vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous +ont dit tout à l’heure adieu... qu’est-ce que tout cela signifie?... Oh! +après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela, +c’est seulement pour le savoir... S’il y a un secret... <i>motus</i>, n’en +parlons plus...</p> + +<p>—Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel.</p> + +<p>—Mettons alors que je n’ai rien demandé, et vive la joie... allons, +riez donc, riez donc... qu’est-ce qui vous attriste? est-ce parce que +vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui +ont joliment déteint à l’eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je +vais vous prêter de quoi changer, quoiqu’il fasse une chaleur d’étuve, +car ce n’est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps... +Allons, allons,<a name="page_2205" id="page_2205"></a> quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous +n’êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et +quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester +à bord de la <i>Licorne</i> tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu, +j’adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah! +dites donc, j’ai justement une espèce d’étoupe faite avec du fil +d’écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous +avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un +vrai démon, pas vrai?</p> + +<p>—Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître +Daniel, dit une voix grave.</p> + +<p>Croustillac et le capitaine se retournèrent; c’était le père Griffon +qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui +descendait sur le pont.</p> + +<p>—Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac.</p> + +<p>—Bah! bah! si mon hôte n’est pas en train, il le sera tout à l’heure, +car il n’est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer +le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac:</p> + +<p>—Vous voici encore l’hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre +qu’il y a dix jours.</p> + +<p>—Pourquoi serais-je plus riche aujourd’hui qu’il y a dix jours, mon +père? demanda le Gascon.</p> + +<p>Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient +purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer +qu’à part le petit<a name="page_2206" id="page_2206"></a> médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait +été complétement désintéressé.</p> + +<p>—Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de +n’avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce +n’est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement +pressés...</p> + +<p>—Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince +aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu’il a pu pour le +servir?</p> + +<p>—Vous avez fait pour le prince ce qu’un frère aurait fait; pourquoi, +vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide?</p> + +<p>—Pour mille raisons j’en aurais été désolé, mon père... Je compte même +sur l’agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais +pour me distraire... Et j’espère...</p> + +<p>Le Gascon n’acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains.</p> + +<p>Le religieux respecta son silence et s’éloigna.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la <i>Licorne</i> fut en vue +des côtes de France environ quarante jours après son départ de la +Martinique.</p> + +<p>Peu à peu la tristesse morne du chevalier s’était calmée.</p> + +<p>Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui +que le sentiment qui l’avait sans doute développé, le chevalier avait +réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces +qu’éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait<a name="page_2207" id="page_2207"></a> +pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de +maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon.</p> + +<p>Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des +passagers de la <i>Licorne</i>, ce qu’il avait été durant la première +traversée. Sachant qu’il devait payer son passage par sa bonne humeur, +il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser +maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine +voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée.</p> + +<p>Croustillac avait formellement déclaré qu’il irait prendre du service en +Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats +de fortune.</p> + +<p>Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la <i>Licorne</i> se +trouva en vue des côtes de France.</p> + +<p>Maître Daniel, par prudence, préféra d’attendre le lendemain pour aller +au mouillage.</p> + +<p>Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria +le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.</p> + +<p>L’air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac.</p> + +<p>La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses +bras au Gascon, et lui dit:</p> + +<p>—Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher +fils.</p> + +<p>Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le +religieux dans ses bras, et lui dit:</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc, mon père?</p> + +<p>—Ce que j’ai? ce que j’ai? comment! vous... pauvre<a name="page_2208" id="page_2208"></a> aventurier... vous +que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu’un autre... vous +sauvez la vie du fils d’un roi, vous vous dévouez avec autant +d’abnégation que d’intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en +sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas +même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous +coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous +plaindre, ou de l’ingratitude, ou du moins de l’oubli de ceux qui vous +doivent tant!</p> + +<p>—Mais, mon père...</p> + +<p>—Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une +parole amère... jamais seulement l’ombre d’un reproche... comme par le +passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non... +non... Oh! je l’ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même +perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource... +cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l’infortune.</p> + +<p>—Mon père... je vous assure que non...</p> + +<p>—Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris +seul... assis à l’écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois +est-ce que vous rêviez jamais?</p> + +<p>—N’ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel +par mes plaisanteries, mon bon père?</p> + +<p>—Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître +Daniel, c’était pour reconnaître comme vous le pouviez l’hospitalité +qu’il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout +vous dire<a name="page_2209" id="page_2209"></a> sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre +serait déjà très belle, très digne de la part d’un homme que ses +antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de +votre part, à vous, qu’une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait +devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et +beau, c’est à la fois l’expiation du passé et la glorification du +présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans +récompense..... l’épreuve a trop duré, oui... je m’en veux presque de +vous l’avoir imposée.</p> + +<p>—Quelle épreuve, mon père?</p> + +<p>—Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse +aussi noble que touchante.</p> + +<p>On frappa à la porte du père Griffon.</p> + +<p>—Qu’est-ce?</p> + +<p>—Le souper, mon père.</p> + +<p>—Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac +d’un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se +terminera heureusement pour vous.</p> + +<p>Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l’avait fait descendre +dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté, +suivit le père Griffon sur le pont.</p> + +<p>Au grand étonnement de Croustillac, il vit l’équipage en habit de fête; +des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts.</p> + +<p>Lorsque l’aventurier parut sur le pont, les douze pièces d’artillerie du +trois-mâts tirèrent en salut.</p> + +<p>—Mordioux! mon père, qu’est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous +attaqués?<a name="page_2210" id="page_2210"></a></p> + +<p>Le père n’eut pas le loisir de répondre à l’aventurier; le capitaine +Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et +des maîtres et contremaîtres de la <i>Licorne</i>, vint respectueusement +saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé:</p> + +<p>—Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la +cargaison vous appartiennent.</p> + +<p>—Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi +fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte?</p> + +<p>—Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua +Daniel, de vous avoir fait faire des tours d’équilibre sur votre nez, et +de vous avoir induit à mâcher de l’étoupe pour cracher du feu pendant la +traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France, +j’ignorais que vous fussiez le propriétaire de la <i>Licorne</i>.</p> + +<p>—Ah çà, mon père, m’expliquerez-vous? dit Croustillac.</p> + +<p>—Le révérend vous expliquera d’autant mieux les choses, monsieur le +chevalier, reprit Daniel, que c’est lui qui m’a remis tout à l’heure une +lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m’annonce qu’en vertu de +la procuration qu’il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a +vendu la <i>Licorne</i> et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le +chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la <i>Licorne</i> et sa +cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez +reçu et acquit de ladite <i>Licorne</i> et de ladite cargaison lorsque nous +aurons touché à tel<a name="page_2211" id="page_2211"></a> port de France ou de l’étranger qu’il vous +conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon +armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison.</p> + +<p>Après avoir prononcé cette formule légale tout d’une haleine, maître +Daniel, voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui +gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras:</p> + +<p>—Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l’affirme, +et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu’en vous +demandant d’avaler de l’étoupe et de cracher du feu, j’ignorais que +j’avais affaire à mon armateur et au maître de la <i>Licorne</i>... Non, non, +monsieur le chevalier, ce n’est pas à celui qui possède un bâtiment qui, +tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus...</p> + +<p>—Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l’aventurier.</p> + +<p>—Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à +vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on +aurait cinquante mille écus de plus...</p> + +<p>—Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du +Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient +subitement en France, m’ont chargé de vous faire accepter ce don de leur +part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d’avoir si bien éprouvé +l’élévation de votre caractère en ne vous révélant qu’à cette heure le +bienfait du prince...</p> + +<p>—Ah! mon père, dit Croustillac avec amertume, en<a name="page_2212" id="page_2212"></a> tirant de son sein le +médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu’il portait suspendu à +un pauvre lacet de cuir, avec cela j’étais récompensé en gentilhomme... +Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette +splendide aumône. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Le lendemain la <i>Licorne</i> entra dans le port.</p> + +<p>Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à +maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre +avant vingt-quatre heures.</p> + +<p>Le père Griffon alla loger au séminaire.</p> + +<p>Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi.</p> + +<p>A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au +religieux par un garde-note de La Rochelle.</p> + +<p>—«Mon bon père... je ne puis accepter le don que vous m’avez offert... +Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur +ce bâtiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes +œuvres, selon que vous l’entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce +billet se consultera avec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs.</p> + +<p>«Adieu, mon bon père; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne +l’oubliez pas dans vos prières.</p> + +<p class="r">«Chevalier <i>de Croustillac</i>.»</p> + +<p>Et le père Griffon n’entendit plus parler de l’aventurier.<a name="page_2213" id="page_2213"></a></p> + +<h2><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>ÉPILOGUE.</h2> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI.<br /><br /> +<small>L’ABBAYE.</small></h3> + +<p>L’abbaye de Saint-Quentin, située non loin d’Abbeville et presque à +l’embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la +province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui +payaient en nature une partie de leurs redevances.</p> + +<p>Pour représenter l’abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où +cette dîme énorme était apportée au couvent.</p> + +<p>A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les +événements dont nous avons parlé, les tenanciers étaient réunis par une +brumeuse et froide matinée d’automne, dans une petite cour située à +l’extérieur des bâtiments de l’abbaye et non loin de la loge du portier.</p> + +<p>Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient +servi à transporter l’immense quantité de denrées destinées à +l’approvisionnement du couvent.<a name="page_2214" id="page_2214"></a></p> + +<p>Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d’un petit +escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond +de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d’une voûte en +ogive par laquelle on sortait de l’intérieur du cloître.</p> + +<p>Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette +voûte.</p> + +<p>La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt +sur le fond obscur du passage à l’extrémité duquel il s’était arrêté; de +crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de +son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait +largement autour de son énorme obésité.</p> + +<p>Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume +derrière l’oreille et un gros registre sous son bras; il s’assit sur une +des marches de l’escalier, afin d’inscrire les redevances apportées par +les fermiers.</p> + +<p>L’autre frère lai classait les denrées sous le hangar à mesure qu’elles +étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron, +présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses +larges manches.</p> + +<p>Il est impossible de nombrer et de dépeindre cette masse de comestibles +déposés au pied de l’escalier.</p> + +<p>Ici, c’étaient d’énormes poissons de mer, d’étang ou de rivière, qui +frétillaient encore sur les dalles de la cour; là, des chapons +magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes couplés par les +pattes s’agitaient convulsivement au milieu de montagnes de<a name="page_2215" id="page_2215"></a> beurre +frais et d’immenses paniers d’œufs, de légumes et de fruits d’hiver. +Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés +salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente; les +pêcheurs roulaient de petits barils d’huîtres sortant du parc; plus +loin, c’étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des +langoustes, des écrevisses qui soulevaient les clayons d’osier où ils +étaient renfermés.</p> + +<p>Un des gardes de l’abbaye, à genoux devant un daim d’un an, en pleine +venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afin d’en faire +admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux +chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu’un autre +garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de +marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles, +pluviers, etc.</p> + +<p>Enfin, dans un autre coin de la cour s’étalaient des offrandes plus +modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur +froment, des légumes secs, des chapelets de jambons fumés, etc.</p> + +<p>Un moment ces richesses gastronomiques s’entassèrent tellement qu’elles +atteignirent le niveau de l’escalier où se tenait le père cellerier.</p> + +<p>En voyant ce moine replet, au visage enluminé, au vaste abdomen, debout +sur ce piédestal de comestibles qu’il couvait d’un œil gourmand, on +eût dit le génie de la bonne chère.</p> + +<p>Selon la qualité ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, après +avoir reçu un blâme ou un éloge du<a name="page_2216" id="page_2216"></a> père cellerier, se retirait après +une légère génuflexion.</p> + +<p>Le révérend daignait même quelquefois tirer de ses longues manches sa +main rouge et grasse pour la donner à baiser aux plus favorisés.</p> + +<p>L’appel que faisait le frère lai touchait à sa fin...</p> + +<p>On venait d’apporter au père cellerier un savoureux chaudeau dans une +écuelle d’argent portée sur une assiette du même métal. Le révérend +avait avalé ce consommé, parfait spécifique contre la froidure et la +brume du matin. A ce moment le frère lai se plaignit d’avoir en vain +appelé par deux fois Jacques, tenancier de la métairie de Blaville, qui +redevait six poulardes, trois sacs de blé et cent écus pour son terme de +fermage.</p> + +<p>—Eh bien! dit le père cellerier, où est donc Jacques? Il est +ordinairement... exact. Depuis quinze ans qu’il tient la métairie de +Blaville, il n’a jamais manqué à ses échéances.</p> + +<p>Les paysans appelaient encore Jacques...</p> + +<p>Jacques ne parut pas.</p> + +<p>De la foule des fermiers sortirent deux enfants, un jeune garçon et une +jeune fille âgés de treize à quatorze ans; tremblants de confusion, ils +s’avancèrent au pied de l’escalier, redoutable tribunal, en se tenant +par la main, les yeux baissés et gros de pleurs.</p> + +<p>La petite fille roulait un des coins de son tablier de grosse toile +bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchâtre à larges raies noires; +le jeune garçon serrait convulsivement son bonnet de laine brun.</p> + +<p>Ils s’arrêtèrent au pied de l’escalier.</p> + +<p>—Ce sont les enfants du métayer Jacques, dit une voix.<a name="page_2217" id="page_2217"></a></p> + +<p>—Eh bien! et les six poulardes, et les trois sacs de blé, et les cent +écus de votre père? dit sévèrement le révérend.</p> + +<p>Les deux pauvres enfants se serrèrent l’un contre l’autre, se poussèrent +le coude pour s’encourager à répondre.</p> + +<p>Enfin le jeune garçon, ayant plus de résolution, releva son noble et +beau visage, que la grossièreté de ses vêtements rendait plus +remarquable encore, et dit tristement au religieux:</p> + +<p>—Notre père est bien malade depuis deux mois, notre mère le soigne... +il n’y a pas d’argent à la maison... nous avons été obligés de prendre +le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont +remplacé mon père dans les travaux de la métairie; et puis il a fallu +vendre les poulardes pour payer le médecin.</p> + +<p>—C’est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs +redevances, dit brusquement le religieux. Jacques était bon et exact +fermier, voilà qu’il se gâte tout comme les autres; mais, dans l’intérêt +de l’abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s’égarer dans +la mauvaise voie.</p> + +<p>Puis s’adressant aux enfants, il ajouta sévèrement:</p> + +<p>—Le père trésorier avisera... attendez là.</p> + +<p>Les deux enfants se retirèrent dans un coin obscur du hangar.</p> + +<p>La jeune fille s’assit en pleurant sur une borne; son frère se tint +debout auprès d’elle, appuyé au mur, en regardant sa sœur avec une +morne tristesse.</p> + +<p>L’appel achevé, les moines rentrèrent dans l’abbaye,<a name="page_2218" id="page_2218"></a> les paysans +regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les +deux enfants restèrent seuls dans la cour... attendant avec une +douloureuse inquiétude la résolution du trésorier à l’égard de leur +père.</p> + +<p>Un nouveau personnage parut à la porte de la petite cour.</p> + +<p>C’était un grand vieillard à larges moustaches blanches et barbe +négligée, il marchait péniblement à l’aide d’une jambe de bois, et +portait un vieil habit uniforme vert à collet orange; un sac de peau +attaché sur son dos contenait son modeste bagage; il s’appuyait sur un +gros bâton de cornouiller, et était coiffé d’un gros bonnet hongrois, +d’une fourrure noire et râpée, qui, descendant jusque sur ses sourcils, +lui donnait l’air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs +que sa moustache, rattachés par un nœud de cuir, formaient une longue +queue qui lui tombait au milieu des épaules; son teint était hâlé, ses +yeux vifs, et l’âge avait courbé sa haute taille.</p> + +<p>Ce vieillard entra dans la cour sans voir d’abord les enfants, il +regardait autour de lui comme un homme qui cherche à s’orienter; +apercevant les deux petits paysans, il alla droit à eux.</p> + +<p>La jeune fille, effrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet +énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur; son frère +lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voulût +la retirer, il s’avança résolument au-devant du vieillard.</p> + +<p>Celui-ci s’était arrêté, frappé de la beauté de cet deux enfants, et +surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d’une +finesse, d’une régularité<a name="page_2219" id="page_2219"></a> parfaite, était couronné de deux bandeaux de +cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d’indienne de +couleur brune; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas +de laine.</p> + +<p>—Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas +m’enseigner où est l’abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat.</p> + +<p>Quoiqu’il fût loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses +paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre +son frère, lui dit à demi-voix:</p> + +<p>—Réponds-lui, Jacques, réponds-lui, vois comme il a l’air méchant.</p> + +<p>—N’aie pas peur, Angèle, n’aie pas peur, dit le jeune garçon; puis il +dit au soldat:</p> + +<p>—Oui, monsieur, c’est ici l’abbaye de Saint-Quentin; mais si vous +voulez entrer, la loge du frère portier est de l’autre côté, en dehors +de cette cour.</p> + +<p>L’enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît +attention à ses paroles.</p> + +<p>Lorsque la jeune fille avait appelé son frère <i>Jacques</i>, le vieillard +avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques, à son tour, +appela sa sœur <i>Angèle</i>, le vieillard tressaillit, laissa tomber son +bâton, et il eut besoin de s’appuyer au mur, tant son saisissement fut +violent.</p> + +<p>—Vous vous appelez <i>Jacques</i> et <i>Angèle</i>... mes enfants? dit-il d’une +voix tremblante.</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez +étonné de cette question.</p> + +<p>—Et vos parents?<a name="page_2220" id="page_2220"></a></p> + +<p>—Nos parents sont tenanciers de l’abbaye, monsieur.</p> + +<p>—Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, je +suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la réunion de ces deux +noms... <i>Jacques</i>... <i>Angèle</i>... Allons, allons, Polyphème, vous perdez +la tête, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en +sabots, vous vous imaginez... et il haussa les épaules; c’est bien la +peine d’avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de +pareilles visions! Si c’est pour faire de telles découvertes que vous +revenez de Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait... +de...</p> + +<p>En se parlant ainsi à lui-même, Croustillac avait examiné la jeune fille +avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d’une ressemblance qui +lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle des regards +étincelants.</p> + +<p>La jeune fille, effrayée de nouveau, dit à son frère en cachant sa tête +derrière son épaule:</p> + +<p>—Mon Dieu, voilà qu’il me fait encore peur.</p> + +<p>—Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son cœur battre +à la fois de doute, d’anxiété, de crainte et d’espoir, ces traits +charmants me rappellent... mais non... c’est impossible... impossible! +Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... des fermiers?... +Allons, le coup de sabre que j’ai reçu sur la tête au siége d’Azof m’a +dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges (et +certes, plus que personne, j’ai le droit de croire aux bizarreries du +hasard. Je serais un ingrat d’en médire); oui, le hasard, peut faire<a name="page_2221" id="page_2221"></a> +que des paysans donnent à leurs enfants certains noms... plutôt que +d’autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons, +c’est impossible... Après tout, je puis bien leur demander, et en vérité +en leur demandant, je ris de moi-même; c’est stupide...—Mes enfants, +dites-moi comment s’appelle votre père?</p> + +<p>—Jacques, monsieur.</p> + +<p>—Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi?</p> + +<p>—Jacques, monsieur.</p> + +<p>—Jacques, tout court?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit l’enfant en regardant Croustillac avec +surprise.</p> + +<p>—Voilà qui est de plus en plus étrange, dit Croustillac en +réfléchissant.</p> + +<p>—Et il y a longtemps qu’il est en France?</p> + +<p>—Mais il y a toujours été, monsieur.</p> + +<p>—Allons, j’étais fou, décidément j’étais fou. Est-ce que votre père +était soldat, mes enfants?</p> + +<p>Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement.</p> + +<p>Le jeune garçon répondit:</p> + +<p>—Non, monsieur, il a toujours été fermier.</p> + +<p>A ce moment la porte qui communique dans l’abbaye s’ouvrit, l’un des +frères lais parut du haut de l’escalier.</p> + +<p>Ce frère était le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un +signe aux enfants, qui s’approchèrent tout tremblants.</p> + +<p>—Viens ici, la petite, dit-il.</p> + +<p>La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif sur son frère, +qu’elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de +l’escalier.<a name="page_2222" id="page_2222"></a></p> + +<p>Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui +redressa la tête qu’elle tenait baissée, et lui dit:</p> + +<p>—La belle enfant, tu préviendras ton père que s’il ne paye pas, d’ici à +huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu’il doit, il y a un +fermier plus solvable que lui qui demande la métairie et qui +l’obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours... +Sans cela, on l’aurait mis dehors aujourd’hui.</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les +mains, il n’y a pas d’argent chez nous. Notre pauvre père est malade, +hélas! comment ferons-nous?</p> + +<p>—Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c’est l’ordre du prieur, +et il fit signe à la jeune fille de descendre.</p> + +<p>Les deux enfants se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en sanglotant +et en disant:—Notre père en mourra... mon Dieu, il en mourra...</p> + +<p>Croustillac, à demi caché par un pilier du hangar, avait été à la fois +touché et indigné de cette scène.</p> + +<p>Au moment où le moine allait fermer la porte de l’ogive, le Gascon lui +dit:</p> + +<p>—Mon révérend, un mot... c’est ici l’abbaye de Saint-Quentin?</p> + +<p>—Oui, après? dit le frère d’un ton brutal.</p> + +<p>—Vous voudrez bien, n’est-ce pas, me donner un gîte jusqu’à demain?</p> + +<p>—Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner à la +porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera +une soupe.<a name="page_2223" id="page_2223"></a> Puis il ajouta:—Ces vagabonda sont la plaie des maisons +religieuses.</p> + +<p>L’aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonça d’un +coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la +terre de son bâton et s’écria d’une voix menaçante:</p> + +<p>—Mordioux! mon révérend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins.</p> + +<p>—Qu’est-ce que c’est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrité.</p> + +<p>—Parce que je porte besace, il ne s’ensuit pas que je vous demande +l’aumône, mon révérend, s’écria Croustillac.</p> + +<p>—Que veux-tu donc alors?</p> + +<p>—Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut +bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charité le +commande à votre abbé. D’ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous +ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par +les dîmes.</p> + +<p>—Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent!</p> + +<p>—Vous m’appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j’ai +encore un écu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille +et de votre soupe, dom Ribaud.</p> + +<p>—Qu’entends-tu par dom Ribaud, drôle que tu es? dit le frère lai en +s’avançant sur le perron. Prends garde que j’aille un peu secouer tes +guenilles.</p> + +<p>—Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde à ton tour, dom +Glouton, que je te fasse tâter de<a name="page_2224" id="page_2224"></a> mon bâton de cornouiller, dom +Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal...</p> + +<p>Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour châtier le Gascon, +mais il haussa les épaules et dit à Croustillac:</p> + +<p>—Si tu as jamais l’audace de te présenter à la loge du frère portier, +tu seras étrillé d’importance. Voilà l’hospitalité que tu recevras +désormais à l’abbaye de Saint-Quentin.</p> + +<p>Puis s’adressant aux enfants:</p> + +<p>—Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou +à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus +solvable qui la demande.</p> + +<p>Et le moine ferma brusquement la porte.</p> + +<p>—Je ne puis dire cela à ces enfants, reprit l’aventurier, en se parlant +à lui-même, ce serait d’un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais +j’avais comme un petit remords d’avoir contribué à la rôtisserie d’un +couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais à me figurer +que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens +tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il +est bizarre combien je m’intéresse à eux... si j’avais moins de raison, +je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pas +éclaircir mes doutes? Qu’est-ce que je risque... j’ai un excellent +moyen.—Ah ça! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre père est +malade et pauvre? il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine; +quoique je porte la besace, j’ai un boursicot... Eh bien! au lieu +d’aller coucher et<a name="page_2225" id="page_2225"></a> dîner à l’auberge... (que la foudre m’écrase si je +mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j’irai +dîner et coucher chez vous! Je ne vous gênerai pas, j’ai été soldat, je +ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard, +un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille fraîche, à la +douce chaleur de l’étable; voilà tout ce qu’il me faut... ça sera +toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage... +Qu’est-ce que vous dites de ça?</p> + +<p>—Mon père n’est pas hôtelier, monsieur, répondit le jeune garçon.</p> + +<p>—Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère +est ménagère, comme elle doit l’être, ils ne regretteront pas ma venue, +cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour... +Allons!... conduisez-moi à la métairie, mes enfants; votre père ne vous +grondera pas de lui amener un vieux soldat.</p> + +<p>Malgré la rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier +inspira quelque confiance à Jacques et à Angèle; les deux enfants se +prirent par la main, marchèrent devant l’invalide, qui les suivait +absorbé dans une profonde rêverie.</p> + +<p>Au bout d’une heure de route, ils arrivèrent à l’entrée d’une longue +avenue de pommiers qui conduisait à la métairie.<a name="page_2226" id="page_2226"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII.<br /><br /> +<small>RÉUNION.</small></h3> + +<p>Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur +père consentait à donner l’hospitalité au vieux soldat.</p> + +<p>En attendant le retour des enfants, l’aventurier examinait l’extérieur +de la ferme.</p> + +<p>Tout y paraissait tenu avec soin et propreté; à côté des bâtiments +d’exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers +ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une +légère fumée s’échappait de la cheminée de briques; au loin on entendait +gronder l’Océan, car la ferme s’élevait presque sur les falaises de la +côte.</p> + +<p>La pluie commençait à tomber, le vent murmurait; un petit pâtre ramenait +des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude étable +en faisant tinter leurs clochettes mélancoliques.</p> + +<p>L’aventurier se sentit ému à l’aspect de cette scène paisible; il +enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu’il sût leur gêne +momentanée.</p> + +<p>L’aventurier vit venir à lui une femme pâle et de petite taille, d’un +âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême +propreté. Son fils<a name="page_2227" id="page_2227"></a> l’accompagnait; sa fille s’était arrêtée au seuil de +la porte.</p> + +<p>—Nous sommes bien fâchés, monsieur...</p> + +<p>A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle +comme un spectre, étendit les bras vers elle... sans prononcer une +parole, abandonna son bâton, perdit l’équilibre et tomba subitement à la +renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement +derrière lui.</p> + +<p>L’aventurier était évanoui.</p> + +<p>La duchesse de Monmouth (c’était elle), ne reconnaissant pas d’abord le +chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et +s’empressa, aidée de ses deux enfants, de secourir l’inconnu.</p> + +<p>Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de +l’un des noyers, pendant que sa mère et sa sœur allèrent chercher un +cordial.</p> + +<p>En ouvrant l’uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration, +Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que +l’aventurier portait sur sa poitrine.</p> + +<p>—Ma mère, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garçon.</p> + +<p>La duchesse s’approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le +médaillon qu’elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant +le chevalier avec plus d’attention, elle s’écria:</p> + +<p>—C’est lui! c’est l’homme généreux qui nous a sauvés...</p> + +<p>Le chevalier revint à lui.</p> + +<p>Lorsqu’il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes.<a name="page_2228" id="page_2228"></a></p> + +<p>Il est impossible de peindre le bonheur, les élans de joie du bon +Croustillac.</p> + +<p>—Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois après tant d’années! +Quand j’ai tout a l’heure entendu ces enfants s’appeler <i>Jacques</i> et +<i>Angèle</i>, le cœur m’a battu si fort... Mais je ne pouvais croire... +espérer... Et le prince?</p> + +<p>La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lèvres, secoua tristement +la tête et dit:</p> + +<p>—Vous allez le voir. Hélas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous +revoir soit attristé par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour eût +été beau pour nous.</p> + +<p>—Je n’en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pénible +condition!</p> + +<p>—Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un +moment ici, je vais préparer mon mari à vous recevoir.</p> + +<p>Après quelques minutes, l’aventurier entra dans la chambre de Monmouth; +ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte, +comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans.</p> + +<p>Quoiqu’il fût amaigri par la souffrance, et qu’il eût alors plus de +cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le même +caractère gracieux et élevé.</p> + +<p>Monmouth tendit affectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant +un fauteuil à son chevet, lui dit:</p> + +<p>—Asseyez-vous là, mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous +cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin, +chevalier, nous voici réunis après plus de dix-huit années de +séparation!...<a name="page_2229" id="page_2229"></a> Ah! bien souvent, Angèle et moi, nous avons parlé de +vous, de votre généreux dévouement... Notre chagrin était de ne pouvoir +dire à nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu’ils +vous doivent aussi.</p> + +<p>—Ah ça, monseigneur, songeons au plus pressé, dit le Gascon, chacun son +tour.</p> + +<p>Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et +fit gravement dans la doublure de son habit une large incision.</p> + +<p>—Que voulez-vous faire? demanda le duc.</p> + +<p>Le chevalier tira de sa poche secrète une espèce de bourse de cuir, et +dit au duc:</p> + +<p>—Il y a là-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en +contient autant. C’est le fruit de mes épargnes sur ma paye et le prix +de la jambe que j’ai laissée l’an passé à la bataille de Mohiloff, après +le passage de la Bérésina; car il faut être juste, Pierre le Grand, bien +nommé, paye généreusement les soldats de fortune qui s’enrôlent à son +service et qui lui font hommage de quelqu’un de leurs membres.</p> + +<p>—Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant +doucement la bourse que l’aventurier lui tendait.</p> + +<p>—Je vais être clair, monseigneur: vous êtes en arrière de cent écus de +redevance, et vous êtes menacé d’être renvoyé de cette métairie sous +huit jours. C’est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d’une +robe de moine, qui a fait cette menace à vos pauvres chers enfants, cela +tout à l’heure devant moi, à la porte du couvent.<a name="page_2230" id="page_2230"></a></p> + +<p>—Hélas! Jacques, cela n’est que trop probable, dit tristement Angèle à +son mari.</p> + +<p>—Je le crains, dit Monmouth, mais ce n’est pas une raison, mon ami, +pour accepter.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, il me semble que vous m’avez, il y a quelque +dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions +aujourd’hui; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser +tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires +tout à notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En +arrivant à La Rochelle, le père Griffon m’a dit que vous me donniez la +<i>Licorne</i> et sa cargaison.</p> + +<p>—Mon Dieu, mon ami, c’était si peu de chose auprès de ce que nous vous +devions, dit Jacques.</p> + +<p>—Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait +pour nous? reprit Angèle.</p> + +<p>—Sans doute, c’était peu... ça n’était rien, rien du tout... une tasse +de café bien sucrée, avec du rhum pour l’adoucir, n’est-ce pas? +seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en +café, en sucre et en rhum, le chargement d’un bâtiment de 800 +tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison, +c’était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises +paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m’a +blessé.</p> + +<p>—Mon ami...</p> + +<p>—J’étais payé par ce médaillon... n’en parlons plus... d’ailleurs, je +n’ai plus le droit de vous en vouloir, j’ai fait un acte de donation du +tout au père Griffon, afin qu’il en fît à son tour donation aux pauvres +ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait.<a name="page_2231" id="page_2231"></a></p> + +<p>—Serait-il possible que vous ayez refusé, s’écrièrent les deux époux.</p> + +<p>—Oui, j’ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez +l’étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n’étais pas déjà si riche en +bonnes œuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur +et sans tache!... C’était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais +j’avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il +m’était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur.</p> + +<p>—Noble et excellent cœur! dit Angèle.</p> + +<p>—Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre!</p> + +<p>—C’est justement parce que j’avais l’habitude de la pauvreté et d’une +vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à +l’oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais +riche à 200,000 écus. J’ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça +m’a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j’avais de la +misère... du chagrin... ou que j’étais cloué sur mon grabat par une +blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:—Après +tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une +fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du +courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je +m’attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l’avoue +et je vous en remercie... j’ai néanmoins profité un peu de votre +générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de +six livres et que c’était peu pour aller en Moscovie, j’empruntai 25 +louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un<a name="page_2232" id="page_2232"></a> +Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m’embarquai pour Revel sur un +Suédois; de Revel j’allai à Moscou, j’arrivai comme marée en carême; +l’amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la +<i>polichnie</i> du czar, autrement dit la première compagnie d’infanterie +équipée et manœuvrant à l’allemande qui ait existé en Russie. J’avais +fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service; +je fus donc enrôlé dans la <i>polichnie</i> du czar, et j’eus l’honneur +d’avoir ce grand homme pour <i>serre-file</i>, car il servit dans cette +compagnie comme simple soldat, vu qu’il avait l’habitude de croire que +pour savoir un métier il faut l’apprendre...</p> + +<p>Une fois incorporé dans l’armée moscovite, j’ai fait toutes les guerres. +Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes +campagnes, vous parler du siége d’Azof, où je reçus un coup de sabre sur +la tête; de la prise d’Astrakan sous Schérémétoff, où j’ai gagné un coup +de lance dans les reins; du siège de Narva, où j’ai eu l’honneur +d’ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin +de la grande bataille de Dorpat.</p> + +<p>Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là +pour endormir vos enfants pendant les veillées d’hiver, au coin du feu, +quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers. +Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c’est que j’ai fait la +guerre, depuis que je vous ai quitté, d’abord comme bas officier, puis +comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l’an passé je +n’avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m’a<a name="page_2233" id="page_2233"></a> donné +généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en +France, parce que, après tout, c’est encore là que l’on meurt le +mieux... quand on y est né; Je m’en allais pédestrement, en flânant, +regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour +ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le +chevalier d’un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage +ordinaire, oh! cette fois, non, ça n’a pas été le hasard... mais c’est +la providence du bon Dieu qui m’a fait rencontrer vos enfants, +monseigneur; ils m’ont amené jusqu’ici... je suis tombé à la renverse +sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et +me voilà!</p> + +<p>Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois, +monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère +sont morts depuis longtemps, j’aimerais donc furieusement m’établir +auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose, +quand ça ne serait qu’à servir d’épouvantail pour empêcher les oiseaux +de manger vos pommes et vos cerises; j’oublierais que vous êtes +<i>monseigneur</i>; je vous appellerais maître Jacques; j’appellerais madame +la duchesse dame Jacques; vos enfants m’appelleraient le père Polyphème, +je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu’à <i>vitam +æternam</i>.</p> + +<p>—Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent à la +fois Jacques et Angèle, les yeux mouillés de larmes.</p> + +<p>—Mais à une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux, +c’est que moi qui suis orgueilleux<a name="page_2234" id="page_2234"></a> comme un paon, je vous paierai +d’avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que +vous m’avez refusés; total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze de +pension... dans douze ans nous ferons un autre bail.</p> + +<p>—Mais, mon ami...</p> + +<p>—Mais, monseigneur, c’est oui ou non. Si c’est oui, je reste, et je +suis plus heureux que je ne le mérite. Si c’est non, je reprends mon +bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai, +mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a +perdu son maître.</p> + +<p>Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d’un ton +si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l’offre du +chevalier:</p> + +<p>—Eh bien donc j’accepte.</p> + +<p>—Hourra! cria Croustillac d’une voix de Stentor, et il accompagna cette +exclamation moscovite en jetant en l’air son bonnet de poil.</p> + +<p>—Oui, j’accepte de grand cœur, mon vieil ami, dit Monmouth, et +pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si +généreusement.. me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et +mes enfants de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous +pouvons braver deux années aussi mauvaises que celle qui a été la cause +première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l’inquiétude de l’avenir +m’avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des +miens... assuré d’un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va +renaître.</p> + +<p>—Ah çà! mordioux, monseigneur, comment se<a name="page_2235" id="page_2235"></a> fait-il qu’avec ces +énormités de pierreries que vous aviez, vous soyez réduits?...</p> + +<p>—Angèle va vous raconter cela, mon ami; l’émotion à la fois si douce et +si vive que je ressens m’a fatigué...</p> + +<p>—Après vous avoir laissé à bord de la <i>Licorne</i>, dit Angèle, nous fîmes +voile en toute hâte pour le Brésil; nous y séjournâmes quelques temps, +mais pour plus de prudence, nous résolûmes de partir pour l’Inde à bord +d’un bâtiment portugais. Nous avions vécu trois ans dans ce pays très +ignorés, très heureux, très tranquilles, lorsque je tombai sérieusement +malade. Un des meilleurs médecins de Bombay déclara que le climat de +l’Inde deviendrait mortel pour moi, l’air natal pouvant seul me sauver. +Vous savez combien Jacques m’aime; il me fut impossible de vaincre sa +résolution; il voulut à toute force revenir en Europe, en France, malgré +les dangers qui le menaçaient. Nous partîmes du Cap sur un bâtiment +hollandais, faisant voile pour le Texel. Nous possédions une somme très +considérable provenant des ventes de nos pierreries. Notre traversée fut +très heureuse jusque sur les côtes de France; mais là une tempête +horrible nous assaillit. Après avoir perdu ses mâts, après avoir été +pendant trois jours battu par les flots, notre navire échoua sur la +côte, à un quart de lieue d’ici; par un miracle du ciel, moi et Jacques +nous échappâmes seuls à une mort presque certaine. Plusieurs passagers +furent, comme nous, jetés sur la grève pendant cette nuit horrible. Tous +périrent, je vous le répète, mon ami, il fallait un miracle pour nous +sauver, moi et Jacques, moi surtout, si<a name="page_2236" id="page_2236"></a> souffrante. Les tenanciers que +nous remplaçons dans cette ferme nous trouvèrent mourants sur la plage; +ils nous transportèrent ici. Le navire était englouti avec toutes nos +richesses; Jacques, ne s’occupant que de moi, avait tout oublié; nous ne +possédions plus rien; j’étais orpheline, sans aucune fortune; Jacques ne +pouvait s’adresser à personne sans être reconnu. Ce qui nous restait à +la Martinique avait sans doute été confisqué... et puis comment réclamer +ces biens? Pour toute ressource, il nous restait une bague que je +portais au doigt lors du naufrage; nous chargeâmes les fermiers de cette +métairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant à Abbeville; +ils en tirèrent environ quatre mille livres: c’était tout notre avoir. +Ma santé était tellement altérée que nous fûmes obligés de nous arrêter +ici; cette mesure conciliait d’ailleurs la prudence et l’économie; les +métayers étaient bons, pleins de soins pour nous.</p> + +<p>Peu à peu je me rétablis complétement. Presque sans ressources, nous +pensâmes à l’avenir avec effroi; pourtant nous étions jeunes, le malheur +avait redoublé notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos +hôtes nous frappa; ils étaient vieux, sans enfants; nous leur proposâmes +de prendre la moitié de leur métairie, et de faire sous leur direction +notre apprentissage, leur avouant que nous n’avions pas d’autres +ressources que ces quatre mille livres que nous partagerions avec eux. +Touchés de notre position, ces braves gens voulurent d’abord nous +dissuader de ce projet, nous représentant combien cette vie était dure +et laborieuse. J’insistai, je me sentais pleine de force<a name="page_2237" id="page_2237"></a> et de courage; +Jacques avait trop longtemps vécu pour ne pas s’accoutumer à la vie des +champs. Nous accomplîmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques. +Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie? +Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grâce aux +leçons et aux enseignements de nos braves devanciers; leur petite +fortune, augmentée de nos deux mille livres, était suffisante... Ils +nous firent agréer pour leurs successeurs par le trésorier de l’abbaye, +et nous prîmes la métairie tout entière.</p> + +<p>—Ah! madame, quelle résignation! quelle énergie! s’écria le chevalier.</p> + +<p>—Ah! si vous saviez, mon ami, dit Monmouth, avec quelle admirable +sérénité d’âme, avec quelle douce gaieté Angèle supportait cette vie si +rude, elle habituée à une existence somptueuse! si vous saviez, comme +elle savait toujours être gracieuse, élégante et charmante, tout en +surveillant les travaux du ménage avec une admirable activité; si vous +saviez enfin quelle force je puisais dans ce cœur vaillant et dévoué, +dans ce doux regard toujours attaché sur moi avec une admirable +expression de bonheur et de contentement, si précaire que fût notre +position! Ah! qui récompensera jamais cette conduite si belle!</p> + +<p>—Mon ami, dit tendrement Angèle, Dieu n’a-t-il pas béni votre vie +laborieuse et paisible? ne nous a-t-il pas envoyé deux petits anges pour +changer nos devoirs en plaisirs? Que vous dirai-je enfin, reprit Angèle, +s’adressant au chevalier; depuis bientôt seize ans que dure cette vie +uniforme qui <i>chaque jour amène son<a name="page_2238" id="page_2238"></a> pain</i>, comme disent les bonnes +gens, jamais un chagrin n’était venu la troubler, lorsque, l’an passé, +de mauvaises récoltes nous gênèrent beaucoup. Nous fumes obligés de +renvoyer deux de nos gens de ferme par économie. Jacques redoubla +d’ardeur, de travail; ses forces le trahirent, il s’alita; nos petites +ressources s’épuisèrent. Une mauvaise année, voyez-vous, pour de pauvres +fermiers, dit Angèle en souriant doucement, c’est terrible. Enfin, sans +vous, je ne sais comment nous aurions pu échapper au sort dont on nous +menaçait, car l’abbé de Saint-Quentin est inflexible pour les tenanciers +en retard; et pourtant nous mettions notre orgueil à lui payer toujours +un terme d’avance. Cent écus... tout autant... et cent écus, chevalier, +ne s’amassent pas aisément.</p> + +<p>—Cent écus? cela ne payait pas la broderie d’un baudrier! dit Jacques +avec un sourire mélancolique. Ah! que de fois... en voyant ma pauvre +Angèle et ma fille travailler à leur dentelle une partie de la nuit pour +parfaire cette somme... que de fois j’ai regretté le bien que j’aurais +pu faire en éprouvant ce que c’est que le malheur.</p> + +<p>—Écoutez, monseigneur, dit gravement Croustillac, je ne suis pas cagot. +J’ai tout à l’heure manqué de secouer la robe d’un moine; j’ai fait des +irrégularités pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sûr qu’il y a +quelqu’un là-haut qui ne perd pas de vue les honnêtes gens. Or, il est +impossible qu’après dix-huit ans d’une vie de travail et de résignation, +à cette heure que vous voilà vieux avec deux beaux enfants, vous pensiez +rester à la merci d’un moine avare ou d’une année<a name="page_2239" id="page_2239"></a> de grêle. En vous +écoutant, il m’eut venu une idée. Si j’étais le fanfaron d’autrefois, je +dirais que c’est une idée d’en haut... mais je crois tout bonnement que +c’est une idée heureuse. Qu’est devenu le père Griffon?</p> + +<p>—Nous l’ignorons, nous ne sommes pas retournés à la Martinique.</p> + +<p>—Il appartient à l’ordre des Frères Prêcheurs; il doit être au bout du +monde, dit Monmouth.</p> + +<p>—Moi qui n’ai aucune nouvelle de France depuis dix-huit ans, j’en +ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m’en inquiète. Je +lui ai laissé le prix de la <i>Licorne</i>; c’est un bon et honnête +religieux; s’il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il +aura été prudent et ménager dans ses aumônes. Mon avis serait donc de +tâcher de savoir où est le révérend, car si le bon Dieu voulait qu’il +eût gardé quelque bon morceau de la <i>Licorne</i>, avouez, monseigneur, que +ça ne serait pas un méchant manger à cette heure! si ce n’est pour vous, +du moins pour ces deux beaux enfants, car le cœur me saigne de les +voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique ça leur tienne les +pieds plus chauds que des bottes de basane à éperons dorés, ou des +souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses, ces bas! +roses comme ceux que je portais en 1690, ajouta le chevalier avec un +soupir. Puis il reprit:—Eh bien! monseigneur, que dites-vous de mon +idée <i>griffonnante</i>?</p> + +<p>—Je dis, mon ami, que c’est un fol espoir. Le père Griffon est sans +doute mort; il aura légué sans doute votre fortune à quelque communauté +religieuse.</p> + +<p>—A l’abbaye de Saint-Quentin, peut-être? dit Angèle.<a name="page_2240" id="page_2240"></a></p> + +<p>—Mordioux! il ne manquerait plus que ça. J’irais mettre sur l’heure le +feu au couvent.</p> + +<p>—Ah! fi... fi... chevalier! dit Angèle.</p> + +<p>—C’est qu’aussi je rage d’avoir fait ce que j’ai fait à l’endroit de +vos deux cent mille écus; mais pouvais-je alors m’imaginer que je +retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamants à la pelle? +Ah ça! il ne s’agit pas de philosopher, mais de retrouver le père +Griffon, s’il existe.</p> + +<p>—Et comment le retrouver? dit Monmouth.</p> + +<p>—En le cherchant, monseigneur. Moi qui n’ai aucune raison pour me +cacher, dès demain je me mettrai en quête, clopin clopant.. Rien n’est +plus simple, en vérité, je suis stupide de n’y avoir pas songé plus tôt: +je m’adresserai directement au supérieur des Missions étrangères, à +Paris; ainsi nous saurons à quoi nous en tenir... Le supérieur +m’apprendra du moins si le bon père est en vie ou non; et même, à ce +sujet, je ferai demain une visite à votre voisin l’abbé de +Saint-Quentin; il me dira comment m’y prendre... pour avoir ces +renseignements. Je lui porterai vos cent écus, ce sera une bonne manière +d’entamer l’entretien.</p> + +<p>La journée se passa entre les trois amis. On laisse à penser les récits, +les souvenirs, gais ou touchants ou tristes, qui furent évoqués.</p> + +<p>Le lendemain Croustillac, qui s’était déjà fait un ami du jeune Jacques, +partit pour l’abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement +empaqueté en beaux louis d’or, fut un excellent passe-port pour arriver +jusqu’au père trésorier...</p> + +<p>—Mon père, lui dit Croustillac, j’aurais une lettre<a name="page_2241" id="page_2241"></a> très importante à +remettre à un bon religieux de l’ordre des Frères-Prêcheurs; je ne sais +s’il vit, s’il meurt, s’il est en Europe, ou au bout du monde; à qui +faut-il s’adresser pour être renseigné à son sujet?</p> + +<p>—A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partie des missions, et +qui, après de longs et pénibles travaux apostoliques, est venu depuis +six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye.</p> + +<p>—Et quand pourrai-je voir ce vénérable chanoine, mon père?</p> + +<p>—Ce matin même; demandez, en descendant dans la cour du cloître, qu’un +frère lai vous conduise chez le père Griffon, et...</p> + +<p>Croustillac donna un si furieux coup de bâton sur le plancher en +poussant trois fois son exclamation moscovite:—Hourra... hourra... +hourra!... que le père trésorier fut effrayé et sonna précipitamment, +croyant avoir affaire à un fou.</p> + +<p>Un père entra.</p> + +<p>—Pardon, mon bon père, dit Croustillac, ces cris sauvages et ce coup de +bâton non moins sauvage vous peignent l’état de mon âme!... mon +étonnement!... ma joie!... C’est justement le père Griffon que je +cherche.</p> + +<p>—Conduisez donc monsieur chez le père Griffon, dit le trésorier.</p> + +<p>Nous renonçons à peindre cette nouvelle reconnaissance si importante +pour les résultats qu’en attendait le Gascon.</p> + +<p>Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicommis de +Croustillac, et craignant que le chevalier<a name="page_2242" id="page_2242"></a> ne vînt un jour à regretter +son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là ses +intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche +aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital, +qu’il se réservait d’employer à une fondation pieuse si le Gascon ne +reparaissait pas.</p> + +<p>La vente de la <i>Licorne</i>, faite prudemment, avait rapporté sept cent +mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale +avantageuse aux environs d’Abbeville, non loin de l’abbaye de +Saint-Quentin, en avait profité. Il s’était donc rendu acquéreur d’une +fort belle terre appelée <i>Châteauvieux</i>. Au retour de ses longs voyages, +six mois environ avant l’époque dont il s’agit, le père Griffon avait +demandé de préférence un canonicat en Picardie, afin d’être plus à +portée de surveiller les biens qu’il gérait, ignorant toujours si le +Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière +supposition, d’après un silence de dix-huit ans.</p> + +<p>Le père Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l’abbaye que pour +aller visiter le domaine de Châteauvieux. Depuis six mois qu’il logeait +à Saint-Quentin, il n’était jamais allé du côté de la métairie dont +Jacques de Monmouth était le fermier.</p> + +<p>La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme fut aussi +touchante que celle de l’aventurier.</p> + +<p>Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine +appartiendrait à Jacques, l’autre moitié à Croustillac, sous le nom +duquel il resterait.</p> + +<p>Le Gascon testa immédiatement en faveur des deux<a name="page_2243" id="page_2243"></a> enfants de Monmouth, à +condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Châteauvieux.</p> + +<p>Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de +l’abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour +un oncle d’<i>Amérique</i>, qui était venu incognito éprouver ses neveux, +pauvres cultivateurs.</p> + +<p>Jacques céda sa métairie au tenancier qu’on lui avait destiné pour +remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfants et son <i>oncle</i> +Croustillac pour Châteauvieux.</p> + +<p>Les trois amis vécurent longuement, heureusement dans le domaine, et +leurs enfants et petits-enfants y vécurent après eux.</p> + +<p>Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l’an, le +père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvieux.</p> + +<p>Un seul jour chaque année assombrissait cette vie paisible et heureuse. +C’était l’anniversaire du <i>15 juillet 1685</i>, anniversaire du sacrifice +du courageux SIDNEY.</p> + +<p>Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son père descendait de +race royale. Le secret fut toujours gardé par Jacques, par sa femme, par +Croustillac et par le père Griffon.</p> + +<p>L’âge avait tellement changé le duc, tant d’années avaient d’ailleurs +passé sur les événements de la Martinique, qu’il ne fut plus jamais +inquiété.</p> + +<p>Quelquefois seulement les enfants et les petits-enfants de Jacques de +Monmouth ouvraient des yeux étonnés, lorsque leur bon et vieil ami, le +chevalier de Croustillac, s’adressant à la duchesse de Monmouth d’un air +d’intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme<a name="page_2244" id="page_2244"></a> +d’attendrissement, ces mots d’une apparence véritablement cabalistique:</p> + +<p><i>Barbe-Bleue, l’Ouragan, Arrache-l’Ame, Youmaalë, le Morne-au-Diable.</i></p> + +<p class="cb"><br /><br /><br />FIN.<a name="page_2245" id="page_2245"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="" +style="margin:8% auto 5% auto;"> + +<tr><th colspan="4" align="center"><a name="TABLE_DES_CHAPITRES-2" id="TABLE_DES_CHAPITRES-2"></a><big>TABLE DES CHAPITRES.</big><br /> +TOME SECOND</th></tr> + +<tr><td colspan="4" align="right"><small>Pages</small></td></tr> + +<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX.</a></td><td>La surprise</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2001">1</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XX">XX.</a></td><td>Le départ</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2012">12</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI.</a></td><td>La trahison</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2025">25</a></td></tr> + +<tr><td> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE.</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> + +<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII.</a></td><td>Le vice-roi d’Irlande et d’Écosse</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2040">40</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII.</a></td><td>La surprise</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2054">54</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV.</a></td><td>L’entretien</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2065">65</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV.</a></td><td>Révélation</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2078">78</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI.</a></td><td>Le dévouement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2090">90</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII.</a></td><td>Le martyr</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2101">101</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII.</a></td><td>L’arrestation</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2113">113</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIX">XXIX.</a></td><td>Le départ</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2127">127</a><a name="page_2246" id="page_2246"></a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#QUATRIEME_PARTIE">QUATRIÈME PARTIE.</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="right"><small>Pages</small></td></tr> + +<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXX">XXX.</a></td><td>Regrets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2140">140</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXI">XXXI.</a></td><td>Le départ</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2152">152</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXII">XXXII.</a></td><td>La frégate</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2162">162</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIII">XXXIII.</a></td><td>Le jugement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2177">177</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIV">XXXIV.</a></td><td>La chasse</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2190">190</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXV">XXXV.</a></td><td>Le retour</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2201">201</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="center"><a href="#EPILOGUE">ÉPILOGUE.</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td align="center">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVI">XXXVI.</a></td><td>L’abbaye</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2213">213</a></td></tr> + +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVII">XXXVII.</a></td><td>Réunion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_2226">226</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td colspan="4"><a href="#NOTES">Notes</a></td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">FIN DE LA TABLE.</td></tr> +</table> + +<p><a name="NOTES" id="NOTES"></a></p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Espèce de calebasse assez profonde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Apprenti boucanier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Le Prétendant, né en 1688.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voici comment finit le paragraphe de Hume déjà cité: +</p><p> +«Après son exécution, ses partisans conservèrent l’espérance de le +revoir à leur tête; ils se flattèrent que le prisonnier qu’on avait +exécuté n’était pas le duc de Monmouth, mais qu’un de ses amis qui lui +<small>RESSEMBLAIT BEAUCOUP AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI</small>. +</p><p> +—Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768), +ajoute: +</p><p> +«Il est certain que le bruit courut dans Londres qu’un officier de +l’armée de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr +d’être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui +avec autant de joie qui si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce +bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son +cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s’écria: Ah! ce n’est pas +le duc de Monmouth!» +</p><p> +Enfin, Sainte-Foix, qui cherche à prouver que le Masque de Fer n’était +autre que le duc de Monmouth, cite un passage d’un autre ouvrage +anglais, par Pyms, et dans lequel on lit: +</p><p> +«Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu +ci-devant la lieutenance de la Tour, et à qui le prince d’Orange l’avait +ôtée pour la donner au lord Lucas.—<i>Skelton, lui dit le comte Danby, +hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc +de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en +Angleterre.—Je n’ai point affirmé cela, puisque je n’en sais rien, dit +Skelton, mais j’ai dit que, la nuit d’après la prétendue exécution du +duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le +tirer de la Tour, et que le duc fut emmené par lui.»</i> +</p><p> +Sainte-Foix cite encore une conversation du père Tournemine, et ajoute: +</p><p> +«La duchesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du +roi Jacques qu’elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince +l’exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l’heure de la +mort et prêt à communier, avait fait promettre devant l’hostie, que +Huldeston, prêtre catholique, avait secrètement apportée, avait fait +promettre au roi Jacques (alors duc d’York) que, quelque révolte que +tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.—<i>Aussi +le roi Jacques ne l’a-t-il</i> <small>PAS FAIT MOURIR</small>, répondit le père Sunders.» +</p><p> +Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulement établir +que la donnée de ce récit n’était pas absolument une fiction romanesque, +et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue, +elle était du moins basée sur une <i>possibilité</i> vraisemblable.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Sorte de coffre destiné à l’amarrage des navires.</p></div> + +</div> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/back.jpg" width="363" height="550" alt="image pas disponible" title="" /> +</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le morne au diable, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORNE AU DIABLE *** + +***** This file should be named 38435-h.htm or 38435-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/4/3/38435/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ’AS-IS’ WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm’s +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state’s laws. + +The Foundation’s principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation’s web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/38435-h/images/back.jpg b/38435-h/images/back.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..be3bf1e --- /dev/null +++ b/38435-h/images/back.jpg diff --git a/38435-h/images/cover.jpg b/38435-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4056c38 --- /dev/null +++ b/38435-h/images/cover.jpg diff --git a/38435-h/images/dec.png b/38435-h/images/dec.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f9583de --- /dev/null +++ b/38435-h/images/dec.png diff --git a/38435-h/images/dec2.png b/38435-h/images/dec2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6c8fd66 --- /dev/null +++ b/38435-h/images/dec2.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..e7d41a3 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #38435 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38435) |
