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+Project Gutenberg's Un Cadet de Famille, v. 1/3, by Edward John Trelawney
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un Cadet de Famille, v. 1/3
+
+Author: Edward John Trelawney
+
+Editor: Alexandre Dumas
+
+Translator: Victor Perceval
+
+Release Date: January 11, 2012 [EBook #38400]
+[Last updated: April 28, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 1/3 ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+book was produced from scanned images of public domain
+material from the Google Print project.)
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+
+ COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES
+ D'ALEXANDRE DUMAS
+
+
+ PARIS.--IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS
+
+
+
+
+ UN
+ CADET DE FAMILLE
+
+ TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL
+
+ PUBLIÉ PAR
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+
+ --PREMIÈRE SÉRIE--
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS
+
+ 1860
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+ MON CHER ÉDITEUR,
+
+Lisez le roman, les mémoires, les aventures, la _chose_ enfin que je
+vous envoie, et que je viens de publier dans _le Mousquetaire_, sous le
+titre du _Cadet de famille_.
+
+Ce sont les aventures de jeunesse du fameux pirate Trelawnay, ami de
+lord Byron.
+
+Il y avait autrefois un libraire modèle qu'on appelait Dumont. Il fut
+alors ce qu'est aujourd'hui Cadot, l'étoile du cabinet littéraire dans
+le ciel de la librairie. Ils sont d'ailleurs les deux bouts d'une ligne
+d'horizon qui aboutit à moi. Dumont fut mon premier, Cadot sera
+probablement mon dernier libraire. J'allai un jour, je ne sais pourquoi,
+dans la librairie de Dumont. Il y a bien longtemps de cela, mon cher
+Éditeur: il y a quelque chose comme trente ans. Je faisais _Henri III_.
+
+--Lisez donc cela, me dit Dumont en me remettant trois volumes dans la
+main, c'est amusant en diable.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela, Dumont?
+
+--Un livre que je viens de faire traduire.
+
+Je n'avais pas une énorme confiance dans le goût littéraire de Dumont,
+qui venait de refuser d'imprimer mon premier volume, les _Nouvelles
+contemporaines_. J'ouvris donc son livre, je dois le dire, avec une
+certaine nonchalance.
+
+J'y fus pris; je lus le livre de la première à la dernière page.
+
+D'autres y furent pris comme moi, sans doute, car lorsque, vingt-six ou
+vingt-huit ans après, voulant relire ce livre, qui m'avait tant plu
+pendant ma jeunesse, j'allais écrire mon enfance: ce que c'est que
+d'être vieux! je ne le pus retrouver.
+
+J'eus alors l'idée de le faire traduire, et de le publier dans _le
+Mousquetaire_. Je m'adressai à un de mes amis, garçon fort habile et que
+j'aime beaucoup, nommé Victor Perceval, et je le chargeai de ce travail.
+
+Ce travail accompli, à ma grande satisfaction, je le publiai dans _le
+Mousquetaire_.
+
+Publiez-le à votre tour, mon cher Éditeur; mettez-le dans votre
+collection, et je vous promets qu'il ne la déparera en aucune façon.
+
+ Tout à vous.
+ A. DUMAS.
+ 20 août 1856.
+
+
+
+
+
+ UN
+
+CADET DE FAMILLE
+
+
+
+
+I
+
+
+Ma naissance est mon premier malheur. Je suis venu au monde dénoncé
+comme un vagabond, quoique je fusse le cadet d'une famille fière de son
+antiquité. Dans une telle maison, mon inopportune arrivée fut à peu près
+accueillie comme celle des jeunes loups, sur la tête desquels le bon roi
+Edgard avait mis un prix, à l'époque de l'invasion de ces animaux, qui
+infestèrent de leur désolante présence les années de son règne.
+
+Mon grand-père était général. À sa mort, il ne laissa à l'auteur de mes
+jours, son fils unique, qu'un nom sans tache et des protections dans la
+carrière qu'il avait parcourue. La nature avait été plus généreuse à
+l'égard de mon père, en lui prodiguant toutes les qualités extérieures
+qui mènent à la fortune plus promptement encore que le travail, le
+courage et la vertu. Il était jeune, beau, spirituel, et avait des
+manières gracieuses, simples et distinguées. La jeunesse de mon père ne
+se signala par aucun fait remarquable; il menait la vie aventureuse et
+galante des jeunes gens de l'époque. Le vin, les femmes, la cour et le
+camp formaient le théâtre de ses exploits, mais il jouait parfaitement
+son rôle.
+
+À l'âge de vingt-quatre ans, il devint amoureux d'une douce et charmante
+jeune fille. Ses pensées prirent alors une nouvelle direction, et en
+apportant un peu de régularité dans le désordre de sa vie, elles
+calmèrent l'effervescence de son goût effréné pour les plaisirs.
+
+Mon père découvrit bientôt que la jeune fille partageait son amour (car
+il était savant dans l'étude des sentiments du coeur), que le seul
+obstacle qui s'opposait à leur union était la fortune. Leurs familles,
+non leurs espérances d'avenir, se trouvaient égales: car la jeune fille
+était pauvre, et l'ambition de mon père aurait pu, en dirigeant sa
+conduite, le faire arriver à une brillante fortune. Mais la jeunesse et
+l'amour ne calculent pas, et l'argent, les contrats, les douaires, sont
+des mots dont ils n'apprécient nullement la valeur; puis, lorsque ce
+sentiment se révèle pour la première fois, il est trop sincère, trop
+vif, trop passionné pour être retenu par l'intérêt personnel. Intérêt
+sordide, qui, à une certaine époque de la vie, se trouve si bien mélangé
+à tous les sentiments, qui les fait naître et mourir à l'aide d'un
+chiffre. Des passions nobles et généreuses, animées par le premier
+amour, impriment souvent sur le caractère incertain et irrésolu de la
+jeunesse une stabilité que le temps ne peut pas tout à fait détruire.
+Plût au ciel que mon père eût uni sa destinée à celle de cette charmante
+femme, car son mérite et sa constance ont résisté aux épreuves du temps
+et de ses vicissitudes!
+
+Pendant que mon père essayait de vaincre les difficultés matérielles qui
+s'opposaient à son mariage, il lui fut soudainement ordonné de partir
+pour l'Ouest avec son régiment.
+
+Pensant que leur séparation ne serait que momentanée, les deux jeunes
+gens se dirent adieu, comme tous ceux qui se trouvent dans la même
+situation, avec des larmes et des serments de fidélité éternelle; et
+quoique mon père fût un soldat joyeux et galant, il s'éloigna avec
+l'accablement du regret, et fit honneur à ses promesses pendant trois
+mois entiers.
+
+Pour célébrer sa nouvelle dignité, le shérif du comté où mon père était
+en garnison donna un bal à ses administrés.
+
+Mon père y fut invité, ainsi que les premiers officiers de son grade,
+car il était capitaine.
+
+Les honneurs de la soirée étaient faits par la fille du riche gentleman.
+Celle-ci était le bonheur, l'idole et l'unique héritière de son père. À
+l'ouverture du bal, le shérif engagea sa fille à choisir pour cavalier
+l'homme le plus haut placé dans le monde par ses distinctions sociales:
+la jeune personne répondit qu'elle n'accorderait cette faveur qu'au plus
+charmant, et tendit la main à mon père. Cette flatteuse préférence
+enivra l'orgueilleux capitaine, car elle attira sur lui l'attention
+générale, et le brillant officier fut dès ce moment le sujet de toutes
+les causeries. Dès lors une modification complète s'opéra dans les idées
+de mon père, et lui fit concevoir des désirs que, sans cet événement, il
+n'eût jamais soupçonnés.
+
+La fille du shérif avait vingt-huit ans, les traits prononcés, la
+tournure sans grâce. Ses gestes, ses allures et le son de sa voix
+avaient quelque chose de masculin et de peu agréable; mais elle était
+riche, et en parant ses imperfections des splendeurs de la fortune, elle
+les rendait intéressantes.
+
+Naturellement, ou par l'exemple du monde, mon père était très-égoïste.
+Son ambition, prenant un nouveau point de départ, lui fit abandonner le
+chemin de l'amour et considérer la richesse et la beauté comme des dons
+semblables. Les constantes attentions de l'héritière, en élevant mon
+père au-dessus de ses rivaux, lui donnèrent encore le désir de les
+vaincre complétement par l'éclat d'une triomphante victoire, et ceux
+dont il avait autrefois envié le sort devinrent alors jaloux de lui.
+
+Ce dernier succès fut le voile sous lequel disparurent les vivants
+souvenirs de sa première affection; car son premier amour passa bientôt
+dans son esprit à l'état de folie de jeunesse. L'or devint son unique
+idole, car il avait cruellement ressenti les humiliantes souffrances de
+la pauvreté. Il prit donc la résolution de sacrifier son coeur au dieu
+de la fortune, et n'attendit plus qu'un instant favorable pour dévoiler
+son apostasie envers l'amour. Il appelait sa conduite prudence,
+sagesse, nécessité, essayant ainsi d'en dissimuler le cruel et froid
+égoïsme. Ses lettres à l'aimante jeune fille si lâchement trahie
+devinrent moins longues, moins expansives, moins tendres; l'intervalle
+entre chaque jour de cette correspondance fut d'une interminable
+longueur; puis enfin elle cessa tout à fait, et la pauvre enfant fut
+entièrement convaincue de son abandon. Elle pleura ses illusions, son
+bonheur et sa jeunesse à jamais flétrie par d'inconsolables regrets; car
+la malheureuse fille resta fidèle aux serments violés par le trompeur
+oublieux.
+
+Mon père consacra donc tous ses loisirs à sa nouvelle conquête, et finit
+par lui donner son nom. Mais pourquoi nous arrêter ainsi sur un
+événement si commun dans le monde? N'arrive-t-il pas journellement que
+nous jetons loin de nous la vertu et la beauté, pour prendre la laideur
+et la richesse, quoique ce soit le diable qui nous les donne?
+
+Une fois initié aux affaires embrouillées du shérif, mon père découvrit
+que la fortune de sa femme était des plus médiocres. Désespéré de s'être
+si aveuglément laissé éblouir par les luxueuses apparences d'une fausse
+splendeur, il rentra au régiment avec la conscience peu satisfaisante
+d'avoir mérité sa punition. Non-seulement par l'excès des exigences de
+la dame, mais encore pour continuer la parade de son élévation, il
+dépensa en bals et en festins une bonne partie de la dot, et six mois
+après mon père quittait l'armée sous le faux prétexte d'une maladie de
+poitrine, mais véritablement pour se retirer à la campagne et y végéter,
+en attendant mieux, dans les privations d'une tardive et sévère
+économie.
+
+Le savant Malthus n'avait pas encore éclairé le monde, et chaque année
+mon père enregistrait à contre coeur dans la Bible de la famille la
+naissance d'un fardeau vivant. Des dépenses inévitables le fatiguèrent
+tellement, qu'il s'attrista et perdit le courage de tâcher d'y pourvoir.
+Sur ces malheureuses entrefaites, un legs lui fut laissé, et, en
+relevant son affaiblissement moral, cette bonne fortune augmenta, s'il
+était possible, son système d'économie et ses désirs d'amasser de
+l'argent.
+
+Cette avare occupation devint alors l'unique emploi de son temps; il y
+concentra toutes ses facultés, et fut enfin ce que l'on appelle un homme
+prudent. Si un pauvre parent se hasardait à venir demander à mon père
+l'appui d'un secours, il lui était refusé au milieu de phrases sonores
+qui élevaient au-dessus de toute considération les devoirs qu'il avait à
+remplir envers sa femme, et les nécessités sans cesse renaissantes d'un
+essaim d'enfants dont le chiffre n'était pas encore arrêté.
+
+Plus la fortune de mon père prenait d'accroissement, et plus il
+s'entourait des apparences de la misère, plus il criait contre le prix
+déraisonnable de toutes les denrées. Son avarice, en ne se relâchant
+jamais que pour lui-même, mettait dans sa tête des idées absurdes.
+D'abord il se persuadait et essayait de persuader aux autres qu'il était
+au-dessus de ses moyens de nous envoyer en pension, parce que
+l'éducation coûtait bien au delà de sa valeur; il partait de là pour
+prouver encore que ses études à Westminster ne lui avaient été ni
+utiles ni agréables, et n'avaient apporté aucun changement à la
+direction de sa vie, puisqu'il n'avait point relu les livres grecs et
+latins qu'il avait été forcé d'y apprendre.
+
+Cependant, disait-il, je ne suis ni plus sot ni plus ignorant qu'un
+autre: tout ce que l'on doit savoir, c'est la valeur de l'argent, les
+avantages qu'il procure et la nécessité d'en amasser beaucoup; la
+science vient quand on en a besoin. Car il croyait peut-être à la
+doctrine du talent inné, en trouvant qu'il n'était nécessaire de
+s'instruire qu'au moment de faire le choix d'une profession. Comme il me
+destinait, ainsi que mon frère, à celle des armes, nos études devaient
+se borner à la plus légère superficie de toutes les sciences. Mon père
+détestait les superflus onéreux; d'ailleurs il avait observé dans son
+régiment que ceux qui étaient instruits étaient les plus niais et les
+plus pédants, et que la profondeur de leur érudition ne les avançait pas
+d'une ligne dans la carrière militaire.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mon frère James, garçon à peu près de mon âge (nous étions entre neuf et
+dix ans), avait un caractère doux, inoffensif, généreux. Il ne se
+plaignait jamais de la tristesse de notre vie, mais il en souffrait
+passivement. Quant à moi, j'étais sans cesse grondé par mon père, car,
+en suivant les caprices de mon imagination, je me révoltais violemment
+contre le frein qu'il voulait y mettre, et les entraves de sa volonté,
+le transport de ses furieuses colères ne servaient qu'à augmenter mon
+vif penchant pour l'indiscipline. Entre les mille rigueurs qui bornaient
+l'étroit horizon de notre liberté, il en était une que je n'ai jamais pu
+admettre: celle de nous promener dans le jardin sans jamais en franchir
+les allées.
+
+Mon frère se soumettait tranquillement à cette règle, tandis que
+j'allais chercher une compensation à ce plaisir restreint en maraudant
+dans les propriétés voisines, d'où je revenais les mains et les poches
+remplies de racines, de fruits et de fleurs. En outre de la monotone
+promenade du jardin, nous avions celle plus monotone encore d'une route
+peu fréquentée qui longeait la maison, et pendant que le pacifique James
+arpentait lentement l'espace fixé, je grimpais sur les collines, et là,
+riche de mes frauduleuses récoltes, je passais une grande partie du jour
+mangeant, dormant, rêvant, sans être préoccupé une seule minute de
+l'accueil qui attendait mon retour.
+
+À la nuit tombante, j'abandonnais ma solitude aérienne pour les eaux
+bleues du lac dans lequel j'appris à nager. Les coups qui célébraient
+mes rentrées nocturnes ne changeaient rien à mes projets pour le
+lendemain, car je les réalisais avec autant d'insouciance pour leurs
+mauvais résultats que j'avais, avec la même perspective, réalisé ceux
+de la veille. Je détestais les réprimandes, les sermons, les maîtres,
+les curés, enfin tous ceux qui se prétendent sages et qui ne sont
+qu'ennuyeux.
+
+Loin d'intimider mes passions et de les contraindre, la cruelle sévérité
+de mon père ne faisait qu'en décupler les forces, et je recherchais
+toujours et plus avidement que les autres les actions dangereuses à
+tenter ou qu'il m'était défendu de faire; car c'était précisément celles
+qui s'emparaient avec le plus de force de mon esprit, et j'étais
+incapable de résister à cet entraînement qui me poussait à la
+désobéissance avec une joie d'esclave emporté par le courant d'une
+révolte.
+
+Si, à la place de ses brutales remontrances, mon père m'eût témoigné un
+peu d'affection ou même un semblant d'amitié, je serais resté doux et
+gentil, comme je l'étais aux premiers jours de mon enfance. Mais les
+privations, les coups, les pénitences aigrirent mon caractère; et ce
+sont les seules preuves d'amour paternel dont je puisse me souvenir.
+
+Mon père possédait depuis fort longtemps un affreux corbeau, pour lequel
+il avait, malgré sa sécheresse de coeur, une profonde amitié. Ce
+corbeau, qui était vieux, laid, sale, boiteux, passait sa vie à rôder
+solitairement dans le jardin, et détestait les enfants, car lorsque nous
+apparaissions à la porte il accourait vers nous en jetant des cris de
+fureur et nous chassait de son domaine. Bien certainement je ne lui
+eusse jamais disputé la possession de ce territoire, s'il n'eût mis
+tant de méchanceté à en constater les droits. Mais le sauvage égoïsme
+de cette odieuse bête, soutenu par mon père, nous la faisait considérer
+comme le second tyran du logis.
+
+Il était hideux à voir; sa démarche chancelante sur des pattes roidies
+par les années et aussi dures que l'écorce d'un liége, son regard lourd
+et faussement engourdi donnaient à son approche quelque chose
+d'effrayant. Mon frère en avait peur: quant à moi, il ne m'inspirait
+qu'un invincible dégoût. L'affreuse bête passait la moitié du jour
+couchée au soleil, sur la crête d'un mur contre lequel était appuyé un
+des pruniers du jardin et le plus productif. La privation de ces prunes
+délicieuses, dont le corbeau défendait énergiquement la possession,
+augmenta notre haine et nous fit enfin, épuisés de patience, concevoir
+le projet de nous en rendre maîtres.
+
+Avant d'en arriver à de trop vives représailles, nous essayâmes de le
+déloger amicalement, d'abord par des offres de fruits, de viandes qu'il
+aimait, puis enfin par de douces paroles.
+
+Mais tout échoua devant l'impassible regard d'un oeil flasque et
+vitreux. L'entêtement raisonné de la méchante bête, qui semblait deviner
+nos désirs, l'impossibilité de satisfaire ces désirs et la rage de nous
+voir vaincus nous rendirent tout à fait furieux. Nous eûmes alors
+recours aux procédés qu'on employait si souvent envers nous, procédés
+sans réplique, qui étaient de rosser d'importance la maligne bête. Mais
+nous étions trop faibles pour agir avec efficacité sur sa vieille
+carcasse, car les pierres et les coups de bâton l'atteignirent à peine;
+il fallait y renoncer et attendre une meilleure occasion. Le soir de la
+bataille, je demandai justice au jardinier en lui exposant nos griefs
+contre le corbeau; mais, dans la crainte de déplaire à son maître, le
+jardinier nous donna tort et se moqua de notre gourmandise.
+
+Le lendemain de cette orageuse journée, en jouant sur la route avec la
+petite fille d'un de nos voisins, je fus entraîné à lui offrir des
+fruits, car, ayant soif, elle voulait nous quitter, et son départ eût
+suspendu nos plaisirs. Sans être vus, même de mon père, nous entrâmes
+tous les deux dans le jardin avec l'intention de remplir clandestinement
+nos poches de poires. Mais au moment où, joyeux de notre mystérieuse
+escapade, nous commencions notre récolte, le corbeau fondit sur nous et
+saisit la petite fille par la manche de sa robe. Éperdue d'épouvante et
+trop effrayée pour se débattre, la pauvre enfant jeta un cri d'angoisse,
+auquel je répondis en me précipitant sur le corbeau.
+
+À mon approche, le monstre tourna sa fureur contre moi, et son bec de
+fer mordit violemment ma main, à laquelle il se cramponna. Mais,
+insensible à la douleur, car la colère de voir couler les larmes de ma
+compagne, que j'aimais tendrement, m'avait rendu furieux, je saisis le
+corbeau par le cou, et le forçant de lâcher prise, je le frappai
+violemment contre l'arbre. Mais cette dure secousse ne semblait lui
+faire aucun mal. Son corps rebondissait comme une balle élastique, et
+son regard restait terne et froidement féroce. Nous combattîmes ainsi
+pendant quelques minutes, et ses efforts pour échapper à l'énergique
+pression de mes mains, trop faibles pour le contenir, me causèrent de
+vives douleurs. J'étais évidemment moins fort que lui, et j'allais
+succomber.
+
+--Si j'appelais le jardinier? me demanda l'enfant, dont l'effroi avait
+suspendu les larmes.
+
+--Non, car il dirait à mon père que nous avons pris des poires. Je vais
+prendre ce lâche oiseau; donne-moi ta ceinture.
+
+La petite fille me tendit le ruban bleu qui retenait les plis de sa
+robe, et je réussis, malgré mes blessures, à l'attacher au cou de notre
+ennemi. Après avoir grimpé sur l'arbre, j'attachai le ruban à une
+branche, et nous eûmes le plaisir de voir le corbeau à la portée de nos
+coups et dans l'impossibilité de se défendre.
+
+Nous commencions à peine à prendre notre revanche, lorsque mon frère
+arriva vers nous. La vue de mes blessures, dont il ne comprit la cause
+qu'en apercevant lié comme un criminel celui qui les avait faites,
+changea vite sa tristesse en joie, et il nous aida à assaillir le
+corbeau d'une volée de pierres.
+
+Quand nous fûmes fatigués de ce divertissement, et que, d'après
+l'immobilité de l'oiseau, nous le jugeâmes mort, je remontai sur
+l'arbre, et je repris le ruban de notre petite amie. Le corbeau détaché
+tomba au pied du poirier. Pour compléter notre triomphante victoire, mon
+frère prit une branche de sureau et le frappa encore violemment sur la
+tête, quand tout à coup,--à notre grande surprise et surtout à notre
+grande consternation,--l'infernal oiseau s'élança dans l'air en jetant
+un cri aigu. Mais sa méchanceté fut sa perte; car après avoir tournoyé
+un instant au-dessus de nous, il dirigea son vol oblique contre mes
+regards, levés vers lui, et auxquels il préparait un aveuglant coup de
+bec. Je le saisis par ses ailes en criant à mon frère de ne pas fuir,
+car la terreur l'avait jeté à vingt pas de moi, et nous emprisonnâmes de
+nouveau notre invincible ennemi. Mais il était enfin comme anéanti. Son
+regard terrifiant se voilait des ombres de la mort, le sang coulait de
+son bec entr'ouvert et ses ailes battaient la terre. J'avais le pied sur
+sa queue à moitié arrachée, et cependant l'expirante bête employait
+encore son dernier souffle à la conservation de sa vie. J'étais aussi
+ensanglanté que le corbeau, qui mourut enfin sous nos piétinements.
+
+Nous lui attachâmes une pierre au cou, afin de cacher son corps et notre
+impardonnable crime dans la profondeur de l'étang. Ce duel est le
+premier et le plus redoutable que j'aie jamais eu. Je le raconte,
+quoiqu'il soit puéril, non-seulement parce qu'il s'est fortement imprimé
+dans ma mémoire, mais ensuite parce que la revue de ma vie m'a prouvé
+qu'il fut l'anneau auquel se sont liées toutes mes actions. Cet
+événement est une preuve que, jusqu'à une certaine limite, je puis
+supporter les ennuis et les vexations, mais qu'une fois révolté contre
+ma chaîne, je la brise sans souci, sans crainte, sans arrière-pensée,
+sans réflexion surtout. Je vois le but, je le saisis sans regarder ni en
+avant ni en arrière.
+
+Cette brusque révélation d'une nature fort patiente, mais inexorable
+dans la démonstration de sa force trop longtemps contenue, est un grand
+défaut, et ce défaut m'a donné de vifs, de profonds remords; car j'ai
+tué sans justice, par violence, dans des circonstances où les
+corrections eussent été suffisantes. En commettant une action que mon
+emportement me faisait trouver naturelle et justiciable, ceux qui en
+souffraient ou qui vivaient avec moi la considéraient comme une horrible
+vengeance.
+
+
+
+
+III
+
+
+D'après le règlement établi dans notre famille par les convictions de
+mon père sur l'inutilité de l'enseignement précoce, on nous laissa
+jusqu'à l'âge de dix ans sans nous apprendre à lire.
+
+J'étais à cette époque d'une taille élancée, grand, maigre, gauche dans
+tous mes mouvements, surtout en présence de mon terrible père.
+
+En me voyant si rapidement atteindre la stature d'un adolescent, ma
+famille commença à entrevoir la nécessité de me mettre au collége, et on
+s'occupa journellement à discuter l'instant précis de ce départ et du
+choix à faire de la maison d'enseignement.
+
+Comme mes parents n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur la solution
+de ces importantes affaires, elles traînèrent en longueur, et ne se
+seraient peut-être jamais résolues si un événement puéril, et même
+trivial, n'était venu couper court à toutes leurs discussions.
+
+La fatigante oisiveté qui absorbait lentement les longues heures du
+jour, en laissant mon esprit occupé à la recherche des distractions, me
+conduisait naturellement à mal faire, et cela parce que je ne savais que
+faire.
+
+Un jour donc, excédé d'ennui et de désoeuvrement, j'entrai au jardin,
+malgré la défense que nous avions reçue de ne jamais y reparaître,
+éternelle expiation de la mort du corbeau. Mon frère m'avait suivi. Je
+grimpai lestement sur un pommier, et nous nous amusâmes, moi à lui jeter
+des pommes, lui à riposter à mes agaceries par la dégringolade de celles
+qu'il atteignait avec des projectiles. Au milieu de l'animation d'un
+plaisir qui provoquait nos éclats de rire, nous fûmes violemment
+interrompus par cette foudroyante exclamation:
+
+--Ah! les voleurs!
+
+C'était la voix de mon père.
+
+James voulut s'enfuir, mais, pris par l'oreille, il fut contraint
+d'attendre que mon père m'eût jeté en bas de l'arbre. Lorsque nous nous
+trouvâmes tous deux en sa possession, il nous dit d'un ton furieux:
+
+--Suivez-moi, brigands!
+
+Je m'attendais aux inévitables coups de canne dont mon père gratifiait
+si généreusement nos épaules pour la moindre faute; mais il passa devant
+la maison sans s'y arrêter, traversa la route et se dirigea vers la
+ville.
+
+Nous marchâmes ainsi pendant une heure et sans échanger la moindre
+parole. Moi, je suivis mon père d'un air bourru, tandis que le pauvre
+James, ivre de peur, trébuchait à chaque pas, et, sans ma main qui
+saisit la sienne, il serait infailliblement tombé de faiblesse et
+d'épouvante.
+
+Arrivés à l'extrémité de la ville, mon père questionna un marchand assis
+devant sa porte, et d'après la réponse qui lui fut faite, il se dirigea
+d'un air superbe vers un sombre édifice entouré de hautes murailles.
+Nous suivîmes automatiquement notre majestueux conducteur dans un long
+passage, au bout duquel se trouvait une porte massive, lourde et chargée
+de serrures comme celle d'une prison. Mon père frappa, le domestique qui
+ouvrit nous fit traverser d'abord une immense salle remplie d'ombre et
+d'une atmosphère glaciale, puis enfin il nous laissa dans un petit
+parloir sévèrement et tristement meublé de quelques chaises.
+
+Après dix minutes d'une silencieuse attente, minutes dont l'anxieuse
+longueur me parut éternelle, un petit homme parut. La tête de cet homme,
+renversée en arrière, soit dans le dessein de relever par la fierté de
+cette pose la médiocre apparence de sa frêle personne, soit par
+l'habitude de regarder du haut en bas son interlocuteur en le toisant
+comme une bête de somme, donnait à sa physionomie, à demi cachée sous de
+grandes lunettes bleues, quelque chose de faux, de lâche et de
+servilement bas. Les grandes boucles d'argent qui reluisaient sur ses
+souliers, le col étroit qui emprisonnait son cou comme un carcan de fer,
+ajoutaient à la première impression produite par son aspect un air
+précis, froid et terriblement méthodique pour l'imagination d'un enfant.
+
+Le regard rapide de ses yeux de faucon, sous ses lunettes relevées,
+tomba d'abord sur mon père, et, quand il nous eut également examinés, il
+comprit sans doute le but de notre visite, car il avança une chaise à
+mon père, et d'un signe brusque et impératif il nous engagea tous deux à
+nous asseoir.
+
+--Monsieur, dit mon père après avoir répondu à la profonde salutation du
+petit homme, vous êtes, je crois, monsieur Sayers?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Pouvez-vous disposer de deux places dans votre pension?
+
+--Certainement, monsieur.
+
+--Eh bien! répliqua mon père, maintenant, monsieur, voulez-vous vous
+charger de ces indomptables vagabonds qui me rendent fort malheureux,
+car il m'est impossible d'en obtenir respect et obéissance? Celui-ci,
+continua mon père en me désignant, fait plus de mal, cause plus de
+tourments et de discorde dans ma maison que ne le font ici, bien
+certainement, vos soixante pensionnaires.
+
+En entendant ces paroles, le pédagogue remit ses lunettes sur le bout
+pointu de son nez, et me regarda en dessous. Ses deux mains se
+joignirent comme rapprochées par l'étreinte d'un bouleau correcteur, et
+il jeta à mon père un coup d'oeil oblique.
+
+--Ce mauvais garçon, ajouta mon père, qui comprit l'éloquente réponse de
+son interlocuteur, a un naturel féroce, sauvage; je le crois
+incorrigible.
+
+Un petit ricanement déplissa les lèvres froncées du maître.
+
+--Incorrigible! s'écria-t-il en faisant un pas vers moi.
+
+--Oui, et tout à fait. Il montera un jour sur l'échafaud si vous ne
+fouettez énergiquement le diable qu'il a dans le corps. Je l'ai vu
+commettre ce matin un acte de déloyauté, d'insubordination, de félonie,
+pour lequel il mérite la corde. Mais je me contente de satisfaire ma
+juste fureur par son exil, et c'est, je vous assure, trop d'indulgence.
+Mon fils aîné, que voici, est déjà gâté par les insinuations de ce
+vaurien, dont il a eu la faiblesse de se faire le complice. Cependant il
+y a plus à espérer de sa nature, qui est douce, tranquille, et que le
+travail polira complétement.
+
+Quand mon père eut enfin achevé la longue énumération de nos crimes,
+dont je supprime les trois quarts, il prit avec M. Sayers les
+arrangements indispensables, nous recommanda encore chaleureusement à
+toutes les rigueurs de sa domination et sortit du parloir sans même nous
+regarder.
+
+Je souffris mortellement de cet insensible abandon, et je restai bouche
+béante, immobile, terrifié, ne comprenant que trop la cruauté de la
+conduite de mon père, qui nous arrachait sans commisération du lieu de
+notre enfance, des bras de notre mère, dont il ne nous avait même pas
+été permis de rencontrer le regard. Cet exil, ce pouvoir étranger, cette
+maison à l'extérieur horrible, me causaient une si vive impression, que
+je ne m'aperçus pas que j'étais poussé par M. Sayers dans une vaste et
+triste cour, au milieu d'une quarantaine d'enfants. En les voyant tous,
+grands et petits, se grouper autour de moi, en entendant leurs questions
+déplacées, leurs rires moqueurs, je repris mes sens, et je souhaitai de
+toutes les puissances de mon âme que la terre s'entr'ouvrît pour me
+dérober à leur insolente inspection et à la misérable existence qui
+m'était promise.
+
+Le coeur gonflé par les larmes que je n'osais répandre, je demandai
+intérieurement au ciel, avec une énergie bien au-dessus de mon âge, la
+fin de ma vie, et je venais d'atteindre à peine ma neuvième année!
+
+Eh bien! si à cette époque il m'eût été permis d'apercevoir l'avenir qui
+m'attendait, je me serais brisé la cervelle contre le mur auquel je
+m'appuyai, morne, stupide de chagrin, sans voix et sans regard.
+
+Le caractère tranquille et doux de mon frère le rendait capable de
+supporter patiemment sa destinée; mais sa figure pâle et triste, mais
+l'imperceptible tremblement de ses mains, la lourdeur de ses paupières,
+la faiblesse de sa voix, montraient que, si nos souffrances étaient
+dissemblables dans l'expression, elles avaient la même force et nous
+oppressaient également le coeur. Quoique je me sois constamment trouvé
+malheureux pendant mes deux années de collége, les douleurs qui
+marquèrent le premier jour de mon installation se sont plus fortement
+encore que les autres gravées dans mon souvenir. Je me rappelle que le
+soir, au souper, il me fut impossible de porter jusqu'à mes lèvres,
+tremblantes de fièvre, l'immonde nourriture qui nous fut servie en
+portions d'une cruelle mesquinerie.
+
+Je ne trouvai un peu de soulagement que dans le misérable grabat qui me
+fut assigné loin de mon frère, car déjà on nous séparait.
+
+Lorsque les lumières furent éteintes, et que les ronflements de mes
+nouveaux camarades m'eurent laissé en pleine liberté, je me pris à
+pleurer amèrement, et mon oreiller se mouilla de mes larmes. Si le
+frôlement d'une couverture ou la respiration d'un dormeur éveillé
+troublait le silence, j'étouffais vivement le bruit de mes sanglots; et
+la nuit s'écoula dans l'épanchement de cette surabondante douleur.
+
+Je m'endormis vers le matin; mais cette heure de repos fut courte, car
+au point du jour on m'éveilla brusquement, et sitôt habillé il fallut
+descendre dans les salles d'étude.
+
+Les enfants élevés sous l'oppression brutale, cruelle et absolue d'un
+maître sans coeur, perdent complétement les bons instincts qui gisent
+au fond des natures en apparence les plus mauvaises. La brutalité leur
+révèle leurs forces, les décuple pour le mal, en comprimant les efforts
+généreux qu'elles pourraient leur faire entreprendre si elles étaient
+doucement dirigées vers le bien. Mais la parole sans réplique d'une
+volonté supérieure par ordre, et non par mérite, mais la froide cruauté
+des punitions, souvent injustes, en aigrissant le caractère à peine
+formé d'un enfant, étouffe ses bonnes dispositions, en donnant naissance
+à la ruse, à l'égoïsme et au mensonge, car ce sont alors les seuls
+moyens de défense qu'il puisse opposer à d'indignes traitements.
+
+Après le sonore appel de la cloche qui nous réunissait dans la salle, le
+professeur parut, sa férule à la main. C'était encore, comme le maître
+de la maison, un pédagogue du vieux temps, à l'air dur, à la physionomie
+froide, revêche, ennuyée. Il avait aussi une croyance absolue dans
+l'efficacité des coups, et la prouvait continuellement en les employant
+dans toutes les circonstances où la sagesse de l'élève paraissait
+douteuse. Cette pension, dans laquelle on n'entendait depuis le matin
+jusqu'au soir que des cris, des pleurs, des murmures de rébellion et des
+sanglots d'épouvante, ressemblait bien plus à une maison de correction
+qu'à une académie de sciences; et quand je songeais aux recommandations
+qu'avait faites mon père de ne point m'épargner la verge, je sentais
+dans tout mon corps un vif tressaillement, et mon coeur palpitait
+d'effroi.
+
+Comme mon temps de pension a été, depuis le premier jusqu'au dernier
+jour, une horrible souffrance, je suis obligé d'en raconter les détails,
+non-seulement parce qu'elle a cruellement influé sur mon caractère, mais
+encore parce que ces rigueurs des maisons d'enseignement, quoique bien
+modérées aujourd'hui, sont cependant encore commises à la sourdine sur
+les enfants pauvres, ou qu'un motif de haine particulière livre à la
+tenace rancune d'un professeur.
+
+Pour suivre à la lettre les ordres de mon père, on me fouettait tous les
+jours, et à toutes les heures une volée de coups de canne m'était
+administrée. Je m'étais habitué si bien à ces horribles traitements que
+j'y étais devenu insensible, et que les heureuses améliorations qu'ils
+apportèrent dans mon caractère furent de le rendre entêté, violent et
+fourbe.
+
+Mon professeur proclama enfin que j'étais l'être le plus sot, le plus
+ignare et le plus incorrigible de la classe. Sa conduite à mon égard
+prouvait et motivait la vérité de ses paroles. Car ses plus terribles
+punitions ne faisaient naître en moi qu'un âcre ressentiment, sans même
+m'inspirer le désir de m'y soustraire par un peu d'obéissance. J'étais
+devenu non-seulement insensible aux coups, mais à la honte, mais à
+toutes les privations. Si mes maîtres se fussent adressés à mon coeur,
+si le sentiment de ma dégradation intellectuelle m'eût été représenté
+avec les images du désespoir que je pouvais répandre dans la vie de ma
+mère, mon esprit se fût plié à des ordres amicalement grondeurs; mais la
+bonté, la tendresse étaient bien inconnues à des êtres qui martyrisaient
+sans pitié un misérable enfant. Et, sous le joug du despotisme sauvage
+qui me courbait comme un esclave exécré, j'ajoutai à tous les mauvais
+instincts de ma nature, si indignement asservie, une obstination contre
+laquelle se brisaient toutes les volontés.
+
+Je devins encore vindicatif, et, par d'injustes représailles, brutal et
+méchant envers mes camarades, sur lesquels je déchargeais ma colère...
+La peur me gagna non leur amitié, mais leur respect, et si je n'étais
+pas supérieur à tous par mon application ou mes progrès dans l'étude, je
+l'étais du moins par la force corporelle et par l'énergie de ma volonté.
+J'appris ainsi ma première leçon, de la nécessité de savoir se défendre
+et ne compter que sur soi-même. À cette rigide école mon esprit gagna
+une force d'indépendance que rien ne put ni comprimer ni affaiblir. Je
+grandissais en courage, en vigueur d'âme et de corps, dans mon étroite
+prison, comme grandit, malgré le vent destructeur des tempêtes, un pin
+sauvage dans la fente d'un rocher de granit.
+
+
+
+
+IV
+
+
+En augmentant de vigueur, mes forces corporelles me rendirent adroit et
+leste dans tous les jeux et dans tous les exercices de la gymnastique.
+J'acquis en même temps la malice, la finesse et la rouerie d'un singe.
+Résolu à ne jamais rien apprendre, je réservais pour le plaisir toute la
+vivacité, toute la fougue de mon esprit; je dominais si entièrement mes
+camarades, qu'ils me choisirent pour chef dans tous leurs complots de
+rébellion. Lorsque je fus certain de l'ascendant que j'avais sur eux, je
+songeai à la possibilité de me venger de M. Sayers; mais, avant
+d'arriver à lui, je voulus essayer ma puissance sur le sous-maître.
+Après avoir fait un choix parmi les élèves les plus forts et les plus
+intrépides, je leur communiquai mon intention, à laquelle ils
+applaudirent avec des transports de joie et de reconnaissance.
+
+Tout bien projeté, discuté, arrangé, nous attendîmes la première sortie.
+
+Une fois par semaine, on nous faisait faire dans la campagne une longue
+promenade, et le pédagogue désigné pour être le support de notre colère
+était d'ordinaire le surveillant qui nous accompagnait.
+
+Le jour de sortie arriva le surlendemain, à la grande satisfaction de
+notre impatience. Nous partîmes joyeusement pour la campagne, et le
+maître arrêta notre course sous l'ombre d'un grand bois de chênes et de
+noisetiers. Les élèves qui ignoraient le complot se dispersèrent dans le
+taillis, tandis que ceux qui étaient initiés à la préparation de la
+bastonnade attendirent le signal en armant leurs mains du bouleau
+vengeur. Le sous-maître s'était solitairement assis, un livre à la main,
+sous l'ombre d'un arbre. Nous approchâmes de lui en silence, et lorsque
+la position de la bande en révolte m'eut assuré la victoire, je sautai
+sur notre ennemi, que je maintins immobile en le saisissant par les
+bouts de sa cravate nouée en corde. Au cri d'effroi et au geste violent
+qu'il fit pour se dégager de ma furieuse étreinte, mes compagnons
+tombèrent les uns sur ses jambes, les autres sur ses bras, et nous
+réussîmes, après de prodigieux efforts, à le jeter sans défense sur le
+gazon. Nous eûmes alors l'indicible plaisir de lui rendre largement les
+coups que nous en avions reçus, entre autres un échantillon du fouet
+dont il garda longtemps le visible souvenir.
+
+Je fus aussi insensible à ses cris, à ses prières et à ses plaintes,
+qu'il l'avait été aux sanglots de mes souffrances et je laissai à demi
+mort de rage, de honte, d'indignation et de douleur.
+
+À notre retour au collége, notre maître et pasteur (car M. Sayers était
+ecclésiastique) resta stupéfait en entendant la narration de notre
+conduite: il commença à comprendre jusqu'à quel point nous étions
+irrités contre les règlements de sa maison, et de quels emportements la
+colère nous rendait capables. L'idée terrible que le sous-maître lui
+donna de ma violence éveilla la crainte que la sainteté de sa vocation
+et de sa robe sacerdotale ne fût pas plus respectée que ne l'avait été
+le grade de premier maître d'étude. M. Sayers comprit qu'ayant une fois
+goûté les douceurs de la victoire, nous serions assez présomptueux pour
+refuser nettement d'obéir à ses ordres, que le mauvais exemple de ma
+rébellion et mon influence pernicieuse, en encourageant les élèves dans
+l'indiscipline, nuiraient à son autorité, qui deviendrait alors de jour
+en jour plus faible et plus chimérique.
+
+Ce châtiment si durement infligé au professeur confondit son esprit en
+lui ouvrant les yeux sur la nécessité de prendre, pour préserver
+l'avenir, des mesures fermes et décisives: il lui conseilla de faire un
+exemple en me punissant sévèrement avant que je devinsse assez
+audacieux pour comploter quelque méchanceté contre lui. Sa prévoyance et
+ses précautions étaient trop tardives.
+
+À la classe du soir, le lendemain, M. Sayers entra, et s'assit sur
+l'estrade à la place du maître. Quand il eut promené sur nous son oeil
+de faucon, redressé ses lunettes, il m'appela d'une voix dure. Comme de
+jeunes chevaux qui viennent d'apprendre tout nouvellement leur force et
+leur pouvoir, les élèves bondissaient sur leurs siéges, et les
+énergiques soufflets appliqués par les professeurs n'arrêtaient pas leur
+turbulente agitation. J'escaladai mon banc, et je parus devant M.
+Sayers, non pas comme autrefois, pâle, tremblant, mais le regard
+hautain, le pied ferme, le front calme, et, par moquerie de la tenue de
+mon juge, audacieusement renversé en arrière. L'air sévère du prêtre ne
+me fit pas rougir. Mon oeil se fixa hardiment sur le sien, et
+j'attendis son accusation avec arrogance.
+
+Après avoir froidement écouté le récit de ma faute, je répondis en
+énumérant les griefs que j'avais à venger, et je plaidai, non pas ma
+cause, mais celle de mes camarades. Sans attendre la fin de ma défense,
+M. Sayers me frappa à la figure, et cela si violemment, que mes dents
+s'entrechoquèrent. Je devins furieux, et par un effort soudain, plutôt
+irréfléchi que calculé, je saisis le féroce directeur par les jambes, je
+le renversai en arrière, et il tomba lourdement sur la tête. Les
+professeurs accoururent à son secours, mais les élèves ne firent pas un
+geste; ils ricanaient entre eux, attendant avec anxiété le résultat de
+ma brusque revanche. Peu désireux d'être saisi par le sous-maître déjà
+bâtonné, qui, entre la peur que je lui inspirais et ses devoirs envers
+son chef, demeurait irrésolu, je m'élançai hors de la classe.
+
+J'avais pris depuis longtemps la détermination de quitter le collége;
+l'invincible effroi que m'inspirait mon père avait toujours mis un
+sérieux obstacle à ce projet. Mais en me promenant dans la cour du
+pensionnat, je résolus de ne jamais y remettre les pieds, et de m'évader
+le soir même. Depuis deux ans que duraient mes souffrances, elles
+avaient tellement accablé ma patience, qu'il était impossible de songer
+à la mettre plus longtemps à l'épreuve. J'étais désespéré, et par
+conséquent sans espoir de résignation et sans peur de personne.
+
+Vers la nuit tombante, je reçus l'ordre par un domestique de rentrer
+dans la maison; l'impossibilité d'un départ subit me contraignait
+forcément à l'obéissance, et, après quelques minutes d'hésitation, je le
+suivis sans réplique.
+
+Un des professeurs m'enferma sans mot dire dans une chambre élevée de la
+maison, et, à l'heure du souper, on me donna un morceau de pain. C'était
+un pauvre repas, mais celui que nous faisions ordinairement n'était pas
+meilleur.
+
+Le lendemain, je ne vis que la servante; elle m'apporta encore la maigre
+pitance du régime des prisonniers.
+
+Le soir de ce même jour, on me laissa, sans doute par inadvertance, un
+bout de chandelle pour me coucher.
+
+Une idée affreuse me vint à l'esprit; mais elle ne fut point dictée par
+un désir de vengeance: ce fut plutôt l'espoir de conquérir ma liberté.
+
+Je pris cette chandelle, et j'enflammai les rideaux de mon lit: le feu
+se propagea rapidement, et sans même avoir la pensée de m'enfuir, je
+regardais les progrès avec un plaisir joyeux et enfantin.
+
+Après avoir consumé les rideaux, le feu gagna le lit, la boiserie, les
+meubles, et la chambre devint le centre d'un violent incendie.
+
+Je commençais à suffoquer de chaleur et d'étourdissement, car une
+épaisse fumée obscurcissait par intervalles la brillante clarté des
+flammes. Le domestique vint reprendre sa chandelle; à son entrée, le
+vent s'engouffra par la porte et augmenta rapidement l'intensité du feu.
+
+--Georges, criai-je au domestique, dont la peur avait paralysé les
+mouvements, vous m'avez dit que, malgré le froid, je me passerais de
+feu; eh bien, j'en ai allumé un moi-même.
+
+Le valet me prit sans doute pour un démon, car il s'enfuit en jetant des
+rugissements d'épouvante et d'alarme. On accourut; l'incendie fut
+rapidement éteint, mais il avait entièrement dévoré les meubles. Je fus
+transporté dans un autre appartement, et un homme resta toute la nuit
+pour me surveiller. Cette précaution me rendit extrêmement fier, et
+doubla, à mes yeux, la terrible crainte que j'inspirais. Cependant,
+lorsque j'entendais appeler mon action sacrilége, blasphème, frénésie,
+j'en restais un peu surpris, car je n'en comprenais pas le sens. On me
+laissa entièrement seul pendant toute la journée, et, à mon grand
+étonnement, je ne vis point mon révérend professeur; sans doute, il se
+ressentait encore de sa chute sur la tête. Mes maîtres défendirent
+expressément aux élèves de pénétrer jusqu'à moi, et cette recommandation
+se montra encore plus sévère à l'égard de mon frère, auquel on assura
+que j'étais un être maudit, et que mon contact serait sa perdition.
+
+Le lendemain de cette mémorable journée, je fus reconduit sous bonne
+garde au domicile paternel. Fort heureusement pour mes épaules, mon père
+était absent, car une fortune imprévue et considérable venait de lui
+être léguée.
+
+À son retour au logis, il feignit d'ignorer la cause de mon renvoi du
+collége; soit parce que son humeur morose s'était adoucie dans son
+enchantement d'hériter, soit par mesure politique; toujours est-il qu'il
+ne me parla nullement de mon aventure.
+
+Un jour, en sortant de table, il dit à ma mère:
+
+--Je crois, madame, que vous avez un peu d'influence sur l'indomptable
+caractère de votre fils. Donnez-lui vos soins, je vous prie, car je suis
+fermement résolu à ne jamais m'occuper de lui. S'il veut se conduire
+raisonnablement, gardez-le ici, sinon il faut songer à lui trouver un
+autre domicile. J'avais à cette époque à peu près onze ans.
+
+Après une assez vive discussion sur le prix fabuleux qu'avaient coûté
+mes deux années de collége, mon père finit par conclure qu'il avait eu
+bien tort de sacrifier tant d'argent, parce qu'il eût été tout aussi
+bien de m'envoyer à l'école de la paroisse, à laquelle il était obligé
+de contribuer. Et pour connaître le bénéfice que cet onéreux déboursé de
+pension avait pu rapporter en savoir, il se tourna vers moi et me dit
+brusquement:
+
+--Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris?
+
+--Appris? répondis-je en hésitant, car je craignais les suites de sa
+question.
+
+--Est-ce la manière de répondre à votre père, lourdaud? Parlez plus
+fort, et dites _monsieur_. Me prenez-vous pour un laquais? continua-t-il
+en élevant sa voix jusqu'à un rugissement.
+
+Cette expression furibonde chassa de ma tête le peu de science que le
+maître m'avait enseignée avec des coups et des punitions abominables.
+
+--Qu'avez-vous appris, canaille? redit mon père, que savez-vous,
+imbécile?
+
+--Pas grand'chose, monsieur.
+
+--Parlez-vous latin?
+
+--Latin? monsieur, je ne sais pas le latin.
+
+--Vous ne savez pas le latin, idiot? comment, vous ne le savez pas? mais
+je croyais que vos professeurs ne vous enseignaient que cela.
+
+--Autre chose encore, monsieur, le calcul.
+
+--Eh bien! quels progrès avez-vous faits en arithmétique?
+
+--Je n'ai pas appris l'arithmétique, monsieur, mais le calcul et
+l'écriture.
+
+Mon père avait l'air encore plus stupéfait que grave. Cependant, malgré
+l'étrangeté de ma réponse, il continua son interrogatoire.
+
+--Pouvez-vous faire la règle de trois, sot que vous êtes?
+
+--La règle de trois, monsieur?
+
+--Connaissez-vous la soustraction, nigaud? répondez-moi: ôtez cinq de
+quinze, combien reste-t-il?
+
+--Cinq et quinze, monsieur; et, comptant sur mes doigts, en oubliant le
+pouce, je dis: cela fait... dix-neuf.
+
+--Comment, sot incorrigible, s'écria furieusement mon père, comment!
+Voyons, reprit-il avec un calme contraint, savez-vous votre table de
+multiplication?
+
+--Quelle table, monsieur?
+
+Mon père se tourna vers sa femme et lui dit:
+
+--Votre fils est complétement idiot, madame; il est fort possible qu'il
+ne sache seulement pas son nom; écrivez votre nom, imbécile.
+
+--Écrire, monsieur; je ne puis pas écrire avec cette plume, car ce n'est
+pas la mienne.
+
+--Alors, épelez votre nom, ignorant, sauvage!
+
+--Épeler, monsieur?
+
+J'étais si étourdi, si confondu, que je déplaçai les voyelles.
+
+Mon père se leva, exaspéré de colère; il renversa la table, et se
+meurtrit les jambes en essayant de me donner un coup de pied.
+
+Mais j'évitai cette récompense de mon savoir en me précipitant hors de
+l'appartement.
+
+
+
+
+V
+
+
+Malgré son augmentation de fortune, mon père n'augmenta pas ses
+dépenses. Bien au contraire, il établit un système d'économie plus
+sévère encore que celui qui régissait sa maison à l'époque de ses
+désastres. Il éprouvait plus de bonheur dans la sourde accumulation de
+ses richesses qu'il n'en avait jamais ressenti dans le cours de son
+existence, dont la jeunesse avait été pourtant si joyeusement occupée.
+L'unique symptôme de vivacité d'esprit et d'imagination que montra
+encore mon père, au milieu des soucis abrutissants de l'avarice, était
+dans l'élévation fabuleuse de ses châteaux en Espagne; mais,
+heureusement pour lui, ses chimères étaient posées sur un piédestal plus
+solide que celles de la généralité des visionnaires. Les lingots,
+l'argent monnayé, les terres, les maisons, enfin tout ce qui a une
+valeur positive et réelle, étaient les objets de ses rêves, l'unique
+espoir de son ambition.
+
+À ce travail de tête se joignit bientôt le travail plus sérieux de
+l'arithméticien. Mon père fit l'acquisition d'un petit livre tout rempli
+de règles de calcul, et sur lequel il chiffra, à un sterling près, la
+valeur relative de toutes les fortunes dont il pouvait espérer une
+parcelle. En écrivant sur les marges de ce précieux volume, son
+inséparable compagnon, le nom de ses parents, de ceux de la famille de
+sa femme, il y joignit leur âge, leur filiation, l'état moral, physique
+et financier de leur position; et quand il se fut rendu un compte exact
+de la valeur de chacun, en faisant la part des maladies, des accidents,
+de la goutte, il décida qu'on entretiendrait avec les riches une
+correspondance suivie et amicale, mais que les pauvres seraient
+entièrement expulsés du cercle des relations familières.
+
+Comme mon père ne se trouvait jamais dans la dure nécessité d'emprunter
+de l'argent, il éprouvait une horreur profonde pour ceux qui avaient ce
+triste besoin, et cette horreur doubla son antipathie pour la
+générosité, car il lui était difficile de débourser sans tristesse même
+la valeur d'un penny. Si, par le hasard de ses relations, mon père se
+rencontrait avec des gens dont il fût présumable ou prouvé que la
+position était précaire, il se lançait alors dans de graves discours sur
+la cherté des vivres, sur ses obligations personnelles, sur la
+prévoyance de l'avenir. Toute cette phraséologie était entremêlée de
+proverbes, de citations faisant preuves, du récit fabuleux des plus
+fabuleuses tromperies. En ajoutant à cela le témoignage de son dédain
+pour les pauvres et de son horreur pour l'aventureuse condescendance de
+prêteur, il épouvantait les plus hardis, et on renonçait promptement à
+tenter une inutile démarche; car le vol, les tortures de la faim ou le
+suicide étaient préférables à l'insolent refus de mon père, dont la
+fortune et l'avarice avaient fermé le coeur.
+
+Nous ne nous sommes jamais mis à table sans un discours en trois points
+sur l'économie. Ce discours produisait l'effet ordinaire des
+remontrances et des sermons sur ma nature toujours en révolte. Je
+prenais l'ordre, la parcimonie, la prévoyance en dégoût, me jurant en
+mon âme d'être toujours généreux, prodigue et dépensier.
+
+L'excessive mesquinerie de nos repas, en me faisant souffrir la faim,
+m'indiqua la ruse et le vol comme les remèdes à opposer aux
+tiraillements de mon estomac. Je m'emparai donc sans scrupule des
+fruits, du vin, des confitures, pour lesquelles j'avais un goût
+particulier, et j'arrivai à satisfaire, non sans quelques soufflets,
+lorsque j'étais pris la tête dans un bol de crème, mon appétit toujours
+en éveil.
+
+Un jour cependant je jouai tout à fait de malheur, car les élans
+contradictoires de ma générosité, sans cesse en lutte avec l'avarice de
+mon père, m'attirèrent une scène semblable à celles dans lesquelles mon
+maître, M. Sayers, jouait le premier rôle, celui du plus fort. Mon
+action parut si monstrueuse à mon père, qu'il maudit la destinée de lui
+avoir donné un fils si infâme, et afin que mon exemple ne nuisît plus à
+mes frères et ne le ruinât pas entièrement, il résolut de se débarrasser
+de moi.
+
+Le crime odieux que j'avais commis, crime que mon père n'a jamais ni
+oublié ni pardonné, était celui d'avoir pris dans le buffet un pâté de
+pigeons, et d'avoir donné pâté et plat à une pauvre vieille femme qui se
+mourait de faim. Après son succulent dîner, la trop consciencieuse
+vieille rapporta le contenant vide du contenu, et cette démarche fit ma
+perte.
+
+Je maudis de tout mon coeur l'honnêteté de la pauvresse, et, depuis
+cette époque, il m'est impossible de supporter les vieilles femmes.
+
+Appelée devant mon père, la mendiante écouta silencieusement ses cris,
+ses reproches, ses menaces de la faire enfermer dans une maison de
+correction; puis, lorsque mon père se fut épuisé devant cette statue,
+qui paraissait sourde et muette, il la chassa, et me fit avancer près de
+lui.
+
+--Vous êtes plus qu'un voleur, me dit-il d'une voix de stentor, vous
+êtes un criminel endurci, un monstre!
+
+Et il accompagna ces paroles de soufflets et de coups de pied.
+
+Je me tins ferme, aussi ferme que je m'étais tenu autrefois devant les
+fureurs de M. Sayers. J'avais tellement appris à souffrir, que les coups
+effleuraient à peine ma peau, épaissie et durcie par de nombreuses
+cicatrices.
+
+Lorsque les pieds et les mains de mon père furent fatigués de cet
+exercice, il me dit furieusement:
+
+--Hors d'ici, vagabond, hors d'ici!
+
+Mais je ne bougeai pas, et je soutins d'un oeil froid et intrépide le
+sanglant regard de ses yeux injectés de sang.
+
+De peur qu'on ne s'imagine que j'étais réellement un mauvais sujet et
+que cet excès de sévérité était urgent pour corriger mes défauts, je
+dirai que mes frères et mes soeurs ont été gouvernés avec la même
+barre de fer. La seule différence qui existât entre nous était qu'ils se
+soumettaient avec patience à ces durs traitements, tandis que rien, ni
+coups ni sermons, n'avait d'influence sur moi, et que mon
+insubordination exaspérait mon père. Mais pour montrer entièrement la
+férocité de son coeur, un seul trait suffira.
+
+Quelques années après l'histoire du pâté de pigeons, mon père résidait à
+Londres. Il avait toujours eu l'habitude d'accaparer pour lui seul une
+chambre de la maison dans laquelle il serrait soigneusement les choses
+qu'il aimait, comme les vins rares, les conserves étrangères, les
+cordiaux. Ce _sanctum sanctorum_ était une chambre du rez-de-chaussée
+ayant un abat-jour au-dessus de la fenêtre. Une après-midi, les enfants
+de nos voisins s'amusaient à jouer, quand tout à coup ils eurent la
+maladresse d'envoyer leur balle sur le toit plombé de la maison
+mystérieuse. Deux de mes soeurs, âgées de quatorze à seize ans, mais
+en apparence déjà de grandes et belles jeunes filles, coururent à la
+fenêtre du salon pour essayer d'attraper la balle. La plus jeune glissa
+sur le toit et fut précipitée, au travers de l'abat-jour, sur les
+bouteilles et les pots qui étaient placés sur une table au-dessous. La
+pauvre enfant fut horriblement blessée: ses mains, ses jambes et sa
+figure étaient toutes meurtries, et elle a longtemps conservé les traces
+de cette effrayante chute.
+
+Au cri d'alarme de ma soeur aînée, ma mère courut à la porte de la
+chambre, essayant de l'ouvrir avec toutes les clefs de la maison, mais
+n'osant en forcer la serrure. Pendant ces infructueux efforts, la pauvre
+enfant pleurait en demandant du secours. Si j'avais été là, j'aurais
+enfoncé la porte, malgré la défense expresse qu'avait faite mon père de
+ne jamais pénétrer dans la chambre bleue. Enfin, ma pauvre soeur
+attendit l'arrivée de mon père, qui était à la chambre des communes,
+dans laquelle il siégeait. Quel admirable législateur! À sa rentrée, ma
+mère l'informa de l'accident survenu, en mettant toute la faute sur la
+maladroite exigence des voisins; mais, sans écouter ses tremblantes
+explications, mon père se dirigea à grands pas vers sa chambre.
+
+Au bruit sonore de cette rapide approche, l'innocente coupable réprima
+ses sanglots; et lorsqu'elle parut devant son juge, pâle, effrayée, la
+figure pleine de larmes rougies par le sang de ses blessures, elle reçut
+un soufflet et fut chassée de l'appartement.
+
+Lorsque mon père se trouva seul, il transvasa en soupirant le vin qui
+restait encore dans les bouteilles cassées.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ma famille manifesta le désir de m'envoyer à l'université d'Oxford, car
+un de mes oncles avait à sa disposition plusieurs bénéfices, et mon père
+eût été désolé d'en perdre les avantages; mais, soit dans la crainte
+d'être obligé d'entrer en lutte avec l'insubordination de mon caractère,
+soit dans le désir de connaître sérieusement mes goûts, ma famille usa
+d'un meilleur procédé que celui par lequel elle m'avait conduit chez M.
+Sayers. Mon père daigna me consulter sur l'urgence de ce prochain
+départ; mieux encore, il voulut bien en préciser le lieu et me présenter
+l'image de ma future position sous l'aspect le plus séduisant.
+
+Malheureusement pour la réalisation des espérances de mon père, je
+réfutai ses arguments à l'aide d'une parole si ferme et avec des
+manières si éloignées de toute concession, qu'il comprit enfin que je ne
+serais jamais guidé dans ma conduite ni par l'égoïsme ni par l'intérêt
+personnel.
+
+À ma grande joie, je fus quelques jours après conduit à Portsmouth et
+embarqué comme passager sur un vaisseau de ligne nommé le _Superbe_, qui
+allait rejoindre à Trafalgar l'escadre de Nelson.
+
+Le _Superbe_ était commandé par le capitaine Keates. De Portsmouth, nous
+mîmes à la voile pour Plymouth, afin de prendre à bord l'amiral
+Duckworth; mais un ordre de l'amiral contraignit le vaisseau à
+stationner trois jours dans la rade, et ces trois jours furent employés
+par les officiers à maugréer tout bas contre un ordre qui retardait la
+satisfaction de leur vif désir d'être joints à l'escadre, et par les
+matelots à transporter sur le bâtiment des moutons et des pommes de
+terre de Cornwall, destinés à la table de l'amiral.
+
+Ce maudit délai jeta tout l'équipage dans le désespoir, car nous
+rencontrâmes la flotte de Nelson deux jours après sa victoire
+immortelle.
+
+J'étais bien jeune à cette époque mémorable de ma vie, et cependant je
+fus vivement impressionné par la scène qu'amena l'approche du schooner
+_le Pickle_, qui portait les premières dépêches de la bataille de
+Trafalgar et le récit circonstancié de la mort du héros. Le commandant
+du schooner brûlait d'une si ardente impatience pour être le premier à
+porter la grande nouvelle en Angleterre, que nos signaux furent
+vainement aperçus; il n'arrêta pas sa course, et nous nous trouvâmes
+dans l'obligation de nous détourner de notre route pendant plusieurs
+heures pour lui donner la chasse, afin de le contraindre à venir sur
+notre vaisseau.
+
+Le capitaine Keates reçut le commandant sur le pont, et lorsque d'une
+voix tremblante il lui demanda des nouvelles de l'escadre, je me
+trouvais à côté de lui. Un profond silence régnait partout; les
+officiers se tenaient immobiles, pâles et frémissants, à quelques pas de
+leur chef, qui marchait sur le pont tantôt avec une précipitation
+fiévreuse, tantôt avec un calme d'écrasant désespoir.
+
+Bataille, Nelson, vaisseaux, étaient les seules paroles intelligibles
+que pouvaient recueillir les oreilles avides de ces jeunes officiers,
+bouillants d'impatience et d'ardeur. Le capitaine trépignait, le sang
+avait jailli à sa figure, et sa voix haletante saccadait les
+interrogations.
+
+L'amiral Duckworth, retiré dans sa cabine, attendait le résultat des
+ordres qu'il avait donnés d'arrêter le schooner. Son humeur irritable
+et violente s'était justement exaspérée du refus d'obéissance qu'avait
+opposé le commandant à son pressant appel; dès qu'il fut instruit de
+l'arrivée du schooner, il fit demander le capitaine. Mais Keates
+n'entendit ni l'ordre ni même la voix qui le transmettait, car il
+s'appuyait chancelant contre une batterie; et, frappé au coeur, il
+méconnut pour la première fois la voix de son chef.
+
+--Maudite destinée! murmurait sourdement le capitaine, déplorable délai
+qui nous enlève la gloire d'avoir participé à la plus magnifique
+bataille, au plus illustre combat de l'histoire navale!
+
+Un nouvel ordre de l'amiral, qui bouillait de rage et d'impatience,
+interrompit le sombre monologue du capitaine.
+
+Je suivis Keates dans la cabine du chef, et je m'arrêtai derrière lui
+sur le seuil de la porte violemment ouverte par l'amiral.
+
+--Une grande bataille vient d'avoir lieu à Trafalgar, dit le capitaine
+d'une voix basse et entrecoupée par l'émotion, les flottes combinées de
+la France et de l'Espagne sont entièrement détruites, et Nelson a rendu
+le dernier soupir. Après un court silence, le capitaine ajouta d'un ton
+plein d'amertume:
+
+--Si nous n'avions pas perdu trois jours à Plymouth, nous serions au
+nombre des vainqueurs... Le commandant du schooner vous supplie,
+monsieur, de ne pas le retenir, de ne pas détruire ses espérances comme
+vous avez détruit les nôtres...
+
+L'amiral pâlit; mais, sachant qu'il méritait les reproches, il ne fit
+aucune observation et monta sur le tillac pour interroger le commandant
+du schooner, qui ne répondit aux questions de Duckworth que par des
+monosyllabes.
+
+Irrité contre lui-même et contre son entourage, l'amiral renvoya le
+messager et fit déployer toutes les voiles, afin de réparer par la
+marche d'une double vitesse les heures qu'il venait de perdre.
+
+Pendant l'exécution de cette manoeuvre, l'amiral se promena seul au
+milieu des officiers, qui gardaient tous un profond silence, et dont les
+physionomies exprimaient la tristesse et le mécontentement.
+
+Placé au centre de cette désolation, j'en subis l'atteinte, et sans me
+rendre un compte bien exact du motif de mon chagrin, je m'affligeai avec
+tout l'équipage.
+
+Le lendemain matin, nous rencontrâmes quelques vaisseaux de la flotte
+victorieuse; notre amiral communiqua avec eux, et reçut des dépêches du
+général Callingevood, qui mettait aux ordres du _Superbe_ six vaisseaux
+de ligne, pour l'aider dans la poursuite des débris de la flotte
+vaincue. Au nombre de ces vaisseaux se trouvait celui sur lequel je
+devais prendre une place d'élève: j'y fus donc transbordé.
+
+Il n'est pas nécessaire de dépeindre les misères de l'existence
+d'aspirant de marine, je les trouvai moindres que celles que j'avais
+supportées à la pension Sayers, et préférables aux bastonnades de mon
+père. Du reste, je dois dire en toute franchise que je fus traité par
+mes supérieurs et même par mes camarades avec une rare bonté, et que cet
+entourage d'extérieure affection me fit trouver heureux un temps de
+dure servitude.
+
+--L'inutilité de nos poursuites contre les flottes alliées nous obligea
+à voguer vers Portsmouth, et la traversée fut très-orageuse; les
+vaisseaux étaient la plupart démâtés, et le nôtre avait subi des
+atteintes plus graves; car, fracassé par les boulets ennemis, le pont
+supérieur était presque incendié. Ce galant vaisseau, qui peu de jours
+auparavant faisait voltiger ses voiles jusque dans les nuages, tandis
+qu'il s'avançait fièrement sur les flottes réunies, que l'on nommait
+avec ostentation les invincibles, était maintenant--quoique son
+victorieux drapeau flottât encore dans les airs--entraîné çà et là à la
+miséricorde du vent et des flots. Enfin, après des travaux et des
+dangers inouïs, et au milieu des acclamations de triomphe de tous les
+navires auprès desquels nous passions, nous arrivâmes en sûreté à
+Spithead.
+
+Quelle scène de joie, quel accueil enthousiaste, quel attendrissement
+universel célèbrent notre débarquement! Du vaisseau au rivage il y avait
+un pont de bateaux, et chacun s'efforçait d'arriver jusqu'à nous. Des
+personnes mourantes d'angoisse et d'inquiétude demandaient d'une voix
+tremblante et passionnée un père, un frère, un fils chéri, un mari
+adoré. Ces appels étaient suivis ou par un cri de joie délirante, ou par
+les sanglots déchirants d'un pauvre infortuné qui retournait seul au
+rivage.
+
+Après les transports de félicitations qui réunirent les amis aux amis,
+les parents aux parents, vint se faire entendre la voix nasillarde des
+usuriers juifs, qui offraient aux matelots, d'une main crochue, des
+poignées d'or en échange de leur part de butin. Aux juifs succédèrent
+les enfants, les femmes et les parents des matelots; toute une
+population, tout un peuple qui ne poussait qu'un cri de bonheur; enfin,
+avec les provisions fraîches, une nuée de femmes de mauvaise vie envahit
+le vaisseau comme les sauterelles d'Égypte.
+
+Ces femmes arrivèrent en une si prodigieuse quantité, que de huit mille
+qui demeuraient à cette époque à Portsmouth et à Gaspart, il n'en resta
+pas plus d'une douzaine dans les deux villes. En peu de temps elles
+eurent achevé ce que les flottes ennemies avaient menacé de faire,
+c'est-à-dire de prendre possession de l'escadre de Trafalgar.
+
+Je me rappelle que le lendemain, pendant qu'on déchargeait le vaisseau,
+ces effrontées pécheresses enlevèrent les trois canons de 32, et je
+pense qu'il y en avait bien trois ou quatre cents qui viraient le
+cabestan.
+
+Aussitôt notre débarquement opéré, le capitaine Morris écrivit à mon
+père pour lui demander ce qu'il fallait faire de moi, puisque son
+vaisseau, hors de service, était obligé de rester en rade.
+
+Mon père répondit que, bien déterminé à ne pas me recevoir dans sa
+maison, il priait le capitaine de m'envoyer de suite dans l'école de
+navigation du docteur Burney.
+
+Je fus épouvanté à l'annonce de cette nouvelle; je pensais en avoir fini
+avec les pensions; car, pour moi, elles ressemblaient toutes à celles
+du collége Sayers. Je pressentis donc une vie de pénitences imméritées
+et d'impitoyables tortures.
+
+Le capitaine Morris, qui souffrait d'une cruelle blessure, fut obligé de
+quitter le vaisseau, et il me plaça, avec deux autres enfants de mon
+âge, sous la surveillance d'un contre-maître qui nous amena avec lui à
+Gaspart. Ce marin avait reçu l'ordre du capitaine de nous conduire dans
+la maison du docteur Burney.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le vieux Noé et sa famille hétérogène, en mettant le pied _in terra
+firma_, ne ressentirent point, bien certainement, un plaisir plus vif
+que celui qui nous remplit le coeur lorsque nous quittâmes le
+vaisseau. Le visage du contre-maître, qu'une longue habitude
+d'obéissance et à la fois d'autorité avait rendu impassible et grave
+comme une figurine de bois, venait de s'épanouir et ressemblait à celui
+d'un joyeux bouffon.
+
+Il regardait autour de lui avec autant de majesté que s'il eût été
+conquérant et possesseur de l'île entière. Comme le vieux brave traitait
+de trahison et de blasphème l'expression pensive ou morose d'un
+débarqué, il se tourna brusquement vers moi, et me dit d'une voix
+grave:
+
+--Holà! mon garçon, qu'avez-vous? Votre physionomie est aussi renfrognée
+que si nous étions en un jour de dimanche, et que la cloche sonnât pour
+annoncer l'heure des prières. Vous ne me prenez pas sans doute pour cet
+idiot de curé que nous avions à bord?
+
+Le contre-maître avait deviné juste, en pressentant qu'une idée
+attristante absorbait ma joie. C'était le souvenir des ordres donnés par
+mon père et que le marin devait exécuter.
+
+--N'allez jamais à l'église sur terre, mon fils, reprit vivement le
+contre-maître; sur mer on ne peut pas toujours en éviter l'obligation;
+mais là, les prières se comprennent, il y a quelque chose à demander à
+Dieu: le beau temps et de riches butins; mais à terre, garçon, il n'y a
+rien du tout à souhaiter. Allons, mes enfants, marchez la tête haute et
+cherchons la taverne de _la Couronne et l'Ancre_; elle doit être quelque
+part dans ces latitudes, si elle n'a pas échappé à son amarrage.
+
+Ces paroles du contre-maître me firent bondir de joie.
+
+Un répit! m'écriai-je en mon âme; il a oublié la pension et nous allons
+à la taverne!
+
+Je doublai le pas, marchant de l'allure impatiente et décidée d'un
+cheval sans frein, quand j'aperçus (car je dévorais les enseignes du
+regard) une brillante couronne suspendue au-dessus de l'auvent d'une
+porte; je la montrai à notre gardien, qui nous y entraîna rapidement.
+
+Au moment de franchir le seuil de l'entrée, le marin s'arrêta, et,
+passant la main sur son front, il nous dit d'un air effaré:
+
+--Arrière, mes garçons, arrière, voyons! Voyons, le capitaine m'a dit
+de... de vous conduire à... au... où diable est-ce? Dites donc, garçons,
+où faut-il que vous alliez?
+
+--Aller? répétâmes-nous d'un commun accord et de l'air le plus surpris.
+
+--Certainement, le capitaine m'a ordonné de vous conduire quelque part;
+c'est très-drôle que vous ne le sachiez pas, et plus drôle encore qu'il
+me soit impossible de le rappeler à ma satanée mémoire. Bon, j'y suis...
+au docteur; quelqu'un de Gaspart, enfin... Oui, oui, j'ai entendu parler
+du bonhomme; je me souviens que dans le temps mon père voulait me faire
+nager dans son sillage; mais j'étais rusé comme un jeune marsouin, et je
+n'ai point voulu entrer dans sa maudite frégate. Pour vous, garçons,
+c'est différent, il faut obéir; j'en suis responsable. Voyons, je suis
+libre, loin du drapeau, et je puis agir à ma guise; eh bien, mes petits
+hommes, que pensez-vous? qu'allez-vous dire? Vous sentez-vous entraînés
+par le courant sur le sable de l'école? Diable! vous regardez autour de
+vous comme si vous aviez envie de prendre le large et d'échapper à ma
+surveillance (Nous songions en effet à nous évader). Allons, allons,
+enfants, suivez-moi; nous parlerons raison le verre en main; j'ai trois
+jours de bombances à faire, et il suffit à ma conscience de voir vos
+noms inscrits sur les registres du docteur un quart d'heure avant de me
+présenter devant le capitaine. Alerte, mes gaillards; filez votre
+noeud vers la taverne.
+
+Un garçon s'empressa de nous faire entrer dans une chambre, et pendant
+qu'il arrangeait le feu en attendant des ordres, notre commodore criait
+de toute sa force:
+
+--Eh! là-bas, vous autres, vous ne faites pas mal de poussière comme ça
+avec votre fourneau d'enfer, et si vous ne vous dépêchez pas de nous
+apporter du grog afin de nettoyer notre gorge, je verrai si une
+application de tapes sur votre poupe ne vous fera pas agir avec plus de
+vitesse.--Arrêtez, continua-t-il en rappelant le garçon qui se hâtait de
+courir pour chercher la consommation demandée.--Enfants, et il se tourna
+vers nous, ne sentez-vous pas le vent entrer dans votre tillac? Quelle
+heure est-il, garçon?
+
+--Monsieur, il est dix heures.
+
+--Fort bien, apportez-nous quelque chose à manger.
+
+--Que désirez-vous, monsieur; nous avons du boeuf et du jambon froids?
+
+--Je ne désire ni l'un ni l'autre, gronda le contre-maître; voulez-vous
+donc nous donner le scorbut, affreux coquin?
+
+--Nous avons aussi des côtelettes et des biftecks.
+
+--C'est cela, apportez-en et faites mouvoir vos jambes un peu plus vite
+que cela, imbécile que vous êtes... Attendez... serait-il possible
+d'avoir des poulets?
+
+--Oui, monsieur, oui, nous en avons un superbe dans le garde-manger,
+répondit le garçon ahuri, et se tenant prudemment à distance du maître
+d'équipage.
+
+--Un poulet! stupide animal; je vous dis de faire rôtir tout le
+poulailler et de vous dépêcher, encore; car s'ils ne sont pas sur la
+table dans cinq minutes, dites à la mère... je ne sais pas son nom.... à
+l'hôtesse, que je l'embrocherai elle-même. Eh bien! pourquoi ne
+bougez-vous pas? Mais allons donc, butor! Arrêtez.... Comment!.... Mais
+où diable est donc le grog que j'ai demandé il y a une heure?
+
+--Mais, monsieur... balbutia le garçon, de plus en plus effrayé.
+
+--Taisez-vous, belître, dit le marin en lançant au travers de la chambre
+son chapeau orné de dentelles d'or; taisez-vous et filez sous le vent,
+ou sinon...
+
+Le garçon, à qui cette manière claire et précise de commander donnait
+des ailes, se baissa sous la table, et se levant avec l'élasticité d'un
+diable de tabatière, il s'élança vers la cuisine et disparut comme
+l'éclair sous les yeux du vieux loup de mer.
+
+Celui-ci, à qui cette rapidité exagérée dans l'exécution de ses ordres
+était loin de déplaire, jeta sur nous un regard de triomphante
+satisfaction; puis, élevant la main droite jusqu'à la hauteur de sa
+bouche, il en retira, avec une délicatesse suprême, une chique qui y
+était toujours emprisonnée et qui faisait croire aux étrangers que le
+vieux marin avait sous une de ses joues un incurable abcès. Après avoir,
+par une seconde manoeuvre, transporté de la main droite au creux de la
+main gauche ce morceau de tabac, à qui il ne donnait de répit qu'aux
+heures solennelles des repas, notre homme saisit son verre avec la ferme
+assurance d'un homme habitué à cet exercice, et en avala d'un trait le
+contenu.
+
+--Diable! dit-il en faisant claquer bruyamment sa langue contre le
+palais, voilà un petit brandy que j'aime bien mieux dans ma gorge qu'une
+corde alentour d'elle, et je ne serais pas fâché, avant d'approfondir
+les côtelettes et les biftecks qu'on doit nous apporter, de renouveler
+connaissance avec lui.... Je vais donc lui dire encore un mot.
+
+Et le contre-maître versa encore dans son verre une rasade de cognac,
+pour laquelle il mit pour la forme un passe-poil d'eau claire.
+
+Ce grog fulminant étant avalé, les yeux de notre mentor brillèrent et
+s'humectèrent d'une larme de satisfaction, puis, s'affermissant sur sa
+chaise et fixant un regard assuré sur la table, que le garçon, revenu de
+sa frayeur, avait abondamment garnie de viandes, il brandit sa
+fourchette et nous donna le signal du branle-bas, en s'écriant:
+
+--Adieu va! mes enfants, sus à l'ennemi!
+
+L'ennemi, je veux dire les côtelettes et les biftecks, ne tint pas
+longtemps devant nos appétits aiguisés par une longue traversée, et,
+après une courte résistance, la table fut couverte des débris de notre
+victoire et de plusieurs bouteilles et flacons morts. Ces malheureux,
+qui avaient perdu l'esprit dans la bataille, furent dédaigneusement
+jetés sur le carreau par notre général en chef, qui, ainsi que nous,
+avait oublié et le vaisseau et la pension.
+
+D'un pas légèrement festonné, nous arrivâmes à Gaspart. Là, notre
+pilote nous promena de boutique en boutique, et dans chacune d'elles il
+faisait une emplette, en nous engageant à l'imiter. Comme il nous avait
+avertis qu'il prenait à son compte personnel tout le montant des
+dépenses, et que nous savions que notre commanditaire n'aimait pas à
+être désobéi, nous nous donnâmes bien garde de le contrarier, et nous
+sortîmes des magasins où il nous avait menés chargés de butin.
+
+Durant tout le cours de cette _bordée_, ou plutôt de cette invasion à
+Gaspart, le vieux marin, qui avait le vin très-hospitalier, invitait
+tous les camarades qui se trouvaient sur son passage et toutes les
+figures qui lui plaisaient--et il était facile de lui plaire dans ces
+moments-là--à dîner à la taverne de _la Couronne et l'Ancre_ à deux
+heures précises.
+
+Ce n'était pas seulement aux hommes que le prodigue amphitryon
+s'adressait. Non moins tendre que généreux, à toutes les jeunes et
+jolies femmes qu'il rencontrait également de sa connaissance,--et Dieu
+sait si le nombre en était grand,--il tenait ce discours flatteur:
+
+--Mes toutes belles, virez de bord, mettez le cap sur votre domicile,
+balayez les ponts, mettez un peu d'ordre dans votre cabine, gréez-vous
+le plus coquettement possible, et venez me rejoindre au théâtre.
+Surtout, mes petits amours, ne manquez pas de remplir vos petites
+bouteilles de poche, afin d'avoir beaucoup de grog dans la cambuse; je
+serai exact au poste.
+
+Ces invitations terminées, le contre-maître, qui était prévoyant et
+systématique dans les arrangements de sa fête, alla au théâtre, pour
+lequel il prit trois loges, et rentra enfin à _la Couronne et l'Ancre_,
+en se plaignant de son _travail à sec_, c'est-à-dire d'avoir travaillé
+sans boire.
+
+Les nombreuses connaissances de notre joyeux commodore commencèrent
+bientôt à arriver. Les salutations extravagantes, rudes et folles le
+ballottèrent des mains de l'une dans les bras de l'autre. Ce fut une
+orgie de paroles qui précéda l'orgie d'action. On servit la table, et
+les viandes disparurent comme par miracle; les bouteilles vides volèrent
+çà et là, accompagnées des plats et des assiettes. Au dessert,
+l'eau-de-vie, la limonade spiritueuse et le rhum firent le tour de la
+table. On chanta, on porta des toasts, on fit des plaisanteries jusqu'au
+moment où notre méthodique amphitryon, se levant de table, nous dit avec
+gravité:
+
+--Vous, là-bas, dans ce coin au bout de la table, jeunes chiens de mer,
+arrêtez votre jargon, ou je vous porte à l'instant dans les bras du
+docteur, vous comprenez... Maintenant, mes braves, ceci s'adresse à
+tous, que pensez-vous de l'offre d'une petite promenade? Il est l'heure
+du spectacle, et vous devez savoir que, pour aller aux églises et aux
+théâtres, il faut être de sang-froid; là, par respect pour les curés;
+ici, par amour pour les dames. Il n'est point admis dans les belles
+manières de s'enivrer avant le coucher du soleil, et je ne le permettrai
+pas. Ainsi, avancez à l'ordre; je n'ai plus qu'un toast à porter, et
+après cette dernière salve je hisse mon pavillon.
+
+Le contre-maître fut bruyamment interrompu par les cris des convives.
+
+--Silence! gronda-t-il d'une voix de tonnerre.
+
+Tout le monde se tut, excepté les verres et les bouteilles, qui
+tremblèrent et rendirent un son cristallin.
+
+Quand le calme fut un peu rétabli, le marin ajouta:
+
+--Remplissez vos verres, messieurs, mais faites-le sans bruit, car nous
+allons porter un toast très-solennel. Je m'aperçois avec peine de la
+négligence que ce rustaud de garçon apporte à remplir ses devoirs envers
+nous; les bouteilles sont à moitié vides; eh bien! je vous ordonne
+d'empoigner chacun une bouteille, de la désenfler complétement et de lui
+casser la tête.
+
+Cet ordre, reçu avec acclamation, satisfaisait fort peu le garçon de
+service, qui se hasarda à murmurer quelques remontrances.
+
+--Marins! cria notre chef, soutenez votre capitaine. Qu'est-ce à dire,
+drôle, tu te révoltes?... Sors d'ici... Ah! tu ne veux pas vider le
+pont, eh bien! mes braves, écoutez ceci: un, deux, et quand je dirai
+trois, souvenez-vous que la tête de ce requin est une cible.
+
+Le domestique, effaré, se précipita hors de la chambre, contre les
+portes de laquelle les bouteilles allèrent se briser.
+
+Après avoir bu avec une gravité chancelante à la santé du grand Nelson,
+nous fîmes irruption dans la ville, tâchant, tant bien que mal, de
+marcher ensemble dans la direction du théâtre. Cette orgie fut ma
+première leçon d'ivresse, et j'étais tellement ébloui par les liqueurs
+que j'en respirais partout, et que l'air me semblait imprégné d'alcool.
+
+Je ne me rappelle absolument rien de la pièce que je vis représenter au
+théâtre; il me souvient seulement que l'auditoire était composé de
+matelots et de leurs joyeuses compagnes.
+
+Si le son de la grande cloche de Saint-Paul avait remplacé la musique
+aiguë qui remplissait les entr'actes, il n'eût pas été perceptible.
+
+À minuit, un souper fabuleux nous réunit encore à la taverne, et à deux
+heures nous roulions, ivres de joie et de vin, dans les rues de la
+ville, attaquant les gardes de nuit, les employés du chantier de la
+marine royale et quelques soldats que le hasard nous fit rencontrer.
+
+Malgré la prodigieuse quantité de liqueurs que le contre-maître avait
+absorbée, sa tête était aussi saine et aussi calme que la bonde de bois
+d'un tonneau de rhum. Quant à moi, je marchais en trébuchant; les
+maisons se livraient devant mes yeux atones à des danses macabres, et
+pour un pas que je faisais en avant, j'en faisais deux en arrière: mais
+le contre-maître veillait sur la faiblesse des traîneurs jusqu'à ce
+qu'il nous eût tous conduits au quartier général, ainsi qu'il appelait
+notre auberge. Là, il nous remit tous les trois dans les mains d'une
+vieille haridelle à la figure rouge comme un boulet en feu, en lui
+disant d'un ton emphatique d'avoir pour nos petites personnes les
+attentions les plus grandes.
+
+La vieille femme répondit qu'elle nous traiterait avec des égards
+d'hôtesse et une affection de mère.
+
+Ce soin accompli, le fastueux amphitryon donna l'ordre de préparer dans
+sa chambre un lit et une bassinoire, d'ajouter à cela un hareng salé, du
+pain et un bol de punch, puis il nous souhaita une bonne nuit, et sortit
+de la taverne pour aller en ville.
+
+Notre prévenante et soumise hôtesse nous fit promptement préparer des
+lits, nous donna à chacun un verre de grog très-fort, et nous fit
+observer prudemment qu'il était fort tard. Sur ces paroles, elle me
+conduisit dans ma chambre, me coiffa d'un de ses bonnets en me disant
+que j'étais un très-joli garçon, et ajouta encore, après m'avoir
+embrassé:
+
+--Maintenant, sois sage, et n'oublie pas de dire ta prière avant de
+t'endormir.
+
+Je m'éveillai au point du jour; des rêves affreux avaient tourmenté mon
+sommeil, et si j'avais connu ce fantôme qu'on appelle le cauchemar, je
+me serais imaginé que ce hideux visiteur s'était glissé dans les rideaux
+de mon lit. J'étais encore étourdi des libations de la journée, et ma
+mémoire cherchait à rassembler les souvenirs confus des scènes de la
+veille. L'entrée de la servante dans ma chambre dissipa entièrement les
+nuages qui enveloppaient mon esprit.
+
+Après avoir pris un bain et m'être habillé, je descendis au parloir,
+dans lequel se trouvait le contre-maître; j'y entrai, les yeux timides,
+la démarche honteuse, craignant des reproches, sans songer que c'était
+dans le seul but de me distraire que mon gardien s'était fait
+l'instrument de ma faute.
+
+Le contre-maître était assis comme un empereur ou comme un prince
+abyssinien, dans un large fauteuil que la corpulence de sa royale
+personne remplissait en entier; il emprisonnait le feu entre ses jambes
+posées en arcs-boutants. Sur une table posée près de lui se prélassaient
+des tasses sans soucoupes, des théières sans manches, un morceau de
+beurre salé enveloppé dans du papier brun, une rôtie de pain à moitié
+mangée et des débris de hareng. Tous ces restes témoignaient de la
+sobriété du bon marin, lorsqu'il n'avait pas de convives pour lui tenir
+tête.
+
+À la fin de deux jours de fêtes aussi bruyantes que celles que j'ai
+racontées, le contre-maître nous conduisit, mes camarades et moi, au
+collége du docteur Burney; mais, avant de se séparer de nous, il nous
+glissa à chacun deux guinées dans la main, nous engagea à être sages, en
+nous recommandant le silence sur l'emploi de nos jours de liberté.
+
+Nous l'embrassâmes en pleurant, et il avait disparu que nous le
+cherchions encore et du coeur et des yeux.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je passai un temps très-court dans la maison du docteur Burney, car je
+n'y étais entré qu'avec la condition expresse qu'au premier départ d'un
+vaisseau je serais immédiatement embarqué.
+
+Parmi les élèves du docteur, il s'en trouvait quelques-uns qui avaient
+déjà vu la mer; je me liai de préférence avec ceux-là, et l'un d'eux me
+joua un mauvais tour, qui s'est gravé dans ma mémoire, comme le seul
+souvenir de ces quelques mois de collége.
+
+Le capitaine Morris m'avait donné une lettre pour mon père. Un jour
+j'obtins la permission de sortir, afin de la mettre à la poste, et je
+fus accompagné par Joseph, le camarade rusé dont je n'ai pas même oublié
+le nom.
+
+--Pour qui est cette lettre? me demanda-t-il lorsque nous fûmes hors de
+la maison; montrez-moi l'adresse, je vous prie.
+
+Et prenant la lettre de mes mains, sans attendre mon refus ou mon
+consentement, il la sentit lourde et s'écria:
+
+--L'enveloppe renferme quelque chose de plus précieux qu'un chiffon de
+papier.
+
+Je lui dis alors que le capitaine Morris m'avait fortement recommandé de
+faire parvenir cette lettre à mon père, et cela dans le plus bref délai.
+
+--Ah! ah! par Jupiter, je comprends: cette lettre renferme un trésor, et
+c'est bien certainement le reste des billets de banque que votre père
+avait donnés au capitaine pour satisfaire aux nécessités de votre
+entretien. J'espère que vous ne serez pas assez niais pour commettre la
+folie de l'envoyer.
+
+--Mais si, répondis-je en essayant de lui prendre la lettre.
+
+--Mon Dieu, que vous êtes stupide! Cet argent vous appartient,
+puisqu'il vous était destiné; gardez-le, il vous est bien nécessaire,
+puisque vos deux guinées sont dépensées; un garçon de votre âge ne doit
+jamais rester les poches vides.
+
+Joseph ajouta tant de moqueries, tant d'arguments à ces paroles, qu'il
+parvint à éveiller en moi un sentiment de rancune contre l'avarice de
+mon père. Je songeai aussi qu'il me serait difficile de rencontrer la
+nouvelle occasion d'une pareille aubaine, et je ne fis aucune objection
+pour repousser la déloyauté des conseils de mon camarade.
+
+--Vous avez droit, et un droit incontestable, à la moitié de cette
+somme, reprit-il; et comprenant que mon silence était une affirmation,
+il brisa doucement le cachet de la lettre.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Joseph, regardez, la lettre vient de s'ouvrir.
+Quel heureux hasard! Voici vos billets de banque.
+
+La vue de l'argent me grisa la conscience; je le pris de ses mains et
+nous déchirâmes la lettre.
+
+Généreusement aidé par Joseph, j'eus bientôt dépensé un trésor que, sur
+le premier moment, j'avais jugé inépuisable. Ma part, bien moindre que
+celle de mon compagnon, car il avait fait le partage, fut presque
+absorbée par l'achat d'un fusil, d'une boîte de poudre et d'un paquet de
+balles.
+
+Le lendemain, le docteur Burney nous permit de sortir pour faire la
+chasse aux oiseaux.
+
+Joseph me laissa tirer le premier coup, et comme nous étions convenus de
+mettre en commun la jouissance du fusil en nous en servant tour à tour,
+je le lui donnai aussitôt.
+
+Mais après s'en être injustement servi, et à différentes reprises, il
+refusa de me le rendre.
+
+Irrité de cet égoïsme, je lui dis qu'en bonne conscience il devait
+avouer que l'arme était à moi seul, et que ma complaisance méritait un
+meilleur remercîment.
+
+--Ah! le fusil est à toi! s'écria-t-il en tournant le canon vers ma
+figure; mais il rabaissa l'arme, et d'un geste furieux m'appliqua un
+soufflet.
+
+Je pâlis de colère et nous marchâmes en silence: Joseph fatigué de ne
+rien tuer ou de ne pouvoir rien tuer, ce qui est absolument la même
+chose, moi exaspéré d'indignation.
+
+Vers le milieu de l'après-dîner, mon despotique compagnon eut faim, et
+m'ordonna de dépenser mon dernier écu à l'achat de quelques
+rafraîchissements dans une ferme dont nous longions les murs.
+
+Je ne pouvais ni refuser ni hésiter à obéir; Joseph avait le fusil, il
+était donc mon maître.
+
+À la fin de notre repas, l'insolence du coquin devint tout à fait
+impérieuse, car il me contraignit à placer mon chapeau à vingt pas de
+lui, afin d'avoir un but pour exercer son adresse.
+
+--Puisque tu m'as obéi, dit-il d'un air de condescendance, je te
+permettrai tout à l'heure de viser ton chapeau; mais si je mets dedans
+plus de balles que toi, tu me donneras le reste de ton écu.
+
+J'acceptai cet arrangement d'un air si joyeux et si satisfait, que
+Joseph me prit sans doute pour un imbécile.
+
+Il tira maladroitement et me donna le fusil en ayant l'espoir d'une
+heureuse revanche à sa seconde tentative.
+
+En saisissant l'arme, je me jetai à quelques pas de Joseph; je visai
+froidement, non pas mon chapeau, mais celui qui était sur sa tête, en
+lui disant:
+
+--Chapeau pour chapeau!
+
+Je tirai la détente.
+
+Mon mouvement fut si rapide et si imprévu, que le jeune garçon ne trouva
+la force de crier qu'à l'instant où je m'aperçus que le fusil était sans
+amorce.
+
+--Ne tire pas! hurla-t-il d'une voix perçante, tu me brûlerais la
+cervelle.
+
+--C'est mon intention, répondis-je d'un ton glacial, et je rechargeai
+l'arme.
+
+Le coquin s'enfuit en courant, et il essayait de franchir un mur,
+lorsque, rapidement arrivé jusqu'à lui, je fis feu...
+
+Joseph tomba.
+
+Mais, lorsque je vis la victime de ma colère étendue par terre, sans
+mouvement et le visage décoloré, le transport de rage qui m'avait égaré
+se changea en une indicible épouvante. Je jetai mon arme avec horreur et
+je me précipitai vers mon camarade.
+
+--Tu m'as tué, dit Joseph d'une voix faible.
+
+L'examen de la blessure me rassura sur les suites de mon emportement,
+car ce n'était qu'une légère égratignure dans un endroit où l'insolent
+aurait dû recevoir des coups de pied.
+
+La peur paralysait tellement l'intelligence de ce lâche qu'il balbutiait
+d'une voix éperdue:
+
+--Ne me fais aucun mal... je vais mourir... tâchons de rentrer au
+collége... Ce soir je n'existerai plus.
+
+La première chose que fit Joseph à notre retour, et cela en violant sa
+promesse de garder le silence, fut de courir--car il avait retrouvé
+l'usage de ses jambes--tout raconter au docteur.
+
+Sans approfondir la cause de ce qu'il appela ma rage, M. Burney se
+saisit de mon arme et m'enferma dans une chambre.
+
+En me rendant ma liberté quelques jours après, le docteur m'annonça
+qu'une lettre de mon père lui donnait l'ordre de me conduire à bord
+d'une frégate, et mon départ eut lieu le lendemain.
+
+Le capitaine de ce bâtiment connaissait ma famille; c'était un Écossais
+à la figure hideuse, au caractère sournois et flagorneur, et qui n'avait
+atteint ce grade qu'à force de bassesses, de cajoleries envers ses chefs
+et de servilité à l'égard de tous. Le premier lieutenant de ce mauvais
+drôle était né à Guernesey. D'une nature aussi vile que celle du
+capitaine, il avait de plus des manières communes, un esprit méchant,
+envieux, et cette dernière qualité lui faisait prendre en haine, et cela
+indistinctement, jalousement, sans cause excusable, toutes les personnes
+qui lui étaient supérieures, ce qui étendait son aversion sur l'univers
+entier.
+
+Malgré la bonne intelligence qui régnait entre les élèves et moi, je ne
+pus m'habituer au régime de cette nouvelle existence, dans laquelle je
+ne trouvais ni la grandeur ni l'indépendance dont la vie maritime
+s'était parée à mes yeux. De l'ennui j'arrivai promptement à la
+résolution de rompre toutes les entraves qui me retenaient sous une
+volonté plus puissante que la mienne, et j'y songeai avec une impatiente
+ardeur.
+
+Le capitaine, qui avait entre ses mains une autorité sans bornes,
+pouvait à son choix faire du vaisseau un paradis ou un enfer, et il
+préférait certainement le baptiser de ce dernier titre, car il usait de
+son pouvoir avec un rigorisme qui était à la fois injuste et cruel.
+
+Les intraitables défauts de mon caractère, entier et dans sa résistance
+et dans l'expression de cette résistance, me rendaient incapable de
+soumission. Ne pouvant ni me plier devant des caprices ni m'abaisser à
+de vaines, à de fausses flatteries, je parvins à me faire détester
+cordialement de mes chefs. Dès lors les jours s'écoulèrent pour moi ou
+dans l'émancipation d'une révolte constante, mais sans résultat heureux,
+ou dans l'isolement des cachots; puis, en secouant avec une impuissante
+vigueur les chaînes de cet esclavage, je déplorais la perte des
+illusions qui m'avaient fait entrevoir des batailles sans nombre, de
+victorieux combats dans l'armée navale. J'avais souri autrefois, d'un
+air incrédule, aux histoires d'un vieux matelot qui m'assurait avoir
+déjà vécu cinquante ans sur mer sans connaître encore la portée d'un
+boulet de canon, et je voyais avec effroi qu'il pouvait avoir raison.
+
+La bataille de Trafalgar semblait être le dernier exploit guerrier de la
+marine, et la passion du vieux Duckworth pour les moutons et les pommes
+de terre de Cornwall m'avait fermé le livre de gloire dans lequel
+j'aurais pu lire, sur d'émouvantes pages, à quel prix et comment la
+renommée s'acquiert.
+
+Ce regret amena le désenchantement dans mon âme, et le mépris que
+m'inspirait la conduite abjecte et sans dignité des jeunes officiers du
+bord changea ce désenchantement en profond dégoût.
+
+Je n'aurais jamais pu réussir, même avec la volonté la plus tenace, à
+courber ma nature sauvage sous le droit d'une autorité injuste ou d'un
+titre, comme le faisaient mes compagnons. Et il m'est encore difficile
+de comprendre comment des fils de bonne maison, dont l'intelligence a
+été développée par l'étude, peuvent descendre à cet abandon complet de
+leur individualité. Ces jeunes gens n'ont là ni idée à eux ni caractère
+propre; ce sont des brebis toujours prêtes à se laisser tondre.
+
+Le règlement qui discipline les rapports entre les élèves et les chefs
+est formé de façon que la tyrannie soit entière et sans contrôle d'un
+côté, et la soumission absurde et complète de l'autre. On doit avoir
+sans cesse son chapeau à la main, ne jamais exprimer, même par un signe
+le plus simple, le moins sensible, un mécontentement. Si une querelle
+s'élève, si le droit est du côté du plus faible, n'importe, vous avez
+mal agi, vos supérieurs ont raison; car, de même que l'infaillible
+royauté, ils ne peuvent avoir tort. Cette suprématie est peut-être
+nécessaire au maintien de la discipline, soit; mais, en admettant
+l'utilité de sa rigoureuse exigence, on ne peut s'empêcher de la
+considérer comme arbitraire et souverainement despotique.
+
+Cette appréciation de la loi est faite sans espoir d'en corriger les
+abus; mais ces abus ont toujours violemment froissé les hommes qui s'en
+trouvaient les victimes, et leur ont inspiré le désir d'y apporter des
+remèdes à l'heure du pouvoir. Malheureusement la nature humaine a tant
+de faiblesses, d'irrésolutions dans la pensée, d'égoïsme dans l'action,
+que, l'instant venu où une parole juste et ferme pourrait changer le
+déplorable état des choses, l'améliorer, ils oublient leurs projets de
+réforme, ou, pour mieux dire, ils ne les considèrent plus sous leur
+véritable jour.
+
+Les changements, appelés de tant de voeux à une époque où ils leur
+eussent été personnellement utiles, ne sont, quand ils n'aident pas à
+leur bien-être, que des innovations dangereuses, des impossibilités, un
+abandon du droit.
+
+Ils expriment alors leurs nouvelles croyances à l'aide de phrases
+spécieuses, telles que celles-ci:
+
+ «Il faut faire comme les autres.--Les choses sont bien ainsi. La
+ tentative de les améliorer serait présomptueuse.»
+
+Toutes ces défaites cachent maladroitement leur désir de tyrannie, désir
+souvent immodéré dans le coeur de ceux qui ont le plus crié à
+l'injuste en étant le moins maltraités.
+
+Ils continuent donc à suivre le même chemin, à perpétuer le même
+système, car ils ne vivent que pour eux et agissent, sinon honnêtement,
+du moins avec prudence.
+
+Bacon a dit de la fourmi: «C'est une sage créature pour elle-même, mais
+un fléau pour un jardin.» On oppose généralement d'infranchissables
+obstacles à ceux qui essayent de faire accepter des changements dans les
+habitudes invétérées par un long usage, parce que ces changements sont
+regardés comme une insulte à la mémoire ou à l'expérience des hommes qui
+ne les ont pas conçus, parce que c'est dire aux uns qu'ils ont été des
+sots, aux autres qu'ils le sont encore.
+
+De tout temps et dans tous les siècles, les réformateurs, n'importe quel
+a été leur motif ou leur but, ont souffert le martyre, et la multitude a
+toujours montré une sauvage exaltation en assistant à leur supplice.
+Faites entrer la lumière dans un nid de jeunes hiboux, ils crieront
+contre l'injure que vous leur faites. Eh bien! les hommes médiocres sont
+de jeunes hiboux: quand vous voulez leur présenter des idées vivaces,
+fortes et brillantes, ils les dénigrent en les déclarant absurdes,
+fausses et dangereuses. Chaque abus qu'on tente de réformer est le
+patrimoine de ceux qui ont plus d'influence que les réformateurs, un
+bien défendu et insaisissable.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Mon esprit se préoccupait donc exclusivement de la recherche des moyens
+à employer pour rompre les contrats d'un apprentissage qui me faisait
+souffrir autant au moral qu'au physique. J'avais dans ma force et dans
+mon courage une foi si complète et si aveugle qu'il me parut possible de
+hasarder, au premier débarquement, une désertion. Cette désertion, me
+disais-je, en me rendant ma liberté, me mettra à même de choisir le
+genre de vie qui convient à mes goûts. Sans vouloir cependant renoncer
+tout à fait à suivre la carrière maritime, je voulais arriver à
+conquérir plus d'indépendance et surtout plus de considération pour le
+rang que m'assignait mon titre de gentilhomme. Ces espérances illusoires
+avaient été puisées dans la lecture des romans et des histoires du vieux
+temps, qui racontaient les aventures de jeunes héros partis pour les
+Indes pauvres et nus, et qui avaient rapporté dans leur patrie les
+trésors d'un nabab.
+
+La réelle misère de ma situation présente glissait parfois de sombres
+nuages au milieu de ces rêves d'or, et je songeais avec peine qu'étant
+sans amis, sans argent, sans expérience, j'aurais d'effroyables
+obstacles à surmonter pour conquérir même la médiocre fortune à
+laquelle j'aspirais dans mes jours de réel découragement. L'impitoyable
+abandon de mon père, le silence sans doute imposé à mes soeurs, la
+privation éternelle de la vue de ma mère, étaient, à mes heures de
+réflexion, de cruels supplices. Mais à quoi bon sonder les mystères de
+l'âme, à quoi bon! Je m'impose la tâche de raconter l'histoire de ma
+vie, et je ne dois qu'effleurer d'une plume légère la surface de ses
+affreuses douleurs.
+
+J'aimais passionnément la lecture, et j'avais su me procurer une grande
+quantité de livres, seul charme de mes heures de prison ou de loisir.
+
+Ces livres, qui étaient les uns de vieilles tragédies, les autres des
+récits de voyage, m'enseignèrent un peu d'histoire et beaucoup de
+géographie.
+
+J'avais appris de mémoire et d'un bout à l'autre la narration du voyage
+du capitaine Bligh dans les îles de la mer du Sud; la révolte de ses
+hommes m'impressionna vivement, mais son récit partial ne m'illusionna
+pas sur ses propres mérites. Je détestais sa tyrannie, et l'impétueux
+Christian fut mon héros. J'enviais la destinée de ce jeune homme, en
+désirant que la mienne eût les mêmes hasards, car je brûlais du désir
+d'imiter sa conduite, si courageusement rebelle à des ordres cruels.
+
+Ce livre m'instruisit, m'exalta et laissa dans mon coeur une
+impression qui a eu la plus grande influence sur les actions de ma vie.
+
+Le secrétaire du capitaine s'aperçut un jour que je possédais beaucoup
+de livres, et que, n'ayant pas de place pour les serrer convenablement,
+je m'en trouvais quelquefois embarrassé. Pensant que ces volumes
+seraient un ornement pour sa cabine, il me proposa de construire une
+espèce de bibliothèque et de les y enfermer.
+
+--Vous pourrez, me dit-il, disposer de ma chambre pour lire tant que
+vous le voudrez; moi, je n'ouvre jamais un livre.
+
+J'acceptai joyeusement cette offre, que j'eus la niaiserie de juger
+comme une complaisance de bon camarade.
+
+Quelques jours après, ayant une heure à perdre, je descendis chercher un
+livre.
+
+Comme je sortais de la chambre en emportant le volume, il me dit d'un
+ton grossier:
+
+--Lisez ici; je ne veux pas qu'un seul de ces ouvrages sorte de ma
+cabine.
+
+--Ils ne sont donc pas à moi? lui demandai-je avec calme.
+
+--Non, me répondit sèchement le secrétaire.
+
+--Comment, monsieur! auriez-vous l'intention de m'en disputer la
+jouissance hors de votre chambre, et la possession si je voulais les
+reprendre?
+
+--Voyons, voyons, pas d'insolence, s'il vous plaît.
+
+--Donnez-moi mes livres; je ne veux pas les laisser un instant de plus
+ici, et je comprends l'indélicatesse de votre conduite.
+
+--Je vous défends d'y toucher.
+
+--Ah! c'est comme cela! m'écriai-je en m'élançant vers la planche sur
+laquelle ils étaient posés.
+
+Ce déloyal garçon me frappa: je lui rendis le coup.
+
+L'adversaire inattendu avec lequel j'allais entrer en lutte était un
+gros homme de trente ans et plus; moi, j'avais une quinzaine d'années;
+mais ma taille souple, mince, élancée, me donnait l'extérieur d'un jeune
+homme de dix-huit ans.
+
+Très-étonné de mon audace, le secrétaire resta un instant silencieux.
+
+Quelques élèves étaient descendus, attirés par le bruit de la dispute,
+et, immobiles auprès de la porte ouverte, ils en attendaient le
+dénoûment.
+
+Lorsque j'eus rendu avec usure le soufflet de l'insolent secrétaire,
+j'entendis ces paroles:
+
+--Très-bien! très-bien, camarade!
+
+L'approbation des élèves irrita le sot et méprisable griffonneur. Il
+rougit, et, me saisissant par le cou, il cria d'un ton féroce:
+
+--Jeune vagabond, je vous dompterai.
+
+Appuyé contre les parois de la cabine, sans la possibilité de pouvoir
+faire un mouvement, je subis, dans la contrainte d'une indicible
+rage, des coups de règle et des soufflets. Enfin un instant
+d'inattention échappée à mon bourreau dégagea mes mains emprisonnées par
+la pression de son bras de fer, et je me défendis autant que mes forces
+purent me le permettre.
+
+Les élèves m'encourageaient par de bonnes paroles, mais leur lâcheté
+craintive, cette lâcheté qui leur galvanisait le coeur les empêcha de
+me porter secours.
+
+La tête me tourna; le sang jaillissait à flots de mon nez et de ma
+bouche; j'étais physiquement vaincu, mais mon courage ne faiblit pas,
+car je défiai le misérable d'une voix insolente et ferme.
+
+Cette bravade augmenta sa fureur.
+
+--Hors d'ici! hurla-t-il d'une voix terrible; hors d'ici, ou je vous
+extermine!
+
+--Non. Je ne sortirai pas de votre cabine, je veux mes livres.
+
+Le secrétaire redoubla la fureur de ses coups, et je compris que
+j'allais perdre connaissance, car tous les objets tourbillonnaient
+devant mes yeux. J'étais au désespoir de me sentir battre par un lâche,
+par une brute que je méprisais de toute mon âme, et dont les paroles
+insultantes et l'air vainqueur me torturaient plus encore que les
+mauvais traitements.
+
+Tout à coup mes yeux tombèrent sur la lame luisante d'un couteau posé
+sur une table à proximité de ma main.
+
+Un espoir de vengeance ranima mes forces; je saisis le couteau, et le
+brandissant sous ses yeux je lui dis:
+
+--Lâche! gare à vous maintenant.
+
+En voyant la lame affilée du couteau, le secrétaire recula; mais je
+m'élançai sur lui et le frappai avec violence.
+
+--Grâce, grâce! murmura-t-il faiblement et à plusieurs reprises, grâce!
+puis il roula ensanglanté au milieu de la chambre.
+
+--Que se passe-t-il donc? s'écria une voix encore éloignée, mais qui se
+rapprochait au pas de course.
+
+Je me tournai vers le questionneur en répondant:
+
+--Cet assassin m'a horriblement battu, et je l'ai tué.
+
+Un silence d'écrasante surprise suivit ma réponse.
+
+Je jetai le couteau sur la table, et, prenant mon livre, je sortis de la
+cabine.
+
+Un sergent de marine vint bientôt me dire de monter sur le pont.
+
+Le capitaine s'y trouvait, entouré de ses officiers.
+
+Lorsque je parus, il demanda au premier lieutenant le récit du combat.
+
+--Ce jeune étourdi, répondit l'officier, a tué votre secrétaire avec un
+grand couteau de table.
+
+Le capitaine, qui avait entendu parler de la rixe sans en connaître ni
+les champions ni les détails, me regarda d'un air furieux, et, sans
+m'adresser une seule question, il s'écria:
+
+--Tué mon secrétaire! mettez l'assassin aux fers... tué mon secrétaire!
+
+J'essayai de parler.
+
+--Bâillonnez ce drôle, cria le capitaine, et conduisez-le tout de suite
+dans la fosse aux lions; pas un mot, monsieur, pas un geste. Ah! vous
+avez tué mon secrétaire!
+
+Le sergent allait me saisir, lorsque je lui dis d'un air fier:
+
+--Ne me touchez pas, je vous le défends!
+
+Et, la démarche ferme, le regard calme, car je me croyais un homme, je
+descendis lentement l'ouverture à travers les écoutilles.
+
+Au bas de l'escalier, un sous-lieutenant vint contremander l'ordre.
+
+--N'ayez pas peur, me dit-il, le capitaine ne peut vous faire aucun mal.
+
+--Ai-je l'air de trembler, monsieur?
+
+--Vous êtes un brave enfant, murmura l'officier en entendant le pas
+rapproché de son chef.
+
+--Vous n'êtes pas honteux d'une pareille conduite? me demanda sévèrement
+le capitaine.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Comment! est-ce là une réponse convenable? Ôtez votre chapeau. Vous
+allez être pendu, monsieur, pendu comme assassin.
+
+--À l'humiliation d'être souffleté par vos valets, capitaine, je préfère
+la mort: pendez-moi.
+
+--Vous êtes fou, monsieur, fou à lier.
+
+--Oui, je suis fou d'indignation et de rage, fou parce que vous et votre
+lieutenant me grondez et me maltraitez sans cesse, et cela par
+méchanceté, injustement, cruellement; je ne me soumettrai plus à vos
+ordres; je veux être traité en officier et en gentilhomme, et je suis
+battu comme un chien. Débarquez-moi où vous voudrez, si vous ne me
+pendez pas, car je ne remplirai aucun devoir, je n'exécuterai aucun
+ordre; je ne veux plus ni être grondé par vous ni me sentir battu par
+vos domestiques.
+
+En achevant ces mots, je fis un pas vers le capitaine. Ce mouvement
+l'effraya sans doute, car il me prit le bras.
+
+--Asseyez-vous sur l'affût de ce canon, me dit-il d'une voix irritée.
+
+--Non, vous m'avez défendu de jamais m'asseoir en votre présence, je ne
+veux pas obéir aujourd'hui, pas plus que je n'ai obéi autrefois à une
+défense contraire.
+
+--Ah! vous ne voulez pas!
+
+Et, reprenant ma main qu'il avait laissée tomber, il m'attira violemment
+vers lui, me saisit par le cou, et répéta, en me frappant avec violence:
+
+--Ah! vous ne voulez pas!
+
+--Non, non, mille fois non! et je lui crachai à la figure.
+
+Le capitaine me repoussa violemment, ses dents s'entrechoquèrent, et sa
+figure passa d'une teinte livide à un rouge presque noir.
+
+--Vous êtes un misérable! balbutia-t-il d'une voix suffoquée par la
+colère, et il disparut.
+
+Le soir, on vint me dire que je pouvais descendre en bas, mais qu'il ne
+fallait pas me montrer sur le pont. À dater de cette époque, le ventru
+capitaine ne m'adressa jamais la parole.
+
+Le voyage devint une fête pour moi, je ne recevais plus ni ordres, ni
+leçons, ni coups, et je lisais du matin au soir.
+
+Le secrétaire fut sérieusement malade pendant un mois, et lorsque ses
+blessures commencèrent à se cicatriser, il reparut sur le tillac, mais
+en évitant toutefois de se rapprocher des élèves, qui tous étaient
+indignés contre lui.
+
+Un jour, j'eus la méchanceté de lui dire, en désignant du regard une
+laide balafre qui traversait sa joue:
+
+--Vous vous souviendrez longtemps, n'est-ce pas, d'avoir volé et battu
+un gentilhomme?
+
+Le lâche coquin baissa honteusement la tête et ne répondit pas.
+
+Ce pauvre sire était le fils unique d'un tailleur de notre noble
+capitaine, et son embarquement à bord de la frégate, malgré son âge
+avancé, était une invention écossaise pour payer la note de son père.
+
+
+
+
+X
+
+
+Dès notre arrivée à un port anglais, je fus placé et détenu à bord d'un
+garde-côte à Spithead, et peu de jours après on me transféra sur un
+sloop de guerre. Ces différentes dispositions furent opérées sans qu'un
+signe d'existence, de souvenir et d'amitié me fût donné par ma famille.
+J'en souffris cruellement; mais, quoique bien jeune, l'étrangeté
+aventureuse de ma vie m'avait donné assez d'orgueil et assez de
+philosophie pour me rendre dédaigneusement indifférent, en apparence du
+moins, à l'abandon de ma famille.
+
+Cet abandon était cependant bien complet, car jusqu'à ce jour, quoique
+éloigné des miens, j'avais eu dans mes chefs des amis ou des
+connaissances de mon père, tandis que ce nouvel embarquement me livrait
+sans défense à la volonté tyrannique de personnes étrangères à mon
+coeur et à mes intérêts.
+
+Je me trouvais donc, à quatorze ans, jeté sur un vaisseau, sans
+protection visible ou lointaine, sans argent et dépourvu des objets les
+plus nécessaires.
+
+Je ne ressemblais guère à un prudent et soigneux jeune homme dont
+l'étonnante figure se dessine dans le tableau de mes souvenirs.
+
+C'était un certain _midshipman_ écossais que ses parents avaient envoyé
+à la mer avec une très-petite quantité d'habits pour son dos; mais, en
+revanche, une bonne provision de maximes écossaises dans la tête, telles
+que:
+
+ «Un sou épargné est un sou gagné.»
+
+ «Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»
+
+Cet impudent escroc à cheveux jaunes avait enlevé de ma malle, à bord du
+garde-côte sur lequel j'avais été emprisonné, la plupart de mes
+vêtements. Un jour, un matelot l'ayant surpris porteur d'un paquet de
+choses bizarres, telles que de vieilles brosses à dents, des morceaux de
+savon, du linge sale, lui demanda ce qu'il venait de faire.
+
+--J'ai, répondit-il avec le plus grand sang-froid, ramassé sur le pont
+les vieilleries qu'on y laisse traîner.
+
+Ce filou calédonien eut l'effronterie d'avouer qu'il possédait trois ou
+quatre douzaines de chemises, chacune avec une marque différente; le
+gaillard avait dîmé sur trente ou quarante d'entre nous. S'il avait trop
+de prévoyance, moi, j'en avais trop peu. Manquant de tout, n'ayant
+personne qui prît la peine de s'inquiéter de mes besoins, je repris la
+mer sur le sloop de guerre.
+
+Nous touchâmes successivement à Lisbonne, à Cadix, à la côte de
+l'Amérique du Sud, puis à la côte d'Afrique. Notre voyage dura dix-huit
+mois, et je vis trois des parties du monde, de sorte que j'acquis par la
+pratique un peu de géographie pendant les douze ou quinze mille lieues
+que nous parcourûmes.
+
+Notre commandant était un capitaine explorateur. Petit, arrogant, plein
+de suffisance, et, comme la plupart des petits hommes, il se croyait un
+très-grand personnage. La seule chose que je puisse me rappeler de cet
+extrait de commandant est son habitude de tourner la tête tout d'une
+pièce de mon côté en m'adressant la parole avec des grognements de voix
+et des mots bien sonores et bien grands pour une si petite bouche. Il me
+disait donc aigrement:
+
+--Eh bien! hideux colosse, tête de bois, masse inerte et épaisse,
+pourquoi flânez-vous là au lieu d'obéir à mes ordres?
+
+Le commandant me haïssait parce que j'étais formé comme un homme, et je
+le méprisais parce qu'il me ressemblait fort peu, et en toute vérité il
+avait des allures de singe lorsque la colère le faisait sauter à cheval
+sur l'affût d'une caronade pour frapper les matelots à la tête.
+
+Comme, dans le cours de ma vie, j'ai revu en détail toutes les parties
+du monde, et avec des facultés développées et des sentiments éveillés,
+je n'ai pas besoin de m'appesantir sur des événements puérils. Je
+déteste les bavardages enfantins et les contes de grand'mère, cela est
+aussi fâcheux que les dédicaces du _Spectator_, ou les écrits moraux,
+fastidieux et méprisés par l'ivresse dont Addisson charme ses lecteurs.
+
+En revenant en Angleterre, notre commandant fit la connaissance de mon
+père, lequel, loin d'être adouci par mon temps d'exil, temps plus dur
+encore que la pierre et le fer, réitéra l'ordre suprême et abhorré de me
+rembarquer sur un autre navire en partance pour les Indes orientales.
+
+Nous fûmes bientôt en mer. Qui pourrait peindre ce que je ressentis en
+me voyant arraché de mon pays natal, condamné à traverser l'immense
+Océan jusqu'à des régions sauvages, privé de tout lien, de toute
+communication; déporté comme un criminel pour une si grande partie de ma
+vie, car, à cette époque, peu de vaisseaux revenaient de leur course
+avant sept ou huit ans!
+
+J'étais enlevé aux miens sans avoir vu ma mère, mon frère, mes soeurs,
+sans avoir vu une figure aimée; personne ne m'avait dit un mot de
+consolation ni ne m'avait inspiré le plus petit espoir. Si le domestique
+de notre maison, si même le vieux chien compagnon de mon enfance était
+venu jusqu'à moi, je l'aurais embrassé avec bonheur, mais rien, mais
+personne!
+
+À dater de cette époque, mes affections pour ma famille et ma parenté
+s'aliénèrent, et je recherchai dans la vaste étendue du monde l'amour
+des étrangers. Séparé de ma famille, je l'étais encore de ces
+compagnons de douleur que j'avais appris à aimer. Ce double supplice, on
+peut le ressentir, mais on ne saurait l'exprimer. L'esprit invisible qui
+soutenait mon énergie au milieu de tous ces chagrins est encore un
+mystère pour moi; aujourd'hui même que mes passions sont affaiblies par
+la raison, par le temps et par l'épuisement, j'en recherche la puissance
+et les causes. Mais le feu intense qui brûlait dans ma tête s'est
+assoupi et ne se révèle que par ces lignes profondes gravées
+prématurément sur mon front; cependant, de temps à autre, le souvenir de
+ce que j'ai souffert attise la flamme et ranime mon indignation.
+
+Il ne me fut pas possible de mettre en doute la conviction désolante que
+j'étais un être maudit, que mon père m'avait rejeté de sa demeure dans
+l'espoir de ne m'y revoir jamais. L'intercession de ma mère (si elle en
+fit aucune) fut stérile; j'étais livré à moi-même. La seule preuve que
+mon père se souvînt qu'il avait encore des devoirs à remplir envers moi
+se réalisait par une allocation annuelle à laquelle l'obligeait ou sa
+conscience, ou son orgueil. Peut-être, ayant rempli cette formalité, il
+se disait, comme tant d'autres hommes qui se croient bons et sages:
+
+--J'ai pourvu aux besoins de mon fils; s'il se distingue, s'il revient
+homme honorable et haut placé, je pourrai dire: C'est mon enfant, je
+l'ai fait ce qu'il est. Son caractère indomptable ne lui permettait que
+la carrière maritime, je la lui fis embrasser.
+
+Mon père m'abandonna donc à mon sort, avec aussi peu de regrets qu'il
+en aurait éprouvé en ordonnant de noyer une portée de petits chiens.
+
+Arraché de l'Angleterre dans de pareilles conditions, l'avenir me parut
+sombre, et malgré mon extrême jeunesse, malgré mon esprit bouillant et
+la tournure gaie de mon caractère, je ne pus apercevoir ni la plus
+petite espérance ni un jour serein dans la chaîne de mon esclavage.
+
+Nous étions en mer depuis deux ou trois semaines, lorsque le capitaine,
+irrité contre un de ses lieutenants, s'approcha de moi et me dit:
+
+--Faites bien attention à vous, et rappelez-vous que j'ai appris du
+commandant A... les atrocités que vous avez commises à son bord.
+
+--Je ne me sens coupable d'aucune mauvaise action, répondis-je
+froidement.
+
+--Quoi! s'écria-t-il, car il avait besoin d'épancher le reste de sa
+colère sur quelqu'un de moins capable de se défendre qu'un officier.
+Quoi! monsieur, n'est-ce rien que d'assassiner les gens? Je vous
+convaincrai du contraire, et à la première plainte que j'entends porter
+contre vous, je vous fais jeter hors du vaisseau.
+
+La réalisation de cette vengeance, d'être mis à terre, eût comblé mes
+voeux les plus ardents; cela me fit sourire.
+
+Il crut sans doute que c'était de mépris, et me quitta plus furieux
+encore.
+
+Je m'aperçus bientôt que le capitaine n'était pas méchant, mais
+seulement faible et très-irascible.
+
+Il avait vécu, pendant plusieurs années, en demi-solde, retiré à la
+campagne, et son retour forcé à la profession maritime avait interrompu,
+sans l'affaiblir, son goût pour l'agriculture.
+
+Pendant le long espace de temps qui s'était écoulé jusqu'à ce qu'il fût
+appelé à commander un vaisseau, le capitaine avait suivi son penchant
+naturel en s'appliquant en toute satisfaction à cultiver les champs
+paternels, et il était plus glorieux de voir ses porcs et ses moutons
+bien engraissés, de labourer la terre pour ses navets de Suède, que de
+tracer un sillon sur l'océan des Indes avec la proue d'une brillante
+frégate.
+
+Le pauvre homme n'avait pas cherché l'honneur de ce commandement;
+mais un membre honorable de sa famille, qui appartenait à
+l'amirauté, scandalisé des occupations de ce marin dégénéré, de ce
+fermier-capitaine, le fit rappeler au service et revêtir
+officieusement des honneurs du commandement.
+
+Il abandonna donc avec tristesse ce qu'il ne pouvait emporter avec lui,
+sa maison et ses terres; il pleura ses enfants, sa femme, mais son
+coeur éclata sous l'émotion qu'il éprouvait lorsque ses regards
+humides contemplèrent la glorieuse et magnifique montagne du plus riche
+des composts.
+
+Quant au bétail vivant, aux porcs, aux moutons, à la volaille, après
+avoir dépensé plus de temps, d'argent et de patience pour les nourrir et
+les élever que bien des pères ne le font pour leurs enfants, il les
+amena à bord avec lui, et cette singulière ressemblance du vaisseau avec
+une basse-cour faisait les délices du capitaine.
+
+La plus grande partie de son temps était consacrée aux enfants de son
+adoption, et le premier lieutenant avait la charge du navire, sans autre
+dédommagement à ce plaisir que celui de recevoir une partie de la
+mauvaise humeur qui s'élevait sur le tillac à l'encontre des officiers,
+toutes les fois qu'une mésaventure arrivait dans la basse-cour.
+
+En somme, nous autres midshipmen, nous lui étions plus à charge que le
+capitaine ne l'était à nous-mêmes, et je me rappelle qu'un de nos grands
+plaisirs était de percer avec une aiguille la tête d'une ou de deux
+volailles, et de les sauver de la mer en les fricassant pour notre
+souper.
+
+Notre capitaine était, dans toute l'acception du mot, une bonne pâte
+d'homme, c'est-à-dire ni assez bon ni assez mauvais pour faire quoi que
+ce soit de bien ou de mal.
+
+Il était aussi impossible de l'aimer et de le respecter que de le haïr
+et de le mépriser.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Parfaitement résolu de quitter la marine pour suivre au gré du hasard,
+et à l'aide de mon courage, le cours d'une vie aventureuse, je commençai
+à comprendre le prix de la science et à m'occuper d'acquérir
+l'instruction qui m'était nécessaire pour me diriger sans conseil.
+
+Mon temps fut dès lors si activement occupé par les leçons de dessin, de
+navigation et de géographie, qu'il ne me fut possible de réserver pour
+ma passion de lecture que les courts instants de loisir qui suivaient ou
+qui précédaient les heures de repas.
+
+Après avoir longuement questionné les vieux matelots sur les moeurs,
+sur les habitudes, sur les goûts des habitants des Indes et de leurs
+nombreuses îles, j'acquis une certaine connaissance des lieux et des
+usages d'un pays pour lequel je ressentais une sorte de passion, et que
+mes rêves poétisaient au delà du réel.
+
+La marche rapide du vaisseau ne fut arrêtée par aucun accident, et après
+avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, nous jetâmes l'ancre dans le
+port de Bombay.
+
+La seule circonstance qui se rattache à la suite de ma vie et qu'il soit
+nécessaire de mentionner ici est l'intimité fraternelle que je formai à
+cette époque avec le plus jeune des lieutenants du vaisseau.
+
+J'avais souvent partagé avec lui les veilles de nuit, et, pendant ces
+longues heures de silence et de solitude, Aston avait, en causant avec
+moi, approfondi et sondé mon caractère réel, de sorte qu'il avait
+découvert que je n'étais pas ce que je semblais être. La bonté de ses
+questions, les encouragements affectueux de sa parole bienveillante,
+avaient tiré de la coquille dans laquelle ils s'étaient cachés les bons
+instincts de ma nature. Aston réveilla en moi les sentiments engourdis
+de la générosité, de la tendresse; il m'aima, me conseilla, et devint
+mon champion dans la guerre haineuse que me livraient sans trêve ceux
+qui se trouvaient par leur position au-dessus de moi.
+
+Une des causes de la vive amitié que me témoignait visiblement Aston
+était le souvenir d'une scène qui s'était passée entre le second
+lieutenant et moi, et à laquelle il avait assisté.
+
+Un jour, en me questionnant sur un devoir, ce lieutenant me dit:
+
+--Quand vous répondez à mes demandes, monsieur, il faut ôter votre
+chapeau.
+
+--Je vous ai salué comme je salue le capitaine, monsieur, répondis-je en
+portant la main à mon chapeau.
+
+Le lieutenant rougit et s'avança vers moi:
+
+--Ôtez votre chapeau, monsieur, vous parlez à votre supérieur!
+
+--Mon supérieur! je n'en ai pas.
+
+--Comment, monsieur, vous n'en avez pas? Ne suis-je donc pas officier,
+n'êtes-vous pas sous mes ordres?
+
+--Oui, monsieur, vous êtes officier.
+
+--Eh bien! pourquoi me manquez-vous de respect? Pourquoi n'ôtez-vous pas
+votre chapeau?
+
+--Je ne l'ôte jamais, monsieur.
+
+--Obéissez-moi sur l'heure, gronda le lieutenant d'une voix furieuse.
+
+--Non, je ne veux pas.
+
+--Comment, vous ne voulez pas?
+
+--Non, parce que je n'ôte mon chapeau que devant l'image de Dieu... que
+devant celle du roi.
+
+Le lieutenant me quitta exaspéré de colère.
+
+Ce parasite croyait,--ou du moins, on l'aurait pensé par sa manière
+d'agir,--que la seule utilité d'un chapeau était de pouvoir le tenir
+pointé vers la terre, comme la preuve d'une basse et rampante nature.
+
+Quoiqu'il eût adroitement accaparé les bonnes grâces du capitaine, ses
+plaintes contre moi, lorsqu'il m'accusa d'une insolente désobéissance,
+ne produisirent aucun effet. Il m'en garda une si vive et une si
+profonde rancune, qu'il saisit avec une âcre méchanceté toutes les
+occasions pour entasser sur ma conduite une innombrable suite de
+méfaits. S'il réussit parfois à m'attirer de graves punitions, il fit
+grandir dans mon sein une haine qui rêva, qui chercha, et qui enfin
+exécuta son projet de vengeance...
+
+Une seconde cause se rattache encore à la naissance de la tendresse
+qu'Aston me portait.
+
+Pendant que nous rasions la côte entre Madras et Bombay, un bâtiment aux
+allures suspectes, après avoir essayé d'éviter nos regards, chercha à
+fuir sans que nous eussions manifesté, ni par un signal ni par un appel,
+le désir de le connaître. En voyant cette manoeuvre, le capitaine
+donna l'ordre d'apprêter trois bateaux et de poursuivre le mystérieux
+bâtiment.
+
+Je fus placé dans le bateau commandé par mon ennemi, le second
+lieutenant.
+
+Il était mieux équipé et mieux armé que les autres.
+
+Aston se trouvait dans le second bateau.
+
+Le bâtiment, que nous supposions être un pirate des côtes de Goa,
+continuait, à force de voiles, sa course vers le rivage, et nous eûmes,
+malgré la rapidité de notre marche, une vive crainte de ne pouvoir
+l'atteindre avant qu'il fût arrivé à son but.
+
+Un vent frais qui s'éleva au même instant nous en rapprocha, et nous
+allions l'atteindre, lorsque la frégate tira un coup de canon et hissa
+son pavillon de rappel.
+
+Nous nous avançâmes encore, car nous nous trouvions à portée de mousquet
+de la barque étrangère, qui était tout près de la terre, et déjà les
+natifs armés se rassemblaient en foule sur le rivage.
+
+En entendant le signal de rappel, le lieutenant donna l'ordre de virer
+de bord pour retourner au bâtiment.
+
+--Aston, cria-t-il à mon ami, voyez-vous le signal de rappel?
+
+--Quel signal? répondit Aston, je ne le vois pas.
+
+--Si vous regardez, vous le verrez, répondit brusquement le lieutenant.
+
+--Je n'ai pas l'intention de regarder, s'écria mon ami; il nous a été
+ordonné d'examiner cette barque, je le fais. Avançons, mes braves!
+
+Je priai Aston de s'arrêter un instant, et, me tournant vers le
+lieutenant, je lui demandai d'une voix presque respectueuse:
+
+--Avançons-nous, monsieur?
+
+--Non, et je vous ordonne de naviguer pour regagner le vaisseau.
+
+En entendant cette réponse, je quittai le gouvernail, et me précipitant
+dans la mer, je gagnai à la nage le bateau commandé par Aston.
+
+--Je rendrai compte de votre conduite! cria le lieutenant en fureur.
+
+--Ramez vers le rivage, dit Aston à ses hommes, dans dix minutes nous
+atteindrons le malais.
+
+Au moment où notre vaisseau toucha la proue du malais, je saisis un
+cordage, m'élançai à son bord, et avant que mon pied eût touché le pont,
+j'avais fendu la tête à un homme d'un violent coup de sabre. Deux ou
+trois matelots m'avaient suivi, et nous faisions sans miséricorde un
+massacre de tous ceux qui nous tombaient sous la main. Les Malais
+sortaient hors du bâtiment dans un effroyable désordre. J'étais
+tellement excité, tellement exaspéré par ma propre violence, que, rendu
+tout à fait furieux en les voyant fuir, je saisis un mousquet et je fis
+feu.
+
+Tout à coup Aston me saisit violemment par le bras:
+
+--Ne m'entendez-vous pas? cria-t-il, je vous appelle à tue-tête; au nom
+du ciel, que faites-vous? Êtes-vous fou? êtes-vous enragé? Votre exemple
+a rendu tous mes gens insensés. Posez votre mousquet, vous n'avez pas le
+droit de toucher ces hommes.
+
+--Ce bâtiment n'est donc pas un pirate malais? demandai-je étonné.
+
+--Comment puis-je savoir ce qu'il est? me répondit-il; vous auriez dû
+attendre mes ordres avant d'agir. Peut-être n'est-ce qu'un innocent
+vaisseau du pays.
+
+Ma rage se calma soudain, et j'eus l'angoisse affreuse d'avoir peut-être
+compromis Aston.
+
+Mais je vis bientôt avec une joie inexprimable que mon emportement
+serait sans résultat désavantageux pour mon ami. Les sauvages
+commençaient à faire feu sur nous, et notre agression allait se changer
+en défense. Pendant que leurs canots armés s'arrêtaient pour secourir
+leurs compatriotes tombés ou nageant dans la mer, nous coulâmes à fond
+leur vaisseau; et, lancés activement sur nos bateaux, nous regagnâmes la
+frégate, qui s'était rapprochée. Aston amenait avec lui deux Malais
+blessés.
+
+Après l'escarmouche, j'essayai d'adoucir la colère d'Aston, et j'y
+réussis si bien, qu'après m'avoir réprimandé, il fit au premier
+lieutenant un éloge si pompeux de mon courage et de mon intrépidité, que
+la plainte d'insubordination qu'avait portée contre moi le second
+lieutenant ne m'attira aucune punition.
+
+La haine que cet officier avait conçue à mon égard s'envenima encore,
+mais elle fut impuissante contre le bouclier protecteur de l'amitié
+d'Aston.
+
+D'ailleurs, la pusillanimité du second lieutenant avait été une source
+de ridicule, et les marins, qui considèrent le courage comme le plus
+grand des mérites, m'applaudissaient et m'encourageaient tous.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Malgré la nonchalance et l'ennui que j'apportais dans l'accomplissement
+de mes devoirs ordinaires, je trouvai après cet événement plus de
+tolérance dans l'esprit de mes chefs, et plus de sympathie auprès de mes
+camarades. Les uns me témoignèrent une indifférente bonté, parce qu'ils
+découvrirent que le calme de mon maintien recélait un courage
+invincible; les autres, un semblant d'affection, parce que ce courage
+apparut à leur pusillanimité comme un puissant soutien. Du reste, pour
+contre-balancer la paresse d'une action par l'énergie de l'autre, je me
+montrai dans les cas graves d'une activité si diligente, si infatigable,
+que non-seulement on m'admirait, mais encore on me remerciait.
+
+Dans la mer des Indes, il n'est pas permis de plaisanter avec les
+caprices du temps, car les rafales y sont tellement dangereuses,
+qu'après avoir courbé les mâts comme un souffle du vent courbe la frêle
+ligne d'un pêcheur, elles font voltiger çà et là par lambeaux les voiles
+déchirées, plient les vergues et jettent le vaisseau sur son gouvernail;
+alors le rugissement de la mer, le bruit sonore du vent, la rapide et
+rouge lueur des éclairs, mêlés aux voix fortes, brèves et haletantes des
+officiers de quart, font de ces tempêtes le plus magnifique, mais aussi
+le plus effrayant des tableaux. Les premiers instants de ces terribles
+scènes me surprenaient parfois endormi; mais au bruissement des vagues
+je me réveillais, et, avec la fougue irréfléchie de la jeunesse, je
+m'élançais sur le pont pour grimper dans les cordages, et ma voix était
+souvent la seule qui répondît à la trompette d'Aston.
+
+Je me sentais à l'aise; j'étais heureux dans ce désordre de
+l'atmosphère, dans ce bouleversement de la nature. Je faisais aux vents
+en fureur, aux vagues en révolte, une sorte de guerre, et ces luttes
+faisaient battre mon coeur et couler en flots de vif-argent le sang de
+mes veines. Plus l'orage était dangereux, plus mon bonheur était grand;
+mon mépris du danger m'en cachait le péril, et j'étais partout; je me
+prêtais à toutes les manoeuvres, tandis que les graves et méthodiques
+élèves, qui se piquaient d'une si grande exactitude dans
+l'accomplissement de leurs devoirs, regardaient avec étonnement ce
+garçon si souvent puni pour sa négligence se jeter volontairement dans
+des entreprises presque mortelles, pendant que leur égoïste prudence
+leur démontrait l'impossibilité de l'imiter. Les matelots admiraient mon
+courage, et leur franche et bonne amitié en suivait les imprudences avec
+un dévouement prêt à tout entreprendre pour me sauver la vie. Ils me
+prédisaient un avenir glorieux. «C'est un marin, disaient-ils, un vrai,
+un brave marin.» Quant aux officiers, leur admiration était surprise,
+et l'épithète de fainéant me fut à tout jamais épargnée.
+
+Pendant ces heures de court triomphe, ils concevaient de moi une haute
+estime; mais mon intraitable orgueil, mon arrogante indépendance,
+anéantissaient dans le temps calme la considération née dans la tempête;
+je perdais vite tout mon prestige, et ils me traitaient plus souvent en
+élève insubordonné qu'en héros futur; mais leur injustice à mon égard ne
+froissait ni mon coeur ni mon orgueil; je n'avais pour eux ni
+affection ni estime, mais seulement la conscience de ma propre valeur.
+Je trouvais auprès de mes condisciples plus de réelle amitié, car je me
+faisais une gloire de protéger les faibles en tyrannisant les forts.
+
+Ma taille, bien supérieure à mon âge, me donnait une force corporelle
+que mon caractère inflexible rendait presque indomptable, car nulle
+énergie physique ne peut être bien réelle si elle n'est appuyée par
+l'énergie morale; ainsi, dans mes fréquentes disputes avec mes
+camarades, j'arrivais toujours à leur prouver que j'avais raison, dans
+ce sens que, battus et hors de combat, ils étaient forcés de me déclarer
+leur vainqueur. Ma hardiesse et mon impétuosité brisaient tous les
+obstacles, et pour moi ce mot était le synonyme de bataille.
+
+Parmi les plus âgés et les plus forts des élèves, il n'en existait pas
+un seul qui voulût disputer avec moi pour le plaisir de disputer; il
+était trop assuré de la défaite, car, ne voulant jamais avoir le
+dessous, je continuais la querelle sans respect ni pour les lieux, ni
+pour les heures, ni pour les témoins de ces escarmouches. Cette conduite
+me fit craindre de mes compagnons, mais cette crainte était admirative
+lorsque je leur donnais la preuve que je ne traitais pas mes supérieurs
+avec plus de ménagement.
+
+Ces derniers avaient usé envers moi de tant d'injustes représailles; ils
+avaient épuisé sur mes premiers jours d'inertie et de découragement un
+si grand arsenal de méchanceté, qu'en m'indignant contre eux ils avaient
+doublé ma hardiesse naturelle. Je crois que la torture eût été
+impuissante devant le calme de mon front, aussi froid, aussi dur que
+l'airain. Pour me jouer d'eux et uniquement par badinage, j'allais plus
+loin que leur esprit dans l'exécution des supplices. Le second
+lieutenant, cet Écossais à l'âme chevillée de fer, avait inventé, pour
+punition usuelle, d'envoyer l'élève récalcitrant ou paresseux à la cime
+du mât, et cette dangereuse position devait être gardée pendant quatre
+ou cinq heures.
+
+Un jour il me condamna à cette torture; je me couchai le long du mât en
+l'entourant de mes bras, et je feignis de dormir, comme si j'avais été
+parfaitement à mon aise. Mon persécuteur parut effrayé du danger qu'il
+courait si mon sommeil, en apparence réel, me faisait faire un faux
+mouvement. Il m'ordonna de descendre, et pour changer la punition, me
+fit monter sur la vergue de la voile du perroquet; j'y grimpai
+lestement, et arrivé sur la périlleuse hauteur, je saisis la balançoire
+de la voile du perroquet, et me couchant entre les vergues, je fis
+encore semblant de dormir.
+
+Le lieutenant m'appela et m'ordonna de me tenir éveillé.
+
+--Vous tomberez par-dessus le bord! cria-t-il plusieurs fois.
+
+Cet avertissement me suggéra une idée, et cette idée, dans laquelle je
+trouvai un soulagement pour l'avenir de mes camarades, m'en cacha le
+danger.
+
+--Eh bien! pensai-je, bourreau, gibier à potence, je vais antidater tes
+craintes, tu vas voir.
+
+Je pris mes arrangements pour me laisser tomber dans la mer, non avec le
+désir d'y trouver la mort, mais avec celui de supprimer à tout jamais
+cette abominable punition. Je nageais parfaitement, et j'avais vu un
+matelot sauter dans la mer de la plus basse vergue, et revenir en se
+jouant sur le vaisseau. Je saisis donc un moment favorable: le roulis de
+la frégate était doux, la mer calme, et me laissant glisser sans bruit,
+je tombai sur la crête d'une énorme vague. Je fus si promptement
+engouffré dans son sein, qu'après la rapidité de ma chute l'agonie du
+manque de respiration fut terrible. Si je n'avais pas eu la prudence de
+maintenir mon équilibre en tenant mes mains sur ma tête et en conservant
+dans ma descente une position perpendiculaire, j'aurais infailliblement
+perdu la vie; mais je fus insensible à tout, excepté à une horrible
+sensation de ma poitrine, gonflée et près d'éclater; car j'eus bien vite
+acquis l'affreuse conviction que je tombais comme la foudre dans le sein
+de la mer, malgré tous mes efforts pour rester à sa surface. Je souffris
+une torture qu'il est impossible de dépeindre. Saisi d'une torpeur
+inerte, d'un découragement mortel, je me laissai aller avec une pensée
+du ciel et un adieu à la vie; puis j'entendis des voix, un bruit
+indistinct; ma poitrine et ma tête semblèrent se fendre, et un monde de
+figures bizarres et étranges passa devant mes yeux.
+
+Un affreux mal de coeur, un froid mortel, qui faisait trembler mon
+corps et grincer mes dents en me rendant la connaissance des douleurs
+physiques, laissa à mon imagination la délirante idée que je luttais
+encore contre le bouillonnement des vagues, et je fis de prodigieux
+efforts pour les fuir. Cette impression dura longtemps, et les premières
+paroles qui en calmèrent la terreur furent prononcées par la voix
+d'Aston.
+
+--Comment allez-vous, mon ami? me disait-il.
+
+J'essayai vainement de lui répondre; mes lèvres s'ouvrirent, mais aucun
+son ne s'échappa de ma poitrine oppressée. Pendant quarante-huit heures
+je supportai une douleur inexprimable, et cette douleur était mille fois
+plus aiguë que celle que j'avais ressentie en tombant dans la mer.
+
+Mais qu'importent mes souffrances, qu'importe mon agonie, j'avais gagné
+mon enjeu! L'Écossais fut sévèrement réprimandé, et le capitaine fit la
+défense formelle de jamais renouveler, ni à mon égard ni envers mes
+camarades, les cruautés de cette affreuse punition. Le coeur de notre
+fermier-capitaine fut si attendri, qu'il ordonna, non sans émotion, de
+tuer un de ses enfants, un de ses chers poulets, et de le faire rôtir
+pour mon dîner.
+
+Le supplice au mât fut donc aboli, mais personne ne soupçonna jamais que
+j'avais pu être capable de faire la bêtise de risquer ma vie, de me
+donner une horrible torture, uniquement pour attirer sur un officier la
+colère du capitaine et pour détruire la cruelle invention du mauvais
+coeur de ce misérable.
+
+Les élèves gardèrent rancune au lieutenant: ce fut un grief nouveau
+qu'ils ajoutèrent au souvenir de sa pusillanimité dans la poursuite du
+vaisseau malais. Pour faire comprendre la lâcheté de cet homme, il est
+nécessaire d'expliquer qu'un officier envoyé à une expédition doit être
+investi d'un pouvoir discrétionnaire et non précisé. Le signal de rappel
+fut fait dans la prévision que le vaisseau malais gagnerait le rivage,
+et que là, assisté par les natifs, il pourrait, à l'aide de ce puissant
+secours, faire une résistance acharnée. Les officiers revêtus de
+l'autorité discrétionnaire sont engagés à être économes des matériaux du
+vaisseau, c'est-à-dire des hommes. Cet ordre n'est point donné par
+humanité, mais pour un plus sérieux motif. La valeur d'un marin est
+cotée en chiffres, et le prix d'un matelot habitué au climat, routinier
+du service, est trop élevé pour qu'on le perde sans regret. En hissant
+son signal de rappel, le capitaine faisait son devoir, et si les suites
+de l'attaque portée contre le bâtiment pirate étaient déplorables, il ne
+s'en trouvait nullement compromis. L'officier, commandant à sa guise,
+gardait pour lui toute la responsabilité de ses actions; il était libre
+de voir ou de ne pas voir le signal.
+
+S'il y a le moindre espoir de succès, un officier vraiment courageux ne
+s'inquiète pas de la conduite politique et obligatoire de son capitaine.
+Il va en avant, mais alors de son entière volonté, car il est libre
+d'agir ou de ne pas agir, et cela sans mériter véritablement le moindre
+reproche. Il est rare de rencontrer un lieutenant qui se rende avec une
+promptitude si pusillanime à ce semblant de rappel; la couardise de
+l'Écossais ne lui fut jamais pardonnée par les matelots, car ils se
+faisaient tous, et d'un commun accord, un réel plaisir de l'appeler tout
+bas le lâche et tout haut le prudent, le sage, le pacifique, dérisoires
+qualifications que l'officier feignait toujours de ne pas entendre.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+En outre de l'affection que j'avais pour Aston, je me sentais vivement
+entraîné vers un jeune élève nommé Walter. Il n'y avait cependant entre
+nos deux caractères aucune ressemblance, ou pour mieux dire, nous
+différions dans nos goûts, dans nos habitudes et même dans notre manière
+de juger les choses. Cependant un motif puissant m'avait jeté vers lui
+avec l'amitié d'un frère dans le coeur. Walter avait été fort
+malheureux, et son père s'était montré envers lui plus cruel encore que
+le mien. Peut-être, dans les esprits scrupuleux, le pauvre enfant
+avait-il mérité la haine de son père en faisant son entrée dans le monde
+humanitaire d'une manière hétérodoxe et contraire aux lois. Parents,
+amis et tuteurs n'avaient pas été consultés, l'Église s'était vue
+frustrée de ses droits, ses saints ministres fraudés de leurs gages.
+
+Il n'y avait point eu de gai carillon aux cloches du village où il était
+né, point de joyeux amis, point de voix harmonieuses pour souhaiter au
+petit étranger la bienvenue de sa présence.
+
+Rien de tout cela; mais, au lieu des bons présages qui fêtent
+ordinairement l'entrée d'un enfant dans son berceau, ce furent des
+figures attristées, des femmes craintives, des mains tremblantes qui
+reçurent le nouveau-né.
+
+Sa mère avait été transportée nuitamment dans l'obscur faubourg d'une
+grande ville, et on employa pour la dissimuler aux regards autant de
+précautions, de soins, d'artifices, d'argent qu'il en faut pour cacher
+un crime de meurtre.
+
+Ce mystère fut la seule attention paternelle que donna à Walter l'auteur
+de ses jours.
+
+La mère du pauvre abandonné était une de ces mille malheureuses qu'a
+séduites une promesse de mariage, une de ces infortunées qui ont cru aux
+protestations d'amour éternel, de constante adoration, d'inviolable
+fidélité, aux serments d'un lord! Comme si un lord pouvait aimer et
+rester fidèle à autre chose qu'à l'orgueil de son nom, qu'à la vanité de
+sa couronne. Comme si un lord pouvait hésiter un instant à sacrifier
+femme, enfant, famille, repos des uns, honneur de l'autre, à la crainte
+de paraître coupable, à la crainte d'entacher, même d'une ombre, la
+pureté de son écusson! Un lord ne peut tenir ses serments ainsi qu'un
+plébéien, il ne peut non plus reconnaître son enfant illégitime: il faut
+laisser cette prud'homie au peuple.
+
+Walter fut élevé dans une maison de charité. Le _Blue-coat-School_ est
+un établissement fondé par la royauté pour l'éducation des pauvres
+orphelins, enfants sans famille, et qui étaient moins pauvres que ce
+fils d'un homme qui avait cinquante mille livres de rente! Cette
+institution, qui n'est pas la seule en Angleterre, est une admirable
+place pour élever les bâtards de l'aristocratie, et le peuple doit être
+fier du haut et puissant privilége qui lui accorde de dépenser son
+argent pour l'entretien et l'éducation des enfants abandonnés de ses
+arrogants seigneurs. Ce serait en vérité un horrible sacrilége si une
+seule goutte de ce sang noble ne s'alimentait pas de la sueur du peuple.
+
+La mère de Walter employa tout son courage et toutes ses ressources pour
+placer son fils dans la marine; mais, pauvre et sans protection, Walter
+n'y mena qu'une vie triste, sans espoir d'avenir, une vie de
+persécutions qui ne fut point améliorée sous la domination du lieutenant
+écossais. Ce brutal personnage appesantit sa force sur la faiblesse du
+pauvre garçon, et l'attrista tellement que, presque sans se rendre
+compte à lui-même des changements de son esprit, Walter devint pensif,
+soucieux, presque indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.
+Après avoir fui nos réunions, il s'éloigna complétement de nous et ne
+nous adressa plus la parole.
+
+Cette conduite, dans laquelle se révélait une immense douleur, m'attira
+à lui, et je devins, malgré son mutisme, le plus attaché de ses amis.
+Souvent, et sans qu'il s'en aperçût, tant le pauvre enfant était absorbé
+dans ses sombres rêveries, je remplissais ses devoirs, et peu à peu, de
+jour en jour, j'arrivai à conquérir sa confiance et son amitié.
+
+En cherchant par quel moyen il me serait possible d'infliger au second
+lieutenant la juste punition de la revanche que je m'étais promis de
+prendre, il me vint à l'esprit de compléter le rôle ridicule que nous
+lui faisions jouer depuis l'aventure du vaisseau malais en traçant au
+crayon le tableau de son obéissance empressée à se rendre au signal du
+rappel pendant que les deux autres bateaux se hâtaient impatiemment
+d'arriver sur le malais.
+
+Je fis la composition de mon oeuvre; mais, comme Walter avait plus de
+talent que moi pour le dessin, je lui persuadai de faire une bonne copie
+de mon travail.
+
+L'ouvrage terminé, je saisis pour faire éclater ma bombe le moment où,
+rassemblés autour de la table servie, tous les officiers étaient en
+présence.
+
+Mon dessin glissa comme une flèche sur la table, passa de main en main
+et excita un rire général.
+
+Quelques minutes se passèrent avant que le principal personnage
+s'aperçût qu'il était le héros de mon oeuvre; mais quand le dessin
+arriva à lui, sa longue et blafarde figure devint livide, puis couleur
+de citron; nous crûmes qu'il allait avoir une attaque de jaunisse.
+L'Écossais n'épargna ni les questions ni les recherches pour connaître
+l'auteur de la satire. J'oublie d'ajouter que nous avions joint à cette
+esquisse, pour en expliquer ironiquement le sujet, une chanson en
+mauvais vers, et, avec la vanité d'un auteur, ou peut-être suivant
+l'exemple des anciens bardes et d'un poëte moderne, je m'amusais
+constamment à la chanter, et cela sans souci du lieu, du temps ou des
+oreilles. Cette chanson devint bientôt aussi familière à l'équipage que
+_Cessez_, _Hude Boreas_, et _Tom Bouling_. Moi, je trouvais que la
+mienne leur était bien supérieure, mais cela parce que j'ignorais à
+cette époque que l'auteur de la dernière de ces chansons nationales
+avait obtenu une pension du gouvernement, et certes, si je l'avais su,
+je n'aurais point osé me mettre sur le même rang de versification et
+d'esprit. La seule récompense que me donna cet ingrat lieutenant, que
+j'étais si infatigable à immortaliser, fut un ordre de me taire; c'était
+animer la flamme: je chantais, ou, pour mieux dire, nous chantions de
+plus belle.
+
+Quelques jours après le premier acte de notre petite comédie de
+vengeance, le lieutenant apprit que le dessin avait été fait par Walter.
+
+--Je croyais que cet infâme barbouillage était l'oeuvre du
+vagabond--j'étais ledit vagabond--l'oeuvre de cet enfant du diable,
+car il est capable de toutes les atrocités, mais on le protége ici; son
+insolence n'a-t-elle pas le soutien du premier lieutenant, celui
+d'Aston? Petit misérable, petit brigand, il mourra sur les pontons: je
+ne puis rien contre lui; mais quant à Walter, à ce blême et maladif
+garçon qui est battu et maltraité par tout le monde, pardieu! je le
+dégoûterai tellement de la vie, qu'il finira par se noyer.
+
+L'Écossais s'appliqua si lâchement à tenir sa parole, qu'à force de
+ruse, de lâcheté, de perfidie, il arriva à persuader au capitaine et au
+premier lieutenant que Walter était indiscipliné, paresseux, insolent,
+incapable de remplir le plus simple devoir.
+
+Walter fut donc constamment puni, et tomba dans le désespoir.
+
+Un jour, exaspéré par l'injustice d'une punition sans motif, il répondit
+insolemment à l'Écossais et refusa de lui obéir.
+
+Son insubordination prit sur les lèvres du lieutenant des proportions si
+révoltantes contre la discipline, que Walter fut dégradé de son titre
+d'officier et attaché au mât comme un criminel.
+
+Malgré la défense expresse de parler au malheureux garçon, j'essayai de
+le consoler; mais son coeur si doux, si patient, si bon, était
+littéralement brisé: il se dégoûta de la vie, et j'eus la douloureuse
+crainte qu'il ne réalisât le monstrueux souhait du lieutenant, qui
+tentait de le pousser à se donner la mort.
+
+Toutes mes paroles d'amitié et d'encouragement restaient perdues: Walter
+ne les entendait pas, il ne les écoutait pas. Cette inertie m'affectait
+horriblement. Enfin j'employai le dernier moyen que me suggérait ma
+tendresse pour le pauvre enfant, en lui disant que j'avais pris la
+détermination de quitter le vaisseau et la marine aussitôt que nous
+serions arrivés à un port. En l'engageant à prendre courage, à me
+suivre, je lui dépeignis le délicieux plaisir que nous ressentirions en
+prenant une vengeance terrible des méchancetés de notre ennemi. L'espoir
+de cette revanche fit plus que toute la tendresse de mes paroles. Walter
+se ranima et parut reprendre ses devoirs avec le désir d'attirer sur lui
+la bienveillance de ses chefs.
+
+Son persécuteur infernal continua de le tourmenter avec une inexorable
+persistance; il contraignit Walter à travailler avec les garçons de
+l'artimon; il l'obligea à s'habiller comme les matelots, à manger avec
+eux. Ce lâche, qui ne rougissait pas de torturer un enfant, usa de toute
+son influence sur le capitaine pour flétrir Walter par la honte d'une
+punition corporelle. Le commandant, juste et bon malgré sa faiblesse,
+refusa avec énergie d'accéder à cette demande.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Quand j'étais en faction, et particulièrement pendant les veilles de
+nuit, je restais auprès de Walter, et je soulageais, autant que cela
+m'était possible, les pitoyables gémissements du pauvre garçon contre
+sa misérable destinée. J'en revenais toujours, pour attirer son
+attention, à lui montrer la perspective d'une ample vengeance contre
+notre ennemi.
+
+--Nous sommes maintenant des hommes, lui disais-je, il viendra un moment
+où nous aurons le pouvoir de briser les entraves qui nous gênent. Ce
+vaisseau n'est pas le monde, nous ne sommes pas des galériens enchaînés,
+condamnés à l'aviron pour toute la vie. Si les Anglais conspirent contre
+notre liberté, ce ne sont que des tyrans, et l'Inde, avec ses mille
+rois, est ouverte pour nous. Il y a de l'espoir, mon ami Walter, dans la
+douleur même de notre situation présente; il est impossible que nos
+misères s'accroissent, et un changement ne peut être qu'une
+amélioration.
+
+--Oui, mon ami, répondit Walter, allons dans un pays inconnu aux
+Européens, dans un pays où leur race maudite n'aura jamais paru, et où
+ils n'oseront pas nous suivre; abandonnons une patrie où nous n'avons ni
+patrimoine, ni parents, ni amis; changeons de nation, de tribu, et
+cherchons une demeure parmi les enfants de la nature. J'ai lu que les
+hommes primitifs étaient bons, hospitaliers, généreux: allons à eux;
+qui, mieux que nous, pourra apprécier et leur simplicité et leur
+grandeur natives? Nous, qui sommes opprimés, torturés, chassés du sol
+natal par les injustices du sort, par la cruauté des hommes. Pour moi,
+devant mes yeux, le paria lépreux et méprisé, haï par tous, jouit, dans
+sa liberté restreinte, d'un bonheur suprême, si je compare sa vie à la
+mienne, ses souffrances à ce que j'ai souffert, à ce que je souffre
+encore.
+
+--Quant à la lèpre, mon cher Walter, m'écriai-je, elle est en dehors de
+la question, puisque mon intention est de travailler, de me servir de
+mes membres; ils sont les seuls amis que je possède, et les vrais
+philosophes de l'Est mettent une très-grande valeur dans les dons de la
+nature; une plus grande valeur que les Anglais, parmi lesquels les
+avortons ont une ressemblance de forme et d'intelligence assez grande
+avec les hommes pour qu'ils les classent parmi eux; mais ces avortons
+naissent dans les palais, et nous qui pourrions les écraser comme une
+puce entre le pouce et le doigt, nous sommes obligés, par la hiérarchie
+des situations, de les saluer, de nous tenir tête nue devant eux! Parmi
+les natifs au milieu desquels nous irons vivre, il n'y a pas de
+dégradations si infâmes. La force, c'est le pouvoir, et les balances de
+la justice n'ont d'autre poids que la valeur de l'épée.
+
+En m'entendant parler ainsi, Walter s'enthousiasmait, et son esprit
+charmant s'échappait de ses lèvres en paroles ardentes et passionnées.
+Il se transportait en imagination dans une des nombreuses îles de
+l'archipel des Indes, avec un arc et des flèches, des lignes de pêcheur
+et un canot.--Non, s'écriait-il en interrompant la description de sa vie
+future, non, pas de canot, car jamais je ne regarderai l'eau salée: mon
+sang se glacerait aussitôt dans mes veines. Je chercherai quelque ravin
+isolé, un vallon ombragé par des arbres, et je vivrai heureux et
+fraternellement uni avec les natifs.
+
+--Tu leur prendras leurs soeurs? lui dis-je.
+
+--Oui, mon cher Trelawnay, je me marierai, j'aurai des enfants, et je
+bâtirai une hutte.
+
+--Tu te laisseras tatouer? demandai-je à Walter.
+
+--Certainement, me répondit-il, je serai tatoué, je ne mettrai plus de
+vêtements. Qu'importe cela! tout ce qu'ils feront, je le ferai.
+
+Nous passions ainsi les longues heures de veille, faisant des châteaux
+en Espagne, les possédant presque toujours, et oubliant nos misères
+jusqu'à ce que notre pastoral et romantique édifice fût entièrement
+détruit par la maudite, par la coassante, dolente et sycophante voix du
+lieutenant écossais, qui criait avec sa vulgarité d'expression:
+
+--Taisez-vous, là-haut, ennuyeux vagabonds, ou je vous ferai descendre
+pour recevoir une raclée; taisez-vous, misérables gueux, ou j'appelle le
+contre-maître, qui viendra avec sa corde.
+
+Alors, tellement est grande la force de l'habitude, nous descendions
+silencieusement pour regagner nos hamacs, et le lendemain nous nous
+réveillions au grondement de cette voix discordante, passant la journée
+à attendre la nuit, la nuit qui nous apportait dans sa robe semée
+d'étoiles, et l'espérance en des jours meilleurs, et les chants de
+l'illusion qui tracent sur le sable les féeries du désir. Le noble et
+généreux Aston ne cessa jamais de traiter Walter comme un gentilhomme;
+en voyant cela, les matelots, fins et rusés comme des esclaves,
+suivirent l'exemple silencieux que leur donnait le jeune officier.
+
+J'ai raconté les événements qui se sont passés sur la frégate, non pas
+précisément dans l'ordre de leur arrivée, mais comme ils se sont
+présentés à ma mémoire.
+
+Après être restés quelques jours à Bombay, nous naviguâmes vers Madras,
+et nous reprîmes le chemin de Bombay, avec des ordres secrets de
+l'amiral.
+
+Un beau jour, pendant notre traversée de Bombay à Madras, il s'éleva sur
+le vaisseau des cris tellement furieux ou tellement effrayés, que,
+l'esprit encore sous l'impression d'une révolte d'équipage que je venais
+de lire, je crus à un commencement de mutinerie.
+
+Je n'avais jamais vu ni pu concevoir une pareille commotion; les
+matelots se précipitaient les uns sur les autres par des ouvertures au
+travers des écoutilles; il n'y avait plus de discipline; le lieutenant
+qui commandait le pont était debout, pâle, stupéfait; le capitaine et la
+plupart des officiers donnaient des ordres et faisaient des questions
+tout en essayant de pénétrer la masse d'hommes qui se concentrait sur le
+pont avec des cris et des gémissements inarticulés. Mais ni le capitaine
+ni le lieutenant ne réussirent à se faire entendre; ils avaient perdu
+toute l'autorité de leurs voix, et, entraînés par la foule compacte, ils
+se trouvèrent confondus avec elle.
+
+Je vis bientôt que c'était le désespoir et non la fureur qui était peint
+sur les fronts rudes et brunis des matelots.
+
+Enfin, le premier instant de la peur passé, le secret de cette épouvante
+s'échappa en un cri lugubre de toutes les bouches.
+
+--Le feu! le feu! le feu est dans les magasins de devant!
+
+Ces effroyables paroles jetaient les marins dans une indicible terreur.
+Les plus braves, les plus hardis, les plus audacieux dans l'ardeur du
+combat, étaient inertes et sans courage devant l'écrasant malheur qui se
+présageait.
+
+Le feu au magasin, le feu dans l'entre-pont, c'est-à-dire une mort
+hideuse, une destruction complète, sans espoir de secours ni du ciel ni
+de la terre!
+
+L'habitude ou l'instinct réveilla les officiers, qui, après avoir
+entendu le premier cri, avaient paru s'anéantir dans le sentiment de
+l'unique torpeur.
+
+Pendant l'espace de quelques minutes, personne ne bougea; tous les
+fronts étaient rougis par une délirante anxiété, tous les regards
+étaient fixés sur l'écoutille de devant, attendant et cherchant d'un
+oeil insensé l'apparition d'une mort qu'il était impossible d'éviter.
+Nous étions hors de vue de la terre, et pas une voile, pas un point, pas
+une tache visible n'apparaissait sur la bleuâtre limpidité de l'horizon.
+Le seul nuage qui coupât l'air était la fumée noire et épaisse qui
+s'échappait de l'écoutille, et comme il n'y avait pas de vent, elle
+montait vers le ciel comme une colonne de marbre noir. Nous attendions à
+chaque instant la terrible explosion qui devait nous élancer de
+l'immensité des airs dans les profondeurs de la mer. Après un silence
+lugubre, quelques murmures confus se firent entendre simultanément, et,
+poussés par l'instinct de la conservation, tous les matelots se
+précipitèrent les uns sur les quartiers bateaux, les autres sur les
+côtés du vaisseau, regardant autour d'eux, dans le vain espoir de
+chercher un refuge.
+
+Une petite bande de jeunes vétérans, dont les cheveux avaient grisonné
+dans les tempêtes de leur vie maritime, restèrent debout, immobiles,
+attendant la mort avec un calme résigné, mais intrépide.
+
+La voix claire, forte et sonore d'Aston ordonna aux pompiers de préparer
+leurs seaux, aux soldats de marine de venir à l'arrière avec leurs
+armes, aux officiers de suivre son exemple. En achevant ces ordres
+énergiquement énoncés, Aston prit un poignard dans sa main:
+
+--Obéir ou mourir! dit-il d'un ton ferme.
+
+Le premier lieutenant et les officiers sortirent enfin de leur
+engourdissement; ils chassèrent les hommes des bateaux, les
+disciplinèrent, et un peu de calme rendit la manoeuvre possible.
+
+Dès que j'eus entendu la voix d'Aston, je m'avançai vers lui en disant:
+
+--Je descendrai dans le magasin si vous voulez y envoyer les canotiers
+pour me passer de l'eau.
+
+Sans attendre la réponse d'Aston, je me précipitai dans la grande
+ouverture à travers les écoutilles; je hâtai ma course le long du second
+pont, entièrement abandonné, et, saisissant une corde, je descendis, à
+travers la fumée, directement dans le magasin. L'obscurité y était plus
+profonde qu'elle ne peut l'être dans la plus profonde nuit, de sorte
+qu'au premier instant il me fut impossible de distinguer d'où sortait le
+feu. Je tâtai partout, et je sentis que mes mains et ma tête étaient
+atteintes par l'incendie; je pouvais à peine respirer la fumée
+qu'embrasait l'air. Enfin, en me heurtant contre un objet qui entrava ma
+marche, je sentis un corps humain, un homme mort ou ivre-mort, qui
+gisait au milieu de la pièce.
+
+Le contre-maître canonnier était l'individu couché par terre. Sa pipe
+cassée dans sa bouche avait allumé (car tout abruti qu'il était, il
+fumait encore) des mèches qu'on tenait amorcées pour les canons. La
+négligence de cet ivrogne avait alimenté ce lent et étouffant brasier de
+plusieurs centaines de ces mèches; elles causaient donc l'effroyable
+fumée qui avait mis tout le vaisseau en révolution. Le seul danger qu'il
+y eût réellement était leur proximité de la poudre.
+
+--Envoyez des hommes! criai-je.
+
+À ce moment, Aston parut.
+
+--Ne descendez pas, mon ami, envoyez-moi de l'eau, beaucoup d'eau, et
+dans quelques secondes tout sera fini.
+
+Aston jeta sur moi le premier baquet d'eau, en disant:
+
+--Vous êtes tout en feu!
+
+Mes cheveux et ma chemise brûlaient. Cette aspersion saisissante, jointe
+à la fumée, me renversa, et je tombai sans mouvement aux pieds d'Aston
+qui était descendu. Il me remplaça.
+
+L'air frais me rendit à la vie. L'incendie était éteint, la joie et le
+calme avaient reparu.
+
+Le capitaine m'envoya l'ordre de monter sur le pont.
+
+Mes traits noircis par la fumée, mes cheveux et mes sourcils brûlés,
+mes vêtements en désordre, ou plutôt en lambeaux, donnaient à ma
+personne un extérieur si diabolique que j'avais l'air d'un démon
+nouvellement arrivé des enfers. Tous les officiers sourirent, mais ils
+parurent sincèrement louer mon sang-froid et mon courage. Je dis, ils
+semblèrent, car il n'est point dans les habitudes de la marine d'en
+exprimer davantage. Me remercier eût été s'adresser à eux-mêmes une
+réprimande, ils ne me dirent donc rien. Le capitaine me fit donner des
+soins et un _second poulet_!
+
+L'impression produite par l'opportunité de mon secours ne s'effaça pas
+aussi promptement que le souvenir de mon impétueuse attaque contre le
+vaisseau malais, et j'eus le loisir, sans craindre les reproches, de
+paresser pendant des journées entières. Si, par habitude, on revenait
+aux anciennes exigences, aux anciennes épithètes de lâche, de paresseux,
+je riais d'un air dédaigneux, et les officiers prenaient ma défense en
+disant:--En vérité, ce pauvre garçon mérite un peu de repos et beaucoup
+d'indulgence.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Dès que le vaisseau jetait l'ancre dans un port, je saisissais avec
+ardeur le plus futile prétexte pour prouver la nécessité de mon
+débarquement, et tant que le pavillon n'était pas hissé au grand mât,
+il était inutile de songer à me voir reparaître sur le pont de la
+frégate. Quand nous entrâmes pour la seconde fois dans le havre de
+Bombay, je sautai un des premiers dans la chaloupe qui nous conduisit à
+terre, et j'allai établir mon quartier général dans une taverne de la
+ville pour laquelle j'avais ressenti tout d'abord une vive prédilection.
+Là, libre de toute entrave, de toute autorité, je me plongeais sans
+réflexion dans toutes sortes de plaisirs et d'extravagances. Les heures
+que je ne consacrais ni à la société des femmes ni aux libations des
+festins, s'écoulaient en longues excursions faites à cheval autour de la
+ville. Pendant ces courses, je m'arrêtais quelquefois dans les bazars,
+bouleversant tout, y faisant un tapage d'enfer. Comme sur le vaisseau,
+j'étais la cause des bruits et des émeutes, le boute-en-train de toutes
+les querelles.
+
+Dans l'Inde, les Européens tyrannisent les natifs et leur font
+rigoureusement sentir leur orgueilleux pouvoir. Tous les outrages
+peuvent être commis sur ces pauvres gens, et cela avec la certitude de
+la plus complète impunité. La douceur faible et flexible du caractère
+des Indiens a acquis sous ce joug une subordination presque servile, et
+la résistance ou les plaintes leur sont à peu près inconnues. La
+bienveillance des Européens, le témoignage de leur reconnaissance pour
+les Indiens après de longs et fidèles services, sont exprimés par des
+flatteries et des caresses les jours de bonne et de joyeuse humeur, mais
+aussi par des traitements d'une insensible cruauté aux heures de
+spleen. Je parle ici du passé, et j'ignore si les rapports de ces deux
+peuples, si bien confondus l'un dans l'autre aujourd'hui, ne se sont pas
+complétement changés.
+
+Quoique plongé dans les enchantements d'une liberté ivre de plaisir, je
+n'oubliais pas le pauvre Walter, auquel il n'avait point été permis de
+venir à Bombay. Je lui écrivais tous les jours, et j'avais arrangé qu'il
+resterait sur le vaisseau jusqu'au moment où ce dernier mettrait à la
+voile. En retenant un canot, je l'avais averti que, la veille du départ,
+il eût à se jeter à la mer à l'avant du vaisseau, et à nager jusqu'à la
+barque dans laquelle je stationnerais en l'attendant.
+
+Quant à notre projet de vengeance relativement à l'Écossais, je me
+chargeais seul de l'exécution, car j'étais assez grand et assez fort
+pour lutter avec lui, et avec avantage.
+
+Dans la taverne où j'avais établi le lieu de ma résidence, je fis la
+rencontre d'un marchand avec lequel je parvins à me lier intimement.
+
+Dans la première jeunesse, on forme ainsi sans arrière-pensée, sans
+méfiance, des liaisons qui prennent une grande place et dans l'existence
+du moment qui les voit naître, et dans les souvenirs qui en rappellent
+les joies.
+
+À l'époque d'un âge plus sérieux, on emploie souvent des années entières
+pour former ces liens du sentiment qui confondent, par la pensée, deux
+individus l'un dans l'autre. Des officiers du bord, qui m'avaient pris
+en amitié, venaient souvent me voir à la taverne, et je les rendais, à
+leur rieuse satisfaction, les spectateurs de mille folies. Mon ami
+l'étranger (c'est ainsi qu'on le nommait) recherchait avec empressement
+la société des officiers, et il semblait prendre un vif plaisir à
+écouter les narrations de leurs voyages, l'histoire des différents
+vaisseaux auxquels ils avaient appartenu, leur manière de naviguer, et
+les particularités qui distinguaient leurs respectifs commandants. Sa
+conversation se bornait généralement à faire des demandes, et comme la
+plupart des marins préfèrent le plaisir d'être écoutés à celui d'écouter
+eux-mêmes, il en résultait qu'adoré et recherché pour son bienveillant
+et curieux silence, l'étranger était constamment entouré de narrateurs.
+
+J'accompagnais souvent mon nouvel ami dans les visites inspectives qu'il
+faisait aux vaisseaux de guerre stationnés dans le port. Mais le seul
+dans lequel je ne voulus pas le suivre, et qu'il laissa de côté, fut
+notre frégate; cependant, pour le dédommager de l'inexplicable refus que
+je lui fis de lui servir de cicerone, je lui donnai avec soin et
+exactitude tous les renseignements qu'il voulait bien me demander.
+
+Quoique mon ami se fît appeler de Witt, je parlerai de lui sous son
+véritable nom, qui est de Ruyter. Il me dit un jour qu'il attendait une
+occasion pour aller à Batavia, et il parlait de cette ville comme de
+toutes celles des Indes, qu'il paraissait parfaitement connaître. Entre
+les remarquables particularités qui distinguaient de Ruyter, il en était
+une qui, en piquant vivement ma curiosité, excitait au plus haut point
+mon admiration, et frappait mon esprit si avide de l'inconnu, si avide
+du savoir. Il parlait toutes les langues européennes et n'avait pas le
+moindre accent étranger en s'exprimant dans la langue anglaise.
+
+De Ruyter connaissait tous les coins de Bombay, toutes ses rues; ni la
+plus petite allée, ni le plus obscur carrefour n'avait échappé à son
+investigation. Souvent, à ma vive surprise, nous passions la soirée à
+courir d'une maison à l'autre, et il apparaissait au milieu des
+propriétaires de ces habitations comme un commensal désiré et attendu.
+Il s'asseyait au centre de la famille, causant avec elle dans les
+différents dialectes du pays, et cela avec une incroyable facilité.
+Tantôt il parlait gravement le guttural et sauvage idiome des Malais,
+tantôt le langage plus civilisé des Hindous, tantôt encore la douce et
+harmonieuse langue persane.
+
+La déférence que ces différents peuples témoignaient à de Ruyter allait
+jusqu'à la servilité chez les uns, jusqu'à la déférence craintive chez
+les autres. Quand il passait dans la rue, les gros, fiers et pompeux
+Arméniens faisaient arrêter leurs palanquins, descendaient, et couraient
+au-devant de lui en proclamant tout haut le bonheur de leur rencontre.
+
+Cet excès d'empressement, si contraire aux habitudes de ces orgueilleux
+négociants, m'étonnait autant que la science et la familiarité de de
+Ruyter avec tous ceux dont il approchait; mais ma surprise était sans
+arrière-pensée, car à dix-sept ans on admire naïvement, et on ne prend
+pas tous les étrangers, comme à trente, pour des suppôts de police ou
+pour des fripons.
+
+Dans toutes ses actions, et même dans l'accomplissement des plus
+insignifiantes, de Ruyter apportait une décision rapide et un
+imperturbable sang-froid; il était supérieur, physiquement et
+moralement, à tous les hommes qui l'entouraient. Peut-être n'eussé-je
+pas aussi bien senti cette supériorité si elle n'avait pas été évidente
+au point de frapper les plus indifférents ou les moins perspicaces à
+pouvoir le faire.
+
+La stature de Ruyter était haute, majestueuse; ses membres avaient de
+magnifiques proportions; la rondeur de sa taille souple donnait à tout
+son corps un air d'élasticité et d'agilité extrêmement rare chez les
+habitants de l'Est. Ce n'était qu'après un sérieux examen qu'il était
+possible de découvrir que sous la mince et fragile écorce du dattier se
+cachait la force du chêne.
+
+Pour plaire aux yeux d'un artiste, la figure de de Ruyter manquait de
+largeur, mais elle était dominée par un beau front, un front clair,
+intrépide, sans une ride, aussi poli, quoiqu'il ne fût pas aussi blanc,
+que du marbre de Paros sculpté. Ses cheveux étaient noirs et abondants,
+ses traits bien dessinés; mais la plus grande beauté de de Ruyter
+étaient ses yeux, à la couleur si variable qu'il était impossible d'en
+déterminer la nuance. Semblables au teint d'un caméléon, ils n'avaient
+pas de couleur fixe, mais, comme un miroir, ils réfléchissaient toutes
+les impressions de son esprit.
+
+Au repos, les yeux de de Ruyter semblaient obscurcis par un nuage
+bleuâtre; mais quand ils étaient animés par l'entraînement de la
+conversation ou par la véhémence des sentiments, ce brouillard
+disparaissait, et ils devenaient vifs, brillants, lumineux comme un
+rayon de soleil. Cette lueur intense éblouissait tellement nos regards,
+qu'il nous était impossible d'en supporter le contact sans baisser nos
+yeux à la fois effrayés et fascinés. Les sourcils étaient épais, droits
+et saillants.
+
+De Ruyter avait contracté, sous l'ardente chaleur du soleil de l'Est,
+l'habitude de fermer à demi ses paupières, et ce mouvement, presque
+continuel, avait fini par tracer au coin de l'oeil une infinité de
+petites lignes, mais ces lignes étaient légères, délicates comme des
+ombres, et n'avaient rien qui pût rappeler ou les signes prématurés
+d'une vieillesse précoce ou ceux d'une débauche constante, ainsi que le
+révèlent souvent les tempes des hommes du Nord.
+
+La bouche était nettement, hardiment coupée, pleine d'expression, et la
+proéminence de la lèvre supérieure avait, lorsque de Ruyter parlait, un
+mouvement nerveux et indépendant de sa compagne. Les contours fiers et à
+la fois suaves de cette bouche donnaient à la physionomie un air posé,
+sérieux, bienveillant, mais d'une invincible détermination. On sentait
+qu'après avoir prononcé un refus, elle ne devait jamais revenir sur
+l'expression et sur l'exécution de sa volonté.
+
+Quoique naturellement d'un teint moins brun que le mien, le visage de de
+Ruyter était, en certains endroits, presque brûlé par le soleil; mais
+cette nuance foncée s'alliait bien à l'ensemble de toute sa personne,
+quoique le vieillissant un peu; car il avait à peine trente ans.
+
+Si je suis minutieux, si je m'arrête aux détails en faisant la
+description de de Ruyter, c'est pour arriver à faire comprendre
+l'influence extraordinaire qu'il exerça sur mon esprit et sur mon
+imagination. Il devint le modèle de ma conduite, et le but de mon
+ambition fut de l'imiter, même dans ses défauts. Mon émulation s'était
+éveillée pour la première fois de ma vie. Je me trouvais impressionné
+par l'intelligence, par la grandeur, par l'évidente supériorité d'un
+être humain. En toute circonstance, grave ou futile, de Ruyter avait une
+manière d'agir si naturelle, si libre, si noble, si spontanée, que cette
+manière semblait être produite inopinément par sa propre individualité,
+et tout ce que faisaient les autres ne paraissait plus qu'une imitation
+affectée.
+
+L'influence énervante d'une longue résidence dans un climat tropical
+n'avait pas fatigué de Ruyter; la vigueur de son tempérament, sa force
+et son énergie semblaient insurmontables. Les fièvres mortelles des
+Indes n'avaient pas corrompu son sang, et les feux du soleil tombaient
+impunément sur sa tête nue, car il vaquait en plein jour à ses
+occupations ordinaires. J'observais alors qu'il buvait peu, dormait à
+peine et mangeait très-frugalement.
+
+De Ruyter partageait souvent mes longues veilles; il assistait à mes
+orgies, se joignait à nous; mais il ne buvait que son café en fumant son
+hooka; néanmoins, il nous surpassait en gaieté, et malgré la vertu
+soporifique du moka berrie, il suivait la vivacité de nos causeries.
+Quand l'entraînement en était excité par le jus de la grappe ou par
+l'arrack-punch, sans le moindre effort, de Ruyter saisissait le ton de
+la conversation, et montrait ainsi la condescendance et la souplesse de
+son esprit, tandis que d'un regard, d'une parole ou d'un geste, il eût
+pu plier à l'ordre de sa volonté ou au souhait de son caprice
+l'entêtement du plus obstiné d'entre nous tous. Mais de Ruyter préférait
+faire ressortir le caractère des autres; il préférait les voir dans
+leurs couleurs naturelles: il se mettait donc de pair avec nous, et par
+cette conduite, il obtint une influence que Salomon, avec toute sa
+sagesse et tous ses proverbes, n'a jamais possédée.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Traité comme un égal par un être d'une supériorité si grande, je
+ressentis un vif orgueil, et cette intime satisfaction me donna un air
+d'importance tout à fait grandiose. La conduite de Ruyter lui gagna mon
+entière confiance, et insensiblement il parvint à arracher de mon
+coeur ses plus secrètes pensées.
+
+Je lui dis un jour que j'étais fermement résolu à abandonner la
+profession maritime, parce qu'elle ne pouvait réaliser l'ardente
+ambition et la perspective de gloire qu'elle avait peinte à mon esprit.
+Mais, au lieu d'encourager l'exécution de ma fuite prochaine du
+vaisseau, il m'engagea à ne rien faire prématurément et sous l'empire de
+la passion.
+
+--Mon cher de Ruyter, m'écriai-je, j'ai souffert d'horribles outrages,
+j'ai vu s'enfuir une à une toutes mes espérances, et l'abandon de ma
+famille a été la pierre d'achoppement contre laquelle sont venus se
+réunir tous mes malheurs. J'ai pris la ferme détermination de me défaire
+des entraves qui, en embarrassant mon intelligence, bornent mes
+aspirations, et je vous déclare que, s'il m'est impossible de rien faire
+de mieux, j'irai dans les jungles, je m'associerai aux buffles et aux
+tigres, et là je serai au moins le libre agent de ma courte vie. Oui, de
+Ruyter, je préfère l'existence périlleuse et sauvage d'un chasseur de
+bêtes fauves à celle qui est contrainte de se soumettre à un despotisme
+de fer, à un despotisme qui comprime la pensée... N'est-il pas écrit
+dans le code de la loi navale: Vous ne devez, ni par regard, ni par
+geste, témoigner que vous êtes mécontent de ceux qui vous gouvernent en
+tenant le fouet de la correction levé sur votre tête. Si les dieux nous
+gouvernaient par une brutale intimidation, quel est celui qui ne se
+révolterait pas? Et si nous devons avoir un maître, pourquoi ne pas
+entrer au service des démons et des diables en bons termes et avec des
+accords avantageux?
+
+--Mon ami, me répondit de Ruyter, vous vous éloignez de la route et vous
+laissez parler vos passions; retenez-les, regardez les choses sous leurs
+véritables couleurs, et non défigurées par la teinte jaune dont les
+enveloppe votre esprit malade. Nous ne pouvons pas être tous chefs,
+oppresseurs et maîtres; il est impossible également qu'un supérieur
+contente toujours ceux qui sont sous ses ordres. Votre esprit a reçu une
+fausse direction, mon cher Trelawnay, c'est moins votre faute que celle
+de vos parents.
+
+L'égarement de votre imagination vous est venu de faibles, mais non de
+méchantes créatures. Puisque vous avez souffert, mon enfant, puisque
+vous avez subi le joug de ces esprits étroits et moroses, vous devez
+apprendre à raisonner juste, apprendre à connaître, et tâcher de
+conquérir cette charitable vertu qu'on appelle la tolérance, apprendre
+surtout à distinguer entre la faiblesse et la méchanceté de ceux qui
+vous ont offensé. Dans le véhément récit que vous m'avez fait de vos
+griefs contre la destinée et contre ceux qui ont contribué à vous rendre
+malheureux, je ne vois qu'un cas de malice réelle, et, entre nous, il
+est trop insignifiant pour qu'on daigne y arrêter une seule pensée de
+rancune: je veux parler du lieutenant écossais.
+
+--Comment, de Ruyter, vous appelez peu de chose l'entière ruine et la
+complète dégradation que ce misérable a accumulées sur mon ami Walter?
+J'en suis la cause, et je me dévoue à venger ses injures. Puissent tous
+les malheurs de la vie s'abîmer sur ma tête, puisse le paria m'insulter
+et me cracher au visage, puissent les chiens sauvages me poursuivre à
+travers les forêts, si je pardonne à ce monstre!
+
+Le nom maudit de l'Écossais tremblait sur mes lèvres, et j'allais le
+prononcer, lorsque le scélérat lui-même entra dans la salle de billard
+où nous étions.
+
+Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur moi, le lieutenant s'aperçut de
+mon émotion, et le regard de fureur dont j'accueillis son entrée, joint
+à la rougeur qui colorait mes joues, le fit rester un instant immobile
+sur le seuil de la porte, ne sachant s'il devait avancer ou reculer.
+
+Il se décida pourtant, et après avoir éclairé sa figure verdâtre d'un
+gracieux sourire, après s'être armé de toute cette artillerie de
+grimaces et d'affectation courtisane qui lui avait fait faire son chemin
+dans le monde en détruisant toutes les espérances des bons, des braves,
+des honnêtes gens, il s'avança vers nous.--Je dois dire que, pendant mon
+séjour à la taverne, il était venu très-souvent s'y attabler, et qu'il
+déployait sur terre autant d'affabilité et d'obligeance qu'il montrait
+de cruauté et d'injustice sur le vaisseau.
+
+Comme j'étais placé sous son commandement personnel, le lieutenant me
+considérait encore esclave de son pouvoir. Il s'approcha donc de moi, et
+me dit de sa voix mielleuse:
+
+--Eh bien! Trelawnay, allez-vous aujourd'hui à bord? Le vaisseau met à
+la voile demain; tous les officiers seront rentrés dès l'aurore.
+
+--Vraiment? répondis-je d'une voix sombre, car je cherchais à contenir
+l'emportement de ma fureur. Mais chaque fibre de mon corps tressaillait
+de colère, et mon sang bouillonnait dans mes veines comme une lave
+ardente. Monsieur, dis-je au lieutenant en faisant quelques pas vers
+lui, l'heure de régler mes comptes vient de sonner; je vais m'en
+occuper, car, fort heureusement, mon principal créancier est ici.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda l'Écossais en considérant d'un air
+effaré le bouleversement de ma physionomie.
+
+--Je vais me faire comprendre: un jour vous m'avez défendu de paraître
+devant vos yeux la tête couverte; je vous obéis pour la dernière fois.
+
+Et, en prononçant ces paroles, je lui jetai mon chapeau au visage.
+
+Le lieutenant resta debout, pâle, stupéfait.
+
+--Monsieur, repris-je en me dépouillant de mon habit, que je foulai aux
+pieds, je suis libre, vous n'êtes plus mon chef, et si je dois vous
+reconnaître une supériorité sur moi, il faut me la prouver avec votre
+épée.
+
+Je fermai la porte en me plaçant entre la sortie et l'Écossais, et je
+lui dis insolemment:
+
+--Allons, défendez-vous! M. de Ruyter et nos amis vont voir un beau jeu!
+
+L'Écossais voulut tenter de franchir l'espace qui le séparait de la
+porte, en murmurant d'une voix plus effrayée que surprise:
+
+--Que voulez-vous, Trelawnay? avez-vous bien toute votre raison?
+
+Je bondis sur ce lâche, et, le saisissant par le collet, je le traînai
+au milieu de la salle.
+
+--Vous ne vous échapperez pas, mauvais drôle, défendez-vous, ou je vous
+frappe sans merci!
+
+--Monsieur de Ruyter, s'écria le lieutenant, je réclame votre
+protection; ce garçon est fou, car, en vérité, il est impossible de
+comprendre où il veut en venir.
+
+--Cependant, répondit Ruyter sans quitter le bout d'ambre de sa longue
+pipe, cela me semble très-clair; arrangez-vous avec lui, vos querelles
+ne me regardent pas, et vous feriez mieux, au lieu d'hésiter, de tirer
+votre épée et de vous mettre en garde. Trelawnay est un enfant et vous
+êtes un homme, si j'en juge par votre moustache.
+
+Le lieutenant, dont l'esprit était bouleversé par la crainte, s'humilia
+devant moi; il protesta d'une voix tremblante qu'il n'avait pas voulu
+m'offenser, mais que cependant, si je lui avais cru cette intention, il
+en était peiné et m'en demandait cordialement pardon.
+
+--Remettez votre épée au fourreau, mon jeune ami, ajouta-t-il, et venez
+à bord avec moi; je vous jure que jamais je n'userai contre vous du
+droit de représailles; que ce qui s'est passé ici sera à jamais oublié.
+
+Cette lâcheté ignoble, cette bassesse honteuse me firent rougir.
+
+--Souviens-toi de Walter, brigand, souviens-toi de Walter, lâche
+assassin; quoi! aucune insulte, aucun mépris, aucune injure ne peut
+t'émouvoir. Eh bien! que la punition s'accomplisse, et malheur, malheur
+à toi!
+
+Je tombai sur lui comme la foudre. Je le frappai au visage, et, lui
+arrachant ses épaulettes, je les déchirai en mille morceaux.
+
+--Le noble drapeau anglais est déshonoré par un lâche, je dois en purger
+la terre!
+
+Cris, protestations, prières, ce vil personnage employa tout pour tenter
+de m'attendrir, mais il ne faisait qu'exalter ma rage. J'avais honte en
+moi-même d'être resté, de m'être courbé si longtemps sous la domination
+d'une créature indigne du nom d'homme et du titre d'officier.
+
+Quand je l'eus jeté presque sans connaissance à mes pieds, je lui dis:
+
+--Pour les torts que tu as eus envers moi, j'ai pris une juste revanche;
+mais pour les souffrances dont tu as accablé Walter, il me faut ta vie!
+
+Mon épée s'était brisée sur le dos du lieutenant, je lui arrachai la
+sienne.
+
+Je l'eusse infailliblement tué, si une main plus forte que mon bras
+menaçant n'eût arrêté le coup mortel que j'allais porter.
+
+--Ne le tuez pas, mon ami, dit derrière moi la voix grave de de Ruyter,
+prenez cette queue de billard, un bâton est une arme assez convenable
+pour châtier un lâche; ne souillez pas dans son ignoble sang l'acier de
+votre épée.
+
+Je ne pus m'opposer à la volonté de de Ruyter, car il m'avait désarmé.
+Je saisis donc la queue de billard, et je frappai rudement le scélérat,
+qui poussait des hurlements épouvantables. Je ne m'arrêtai qu'après
+avoir vu que mes coups tombaient sur un homme mort ou sans connaissance.
+
+Pendant le combat, de Ruyter avait placé des sentinelles à la porte afin
+de prévenir toute surprise; lorsqu'il vit mon ennemi vaincu, il leva la
+consigne. Alors un grand tumulte se fit entendre, et une foule compacte
+de noirs et de blancs se précipita dans la salle.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+À la tête de cette bande, et à mon grand étonnement, j'aperçus mon ami
+Walter. Sa surprise fut aussi vive, aussi joyeuse que la scène qui se
+présentait à ses yeux était extraordinaire. L'homme qu'il haïssait le
+plus gisait à ses pieds. Walter le regarda avec une sorte de triomphe;
+ses lèvres frissonnèrent, et son visage passa d'un rouge ardent à une
+pâleur livide. Il leva les yeux vers moi, et me voyant tremblant et
+muet, un tronçon d'épée à la main, il comprit qu'il arrivait trop tard.
+Son regard, empreint de reconnaissance et de regret, rencontra celui de
+Ruyter.
+
+--Vous vous nommez Walter? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien, dit de Ruyter, votre bourreau est vaincu; mais il serait à
+souhaiter que Trelawnay gardât quelques mesures dans les emportements de
+sa colère.
+
+--L'aurait-il tué? s'écria Walter.
+
+--Je n'en suis pas certain, répliqua mon ami en s'approchant de
+l'Écossais, dont il tâta le pouls. Non, non, dit-il, enlevez-le, il a
+la vie tenace; la mort ne veut pas de ce tison d'enfer.
+
+Les serviteurs soulevèrent le lieutenant, qui ouvrit les yeux; le sang
+sortait abondamment de sa bouche, car il avait plusieurs dents brisées.
+C'était vraiment un objet digne de commisération; il criait comme un
+enfant, et se tordait les bras en demandant du secours.
+
+Le premier regard du lieutenant rencontra les yeux irrités de Walter; il
+frissonna et baissa les paupières devant le visage altéré de sa victime.
+
+--Trelawnay a cassé son épée sur son dos, dit de Ruyter à mon jeune
+camarade, et je crois que cet homme serait aussi difficile à tuer qu'un
+chat-tigre. Je n'ai jamais vu une créature supporter tant de coups sans
+rester sur place. Allons, venez, mousses, votre ennemi en a reçu assez,
+et même trop si vous devez en répondre. Votre manière de punir les chefs
+et de renoncer au service peut vous attirer de grands embarras, et avant
+que l'alarme soit donnée, avant que les clameurs qu'elle ne manquera pas
+de soulever ferment les portes de la ville, il faut vous enfuir...
+Suivez-vous votre ami, Walter? Sans doute, car je m'aperçois que vous
+avez également quitté l'uniforme bleu. Que signifie cette couleur rouge?
+Avez-vous changé après mûre réflexion ou par simple boutade?
+
+J'avais remarqué avec une vive surprise que Walter était vêtu en
+militaire.
+
+--Oui, j'ai changé d'uniforme, monsieur, répondit-il à de Ruyter; non
+par boutade, mais, comme vous le dites, après mûre réflexion. J'en
+remercie les prières de ma mère et la bonté de Dieu, qui ont permis que
+je trouvasse un emploi dans le service de la compagnie. Le vaisseau m'a
+déposé ici ce matin, et j'accourais auprès de Trelawnay dans l'espoir
+d'acquitter ma dette envers le lieutenant.
+
+--Mon cher enfant, me dit de Ruyter, venez et fuyez comme le vent, vous
+aurez le temps de causer avec votre ami dans une meilleure occasion; les
+instants sont précieux; allez au bungalo dont je vous ai parlé l'autre
+jour, près du village de Pimée. Vous connaissez le chemin; Walter ou moi
+nous irons vous rejoindre aussitôt que la frégate aura quitté le rivage
+et que le bruit qui va suivre votre duel sera entièrement éteint.
+Allons, adieu, partez vite.
+
+Mon cheval me fut amené. C'était une bête vicieuse, qui avait quelque
+chose de louche dans son regard, d'une sinistre expression. Il avait été
+amené d'Angleterre; et comme il avait déjà renversé plusieurs officiers,
+personne ne voulait plus le monter; de sorte qu'au moment où on me
+l'offrait, il jouissait d'une véritable sinécure.
+
+N'ayant jamais trouvé de caractère aussi opiniâtre que le mien, je fus
+enchanté de la rencontre, et je me pris d'une belle amitié pour cet
+entêté quadrupède. Il y avait pour moi un réel plaisir dans l'ardente
+lutte de nos deux natures, aussi tenaces l'une que l'autre dans la
+domination de leur volonté.
+
+Un cheval fougueux et rétif n'est considéré, sous le climat tropical de
+l'Inde, que comme un moyen de récréation, mais de récréation rare. Les
+nonchalants cavaliers préfèrent le pas doux, lent et tranquille d'une
+jument bien apprise, qui suit docilement la direction de la bride.
+
+Mon sauvage compagnon était une sorte de bête féroce pour les timides
+naturels, et dans les premiers jours de notre lutte on chercha à deviner
+lequel de nous deux serait vainqueur. Tous les jours je galopais dans
+les rues étroites de Bombay, au grand péril des hommes, des femmes et
+des marmots en pleurs. Le nombre des cabanes renversées, des
+meurtrissures faites, des fractures, des contusions, est innombrable, et
+je crois que le district tout entier, avec ses cent castes, se
+réunissait dans un souhait général pour appeler sur moi les malédictions
+les plus épouvantables. Si ces malédictions avaient pu me désarçonner et
+rouler mon corps sous le sabot de mon cheval, personne n'eût bougé un
+doigt pour arrêter l'exécution d'un si juste châtiment.
+
+Grâce à un mors et à une selle turcs que j'avais substitués par méprise
+à la selle et au mors anglais que j'avais d'abord, ivre ou à jeun je
+gardais mes étriers. Peu à peu je parvins à dominer, sinon à dompter la
+fougue du cheval, et j'arrivai enfin à lui faire comprendre qu'aussi
+entêté que lui, je resterais toujours le maître. Si bien que fatigués,
+lui d'être battu, moi de battre, nous arrivâmes au parfait accord d'une
+sincère amitié.
+
+En quittant de Ruyter et mon camarade, je montai donc sur ce cheval.
+J'avais une veste de de Ruyter, une épée qu'il m'avait donnée,
+passablement d'argent dans mes poches, et le coeur ivre de joie et
+d'indépendance. Sous l'influence des coups de bâton que j'avais donnés
+au lieutenant, fièvre de bataille qui faisait frissonner ma main,
+j'administrai quelques coups à ma monture, et nous gagnâmes au triple
+galop les portes de la ville.
+
+La garde de cipayes était rangée sous l'arche de la porte, réunie pour
+quelque point de service.
+
+Une idée brutale me traversa l'esprit.
+
+Mon antipathie pour les extérieurs de la servitude s'étendait sur tous
+ceux qui en étaient revêtus.
+
+Je me sentis, en voyant ce troupeau d'esclaves, si supérieur en
+intelligence et en force, que, pour prouver mon amour pour
+l'indépendance et pour ma nouvelle émancipation, je m'élançai vers le
+centre du bataillon formé par les gardes.
+
+Ma capricieuse monture parut me comprendre et se jeta en avant.
+
+--Hourrah! hourrah! m'écriai-je, et je passai comme un éclair à travers
+le groupe. Les uns tombèrent, les autres furent blessés; mais leurs cris
+n'arrêtèrent ni mes sauvages acclamations ni ma fuite dans la plaine
+sablonneuse qui entoure la ville. Là, loin de tout bruit, loin de tout
+regard, je me laissai aller aux violents transports de ma joie,
+extravagances d'un fou qui vient de briser ses chaînes. Je guidai mon
+cheval au milieu des sables, toujours poussant des cris jusqu'à perdre
+la respiration; puis, armé du sabre de de Ruyter, je m'escrimai de
+toutes mes forces, sans m'inquiéter de la tête ou des oreilles de mon
+compagnon. Dès que j'eus entièrement perdu du regard les portes de la
+ville, j'examinai les alentours, et, n'apercevant aucune créature
+humaine, je descendis...
+
+--Nous voici libres, entends-tu? dis-je à mon cheval en caressant son
+cou ruisselant de sueur; libres, la chaîne de mon esclavage est rompue.
+Qui me commandera maintenant? Personne. Je ne veux plus d'autre guide
+que mon instinct: je suivrai ma propre impulsion. Qui replacera un joug
+sur mes épaules?
+
+Que celui qui aura cette audace vienne, je me défendrai; et si la flotte
+et toute la garnison étaient à ma poursuite, je les attendrais de pied
+ferme; je ne bougerais pas!
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans
+celle de mon indépendance, que je racontais au vent et à l'immensité de
+la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma
+poitrine était si gonflée par les battements de mon coeur, qu'il me
+fut impossible de supporter sur mes épaules la veste de de Ruyter; je
+m'en dépouillai, et, malgré l'ardeur brûlante d'un sable dont
+l'étincelant éclat réfléchissait les rayons du soleil, je continuai ma
+course effrénée, traînant mon cheval par la bride et le forçant à
+galoper derrière moi.
+
+Je fus tout à coup arrêté au milieu de mes cris et de mes gambades par
+la vue d'un spectacle qui arrêta court mes bruyantes acclamations.
+
+Ma première idée fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon
+si bien renversé par mon cheval à la sortie de la ville s'était mis à ma
+poursuite. Mais cette erreur fut dissipée, lorsqu'une seconde
+d'observation m'eut fait voir que je me trouvais placé entre Bombay et
+l'objet qui attirait mes regards. Je tâchai donc de distinguer les
+détails du tableau confusément déroulé devant l'ardeur de mon attention.
+Malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose
+qu'un nuage de sable argenté qui s'élevait dans l'air en formant un
+cercle brillant, dont le centre était un point noir. Je remontai
+vivement sur mon cheval, et, l'épée à la main, je courus éclaircir le
+mystère de ce tourbillonnement.
+
+Le point noir autour duquel miroitaient les nuages lumineux du sable
+était un cheval tournant sur lui-même avec une vigueur et une
+précipitation qui, de minute en minute, croissait de violence et de
+rapidité.
+
+Ma monture s'arrêta soudain, releva brusquement la tête et répondit par
+un hennissement aux cris presque sauvages de son compagnon; puis, malgré
+le puissant effort de ma main, qui maintenait la bride, il se précipita
+au milieu du cercle avec impétuosité.
+
+Aveuglé par le sable, je ne distinguai d'abord que le farouche animal;
+mais, guidé bientôt par la voix d'un homme qui m'appelait à son
+secours, je puis voir un soldat à moitié couvert de sable, et dont la
+figure était horriblement souillée d'un mélange de sang et de sueur.
+
+--Qu'y a-t-il? m'écriai-je.
+
+Au son de ces paroles, le cheval irrité suspendit sa course haletante,
+et ses grands yeux noirs se fixèrent sur moi. Ses narines, dilatées,
+étaient d'un rouge de feu; le sang, qui jaillissait de sa tête et de son
+cou, mêlé à une écume blanche, couvrait son beau poitrail d'ébène. La
+crinière hérissée, la queue relevée, la bouche ouverte, il s'avança
+majestueusement vers moi.
+
+--Quelle magnifique bête! pensai-je en moi-même, oubliant, dans ma
+contemplation admirative, le malheureux qui m'appelait encore.
+
+À l'approche du cheval, je me mis sur mes gardes en agitant devant ses
+yeux la lame étincelante de mon épée, mais je ne l'effrayai pas, car il
+battit fièrement la terre avec son pied gauche, me regarda un instant et
+reprit sa course sur lui-même en lançant avec ses jambes de derrière un
+nuage de sable sur la tête du cavalier renversé à quelques pas de lui.
+
+Protégé par la selle et son caparaçon, armé de son sabre, le soldat se
+défendit vigoureusement et porta un coup violent au cheval. Celui-ci se
+retourna, et, comme un lion en fureur, il bondit sur son maître, qu'il
+essaya de saisir avec ses dents. Il voulait, sans nul doute, tuer le
+pauvre militaire, car il tenta de se rouler sur lui. D'après mes idées
+sur l'indépendance, j'aurais dû, voyant là, face à face, un maître et un
+esclave, prendre le parti de l'opprimé ou rester neutre; mais un
+sentiment d'humanité, peu en harmonie avec l'admiration que m'inspirait
+le courageux quadrupède, me fit songer à l'homme: j'essayai donc de me
+placer entre eux deux; cela n'était pas facile à faire, car le cheval,
+dont je voulais tourner la fureur contre moi, refusait de répondre à mes
+attaques et concentrait toutes ses forces et toute son attention à
+frapper le soldat.
+
+Cette lutte, dans laquelle je voyais comme dans toutes l'image de la
+guerre, me fit bondir le coeur, et je résolus de vaincre ce sauvage
+antagoniste. D'une voix retentissante je jetai mon cri de liberté, et au
+dernier hourrah je frappai le cheval, qui s'enfuit en hennissant à une
+centaine de mètres. Je sautai aussitôt à terre, et je secourus le
+blessé. Pendant que je m'occupais de consoler le pauvre homme, le cheval
+revint à la charge. Indigné de cette déloyale attaque, je saisis mon
+épée à deux mains, et sans pitié pour ma propre admiration, sans pitié
+pour le superbe animal, je le frappai si rudement, qu'après avoir fait
+quelques pas en arrière, après avoir laissé échapper de sa bouche un
+sourd et lugubre gémissement, il tomba pour ne plus se relever.
+
+--De l'eau! de l'eau! murmura le blessé, de l'eau! de grâce! de l'eau.
+
+--Mon brave, je n'en ai pas, et nous sommes dans une plaine aride, lui
+dis-je en ôtant de sa bouche le sable et le sang qui l'empêchaient
+presque de respirer.
+
+Après lui avoir essuyé le visage avec ma veste, je compris, moitié par
+signe, moitié par parole, qu'il y avait un soulagement à ses
+souffrances dans les fontes de sa selle. Je cherchai vite, et je trouvai
+en effet ce que le vieux Falstaff préfère à une pistole, une bouteille,
+non de vin de Canarie, mais d'arrak. J'en fis boire au blessé, et je lui
+lavai avec le reste le visage et la tête.
+
+--Mon ami, lui dis-je, voulez-vous monter sur mon cheval jusqu'à ce que
+nous soyons arrivés à quelque hutte?
+
+--Merci, monsieur, merci; j'ai assez des chevaux pour aujourd'hui.
+
+--Eh bien! voulez-vous marcher?
+
+--Comment le pourrais-je? mon bras et ma jambe gauche sont brisés! Sans
+cette double fracture, vous ne m'eussiez point trouvé si faible contre
+les attaques de ce sauvage animal. Si vous n'étiez pas venu à mon
+secours, il m'eût infailliblement tué. Je n'ai jamais rien vu de pareil,
+et cependant je suis cité comme un rude cavalier au régiment; car,
+pendant seize ans, j'ai dompté, dominé, rendu doux comme des moutons de
+bien féroces brutes, de bien indomptables chevaux. Jamais de ma vie, et
+je ne suis plus jeune, non, jamais je n'avais été désarçonné. Mais
+celui-ci n'est point une bête ordinaire; c'est un démon incarné dans un
+corps animal; il m'a jeté sous ses pieds, et comme une bête farouche, il
+a voulu me massacrer; il était fou, j'en suis certain. J'espère,
+monsieur, qu'il ne se relèvera plus, vous l'avez bien réellement tué?
+
+--Oui, il palpite encore, mais c'est la dernière convulsion de l'agonie;
+il sera mort dans quelques minutes.
+
+Ô pauvre bête! pensai-je en moi-même. Pardieu! j'aurais bien dû rester
+neutre.
+
+Dungaro était le village le plus proche de nous; je remontai sur mon
+cheval, et après avoir engagé le soldat à attendre patiemment mon
+retour, je partis pour me mettre à la recherche d'un palanquin.
+
+Je trouvai à mon retour le blessé un peu plus calme.
+
+En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit:
+
+--Cette belle et méchante bête a appartenu au colonel du régiment, qui
+l'avait prise à un Arabe. Elle avait d'abord paru très-douce et
+très-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il fût possible de
+découvrir la cause de cette évolution du caractère, elle devint
+tellement féroce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la
+monter.
+
+J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y
+parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les
+coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il
+guettait constamment, et avec une finesse étonnante, la possibilité de
+me mordre.
+
+Un jour, au moment où je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit
+par le dos et me jeta dans son râtelier. Je n'étais pas assez fort pour
+entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'était ni sellé ni
+bridé et que j'étais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de
+quelques-uns de mes camarades que je pus me délivrer.
+
+Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous la
+direction de ma main, il n'était occupé qu'à saisir un instant propice
+pour me jeter par terre: il n'avait point encore réussi; mais,
+aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu à
+renverser la selle, et tandis que j'étais occupé à la replacer sans me
+démonter, il s'est élancé au grand galop et m'a jeté bas. Mais au lieu
+de fuir, la maligne bête est revenue sur ses pas et m'a brisé bras et
+jambe. Je me suis défendu, mais sans votre bienheureuse intervention,
+monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grâces vous soient
+rendues!
+
+Vous avez dû voir que je l'ai blessé à plusieurs reprises, mais mes
+coups enivraient sa fureur. Cependant j'étais encore plus épouvanté de
+ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai
+déjà dit, monsieur, et je vous le répète encore, c'était le diable en
+personne.
+
+--Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour
+vous de voir qu'il n'existe plus.
+
+J'ajoutai un adieu à ces paroles, et en payant le transport du soldat à
+Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hôpital.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Au coucher du soleil je retournai au village de Dungaro, décidé à
+terminer une journée active par une nuit bruyante.
+
+Ce village est mis à part par le gouvernement pour être l'exclusive
+résidence d'une caste particulière. C'est là une espèce de petite
+Utopie.
+
+Je mis mon cheval en sûreté et je fis un tour dans les rues du village
+pour examiner les groupes bizarres qui se trouvaient dans l'intérieur ou
+à la porte des huttes de banc et de bambous entrelacés.
+
+Les beautés noires et huileuses de Madagascar se présentèrent d'abord à
+mes regards, qui furent bientôt éblouis par la rencontre d'une épaisse
+Japonaise aux yeux de furet, au teint couleur d'ambre, et qui me regarda
+d'un air si hébété, que je me mis à rire et à sauter autour d'elle, à
+son grand ébahissement. J'aperçus enfin la demeure d'une amie, femme
+charmante, qui, au besoin, vendait à boire à ses visiteurs. J'entrai
+donc chez elle. Cette aimable dame était le schaich femelle de la tribu,
+et son habitation se distinguait des autres par un second étage avec
+verandahs.
+
+Cette habitation, splendide en comparaison de son pauvre entourage,
+était le principal refuge des Européens, en l'honneur desquels la
+maîtresse du logis portait une coiffure anglaise qui rendait bizarre
+jusqu'au grotesque son visage d'acajou. Mais Anne réunissait dans sa
+belle personne tous les traits caractéristiques du buffle des forêts. Sa
+peau, épaisse et de couleur sombre, était couverte d'un poil rude et
+menaçant; ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite; elle avait les jambes
+courbées, une bosse de dromadaire et des dents d'éléphant; en un mot,
+c'était la plus horrible sorcière qui eût jamais hanté les sabbats du
+démon.
+
+À peine entré, j'entendis accourir, pour me faire honneur, les hôtes de
+la maison. D'abord je distinguai les petits piétinements des enfants et
+le bruit de leurs anneaux.
+
+Le bras, les poignets, les orteils, les doigts de ces enfants étaient
+encombrées de bagues de laiton et d'argent, et ils étincelaient de
+verroteries, ce qui faisait exécuter au mouvement de leur marche la plus
+incroyable musique. Après m'avoir salué par des cris épouvantables, ils
+grimpèrent à une échelle de bambou placée à la porte de la maison, et
+comme d'actives fourmis, ils passèrent la soirée à monter et à
+descendre, du toit sur la terrasse, de la terrasse sur le toit, et cela
+sans relâche, sans lassitude, sans pitié pour mes oreilles.
+
+Après les enfants parurent quelques femmes en pantalons flottants, en
+vestes de coton, le front orné d'étoiles d'ocre rouge ou jaune. Dans le
+groupe qu'elles formaient au milieu de pièce, se voyaient toutes les
+gradations des couleurs: le terreux, l'olivâtre, le gris de plomb, le
+cuivre, enfin toute la famille des bruns, depuis le rouge foncé de
+l'Inde jusqu'au noir de jais des escarbots (petite bête noire) de ma
+patrie. Là, tous les âges et tous les degrés de stature se trouvaient
+réunis, depuis neuf ans, l'âge de la vieille Hécate, jusqu'à
+quatre-vingt-dix ans; depuis la hauteur du tube de ma pipe jusqu'à celle
+du palmier.
+
+Tous les habitants du pays se succédèrent dans cette salle, panorama
+vivant qui déroula à mes yeux toutes les formes de la création humaine.
+J'y vis la Kubshée aux membres souples et légers, unie au bouffi et
+obèse Hottentot, qui agite son corps avec la pesanteur d'un marsouin; la
+jeune et belle Hindoue aux yeux de cerf et aux formes d'antilope; le
+beau et gras Arménien à la large face imprégnée d'huile, et ressemblant
+à une énorme tortue; puis la douce et mignonne Passée, blanche
+tourterelle de ces contrées. Au milieu de ces caractéristiques figures,
+se trouvaient les Chéechees, race mélangée de sang européen et de sang
+indien: composée de feu et de glace, unissant la blancheur mate et
+grasse des Anglais aux noirs chevaux de l'Est, et compensés largement du
+teint rosé de leurs frères d'Occident par les yeux brillants de leurs
+mères.
+
+En entrant dans la hutte, j'avais donné l'ordre de préparer tous les
+ingrédients nécessaires pour composer le breuvage que les Esculapes
+désignent sous le nom de feu liquide, mais que les ignorants appellent
+simplement un punch.
+
+Je versai dans mon estomac une si grande quantité de cette liqueur, que
+je fus presque privé de l'usage de mes sens, et que je fis un violent
+effort pour me traîner hors de la salle, et aller chercher un peu de
+l'air au dehors.
+
+Je m'approchai en chancelant de l'échelle de bambou abandonnée par les
+enfants, et j'allais grimper sur le toit pour y chercher un peu de
+fraîcheur, lorsque la vieille schaich se plaça devant moi pour s'opposer
+à mon ascension. Je l'envoyai d'un tour de main faire une pirouette dans
+la chambre, puis j'arrachai une branche de pin tout enflammée, et je
+montai dans une sorte de grenier.
+
+La moitié des hôtes de la maison se leva en fureur. L'opposition de la
+vieille m'aurait arrêté si j'avais été à jeun; mais, dans mon état
+d'ivresse, mon opiniâtreté devint inébranlable.
+
+--Éloignez vous tous, m'écriai-je, ou je verrai si vous êtes de la
+véritable espèce des salamandres!
+
+En prononçant cette menace, j'appliquai mon flambeau ardent aux branches
+de canne de la hutte.
+
+Ceux qui, en se levant en fureur de leur place autour des tables,
+avaient voulu s'opposer à l'exécution de ma sale bravade, tombèrent à
+genoux en croassant comme des corbeaux pris au piége.
+
+Au milieu du tumulte, une voix rude fit entendre ces paroles:
+
+--Arrêtez, arrêtez, jeune chien!
+
+--Holà! vieux sabot! m'écriai-je en reconnaissant la voix de mon dernier
+capitaine (vieux sabot était un sobriquet que nous lui avions donné
+d'après la dimension exorbitante de son pied). Holà! vieux sauteur! Vous
+ici, et ayant bu!
+
+--Descendez, monsieur; que signifie une telle hardiesse? Pourquoi
+n'êtes-vous pas à bord, monsieur; ne connaissez-vous pas les ordres?
+
+--Descendez, monsieur, répétai-je en riant, non, je ne veux pas
+descendre, je n'ai pas l'intention de retourner à bord, je suis mon
+maître, mon maître absolu, tout-puissant seigneur.
+
+--Que voulez-vous dire, faquin que vous êtes?
+
+--Ce que je veux dire, c'est qu'avant de nous souhaiter un grand bonheur
+éloigné l'un de l'autre, nous prendrons ensemble un glorieux bol de
+punch, et cela en dépit de vos graves regards.
+
+Voyant qu'il était dans l'obligation ou d'acquiescer à mes désirs ou de
+voir brûler la hutte, le commandant me donna la main pour descendre.
+
+Le brave homme n'était pas d'un naturel bien féroce, et, d'un autre
+côté, quoique ce ne fût pas un ivrogne, il ne vivait pas tout à fait
+comme un saint anachorète.
+
+Nous nous assîmes en bons amis en face d'un bol de punch, et je me mis à
+chanter, ou plutôt à rugir la chanson du vieux commodore;
+
+ Les boulets et la goutte
+ Ont tant frappé son vieux corps,
+ Qu'il n'est plus capable d'être porté par la mer.
+
+Après la chanson et pour sa récompense de l'avoir si bien écoutée, je
+fis un long sermon au bon capitaine. Je m'étendis sur ses nombreux
+péchés, sur ses iniquités, et spécialement sur son penchant à la
+débauche. Eh bien! malgré l'orthodoxie de ma doctrine, malgré la
+courtoisie avec laquelle les femmes écoutaient mon discours, le vieux
+commandant était aussi épouvanté, aussi désireux de s'enfuir que s'il
+eût été assis aux côtés d'un fou.
+
+Néanmoins, il m'accabla de grog jusqu'à ce que les dernières lueurs de
+ma raison se furent évanouies. Au milieu de la salle, quelques filles de
+Nâch dansaient en agitant les jajaux. Ces danses, le feu volcanique qui
+brûlait ma poitrine, unis à la chaleur étouffante d'une chambre
+entièrement close, m'impressionnaient de l'idée que j'étais englouti
+dans les régions infernales.
+
+Le capitaine s'esquiva pendant qu'à l'aide d'un chevron de bambou
+arraché à la muraille je faisais rouler à terre toutes les faïences du
+dressoir. La sorcière irritée s'élança sur moi, et, voyant à mon regard
+que la lutte serait entièrement à mon avantage, elle appela les
+burhandayers (officiers de police du village). Ainsi soutenue, elle
+m'attaqua vigoureusement en criant d'une voix glapissante:
+
+--Vous êtes un tigre et non pas un homme! Vous ne reviendrez plus dans
+ma maison. Je ferai venir les cipayes pour vous lier, vagabond. En
+vérité, je n'ai jamais vu un bacchanal pareil à cela. Ce brigand casse,
+brise et détruit tout!
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le vacarme intérieur amena bientôt quelques cipayes du village, et en
+voyant paraître la pique de l'un d'eux sur l'échelle qui aboutissait à
+la salle supérieure dans laquelle je m'étais esquivé, pour épargner à la
+sensibilité de mon ami le discordant tapage des grogneries de la vieille
+mégère, mon sang commença à s'apaiser, et ma fureur diminua.
+
+Hécate et ses commères me suivirent dans mon refuge, et elles se
+balançaient au-dessus de ma tête comme une bande de bassets se balancent
+aux flancs d'un blaireau. Par un soudain et énergique effort je secouai
+les vapeurs de l'ivresse, ainsi que les vieilles harpies qui
+s'attachaient à moi, et en les repoussant vers l'entrée de la salle, je
+leur fis dégringoler l'échelle. Sous le poids des femmes, ajouté à celui
+de la molle et grosse hôtesse, le frêle escalier se brisa. Toute la
+troupe renversée forma une espèce de montagne dont elle occupait le
+sommet; la vieille sorcière tomba comme un dogre allemand, et les
+cipayes accourus disparurent sous sa large personne. Cette prouesse mit
+le tumulte au comble; une foule compacte s'était formée, et l'on
+apercevait de tous les côtés pions, cipayes et police. En voyant ce
+rassemblement orageux, je pensai qu'il était temps d'opposer une plus
+vigoureuse défense. Une mèche de la lampe brisée expirait dans l'huile.
+Je me servis de sa lueur pour allumer un morceau d'étoffe de coton
+préalablement imbibé de graisse, et je mis le feu aux quatre coins de la
+salle. Les matériaux secs et combustibles de la hutte s'enflammèrent
+rapidement, et une vive clarté illumina l'obscurité de la nuit.
+
+Un cri sauvage, un cri de vieille femme en fureur, suivi de hurlements
+d'épouvante, jetèrent leurs clameurs désespérées.
+
+Je compris, à la croissante irritation des invectives, qu'il fallait
+opérer ma retraite, si je ne voulais pas être massacré. Je me précipitai
+donc au milieu du torrent de flammes, et, m'élançant d'une fenêtre, je
+tombai fort adroitement sur la tête d'un hallebardier des cipayes. Je ne
+me fis aucun mal, mais je lui brisai le crâne.
+
+Sans prendre le temps de m'attendrir sur le sort du mourant, je me
+relevai en toute hâte, et, lui arrachant sa pique des mains, je m'en
+servis comme d'un bâton à deux bouts pour me faire un passage jusqu'au
+hangar où mon cheval était attaché. Je lui mis précipitamment le mors
+dans la bouche; mais, ne pouvant trouver ma selle au milieu des
+ténèbres, je m'en passai; et m'élançant sur lui, je sortis du village.
+
+Bien décidé à voir le feu, bien décidé à assister au dénoûment du drame
+dont j'étais, malgré ma disparition, le principal acteur, je revins
+sans bruit tourner tout autour de la maison. Un cipaye m'aperçut et
+tenta de se mettre à ma poursuite, mais au lieu de fuir son attaque, je
+lançai mon cheval au milieu de la foule, frappant de ma lance à droite
+et à gauche. Les injures et les pierres pleuvaient autour de moi, et
+entre autres insultes j'entendis celle-ci: _joar_, chien, mécréant; mais
+je riais des unes, et à la faveur de la nuit j'esquivai les autres.
+
+Je disparus un instant pour ramener le calme dans les esprits; puis, au
+moment où on m'attendait le moins, je me montrai au centre de l'incendie
+pour empirer les dégâts qu'il causait. Stupéfaite de mon audace, la
+foule se dispersa devant moi comme se dispersent à l'approche du
+chasseur une bande de canards sauvages. Cependant la vieille hôtesse
+n'abandonna pas le champ de bataille, car, occupée du soin de réunir ses
+hardes, qu'elle arrachait à la voracité de l'incendie, elle ne s'aperçut
+pas que je dirigeais sur elle le bout de ma pique; mais, hélas! elle le
+sentit en tombant dans le brasier la tête la première. Prompte à se
+relever, la vieille salamandre saisit quelques bambous enflammés et les
+jeta sur moi; sa main tremblante manqua de justesse, et elle n'atteignit
+que mon cheval, qui s'élança en ruant et en bondissant avec fureur. Il
+me fut impossible de m'en rendre maître, et nous quittâmes ainsi le
+village.
+
+Emporté par la course sans frein d'un cheval furieux, je me sentis saisi
+par le vertige; cette indisposition était produite non-seulement par ce
+galop désordonné, mais encore par la subite transition d'une chaleur
+étouffante à un air frais et pur. Je souffrais tant, que je crus que
+j'allais mourir; je me tenais à cheval avec des difficultés inouïes,
+car, étant privé de ma selle, je n'avais aucun point d'appui. Les plus
+profondes ténèbres régnaient autour de moi, et je gagnais du terrain
+sans avoir presque la conscience de ma situation. J'arrivai enfin à un
+large ruisseau; mon intelligent Bucéphale trouva un gué qu'il traversa,
+et me conduisit sur l'autre rive.
+
+J'avais la tête presque inclinée sur les oreilles de mon cheval et je me
+tenais aux poils de sa crinière. Comme j'étais certain, en marchant
+devant moi, de m'éloigner de Dungaro, je ne songeais pas à m'inquiéter
+de la direction qu'avait prise ma monture, car j'étais anéanti par
+l'assoupissement de l'ivresse. Je ne sais combien de temps dura cette
+étrange course.
+
+Nous arrivâmes auprès d'une lumière; elle appartenait à un _chokey_.
+Tout à coup mon cheval alla frapper contre un objet invisible, et le
+bruit que fit entendre ce double choc fut aussi sonore que celui qui se
+produit par le violent contact de deux corps d'airain. Effrayé ou
+blessé, il fit un bond terrible, me jeta à ses pieds et disparut dans la
+nuit.
+
+Je perdis entièrement connaissance, et je dois être resté longtemps dans
+cet état.
+
+En reprenant l'usage de mes sens, je jetai avec étonnement les yeux
+autour de moi. Une foule composée de gens du peuple, les poings appuyés
+sur leurs hanches, formaient un cercle autour de moi. Parmi eux je
+distinguai un homme maigre et semblable à un sorcier qui marmottait
+entre ses dents avec la piété d'un brahmine:
+
+--_Topy, Sahib, ram, ram, dom, dom, dom..._
+
+Un autre personnage, d'une apparence moins repoussante quant au visage
+et aux vêtements, quoiqu'il eût une affreuse barbe, disait en me couvant
+des yeux et en se frappant la poitrine:
+
+--_Dieu est Dieu! Dieu est Dieu!_
+
+J'essayai de me soulever sur mon coude, en faisant signe qu'on me donnât
+de l'eau, mais les béats enchanteurs secouèrent négativement la tête.
+
+Ma bouche était desséchée: je ne pouvais parler, tant je souffrais de
+l'horrible tourment de la soif. En regardant autour de moi, plutôt dans
+le désir de chercher à obtenir de l'eau que dans celui de connaître la
+situation de l'endroit où j'étais, je me vis couché sur une natte sur le
+store de la boutique d'un _burgan_, entourée de verandahs. En apprenant
+que j'étais encore vivant, le maître de la maison sortit et m'adressa la
+parole en anglais. Jamais aucune musique n'a retenti aussi
+harmonieusement à mon oreille que les quelques phrases que m'adressa cet
+homme, qui, à ma demande, m'apporta un pot de _toddy_.
+
+Près de moi se tenait immobile un Bheeshe, qui, avec ses grands yeux
+étonnés, me regardait silencieusement. Un bambou, placé en équilibre sur
+ses épaules, supportait deux seaux de feuilles de palmiste pleines
+d'eau. Je le suppliai par geste de m'en donner quelques-unes, mais il
+grimaça un refus. Le _toddy_ m'avait donné quelques forces; je saisis
+donc le bord d'un des seaux, et je couvris ma tête de feuilles. L'eau
+fumait sur mes tempes brûlantes, et je sentis immédiatement un bien-être
+si vif, que j'eus la force de me lever.
+
+Quelques questions me firent découvrir que j'étais dans un village qui
+borde la route de Callian; je restai longtemps dans une sorte
+d'abrutissement qui ne me permit pas de rappeler à mon esprit les
+événements de la veille. Mes os me semblaient brisés, mon visage et mes
+mains étaient couverts de blessures. J'entrai dans ma boutique, et,
+m'étendant de nouveau sur la terre, je m'endormis profondément.
+
+Je ne m'éveillai que lorsque le soleil s'abaissa du côté de l'ouest.
+J'étais trempé de sueur; je pris quelques rafraîchissements, un bain, et
+je me sentis bientôt allègre, dispos et tout prêt à recommencer la série
+de mes fredaines. Après avoir réfléchi sur la situation que je m'étais
+faite, je m'informai de mon cheval; personne ne savait ce qu'il était
+devenu, car j'avais été apporté évanoui du _chokey_ par quelques âmes
+charitables. En me souvenant de la rencontre que je devais avoir avec de
+Ruyter au bungalo, je demandai un moyen de transport.
+
+D'après le conseil de mon hôte, je louai un attelage de buffles, et je
+me dirigeai en toute hâte vers le lieu du rendez-vous.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Un auteur, renommé avec justice pour sa grande connaissance de la nature
+humaine, a dit cette vérité: Malgré toute la droiture de son esprit,
+malgré toute la franchise de son caractère, l'homme qui fait le récit de
+sa vie jette sur ses défauts une voile dont le transparent tissu cache
+les plus visibles difformités; mais, en revanche, si l'ennemi de cet
+homme fait la narration de son existence, il accumule, en ne sortant pas
+de la vérité, les fautes sur les fautes, les erreurs sur les erreurs, si
+bien que ce même personnage se trouve différemment habillé, et qu'il n'y
+a plus la moindre ressemblance entre les deux peintures.
+
+En commençant le récit de ma vie, je me suis engagé vis-à-vis de
+moi-même à être vrai toujours et à ne pallier, volontairement ou
+involontairement, ni mes défauts, ni même les actions mauvaises que j'ai
+commises, et cela librement, en pleine connaissance du mal que je
+faisais.
+
+Vingt-quatre heures après mon départ de la maison du _Burgan_, j'arrivai
+à un petit village assis sur les frontières du Duncan; je fis choix d'un
+couple de cooleys qui me conduisirent, à travers des champs d'orge et
+de maïs, à la résidence de Ruyter. Cette demeure, située sur une petite
+élévation, dans un coin retiré de la montagne, était cachée par une
+avenue de cocotiers et par l'ombrage d'un grand bois. Un jardin sauvage,
+plein d'orangers et de grenadiers, protégé par une immense haie de
+poiriers épineux, gardait l'approche de la résidence et la rendait
+presque inaccessible.
+
+À l'intérieur de la maison, les murailles étaient peintes et rayées de
+larges lignes alternativement bleues et blanches, afin de les faire
+ressembler au coutil d'une tente.
+
+Le plafond de la salle d'entrée était soutenu par des bambous placés
+perpendiculairement, et auxquels se trouvaient suspendus des armes, des
+fusils et des lances pour la chasse.
+
+Deux chambres à coucher, se faisant face l'une à l'autre, de chaque côté
+de la salle, étaient meublées de lits, de tables, de livres, et quelques
+dessins ornaient les murs.
+
+Devant la porte de la maison, une large pelouse, entourée de bananiers
+et de citronniers, pliant sous le fardeau de leurs fruits, laissait
+apercevoir une vaste citerne bordée de rosiers en fleur, de jasmins et
+de géraniums.
+
+On se servait de cette citerne comme d'une baignoire.
+
+Un vieux paysan, qui m'avait ouvert l'entrée de la maison, me dit en
+souriant:
+
+--Vous voyez, maître, c'est un _gregi_ (habitation) à la mode anglaise.
+
+Près de la maison, ombragée par un magnifique palmier de sagou, se
+trouvait un hangar qui servait de cuisine; sous le même toit demeuraient
+le paysan et sa famille, partageant fraternellement leur domicile avec
+une belle jak (ou petite vache), qui, pour l'instant, était en train de
+contester à deux petites filles la possession de quelques fruits.
+
+Cette jak était si extraordinairement petite, que j'en fis la remarque
+au paysan.
+
+--Malgré cette apparence de faiblesse, me répondit-il, elle est d'une
+force prodigieuse, et vous pouvez la monter comme on monte un cheval.
+Mon malek (maître) l'a prise sur les bords de la mer.
+
+--C'est donc un monstre marin? m'écriai-je en riant, tant mieux, car je
+vais prendre un bain, et nous nagerons ensemble. En disant cela, je
+courus vers la citerne.
+
+--Non, non, s'écria le paysan d'un air effaré, elle déteste l'eau, c'est
+une fille des montagnes.
+
+--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre maître?
+
+--Un mois; mais hier il a envoyé ici beaucoup de choses, et ces choses
+sont pour huyoos (maître).
+
+--N'a-t-il pas écrit?
+
+Le paysan se mit à rire, et ôtant de sa tête un chiffon qui lui servait
+de turban, il tira de ses plis, dans lesquels elle était soigneusement
+cachée, une feuille de plantain pliée et attachée avec un morceau de
+fil.
+
+Je trouvai sous la feuille une lettre de Ruyter.
+
+--Pourquoi diable ne me donniez-vous pas cette lettre? demandai-je
+impatiemment au pacifique bonhomme.
+
+--Vous ne me l'aviez pas demandée, répondit-il d'un air tranquille.
+
+--Non sans doute; comment aurais-je pu le faire, je ne savais pas que
+vous étiez en possession de ce message?
+
+--Mais vous le savez maintenant, parce que maître sait tout, et que
+pauvre _goawaloman_ (paysan) ne sait rien du tout.
+
+Ces paroles me firent comprendre l'admirable raison qui avait empêché le
+paysan de m'offrir à manger; je devais savoir que j'avais faim, et sa
+profonde ignorance de toutes choses lui permettait de l'ignorer. Je lui
+ordonnai donc de me servir à déjeuner, car j'étais aussi affamé qu'un
+loup à jeun dans une froide nuit d'hiver.
+
+La lettre de de Ruyter m'annonçait que la frégate était partie après de
+nombreuses et inutiles recherches dirigées par le capitaine, qui avait
+promis une forte récompense à celui qui aurait l'adresse de s'emparer de
+ma personne.
+
+Cette nouvelle me donna un vif plaisir, et le désappointement du
+commodore fit battre mon coeur de la satisfaction du plus ample
+succès.
+
+Les derniers mots de la lettre de de Ruyter m'annonçaient que le retard
+de son arrivée près de moi était causé par l'emprisonnement de Walter,
+qui avait été accusé par le lieutenant écossais, mais que, grâce à la
+déposition de de Ruyter, mon jeune ami se trouvait acquitté et libre.
+Quant au lieutenant, il était encore fort malade, et, la veille du
+départ de la frégate, on l'avait transporté à bord dans un état qui
+donnait pour sa vie de sérieuses craintes. Le lâche bourreau crachait le
+sang, avait la mâchoire abîmée et deux côtes enfoncées. Amplement vengé
+de ce drôle, je chassai de ma mémoire et le souvenir de ses méchancetés
+et celui de ma vigoureuse revanche. Quelques années après cette époque,
+j'appris que ce courageux officier n'avait jamais osé remettre le pied
+dans Bombay, donnant pour raison de son horreur de la ville que la
+_malaria_ (maladie indienne), les moustiques et les scorpions la
+rendaient un séjour pire que celui de l'enfer. Mais, en toute franchise,
+ce qu'il craignait plus que le _cobra-di-capella_ (serpent), c'était la
+rencontre de Walter et peut-être la mienne.
+
+J'envoyai un cooley au village pour me chercher un hooka; je pris un
+bain dans la citerne, et, ma pipe aux lèvres, un livre à la main (la
+_Vie de Paul Jones_), je me couchai sous les arbres. Je ressentais une
+si grande légèreté d'esprit, tant d'élasticité dans mes membres, une si
+forte exubérance de vie, que tout mon être se trouvait plongé dans une
+béatitude dont la suavité était indéfinissable.
+
+C'était, depuis ma naissance, mon premier jour de bonheur complet.
+
+Certainement, je ne faisais pas comme nous faisions dans un âge plus
+avancé, je ne cherchais pas à détruire le plaisir de l'heure présente
+par le souci de l'heure à venir.
+
+Je me plaisais dans le _farniente_ de mon repos, éprouvant, sans le
+trouver étrange, que le véritable bonheur est au milieu des champs.
+
+--Ma foi, me dis-je en moi-même, je vais goûter de ce fruit savoureux et
+doux qu'on appelle la vie fade et monotone du paysan.
+
+Je me dépouillai aussitôt de mes vêtements déchirés, et demandant au
+domestique de de Ruyter un morceau de toile de coton, je m'en drapai les
+reins à la manière indienne.
+
+Je mis un turban sur ma tête; puis, ainsi vêtu, les pieds sans
+chaussures, bien graissés d'huile de coco, je pris un couteau, et, mêlé
+à la famille du paysan, je montai sur les arbres, et j'appris d'eux à
+les percer et à y suspendre les pots de _toddy_.
+
+Cette occupation et l'arrosement du jardin me firent passer le temps
+d'une manière si agréable, que le troisième jour de mon installation,
+qui était celui de l'arrivée de de Ruyter, je me pris à regretter le
+paisible calme que sa présence allait si bruyamment troubler.
+
+Dans la matinée qui devait m'amener de Ruyter à la résidence, je montai
+sur la jak, et, un bambou dans une main, un couteau dans l'autre,
+précédé de deux cooleys, je m'avançai à sa rencontre.
+
+À peu de distance de la maison, au détour d'un groupe d'arbres,
+j'aperçus mes deux amis. De Ruyter racontait de sa voix sonore et grave
+l'histoire d'une chasse aux lions à Walter, qui l'écoutait avec une
+attention profonde. Ma métamorphose était si complète, que les deux
+voyageurs seraient passés sans me reconnaître, si l'oeil d'aigle du
+propriétaire n'était tombé sur la petite jak.
+
+Au moment où il allait, d'un air fort peu gracieux, interpeller le
+voleur de sa bête, je m'écriai en riant:
+
+--Holà! holà! de Ruyter, regardez ma figure.
+
+Walter et mon ami arrêtèrent leurs chevaux, et, après m'avoir considéré
+quelques instants, ils laissèrent échapper simultanément un bruyant
+éclat de rire; mais ce rire eut une telle violence d'expansion, que,
+n'en comprenant pas immédiatement la cause, je les crus atteints de
+folie. De Ruyter se jeta à bas de son cheval, et, se tenant les côtes,
+il se mit à rire aux larmes en me disant:
+
+--Par le ciel, vous me tuerez, étourdi que vous êtes; d'où diable vous
+est venue l'idée de cet étrange accoutrement?
+
+La moqueuse remarque de de Ruyter froissa l'enchantement dans lequel
+m'avaient jeté mes pastorales occupations, si harmonieusement confondues
+avec mon costume, et je lui répondis d'un ton plein de gravité:
+
+--Je ne vois rien en moi qui puisse ainsi exciter votre verve caustique.
+Je suis habillé suivant la mode du pays, et le climat exige qu'on en
+adopte la légère simplicité. Si vous avez besoin de vous rafraîchir,
+voilà des hommes qui apportent des pots pleins d'un excellent _toddy_
+que j'ai préparé moi-même.
+
+De Ruyter fit un signe d'acquiescement, et quand mes deux amis eurent
+épuisé leur gaieté, nous rentrâmes à la résidence. Deux jours
+s'écoulèrent, emportés par les ailes d'une félicité complète. Nous les
+passâmes à grimper sur les collines, à chasser les chacals, sans souci
+de la chaleur et de la fatigue.
+
+Le soir, quand la lune éclairait de sa pâle lueur les allées
+sablonneuses du jardin, nous chantions, nous causions, nous dansions;
+mais nos chants, nos danses ne ressemblaient en rien à ceux et à celles
+des jours de notre esclavage, car alors ce n'était pas la joie, mais
+seulement la liqueur qui excitait nos sens.
+
+Les goûts de de Ruyter et les miens étaient en eux-mêmes excessivement
+simples. Mon ami ne s'est jamais rendu coupable d'aucun excès, et ceux
+que je fis moi-même étaient causés par la fougue de ma nature
+volcanique, qui, semblable à la poudre, prenait feu à l'aide de la plus
+légère étincelle.
+
+Malheureusement pour moi, j'avais l'orgueil de vouloir toujours être le
+premier dans tout ce que je faisais; je ne regardais pas si l'action
+était méritoire ou blâmable, ridicule ou cruelle: j'agissais, et
+maintenant mon front brûle de honte quand je songe aux folies (mot doux
+pour qualifier ma mauvaise conduite) dont je me suis rendu coupable.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+À mon grand chagrin, Walter fut bientôt obligé de rentrer à son
+régiment. Comme le cher garçon était enchanté de sa nouvelle existence,
+il mettait tous ses soins à remplir d'une façon exemplaire les
+obligations de sa charge. Quoique nous eussions causé nuit et jour de
+nos mutuels intérêts, nous n'avions pas encore tracé les plans d'un
+avenir que nos différents caractères entrevoyaient dans la quiétude du
+présent. Il fut donc arrêté entre nous qu'une prochaine entrevue nous
+mettrait à même de discuter l'importance de la grave décision que je
+devais prendre. Une heure avant son départ, Walter me dit:
+
+--Vous êtes maintenant, mon cher Trelawnay, entièrement libre de vos
+actions; ne vous laissez pas amollir par la paresse; venez me voir le
+plus vite possible; nous sommes campés sur le terrain de l'artillerie.
+Venez dans ma tente, et fasse le ciel que vous y entriez avec le désir
+de vous procurer une commission dans notre régiment!
+
+--Ce désir ne me viendra point, ne l'espérez pas, mon cher Walter; je me
+suis débarrassé à tout jamais des marques de la servitude, et la couleur
+rouge ou bleue est toujours la couleur de l'esclavage. Ni le roi ni
+personne ne me gagnerait; je dédaigne leur or, leurs honneurs, et toutes
+les friperies de grade, des décorations, ne valent pas une heure de ma
+liberté. Pourquoi, pour quelle chose précieuse me mettrais-je un collier
+au cou, pour un morceau de pain? Je puis trouver ma nourriture sur tous
+les buissons.
+
+--Vous avez raison dans un sens, mon ami; mais vous aimez la gloire, et
+vous ne pouvez vivre sans les disputes, sans les batailles.
+
+--Les disputes et les batailles! mais le monde m'offre un large espace
+pour satisfaire un penchant que vous croyez naturel.
+
+--Il ne faut pas que notre adieu se termine par une dispute, dit Walter
+en voyant mon visage coloré par la haine qui bouillonnait au fond de mon
+coeur contre cette immense propagation de la tyrannie. Je pense
+peut-être comme vous, et mieux que moi vous savez, mon ami, que mes
+sentiments sont semblables aux vôtres. Mais je n'ai pas reçu de la
+nature ces grandes qualités qui font les hommes forts, énergiques et
+vigoureux.
+
+Ma pauvre mère n'a connu que le chagrin et l'affliction; son existence a
+été triste, je me dois à elle. Dans mon enfance, Trelawnay, la main de
+ma mère était la seule qui me caressât, je ne connais pas d'autre lieu
+de repos que l'appui de son coeur, que l'asile de ses bras, et quand
+je commençai à comprendre les tendresses de son âme, je ne voulus plus
+quitter sa chère présence. Malade, c'était elle qui m'endormait, elle
+qui, par les mélodies de sa harpe, charmait mes oreilles, elle qui
+fermait mes yeux sous ses tendres baisers. Une fois, mon ami, je lui
+causai un chagrin; je m'en suis repenti longtemps! C'était le soir,
+auprès du feu, je lui demandai, avec cette cruelle étourderie de la
+jeunesse, où était mon père. Ma mère cacha sa belle tête dans ses mains,
+et de convulsifs sanglots soulevèrent sa poitrine. Sir Walter devint
+pâle, une larme mouilla sa paupière.
+
+--Ne me croyez pas un enfant, Trelawnay, si je vous parle ainsi, c'est
+que j'ai le coeur plein d'affection pour ma mère. Ah! cher, vous ne
+connaissez pas l'amour pur et ardent qui unit deux coeurs indifférents
+à tous les autres, deux coeurs qui sont celui d'une mère abandonnée,
+déshonorée, et celui d'un pauvre enfant orphelin. Je sais que le cher
+ange s'est privé pour moi des choses les plus nécessaires de la vie,
+que, pour me retirer de la marine, dans laquelle elle sentait que je
+souffrais, quoique je ne le lui eusse pas dit, elle a fait les démarches
+les plus cruelles, les plus humiliantes peut-être! Eh bien! Trelawnay,
+puis-je maintenant détruire ses plus chères espérances? Ma condition est
+heureuse, et dans deux ans j'aurai un congé pour aller en Angleterre, et
+alors... Mais, dites-moi, puis-je? voudriez-vous que, déserteur, je
+tuasse une pareille mère?
+
+Je pressai la main de Walter sans pouvoir lui répondre.
+
+--Venez me voir, reprit Walter, nous parlerons de vos projets, et
+rappelez-vous bien que, quelle que soit la différente direction que nous
+donnerons à notre vie, nous serons toujours des frères. Prenez ce livre,
+ami, il m'a rendu presque incapable de remplir ma nouvelle profession;
+je vous le donne. Sa lecture convient aux hommes qui ont une âme comme
+la vôtre. Il faut que j'essaye de l'oublier; mais qui peut détourner son
+esprit des charmes de la vérité? Walter me pressa une dernière fois la
+main et partit sans tourner la tête. Quand mes yeux tombèrent sur de
+Ruyter, tranquillement assis sous un arbre, occupé de fumer son hooka,
+je m'aperçus qu'il frottait ses paupières avec sa large main.
+
+--Ce Walter fera de nous des femmes, me dit-il; j'aimais bien ma mère
+aussi, mais je ne puis pas parler d'elle, et, comme ce pauvre Walter, je
+n'ai point connu mon père.
+
+En achevant ces paroles, de Ruyter baissa la tête et fuma
+silencieusement.
+
+--Ce garçon, reprit-il après un moment de silence ému, a un bon coeur,
+mais il a trop teté du lait de sa mère, et cet abus l'a métamorphosé en
+fille. Quel livre vous a-t-il donné, Trelawnay? la Bible de sa mère, un
+livre de Psaumes, un manuel de cuisine ou une liste de l'armée?
+
+Je tendis le volume à de Ruyter.
+
+--Ah! s'écria-t-il, _Des ruines des empires, et les lois de la nature_,
+de Volney. Par le ciel! ce garçon a une âme. Si j'avais su cela plus
+tôt, je l'aurais fait travailler dans une meilleure cause. Bah! ajouta
+de Ruyter, non, un bâton courbé, quoique remis en droite ligne, essaye
+toujours de reprendre sa forme naturelle. J'ai confiance en vous,
+Trelawnay, en des hommes qui sont naturellement honnêtes et résolus. Ils
+peuvent aussi quelquefois être détournés de leur route par leurs
+caprices ou par la force, mais à la fin de la lutte ou de l'erreur de
+leur esprit ils reprennent la bonne route. Allons, il faut que je rentre
+en ville dès demain, et que dans dix jours je sois en mer. Qu'allez-vous
+faire?
+
+--Je ne sais, je n'y ai pas encore pensé. Je me plais dans votre
+résidence, et j'y suis heureux.
+
+De Ruyter se mit à rire.
+
+--Bien, mon cher garçon, fort bien, je ne m'oppose pas à vos désirs.
+S'ils vous retiennent ici, le bungalo est à vous, si vous voulez.
+Visitons la propriété; voyons, il y a seize cocotiers, et ce sera bien
+le diable si, avec le produit de ces arbres et celui du jardin, vous et
+votre jak vous ne trouvez pas assez de subsistance pour vivre. Vous
+ferez du _toddy_, et le _toddy_ fermenté devient un excellent rack.
+Mêlée avec du riz, l'amande du coco fera un nourrissant curry. De plus,
+cet arbre précieux vous fournira de l'huile pour polir votre peau et
+pour vous éclairer le soir. Ajoutez à cela que de chaque coquille de
+noix vous pouvez faire une tasse; les gousses vous fourniront de la
+literie, du fil, des cordages. On peut encore faire une canne de l'arbre
+lui-même lorsqu'il est vieux.
+
+--Oui, je ferai tout cela, dis-je avec le plus grand sérieux; du reste,
+je ne me contenterai pas de la frugale nourriture des fruits, je
+chasserai.
+
+--Parfaitement, mon garçon, mais permettez-moi de vous faire une petite
+remarque. Les choses les plus exquises deviennent insipides et
+nauséabondes lorsqu'elles sont trop entièrement possédées. Cela peut
+arriver à celles-ci, tout exquises, toutes délicieuses qu'elles sont. Si
+ce dégoût arrive, rappelez-vous que j'ai sur mer un joli petit vaisseau
+bien armé, et façonné pour la guerre ou pour la paix, suivant le besoin
+des circonstances. Souvenez-vous encore qu'il me manque un officier
+entreprenant, un homme tel que je vous jugeais autrefois, mais je me
+suis trompé.
+
+--Où est ce vaisseau, de Ruyter? Vous ne m'avez jamais parlé de cela.
+Allons, où est-il?
+
+--Vous oubliez votre _toddy_, vos noix de coco, votre vie pastorale?
+
+--Eh! non, je ne l'oublie pas, mais laissez-moi voir le bateau. Comment
+est-il formé? où est-il? combien de tonneaux? d'hommes? qu'est-ce qu'il
+doit faire? Répondez-moi.
+
+--Du tout, vous me semblez si admirablement conformé pour la vie de
+_baboo_ (cultivateur), qu'il vaut mille fois mieux que vous restiez ici.
+Peut-être que l'année prochaine votre fantaisie vous conduira dans les
+îles pour ramasser quelques jeunes beautés perses et hindoues, afin
+d'activer la propagation des paysans. Est-ce là votre loi de la nature?
+
+De Ruyter se moqua de moi pendant toute la soirée, et ne voulut jamais
+répondre aux questions que je lui faisais relativement au vaisseau.
+Comme il avait l'habitude de voyager la nuit, au premier rayon de la
+lune il se leva, me tendit la main, et me dit en jetant sur la table un
+sac de pagadas:
+
+--Ne vous privez, mon cher Trelawnay, d'aucune des satisfactions que
+l'argent procure, et attendez ma visite d'ici à quelques jours.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Je passai de longues soirées à moitié assoupi sur la pelouse, admirant
+ces belles nuits sans vent de l'Est, qui donnent à la terre tant de
+grandeur et tant de majesté dans son suave et profond silence. Pendant
+les nuits, tous ces objets, fruits, fleurs, arbustes, sont illuminés par
+la brillante et limpide clarté de la lune, qui montre leur forme et leur
+couleur presque aussi vivement que s'ils étaient baignés par la
+resplendissante clarté du jour. Mais les teintes du ciel, plus pâles et
+plus adoucies, l'air plus tranquille et plus doux, forment alors une
+délicieuse opposition avec l'ardente et éblouissante lumière du soleil.
+
+Le soir venu, je m'asseyais sur le vert talus d'un tapis d'émeraude
+étendu à la porte de ma maison, et j'écoutais les huées des hiboux, en
+suivant de l'oeil la voltige capricieuse des chauve-souris. Souvent je
+m'endormais, et mes rêves m'entraînaient dans l'Inde accompagné de mes
+deux amis, Walter et de Ruyter, ou bien encore la voix du maudit
+Écossais venait bruire à mes oreilles. J'entendais presque réellement
+cette voix me dire avec son âcreté sifflante:--Comment, monsieur, vous
+vous endormez à l'heure de la faction! allez à la cime du mât, cela vous
+éveillera.
+
+Un jour ce rêve se présenta à mon esprit avec des formes si réelles et
+en apparence si palpables, qu'éveillé en sursaut et prêt à répondre au
+hargneux lieutenant, je vis penché vers moi, au lieu de la figure de ce
+détestable officier, la bonne tête de l'honnête Saboo, qui m'éveillait
+avec ces paroles d'avertissement:
+
+--Pas bon de coucher dehors, rend malade; maison faite pour dormir.
+
+Je me levai alors tout frissonnant; le soleil déchirait les derniers
+voiles du matin, et en attendant que le vieillard eût achevé les
+préparatifs de mon déjeuner, je pris un bain dans la citerne, dont l'eau
+était parfumée par l'odoriférante senteur des roses et des jasmins.
+
+Malgré les prévisions de mon ami de Ruyter, le paisible bonheur dont je
+savourais si librement les jouissances ne m'avait pas encore fait
+connaître les dégoûts de la satiété. Cependant, pour rendre justice aux
+piquantes observations qu'il avait faites sur la bizarrerie de mon
+costume, j'avais déjà repris ma jaquette et mes pantalons. N'étant pas
+tout à fait à l'épreuve des moustiques, et ayant par inadvertance marché
+sur un nid de jeunes centipèdes, je m'empressai de remettre mes
+souliers.
+
+Depuis ma plus tendre enfance, j'ai été involontairement soumis à des
+attaques de spleen, non d'un spleen triste, désespéré, mais plutôt d'une
+mélancolie douce, rêveuse et presque agréable.
+
+La poétique habitation dans laquelle je me trouvais était faite pour
+éveiller dans mon esprit ces illusoires fantômes. Peu à peu, cependant,
+ils se dissipèrent, se confondirent dans la réalité, et je commençai à
+méditer sur la singularité de ma position vis-à-vis de Ruyter.
+
+Il y avait dans la vie, dans les actions, dans les manières de Ruyter,
+et dans ses amicales poursuites à mon égard, un mystère qui m'intriguait
+vivement; mais, loin qu'il me mît en défiance contre cet homme au regard
+fascinateur, à l'entraînante parole, je me plaisais dans ce
+clair-obscur, dans ce doute indécis qui me montrait mon ami tantôt dans
+une situation ordinaire, tantôt dans des conditions tout à fait
+exceptionnelles. La rapidité avec laquelle de Ruyter avait acquis sur
+moi une irrésistible influence était merveilleuse. Sa franchise, son
+courage, sa générosité, la noblesse de sa nature, tout chez lui était si
+grand, si spontané, si réellement bon, que je ne pouvais croire qu'il
+fût de la race mercantile et intéressée des négociants que j'avais
+connus à Bombay.
+
+Après avoir sérieusement réfléchi et sur ses paroles et sur tout ce que
+je connaissais de sa conduite, j'arrivai à la conclusion qu'il devait
+être le commandant d'un vaisseau de guerre particulier. Mais à cette
+époque ni les Anglais ni les Américains n'avaient de vaisseaux de guerre
+dans l'Inde; il est vrai que les Français en possédaient; mais si de
+Ruyter était sous leur drapeau, que faisait-il dans un port anglais,
+traité comme un ami bien connu par tous les habitants? Je pensai aussi
+que de Ruyter pouvait être l'agent de quelques-uns des rajahs, qui
+étaient encore des souverains indépendants, quoique la Compagnie les
+entourât de ses cercles jusqu'au jour où elle parvenait à les chasser de
+leurs villes dans les plaines pour y vivre en fugitifs et en bêtes
+fauves. Il était connu à cette époque que, soit en temps de paix, soit
+en temps de guerre, les princes entretenaient des agents cachés dans les
+résidences pour leur transmettre le mouvement de la politique des
+résidents de la Compagnie.
+
+De Ruyter me semblait admirablement propre à remplir les fonctions de
+cette charge, quoique souvent il ne parût avoir nul souci de déguiser
+ses opinions sous un prudent silence.
+
+Cependant de Ruyter aimait l'Angleterre, et même les individus de cette
+nation, quoiqu'il leur préférât beaucoup ceux de l'Amérique, son pays de
+prédilection.
+
+Le souvenir des réflexions de de Ruyter me montra que mon jugement sur
+lui était faux. Je ne m'arrêtai donc plus à la recherche de ce qu'il
+avait été dans le passé, ni de ce qu'il pouvait être dans le présent; je
+l'aimais, et je résolus de confier ma vie à la direction de son amitié.
+
+Je recevais presque journellement des lettres de de Ruyter, et comme son
+départ de Bombay était retardé, je ne trouvai plus de prétexte plausible
+pour refuser l'invitation que Walter m'avait faite d'aller le voir.
+
+Un soir je dis adieu à mes belles journées de paresse, et un magnifique
+cheval envoyé par Walter me conduisit à la porte de sa tente. Mon fidèle
+et tendre ami prit un plaisir enfantin à me montrer les agréments et
+les avantages de sa position, si différente du cruel passé de son séjour
+sur le vaisseau. Je fus heureux de son bonheur, heureux de le voir aimé,
+estimé par les officiers du corps, auxquels il me présenta.
+
+Le récit de mes aventures amusa tous ces jeunes gens, qui me prirent en
+amitié, et le lendemain, escorté autour de mon palanquin par une
+demi-douzaine des amis de Walter, je fus m'installer dans mon ancien
+quartier de Bombay. De Ruyter se joignait à nous et partageait les
+plaisirs de nos nuits de folie lorsqu'il n'était pas retenu dans la
+ville par ses affaires, ou, comme il le disait, par ses occupations.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Un jour, de Ruyter m'amena au bord d'un grab, brigantin arabe,
+remarquable par sa proue mince et élancée. Ce grab était funé comme un
+hermaphrodite, et, suivant la coutume des Arabes, il avait les antennes
+carrées et inégales. La plus grande partie de l'équipage était arabe par
+le teint et le costume; le reste des matelots laissait voir qu'ils
+appartenaient à différentes castes. Ce brigantin déchargeait une
+cargaison de coton et d'épices, achetée, me dit Ruyter, par la
+Compagnie.
+
+Après sa première visite, mon ami n'alla que rarement à bord du
+vaisseau, mais son capitaine, nommé le Rais, vint le voir tout les
+jours. Ils fixèrent le lieu du rendez-vous sur un très-petit et
+très-singulier bateau nommé un dow. Ce bateau était principalement
+équipé d'Arabes, et, à mon grand étonnement, j'y vis aussi des matelots
+européens, des Danois, des Suédois et quelques Américains. Ces derniers
+restaient cachés dans l'intérieur du vaisseau. J'ignore pour quelle
+raison, mais je fus averti qu'il serait dangereux de parler sur terre de
+cette circonstance.
+
+Ce dow avait un grand mât à l'avant et un petit mât à l'arrière; c'était
+bien le plus gauche et le plus vilain vaisseau que j'eusse jamais vu
+dans l'Inde. Son avant et sa poupe, élevés et saillants, étaient faits
+de légers bambous. Il semblait plein et n'avait que peu de prise sur
+l'eau.
+
+De Ruyter me demanda si le titre de commandeur de ce vaisseau me serait
+agréable.
+
+--Oui, lui répondis-je, quand je ne pourrai pas trouver un _Catamaran_
+(ou bateau masolie), peut-être hasarderai-je ma carcasse à son bord.
+
+--Je vois que vous êtes difficile, mon cher Trelawnay; eh bien! comme
+j'ai le choix entre le grab et le dow, je vous laisse, si vous en avez
+la plus légère envie, le commandement du premier.
+
+--En vérité, mon ami! alors, ôtez-lui sa tête de requin et mettez un
+beaupré à la place; je serai alors très-content de m'embarquer dessus,
+car j'aime la mine de ces pâles et sombres Arabes; j'aime leurs regards
+sauvages, leurs vestes rouges et leurs turbans. Je n'ai jamais vu de
+gaillards si bien constitués pour grimper dans les cordages à l'heure
+d'une rafale, ou pour aborder un vaisseau ennemi pendant le feu de la
+bataille.
+
+--Votre remarque est juste, mon cher enfant; ce sont en effet les
+meilleurs soldats et les meilleurs marins que je connaisse; ils viennent
+de Dacca et ils se battront fort bien, je puis vous l'assurer.
+
+--Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre.
+
+--Oh! il y a des canons sur le grab.
+
+--Je déteste l'apparence des canons sur les plats-bords; quelques douze
+ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une
+magnifique ligne d'eau, et sa tournure à l'arrière est celle d'un
+schooner, sa proue est des plus minces; enfin, il a un air mauvais sujet
+et intelligent qui m'enchante.
+
+--Eh bien! voulez-vous l'essayer, Trelawnay? voulez-vous le conduire le
+long de la côte jusqu'à Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le
+soleil sera couché, allez à bord, et levez l'ancre sitôt que le vent de
+terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est déjà transporté dans la
+rade, et qu'il est tout prêt pour se mettre en mer. Au point du jour, je
+lèverai l'ancre aussi. J'ai dit au _rais_ que vous partiez dans le grab;
+il est prévenu également qu'il doit vous obéir. Je vais vous donner
+quelques notes dans la prévision de l'avenir. Un accident pourrait nous
+séparer; ce n'est guère probable, cependant il est plus sage que vous
+ayez, dans ce cas-là, un règlement de conduite à suivre. Ne considérez,
+mon ami, votre voyage jusqu'à Goa qu'en passager curieux d'en visiter
+les côtes, et ne parlez nullement de tout ceci à Walter. Quand nous
+serons sur l'eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous
+paraissent peut-être aussi étranges qu'incompréhensibles. Êtes-vous,
+malgré le mystère de ses allures, content de mon amitié?
+
+--Très-content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas resté si
+longtemps sans vous questionner si je n'avais eu en vous une confiance
+absolue et entière. Partout où vous irez, je serai auprès de vous, et je
+n'ai ni l'esprit inconstant, ni l'estomac délicat.
+
+--Fort bien, mon garçon; mais souvenez-vous toujours qu'avant que vous
+puissiez être en état de gouverner les autres, il faut que vous soyez
+tout à fait maître de vous-même; et afin de l'être, il ne faut pas,
+comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les
+préoccupations de votre esprit ou les préparatifs de vos actions. Un
+seul mot dit dans un instant de colère, un seul regard embarrassé,
+peuvent gâter l'exécution des projets les plus admirablement conçus.
+Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire; car le vin ouvre le coeur,
+et, excepté un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets
+devant des malveillants ou devant des espions? Ici nous sommes entourés
+de ce genre d'ennemis.
+
+--Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant à de Ruyter.
+
+--Je le sais, répliqua mon ami avec un fin regard de moqueuse
+affirmation, mais je désire que vous ne buviez plus du tout.
+
+Je regardai de Ruyter avec un air d'étonnement si stupéfait qu'il se mit
+à rire.
+
+--Si quelquefois vous vous abandonnez à ce plaisir, reprit-il, faites-le
+avec de vrais amis; mais là, bien sérieusement, il vaut encore mieux ne
+pas boire, car je sais qu'il est plus facile de s'en priver tout à fait
+que de suivre un milieu. Mon observation n'est-elle pas juste?
+
+--Parfaitement juste.
+
+À mon retour dans la ville, de Ruyter me dit:
+
+--Vous donnerez des ordres aux bateliers qui sont dans la taverne pour
+les choses dont vous pourrez avoir besoin, mais vous trouverez presque
+tout ce qu'il vous faut sur le grab, et cela est fort heureux pour vous,
+qui êtes d'un naturel si insouciant et si étourdi.
+
+Je reçus les dernières instructions de de Ruyter quelques moments avant
+le coucher du soleil, et, en lui serrant la main, je sautai sur le
+bateau qui devait me conduire au grab. Le rais, qui parlait parfaitement
+anglais, me reçut à bord et me fit entrer dans sa cabine. Là, je lui
+donnai une lettre de de Ruyter; il la mit à son front, la lut avec les
+signes du plus profond respect, et me demanda à quelle heure on levait
+l'ancre.
+
+--À minuit, lui répondis-je, suivant l'ordre que j'avais reçu de mon
+amiral; ensuite je commandai au rais de hisser à bord tous les bateaux,
+de les arrimer et de se préparer au départ.
+
+Pendant que le rais exécutait mes ordres, j'examinai les notes de de
+Ruyter. Quoique j'eusse parfaitement compris que, si je le voulais, le
+commandement du vaisseau était à ma disposition, je ne savais que penser
+de l'étrange manière qu'employait de Ruyter pour me forcer à l'accepter.
+Les notes de mon ami me disaient que le rais n'agirait plus sans mes
+ordres.
+
+--Fort bien, me dis-je, j'accepte le commandement de bon coeur. Demain
+nous serons rejoints par le dow, et de Ruyter m'expliquera le mystère de
+sa conduite.
+
+Ma vie avait été, jusqu'à ce jour, tellement semblable à celle d'un
+pauvre chien ballotté de ci et de là par d'impérieuses volontés, qu'il
+ne m'était pas possible, en cherchant la fortune les yeux bandés, de
+tomber plus mal dans le présent que je n'étais tombé dans le passé: de
+sorte que non-seulement sans hésitation, mais encore avec une joyeuse
+promptitude, je me déterminai à exécuter tous les ordres de de Ruyter,
+car il était bien la seule personne qui semblait prendre intérêt à ma
+triste destinée.
+
+Je montai sur le pont, et j'y fis deux ou trois tours avec le pas ferme
+et le regard fier que donne la puissance de l'autorité. Je parlai avec
+bonté au _sérang_ (second officier) et aux autres, comme un homme fait
+toujours au commencement de son pouvoir; la bienveillance est alors si
+douce! Quoique en désordre, le grab ne manquait pas d'armes de guerre
+offensives et défensives; mais les mâts de ses voiles avaient quelque
+chose de malpropre aux yeux d'un homme habitué à l'admirable tenue d'un
+vaisseau de guerre; il manquait de goudron, de peinture, et sa carcasse
+avait la couleur du bronze. Malgré ce triste extérieur, on pouvait, en
+l'examinant avec attention, voir qu'il avait été équipé avec un grand
+soin sur tous les points essentiels, et surtout à l'aide des inventions
+européennes.
+
+En mesurage, le grab était à peu près de trois cents tonneaux, mais il
+ne pouvait arrimer que la moitié de cela. Son milieu était profond et
+percé de sabords pour les canons, mais ils étaient enfoncés, à
+l'exception de deux placés en avant, et de quatre à l'arrière. Les
+plats-bords étaient armés de porte-mousqueton. Le gaillard d'avant était
+élevé, et celui d'arrière avait une poupe basse ou demi-tillac, sous
+lequel était située la principale cabine.
+
+Quand le dernier coup de la cloche eut sonné huit heures, l'heure du
+souper des matelots, j'entrai par instinct dans cette cabine.
+
+La fosse que le temps avait creusée dans mon estomac demandait à être
+remplie.
+
+Une foule d'hommes qui ressentaient le même besoin se pressa d'en bas et
+s'accroupit sur les talons en petits cercles, divisés par tribus: ils
+mangèrent leur messalo (mets) de riz, de ghée, du bumbalo sec et des
+fruits frais.
+
+Ayant bientôt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le
+canapé, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l'inventaire de sa
+cabine. Elle était basse, mais grande, bien éclairée, et l'air y entrait
+librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits aux
+côtés opposés d'une fenêtre, et entre l'espace de ces lits il y avait
+deux étoiles formées de pistolets, c'est-à-dire une quinzaine de ces
+armes, dont les bouches réunies formaient le centre de l'étoile, tandis
+que les crosses en étaient les rayons. La projecture en avant de la
+cabine était garnie de barres de bambou, auxquelles étaient suspendues
+des baïonnettes et des poignards malais, dentelés et réunis dans les
+formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter, c'était son
+équipement de guerre; mais la partie arrière de la cabine était
+certainement dédiée à la paix. Ses rayons étaient encombrés de livres,
+de matériaux pour écrire, d'instruments nautiques. Dans d'autres coins
+se trouvaient des télescopes, des cartes de géographie, et, quoique
+moins pittoresques, mais également indispensables, les articles dont
+j'avais eu besoin pour mon souper.
+
+Comme il ne m'était pas défendu de dormir, et que j'étais sans la
+crainte d'encourir une punition pour la négligence de mes devoirs,
+j'étais vigilant et alerte. Mon esprit était occupé de la responsabilité
+que de Ruyter avait remise entre mes mains; je remontai donc sur le pont
+pour regarder la girouette et attendre que la première caresse du vent
+de la terre me donnât le signal du départ.
+
+À minuit, un souffle d'air la fit tourner sur elle-même, je dis au rais
+de lever l'ancre, et de la lever sans bruit si cela était possible.
+
+--La première chose est facile à faire, me dit-il, mais quant à la
+seconde, elle est indépendante de ma volonté.
+
+Nous levâmes l'ancre vers une heure du matin, et nous mîmes à la voile.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Lorsque les puissances matérielles ou morales d'un être ont été poussées
+par des moyens artificiels à un hâtif développement, cet être parvient à
+une croissance prodigieuse et rapide; mais s'il a porté des boutons et
+des feuilles, ils ont été vite flétris, et les fruits ont toujours paru
+malsains et sans goût.
+
+Il en est ainsi des animaux: lorsque les facultés de leur nature élevée
+se trouvent excitées par les bienfaits de la civilisation, ils donnent
+l'espoir d'une force extraordinaire; mais ces promesses ne sont jamais
+réalisées, elles sont anéanties dans leur fleur, en laissant les traces
+de l'âge et de la décrépitude.
+
+Il y a dans le Nord quelques hommes rares qui, sans soin et sans
+culture, s'élancent dans la vie avec la merveilleuse rapidité du vent,
+et la source de leur force ne peut être altérée ni par le temps ni par
+la fatigue, si bien qu'on les voit, à l'âge où l'homme penche vers sa
+fin, se tenir debout fermes et robustes comme des hommes de fer.
+
+Tels étaient les patriarches des anciens temps, et encore maintenant,
+que le monde est mûri par la guerre, par les calamités qui déciment les
+peuples, il y a des êtres qui survivent à tout, qui ne comptent plus le
+temps par année, mais qui renvoient pour leur histoire aux annales du
+monde, et qui s'étonnent de ce que leurs frères soient morts de maladie.
+
+Quoique je ne fusse pas un de ces piliers de granit, je donnais des
+signes non équivoques de ma ressemblance avec leur vaillante espèce,
+car, à cette période de ma vie, je possédais les attributs d'un homme
+fait. J'avais six pieds de haut, j'étais robuste, avec des os saillants
+jusqu'à la maigreur, et à la force de la maturité je joignais cette
+souplesse des membres que la jeunesse peut seule donner. Naturellement
+d'une nuance foncée, mon teint se brunit si bien, sous les feux du
+soleil, que je devins complétement bronzé. J'avais les cheveux noirs et
+les traits arabes. À dix-sept ans on m'en aurait donné vingt-sept.
+Comme, à toutes les époques de ma vie, j'ai été forcé de me frayer par
+mes propres forces un passage à travers la foule, mes progrès avaient
+été prompts dans ce qu'on appelle la connaissance du monde. Connaissance
+que l'expérience fait mieux approfondir que la maturité des années.
+
+J'ai raconté les suites de ma première rencontre avec de Ruyter et les
+commencements de notre amitié; je crains qu'on ne puisse concevoir qu'il
+ait voulu tirer un profit de l'abandon de ma jeunesse; loin de là, de
+Ruyter était un grand coeur, et mon jugement sur lui n'était point
+erroné, car maintenant j'ai éprouvé cet homme par la pierre de touche,
+et je l'ai trouvé d'or pur. De Ruyter était lui-même un voyageur
+délaissé, un homme qui s'était délivré des entraves de la civilisation,
+et il était naturel qu'avec une imagination aussi élevée que la sienne
+et un esprit aussi bien cultivé, il cherchât un objet sur lequel il pût
+répandre ses affections et trouver un retour de sympathie.
+
+Cet être n'était pas facile à rencontrer, au milieu d'un genre de vie
+qui conduisait de Ruyter dans toutes les parties du monde. Parmi les
+barbares il avait été inutile de le chercher, car les aventuriers
+européens étaient dispersés de tous les côtés, entièrement occupés du
+soin d'accumuler des richesses ou exclusivement engagés dans les vues
+particulières de leur propre ambition. Quelques rares amis lui avaient
+été enlevés par la mort, ou, ce qui est la même chose, par la distance.
+De Ruyter n'était pas formé pour être asiatique. Sa nature libre et
+légère le forçait de rechercher la société de quelques compagnons, et
+comme le hasard m'avait jeté sur son chemin dans un moment où il était
+isolé, les sentiments affectueux de son coeur se concentrèrent sur
+moi. De Ruyter avait pénétré jusqu'au fond de mon âme, et il ne doutait
+pas que, bien dirigé, je ne devinsse l'ami utile dont il poursuivait
+depuis si longtemps la possession.
+
+Naturellement observateur, de Ruyter découvrit qu'en outre des frais et
+chaleureux sentiments de la jeunesse, je possédais l'honnêteté, la
+sincérité, le courage, et que je n'étais encore ni usé, ni gâté par les
+bourbiers du monde. D'après ces observations, la tendresse dont de
+Ruyter m'entoura n'est point si absurde que pourraient le trouver
+quelques observateurs superficiels, car depuis l'heure où j'avais
+consommé ma vengeance sur le lieutenant écossais, je me trouvais rayé de
+la liste maritime, sous le coup d'une condamnation injuste et infamante,
+sans amis, sans protection; la bienveillance de de Ruyter fut un appui
+suprême, et il me traita en frère dans le sens énergique et profond de
+ce mot... Frère! n'est-ce pas dire un second soi-même? Si les parents
+suivaient cet exemple d'urbanité, nous entendrions moins de plaintes sur
+l'insipide et éternel jargon de l'obéissance filiale, jargon qui est
+aussi émoussé que faux.
+
+L'instabilité de l'esprit de de Ruyter le forçait à chercher une vie
+d'aventures et par conséquent une vie de périls. J'étais un scion de la
+même tige, mes inclinations étaient homogènes, et si le hasard ne
+m'avait pas favorisé en me donnant un si noble compagnon, j'eusse
+poursuivi seul les aventures d'une existence errante.
+
+Comme j'écris maintenant plutôt pour ma propre satisfaction et pour
+passer sans ennui de longues heures de solitude que pour des étrangers,
+il faut qu'ils me donnent du câble et de l'espace pendant que je raconte
+cette partie de mon histoire, qui, quoique sèche et ennuyeuse pour eux,
+est pour moi la plus intéressante. Il est peu de personnes sur la terre
+dont le coeur ne batte avec plaisir au souvenir de ses vingt ans. Il
+n'en est pas ainsi pour moi, car à vingt et un ans j'étais semblable à
+un jeune bouvillon transporté de la pâture à la boucherie, ou comme un
+cheval sauvage choisi dans le troupeau et _razoed_ au milieu de sa
+carrière par les _Gauchos_ de l'Amérique du Sud. Le fatal noeud
+coulant était jeté autour de mon cou, ma fière crête abaissée vers la
+terre; mon dos, auparavant libre, plié sous un fardeau que je ne pouvais
+ni supporter ni rejeter loin de moi. Mes mouvements souples et
+élastiques étaient changés en un amble pénible. Bref, j'étais marié, et
+marié à... Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les événements.
+Pendant l'heure où j'écris, il faut que je tâche d'oublier les moments
+douloureux, il faut que je raconte mes aventures dans l'Inde avec
+l'esprit ouvert et ardent que donne la liberté, et non avec le ton
+larmoyant, plaintif et soucieux d'un mari.
+
+Le vaisseau sortit doucement du port, «juste avec assez d'air, comme
+disaient les matelots, pour endormir les voiles.»
+
+Au point du jour, le havre était encore visible, et nous aperçûmes le
+vieux dow qui se traînait paresseusement, comme une tortue, le long du
+rivage.
+
+À midi, une brise s'éleva du sud-ouest, et au coucher du soleil nous
+étions à une telle distance de Bombay, que nos appréhensions d'être
+guettés dans nos mouvements furent complétement détruites. Nous
+avançâmes de quelques lieues vers la terre, nous carguâmes les voiles,
+et nous jetâmes l'ancre.
+
+Armé d'un télescope, j'aperçus bientôt le dow, qui était semblable à une
+tache noire sur la mer bleue.
+
+J'ordonnai au timonnier de larguer, et, chargés de voiles, nous
+rejoignîmes le dow à huit heures.
+
+Je le hélai, et de Ruyter vint à notre bord.
+
+De Ruyter se retira avec moi dans la cabine, et pendant que nous
+déjeunions, il me demanda mon opinion sur le grab.
+
+--Il semble se mouvoir indépendamment du vent, lui répondis-je; hier,
+nous sommes passés devant un vaisseau de guerre comme devant un rocher.
+
+--Il est d'allure légère, mon cher Trelawnay, et il n'y a pas un
+vaisseau qui puisse l'approcher. Pendant un orage, il tangue beaucoup,
+mais s'il n'est pas trop chargé, il est rapide, flottant, et tient bien
+le vent. En conséquence, ne l'accablez pas trop de voiles, ou il sera
+enseveli.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Après un entretien nautique, de Ruyter changea le sujet de la
+conversation et me dit en souriant:
+
+--Tout ce que je vous ai raconté à Bombay est vrai, mon cher enfant; là,
+j'étais simplement un marchand, mais, comme j'ai fini mes affaires
+mercantiles, je suis prêt à fréter un vaisseau ou à me battre; mais
+généralement, quelques bonnes et pacifiques que soient mes intentions,
+je suis toujours forcé de commencer par le dernier. Ma conduite n'est
+cependant pas invariable, le grab et moi nous sommes à la merci des
+circonstances.
+
+--Comment allons-nous régler notre course maintenant?
+
+--Dans cette vaste mer, sillonnée en tous sens par des aventuriers
+européens en guerre ouverte avec les rajahs, se disputant entre eux la
+pâture, se déchirant, se coupant la gorge les uns aux autres pendant que
+les loups anglais s'insinuent au milieu de la bagarre et filent avec les
+bestiaux, l'occupation ne peut pas nous manquer, quoiqu'il soit
+nécessaire de faire un choix avant de décider un plan d'attaque.
+D'abord, il faut que nous allions à Goa, et après y avoir réglé quelques
+affaires et rendu le dow, nous nous réunirons. Quel âge avez-vous,
+Trelawnay?
+
+--Dix-sept ans.
+
+--Dix-sept ans! je croyais que vous en aviez vingt-quatre. C'est bien,
+n'importe votre âge, un tronc vert produit souvent le plus mûr et le
+plus riche des fruits. L'expérience que vous acquerrez bientôt et
+beaucoup de contrôle sur vos passions vous donneront toutes les qualités
+nécessaires pour faire un bon chemin dans la vie, soit que vous adoptiez
+la carrière maritime, soit que vous en choisissiez une autre, car vous
+êtes et serez toujours libre de vos actions. Si vous préférez travailler
+sur terre, j'ai des amis çà et là qui, par amitié pour vous et par
+considération pour moi, seront heureux de vous employer. Si vous restez
+avec moi, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le
+bienvenu. Mais ma vie est une vie rude, et si vous allez juger mes
+actions d'après les narquois raisonnements du monde, vous pourrez voir
+leur légalité comme étant quelque chose de plus que douteux; il vaut
+peut-être mieux ne pas hasarder votre réputation.
+
+--Au diable tout cela, de Ruyter! Avec votre permission, je resterai où
+je suis; je vous ai déjà dit que je désirais partager votre existence,
+et, je vous le répète encore, je ne veux pas connaître vos projets; vous
+m'apprendrez ce que vous voudrez, lorsque vous me croirez assez
+d'expérience pour vous aider de mes conseils.
+
+--Vous êtes un homme pour l'intelligence, et vous avez plus de fermeté
+dans le caractère que la plupart de ceux avec lesquels j'ai eu des
+relations. Pour quelque chose que j'ai fait, les sauterelles dévorantes
+de l'Europe m'ont dénoncé comme boucanier. Ces sordides fripons, qui
+arracheraient les yeux de leurs pères, s'ils étaient des muscades, ne
+permettent à aucun homme de chauffer son sang avec de l'épice ou de le
+rafraîchir avec du thé, sans qu'ils y trouvent leur profit, comme ils
+nomment cela, leur _dustoory_. Ils accaparent tout, et dès que dans un
+coin il y a quelque chose à gagner, ils en trouvent, ils en suivent la
+piste, et ils la suivraient au travers du sang et de la boue sans
+vouloir admettre personne au partage du butin.
+
+Maintenant, j'aime aussi l'épice et le thé, et leur système de droit
+exclusif n'étant pas en harmonie avec mes idées, j'entrepris un
+commerce pour moi-même. Ils me dénoncèrent, saisirent mon vaisseau, et
+me firent faire banqueroute. Mais je ne me suis ni laissé pourrir en
+prison, ni anéantir par un abject désespoir. Je n'ai pas non plus
+prodigué mon temps à écrire de misérables pétitions. Je me suis relevé
+seul, comme un lion blessé et non vaincu; et, quoique borné par
+d'étroites limites, je pris la résolution de rendre coup pour coup.
+
+Entre ma ruine et mon retour à une vie maritime, je satisfis mon désir
+de voir l'intérieur de l'Inde, et j'en traversai la plus grande partie.
+Je demeurai quelque temps avec Tippoo Saïb. Lui seul possède toutes les
+grandeurs de la noblesse. Je l'accompagnai dans quelques-unes de ses
+principales batailles; mais vous connaissez sa destinée. À cette époque,
+je fus du nombre de ces enthousiastes visionnaires qui, poussés par un
+amour ardent de la liberté, essayaient d'arrêter le courant qui emporte
+les hommes faibles et sans résistance.
+
+Comme un pauvre torrent de la montagne se débattant contre
+l'entraînement d'une puissante rivière, j'écumai et je luttai pour
+soutenir ma cause; mais ce fut en vain, je fus emporté comme les autres
+jusqu'à ce que, mêlé avec eux, je me trouvai perdu dans le vaste océan.
+Je croyais sottement qu'on pouvait persuader aux hommes de mettre de
+côté pendant une saison leurs propres intérêts, et laisser dormir leurs
+passions, comme dorment les scorpions en hiver, jusqu'à ce que le soleil
+de la liberté apparût et leur donnât le loisir, sans être interrompus
+par une invasion étrangère, de reprendre leurs dissensions civiles et
+religieuses.
+
+Je conjurai les princes et les prêtres (les avoués du monde) de relâcher
+leur prise sur la gorge des uns et des autres, jusqu'à ce que l'ennemi
+général fût chassé du pays à la mer d'où il était venu. Mais la vérité
+ressemble à une arme meurtrière dans la main d'un enfant, elle n'est
+dangereuse que pour lui seul. Ma doctrine fut trouvée damnable; je me
+sauvai avec difficulté pour éviter de voir mon nom compléter la longue
+liste des martyrs.
+
+Dans toutes les parties de l'Est, j'ai vu la nécessité d'une grande
+révolution morale. Le vieux système est établi là dans toute la grisâtre
+horreur de la désolation et de la décadence; il y restera triste et
+hideux jusqu'à ce qu'un autre, entièrement nouveau, précipite sa chute
+par son élévation. Le temps seul peut opérer cette métamorphose, et les
+efforts des mains semblables aux miennes, pour hâter son pas de tortue,
+sont vains et puérils.
+
+--Il me semble, de Ruyter, qu'en Europe il y a des hommes dont les
+esprits, aussi bien que les mains, ont déjà commencé l'ouvrage de la
+régénération.
+
+--Oui, mais pour eux-mêmes, comme parmi les natifs ici. L'Europe est
+l'enfant d'un vieillard, un avorton dénaturé et ridé, créé des débris de
+l'Est, raccommodés et unis ensemble avec ingénuité, mais sans force.
+L'Europe est un bronze antique rapiécé et barbouillé de cosmétique; un
+petit modèle de plâtre d'après une statue de granit. Le doigt de la
+destruction est déjà dessus comme celui d'une mère spartiate sur son
+chétif enfant.
+
+Mais je fus éveillé de mes rêves de réformation; j'avais dépensé mon or;
+je manquais de pain; je résolus donc d'aller vers le courant, en disant
+avec ce sage philosophe, le vieux Pistol:
+
+ «Le monde est mon huître; je l'ouvrirai avec mon épée!»
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Je retournai à la mer; j'allai à l'île Maurice, j'équipai à crédit un
+vaisseau armé, et j'eus bientôt quadruplé mon capital. Ma personne n'est
+pas beaucoup connue, cependant je ne me hasarde que rarement dans les
+résidences. Ma visite à Bombay avait un but, une affaire importante; ce
+n'était point pour y disposer de la mesquine cargaison du grab.
+Cependant, ajouta de Ruyter en riant, on pouvait m'attraper là; qu'en
+pensez-vous? Cette même cargaison, ils l'ont déjà payée une fois, et
+peut-être deux, si les premiers vendeurs n'en ont pas été fraudés. Il y
+a six mois que, croisant dans le grab sous les couleurs françaises, je
+détruisis un fainéant vaisseau de la compagnie d'Amboine, qui se
+mouvait lentement derrière son convoi. La cargaison du grab était la
+sienne. Je sais qu'il y a d'autres vaisseaux chargeant à Banda, et
+peut-être les rencontrerons-nous. Quand ils seraient ventrus comme des
+sangsues gorgées de sang, je les serrerai jusqu'à ce qu'ils en meurent.
+
+Mais le soleil s'abaisse dans les vagues, et son manteau couleur de sang
+nous présage une brise. Je n'ai que ceci à ajouter: je ne suis pas un
+chien affamé, assis tranquille dans l'espoir de ronger un des os que ces
+nobles marchands blanchissent en général avec assez de succès avant de
+les laisser tomber. Laissons-les se gorger jusqu'à ce que, comme le
+vautour, le poids de leur ventre entraîne leurs ailes; alors, semblables
+aux faucons, après les avoir guettés attentivement, nous tomberons sur
+eux. Il n'y a pas de mal à dépouiller les voleurs. Un convoi de
+vaisseaux de pays, appartenant à la Compagnie, est parti pour les îles
+épicières. À propos, Trelawnay, il faut que vous vous transformiez en
+Arabe. Sous ce déguisement, ils ne pourront pas vous découvrir. J'ai
+écrit tout ce qu'il faut faire. Continuez votre course jusqu'à Goa, où
+je vous suivrai. Ne quittez pas le vaisseau jusqu'à mon arrivée. Le
+marchand perse, pour lequel j'ai préparé une lettre, fera tout ce que
+vous désirerez. Voyez, la brise s'élève; tirez le bateau bord à bord.
+
+De Ruyter me serra la main, sauta dans le bateau et remonta sur le vieux
+dow.
+
+Rien d'extraordinaire ne se présenta jusqu'à notre arrivée à Goa. Je
+m'étais habillé en Arabe, avec un large pantalon de couleur sombre, une
+veste écarlate et un grand chapeau de Mantois d'Astracan. Un châle de
+cachemire entourait ma taille, et dans ses plis j'avais mis un élégant
+poignard. Mes cheveux étaient rasés, à l'exception de la précieuse mèche
+du milieu de la tête, par laquelle les houris aux yeux noirs devaient
+m'emporter dans le paradis de Mahomet. Mes dents étaient teintes de la
+brillante couleur rouge des échecs; mon cou, mes bras et mes jointures,
+soigneusement frottés d'huile, étaient luisants et polis comme de
+l'ivoire. Les hommes du bord s'assemblèrent autour de moi, et d'une voix
+unanime, je fus déclaré un véritable Arabe.
+
+Nous nous arrêtâmes près de la pointe du cap Ramas, et j'attendis toute
+la nuit l'arrivée du dow.
+
+Vers le matin, je donnai l'ordre de jeter l'ancre dans le port de Goa.
+Le soleil s'était levé magnifiquement; il enveloppait dans ses rayons
+d'or les monastères de marbre, les arches des ponts et les colléges en
+ruines de l'ancienne ville. Ces ruines, disséminées sur une vaste
+étendue de terrain, montraient qu'autrefois elles avaient paré de leurs
+splendeurs éteintes une belle et florissante cité. La jetée était
+entaillée par la mer, et dans le port il n'y avait qu'un assemblage
+bigarré de petits bateaux appartenant à la Compagnie.
+
+J'envoyai le rais dans la ville avec les papiers du vaisseau et la
+lettre de Ruyter destinée au marchand perse, puis, vers le soir, le dow
+arriva et vint jeter l'ancre sous notre poupe.
+
+Le lendemain, de Ruyter alla dans la campagne à la rencontre de
+quelques agents envoyés par le rajah du Mysore et par un prince
+mahratte, me laissant à Goa pour y décharger le reste de la cargaison de
+café et de riz, y prendre lest et renouveler notre provision d'eau.
+
+Quand de Ruyter reparut à Goa, il était accompagné par un Grec et par un
+Portugais, deux espions qu'il employait à la surveillance de ceux dont
+il avait à redouter le pouvoir. Les conférences de mon ami avec ces deux
+hommes avaient lieu pendant la nuit, dans les ruines d'un monastère de
+l'ancienne ville, tout près de la mer. Pour se rendre à ces rendez-vous,
+de Ruyter venait à bord du grab chercher un des bateaux, et l'équipage
+de ce bateau était choisi par lui-même.
+
+Après avoir fait tous mes préparatifs pour nous remettre en mer, nous
+transportâmes hors du dow, qui devait être rendu à son propriétaire, les
+hommes et les choses dont nous avions besoin. Je touai le grab en dehors
+du port, et tous les soirs, au coucher du soleil, je guindais les
+bateaux à bord, afin d'être prêt à partir au premier signal.
+
+Le dixième jour de notre arrivée dans le port de Goa, et au milieu de la
+nuit, je vis une lumière phosphorique et brillante sur la surface noire
+de l'eau, qui s'avançait vers nous avec une vitesse extraordinaire. Le
+bruit lointain du havre était calme et toute la ville était plongée dans
+une nuit profonde; cependant j'avais cru voir du mouvement sur la jetée,
+mais le bruit presque insaisissable de ce mouvement avait été emporté
+par les brises de la terre, et tout était redevenu silencieux.
+
+Tout à coup j'entendis distinctement héler un bateau dans le port; ce
+cri se répéta plusieurs fois, et les intonations s'élevèrent à la
+rudesse d'un ordre donné avec fureur; puis des lumières apparurent le
+long du rivage, puis enfin un bruit d'avirons, de barres et de bateaux,
+comme s'il y en avait un qui se détachât des autres pour prendre sa
+course vers la terre. Le fracas augmentant, je dirigeai mes regards vers
+le premier objet qui avait attiré mon attention, et quoique tout parût
+tranquille, je distinguais toujours le bouillonnement de l'eau et la
+ligne de lumière qui, semblable à une étoile volante, courait dans le
+sillage du bateau. Par le bruit des avirons et par les coups longs et
+lourds que de Ruyter avait appris aux rameurs de son bateau préféré, je
+reconnus son approche, tout en m'étonnant de le voir rentrer avant
+l'heure habituelle. Je compris tout de suite qu'il courait un danger, et
+mon coeur battit sans qu'il me fût possible d'en préciser la cause.
+J'appelai vivement le sérang qui dormait (le rais était dans le bateau),
+je lui dis d'éveiller les hommes, et, dans mon impatience, je les jetai
+à bas des hamacs avec des coups de pied.
+
+--Vite! armez le cabestan, détachez la misaine, lâchez les grandes
+voiles de l'avant à l'arrière!
+
+Je retournai à l'embelle, d'où je vis distinctement le bateau, que je
+hélai.
+
+Mais, au lieu de recevoir la réponse habituelle de _Acbar_, j'entendis
+une voix basse et contenue murmurer: _Yup! yup!_ (silence! silence!)
+Ayant reçu des instructions à l'égard de ce signal, je me précipitai à
+l'avant, je saisis la hache qui était là toute prête, et j'ordonnai de
+lever le beaupré, afin de tourner le vaisseau. Impatienté de n'être pas
+assez lestement obéi, je coupai le câble et un morceau de la jambe d'un
+Arabe qui se trouvait à côté.
+
+À ce moment, de Ruyter franchissait le bord:
+
+--Vous avez bien fait de couper le câble, mon garçon, me dit-il; mais
+soyez moins emporté; vous avez blessé ce pauvre diable: envoyez-le à
+l'infirmerie. Chargez toutes les voiles immédiatement, j'irai à
+l'arrière. Les limiers ont trouvé la piste; ils croyaient nous prendre
+comme on prend les poules des jungles, mais ils trouveront une panthère
+qui n'est jamais endormie.
+
+Le vaisseau se tourna lentement, et, comme je maudissais la longueur de
+sa quille et la légèreté de la brise qui le faisait se mouvoir avec une
+incroyable lourdeur, de Ruyter s'approcha de moi et me dit à voix basse:
+
+--Armez les hommes, mais seulement avec leurs lances; ne laissez aucun
+bateau venir côte à côte du grab, ni même l'essayer. Parlez doucement;
+mais si un homme met la main sur l'échelle, tuez-le comme vous tueriez
+un sanglier. Pas de salpêtre, cela fait du bruit. Harponnez-les, mais
+seulement quand je vous le dirai. Il faut que je me tienne en arrière,
+afin de ne pas être vu; s'ils vous interrogent sur le marchand de Witt,
+dites que vous ne le connaissez pas.
+
+Deux bateaux s'approchaient.
+
+Le premier nous salua de ces paroles:
+
+--Grab! holà! Arrêtez, je désire voir le capitaine.
+
+Je dis au sérang de laisser tomber la grande voile, de détacher celle du
+perroquet, et je répondis:
+
+--Nous allons en pleine mer; j'ai mes acquits du port, les papiers du
+vaisseau sont tous signés, je suis en règle, que voulez-vous? me faire
+perdre cette brise?
+
+--Arrêtez de suite, monsieur, où nous allons vous y contraindre par
+l'ordre de faire feu sur vous.
+
+--Ce serait un ordre absurde! m'écriai-je.
+
+Nous n'avions pas assez de voiles sur notre vaisseau pour l'éloigner du
+premier bateau, qui appartenait au capitaine du port. De Ruyter ordonna
+aux hommes de se coucher sur le pont, tandis qu'il se tenait debout au
+gouvernail. De Ruyter allait me dire de me mettre à l'abri, quand, avec
+un éclat de lumière venant du bateau, une balle siffla près de ma tête
+et alla se loger dans le mât. Pour obéir aux ordres de Ruyter, mais bien
+à contre coeur, je ne rendis pas le coup. Bientôt après, comme le
+bateau s'élançait pour nous aborder, de Ruyter élargit le grab, et les
+agresseurs se trouvèrent à notre côté, sous le vent. Ne pouvant pas nous
+aborder là, ils perdirent du temps en reculant en poupe, avant qu'il
+leur fût possible de se servir des avirons. De cette manière (le vent
+s'était levé), nous les tînmes éloignés quelques minutes, pendant
+lesquelles aucune parole ne fut prononcée.
+
+De Ruyter resta au gouvernail, tandis que moi et une partie des hommes
+armés de lances nous étions prêts à empêcher l'abordage. Le second
+bateau s'approchait; celui-là avait déjà tiré sur nous plusieurs coups
+de mousquet, mais ils furent perdus, car nous étions protégés par les
+bastingages du vaisseau. Le premier bateau avait saisi les chaînes de la
+poupe, et ils s'occupaient avec le plus grand sang-froid à tenter
+l'abordage. De Ruyter dit tout à coup: _Cheela chae!_ (avancez, mes
+garçons!) Nous poussâmes nos lances à travers les sabords et trois ou
+quatre hommes tombèrent blessés en jetant des cris de douleur.
+
+Malgré les ordres que donna un officier de recommencer l'attaque, ils ne
+voulurent pas la tenter; mais comme l'autre bateau s'avançait vers la
+poupe, j'avançai un des canons de l'arrière, et, le mettant hors du
+sabord, je hélai les deux bateaux en leur disant:
+
+--Si vous tirez un autre coup dans notre sillage ou si vous continuez
+vos feux d'artifice sous notre poupe, vous entendrez le rugissement de
+ce serpent d'airain. Commandez où vous avez le pouvoir de forcer à
+l'obéissance, et non ici, où vous n'en avez aucun.
+
+Je soufflai sur la mèche de coton, et ils virent abaissée au niveau de
+leur coquille de noix la brillante bouche d'airain du canon, avec
+laquelle je pouvais les faire sauter en l'air brisés en mille morceaux.
+
+Ils retournèrent lentement au rivage, et les injures menaçantes de leur
+rage inassouvie se mêlèrent aux murmures des vagues, et furent emportées
+par le vent, pendant que notre vaisseau, chargé de voiles, glissait
+majestueusement hors du port.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Après avoir examiné la position de la terre, de Ruyter me frappa sur
+l'épaule en me disant d'un air joyeux:
+
+--Ceux qui se battent sous la bannière du silence remportent la
+victoire; mais ceux qui s'amusent à faire du bruit et à menacer de leur
+attaque sont vaincus. La force de l'air et celle du feu comprimés sont
+irrésistibles, souvenez-vous de cela, mon jeune ami; souvenez-vous aussi
+qu'un homme silencieusement armé est plus à craindre qu'un fanfaron. Je
+suis content de vous, Trelawnay; votre prudence s'est montrée aussi
+prévoyante que celle d'un vieux loup de mer. Dites-moi, pour quelle
+raison êtes-vous donc si alerte? pour quelle raison avez-vous tout
+préparé pour mettre à la voile, même avant que je vous eusse hélé? J'ai
+cru un instant que ces hiboux du rivage m'avaient devancé auprès de
+vous.
+
+--Quelques mouvements sur la jetée, un bruit de rames, peut-être un
+pressentiment, m'ont fait craindre un danger pour vous.
+
+--Merci, mon cher enfant, merci; j'avais déjà pour vous une haute
+estime, mais je m'aperçois aujourd'hui que votre jugement n'a pas besoin
+des leçons de l'expérience. Vous m'égalez en tout; vous êtes digne de
+l'affection que je vous porte. Mais allez dormir, mon garçon, allez; je
+veillerai pendant le reste de la nuit.
+
+J'étais à moitié endormi, ma tête appuyée sur l'écoutille, et je
+n'entendais que confusément les bienveillantes paroles de mon ami. De
+Ruyter me secoua le bras en me disant d'un ton amical:
+
+--La rosée du soir, mêlée au vent de la terre, est aussi pernicieuse ici
+que la morsure d'un serpent, car elle est chargée de la vapeur des
+jungles. Bonsoir, mon enfant, bonsoir, bonne nuit.
+
+--Laissez-moi dormir sur le pont, de Ruyter; il fait horriblement chaud
+dans la cabine, et puis nous pourrions encore être attaqués.
+
+--N'ayez point cette crainte avant l'aurore; l'oeil d'un aigle perché
+sur la plus haute montagne ne nous découvrirait pas.
+
+J'obéis aux ordres réitérés de de Ruyter, mais je fus bientôt éveillé
+par le changement de l'atmosphère, et ce changement s'opère une heure
+avant l'apparition du jour. Je montai en trébuchant l'échelle qui
+conduisait sur le pont, et ce ne fut qu'en meurtrissant mes jambes
+contre l'affût d'un canon que je parvins à me réveiller. Un télescope de
+nuit à la main, de Ruyter était debout près de la poupe: la lune
+éclairait sa figure livide d'insomnie, ses cheveux et ses moustaches
+étaient humides de rosée, et toute sa personne révélait une horrible
+fatigue physique, mais soutenue par l'énergie de la volonté.
+
+--Déjà levé, mon garçon! s'écria de Ruyter; les jeunes gens et les
+heureux du monde reposent pendant la disparition du soleil, mais quand
+vous aurez mon âge, vous tiendrez compagnie à la lune, et vous
+préférerez le sombre silence de la nuit à l'éblouissante clarté du jour.
+
+Nous dirigions notre course, toutes voiles déployées, vers le
+midi-ouest; les sentinelles dormaient sous l'abri des demi-ponts, et un
+calme enchanteur régnait dans l'air et sur l'Océan. Nous étions à une si
+grande distance du havre que tous les objets étaient confondus dans une
+masse d'ombres enveloppées de légères vapeurs. Nous quittâmes la terre,
+et, avant de se retirer dans sa cabine, de Ruyter marqua sur la carte
+marine la course du vaisseau, me donna ses instructions, et, en les
+suivant, je dirigeai le grab vers le sud-est, afin de gagner la plus
+méridionale des îles Laquedives.
+
+En entrant dans la latitude de ces îles, nous fûmes forcés de rester en
+panne pendant quelques jours. Ce contre-temps ne m'apporta aucun ennui,
+car j'aimais la mer, n'importe sous quelle forme. Pendant la journée, je
+m'occupais du vaisseau; et quoique le grab restât aussi stationnaire que
+s'il avait pris racine dans les profondeurs de la mer, les heures
+passaient pour moi avec la rapidité d'un vol de mouette. Pour la
+première fois dans ma vie, mes goûts et mes devoirs se trouvaient
+confondus ensemble, et le stupide et paresseux garçon s'était
+transformé, comme par magie, en un jeune homme actif, énergique et
+courageux.
+
+De Ruyter désira donner à son vaisseau un air plus martial. Il fit donc
+transporter sur le pont quatre canons de neuf livres, ordonna de
+remplir les boîtes à balles, fit faire des cartouches et préparer des
+fourneaux pour chauffer les balles. Nous mîmes le magasin en ordre, de
+Ruyter passa la revue des hommes, les divisa en quatre parties et les
+exerça à tirer les canons ainsi que les petites armes. Moi, j'appris à
+manier la lance sous la tutelle du rais.
+
+Nous avions à bord quatorze Européens: des Suédois, des Hollandais, des
+Portugais et des Français, de plus quelques Américains et un échantillon
+de tous les natifs de l'Inde qui vont sur mer, des Arabes, des
+musulmans, des Daccamen, des Lascars et des cooleys.
+
+Notre munitionnaire était un métis français; le mousse, Anglais; le
+chirurgien, Hollandais; l'armurier et le maître d'armes, Allemands. De
+Ruyter ne faisait aucune distinction entre ses hommes, ni par rapport au
+pays qui les avait vus naître, ni à la religion qui gouvernait leur
+conscience; il ne les distinguait les uns des autres que pour leur
+mérite personnel. J'étais parfois extrêmement étonné de voir tant
+d'ingrédients incongrus et dissemblables mêlés et fraternellement unis
+avec la plus parfaite entente.
+
+L'adresse de la main du maître opérait journellement ce miracle; sa
+manière d'agir, froide et ferme, dirigeait tout, et avant que le murmure
+du mécontentement se fût fait entendre, il y trouvait le remède. De
+Ruyter travaillait sur le vaisseau comme un manoeuvre: actif,
+infatigable, il était toujours le premier au-devant du danger; mais les
+actions de de Ruyter dépeindront mieux son caractère que ne le ferait
+une brève analyse.
+
+Le quatrième jour de notre station en pleine mer, la monotonie de la
+scène du ciel bleu et de l'eau limpide subit un changement: des masses
+de nuages commencèrent à se mouvoir et à se rencontrer, jusqu'à ce que
+l'horizon se revêtit d'un voile d'ombre.
+
+Nous carguâmes nos petites voiles et celles du perroquet. Les pattes de
+chat ou les vents légers glissèrent le long des eaux parmi les éclairs
+et les sourds roulements d'un tonnerre bas.
+
+La pluie tomba par torrents; les bouillonnements de la mer furent
+bientôt accompagnés par une brise ferme, et à la place du violent orage
+que nous avions attendu, nous eûmes un temps magnifique.
+
+Au point du jour, nous vîmes en face de nous les îles Laquedives.
+
+La surprenante rapidité des canots de ce pays m'étonnait beaucoup. Les
+Européens appellent ces légères embarcations des _proues volantes_. Un
+de ces canots s'avança vers nous, et quoique, sous l'influence d'une
+excellente brise, le grab filât onze noeuds à l'heure, le canot passa
+auprès de nous comme si nous avions été stationnaires. Deux ou trois
+hommes se tenaient debout sur les agrès de dehors; ils semblaient voler
+sur l'eau. Le canot ne glissait pas entre les vagues, mais il passait au
+travers, car de minute en minute il disparaissait sous des flots
+d'écume.
+
+Tout en me la décrivant, de Ruyter fit une esquisse de cette
+embarcation.
+
+--Ces ignorantes gens, me dit-il, ont complété dans la construction de
+ce bateau le triomphe de la perfection de l'architecture navale, dans
+laquelle, malgré notre érudition, nos études et les encouragements qui
+nous ont été donnés, nous ne sommes pas allés au delà de l'A B C pour la
+vitesse, la dextérité, et surtout pour la simplicité de manoeuvre. Ce
+bateau les surpasse tous. La construction de leur proa est complétement
+en désaccord avec nos idées sur l'architecture navale. Nous bâtissons la
+proue ou la poupe d'un vaisseau aussi dissemblables que possible; ces
+gens les construisent de la même forme et dans les mêmes proportions.
+
+Les côtés de nos vaisseaux sont, au contraire, précisément les mêmes;
+mais, dans le proa, vous voyez que les côtés sont tout à fait
+différents. Le proa ne revire jamais; il navigue indifféremment avec
+l'un ou avec l'autre bout en avant, selon l'occasion, mais le même côté
+est toujours celui du côté du vent. Le côté gauche (ou côté opposé au
+vent) est aussi plat qu'une ligne de plomb peut le faire. Le côté du
+vent est rond, et, à cause de sa longueur et de son étroit timon, le
+proa chavirerait; pour l'empêcher, un agrès de dehors, construit de
+bambous, saillit considérablement dans la mer et supporte un grand
+billot de bois de coco: cela lui donne un immense timon artificiel, sans
+opposer beaucoup de résistance à l'eau. Entre cet agrès de dehors et le
+côté plat du proa, l'eau passe sans peine: voilà la cause de sa
+rapidité.
+
+Le proa lui-même, ou le corps du bateau, est composé seulement de
+quelques planches cousues ensemble et bourrées entre les joints avec de
+l'étoupe, car il n'y a ni un clou, ni un morceau de métal. Les voiles
+sont du paillasson, les mâts et les vergues du bambou.
+
+Quand ceux qui conduisent le canot veulent virer, ils larguent, tournent
+la poupe au vent et meuvent le talon de la voile triangulaire jusqu'à ce
+qu'ils l'attachent à l'autre extrémité, en même temps ils transportent
+la barre dans la direction opposée, de sorte que ce qui était la poupe
+est maintenant la proue.
+
+Il y a toujours un homme ou deux pour naviguer le vaisseau. Il peut être
+dit d'eux qu'ils marchent aussi rapidement que le vent. Pas un seul
+vaisseau européen n'a pu avantageusement lutter de vitesse avec eux.
+
+Ces canots sont admirablement adaptés pour la navigation des îles
+situées dans la latitude des vents alizés, car ils peuvent passer d'un
+vent à l'autre avec un essor aussi sûr que celui d'une grue, tandis que,
+dans nos vaisseaux, si nous allons contre le vent, nous laissons
+échapper l'objet de nos poursuites. Il est vrai que ces canots sont
+d'une très-petite dimension et ne peuvent être employés que pour
+l'échange des produits superflus ou pour les choses absolument
+nécessaires. Le canot indien ordinaire ne servirait pas à leurs besoins,
+car il coule à fond dans les rafales imprévues, ou il est chassé par le
+vent loin de sa destination. Les natifs ont ingénieusement inventé le
+proa, et ils ont obtenu les importantes améliorations que je viens de
+vous désigner.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+En approchant d'une des îles Laquedives, je débarquai pour voir les
+natifs et pour en obtenir quelques fruits. Pendant la nuit, le vent
+s'affaiblit, et au point du jour nous aperçûmes, à trois lieues de nous,
+quelques vaisseaux en panne. J'abordai un de ces vaisseaux, accompagné
+d'une dizaine d'hommes tous bien armés. Le rais du premier bâtiment me
+dit que, hors du golfe Persan, il avait été abordé par un grand
+brigantin malais plein d'hommes, qui non-seulement avaient pillé son
+vaisseau et deux autres, mais encore avaient tué une partie de son
+équipage en les traitant avec la plus grande cruauté. Ce _Malais_ croise
+à l'entrée du golfe, et il s'est déjà rendu maître de plusieurs
+bâtiments.
+
+J'amenai le rais sur le grab avec quelques hommes de son équipage. De
+Ruyter écouta son histoire, et en m'assurant que tous les détails en
+étaient vrais, il me dit:
+
+--Nous allons poursuivre cet affreux pirate et nous en emparer.
+
+--_Le Malais_ est chargé d'or, dit le rais; sa cargaison est si riche,
+que le capitaine a été obligé de faire jeter dans la mer d'énormes
+ballots de soierie persane, n'ayant pas de place pour les arrimer.
+
+Vers le soir, une légère brise s'éleva, et nous fîmes une longue course
+vers le nord-ouest, avec l'espoir de rencontrer _le Malais_ avant qu'il
+entrât dans le détroit de Malacca.
+
+Pendant quelques jours, nous voguâmes heureusement, abordant les bateaux
+de tous les pays pour leur demander des nouvelles du pirate. Notre
+vigilance était sans repos, sans trêve, et, d'heure en heure,
+l'apparition d'une voile dans les vapeurs nuageuses de l'horizon nous
+donnait de décevantes espérances. La patience de de Ruyter commençait à
+s'épuiser; il avait des dépêches importantes pour l'île Maurice, et il
+ne voulait plus prodiguer son temps en de vaines poursuites. À contre
+coeur, et surtout à mon grand chagrin, de Ruyter donna l'ordre de
+diriger la course vers le sud.
+
+Le lendemain, au point du jour, l'homme qui était de faction sur la cime
+du mât cria:
+
+--Une grande voile à l'avant!
+
+Je pris vivement un télescope, et je montai sur le mât.
+
+--Eh bien! qu'est-ce? demanda de Ruyter.
+
+--C'est _le Malais_, répondis-je avec confiance.
+
+--Quelle route prend-il?
+
+--Il ne nous a pas encore vus, et sa course se dirige vers le nord.
+
+Je descendis sur la poupe.
+
+L'horizon devint obscur; et comme _le Malais_ avait négligé d'être
+attentif, nous espérâmes l'approcher de très-près avant qu'il nous
+découvrît.
+
+Nous avancions vers lui toutes voiles déployées; mais, à huit heures,
+_le Malais_ nous aperçut et élargua.
+
+Nous avions considérablement gagné sur lui, et de notre poupe la cime de
+ses plus basses antennes était tout à fait visible.
+
+--Si la brise continue jusqu'à midi, dis-je à de Ruyter, il ne peut pas
+nous échapper.
+
+Une vive allégresse se répandit sur le vaisseau, et tout l'équipage,
+excité par l'espérance du butin, se prépara activement au combat. Nous
+pompâmes l'eau qui était dans le vaisseau, et, pour l'alléger un peu, on
+jeta dans la mer quelques tonneaux de ballast. Les ponts furent
+débarrassés pour l'action, les armes et les bateaux apprêtés, et
+ensuite, comme un faucon guette un courlis, nous suspendîmes toute notre
+attention à la manoeuvre du vaisseau.
+
+À midi, le vent se rafraîchit encore, et nous gagnâmes rapidement sur
+_le Malais_. Il était près de six heures quand nous arrivâmes à la
+portée du canon, mais nos coups n'attirèrent point l'attention du
+pirate. De Ruyter hissa un drapeau français tricolore, et comme nous
+avions un Malais à bord du grab, il lui ordonna de héler le vaisseau en
+l'engageant à nous envoyer ses papiers.
+
+Le corsaire ne répondit pas, et nous rendîmes la parole au canon. À
+cette nouvelle attaque, il opposa une décharge de quatre caronades, de
+plusieurs petits pierriers sur ses plats-bords et de vingt ou trente
+mousquets.
+
+Quand les morceaux de vieux fer, de verre et de clous tombèrent sur nos
+agrès, trois de nos hommes furent blessés.
+
+--Arrêtons leur insolence! cria furieusement de Ruyter.
+
+Nous commençâmes à faire feu, manoeuvrant avec nos volées sur sa poupe
+et sur ses quartiers. Nos coups étaient si bien dirigés, que de Ruyter
+nous cria bientôt de cesser. Nous n'avions pas seulement imposé silence
+aux canons ennemis, mais encore vidé son pont, coupé ses agrès en
+morceaux et jeté à bas son gouvernail. Trois de nos bateaux furent
+apprêtés, et je partis avec trente hommes pour aborder l'ennemi.
+
+--Tenez-vous bien sur vos gardes, me dit de Ruyter; méfiez-vous de leurs
+ruses et de leur perfidie!
+
+Nous nous avançâmes vers _le Malais_ avec beaucoup de précaution, et il
+ne mit pas le moindre obstacle à notre approche; personne ne paraissait
+sur le pont.
+
+--Abordez sur l'avant avec vos Arabes, dis-je au rais, qui commandait un
+des bateaux, mes Européens et moi nous allons grimper sur la poupe de
+bambou.
+
+En arrivant à bord, nous trouvâmes quelques blessés et beaucoup de
+morts, mais rien de plus. Les voiles et les vergues pendaient de tous
+côtés en désordre. Installé sur le pont avec une partie de mes hommes,
+je me préparais à descendre, quand tout à coup retentit un tumultueux et
+sauvage cri de guerre. Je m'élançai à l'avant, et je vis apparaître d'en
+bas un bosquet de lances passées au travers du paillasson. Ces lances
+blessèrent plusieurs de mes hommes.
+
+J'étais certainement aussi étonné de cette nouvelle mode de guerre que
+le fut Macbeth en voyant marcher la forêt de Dunsinam. Je me sauvai vers
+l'endroit le plus solide du pont, et je n'échappai qu'avec peine aux
+coups dirigés contre moi. Plusieurs de mes hommes avaient reculé.
+
+--Tirez en bas, à travers les treillis! m'écriai-je.
+
+Une partie des hommes commandés par le rais s'étaient jetés dans la mer
+pour regagner le bateau. J'expliquai à de Ruyter notre position.
+
+--Je vais vous envoyer une haussière, pour l'attacher au beaupré du
+_Malais_, puis vous reviendrez sur le grab.
+
+Très-soigneux de la vie de ses hommes, de Ruyter ne voulait pas les voir
+lutter plus longtemps contre l'irrévocable résolution des pirates, qui,
+une fois déterminés à ne pas être pris, devaient mourir dans l'énergie
+de leur résistance.
+
+--Si j'avais des boules à feu, de Ruyter, je les ferais bien sortir, car
+nous en avons déjà tué un grand nombre avec nos armes; les Européens
+consentent à me suivre, mais les natifs résistent, et seuls nous aurons
+peu de chances de succès, car, incapables de voir nos ennemis dans
+l'obscurité, ils nous perceraient à coups de lance sans aucun danger
+pour eux.
+
+L'équipage s'occupait à relever nos blessés et à les mettre dans les
+bateaux.
+
+Un garçon suédois, pour lequel j'avais une vive amitié, avait été
+atteint au pied par un affreux coup de lance; il souffrait horriblement;
+je donnai l'ordre de le soulever avec précaution, et en courant à
+l'avant pour voir descendre mon protégé dans le bateau, je passai
+contre le corps d'un Malais mourant, qui avait été atteint par une balle
+avant que nous eussions abordé le vaisseau.
+
+En observant mon entourage, au premier pas que j'avais fait sur le pont,
+j'avais remarqué sa mine particulièrement féroce, ainsi que l'expression
+méchante de sa large et brutale figure.
+
+Au moment où j'allais passer sur lui, je fus arrêté par un regard de son
+oeil profondément enfoncé dans l'orbite, mais qui brillait comme un
+ver luisant. Mon pied glissa sur le sang caillé échappé d'une blessure
+que cet homme avait reçue à la tête, et je tombai sur lui. Le moribond
+m'empoigna avec sa main osseuse, et fit un horrible effort pour se
+soulever. L'impossibilité de ce mouvement lui donna l'idée d'une
+dernière vengeance: il tira un poignard de sa poitrine et essaya de le
+plonger dans la mienne. La haine survivait aux forces physiques, le
+poignard ne fit que m'égratigner légèrement. Mais l'effort du malheureux
+était surhumain, car ses mains se détendirent, et il jeta un dernier cri
+d'agonie et de désespoir. Des hommes tels que ceux-ci ne peuvent être
+vaincus, pensai-je en moi-même; ils meurent dans un sanglant triomphe.
+
+De Ruyter devint tout à fait péremptoire en nous ordonnant de rentrer à
+bord du grab, car la nuit approchait et les Malais commençaient de
+nouveau à faire feu sur nous avec leurs mousquets. Je fus donc obligé de
+retourner au grab le coeur plein de rage et fort désappointé.
+
+Nous avions en tout huit hommes de blessés. À mon arrivée sur le grab,
+de Ruyter me dit:
+
+--Il n'y a pas de remède, il faut maintenant que nous tâchions de touer
+_le Malais_ vers la terre; quand ils seront près du rivage, ils se
+sauveront peut-être à la nage, mais j'ai bien peur que nous ne
+réussissions pas à les vaincre.
+
+Nous remplîmes nos voiles et nous commençâmes à touer _le Malais_. Une
+bande d'hommes fut placée à notre poupe, prête à tirer sur les objets
+qu'elle verrait mouvoir à bord de l'ennemi. Nous eûmes beaucoup de peine
+à réussir dans notre tentative, car, n'étant pas gouverné, _le Malais_
+tournait sur lui-même. Quelques secondes après le succès de nos efforts,
+les hommes de l'équipage avaient trouvé le moyen de couper la corde de
+touage. Protégés par une volée de mousquets, nous attachâmes une autre
+corde; rien de vivant ne parut sur le pont, mais la haussière fut encore
+tranchée.
+
+De Ruyter le héla à plusieurs reprises sans obtenir la moindre réponse.
+La nuit se passa dans le calme; mais au point du jour de Ruyter prit la
+résolution de couler à fond _le Malais_. Nous nous y résignâmes en
+faisant feu sans relâche avec nos plus grands canons. Des symptômes
+d'incendie se manifestèrent; bientôt une fumée opaque s'éleva lentement,
+et quelques explosions de poudre se firent entendre. Enfin, la fumée
+s'éleva plus noire et plus épaisse; les sauvages parurent, se traînant à
+plat ventre sur le pont. Nous avions jeté leurs canons dans la mer, et
+par conséquent ils étaient sans défense. Des rayons de feu
+s'échappèrent des écoutilles et des embrasures, et quand les balles
+percèrent _le Malais_, les Arabes s'écrièrent: «Nous voyons de la poudre
+d'or, des perles, des rubis, qui tombent dans la mer.» Je ne pouvais ni
+en dire autant, ni sentir l'eau de rose qu'ils prétendaient voir couler
+comme une fontaine des dalots. Je ne voyais que les flammes, l'épaisse
+fumée et les pauvres diables fourmillant sur le pont ou se jetant dans
+les vagues.
+
+Dès que nous eûmes cessé notre canonnade, nous nous éloignâmes à quelque
+distance du _Malais_, dont nos regards suivaient anxieusement l'agonie.
+Après une explosion qui vibra dans l'air, semblable à un violent coup de
+tonnerre, nous ne vîmes qu'un nuage noir étendu sur la surface de l'eau,
+et comme un drap mortuaire obscurcissant le ciel. La place occupée
+quelques instants auparavant par le pirate ne pouvait être distinguée
+que par un bouillonnement de la mer, pareil au confluent des marées.
+D'énormes fragments du vaisseau voguaient çà et là, des mâts, des
+cordages, de temps à autre une tête d'homme surnageait à la surface,
+hurlant d'une voix faible son dernier cri de guerre. La carène du
+vaisseau était enfoncée la poupe la première, et sa tombe se remplit
+bientôt.
+
+La secousse de l'explosion avait été si grande, que le vent s'était
+calmé, et que la carène du grab tremblait comme si elle avait peur. Le
+nuage noir disparut et passa doucement le long de la surface de l'eau,
+puis il monta et resta suspendu dans les airs, concentré en une masse
+épaisse. Je le regardais fixement, car il me semblait que le pirate
+était métamorphosé et non détruit, il me semblait que son équipage de
+démons peuplait l'immensité des airs.
+
+--Nous venons d'assister à un terrible, à un pénible spectacle, me dit
+de Ruyter, mais ils méritaient leur destinée. Allons, donnons de
+l'ouvrage à nos hommes, faites hausser les bateaux et mettons toutes
+voiles dehors pour notre propre course.
+
+Deux jours après cet événement, un de nos Arabes mourut de ses
+blessures, et ses camarades l'ensevelirent dans la mer, en présidant à
+cette cérémonie par des formes graves et mystiques.
+
+Le corps du trépassé fut soigneusement lavé; sa bouche, ses narines, ses
+oreilles et ses yeux remplis de coton saturé de camphre, avec lequel son
+corps avait été également imbibé.
+
+Les articulations de ses jambes et celles de ses bras furent brisées et
+resserrées les unes contre les autres, à la façon des momies
+égyptiennes; puis, avec un boulet de douze livres attaché aux
+extrémités, ce cadavre mutilé fut jeté dans l'Océan.
+
+Je demandai aux Arabes pour quelles raisons ils avaient cassé les
+jointures du mort.
+
+Leur réponse fut que c'était pour l'empêcher de suivre le vaisseau;
+«car, ajoutèrent-ils, si nous avions négligé ce devoir sacré, le corps
+flotterait sur les eaux, et l'esprit du mort nous poursuivrait
+éternellement.»
+
+Heureusement pour nous, les Malais n'avaient pas empoisonné leurs
+lances, car nos hommes se rétablirent bientôt, à l'exception du pauvre
+garçon suédois, dont la blessure était tellement grave, que si de Ruyter
+n'avait pas possédé quelques notions médicales, nous aurions eu à
+déplorer sa perte.
+
+De Ruyter l'installa dans sa propre cabine, et nous le soignâmes avec
+toute l'attention possible, cherchant à éviter pour lui une horrible
+opération que le chirurgien du grab démontrait comme indispensable.
+
+Van Scolpvelt, notre Esculape, avait été engagé à bord d'un east
+_Judiaman_ hollandais, dans lequel il avait été employé comme
+aide-chirurgien; il y vieillit, espérant voir arriver le jour où il lui
+serait possible d'exercer ses grandes capacités de découpeur de chair.
+Mais rien n'était capable de remuer le courage boueux de ces bourgeois
+hollandais, dont l'antipathie contre la poudre était aussi forte que
+celle des quakers; de sorte que Van Scolpvelt s'attrista de manquer
+d'exercice et que les instruments de son métier se rouillèrent dans
+leurs boîtes. Tout le travail qu'il avait à faire à bord de l'east
+_Judiaman_ consistait en celui de donner un _enseto catharticus_, un
+_enoma_ ou simple déjection aux Hollandais ventrus, lorsque leur
+gloutonnerie avait dérangé les fonctions gastriques.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Van Scolpvelt trouvait sa dignité et surtout celle de sa chère
+profession odieusement compromise par cette dégradante application de la
+science. Il accepta donc avec joie la proposition que lui fit de Ruyter
+de monter à son bord et de l'accompagner dans ses voyages.
+
+--De Ruyter, disait le docteur, est un homme sensé, et généralement il
+me trouve assez d'ouvrage: cependant il a un défaut de caractère qui est
+inexplicable dans la nature d'un homme si libéral et si humain, ce
+défaut est celui d'approuver tous les païens préjugés de son barbare
+équipage, qui s'oppose toujours à l'amputation.
+
+--Sur ce point, continua le docteur en s'adressant à moi, les Anglais
+sont les êtres les plus éclairés du monde. Votre gouvernement donne un
+prix pour tous les membres enlevés au tronc paternel: non-seulement
+l'opérateur est récompensé, mais encore la personne sur laquelle il
+opère, et souvent cette personne gagne davantage à être estropiée qu'à
+continuer les labeurs d'une vie de fatigues. Ainsi, moi, moi Van
+Scolpvelt, continua le docteur en s'animant, j'ai vu couper la jambe
+droite à un homme sur une frégate anglaise, et c'est bien la plus
+magnifique opération que j'aie jamais vue de ma vie. L'homme était tombé
+du mât, de sorte que l'os du genou était passé au travers des téguments.
+
+Le lendemain, le blessé reprit ses facultés, et nous commençâmes à
+travailler sur lui.
+
+Si vous aviez été là, monsieur, votre coeur se serait réjoui.
+
+C'était un glorieux sujet, et personne ne pouvait assister à l'opération
+sans plaisir et sans étonnement.
+
+L'homme ne jeta pas un cri, ne fit pas une grimace, ne dit pas un mot. À
+la fin de l'opération, il tourna flegmatiquement sa chique dans sa
+bouche et demanda un verre de grog. S'il n'y avait eu qu'une bouteille
+d'eau-de-vie dans le monde, il l'aurait eue, le courageux marin. Je
+l'adorais!
+
+Les Anglais sont de braves gens; ils ne sentent pas plus le mal que ce
+morceau de bois que le charpentier est en train de couper. Les patients
+doivent être tous comme cela.
+
+Maintenant, monsieur, parlons de ce garçon qui est dans la cabine du
+capitaine. Si on voulait, je lui ôterais la jambe sans lui rien dire, et
+demain nous lui demanderions comment il se porte, s'il survit toutefois!
+
+Eh bien! ce cas existant, il serait envoyé à l'hôpital pour le reste de
+sa vie: s'il meurt, rien de plus. En le soignant, pour le guérir sans
+fracturer sa jambe, il me faudra trois ou quatre mois: pendant ce temps,
+il mangera, il boira, et cela sans faire aucun ouvrage. De Ruyter ne
+pense nullement à l'inutilité de cette dépense; persuadez-le de me
+laisser agir, j'ôterais la jambe au blessé avec si peu de douleur pour
+lui et avec tant de plaisir pour moi!
+
+J'arrêtai brusquement les cajolantes lamentations du docteur en lui
+disant d'un air glacial:
+
+--Si ma jambe n'était soutenue à mon corps que par un morceau de peau,
+et si un chirurgien essayait de me la couper, je le poignarderais avec
+ses propres instruments.
+
+Le docteur me regarda d'un air surpris et méprisant, puis il mit sous
+son bras sa boîte d'instruments, avec laquelle il avait fait son
+discours, et se sauva en faisant autant de bruit qu'en fait la nageoire
+d'un requin, nageoire à laquelle ses pieds plats ressemblaient beaucoup.
+De Ruyter appela le docteur, et, tandis qu'il se rendait aux ordres de
+son chef, je m'amusai à jeter un coup d'oeil sur sa figure
+extraordinaire. Il avait le corps petit, sec, sans séve, et, comme il
+s'était déshabillé dans l'espoir de faire cette opération, il me fut
+permis de le comparer à une énorme chenille au poil roussâtre.
+
+La maigre figure de ce laid personnage était froncée comme celle d'un
+mandarin chinois, son crâne chauve entouré de longs cheveux d'un gris
+rougeâtre; les poils qui auraient dû former des sourcils, des cils et de
+la barbe, avaient déserté leurs postes respectifs et étaient pointillés
+çà et là sur ses maigres joues et sur son cou, pareil par sa longueur à
+celui du héron. Quatre ou cinq défenses irrégulières et incrustées de
+jaune s'élançaient de sa mâchoire comme de celle d'un sanglier, et sa
+large bouche aux lèvres poisseuses achevait de compléter sa ressemblance
+avec un _john dory_ (poisson). Ses yeux, petits et enfoncés, avaient
+pris leur couleur dans un mélange du rouge clair, du vert et du jaune.
+
+Cependant, malgré l'amour immodéré que le docteur avait pour l'exercice
+de sa vocation, malgré son absurde et risible extérieur, il ne manquait
+pas d'une certaine habileté, et il était fort enthousiaste et fort
+instruit dans les mystères de sa profession. Quand il n'était pas
+activement occupé des soins à donner à ses malades, il lisait avec
+beaucoup d'attention de vieux manuscrits annotés sur toutes les pages
+par sa propre main, et ornés d'effrayantes opérations coloriées avec une
+férocité de conception inouïe.
+
+Le costume ordinaire du docteur était composé de divers articles qu'il
+avait ramassés dans le quartier des malades, ou arrachés aux cadavres
+des sauvages. Quant à son âge précis, il était impossible de s'en former
+une idée, car il avait l'air d'une momie égyptienne ressuscitée.
+
+Quand le docteur revint vers moi--après avoir causé avec de Ruyter--il
+ouvrit la main en faisant d'affreuses contorsions, comme s'il eût
+cherché à saisir une victime de son fanatisme; il était très-fier de
+cette main longue, crochue, étroite et osseuse comme la serre d'un
+oiseau de proie. De plus, elle était si maigre, qu'un soir, en
+rencontrant le docteur avec une chandelle cachée entre ses doigts
+réunis, je crus qu'il tenait une lanterne, et je voulus la lui
+emprunter. Van Scolpvelt trouvait sa main admirable de forme, et
+surtout précieuse pour son utilité, car, ainsi qu'il le disait,
+«n'importe à quelle profondeur va une balle, je puis la suivre,» et il
+avançait un affreux doigt, orné d'une antique bague en escarboucle
+montée en argent.
+
+Je descendis avec le docteur à l'infirmerie pour voir les blessés, et
+sans mots de commisération ni d'encouragement pour les uns et les
+autres, il se mit à l'ouvrage, maniant sa sonde avec la même
+indifférence que mettrait un homme à bourrer sa pipe.
+
+Quand le chirurgien eut sondé, coupé ou touché ceux qui n'étaient que
+légèrement blessés par les lances ou par les coups de mousquet, de
+Ruyter lui fit regarder l'égratignure que j'avais à la poitrine. Il
+l'examina attentivement, et narra aux spectateurs la physiologie de
+cette partie du corps, harangue sur l'action et sur l'effet que produit
+le poison indien. Il s'étendit avec complaisance sur la subtilité avec
+laquelle il s'infuse par absorption dans le corps, et surtout par le
+moyen de la circulation du sang par le système nerveux.
+
+--Pour vous dire toute la vérité, reprit le passionné docteur en
+admiration devant lui-même, ce poison, après avoir empoisonné, paralysé
+et miné son chemin à travers la cosse et la coquille, commence à manger
+l'amande; ensuite il arrive aux extrémités, qu'il détruit, puis il
+assemble et concentre ses forces jusqu'à ce que le venin touche le
+coeur. Quand le malade est saisi de convulsions, le poison a atteint
+son but, car il tue dans sa dernière étreinte.
+
+Telle était la joyeuse chanson que le médecin hollandais chantait à mes
+oreilles pendant qu'il faisait rougir un fer qu'il appliqua sur ma
+poitrine d'un air plein de sensualité.
+
+Si cette opération mit un obstacle à l'agréable voyage du poison dans
+mon corps, elle changea une légère blessure en une horrible plaie qui me
+fit longtemps souffrir.
+
+Quand Van Scolpvelt examina pour la seconde fois la blessure vraiment
+dangereuse du pauvre matelot suédois, il se replongea à plaisir dans une
+description des muscles et des nerfs déchirés du cou-de-pied.
+
+--La gangrène et la mortification des chairs sont, dit-il, les moindres
+choses qui suivront cet affreux coup, et si le pied n'est pas amputé de
+suite au-dessus de la cheville, dans vingt-quatre heures je serai obligé
+de couper la jambe entière jusqu'à la hanche, mais avec peu de
+probabilité de lui conserver la vie, car généralement le malade meurt
+pendant l'opération.
+
+Le pauvre blessé cria, supplia le docteur, et s'adressa à moi; je fis
+appeler de Ruyter, qui défendit énergiquement l'opération.
+
+Pour se dédommager un peu, le chirurgien donna l'ordre de maintenir le
+malade immobile, puis il se mit à travailler sur lui avec autant de
+satisfaction et d'adresse qu'un Indien en met à scalper son ennemi.
+Heureusement, le pauvre garçon devint insensible à cette horrible
+torture; le docteur le regarda d'un air surpris, et dit en riant:
+
+--Pourquoi a-t-il crié, pourquoi s'est-il évanoui comme une jeune
+fille? En vérité, je lui gratte seulement l'os.
+
+--Docteur, dit de Ruyter, vous ressemblez à une vieille cuisinière qui,
+mettant un jour dans un pâté brûlant des anguilles vivantes, leur
+frappait sur la tête en leur criant: «Restez donc tranquilles, folles
+que vous êtes!»
+
+Quand le Suédois reprit ses sens, de Ruyter lui donna un verre
+d'eau-de-vie et ne laissa plus le docteur tourmenter le malade, il en
+prit soin lui-même.
+
+En dépit des prédictions de Van Scolpvelt, mon protégé recouvra la santé
+et l'usage de sa jambe. J'ai parlé assez longuement de ce garçon, parce
+que j'aurai à raconter dans la suite de cette histoire sa mélancolique
+et triste destinée.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Nous n'avancions que très-lentement vers le but de notre voyage, car
+nous étions fréquemment forcés de mettre le vaisseau en panne; malgré
+ces contre-temps, dont s'impatientait de Ruyter, je passai les longues
+heures du jour d'une manière fort agréable, car nous avions à bord une
+foule d'amusements. La douceur de la température, jointe à la sobriété
+de nos natifs, rendait le grab plus facile à gouverner que ne le sont
+généralement les vaisseaux équipés d'Européens. Ceux que nous avions à
+bord avaient été choisis avec un grand soin, et ils avaient tous des
+situations responsables sur le vaisseau. De Ruyter n'était pas seulement
+un hardi et excellent commandant, mais encore un admirable compagnon, de
+sorte qu'il m'était impossible de trouver une cause pour me plaindre de
+ma situation.
+
+Après avoir quitté les îles Laquedives, nous nous arrêtâmes à
+Diego-Rayes pour y prendre du bois et de l'eau, et après avoir passé les
+îles des Frères, nous dirigeâmes notre course vers le sud. À quelques
+jours de là nous nous trouvions entre le grand banc de Galapagos et les
+îles de Saint-Brandan.
+
+Un matin, l'homme stationné sur le mât cria:
+
+--Deux voiles étrangères à l'ouest! elles sont dans notre chemin.
+
+Une rafale de brouillard et de pluie nous surprit, et pendant quelque
+temps nous perdîmes de vue les voiles étrangères. Quand la rafale fut
+passée, elles devinrent encore visibles. J'appelai de Ruyter.
+
+--J'aperçois deux frégates, lui dis-je, et je les crois françaises, du
+port de Saint-Louis, dans l'île Maurice.
+
+--Elles peuvent l'être, dit-il, mais j'en doute; donnez-moi le
+télescope. Trop élevées hors de l'eau, murmura de Ruyter, voiles trop
+sombres, carène trop courte, et les vergues ne sont pas assez carrées
+pour être françaises; non, ce ne sont pas des Français. Lâchez les
+voiles, revirez le vaisseau près du vent.
+
+En voyant exécuter cet ordre, le premier vaisseau étranger revira aussi
+pendant que l'autre continuait sa course. Nous ne faisions tous que
+tourner contre le vent, qui était très-léger. La première frégate
+manoeuvrait remarquablement bien, et laissait sa compagne en arrière.
+Mais cependant sa vitesse n'était pas comparable à la nôtre. Toutes nos
+craintes étaient de voir tomber le vent, ou de perdre la frégate de vue,
+ce qui arriva après le coucher du soleil. Pendant la nuit, nous fûmes
+sur le qui-vive, et de Ruyter ne permit pas de lumière, dans
+l'appréhension que le grab fût aperçu par les frégates.
+
+Nos ponts étaient arrangés pour l'action, les canons apprêtés, et les
+petites armes furent montées et disposées en faisceaux, non dans la
+vaine espérance de pouvoir attaquer la frégate, mais dans celle de
+prévenir les tentatives qu'elle pourrait faire si elle essayait de nous
+aborder avec les bateaux.
+
+Au milieu de la nuit une légère brise s'éleva du canal de Galapagos, et
+nous fîmes une longue course vers l'est; puis le vent changea, et la
+nuit devint tout à fait obscure.
+
+Les frégates ne montraient aucune lumière, et rien ne pouvait nous
+révéler la position qu'elles avaient prise.
+
+Notre désir était de gagner le groupe d'îles des Frères, et de nous y
+cacher pour éviter leur rencontre; car, selon toute probabilité, elles
+devraient tenir position entre nous et le port, dans la direction duquel
+nous naviguions quand elles nous avaient aperçus.
+
+Le vent était si bas que le grab se mouvait à peine, et la nuit si
+obscure que nos télescopes ne pouvaient servir.
+
+Nous attendîmes donc le jour avec une horrible anxiété.
+
+Enfin les sombres nuages de l'est commencèrent à disparaître et à
+changer leur couleur, qui devint pourpre et frangée d'une teinte orange;
+le cercle de l'horizon s'élargit, et chaque figure s'éclaircissait en
+considérant le lever de l'aurore. De Ruyter était debout sur un canon,
+regardant évaporer une épaisse masse d'obscurs nuages sur le côté opposé
+au vent, quand tout à coup il cria:
+
+--La voici!
+
+Je suivis la direction des yeux de de Ruyter, et je vis une des frégates
+sortir comme une île de la vapeur dont elle était enveloppée. Elle nous
+vit, car elle vira dans notre sillage et chargea toutes les petites
+voiles qu'elle avait. Elle était à peu près à neuf ou dix milles
+derrière nous; sa compagne se trouvait encore en arrière et à une
+très-grande distance. Nous mettions tous nos soins à arranger le grab,
+et nous déployâmes toutes les voiles qu'il avait, puis les vieux effets
+furent jetés à la mer.
+
+Après avoir examiné la frégate pendant quelques instants, de Ruyter nous
+dit:
+
+--Par le ciel! elle navigue bien; je crois qu'elle marche aussi vite que
+nous, et sa rapidité m'étonne d'autant plus que je ne connais pas de
+vaisseau qui puisse égaler le grab en légèreté. Ce doit être une frégate
+nouvelle et récemment arrivée d'Europe. D'ailleurs, avec cette
+assiette, le grab n'est pas lui-même. Je n'aime pas l'apparence du
+temps; quand le soleil se lèvera, nous n'aurons plus d'air. Il faut donc
+tout préparer pour ce changement.
+
+Deux heures après, l'eau devint calme. Le soleil sortit du sein des
+flots comme un globe de feu; il avait l'air terrible, et on ne pouvait
+qu'avec peine supporter ses rayons, car ils brûlaient jusqu'à la
+cervelle. J'étais à chaque instant obligé de fermer les yeux; son
+éblouissant éclat me privait de la vue.
+
+Malgré l'étouffante chaleur qui embrasait l'air, la frégate osa envoyer
+ses bateaux à notre poursuite; et, en admirant la hardiesse de cette
+chasse dangereuse, de Ruyter s'écria:
+
+--Ces garçons travaillent inutilement; à midi, nous aurons un vent de
+mer, ils seront obligés de se rappeler qu'ils perdent du temps.
+
+Comme l'avait prédit notre commandant, vers midi, des bouffées de vent
+commencèrent à agiter légèrement la surface de la mer; puis un faible
+courant d'air souleva la girouette ornée de plumes. Nous étendîmes nos
+mains vers le ciel, comme pour retenir le vent. Les légères voiles de
+coton du haut le sentirent les premières, et, au lieu de s'attacher au
+mât comme si elles y avaient été collées, elles se gonflèrent et prirent
+leur forme arquée.
+
+--On croirait, dis-je à de Ruyter, que vous avez une communication avec
+les éléments.
+
+--C'est vrai, me répondit-il, toute ma vie je les ai étudiés; mais
+l'existence d'un homme est trop courte, elle ne lui permet pas d'en
+pénétrer les mystères. Les éléments sont un livre sur lequel un marin
+doit toujours avoir les yeux attachés, car il est continuellement ouvert
+devant lui. Ceux qui ne se livrent pas à cette constante étude ne
+doivent pas accepter la responsabilité de l'existence des hommes qui se
+confient à eux.
+
+Nous vîmes la frégate hausser son signal de rappel pour ses bateaux, et
+donner l'ordre, par signe télégraphique, à sa compagne de se mettre en
+panne à quelque distance de nous, pour nous intercepter le chemin, si,
+pendant la nuit, nous tentions de gagner l'île de France. De Ruyter
+avait une copie des signaux de l'amirauté et de ceux des vaisseaux de
+guerre. Cette copie lui fut extrêmement utile en plusieurs occasions.
+Nous continuâmes à avancer vers l'île la plus proche de nous; le vent
+augmenta de force, et nous fûmes forcés de carguer nos petites voiles.
+De Ruyter s'impatientait de voir que le grab ne devançait pas la
+frégate, comme il l'avait toujours fait lorsqu'il était poursuivi par un
+vaisseau hostile.
+
+--Il est embarrassé dans ses mouvements! s'écria de Ruyter.
+
+Et, pour alléger le grab, les étais du mât furent relâchés, le bateau de
+la poupe retranché, et les ancres qui pressaient sur l'avant du vaisseau
+furent mises plus en arrière; puis de Ruyter donna l'ordre aux hommes de
+venir sur l'avant du vaisseau, chacun avec une balle de dix-huit livres
+dans les mains; ensuite il les transporta de place en place; mais,
+malgré tout cela, nous avancions avec une très-grande peine.
+
+--Le cuivre du grab a été gâté, dit de Ruyter, par la maudite vase de
+Bombay.
+
+--Oui, répondis-je, et la frégate est un vrai clipper (vaisseau rapide).
+
+Le soleil se coucha dans un nuage de sang, la brise fraîchit, et, vers
+onze heures du soir, étant rapprochés de la terre, de Ruyter se
+détermina à gagner le côté de l'île opposé au vent et d'y jeter l'ancre.
+Nous le fîmes, espérant que la frégate continuerait sa course vers le
+vent et qu'elle nous perdrait de vue. Cependant nous restâmes toute la
+nuit sur le qui-vive, et ceux qui dormaient avaient leurs armes toutes
+prêtes.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Le docteur avait, pour respirer l'odeur du sang, un nez aussi subtil que
+celui du tigre; aussi, après avoir fait une plate-forme de caillebotis
+dans le fond de la cale pour ses blessés futurs, il passa sa tête hors
+de l'écoutille pour demander à quel heureux moment le massacre
+commencerait, et il sollicita de deux garçons la promesse de lui servir
+d'aides.
+
+Dès que la nuit eut obscurci le ciel, Van Scolpvelt se hasarda sur le
+pont en tirant derrière lui un bandage aussi long qu'un câble, qu'il
+roulait adroitement autour de ses doigts.
+
+--Mon cher garçon, me dit le docteur, il est temps que je vous
+instruise. Asseyez-vous pour une minute sur ce canon, je vais vous
+montrer comment il faut s'y prendre pour appliquer un tourniquet.
+
+En disant ces amusantes paroles, Van Scolpvelt en tira un de son
+ceinturon.
+
+--Vous êtes absurde, docteur, laissez-moi tranquille, j'ai bien autre
+chose à faire qu'à perdre mon temps à vous écouter.
+
+--Ah! vous êtes jeune et entêté. Tous les hommes doivent savoir comment
+on applique un tourniquet, car si ce n'est pas fait avec promptitude, je
+perds mon patient et le blessé meurt.
+
+Appelé à l'arrière par le rais, je quittai le docteur, qui se dirigea
+vers de Ruyter en le suppliant de se laisser enseigner comment il
+fallait mettre les doubles bandages et les bandages en travers. De
+Ruyter accueillit avec brusquerie la prière du docteur, qui descendit en
+murmurant:
+
+--Le manque de sommeil crée la fièvre, la fièvre enfante le délire, et
+le délire amène la folie.
+
+Quelques instants après, Van Scolpvelt fit une seconde apparition sur le
+tillac, une bouteille et un verre à la main. Il supplia de Ruyter, il
+m'engagea, il invita l'équipage à prendre un verre de son eau, en
+disant:
+
+--C'est un breuvage rafraîchissant; il calme la chaleur du corps, il est
+même plus doux dans ses effets et plus utile que le sommeil.
+
+De Ruyter, qui voulait réparer l'emportement de sa rebuffade, prit un
+verre de cette eau, en nous assurant que nous pouvions sans danger
+satisfaire la fantaisie du docteur, parce que son breuvage n'était que
+de l'acide nitrique et de la soude.
+
+En voyant de Ruyter si docile à suivre ses conseils, Van Scolpvelt tira
+de nouveau de sa poche quelques brasses de bandages; mais, à la vue de
+l'énorme ruban qui se déroulait entre les mains frémissantes du
+chirurgien, de Ruyter se sauva en criant.
+
+Alors le docteur s'attaqua à moi, mais je pris la fuite. À défaut
+d'auditeurs et de commentateurs sérieux, il se rejeta sur l'équipage;
+mais celui-ci repoussa insensiblement tous les efforts de cette verbeuse
+éloquence, qui tendaient à lui faire ingurgiter la précieuse
+composition.
+
+Désespéré de l'insuccès de ses tentatives, le docteur absorba
+furieusement un grand verre de son eau, et il aurait infailliblement
+vidé la bouteille, s'il n'avait songé que, se trouvant sans moyens de
+défense, les malades lui en épargneraient la peine; en conséquence, il
+se précipita à travers les écoutilles dans la salle de ses triomphes.
+
+J'attendais le jour avec anxiété, car j'étais harassé de fatigue.
+Habitués à de pareilles scènes, les vieux marins dormaient profondément,
+couchés à leur poste, tandis que de Ruyter marchait sur le pont avec un
+télescope de nuit dans les mains.
+
+À la première et soudaine lueur du jour, nous fûmes très-étonnés de voir
+la frégate amarrée à trois milles de nous. Elle était stationnée près de
+la terre, et sa carène nous était cachée par de hauts rochers qui
+s'avançaient dans la mer. Ces rochers nous avaient empêchés de la voir
+pendant la nuit.
+
+Les yeux vifs et perçants de de Ruyter découvrirent la frégate avant que
+celle-ci nous eût aperçus.
+
+Notre câble fut vivement coupé, et le grab mit à la voile avec la
+rapidité de l'éclair.
+
+La frégate nous suivit bientôt; mais elle avait à naviguer autour d'un
+sombre rocher de corail, qui était semblable à un énorme crocodile.
+
+Les sinuosités qu'elle eut à suivre, en ralentissant sa marche, nous
+permirent d'avancer considérablement.
+
+Nous allégeâmes de nouveau le grab, en jetant à la mer toutes les
+inutilités et du lest; mais, craignant d'être obligé de mettre en panne,
+de Ruyter disposa sérieusement les préparatifs du combat.
+
+La brise était tombée, et à dix heures la frégate se trouvait à quatre
+milles de nous et commençait à préparer ses bateaux. Aidés par un peu de
+vent, et avec une peine infinie, nous réussîmes à continuer notre
+course. En voyant notre fuite, la frégate envoya sept bateaux à notre
+poursuite.
+
+--Il n'y a pas d'espérance de vent jusqu'à ce soir, dit de Ruyter, et
+des efforts surhumains n'empêcheraient pas les bateaux de la frégate de
+gagner sur nous d'ici à trois ou quatre heures.
+
+Après un instant de silence pensif, le beau front de de Ruyter devint
+sombre, et son regard ferme et sans peur parut attristé.
+
+--Trelawnay, me dit-il en m'attirant à lui, voyez-vous là-bas ce rocher,
+celui qui s'avance hardiment dans la mer? il est blanchi par le soleil
+et possède des cavernes creusées par le temps. Il n'y a point de
+végétation dans les fentes de son granit, non plus que dans son
+entourage; il reste là comme une sentinelle surveillante de l'île. Vous
+remarquerez par la couleur et par la tranquillité de l'eau qu'elle est
+très-profonde de ce côté, et vous voyez une longue ligne semblable à un
+banc de poissons, s'étendant aux alentours en forme de croissant: c'est
+un sillon de corail blanc dont l'île abonde.
+
+Maintenant, voici le but de ma description: je désire que le grab tourne
+le roc, mais vous vous en tiendrez à une certaine distance pour éviter
+le cap. Placez des hommes à la barre et à l'avant pour veiller aux
+écueils. Là, nous trouverons une petite place sablonneuse abritée contre
+les vents alizés qui soufflent à cette époque, et tout y est si bien
+protégé par les bancs, les rocs et les courants, que personne ne
+voudrait en approcher, à moins d'en connaître parfaitement les
+difficultés; car si le moindre vent chasse le vaisseau, ou si les vagues
+sont gonflées par la brise, tout est en commotion et fort dangereux même
+pour un léger bateau, car le corail coupe comme l'acier. Par un vent
+même modéré, le plus hardi navigateur n'ose pas s'aventurer à quelques
+lieues du rivage; les fortes lames qui s'élèvent entre cette île et le
+grand banc de Baragas sont très-redoutables.
+
+Les montagnes de vagues sont brisées--comme des armées régulières par
+des guérillas--par ces rochers sans nombre dont vous voyez les sommets
+se réfléchir dans les eaux; alors la mer, retenue mais non arrêtée,
+couvre la moitié de l'île d'écume et de débris; de l'autre côté, rien ne
+s'oppose à la course de la mer, et le mugissement de ses vagues étouffe,
+dans un sourd roulement, le bruit du plus violent tonnerre. Dans la
+brèche qui conduit au rocher, brèche qui ne semble pas plus grande qu'un
+nid d'albatros, nous placerons le grab en travers pour donner le combat
+à ces hommes qui se battent par amour avec autant de férocité que les
+autres le font guidés par la haine. Avec mes hommes, je pourrais
+vraiment les rencontrer sur un meilleur terrain, et sans en craindre le
+résultat.
+
+Mais les jours de la chevalerie sont passés; la ruse, la fourberie et la
+finesse constituent aujourd'hui l'art de la guerre. Je désire épargner
+l'effusion du sang, mais il faut que je défende le grab, et je le
+défendrai à tout hasard, même si la frégate venait côte à côte de nous.
+Les sauvages malais nous ont appris que la mort était préférable aux
+prisons. Si tous les hommes pensaient ainsi, il n'en existerait pas.
+Qu'en dites-vous, mon garçon?
+
+--J'adore les combats, et je déteste l'air impur!
+
+--Mais ils sont...
+
+--J'en suis fâché; les dogues, vous le savez, se battent contre leurs
+propres parents, et je ne suis pas un métis: je montrerai ma race.
+
+De Ruyter sourit, et je le quittai pour aller encourager les hommes,
+placer les sentinelles et donner des ordres au timonier.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Suivant le plan tracé par de Ruyter, à deux heures de l'après-midi, nous
+tournions autour du roc. La frégate était en panne au nord, à
+l'extrémité de l'île. Ses bateaux gagnaient sur nous rapidement. Quand
+nous fûmes encapalés parmi les battures et renfermés par le rivage, nous
+les perdîmes tous de vue, car ils étaient cachés à nos yeux par la
+proximité du roc. Je fis ferler toutes les voiles, et nous prîmes
+position à l'entrée intérieure de la petite baie. Des haussières furent
+suspendues à l'avant et à l'arrière du grab, et, avec une peine inouïe,
+nous réussîmes à les attacher au roc.
+
+De Ruyter rassembla tous ses hommes; il n'y en avait que
+cinquante-quatre en état de porter les armes, et parmi eux plusieurs
+étaient fort ignorants dans l'art de s'en servir.
+
+Tout était prêt, et un pénible silence régna sur le pont pendant qu'on
+attendait les bateaux, qui traversaient difficilement le cap.
+
+Malgré mon insouciance habituelle et mon ardeur pour les combats, je
+ressentais une singulière émotion. Ne me trouvais-je pas ligué avec des
+Maures au teint bruni contre mes compatriotes aux cheveux blonds?
+
+Quand le premier bateau parut, nous entendîmes leur cri d'encouragement,
+répété de bateau en bateau jusqu'à ce qu'il s'éteignît dans les murmures
+de l'Océan. Mon coeur battait tumultueusement dans ma poitrine, et des
+gouttes de sueur glacée tombaient de mon front.
+
+Il régnait sur le grab un écrasant silence, et des pensées peu agréables
+commençaient à s'emparer de moi, lorsqu'elles furent chassées par la
+voix expressive, claire et vibrante de de Ruyter, qui s'avançait vers
+ses hommes le pas ferme et le regard tranquille, leur disant:
+
+--Allons, répondez par le cri de guerre arabe; il n'est point dans vos
+habitudes d'être silencieux. Regardez si le premier des bateaux est à la
+portée des canons.
+
+Je fis feu.
+
+--Ce canon, dit de Ruyter, est trop élevé. Je vais essayer celui-ci;
+apportez une mèche. Oui, c'est cela.
+
+Le boulet partit en ligne droite, frappa l'eau, bondissant comme une
+balle de crosse (jeu anglais), et passa au-dessus du premier bateau.
+
+J'ai oublié de dire qu'en tirant le premier coup nous avions hissé les
+couleurs françaises, et que chaque bateau de la frégate avait l'_union
+jack_[1].
+
+ [1] Drapeau des marins anglais.
+
+Quand les bateaux furent tous réunis, nous vîmes qu'ils tenaient
+conseil. À la fin d'une courte séance, ils se divisèrent en deux parties
+et avancèrent le long du cap; peu effrayés de notre défense, ils
+répondaient à chaque coup de canon par ce cri: «Courage!» en hâtant
+leur course vers nous.
+
+--Regardez, de Ruyter, dis-je à mon ami peut-être avec un peu
+d'exaltation; regardez quel courage héroïque! Un des bateaux, atteint
+par un boulet, coule à fond, et les autres ne s'arrêtent même pas pour
+ramasser les hommes! Ils étouffent leurs souffrances et le désespoir de
+leurs pertes sous des acclamations aussi joyeuses que s'ils se
+réjouissaient au milieu d'un festin.
+
+De Ruyter me répondit froidement:
+
+--Butin, promotion, habitude font beaucoup. Maintenant donnons-leur une
+volée de balles: il faut que nous estropiions les chefs.
+
+J'étais placé à l'avant du vaisseau, et presque tous les Européens
+étaient placés sous mon autorité. Après m'avoir donné les derniers
+ordres, de Ruyter se mit à l'arrière, entouré de ses Arabes, sur
+lesquels il avait une grande influence.
+
+Un autre bateau chavira, et les pertes des Anglais devenaient évidemment
+si effrayantes, que nous les entendions s'appeler audacieux! Ils
+l'étaient certainement, et nous les vîmes délibérer avec attention sur
+la manière qu'il fallait employer pour avancer avec plus de vitesse;
+quant à reculer, ce mot n'était pas connu parmi des hommes que le succès
+avait rendus présomptueux.
+
+Le plus lourd de leurs bateaux avait une caronade de dix-huit livres; il
+était rempli de matelots, et il s'avança à l'attaque avec sa barge.
+J'entendis l'ordre de _give way, my luds!_ (avançons, mes garçons!) et,
+protégés par un feu bien nourri qui porta quelques dommages sur notre
+bord, ils s'approchèrent rapidement. Nos ennemis avaient supporté une
+fatigue énorme, et l'atmosphère était chargée d'un air aussi brûlant que
+celui qui sort de la bouche d'un fourneau. Il était évident qu'ils ne
+s'étaient attendus ni à une aussi chaleureuse réception ni à un combat
+aussi inégal. Le désespoir de leur bravoure caractéristique semblait
+seul les exciter à continuer.
+
+Cinq bateaux de leur petite escadre vinrent côte à côte de nous, et nous
+fûmes forcés de repousser leurs attaques à l'aide de nos lances et de
+nos petites armes. Cependant quelques-uns des plus actifs grimpaient
+dans nos chaînes, et, quoique toujours repoussés, ils renouvelaient
+leurs tentatives pour gagner le bord. Pendant que nous étions tous
+occupés à soutenir le feu de l'avant, la barge passa à travers la proue;
+une brise et une légère houle tournèrent la proue du grab vers la terre,
+et plusieurs Anglais se précipitèrent sur le tillac. Cette action
+imprévue captiva notre attention, et de petites bandes en profitèrent
+pour aborder à l'arrière.
+
+J'aperçus un lascar dont j'avais, quelques minutes auparavant, tancé la
+poltronnerie, qui se glissait vers l'écoutille. Toutes étaient fermées,
+à l'exception de la principale, sous laquelle le docteur devait recevoir
+les blessés, et de Ruyter, qui se méfiait du courage des matelots de
+Bombay, avait ordonné à Van Scolpvelt de ne permettre à personne (à
+l'exception des blessés et des porteurs de poudre) de descendre ou de
+monter.
+
+--Docteur, avait ajouté de Ruyter en riant, coupez les jambes des lâches
+qui déserteront leur quartier.
+
+--N'ayez pas peur, capitaine, répondit Van Scolpvelt en saccadant ses
+mots dans un ricanement joyeux; connaissant le mauvais exemple de la
+poltronnerie et la rapidité avec laquelle se répand une terreur panique,
+je ne manquerai pas les petits hérons.
+
+Je laissai au lascar le temps de gagner l'entrée des écoutilles, et, au
+moment où il posait le pied sur la première marche de l'escalier, je lui
+cassai la tête d'un coup de mousquet, et il tomba lourdement sur le dos
+de Van Scolpvelt, qui était déjà en train de tenailler les jambes d'un
+déserteur. Mais je ne pus répondre aux acclamations de surprise que
+poussa notre chirurgien, car je reçus en pleine poitrine un affreux coup
+de couteau.
+
+--Regardez sur la proue à tribord! me cria de Ruyter, qui, à la tête de
+ses Arabes, ravageait le pont.
+
+Nos adversaires se battaient avec un courage téméraire; les blessés se
+cramponnaient aux cordages et combattaient vaillamment. Après les avoir
+repoussés dans les bateaux ou jetés dans la mer, nous les crûmes
+vaincus; mais ils s'efforcèrent encore de grimper sur le vaisseau. Mes
+veines semblaient remplies d'une lave brûlante; je ressentis une
+surexcitation si vive qu'elle me rendait presque fou, et, quoique
+plusieurs parties de mon corps fussent coupées et mutilées, je ne
+ressentais aucune douleur.
+
+Deux bateaux ennemis coulèrent encore à fond, et les Anglais qui se
+trouvaient à bord du grab cessèrent bientôt d'opposer une inutile
+résistance. J'en entendis un qui disait d'un ton vivement peiné:--Que je
+sois damné si je baisse pavillon devant un nègre, n'importe comment il
+me traitera!
+
+Pour mettre en repos sur ce point la scrupuleuse délicatesse de ces
+hommes, je leur dis avec bienveillance:--Allons, mes garçons, rendez vos
+armes; je vais vous faire donner une chose qui vous est plus utile en ce
+moment-ci, un morceau de porc salé et un bon verre de grog.
+
+--Bien, dit un homme en se tournant vers ses compagnons; tout est fini,
+tout; et quoique ce jeune officier ne soit pas habillé, il parle comme
+un chrétien.
+
+Les Anglais qui étaient restés à l'avant du vaisseau vinrent à moi, et
+me tendirent silencieusement leurs armes.
+
+Après l'action, de Ruyter me raconta qu'aussitôt que Van Scolpvelt avait
+appris que j'étais l'auteur de la mort du lascar, il était monté sur le
+pont, et qu'au milieu des clameurs du combat il avait crié d'une voix de
+stentor:
+
+--Trelawnay a agi contrairement aux ordres; il m'a volé d'une manière
+inadmissible un excellent patient, un patient dont j'avais guetté les
+allures, et sur lequel je me proposais d'essayer un nouvel instrument de
+mon invention.
+
+--Et, ajouta de Ruyter, le docteur me poursuivait dans tous les coins du
+vaisseau, tenant à la main le fameux instrument, qu'il nomme un
+hexagone, et cet hexagone coupe, dit-il, les chairs sans causer la
+moindre douleur.
+
+Quand de Ruyter fut parvenu à se débarrasser de Van Scolpvelt, ce
+dernier, tout en regagnant son poste, continua le cours de ses
+désolantes plaintes.
+
+--Quel mépris de la science! s'écria le pauvre docteur; certainement
+Trelawnay complote pour arriver à flétrir dans leur germe les plus
+belles espérances de ma philanthropie. Ce magnifique instrument restera
+peut-être inconnu, peut-être incompris!
+
+Cette dernière crainte bouleversa tellement l'esprit du docteur,
+qu'oublieux de la défense faite par de Ruyter, il reparut sur le pont,
+cherchant du regard un blessé, un mourant ou un mort. Le souhait du
+docteur se réalisa: un pauvre matelot, frappé au coeur par une balle,
+alla tomber sans vie à ses pieds. Van Scolpvelt fondit sur le malheureux
+comme un faucon sur sa proie; il le saisit par les bras, donna au corps
+la forme d'un Z, et, l'enlevant sur son épaule avec une force
+miraculeuse, il se dirigea vers l'écoutille en murmurant:
+
+--Eh bien! si je ne puis essayer ma scie sur un patient vivant, je
+l'essayerai du moins sur un sujet mort!
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Nous avions ordonné à quelques-uns de nos hommes de prendre possession
+des bateaux et de la barge de l'ennemi, qui se trouvaient côte à côte du
+grab, pendant que le cutter et un autre bateau rempli d'officiers
+fuyaient en pleine mer. Mais une poignée de matelots, guidés par un
+officier, s'opposa à l'opération, revint à la charge, et tenta de se
+frayer à l'arrière un passage jusqu'à de Ruyter.
+
+Soit qu'ils voulussent, d'un commun accord, s'attaquer au commandant de
+notre sombre équipage, soit que l'officier eût l'intention de se mesurer
+avec mon ami, soit encore qu'il ne voulût être désarmé que par un égal,
+toujours est-il qu'il se fraya bravement un passage au travers de la
+foule compacte des marins.
+
+De Ruyter comprit le véritable désir de l'officier, car il cria
+impérieusement:
+
+--Retirez-vous, Arabes, laissez passer le chef, mais seul!
+
+Au lieu de rendre son épée, ainsi que je m'y étais attendu, l'officier
+s'élança vers de Ruyter avec l'impétuosité de la foudre. Sa taille,
+vigoureusement élancée, égalait la souplesse de celle de l'ennemi qu'il
+voulait combattre. La résolution de l'officier parut sourire à de
+Ruyter, car sa figure se dilata, et un éclair jaillit de ses yeux
+expressifs et perçants.
+
+De Ruyter tenait un pistolet dans la main gauche, et sa main droite
+s'appuyait sur une courte épée d'abordage. À plusieurs reprises, et
+presque inutilement, il ordonna aux matelots de s'éloigner de lui, les
+menaçant de ses armes s'ils n'obéissaient pas. Enfin l'espace fut laissé
+libre, et les deux champions se trouvèrent en présence.
+
+L'arme de l'étranger, espèce de coutelas fait d'un mauvais métal, plia
+comme un cerceau quand il se frappa contre la garde de l'épée de de
+Ruyter, qui se tenait seulement sur la défensive. À ce moment critique,
+et croyant en danger la vie de son capitaine, le cuisinier du grab, un
+noir de Madagascar, s'arma de son couteau, et il allait le plonger dans
+la poitrine de l'officier anglais, lorsque de Ruyter, qui s'était aperçu
+du mouvement, changea de position, lui cassa la tête d'un coup de
+pistolet, et dit à l'étranger:
+
+--Allons, lieutenant, vous avez agi en brave, et il fait trop chaud pour
+nous donner des coups d'épée. Vous oubliez que vous êtes sur le vaisseau
+d'un ami. Allons, allons, jetez votre arme!
+
+En entendant les bienveillantes paroles de de Ruyter, je m'élançai
+vivement vers l'officier, et après un court examen de ses traits, je
+m'écriai avec joie:
+
+--Aston! Comment, c'est vous, Aston?
+
+Aston jeta son épée et me regarda avec surprise. Il pouvait à peine
+distinguer une figure humaine au travers du voile de sang, de sueur et
+de poudre qui me masquait le visage.
+
+--Ah! dit-il, je vous vois tous deux maintenant: le bien connu de
+Ruyter, qui se nommait autrefois de Witt, laborieux marchand de Bombay,
+et... et vous!
+
+Aston me considéra tristement, et reprit, après m'avoir laissé
+comprendre par un muet reproche combien il blâmait ma conduite:
+
+--En luttant contre un équipage commandé par deux pareils hommes, nous
+n'avions aucune chance de succès; il était ensuite impossible de vous
+prendre dans une position si bien fortifiée; nous avons inutilement
+perdu les plus braves garçons de notre vaisseau. Quelle sottise ou
+quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre témérité; mais
+elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions
+combattre.
+
+Quelques-uns des hommes appartenant à la frégate essayaient encore de se
+sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de
+s'emparer d'un troisième dont nos Arabes avaient pris possession; de
+sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de
+pistolet. Irrité de l'entêtement des vaincus, de Ruyter s'avança vers
+Aston et lui dit d'un ton grave:
+
+--Je vous en supplie, monsieur, parlez à vos hommes. S'ils désirent
+profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts
+inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une
+folie, plus encore, une déloyauté. Je ne puis m'opposer, en face d'une
+attaque, à la défense de mes gens; mais, après avoir baissé leur
+drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs
+bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul désir qui dicte mes
+paroles est celui d'éviter l'effusion du sang.
+
+Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se
+battaient dans la barge de venir à bord du grab.
+
+Quand cet ordre fut exécuté, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit
+en souriant:--Permettez-vous à ceux qui sont partis de profiter de leur
+chance?
+
+--Certainement, répondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de
+prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'oblige
+de garder ceux que je possède, quoique je sois excessivement contrarié
+de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagné une bataille aussi inutile,
+et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les
+services momentanés de ceux qui sont entre les mains du docteur.
+
+--Un succès continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse
+les débris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les
+résultats.
+
+--Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure
+votre succès dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les
+nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues
+invulnérables, elles l'ont été. Quand elles commencent à douter de leurs
+forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races--de
+Ruyter désigna un drapeau américain qui couvrait une écoutille--prennent
+l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre
+ami en bas, traitez-le en frère. Mon Dieu, garçon, qu'avez-vous? je ne
+vous croyais que très-légèrement blessé!
+
+En prononçant ces paroles, de Ruyter s'élança sur moi, et la promptitude
+de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance.
+
+Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont,
+examinant, additionnant, récapitulant avec une indicible satisfaction la
+riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgré la
+joie qui remplissait le coeur du bourreau Esculape, un froncement de
+sourcils très-prononcé accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait,
+dans les évolutions de sa promenade fantastique, la figure
+bienveillante et douce d'un médecin anglais qui avait suivi Aston sur le
+grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient être confiés
+tous les blessés de sa nation, beaucoup plus nombreux que les nôtres, et
+qui ne prétendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au
+contraire, et il en eut l'irrécusable preuve.
+
+Occupé à chercher dans le groupe des malades de son confrère un cas
+d'amputation, afin de tenter une seconde épreuve de son nouvel
+instrument, Van Scolpvelt fut interrompu dans son ardente et silencieuse
+perquisition par la voix d'un matelot qui disait avec l'accent d'une
+frayeur jouée:
+
+--Tom, mon ami, regarde; voici un Indien, un diable, un cannibale, il va
+enlever le paillasson de nos têtes (c'est-à-dire nous scalper), nous
+hacher en morceaux, et ensuite il nous servira sous le nom de porc salé
+aux mauricauds qui seront assez forts pour se mettre à table à l'heure du
+dîner.
+
+--Que je sois damné, répondit l'homme appelé Tom, si je n'oppose pas à
+la fourchette de ce vieux Belzébuth la défense d'une bonne cuiller!
+
+Et il ramassa une des cuillers à balles.
+
+Offensé par ces séditieuses paroles, l'opérateur vint pour se plaindre à
+de Ruyter au moment où je perdais connaissance.
+
+En me voyant tomber, Van Scolpvelt se frotta les mains, se pencha vers
+moi, et dit en souriant d'un air content de lui-même:
+
+--Je savais bien qu'il succomberait. Lorsque je l'ai vu blessé à la
+figure, je lui ai offert mes soins, mais il les a refusés, il a ri,--ri!
+Il ne rira plus maintenant. Oui, en vérité, il se croit plus savant que
+moi, plus savant que le docteur Van Scolpvelt!... Je préférerais fumer
+ma meershaun (pipe) dans le magasin à poudre que de prendre la peine de
+le saigner, car il est aussi entêté, aussi opiniâtre qu'une femme. Il a
+tué mon patient; n'aurait-il pas été plus simple, plus juste et surtout
+plus utile de me laisser scier les jambes du lascar? Mais non, il aime à
+tuer, c'est la passion de sa nature brutale, féroce, indomptable. Enfin,
+il a reçu sa punition, car ceci est un jugement de Dieu. Sans lui
+j'aurais eu un sujet, un sujet magnifique.
+
+Pendant ce monologue, qu'Aston me répéta, je fus transporté dans ma
+cabine. Là, Van Scolpvelt détacha ma ceinture, et en ôtant ma chemise
+rougie par le sang, il trouva deux autres blessures, l'une faite par une
+balle qui avait traversé le bras gauche, l'autre par la crosse d'un
+mousquet.
+
+--Jugement de Dieu, punition du ciel, reprit Van Scolpvelt, pour le plus
+atroce des crimes, celui de tromper son chirurgien. Il ne voulait pas
+non plus apprendre comment on applique un tourniquet, imprudent et
+déraisonnable jeune homme! Je ne doute pas, on ne doit pas douter qu'il
+aimerait mieux perdre la vie que l'opiniâtre entêtement de son
+caractère; rien ne l'émeut, rien ne l'arrête, rien! Il m'a triché, volé,
+frustré d'un patient!
+
+Ici, Van Scolpvelt coupait les chairs meurtries et fourrait de l'étoupe
+dans la blessure.
+
+À un vif tressaillement de douleur qui me fit reprendre mes sens, Van
+Scolpvelt s'écria d'un ton surpris:
+
+--Ah! ah! il n'aime pas cela; je croyais pourtant qu'il n'avait pas la
+moindre sensibilité.
+
+Sur ces paroles, le docteur me quitta en me confiant à la garde d'Aston.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Lorsque j'eus entièrement repris connaissance, je vis Aston penché sur
+moi, attentivement occupé à laver ma figure avec de l'eau mêlée de
+vinaigre.
+
+Quelques minutes se passèrent avant qu'il me fût possible de comprendre
+l'état dans lequel je me trouvais et même de me rendre compte des
+circonstances qui l'avaient produit. La figure d'Aston me rappela la
+boutade que j'avais eue de me jeter du haut du mât dans la mer, et je
+lui dis, en me croyant encore sur le vaisseau du capitaine-fermier:
+
+--Est-ce bien vous, Aston; où suis-je?
+
+--Où je suis fâché de vous trouver, Trelawnay; peut-être vous eussé-je
+pardonné tout autre drapeau que celui-ci.
+
+--Voyons, Aston,--car ces paroles me firent revenir à la
+réalité,--avouez que j'ai eu mille raisons pour m'être à tout jamais
+dégoûté du premier. Maintenant, je ne me bats que sous les ordres de de
+Ruyter. Montrez-moi un homme plus loyal, plus chevaleresque, plus brave,
+plus noble, et je le quitte à l'instant.
+
+--L'appréciation que vous faites du grand caractère de de Ruyter est
+connue, mon cher Trelawnay. Aussi bien que vous, je sais que c'est un
+homme d'un rare mérite; mais là n'est point le sujet du regret que
+j'exprime, et votre réponse nous éloigne de la question.
+
+--Eh bien! Aston, pour y répondre, je ne puis qu'interroger vos
+souvenirs; ils vous rappelleront, sans doute, la situation dans laquelle
+je me trouvais à l'époque où je me suis mis, non dans la dépendance,
+mais sous l'amicale protection de de Ruyter. À ma place, quel parti
+auriez-vous pris?
+
+Aston réfléchit quelques instants, me serra affectueusement la main et
+me dit avec bonté:
+
+--Par le ciel! je crois que j'aurais agi comme vous l'avez fait... mais,
+ajouta-t-il en souriant, à votre âge.
+
+--Si vous connaissiez de Ruyter comme je le connais, Aston, vous
+n'ajouteriez pas cette parenthèse. Sur tout homme de coeur, mon ami
+exercera l'irrésistible puissance qu'il a exercée sur moi: je l'ai suivi
+parce que je l'ai aimé, et je le suivrai toujours parce je l'aimerai
+toujours. En conséquence, ne parlons de rien qui puisse, même
+indirectement, assombrir l'éclatante lueur de cette amitié... Comment
+vont les choses sur le pont? Il me semble que la nuit est bien profonde,
+et que nous sommes dans une singulière situation. Est-ce le ressac qui
+frappe contre le grab?
+
+--Non, mais contre les rocs. Il n'y a au monde que l'aventureux de
+Ruyter qui soit capable de se hasarder dans un pareil ancrage. Je
+comprends aujourd'hui son but, c'était celui d'empêcher notre vaisseau
+de venir côte à côte du sien. Quelle profondeur d'idée! Je n'eusse
+jamais pensé à cette ingénieuse défense.
+
+--Et ce n'est point la première fois qu'il a jeté l'ancre à l'abri de
+ces rochers, mon cher Aston; mais le temps et les circonstances vous
+apprendront à connaître la supériorité de notre ami; en attendant,
+parlons de choses fort terrestres: donnez-moi à manger ou un verre de
+grog, car il faut que je me hâte de remplacer la liqueur rouge qui s'est
+échappée de mes blessures.
+
+Mais comment diable le vieux Scolpvelt a-t-il arrangé mon bras? Je sens
+l'empreinte de ses griffes envenimer ma chair. Cet homme a toutes les
+qualités voulues pour être bourreau en chef des enfers. Aston, appelez,
+je vous prie, votre médecin. Van Scolpvelt a gâté mon appétit.
+
+Aston envoya chercher son chirurgien, et me dit, en reprenant sa place
+auprès de moi:
+
+--Van Scolpvelt a certainement une mise extraordinaire, et je ne puis
+pas dire que j'aime la coupe de sa figure.
+
+--Je le crois, répondis-je en riant. Eh bien, mon ami, son affreux
+visage n'a rien de malséant ni de désagréable, en comparant la vue au
+toucher de ses mains, qui brûlent comme une pierre rougie dans un
+brasier.
+
+Le chirurgien d'Aston parut.
+
+Généralement les médecins ne censurent jamais avec franchise leurs
+confrères en profession, mais ils le font par une directe implication,
+c'est-à-dire en défaisant tout ce que l'autre a fait: ce qui fut exécuté
+par le médecin anglais, mais sans un mot de blâme. Pour apaiser
+l'irritation des chairs, du liniment était appliqué sur la blessure; mon
+nouveau docteur l'enleva, ainsi que les bouchons d'étoupe. Cette
+opération me soulagea aussi vivement que si on avait ôté une écharde de
+mon doigt.
+
+Remis à mon aise par l'habileté du médecin, je repris ma conversation
+avec Aston, je lui serrai les mains en lui demandant des nouvelles de
+notre vaisseau, et pour quelle raison il l'avait quitté, car je savais
+que ce n'était pas celui-là qui nous avait poursuivis.
+
+--Un de mes amis, me dit-il, avait reçu le commandement d'une frégate,
+et il m'a donné la place de premier lieutenant à son bord. Ayant reçu
+des nouvelles de deux frégates françaises, nous étions partis en toute
+hâte porter ces nouvelles à l'amiral, arrêté à Madras, et, en nous
+faisant accompagner d'une autre frégate, il nous avait ordonné de
+veiller sur elles et de ne point les perdre de vue. Nous les découvrîmes
+au Port-Louis, qu'elles avaient bloqué pendant quelques jours. Outre
+cela, on nous avait averti que de Ruyter était sur mer avec sa corvette,
+et nous avions ordre d'intercepter son retour au port. Je n'avais pas la
+moindre idée de le trouver ici sur le grab, que j'avais pris pour un
+vaisseau arabe. Je croyais bien cependant l'avoir vu quelque part, et je
+n'ai jamais pu me souvenir que c'était à Bombay. Mais alors je n'avais
+pas de cause pour supposer que de Ruyter et même de Witt avaient
+quelque connexion avec le grab, et à plus forte raison qu'ils étaient
+l'un et l'autre une même personne. De Ruyter a fait plus de tort au
+commerce de la Compagnie que tous les vaisseaux de guerre français.
+Aussi sa tête vaut-elle la rançon d'une frégate. Il est merveilleux,
+quelque habile qu'il soit, qu'il ait pu éviter si longtemps les piéges
+tendus sur son passage.
+
+Après avoir fini ses arrangements sur le pont, de Ruyter vint nous
+retrouver; il serra la main que lui tendait Aston et lui dit avec bonté:
+
+--Le désastre qui vous a fait tomber entre nos mains ne sera pas un
+très-grand malheur, et il est bien préférable que la victoire soit de
+mon côté. Quelle miséricorde pourrais-je espérer des marchands
+inquisiteurs s'ils me tenaient dans leurs griffes? Je préférerais mille
+fois sentir sur ma poitrine le genou d'un éléphant en fureur. Pour vous
+mettre à l'aise, autant que les circonstances peuvent le permettre, je
+laisse à votre jugement la disposition de vos hommes. Combien aviez-vous
+de personnes sur les bateaux?
+
+--Soixante au plus, en comptant les officiers, répondit Aston.
+
+--Bien. Profitez du voisinage de la frégate pour envoyer votre docteur à
+bord avec les hommes qui sont sérieusement blessés; ils y seront mieux
+soignés qu'ici, car nous sommes très-serrés, et nous nous attendions peu
+à recevoir des hôtes. Si vous avez des lettres à écrire, préparez-les.
+
+De Ruyter remonta sur le pont; Aston commença sa correspondance, et,
+brisé de fatigue je m'endormis jusqu'au matin.
+
+Le lendemain, je me trouvai assez fort pour monter sur le pont à l'aide
+d'un appui.
+
+Une vigie que nous avions placée sur la pointe d'un rocher nous
+avertissait des mouvements de la frégate.
+
+Vers huit heures, elle s'approcha de nous aussi près que purent le lui
+permettre le caprice du vent et le bouillonnement des vagues.
+
+Nous envoyâmes notre chaloupe à son bord, pavoisée d'un drapeau de
+trêve. Elle contenait le docteur anglais, les blessés et un porteur des
+lettres d'Aston.
+
+Le capitaine de la frégate renvoya ses remercîments; mais il promit à de
+Ruyter, tout en lui sachant gré de sa conduite polie et humaine, de le
+forcer à sortir de sa cachette.
+
+Pour y réussir, tous les expédients furent employés; mais de Ruyter, en
+étudiant les signaux faits à l'autre frégate, savait que, sous aucun
+prétexte, elle ne devait quitter le blocus du Port-Louis. La première
+frégate, dépourvue de bateaux, ne pouvait donc rien faire par elle-même,
+et il lui était tout à fait impossible d'approcher du grab. La seule
+chance de succès qui restait à la frégate était de nous bloquer; mais
+les fréquents et dangereux orages de la saison ne pouvaient lui
+permettre de le faire efficacement.
+
+Pour éviter la prolixité,--ai-je été assez fortuné jusqu'à présent pour
+y échapper?--et pour éviter le rocher sur lequel tant de gens ont fait
+naufrage, j'emprunterai un extrait du journal abrupt et concis de de
+Ruyter:
+
+ «_Dix heures du matin._--Temps sombre, couvert de nuages, éclairs,
+ fortes ondées; nous levons l'ancre, nous touons le vaisseau de son
+ ancrage; aidés par les éclairs et par le vent frais de la terre, nous
+ évitons les battures.
+
+ «_Une heure._--Nous mettons à la voile et nous quittons l'île qui a
+ été notre refuge.»
+
+Ceci fut écrit trois jours après notre victoire. Nous dirigeâmes notre
+course vers Diego Garcia, et nous fûmes bientôt loin des frégates.
+
+Nous avions à bord du grab mon ami Aston et vingt-six Anglais.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+De Ruyter aurait volontiers libéré Aston, si ce dernier avait voulu
+accepter les offres généreuses de mon ami.
+
+--Non, disait-il en fermant la bouche à de Ruyter, je dédaigne d'éviter
+les conséquences naturelles et méritées de ma folle entreprise. Si le
+succès qui a couronné votre défense avait récompensé mes efforts, il
+est certain que je me serais montré aussi généreux que vous.
+Malheureusement, les preuves de mes bonnes dispositions seraient
+limitées. Il est donc préférable que les événements aient pris cette
+marche. Je me soumets volontiers aux usages de la guerre, et je vous
+supplie, mon cher de Ruyter, de ne pas hasarder votre réputation en
+froissant les engagements que vous avez contractés envers la France. Ne
+vous servez pas de votre pouvoir pour me préserver de la punition qui
+m'attend. Ce ne sera qu'un emprisonnement rigoureux, mais court; puis il
+y a tant de prisonniers dans l'Inde, qu'un échange pourra promptement
+s'effectuer.
+
+--Votre volonté sera la mienne, mon cher Aston; seulement, soyez assuré
+de ceci,--j'ai du moins assez de pouvoir pour vous le promettre avec
+certitude,--que si le nom de prisonnier ne vous tourmente pas, vous
+n'éprouverez aucune des indignités qui accompagnent ordinairement cette
+fâcheuse position. Si je pensais que dans les lieux où je commande il
+pût en être autrement, je vous libérerais malgré vous. Ma fidélité aux
+Français est de l'encre, et non du sang; je ne leur en dois pas. Notre
+contrat est un mutuel intérêt; cet intérêt n'existant plus, chaque parti
+peut le briser sans un instant d'hésitation. La lie que la révolution de
+93 a fait bouillir m'ouvre l'île de France, une seconde Botany-Bay, où
+la France exile ses félons. Là, ils sont aussi frivoles, aussi légers,
+aussi violents que les brises du Mousan à Port-Louis, où le vent souffle
+de chaque quartier de la boussole, depuis le lever jusqu'au coucher du
+soleil; mais ils n'osent pas se jouer de moi: je dis ils n'osent pas,
+parce qu'avec toutes leurs batteries de trompette, leurs coeurs ne
+sont ni nobles ni braves. Leur courage est une parole, leur fureur un
+ouragan en jupon. Ils vous détesteront parce que vous êtes brave, parce
+que vous êtes beau garçon, parce que vous avez un habit élégant; ils
+sont aussi envieux, aussi cruels, aussi lâches que l'est la race
+caquetante des singes de Madagascar.
+
+Aston regarda de Ruyter avec surprise, tandis que je riais de cette
+moqueuse tirade.
+
+--Je vous dis tout cela, lieutenant, parce que je désire que vous
+compreniez que, sous leur drapeau, je ne sers que mes intérêts. Comme
+nation, je les méprise, quoiqu'il y ait quelques bonnes âmes parmi eux.
+Malgré toute leur civilisation,--civilisation dont ils sont
+très-fiers,--malgré toute leur élégance de geste et de langage, ils vous
+traiteront avec indignité, car rarement ils ont eu ici l'occasion de
+décharger leur bile sur un prisonnier anglais. Mais, je vous le jure,
+ils vous respecteront, et je ne permettrai pas qu'un de mes prisonniers
+reçoive d'eux même un regard de mépris. Ainsi, nous nous comprenons.
+
+--Maintenant, mes garçons, allons voir ce qu'il y a pour souper; j'ai
+peur que notre cuisine et notre faïence aient souffert depuis que ces
+rudes visiteurs nous ont abordés, et pourtant, avec un temps si froid et
+si obscur, nous n'avons pas besoin d'absinthe pour aiguiser notre
+appétit; descendez en bas, je jetterai seulement un coup d'oeil sur la
+mer et je vous rejoindrai.
+
+En descendant, j'appelai notre munitionnaire Louis, et je lui dis que
+nous étions aussi affamés que des hyènes.
+
+--Mais, Louis, m'écriai-je en jetant un coup d'oeil sur la table, qui
+pourra avaler le porc sec et la salaison pourrie que vous avez servis?
+Allons, mon vieux garçon, donnez-nous quelque chose de mieux, ou je
+serai obligé de faire rôtir Van Scolpvelt.
+
+--Une fois que vous l'aurez avalé, vous ne mangerez plus, me répondit le
+munitionnaire; je préférerais dîner avec le sabot d'un cheval.
+
+Au même instant, le docteur parut, attiré par le désir d'examiner mes
+blessures.
+
+--Laissez-moi tranquille, vieux Van, lui dis-je; pas de chevilles
+caustiques pour moi. Asseyez-vous, et remplissez un peu votre peau, qui
+traîne sur vos os comme un morceau de canevas goudronné et ratatiné.
+
+--Comment! s'écria Van Scolpvelt en essayant d'attirer à lui tout le
+service de la table pour le faire disparaître, mais il ne faut pas que
+vous mangiez. J'ai ordonné au garçon de vous préparer du conzé.
+
+--Que votre eau de riz soit maudite! Allez, Louis, allez auprès du
+cuisinier, et dites-lui de nous faire rôtir deux poulets, ainsi qu'un
+morceau de porc; j'ai besoin de prendre quelque chose de solide et de
+réconfortant.
+
+Van Scolpvelt allait contremander cet ordre, lorsque je lui mis
+impatiemment la main sur les lèvres. Puis, à la grande surprise du
+pauvre docteur, je versai dans une tasse le contenu d'une bouteille de
+madère, et je me préparais à la vider, lorsque, revenu de sa stupeur,
+Van s'élança sur moi en s'écriant:
+
+--Pendant que vous êtes mon patient, je ne vous permettrai pas
+d'attenter à vos jours; vous ne stigmatiserez pas mon système. Au lieu
+de madère, vous boirez du jus de citron, à moins que vous ne préfériez
+du gruau de conzé; mais le citron vaut mieux: c'est le fruit du _citrus_
+de la classe _polyadelphia_, ordre _icosandria_, le principal ingrédient
+dans l'acide citrique, précieux pour les usages pharmaceutiques sur
+terre, et mille fois plus utile sur un vaisseau, où on ne peut jamais le
+trouver. Mais moi, moi Van Scolpvelt, j'ai travaillé longtemps pour le
+rendre applicable par la condensation. Jusqu'à présent, dans les mains
+des chimistes, il a montré des symptômes de décomposition; mais, avec
+l'aide d'un précieux mémoire composé par le savant Winschatan,
+précepteur de l'immortel Boerhaave, et daté de 1673, j'ai réussi à le
+préserver dans la forme concrète. Il a maintenant seize mois, et vous
+verrez qu'il est meilleur et plus frais qu'à l'époque où on l'a enlevé
+de l'arbre. Garçon, donnez-le-moi.
+
+Tout occupé de prendre sa composition des mains de son aide, Van
+Scolpvelt oublia le madère, que j'avalai d'un trait.
+
+Le docteur se leva gravement, et, après m'avoir jeté un regard froid, il
+prit sa bouteille, l'engouffra dans sa large poche et disparut.
+
+--Capitaine, dit-il à de Ruyter, qu'il poursuivit sur le pont, Trelawnay
+est un fou: je ne suis pas habitué à les soigner; seulement, je vous
+conseille de lui faire mettre un gilet de force.
+
+À la fin du souper, Louis plaça sur la table une bouteille de grès
+couverte de poussière et contenant du skedam couleur de bambou.
+
+Nous nous assurâmes qu'il avait conservé son véritable goût et, selon la
+délicate observation de Louis, qu'il possédait la saveur d'une flamme
+mêlée avec le fumet de genièvre.
+
+--Allons, Louis, faites-nous griller un biscuit; vous êtes le seul homme
+utile à bord; personne n'est capable d'égaler votre adresse pour faire
+cuire un biscuit à point.
+
+Quand Louis fut descendu pour remplir sa mission, Aston me demanda:
+
+--Quel homme est donc ce Louis?
+
+--Le munitionnaire; il remplit de plus les fonctions de commis et
+quelquefois celles de cuisinier. C'est un homme double, un garçon sans
+pareil. Né à l'île Maurice, il réunit dans sa personne les traits
+caractéristiques de deux nations, le gros ventre et la taille carrée
+d'un Hollandais aux maigres bras et aux jambes d'un Français; il
+ressemble à un muid de skedam posé sur des échasses. Sa figure est un
+burlesque mélange des traits de son père et de ceux de sa mère; grasse
+et ronde comme une citrouille, elle laisse une large place à un nez
+français, semblable à une figue mûre, rouge et à la queue élevée. Sa
+bouche, fendue d'une oreille à l'autre, a des lèvres grosses, flasques,
+humides, qui en s'entr'ouvrant montrent une rangée de dents tout à fait
+pareilles aux pieux posés à l'entrée d'une digue hollandaise, et, comme
+cette digue, toujours prête à recevoir ce qu'on lui offre. Le véritable
+menton de Louis est ridiculement court, mais, d'une nature aussi féconde
+que son estomac, il s'est ajouté trois ris. C'est une masse de gras
+collée sur un vrai cou français, long, osseux et courbé à la façon de
+celui du dromadaire. La tête de Louis paraît être formée pour porter une
+couronne d'or, car, à moins de quelque chose de cette forme et de ce
+poids, rien ne peut rester sur sa tête lorsqu'il fait du vent: aussi ses
+compagnons lui ont-ils donné le sobriquet de _Louis le Grand_. Mais le
+voici, regardez-le bien, et dites-moi si j'ai exagéré le portrait que je
+viens de faire.
+
+Quand les biscuits furent placés sur la table, je dis à Louis:
+
+--Racontez au lieutenant de quelle façon vous avez obtenu la place de
+munitionnaire.
+
+--Quand le dernier mourut, monsieur.
+
+--Soit, bien, je sais cela; mais comment mourut-il?
+
+--Monsieur, dit Louis dans un jargon mêlé d'anglais et de français, ce
+munitionnaire avait un très-grand amour pour l'économie, et un soir,
+comme il était en train de placer sur la table de la cabine un morceau
+de fromage dur, sec et salé, je voulus lui faire observer que ce fromage
+n'était pas mangeable. Il ne répondit à la justesse de ma remarque qu'en
+m'appelant niais, délicat, extravagant, et il me soutint que le fromage
+était un très-bon fromage; pour me le prouver, tout en continuant de
+m'appeler entêté, imbécile, il en cassa un morceau et essaya de
+l'avaler; mais le morceau resta dans sa gorge comme restent dans celle
+d'un serpent les cornes d'une chèvre qu'il a avalée tout entière. Van
+Scolpvelt était sur terre, j'étais l'ami du pauvre munitionnaire, et je
+frappai sur son dos pour lui faire rendre l'étouffant fromage. Ma foi,
+monsieur, je frappai tant et tant qu'il en mourut, et je pris tout
+naturellement la place du défunt.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+L'équipage du grab s'amusait constamment aux dépens de Louis, dont il
+ridiculisait les gestes, la figure et les habitudes: mais cette amicale
+moquerie était rieuse, inoffensive, sans méchanceté, car tous les hommes
+du bord avaient contracté envers ce brave et loyal garçon une dette
+d'amitié ou de reconnaissance. Toujours bon, toujours honnête et
+serviable, Louis se montrait infatigablement industrieux: puis, comme
+son estomac avait la régularité d'un véritable chronomètre, il ne
+mettait jamais le moindre retard dans le service des rations, du partage
+desquelles, malgré son économie, il n'était nullement parcimonieux.
+
+La parfaite organisation du système de dépense établi par le
+consciencieux munitionnaire satisfaisait tout le monde, et Louis était
+enchanté de voir ses matelots joyeux, dodus et bien portants.
+
+Un seul personnage paraissait indifférent, non-seulement au physique,
+mais encore au moral, à l'excellente nourriture distribuée par Louis, et
+ce personnage était l'étique Van Scolpvelt.
+
+--Je crois, disait le munitionnaire, que ce docteur hollandais est le
+diable sous forme humaine; il vit de lecture et de tabac; sa pipe fume
+toute la journée; il ne mange pas, il ne dort que d'un oeil.
+
+En entendant l'éloge que nous faisions des admirables qualités de Louis,
+de Ruyter, qui entrait dans la cabine, dit en s'asseyant près de nous:
+
+--Il n'y a rien de si utile et de si important pour un commandeur que de
+bien nourrir ses hommes. Les matelots mangent très-peu, mais si les
+aliments leur sont parcimonieusement limités, ils deviennent aussi
+indomptables et aussi sauvages que les bêtes fauves. Votre flotte,
+ajouta de Ruyter en se tournant vers Aston, s'est révoltée une fois, et
+cette flotte vous prit vos murs de bois, parce que vous aviez mesuré en
+petites portions leur part de nourriture. Pour nous, qui tenons notre
+autorité du suffrage universel de ceux qui se placent sous sa
+domination, il serait excessivement dangereux d'être entouré par des
+hommes mécontents et affamés. La faim est sourde à la voix de l'honneur;
+elle ne connaît pas la crainte; elle brise les liens de fer de
+l'habitude. Le seul abus qu'il soit nécessaire de réprimer à bord d'un
+vaisseau est celui des liqueurs, car l'ivresse réveille les idées
+d'indépendance et d'insubordination.
+
+--Allons, vieux Louis, dit de Ruyter, donnez-nous encore une rasade de
+genièvre, et comme mes hommes ont beaucoup travaillé, je vous engage à
+leur porter à boire. Vous avez corrompu l'orthodoxie de nos Arabes,
+votre superbe éloquence a vaincu leurs scrupules. Ce Louis, continua de
+Ruyter en riant, a persuadé à mon équipage musulman que le gin n'a
+jamais été défendu par Mahomet, que les libations prohibées sont celles
+du vin; la raison de cette dernière défense vient de la faveur dont
+jouit le gin dans le paradis des croyants. Une vision miraculeuse m'a
+assuré ce que je vous dis, déclama Louis le munitionnaire: les jours où
+quelques rebelles refusèrent le genièvre, un ange m'est apparu; il m'a
+donné une bouteille de grès pleine de gin, et ce gin était un
+échantillon de celui qui se boit dans le séjour des bienheureux.
+
+Après avoir rempli sa commission, Louis vint nous dire qu'un requin
+suivait notre sillage.
+
+--Nos provisions fraîches sont épuisées, ajouta-t-il, je vais
+l'attraper; il sera très-bon à manger, car je le ferai cuire moi-même.
+
+Aston et de Ruyter me suivirent sur le pont. J'appâtai le croc avec des
+entrailles de volailles, et je le lançai devant le poisson. À peine le
+vorace animal eut-il aperçu ma friandise qu'il se précipita sur elle,
+et, sans bénir le ciel de la trouvaille, il avala viande et pointes de
+fer. Nous le hissâmes sur le pont, et Louis eut bientôt taillé sur ses
+côtes un plat de côtelettes.
+
+--Ma foi, il a mérité sa mort, dit le munitionnaire en montrant les
+restes d'une jaquette de matelot enfouis dans l'estomac du monstre.
+
+Les hommes du bord passèrent la soirée autour du requin. De Ruyter
+s'absorba dans la lecture d'un drame de Shakspeare, et je restai
+songeur, cherchant à prévoir l'avenir qui m'était réservé.
+
+Le temps passait, toujours rapidement, emporté sur les ailes de la
+satisfaction; si quelquefois l'harmonie de notre tranquillité était
+interrompue par les inévitables rencontres d'un voyage à travers
+l'Océan, ces nuages fuyaient bientôt vers l'horizon, en laissant le ciel
+plus bleu et plus limpide. J'étais donc heureux entre deux hommes que
+j'aimais et que j'admirais à la fois. Il ne manquait au complément de
+mon bonheur que la présence de Walter. Un déluge eût englouti le monde,
+que le grab serait resté mon arche. Je n'aurais rien perdu, car, à cette
+époque, l'affection que je ressentais pour de Ruyter absorbait mon
+coeur. Il y avait entre mes deux amis, malgré la différence de leur
+éducation, de leur patrie, de leurs habitudes, une profonde
+ressemblance. Chez l'un comme chez l'autre existaient une grande
+stabilité d'esprit, un courage héroïque, des manières douces,
+affectueuses, un air mâle, fier, et l'inaltérable bonté des grands
+caractères.
+
+Les marins considèrent la mer comme leur patrie, et tous les vrais
+enfants de Neptune sont frères; les préjugés nationaux lavés et effacés
+par les éléments permettent de former vite des amitiés qui durent
+longtemps. Quand les marins partagent leur bourse, cette action se fait
+avec plus d'empressement et de générosité que n'en mettra sur terre un
+frère à obliger son frère avec la garantie des hypothèques. Le mot
+emprunter ou prêter n'existe pas dans le langage d'un matelot. Il donne
+ou il reçoit; ce qui ferait croire que l'amitié, la confiance et la
+sincérité ont cherché un refuge sur l'océan.
+
+Un matin, nous aperçûmes à l'ouest une voile étrangère, qui dirigeait sa
+course vers nous.
+
+De Ruyter nous dit:
+
+--C'est une corvette française.
+
+Nous hissâmes un signal secret, et elle répondit.
+
+Au coucher du soleil, la corvette vint sous nos quartiers, et, après une
+conversation avec le capitaine, de Ruyter alla à son bord.
+
+Au retour de notre commandeur, nous changeâmes notre course vers l'île
+de Madagascar.
+
+Plusieurs de nos blessés moururent, et, n'ayant pas assez de place sur
+le grab pour garder les prisonniers sans un grand embarras, de Ruyter
+demanda à Aston s'il voulait lui permettre de les confier au capitaine
+de la corvette.
+
+--C'est un homme humain, dit de Ruyter, ils seront très-bien traités.
+
+--J'y consens, répondit Aston, qui présida lui-même au transfert des
+prisonniers.
+
+Aston et quatre Anglais dévoués à leur jeune lieutenant restèrent avec
+nous.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Cette corvette, nous dit de Ruyter, a été envoyée pour examiner et
+mentionner les détails d'un acte de piraterie qui, on le suppose, a été
+commis par les Marratti, formidable nid de brigands perché vers le nord,
+sur la pointe de Madagascar.
+
+Les Portugais et les Français ont tenté plusieurs fois de s'établir dans
+l'île de Madagascar, mais leur séjour n'a jamais pu s'y prolonger,
+tellement les natifs le leur rendaient odieux. Ils harcelaient nuit et
+jour ces faibles colons, qui abandonnaient l'île en rejetant l'insuccès
+de leurs efforts sur l'insalubrité du climat. Quelques-uns n'avaient
+même pas le temps de fuir: ils étaient assassinés; ceux qui parvenaient
+à s'échapper le faisaient avec une telle précipitation, qu'ils
+abandonnaient leurs bâtiments, leur famille, et les Marratti
+s'emparaient de tout.
+
+Ces Marratti sont une ancienne horde de pirates qui demeurait autrefois
+à l'est de Madagascar. De là, ils jetèrent dans les îles voisines une
+profonde terreur, car ils étaient alliés avec les corsaires de
+Nassi-Ibrahim, nommés plus tard les corsaires de Sainte-Marie. Ils
+détruisaient ou s'emparaient des provisions et des bestiaux envoyés aux
+îles par Madagascar. Quelquefois ils débarquaient sur les côtes,
+brûlaient et massacraient tous les habitants des îles Maurice et
+Bourbon. Les Hollandais, qui possédaient alors l'île Maurice, furent si
+tourmentés par le manque de vivres, si harassés par ces frelons, qu'ils
+abandonnèrent le pays. Comme les Portugais, les Hollandais eurent leur
+excuse toute préparée. Ils prétendirent que les sauterelles et les rats
+étaient la cause qui activait le désordre de leur fuite. Mais, ainsi que
+le dit le vieux Shylock, il y a des rats de terre et des rats d'eau. Ce
+furent des rats d'eau qui chassèrent les Hollandais.
+
+Retirés au cap de Bonne-Espérance, les pauvres gens y trouvèrent le
+sauvage Hottentot, un animal peu agréable, mais cependant moins
+dangereux et moins rongeur que les rats (c'est-à-dire les pirates). Les
+Français, qui s'étaient établis dans l'île Bourbon, profitèrent
+avidement du départ des buveurs de gin: ils se précipitèrent dans leur
+nid, sans attendre même qu'il fût froid. À cette époque, Port-Louis
+était un misérable hameau; car les Hollandais adorent la boue et le
+bois, matériaux avec lesquels ils construisent leurs habitations.
+
+Quelque temps après ces diverses installations, les compagnies
+française, portugaise et hollandaise équipèrent un armement pour
+exterminer les Marratti, qui continuaient à faire un grand ravage dans
+leur commerce. Ils attaquèrent la place forte de Nassi-Ibrahim, refuge
+des pirates, et réussirent, non sans de grandes pertes, à détruire une
+partie de leurs canots de guerre et à les chasser vers les montagnes de
+Madagascar.
+
+Un mois de repos suivit cet exploit, puis les Marratti, après avoir
+exterminé une colonie française que la compagnie avait établie dans la
+baie d'Antongil, se rétablirent de nouveau sur les côtes de Madagascar,
+près du cap de Saint-Sébastien, où leur nombre devint alors formidable.
+Encouragés par les natifs, qui les trouvèrent moins désagréables que les
+Européens, lesquels ravageaient leurs côtes et les tuaient pour
+conquérir plus facilement des oeufs frais ou une salade, les Marratti
+élargirent le cercle de leurs dévastations; ils dépeuplèrent le Comore,
+Mayatta, Mahilla et toutes les îles de leur voisinage, dont ils
+saisissaient les habitants pour les vendre comme esclaves aux marchands
+européens.
+
+Avant leur expulsion de Nassi-Ibrahim, on ne pouvait leur persuader
+d'entrer dans le commerce des esclaves, car ils avaient pour ce commerce
+une si profonde horreur qu'ils massacraient invariablement l'équipage de
+chaque vaisseau qui tombait dans leurs mains, poursuivant comme une
+vengeance ce détestable trafic en comparaison duquel leur piraterie leur
+paraissait honorable. Cette conduite antérieure à leur première défaite
+avait servi à la combinaison de la compagnie pour arriver à les anéantir
+comme des barbares peu chrétiens et assez aveuglés pour ne pas
+comprendre leur propre intérêt. À Saint-Sébastien (qui, je le suppose,
+est le patron des esclaves), les Marratti prouvèrent qu'ils avaient
+non-seulement changé leur manière d'agir, mais encore qu'ils étaient
+moins portés vers le paganisme qu'on voulait bien le croire, car avec un
+vrai zèle chrétien, ils entrèrent dans toutes les ramifications du
+commerce des esclaves, ils accaparèrent ce trafic dans l'Est avec le
+système exclusif dont se servaient les méthodiques Hollandais pour
+vendre l'épice, et les Anglais pour exploiter les feuilles de thé.
+
+Pour tout faire avec ordre, les Marratti comptèrent leur population, se
+divisèrent en districts, calculèrent leurs produits, et au commencement
+de chaque saison ils envoyèrent une flotte de proas pour visiter en
+rotation les différentes îles. Mais ils se gardaient bien de tomber sur
+la même île plus d'une fois dans l'espace de quatre années. Quand ils
+faisaient leur descente, ils choisissaient les habitants jeunes et
+robustes, depuis l'âge de dix ans jusqu'à celui de trente. Après avoir
+été marqués d'un fer chaud noirci de poudre, ces malheureux étaient
+transportés à Saint-Sébastien et vendus comme esclaves aux Français, aux
+Portugais, aux Hollandais et aux Anglais. Les Marratti s'instruisirent
+fort à l'école des Européens; ils apprirent encore à savoir tirer un
+grand parti de la discorde en semant le germe de ces disputes parmi les
+natifs de Madagascar, et cela en leur montrant l'avantage qu'ils
+auraient de se vendre les uns les autres. À ce trafic, les Marratti
+gagnèrent un très-joli intérêt, une sorte de _dustovery_. Alors les fils
+furent vendus par leurs pères, les frères et les soeurs par l'aîné de
+la famille, et tout fut accepté comme un commerce juste et honorable.
+
+Sur ces entrefaites, un schooner français, ayant débarrassé un village
+de ses volailles et de ses moutons, fut poursuivi par les Marratti,
+abordé, pris, avant que les Français eussent eu le temps de couper la
+gorge aux moutons; ils furent eux-mêmes massacrés, et les innocents
+agneaux reprirent le chemin de leur pâturage. Les représentants de la
+grande nation, établis à l'île Maurice, furent frappés d'horreur, et on
+décida que si cette audacieuse atrocité n'était pas expiée par une
+destruction complète des pirates, l'honneur de la France se trouverait
+compromis. Le massacre des natifs de Madagascar fut d'abord prémédité,
+mais ce projet de rigueur échoua devant une malheureuse circonstance.
+Toutes les forces que les Français avaient à leur disposition se
+composaient de deux frégates, bloquées dans le Port-Louis par deux
+vaisseaux anglais. Enfin une corvette arriva et fut envoyée par des
+ordres très-amples; mais les moyens sont limités pour les exécuter.
+Cette corvette, mes amis, est celle que nous venons de rencontrer.
+
+Quand de Ruyter nous eut quittés, je dis à Aston:--Bien certainement,
+nous allons attaquer les Marratti.
+
+Le lendemain, le commandeur de la corvette vint à notre bord. Il employa
+tous les arguments possibles pour persuader à de Ruyter de se joindre à
+l'expédition.
+
+--Venez dîner à mon bord avec ces messieurs, ajouta-t-il en désignant
+Aston et moi; vous me donnerez, au dessert, votre réponse définitive.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+--Il y a une grande difficulté à l'exécution de votre projet,
+commandant, dit de Ruyter; mais si vous croyez qu'il nous soit possible
+de la surmonter, je me ferai non-seulement un devoir, mais encore un
+plaisir de partager les périls de votre expédition. Cette difficulté est
+notre faiblesse matérielle, car par nous-mêmes ils nous est
+littéralement impossible d'agir. D'abord nous ignorons dans quel lieu
+ils se trouvent, ces Marratti. (Je ne parle pas ici de les attaquer à
+Saint-Sébastien.) Puis, quel est leur nombre? Il faut également que nous
+soyons informés du motif de leur attaque contre le drapeau français, et
+si le schooner leur avait donné réellement un sujet de plainte. Car, mon
+cher commandant, et je suis fâché de le dire, nous sommes quelquefois
+trop emportés et trop arrogants dans notre manière d'agir vis-à-vis les
+natifs de ces îles. En conséquence, notre devoir est de chercher à
+connaître le premier agresseur. Si les Marratti ont tort, nous les
+punirons.
+
+--J'ai abordé plusieurs vaisseaux, capitaine, répondit le commandeur, et
+tous m'ont dit qu'ils avaient été récemment pillés par les canots de
+guerre de Saint-Sébastien.
+
+--Je croyais que les Marratti n'allaient sur mer que vers le sud-ouest,
+à l'époque des moussons. Cependant je ne mets pas en doute la mauvaise
+action dont ils se sont rendus coupables envers le schooner.
+Malheureusement je suis forcé d'être prudent et de me demander si une
+attaque faite avec passion ne sera pas une témérité regrettable.
+
+--Ils sont en mer dans ce moment, capitaine, et je suis certain de la
+vérité de mes paroles; seulement il m'est impossible de désigner le lieu
+où ils se trouvent. Pensons d'abord à vos dépêches, car je crois que
+nous allons avoir une occasion pour les envoyer; je m'attends tous les
+jours à faire la rencontre de nos bateaux de transport.
+
+La corvette et le grab marchèrent ainsi de compagnie. Le temps était
+beau, et nous passions les heures du jour et celles de la nuit d'une
+manière très-agréable. Aston, qui avait été prisonnier en France pendant
+son premier séjour sur la mer, parlait français aussi bien que de
+Ruyter. Au point du jour les deux vaisseaux se séparaient, et au coucher
+du soleil nous les rapprochions, afin de passer la nuit ensemble.
+
+Le premier vaisseau que nous rencontrâmes fut un schooner, et après
+l'avoir chassé longtemps, nous découvrîmes que c'était un bâtiment
+américain. Aussitôt qu'à son tour il nous eut reconnus pour être des
+Français, il mit en panne. Cet américain était un magnifique vaisseau
+aux mâts élancés, terminés en pointe, aux girouettes en queue-d'aronde,
+volant çà et là comme des feux follets. Le drapeau étoilé voltigeait sur
+la poupe, et quand le vaisseau tourna sous le vent pour se mettre en
+panne, il mit dans ses mouvements une vitesse et une légèreté d'oiseau
+qui n'appartient qu'à cette classe de bâtiments. Il s'agitait avec la
+grâce et la fierté qu'apporte dans sa course un coursier arabe
+traversant le désert.
+
+L'Amérique a le mérite d'avoir perfectionné cette merveille nautique, et
+elle surpasse tous les autres vaisseaux par ses proportions exquises,
+par sa beauté autant que la fine et souple gazelle surpasse toute la
+nature animale.
+
+Un bateau léger, presque féerique, fut lancé à la mer par-dessus le
+plat-bord, et j'avais de la peine à comprendre comment il était possible
+que ce léger esquif pût supporter le poids des quatre hercules qui en
+dirigeaient la course. Deux ou trois coups de rames l'amenèrent auprès
+de nous, et de Ruyter fut joyeusement surpris en reconnaissant des
+compatriotes; car, Hollandais par son père, il s'était fait naturaliser
+Américain. Après avoir affectueusement serré la main du capitaine du
+schooner, qui était de ses amis, après avoir longuement causé de
+Boston-Ville, où s'était écoulée sa première jeunesse, de Ruyter demanda
+pour quelle destination voyageait le schooner.
+
+Il avait touché à Saint-Malo et voguait vers l'île Maurice.
+
+Ce schooner était un de ces vaisseaux qui sont remarquables pour
+l'excessive rapidité avec laquelle ils naviguent, et qui suivent ce que
+l'on appelle un commerce forcé de drogues et d'épices. Généralement ces
+vaisseaux étaient américains, et, après avoir quitté l'Amérique, ils
+touchaient à quelque port français, prenaient du papier, des livres, des
+commissions, des lettres; et comme tous les hommes du bord avaient une
+part dans les profits de la cargaison, ils étaient tous intéressés au
+succès de l'entreprise.
+
+Le schooner que nous venions de rencontrer avait, à mon avis, une
+cargaison plus riche qu'une mine d'or; elle se composait des meilleurs
+vins de France et de différentes liqueurs européennes. Tous ces précieux
+liquides devaient être échangés à l'île Maurice contre des épices. Le
+schooner avait déjà passé sous les baguettes de l'escadre anglaise, dans
+la baie de Biscaye, ainsi qu'au cap de Bonne-Espérance; et si nous ne
+l'avions pas informé des événements, il n'eût point évité les Marratti.
+
+De Ruyter conseilla au capitaine d'entrer dans le port de l'île Maurice
+par le côté opposé au vent; il lui donna nos dépêches, ainsi qu'un
+paquet de lettres. En échange, le capitaine fit passer sur notre bord
+une pipe de vin de Bordeaux, une pièce de cognac et une grande quantité
+de vivres.
+
+La corvette vint nous rejoindre. Nous nous séparâmes du schooner, et
+nous continuâmes notre course vers Saint-Sébastien.
+
+Quelques jours après, nous fîmes la rencontre de plusieurs vaisseaux
+arabes; ils avaient été pillés, et la plupart n'avaient plus à leur bord
+que de pauvres vieillards. Cet outrage avait été commis par une flotte
+de dix-huit proas, montées chacune par une quarantaine d'hommes. Ces
+malheureux nous apprirent que la flotte se dirigeait vers les îles
+situées dans le canal de Mozambique.
+
+Après une longue conférence avec le capitaine de la corvette, il fut
+décidé que, pendant l'absence d'une partie des pirates, nous ferions une
+descente sur Saint-Sébastien.
+
+--Nous allons, dit de Ruyter, nous diriger vers ce repaire de brigands
+pendant la nuit; il nous sera facile de les surprendre, de détruire
+leurs fortifications, de brûler leur ville et d'emmener leurs
+prisonniers.
+
+Ce plan d'attaque arrêté, la corvette nous donna deux canons de cuivre
+et quinze de ses soldats.
+
+Aucun événement particulier ne troubla notre course, et nous arrivâmes
+bientôt en vue des montagnes de Madagascar. Des pêcheurs de baleines
+nous donnèrent toutes les informations dont nous avions besoin pour
+diriger savamment notre attaque.
+
+À la faveur du crépuscule, de Ruyter nous pilota au travers d'un étroit
+canal dans la retraite, et vers minuit nous nous trouvâmes à l'est, près
+des rochers cachés par le cap placé entre la ville et nous.
+
+La nuit était profondément obscure. Nous fîmes sortir nos bateaux, et
+nous débarquâmes cent trente soldats et marins, tous résolus et bien
+armés. Pour rendre justice et pour faire apprécier le caractère du
+capitaine français, je dois dire ici qu'il n'était point jaloux de la
+supériorité de de Ruyter; que non-seulement il la reconnaissait, mais
+encore qu'il avait insisté pour que ce dernier prît le commandement. Il
+ordonna donc à ses officiers d'obéir implicitement aux ordres du
+commandeur du grab, car il restait lui-même sur la corvette.
+
+En débarquant, de Ruyter divisa ses hommes en trois parties, se
+réservant pour lui une troupe composée de cinquante hommes armés de
+mousquets et de baïonnettes. Le lieutenant français eut trente-cinq
+marins sous ses ordres, moi j'en reçus trente, et parmi ces hommes
+j'avais plusieurs Arabes de la compagnie favorite de de Ruyter.
+
+Nous marchâmes ensemble jusqu'à ce que nous fûmes passés de l'autre
+côté du cap. Là, de Ruyter me dit de grimper sur les rochers et de faire
+le tour de la colline au pied de laquelle était située la ville; je ne
+devais m'arrêter qu'en me trouvant placé au-dessus de Saint-Sébastien.
+Le lieutenant continua sa course le long du rivage et se mit en face de
+moi; de Ruyter dirigea ses hommes en avant. Nous devions marcher aussi
+près que possible les uns des autres et prendre les précautions les plus
+minutieuses pour éviter d'être découverts. Il avait encore été convenu
+que nous devions jusqu'au point du jour rester en silence dans nos
+positions respectives, que le signal annonçant l'heure de l'attaque
+serait une roquette faite par de Ruyter.
+
+Protégés par la solitude de la nuit, nous pouvions faire toutes les
+observations possibles, afin d'entrer facilement dans la ville, qui
+n'était défendue que par des murs de boue, et qui avait trois portes
+d'entrée. En prenant possession de ces trois portes, nous devions y
+laisser une partie de nos hommes, afin de les garder. Il fut ordonné de
+tuer ou de faire prisonnière toute personne qui essayerait de fuir. Si
+nous étions découverts et attaqués avant le signal, il fallait se
+replier sur de Ruyter.
+
+--Ne tuez que les gens armés, avait encore dit notre commandant, et
+surtout évitez de faire aucun mal aux femmes, aux enfants et aux
+prisonniers.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Mes hommes m'avaient précédé de quelques pas, et nous suivions un
+sentier rude, étroit et irrégulier. Nous fûmes arrêtés tout à coup par
+un infranchissable obstacle; un profond ravin coupait la route, et nous
+entendions clapoter une eau que l'obscurité nous montra noire et
+boueuse. Franchir cet abîme était une chose à la fois impossible et
+dangereuse, car, ne pouvant agir librement, deux hommes se seraient
+facilement opposés à notre entrée dans la ville. Nous descendîmes plus
+bas, et cette descente ne put s'opérer sans de grandes fatigues et une
+perte de temps considérable; enfin nous réussîmes à passer de l'autre
+côté du ravin.
+
+Quelques minutes avant l'aurore, nos sentinelles avancées me donnèrent
+l'agréable nouvelle que nous étions à quelques pas de notre destination.
+Je fis arrêter ma petite troupe, et, suivi de deux Arabes, je descendis
+vers la ville par un étroit sentier bordé d'arbrisseaux et d'informes
+blocs de cocotiers. Nous entendions distinctement le choc des vagues qui
+frappaient contre la terre avec la monotone régularité du mouvement de
+pendule. Le terrain devint plus ferme, et nous aperçûmes au-dessous de
+nos pieds les huttes basses de la ville, tout à fait semblables à des
+ruches d'abeilles; puis, sur la hauteur d'une petite colline, je
+découvris un bâtiment en ruines: il était vide, et je me dis que, si on
+venait à nous surprendre, ce bâtiment pouvait être un excellent poste.
+
+Je gagnai le mur de la ville; il était fort bas et commençait à tomber
+en poussière. Sur un coin de ce mur, une hutte était bâtie. Elle avait
+dans le bas une entrée, ou plutôt un trou qui devait conduire dans
+l'intérieur. Après avoir examiné la place dans son ensemble et dans ses
+détails, je rejoignis ma troupe. Les nuages commençaient à disparaître,
+le jour allait poindre. Accompagné de dix hommes, je m'avançai sous
+l'ombre du mur, et nous nous plaçâmes à une portée de fusil de la
+première porte. Là, nous prîmes position, attendant avec impatience de
+voir paraître le signal concerté avec de Ruyter.
+
+Le calme du silence fut interrompu par le sifflement de la roquette, qui
+vola comme un météore sur la maudite ville des pirates; mais elle ne
+venait pas de de Ruyter, car elle monta directement en face de la place
+que nous occupions. Cette roquette annonçait que le lieutenant était
+découvert, ou seulement qu'il le craignait. Je répondis à cet appel, et
+à la même minute la fusée de de Ruyter s'élança dans les airs: l'heure
+de l'attaque était arrivée.
+
+Je brisai lestement les frêles obstacles de l'entrée, et, dans mon
+emportement, je tombai sur quelque chose qui était par terre. L'homme,
+car c'était un de nos sauvages, essaya de se relever, mais je le saisis
+par la gorge. La plupart de mes Arabes se précipitèrent sur la hutte, au
+pied de laquelle dormait le Marratti que je tenais dans mes mains. Ils
+en forcèrent l'entrée, et les quelques individus qu'elle contenait
+furent expédiés avant d'avoir pu jeter un seul cri d'alarme.
+
+L'homme que je tenais n'avait plus besoin de défense; il était mort sous
+la crispation de mes doigts. De l'autre côté de la ville, le bruit de
+l'assaut commençait à se faire entendre. Je donnai à quelques-uns de mes
+hommes l'ordre de garder l'entrée, et je courus vers les habitations;
+elles s'ouvraient toutes les unes après les autres: les habitants en
+sortaient pâles, à demi vêtus et dans la plus grande confusion. La
+surprise était horrible et complète. Ceux qui passèrent devant ma petite
+troupe furent percés par nos lances, et les fuyards arrêtés à coups de
+fusil. Nous ne leur laissions pas le temps de se rallier, et en tuant
+tous ceux qui s'opposaient à mon passage, je gagnai un grand bâtiment,
+dont l'heureuse situation au milieu de la ville m'inspira l'idée d'y
+établir un quartier général. Le lieutenant et de Ruyter vinrent bientôt
+m'y rejoindre.
+
+--Fort bien, mon garçon, me dit le commandant, je suis content de vous,
+mais je vous engage à aller reprendre votre poste à l'entrée de
+Saint-Sébastien. Je crains que les habitants n'essayent de fuir par
+cette sortie, qui les conduirait dans la montagne.
+
+Comme pour appuyer la vérité des paroles prononcées par de Ruyter, un
+feu très-vif fut ouvert à cet endroit de la ville. J'y courus en toute
+hâte.
+
+Douze hommes, placés sous la garde d'un officier, furent chargés par de
+Ruyter de la surveillance du poste que j'avais désigné comme le centre
+de la ville, et tous les prisonniers devaient y être conduits.
+
+Les balles de mousquet volaient çà et là, des cris de désespoir,
+d'horreur, d'impuissance et de rage faisaient retentir l'air du bruit
+sinistre d'un affreux hurlement. Des hommes, des femmes, des enfants,
+des vieillards couraient éperdus dans toutes les directions, et leurs
+clameurs épouvantées se mêlaient aux cris de guerre des Arabes, aux
+_allons!_ et aux _vite!_ des Français.
+
+En approchant de la porte par laquelle nous étions entrés, je vis une
+foule mêlée de sauvages nus de tout âge, armés de poignards, de fusils,
+de couteaux et de lances de bambou, qui essayait de se creuser un
+passage dans la muraille vivante qui barrait la porte. J'arrêtai mes
+hommes, et en prenant l'ennemi de côté, je lui fis donner une volée de
+mousquets; il se retourna vers moi, et se défendit avec la férocité que
+donne le désespoir; mais sa résistance était sans méthode, et il fut
+bientôt vaincu.
+
+Nos hommes oublièrent les recommandations faites par de Ruyter. Ils
+massacrèrent sans pitié tous les Marratti qui leur tombèrent sous la
+main, car le sang produit une ivresse plus insatiable encore que celle
+donnée par l'eau-de-vie, et il est plus facile de persuader à un homme
+ivre de cesser de boire pendant qu'il peut encore tenir son verre, que
+d'arrêter le furieux emportement d'un homme dont les mains sont
+couvertes de sang, et qui a la possibilité d'en verser encore.
+
+Bientôt le jour commença à poindre; les objets devinrent plus visibles,
+et je m'aperçus de l'horrible confusion et de l'effroyable carnage qui
+décimait les malheureux habitants de Saint-Sébastien. Je réunis quelques
+hommes, et je leur donnai l'ordre de garder la sortie que nous venions
+de défendre, car j'avais versé tant de sang et j'en avais tant vu
+verser, que mon regard était obscurci par un voile de pourpre.
+
+Enveloppés dans leurs murs, les Marratti firent des efforts surhumains
+pour essayer de sauver de la mort leurs femmes et leurs enfants; mais
+comprenant bientôt qu'il n'y avait pour leur famille aucun espoir de
+salut, ils revinrent sur nous avec l'intrépidité ou l'imprudence d'un
+tigre tombé dans un piége. Ils couraient de porte en porte avec une
+furie aveugle, se jetant la tête la première sur les baïonnettes et sur
+la pointe acérée des lances.
+
+N'ayant jamais entendu parler de miséricorde ou de soumission, n'ayant
+jamais demandé grâce, ces malheureux ne voyaient que la mort ou le
+succès.
+
+Depuis leur enfance, ils avaient été habitués à verser le sang, soit
+celui des hommes, soit celui des singes, et l'un comme l'autre avec une
+profonde indifférence, car les Européens tombés entre leurs mains
+avaient toujours été traités avec une odieuse brutalité. Sachant par
+eux-mêmes le sort d'un prisonnier de guerre (ils nous jugeaient aussi
+féroces qu'eux), les Marratti se battaient vaillamment, et, malgré nos
+désirs, il nous était impossible d'épargner même les femmes, qui nous
+attaquaient avec un incroyable courage.
+
+J'éprouve maintenant une honte réelle, une peine profonde, lorsque mes
+souvenirs me rappellent avec quelle horrible férocité j'ai massacré ces
+barbares, et surtout le délice sauvage et inhumain que j'ai trouvé dans
+cette odieuse action.
+
+La destruction des habitants de Saint-Sébastien eût été complète, si
+quelques-uns ne s'étaient sauvés en faisant des trous dans la boueuse
+maçonnerie du vieux mur qui entourait la ville.
+
+Quelques minutes après l'entière défaite de nos ennemis, une femme, sur
+laquelle j'avais marché fort involontairement, essaya de me couper une
+jambe. Ma première pensée fut de lui briser la tête; mais ma fureur
+tomba devant son impuissante faiblesse, et, au lieu de l'écraser sous le
+talon de ma botte, je la fis transporter au poste du milieu de la ville.
+
+--Nous avons versé assez de sang, me dit de Ruyter, laissez fuir ces
+pauvres diables; appelez vos hommes, et conduisez-les aux huttes, sur
+cette colline de sable, là-bas, à l'extrémité de Saint-Sébastien; vous y
+trouverez un chef arabe qui a été pris et emprisonné par les Marratti;
+quelques prisonniers de différentes nations se trouvent avec ce
+malheureux. Veillez, je vous prie, mon enfant, à ce qu'il ne leur soit
+fait aucun mal. Mais, ajouta de Ruyter en apercevant ma blessure,
+reposez-vous plutôt, mon cher Trelawnay, et faites mettre un bandage sur
+votre jambe, car vous perdez beaucoup de sang.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Je pris à la hâte le soin recommandé par de Ruyter, et, suivi de mes
+hommes, je grimpai lestement sur la colline sablonneuse, dont une des
+principales huttes renfermait les prisonniers des Marratti.
+
+Un horrible spectacle se présenta à mes regards.
+
+Les malheureux prisonniers étaient couchés par terre, enchaînés les uns
+aux autres, bâillonnés, pieds et mains liés, et une troupe immonde de
+vieilles femmes, accroupies sur ces corps sans défense, les massacraient
+en poussant d'effroyables cris de triomphe. Mes hommes tombèrent comme
+la foudre sur ces odieuses sorcières, qui furent bientôt jetées sans vie
+en dehors de la hutte.
+
+Nous détachâmes les prisonniers, et, après leur avoir donné les premiers
+secours, j'aperçus, dans un coin reculé de la vaste et sombre pièce
+qu'ils occupaient, un pauvre Arabe attaché à un court poteau enfoncé
+dans la terre. Le corps de cet homme, vieux et faible, était couvert de
+coups de poignard; il nageait dans une mare de sang. Quoique enchaîné,
+impuissant et presque sans vie, le vieillard semblait ne pas sentir ses
+douleurs; son regard brillant et fier avait encore une suprême
+puissance. Je m'approchai vivement de lui, et, avec une surprise pleine
+d'horreur, j'aperçus une vieille femme couchée auprès du moribond, un
+couteau à la main, et hachant sa victime à l'aide de faibles coups; à la
+droite du vieillard, une toute jeune fille, presque nue, criait avec un
+accent intraduisible de souffrance et de terreur.
+
+--Mon père, mon père, laissez-moi me lever!
+
+Mais l'Arabe retenait l'enfant, dont il cachait la poitrine sous la
+forte pression d'un de ses bras, cherchant à la soustraire au démon qui
+se cramponnait si cruellement à lui.
+
+Je bondis comme un tigre sur la vieille Hécate, et, la saisissant par la
+ceinture de drap qui entourait ses reins, j'envoyai sur le sable de la
+rue sa carcasse flétrie. La violence de la chute la fit rester immobile,
+et, comme un crapaud écrasé, elle mourut sans jeter une plainte.
+
+Cette scène me montra la cruauté sous sa forme la plus hideuse et la
+plus diabolique; elle me remplit le coeur d'épouvante et de pitié.
+
+J'ordonnai à un de mes hommes de détacher le vieillard, et je m'occupai
+de la jeune fille.
+
+Pendant les minutes que ce soin remplit, l'Arabe, peu inquiet de son
+sort, suivait avec inquiétude tous mes mouvements; il semblait douter de
+sa délivrance, plus encore de ma loyauté. Je devinai les craintes de ce
+pauvre père, et, pour les dissiper entièrement, je m'avançai vers lui,
+je le fis asseoir, et je tirai un poignard de ma ceinture.
+
+L'Arabe me lança un regard de flamme, un regard brillant de fureur.
+
+Je compris son impuissante menace. Le sourire aux lèvres, je mis l'arme
+dans ses mains en lui disant d'une voix émue et affectueuse:
+
+--Nous sommes des amis, mon père, des sauveurs, ne craignez rien.
+
+Le vieillard voulut parler, mais un flot de sang noir s'échappa de ses
+lèvres, et il ne put que balbutier des paroles inintelligibles.
+
+Débarrassée de ses liens, la jeune fille s'enveloppa dans un manteau que
+j'avais jeté sur ses épaules, et vint s'agenouiller auprès de son père;
+elle se pencha sur lui, et son regard exprima une profonde angoisse. Les
+yeux du vieillard se mouillèrent de larmes. J'étais profondément ému;
+involontairement, et peut-être sans avoir conscience de mon action, je
+m'agenouillai auprès du mourant, que je soutins dans mes bras. L'Arabe
+prit ma main dans la sienne, il la porta à ses lèvres, ôta une bague de
+son doigt, la posa dans ma main, qu'il unit à celle de sa fille; puis il
+nous regarda alternativement, murmura quelques mots, et pressa avec
+tendresse nos deux mains unies.
+
+Je me pris à pleurer comme un enfant. Cette scène me brisait le coeur;
+le pauvre vieillard frissonna; ses doigts se glacèrent; ses yeux
+perdirent le regard; il tressaillit faiblement, et l'âme de ce
+malheureux père s'enfuit en gémissant de sa demeure terrestre; mais la
+main froide du moribond retint encore si fortement celle de sa fille et
+la mienne, que l'expression de la pensée, du désir, de l'ordre,
+survivait à l'existence même.
+
+Immobile comme une statue de marbre, pâle et sans haleine, la jeune
+fille avait le regard attaché sur son père avec une si effrayante
+fixité, que je crus un instant qu'elle avait cessé de vivre. Cette
+affreuse angoisse me rendit la raison. Je me dégageai doucement, mais
+par un énergique effort, de l'étreinte du vieillard, et je m'approchai
+de la jeune fille.
+
+Quand j'essayai de l'enlever, elle me repoussa, et se jeta en sanglotant
+au cou de son père, qu'elle serra contre son sein avec une force
+convulsive.
+
+Je fis sortir mes hommes, tous émus de ce triste spectacle, et
+j'ordonnai à dix Arabes de garder l'entrée de la hutte, puis j'en sortis
+moi-même; j'avais besoin d'air; mon coeur battait dans ma poitrine
+avec une violence telle que je craignais de perdre tout à fait l'usage
+de mes sens. Je jetai ma carabine sur mes épaules et je m'élançai vers
+la ville, faisant tous mes efforts pour arrêter le carnage.
+
+Saint-Sébastien était livré au pillage. Des chaloupes appartenant au
+grab et à la corvette attendaient au rivage, car les vaisseaux ne
+pouvaient longer le tour du cap, l'eau était trop calme. En conséquence,
+nous commençâmes à charger les bateaux et quelques canots qui se
+trouvaient dans la rade. Le butin était considérable: il se composait
+d'or, d'épices, de ballots de soieries, de mousselines des Indes, de
+drap, de châles du golfe Persique, de sacs de bracelets, de bijoux d'or
+et d'argent, de maïs, de blé, de riz, de poisson salé, de tortues, et
+d'une immense quantité d'armes et de vêtements; en outre, d'esclaves de
+tous les pays et de tous les âges. Les yeux de nos hommes brillaient de
+joie, et chaque dos ployait sous un fardeau précieux.
+
+Dans les premiers instants du pillage, les marins se trouvèrent
+très-insouciants du choix de leur butin; mais bientôt ils devinrent
+insatiables et si avares, qu'ils regardèrent tout avec des yeux d'envie;
+leur désir de possession augmenta tellement, qu'ils emportèrent des
+viandes dont un chien sauvage n'avait pas voulu: les uns s'étaient
+chargés de poissons gâtés, de riz moisi, de ghec rance, de pots, de
+casseroles cassées, de vêtements en lambeaux, de nattes et de tentes.
+Ils ne trouvaient rien ni d'inutile ni de dégoûtant, tellement leur
+avidité devenait insatiable. Tout ce qu'ils ne pouvaient pas porter sur
+leur dos, ils le portaient dans leur estomac, car, comme l'autruche, ils
+se gorgeaient jusqu'à en perdre la respiration.
+
+Van Scolpvelt et le munitionnaire apparurent bientôt, et chacun prit sa
+place respective. Certes, le but de l'un et de l'autre était bien
+dissemblable. Le docteur semblait hors de lui; il contemplait avec un
+regard insensé de joie la riche variété de patients qu'il avait devant
+les yeux. Il courait comme un fou sur le champ de bataille, et sa
+chemise retroussée laissait voir ses bras maigres, nus, osseux et velus;
+d'une main il tenait une boîte remplie d'instruments d'un effrayant
+reflet, et dans l'autre une énorme paire de ciseaux arrondie dans la
+forme d'un croissant. Quelques-uns, à moitié expirants, menacèrent Van
+Scolpvelt avec leurs poignards; d'autres jetèrent des cris de terreur
+quand il s'avança vers eux pour examiner leurs blessures; les plus
+effrayés ou les plus faibles moururent de la peur de son approche.
+
+D'un autre côté, en voyant l'énorme quantité de butin et le massacre des
+Marratti, qu'il détestait pour leurs pirateries, le munitionnaire
+ricanait de joie. Mais cette joie fut bientôt amoindrie, car il vint me
+dire d'un ton triste, et avec un jargon mélangé d'anglais et de
+français, plus bizarre encore que celui que je lui donne:
+
+--Ah! capitaine, pouvez-vous laisser ces imprévoyants imbéciles gâcher
+tant de bonnes choses; regardez la terre, elle est couverte de grains et
+de farine, comme s'il avait neigé. Voyez-vous là-bas ces vigoureuses
+tortues: elles sont bien les plus belles, les plus délicieuses créatures
+qui existent sous le ciel. Quels brutaux sauvages, de les laisser ici!
+Dites à vos hommes de jeter toutes les choses inutiles qu'ils emportent
+à bord du grab. _Avez-vous?_ et faites charger les bateaux de tortues.
+Pensez-vous que les noirs corbeaux que vous envoyez dans les chaloupes
+nous seront utiles à quoi que ce soit, on ne peut pas les manger.
+_Pouvez-vous?_ Bah! je déteste les sauvages et j'adore la tortue, _vous
+aussi, n'est-ce pas?_ Je n'en ai jamais vu d'aussi magnifiques que
+celles que je vous montre. _Avez-vous?_
+
+L'esprit de Louis s'absorba dans le désir de posséder des tortues. Il
+épuisa les menaces, les supplications, les prières, pour persuader aux
+hommes qu'ils devaient emporter des tortues; puis enfin il devint
+furieux devant l'énergique opposition que firent les Arabes, qui ont ce
+poisson en horreur.
+
+Tout en criant que les Arabes donnaient dans l'expression méprisante du
+refus de leur aide une preuve qu'ils n'avaient pas de goûts humains, il
+commença à en charger les esclaves et les femmes, assurant que ces
+dernières n'avaient jamais de leur vie été si bien utilisées. Pendant le
+transport, Louis se tourna vers moi, et me dit, avec sa voix dont la
+singulière expression commençait comme un roulement de tambour et
+finissait comme l'aigre tintement d'une sonnette:
+
+--J'ai, avez-vous?
+
+De Ruyter vint me rejoindre, accompagné par Aston, qui était venu
+seulement pour voir la place. Je lui racontai la scène que j'avais vue
+dans la tente des esclaves. Le tendre coeur d'Aston fut vivement
+affecté, et il me reprocha d'avoir trop légèrement abandonné la jeune
+fille.
+
+--Mon cher Aston, lui répondis-je, j'ai cru agir avec délicatesse en
+laissant cette enfant épancher dans une solitude gardée et respectée la
+première violence de sa douleur.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+--Ne perdons pas les précieux instants qui nous restent pour regagner le
+grab, dit de Ruyter; mais profitons en toute hâte du désordre et de la
+stupeur qui affaiblissent les forces des Marratti. Ceux qui errent
+encore dans les murs de Saint-Sébastien ne sont pas à redouter; mais les
+hommes enfuis peuvent se rallier d'une minute à l'autre, appeler à leur
+aide les habitants de Madagascar et nous attaquer à leur tour. Ainsi,
+cher Trelawnay, ramassez les traînards, dirigez-les vers les bateaux;
+les prisonniers sont embarqués, il faut que nous les suivions.
+
+--Occupons-nous d'abord de la pauvre orpheline, répondis-je à de Ruyter.
+Voulez-vous m'accompagner auprès d'elle, Aston?
+
+Le lieutenant me suivit, et nous nous dirigeâmes vers la hutte.
+
+À notre approche, la jeune fille se leva vivement, joignit les mains, et
+sa figure, inondée de larmes, s'inclina sur le pâle visage du mort, dont
+elle n'avait pas encore compris l'effrayante immobilité.
+
+--Mon père, dit-elle d'une voix pleine de sanglots, lève-toi, les
+étrangers sont bons, regarde, ils viennent nous libérer. La vieille
+femme ne m'a pas tuée, je suis bien portante; lève-toi, j'ai enveloppé
+tes blessures, le sang s'est arrêté.
+
+La pauvre enfant avait soigneusement bandé les bras et les jambes du
+vieillard avec l'unique vêtement que les sauvages lui eussent laissé.
+
+--Chère soeur, dis-je à la jeune Arabe en prenant doucement sa main,
+vous êtes libre; venez, il faut que nous quittions sans retard la ville
+de ces cruels Marratti.
+
+--Mais voyez comme mon père dort, dit-elle en dégageant sa main de
+l'étreinte de la mienne; parlez bas, il faut le laisser dormir, car il
+est bien fatigué.
+
+--Mais, chère, nous sommes obligés de quitter Saint-Sébastien, venez.
+
+--Nous en aller, mon frère, nous en aller quand notre père dort; non...
+S'il le faut absolument, reprit-elle en m'enveloppant d'un regard de
+prière, eh bien, réveillez-le, nous lui donnerons à manger; j'ai des
+fruits, de beaux fruits; un Arabe libre me les a apportés. Regardez
+comme les lèvres de notre pauvre père sont sèches et froides. Vous dites
+qu'il faut partir; vous ne songez donc pas que pendant notre absence les
+cruels Marratti pourront revenir, et alors qui défendra mon père contre
+leurs coups meurtriers? Mon père, si épuisé par les privations, par le
+manque de sommeil, par sa longue captivité! Pitié pour ta fille, père,
+pitié pour ta pauvre Zéla! ouvre les yeux, tiens, essaye de boire le jus
+de cette grenade; parle-moi, lève-toi.
+
+--On nous appelle, dit Aston, hâtons-nous. Si vous le voulez, je vais
+prendre cette enfant dans mes bras, et je la porterai jusqu'à un bateau.
+
+--Je vous en prie, ma soeur, venez avec nous, dis-je en dégageant
+doucement les mains de Zéla des mains de son père, auxquelles la pauvre
+enfant s'était cramponnée.
+
+La jeune fille voulut résister; mais je couvris vivement ses épaules
+avec mon _abbah_, et Aston la prit dans ses bras.
+
+Les cris de la pauvre enfant étaient lamentables. Elle se débattait,
+appelait son père, et les tremblantes mains d'Aston pliaient, non sous
+le léger fardeau de ce corps d'enfant, mais sous l'émotion d'une
+profonde peine.
+
+Quelques Arabes accompagnèrent Aston, et je me rendis auprès de de
+Ruyter, qui tâchait de réunir ses hommes.
+
+Quand Aston passa auprès de Louis, celui-ci s'écria d'un ton de fureur
+comique:
+
+--Qu'est-ce donc qu'il emporte, Seigneur Dieu? Comment! une jeune fille!
+elle ne sera pas utile, qu'il la laisse; il vaut mille fois mieux qu'il
+emporte cette grande tortue près de laquelle il passe sans seulement la
+regarder, et cependant elle est magnifique; il faut un homme fort pour
+la porter. Monsieur Aston, laissez aller la jeune fille, prenez la
+grosse tortue; votre compagne portera cette petite que je tiens, et j'en
+prendrai une autre; il y en a des masses de ces belles filles-là, et ces
+belles filles-là se mangent; celle que vous leur préférez ne sera bonne
+à rien, c'est un fardeau inutile; laissez-le, prenez cette bonne tortue,
+elle fera une excellente soupe; elle est très-jolie, beaucoup plus jolie
+que votre petite fille.
+
+J'arrivai auprès de Louis au moment où il achevait cette lamentable
+prière.
+
+--Venez à bord, lui dis-je, venez-y vite, si vous ne voulez pas que les
+Marratti fassent de la soupe, non avec une tortue, mais avec un
+munitionnaire.
+
+--Comment, capitaine, comment, laisser cette tortue? Cette tortue qui
+vaut à elle seule toutes celles que nous avons prises. Jamais! jamais!
+répéta Louis en se tordant les mains dans une indicible angoisse,
+jamais!
+
+Des Marratti armés apparurent sur les collines. De Ruyter perdit
+patience, et ce fut avec fureur qu'il hâta la marche de ses hommes. La
+plupart des Français étaient ivres, et nous ne pouvions les faire sortir
+des huttes. Des exclamations de rage se firent entendre sur la colline.
+De Ruyter sortit par la grande porte de Saint-Sébastien, et je restai
+avec quelques Arabes pour ramasser les traînards.
+
+J'ai oublié de dire que nous avions incendié la ville dans plusieurs
+endroits, brûlé deux vaisseaux arabes et sept ou huit canots appartenant
+aux vaincus.
+
+Les natifs se précipitèrent vers la ville, et nous aperçûmes bientôt des
+groupes d'hommes armés, courant le long de la rivière que nous avions à
+traverser. Évidemment, ces hommes avaient l'intention de nous attaquer
+là. Tout en préparant nos armes, nous hâtâmes le pas; de Ruyter
+traversait la rivière, et une partie de ses hommes protégeait son
+passage par une volée de mousquets tirée presque à bout portant sur les
+natifs. Un messager vint m'avertir de hâter ma course, et il me prévint
+que de Ruyter allait garder les bateaux. Mais, retenu par la difficulté
+que j'avais de faire marcher les hommes ivres, je ne pouvais mettre
+obstacle au rassemblement des natifs, qui s'augmentait de minute en
+minute.
+
+Quand le nombre des Marratti parut leur promettre une force suffisante,
+ils s'enhardirent et attaquèrent les marins que de Ruyter avait placés
+sur l'autre côté du rivage, puis ils traversèrent le courant, se
+réunirent derrière nous, et un réel danger menaça notre sortie du cap.
+Je tins ferme et je restai sur le rivage jusqu'à ce que mes hommes
+eussent passé la rivière. Au moment où j'allais les suivre avec mes
+Arabes, j'entendis derrière moi des coups de fusil, puis apparut tout à
+coup, au détour d'un banc de sable, un énorme personnage revêtu d'une
+brillante armure écailleuse. C'était le munitionnaire, portant sur ses
+épaules la fameuse tortue, l'un et l'autre accompagnés et protégés par
+un soldat hollandais.
+
+--Marchez rapidement, leur criai-je de toutes mes forces, car les
+minutes sont précieuses.
+
+Eh bien, malgré l'extrême danger de ma position, je ne pouvais
+m'empêcher de rire en considérant l'étrange aspect de Louis.
+
+Il s'avançait vers moi en chancelant sous le poids de son fardeau, et il
+était difficile de distinguer dans l'ensemble de Louis les formes d'un
+être humain: il ressemblait à un hippopotame. Le soldat hollandais qui
+suivait Louis était gonflé dans des proportions ridicules: son surtout
+rouge de Guernesey et son ample pantalon hollandais, attachés aux
+poignets et aux genoux, étaient remplis d'une masse d'or et de bijoux
+qu'il avait découverts après la démolition d'une hutte. Il ressemblait à
+un ballot de laine, et se mouvait comme un dogre hollandais
+manoeuvrant dans une houle.
+
+--Jetez tout ce que vous portez, si vous tenez à votre vie! leur
+criai-je avant de m'élancer dans la rivière.
+
+Les natifs approchaient à grands pas de notre arrière-garde, et les
+difficultés que nous avions à surmonter pour nous servir de nos armes
+encourageaient les Marratti. Sans l'aide des hommes stationnés de
+l'autre côté de la rivière, nous n'aurions pas eu la possibilité
+d'échapper à la mort. Leur feu mettait entre les vaincus et nous une
+légère distance. Nous étions donc obligés non de nous éloigner, mais
+bien de fuir en grande hâte.
+
+Tout d'un coup j'entendis quelque chose se débattre dans l'eau, et un
+cri sauvage de triomphe fut jeté par les natifs. Je regardai vivement
+autour de moi, le soldat hollandais venait de disparaître, trop chargé
+par son trésor. Le malheureux avait glissé sur le gué et il coulait à
+fond. Malgré ses efforts, il lui fut impossible de se débarrasser du
+poids écrasant qui l'entraînait dans les profondeurs de l'eau. Ce
+malheur m'affecta, et cependant je n'y pouvais apporter aucun secours.
+Mon attention fut bientôt distraite par le munitionnaire qui venait
+également de tomber dans l'eau.
+
+Je courus en arrière, et je tendis ma lance à Louis, qui s'y cramponna
+avec force. Ce mouvement fit tomber l'énorme tortue, qui profita de ce
+répit de liberté pour ouvrir ses lourdes nageoires et regagner en
+triomphe son élément naturel.
+
+Quand Louis se fut redressé, il s'écria avec une expression de
+physionomie lamentable:
+
+--Mais où est ma tortue? Ah! ne faites pas attention à moi, capitaine,
+sauvez la tortue!
+
+--La tortue! m'écriai-je, que la tortue soit maudite! je voudrais
+qu'elle fût dans votre gorge!
+
+--Ah! et moi aussi, capitaine, c'est tout ce que je désire. Ah! ma
+tortue, ma tortue, où est ma tortue?
+
+Au moment où le désespéré Louis vociférait cette demande, la tortue
+s'éleva à la surface de l'eau et nagea vers Louis, comme si elle eût
+voulu se moquer de son ennemi. Dès que le munitionnaire vit la brillante
+carapace du crustacé reluire au soleil, il tendit les bras, fit le geste
+de se précipiter au-devant d'elle, en criant d'une voix suppliante:
+
+--La voilà, elle revient, elle approche. Oh! sauvez-la, capitaine!
+sauvez-la!
+
+N'entendant qu'à moitié les prières de Louis, je crus qu'il me parlait
+du soldat.
+
+--Où? m'écriai-je en mettant dans ma question autant d'empressement
+qu'il avait mis d'instance dans sa prière.
+
+--Ici, me dit-il en me désignant la tortue. Oh! capitaine, je ne vous ai
+pas encore dit comme elle est belle et vigoureuse; je lui ai coupé la
+gorge il y a deux heures, mais elle ne mourra pas avant le soir: elles
+ne meurent jamais de suite. Mais si nous la laissons fuir, elle sera
+perdue, perdue! Vous ne le voudriez pas, j'en suis certain, capitaine.
+
+J'ordonnai à un de mes hommes de s'emparer de Louis; la force l'entraîna
+au milieu de nous, mais le pauvre munitionnaire marchait aussi
+obliquement qu'un crabe, les yeux fixés sur la bien-aimée tortue.
+
+Arrivés de l'autre côté du rivage, nous nous empressâmes de regagner nos
+bateaux; quatre de nos marins furent légèrement blessés pendant cette
+retraite, mais je n'eus que ce malheur à déplorer, en y joignant
+toutefois la perte du soldat hollandais et celle de la magnifique
+tortue.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Partout où le terrain présentait des irrégularités, partout où se
+trouvait un abri de rochers ou d'arbrisseaux, nous trouvions des
+Marratti; ils se formaient autour de nous par groupes ou disséminés en
+espèce de cercle. En conséquence, nous nous retirâmes tout près de la
+mer, et nous courûmes le long du bord.
+
+Nous avions encore un passage très-dangereux à traverser: c'était celui
+qui se trouvait sous la rude proximité des rochers, dont les pointes
+inégales s'avançaient vers la mer, à un demi-mille de laquelle nos
+bateaux étaient stationnés. Les natifs s'étaient rangés en file le long
+des sommets, et un feu très-vif était déjà commencé. Dans le premier
+moment, je fus surpris que de Ruyter m'eût abandonné seul au hasard
+d'une lutte aussi dangereuse, et en réfléchissant sur le meilleur parti
+que j'avais à prendre, je vis sur l'extrême pointe d'un rocher son
+drapeau en queue-d'aronde. Il veillait sur nous.
+
+Je fis courir mes hommes, et nous fûmes bientôt appelés par nos
+camarades, qui, ayant vu que ce poste était occupé par l'ennemi,
+l'avaient chassé sur les rochers et avaient ainsi préparé notre passage.
+
+Malgré le ferme appui de cet utile secours, chaque pouce du terrain nous
+fut disputé, et six de mes hommes y trouvèrent la mort; car, protégés
+par les rochers et se couchant par terre, les natifs, armés de leurs
+longs mousquets, avaient sur nous le grand avantage d'être presque
+invisibles.
+
+Les bateaux s'approchèrent, et les soldats français furent rangés sur le
+rivage. Quoique n'osant pas tout à fait s'approcher de nous, les natifs
+continuèrent le feu; nous nous embarquâmes au milieu des cris farouches
+des sauvages, et dès que nous eûmes quitté la terre, ils vinrent comme
+une innombrable multitude de corneilles faire autour de nous un fracas
+et un tapage épouvantables. Quelques-uns même nous suivirent dans
+l'eau, et leurs flèches, leurs pierres, leurs balles tombèrent sur le
+grab comme une pluie d'orage.
+
+Une joie universelle régna à bord dès que nous fûmes tous rentrés à peu
+près sains et saufs sur le vaisseau, et à la nuit tombante nous
+dirigeâmes notre course vers l'île Bourbon.
+
+En calculant nos pertes personnelles ainsi que celles de la corvette,
+nous nous aperçûmes qu'il nous manquait quatorze hommes; mais nous en
+avions vingt-huit assez grièvement blessés. J'inscrivis ces
+particularités sur le journal de mer de de Ruyter, et je lui dis:
+
+--Il me semble qu'en considérant et les dangers que nous avons eu à
+courir et le nombre de nos adversaires, nos pertes n'ont pas été
+grandes.
+
+--Si, elles ont été très-grandes, dit Louis, qui venait de descendre
+l'escalier; vous n'en reverrez jamais une si belle. J'aurais voulu que
+tous les hommes, oui, tous, eussent été perdus plutôt qu'elle. Vous
+aussi, n'est-ce pas?
+
+--Je ne vous comprends pas, Louis. Que voulez-vous dire?
+
+--Ce que je veux dire? s'écria Louis; je veux dire que je déplore la
+perte, l'irréparable perte de la tortue. Vous l'avez vue, capitaine, et
+vous auriez pu la sauver! Ne le pouviez-vous pas? Mais M. Aston et vous,
+vous ne pensez à rien, car une petite fille, ce n'est rien, ma tortue
+valait toutes les filles du monde, n'est-ce pas vrai? ajouta Louis en
+tournant sur lui-même comme il le faisait à chaque interrogation, et en
+avançant ses narines dilatées jusque sur le visage de ses
+interlocuteurs.
+
+--Cet homme, dit de Ruyter, est un Hindou; il croit que le monde est
+soutenu sur le dos d'une énorme tortue.
+
+--Et je ne serais pas étonné, ajoutai-je, s'il faisait un voyage au pôle
+nord, non pas dans l'intérêt de la navigation, mais pour se livrer à la
+recherche des crustacés. Quel luxe et à la fois quel bonheur pour vous,
+Louis, si vous pouviez prendre un bain dans une mer de gras-vert!
+(graisse de tortue.) Ne serait-il pas? ajoutai-je en imitant sa forme de
+dialogue interrogative et incompréhensible.
+
+--Oui, me répondit-il, mais dans le pôle nord, au lieu de tortues, il y
+a des _wabrusses_, des ours blancs et des baleines.
+
+Van Scolpvelt apparut tenant quelques esquilles dans une main et une
+scie dans l'autre.
+
+--Voyez, nous dit-il, j'ai trépané un crâne, et tout ce que je vous ai
+dit est vrai; tâtez les bords de l'os, ils sont aussi unis que l'ivoire,
+et ils ont un lustre qui est tout à fait beau. J'ai extrait une balle,
+et le _cerebrum_ n'est point blessé, car le poids d'un cheveu n'est pas
+même tombé dessus.
+
+Van Scolpvelt allait dire qu'il avait opéré avec une adresse si
+remarquable, que le patient, n'ayant point souffert, se portait
+admirablement bien, lorsqu'on vint lui dire que le malade était mort.
+
+--Voilà un affreux mensonge! s'écria le docteur en se précipitant sur
+l'échelle derrière le messager, qui courait devant Scolpvelt tout
+effrayé de la scie.
+
+À la descente de l'escalier, l'instrument chatouilla le dos du garçon,
+et ce contact le fit bondir jusqu'au bas aussi lestement qu'une balle
+lancée par une main ferme.
+
+Quelques heures après cet incident, et sous la surveillance de Louis, un
+festin, qui pouvait très-bien être nommé un festin de tortue, fut servi
+sur la table.
+
+Une énorme soupière, sur la surface de laquelle une flotte de canots
+aurait pu se livrer bataille, fut placée en face de moi par le
+munitionnaire lui-même, qui nous dit en essuyant son front couvert de
+sueur:
+
+--Goûtez cela, et vous vivrez un siècle. En vérité, l'odeur seule est un
+régal, aussi bien pour un prolétaire que pour un empereur. Je n'ai
+jamais respiré une odeur aussi délicieuse, _avez-vous?_
+
+Après la soupe, la chair de tortue fut servie sous toutes les formes:
+une partie bouillie ou rôtie, une autre hachée et roulée en boules.
+Quand ce premier service eut été enlevé, Louis le Grand nous dit, sans
+s'apercevoir du dégoût que nous éprouvions pour la chair de tortue:
+
+--Maintenant, voici deux plats que j'ai inventés moi-même, et personne
+n'en a le secret, quoique des bourgeois et des ambassadeurs étrangers
+m'aient été envoyés pour le découvrir, pour me l'acheter avec le prix de
+la rançon d'un roi; mais je n'ai voulu ni vendre ni donner mon secret,
+parce que ce secret me rend plus puissant que les rois du monde, qui,
+avec toute leur puissance, ne peuvent pas acheter la science d'un homme.
+Non, je ne l'ai pas voulu, ajouta Louis en clignant les yeux d'un air
+content de lui. J'aurais refusé un royaume! Voudriez-vous?... La seule
+chose que je vous dirai, et je n'en ai jamais dit autant à personne,
+c'est que les oeufs mous, la tête, le coeur et les entrailles sont
+tous là! Mais il y a aussi bien d'autres différents ingrédients, et je
+ne veux pas, je ne dois pas en parler.
+
+Louis jeta les yeux sur mon assiette, et, y voyant le gras-vert que
+j'avais laissé, il me demanda d'un ton surpris:--Pourquoi ne l'avez-vous
+pas mangé?
+
+--Je ne puis pas, mon cher Louis, je ne l'aime pas.
+
+--Vous ne l'aimez pas? vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Comment! mais
+moi, moi qui vous parle, si j'étais mourant, si je n'avais que la force
+d'ouvrir la bouche, ce serait pour demander et avaler cette divine
+nourriture. Et vous ne l'aimez pas? Alors, capitaine, vous n'êtes pas un
+chrétien. Est-il? Mais c'est impossible, je ne le crois pas; le
+croyez-vous?
+
+Je tendis mon assiette à Louis, qui avala le gras-vert, et qui sortit en
+faisant un geste mêlé de plaisir et d'indignation.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Madagascar est une des plus grandes, des plus belles et des plus
+fertiles des îles du monde; elle a presque neuf cents milles de longueur
+sur trois cent cinquante de largeur. Une magnifique chaîne de montagnes
+traverse tout le pays, et de grandes et navigables rivières y prennent
+leur source. L'intérieur de cette île n'est pas plus connu que ses
+habitants; mais les parties de la côte que j'ai longuement visitées
+donnent d'abondantes preuves que la nature y a prodigué d'une main
+généreuse ses plus précieuses richesses. Rien ne manque à cette terre
+productive, rien, excepté la science et la civilisation, qui sont
+indispensables pour arriver à placer cette île sur le premier rang que
+tiennent les grands et puissants empires. À l'époque de mes voyages, la
+sauvagerie y était si complète, qu'à peine pouvait-on distinguer une
+différence de manière entre les hommes et les animaux.
+
+La soirée était singulièrement belle; la mer calme, limpide comme un
+miroir, et notre équipage se reposait des accablantes fatigues de la
+journée. De Ruyter était dans sa cabine; et en compagnie d'Aston, qui
+était couché sur la poupe élevée du vaisseau, contre laquelle je
+m'appuyais, je regardais la terre. Les formes des montagnes devenaient
+sombres et indistinctes, le bleu profond et transparent de la mer
+disparaissait dans une sombre couleur d'un vert olive subdivisée par une
+infinité de barres confuses et brillant faiblement, comme si elles
+étaient bordées par une ligne de diamants. Le soleil s'enfonçait dans la
+mer, et ses rayons expirants nuançaient le ciel des brillantes couleurs
+de la topaze, de la pourpre et de l'émeraude, rayées d'azur, de blanc et
+de violet.
+
+Quand le soleil disparut dans l'eau, tout le firmament fut teint en
+cramoisi et laissa l'ouest plus brillant que de l'or fondu. La lumière
+argentée de la lune fit disparaître les joyeuses couleurs, qui
+s'éteignirent en laissant çà et là sur la nacre du ciel de légères
+taches aux nuances délicates et presque indistinctes. La poupe du grab
+tourna, et je vis notre compagne la corvette, dont la carène et les
+ailes blanches coupaient la ligne de l'horizon. Éclairée par la lune,
+elle ressemblait à un esprit de la mer se reposant sur l'immensité de
+l'eau.
+
+Absorbés dans la contemplation des merveilleuses beautés d'une nuit de
+l'Orient, nous passâmes la nuit dans un poétique et suave silence. Après
+les écrasantes fatigues d'une journée de combat, ce calme surnaturel
+avait sur l'esprit une influence plus douce, plus magique et plus
+rafraîchissante que celle du sommeil. Quoique endormi, mais cédant à la
+force de l'habitude, le timonier criait de temps en temps:--Doucement!
+doucement!
+
+La formule ordinaire de changer le quart avait été négligée, et les
+sentinelles qui avaient la garde des prisonniers, ignorant que l'heure
+de leur devoir était passée, dormaient à leur poste. Le baume du sommeil
+guérissait les blessés, rendait libre les captifs, qui rêvaient
+peut-être qu'une chasse bruyante les entraînait dans les montagnes de
+leur pays natal; peut-être encore croyaient-ils qu'assis à l'ombre des
+cocotiers ils jouaient avec les jeunes barbares leurs fils, et ces
+malheureux, dont les rêves étaient si doux, devaient s'éveiller
+enchaînés, liés avec des menottes, dans le pire des donjons, le fond de
+cale d'un vaisseau, sous la mer, et condamnés à la mort ou à
+l'esclavage!
+
+Le calme enchanteur de la nuit fut troublé tout à coup par un bruit
+étrange, mais dont, au premier instant, il me fut impossible de
+comprendre les causes. Je prêtai l'oreille, et mon ardente attention me
+permit de saisir le murmure confus d'un piétinement assez vif, auquel se
+joignit bientôt le râle d'une respiration haletante.
+
+Aston tressaillit, se leva vivement, et me dit d'un ton ému:--Que se
+passe-t-il donc?
+
+--Je l'ignore, répondis-je, mais nous allons le savoir.
+
+Aston bondit sur le tillac, et nous avançâmes de quelques pas vers
+l'avant.
+
+Tout d'un coup une ombre noire se dressa devant nous.
+
+Croyant qu'elle allait essayer de nous barrer le passage, je saisis le
+poignard malais qui ne quittait jamais ma ceinture, et j'attendis
+l'approche de l'immobile fantôme.
+
+Mais il ne bougea pas, et fit seulement entendre une sorte de sanglot.
+
+--Est-ce vous, Torra? demandai-je, en croyant reconnaître la voix d'un
+nègre de Madagascar que de Ruyter avait émancipé.
+
+--Oui, maître.
+
+--Que voulez-vous, et quelle est la cause du bruit que nous venons
+d'entendre à l'avant?
+
+--Ce bruit est celui qu'a fait Torra en tuant mauvais frère avec ce
+grand couteau.
+
+--Tué! m'écriai-je avec surprise; qui avez-vous tué?
+
+--Mon frère, mauvais frère Brondoo.
+
+--Quel frère? vous êtes ivre ou fou, je ne vous connais pas de frère.
+
+--Torra pas fou, Torra pas ivre, maître.
+
+Les hommes du bord avaient entendu le bruit de la lutte criminelle que
+révélait l'aveu de Torra; ils se levaient tous les uns après les autres
+et s'approchaient lentement de nous.
+
+En voyant les hommes du bord se grouper en silence à quelques pas de
+lui, Torra les examina d'un air triste et froid, puis il me dit avec
+douceur:
+
+--Torra parlera à maître quand jour sera venu.
+
+La vue du couteau rougi par le sang, et que le nègre tenait encore dans
+ses mains, irritait ou effrayait les hommes. Torra comprit le sentiment
+d'horrible effroi qui était peint sur la physionomie de ses compagnons.
+Il secoua la tête, sourit et murmura doucement:
+
+--Ne craignez pas Torra, Torra ne fait pas de mal; il a seulement tué
+mauvais frère. Arme fait peur à vous? eh bien, voilà l'arme!--Et il
+lança son couteau dans la mer.--Maître, continua l'esclave en se
+tournant vers moi, vous bon, vous aimer pauvre nègre! vous ne pas
+laisser marins tuer Torra pendant que le ciel tout noir ne montre point
+les faces; mais demain vous devoir écouter Torra, parce que Torra dira
+vrai; il ne désire pas vivre; vous tuerez lui, et il ira rejoindre son
+frère dans le bon pays. Au bon pays, il n'y a point d'esclaves, point de
+mauvais hommes blancs pour acheter pauvre noir! pour enchaîner pauvre
+noir!
+
+Je crus le malheureux fou, et je donnai l'ordre à mes gens de le charger
+de fers sans lui faire de mal. Ne comprenant pas le mouvement que les
+hommes firent vers lui, Torra répéta d'une voix troublée:
+
+--Il ne faut pas tuer Torra la nuit, il faut attendre le matin, le jour,
+le soleil; Torra dira tout.
+
+Je n'écoutai plus les supplications inutiles du nègre, dont je ne
+connaissais pas encore le crime réel, et je me rendis à l'avant, suivi
+d'Aston. Un de nos hommes nous avait devancés, car à mon approche, il
+souleva un vêtement de coton blanc tout taché de sang, et me dit:
+
+--Le voici!
+
+Quelques Arabes qui s'étaient joints à nous reculèrent épouvantés en
+criant:--Allah! Allah!
+
+Les rayons de la lune, dégagée d'un voile de nuages, tombèrent sur le
+cadavre d'un homme noir et nu: la couverture blanche qui le couvrait à
+demi nous laissa voir sa tête horriblement défigurée par une affreuse
+balafre et presque entièrement séparée du corps.
+
+J'interrogeai tous mes hommes, afin de pouvoir donner un nom à ce
+cadavre; mais l'ignorance de l'équipage était aussi complète que la
+mienne: personne ne connaissait la victime. Après un long examen des
+traits, je finis par découvrir que cet homme était un des prisonniers
+marratti. La mort bien constatée et tout secours se trouvant inutile, je
+donnai l'ordre que, placé sur un treillis, le cadavre fût porté à
+l'arrière du vaisseau, sous la garde d'une sentinelle qui veillerait
+également sur l'assassin.
+
+Cet horrible spectacle semblait avoir banni le sommeil; les hommes se
+réunissaient, parlaient à voix basse, tout émus et tressaillant presque
+au murmure de leur propre parole. Une réelle épouvante se communiqua à
+tout l'équipage, et ces mêmes hommes, dont les mains et les vêtements
+étaient encore humides et souillés du sang d'un terrible combat, ces
+mêmes hommes, qui avaient assailli quelques heures auparavant une ville
+entourée de murailles et défendue par des pirates intrépides,
+frémissaient d'horreur devant la preuve d'un crime commis dans l'ombre.
+Quelques-uns se groupèrent silencieusement autour de Torra, qui était
+assis sur ses talons, la tête dans ses mains.
+
+Aston et de Ruyter conféraient ensemble. J'étais seul à veiller sur le
+pont. En sentant une légère brise s'élever de la terre, j'appelai toutes
+les mains aux voiles; l'équipage, qui était plongé dans une sorte de
+torpeur, tressaillit au son de ma voix. J'allais donner l'ordre de
+raccourcir les voiles, de carguer le perroquet, lorsque de Ruyter vint à
+moi et me dit:
+
+--Pourquoi toutes les mains? Je ne vois aucune apparence de tempête.
+
+--Ni moi non plus, répliquai-je; mais une panique dangereuse règne à
+bord, attriste les hommes, il faut que je tâche de les distraire par une
+grave occupation; ils sont sous la puissance d'un mauvais charme, et si
+une rafale survenait, nous perdrions nos mâts avant qu'ils eussent la
+conscience du danger.
+
+--Vous avez eu une très-bonne pensée, mon garçon.
+
+Les marins obéirent à mes ordres, et leur préoccupation intérieure
+était si grande, qu'ils ne s'apercevaient pas de l'inaltérable
+tranquillité de la mer. Dans un tout autre moment, je me serais
+certainement attiré une averse de malédictions et de blasphèmes.
+
+Mes ordres remplis, je laissai la garde du pont à de Ruyter, et en dépit
+de ce qui venait d'arriver, l'excès de la fatigue me fit tomber mourant
+de sommeil sur l'oreiller de mon lit.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Dans un corps jeune, bien constitué, plein de santé et de vigueur, un
+coeur généreux cherche naturellement asile; car pour s'épanouir, se
+développer, il faut qu'il ait une large place, il faut que ses
+impulsions ardentes puissent se répandre sans obstacle. Dans ce corps
+privilégié par la nature, l'âme ou l'esprit qui nous gouverne est
+fortement engendré: sa naissance et sa vitalité sont puissantes.
+
+En revanche, quand l'âme est emprisonnée dans une poitrine étroite, sous
+le fardeau des humeurs sombres et tristes, quand elle manque d'air et
+d'espace, sa flamme vacille obscurément dans la lampe de la vie, jusqu'à
+ce qu'elle soit entièrement éteinte.
+
+Le philanthrope Owen de Lanark et la sage et pieuse Hannah More disent
+que la différence des constitutions fait la différence du caractère des
+hommes, et que la nature nous a envoyés dans le monde également disposés
+pour faire le bien et pour faire le mal.
+
+Shakspeare et Bacon pensaient autrement, et ils sont aussi profonds et
+aussi savants que les autres sont ignorants et superficiels.
+
+Bacon dit: «Les gens difformes sont généralement méchants de caractère;
+la nature leur ayant fait du mal, ils en font autant par instinct que
+par vengeance: ils naissent donc exclusivement méchants, et n'apportent
+point avec eux cette part de bonté qu'on croit commune à tous les
+hommes.»
+
+Le double souvenir d'Aston et de de Ruyter m'éloigne de mon sujet; pour
+eux, la nature avait été prodigue de ses dons en leur accordant
+non-seulement la beauté du visage, la grâce des formes, mais encore la
+vigueur d'une âme fortement trempée à la puissance magnétique, car eux
+seuls m'ont révélé, en me l'inspirant, cette vive amitié qui unit les
+hommes les uns aux autres plus saintement, plus tendrement surtout
+qu'ils ne le sont par les liens du sang. Avant d'avoir connu ces deux
+nobles coeurs, j'avais pensé que le monde était peuplé de démons et
+que j'étais emprisonné dans un enfer.
+
+Avec quel plaisir je puise dans les souvenirs des jours passés auprès de
+mes amis! Avec quelle joie je leur paye ici le tribut de mon affection
+et de ma reconnaissance, faible prix pour tout le bonheur que m'a fait
+connaître leur vive et sérieuse tendresse! Ma vie auprès d'eux a été un
+enchantement; sous leur regard brillant d'amitié, le monde me paraissait
+un jardin plein de fruits et de fleurs. À cette époque, je n'eusse pas
+échangé mon existence contre les délices du paradis, tels qu'ils sont
+dépeints par les enthousiastes. Cependant je menais une vie de fatigues
+et de dangers presque sans exemple; une vie partagée entre les combats,
+la douleur des blessures, les tourments de la faim et ceux plus ardents
+encore de la soif. J'ai si douloureusement connu ce dernier supplice,
+que plus d'une fois il m'est arrivé de vouloir donner mon sang et mes
+deux mains pleines d'or pour quelques gouttes d'eau.
+
+L'abondance est venue, mes souffrances sont oubliées, et, si je m'en
+souviens, c'est seulement pour en faire la narration ou donner plus de
+saveur aux mets exquis que l'habitude rend communs et inappréciés. J'ai
+souvent dormi ma tête sur une boîte à balles, et le fer me paraissait
+alors plus doux que le duvet, couvert d'un canevas goudronné pour me
+protéger contre la violence de la pluie, contre la glaciale étreinte de
+l'écume dans laquelle j'étais presque submergé, profondément endormi
+dans ce qu'on pourrait bien appeler un cercueil de mer, près d'un rivage
+dangereux, parmi les éclairs et le tonnerre, dans une tempête dont la
+violence aurait déraciné un cèdre aussi facilement qu'un homme déracine
+une tige de blé.
+
+Eh bien! ce sommeil de repos, si près de l'éternel sommeil, était aussi
+calme, aussi doux, aussi profond que celui d'un enfant fatigué. Si,
+soutenu par l'affection, il m'a été possible de supporter ces fatigues
+sans en souffrir, sans m'en plaindre, quelle conduite odieuse et
+dénaturée faut-il que mes parents aient tenue vis-à-vis de moi, pour
+arriver à me dégoûter de la vie dans l'âge le plus tendre, pour me faire
+concevoir et méditer sérieusement ma propre destruction! Non-seulement
+je l'ai méditée, mais à l'âge de quatorze ans je me suis vu sur le point
+de mettre à exécution cet effroyable projet.
+
+Je ne m'éveillai qu'à midi, et la première personne sur laquelle tomba
+mon regard fut l'aide du docteur, qui tenait d'une main une bouteille
+d'huile camphrée, avec laquelle je devais frotter mes blessures, et de
+l'autre une potion calmante, dont, suivant l'ordonnance de Van
+Scolpvelt, il était nécessaire que j'abreuvasse mon estomac.
+
+Je me levai et, suivi du garçon, dont je repoussais les offres, j'entrai
+dans la cabine où se trouvait Louis aux heures de repas.
+
+Le munitionnaire, qui donnait au cuisinier l'ordre de préparer un second
+festin de tortue, s'interrompit brusquement, et se tournant vers le
+garçon, il lui dit, avec un inimitable accent de mépris dans le geste et
+dans la voix:
+
+--À quoi le camphre est-il bon, je vous prie, si ce n'est à bourrer les
+narines et la bouche d'un Arabe mort? J'en déteste l'odeur; la
+détestez-vous? Le docteur vous croit-il de la race des scorpions et des
+centipèdes, qu'il veut vous nourrir de poison? Le croyez-vous? Le
+capitaine a besoin de remplir son estomac, et nullement d'avaler des
+potions et de masser ses jambes. La soupe est prête, et je garantis que
+son bienfaisant bouillon, après avoir visité l'estomac, descendra
+jusqu'aux ongles des pieds, et même qu'il circulera autour des cors,
+dont il amortira les élancements douloureux, si toutefois le capitaine a
+des cors. Avez-vous? Ma soupe est un remède, un remède universel pour
+toutes les maladies, n'est-ce pas?
+
+J'approuvai le raisonnement de Louis, car, aussi affamé que l'est un
+oiseau par une forte gelée, je trouvais une immense différence entre une
+bonne assiettée de soupe et la nauséabonde potion du docteur.
+
+Le garçon disparut, et Louis posa sur la table une immense soupière
+remplie de potage.
+
+Quand de Ruyter et Aston vinrent me rejoindre, je leur demandai ce qu'on
+avait fait de Torra.
+
+--Il est toujours assis sur ses talons, la tête dans ses mains, répondit
+de Ruyter.
+
+--Pauvre garçon! Avez-vous découvert le mystère que cache son étrange
+conduite? car je suis convaincu qu'il doit avoir été excité au crime par
+un puissant motif; il m'a toujours paru bon, naïf, doux et tranquille.
+
+--Vous devinez juste, répondit de Ruyter; mais j'observe depuis
+longtemps que les hommes aux extérieurs calmes sont les plus dangereux,
+les plus vindicatifs et les plus cruels. S'ils ont une raison de haine,
+ils projettent la vengeance et l'accomplissent pendant que les
+brailleurs se contentent de paroles. N'avez-vous pas remarqué
+l'effroyable rage qu'apportait Torra dans la destruction des Marratti?
+Il était couvert de sang comme un peau-rouge.
+
+--Je me suis aperçu en effet de cette ivresse furieuse, mais je l'ai
+attribuée à l'entraînement du combat. J'avoue même que, tout en
+comprenant l'exaltation de cette conduite, elle m'a effrayé, car Torra
+se jetait avec une sorte de désespoir au centre même de l'ennemi et
+n'avait pour arme qu'un immense couteau, le même qui lui a servi pour
+tuer son frère. Malgré cette apparente cruauté, je suis certain que le
+coeur de Torra est bon, qu'il est d'une nature honnête et brave.
+Rappelez-vous, de Ruyter, la preuve de sensibilité et de dévouement
+qu'il a donnée l'autre jour en se précipitant dans la mer pendant une
+rafale pour sauver la vie à mon oiseau, à mon charmant loriot; oui, je
+le répète, Torra est brave, Torra est honnête, car il était presque
+continuellement dans cette cabine, où les dollars sont aussi abondants
+que les biscuits et les liqueurs; eh bien, il n'a jamais pris ni un
+dollar, ni un biscuit, ni même un verre de vin; n'est-ce pas, Louis?
+demandai-je au munitionnaire, qui écoutait bouche béante, n'est-ce pas
+que Torra est un brave garçon?
+
+--Oui, capitaine, oui, je suis sûr de la loyauté de ce pauvre nègre;
+j'en suis si sûr, que je n'hésiterais pas à lui confier ma fortune si
+j'avais une fortune. Écoutez-en une preuve, une preuve évidente, non de
+ma confiance, mais de son honnêteté, quoique ce soit ma confiance qui
+l'ait fait ressortir: Auprès de Ceylan, je ramassai un jour une petite
+tortue, que vous preniez tous pour un morceau de bois, mais je savais
+bien que c'était une tortue; je verrais une tortue à vingt milles de
+nous, quand bien même elle ne montrerait au-dessus de l'eau que la
+rondeur de sa carapace. Quand les tortues dorment, elles aiment à sentir
+la chaleur du soleil: vous aussi, n'est-ce pas?
+
+Eh bien! rappelez-vous que je pris la tortue tout doucement, sans
+l'éveiller, comme on prend dans un berceau un petit enfant endormi. Au
+moment où je glissais mon couteau dessous sa carapace, elle sortit sa
+jolie petite tête et me regarda d'un air de reproche; mais elle n'eut
+pas le temps de m'attendrir, car je la mis aussitôt dans le pot, qui
+était sur le feu. Ah! oui, l'homme noir est honnête et brave, car il
+assomma un des hommes, qui voulait mettre sa cuiller dans ma soupe. Eh
+bien! messieurs, je laissai Torra seul auprès de ma tortue; il en
+respecta la cuisson et ne mit même pas son doigt dans le pot pour le
+lécher avec gourmandise.
+
+Ah! je le dis et je le dirai toujours, ce nègre est le plus honnête
+homme du monde; tout autre que lui aurait goûté ma soupe; _n'auriez-vous
+pas?_ Un homme noir, un homme si différent d'un chrétien et qui ne vole
+pas une cuillerée de soupe, c'est un homme remarquable. J'aime Torra
+rien que pour sa discrétion; et vous?
+
+--Allons, bavard, dit de Ruyter, faites passer les longs bouchons et
+débarrassez le pont.
+
+Le vin mis sur la table, Louis se retira dans l'office, et nous
+l'entendîmes manger comme un glouton un cormoran, son mets favori.
+
+--Le vaisseau serait en feu, dit Aston, que Louis ne bougerait pas de
+son amarrage; il s'y tient ferme.
+
+--Maintenant, de Ruyter, dis-je en me tournant vers mon ami,
+racontez-nous ce que vous savez sur les causes qui ont conduit Torra au
+crime.
+
+--Volontiers, mais il faut d'abord que je vous raconte l'histoire de sa
+vie.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+--Il y a dix mois, en touchant à l'île Rodrigues pour y prendre du bois
+et de l'eau, il me prit fantaisie d'aller chasser dans les jungles; je
+découvris dans une crevasse de rocher un homme nu, sauvage et affamé. Ce
+malheureux était Torra.
+
+--Comment! s'écria Louis, qui ne se leva pas de son siége, mais qui
+avança son énorme tête en dehors de la porte de l'office; comment!
+répéta-t-il, affamé! S'il a encore faim, je lui donnerai de cette
+tortue, je ne puis pas tout manger, et il y en a en abondance sur le
+vaisseau; j'aime Torra, moi, parce que c'est un honnête homme.
+
+La sueur qui coulait du front de Louis, la graisse de tortue qui
+suintait de sa bouche, ses yeux brillants de satisfaction sensuelle,
+nous firent éclater de rire. Il retira sa tête en grommelant un
+interrogatif _croyez-vous?_
+
+--Mon arme ne permettait pas à l'esclave de fuir, reprit de Ruyter, je
+lui fis signe d'approcher de moi, et je l'interrogeai.
+
+Avec une peine et une attention inouïes, je parvins à comprendre qu'il
+avait fui les tortures que lui faisait subir un inspecteur hollandais,
+son maître; il me dit encore qu'il avait été employé avec d'autres
+esclaves, dans le nord de l'île Rodrigues, à saler du poisson et à
+attraper des tortues pour les expédier à l'île de France.
+
+Torra s'était évadé au moment où ses compagnons et lui allaient partir
+pour Macao, avant que le sud-ouest mousson fût passé, et depuis cette
+époque, qui datait de plusieurs semaines, il avait vécu dans les bois,
+se nourrissant d'oeufs, de poissons et de fruits. Bien que ce
+lamentable récit me parût une vieille histoire, l'histoire de tous les
+nègres marrons, je pris ce pauvre diable en pitié et je l'emmenai sur le
+grab. Depuis cette époque, il s'est parfaitement comporté.
+
+Lorsque Louis fut rassasié, il vint nous engager à prendre un verre de
+skedam.
+
+--Il est très-urgent de m'obéir, ajouta Louis; l'absorption de cette
+liqueur apaisera la tortue que vous avez mangée, car, quoique vous
+l'ayez dans l'estomac, elle ne mourra pas avant le coucher du soleil,
+n'ayant été tuée qu'au matin. Une tortue devrait toujours avoir la gorge
+coupée le soir, alors elle mourrait tout de suite. Torra sait cela, mais
+les autres hommes du bord sont des imbéciles qui ne savent absolument
+rien; savent-ils quelque chose? Allons, buvez cette petite goutte, elle
+tournera la tortue, qui restera tranquille jusqu'au soir, et passé le
+soir, vous n'entendrez plus parler d'elle. Le vin français n'est bon que
+pour faire digérer la soupe de tortue, et encore est-il bien inférieur
+au madère.
+
+Comme Louis ne pouvait arriver à nous persuader que le gin était
+meilleur que le vin de Bordeaux, il essaya de se consoler de cet échec
+en remplissant de la liqueur dédaignée une tasse de coco qu'il nommait
+un dé de voilier, et, ouvrant sa large bouche, il vida la tasse d'un
+trait.
+
+De Ruyter reprit le récit de l'histoire de Torra.
+
+--Hier au soir, après votre départ, je questionnai le nègre, et il me
+raconta sa vie; je vais, autant que ma mémoire pourra me le permettre,
+vous traduire ses propres paroles.
+
+--Soyez consciencieux, mon cher de Ruyter, dis-je en riant, et ne faites
+pas le récit que nous attendons avec votre brièveté habituelle. Vous
+êtes un impitoyable rogneur des histoires des autres, et je désire
+connaître toutes les particularités de l'existence de Torra; car, pour
+me servir de l'expression de Louis, je dirai simplement je l'aime, et je
+serais très-fâché de m'apercevoir qu'en le jugeant bon et brave, j'ai
+commis une grande erreur.
+
+--Je serai plus honnête, mon cher Trelawnay, que ne le sont la plupart
+des narrateurs; car, si je ne raconte pas l'histoire littérairement,
+vous aurez du moins la matière pure, sans aucune digression morale,
+soit comme épisode, préface, notes, choses qu'un sot se permet d'ajouter
+au récit de l'auteur en croyant que plusieurs sots les liront.
+
+«Je suis né, m'a dit Torra, dans un village habité par des pêcheurs; ce
+village est situé au nord-est de Madagascar, dans la baie d'Antongil.
+Mon père était pauvre; il prit une femme, et eut d'elle un garçon chétif
+et qui ne valait pas grand'chose.» Sa mère ne voulait pas le laisser
+travailler, et désirait avoir un autre enfant; mais c'était chose
+impossible, car elle vieillissait, et sa vieillesse la rendait méchante,
+ou, pour mieux dire, d'une détestable maussaderie.
+
+Ainsi vous voyez que les mêmes femmes florissent en Europe et à
+Madagascar. Quand nous leur faisons la cour, elles nous donnent leur
+main couverte de faveurs, et, la trouvant douce comme le velours, nous
+les épousons. Le noeud conjugal formé, les mains deviennent griffes,
+la douce voix se change en sifflement furieux.
+
+Aston et moi nous nous mîmes à rire. De Ruyter oubliait vite
+l'engagement qu'il avait pris de faire d'une manière concise et
+dépourvue de toute réflexion le récit de l'histoire de Torra.
+
+De Ruyter comprit la cause de notre gaieté, car il reprit vivement:
+
+--Par le ciel, mes amis, ceci est une traduction littérale ou pour mieux
+dire l'imitation d'une comparaison faite par Torra. Écoutez donc ses
+propres paroles: «Dans sa jeunesse, une femme ressemble à une tortue
+verte; sa coquille est douce et souple; mais, dans sa vieillesse, elle
+est plus dure que du bois de fer. Mon père voulut calmer l'irritation de
+sa femme, sa peine fut perdue; alors, en homme prudent, il acheta une
+autre femme et eut d'elle trois beaux enfants.
+
+»La première épouse fut froissée, et elle ne permit pas à son mari
+d'introduire cette seconde femme dans la maison. Mon père ne discuta
+pas, il traversa la rivière et se bâtit une autre hutte. Là, il eut du
+bonheur; il fit de bonnes pêches et en vendit le produit aux blancs.
+Séparé de sa vieille femme, dont le fils était assez grand pour
+travailler, mon père leur donna un canot, un filet de pêche et une
+lance. Mais, aussi paresseux l'un que l'autre, la mère et le fils
+devinrent très-pauvres.
+
+»Je grandis et je fus un bon pêcheur, mon père m'aimait. Quelquefois je
+partageais avec mon père le poisson que j'avais pris, et lorsque ma
+journée avait été mauvaise, ne voulant pas qu'il en souffrît, je lui
+donnais des courses (petite coquille, argent des Indiens sauvages).
+Ayant appris que la place occupée par mon père était bonne, les blancs
+de l'île de France vinrent s'y établir. D'abord ils parlèrent doucement
+à mon père, qui ne voulut pas les écouter. Quand ils virent cela, ils se
+fâchèrent et bâtirent une place forte dans le champ où mon père
+cultivait son pain. Mon père n'était pas content; voyant son irritation,
+les blancs le tuèrent et prirent ma mère et mes soeurs pour en faire
+des esclaves.
+
+»Je me sauvai dans les montagnes et je me rendis à Nassi-Ibrahim. Là
+existe un très-brave peuple; il vole sur l'eau, c'est vrai, mais il ne
+fait point d'esclaves. Quand je leur dis que les blancs étaient venus
+tuer mon vieux père, ils dirent qu'ils étaient contents, parce que le
+vieillard avait eu tort d'établir un commerce avec les blancs; mais
+quand je terminai mon récit en ajoutant que ma mère et mes soeurs
+étaient devenues les esclaves des blancs, ils s'écrièrent:
+
+»--Ceci est mal, et nous allons tenir conseil.
+
+»Ils me dirent:
+
+»--Nous voudrions parler aux hommes blancs.
+
+»Un vieillard, qui était un ami de mon père, dit:
+
+»--Non, il ne faut pas parler aux blancs: leurs paroles sont blanches
+comme le matin, mais leurs actions sont noires comme la nuit; il est
+inutile de les entendre: il faut les tuer, voilà tout.
+
+»Après un long entretien, l'assemblée se rendit aux conseils du sage
+vieillard. On arma de grands canots de guerre, et pendant la nuit cette
+petite armée traversa l'eau pour aller surprendre et attaquer les
+blancs. Il n'y avait pas de lune, pas d'étoiles, et la nuit était
+sombre.
+
+»--J'aime la nuit sombre, dit le sage vieillard, parce que les blancs
+ont peur de l'obscurité, parce qu'ils n'aiment à se battre que sous les
+rayons du soleil. L'homme noir est un hibou qui voit pendant la nuit;
+mais eux, ils sont semblables aux coqs d'Inde sauvages, qui ne voient
+rien; leurs tonnerres ne frappent pas.
+
+»Les hommes blancs étaient en réjouissance; car c'était le grand jour de
+leur bon esprit, et ils étaient tous ivres dans la maison des pauvres
+noirs. Quand nous ne les entendîmes plus chanter, nous descendîmes la
+montagne. Ils dormaient autour des débris d'un festin; nous les tuâmes
+tous.
+
+»Mes amis prirent ce qu'ils trouvèrent, et ils me dirent adieu.
+
+»Je souffrais de rester dans les lieux où était mort mon père. Je pris
+ma mère et mes soeurs avec moi, et nous allâmes de l'autre côté de
+l'eau, dans la première maison de mon père.
+
+»Mon frère aîné parut très-chagrin de la mort de mon père, et nous fûmes
+bientôt de très-bons amis. Je travaillais pour tous, mais je travaillais
+seul; car mon frère s'absentait souvent, et il ne disait pas où il
+allait.
+
+»Quatre lunes après la destruction des blancs qui avaient tué mon père,
+je me rendis à Nassi-Ibrahim pour voir le vieillard, car il était bon,
+et son âge commandait le respect. Quand je rentrai à la maison, je n'y
+trouvai personne, et cependant l'heure du repos était venue. Enfin,
+après de grandes recherches, je découvris mon frère couché dans le champ
+et presque mort de douleur.--Les Marratti, me dit-il d'une voix
+frémissante, sont venus; ils ont pris ta mère et mes soeurs, et comme
+la vieille mère les suppliait d'avoir pitié, et comme elle ne valait pas
+grand'chose, ils l'ont tuée. Maintenant, continua mon frère avec une
+poignante expression de souffrance répandue sur tous ses traits, faisons
+du feu pour brûler le corps de cette pauvre femme.
+
+»Nous le fîmes en pleurant.
+
+»--Les larmes ne sont pas utiles, me dit mon frère, elles ne feront
+point revenir les femmes.
+
+»--Pourquoi les Marratti ne t'ont-ils pas pris? demandai-je à mon
+frère.
+
+»--Ah! me dit-il, je courais sur la montagne et ils ne m'ont pas vu.
+
+»--Je vais aller demander conseil au sage vieillard de Nassi-Ibrahim,
+dis-je.
+
+»--Non, Torra; le peuple est pauvre et il ne vend ni n'achète
+d'esclaves. Mais les Marratti de Saint-Sébastien sont un très-grand
+peuple, et il a beaucoup d'esclaves. Parmi les Marratti il y a des
+hommes qui sont bons, allons les trouver; un d'eux est frère de ma mère:
+il nous fera rendre ce que nous avons perdu, car il m'aime. Allons-y.
+
+»Je partis avec mon frère.»
+
+
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE
+
+
+
+
+Paris.--Imprimerie de ÉDOUARD BLOT, rue Saint-Louis, 46, au Marais.
+
+
+ * * * * *
+
+
+Notes de transcription
+
+Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées. La graphie
+ancienne (complétement, poëte, remercîment, teté, etc.) a été conservée.
+Nous croyons également que:
+
+ à la page 14, «prendre» dans la phrase «Je vais prendre ce lâche
+ oiseau; donne-moi ta ceinture.» devrait se lire «pendre»;
+
+ à la page 43, «Callingevood» dans la phrase «...notre amiral
+ communiqua avec eux, et reçut des dépêches du général
+ Callingevood,...» devrait se lire «Collingwood»;
+
+ aux pages 45, 46, 48 et 52, les références à «Gaspart» devraient
+ se lire «Gosport»;
+
+ à la page 142, «jajaux» dans la phrase «Au milieu de la salle,
+ quelques filles de Nâch dansaient en agitant les jajaux.» devrait
+ se lire «joyaux»;
+
+ à la page 197, «revêtit» dans la phrase «...commencèrent à se
+ mouvoir et à se rencontrer, jusqu'à ce que l'horizon se revêtit
+ d'un voile d'ombre.» devrait se lire «revête»;
+
+ à la page 239, «mauricauds» dans la phrase «...ensuite il nous
+ servira sous le nom de porc salé aux mauricauds qui seront assez
+ forts...» devrait se lire «moricauds».
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 1/3, by
+Edward John Trelawney
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 1/3 ***
+
+***** This file should be named 38400-8.txt or 38400-8.zip *****
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+Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+ Un cadet de famille (1/3) (traduction par Victor Perceval), un livre numérique de Project Gutenberg.
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+Project Gutenberg's Un Cadet de Famille, v. 1/3, by Edward John Trelawney
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Un Cadet de Famille, v. 1/3
+
+Author: Edward John Trelawney
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+Editor: Alexandre Dumas
+
+Translator: Victor Perceval
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+Release Date: January 11, 2012 [EBook #38400]
+[Last updated: April 28, 2012]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 1/3 ***
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+Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+book was produced from scanned images of public domain
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+</pre>
+
+
+<p class="center"><small>COLLECTION MICHEL LÉVY</small></p>
+<p class="center"><big>&OElig;UVRES COMPLÈTES<br />
+<b>D'ALEXANDRE DUMAS</b></big><a id="Page_I"></a></p>
+<p class="center smaller">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS<a id="Page_II"></a></p>
+
+<h1 class="titre">UN CADET DE FAMILLE<br />
+<span class="tiny">TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL<br />
+PUBLIÉ PAR</span><br />
+<span class="smaller">ALEXANDRE DUMAS</span><br />
+<span class="tiny">&mdash;PREMIÈRE SÉRIE&mdash;</span></h1>
+
+<p class="center"><big><b>PARIS</b></big><br />
+<b>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</b><br />
+<small><b>RUE VIVIENNE, 2 BIS</b></small></p>
+<p class="center"><small>1860</small><br />
+<small><i>Tous droits réservés</i></small><a id="Page_III"></a></p>
+<p class="pagenum"><a id="Page_1">[1]</a></p>
+
+<p class="p4"><span class="smcap">Mon cher Éditeur</span>,</p>
+
+<p>Lisez le roman, les mémoires, les aventures, la <i>chose</i> enfin que je
+vous envoie, et que je viens de publier dans <i>le Mousquetaire</i>, sous le
+titre du <i>Cadet de famille</i>.</p>
+
+<p>Ce sont les aventures de jeunesse du fameux pirate Trelawnay, ami de
+lord Byron.</p>
+
+<p>Il y avait autrefois un libraire modèle qu'on appelait Dumont. Il fut
+alors ce qu'est aujourd'hui Cadot, l'étoile du cabinet littéraire dans
+le ciel de la librairie. Ils sont d'ailleurs les deux bouts d'une ligne
+d'horizon qui aboutit à moi. Dumont fut mon premier, Cadot sera
+probablement mon dernier libraire. J'allai un jour, je ne sais pourquoi,
+dans la librairie de Dumont. Il y a bien longtemps de cela, mon cher
+Éditeur: il y a quelque chose comme trente ans. Je faisais <i>Henri III</i>.<span class="pagenum"><a id="Page_2">[2]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Lisez donc cela, me dit Dumont en me remettant trois volumes dans la
+main, c'est amusant en diable.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela, Dumont?</p>
+
+<p>&mdash;Un livre que je viens de faire traduire.</p>
+
+<p>Je n'avais pas une énorme confiance dans le goût littéraire de Dumont,
+qui venait de refuser d'imprimer mon premier volume, les <i>Nouvelles
+contemporaines</i>. J'ouvris donc son livre, je dois le dire, avec une
+certaine nonchalance.</p>
+
+<p>J'y fus pris; je lus le livre de la première à la dernière page.</p>
+
+<p>D'autres y furent pris comme moi, sans doute, car lorsque, vingt-six ou
+vingt-huit ans après, voulant relire ce livre, qui m'avait tant plu
+pendant ma jeunesse, j'allais écrire mon enfance: ce que c'est que
+d'être vieux! je ne le pus retrouver.</p>
+
+<p>J'eus alors l'idée de le faire traduire, et de le publier dans <i>le
+Mousquetaire</i>. Je m'adressai à un de mes amis, garçon fort habile et que
+j'aime beaucoup, nommé Victor Perceval, et je le chargeai de ce travail.</p>
+
+<p>Ce travail accompli, à ma grande satisfaction, je le publiai dans <i>le
+Mousquetaire</i>.</p>
+
+<p>Publiez-le à votre tour, mon cher Éditeur; mettez-le dans votre
+collection, et je vous promets qu'il ne la déparera en aucune façon.</p>
+
+<p>Tout à vous.<br />
+<span class="smcap">A. Dumas.</span><br />
+20 août 1856.<span class="pagenum"><a id="Page_3">[3]</a></span></p>
+
+
+<hr />
+<h3>UN<br />
+CADET DE FAMILLE</h3>
+<hr class="c15"/>
+
+
+
+<h2><a id="I"></a>I</h2>
+
+
+<p>Ma naissance est mon premier malheur. Je suis venu au monde dénoncé
+comme un vagabond, quoique je fusse le cadet d'une famille fière de son
+antiquité. Dans une telle maison, mon inopportune arrivée fut à peu près
+accueillie comme celle des jeunes loups, sur la tête desquels le bon roi
+Edgard avait mis un prix, à l'époque de l'invasion de ces animaux, qui
+infestèrent de leur désolante présence les années de son règne.</p>
+
+<p>Mon grand-père était général. À sa mort, il ne laissa à l'auteur de mes
+jours, son fils unique, qu'un nom sans tache et des protections dans la
+carrière qu'il avait parcourue. La nature avait été plus généreuse à
+l'égard de mon père, en lui prodiguant toutes les qualités extérieures
+qui mènent à la fortune plus promptement encore que le travail, le
+courage et la vertu. Il était jeune, beau, spirituel, et avait des<span class="pagenum"><a id="Page_4">[4]</a></span>
+manières gracieuses, simples et distinguées. La jeunesse de mon père ne
+se signala par aucun fait remarquable; il menait la vie aventureuse et
+galante des jeunes gens de l'époque. Le vin, les femmes, la cour et le
+camp formaient le théâtre de ses exploits, mais il jouait parfaitement
+son rôle.</p>
+
+<p>À l'âge de vingt-quatre ans, il devint amoureux d'une douce et charmante
+jeune fille. Ses pensées prirent alors une nouvelle direction, et en
+apportant un peu de régularité dans le désordre de sa vie, elles
+calmèrent l'effervescence de son goût effréné pour les plaisirs.</p>
+
+<p>Mon père découvrit bientôt que la jeune fille partageait son amour (car
+il était savant dans l'étude des sentiments du c&oelig;ur), que le seul
+obstacle qui s'opposait à leur union était la fortune. Leurs familles,
+non leurs espérances d'avenir, se trouvaient égales: car la jeune fille
+était pauvre, et l'ambition de mon père aurait pu, en dirigeant sa
+conduite, le faire arriver à une brillante fortune. Mais la jeunesse et
+l'amour ne calculent pas, et l'argent, les contrats, les douaires, sont
+des mots dont ils n'apprécient nullement la valeur; puis, lorsque ce
+sentiment se révèle pour la première fois, il est trop sincère, trop
+vif, trop passionné pour être retenu par l'intérêt personnel. Intérêt
+sordide, qui, à une certaine époque de la vie, se trouve si bien mélangé
+à tous les sentiments, qui les fait naître et mourir à l'aide d'un
+chiffre. Des passions nobles et généreuses, animées par le premier
+amour, impriment souvent sur le caractère incertain et irrésolu de la
+jeunesse une stabilité que le temps ne peut pas tout à fait détruire.<span class="pagenum"><a id="Page_5">[5]</a></span>
+Plût au ciel que mon père eût uni sa destinée à celle de cette charmante
+femme, car son mérite et sa constance ont résisté aux épreuves du temps
+et de ses vicissitudes!</p>
+
+<p>Pendant que mon père essayait de vaincre les difficultés matérielles qui
+s'opposaient à son mariage, il lui fut soudainement ordonné de partir
+pour l'Ouest avec son régiment.</p>
+
+<p>Pensant que leur séparation ne serait que momentanée, les deux jeunes
+gens se dirent adieu, comme tous ceux qui se trouvent dans la même
+situation, avec des larmes et des serments de fidélité éternelle; et
+quoique mon père fût un soldat joyeux et galant, il s'éloigna avec
+l'accablement du regret, et fit honneur à ses promesses pendant trois
+mois entiers.</p>
+
+<p>Pour célébrer sa nouvelle dignité, le shérif du comté où mon père était
+en garnison donna un bal à ses administrés.</p>
+
+<p>Mon père y fut invité, ainsi que les premiers officiers de son grade,
+car il était capitaine.</p>
+
+<p>Les honneurs de la soirée étaient faits par la fille du riche gentleman.
+Celle-ci était le bonheur, l'idole et l'unique héritière de son père. À
+l'ouverture du bal, le shérif engagea sa fille à choisir pour cavalier
+l'homme le plus haut placé dans le monde par ses distinctions sociales:
+la jeune personne répondit qu'elle n'accorderait cette faveur qu'au plus
+charmant, et tendit la main à mon père. Cette flatteuse préférence
+enivra l'orgueilleux capitaine, car elle attira sur lui l'attention<span class="pagenum"><a id="Page_6">[6]</a></span>
+générale, et le brillant officier fut dès ce moment le sujet de toutes
+les causeries. Dès lors une modification complète s'opéra dans les idées
+de mon père, et lui fit concevoir des désirs que, sans cet événement, il
+n'eût jamais soupçonnés.</p>
+
+<p>La fille du shérif avait vingt-huit ans, les traits prononcés, la
+tournure sans grâce. Ses gestes, ses allures et le son de sa voix
+avaient quelque chose de masculin et de peu agréable; mais elle était
+riche, et en parant ses imperfections des splendeurs de la fortune, elle
+les rendait intéressantes.</p>
+
+<p>Naturellement, ou par l'exemple du monde, mon père était très-égoïste.
+Son ambition, prenant un nouveau point de départ, lui fit abandonner le
+chemin de l'amour et considérer la richesse et la beauté comme des dons
+semblables. Les constantes attentions de l'héritière, en élevant mon
+père au-dessus de ses rivaux, lui donnèrent encore le désir de les
+vaincre complétement par l'éclat d'une triomphante victoire, et ceux
+dont il avait autrefois envié le sort devinrent alors jaloux de lui.</p>
+
+<p>Ce dernier succès fut le voile sous lequel disparurent les vivants
+souvenirs de sa première affection; car son premier amour passa bientôt
+dans son esprit à l'état de folie de jeunesse. L'or devint son unique
+idole, car il avait cruellement ressenti les humiliantes souffrances de
+la pauvreté. Il prit donc la résolution de sacrifier son c&oelig;ur au dieu
+de la fortune, et n'attendit plus qu'un instant favorable pour dévoiler
+son apostasie envers l'amour. Il appelait sa conduite prudence,
+sagesse, nécessité, essayant ainsi d'en dissimuler le cruel et froid<span class="pagenum"><a id="Page_7">[7]</a></span>
+égoïsme. Ses lettres à l'aimante jeune fille si lâchement trahie
+devinrent moins longues, moins expansives, moins tendres; l'intervalle
+entre chaque jour de cette correspondance fut d'une interminable
+longueur; puis enfin elle cessa tout à fait, et la pauvre enfant fut
+entièrement convaincue de son abandon. Elle pleura ses illusions, son
+bonheur et sa jeunesse à jamais flétrie par d'inconsolables regrets; car
+la malheureuse fille resta fidèle aux serments violés par le trompeur
+oublieux.</p>
+
+<p>Mon père consacra donc tous ses loisirs à sa nouvelle conquête, et finit
+par lui donner son nom. Mais pourquoi nous arrêter ainsi sur un
+événement si commun dans le monde? N'arrive-t-il pas journellement que
+nous jetons loin de nous la vertu et la beauté, pour prendre la laideur
+et la richesse, quoique ce soit le diable qui nous les donne?</p>
+
+<p>Une fois initié aux affaires embrouillées du shérif, mon père découvrit
+que la fortune de sa femme était des plus médiocres. Désespéré de s'être
+si aveuglément laissé éblouir par les luxueuses apparences d'une fausse
+splendeur, il rentra au régiment avec la conscience peu satisfaisante
+d'avoir mérité sa punition. Non-seulement par l'excès des exigences de
+la dame, mais encore pour continuer la parade de son élévation, il
+dépensa en bals et en festins une bonne partie de la dot, et six mois
+après mon père quittait l'armée sous le faux prétexte d'une maladie de
+poitrine, mais véritablement pour se retirer à la campagne et y végéter,
+en attendant mieux, dans les privations d'une tardive et sévère<span class="pagenum"><a id="Page_8">[8]</a></span>
+économie.</p>
+
+<p>Le savant Malthus n'avait pas encore éclairé le monde, et chaque année
+mon père enregistrait à contre c&oelig;ur dans la Bible de la famille la
+naissance d'un fardeau vivant. Des dépenses inévitables le fatiguèrent
+tellement, qu'il s'attrista et perdit le courage de tâcher d'y pourvoir.
+Sur ces malheureuses entrefaites, un legs lui fut laissé, et, en
+relevant son affaiblissement moral, cette bonne fortune augmenta, s'il
+était possible, son système d'économie et ses désirs d'amasser de
+l'argent.</p>
+
+<p>Cette avare occupation devint alors l'unique emploi de son temps; il y
+concentra toutes ses facultés, et fut enfin ce que l'on appelle un homme
+prudent. Si un pauvre parent se hasardait à venir demander à mon père
+l'appui d'un secours, il lui était refusé au milieu de phrases sonores
+qui élevaient au-dessus de toute considération les devoirs qu'il avait à
+remplir envers sa femme, et les nécessités sans cesse renaissantes d'un
+essaim d'enfants dont le chiffre n'était pas encore arrêté.</p>
+
+<p>Plus la fortune de mon père prenait d'accroissement, et plus il
+s'entourait des apparences de la misère, plus il criait contre le prix
+déraisonnable de toutes les denrées. Son avarice, en ne se relâchant
+jamais que pour lui-même, mettait dans sa tête des idées absurdes.
+D'abord il se persuadait et essayait de persuader aux autres qu'il était
+au-dessus de ses moyens de nous envoyer en pension, parce que
+l'éducation coûtait bien au delà de sa valeur; il partait de là pour
+prouver encore que ses études à Westminster ne lui avaient été ni<span class="pagenum"><a id="Page_9">[9]</a></span>
+utiles ni agréables, et n'avaient apporté aucun changement à la
+direction de sa vie, puisqu'il n'avait point relu les livres grecs et
+latins qu'il avait été forcé d'y apprendre.</p>
+
+<p>Cependant, disait-il, je ne suis ni plus sot ni plus ignorant qu'un
+autre: tout ce que l'on doit savoir, c'est la valeur de l'argent, les
+avantages qu'il procure et la nécessité d'en amasser beaucoup; la
+science vient quand on en a besoin. Car il croyait peut-être à la
+doctrine du talent inné, en trouvant qu'il n'était nécessaire de
+s'instruire qu'au moment de faire le choix d'une profession. Comme il me
+destinait, ainsi que mon frère, à celle des armes, nos études devaient
+se borner à la plus légère superficie de toutes les sciences. Mon père
+détestait les superflus onéreux; d'ailleurs il avait observé dans son
+régiment que ceux qui étaient instruits étaient les plus niais et les
+plus pédants, et que la profondeur de leur érudition ne les avançait pas
+d'une ligne dans la carrière militaire.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="II"></a>II</h2>
+
+
+<p>Mon frère James, garçon à peu près de mon âge (nous étions entre neuf et
+dix ans), avait un caractère doux, inoffensif, généreux. Il ne se
+plaignait jamais de la tristesse de notre vie, mais il en souffrait<span class="pagenum"><a id="Page_10">[10]</a></span>
+passivement. Quant à moi, j'étais sans cesse grondé par mon père, car,
+en suivant les caprices de mon imagination, je me révoltais violemment
+contre le frein qu'il voulait y mettre, et les entraves de sa volonté,
+le transport de ses furieuses colères ne servaient qu'à augmenter mon
+vif penchant pour l'indiscipline. Entre les mille rigueurs qui bornaient
+l'étroit horizon de notre liberté, il en était une que je n'ai jamais pu
+admettre: celle de nous promener dans le jardin sans jamais en franchir
+les allées.</p>
+
+<p>Mon frère se soumettait tranquillement à cette règle, tandis que
+j'allais chercher une compensation à ce plaisir restreint en maraudant
+dans les propriétés voisines, d'où je revenais les mains et les poches
+remplies de racines, de fruits et de fleurs. En outre de la monotone
+promenade du jardin, nous avions celle plus monotone encore d'une route
+peu fréquentée qui longeait la maison, et pendant que le pacifique James
+arpentait lentement l'espace fixé, je grimpais sur les collines, et là,
+riche de mes frauduleuses récoltes, je passais une grande partie du jour
+mangeant, dormant, rêvant, sans être préoccupé une seule minute de
+l'accueil qui attendait mon retour.</p>
+
+<p>À la nuit tombante, j'abandonnais ma solitude aérienne pour les eaux
+bleues du lac dans lequel j'appris à nager. Les coups qui célébraient
+mes rentrées nocturnes ne changeaient rien à mes projets pour le
+lendemain, car je les réalisais avec autant d'insouciance pour leurs
+mauvais résultats que j'avais, avec la même perspective, réalisé ceux<span class="pagenum"><a id="Page_11">[11]</a></span>
+de la veille. Je détestais les réprimandes, les sermons, les maîtres,
+les curés, enfin tous ceux qui se prétendent sages et qui ne sont
+qu'ennuyeux.</p>
+
+<p>Loin d'intimider mes passions et de les contraindre, la cruelle sévérité
+de mon père ne faisait qu'en décupler les forces, et je recherchais
+toujours et plus avidement que les autres les actions dangereuses à
+tenter ou qu'il m'était défendu de faire; car c'était précisément celles
+qui s'emparaient avec le plus de force de mon esprit, et j'étais
+incapable de résister à cet entraînement qui me poussait à la
+désobéissance avec une joie d'esclave emporté par le courant d'une
+révolte.</p>
+
+<p>Si, à la place de ses brutales remontrances, mon père m'eût témoigné un
+peu d'affection ou même un semblant d'amitié, je serais resté doux et
+gentil, comme je l'étais aux premiers jours de mon enfance. Mais les
+privations, les coups, les pénitences aigrirent mon caractère; et ce
+sont les seules preuves d'amour paternel dont je puisse me souvenir.</p>
+
+<p>Mon père possédait depuis fort longtemps un affreux corbeau, pour lequel
+il avait, malgré sa sécheresse de c&oelig;ur, une profonde amitié. Ce
+corbeau, qui était vieux, laid, sale, boiteux, passait sa vie à rôder
+solitairement dans le jardin, et détestait les enfants, car lorsque nous
+apparaissions à la porte il accourait vers nous en jetant des cris de
+fureur et nous chassait de son domaine. Bien certainement je ne lui
+eusse jamais disputé la possession de ce territoire, s'il n'eût mis
+tant de méchanceté à en constater les droits. Mais le sauvage égoïsme<span class="pagenum"><a id="Page_12">[12]</a></span>
+de cette odieuse bête, soutenu par mon père, nous la faisait considérer
+comme le second tyran du logis.</p>
+
+<p>Il était hideux à voir; sa démarche chancelante sur des pattes roidies
+par les années et aussi dures que l'écorce d'un liége, son regard lourd
+et faussement engourdi donnaient à son approche quelque chose
+d'effrayant. Mon frère en avait peur: quant à moi, il ne m'inspirait
+qu'un invincible dégoût. L'affreuse bête passait la moitié du jour
+couchée au soleil, sur la crête d'un mur contre lequel était appuyé un
+des pruniers du jardin et le plus productif. La privation de ces prunes
+délicieuses, dont le corbeau défendait énergiquement la possession,
+augmenta notre haine et nous fit enfin, épuisés de patience, concevoir
+le projet de nous en rendre maîtres.</p>
+
+<p>Avant d'en arriver à de trop vives représailles, nous essayâmes de le
+déloger amicalement, d'abord par des offres de fruits, de viandes qu'il
+aimait, puis enfin par de douces paroles.</p>
+
+<p>Mais tout échoua devant l'impassible regard d'un &oelig;il flasque et
+vitreux. L'entêtement raisonné de la méchante bête, qui semblait deviner
+nos désirs, l'impossibilité de satisfaire ces désirs et la rage de nous
+voir vaincus nous rendirent tout à fait furieux. Nous eûmes alors
+recours aux procédés qu'on employait si souvent envers nous, procédés
+sans réplique, qui étaient de rosser d'importance la maligne bête. Mais
+nous étions trop faibles pour agir avec efficacité sur sa vieille
+carcasse, car les pierres et les coups de bâton l'atteignirent à peine;<span class="pagenum"><a id="Page_13">[13]</a></span>
+il fallait y renoncer et attendre une meilleure occasion. Le soir de la
+bataille, je demandai justice au jardinier en lui exposant nos griefs
+contre le corbeau; mais, dans la crainte de déplaire à son maître, le
+jardinier nous donna tort et se moqua de notre gourmandise.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette orageuse journée, en jouant sur la route avec la
+petite fille d'un de nos voisins, je fus entraîné à lui offrir des
+fruits, car, ayant soif, elle voulait nous quitter, et son départ eût
+suspendu nos plaisirs. Sans être vus, même de mon père, nous entrâmes
+tous les deux dans le jardin avec l'intention de remplir clandestinement
+nos poches de poires. Mais au moment où, joyeux de notre mystérieuse
+escapade, nous commencions notre récolte, le corbeau fondit sur nous et
+saisit la petite fille par la manche de sa robe. Éperdue d'épouvante et
+trop effrayée pour se débattre, la pauvre enfant jeta un cri d'angoisse,
+auquel je répondis en me précipitant sur le corbeau.</p>
+
+<p>À mon approche, le monstre tourna sa fureur contre moi, et son bec de
+fer mordit violemment ma main, à laquelle il se cramponna. Mais,
+insensible à la douleur, car la colère de voir couler les larmes de ma
+compagne, que j'aimais tendrement, m'avait rendu furieux, je saisis le
+corbeau par le cou, et le forçant de lâcher prise, je le frappai
+violemment contre l'arbre. Mais cette dure secousse ne semblait lui
+faire aucun mal. Son corps rebondissait comme une balle élastique, et
+son regard restait terne et froidement féroce. Nous combattîmes ainsi<span class="pagenum"><a id="Page_14">[14]</a></span>
+pendant quelques minutes, et ses efforts pour échapper à l'énergique
+pression de mes mains, trop faibles pour le contenir, me causèrent de
+vives douleurs. J'étais évidemment moins fort que lui, et j'allais
+succomber.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'appelais le jardinier? me demanda l'enfant, dont l'effroi avait
+suspendu les larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car il dirait à mon père que nous avons pris des poires. Je vais
+<a id="prendre">prendre</a> ce lâche oiseau; donne-moi ta ceinture.</p>
+
+<p>La petite fille me tendit le ruban bleu qui retenait les plis de sa
+robe, et je réussis, malgré mes blessures, à l'attacher au cou de notre
+ennemi. Après avoir grimpé sur l'arbre, j'attachai le ruban à une
+branche, et nous eûmes le plaisir de voir le corbeau à la portée de nos
+coups et dans l'impossibilité de se défendre.</p>
+
+<p>Nous commencions à peine à prendre notre revanche, lorsque mon frère
+arriva vers nous. La vue de mes blessures, dont il ne comprit la cause
+qu'en apercevant lié comme un criminel celui qui les avait faites,
+changea vite sa tristesse en joie, et il nous aida à assaillir le
+corbeau d'une volée de pierres.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes fatigués de ce divertissement, et que, d'après
+l'immobilité de l'oiseau, nous le jugeâmes mort, je remontai sur
+l'arbre, et je repris le ruban de notre petite amie. Le corbeau détaché
+tomba au pied du poirier. Pour compléter notre triomphante victoire, mon
+frère prit une branche de sureau et le frappa encore violemment sur la
+tête, quand tout à coup,&mdash;à notre grande surprise et surtout à notre
+grande consternation,&mdash;l'infernal oiseau s'élança dans l'air en jetant<span class="pagenum"><a id="Page_15">[15]</a></span>
+un cri aigu. Mais sa méchanceté fut sa perte; car après avoir tournoyé
+un instant au-dessus de nous, il dirigea son vol oblique contre mes
+regards, levés vers lui, et auxquels il préparait un aveuglant coup de
+bec. Je le saisis par ses ailes en criant à mon frère de ne pas fuir,
+car la terreur l'avait jeté à vingt pas de moi, et nous emprisonnâmes de
+nouveau notre invincible ennemi. Mais il était enfin comme anéanti. Son
+regard terrifiant se voilait des ombres de la mort, le sang coulait de
+son bec entr'ouvert et ses ailes battaient la terre. J'avais le pied sur
+sa queue à moitié arrachée, et cependant l'expirante bête employait
+encore son dernier souffle à la conservation de sa vie. J'étais aussi
+ensanglanté que le corbeau, qui mourut enfin sous nos piétinements.</p>
+
+<p>Nous lui attachâmes une pierre au cou, afin de cacher son corps et notre
+impardonnable crime dans la profondeur de l'étang. Ce duel est le
+premier et le plus redoutable que j'aie jamais eu. Je le raconte,
+quoiqu'il soit puéril, non-seulement parce qu'il s'est fortement imprimé
+dans ma mémoire, mais ensuite parce que la revue de ma vie m'a prouvé
+qu'il fut l'anneau auquel se sont liées toutes mes actions. Cet
+événement est une preuve que, jusqu'à une certaine limite, je puis
+supporter les ennuis et les vexations, mais qu'une fois révolté contre
+ma chaîne, je la brise sans souci, sans crainte, sans arrière-pensée,
+sans réflexion surtout. Je vois le but, je le saisis sans regarder ni en
+avant ni en arrière.<span class="pagenum"><a id="Page_16">[16]</a></span></p>
+
+<p>Cette brusque révélation d'une nature fort patiente, mais inexorable
+dans la démonstration de sa force trop longtemps contenue, est un grand
+défaut, et ce défaut m'a donné de vifs, de profonds remords; car j'ai
+tué sans justice, par violence, dans des circonstances où les
+corrections eussent été suffisantes. En commettant une action que mon
+emportement me faisait trouver naturelle et justiciable, ceux qui en
+souffraient ou qui vivaient avec moi la considéraient comme une horrible
+vengeance.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="III"></a>III</h2>
+
+
+<p>D'après le règlement établi dans notre famille par les convictions de
+mon père sur l'inutilité de l'enseignement précoce, on nous laissa
+jusqu'à l'âge de dix ans sans nous apprendre à lire.</p>
+
+<p>J'étais à cette époque d'une taille élancée, grand, maigre, gauche dans
+tous mes mouvements, surtout en présence de mon terrible père.</p>
+
+<p>En me voyant si rapidement atteindre la stature d'un adolescent, ma
+famille commença à entrevoir la nécessité de me mettre au collége, et on
+s'occupa journellement à discuter l'instant précis de ce départ et du
+choix à faire de la maison d'enseignement.<span class="pagenum"><a id="Page_17">[17]</a></span></p>
+
+<p>Comme mes parents n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur la solution
+de ces importantes affaires, elles traînèrent en longueur, et ne se
+seraient peut-être jamais résolues si un événement puéril, et même
+trivial, n'était venu couper court à toutes leurs discussions.</p>
+
+<p>La fatigante oisiveté qui absorbait lentement les longues heures du
+jour, en laissant mon esprit occupé à la recherche des distractions, me
+conduisait naturellement à mal faire, et cela parce que je ne savais que
+faire.</p>
+
+<p>Un jour donc, excédé d'ennui et de dés&oelig;uvrement, j'entrai au
+jardin, malgré la défense que nous avions reçue de ne jamais y
+reparaître, éternelle expiation de la mort du corbeau. Mon frère m'avait
+suivi. Je grimpai lestement sur un pommier, et nous nous amusâmes, moi à
+lui jeter des pommes, lui à riposter à mes agaceries par la dégringolade
+de celles qu'il atteignait avec des projectiles. Au milieu de
+l'animation d'un plaisir qui provoquait nos éclats de rire, nous fûmes
+violemment interrompus par cette foudroyante exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les voleurs!</p>
+
+<p>C'était la voix de mon père.</p>
+
+<p>James voulut s'enfuir, mais, pris par l'oreille, il fut contraint
+d'attendre que mon père m'eût jeté en bas de l'arbre. Lorsque nous nous
+trouvâmes tous deux en sa possession, il nous dit d'un ton furieux:</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, brigands!</p>
+
+<p>Je m'attendais aux inévitables coups de canne dont mon père gratifiait<span class="pagenum"><a id="Page_18">[18]</a></span>
+si généreusement nos épaules pour la moindre faute; mais il passa devant
+la maison sans s'y arrêter, traversa la route et se dirigea vers la
+ville.</p>
+
+<p>Nous marchâmes ainsi pendant une heure et sans échanger la moindre
+parole. Moi, je suivis mon père d'un air bourru, tandis que le pauvre
+James, ivre de peur, trébuchait à chaque pas, et, sans ma main qui
+saisit la sienne, il serait infailliblement tombé de faiblesse et
+d'épouvante.</p>
+
+<p>Arrivés à l'extrémité de la ville, mon père questionna un marchand assis
+devant sa porte, et d'après la réponse qui lui fut faite, il se dirigea
+d'un air superbe vers un sombre édifice entouré de hautes murailles.
+Nous suivîmes automatiquement notre majestueux conducteur dans un long
+passage, au bout duquel se trouvait une porte massive, lourde et chargée
+de serrures comme celle d'une prison. Mon père frappa, le domestique qui
+ouvrit nous fit traverser d'abord une immense salle remplie d'ombre et
+d'une atmosphère glaciale, puis enfin il nous laissa dans un petit
+parloir sévèrement et tristement meublé de quelques chaises.</p>
+
+<p>Après dix minutes d'une silencieuse attente, minutes dont l'anxieuse
+longueur me parut éternelle, un petit homme parut. La tête de cet homme,
+renversée en arrière, soit dans le dessein de relever par la fierté de
+cette pose la médiocre apparence de sa frêle personne, soit par
+l'habitude de regarder du haut en bas son interlocuteur en le toisant
+comme une bête de somme, donnait à sa physionomie, à demi cachée sous de
+grandes lunettes bleues, quelque chose de faux, de lâche et de<span class="pagenum"><a id="Page_19">[19]</a></span>
+servilement bas. Les grandes boucles d'argent qui reluisaient sur ses
+souliers, le col étroit qui emprisonnait son cou comme un carcan de fer,
+ajoutaient à la première impression produite par son aspect un air
+précis, froid et terriblement méthodique pour l'imagination d'un enfant.</p>
+
+<p>Le regard rapide de ses yeux de faucon, sous ses lunettes relevées,
+tomba d'abord sur mon père, et, quand il nous eut également examinés, il
+comprit sans doute le but de notre visite, car il avança une chaise à
+mon père, et d'un signe brusque et impératif il nous engagea tous deux à
+nous asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit mon père après avoir répondu à la profonde salutation du
+petit homme, vous êtes, je crois, monsieur Sayers?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous disposer de deux places dans votre pension?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répliqua mon père, maintenant, monsieur, voulez-vous vous
+charger de ces indomptables vagabonds qui me rendent fort malheureux,
+car il m'est impossible d'en obtenir respect et obéissance? Celui-ci,
+continua mon père en me désignant, fait plus de mal, cause plus de
+tourments et de discorde dans ma maison que ne le font ici, bien
+certainement, vos soixante pensionnaires.</p>
+
+<p>En entendant ces paroles, le pédagogue remit ses lunettes sur le bout
+pointu de son nez, et me regarda en dessous. Ses deux mains se
+joignirent comme rapprochées par l'étreinte d'un bouleau correcteur, et<span class="pagenum"><a id="Page_20">[20]</a></span>
+il jeta à mon père un coup d'&oelig;il oblique.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mauvais garçon, ajouta mon père, qui comprit l'éloquente réponse de
+son interlocuteur, a un naturel féroce, sauvage; je le crois
+incorrigible.</p>
+
+<p>Un petit ricanement déplissa les lèvres froncées du maître.</p>
+
+<p>&mdash;Incorrigible! s'écria-t-il en faisant un pas vers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et tout à fait. Il montera un jour sur l'échafaud si vous ne
+fouettez énergiquement le diable qu'il a dans le corps. Je l'ai vu
+commettre ce matin un acte de déloyauté, d'insubordination, de félonie,
+pour lequel il mérite la corde. Mais je me contente de satisfaire ma
+juste fureur par son exil, et c'est, je vous assure, trop d'indulgence.
+Mon fils aîné, que voici, est déjà gâté par les insinuations de ce
+vaurien, dont il a eu la faiblesse de se faire le complice. Cependant il
+y a plus à espérer de sa nature, qui est douce, tranquille, et que le
+travail polira complétement.</p>
+
+<p>Quand mon père eut enfin achevé la longue énumération de nos crimes,
+dont je supprime les trois quarts, il prit avec M. Sayers les
+arrangements indispensables, nous recommanda encore chaleureusement à
+toutes les rigueurs de sa domination et sortit du parloir sans même nous
+regarder.</p>
+
+<p>Je souffris mortellement de cet insensible abandon, et je restai bouche
+béante, immobile, terrifié, ne comprenant que trop la cruauté de la
+conduite de mon père, qui nous arrachait sans commisération du lieu de
+notre enfance, des bras de notre mère, dont il ne nous avait même pas<span class="pagenum"><a id="Page_21">[21]</a></span>
+été permis de rencontrer le regard. Cet exil, ce pouvoir étranger, cette
+maison à l'extérieur horrible, me causaient une si vive impression, que
+je ne m'aperçus pas que j'étais poussé par M. Sayers dans une vaste et
+triste cour, au milieu d'une quarantaine d'enfants. En les voyant tous,
+grands et petits, se grouper autour de moi, en entendant leurs questions
+déplacées, leurs rires moqueurs, je repris mes sens, et je souhaitai de
+toutes les puissances de mon âme que la terre s'entr'ouvrît pour me
+dérober à leur insolente inspection et à la misérable existence qui
+m'était promise.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur gonflé par les larmes que je n'osais répandre, je demandai
+intérieurement au ciel, avec une énergie bien au-dessus de mon âge, la
+fin de ma vie, et je venais d'atteindre à peine ma neuvième année!</p>
+
+<p>Eh bien! si à cette époque il m'eût été permis d'apercevoir l'avenir qui
+m'attendait, je me serais brisé la cervelle contre le mur auquel je
+m'appuyai, morne, stupide de chagrin, sans voix et sans regard.</p>
+
+<p>Le caractère tranquille et doux de mon frère le rendait capable de
+supporter patiemment sa destinée; mais sa figure pâle et triste, mais
+l'imperceptible tremblement de ses mains, la lourdeur de ses paupières,
+la faiblesse de sa voix, montraient que, si nos souffrances étaient
+dissemblables dans l'expression, elles avaient la même force et nous
+oppressaient également le c&oelig;ur. Quoique je me sois constamment trouvé
+malheureux pendant mes deux années de collége, les douleurs qui
+marquèrent le premier jour de mon installation se sont plus fortement<span class="pagenum"><a id="Page_22">[22]</a></span>
+encore que les autres gravées dans mon souvenir. Je me rappelle que le
+soir, au souper, il me fut impossible de porter jusqu'à mes lèvres,
+tremblantes de fièvre, l'immonde nourriture qui nous fut servie en
+portions d'une cruelle mesquinerie.</p>
+
+<p>Je ne trouvai un peu de soulagement que dans le misérable grabat qui me
+fut assigné loin de mon frère, car déjà on nous séparait.</p>
+
+<p>Lorsque les lumières furent éteintes, et que les ronflements de mes
+nouveaux camarades m'eurent laissé en pleine liberté, je me pris à
+pleurer amèrement, et mon oreiller se mouilla de mes larmes. Si le
+frôlement d'une couverture ou la respiration d'un dormeur éveillé
+troublait le silence, j'étouffais vivement le bruit de mes sanglots; et
+la nuit s'écoula dans l'épanchement de cette surabondante douleur.</p>
+
+<p>Je m'endormis vers le matin; mais cette heure de repos fut courte, car
+au point du jour on m'éveilla brusquement, et sitôt habillé il fallut
+descendre dans les salles d'étude.</p>
+
+<p>Les enfants élevés sous l'oppression brutale, cruelle et absolue d'un
+maître sans c&oelig;ur, perdent complétement les bons instincts qui gisent
+au fond des natures en apparence les plus mauvaises. La brutalité leur
+révèle leurs forces, les décuple pour le mal, en comprimant les efforts
+généreux qu'elles pourraient leur faire entreprendre si elles étaient
+doucement dirigées vers le bien. Mais la parole sans réplique d'une
+volonté supérieure par ordre, et non par mérite, mais la froide cruauté
+des punitions, souvent injustes, en aigrissant le caractère à peine<span class="pagenum"><a id="Page_23">[23]</a></span>
+formé d'un enfant, étouffe ses bonnes dispositions, en donnant naissance
+à la ruse, à l'égoïsme et au mensonge, car ce sont alors les seuls
+moyens de défense qu'il puisse opposer à d'indignes traitements.</p>
+
+<p>Après le sonore appel de la cloche qui nous réunissait dans la salle, le
+professeur parut, sa férule à la main. C'était encore, comme le maître
+de la maison, un pédagogue du vieux temps, à l'air dur, à la physionomie
+froide, revêche, ennuyée. Il avait aussi une croyance absolue dans
+l'efficacité des coups, et la prouvait continuellement en les employant
+dans toutes les circonstances où la sagesse de l'élève paraissait
+douteuse. Cette pension, dans laquelle on n'entendait depuis le matin
+jusqu'au soir que des cris, des pleurs, des murmures de rébellion et des
+sanglots d'épouvante, ressemblait bien plus à une maison de correction
+qu'à une académie de sciences; et quand je songeais aux recommandations
+qu'avait faites mon père de ne point m'épargner la verge, je sentais
+dans tout mon corps un vif tressaillement, et mon c&oelig;ur palpitait
+d'effroi.</p>
+
+<p>Comme mon temps de pension a été, depuis le premier jusqu'au dernier
+jour, une horrible souffrance, je suis obligé d'en raconter les détails,
+non-seulement parce qu'elle a cruellement influé sur mon caractère, mais
+encore parce que ces rigueurs des maisons d'enseignement, quoique bien
+modérées aujourd'hui, sont cependant encore commises à la sourdine sur
+les enfants pauvres, ou qu'un motif de haine particulière livre à la
+tenace rancune d'un professeur.<span class="pagenum"><a id="Page_24">[24]</a></span></p>
+
+<p>Pour suivre à la lettre les ordres de mon père, on me fouettait tous les
+jours, et à toutes les heures une volée de coups de canne m'était
+administrée. Je m'étais habitué si bien à ces horribles traitements que
+j'y étais devenu insensible, et que les heureuses améliorations qu'ils
+apportèrent dans mon caractère furent de le rendre entêté, violent et
+fourbe.</p>
+
+<p>Mon professeur proclama enfin que j'étais l'être le plus sot, le plus
+ignare et le plus incorrigible de la classe. Sa conduite à mon égard
+prouvait et motivait la vérité de ses paroles. Car ses plus terribles
+punitions ne faisaient naître en moi qu'un âcre ressentiment, sans même
+m'inspirer le désir de m'y soustraire par un peu d'obéissance. J'étais
+devenu non-seulement insensible aux coups, mais à la honte, mais à
+toutes les privations. Si mes maîtres se fussent adressés à mon c&oelig;ur,
+si le sentiment de ma dégradation intellectuelle m'eût été représenté
+avec les images du désespoir que je pouvais répandre dans la vie de ma
+mère, mon esprit se fût plié à des ordres amicalement grondeurs; mais la
+bonté, la tendresse étaient bien inconnues à des êtres qui martyrisaient
+sans pitié un misérable enfant. Et, sous le joug du despotisme sauvage
+qui me courbait comme un esclave exécré, j'ajoutai à tous les mauvais
+instincts de ma nature, si indignement asservie, une obstination contre
+laquelle se brisaient toutes les volontés.</p>
+
+<p>Je devins encore vindicatif, et, par d'injustes représailles, brutal et
+méchant envers mes camarades, sur lesquels je déchargeais ma colère...
+La peur me gagna non leur amitié, mais leur respect, et si je n'étais<span class="pagenum"><a id="Page_25">[25]</a></span>
+pas supérieur à tous par mon application ou mes progrès dans l'étude, je
+l'étais du moins par la force corporelle et par l'énergie de ma volonté.
+J'appris ainsi ma première leçon, de la nécessité de savoir se défendre
+et ne compter que sur soi-même. À cette rigide école mon esprit gagna
+une force d'indépendance que rien ne put ni comprimer ni affaiblir. Je
+grandissais en courage, en vigueur d'âme et de corps, dans mon étroite
+prison, comme grandit, malgré le vent destructeur des tempêtes, un pin
+sauvage dans la fente d'un rocher de granit.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="IV"></a>IV</h2>
+
+
+<p>En augmentant de vigueur, mes forces corporelles me rendirent adroit et
+leste dans tous les jeux et dans tous les exercices de la gymnastique.
+J'acquis en même temps la malice, la finesse et la rouerie d'un singe.
+Résolu à ne jamais rien apprendre, je réservais pour le plaisir toute la
+vivacité, toute la fougue de mon esprit; je dominais si entièrement mes
+camarades, qu'ils me choisirent pour chef dans tous leurs complots de
+rébellion. Lorsque je fus certain de l'ascendant que j'avais sur eux, je
+songeai à la possibilité de me venger de M. Sayers; mais, avant<span class="pagenum"><a id="Page_26">[26]</a></span>
+d'arriver à lui, je voulus essayer ma puissance sur le sous-maître.
+Après avoir fait un choix parmi les élèves les plus forts et les plus
+intrépides, je leur communiquai mon intention, à laquelle ils
+applaudirent avec des transports de joie et de reconnaissance.</p>
+
+<p>Tout bien projeté, discuté, arrangé, nous attendîmes la première sortie.</p>
+
+<p>Une fois par semaine, on nous faisait faire dans la campagne une longue
+promenade, et le pédagogue désigné pour être le support de notre colère
+était d'ordinaire le surveillant qui nous accompagnait.</p>
+
+<p>Le jour de sortie arriva le surlendemain, à la grande satisfaction de
+notre impatience. Nous partîmes joyeusement pour la campagne, et le
+maître arrêta notre course sous l'ombre d'un grand bois de chênes et de
+noisetiers. Les élèves qui ignoraient le complot se dispersèrent dans le
+taillis, tandis que ceux qui étaient initiés à la préparation de la
+bastonnade attendirent le signal en armant leurs mains du bouleau
+vengeur. Le sous-maître s'était solitairement assis, un livre à la main,
+sous l'ombre d'un arbre. Nous approchâmes de lui en silence, et lorsque
+la position de la bande en révolte m'eut assuré la victoire, je sautai
+sur notre ennemi, que je maintins immobile en le saisissant par les
+bouts de sa cravate nouée en corde. Au cri d'effroi et au geste violent
+qu'il fit pour se dégager de ma furieuse étreinte, mes compagnons
+tombèrent les uns sur ses jambes, les autres sur ses bras, et nous
+réussîmes, après de prodigieux efforts, à le jeter sans défense<span class="pagenum"><a id="Page_27">[27]</a></span>
+sur le gazon. Nous eûmes alors l'indicible plaisir de lui rendre largement
+les coups que nous en avions reçus, entre autres un échantillon du fouet
+dont il garda longtemps le visible souvenir.</p>
+
+<p>Je fus aussi insensible à ses cris, à ses prières et à ses plaintes,
+qu'il l'avait été aux sanglots de mes souffrances et je laissai à demi
+mort de rage, de honte, d'indignation et de douleur.</p>
+
+<p>À notre retour au collége, notre maître et pasteur (car M. Sayers était
+ecclésiastique) resta stupéfait en entendant la narration de notre
+conduite: il commença à comprendre jusqu'à quel point nous étions
+irrités contre les règlements de sa maison, et de quels emportements la
+colère nous rendait capables. L'idée terrible que le sous-maître lui
+donna de ma violence éveilla la crainte que la sainteté de sa vocation
+et de sa robe sacerdotale ne fût pas plus respectée que ne l'avait été
+le grade de premier maître d'étude. M. Sayers comprit qu'ayant une fois
+goûté les douceurs de la victoire, nous serions assez présomptueux pour
+refuser nettement d'obéir à ses ordres, que le mauvais exemple de ma
+rébellion et mon influence pernicieuse, en encourageant les élèves dans
+l'indiscipline, nuiraient à son autorité, qui deviendrait alors de jour
+en jour plus faible et plus chimérique.</p>
+
+<p>Ce châtiment si durement infligé au professeur confondit son esprit en
+lui ouvrant les yeux sur la nécessité de prendre, pour préserver
+l'avenir, des mesures fermes et décisives: il lui conseilla de faire un
+exemple en me punissant sévèrement avant que je devinsse assez<span class="pagenum"><a id="Page_28">[28]</a></span>
+audacieux pour comploter quelque méchanceté contre lui. Sa prévoyance et
+ses précautions étaient trop tardives.</p>
+
+<p>À la classe du soir, le lendemain, M. Sayers entra, et s'assit sur
+l'estrade à la place du maître. Quand il eut promené sur nous son &oelig;il
+de faucon, redressé ses lunettes, il m'appela d'une voix dure. Comme de
+jeunes chevaux qui viennent d'apprendre tout nouvellement leur force et
+leur pouvoir, les élèves bondissaient sur leurs siéges, et les
+énergiques soufflets appliqués par les professeurs n'arrêtaient pas leur
+turbulente agitation. J'escaladai mon banc, et je parus devant M.
+Sayers, non pas comme autrefois, pâle, tremblant, mais le regard
+hautain, le pied ferme, le front calme, et, par moquerie de la tenue de
+mon juge, audacieusement renversé en arrière. L'air sévère du prêtre ne
+me fit pas rougir. Mon &oelig;il se fixa hardiment sur le sien, et
+j'attendis son accusation avec arrogance.</p>
+
+<p>Après avoir froidement écouté le récit de ma faute, je répondis en
+énumérant les griefs que j'avais à venger, et je plaidai, non pas ma
+cause, mais celle de mes camarades. Sans attendre la fin de ma défense,
+M. Sayers me frappa à la figure, et cela si violemment, que mes dents
+s'entrechoquèrent. Je devins furieux, et par un effort soudain, plutôt
+irréfléchi que calculé, je saisis le féroce directeur par les jambes, je
+le renversai en arrière, et il tomba lourdement sur la tête. Les
+professeurs accoururent à son secours, mais les élèves ne firent pas un
+geste; ils ricanaient entre eux, attendant avec anxiété le résultat de
+ma brusque revanche. Peu désireux d'être saisi par le sous-maître déjà<span class="pagenum"><a id="Page_29">[29]</a></span>
+bâtonné, qui, entre la peur que je lui inspirais et ses devoirs envers
+son chef, demeurait irrésolu, je m'élançai hors de la classe.</p>
+
+<p>J'avais pris depuis longtemps la détermination de quitter le collége;
+l'invincible effroi que m'inspirait mon père avait toujours mis un
+sérieux obstacle à ce projet. Mais en me promenant dans la cour du
+pensionnat, je résolus de ne jamais y remettre les pieds, et de m'évader
+le soir même. Depuis deux ans que duraient mes souffrances, elles
+avaient tellement accablé ma patience, qu'il était impossible de songer
+à la mettre plus longtemps à l'épreuve. J'étais désespéré, et par
+conséquent sans espoir de résignation et sans peur de personne.</p>
+
+<p>Vers la nuit tombante, je reçus l'ordre par un domestique de rentrer
+dans la maison; l'impossibilité d'un départ subit me contraignait
+forcément à l'obéissance, et, après quelques minutes d'hésitation, je le
+suivis sans réplique.</p>
+
+<p>Un des professeurs m'enferma sans mot dire dans une chambre élevée de la
+maison, et, à l'heure du souper, on me donna un morceau de pain. C'était
+un pauvre repas, mais celui que nous faisions ordinairement n'était pas
+meilleur.</p>
+
+<p>Le lendemain, je ne vis que la servante; elle m'apporta encore la maigre
+pitance du régime des prisonniers.</p>
+
+<p>Le soir de ce même jour, on me laissa, sans doute par inadvertance, un
+bout de chandelle pour me coucher.<span class="pagenum"><a id="Page_30">[30]</a></span></p>
+
+<p>Une idée affreuse me vint à l'esprit; mais elle ne fut point dictée par
+un désir de vengeance: ce fut plutôt l'espoir de conquérir ma liberté.</p>
+
+<p>Je pris cette chandelle, et j'enflammai les rideaux de mon lit: le feu
+se propagea rapidement, et sans même avoir la pensée de m'enfuir, je
+regardais les progrès avec un plaisir joyeux et enfantin.</p>
+
+<p>Après avoir consumé les rideaux, le feu gagna le lit, la boiserie, les
+meubles, et la chambre devint le centre d'un violent incendie.</p>
+
+<p>Je commençais à suffoquer de chaleur et d'étourdissement, car une
+épaisse fumée obscurcissait par intervalles la brillante clarté des
+flammes. Le domestique vint reprendre sa chandelle; à son entrée, le
+vent s'engouffra par la porte et augmenta rapidement l'intensité du feu.</p>
+
+<p>&mdash;Georges, criai-je au domestique, dont la peur avait paralysé les
+mouvements, vous m'avez dit que, malgré le froid, je me passerais de
+feu; eh bien, j'en ai allumé un moi-même.</p>
+
+<p>Le valet me prit sans doute pour un démon, car il s'enfuit en jetant des
+rugissements d'épouvante et d'alarme. On accourut; l'incendie fut
+rapidement éteint, mais il avait entièrement dévoré les meubles. Je fus
+transporté dans un autre appartement, et un homme resta toute la nuit
+pour me surveiller. Cette précaution me rendit extrêmement fier, et
+doubla, à mes yeux, la terrible crainte que j'inspirais. Cependant,
+lorsque j'entendais appeler mon action sacrilége, blasphème, frénésie,
+j'en restais un peu surpris, car je n'en comprenais pas le sens. On me<span class="pagenum"><a id="Page_31">[31]</a></span>
+laissa entièrement seul pendant toute la journée, et, à mon grand
+étonnement, je ne vis point mon révérend professeur; sans doute, il se
+ressentait encore de sa chute sur la tête. Mes maîtres défendirent
+expressément aux élèves de pénétrer jusqu'à moi, et cette recommandation
+se montra encore plus sévère à l'égard de mon frère, auquel on assura
+que j'étais un être maudit, et que mon contact serait sa perdition.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette mémorable journée, je fus reconduit sous bonne
+garde au domicile paternel. Fort heureusement pour mes épaules, mon père
+était absent, car une fortune imprévue et considérable venait de lui
+être léguée.</p>
+
+<p>À son retour au logis, il feignit d'ignorer la cause de mon renvoi du
+collége; soit parce que son humeur morose s'était adoucie dans son
+enchantement d'hériter, soit par mesure politique; toujours est-il qu'il
+ne me parla nullement de mon aventure.</p>
+
+<p>Un jour, en sortant de table, il dit à ma mère:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, madame, que vous avez un peu d'influence sur l'indomptable
+caractère de votre fils. Donnez-lui vos soins, je vous prie, car je suis
+fermement résolu à ne jamais m'occuper de lui. S'il veut se conduire
+raisonnablement, gardez-le ici, sinon il faut songer à lui trouver un
+autre domicile. J'avais à cette époque à peu près onze ans.</p>
+
+<p>Après une assez vive discussion sur le prix fabuleux qu'avaient coûté
+mes deux années de collége, mon père finit par conclure qu'il avait eu
+bien tort de sacrifier tant d'argent, parce qu'il eût été tout aussi<span class="pagenum"><a id="Page_32">[32]</a></span>
+bien de m'envoyer à l'école de la paroisse, à laquelle il était obligé
+de contribuer. Et pour connaître le bénéfice que cet onéreux déboursé de
+pension avait pu rapporter en savoir, il se tourna vers moi et me dit
+brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris?</p>
+
+<p>&mdash;Appris? répondis-je en hésitant, car je craignais les suites de sa
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce la manière de répondre à votre père, lourdaud? Parlez plus
+fort, et dites <i>monsieur</i>. Me prenez-vous pour un laquais? continua-t-il
+en élevant sa voix jusqu'à un rugissement.</p>
+
+<p>Cette expression furibonde chassa de ma tête le peu de science que le
+maître m'avait enseignée avec des coups et des punitions abominables.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous appris, canaille? redit mon père, que savez-vous,
+imbécile?</p>
+
+<p>&mdash;Pas grand'chose, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous latin?</p>
+
+<p>&mdash;Latin? monsieur, je ne sais pas le latin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas le latin, idiot? comment, vous ne le savez pas? mais
+je croyais que vos professeurs ne vous enseignaient que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose encore, monsieur, le calcul.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quels progrès avez-vous faits en arithmétique?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas appris l'arithmétique, monsieur, mais le calcul et
+l'écriture.</p>
+
+<p>Mon père avait l'air encore plus stupéfait que grave. Cependant, malgré<span class="pagenum"><a id="Page_33">[33]</a></span>
+l'étrangeté de ma réponse, il continua son interrogatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous faire la règle de trois, sot que vous êtes?</p>
+
+<p>&mdash;La règle de trois, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous la soustraction, nigaud? répondez-moi: ôtez cinq de
+quinze, combien reste-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq et quinze, monsieur; et, comptant sur mes doigts, en oubliant le
+pouce, je dis: cela fait... dix-neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sot incorrigible, s'écria furieusement mon père, comment!
+Voyons, reprit-il avec un calme contraint, savez-vous votre table de
+multiplication?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle table, monsieur?</p>
+
+<p>Mon père se tourna vers sa femme et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils est complétement idiot, madame; il est fort possible qu'il
+ne sache seulement pas son nom; écrivez votre nom, imbécile.</p>
+
+<p>&mdash;Écrire, monsieur; je ne puis pas écrire avec cette plume, car ce n'est
+pas la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, épelez votre nom, ignorant, sauvage!</p>
+
+<p>&mdash;Épeler, monsieur?</p>
+
+<p>J'étais si étourdi, si confondu, que je déplaçai les voyelles.</p>
+
+<p>Mon père se leva, exaspéré de colère; il renversa la table, et se
+meurtrit les jambes en essayant de me donner un coup de pied.</p>
+
+<p>Mais j'évitai cette récompense de mon savoir en me précipitant hors de
+l'appartement.<span class="pagenum"><a id="Page_34">[34]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="V"></a>V</h2>
+
+
+<p>Malgré son augmentation de fortune, mon père n'augmenta pas ses
+dépenses. Bien au contraire, il établit un système d'économie plus
+sévère encore que celui qui régissait sa maison à l'époque de ses
+désastres. Il éprouvait plus de bonheur dans la sourde accumulation de
+ses richesses qu'il n'en avait jamais ressenti dans le cours de son
+existence, dont la jeunesse avait été pourtant si joyeusement occupée.
+L'unique symptôme de vivacité d'esprit et d'imagination que montra
+encore mon père, au milieu des soucis abrutissants de l'avarice, était
+dans l'élévation fabuleuse de ses châteaux en Espagne; mais,
+heureusement pour lui, ses chimères étaient posées sur un piédestal plus
+solide que celles de la généralité des visionnaires. Les lingots,
+l'argent monnayé, les terres, les maisons, enfin tout ce qui a une
+valeur positive et réelle, étaient les objets de ses rêves, l'unique
+espoir de son ambition.</p>
+
+<p>À ce travail de tête se joignit bientôt le travail plus sérieux de
+l'arithméticien. Mon père fit l'acquisition d'un petit livre tout rempli
+de règles de calcul, et sur lequel il chiffra, à un sterling près, la
+valeur relative de toutes les fortunes dont il pouvait espérer une<span class="pagenum"><a id="Page_35">[35]</a></span>
+parcelle. En écrivant sur les marges de ce précieux volume, son
+inséparable compagnon, le nom de ses parents, de ceux de la famille de
+sa femme, il y joignit leur âge, leur filiation, l'état moral, physique
+et financier de leur position; et quand il se fut rendu un compte exact
+de la valeur de chacun, en faisant la part des maladies, des accidents,
+de la goutte, il décida qu'on entretiendrait avec les riches une
+correspondance suivie et amicale, mais que les pauvres seraient
+entièrement expulsés du cercle des relations familières.</p>
+
+<p>Comme mon père ne se trouvait jamais dans la dure nécessité d'emprunter
+de l'argent, il éprouvait une horreur profonde pour ceux qui avaient ce
+triste besoin, et cette horreur doubla son antipathie pour la
+générosité, car il lui était difficile de débourser sans tristesse même
+la valeur d'un penny. Si, par le hasard de ses relations, mon père se
+rencontrait avec des gens dont il fût présumable ou prouvé que la
+position était précaire, il se lançait alors dans de graves discours sur
+la cherté des vivres, sur ses obligations personnelles, sur la
+prévoyance de l'avenir. Toute cette phraséologie était entremêlée de
+proverbes, de citations faisant preuves, du récit fabuleux des plus
+fabuleuses tromperies. En ajoutant à cela le témoignage de son dédain
+pour les pauvres et de son horreur pour l'aventureuse condescendance de
+prêteur, il épouvantait les plus hardis, et on renonçait promptement à
+tenter une inutile démarche; car le vol, les tortures de la faim ou le<span class="pagenum"><a id="Page_36">[36]</a></span>
+suicide étaient préférables à l'insolent refus de mon père, dont la
+fortune et l'avarice avaient fermé le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Nous ne nous sommes jamais mis à table sans un discours en trois points
+sur l'économie. Ce discours produisait l'effet ordinaire des
+remontrances et des sermons sur ma nature toujours en révolte. Je
+prenais l'ordre, la parcimonie, la prévoyance en dégoût, me jurant en
+mon âme d'être toujours généreux, prodigue et dépensier.</p>
+
+<p>L'excessive mesquinerie de nos repas, en me faisant souffrir la faim,
+m'indiqua la ruse et le vol comme les remèdes à opposer aux
+tiraillements de mon estomac. Je m'emparai donc sans scrupule des
+fruits, du vin, des confitures, pour lesquelles j'avais un goût
+particulier, et j'arrivai à satisfaire, non sans quelques soufflets,
+lorsque j'étais pris la tête dans un bol de crème, mon appétit toujours
+en éveil.</p>
+
+<p>Un jour cependant je jouai tout à fait de malheur, car les élans
+contradictoires de ma générosité, sans cesse en lutte avec l'avarice de
+mon père, m'attirèrent une scène semblable à celles dans lesquelles mon
+maître, M. Sayers, jouait le premier rôle, celui du plus fort. Mon
+action parut si monstrueuse à mon père, qu'il maudit la destinée de lui
+avoir donné un fils si infâme, et afin que mon exemple ne nuisît plus à
+mes frères et ne le ruinât pas entièrement, il résolut de se débarrasser
+de moi.</p>
+
+<p>Le crime odieux que j'avais commis, crime que mon père n'a jamais ni
+oublié ni pardonné, était celui d'avoir pris dans le buffet un pâté de<span class="pagenum"><a id="Page_37">[37]</a></span>
+pigeons, et d'avoir donné pâté et plat à une pauvre vieille femme qui se
+mourait de faim. Après son succulent dîner, la trop consciencieuse
+vieille rapporta le contenant vide du contenu, et cette démarche fit ma
+perte.</p>
+
+<p>Je maudis de tout mon c&oelig;ur l'honnêteté de la pauvresse, et, depuis
+cette époque, il m'est impossible de supporter les vieilles femmes.</p>
+
+<p>Appelée devant mon père, la mendiante écouta silencieusement ses cris,
+ses reproches, ses menaces de la faire enfermer dans une maison de
+correction; puis, lorsque mon père se fut épuisé devant cette statue,
+qui paraissait sourde et muette, il la chassa, et me fit avancer près de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes plus qu'un voleur, me dit-il d'une voix de stentor, vous
+êtes un criminel endurci, un monstre!</p>
+
+<p>Et il accompagna ces paroles de soufflets et de coups de pied.</p>
+
+<p>Je me tins ferme, aussi ferme que je m'étais tenu autrefois devant les
+fureurs de M. Sayers. J'avais tellement appris à souffrir, que les coups
+effleuraient à peine ma peau, épaissie et durcie par de nombreuses
+cicatrices.</p>
+
+<p>Lorsque les pieds et les mains de mon père furent fatigués de cet
+exercice, il me dit furieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Hors d'ici, vagabond, hors d'ici!</p>
+
+<p>Mais je ne bougeai pas, et je soutins d'un &oelig;il froid et intrépide le
+sanglant regard de ses yeux injectés de sang.</p>
+
+<p>De peur qu'on ne s'imagine que j'étais réellement un mauvais sujet et<span class="pagenum"><a id="Page_38">[38]</a></span>
+que cet excès de sévérité était urgent pour corriger mes défauts, je
+dirai que mes frères et mes s&oelig;urs ont été gouvernés avec la même
+barre de fer. La seule différence qui existât entre nous était qu'ils se
+soumettaient avec patience à ces durs traitements, tandis que rien, ni
+coups ni sermons, n'avait d'influence sur moi, et que mon
+insubordination exaspérait mon père. Mais pour montrer entièrement la
+férocité de son c&oelig;ur, un seul trait suffira.</p>
+
+<p>Quelques années après l'histoire du pâté de pigeons, mon père résidait à
+Londres. Il avait toujours eu l'habitude d'accaparer pour lui seul une
+chambre de la maison dans laquelle il serrait soigneusement les choses
+qu'il aimait, comme les vins rares, les conserves étrangères, les
+cordiaux. Ce <i>sanctum sanctorum</i> était une chambre du rez-de-chaussée
+ayant un abat-jour au-dessus de la fenêtre. Une après-midi, les enfants
+de nos voisins s'amusaient à jouer, quand tout à coup ils eurent la
+maladresse d'envoyer leur balle sur le toit plombé de la maison
+mystérieuse. Deux de mes s&oelig;urs, âgées de quatorze à seize ans, mais
+en apparence déjà de grandes et belles jeunes filles, coururent à la
+fenêtre du salon pour essayer d'attraper la balle. La plus jeune glissa
+sur le toit et fut précipitée, au travers de l'abat-jour, sur les
+bouteilles et les pots qui étaient placés sur une table au-dessous. La
+pauvre enfant fut horriblement blessée: ses mains, ses jambes et sa
+figure étaient toutes meurtries, et elle a longtemps conservé les traces
+de cette effrayante chute.</p>
+
+<p>Au cri d'alarme de ma s&oelig;ur aînée, ma mère courut à la porte de la<span class="pagenum"><a id="Page_39">[39]</a></span>
+chambre, essayant de l'ouvrir avec toutes les clefs de la maison, mais
+n'osant en forcer la serrure. Pendant ces infructueux efforts, la pauvre
+enfant pleurait en demandant du secours. Si j'avais été là, j'aurais
+enfoncé la porte, malgré la défense expresse qu'avait faite mon père de
+ne jamais pénétrer dans la chambre bleue. Enfin, ma pauvre s&oelig;ur
+attendit l'arrivée de mon père, qui était à la chambre des communes,
+dans laquelle il siégeait. Quel admirable législateur! À sa rentrée, ma
+mère l'informa de l'accident survenu, en mettant toute la faute sur la
+maladroite exigence des voisins; mais, sans écouter ses tremblantes
+explications, mon père se dirigea à grands pas vers sa chambre.</p>
+
+<p>Au bruit sonore de cette rapide approche, l'innocente coupable réprima
+ses sanglots; et lorsqu'elle parut devant son juge, pâle, effrayée, la
+figure pleine de larmes rougies par le sang de ses blessures, elle reçut
+un soufflet et fut chassée de l'appartement.</p>
+
+<p>Lorsque mon père se trouva seul, il transvasa en soupirant le vin qui
+restait encore dans les bouteilles cassées.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="VI"></a>VI</h2>
+
+
+<p>Ma famille manifesta le désir de m'envoyer à l'université d'Oxford, car
+un de mes oncles avait à sa disposition plusieurs bénéfices, et mon père
+eût été désolé d'en perdre les avantages; mais, soit dans la<span class="pagenum"><a id="Page_40">[40]</a></span>
+crainte d'être obligé d'entrer en lutte avec l'insubordination de
+mon caractère, soit dans le désir de connaître sérieusement mes goûts,
+ma famille usa d'un meilleur procédé que celui par lequel elle m'avait
+conduit chez M. Sayers. Mon père daigna me consulter sur l'urgence de ce
+prochain départ; mieux encore, il voulut bien en préciser le lieu et me
+présenter l'image de ma future position sous l'aspect le plus séduisant.</p>
+
+<p>Malheureusement pour la réalisation des espérances de mon père, je
+réfutai ses arguments à l'aide d'une parole si ferme et avec des
+manières si éloignées de toute concession, qu'il comprit enfin que je ne
+serais jamais guidé dans ma conduite ni par l'égoïsme ni par l'intérêt
+personnel.</p>
+
+<p>À ma grande joie, je fus quelques jours après conduit à Portsmouth et
+embarqué comme passager sur un vaisseau de ligne nommé le <i>Superbe</i>, qui
+allait rejoindre à Trafalgar l'escadre de Nelson.</p>
+
+<p>Le <i>Superbe</i> était commandé par le capitaine Keates. De Portsmouth, nous
+mîmes à la voile pour Plymouth, afin de prendre à bord l'amiral
+Duckworth; mais un ordre de l'amiral contraignit le vaisseau à
+stationner trois jours dans la rade, et ces trois jours furent employés
+par les officiers à maugréer tout bas contre un ordre qui retardait la
+satisfaction de leur vif désir d'être joints à l'escadre, et par les
+matelots à transporter sur le bâtiment des moutons et des pommes de
+terre de Cornwall, destinés à la table de l'amiral.</p>
+
+<p>Ce maudit délai jeta tout l'équipage dans le désespoir, car nous<span class="pagenum"><a id="Page_41">[41]</a></span>
+rencontrâmes la flotte de Nelson deux jours après sa victoire
+immortelle.</p>
+
+<p>J'étais bien jeune à cette époque mémorable de ma vie, et cependant je
+fus vivement impressionné par la scène qu'amena l'approche du schooner
+<i>le Pickle</i>, qui portait les premières dépêches de la bataille de
+Trafalgar et le récit circonstancié de la mort du héros. Le commandant
+du schooner brûlait d'une si ardente impatience pour être le premier à
+porter la grande nouvelle en Angleterre, que nos signaux furent
+vainement aperçus; il n'arrêta pas sa course, et nous nous trouvâmes
+dans l'obligation de nous détourner de notre route pendant plusieurs
+heures pour lui donner la chasse, afin de le contraindre à venir sur
+notre vaisseau.</p>
+
+<p>Le capitaine Keates reçut le commandant sur le pont, et lorsque d'une
+voix tremblante il lui demanda des nouvelles de l'escadre, je me
+trouvais à côté de lui. Un profond silence régnait partout; les
+officiers se tenaient immobiles, pâles et frémissants, à quelques pas de
+leur chef, qui marchait sur le pont tantôt avec une précipitation
+fiévreuse, tantôt avec un calme d'écrasant désespoir.</p>
+
+<p>Bataille, Nelson, vaisseaux, étaient les seules paroles intelligibles
+que pouvaient recueillir les oreilles avides de ces jeunes officiers,
+bouillants d'impatience et d'ardeur. Le capitaine trépignait, le sang
+avait jailli à sa figure, et sa voix haletante saccadait les
+interrogations.</p>
+
+<p>L'amiral Duckworth, retiré dans sa cabine, attendait le résultat des
+ordres qu'il avait donnés d'arrêter le schooner. Son humeur irritable<span class="pagenum"><a id="Page_42">[42]</a></span>
+et violente s'était justement exaspérée du refus d'obéissance qu'avait
+opposé le commandant à son pressant appel; dès qu'il fut instruit de
+l'arrivée du schooner, il fit demander le capitaine. Mais Keates
+n'entendit ni l'ordre ni même la voix qui le transmettait, car il
+s'appuyait chancelant contre une batterie; et, frappé au c&oelig;ur, il
+méconnut pour la première fois la voix de son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Maudite destinée! murmurait sourdement le capitaine, déplorable délai
+qui nous enlève la gloire d'avoir participé à la plus magnifique
+bataille, au plus illustre combat de l'histoire navale!</p>
+
+<p>Un nouvel ordre de l'amiral, qui bouillait de rage et d'impatience,
+interrompit le sombre monologue du capitaine.</p>
+
+<p>Je suivis Keates dans la cabine du chef, et je m'arrêtai derrière lui
+sur le seuil de la porte violemment ouverte par l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Une grande bataille vient d'avoir lieu à Trafalgar, dit le capitaine
+d'une voix basse et entrecoupée par l'émotion, les flottes combinées de
+la France et de l'Espagne sont entièrement détruites, et Nelson a rendu
+le dernier soupir. Après un court silence, le capitaine ajouta d'un ton
+plein d'amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous n'avions pas perdu trois jours à Plymouth, nous serions au
+nombre des vainqueurs... Le commandant du schooner vous supplie,
+monsieur, de ne pas le retenir, de ne pas détruire ses espérances comme
+vous avez détruit les nôtres...</p>
+
+<p>L'amiral pâlit; mais, sachant qu'il méritait les reproches, il ne fit<span class="pagenum"><a id="Page_43">[43]</a></span>
+aucune observation et monta sur le tillac pour interroger le commandant
+du schooner, qui ne répondit aux questions de Duckworth que par des
+monosyllabes.</p>
+
+<p>Irrité contre lui-même et contre son entourage, l'amiral renvoya le
+messager et fit déployer toutes les voiles, afin de réparer par la
+marche d'une double vitesse les heures qu'il venait de perdre.</p>
+
+<p>Pendant l'exécution de cette man&oelig;uvre, l'amiral se promena seul au
+milieu des officiers, qui gardaient tous un profond silence, et dont les
+physionomies exprimaient la tristesse et le mécontentement.</p>
+
+<p>Placé au centre de cette désolation, j'en subis l'atteinte, et sans me
+rendre un compte bien exact du motif de mon chagrin, je m'affligeai avec
+tout l'équipage.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, nous rencontrâmes quelques vaisseaux de la flotte
+victorieuse; notre amiral communiqua avec eux, et reçut des dépêches du
+général Callingevood, qui mettait aux ordres du <i>Superbe</i> six vaisseaux
+de ligne, pour l'aider dans la poursuite des débris de la flotte
+vaincue. Au nombre de ces vaisseaux se trouvait celui sur lequel je
+devais prendre une place d'élève: j'y fus donc transbordé.</p>
+
+<p>Il n'est pas nécessaire de dépeindre les misères de l'existence
+d'aspirant de marine, je les trouvai moindres que celles que j'avais
+supportées à la pension Sayers, et préférables aux bastonnades de mon
+père. Du reste, je dois dire en toute franchise que je fus traité par
+mes supérieurs et même par mes camarades avec une rare bonté, et que cet
+entourage d'extérieure affection me fit trouver heureux un temps de<span class="pagenum"><a id="Page_44">[44]</a></span>
+dure servitude.</p>
+
+<p>&mdash;L'inutilité de nos poursuites contre les flottes alliées nous obligea
+à voguer vers Portsmouth, et la traversée fut très-orageuse; les
+vaisseaux étaient la plupart démâtés, et le nôtre avait subi des
+atteintes plus graves; car, fracassé par les boulets ennemis, le pont
+supérieur était presque incendié. Ce galant vaisseau, qui peu de jours
+auparavant faisait voltiger ses voiles jusque dans les nuages, tandis
+qu'il s'avançait fièrement sur les flottes réunies, que l'on nommait
+avec ostentation les invincibles, était maintenant&mdash;quoique son
+victorieux drapeau flottât encore dans les airs&mdash;entraîné çà et là à la
+miséricorde du vent et des flots. Enfin, après des travaux et des
+dangers inouïs, et au milieu des acclamations de triomphe de tous les
+navires auprès desquels nous passions, nous arrivâmes en sûreté à
+Spithead.</p>
+
+<p>Quelle scène de joie, quel accueil enthousiaste, quel attendrissement
+universel célèbrent notre débarquement! Du vaisseau au rivage il y avait
+un pont de bateaux, et chacun s'efforçait d'arriver jusqu'à nous. Des
+personnes mourantes d'angoisse et d'inquiétude demandaient d'une voix
+tremblante et passionnée un père, un frère, un fils chéri, un mari
+adoré. Ces appels étaient suivis ou par un cri de joie délirante, ou par
+les sanglots déchirants d'un pauvre infortuné qui retournait seul au
+rivage.</p>
+
+<p>Après les transports de félicitations qui réunirent les amis aux amis,
+les parents aux parents, vint se faire entendre la voix nasillarde des<span class="pagenum"><a id="Page_45">[45]</a></span>
+usuriers juifs, qui offraient aux matelots, d'une main crochue, des
+poignées d'or en échange de leur part de butin. Aux juifs succédèrent
+les enfants, les femmes et les parents des matelots; toute une
+population, tout un peuple qui ne poussait qu'un cri de bonheur; enfin,
+avec les provisions fraîches, une nuée de femmes de mauvaise vie envahit
+le vaisseau comme les sauterelles d'Égypte.</p>
+
+<p>Ces femmes arrivèrent en une si prodigieuse quantité, que de huit mille
+qui demeuraient à cette époque à Portsmouth et à <a id="Gaspart_1">Gaspart</a>,
+il n'en resta pas plus d'une douzaine dans les deux villes. En peu de temps
+elles eurent achevé ce que les flottes ennemies avaient menacé de faire,
+c'est-à-dire de prendre possession de l'escadre de Trafalgar.</p>
+
+<p>Je me rappelle que le lendemain, pendant qu'on déchargeait le vaisseau,
+ces effrontées pécheresses enlevèrent les trois canons de 32, et je
+pense qu'il y en avait bien trois ou quatre cents qui viraient le
+cabestan.</p>
+
+<p>Aussitôt notre débarquement opéré, le capitaine Morris écrivit à mon
+père pour lui demander ce qu'il fallait faire de moi, puisque son
+vaisseau, hors de service, était obligé de rester en rade.</p>
+
+<p>Mon père répondit que, bien déterminé à ne pas me recevoir dans sa
+maison, il priait le capitaine de m'envoyer de suite dans l'école de
+navigation du docteur Burney.</p>
+
+<p>Je fus épouvanté à l'annonce de cette nouvelle; je pensais en avoir fini
+avec les pensions; car, pour moi, elles ressemblaient toutes à celles<span class="pagenum"><a id="Page_46">[46]</a></span>
+du collége Sayers. Je pressentis donc une vie de pénitences imméritées
+et d'impitoyables tortures.</p>
+
+<p>Le capitaine Morris, qui souffrait d'une cruelle blessure, fut obligé de
+quitter le vaisseau, et il me plaça, avec deux autres enfants de mon
+âge, sous la surveillance d'un contre-maître qui nous amena avec lui à
+<a id="Gaspart_2">Gaspart</a>. Ce marin
+avait reçu l'ordre du capitaine de nous conduire dans la maison du docteur Burney.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="VII"></a>VII</h2>
+
+
+<p>Le vieux Noé et sa famille hétérogène, en mettant le pied <i>in terra
+firma</i>, ne ressentirent point, bien certainement, un plaisir plus vif
+que celui qui nous remplit le c&oelig;ur lorsque nous quittâmes le
+vaisseau. Le visage du contre-maître, qu'une longue habitude
+d'obéissance et à la fois d'autorité avait rendu impassible et grave
+comme une figurine de bois, venait de s'épanouir et ressemblait à celui
+d'un joyeux bouffon.</p>
+
+<p>Il regardait autour de lui avec autant de majesté que s'il eût été
+conquérant et possesseur de l'île entière. Comme le vieux brave traitait
+de trahison et de blasphème l'expression pensive ou morose d'un
+débarqué, il se tourna brusquement vers moi, et me dit d'une voix
+grave:<span class="pagenum"><a id="Page_47">[47]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Holà! mon garçon, qu'avez-vous? Votre physionomie est aussi renfrognée
+que si nous étions en un jour de dimanche, et que la cloche sonnât pour
+annoncer l'heure des prières. Vous ne me prenez pas sans doute pour cet
+idiot de curé que nous avions à bord?</p>
+
+<p>Le contre-maître avait deviné juste, en pressentant qu'une idée
+attristante absorbait ma joie. C'était le souvenir des ordres donnés par
+mon père et que le marin devait exécuter.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez jamais à l'église sur terre, mon fils, reprit vivement le
+contre-maître; sur mer on ne peut pas toujours en éviter l'obligation;
+mais là, les prières se comprennent, il y a quelque chose à demander à
+Dieu: le beau temps et de riches butins; mais à terre, garçon, il n'y a
+rien du tout à souhaiter. Allons, mes enfants, marchez la tête haute et
+cherchons la taverne de <i>la Couronne et l'Ancre</i>; elle doit être quelque
+part dans ces latitudes, si elle n'a pas échappé à son amarrage.</p>
+
+<p>Ces paroles du contre-maître me firent bondir de joie.</p>
+
+<p>Un répit! m'écriai-je en mon âme; il a oublié la pension et nous allons
+à la taverne!</p>
+
+<p>Je doublai le pas, marchant de l'allure impatiente et décidée d'un
+cheval sans frein, quand j'aperçus (car je dévorais les enseignes du
+regard) une brillante couronne suspendue au-dessus de l'auvent d'une
+porte; je la montrai à notre gardien, qui nous y entraîna rapidement.</p>
+
+<p>Au moment de franchir le seuil de l'entrée, le marin s'arrêta, et,<span class="pagenum"><a id="Page_48">[48]</a></span>
+passant la main sur son front, il nous dit d'un air effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Arrière, mes garçons, arrière, voyons! Voyons, le capitaine m'a dit
+de... de vous conduire à... au... où diable est-ce? Dites donc, garçons,
+où faut-il que vous alliez?</p>
+
+<p>&mdash;Aller? répétâmes-nous d'un commun accord et de l'air le plus surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, le capitaine m'a ordonné de vous conduire quelque part;
+c'est très-drôle que vous ne le sachiez pas, et plus drôle encore qu'il
+me soit impossible de le rappeler à ma satanée mémoire. Bon, j'y suis...
+au docteur; quelqu'un de <a id="Gaspart_3">Gaspart</a>,
+enfin... Oui, oui, j'ai entendu parler du bonhomme; je me souviens que
+dans le temps mon père voulait me faire nager dans son sillage; mais
+j'étais rusé comme un jeune marsouin, et je n'ai point voulu entrer dans
+sa maudite frégate. Pour vous, garçons, c'est différent, il faut obéir;
+j'en suis responsable. Voyons, je suis libre, loin du drapeau, et je
+puis agir à ma guise; eh bien, mes petits hommes, que pensez-vous?
+qu'allez-vous dire? Vous sentez-vous entraînés par le courant sur le
+sable de l'école? Diable! vous regardez autour de vous comme si vous
+aviez envie de prendre le large et d'échapper à ma surveillance (Nous
+songions en effet à nous évader). Allons, allons, enfants, suivez-moi;
+nous parlerons raison le verre en main; j'ai trois jours de bombances à
+faire, et il suffit à ma conscience de voir vos noms inscrits sur les
+registres du docteur un quart d'heure avant de me présenter devant le capitaine.
+Alerte, mes gaillards; filez votre<span class="pagenum"><a id="Page_49">[49]</a></span>
+n&oelig;ud vers la taverne.</p>
+
+<p>Un garçon s'empressa de nous faire entrer dans une chambre, et pendant
+qu'il arrangeait le feu en attendant des ordres, notre commodore criait
+de toute sa force:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! là-bas, vous autres, vous ne faites pas mal de poussière comme ça
+avec votre fourneau d'enfer, et si vous ne vous dépêchez pas de nous
+apporter du grog afin de nettoyer notre gorge, je verrai si une
+application de tapes sur votre poupe ne vous fera pas agir avec plus de
+vitesse.&mdash;Arrêtez, continua-t-il en rappelant le garçon qui se hâtait de
+courir pour chercher la consommation demandée.&mdash;Enfants, et il se tourna
+vers nous, ne sentez-vous pas le vent entrer dans votre tillac? Quelle
+heure est-il, garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il est dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, apportez-nous quelque chose à manger.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous, monsieur; nous avons du b&oelig;uf et du jambon froids?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne désire ni l'un ni l'autre, gronda le contre-maître; voulez-vous
+donc nous donner le scorbut, affreux coquin?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons aussi des côtelettes et des biftecks.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, apportez-en et faites mouvoir vos jambes un peu plus vite
+que cela, imbécile que vous êtes... Attendez... serait-il possible
+d'avoir des poulets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, oui, nous en avons un superbe dans le garde-manger,
+répondit le garçon ahuri, et se tenant prudemment à distance du maître
+d'équipage.<span class="pagenum"><a id="Page_50">[50]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Un poulet! stupide animal; je vous dis de faire rôtir tout le
+poulailler et de vous dépêcher, encore; car s'ils ne sont pas sur la
+table dans cinq minutes, dites à la mère... je ne sais pas son nom.... à
+l'hôtesse, que je l'embrocherai elle-même. Eh bien! pourquoi ne
+bougez-vous pas? Mais allons donc, butor! Arrêtez.... Comment!.... Mais
+où diable est donc le grog que j'ai demandé il y a une heure?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur... balbutia le garçon, de plus en plus effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, belître, dit le marin en lançant au travers de la chambre
+son chapeau orné de dentelles d'or; taisez-vous et filez sous le vent,
+ou sinon...</p>
+
+<p>Le garçon, à qui cette manière claire et précise de commander donnait
+des ailes, se baissa sous la table, et se levant avec l'élasticité d'un
+diable de tabatière, il s'élança vers la cuisine et disparut comme
+l'éclair sous les yeux du vieux loup de mer.</p>
+
+<p>Celui-ci, à qui cette rapidité exagérée dans l'exécution de ses ordres
+était loin de déplaire, jeta sur nous un regard de triomphante
+satisfaction; puis, élevant la main droite jusqu'à la hauteur de sa
+bouche, il en retira, avec une délicatesse suprême, une chique qui y
+était toujours emprisonnée et qui faisait croire aux étrangers que le
+vieux marin avait sous une de ses joues un incurable abcès. Après avoir,
+par une seconde man&oelig;uvre, transporté de la main droite au creux de la
+main gauche ce morceau de tabac, à qui il ne donnait de répit qu'aux
+heures solennelles des repas, notre homme saisit son verre avec la ferme
+assurance d'un homme habitué à cet exercice, et en avala d'un trait le<span class="pagenum"><a id="Page_51">[51]</a></span>
+contenu.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit-il en faisant claquer bruyamment sa langue contre le
+palais, voilà un petit brandy que j'aime bien mieux dans ma gorge qu'une
+corde alentour d'elle, et je ne serais pas fâché, avant d'approfondir
+les côtelettes et les biftecks qu'on doit nous apporter, de renouveler
+connaissance avec lui.... Je vais donc lui dire encore un mot.</p>
+
+<p>Et le contre-maître versa encore dans son verre une rasade de cognac,
+pour laquelle il mit pour la forme un passe-poil d'eau claire.</p>
+
+<p>Ce grog fulminant étant avalé, les yeux de notre mentor brillèrent et
+s'humectèrent d'une larme de satisfaction, puis, s'affermissant sur sa
+chaise et fixant un regard assuré sur la table, que le garçon, revenu de
+sa frayeur, avait abondamment garnie de viandes, il brandit sa
+fourchette et nous donna le signal du branle-bas, en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu va! mes enfants, sus à l'ennemi!</p>
+
+<p>L'ennemi, je veux dire les côtelettes et les biftecks, ne tint pas
+longtemps devant nos appétits aiguisés par une longue traversée, et,
+après une courte résistance, la table fut couverte des débris de notre
+victoire et de plusieurs bouteilles et flacons morts. Ces malheureux,
+qui avaient perdu l'esprit dans la bataille, furent dédaigneusement
+jetés sur le carreau par notre général en chef, qui, ainsi que nous,
+avait oublié et le vaisseau et la pension.</p>
+
+<p>D'un pas légèrement festonné, nous arrivâmes à <a id="Gaspart_4">Gaspart</a>.
+Là, notre pilote nous promena de boutique<span class="pagenum"><a id="Page_52">[52]</a></span>
+en boutique, et dans chacune d'elles il faisait une emplette, en nous
+engageant à l'imiter. Comme il nous avait avertis qu'il prenait à son
+compte personnel tout le montant des dépenses, et que nous savions que
+notre commanditaire n'aimait pas à être désobéi, nous nous donnâmes bien
+garde de le contrarier, et nous sortîmes des magasins où il nous avait
+menés chargés de butin.</p>
+
+<p>Durant tout le cours de cette <i>bordée</i>, ou plutôt de cette invasion à
+<a id="Gaspart_5">Gaspart</a>, le vieux
+marin, qui avait le vin très-hospitalier, invitait
+tous les camarades qui se trouvaient sur son passage et toutes les
+figures qui lui plaisaient&mdash;et il était facile de lui plaire dans ces
+moments-là&mdash;à dîner à la taverne de <i>la Couronne et l'Ancre</i> à deux
+heures précises.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement aux hommes que le prodigue amphitryon
+s'adressait. Non moins tendre que généreux, à toutes les jeunes et
+jolies femmes qu'il rencontrait également de sa connaissance,&mdash;et Dieu
+sait si le nombre en était grand,&mdash;il tenait ce discours flatteur:</p>
+
+<p>&mdash;Mes toutes belles, virez de bord, mettez le cap sur votre domicile,
+balayez les ponts, mettez un peu d'ordre dans votre cabine, gréez-vous
+le plus coquettement possible, et venez me rejoindre au théâtre.
+Surtout, mes petits amours, ne manquez pas de remplir vos petites
+bouteilles de poche, afin d'avoir beaucoup de grog dans la cambuse; je
+serai exact au poste.</p>
+
+<p>Ces invitations terminées, le contre-maître, qui était prévoyant et<span class="pagenum"><a id="Page_53">[53]</a></span>
+systématique dans les arrangements de sa fête, alla au théâtre, pour
+lequel il prit trois loges, et rentra enfin à <i>la Couronne et l'Ancre</i>,
+en se plaignant de son <i>travail à sec</i>, c'est-à-dire d'avoir travaillé
+sans boire.</p>
+
+<p>Les nombreuses connaissances de notre joyeux commodore commencèrent
+bientôt à arriver. Les salutations extravagantes, rudes et folles le
+ballottèrent des mains de l'une dans les bras de l'autre. Ce fut une
+orgie de paroles qui précéda l'orgie d'action. On servit la table, et
+les viandes disparurent comme par miracle; les bouteilles vides volèrent
+çà et là, accompagnées des plats et des assiettes. Au dessert,
+l'eau-de-vie, la limonade spiritueuse et le rhum firent le tour de la
+table. On chanta, on porta des toasts, on fit des plaisanteries jusqu'au
+moment où notre méthodique amphitryon, se levant de table, nous dit avec
+gravité:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, là-bas, dans ce coin au bout de la table, jeunes chiens de mer,
+arrêtez votre jargon, ou je vous porte à l'instant dans les bras du
+docteur, vous comprenez... Maintenant, mes braves, ceci s'adresse à
+tous, que pensez-vous de l'offre d'une petite promenade? Il est l'heure
+du spectacle, et vous devez savoir que, pour aller aux églises et aux
+théâtres, il faut être de sang-froid; là, par respect pour les curés;
+ici, par amour pour les dames. Il n'est point admis dans les belles
+manières de s'enivrer avant le coucher du soleil, et je ne le permettrai
+pas. Ainsi, avancez à l'ordre; je n'ai plus qu'un toast à porter, et
+après cette dernière salve je hisse mon pavillon.<span class="pagenum"><a id="Page_54">[54]</a></span></p>
+
+<p>Le contre-maître fut bruyamment interrompu par les cris des convives.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! gronda-t-il d'une voix de tonnerre.</p>
+
+<p>Tout le monde se tut, excepté les verres et les bouteilles, qui
+tremblèrent et rendirent un son cristallin.</p>
+
+<p>Quand le calme fut un peu rétabli, le marin ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Remplissez vos verres, messieurs, mais faites-le sans bruit, car nous
+allons porter un toast très-solennel. Je m'aperçois avec peine de la
+négligence que ce rustaud de garçon apporte à remplir ses devoirs envers
+nous; les bouteilles sont à moitié vides; eh bien! je vous ordonne
+d'empoigner chacun une bouteille, de la désenfler complétement et de lui
+casser la tête.</p>
+
+<p>Cet ordre, reçu avec acclamation, satisfaisait fort peu le garçon de
+service, qui se hasarda à murmurer quelques remontrances.</p>
+
+<p>&mdash;Marins! cria notre chef, soutenez votre capitaine. Qu'est-ce à dire,
+drôle, tu te révoltes?... Sors d'ici... Ah! tu ne veux pas vider le
+pont, eh bien! mes braves, écoutez ceci: un, deux, et quand je dirai
+trois, souvenez-vous que la tête de ce requin est une cible.</p>
+
+<p>Le domestique, effaré, se précipita hors de la chambre, contre les
+portes de laquelle les bouteilles allèrent se briser.</p>
+
+<p>Après avoir bu avec une gravité chancelante à la santé du grand Nelson,
+nous fîmes irruption dans la ville, tâchant, tant bien que mal, de
+marcher ensemble dans la direction du théâtre. Cette orgie fut ma
+première leçon d'ivresse, et j'étais tellement ébloui par les liqueurs<span class="pagenum"><a id="Page_55">[55]</a></span>
+que j'en respirais partout, et que l'air me semblait imprégné d'alcool.</p>
+
+<p>Je ne me rappelle absolument rien de la pièce que je vis représenter au
+théâtre; il me souvient seulement que l'auditoire était composé de
+matelots et de leurs joyeuses compagnes.</p>
+
+<p>Si le son de la grande cloche de Saint-Paul avait remplacé la musique
+aiguë qui remplissait les entr'actes, il n'eût pas été perceptible.</p>
+
+<p>À minuit, un souper fabuleux nous réunit encore à la taverne, et à deux
+heures nous roulions, ivres de joie et de vin, dans les rues de la
+ville, attaquant les gardes de nuit, les employés du chantier de la
+marine royale et quelques soldats que le hasard nous fit rencontrer.</p>
+
+<p>Malgré la prodigieuse quantité de liqueurs que le contre-maître avait
+absorbée, sa tête était aussi saine et aussi calme que la bonde de bois
+d'un tonneau de rhum. Quant à moi, je marchais en trébuchant; les
+maisons se livraient devant mes yeux atones à des danses macabres, et
+pour un pas que je faisais en avant, j'en faisais deux en arrière: mais
+le contre-maître veillait sur la faiblesse des traîneurs jusqu'à ce
+qu'il nous eût tous conduits au quartier général, ainsi qu'il appelait
+notre auberge. Là, il nous remit tous les trois dans les mains d'une
+vieille haridelle à la figure rouge comme un boulet en feu, en lui
+disant d'un ton emphatique d'avoir pour nos petites personnes les
+attentions les plus grandes.</p>
+
+<p>La vieille femme répondit qu'elle nous traiterait avec des égards
+d'hôtesse et une affection de mère.<span class="pagenum"><a id="Page_56">[56]</a></span></p>
+
+<p>Ce soin accompli, le fastueux amphitryon donna l'ordre de préparer dans
+sa chambre un lit et une bassinoire, d'ajouter à cela un hareng salé, du
+pain et un bol de punch, puis il nous souhaita une bonne nuit, et sortit
+de la taverne pour aller en ville.</p>
+
+<p>Notre prévenante et soumise hôtesse nous fit promptement préparer des
+lits, nous donna à chacun un verre de grog très-fort, et nous fit
+observer prudemment qu'il était fort tard. Sur ces paroles, elle me
+conduisit dans ma chambre, me coiffa d'un de ses bonnets en me disant
+que j'étais un très-joli garçon, et ajouta encore, après m'avoir
+embrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, sois sage, et n'oublie pas de dire ta prière avant de
+t'endormir.</p>
+
+<p>Je m'éveillai au point du jour; des rêves affreux avaient tourmenté mon
+sommeil, et si j'avais connu ce fantôme qu'on appelle le cauchemar, je
+me serais imaginé que ce hideux visiteur s'était glissé dans les rideaux
+de mon lit. J'étais encore étourdi des libations de la journée, et ma
+mémoire cherchait à rassembler les souvenirs confus des scènes de la
+veille. L'entrée de la servante dans ma chambre dissipa entièrement les
+nuages qui enveloppaient mon esprit.</p>
+
+<p>Après avoir pris un bain et m'être habillé, je descendis au parloir,
+dans lequel se trouvait le contre-maître; j'y entrai, les yeux timides,
+la démarche honteuse, craignant des reproches, sans songer que c'était
+dans le seul but de me distraire que mon gardien s'était fait
+l'instrument de ma faute.</p>
+
+<p>Le contre-maître était assis comme un empereur ou comme un prince<span class="pagenum"><a id="Page_57">[57]</a></span>
+abyssinien, dans un large fauteuil que la corpulence de sa royale
+personne remplissait en entier; il emprisonnait le feu entre ses jambes
+posées en arcs-boutants. Sur une table posée près de lui se prélassaient
+des tasses sans soucoupes, des théières sans manches, un morceau de
+beurre salé enveloppé dans du papier brun, une rôtie de pain à moitié
+mangée et des débris de hareng. Tous ces restes témoignaient de la
+sobriété du bon marin, lorsqu'il n'avait pas de convives pour lui tenir
+tête.</p>
+
+<p>À la fin de deux jours de fêtes aussi bruyantes que celles que j'ai
+racontées, le contre-maître nous conduisit, mes camarades et moi, au
+collége du docteur Burney; mais, avant de se séparer de nous, il nous
+glissa à chacun deux guinées dans la main, nous engagea à être sages, en
+nous recommandant le silence sur l'emploi de nos jours de liberté.</p>
+
+<p>Nous l'embrassâmes en pleurant, et il avait disparu que nous le
+cherchions encore et du c&oelig;ur et des yeux.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+
+<p>Je passai un temps très-court dans la maison du docteur Burney, car je
+n'y étais entré qu'avec la condition expresse qu'au premier départ d'un
+vaisseau je serais immédiatement embarqué.<span class="pagenum"><a id="Page_58">[58]</a></span></p>
+
+<p>Parmi les élèves du docteur, il s'en trouvait quelques-uns qui avaient
+déjà vu la mer; je me liai de préférence avec ceux-là, et l'un d'eux me
+joua un mauvais tour, qui s'est gravé dans ma mémoire, comme le seul
+souvenir de ces quelques mois de collége.</p>
+
+<p>Le capitaine Morris m'avait donné une lettre pour mon père. Un jour
+j'obtins la permission de sortir, afin de la mettre à la poste, et je
+fus accompagné par Joseph, le camarade rusé dont je n'ai pas même oublié
+le nom.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui est cette lettre? me demanda-t-il lorsque nous fûmes hors de
+la maison; montrez-moi l'adresse, je vous prie.</p>
+
+<p>Et prenant la lettre de mes mains, sans attendre mon refus ou mon
+consentement, il la sentit lourde et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;L'enveloppe renferme quelque chose de plus précieux qu'un chiffon de
+papier.</p>
+
+<p>Je lui dis alors que le capitaine Morris m'avait fortement recommandé de
+faire parvenir cette lettre à mon père, et cela dans le plus bref délai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! par Jupiter, je comprends: cette lettre renferme un trésor, et
+c'est bien certainement le reste des billets de banque que votre père
+avait donnés au capitaine pour satisfaire aux nécessités de votre
+entretien. J'espère que vous ne serez pas assez niais pour commettre la
+folie de l'envoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, répondis-je en essayant de lui prendre la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que vous êtes stupide! Cet argent vous appartient,<span class="pagenum"><a id="Page_59">[59]</a></span>
+puisqu'il vous était destiné; gardez-le, il vous est bien nécessaire,
+puisque vos deux guinées sont dépensées; un garçon de votre âge ne doit
+jamais rester les poches vides.</p>
+
+<p>Joseph ajouta tant de moqueries, tant d'arguments à ces paroles, qu'il
+parvint à éveiller en moi un sentiment de rancune contre l'avarice de
+mon père. Je songeai aussi qu'il me serait difficile de rencontrer la
+nouvelle occasion d'une pareille aubaine, et je ne fis aucune objection
+pour repousser la déloyauté des conseils de mon camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez droit, et un droit incontestable, à la moitié de cette
+somme, reprit-il; et comprenant que mon silence était une affirmation,
+il brisa doucement le cachet de la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'écria Joseph, regardez, la lettre vient de s'ouvrir.
+Quel heureux hasard! Voici vos billets de banque.</p>
+
+<p>La vue de l'argent me grisa la conscience; je le pris de ses mains et
+nous déchirâmes la lettre.</p>
+
+<p>Généreusement aidé par Joseph, j'eus bientôt dépensé un trésor que, sur
+le premier moment, j'avais jugé inépuisable. Ma part, bien moindre que
+celle de mon compagnon, car il avait fait le partage, fut presque
+absorbée par l'achat d'un fusil, d'une boîte de poudre et d'un paquet de
+balles.</p>
+
+<p>Le lendemain, le docteur Burney nous permit de sortir pour faire la
+chasse aux oiseaux.</p>
+
+<p>Joseph me laissa tirer le premier coup, et comme nous étions convenus de
+mettre en commun la jouissance du fusil en nous en servant tour à tour,<span class="pagenum"><a id="Page_60">[60]</a></span>
+je le lui donnai aussitôt.</p>
+
+<p>Mais après s'en être injustement servi, et à différentes reprises, il
+refusa de me le rendre.</p>
+
+<p>Irrité de cet égoïsme, je lui dis qu'en bonne conscience il devait
+avouer que l'arme était à moi seul, et que ma complaisance méritait un
+meilleur remercîment.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le fusil est à toi! s'écria-t-il en tournant le canon vers ma
+figure; mais il rabaissa l'arme, et d'un geste furieux m'appliqua un
+soufflet.</p>
+
+<p>Je pâlis de colère et nous marchâmes en silence: Joseph fatigué de ne
+rien tuer ou de ne pouvoir rien tuer, ce qui est absolument la même
+chose, moi exaspéré d'indignation.</p>
+
+<p>Vers le milieu de l'après-dîner, mon despotique compagnon eut faim, et
+m'ordonna de dépenser mon dernier écu à l'achat de quelques
+rafraîchissements dans une ferme dont nous longions les murs.</p>
+
+<p>Je ne pouvais ni refuser ni hésiter à obéir; Joseph avait le fusil, il
+était donc mon maître.</p>
+
+<p>À la fin de notre repas, l'insolence du coquin devint tout à fait
+impérieuse, car il me contraignit à placer mon chapeau à vingt pas de
+lui, afin d'avoir un but pour exercer son adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu m'as obéi, dit-il d'un air de condescendance, je te
+permettrai tout à l'heure de viser ton chapeau; mais si je mets dedans
+plus de balles que toi, tu me donneras le reste de ton écu.</p>
+
+<p>J'acceptai cet arrangement d'un air si joyeux et si satisfait, que<span class="pagenum"><a id="Page_61">[61]</a></span>
+Joseph me prit sans doute pour un imbécile.</p>
+
+<p>Il tira maladroitement et me donna le fusil en ayant l'espoir d'une
+heureuse revanche à sa seconde tentative.</p>
+
+<p>En saisissant l'arme, je me jetai à quelques pas de Joseph; je visai
+froidement, non pas mon chapeau, mais celui qui était sur sa tête, en
+lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Chapeau pour chapeau!</p>
+
+<p>Je tirai la détente.</p>
+
+<p>Mon mouvement fut si rapide et si imprévu, que le jeune garçon ne trouva
+la force de crier qu'à l'instant où je m'aperçus que le fusil était sans
+amorce.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tire pas! hurla-t-il d'une voix perçante, tu me brûlerais la
+cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon intention, répondis-je d'un ton glacial, et je rechargeai
+l'arme.</p>
+
+<p>Le coquin s'enfuit en courant, et il essayait de franchir un mur,
+lorsque, rapidement arrivé jusqu'à lui, je fis feu...</p>
+
+<p>Joseph tomba.</p>
+
+<p>Mais, lorsque je vis la victime de ma colère étendue par terre, sans
+mouvement et le visage décoloré, le transport de rage qui m'avait égaré
+se changea en une indicible épouvante. Je jetai mon arme avec horreur et
+je me précipitai vers mon camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as tué, dit Joseph d'une voix faible.</p>
+
+<p>L'examen de la blessure me rassura sur les suites de mon emportement,
+car ce n'était qu'une légère égratignure dans un endroit où l'insolent
+aurait dû recevoir des coups de pied.<span class="pagenum"><a id="Page_62">[62]</a></span></p>
+
+<p>La peur paralysait tellement l'intelligence de ce lâche qu'il balbutiait
+d'une voix éperdue:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me fais aucun mal... je vais mourir... tâchons de rentrer au
+collége... Ce soir je n'existerai plus.</p>
+
+<p>La première chose que fit Joseph à notre retour, et cela en violant sa
+promesse de garder le silence, fut de courir&mdash;car il avait retrouvé
+l'usage de ses jambes&mdash;tout raconter au docteur.</p>
+
+<p>Sans approfondir la cause de ce qu'il appela ma rage, M. Burney se
+saisit de mon arme et m'enferma dans une chambre.</p>
+
+<p>En me rendant ma liberté quelques jours après, le docteur m'annonça
+qu'une lettre de mon père lui donnait l'ordre de me conduire à bord
+d'une frégate, et mon départ eut lieu le lendemain.</p>
+
+<p>Le capitaine de ce bâtiment connaissait ma famille; c'était un Écossais
+à la figure hideuse, au caractère sournois et flagorneur, et qui n'avait
+atteint ce grade qu'à force de bassesses, de cajoleries envers ses chefs
+et de servilité à l'égard de tous. Le premier lieutenant de ce mauvais
+drôle était né à Guernesey. D'une nature aussi vile que celle du
+capitaine, il avait de plus des manières communes, un esprit méchant,
+envieux, et cette dernière qualité lui faisait prendre en haine, et cela
+indistinctement, jalousement, sans cause excusable, toutes les personnes
+qui lui étaient supérieures, ce qui étendait son aversion sur l'univers
+entier.</p>
+
+<p>Malgré la bonne intelligence qui régnait entre les élèves et moi, je ne
+pus m'habituer au régime de cette nouvelle existence, dans laquelle je
+ne trouvais ni la grandeur ni l'indépendance dont la vie maritime<span class="pagenum"><a id="Page_63">[63]</a></span>
+s'était parée à mes yeux. De l'ennui j'arrivai promptement à la
+résolution de rompre toutes les entraves qui me retenaient sous une
+volonté plus puissante que la mienne, et j'y songeai avec une impatiente
+ardeur.</p>
+
+<p>Le capitaine, qui avait entre ses mains une autorité sans bornes,
+pouvait à son choix faire du vaisseau un paradis ou un enfer, et il
+préférait certainement le baptiser de ce dernier titre, car il usait de
+son pouvoir avec un rigorisme qui était à la fois injuste et cruel.</p>
+
+<p>Les intraitables défauts de mon caractère, entier et dans sa résistance
+et dans l'expression de cette résistance, me rendaient incapable de
+soumission. Ne pouvant ni me plier devant des caprices ni m'abaisser à
+de vaines, à de fausses flatteries, je parvins à me faire détester
+cordialement de mes chefs. Dès lors les jours s'écoulèrent pour moi ou
+dans l'émancipation d'une révolte constante, mais sans résultat heureux,
+ou dans l'isolement des cachots; puis, en secouant avec une impuissante
+vigueur les chaînes de cet esclavage, je déplorais la perte des
+illusions qui m'avaient fait entrevoir des batailles sans nombre, de
+victorieux combats dans l'armée navale. J'avais souri autrefois, d'un
+air incrédule, aux histoires d'un vieux matelot qui m'assurait avoir
+déjà vécu cinquante ans sur mer sans connaître encore la portée d'un
+boulet de canon, et je voyais avec effroi qu'il pouvait avoir raison.</p>
+
+<p>La bataille de Trafalgar semblait être le dernier exploit guerrier de la
+marine, et la passion du vieux Duckworth pour les moutons et les pommes<span class="pagenum"><a id="Page_64">[64]</a></span>
+de terre de Cornwall m'avait fermé le livre de gloire dans lequel
+j'aurais pu lire, sur d'émouvantes pages, à quel prix et comment la
+renommée s'acquiert.</p>
+
+<p>Ce regret amena le désenchantement dans mon âme, et le mépris que
+m'inspirait la conduite abjecte et sans dignité des jeunes officiers du
+bord changea ce désenchantement en profond dégoût.</p>
+
+<p>Je n'aurais jamais pu réussir, même avec la volonté la plus tenace, à
+courber ma nature sauvage sous le droit d'une autorité injuste ou d'un
+titre, comme le faisaient mes compagnons. Et il m'est encore difficile
+de comprendre comment des fils de bonne maison, dont l'intelligence a
+été développée par l'étude, peuvent descendre à cet abandon complet de
+leur individualité. Ces jeunes gens n'ont là ni idée à eux ni caractère
+propre; ce sont des brebis toujours prêtes à se laisser tondre.</p>
+
+<p>Le règlement qui discipline les rapports entre les élèves et les chefs
+est formé de façon que la tyrannie soit entière et sans contrôle d'un
+côté, et la soumission absurde et complète de l'autre. On doit avoir
+sans cesse son chapeau à la main, ne jamais exprimer, même par un signe
+le plus simple, le moins sensible, un mécontentement. Si une querelle
+s'élève, si le droit est du côté du plus faible, n'importe, vous avez
+mal agi, vos supérieurs ont raison; car, de même que l'infaillible
+royauté, ils ne peuvent avoir tort. Cette suprématie est peut-être
+nécessaire au maintien de la discipline, soit; mais, en admettant
+l'utilité de sa rigoureuse exigence, on ne peut s'empêcher de la<span class="pagenum"><a id="Page_65">[65]</a></span>
+considérer comme arbitraire et souverainement despotique.</p>
+
+<p>Cette appréciation de la loi est faite sans espoir d'en corriger les
+abus; mais ces abus ont toujours violemment froissé les hommes qui s'en
+trouvaient les victimes, et leur ont inspiré le désir d'y apporter des
+remèdes à l'heure du pouvoir. Malheureusement la nature humaine a tant
+de faiblesses, d'irrésolutions dans la pensée, d'égoïsme dans l'action,
+que, l'instant venu où une parole juste et ferme pourrait changer le
+déplorable état des choses, l'améliorer, ils oublient leurs projets de
+réforme, ou, pour mieux dire, ils ne les considèrent plus sous leur
+véritable jour.</p>
+
+<p>Les changements, appelés de tant de v&oelig;ux à une époque où ils leur
+eussent été personnellement utiles, ne sont, quand ils n'aident pas à
+leur bien-être, que des innovations dangereuses, des impossibilités, un
+abandon du droit.</p>
+
+<p>Ils expriment alors leurs nouvelles croyances à l'aide de phrases
+spécieuses, telles que celles-ci:</p>
+
+<p class="blockquot">«Il faut faire comme les autres.&mdash;Les choses sont bien ainsi. La
+tentative de les améliorer serait présomptueuse.»</p>
+
+<p>Toutes ces défaites cachent maladroitement leur désir de tyrannie, désir
+souvent immodéré dans le c&oelig;ur de ceux qui ont le plus crié à
+l'injuste en étant le moins maltraités.</p>
+
+<p>Ils continuent donc à suivre le même chemin, à perpétuer le même
+système, car ils ne vivent que pour eux et agissent, sinon honnêtement,<span class="pagenum"><a id="Page_66">[66]</a></span>
+du moins avec prudence.</p>
+
+<p>Bacon a dit de la fourmi: «C'est une sage créature pour elle-même, mais
+un fléau pour un jardin.» On oppose généralement d'infranchissables
+obstacles à ceux qui essayent de faire accepter des changements dans les
+habitudes invétérées par un long usage, parce que ces changements sont
+regardés comme une insulte à la mémoire ou à l'expérience des hommes qui
+ne les ont pas conçus, parce que c'est dire aux uns qu'ils ont été des
+sots, aux autres qu'ils le sont encore.</p>
+
+<p>De tout temps et dans tous les siècles, les réformateurs, n'importe quel
+a été leur motif ou leur but, ont souffert le martyre, et la multitude a
+toujours montré une sauvage exaltation en assistant à leur supplice.
+Faites entrer la lumière dans un nid de jeunes hiboux, ils crieront
+contre l'injure que vous leur faites. Eh bien! les hommes médiocres sont
+de jeunes hiboux: quand vous voulez leur présenter des idées vivaces,
+fortes et brillantes, ils les dénigrent en les déclarant absurdes,
+fausses et dangereuses. Chaque abus qu'on tente de réformer est le
+patrimoine de ceux qui ont plus d'influence que les réformateurs, un
+bien défendu et insaisissable.<span class="pagenum"><a id="Page_67">[67]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="IX"></a>IX</h2>
+
+
+<p>Mon esprit se préoccupait donc exclusivement de la recherche des moyens
+à employer pour rompre les contrats d'un apprentissage qui me faisait
+souffrir autant au moral qu'au physique. J'avais dans ma force et dans
+mon courage une foi si complète et si aveugle qu'il me parut possible de
+hasarder, au premier débarquement, une désertion. Cette désertion, me
+disais-je, en me rendant ma liberté, me mettra à même de choisir le
+genre de vie qui convient à mes goûts. Sans vouloir cependant renoncer
+tout à fait à suivre la carrière maritime, je voulais arriver à
+conquérir plus d'indépendance et surtout plus de considération pour le
+rang que m'assignait mon titre de gentilhomme. Ces espérances illusoires
+avaient été puisées dans la lecture des romans et des histoires du vieux
+temps, qui racontaient les aventures de jeunes héros partis pour les
+Indes pauvres et nus, et qui avaient rapporté dans leur patrie les
+trésors d'un nabab.</p>
+
+<p>La réelle misère de ma situation présente glissait parfois de sombres
+nuages au milieu de ces rêves d'or, et je songeais avec peine qu'étant
+sans amis, sans argent, sans expérience, j'aurais d'effroyables
+obstacles à surmonter pour conquérir même la médiocre fortune à
+laquelle j'aspirais dans mes jours de réel découragement. L'impitoyable<span class="pagenum"><a id="Page_68">[68]</a></span>
+abandon de mon père, le silence sans doute imposé à mes s&oelig;urs, la
+privation éternelle de la vue de ma mère, étaient, à mes heures de
+réflexion, de cruels supplices. Mais à quoi bon sonder les mystères de
+l'âme, à quoi bon! Je m'impose la tâche de raconter l'histoire de ma
+vie, et je ne dois qu'effleurer d'une plume légère la surface de ses
+affreuses douleurs.</p>
+
+<p>J'aimais passionnément la lecture, et j'avais su me procurer une grande
+quantité de livres, seul charme de mes heures de prison ou de loisir.</p>
+
+<p>Ces livres, qui étaient les uns de vieilles tragédies, les autres des
+récits de voyage, m'enseignèrent un peu d'histoire et beaucoup de
+géographie.</p>
+
+<p>J'avais appris de mémoire et d'un bout à l'autre la narration du voyage
+du capitaine Bligh dans les îles de la mer du Sud; la révolte de ses
+hommes m'impressionna vivement, mais son récit partial ne m'illusionna
+pas sur ses propres mérites. Je détestais sa tyrannie, et l'impétueux
+Christian fut mon héros. J'enviais la destinée de ce jeune homme, en
+désirant que la mienne eût les mêmes hasards, car je brûlais du désir
+d'imiter sa conduite, si courageusement rebelle à des ordres cruels.</p>
+
+<p>Ce livre m'instruisit, m'exalta et laissa dans mon c&oelig;ur une
+impression qui a eu la plus grande influence sur les actions de ma vie.</p>
+
+<p>Le secrétaire du capitaine s'aperçut un jour que je possédais beaucoup
+de livres, et que, n'ayant pas de place pour les serrer convenablement,<span class="pagenum"><a id="Page_69">[69]</a></span>
+je m'en trouvais quelquefois embarrassé. Pensant que ces volumes
+seraient un ornement pour sa cabine, il me proposa de construire une
+espèce de bibliothèque et de les y enfermer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez, me dit-il, disposer de ma chambre pour lire tant que
+vous le voudrez; moi, je n'ouvre jamais un livre.</p>
+
+<p>J'acceptai joyeusement cette offre, que j'eus la niaiserie de juger
+comme une complaisance de bon camarade.</p>
+
+<p>Quelques jours après, ayant une heure à perdre, je descendis chercher un
+livre.</p>
+
+<p>Comme je sortais de la chambre en emportant le volume, il me dit d'un
+ton grossier:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez ici; je ne veux pas qu'un seul de ces ouvrages sorte de ma
+cabine.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne sont donc pas à moi? lui demandai-je avec calme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, me répondit sèchement le secrétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur! auriez-vous l'intention de m'en disputer la
+jouissance hors de votre chambre, et la possession si je voulais les
+reprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, pas d'insolence, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi mes livres; je ne veux pas les laisser un instant de plus
+ici, et je comprends l'indélicatesse de votre conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous défends d'y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est comme cela! m'écriai-je en m'élançant vers la planche sur
+laquelle ils étaient posés.<span class="pagenum"><a id="Page_70">[70]</a></span></p>
+
+<p>Ce déloyal garçon me frappa: je lui rendis le coup.</p>
+
+<p>L'adversaire inattendu avec lequel j'allais entrer en lutte était un
+gros homme de trente ans et plus; moi, j'avais une quinzaine d'années;
+mais ma taille souple, mince, élancée, me donnait l'extérieur d'un jeune
+homme de dix-huit ans.</p>
+
+<p>Très-étonné de mon audace, le secrétaire resta un instant silencieux.</p>
+
+<p>Quelques élèves étaient descendus, attirés par le bruit de la dispute,
+et, immobiles auprès de la porte ouverte, ils en attendaient le
+dénoûment.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus rendu avec usure le soufflet de l'insolent secrétaire,
+j'entendis ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! très-bien, camarade!</p>
+
+<p>L'approbation des élèves irrita le sot et méprisable griffonneur. Il
+rougit, et, me saisissant par le cou, il cria d'un ton féroce:</p>
+
+<p>&mdash;Jeune vagabond, je vous dompterai.</p>
+
+<p>Appuyé contre les parois de la cabine, sans la possibilité de pouvoir
+faire un mouvement, je subis, dans la contrainte d'une indicible
+rage, des coups de règle et des soufflets. Enfin un instant
+d'inattention échappée à mon bourreau dégagea mes mains emprisonnées par
+la pression de son bras de fer, et je me défendis autant que mes forces
+purent me le permettre.</p>
+
+<p>Les élèves m'encourageaient par de bonnes paroles, mais leur lâcheté
+craintive, cette lâcheté qui leur galvanisait le c&oelig;ur les empêcha de
+me porter secours.</p>
+
+<p>La tête me tourna; le sang jaillissait à flots de mon nez et de ma
+bouche; j'étais physiquement vaincu, mais mon courage ne faiblit pas,<span class="pagenum"><a id="Page_71">[71]</a></span>
+car je défiai le misérable d'une voix insolente et ferme.</p>
+
+<p>Cette bravade augmenta sa fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Hors d'ici! hurla-t-il d'une voix terrible; hors d'ici, ou je vous
+extermine!</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je ne sortirai pas de votre cabine, je veux mes livres.</p>
+
+<p>Le secrétaire redoubla la fureur de ses coups, et je compris que
+j'allais perdre connaissance, car tous les objets tourbillonnaient
+devant mes yeux. J'étais au désespoir de me sentir battre par un lâche,
+par une brute que je méprisais de toute mon âme, et dont les paroles
+insultantes et l'air vainqueur me torturaient plus encore que les
+mauvais traitements.</p>
+
+<p>Tout à coup mes yeux tombèrent sur la lame luisante d'un couteau posé
+sur une table à proximité de ma main.</p>
+
+<p>Un espoir de vengeance ranima mes forces; je saisis le couteau, et le
+brandissant sous ses yeux je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Lâche! gare à vous maintenant.</p>
+
+<p>En voyant la lame affilée du couteau, le secrétaire recula; mais je
+m'élançai sur lui et le frappai avec violence.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce, grâce! murmura-t-il faiblement et à plusieurs reprises, grâce!
+puis il roula ensanglanté au milieu de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? s'écria une voix encore éloignée, mais qui se
+rapprochait au pas de course.</p>
+
+<p>Je me tournai vers le questionneur en répondant:</p>
+
+<p>&mdash;Cet assassin m'a horriblement battu, et je l'ai tué.<span class="pagenum"><a id="Page_72">[72]</a></span></p>
+
+<p>Un silence d'écrasante surprise suivit ma réponse.</p>
+
+<p>Je jetai le couteau sur la table, et, prenant mon livre, je sortis de la
+cabine.</p>
+
+<p>Un sergent de marine vint bientôt me dire de monter sur le pont.</p>
+
+<p>Le capitaine s'y trouvait, entouré de ses officiers.</p>
+
+<p>Lorsque je parus, il demanda au premier lieutenant le récit du combat.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune étourdi, répondit l'officier, a tué votre secrétaire avec un
+grand couteau de table.</p>
+
+<p>Le capitaine, qui avait entendu parler de la rixe sans en connaître ni
+les champions ni les détails, me regarda d'un air furieux, et, sans
+m'adresser une seule question, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Tué mon secrétaire! mettez l'assassin aux fers... tué mon secrétaire!</p>
+
+<p>J'essayai de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Bâillonnez ce drôle, cria le capitaine, et conduisez-le tout de suite
+dans la fosse aux lions; pas un mot, monsieur, pas un geste. Ah! vous
+avez tué mon secrétaire!</p>
+
+<p>Le sergent allait me saisir, lorsque je lui dis d'un air fier:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me touchez pas, je vous le défends!</p>
+
+<p>Et, la démarche ferme, le regard calme, car je me croyais un homme, je
+descendis lentement l'ouverture à travers les écoutilles.</p>
+
+<p>Au bas de l'escalier, un sous-lieutenant vint contremander l'ordre.<span class="pagenum"><a id="Page_73">[73]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur, me dit-il, le capitaine ne peut vous faire aucun mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je l'air de trembler, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un brave enfant, murmura l'officier en entendant le pas
+rapproché de son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas honteux d'une pareille conduite? me demanda sévèrement
+le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! est-ce là une réponse convenable? Ôtez votre chapeau. Vous
+allez être pendu, monsieur, pendu comme assassin.</p>
+
+<p>&mdash;À l'humiliation d'être souffleté par vos valets, capitaine, je préfère
+la mort: pendez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, monsieur, fou à lier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis fou d'indignation et de rage, fou parce que vous et votre
+lieutenant me grondez et me maltraitez sans cesse, et cela par
+méchanceté, injustement, cruellement; je ne me soumettrai plus à vos
+ordres; je veux être traité en officier et en gentilhomme, et je suis
+battu comme un chien. Débarquez-moi où vous voudrez, si vous ne me
+pendez pas, car je ne remplirai aucun devoir, je n'exécuterai aucun
+ordre; je ne veux plus ni être grondé par vous ni me sentir battu par
+vos domestiques.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, je fis un pas vers le capitaine. Ce mouvement
+l'effraya sans doute, car il me prit le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous sur l'affût de ce canon, me dit-il d'une voix irritée.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous m'avez défendu de jamais m'asseoir en votre présence, je ne<span class="pagenum"><a id="Page_74">[74]</a></span>
+veux pas obéir aujourd'hui, pas plus que je n'ai obéi autrefois à une
+défense contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne voulez pas!</p>
+
+<p>Et, reprenant ma main qu'il avait laissée tomber, il m'attira violemment
+vers lui, me saisit par le cou, et répéta, en me frappant avec violence:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne voulez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mille fois non! et je lui crachai à la figure.</p>
+
+<p>Le capitaine me repoussa violemment, ses dents s'entrechoquèrent, et sa
+figure passa d'une teinte livide à un rouge presque noir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un misérable! balbutia-t-il d'une voix suffoquée par la
+colère, et il disparut.</p>
+
+<p>Le soir, on vint me dire que je pouvais descendre en bas, mais qu'il ne
+fallait pas me montrer sur le pont. À dater de cette époque, le ventru
+capitaine ne m'adressa jamais la parole.</p>
+
+<p>Le voyage devint une fête pour moi, je ne recevais plus ni ordres, ni
+leçons, ni coups, et je lisais du matin au soir.</p>
+
+<p>Le secrétaire fut sérieusement malade pendant un mois, et lorsque ses
+blessures commencèrent à se cicatriser, il reparut sur le tillac, mais
+en évitant toutefois de se rapprocher des élèves, qui tous étaient
+indignés contre lui.</p>
+
+<p>Un jour, j'eus la méchanceté de lui dire, en désignant du regard une
+laide balafre qui traversait sa joue:<span class="pagenum"><a id="Page_75">[75]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous vous souviendrez longtemps, n'est-ce pas, d'avoir volé et battu
+un gentilhomme?</p>
+
+<p>Le lâche coquin baissa honteusement la tête et ne répondit pas.</p>
+
+<p>Ce pauvre sire était le fils unique d'un tailleur de notre noble
+capitaine, et son embarquement à bord de la frégate, malgré son âge
+avancé, était une invention écossaise pour payer la note de son père.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="X"></a>X</h2>
+
+
+<p>Dès notre arrivée à un port anglais, je fus placé et détenu à bord d'un
+garde-côte à Spithead, et peu de jours après on me transféra sur un
+sloop de guerre. Ces différentes dispositions furent opérées sans qu'un
+signe d'existence, de souvenir et d'amitié me fût donné par ma famille.
+J'en souffris cruellement; mais, quoique bien jeune, l'étrangeté
+aventureuse de ma vie m'avait donné assez d'orgueil et assez de
+philosophie pour me rendre dédaigneusement indifférent, en apparence du
+moins, à l'abandon de ma famille.</p>
+
+<p>Cet abandon était cependant bien complet, car jusqu'à ce jour, quoique
+éloigné des miens, j'avais eu dans mes chefs des amis ou des
+connaissances de mon père, tandis que ce nouvel embarquement me
+livrait sans défense à la volonté tyrannique de personnes<span class="pagenum"><a id="Page_76">[76]</a></span>
+étrangères à mon c&oelig;ur et à mes intérêts.</p>
+
+<p>Je me trouvais donc, à quatorze ans, jeté sur un vaisseau, sans
+protection visible ou lointaine, sans argent et dépourvu des objets les
+plus nécessaires.</p>
+
+<p>Je ne ressemblais guère à un prudent et soigneux jeune homme dont
+l'étonnante figure se dessine dans le tableau de mes souvenirs.</p>
+
+<p>C'était un certain <i>midshipman</i> écossais que ses parents avaient envoyé
+à la mer avec une très-petite quantité d'habits pour son dos; mais, en
+revanche, une bonne provision de maximes écossaises dans la tête, telles
+que:</p>
+
+<p class="blockquot">«Un sou épargné est un sou gagné.»<br />
+«Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»</p>
+
+<p>Cet impudent escroc à cheveux jaunes avait enlevé de ma malle, à bord du
+garde-côte sur lequel j'avais été emprisonné, la plupart de mes
+vêtements. Un jour, un matelot l'ayant surpris porteur d'un paquet de
+choses bizarres, telles que de vieilles brosses à dents, des morceaux de
+savon, du linge sale, lui demanda ce qu'il venait de faire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, répondit-il avec le plus grand sang-froid, ramassé sur le pont
+les vieilleries qu'on y laisse traîner.</p>
+
+<p>Ce filou calédonien eut l'effronterie d'avouer qu'il possédait trois ou
+quatre douzaines de chemises, chacune avec une marque différente; le
+gaillard avait dîmé sur trente ou quarante d'entre nous. S'il avait trop
+de prévoyance, moi, j'en avais trop peu. Manquant de tout, n'ayant<span class="pagenum"><a id="Page_77">[77]</a></span>
+personne qui prît la peine de s'inquiéter de mes besoins, je repris la
+mer sur le sloop de guerre.</p>
+
+<p>Nous touchâmes successivement à Lisbonne, à Cadix, à la côte de
+l'Amérique du Sud, puis à la côte d'Afrique. Notre voyage dura dix-huit
+mois, et je vis trois des parties du monde, de sorte que j'acquis par la
+pratique un peu de géographie pendant les douze ou quinze mille lieues
+que nous parcourûmes.</p>
+
+<p>Notre commandant était un capitaine explorateur. Petit, arrogant, plein
+de suffisance, et, comme la plupart des petits hommes, il se croyait un
+très-grand personnage. La seule chose que je puisse me rappeler de cet
+extrait de commandant est son habitude de tourner la tête tout d'une
+pièce de mon côté en m'adressant la parole avec des grognements de voix
+et des mots bien sonores et bien grands pour une si petite bouche. Il me
+disait donc aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! hideux colosse, tête de bois, masse inerte et épaisse,
+pourquoi flânez-vous là au lieu d'obéir à mes ordres?</p>
+
+<p>Le commandant me haïssait parce que j'étais formé comme un homme, et je
+le méprisais parce qu'il me ressemblait fort peu, et en toute vérité il
+avait des allures de singe lorsque la colère le faisait sauter à cheval
+sur l'affût d'une caronade pour frapper les matelots à la tête.</p>
+
+<p>Comme, dans le cours de ma vie, j'ai revu en détail toutes les parties
+du monde, et avec des facultés développées et des sentiments éveillés,<span class="pagenum"><a id="Page_78">[78]</a></span>
+je n'ai pas besoin de m'appesantir sur des événements puérils. Je
+déteste les bavardages enfantins et les contes de grand'mère, cela est
+aussi fâcheux que les dédicaces du <i>Spectator</i>, ou les écrits moraux,
+fastidieux et méprisés par l'ivresse dont Addisson charme ses lecteurs.</p>
+
+<p>En revenant en Angleterre, notre commandant fit la connaissance de mon
+père, lequel, loin d'être adouci par mon temps d'exil, temps plus dur
+encore que la pierre et le fer, réitéra l'ordre suprême et abhorré de me
+rembarquer sur un autre navire en partance pour les Indes orientales.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt en mer. Qui pourrait peindre ce que je ressentis en
+me voyant arraché de mon pays natal, condamné à traverser l'immense
+Océan jusqu'à des régions sauvages, privé de tout lien, de toute
+communication; déporté comme un criminel pour une si grande partie de ma
+vie, car, à cette époque, peu de vaisseaux revenaient de leur course
+avant sept ou huit ans!</p>
+
+<p>J'étais enlevé aux miens sans avoir vu ma mère, mon frère, mes s&oelig;urs,
+sans avoir vu une figure aimée; personne ne m'avait dit un mot de
+consolation ni ne m'avait inspiré le plus petit espoir. Si le domestique
+de notre maison, si même le vieux chien compagnon de mon enfance était
+venu jusqu'à moi, je l'aurais embrassé avec bonheur, mais rien, mais
+personne!</p>
+
+<p>À dater de cette époque, mes affections pour ma famille et ma parenté
+s'aliénèrent, et je recherchai dans la vaste étendue du monde l'amour
+des étrangers. Séparé de ma famille, je l'étais encore de ces<span class="pagenum"><a id="Page_79">[79]</a></span>
+compagnons de douleur que j'avais appris à aimer. Ce double supplice, on
+peut le ressentir, mais on ne saurait l'exprimer. L'esprit invisible qui
+soutenait mon énergie au milieu de tous ces chagrins est encore un
+mystère pour moi; aujourd'hui même que mes passions sont affaiblies par
+la raison, par le temps et par l'épuisement, j'en recherche la puissance
+et les causes. Mais le feu intense qui brûlait dans ma tête s'est
+assoupi et ne se révèle que par ces lignes profondes gravées
+prématurément sur mon front; cependant, de temps à autre, le souvenir de
+ce que j'ai souffert attise la flamme et ranime mon indignation.</p>
+
+<p>Il ne me fut pas possible de mettre en doute la conviction désolante que
+j'étais un être maudit, que mon père m'avait rejeté de sa demeure dans
+l'espoir de ne m'y revoir jamais. L'intercession de ma mère (si elle en
+fit aucune) fut stérile; j'étais livré à moi-même. La seule preuve que
+mon père se souvînt qu'il avait encore des devoirs à remplir envers moi
+se réalisait par une allocation annuelle à laquelle l'obligeait ou sa
+conscience, ou son orgueil. Peut-être, ayant rempli cette formalité, il
+se disait, comme tant d'autres hommes qui se croient bons et sages:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pourvu aux besoins de mon fils; s'il se distingue, s'il revient
+homme honorable et haut placé, je pourrai dire: C'est mon enfant, je
+l'ai fait ce qu'il est. Son caractère indomptable ne lui permettait que
+la carrière maritime, je la lui fis embrasser.</p>
+
+<p>Mon père m'abandonna donc à mon sort, avec aussi peu de regrets qu'il<span class="pagenum"><a id="Page_80">[80]</a></span>
+en aurait éprouvé en ordonnant de noyer une portée de petits chiens.</p>
+
+<p>Arraché de l'Angleterre dans de pareilles conditions, l'avenir me parut
+sombre, et malgré mon extrême jeunesse, malgré mon esprit bouillant et
+la tournure gaie de mon caractère, je ne pus apercevoir ni la plus
+petite espérance ni un jour serein dans la chaîne de mon esclavage.</p>
+
+<p>Nous étions en mer depuis deux ou trois semaines, lorsque le capitaine,
+irrité contre un de ses lieutenants, s'approcha de moi et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Faites bien attention à vous, et rappelez-vous que j'ai appris du
+commandant A... les atrocités que vous avez commises à son bord.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me sens coupable d'aucune mauvaise action, répondis-je
+froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria-t-il, car il avait besoin d'épancher le reste de sa
+colère sur quelqu'un de moins capable de se défendre qu'un officier.
+Quoi! monsieur, n'est-ce rien que d'assassiner les gens? Je vous
+convaincrai du contraire, et à la première plainte que j'entends porter
+contre vous, je vous fais jeter hors du vaisseau.</p>
+
+<p>La réalisation de cette vengeance, d'être mis à terre, eût comblé mes
+v&oelig;ux les plus ardents; cela me fit sourire.</p>
+
+<p>Il crut sans doute que c'était de mépris, et me quitta plus furieux
+encore.</p>
+
+<p>Je m'aperçus bientôt que le capitaine n'était pas méchant, mais
+seulement faible et très-irascible.</p>
+
+<p>Il avait vécu, pendant plusieurs années, en demi-solde, retiré à la<span class="pagenum"><a id="Page_81">[81]</a></span>
+campagne, et son retour forcé à la profession maritime avait interrompu,
+sans l'affaiblir, son goût pour l'agriculture.</p>
+
+<p>Pendant le long espace de temps qui s'était écoulé jusqu'à ce qu'il fût
+appelé à commander un vaisseau, le capitaine avait suivi son penchant
+naturel en s'appliquant en toute satisfaction à cultiver les champs
+paternels, et il était plus glorieux de voir ses porcs et ses moutons
+bien engraissés, de labourer la terre pour ses navets de Suède, que de
+tracer un sillon sur l'océan des Indes avec la proue d'une brillante
+frégate.</p>
+
+<p>Le pauvre homme n'avait pas cherché l'honneur de ce commandement; mais
+un membre honorable de sa famille, qui appartenait à l'amirauté,
+scandalisé des occupations de ce marin dégénéré, de ce
+fermier-capitaine, le fit rappeler au service et revêtir officieusement
+des honneurs du commandement.</p>
+
+<p>Il abandonna donc avec tristesse ce qu'il ne pouvait emporter avec lui,
+sa maison et ses terres; il pleura ses enfants, sa femme, mais son
+c&oelig;ur éclata sous l'émotion qu'il éprouvait lorsque ses regards
+humides contemplèrent la glorieuse et magnifique montagne du plus riche
+des composts.</p>
+
+<p>Quant au bétail vivant, aux porcs, aux moutons, à la volaille, après
+avoir dépensé plus de temps, d'argent et de patience pour les nourrir et
+les élever que bien des pères ne le font pour leurs enfants, il les
+amena à bord avec lui, et cette singulière ressemblance du vaisseau avec
+une basse-cour faisait les délices du capitaine.<span class="pagenum"><a id="Page_82">[82]</a></span></p>
+
+<p>La plus grande partie de son temps était consacrée aux enfants de son
+adoption, et le premier lieutenant avait la charge du navire, sans autre
+dédommagement à ce plaisir que celui de recevoir une partie de la
+mauvaise humeur qui s'élevait sur le tillac à l'encontre des officiers,
+toutes les fois qu'une mésaventure arrivait dans la basse-cour.</p>
+
+<p>En somme, nous autres midshipmen, nous lui étions plus à charge que le
+capitaine ne l'était à nous-mêmes, et je me rappelle qu'un de nos grands
+plaisirs était de percer avec une aiguille la tête d'une ou de deux
+volailles, et de les sauver de la mer en les fricassant pour notre
+souper.</p>
+
+<p>Notre capitaine était, dans toute l'acception du mot, une bonne pâte
+d'homme, c'est-à-dire ni assez bon ni assez mauvais pour faire quoi que
+ce soit de bien ou de mal.</p>
+
+<p>Il était aussi impossible de l'aimer et de le respecter que de le haïr
+et de le mépriser.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XI"></a>XI</h2>
+
+
+<p>Parfaitement résolu de quitter la marine pour suivre au gré du hasard,
+et à l'aide de mon courage, le cours d'une vie aventureuse, je commençai
+à comprendre le prix de la science et à m'occuper d'acquérir<span class="pagenum"><a id="Page_83">[83]</a></span>
+l'instruction qui m'était nécessaire pour me diriger sans conseil.</p>
+
+<p>Mon temps fut dès lors si activement occupé par les leçons de dessin, de
+navigation et de géographie, qu'il ne me fut possible de réserver pour
+ma passion de lecture que les courts instants de loisir qui suivaient ou
+qui précédaient les heures de repas.</p>
+
+<p>Après avoir longuement questionné les vieux matelots sur les m&oelig;urs,
+sur les habitudes, sur les goûts des habitants des Indes et de leurs
+nombreuses îles, j'acquis une certaine connaissance des lieux et des
+usages d'un pays pour lequel je ressentais une sorte de passion, et que
+mes rêves poétisaient au delà du réel.</p>
+
+<p>La marche rapide du vaisseau ne fut arrêtée par aucun accident, et après
+avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, nous jetâmes l'ancre dans le
+port de Bombay.</p>
+
+<p>La seule circonstance qui se rattache à la suite de ma vie et qu'il soit
+nécessaire de mentionner ici est l'intimité fraternelle que je formai à
+cette époque avec le plus jeune des lieutenants du vaisseau.</p>
+
+<p>J'avais souvent partagé avec lui les veilles de nuit, et, pendant ces
+longues heures de silence et de solitude, Aston avait, en causant avec
+moi, approfondi et sondé mon caractère réel, de sorte qu'il avait
+découvert que je n'étais pas ce que je semblais être. La bonté de ses
+questions, les encouragements affectueux de sa parole bienveillante,
+avaient tiré de la coquille dans laquelle ils s'étaient cachés les bons
+instincts de ma nature. Aston réveilla en moi les sentiments engourdis<span class="pagenum"><a id="Page_84">[84]</a></span>
+de la générosité, de la tendresse; il m'aima, me conseilla, et devint
+mon champion dans la guerre haineuse que me livraient sans trêve ceux
+qui se trouvaient par leur position au-dessus de moi.</p>
+
+<p>Une des causes de la vive amitié que me témoignait visiblement Aston
+était le souvenir d'une scène qui s'était passée entre le second
+lieutenant et moi, et à laquelle il avait assisté.</p>
+
+<p>Un jour, en me questionnant sur un devoir, ce lieutenant me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous répondez à mes demandes, monsieur, il faut ôter votre
+chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai salué comme je salue le capitaine, monsieur, répondis-je en
+portant la main à mon chapeau.</p>
+
+<p>Le lieutenant rougit et s'avança vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Ôtez votre chapeau, monsieur, vous parlez à votre supérieur!</p>
+
+<p>&mdash;Mon supérieur! je n'en ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur, vous n'en avez pas? Ne suis-je donc pas officier,
+n'êtes-vous pas sous mes ordres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, vous êtes officier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pourquoi me manquez-vous de respect? Pourquoi n'ôtez-vous pas
+votre chapeau?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ôte jamais, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Obéissez-moi sur l'heure, gronda le lieutenant d'une voix furieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux pas.<span class="pagenum"><a id="Page_85">[85]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne voulez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, parce que je n'ôte mon chapeau que devant l'image de Dieu... que
+devant celle du roi.</p>
+
+<p>Le lieutenant me quitta exaspéré de colère.</p>
+
+<p>Ce parasite croyait,&mdash;ou du moins, on l'aurait pensé par sa manière
+d'agir,&mdash;que la seule utilité d'un chapeau était de pouvoir le tenir
+pointé vers la terre, comme la preuve d'une basse et rampante nature.</p>
+
+<p>Quoiqu'il eût adroitement accaparé les bonnes grâces du capitaine, ses
+plaintes contre moi, lorsqu'il m'accusa d'une insolente désobéissance,
+ne produisirent aucun effet. Il m'en garda une si vive et une si
+profonde rancune, qu'il saisit avec une âcre méchanceté toutes les
+occasions pour entasser sur ma conduite une innombrable suite de
+méfaits. S'il réussit parfois à m'attirer de graves punitions, il fit
+grandir dans mon sein une haine qui rêva, qui chercha, et qui enfin
+exécuta son projet de vengeance...</p>
+
+<p>Une seconde cause se rattache encore à la naissance de la tendresse
+qu'Aston me portait.</p>
+
+<p>Pendant que nous rasions la côte entre Madras et Bombay, un bâtiment aux
+allures suspectes, après avoir essayé d'éviter nos regards, chercha à
+fuir sans que nous eussions manifesté, ni par un signal ni par un appel,
+le désir de le connaître. En voyant cette man&oelig;uvre, le capitaine
+donna l'ordre d'apprêter trois bateaux et de poursuivre le mystérieux
+bâtiment.</p>
+
+<p>Je fus placé dans le bateau commandé par mon ennemi, le second
+lieutenant.</p>
+
+<p>Il était mieux équipé et mieux armé que les autres.<span class="pagenum"><a id="Page_86">[86]</a></span></p>
+
+<p>Aston se trouvait dans le second bateau.</p>
+
+<p>Le bâtiment, que nous supposions être un pirate des côtes de Goa,
+continuait, à force de voiles, sa course vers le rivage, et nous eûmes,
+malgré la rapidité de notre marche, une vive crainte de ne pouvoir
+l'atteindre avant qu'il fût arrivé à son but.</p>
+
+<p>Un vent frais qui s'éleva au même instant nous en rapprocha, et nous
+allions l'atteindre, lorsque la frégate tira un coup de canon et hissa
+son pavillon de rappel.</p>
+
+<p>Nous nous avançâmes encore, car nous nous trouvions à portée de mousquet
+de la barque étrangère, qui était tout près de la terre, et déjà les
+natifs armés se rassemblaient en foule sur le rivage.</p>
+
+<p>En entendant le signal de rappel, le lieutenant donna l'ordre de virer
+de bord pour retourner au bâtiment.</p>
+
+<p>&mdash;Aston, cria-t-il à mon ami, voyez-vous le signal de rappel?</p>
+
+<p>&mdash;Quel signal? répondit Aston, je ne le vois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous regardez, vous le verrez, répondit brusquement le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'intention de regarder, s'écria mon ami; il nous a été
+ordonné d'examiner cette barque, je le fais. Avançons, mes braves!</p>
+
+<p>Je priai Aston de s'arrêter un instant, et, me tournant vers le
+lieutenant, je lui demandai d'une voix presque respectueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Avançons-nous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et je vous ordonne de naviguer pour regagner le vaisseau.<span class="pagenum"><a id="Page_87">[87]</a></span></p>
+
+<p>En entendant cette réponse, je quittai le gouvernail, et me précipitant
+dans la mer, je gagnai à la nage le bateau commandé par Aston.</p>
+
+<p>&mdash;Je rendrai compte de votre conduite! cria le lieutenant en fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Ramez vers le rivage, dit Aston à ses hommes, dans dix minutes nous
+atteindrons le malais.</p>
+
+<p>Au moment où notre vaisseau toucha la proue du malais, je saisis un
+cordage, m'élançai à son bord, et avant que mon pied eût touché le pont,
+j'avais fendu la tête à un homme d'un violent coup de sabre. Deux ou
+trois matelots m'avaient suivi, et nous faisions sans miséricorde un
+massacre de tous ceux qui nous tombaient sous la main. Les Malais
+sortaient hors du bâtiment dans un effroyable désordre. J'étais
+tellement excité, tellement exaspéré par ma propre violence, que, rendu
+tout à fait furieux en les voyant fuir, je saisis un mousquet et je fis
+feu.</p>
+
+<p>Tout à coup Aston me saisit violemment par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'entendez-vous pas? cria-t-il, je vous appelle à tue-tête; au nom
+du ciel, que faites-vous? Êtes-vous fou? êtes-vous enragé? Votre exemple
+a rendu tous mes gens insensés. Posez votre mousquet, vous n'avez pas le
+droit de toucher ces hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce bâtiment n'est donc pas un pirate malais? demandai-je étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Comment puis-je savoir ce qu'il est? me répondit-il; vous auriez dû
+attendre mes ordres avant d'agir. Peut-être n'est-ce qu'un innocent
+vaisseau du pays.<span class="pagenum"><a id="Page_88">[88]</a></span></p>
+
+<p>Ma rage se calma soudain, et j'eus l'angoisse affreuse d'avoir peut-être
+compromis Aston.</p>
+
+<p>Mais je vis bientôt avec une joie inexprimable que mon emportement
+serait sans résultat désavantageux pour mon ami. Les sauvages
+commençaient à faire feu sur nous, et notre agression allait se changer
+en défense. Pendant que leurs canots armés s'arrêtaient pour secourir
+leurs compatriotes tombés ou nageant dans la mer, nous coulâmes à fond
+leur vaisseau; et, lancés activement sur nos bateaux, nous regagnâmes la
+frégate, qui s'était rapprochée. Aston amenait avec lui deux Malais
+blessés.</p>
+
+<p>Après l'escarmouche, j'essayai d'adoucir la colère d'Aston, et j'y
+réussis si bien, qu'après m'avoir réprimandé, il fit au premier
+lieutenant un éloge si pompeux de mon courage et de mon intrépidité, que
+la plainte d'insubordination qu'avait portée contre moi le second
+lieutenant ne m'attira aucune punition.</p>
+
+<p>La haine que cet officier avait conçue à mon égard s'envenima encore,
+mais elle fut impuissante contre le bouclier protecteur de l'amitié
+d'Aston.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la pusillanimité du second lieutenant avait été une source
+de ridicule, et les marins, qui considèrent le courage comme le plus
+grand des mérites, m'applaudissaient et m'encourageaient tous.<span class="pagenum"><a id="Page_89">[89]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XII"></a>XII</h2>
+
+
+<p>Malgré la nonchalance et l'ennui que j'apportais dans l'accomplissement
+de mes devoirs ordinaires, je trouvai après cet événement plus de
+tolérance dans l'esprit de mes chefs, et plus de sympathie auprès de mes
+camarades. Les uns me témoignèrent une indifférente bonté, parce qu'ils
+découvrirent que le calme de mon maintien recélait un courage
+invincible; les autres, un semblant d'affection, parce que ce courage
+apparut à leur pusillanimité comme un puissant soutien. Du reste, pour
+contre-balancer la paresse d'une action par l'énergie de l'autre, je me
+montrai dans les cas graves d'une activité si diligente, si infatigable,
+que non-seulement on m'admirait, mais encore on me remerciait.</p>
+
+<p>Dans la mer des Indes, il n'est pas permis de plaisanter avec les
+caprices du temps, car les rafales y sont tellement dangereuses,
+qu'après avoir courbé les mâts comme un souffle du vent courbe la frêle
+ligne d'un pêcheur, elles font voltiger çà et là par lambeaux les voiles
+déchirées, plient les vergues et jettent le vaisseau sur son gouvernail;
+alors le rugissement de la mer, le bruit sonore du vent, la rapide et<span class="pagenum"><a id="Page_90">[90]</a></span>
+rouge lueur des éclairs, mêlés aux voix fortes, brèves et haletantes des
+officiers de quart, font de ces tempêtes le plus magnifique, mais aussi
+le plus effrayant des tableaux. Les premiers instants de ces terribles
+scènes me surprenaient parfois endormi; mais au bruissement des vagues
+je me réveillais, et, avec la fougue irréfléchie de la jeunesse, je
+m'élançais sur le pont pour grimper dans les cordages, et ma voix était
+souvent la seule qui répondît à la trompette d'Aston.</p>
+
+<p>Je me sentais à l'aise; j'étais heureux dans ce désordre de
+l'atmosphère, dans ce bouleversement de la nature. Je faisais aux vents
+en fureur, aux vagues en révolte, une sorte de guerre, et ces luttes
+faisaient battre mon c&oelig;ur et couler en flots de vif-argent le sang de
+mes veines. Plus l'orage était dangereux, plus mon bonheur était grand;
+mon mépris du danger m'en cachait le péril, et j'étais partout; je me
+prêtais à toutes les man&oelig;uvres, tandis que les graves et méthodiques
+élèves, qui se piquaient d'une si grande exactitude dans
+l'accomplissement de leurs devoirs, regardaient avec étonnement ce
+garçon si souvent puni pour sa négligence se jeter volontairement dans
+des entreprises presque mortelles, pendant que leur égoïste prudence
+leur démontrait l'impossibilité de l'imiter. Les matelots admiraient mon
+courage, et leur franche et bonne amitié en suivait les imprudences avec
+un dévouement prêt à tout entreprendre pour me sauver la vie. Ils me
+prédisaient un avenir glorieux. «C'est un marin, disaient-ils, un vrai,
+un brave marin.» Quant aux officiers, leur admiration était surprise,<span class="pagenum"><a id="Page_91">[91]</a></span>
+et l'épithète de fainéant me fut à tout jamais épargnée.</p>
+
+<p>Pendant ces heures de court triomphe, ils concevaient de moi une haute
+estime; mais mon intraitable orgueil, mon arrogante indépendance,
+anéantissaient dans le temps calme la considération née dans la tempête;
+je perdais vite tout mon prestige, et ils me traitaient plus souvent en
+élève insubordonné qu'en héros futur; mais leur injustice à mon égard ne
+froissait ni mon c&oelig;ur ni mon orgueil; je n'avais pour eux ni
+affection ni estime, mais seulement la conscience de ma propre valeur.
+Je trouvais auprès de mes condisciples plus de réelle amitié, car je me
+faisais une gloire de protéger les faibles en tyrannisant les forts.</p>
+
+<p>Ma taille, bien supérieure à mon âge, me donnait une force corporelle
+que mon caractère inflexible rendait presque indomptable, car nulle
+énergie physique ne peut être bien réelle si elle n'est appuyée par
+l'énergie morale; ainsi, dans mes fréquentes disputes avec mes
+camarades, j'arrivais toujours à leur prouver que j'avais raison, dans
+ce sens que, battus et hors de combat, ils étaient forcés de me déclarer
+leur vainqueur. Ma hardiesse et mon impétuosité brisaient tous les
+obstacles, et pour moi ce mot était le synonyme de bataille.</p>
+
+<p>Parmi les plus âgés et les plus forts des élèves, il n'en existait pas
+un seul qui voulût disputer avec moi pour le plaisir de disputer; il
+était trop assuré de la défaite, car, ne voulant jamais avoir le
+dessous, je continuais la querelle sans respect ni pour les lieux, ni<span class="pagenum"><a id="Page_92">[92]</a></span>
+pour les heures, ni pour les témoins de ces escarmouches. Cette conduite
+me fit craindre de mes compagnons, mais cette crainte était admirative
+lorsque je leur donnais la preuve que je ne traitais pas mes supérieurs
+avec plus de ménagement.</p>
+
+<p>Ces derniers avaient usé envers moi de tant d'injustes représailles; ils
+avaient épuisé sur mes premiers jours d'inertie et de découragement un
+si grand arsenal de méchanceté, qu'en m'indignant contre eux ils avaient
+doublé ma hardiesse naturelle. Je crois que la torture eût été
+impuissante devant le calme de mon front, aussi froid, aussi dur que
+l'airain. Pour me jouer d'eux et uniquement par badinage, j'allais plus
+loin que leur esprit dans l'exécution des supplices. Le second
+lieutenant, cet Écossais à l'âme chevillée de fer, avait inventé, pour
+punition usuelle, d'envoyer l'élève récalcitrant ou paresseux à la cime
+du mât, et cette dangereuse position devait être gardée pendant quatre
+ou cinq heures.</p>
+
+<p>Un jour il me condamna à cette torture; je me couchai le long du mât en
+l'entourant de mes bras, et je feignis de dormir, comme si j'avais été
+parfaitement à mon aise. Mon persécuteur parut effrayé du danger qu'il
+courait si mon sommeil, en apparence réel, me faisait faire un faux
+mouvement. Il m'ordonna de descendre, et pour changer la punition, me
+fit monter sur la vergue de la voile du perroquet; j'y grimpai
+lestement, et arrivé sur la périlleuse hauteur, je saisis la balançoire
+de la voile du perroquet, et me couchant entre les vergues, je fis
+encore semblant de dormir.<span class="pagenum"><a id="Page_93">[93]</a></span></p>
+
+<p>Le lieutenant m'appela et m'ordonna de me tenir éveillé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tomberez par-dessus le bord! cria-t-il plusieurs fois.</p>
+
+<p>Cet avertissement me suggéra une idée, et cette idée, dans laquelle je
+trouvai un soulagement pour l'avenir de mes camarades, m'en cacha le
+danger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pensai-je, bourreau, gibier à potence, je vais antidater tes
+craintes, tu vas voir.</p>
+
+<p>Je pris mes arrangements pour me laisser tomber dans la mer, non avec le
+désir d'y trouver la mort, mais avec celui de supprimer à tout jamais
+cette abominable punition. Je nageais parfaitement, et j'avais vu un
+matelot sauter dans la mer de la plus basse vergue, et revenir en se
+jouant sur le vaisseau. Je saisis donc un moment favorable: le roulis de
+la frégate était doux, la mer calme, et me laissant glisser sans bruit,
+je tombai sur la crête d'une énorme vague. Je fus si promptement
+engouffré dans son sein, qu'après la rapidité de ma chute l'agonie du
+manque de respiration fut terrible. Si je n'avais pas eu la prudence de
+maintenir mon équilibre en tenant mes mains sur ma tête et en conservant
+dans ma descente une position perpendiculaire, j'aurais infailliblement
+perdu la vie; mais je fus insensible à tout, excepté à une horrible
+sensation de ma poitrine, gonflée et près d'éclater; car j'eus bien vite
+acquis l'affreuse conviction que je tombais comme la foudre dans le sein
+de la mer, malgré tous mes efforts pour rester à sa surface. Je souffris
+une torture qu'il est impossible de dépeindre. Saisi d'une torpeur<span class="pagenum"><a id="Page_94">[94]</a></span>
+inerte, d'un découragement mortel, je me laissai aller avec une pensée
+du ciel et un adieu à la vie; puis j'entendis des voix, un bruit
+indistinct; ma poitrine et ma tête semblèrent se fendre, et un monde de
+figures bizarres et étranges passa devant mes yeux.</p>
+
+<p>Un affreux mal de c&oelig;ur, un froid mortel, qui faisait trembler mon
+corps et grincer mes dents en me rendant la connaissance des douleurs
+physiques, laissa à mon imagination la délirante idée que je luttais
+encore contre le bouillonnement des vagues, et je fis de prodigieux
+efforts pour les fuir. Cette impression dura longtemps, et les premières
+paroles qui en calmèrent la terreur furent prononcées par la voix
+d'Aston.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allez-vous, mon ami? me disait-il.</p>
+
+<p>J'essayai vainement de lui répondre; mes lèvres s'ouvrirent, mais aucun
+son ne s'échappa de ma poitrine oppressée. Pendant quarante-huit heures
+je supportai une douleur inexprimable, et cette douleur était mille fois
+plus aiguë que celle que j'avais ressentie en tombant dans la mer.</p>
+
+<p>Mais qu'importent mes souffrances, qu'importe mon agonie, j'avais gagné
+mon enjeu! L'Écossais fut sévèrement réprimandé, et le capitaine fit la
+défense formelle de jamais renouveler, ni à mon égard ni envers mes
+camarades, les cruautés de cette affreuse punition. Le c&oelig;ur de notre
+fermier-capitaine fut si attendri, qu'il ordonna, non sans émotion, de
+tuer un de ses enfants, un de ses chers poulets, et de le faire rôtir
+pour mon dîner.<span class="pagenum"><a id="Page_95">[95]</a></span></p>
+
+<p>Le supplice au mât fut donc aboli, mais personne ne soupçonna jamais que
+j'avais pu être capable de faire la bêtise de risquer ma vie, de me
+donner une horrible torture, uniquement pour attirer sur un officier la
+colère du capitaine et pour détruire la cruelle invention du mauvais
+c&oelig;ur de ce misérable.</p>
+
+<p>Les élèves gardèrent rancune au lieutenant: ce fut un grief nouveau
+qu'ils ajoutèrent au souvenir de sa pusillanimité dans la poursuite du
+vaisseau malais. Pour faire comprendre la lâcheté de cet homme, il est
+nécessaire d'expliquer qu'un officier envoyé à une expédition doit être
+investi d'un pouvoir discrétionnaire et non précisé. Le signal de rappel
+fut fait dans la prévision que le vaisseau malais gagnerait le rivage,
+et que là, assisté par les natifs, il pourrait, à l'aide de ce puissant
+secours, faire une résistance acharnée. Les officiers revêtus de
+l'autorité discrétionnaire sont engagés à être économes des matériaux du
+vaisseau, c'est-à-dire des hommes. Cet ordre n'est point donné par
+humanité, mais pour un plus sérieux motif. La valeur d'un marin est
+cotée en chiffres, et le prix d'un matelot habitué au climat, routinier
+du service, est trop élevé pour qu'on le perde sans regret. En hissant
+son signal de rappel, le capitaine faisait son devoir, et si les suites
+de l'attaque portée contre le bâtiment pirate étaient déplorables, il ne
+s'en trouvait nullement compromis. L'officier, commandant à sa guise,
+gardait pour lui toute la responsabilité de ses actions; il était libre
+de voir ou de ne pas voir le signal.</p>
+
+<p>S'il y a le moindre espoir de succès, un officier vraiment courageux ne<span class="pagenum"><a id="Page_96">[96]</a></span>
+s'inquiète pas de la conduite politique et obligatoire de son capitaine.
+Il va en avant, mais alors de son entière volonté, car il est libre
+d'agir ou de ne pas agir, et cela sans mériter véritablement le moindre
+reproche. Il est rare de rencontrer un lieutenant qui se rende avec une
+promptitude si pusillanime à ce semblant de rappel; la couardise de
+l'Écossais ne lui fut jamais pardonnée par les matelots, car ils se
+faisaient tous, et d'un commun accord, un réel plaisir de l'appeler tout
+bas le lâche et tout haut le prudent, le sage, le pacifique, dérisoires
+qualifications que l'officier feignait toujours de ne pas entendre.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2>
+
+
+<p>En outre de l'affection que j'avais pour Aston, je me sentais vivement
+entraîné vers un jeune élève nommé Walter. Il n'y avait cependant entre
+nos deux caractères aucune ressemblance, ou pour mieux dire, nous
+différions dans nos goûts, dans nos habitudes et même dans notre manière
+de juger les choses. Cependant un motif puissant m'avait jeté vers lui
+avec l'amitié d'un frère dans le c&oelig;ur. Walter avait été fort
+malheureux, et son père s'était montré envers lui plus cruel encore que<span class="pagenum"><a id="Page_97">[97]</a></span>
+le mien. Peut-être, dans les esprits scrupuleux, le pauvre enfant
+avait-il mérité la haine de son père en faisant son entrée dans le monde
+humanitaire d'une manière hétérodoxe et contraire aux lois. Parents,
+amis et tuteurs n'avaient pas été consultés, l'Église s'était vue
+frustrée de ses droits, ses saints ministres fraudés de leurs gages.</p>
+
+<p>Il n'y avait point eu de gai carillon aux cloches du village où il était
+né, point de joyeux amis, point de voix harmonieuses pour souhaiter au
+petit étranger la bienvenue de sa présence.</p>
+
+<p>Rien de tout cela; mais, au lieu des bons présages qui fêtent
+ordinairement l'entrée d'un enfant dans son berceau, ce furent des
+figures attristées, des femmes craintives, des mains tremblantes qui
+reçurent le nouveau-né.</p>
+
+<p>Sa mère avait été transportée nuitamment dans l'obscur faubourg d'une
+grande ville, et on employa pour la dissimuler aux regards autant de
+précautions, de soins, d'artifices, d'argent qu'il en faut pour cacher
+un crime de meurtre.</p>
+
+<p>Ce mystère fut la seule attention paternelle que donna à Walter l'auteur
+de ses jours.</p>
+
+<p>La mère du pauvre abandonné était une de ces mille malheureuses qu'a
+séduites une promesse de mariage, une de ces infortunées qui ont cru aux
+protestations d'amour éternel, de constante adoration, d'inviolable
+fidélité, aux serments d'un lord! Comme si un lord pouvait aimer et
+rester fidèle à autre chose qu'à l'orgueil de son nom, qu'à la vanité de
+sa couronne. Comme si un lord pouvait hésiter un instant à sacrifier<span class="pagenum"><a id="Page_98">[98]</a></span>
+femme, enfant, famille, repos des uns, honneur de l'autre, à la crainte
+de paraître coupable, à la crainte d'entacher, même d'une ombre, la
+pureté de son écusson! Un lord ne peut tenir ses serments ainsi qu'un
+plébéien, il ne peut non plus reconnaître son enfant illégitime: il faut
+laisser cette prud'homie au peuple.</p>
+
+<p>Walter fut élevé dans une maison de charité. Le <i>Blue-coat-School</i> est
+un établissement fondé par la royauté pour l'éducation des pauvres
+orphelins, enfants sans famille, et qui étaient moins pauvres que ce
+fils d'un homme qui avait cinquante mille livres de rente! Cette
+institution, qui n'est pas la seule en Angleterre, est une admirable
+place pour élever les bâtards de l'aristocratie, et le peuple doit être
+fier du haut et puissant privilége qui lui accorde de dépenser son
+argent pour l'entretien et l'éducation des enfants abandonnés de ses
+arrogants seigneurs. Ce serait en vérité un horrible sacrilége si une
+seule goutte de ce sang noble ne s'alimentait pas de la sueur du peuple.</p>
+
+<p>La mère de Walter employa tout son courage et toutes ses ressources pour
+placer son fils dans la marine; mais, pauvre et sans protection, Walter
+n'y mena qu'une vie triste, sans espoir d'avenir, une vie de
+persécutions qui ne fut point améliorée sous la domination du lieutenant
+écossais. Ce brutal personnage appesantit sa force sur la faiblesse du
+pauvre garçon, et l'attrista tellement que, presque sans se rendre
+compte à lui-même des changements de son esprit, Walter devint pensif,<span class="pagenum"><a id="Page_99">[99]</a></span>
+soucieux, presque indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.
+Après avoir fui nos réunions, il s'éloigna complétement de nous et ne
+nous adressa plus la parole.</p>
+
+<p>Cette conduite, dans laquelle se révélait une immense douleur, m'attira
+à lui, et je devins, malgré son mutisme, le plus attaché de ses amis.
+Souvent, et sans qu'il s'en aperçût, tant le pauvre enfant était absorbé
+dans ses sombres rêveries, je remplissais ses devoirs, et peu à peu, de
+jour en jour, j'arrivai à conquérir sa confiance et son amitié.</p>
+
+<p>En cherchant par quel moyen il me serait possible d'infliger au second
+lieutenant la juste punition de la revanche que je m'étais promis de
+prendre, il me vint à l'esprit de compléter le rôle ridicule que nous
+lui faisions jouer depuis l'aventure du vaisseau malais en traçant au
+crayon le tableau de son obéissance empressée à se rendre au signal du
+rappel pendant que les deux autres bateaux se hâtaient impatiemment
+d'arriver sur le malais.</p>
+
+<p>Je fis la composition de mon &oelig;uvre; mais, comme Walter avait plus de
+talent que moi pour le dessin, je lui persuadai de faire une bonne copie
+de mon travail.</p>
+
+<p>L'ouvrage terminé, je saisis pour faire éclater ma bombe le moment où,
+rassemblés autour de la table servie, tous les officiers étaient en
+présence.</p>
+
+<p>Mon dessin glissa comme une flèche sur la table, passa de main en main
+et excita un rire général.</p>
+
+<p>Quelques minutes se passèrent avant que le principal personnage
+s'aperçût qu'il était le héros de mon &oelig;uvre; mais quand le dessin<span class="pagenum"><a id="Page_100">[100]</a></span>
+arriva à lui, sa longue et blafarde figure devint livide, puis couleur
+de citron; nous crûmes qu'il allait avoir une attaque de jaunisse.
+L'Écossais n'épargna ni les questions ni les recherches pour connaître
+l'auteur de la satire. J'oublie d'ajouter que nous avions joint à cette
+esquisse, pour en expliquer ironiquement le sujet, une chanson en
+mauvais vers, et, avec la vanité d'un auteur, ou peut-être suivant
+l'exemple des anciens bardes et d'un poëte moderne, je m'amusais
+constamment à la chanter, et cela sans souci du lieu, du temps ou des
+oreilles. Cette chanson devint bientôt aussi familière à l'équipage que
+<i>Cessez</i>, <i>Hude Boreas</i>, et <i>Tom Bouling</i>. Moi, je trouvais que la
+mienne leur était bien supérieure, mais cela parce que j'ignorais à
+cette époque que l'auteur de la dernière de ces chansons nationales
+avait obtenu une pension du gouvernement, et certes, si je l'avais su,
+je n'aurais point osé me mettre sur le même rang de versification et
+d'esprit. La seule récompense que me donna cet ingrat lieutenant, que
+j'étais si infatigable à immortaliser, fut un ordre de me taire; c'était
+animer la flamme: je chantais, ou, pour mieux dire, nous chantions de
+plus belle.</p>
+
+<p>Quelques jours après le premier acte de notre petite comédie de
+vengeance, le lieutenant apprit que le dessin avait été fait par Walter.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que cet infâme barbouillage était l'&oelig;uvre du
+vagabond&mdash;j'étais ledit vagabond&mdash;l'&oelig;uvre de cet enfant du diable,
+car il est capable de toutes les atrocités, mais on le protége ici; son<span class="pagenum"><a id="Page_101">[101]</a></span>
+insolence n'a-t-elle pas le soutien du premier lieutenant, celui
+d'Aston? Petit misérable, petit brigand, il mourra sur les pontons: je
+ne puis rien contre lui; mais quant à Walter, à ce blême et maladif
+garçon qui est battu et maltraité par tout le monde, pardieu! je le
+dégoûterai tellement de la vie, qu'il finira par se noyer.</p>
+
+<p>L'Écossais s'appliqua si lâchement à tenir sa parole, qu'à force de
+ruse, de lâcheté, de perfidie, il arriva à persuader au capitaine et au
+premier lieutenant que Walter était indiscipliné, paresseux, insolent,
+incapable de remplir le plus simple devoir.</p>
+
+<p>Walter fut donc constamment puni, et tomba dans le désespoir.</p>
+
+<p>Un jour, exaspéré par l'injustice d'une punition sans motif, il répondit
+insolemment à l'Écossais et refusa de lui obéir.</p>
+
+<p>Son insubordination prit sur les lèvres du lieutenant des proportions si
+révoltantes contre la discipline, que Walter fut dégradé de son titre
+d'officier et attaché au mât comme un criminel.</p>
+
+<p>Malgré la défense expresse de parler au malheureux garçon, j'essayai de
+le consoler; mais son c&oelig;ur si doux, si patient, si bon, était
+littéralement brisé: il se dégoûta de la vie, et j'eus la douloureuse
+crainte qu'il ne réalisât le monstrueux souhait du lieutenant, qui
+tentait de le pousser à se donner la mort.</p>
+
+<p>Toutes mes paroles d'amitié et d'encouragement restaient perdues: Walter
+ne les entendait pas, il ne les écoutait pas. Cette inertie m'affectait
+horriblement. Enfin j'employai le dernier moyen que me suggérait ma<span class="pagenum"><a id="Page_102">[102]</a></span>
+tendresse pour le pauvre enfant, en lui disant que j'avais pris la
+détermination de quitter le vaisseau et la marine aussitôt que nous
+serions arrivés à un port. En l'engageant à prendre courage, à me
+suivre, je lui dépeignis le délicieux plaisir que nous ressentirions en
+prenant une vengeance terrible des méchancetés de notre ennemi. L'espoir
+de cette revanche fit plus que toute la tendresse de mes paroles. Walter
+se ranima et parut reprendre ses devoirs avec le désir d'attirer sur lui
+la bienveillance de ses chefs.</p>
+
+<p>Son persécuteur infernal continua de le tourmenter avec une inexorable
+persistance; il contraignit Walter à travailler avec les garçons de
+l'artimon; il l'obligea à s'habiller comme les matelots, à manger avec
+eux. Ce lâche, qui ne rougissait pas de torturer un enfant, usa de toute
+son influence sur le capitaine pour flétrir Walter par la honte d'une
+punition corporelle. Le commandant, juste et bon malgré sa faiblesse,
+refusa avec énergie d'accéder à cette demande.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2>
+
+
+<p>Quand j'étais en faction, et particulièrement pendant les veilles de
+nuit, je restais auprès de Walter, et je soulageais, autant que cela
+m'était possible, les pitoyables gémissements du pauvre garçon contre<span class="pagenum"><a id="Page_103">[103]</a></span>
+sa misérable destinée. J'en revenais toujours, pour attirer son
+attention, à lui montrer la perspective d'une ample vengeance contre
+notre ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes maintenant des hommes, lui disais-je, il viendra un moment
+où nous aurons le pouvoir de briser les entraves qui nous gênent. Ce
+vaisseau n'est pas le monde, nous ne sommes pas des galériens enchaînés,
+condamnés à l'aviron pour toute la vie. Si les Anglais conspirent contre
+notre liberté, ce ne sont que des tyrans, et l'Inde, avec ses mille
+rois, est ouverte pour nous. Il y a de l'espoir, mon ami Walter, dans la
+douleur même de notre situation présente; il est impossible que nos
+misères s'accroissent, et un changement ne peut être qu'une
+amélioration.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, répondit Walter, allons dans un pays inconnu aux
+Européens, dans un pays où leur race maudite n'aura jamais paru, et où
+ils n'oseront pas nous suivre; abandonnons une patrie où nous n'avons ni
+patrimoine, ni parents, ni amis; changeons de nation, de tribu, et
+cherchons une demeure parmi les enfants de la nature. J'ai lu que les
+hommes primitifs étaient bons, hospitaliers, généreux: allons à eux;
+qui, mieux que nous, pourra apprécier et leur simplicité et leur
+grandeur natives? Nous, qui sommes opprimés, torturés, chassés du sol
+natal par les injustices du sort, par la cruauté des hommes. Pour moi,
+devant mes yeux, le paria lépreux et méprisé, haï par tous, jouit, dans
+sa liberté restreinte, d'un bonheur suprême, si je compare sa vie à la
+mienne, ses souffrances à ce que j'ai souffert, à ce que je souffre<span class="pagenum"><a id="Page_104">[104]</a></span>
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la lèpre, mon cher Walter, m'écriai-je, elle est en dehors de
+la question, puisque mon intention est de travailler, de me servir de
+mes membres; ils sont les seuls amis que je possède, et les vrais
+philosophes de l'Est mettent une très-grande valeur dans les dons de la
+nature; une plus grande valeur que les Anglais, parmi lesquels les
+avortons ont une ressemblance de forme et d'intelligence assez grande
+avec les hommes pour qu'ils les classent parmi eux; mais ces avortons
+naissent dans les palais, et nous qui pourrions les écraser comme une
+puce entre le pouce et le doigt, nous sommes obligés, par la hiérarchie
+des situations, de les saluer, de nous tenir tête nue devant eux! Parmi
+les natifs au milieu desquels nous irons vivre, il n'y a pas de
+dégradations si infâmes. La force, c'est le pouvoir, et les balances de
+la justice n'ont d'autre poids que la valeur de l'épée.</p>
+
+<p>En m'entendant parler ainsi, Walter s'enthousiasmait, et son esprit
+charmant s'échappait de ses lèvres en paroles ardentes et passionnées.
+Il se transportait en imagination dans une des nombreuses îles de
+l'archipel des Indes, avec un arc et des flèches, des lignes de pêcheur
+et un canot.&mdash;Non, s'écriait-il en interrompant la description de sa vie
+future, non, pas de canot, car jamais je ne regarderai l'eau salée: mon
+sang se glacerait aussitôt dans mes veines. Je chercherai quelque ravin
+isolé, un vallon ombragé par des arbres, et je vivrai heureux et
+fraternellement uni avec les natifs.<span class="pagenum"><a id="Page_105">[105]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tu leur prendras leurs s&oelig;urs? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher Trelawnay, je me marierai, j'aurai des enfants, et je
+bâtirai une hutte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te laisseras tatouer? demandai-je à Walter.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, me répondit-il, je serai tatoué, je ne mettrai plus de
+vêtements. Qu'importe cela! tout ce qu'ils feront, je le ferai.</p>
+
+<p>Nous passions ainsi les longues heures de veille, faisant des châteaux
+en Espagne, les possédant presque toujours, et oubliant nos misères
+jusqu'à ce que notre pastoral et romantique édifice fût entièrement
+détruit par la maudite, par la coassante, dolente et sycophante voix du
+lieutenant écossais, qui criait avec sa vulgarité d'expression:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, là-haut, ennuyeux vagabonds, ou je vous ferai descendre
+pour recevoir une raclée; taisez-vous, misérables gueux, ou j'appelle le
+contre-maître, qui viendra avec sa corde.</p>
+
+<p>Alors, tellement est grande la force de l'habitude, nous descendions
+silencieusement pour regagner nos hamacs, et le lendemain nous nous
+réveillions au grondement de cette voix discordante, passant la journée
+à attendre la nuit, la nuit qui nous apportait dans sa robe semée
+d'étoiles, et l'espérance en des jours meilleurs, et les chants de
+l'illusion qui tracent sur le sable les féeries du désir. Le noble et
+généreux Aston ne cessa jamais de traiter Walter comme un gentilhomme;
+en voyant cela, les matelots, fins et rusés comme des esclaves,
+suivirent l'exemple silencieux que leur donnait le jeune officier.<span class="pagenum"><a id="Page_106">[106]</a></span></p>
+
+<p>J'ai raconté les événements qui se sont passés sur la frégate, non pas
+précisément dans l'ordre de leur arrivée, mais comme ils se sont
+présentés à ma mémoire.</p>
+
+<p>Après être restés quelques jours à Bombay, nous naviguâmes vers Madras,
+et nous reprîmes le chemin de Bombay, avec des ordres secrets de
+l'amiral.</p>
+
+<p>Un beau jour, pendant notre traversée de Bombay à Madras, il s'éleva sur
+le vaisseau des cris tellement furieux ou tellement effrayés, que,
+l'esprit encore sous l'impression d'une révolte d'équipage que je venais
+de lire, je crus à un commencement de mutinerie.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu ni pu concevoir une pareille commotion; les
+matelots se précipitaient les uns sur les autres par des ouvertures au
+travers des écoutilles; il n'y avait plus de discipline; le lieutenant
+qui commandait le pont était debout, pâle, stupéfait; le capitaine et la
+plupart des officiers donnaient des ordres et faisaient des questions
+tout en essayant de pénétrer la masse d'hommes qui se concentrait sur le
+pont avec des cris et des gémissements inarticulés. Mais ni le capitaine
+ni le lieutenant ne réussirent à se faire entendre; ils avaient perdu
+toute l'autorité de leurs voix, et, entraînés par la foule compacte, ils
+se trouvèrent confondus avec elle.</p>
+
+<p>Je vis bientôt que c'était le désespoir et non la fureur qui était peint
+sur les fronts rudes et brunis des matelots.</p>
+
+<p>Enfin, le premier instant de la peur passé, le secret de cette épouvante
+s'échappa en un cri lugubre de toutes les bouches.<span class="pagenum"><a id="Page_107">[107]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le feu! le feu! le feu est dans les magasins de devant!</p>
+
+<p>Ces effroyables paroles jetaient les marins dans une indicible terreur.
+Les plus braves, les plus hardis, les plus audacieux dans l'ardeur du
+combat, étaient inertes et sans courage devant l'écrasant malheur qui se
+présageait.</p>
+
+<p>Le feu au magasin, le feu dans l'entre-pont, c'est-à-dire une mort
+hideuse, une destruction complète, sans espoir de secours ni du ciel ni
+de la terre!</p>
+
+<p>L'habitude ou l'instinct réveilla les officiers, qui, après avoir
+entendu le premier cri, avaient paru s'anéantir dans le sentiment de
+l'unique torpeur.</p>
+
+<p>Pendant l'espace de quelques minutes, personne ne bougea; tous les
+fronts étaient rougis par une délirante anxiété, tous les regards
+étaient fixés sur l'écoutille de devant, attendant et cherchant d'un
+&oelig;il insensé l'apparition d'une mort qu'il était impossible d'éviter.
+Nous étions hors de vue de la terre, et pas une voile, pas un point, pas
+une tache visible n'apparaissait sur la bleuâtre limpidité de l'horizon.
+Le seul nuage qui coupât l'air était la fumée noire et épaisse qui
+s'échappait de l'écoutille, et comme il n'y avait pas de vent, elle
+montait vers le ciel comme une colonne de marbre noir. Nous attendions à
+chaque instant la terrible explosion qui devait nous élancer de
+l'immensité des airs dans les profondeurs de la mer. Après un silence
+lugubre, quelques murmures confus se firent entendre simultanément, et,
+poussés par l'instinct de la conservation, tous les matelots se
+précipitèrent les uns sur les quartiers bateaux, les autres sur les<span class="pagenum"><a id="Page_108">[108]</a></span>
+côtés du vaisseau, regardant autour d'eux, dans le vain espoir de
+chercher un refuge.</p>
+
+<p>Une petite bande de jeunes vétérans, dont les cheveux avaient grisonné
+dans les tempêtes de leur vie maritime, restèrent debout, immobiles,
+attendant la mort avec un calme résigné, mais intrépide.</p>
+
+<p>La voix claire, forte et sonore d'Aston ordonna aux pompiers de préparer
+leurs seaux, aux soldats de marine de venir à l'arrière avec leurs
+armes, aux officiers de suivre son exemple. En achevant ces ordres
+énergiquement énoncés, Aston prit un poignard dans sa main:</p>
+
+<p>&mdash;Obéir ou mourir! dit-il d'un ton ferme.</p>
+
+<p>Le premier lieutenant et les officiers sortirent enfin de leur
+engourdissement; ils chassèrent les hommes des bateaux, les
+disciplinèrent, et un peu de calme rendit la man&oelig;uvre possible.</p>
+
+<p>Dès que j'eus entendu la voix d'Aston, je m'avançai vers lui en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je descendrai dans le magasin si vous voulez y envoyer les canotiers
+pour me passer de l'eau.</p>
+
+<p>Sans attendre la réponse d'Aston, je me précipitai dans la grande
+ouverture à travers les écoutilles; je hâtai ma course le long du second
+pont, entièrement abandonné, et, saisissant une corde, je descendis, à
+travers la fumée, directement dans le magasin. L'obscurité y était plus
+profonde qu'elle ne peut l'être dans la plus profonde nuit, de sorte
+qu'au premier instant il me fut impossible de distinguer d'où sortait le
+feu. Je tâtai partout, et je sentis que mes mains et ma tête étaient<span class="pagenum"><a id="Page_109">[109]</a></span>
+atteintes par l'incendie; je pouvais à peine respirer la fumée
+qu'embrasait l'air. Enfin, en me heurtant contre un objet qui entrava ma
+marche, je sentis un corps humain, un homme mort ou ivre-mort, qui
+gisait au milieu de la pièce.</p>
+
+<p>Le contre-maître canonnier était l'individu couché par terre. Sa pipe
+cassée dans sa bouche avait allumé (car tout abruti qu'il était, il
+fumait encore) des mèches qu'on tenait amorcées pour les canons. La
+négligence de cet ivrogne avait alimenté ce lent et étouffant brasier de
+plusieurs centaines de ces mèches; elles causaient donc l'effroyable
+fumée qui avait mis tout le vaisseau en révolution. Le seul danger qu'il
+y eût réellement était leur proximité de la poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez des hommes! criai-je.</p>
+
+<p>À ce moment, Aston parut.</p>
+
+<p>&mdash;Ne descendez pas, mon ami, envoyez-moi de l'eau, beaucoup d'eau, et
+dans quelques secondes tout sera fini.</p>
+
+<p>Aston jeta sur moi le premier baquet d'eau, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes tout en feu!</p>
+
+<p>Mes cheveux et ma chemise brûlaient. Cette aspersion saisissante, jointe
+à la fumée, me renversa, et je tombai sans mouvement aux pieds d'Aston
+qui était descendu. Il me remplaça.</p>
+
+<p>L'air frais me rendit à la vie. L'incendie était éteint, la joie et le
+calme avaient reparu.</p>
+
+<p>Le capitaine m'envoya l'ordre de monter sur le pont.</p>
+
+<p>Mes traits noircis par la fumée, mes cheveux et mes sourcils brûlés,<span class="pagenum"><a id="Page_110">[110]</a></span>
+mes vêtements en désordre, ou plutôt en lambeaux, donnaient à ma
+personne un extérieur si diabolique que j'avais l'air d'un démon
+nouvellement arrivé des enfers. Tous les officiers sourirent, mais ils
+parurent sincèrement louer mon sang-froid et mon courage. Je dis, ils
+semblèrent, car il n'est point dans les habitudes de la marine d'en
+exprimer davantage. Me remercier eût été s'adresser à eux-mêmes une
+réprimande, ils ne me dirent donc rien. Le capitaine me fit donner des
+soins et un <i>second poulet</i>!</p>
+
+<p>L'impression produite par l'opportunité de mon secours ne s'effaça pas
+aussi promptement que le souvenir de mon impétueuse attaque contre le
+vaisseau malais, et j'eus le loisir, sans craindre les reproches, de
+paresser pendant des journées entières. Si, par habitude, on revenait
+aux anciennes exigences, aux anciennes épithètes de lâche, de paresseux,
+je riais d'un air dédaigneux, et les officiers prenaient ma défense en
+disant:&mdash;En vérité, ce pauvre garçon mérite un peu de repos et beaucoup
+d'indulgence.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XV"></a>XV</h2>
+
+
+<p>Dès que le vaisseau jetait l'ancre dans un port, je saisissais avec
+ardeur le plus futile prétexte pour prouver la nécessité de mon
+débarquement, et tant que le pavillon n'était pas hissé au grand mât,<span class="pagenum"><a id="Page_111">[111]</a></span>
+il était inutile de songer à me voir reparaître sur le pont de la
+frégate. Quand nous entrâmes pour la seconde fois dans le havre de
+Bombay, je sautai un des premiers dans la chaloupe qui nous conduisit à
+terre, et j'allai établir mon quartier général dans une taverne de la
+ville pour laquelle j'avais ressenti tout d'abord une vive prédilection.
+Là, libre de toute entrave, de toute autorité, je me plongeais sans
+réflexion dans toutes sortes de plaisirs et d'extravagances. Les heures
+que je ne consacrais ni à la société des femmes ni aux libations des
+festins, s'écoulaient en longues excursions faites à cheval autour de la
+ville. Pendant ces courses, je m'arrêtais quelquefois dans les bazars,
+bouleversant tout, y faisant un tapage d'enfer. Comme sur le vaisseau,
+j'étais la cause des bruits et des émeutes, le boute-en-train de toutes
+les querelles.</p>
+
+<p>Dans l'Inde, les Européens tyrannisent les natifs et leur font
+rigoureusement sentir leur orgueilleux pouvoir. Tous les outrages
+peuvent être commis sur ces pauvres gens, et cela avec la certitude de
+la plus complète impunité. La douceur faible et flexible du caractère
+des Indiens a acquis sous ce joug une subordination presque servile, et
+la résistance ou les plaintes leur sont à peu près inconnues. La
+bienveillance des Européens, le témoignage de leur reconnaissance pour
+les Indiens après de longs et fidèles services, sont exprimés par des
+flatteries et des caresses les jours de bonne et de joyeuse humeur, mais
+aussi par des traitements d'une insensible cruauté aux heures de<span class="pagenum"><a id="Page_112">[112]</a></span>
+spleen. Je parle ici du passé, et j'ignore si les rapports de ces deux
+peuples, si bien confondus l'un dans l'autre aujourd'hui, ne se sont pas
+complétement changés.</p>
+
+<p>Quoique plongé dans les enchantements d'une liberté ivre de plaisir, je
+n'oubliais pas le pauvre Walter, auquel il n'avait point été permis de
+venir à Bombay. Je lui écrivais tous les jours, et j'avais arrangé qu'il
+resterait sur le vaisseau jusqu'au moment où ce dernier mettrait à la
+voile. En retenant un canot, je l'avais averti que, la veille du départ,
+il eût à se jeter à la mer à l'avant du vaisseau, et à nager jusqu'à la
+barque dans laquelle je stationnerais en l'attendant.</p>
+
+<p>Quant à notre projet de vengeance relativement à l'Écossais, je me
+chargeais seul de l'exécution, car j'étais assez grand et assez fort
+pour lutter avec lui, et avec avantage.</p>
+
+<p>Dans la taverne où j'avais établi le lieu de ma résidence, je fis la
+rencontre d'un marchand avec lequel je parvins à me lier intimement.</p>
+
+<p>Dans la première jeunesse, on forme ainsi sans arrière-pensée, sans
+méfiance, des liaisons qui prennent une grande place et dans l'existence
+du moment qui les voit naître, et dans les souvenirs qui en rappellent
+les joies.</p>
+
+<p>À l'époque d'un âge plus sérieux, on emploie souvent des années entières
+pour former ces liens du sentiment qui confondent, par la pensée, deux
+individus l'un dans l'autre. Des officiers du bord, qui m'avaient pris
+en amitié, venaient souvent me voir à la taverne, et je les rendais, à<span class="pagenum"><a id="Page_113">[113]</a></span>
+leur rieuse satisfaction, les spectateurs de mille folies. Mon ami
+l'étranger (c'est ainsi qu'on le nommait) recherchait avec empressement
+la société des officiers, et il semblait prendre un vif plaisir à
+écouter les narrations de leurs voyages, l'histoire des différents
+vaisseaux auxquels ils avaient appartenu, leur manière de naviguer, et
+les particularités qui distinguaient leurs respectifs commandants. Sa
+conversation se bornait généralement à faire des demandes, et comme la
+plupart des marins préfèrent le plaisir d'être écoutés à celui d'écouter
+eux-mêmes, il en résultait qu'adoré et recherché pour son bienveillant
+et curieux silence, l'étranger était constamment entouré de narrateurs.</p>
+
+<p>J'accompagnais souvent mon nouvel ami dans les visites inspectives qu'il
+faisait aux vaisseaux de guerre stationnés dans le port. Mais le seul
+dans lequel je ne voulus pas le suivre, et qu'il laissa de côté, fut
+notre frégate; cependant, pour le dédommager de l'inexplicable refus que
+je lui fis de lui servir de cicerone, je lui donnai avec soin et
+exactitude tous les renseignements qu'il voulait bien me demander.</p>
+
+<p>Quoique mon ami se fît appeler de Witt, je parlerai de lui sous son
+véritable nom, qui est de Ruyter. Il me dit un jour qu'il attendait une
+occasion pour aller à Batavia, et il parlait de cette ville comme de
+toutes celles des Indes, qu'il paraissait parfaitement connaître. Entre
+les remarquables particularités qui distinguaient de Ruyter, il en était
+une qui, en piquant vivement ma curiosité, excitait au plus haut point
+mon admiration, et frappait mon esprit si avide de l'inconnu, si avide<span class="pagenum"><a id="Page_114">[114]</a></span>
+du savoir. Il parlait toutes les langues européennes et n'avait pas le
+moindre accent étranger en s'exprimant dans la langue anglaise.</p>
+
+<p>De Ruyter connaissait tous les coins de Bombay, toutes ses rues; ni la
+plus petite allée, ni le plus obscur carrefour n'avait échappé à son
+investigation. Souvent, à ma vive surprise, nous passions la soirée à
+courir d'une maison à l'autre, et il apparaissait au milieu des
+propriétaires de ces habitations comme un commensal désiré et attendu.
+Il s'asseyait au centre de la famille, causant avec elle dans les
+différents dialectes du pays, et cela avec une incroyable facilité.
+Tantôt il parlait gravement le guttural et sauvage idiome des Malais,
+tantôt le langage plus civilisé des Hindous, tantôt encore la douce et
+harmonieuse langue persane.</p>
+
+<p>La déférence que ces différents peuples témoignaient à de Ruyter allait
+jusqu'à la servilité chez les uns, jusqu'à la déférence craintive chez
+les autres. Quand il passait dans la rue, les gros, fiers et pompeux
+Arméniens faisaient arrêter leurs palanquins, descendaient, et couraient
+au-devant de lui en proclamant tout haut le bonheur de leur rencontre.</p>
+
+<p>Cet excès d'empressement, si contraire aux habitudes de ces orgueilleux
+négociants, m'étonnait autant que la science et la familiarité de de
+Ruyter avec tous ceux dont il approchait; mais ma surprise était sans
+arrière-pensée, car à dix-sept ans on admire naïvement, et on ne prend
+pas tous les étrangers, comme à trente, pour des suppôts de police ou
+pour des fripons.<span class="pagenum"><a id="Page_115">[115]</a></span></p>
+
+<p>Dans toutes ses actions, et même dans l'accomplissement des plus
+insignifiantes, de Ruyter apportait une décision rapide et un
+imperturbable sang-froid; il était supérieur, physiquement et
+moralement, à tous les hommes qui l'entouraient. Peut-être n'eussé-je
+pas aussi bien senti cette supériorité si elle n'avait pas été évidente
+au point de frapper les plus indifférents ou les moins perspicaces à
+pouvoir le faire.</p>
+
+<p>La stature de Ruyter était haute, majestueuse; ses membres avaient de
+magnifiques proportions; la rondeur de sa taille souple donnait à tout
+son corps un air d'élasticité et d'agilité extrêmement rare chez les
+habitants de l'Est. Ce n'était qu'après un sérieux examen qu'il était
+possible de découvrir que sous la mince et fragile écorce du dattier se
+cachait la force du chêne.</p>
+
+<p>Pour plaire aux yeux d'un artiste, la figure de de Ruyter manquait de
+largeur, mais elle était dominée par un beau front, un front clair,
+intrépide, sans une ride, aussi poli, quoiqu'il ne fût pas aussi blanc,
+que du marbre de Paros sculpté. Ses cheveux étaient noirs et abondants,
+ses traits bien dessinés; mais la plus grande beauté de de Ruyter
+étaient ses yeux, à la couleur si variable qu'il était impossible d'en
+déterminer la nuance. Semblables au teint d'un caméléon, ils n'avaient
+pas de couleur fixe, mais, comme un miroir, ils réfléchissaient toutes
+les impressions de son esprit.</p>
+
+<p>Au repos, les yeux de de Ruyter semblaient obscurcis par un nuage
+bleuâtre; mais quand ils étaient animés par l'entraînement de la
+conversation ou par la véhémence des sentiments, ce brouillard
+disparaissait, et ils devenaient vifs, brillants, lumineux comme un<span class="pagenum"><a id="Page_116">[116]</a></span>
+rayon de soleil. Cette lueur intense éblouissait tellement nos regards,
+qu'il nous était impossible d'en supporter le contact sans baisser nos
+yeux à la fois effrayés et fascinés. Les sourcils étaient épais, droits
+et saillants.</p>
+
+<p>De Ruyter avait contracté, sous l'ardente chaleur du soleil de l'Est,
+l'habitude de fermer à demi ses paupières, et ce mouvement, presque
+continuel, avait fini par tracer au coin de l'&oelig;il une infinité de
+petites lignes, mais ces lignes étaient légères, délicates comme des
+ombres, et n'avaient rien qui pût rappeler ou les signes prématurés
+d'une vieillesse précoce ou ceux d'une débauche constante, ainsi que le
+révèlent souvent les tempes des hommes du Nord.</p>
+
+<p>La bouche était nettement, hardiment coupée, pleine d'expression, et la
+proéminence de la lèvre supérieure avait, lorsque de Ruyter parlait, un
+mouvement nerveux et indépendant de sa compagne. Les contours fiers et à
+la fois suaves de cette bouche donnaient à la physionomie un air posé,
+sérieux, bienveillant, mais d'une invincible détermination. On sentait
+qu'après avoir prononcé un refus, elle ne devait jamais revenir sur
+l'expression et sur l'exécution de sa volonté.</p>
+
+<p>Quoique naturellement d'un teint moins brun que le mien, le visage de de
+Ruyter était, en certains endroits, presque brûlé par le soleil; mais
+cette nuance foncée s'alliait bien à l'ensemble de toute sa personne,
+quoique le vieillissant un peu; car il avait à peine trente ans.<span class="pagenum"><a id="Page_117">[117]</a></span></p>
+
+<p>Si je suis minutieux, si je m'arrête aux détails en faisant la
+description de de Ruyter, c'est pour arriver à faire comprendre
+l'influence extraordinaire qu'il exerça sur mon esprit et sur mon
+imagination. Il devint le modèle de ma conduite, et le but de mon
+ambition fut de l'imiter, même dans ses défauts. Mon émulation s'était
+éveillée pour la première fois de ma vie. Je me trouvais impressionné
+par l'intelligence, par la grandeur, par l'évidente supériorité d'un
+être humain. En toute circonstance, grave ou futile, de Ruyter avait une
+manière d'agir si naturelle, si libre, si noble, si spontanée, que cette
+manière semblait être produite inopinément par sa propre individualité,
+et tout ce que faisaient les autres ne paraissait plus qu'une imitation
+affectée.</p>
+
+<p>L'influence énervante d'une longue résidence dans un climat tropical
+n'avait pas fatigué de Ruyter; la vigueur de son tempérament, sa force
+et son énergie semblaient insurmontables. Les fièvres mortelles des
+Indes n'avaient pas corrompu son sang, et les feux du soleil tombaient
+impunément sur sa tête nue, car il vaquait en plein jour à ses
+occupations ordinaires. J'observais alors qu'il buvait peu, dormait à
+peine et mangeait très-frugalement.</p>
+
+<p>De Ruyter partageait souvent mes longues veilles; il assistait à mes
+orgies, se joignait à nous; mais il ne buvait que son café en fumant son
+hooka; néanmoins, il nous surpassait en gaieté, et malgré la vertu
+soporifique du moka berrie, il suivait la vivacité de nos causeries.
+Quand l'entraînement en était excité par le jus de la grappe ou par<span class="pagenum"><a id="Page_118">[118]</a></span>
+l'arrack-punch, sans le moindre effort, de Ruyter saisissait le ton de
+la conversation, et montrait ainsi la condescendance et la souplesse de
+son esprit, tandis que d'un regard, d'une parole ou d'un geste, il eût
+pu plier à l'ordre de sa volonté ou au souhait de son caprice
+l'entêtement du plus obstiné d'entre nous tous. Mais de Ruyter préférait
+faire ressortir le caractère des autres; il préférait les voir dans
+leurs couleurs naturelles: il se mettait donc de pair avec nous, et par
+cette conduite, il obtint une influence que Salomon, avec toute sa
+sagesse et tous ses proverbes, n'a jamais possédée.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2>
+
+
+<p>Traité comme un égal par un être d'une supériorité si grande, je
+ressentis un vif orgueil, et cette intime satisfaction me donna un air
+d'importance tout à fait grandiose. La conduite de Ruyter lui gagna mon
+entière confiance, et insensiblement il parvint à arracher de mon
+c&oelig;ur ses plus secrètes pensées.</p>
+
+<p>Je lui dis un jour que j'étais fermement résolu à abandonner la
+profession maritime, parce qu'elle ne pouvait réaliser l'ardente
+ambition et la perspective de gloire qu'elle avait peinte à mon esprit.
+Mais, au lieu d'encourager l'exécution de ma fuite prochaine du<span class="pagenum"><a id="Page_119">[119]</a></span>
+vaisseau, il m'engagea à ne rien faire prématurément et sous l'empire de
+la passion.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher de Ruyter, m'écriai-je, j'ai souffert d'horribles outrages,
+j'ai vu s'enfuir une à une toutes mes espérances, et l'abandon de ma
+famille a été la pierre d'achoppement contre laquelle sont venus se
+réunir tous mes malheurs. J'ai pris la ferme détermination de me défaire
+des entraves qui, en embarrassant mon intelligence, bornent mes
+aspirations, et je vous déclare que, s'il m'est impossible de rien faire
+de mieux, j'irai dans les jungles, je m'associerai aux buffles et aux
+tigres, et là je serai au moins le libre agent de ma courte vie. Oui, de
+Ruyter, je préfère l'existence périlleuse et sauvage d'un chasseur de
+bêtes fauves à celle qui est contrainte de se soumettre à un despotisme
+de fer, à un despotisme qui comprime la pensée... N'est-il pas écrit
+dans le code de la loi navale: Vous ne devez, ni par regard, ni par
+geste, témoigner que vous êtes mécontent de ceux qui vous gouvernent en
+tenant le fouet de la correction levé sur votre tête. Si les dieux nous
+gouvernaient par une brutale intimidation, quel est celui qui ne se
+révolterait pas? Et si nous devons avoir un maître, pourquoi ne pas
+entrer au service des démons et des diables en bons termes et avec des
+accords avantageux?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, me répondit de Ruyter, vous vous éloignez de la route et vous
+laissez parler vos passions; retenez-les, regardez les choses sous leurs
+véritables couleurs, et non défigurées par la teinte jaune dont les<span class="pagenum"><a id="Page_120">[120]</a></span>
+enveloppe votre esprit malade. Nous ne pouvons pas être tous chefs,
+oppresseurs et maîtres; il est impossible également qu'un supérieur
+contente toujours ceux qui sont sous ses ordres. Votre esprit a reçu une
+fausse direction, mon cher Trelawnay, c'est moins votre faute que celle
+de vos parents.</p>
+
+<p>L'égarement de votre imagination vous est venu de faibles, mais non de
+méchantes créatures. Puisque vous avez souffert, mon enfant, puisque
+vous avez subi le joug de ces esprits étroits et moroses, vous devez
+apprendre à raisonner juste, apprendre à connaître, et tâcher de
+conquérir cette charitable vertu qu'on appelle la tolérance, apprendre
+surtout à distinguer entre la faiblesse et la méchanceté de ceux qui
+vous ont offensé. Dans le véhément récit que vous m'avez fait de vos
+griefs contre la destinée et contre ceux qui ont contribué à vous rendre
+malheureux, je ne vois qu'un cas de malice réelle, et, entre nous, il
+est trop insignifiant pour qu'on daigne y arrêter une seule pensée de
+rancune: je veux parler du lieutenant écossais.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, de Ruyter, vous appelez peu de chose l'entière ruine et la
+complète dégradation que ce misérable a accumulées sur mon ami Walter?
+J'en suis la cause, et je me dévoue à venger ses injures. Puissent tous
+les malheurs de la vie s'abîmer sur ma tête, puisse le paria m'insulter
+et me cracher au visage, puissent les chiens sauvages me poursuivre à
+travers les forêts, si je pardonne à ce monstre!</p>
+
+<p>Le nom maudit de l'Écossais tremblait sur mes lèvres, et j'allais le
+prononcer, lorsque le scélérat lui-même entra dans la salle de billard<span class="pagenum"><a id="Page_121">[121]</a></span>
+où nous étions.</p>
+
+<p>Au premier coup d'&oelig;il qu'il jeta sur moi, le lieutenant s'aperçut de
+mon émotion, et le regard de fureur dont j'accueillis son entrée, joint
+à la rougeur qui colorait mes joues, le fit rester un instant immobile
+sur le seuil de la porte, ne sachant s'il devait avancer ou reculer.</p>
+
+<p>Il se décida pourtant, et après avoir éclairé sa figure verdâtre d'un
+gracieux sourire, après s'être armé de toute cette artillerie de
+grimaces et d'affectation courtisane qui lui avait fait faire son chemin
+dans le monde en détruisant toutes les espérances des bons, des braves,
+des honnêtes gens, il s'avança vers nous.&mdash;Je dois dire que, pendant mon
+séjour à la taverne, il était venu très-souvent s'y attabler, et qu'il
+déployait sur terre autant d'affabilité et d'obligeance qu'il montrait
+de cruauté et d'injustice sur le vaisseau.</p>
+
+<p>Comme j'étais placé sous son commandement personnel, le lieutenant me
+considérait encore esclave de son pouvoir. Il s'approcha donc de moi, et
+me dit de sa voix mielleuse:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Trelawnay, allez-vous aujourd'hui à bord? Le vaisseau met à
+la voile demain; tous les officiers seront rentrés dès l'aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? répondis-je d'une voix sombre, car je cherchais à contenir
+l'emportement de ma fureur. Mais chaque fibre de mon corps tressaillait
+de colère, et mon sang bouillonnait dans mes veines comme une lave
+ardente. Monsieur, dis-je au lieutenant en faisant quelques pas vers
+lui, l'heure de régler mes comptes vient de sonner; je vais m'en<span class="pagenum"><a id="Page_122">[122]</a></span>
+occuper, car, fort heureusement, mon principal créancier est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda l'Écossais en considérant d'un air
+effaré le bouleversement de ma physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me faire comprendre: un jour vous m'avez défendu de paraître
+devant vos yeux la tête couverte; je vous obéis pour la dernière fois.</p>
+
+<p>Et, en prononçant ces paroles, je lui jetai mon chapeau au visage.</p>
+
+<p>Le lieutenant resta debout, pâle, stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, repris-je en me dépouillant de mon habit, que je foulai aux
+pieds, je suis libre, vous n'êtes plus mon chef, et si je dois vous
+reconnaître une supériorité sur moi, il faut me la prouver avec votre
+épée.</p>
+
+<p>Je fermai la porte en me plaçant entre la sortie et l'Écossais, et je
+lui dis insolemment:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, défendez-vous! M. de Ruyter et nos amis vont voir un beau jeu!</p>
+
+<p>L'Écossais voulut tenter de franchir l'espace qui le séparait de la
+porte, en murmurant d'une voix plus effrayée que surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, Trelawnay? avez-vous bien toute votre raison?</p>
+
+<p>Je bondis sur ce lâche, et, le saisissant par le collet, je le traînai
+au milieu de la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous échapperez pas, mauvais drôle, défendez-vous, ou je vous
+frappe sans merci!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Ruyter, s'écria le lieutenant, je réclame votre
+protection; ce garçon est fou, car, en vérité, il est impossible de<span class="pagenum"><a id="Page_123">[123]</a></span>
+comprendre où il veut en venir.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, répondit Ruyter sans quitter le bout d'ambre de sa longue
+pipe, cela me semble très-clair; arrangez-vous avec lui, vos querelles
+ne me regardent pas, et vous feriez mieux, au lieu d'hésiter, de tirer
+votre épée et de vous mettre en garde. Trelawnay est un enfant et vous
+êtes un homme, si j'en juge par votre moustache.</p>
+
+<p>Le lieutenant, dont l'esprit était bouleversé par la crainte, s'humilia
+devant moi; il protesta d'une voix tremblante qu'il n'avait pas voulu
+m'offenser, mais que cependant, si je lui avais cru cette intention, il
+en était peiné et m'en demandait cordialement pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez votre épée au fourreau, mon jeune ami, ajouta-t-il, et venez
+à bord avec moi; je vous jure que jamais je n'userai contre vous du
+droit de représailles; que ce qui s'est passé ici sera à jamais oublié.</p>
+
+<p>Cette lâcheté ignoble, cette bassesse honteuse me firent rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Souviens-toi de Walter, brigand, souviens-toi de Walter, lâche
+assassin; quoi! aucune insulte, aucun mépris, aucune injure ne peut
+t'émouvoir. Eh bien! que la punition s'accomplisse, et malheur, malheur
+à toi!</p>
+
+<p>Je tombai sur lui comme la foudre. Je le frappai au visage, et, lui
+arrachant ses épaulettes, je les déchirai en mille morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Le noble drapeau anglais est déshonoré par un lâche, je dois en purger
+la terre!<span class="pagenum"><a id="Page_124">[124]</a></span></p>
+
+<p>Cris, protestations, prières, ce vil personnage employa tout pour tenter
+de m'attendrir, mais il ne faisait qu'exalter ma rage. J'avais honte en
+moi-même d'être resté, de m'être courbé si longtemps sous la domination
+d'une créature indigne du nom d'homme et du titre d'officier.</p>
+
+<p>Quand je l'eus jeté presque sans connaissance à mes pieds, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Pour les torts que tu as eus envers moi, j'ai pris une juste revanche;
+mais pour les souffrances dont tu as accablé Walter, il me faut ta vie!</p>
+
+<p>Mon épée s'était brisée sur le dos du lieutenant, je lui arrachai la
+sienne.</p>
+
+<p>Je l'eusse infailliblement tué, si une main plus forte que mon bras
+menaçant n'eût arrêté le coup mortel que j'allais porter.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le tuez pas, mon ami, dit derrière moi la voix grave de de Ruyter,
+prenez cette queue de billard, un bâton est une arme assez convenable
+pour châtier un lâche; ne souillez pas dans son ignoble sang l'acier de
+votre épée.</p>
+
+<p>Je ne pus m'opposer à la volonté de de Ruyter, car il m'avait désarmé.
+Je saisis donc la queue de billard, et je frappai rudement le scélérat,
+qui poussait des hurlements épouvantables. Je ne m'arrêtai qu'après
+avoir vu que mes coups tombaient sur un homme mort ou sans connaissance.</p>
+
+<p>Pendant le combat, de Ruyter avait placé des sentinelles à la porte afin
+de prévenir toute surprise; lorsqu'il vit mon ennemi vaincu, il leva la
+consigne. Alors un grand tumulte se fit entendre, et une foule compacte<span class="pagenum"><a id="Page_125">[125]</a></span>
+de noirs et de blancs se précipita dans la salle.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2>
+
+
+<p>À la tête de cette bande, et à mon grand étonnement, j'aperçus mon ami
+Walter. Sa surprise fut aussi vive, aussi joyeuse que la scène qui se
+présentait à ses yeux était extraordinaire. L'homme qu'il haïssait le
+plus gisait à ses pieds. Walter le regarda avec une sorte de triomphe;
+ses lèvres frissonnèrent, et son visage passa d'un rouge ardent à une
+pâleur livide. Il leva les yeux vers moi, et me voyant tremblant et
+muet, un tronçon d'épée à la main, il comprit qu'il arrivait trop tard.
+Son regard, empreint de reconnaissance et de regret, rencontra celui de
+Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous nommez Walter? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit de Ruyter, votre bourreau est vaincu; mais il serait à
+souhaiter que Trelawnay gardât quelques mesures dans les emportements de
+sa colère.</p>
+
+<p>&mdash;L'aurait-il tué? s'écria Walter.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas certain, répliqua mon ami en s'approchant de
+l'Écossais, dont il tâta le pouls. Non, non, dit-il, enlevez-le, il a<span class="pagenum"><a id="Page_126">[126]</a></span>
+la vie tenace; la mort ne veut pas de ce tison d'enfer.</p>
+
+<p>Les serviteurs soulevèrent le lieutenant, qui ouvrit les yeux; le sang
+sortait abondamment de sa bouche, car il avait plusieurs dents brisées.
+C'était vraiment un objet digne de commisération; il criait comme un
+enfant, et se tordait les bras en demandant du secours.</p>
+
+<p>Le premier regard du lieutenant rencontra les yeux irrités de Walter; il
+frissonna et baissa les paupières devant le visage altéré de sa victime.</p>
+
+<p>&mdash;Trelawnay a cassé son épée sur son dos, dit de Ruyter à mon jeune
+camarade, et je crois que cet homme serait aussi difficile à tuer qu'un
+chat-tigre. Je n'ai jamais vu une créature supporter tant de coups sans
+rester sur place. Allons, venez, mousses, votre ennemi en a reçu assez,
+et même trop si vous devez en répondre. Votre manière de punir les chefs
+et de renoncer au service peut vous attirer de grands embarras, et avant
+que l'alarme soit donnée, avant que les clameurs qu'elle ne manquera pas
+de soulever ferment les portes de la ville, il faut vous enfuir...
+Suivez-vous votre ami, Walter? Sans doute, car je m'aperçois que vous
+avez également quitté l'uniforme bleu. Que signifie cette couleur rouge?
+Avez-vous changé après mûre réflexion ou par simple boutade?</p>
+
+<p>J'avais remarqué avec une vive surprise que Walter était vêtu en
+militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai changé d'uniforme, monsieur, répondit-il à de Ruyter; non
+par boutade, mais, comme vous le dites, après mûre réflexion. J'en
+remercie les prières de ma mère et la bonté de Dieu, qui ont permis que<span class="pagenum"><a id="Page_127">[127]</a></span>
+je trouvasse un emploi dans le service de la compagnie. Le vaisseau m'a
+déposé ici ce matin, et j'accourais auprès de Trelawnay dans l'espoir
+d'acquitter ma dette envers le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, me dit de Ruyter, venez et fuyez comme le vent, vous
+aurez le temps de causer avec votre ami dans une meilleure occasion; les
+instants sont précieux; allez au bungalo dont je vous ai parlé l'autre
+jour, près du village de Pimée. Vous connaissez le chemin; Walter ou moi
+nous irons vous rejoindre aussitôt que la frégate aura quitté le rivage
+et que le bruit qui va suivre votre duel sera entièrement éteint.
+Allons, adieu, partez vite.</p>
+
+<p>Mon cheval me fut amené. C'était une bête vicieuse, qui avait quelque
+chose de louche dans son regard, d'une sinistre expression. Il avait été
+amené d'Angleterre; et comme il avait déjà renversé plusieurs officiers,
+personne ne voulait plus le monter; de sorte qu'au moment où on me
+l'offrait, il jouissait d'une véritable sinécure.</p>
+
+<p>N'ayant jamais trouvé de caractère aussi opiniâtre que le mien, je fus
+enchanté de la rencontre, et je me pris d'une belle amitié pour cet
+entêté quadrupède. Il y avait pour moi un réel plaisir dans l'ardente
+lutte de nos deux natures, aussi tenaces l'une que l'autre dans la
+domination de leur volonté.</p>
+
+<p>Un cheval fougueux et rétif n'est considéré, sous le climat tropical de
+l'Inde, que comme un moyen de récréation, mais de récréation rare. Les
+nonchalants cavaliers préfèrent le pas doux, lent et tranquille d'une<span class="pagenum"><a id="Page_128">[128]</a></span>
+jument bien apprise, qui suit docilement la direction de la bride.</p>
+
+<p>Mon sauvage compagnon était une sorte de bête féroce pour les timides
+naturels, et dans les premiers jours de notre lutte on chercha à deviner
+lequel de nous deux serait vainqueur. Tous les jours je galopais dans
+les rues étroites de Bombay, au grand péril des hommes, des femmes et
+des marmots en pleurs. Le nombre des cabanes renversées, des
+meurtrissures faites, des fractures, des contusions, est innombrable, et
+je crois que le district tout entier, avec ses cent castes, se
+réunissait dans un souhait général pour appeler sur moi les malédictions
+les plus épouvantables. Si ces malédictions avaient pu me désarçonner et
+rouler mon corps sous le sabot de mon cheval, personne n'eût bougé un
+doigt pour arrêter l'exécution d'un si juste châtiment.</p>
+
+<p>Grâce à un mors et à une selle turcs que j'avais substitués par méprise
+à la selle et au mors anglais que j'avais d'abord, ivre ou à jeun je
+gardais mes étriers. Peu à peu je parvins à dominer, sinon à dompter la
+fougue du cheval, et j'arrivai enfin à lui faire comprendre qu'aussi
+entêté que lui, je resterais toujours le maître. Si bien que fatigués,
+lui d'être battu, moi de battre, nous arrivâmes au parfait accord d'une
+sincère amitié.</p>
+
+<p>En quittant de Ruyter et mon camarade, je montai donc sur ce cheval.
+J'avais une veste de de Ruyter, une épée qu'il m'avait donnée,
+passablement d'argent dans mes poches, et le c&oelig;ur ivre de joie et<span class="pagenum"><a id="Page_129">[129]</a></span>
+d'indépendance. Sous l'influence des coups de bâton que j'avais donnés
+au lieutenant, fièvre de bataille qui faisait frissonner ma main,
+j'administrai quelques coups à ma monture, et nous gagnâmes au triple
+galop les portes de la ville.</p>
+
+<p>La garde de cipayes était rangée sous l'arche de la porte, réunie pour
+quelque point de service.</p>
+
+<p>Une idée brutale me traversa l'esprit.</p>
+
+<p>Mon antipathie pour les extérieurs de la servitude s'étendait sur tous
+ceux qui en étaient revêtus.</p>
+
+<p>Je me sentis, en voyant ce troupeau d'esclaves, si supérieur en
+intelligence et en force, que, pour prouver mon amour pour
+l'indépendance et pour ma nouvelle émancipation, je m'élançai vers le
+centre du bataillon formé par les gardes.</p>
+
+<p>Ma capricieuse monture parut me comprendre et se jeta en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Hourrah! hourrah! m'écriai-je, et je passai comme un éclair à travers
+le groupe. Les uns tombèrent, les autres furent blessés; mais leurs cris
+n'arrêtèrent ni mes sauvages acclamations ni ma fuite dans la plaine
+sablonneuse qui entoure la ville. Là, loin de tout bruit, loin de tout
+regard, je me laissai aller aux violents transports de ma joie,
+extravagances d'un fou qui vient de briser ses chaînes. Je guidai mon
+cheval au milieu des sables, toujours poussant des cris jusqu'à perdre
+la respiration; puis, armé du sabre de de Ruyter, je m'escrimai de
+toutes mes forces, sans m'inquiéter de la tête ou des oreilles de mon
+compagnon. Dès que j'eus entièrement perdu du regard les portes de la<span class="pagenum"><a id="Page_130">[130]</a></span>
+ville, j'examinai les alentours, et, n'apercevant aucune créature
+humaine, je descendis...</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici libres, entends-tu? dis-je à mon cheval en caressant son
+cou ruisselant de sueur; libres, la chaîne de mon esclavage est rompue.
+Qui me commandera maintenant? Personne. Je ne veux plus d'autre guide
+que mon instinct: je suivrai ma propre impulsion. Qui replacera un joug
+sur mes épaules?</p>
+
+<p>Que celui qui aura cette audace vienne, je me défendrai; et si la flotte
+et toute la garnison étaient à ma poursuite, je les attendrais de pied
+ferme; je ne bougerais pas!</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2>
+
+
+<p>Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans
+celle de mon indépendance, que je racontais au vent et à l'immensité de
+la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma
+poitrine était si gonflée par les battements de mon c&oelig;ur, qu'il me
+fut impossible de supporter sur mes épaules la veste de de Ruyter; je
+m'en dépouillai, et, malgré l'ardeur brûlante d'un sable dont
+l'étincelant éclat réfléchissait les rayons du soleil, je continuai ma<span class="pagenum"><a id="Page_131">[131]</a></span>
+course effrénée, traînant mon cheval par la bride et le forçant à
+galoper derrière moi.</p>
+
+<p>Je fus tout à coup arrêté au milieu de mes cris et de mes gambades par
+la vue d'un spectacle qui arrêta court mes bruyantes acclamations.</p>
+
+<p>Ma première idée fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon
+si bien renversé par mon cheval à la sortie de la ville s'était mis à ma
+poursuite. Mais cette erreur fut dissipée, lorsqu'une seconde
+d'observation m'eut fait voir que je me trouvais placé entre Bombay et
+l'objet qui attirait mes regards. Je tâchai donc de distinguer les
+détails du tableau confusément déroulé devant l'ardeur de mon attention.
+Malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose
+qu'un nuage de sable argenté qui s'élevait dans l'air en formant un
+cercle brillant, dont le centre était un point noir. Je remontai
+vivement sur mon cheval, et, l'épée à la main, je courus éclaircir le
+mystère de ce tourbillonnement.</p>
+
+<p>Le point noir autour duquel miroitaient les nuages lumineux du sable
+était un cheval tournant sur lui-même avec une vigueur et une
+précipitation qui, de minute en minute, croissait de violence et de
+rapidité.</p>
+
+<p>Ma monture s'arrêta soudain, releva brusquement la tête et répondit par
+un hennissement aux cris presque sauvages de son compagnon; puis, malgré
+le puissant effort de ma main, qui maintenait la bride, il se précipita
+au milieu du cercle avec impétuosité.</p>
+
+<p>Aveuglé par le sable, je ne distinguai d'abord que le farouche animal;
+mais, guidé bientôt par la voix d'un homme qui m'appelait à son<span class="pagenum"><a id="Page_132">[132]</a></span>
+secours, je puis voir un soldat à moitié couvert de sable, et dont la
+figure était horriblement souillée d'un mélange de sang et de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? m'écriai-je.</p>
+
+<p>Au son de ces paroles, le cheval irrité suspendit sa course haletante,
+et ses grands yeux noirs se fixèrent sur moi. Ses narines, dilatées,
+étaient d'un rouge de feu; le sang, qui jaillissait de sa tête et de son
+cou, mêlé à une écume blanche, couvrait son beau poitrail d'ébène. La
+crinière hérissée, la queue relevée, la bouche ouverte, il s'avança
+majestueusement vers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle magnifique bête! pensai-je en moi-même, oubliant, dans ma
+contemplation admirative, le malheureux qui m'appelait encore.</p>
+
+<p>À l'approche du cheval, je me mis sur mes gardes en agitant devant ses
+yeux la lame étincelante de mon épée, mais je ne l'effrayai pas, car il
+battit fièrement la terre avec son pied gauche, me regarda un instant et
+reprit sa course sur lui-même en lançant avec ses jambes de derrière un
+nuage de sable sur la tête du cavalier renversé à quelques pas de lui.</p>
+
+<p>Protégé par la selle et son caparaçon, armé de son sabre, le soldat se
+défendit vigoureusement et porta un coup violent au cheval. Celui-ci se
+retourna, et, comme un lion en fureur, il bondit sur son maître, qu'il
+essaya de saisir avec ses dents. Il voulait, sans nul doute, tuer le
+pauvre militaire, car il tenta de se rouler sur lui. D'après mes idées
+sur l'indépendance, j'aurais dû, voyant là, face à face, un maître et un
+esclave, prendre le parti de l'opprimé ou rester neutre; mais un<span class="pagenum"><a id="Page_133">[133]</a></span>
+sentiment d'humanité, peu en harmonie avec l'admiration que m'inspirait
+le courageux quadrupède, me fit songer à l'homme: j'essayai donc de me
+placer entre eux deux; cela n'était pas facile à faire, car le cheval,
+dont je voulais tourner la fureur contre moi, refusait de répondre à mes
+attaques et concentrait toutes ses forces et toute son attention à
+frapper le soldat.</p>
+
+<p>Cette lutte, dans laquelle je voyais comme dans toutes l'image de la
+guerre, me fit bondir le c&oelig;ur, et je résolus de vaincre ce sauvage
+antagoniste. D'une voix retentissante je jetai mon cri de liberté, et au
+dernier hourrah je frappai le cheval, qui s'enfuit en hennissant à une
+centaine de mètres. Je sautai aussitôt à terre, et je secourus le
+blessé. Pendant que je m'occupais de consoler le pauvre homme, le cheval
+revint à la charge. Indigné de cette déloyale attaque, je saisis mon
+épée à deux mains, et sans pitié pour ma propre admiration, sans pitié
+pour le superbe animal, je le frappai si rudement, qu'après avoir fait
+quelques pas en arrière, après avoir laissé échapper de sa bouche un
+sourd et lugubre gémissement, il tomba pour ne plus se relever.</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau! de l'eau! murmura le blessé, de l'eau! de grâce! de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave, je n'en ai pas, et nous sommes dans une plaine aride, lui
+dis-je en ôtant de sa bouche le sable et le sang qui l'empêchaient
+presque de respirer.</p>
+
+<p>Après lui avoir essuyé le visage avec ma veste, je compris, moitié par
+signe, moitié par parole, qu'il y avait un soulagement à ses<span class="pagenum"><a id="Page_134">[134]</a></span>
+souffrances dans les fontes de sa selle. Je cherchai vite, et je trouvai
+en effet ce que le vieux Falstaff préfère à une pistole, une bouteille,
+non de vin de Canarie, mais d'arrak. J'en fis boire au blessé, et je lui
+lavai avec le reste le visage et la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dis-je, voulez-vous monter sur mon cheval jusqu'à ce que
+nous soyons arrivés à quelque hutte?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, merci; j'ai assez des chevaux pour aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voulez-vous marcher?</p>
+
+<p>&mdash;Comment le pourrais-je? mon bras et ma jambe gauche sont brisés! Sans
+cette double fracture, vous ne m'eussiez point trouvé si faible contre
+les attaques de ce sauvage animal. Si vous n'étiez pas venu à mon
+secours, il m'eût infailliblement tué. Je n'ai jamais rien vu de pareil,
+et cependant je suis cité comme un rude cavalier au régiment; car,
+pendant seize ans, j'ai dompté, dominé, rendu doux comme des moutons de
+bien féroces brutes, de bien indomptables chevaux. Jamais de ma vie, et
+je ne suis plus jeune, non, jamais je n'avais été désarçonné. Mais
+celui-ci n'est point une bête ordinaire; c'est un démon incarné dans un
+corps animal; il m'a jeté sous ses pieds, et comme une bête farouche, il
+a voulu me massacrer; il était fou, j'en suis certain. J'espère,
+monsieur, qu'il ne se relèvera plus, vous l'avez bien réellement tué?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il palpite encore, mais c'est la dernière convulsion de l'agonie;
+il sera mort dans quelques minutes.<span class="pagenum"><a id="Page_135">[135]</a></span></p>
+
+<p>Ô pauvre bête! pensai-je en moi-même. Pardieu! j'aurais bien dû rester
+neutre.</p>
+
+<p>Dungaro était le village le plus proche de nous; je remontai sur mon
+cheval, et après avoir engagé le soldat à attendre patiemment mon
+retour, je partis pour me mettre à la recherche d'un palanquin.</p>
+
+<p>Je trouvai à mon retour le blessé un peu plus calme.</p>
+
+<p>En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cette belle et méchante bête a appartenu au colonel du régiment, qui
+l'avait prise à un Arabe. Elle avait d'abord paru très-douce et
+très-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il fût possible de
+découvrir la cause de cette évolution du caractère, elle devint
+tellement féroce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la
+monter.</p>
+
+<p>J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y
+parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les
+coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il
+guettait constamment, et avec une finesse étonnante, la possibilité de
+me mordre.</p>
+
+<p>Un jour, au moment où je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit
+par le dos et me jeta dans son râtelier. Je n'étais pas assez fort pour
+entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'était ni sellé ni
+bridé et que j'étais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de
+quelques-uns de mes camarades que je pus me délivrer.</p>
+
+<p>Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous la<span class="pagenum"><a id="Page_136">[136]</a></span>
+direction de ma main, il n'était occupé qu'à saisir un instant propice
+pour me jeter par terre: il n'avait point encore réussi; mais,
+aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu à
+renverser la selle, et tandis que j'étais occupé à la replacer sans me
+démonter, il s'est élancé au grand galop et m'a jeté bas. Mais au lieu
+de fuir, la maligne bête est revenue sur ses pas et m'a brisé bras et
+jambe. Je me suis défendu, mais sans votre bienheureuse intervention,
+monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grâces vous soient
+rendues!</p>
+
+<p>Vous avez dû voir que je l'ai blessé à plusieurs reprises, mais mes
+coups enivraient sa fureur. Cependant j'étais encore plus épouvanté de
+ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai
+déjà dit, monsieur, et je vous le répète encore, c'était le diable en
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour
+vous de voir qu'il n'existe plus.</p>
+
+<p>J'ajoutai un adieu à ces paroles, et en payant le transport du soldat à
+Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hôpital.<span class="pagenum"><a id="Page_137">[137]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2>
+
+
+<p>Au coucher du soleil je retournai au village de Dungaro, décidé à
+terminer une journée active par une nuit bruyante.</p>
+
+<p>Ce village est mis à part par le gouvernement pour être l'exclusive
+résidence d'une caste particulière. C'est là une espèce de petite
+Utopie.</p>
+
+<p>Je mis mon cheval en sûreté et je fis un tour dans les rues du village
+pour examiner les groupes bizarres qui se trouvaient dans l'intérieur ou
+à la porte des huttes de banc et de bambous entrelacés.</p>
+
+<p>Les beautés noires et huileuses de Madagascar se présentèrent d'abord à
+mes regards, qui furent bientôt éblouis par la rencontre d'une épaisse
+Japonaise aux yeux de furet, au teint couleur d'ambre, et qui me regarda
+d'un air si hébété, que je me mis à rire et à sauter autour d'elle, à
+son grand ébahissement. J'aperçus enfin la demeure d'une amie, femme
+charmante, qui, au besoin, vendait à boire à ses visiteurs. J'entrai
+donc chez elle. Cette aimable dame était le schaich femelle de la tribu,
+et son habitation se distinguait des autres par un second étage avec
+verandahs.<span class="pagenum"><a id="Page_138">[138]</a></span></p>
+
+<p>Cette habitation, splendide en comparaison de son pauvre entourage,
+était le principal refuge des Européens, en l'honneur desquels la
+maîtresse du logis portait une coiffure anglaise qui rendait bizarre
+jusqu'au grotesque son visage d'acajou. Mais Anne réunissait dans sa
+belle personne tous les traits caractéristiques du buffle des forêts. Sa
+peau, épaisse et de couleur sombre, était couverte d'un poil rude et
+menaçant; ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite; elle avait les jambes
+courbées, une bosse de dromadaire et des dents d'éléphant; en un mot,
+c'était la plus horrible sorcière qui eût jamais hanté les sabbats du
+démon.</p>
+
+<p>À peine entré, j'entendis accourir, pour me faire honneur, les hôtes de
+la maison. D'abord je distinguai les petits piétinements des enfants et
+le bruit de leurs anneaux.</p>
+
+<p>Le bras, les poignets, les orteils, les doigts de ces enfants étaient
+encombrées de bagues de laiton et d'argent, et ils étincelaient de
+verroteries, ce qui faisait exécuter au mouvement de leur marche la plus
+incroyable musique. Après m'avoir salué par des cris épouvantables, ils
+grimpèrent à une échelle de bambou placée à la porte de la maison, et
+comme d'actives fourmis, ils passèrent la soirée à monter et à
+descendre, du toit sur la terrasse, de la terrasse sur le toit, et cela
+sans relâche, sans lassitude, sans pitié pour mes oreilles.</p>
+
+<p>Après les enfants parurent quelques femmes en pantalons flottants, en
+vestes de coton, le front orné d'étoiles d'ocre rouge ou jaune. Dans le
+groupe qu'elles formaient au milieu de pièce, se voyaient toutes les<span class="pagenum"><a id="Page_139">[139]</a></span>
+gradations des couleurs: le terreux, l'olivâtre, le gris de plomb, le
+cuivre, enfin toute la famille des bruns, depuis le rouge foncé de
+l'Inde jusqu'au noir de jais des escarbots (petite bête noire) de ma
+patrie. Là, tous les âges et tous les degrés de stature se trouvaient
+réunis, depuis neuf ans, l'âge de la vieille Hécate, jusqu'à
+quatre-vingt-dix ans; depuis la hauteur du tube de ma pipe jusqu'à celle
+du palmier.</p>
+
+<p>Tous les habitants du pays se succédèrent dans cette salle, panorama
+vivant qui déroula à mes yeux toutes les formes de la création humaine.
+J'y vis la Kubshée aux membres souples et légers, unie au bouffi et
+obèse Hottentot, qui agite son corps avec la pesanteur d'un marsouin; la
+jeune et belle Hindoue aux yeux de cerf et aux formes d'antilope; le
+beau et gras Arménien à la large face imprégnée d'huile, et ressemblant
+à une énorme tortue; puis la douce et mignonne Passée, blanche
+tourterelle de ces contrées. Au milieu de ces caractéristiques figures,
+se trouvaient les Chéechees, race mélangée de sang européen et de sang
+indien: composée de feu et de glace, unissant la blancheur mate et
+grasse des Anglais aux noirs chevaux de l'Est, et compensés largement du
+teint rosé de leurs frères d'Occident par les yeux brillants de leurs
+mères.</p>
+
+<p>En entrant dans la hutte, j'avais donné l'ordre de préparer tous les
+ingrédients nécessaires pour composer le breuvage que les Esculapes
+désignent sous le nom de feu liquide, mais que les ignorants appellent
+simplement un punch.<span class="pagenum"><a id="Page_140">[140]</a></span></p>
+
+<p>Je versai dans mon estomac une si grande quantité de cette liqueur, que
+je fus presque privé de l'usage de mes sens, et que je fis un violent
+effort pour me traîner hors de la salle, et aller chercher un peu de
+l'air au dehors.</p>
+
+<p>Je m'approchai en chancelant de l'échelle de bambou abandonnée par les
+enfants, et j'allais grimper sur le toit pour y chercher un peu de
+fraîcheur, lorsque la vieille schaich se plaça devant moi pour s'opposer
+à mon ascension. Je l'envoyai d'un tour de main faire une pirouette dans
+la chambre, puis j'arrachai une branche de pin tout enflammée, et je
+montai dans une sorte de grenier.</p>
+
+<p>La moitié des hôtes de la maison se leva en fureur. L'opposition de la
+vieille m'aurait arrêté si j'avais été à jeun; mais, dans mon état
+d'ivresse, mon opiniâtreté devint inébranlable.</p>
+
+<p>&mdash;Éloignez vous tous, m'écriai-je, ou je verrai si vous êtes de la
+véritable espèce des salamandres!</p>
+
+<p>En prononçant cette menace, j'appliquai mon flambeau ardent aux branches
+de canne de la hutte.</p>
+
+<p>Ceux qui, en se levant en fureur de leur place autour des tables,
+avaient voulu s'opposer à l'exécution de ma sale bravade, tombèrent à
+genoux en croassant comme des corbeaux pris au piége.</p>
+
+<p>Au milieu du tumulte, une voix rude fit entendre ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, arrêtez, jeune chien!</p>
+
+<p>&mdash;Holà! vieux sabot! m'écriai-je en reconnaissant la voix de mon dernier
+capitaine (vieux sabot était un sobriquet que nous lui avions donné<span class="pagenum"><a id="Page_141">[141]</a></span>
+d'après la dimension exorbitante de son pied). Holà! vieux sauteur! Vous
+ici, et ayant bu!</p>
+
+<p>&mdash;Descendez, monsieur; que signifie une telle hardiesse? Pourquoi
+n'êtes-vous pas à bord, monsieur; ne connaissez-vous pas les ordres?</p>
+
+<p>&mdash;Descendez, monsieur, répétai-je en riant, non, je ne veux pas
+descendre, je n'ai pas l'intention de retourner à bord, je suis mon
+maître, mon maître absolu, tout-puissant seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, faquin que vous êtes?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux dire, c'est qu'avant de nous souhaiter un grand bonheur
+éloigné l'un de l'autre, nous prendrons ensemble un glorieux bol de
+punch, et cela en dépit de vos graves regards.</p>
+
+<p>Voyant qu'il était dans l'obligation ou d'acquiescer à mes désirs ou de
+voir brûler la hutte, le commandant me donna la main pour descendre.</p>
+
+<p>Le brave homme n'était pas d'un naturel bien féroce, et, d'un autre
+côté, quoique ce ne fût pas un ivrogne, il ne vivait pas tout à fait
+comme un saint anachorète.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes en bons amis en face d'un bol de punch, et je me mis à
+chanter, ou plutôt à rugir la chanson du vieux commodore;</p>
+
+<p class="blockquot">Les boulets et la goutte<br />
+Ont tant frappé son vieux corps,<br />
+Qu'il n'est plus capable d'être porté par la mer.</p>
+
+<p>Après la chanson et pour sa récompense de l'avoir si bien écoutée, je
+fis un long sermon au bon capitaine. Je m'étendis sur ses nombreux<span class="pagenum"><a id="Page_142">[142]</a></span>
+péchés, sur ses iniquités, et spécialement sur son penchant à la
+débauche. Eh bien! malgré l'orthodoxie de ma doctrine, malgré la
+courtoisie avec laquelle les femmes écoutaient mon discours, le vieux
+commandant était aussi épouvanté, aussi désireux de s'enfuir que s'il
+eût été assis aux côtés d'un fou.</p>
+
+<p>Néanmoins, il m'accabla de grog jusqu'à ce que les dernières lueurs de
+ma raison se furent évanouies. Au milieu de la salle, quelques filles de
+Nâch dansaient en agitant les <a id="jajaux">jajaux</a>.
+Ces danses, le feu volcanique qui brûlait ma poitrine, unis à la chaleur
+étouffante d'une chambre entièrement close, m'impressionnaient de l'idée
+que j'étais englouti dans les régions infernales.</p>
+
+<p>Le capitaine s'esquiva pendant qu'à l'aide d'un chevron de bambou
+arraché à la muraille je faisais rouler à terre toutes les faïences du
+dressoir. La sorcière irritée s'élança sur moi, et, voyant à mon regard
+que la lutte serait entièrement à mon avantage, elle appela les
+burhandayers (officiers de police du village). Ainsi soutenue, elle
+m'attaqua vigoureusement en criant d'une voix glapissante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un tigre et non pas un homme! Vous ne reviendrez plus dans
+ma maison. Je ferai venir les cipayes pour vous lier, vagabond. En
+vérité, je n'ai jamais vu un bacchanal pareil à cela. Ce brigand casse,
+brise et détruit tout!<span class="pagenum"><a id="Page_143">[143]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XX"></a>XX</h2>
+
+
+<p>Le vacarme intérieur amena bientôt quelques cipayes du village, et en
+voyant paraître la pique de l'un d'eux sur l'échelle qui aboutissait à
+la salle supérieure dans laquelle je m'étais esquivé, pour épargner à la
+sensibilité de mon ami le discordant tapage des grogneries de la vieille
+mégère, mon sang commença à s'apaiser, et ma fureur diminua.</p>
+
+<p>Hécate et ses commères me suivirent dans mon refuge, et elles se
+balançaient au-dessus de ma tête comme une bande de bassets se balancent
+aux flancs d'un blaireau. Par un soudain et énergique effort je secouai
+les vapeurs de l'ivresse, ainsi que les vieilles harpies qui
+s'attachaient à moi, et en les repoussant vers l'entrée de la salle, je
+leur fis dégringoler l'échelle. Sous le poids des femmes, ajouté à celui
+de la molle et grosse hôtesse, le frêle escalier se brisa. Toute la
+troupe renversée forma une espèce de montagne dont elle occupait le
+sommet; la vieille sorcière tomba comme un dogre allemand, et les
+cipayes accourus disparurent sous sa large personne. Cette prouesse mit
+le tumulte au comble; une foule compacte s'était formée, et l'on<span class="pagenum"><a id="Page_144">[144]</a></span>
+apercevait de tous les côtés pions, cipayes et police. En voyant ce
+rassemblement orageux, je pensai qu'il était temps d'opposer une plus
+vigoureuse défense. Une mèche de la lampe brisée expirait dans l'huile.
+Je me servis de sa lueur pour allumer un morceau d'étoffe de coton
+préalablement imbibé de graisse, et je mis le feu aux quatre coins de la
+salle. Les matériaux secs et combustibles de la hutte s'enflammèrent
+rapidement, et une vive clarté illumina l'obscurité de la nuit.</p>
+
+<p>Un cri sauvage, un cri de vieille femme en fureur, suivi de hurlements
+d'épouvante, jetèrent leurs clameurs désespérées.</p>
+
+<p>Je compris, à la croissante irritation des invectives, qu'il fallait
+opérer ma retraite, si je ne voulais pas être massacré. Je me précipitai
+donc au milieu du torrent de flammes, et, m'élançant d'une fenêtre, je
+tombai fort adroitement sur la tête d'un hallebardier des cipayes. Je ne
+me fis aucun mal, mais je lui brisai le crâne.</p>
+
+<p>Sans prendre le temps de m'attendrir sur le sort du mourant, je me
+relevai en toute hâte, et, lui arrachant sa pique des mains, je m'en
+servis comme d'un bâton à deux bouts pour me faire un passage jusqu'au
+hangar où mon cheval était attaché. Je lui mis précipitamment le mors
+dans la bouche; mais, ne pouvant trouver ma selle au milieu des
+ténèbres, je m'en passai; et m'élançant sur lui, je sortis du village.</p>
+
+<p>Bien décidé à voir le feu, bien décidé à assister au dénoûment du drame
+dont j'étais, malgré ma disparition, le principal acteur, je revins<span class="pagenum"><a id="Page_145">[145]</a></span>
+sans bruit tourner tout autour de la maison. Un cipaye m'aperçut et
+tenta de se mettre à ma poursuite, mais au lieu de fuir son attaque, je
+lançai mon cheval au milieu de la foule, frappant de ma lance à droite
+et à gauche. Les injures et les pierres pleuvaient autour de moi, et
+entre autres insultes j'entendis celle-ci: <i>joar</i>, chien, mécréant; mais
+je riais des unes, et à la faveur de la nuit j'esquivai les autres.</p>
+
+<p>Je disparus un instant pour ramener le calme dans les esprits; puis, au
+moment où on m'attendait le moins, je me montrai au centre de l'incendie
+pour empirer les dégâts qu'il causait. Stupéfaite de mon audace, la
+foule se dispersa devant moi comme se dispersent à l'approche du
+chasseur une bande de canards sauvages. Cependant la vieille hôtesse
+n'abandonna pas le champ de bataille, car, occupée du soin de réunir ses
+hardes, qu'elle arrachait à la voracité de l'incendie, elle ne s'aperçut
+pas que je dirigeais sur elle le bout de ma pique; mais, hélas! elle le
+sentit en tombant dans le brasier la tête la première. Prompte à se
+relever, la vieille salamandre saisit quelques bambous enflammés et les
+jeta sur moi; sa main tremblante manqua de justesse, et elle n'atteignit
+que mon cheval, qui s'élança en ruant et en bondissant avec fureur. Il
+me fut impossible de m'en rendre maître, et nous quittâmes ainsi le
+village.</p>
+
+<p>Emporté par la course sans frein d'un cheval furieux, je me sentis saisi
+par le vertige; cette indisposition était produite non-seulement par ce
+galop désordonné, mais encore par la subite transition d'une chaleur<span class="pagenum"><a id="Page_146">[146]</a></span>
+étouffante à un air frais et pur. Je souffrais tant, que je crus que
+j'allais mourir; je me tenais à cheval avec des difficultés inouïes,
+car, étant privé de ma selle, je n'avais aucun point d'appui. Les plus
+profondes ténèbres régnaient autour de moi, et je gagnais du terrain
+sans avoir presque la conscience de ma situation. J'arrivai enfin à un
+large ruisseau; mon intelligent Bucéphale trouva un gué qu'il traversa,
+et me conduisit sur l'autre rive.</p>
+
+<p>J'avais la tête presque inclinée sur les oreilles de mon cheval et je me
+tenais aux poils de sa crinière. Comme j'étais certain, en marchant
+devant moi, de m'éloigner de Dungaro, je ne songeais pas à m'inquiéter
+de la direction qu'avait prise ma monture, car j'étais anéanti par
+l'assoupissement de l'ivresse. Je ne sais combien de temps dura cette
+étrange course.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes auprès d'une lumière; elle appartenait à un <i>chokey</i>.
+Tout à coup mon cheval alla frapper contre un objet invisible, et le
+bruit que fit entendre ce double choc fut aussi sonore que celui qui se
+produit par le violent contact de deux corps d'airain. Effrayé ou
+blessé, il fit un bond terrible, me jeta à ses pieds et disparut dans la
+nuit.</p>
+
+<p>Je perdis entièrement connaissance, et je dois être resté longtemps dans
+cet état.</p>
+
+<p>En reprenant l'usage de mes sens, je jetai avec étonnement les yeux
+autour de moi. Une foule composée de gens du peuple, les poings appuyés
+sur leurs hanches, formaient un cercle autour de moi. Parmi eux je<span class="pagenum"><a id="Page_147">[147]</a></span>
+distinguai un homme maigre et semblable à un sorcier qui marmottait
+entre ses dents avec la piété d'un brahmine:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Topy, Sahib, ram, ram, dom, dom, dom...</i></p>
+
+<p>Un autre personnage, d'une apparence moins repoussante quant au visage
+et aux vêtements, quoiqu'il eût une affreuse barbe, disait en me couvant
+des yeux et en se frappant la poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dieu est Dieu! Dieu est Dieu!</i></p>
+
+<p>J'essayai de me soulever sur mon coude, en faisant signe qu'on me donnât
+de l'eau, mais les béats enchanteurs secouèrent négativement la tête.</p>
+
+<p>Ma bouche était desséchée: je ne pouvais parler, tant je souffrais de
+l'horrible tourment de la soif. En regardant autour de moi, plutôt dans
+le désir de chercher à obtenir de l'eau que dans celui de connaître la
+situation de l'endroit où j'étais, je me vis couché sur une natte sur le
+store de la boutique d'un <i>burgan</i>, entourée de verandahs. En apprenant
+que j'étais encore vivant, le maître de la maison sortit et m'adressa la
+parole en anglais. Jamais aucune musique n'a retenti aussi
+harmonieusement à mon oreille que les quelques phrases que m'adressa cet
+homme, qui, à ma demande, m'apporta un pot de <i>toddy</i>.</p>
+
+<p>Près de moi se tenait immobile un Bheeshe, qui, avec ses grands yeux
+étonnés, me regardait silencieusement. Un bambou, placé en équilibre sur
+ses épaules, supportait deux seaux de feuilles de palmiste pleines
+d'eau. Je le suppliai par geste de m'en donner quelques-unes, mais il
+grimaça un refus. Le <i>toddy</i> m'avait donné quelques forces; je saisis<span class="pagenum"><a id="Page_148">[148]</a></span>
+donc le bord d'un des seaux, et je couvris ma tête de feuilles. L'eau
+fumait sur mes tempes brûlantes, et je sentis immédiatement un bien-être
+si vif, que j'eus la force de me lever.</p>
+
+<p>Quelques questions me firent découvrir que j'étais dans un village qui
+borde la route de Callian; je restai longtemps dans une sorte
+d'abrutissement qui ne me permit pas de rappeler à mon esprit les
+événements de la veille. Mes os me semblaient brisés, mon visage et mes
+mains étaient couverts de blessures. J'entrai dans ma boutique, et,
+m'étendant de nouveau sur la terre, je m'endormis profondément.</p>
+
+<p>Je ne m'éveillai que lorsque le soleil s'abaissa du côté de l'ouest.
+J'étais trempé de sueur; je pris quelques rafraîchissements, un bain, et
+je me sentis bientôt allègre, dispos et tout prêt à recommencer la série
+de mes fredaines. Après avoir réfléchi sur la situation que je m'étais
+faite, je m'informai de mon cheval; personne ne savait ce qu'il était
+devenu, car j'avais été apporté évanoui du <i>chokey</i> par quelques âmes
+charitables. En me souvenant de la rencontre que je devais avoir avec de
+Ruyter au bungalo, je demandai un moyen de transport.</p>
+
+<p>D'après le conseil de mon hôte, je louai un attelage de buffles, et je
+me dirigeai en toute hâte vers le lieu du rendez-vous.<span class="pagenum"><a id="Page_149">[149]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2>
+
+
+<p>Un auteur, renommé avec justice pour sa grande connaissance de la nature
+humaine, a dit cette vérité: Malgré toute la droiture de son esprit,
+malgré toute la franchise de son caractère, l'homme qui fait le récit de
+sa vie jette sur ses défauts une voile dont le transparent tissu cache
+les plus visibles difformités; mais, en revanche, si l'ennemi de cet
+homme fait la narration de son existence, il accumule, en ne sortant pas
+de la vérité, les fautes sur les fautes, les erreurs sur les erreurs, si
+bien que ce même personnage se trouve différemment habillé, et qu'il n'y
+a plus la moindre ressemblance entre les deux peintures.</p>
+
+<p>En commençant le récit de ma vie, je me suis engagé vis-à-vis de
+moi-même à être vrai toujours et à ne pallier, volontairement ou
+involontairement, ni mes défauts, ni même les actions mauvaises que j'ai
+commises, et cela librement, en pleine connaissance du mal que je
+faisais.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures après mon départ de la maison du <i>Burgan</i>, j'arrivai
+à un petit village assis sur les frontières du Duncan; je fis choix d'un
+couple de cooleys qui me conduisirent, à travers des champs d'orge et
+de maïs, à la résidence de Ruyter. Cette demeure, située sur une petite<span class="pagenum"><a id="Page_150">[150]</a></span>
+élévation, dans un coin retiré de la montagne, était cachée par une
+avenue de cocotiers et par l'ombrage d'un grand bois. Un jardin sauvage,
+plein d'orangers et de grenadiers, protégé par une immense haie de
+poiriers épineux, gardait l'approche de la résidence et la rendait
+presque inaccessible.</p>
+
+<p>À l'intérieur de la maison, les murailles étaient peintes et rayées de
+larges lignes alternativement bleues et blanches, afin de les faire
+ressembler au coutil d'une tente.</p>
+
+<p>Le plafond de la salle d'entrée était soutenu par des bambous placés
+perpendiculairement, et auxquels se trouvaient suspendus des armes, des
+fusils et des lances pour la chasse.</p>
+
+<p>Deux chambres à coucher, se faisant face l'une à l'autre, de chaque côté
+de la salle, étaient meublées de lits, de tables, de livres, et quelques
+dessins ornaient les murs.</p>
+
+<p>Devant la porte de la maison, une large pelouse, entourée de bananiers
+et de citronniers, pliant sous le fardeau de leurs fruits, laissait
+apercevoir une vaste citerne bordée de rosiers en fleur, de jasmins et
+de géraniums.</p>
+
+<p>On se servait de cette citerne comme d'une baignoire.</p>
+
+<p>Un vieux paysan, qui m'avait ouvert l'entrée de la maison, me dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, maître, c'est un <i>gregi</i> (habitation) à la mode
+anglaise.<span class="pagenum"><a id="Page_151">[151]</a></span></p>
+
+<p>Près de la maison, ombragée par un magnifique palmier de sagou, se
+trouvait un hangar qui servait de cuisine; sous le même toit demeuraient
+le paysan et sa famille, partageant fraternellement leur domicile avec
+une belle jak (ou petite vache), qui, pour l'instant, était en train de
+contester à deux petites filles la possession de quelques fruits.</p>
+
+<p>Cette jak était si extraordinairement petite, que j'en fis la remarque
+au paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré cette apparence de faiblesse, me répondit-il, elle est d'une
+force prodigieuse, et vous pouvez la monter comme on monte un cheval.
+Mon malek (maître) l'a prise sur les bords de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un monstre marin? m'écriai-je en riant, tant mieux, car je
+vais prendre un bain, et nous nagerons ensemble. En disant cela, je
+courus vers la citerne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'écria le paysan d'un air effaré, elle déteste l'eau, c'est
+une fille des montagnes.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre maître?</p>
+
+<p>&mdash;Un mois; mais hier il a envoyé ici beaucoup de choses, et ces choses
+sont pour huyoos (maître).</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas écrit?</p>
+
+<p>Le paysan se mit à rire, et ôtant de sa tête un chiffon qui lui servait
+de turban, il tira de ses plis, dans lesquels elle était soigneusement
+cachée, une feuille de plantain pliée et attachée avec un morceau de
+fil.</p>
+
+<p>Je trouvai sous la feuille une lettre de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi diable ne me donniez-vous pas cette lettre? demandai-je<span class="pagenum"><a id="Page_152">[152]</a></span>
+impatiemment au pacifique bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me l'aviez pas demandée, répondit-il d'un air tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Non sans doute; comment aurais-je pu le faire, je ne savais pas que
+vous étiez en possession de ce message?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous le savez maintenant, parce que maître sait tout, et que
+pauvre <i>goawaloman</i> (paysan) ne sait rien du tout.</p>
+
+<p>Ces paroles me firent comprendre l'admirable raison qui avait empêché le
+paysan de m'offrir à manger; je devais savoir que j'avais faim, et sa
+profonde ignorance de toutes choses lui permettait de l'ignorer. Je lui
+ordonnai donc de me servir à déjeuner, car j'étais aussi affamé qu'un
+loup à jeun dans une froide nuit d'hiver.</p>
+
+<p>La lettre de de Ruyter m'annonçait que la frégate était partie après de
+nombreuses et inutiles recherches dirigées par le capitaine, qui avait
+promis une forte récompense à celui qui aurait l'adresse de s'emparer de
+ma personne.</p>
+
+<p>Cette nouvelle me donna un vif plaisir, et le désappointement du
+commodore fit battre mon c&oelig;ur de la satisfaction du plus ample
+succès.</p>
+
+<p>Les derniers mots de la lettre de de Ruyter m'annonçaient que le retard
+de son arrivée près de moi était causé par l'emprisonnement de Walter,
+qui avait été accusé par le lieutenant écossais, mais que, grâce à la
+déposition de de Ruyter, mon jeune ami se trouvait acquitté et libre.
+Quant au lieutenant, il était encore fort malade, et, la veille du
+départ de la frégate, on l'avait transporté à bord dans un état qui<span class="pagenum"><a id="Page_153">[153]</a></span>
+donnait pour sa vie de sérieuses craintes. Le lâche bourreau crachait le
+sang, avait la mâchoire abîmée et deux côtes enfoncées. Amplement vengé
+de ce drôle, je chassai de ma mémoire et le souvenir de ses méchancetés
+et celui de ma vigoureuse revanche. Quelques années après cette époque,
+j'appris que ce courageux officier n'avait jamais osé remettre le pied
+dans Bombay, donnant pour raison de son horreur de la ville que la
+<i>malaria</i> (maladie indienne), les moustiques et les scorpions la
+rendaient un séjour pire que celui de l'enfer. Mais, en toute franchise,
+ce qu'il craignait plus que le <i>cobra-di-capella</i> (serpent), c'était la
+rencontre de Walter et peut-être la mienne.</p>
+
+<p>J'envoyai un cooley au village pour me chercher un hooka; je pris un
+bain dans la citerne, et, ma pipe aux lèvres, un livre à la main (la
+<i>Vie de Paul Jones</i>), je me couchai sous les arbres. Je ressentais une
+si grande légèreté d'esprit, tant d'élasticité dans mes membres, une si
+forte exubérance de vie, que tout mon être se trouvait plongé dans une
+béatitude dont la suavité était indéfinissable.</p>
+
+<p>C'était, depuis ma naissance, mon premier jour de bonheur complet.</p>
+
+<p>Certainement, je ne faisais pas comme nous faisions dans un âge plus
+avancé, je ne cherchais pas à détruire le plaisir de l'heure présente
+par le souci de l'heure à venir.</p>
+
+<p>Je me plaisais dans le <i>farniente</i> de mon repos, éprouvant, sans le
+trouver étrange, que le véritable bonheur est au milieu des champs.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, me dis-je en moi-même, je vais goûter de ce fruit<span class="pagenum"><a id="Page_154">[154]</a></span>
+savoureux et doux qu'on appelle la vie fade et monotone du paysan.</p>
+
+<p>Je me dépouillai aussitôt de mes vêtements déchirés, et demandant au
+domestique de de Ruyter un morceau de toile de coton, je m'en drapai les
+reins à la manière indienne.</p>
+
+<p>Je mis un turban sur ma tête; puis, ainsi vêtu, les pieds sans
+chaussures, bien graissés d'huile de coco, je pris un couteau, et, mêlé
+à la famille du paysan, je montai sur les arbres, et j'appris d'eux à
+les percer et à y suspendre les pots de <i>toddy</i>.</p>
+
+<p>Cette occupation et l'arrosement du jardin me firent passer le temps
+d'une manière si agréable, que le troisième jour de mon installation,
+qui était celui de l'arrivée de de Ruyter, je me pris à regretter le
+paisible calme que sa présence allait si bruyamment troubler.</p>
+
+<p>Dans la matinée qui devait m'amener de Ruyter à la résidence, je montai
+sur la jak, et, un bambou dans une main, un couteau dans l'autre,
+précédé de deux cooleys, je m'avançai à sa rencontre.</p>
+
+<p>À peu de distance de la maison, au détour d'un groupe d'arbres,
+j'aperçus mes deux amis. De Ruyter racontait de sa voix sonore et grave
+l'histoire d'une chasse aux lions à Walter, qui l'écoutait avec une
+attention profonde. Ma métamorphose était si complète, que les deux
+voyageurs seraient passés sans me reconnaître, si l'&oelig;il d'aigle du
+propriétaire n'était tombé sur la petite jak.</p>
+
+<p>Au moment où il allait, d'un air fort peu gracieux, interpeller le<span class="pagenum"><a id="Page_155">[155]</a></span>
+voleur de sa bête, je m'écriai en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! holà! de Ruyter, regardez ma figure.</p>
+
+<p>Walter et mon ami arrêtèrent leurs chevaux, et, après m'avoir considéré
+quelques instants, ils laissèrent échapper simultanément un bruyant
+éclat de rire; mais ce rire eut une telle violence d'expansion, que,
+n'en comprenant pas immédiatement la cause, je les crus atteints de
+folie. De Ruyter se jeta à bas de son cheval, et, se tenant les côtes,
+il se mit à rire aux larmes en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Par le ciel, vous me tuerez, étourdi que vous êtes; d'où diable vous
+est venue l'idée de cet étrange accoutrement?</p>
+
+<p>La moqueuse remarque de de Ruyter froissa l'enchantement dans lequel
+m'avaient jeté mes pastorales occupations, si harmonieusement confondues
+avec mon costume, et je lui répondis d'un ton plein de gravité:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois rien en moi qui puisse ainsi exciter votre verve caustique.
+Je suis habillé suivant la mode du pays, et le climat exige qu'on en
+adopte la légère simplicité. Si vous avez besoin de vous rafraîchir,
+voilà des hommes qui apportent des pots pleins d'un excellent <i>toddy</i> que
+j'ai préparé moi-même.</p>
+
+<p>De Ruyter fit un signe d'acquiescement, et quand mes deux amis eurent
+épuisé leur gaieté, nous rentrâmes à la résidence. Deux jours
+s'écoulèrent, emportés par les ailes d'une félicité complète. Nous les
+passâmes à grimper sur les collines, à chasser les chacals, sans souci
+de la chaleur et de la fatigue.<span class="pagenum"><a id="Page_156">[156]</a></span></p>
+
+<p>Le soir, quand la lune éclairait de sa pâle lueur les allées
+sablonneuses du jardin, nous chantions, nous causions, nous dansions;
+mais nos chants, nos danses ne ressemblaient en rien à ceux et à celles
+des jours de notre esclavage, car alors ce n'était pas la joie, mais
+seulement la liqueur qui excitait nos sens.</p>
+
+<p>Les goûts de de Ruyter et les miens étaient en eux-mêmes excessivement
+simples. Mon ami ne s'est jamais rendu coupable d'aucun excès, et ceux
+que je fis moi-même étaient causés par la fougue de ma nature
+volcanique, qui, semblable à la poudre, prenait feu à l'aide de la plus
+légère étincelle.</p>
+
+<p>Malheureusement pour moi, j'avais l'orgueil de vouloir toujours être le
+premier dans tout ce que je faisais; je ne regardais pas si l'action
+était méritoire ou blâmable, ridicule ou cruelle: j'agissais, et
+maintenant mon front brûle de honte quand je songe aux folies (mot doux
+pour qualifier ma mauvaise conduite) dont je me suis rendu coupable.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2>
+
+
+<p>À mon grand chagrin, Walter fut bientôt obligé de rentrer à son
+régiment. Comme le cher garçon était enchanté de sa nouvelle existence,
+il mettait tous ses soins à remplir d'une façon exemplaire les<span class="pagenum"><a id="Page_157">[157]</a></span>
+obligations de sa charge. Quoique nous eussions causé nuit et jour de
+nos mutuels intérêts, nous n'avions pas encore tracé les plans d'un
+avenir que nos différents caractères entrevoyaient dans la quiétude du
+présent. Il fut donc arrêté entre nous qu'une prochaine entrevue nous
+mettrait à même de discuter l'importance de la grave décision que je
+devais prendre. Une heure avant son départ, Walter me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes maintenant, mon cher Trelawnay, entièrement libre de vos
+actions; ne vous laissez pas amollir par la paresse; venez me voir le
+plus vite possible; nous sommes campés sur le terrain de l'artillerie.
+Venez dans ma tente, et fasse le ciel que vous y entriez avec le désir
+de vous procurer une commission dans notre régiment!</p>
+
+<p>&mdash;Ce désir ne me viendra point, ne l'espérez pas, mon cher Walter; je me
+suis débarrassé à tout jamais des marques de la servitude, et la couleur
+rouge ou bleue est toujours la couleur de l'esclavage. Ni le roi ni
+personne ne me gagnerait; je dédaigne leur or, leurs honneurs, et toutes
+les friperies de grade, des décorations, ne valent pas une heure de ma
+liberté. Pourquoi, pour quelle chose précieuse me mettrais-je un collier
+au cou, pour un morceau de pain? Je puis trouver ma nourriture sur tous
+les buissons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison dans un sens, mon ami; mais vous aimez la gloire, et
+vous ne pouvez vivre sans les disputes, sans les batailles.</p>
+
+<p>&mdash;Les disputes et les batailles! mais le monde m'offre un large espace<span class="pagenum"><a id="Page_158">[158]</a></span>
+pour satisfaire un penchant que vous croyez naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas que notre adieu se termine par une dispute, dit Walter
+en voyant mon visage coloré par la haine qui bouillonnait au fond de mon
+c&oelig;ur contre cette immense propagation de la tyrannie. Je pense
+peut-être comme vous, et mieux que moi vous savez, mon ami, que mes
+sentiments sont semblables aux vôtres. Mais je n'ai pas reçu de la
+nature ces grandes qualités qui font les hommes forts, énergiques et
+vigoureux.</p>
+
+<p>Ma pauvre mère n'a connu que le chagrin et l'affliction; son existence a
+été triste, je me dois à elle. Dans mon enfance, Trelawnay, la main de
+ma mère était la seule qui me caressât, je ne connais pas d'autre lieu
+de repos que l'appui de son c&oelig;ur, que l'asile de ses bras, et quand
+je commençai à comprendre les tendresses de son âme, je ne voulus plus
+quitter sa chère présence. Malade, c'était elle qui m'endormait, elle
+qui, par les mélodies de sa harpe, charmait mes oreilles, elle qui
+fermait mes yeux sous ses tendres baisers. Une fois, mon ami, je lui
+causai un chagrin; je m'en suis repenti longtemps! C'était le soir,
+auprès du feu, je lui demandai, avec cette cruelle étourderie de la
+jeunesse, où était mon père. Ma mère cacha sa belle tête dans ses mains,
+et de convulsifs sanglots soulevèrent sa poitrine. Sir Walter devint
+pâle, une larme mouilla sa paupière.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me croyez pas un enfant, Trelawnay, si je vous parle ainsi, c'est
+que j'ai le c&oelig;ur plein d'affection pour ma mère. Ah! cher, vous ne<span class="pagenum"><a id="Page_159">[159]</a></span>
+connaissez pas l'amour pur et ardent qui unit deux c&oelig;urs indifférents
+à tous les autres, deux c&oelig;urs qui sont celui d'une mère abandonnée,
+déshonorée, et celui d'un pauvre enfant orphelin. Je sais que le cher
+ange s'est privé pour moi des choses les plus nécessaires de la vie,
+que, pour me retirer de la marine, dans laquelle elle sentait que je
+souffrais, quoique je ne le lui eusse pas dit, elle a fait les démarches
+les plus cruelles, les plus humiliantes peut-être! Eh bien! Trelawnay,
+puis-je maintenant détruire ses plus chères espérances? Ma condition est
+heureuse, et dans deux ans j'aurai un congé pour aller en Angleterre, et
+alors... Mais, dites-moi, puis-je? voudriez-vous que, déserteur, je
+tuasse une pareille mère?</p>
+
+<p>Je pressai la main de Walter sans pouvoir lui répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Venez me voir, reprit Walter, nous parlerons de vos projets, et
+rappelez-vous bien que, quelle que soit la différente direction que nous
+donnerons à notre vie, nous serons toujours des frères. Prenez ce livre,
+ami, il m'a rendu presque incapable de remplir ma nouvelle profession;
+je vous le donne. Sa lecture convient aux hommes qui ont une âme comme
+la vôtre. Il faut que j'essaye de l'oublier; mais qui peut détourner son
+esprit des charmes de la vérité? Walter me pressa une dernière fois la
+main et partit sans tourner la tête. Quand mes yeux tombèrent sur de
+Ruyter, tranquillement assis sous un arbre, occupé de fumer son hooka,
+je m'aperçus qu'il frottait ses paupières avec sa large main.<span class="pagenum"><a id="Page_160">[160]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ce Walter fera de nous des femmes, me dit-il; j'aimais bien ma mère
+aussi, mais je ne puis pas parler d'elle, et, comme ce pauvre Walter, je
+n'ai point connu mon père.</p>
+
+<p>En achevant ces paroles, de Ruyter baissa la tête et fuma
+silencieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce garçon, reprit-il après un moment de silence ému, a un bon c&oelig;ur,
+mais il a trop teté du lait de sa mère, et cet abus l'a métamorphosé en
+fille. Quel livre vous a-t-il donné, Trelawnay? la Bible de sa mère, un
+livre de Psaumes, un manuel de cuisine ou une liste de l'armée?</p>
+
+<p>Je tendis le volume à de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il, <i>Des ruines des empires, et les lois de la nature</i>,
+de Volney. Par le ciel! ce garçon a une âme. Si j'avais su cela plus
+tôt, je l'aurais fait travailler dans une meilleure cause. Bah! ajouta
+de Ruyter, non, un bâton courbé, quoique remis en droite ligne, essaye
+toujours de reprendre sa forme naturelle. J'ai confiance en vous,
+Trelawnay, en des hommes qui sont naturellement honnêtes et résolus. Ils
+peuvent aussi quelquefois être détournés de leur route par leurs
+caprices ou par la force, mais à la fin de la lutte ou de l'erreur de
+leur esprit ils reprennent la bonne route. Allons, il faut que je rentre
+en ville dès demain, et que dans dix jours je sois en mer. Qu'allez-vous
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, je n'y ai pas encore pensé. Je me plais dans votre
+résidence, et j'y suis heureux.</p>
+
+<p>De Ruyter se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon cher garçon, fort bien, je ne m'oppose pas à vos désirs.<span class="pagenum"><a id="Page_161">[161]</a></span>
+S'ils vous retiennent ici, le bungalo est à vous, si vous voulez.
+Visitons la propriété; voyons, il y a seize cocotiers, et ce sera bien
+le diable si, avec le produit de ces arbres et celui du jardin, vous et
+votre jak vous ne trouvez pas assez de subsistance pour vivre. Vous
+ferez du <i>toddy</i>, et le <i>toddy</i> fermenté devient un excellent rack. Mêlée
+avec du riz, l'amande du coco fera un nourrissant curry. De plus, cet
+arbre précieux vous fournira de l'huile pour polir votre peau et pour
+vous éclairer le soir. Ajoutez à cela que de chaque coquille de noix
+vous pouvez faire une tasse; les gousses vous fourniront de la literie,
+du fil, des cordages. On peut encore faire une canne de l'arbre lui-même
+lorsqu'il est vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je ferai tout cela, dis-je avec le plus grand sérieux; du reste,
+je ne me contenterai pas de la frugale nourriture des fruits, je
+chasserai.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, mon garçon, mais permettez-moi de vous faire une petite
+remarque. Les choses les plus exquises deviennent insipides et
+nauséabondes lorsqu'elles sont trop entièrement possédées. Cela peut
+arriver à celles-ci, tout exquises, toutes délicieuses qu'elles sont. Si
+ce dégoût arrive, rappelez-vous que j'ai sur mer un joli petit vaisseau
+bien armé, et façonné pour la guerre ou pour la paix, suivant le besoin
+des circonstances. Souvenez-vous encore qu'il me manque un officier
+entreprenant, un homme tel que je vous jugeais autrefois, mais je me
+suis trompé.</p>
+
+<p>&mdash;Où est ce vaisseau, de Ruyter? Vous ne m'avez jamais parlé de cela.
+Allons, où est-il?<span class="pagenum"><a id="Page_162">[162]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez votre <i>toddy</i>, vos noix de coco, votre vie pastorale?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, je ne l'oublie pas, mais laissez-moi voir le bateau. Comment
+est-il formé? où est-il? combien de tonneaux? d'hommes? qu'est-ce qu'il
+doit faire? Répondez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, vous me semblez si admirablement conformé pour la vie de
+<i>baboo</i> (cultivateur), qu'il vaut mille fois mieux que vous restiez ici.
+Peut-être que l'année prochaine votre fantaisie vous conduira dans les
+îles pour ramasser quelques jeunes beautés perses et hindoues, afin
+d'activer la propagation des paysans. Est-ce là votre loi de la nature?</p>
+
+<p>De Ruyter se moqua de moi pendant toute la soirée, et ne voulut jamais
+répondre aux questions que je lui faisais relativement au vaisseau.
+Comme il avait l'habitude de voyager la nuit, au premier rayon de la
+lune il se leva, me tendit la main, et me dit en jetant sur la table un
+sac de pagadas:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous privez, mon cher Trelawnay, d'aucune des satisfactions que
+l'argent procure, et attendez ma visite d'ici à quelques jours.<span class="pagenum"><a id="Page_163">[163]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2>
+
+
+<p>Je passai de longues soirées à moitié assoupi sur la pelouse, admirant
+ces belles nuits sans vent de l'Est, qui donnent à la terre tant de
+grandeur et tant de majesté dans son suave et profond silence. Pendant
+les nuits, tous ces objets, fruits, fleurs, arbustes, sont illuminés par
+la brillante et limpide clarté de la lune, qui montre leur forme et leur
+couleur presque aussi vivement que s'ils étaient baignés par la
+resplendissante clarté du jour. Mais les teintes du ciel, plus pâles et
+plus adoucies, l'air plus tranquille et plus doux, forment alors une
+délicieuse opposition avec l'ardente et éblouissante lumière du soleil.</p>
+
+<p>Le soir venu, je m'asseyais sur le vert talus d'un tapis d'émeraude
+étendu à la porte de ma maison, et j'écoutais les huées des hiboux, en
+suivant de l'&oelig;il la voltige capricieuse des chauve-souris. Souvent je
+m'endormais, et mes rêves m'entraînaient dans l'Inde accompagné de mes
+deux amis, Walter et de Ruyter, ou bien encore la voix du maudit
+Écossais venait bruire à mes oreilles. J'entendais presque réellement
+cette voix me dire avec son âcreté sifflante:&mdash;Comment, monsieur, vous<span class="pagenum"><a id="Page_164">[164]</a></span>
+vous endormez à l'heure de la faction! allez à la cime du mât, cela vous
+éveillera.</p>
+
+<p>Un jour ce rêve se présenta à mon esprit avec des formes si réelles et
+en apparence si palpables, qu'éveillé en sursaut et prêt à répondre au
+hargneux lieutenant, je vis penché vers moi, au lieu de la figure de ce
+détestable officier, la bonne tête de l'honnête Saboo, qui m'éveillait
+avec ces paroles d'avertissement:</p>
+
+<p>&mdash;Pas bon de coucher dehors, rend malade; maison faite pour dormir.</p>
+
+<p>Je me levai alors tout frissonnant; le soleil déchirait les derniers
+voiles du matin, et en attendant que le vieillard eût achevé les
+préparatifs de mon déjeuner, je pris un bain dans la citerne, dont l'eau
+était parfumée par l'odoriférante senteur des roses et des jasmins.</p>
+
+<p>Malgré les prévisions de mon ami de Ruyter, le paisible bonheur dont je
+savourais si librement les jouissances ne m'avait pas encore fait
+connaître les dégoûts de la satiété. Cependant, pour rendre justice aux
+piquantes observations qu'il avait faites sur la bizarrerie de mon
+costume, j'avais déjà repris ma jaquette et mes pantalons. N'étant pas
+tout à fait à l'épreuve des moustiques, et ayant par inadvertance marché
+sur un nid de jeunes centipèdes, je m'empressai de remettre mes
+souliers.</p>
+
+<p>Depuis ma plus tendre enfance, j'ai été involontairement soumis à des
+attaques de spleen, non d'un spleen triste, désespéré, mais plutôt d'une
+mélancolie douce, rêveuse et presque agréable.</p>
+
+<p>La poétique habitation dans laquelle je me trouvais était faite pour<span class="pagenum"><a id="Page_165">[165]</a></span>
+éveiller dans mon esprit ces illusoires fantômes. Peu à peu, cependant,
+ils se dissipèrent, se confondirent dans la réalité, et je commençai à
+méditer sur la singularité de ma position vis-à-vis de Ruyter.</p>
+
+<p>Il y avait dans la vie, dans les actions, dans les manières de Ruyter,
+et dans ses amicales poursuites à mon égard, un mystère qui m'intriguait
+vivement; mais, loin qu'il me mît en défiance contre cet homme au regard
+fascinateur, à l'entraînante parole, je me plaisais dans ce
+clair-obscur, dans ce doute indécis qui me montrait mon ami tantôt dans
+une situation ordinaire, tantôt dans des conditions tout à fait
+exceptionnelles. La rapidité avec laquelle de Ruyter avait acquis sur
+moi une irrésistible influence était merveilleuse. Sa franchise, son
+courage, sa générosité, la noblesse de sa nature, tout chez lui était si
+grand, si spontané, si réellement bon, que je ne pouvais croire qu'il
+fût de la race mercantile et intéressée des négociants que j'avais
+connus à Bombay.</p>
+
+<p>Après avoir sérieusement réfléchi et sur ses paroles et sur tout ce que
+je connaissais de sa conduite, j'arrivai à la conclusion qu'il devait
+être le commandant d'un vaisseau de guerre particulier. Mais à cette
+époque ni les Anglais ni les Américains n'avaient de vaisseaux de guerre
+dans l'Inde; il est vrai que les Français en possédaient; mais si de
+Ruyter était sous leur drapeau, que faisait-il dans un port anglais,
+traité comme un ami bien connu par tous les habitants? Je pensai aussi
+que de Ruyter pouvait être l'agent de quelques-uns des rajahs, qui<span class="pagenum"><a id="Page_166">[166]</a></span>
+étaient encore des souverains indépendants, quoique la Compagnie les
+entourât de ses cercles jusqu'au jour où elle parvenait à les chasser de
+leurs villes dans les plaines pour y vivre en fugitifs et en bêtes
+fauves. Il était connu à cette époque que, soit en temps de paix, soit
+en temps de guerre, les princes entretenaient des agents cachés dans les
+résidences pour leur transmettre le mouvement de la politique des
+résidents de la Compagnie.</p>
+
+<p>De Ruyter me semblait admirablement propre à remplir les fonctions de
+cette charge, quoique souvent il ne parût avoir nul souci de déguiser
+ses opinions sous un prudent silence.</p>
+
+<p>Cependant de Ruyter aimait l'Angleterre, et même les individus de cette
+nation, quoiqu'il leur préférât beaucoup ceux de l'Amérique, son pays de
+prédilection.</p>
+
+<p>Le souvenir des réflexions de de Ruyter me montra que mon jugement sur
+lui était faux. Je ne m'arrêtai donc plus à la recherche de ce qu'il
+avait été dans le passé, ni de ce qu'il pouvait être dans le présent; je
+l'aimais, et je résolus de confier ma vie à la direction de son amitié.</p>
+
+<p>Je recevais presque journellement des lettres de de Ruyter, et comme son
+départ de Bombay était retardé, je ne trouvai plus de prétexte plausible
+pour refuser l'invitation que Walter m'avait faite d'aller le voir.</p>
+
+<p>Un soir je dis adieu à mes belles journées de paresse, et un magnifique
+cheval envoyé par Walter me conduisit à la porte de sa tente. Mon fidèle
+et tendre ami prit un plaisir enfantin à me montrer les agréments et<span class="pagenum"><a id="Page_167">[167]</a></span>
+les avantages de sa position, si différente du cruel passé de son séjour
+sur le vaisseau. Je fus heureux de son bonheur, heureux de le voir aimé,
+estimé par les officiers du corps, auxquels il me présenta.</p>
+
+<p>Le récit de mes aventures amusa tous ces jeunes gens, qui me prirent en
+amitié, et le lendemain, escorté autour de mon palanquin par une
+demi-douzaine des amis de Walter, je fus m'installer dans mon ancien
+quartier de Bombay. De Ruyter se joignait à nous et partageait les
+plaisirs de nos nuits de folie lorsqu'il n'était pas retenu dans la
+ville par ses affaires, ou, comme il le disait, par ses occupations.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2>
+
+
+<p>Un jour, de Ruyter m'amena au bord d'un grab, brigantin arabe,
+remarquable par sa proue mince et élancée. Ce grab était funé comme un
+hermaphrodite, et, suivant la coutume des Arabes, il avait les antennes
+carrées et inégales. La plus grande partie de l'équipage était arabe par
+le teint et le costume; le reste des matelots laissait voir qu'ils
+appartenaient à différentes castes. Ce brigantin déchargeait une
+cargaison de coton et d'épices, achetée, me dit Ruyter, par la
+Compagnie.<span class="pagenum"><a id="Page_168">[168]</a></span></p>
+
+<p>Après sa première visite, mon ami n'alla que rarement à bord du
+vaisseau, mais son capitaine, nommé le Rais, vint le voir tout les
+jours. Ils fixèrent le lieu du rendez-vous sur un très-petit et
+très-singulier bateau nommé un dow. Ce bateau était principalement
+équipé d'Arabes, et, à mon grand étonnement, j'y vis aussi des matelots
+européens, des Danois, des Suédois et quelques Américains. Ces derniers
+restaient cachés dans l'intérieur du vaisseau. J'ignore pour quelle
+raison, mais je fus averti qu'il serait dangereux de parler sur terre de
+cette circonstance.</p>
+
+<p>Ce dow avait un grand mât à l'avant et un petit mât à l'arrière; c'était
+bien le plus gauche et le plus vilain vaisseau que j'eusse jamais vu
+dans l'Inde. Son avant et sa poupe, élevés et saillants, étaient faits
+de légers bambous. Il semblait plein et n'avait que peu de prise sur
+l'eau.</p>
+
+<p>De Ruyter me demanda si le titre de commandeur de ce vaisseau me serait
+agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui répondis-je, quand je ne pourrai pas trouver un <i>Catamaran</i>
+(ou bateau masolie), peut-être hasarderai-je ma carcasse à son bord.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous êtes difficile, mon cher Trelawnay; eh bien! comme
+j'ai le choix entre le grab et le dow, je vous laisse, si vous en avez
+la plus légère envie, le commandement du premier.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon ami! alors, ôtez-lui sa tête de requin et mettez un
+beaupré à la place; je serai alors très-content de m'embarquer dessus,
+car j'aime la mine de ces pâles et sombres Arabes; j'aime leurs regards<span class="pagenum"><a id="Page_169">[169]</a></span>
+sauvages, leurs vestes rouges et leurs turbans. Je n'ai jamais vu de
+gaillards si bien constitués pour grimper dans les cordages à l'heure
+d'une rafale, ou pour aborder un vaisseau ennemi pendant le feu de la
+bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Votre remarque est juste, mon cher enfant; ce sont en effet les
+meilleurs soldats et les meilleurs marins que je connaisse; ils viennent
+de Dacca et ils se battront fort bien, je puis vous l'assurer.</p>
+
+<p>&mdash;Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y a des canons sur le grab.</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste l'apparence des canons sur les plats-bords; quelques douze
+ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une
+magnifique ligne d'eau, et sa tournure à l'arrière est celle d'un
+schooner, sa proue est des plus minces; enfin, il a un air mauvais sujet
+et intelligent qui m'enchante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voulez-vous l'essayer, Trelawnay? voulez-vous le conduire le
+long de la côte jusqu'à Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le
+soleil sera couché, allez à bord, et levez l'ancre sitôt que le vent de
+terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est déjà transporté dans la
+rade, et qu'il est tout prêt pour se mettre en mer. Au point du jour, je
+lèverai l'ancre aussi. J'ai dit au <i>rais</i> que vous partiez dans le grab;
+il est prévenu également qu'il doit vous obéir. Je vais vous donner
+quelques notes dans la prévision de l'avenir. Un accident pourrait nous
+séparer; ce n'est guère probable, cependant il est plus sage que vous
+ayez, dans ce cas-là, un règlement de conduite à suivre. Ne considérez,<span class="pagenum"><a id="Page_170">[170]</a></span>
+mon ami, votre voyage jusqu'à Goa qu'en passager curieux d'en visiter
+les côtes, et ne parlez nullement de tout ceci à Walter. Quand nous
+serons sur l'eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous
+paraissent peut-être aussi étranges qu'incompréhensibles. Êtes-vous,
+malgré le mystère de ses allures, content de mon amitié?</p>
+
+<p>&mdash;Très-content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas resté si
+longtemps sans vous questionner si je n'avais eu en vous une confiance
+absolue et entière. Partout où vous irez, je serai auprès de vous, et je
+n'ai ni l'esprit inconstant, ni l'estomac délicat.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, mon garçon; mais souvenez-vous toujours qu'avant que vous
+puissiez être en état de gouverner les autres, il faut que vous soyez
+tout à fait maître de vous-même; et afin de l'être, il ne faut pas,
+comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les
+préoccupations de votre esprit ou les préparatifs de vos actions. Un
+seul mot dit dans un instant de colère, un seul regard embarrassé,
+peuvent gâter l'exécution des projets les plus admirablement conçus.
+Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire; car le vin ouvre le c&oelig;ur,
+et, excepté un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets
+devant des malveillants ou devant des espions? Ici nous sommes entourés
+de ce genre d'ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant à de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, répliqua mon ami avec un fin regard de moqueuse<span class="pagenum"><a id="Page_171">[171]</a></span>
+affirmation, mais je désire que vous ne buviez plus du tout.</p>
+
+<p>Je regardai de Ruyter avec un air d'étonnement si stupéfait qu'il se mit
+à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Si quelquefois vous vous abandonnez à ce plaisir, reprit-il, faites-le
+avec de vrais amis; mais là, bien sérieusement, il vaut encore mieux ne
+pas boire, car je sais qu'il est plus facile de s'en priver tout à fait
+que de suivre un milieu. Mon observation n'est-elle pas juste?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement juste.</p>
+
+<p>À mon retour dans la ville, de Ruyter me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous donnerez des ordres aux bateliers qui sont dans la taverne pour
+les choses dont vous pourrez avoir besoin, mais vous trouverez presque
+tout ce qu'il vous faut sur le grab, et cela est fort heureux pour vous,
+qui êtes d'un naturel si insouciant et si étourdi.</p>
+
+<p>Je reçus les dernières instructions de de Ruyter quelques moments avant
+le coucher du soleil, et, en lui serrant la main, je sautai sur le
+bateau qui devait me conduire au grab. Le rais, qui parlait parfaitement
+anglais, me reçut à bord et me fit entrer dans sa cabine. Là, je lui
+donnai une lettre de de Ruyter; il la mit à son front, la lut avec les
+signes du plus profond respect, et me demanda à quelle heure on levait
+l'ancre.</p>
+
+<p>&mdash;À minuit, lui répondis-je, suivant l'ordre que j'avais reçu de mon
+amiral; ensuite je commandai au rais de hisser à bord tous les bateaux,
+de les arrimer et de se préparer au départ.<span class="pagenum"><a id="Page_172">[172]</a></span></p>
+
+<p>Pendant que le rais exécutait mes ordres, j'examinai les notes de de
+Ruyter. Quoique j'eusse parfaitement compris que, si je le voulais, le
+commandement du vaisseau était à ma disposition, je ne savais que penser
+de l'étrange manière qu'employait de Ruyter pour me forcer à l'accepter.
+Les notes de mon ami me disaient que le rais n'agirait plus sans mes
+ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, me dis-je, j'accepte le commandement de bon c&oelig;ur. Demain
+nous serons rejoints par le dow, et de Ruyter m'expliquera le mystère de
+sa conduite.</p>
+
+<p>Ma vie avait été, jusqu'à ce jour, tellement semblable à celle d'un
+pauvre chien ballotté de ci et de là par d'impérieuses volontés, qu'il
+ne m'était pas possible, en cherchant la fortune les yeux bandés, de
+tomber plus mal dans le présent que je n'étais tombé dans le passé: de
+sorte que non-seulement sans hésitation, mais encore avec une joyeuse
+promptitude, je me déterminai à exécuter tous les ordres de de Ruyter,
+car il était bien la seule personne qui semblait prendre intérêt à ma
+triste destinée.</p>
+
+<p>Je montai sur le pont, et j'y fis deux ou trois tours avec le pas ferme
+et le regard fier que donne la puissance de l'autorité. Je parlai avec
+bonté au <i>sérang</i> (second officier) et aux autres, comme un homme fait
+toujours au commencement de son pouvoir; la bienveillance est alors si
+douce! Quoique en désordre, le grab ne manquait pas d'armes de guerre
+offensives et défensives; mais les mâts de ses voiles avaient quelque
+chose de malpropre aux yeux d'un homme habitué à l'admirable tenue d'un<span class="pagenum"><a id="Page_173">[173]</a></span>
+vaisseau de guerre; il manquait de goudron, de peinture, et sa carcasse
+avait la couleur du bronze. Malgré ce triste extérieur, on pouvait, en
+l'examinant avec attention, voir qu'il avait été équipé avec un grand
+soin sur tous les points essentiels, et surtout à l'aide des inventions
+européennes.</p>
+
+<p>En mesurage, le grab était à peu près de trois cents tonneaux, mais il
+ne pouvait arrimer que la moitié de cela. Son milieu était profond et
+percé de sabords pour les canons, mais ils étaient enfoncés, à
+l'exception de deux placés en avant, et de quatre à l'arrière. Les
+plats-bords étaient armés de porte-mousqueton. Le gaillard d'avant était
+élevé, et celui d'arrière avait une poupe basse ou demi-tillac, sous
+lequel était située la principale cabine.</p>
+
+<p>Quand le dernier coup de la cloche eut sonné huit heures, l'heure du
+souper des matelots, j'entrai par instinct dans cette cabine.</p>
+
+<p>La fosse que le temps avait creusée dans mon estomac demandait à être
+remplie.</p>
+
+<p>Une foule d'hommes qui ressentaient le même besoin se pressa d'en bas et
+s'accroupit sur les talons en petits cercles, divisés par tribus: ils
+mangèrent leur messalo (mets) de riz, de ghée, du bumbalo sec et des
+fruits frais.</p>
+
+<p>Ayant bientôt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le
+canapé, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l'inventaire de sa
+cabine. Elle était basse, mais grande, bien éclairée, et l'air y entrait
+librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits
+aux côtés opposés d'une fenêtre, et entre l'espace de ces lits il y<span class="pagenum"><a id="Page_174">[174]</a></span>
+avait deux étoiles formées de pistolets, c'est-à-dire une quinzaine de
+ces armes, dont les bouches réunies formaient le centre de l'étoile,
+tandis que les crosses en étaient les rayons. La projecture en avant de
+la cabine était garnie de barres de bambou, auxquelles étaient
+suspendues des baïonnettes et des poignards malais, dentelés et réunis
+dans les formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter,
+c'était son équipement de guerre; mais la partie arrière de la cabine
+était certainement dédiée à la paix. Ses rayons étaient encombrés de
+livres, de matériaux pour écrire, d'instruments nautiques. Dans d'autres
+coins se trouvaient des télescopes, des cartes de géographie, et,
+quoique moins pittoresques, mais également indispensables, les articles
+dont j'avais eu besoin pour mon souper.</p>
+
+<p>Comme il ne m'était pas défendu de dormir, et que j'étais sans la
+crainte d'encourir une punition pour la négligence de mes devoirs,
+j'étais vigilant et alerte. Mon esprit était occupé de la responsabilité
+que de Ruyter avait remise entre mes mains; je remontai donc sur le pont
+pour regarder la girouette et attendre que la première caresse du vent
+de la terre me donnât le signal du départ.</p>
+
+<p>À minuit, un souffle d'air la fit tourner sur elle-même, je dis au rais
+de lever l'ancre, et de la lever sans bruit si cela était possible.</p>
+
+<p>&mdash;La première chose est facile à faire, me dit-il, mais quant à la
+seconde, elle est indépendante de ma volonté.</p>
+
+<p>Nous levâmes l'ancre vers une heure du matin, et nous mîmes à la voile.<span class="pagenum"><a id="Page_175">[175]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2>
+
+
+<p>Lorsque les puissances matérielles ou morales d'un être ont été poussées
+par des moyens artificiels à un hâtif développement, cet être parvient à
+une croissance prodigieuse et rapide; mais s'il a porté des boutons et
+des feuilles, ils ont été vite flétris, et les fruits ont toujours paru
+malsains et sans goût.</p>
+
+<p>Il en est ainsi des animaux: lorsque les facultés de leur nature élevée
+se trouvent excitées par les bienfaits de la civilisation, ils donnent
+l'espoir d'une force extraordinaire; mais ces promesses ne sont jamais
+réalisées, elles sont anéanties dans leur fleur, en laissant les traces
+de l'âge et de la décrépitude.</p>
+
+<p>Il y a dans le Nord quelques hommes rares qui, sans soin et sans
+culture, s'élancent dans la vie avec la merveilleuse rapidité du vent,
+et la source de leur force ne peut être altérée ni par le temps ni par
+la fatigue, si bien qu'on les voit, à l'âge où l'homme penche vers sa
+fin, se tenir debout fermes et robustes comme des hommes de fer.<span class="pagenum"><a id="Page_176">[176]</a></span></p>
+
+<p>Tels étaient les patriarches des anciens temps, et encore maintenant,
+que le monde est mûri par la guerre, par les calamités qui déciment les
+peuples, il y a des êtres qui survivent à tout, qui ne comptent plus le
+temps par année, mais qui renvoient pour leur histoire aux annales du
+monde, et qui s'étonnent de ce que leurs frères soient morts de maladie.</p>
+
+<p>Quoique je ne fusse pas un de ces piliers de granit, je donnais des
+signes non équivoques de ma ressemblance avec leur vaillante espèce,
+car, à cette période de ma vie, je possédais les attributs d'un homme
+fait. J'avais six pieds de haut, j'étais robuste, avec des os saillants
+jusqu'à la maigreur, et à la force de la maturité je joignais cette
+souplesse des membres que la jeunesse peut seule donner. Naturellement
+d'une nuance foncée, mon teint se brunit si bien, sous les feux du
+soleil, que je devins complétement bronzé. J'avais les cheveux noirs et
+les traits arabes. À dix-sept ans on m'en aurait donné vingt-sept.
+Comme, à toutes les époques de ma vie, j'ai été forcé de me frayer par
+mes propres forces un passage à travers la foule, mes progrès avaient
+été prompts dans ce qu'on appelle la connaissance du monde. Connaissance
+que l'expérience fait mieux approfondir que la maturité des années.</p>
+
+<p>J'ai raconté les suites de ma première rencontre avec de Ruyter et les
+commencements de notre amitié; je crains qu'on ne puisse concevoir qu'il
+ait voulu tirer un profit de l'abandon de ma jeunesse; loin de là, de
+Ruyter était un grand c&oelig;ur, et mon jugement sur lui n'était point<span class="pagenum"><a id="Page_177">[177]</a></span>
+erroné, car maintenant j'ai éprouvé cet homme par la pierre de touche,
+et je l'ai trouvé d'or pur. De Ruyter était lui-même un voyageur
+délaissé, un homme qui s'était délivré des entraves de la civilisation,
+et il était naturel qu'avec une imagination aussi élevée que la sienne
+et un esprit aussi bien cultivé, il cherchât un objet sur lequel il pût
+répandre ses affections et trouver un retour de sympathie.</p>
+
+<p>Cet être n'était pas facile à rencontrer, au milieu d'un genre de vie
+qui conduisait de Ruyter dans toutes les parties du monde. Parmi les
+barbares il avait été inutile de le chercher, car les aventuriers
+européens étaient dispersés de tous les côtés, entièrement occupés du
+soin d'accumuler des richesses ou exclusivement engagés dans les vues
+particulières de leur propre ambition. Quelques rares amis lui avaient
+été enlevés par la mort, ou, ce qui est la même chose, par la distance.
+De Ruyter n'était pas formé pour être asiatique. Sa nature libre et
+légère le forçait de rechercher la société de quelques compagnons, et
+comme le hasard m'avait jeté sur son chemin dans un moment où il était
+isolé, les sentiments affectueux de son c&oelig;ur se concentrèrent sur
+moi. De Ruyter avait pénétré jusqu'au fond de mon âme, et il ne doutait
+pas que, bien dirigé, je ne devinsse l'ami utile dont il poursuivait
+depuis si longtemps la possession.</p>
+
+<p>Naturellement observateur, de Ruyter découvrit qu'en outre des frais et
+chaleureux sentiments de la jeunesse, je possédais l'honnêteté, la
+sincérité, le courage, et que je n'étais encore ni usé, ni gâté par les<span class="pagenum"><a id="Page_178">[178]</a></span>
+bourbiers du monde. D'après ces observations, la tendresse dont de
+Ruyter m'entoura n'est point si absurde que pourraient le trouver
+quelques observateurs superficiels, car depuis l'heure où j'avais
+consommé ma vengeance sur le lieutenant écossais, je me trouvais rayé de
+la liste maritime, sous le coup d'une condamnation injuste et infamante,
+sans amis, sans protection; la bienveillance de de Ruyter fut un appui
+suprême, et il me traita en frère dans le sens énergique et profond de
+ce mot... Frère! n'est-ce pas dire un second soi-même? Si les parents
+suivaient cet exemple d'urbanité, nous entendrions moins de plaintes sur
+l'insipide et éternel jargon de l'obéissance filiale, jargon qui est
+aussi émoussé que faux.</p>
+
+<p>L'instabilité de l'esprit de de Ruyter le forçait à chercher une vie
+d'aventures et par conséquent une vie de périls. J'étais un scion de la
+même tige, mes inclinations étaient homogènes, et si le hasard ne
+m'avait pas favorisé en me donnant un si noble compagnon, j'eusse
+poursuivi seul les aventures d'une existence errante.</p>
+
+<p>Comme j'écris maintenant plutôt pour ma propre satisfaction et pour
+passer sans ennui de longues heures de solitude que pour des étrangers,
+il faut qu'ils me donnent du câble et de l'espace pendant que je raconte
+cette partie de mon histoire, qui, quoique sèche et ennuyeuse pour eux,
+est pour moi la plus intéressante. Il est peu de personnes sur la terre
+dont le c&oelig;ur ne batte avec plaisir au souvenir de ses vingt ans. Il
+n'en est pas ainsi pour moi, car à vingt et un ans j'étais semblable à<span class="pagenum"><a id="Page_179">[179]</a></span>
+un jeune bouvillon transporté de la pâture à la boucherie, ou comme un
+cheval sauvage choisi dans le troupeau et <i>razoed</i> au milieu de sa
+carrière par les <i>Gauchos</i> de l'Amérique du Sud. Le fatal n&oelig;ud
+coulant était jeté autour de mon cou, ma fière crête abaissée vers la
+terre; mon dos, auparavant libre, plié sous un fardeau que je ne pouvais
+ni supporter ni rejeter loin de moi. Mes mouvements souples et
+élastiques étaient changés en un amble pénible. Bref, j'étais marié, et
+marié à... Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les événements.
+Pendant l'heure où j'écris, il faut que je tâche d'oublier les moments
+douloureux, il faut que je raconte mes aventures dans l'Inde avec
+l'esprit ouvert et ardent que donne la liberté, et non avec le ton
+larmoyant, plaintif et soucieux d'un mari.</p>
+
+<p>Le vaisseau sortit doucement du port, «juste avec assez d'air, comme
+disaient les matelots, pour endormir les voiles.»</p>
+
+<p>Au point du jour, le havre était encore visible, et nous aperçûmes le
+vieux dow qui se traînait paresseusement, comme une tortue, le long du
+rivage.</p>
+
+<p>À midi, une brise s'éleva du sud-ouest, et au coucher du soleil nous
+étions à une telle distance de Bombay, que nos appréhensions d'être
+guettés dans nos mouvements furent complétement détruites. Nous
+avançâmes de quelques lieues vers la terre, nous carguâmes les voiles,
+et nous jetâmes l'ancre.</p>
+
+<p>Armé d'un télescope, j'aperçus bientôt le dow, qui était semblable à une
+tache noire sur la mer bleue.<span class="pagenum"><a id="Page_180">[180]</a></span></p>
+
+<p>J'ordonnai au timonnier de larguer, et, chargés de voiles, nous
+rejoignîmes le dow à huit heures.</p>
+
+<p>Je le hélai, et de Ruyter vint à notre bord.</p>
+
+<p>De Ruyter se retira avec moi dans la cabine, et pendant que nous
+déjeunions, il me demanda mon opinion sur le grab.</p>
+
+<p>&mdash;Il semble se mouvoir indépendamment du vent, lui répondis-je; hier,
+nous sommes passés devant un vaisseau de guerre comme devant un rocher.</p>
+
+<p>&mdash;Il est d'allure légère, mon cher Trelawnay, et il n'y a pas un
+vaisseau qui puisse l'approcher. Pendant un orage, il tangue beaucoup,
+mais s'il n'est pas trop chargé, il est rapide, flottant, et tient bien
+le vent. En conséquence, ne l'accablez pas trop de voiles, ou il sera
+enseveli.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXVI"></a>XXVI</h2>
+
+
+<p>Après un entretien nautique, de Ruyter changea le sujet de la
+conversation et me dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je vous ai raconté à Bombay est vrai, mon cher enfant; là,
+j'étais simplement un marchand, mais, comme j'ai fini mes affaires
+mercantiles, je suis prêt à fréter un vaisseau ou à me battre; mais
+généralement, quelques bonnes et pacifiques que soient mes intentions,<span class="pagenum"><a id="Page_181">[181]</a></span>
+je suis toujours forcé de commencer par le dernier. Ma conduite n'est
+cependant pas invariable, le grab et moi nous sommes à la merci des
+circonstances.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allons-nous régler notre course maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette vaste mer, sillonnée en tous sens par des aventuriers
+européens en guerre ouverte avec les rajahs, se disputant entre eux la
+pâture, se déchirant, se coupant la gorge les uns aux autres pendant que
+les loups anglais s'insinuent au milieu de la bagarre et filent avec les
+bestiaux, l'occupation ne peut pas nous manquer, quoiqu'il soit
+nécessaire de faire un choix avant de décider un plan d'attaque.
+D'abord, il faut que nous allions à Goa, et après y avoir réglé quelques
+affaires et rendu le dow, nous nous réunirons. Quel âge avez-vous,
+Trelawnay?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-sept ans.</p>
+
+<p>&mdash;Dix-sept ans! je croyais que vous en aviez vingt-quatre. C'est bien,
+n'importe votre âge, un tronc vert produit souvent le plus mûr et le
+plus riche des fruits. L'expérience que vous acquerrez bientôt et
+beaucoup de contrôle sur vos passions vous donneront toutes les qualités
+nécessaires pour faire un bon chemin dans la vie, soit que vous adoptiez
+la carrière maritime, soit que vous en choisissiez une autre, car vous
+êtes et serez toujours libre de vos actions. Si vous préférez travailler
+sur terre, j'ai des amis çà et là qui, par amitié pour vous et par
+considération pour moi, seront heureux de vous employer. Si vous restez
+avec moi, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le<span class="pagenum"><a id="Page_182">[182]</a></span>
+bienvenu. Mais ma vie est une vie rude, et si vous allez juger mes
+actions d'après les narquois raisonnements du monde, vous pourrez voir
+leur légalité comme étant quelque chose de plus que douteux; il vaut
+peut-être mieux ne pas hasarder votre réputation.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable tout cela, de Ruyter! Avec votre permission, je resterai où
+je suis; je vous ai déjà dit que je désirais partager votre existence,
+et, je vous le répète encore, je ne veux pas connaître vos projets; vous
+m'apprendrez ce que vous voudrez, lorsque vous me croirez assez
+d'expérience pour vous aider de mes conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un homme pour l'intelligence, et vous avez plus de fermeté
+dans le caractère que la plupart de ceux avec lesquels j'ai eu des
+relations. Pour quelque chose que j'ai fait, les sauterelles dévorantes
+de l'Europe m'ont dénoncé comme boucanier. Ces sordides fripons, qui
+arracheraient les yeux de leurs pères, s'ils étaient des muscades, ne
+permettent à aucun homme de chauffer son sang avec de l'épice ou de le
+rafraîchir avec du thé, sans qu'ils y trouvent leur profit, comme ils
+nomment cela, leur <i>dustoory</i>. Ils accaparent tout, et dès que dans un
+coin il y a quelque chose à gagner, ils en trouvent, ils en suivent la
+piste, et ils la suivraient au travers du sang et de la boue sans
+vouloir admettre personne au partage du butin.</p>
+
+<p>Maintenant, j'aime aussi l'épice et le thé, et leur système de droit
+exclusif n'étant pas en harmonie avec mes idées, j'entrepris un<span class="pagenum"><a id="Page_183">[183]</a></span>
+commerce pour moi-même. Ils me dénoncèrent, saisirent mon vaisseau, et
+me firent faire banqueroute. Mais je ne me suis ni laissé pourrir en
+prison, ni anéantir par un abject désespoir. Je n'ai pas non plus
+prodigué mon temps à écrire de misérables pétitions. Je me suis relevé
+seul, comme un lion blessé et non vaincu; et, quoique borné par
+d'étroites limites, je pris la résolution de rendre coup pour coup.</p>
+
+<p>Entre ma ruine et mon retour à une vie maritime, je satisfis mon désir
+de voir l'intérieur de l'Inde, et j'en traversai la plus grande partie.
+Je demeurai quelque temps avec Tippoo Saïb. Lui seul possède toutes les
+grandeurs de la noblesse. Je l'accompagnai dans quelques-unes de ses
+principales batailles; mais vous connaissez sa destinée. À cette époque,
+je fus du nombre de ces enthousiastes visionnaires qui, poussés par un
+amour ardent de la liberté, essayaient d'arrêter le courant qui emporte
+les hommes faibles et sans résistance.</p>
+
+<p>Comme un pauvre torrent de la montagne se débattant contre
+l'entraînement d'une puissante rivière, j'écumai et je luttai pour
+soutenir ma cause; mais ce fut en vain, je fus emporté comme les autres
+jusqu'à ce que, mêlé avec eux, je me trouvai perdu dans le vaste océan.
+Je croyais sottement qu'on pouvait persuader aux hommes de mettre de
+côté pendant une saison leurs propres intérêts, et laisser dormir leurs
+passions, comme dorment les scorpions en hiver, jusqu'à ce que le soleil
+de la liberté apparût et leur donnât le loisir, sans être interrompus<span class="pagenum"><a id="Page_184">[184]</a></span>
+par une invasion étrangère, de reprendre leurs dissensions civiles et
+religieuses.</p>
+
+<p>Je conjurai les princes et les prêtres (les avoués du monde) de relâcher
+leur prise sur la gorge des uns et des autres, jusqu'à ce que l'ennemi
+général fût chassé du pays à la mer d'où il était venu. Mais la vérité
+ressemble à une arme meurtrière dans la main d'un enfant, elle n'est
+dangereuse que pour lui seul. Ma doctrine fut trouvée damnable; je me
+sauvai avec difficulté pour éviter de voir mon nom compléter la longue
+liste des martyrs.</p>
+
+<p>Dans toutes les parties de l'Est, j'ai vu la nécessité d'une grande
+révolution morale. Le vieux système est établi là dans toute la grisâtre
+horreur de la désolation et de la décadence; il y restera triste et
+hideux jusqu'à ce qu'un autre, entièrement nouveau, précipite sa chute
+par son élévation. Le temps seul peut opérer cette métamorphose, et les
+efforts des mains semblables aux miennes, pour hâter son pas de tortue,
+sont vains et puérils.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, de Ruyter, qu'en Europe il y a des hommes dont les
+esprits, aussi bien que les mains, ont déjà commencé l'ouvrage de la
+régénération.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais pour eux-mêmes, comme parmi les natifs ici. L'Europe est
+l'enfant d'un vieillard, un avorton dénaturé et ridé, créé des débris de
+l'Est, raccommodés et unis ensemble avec ingénuité, mais sans force.
+L'Europe est un bronze antique rapiécé et barbouillé de cosmétique; un
+petit modèle de plâtre d'après une statue de granit. Le doigt de la
+destruction est déjà dessus comme celui d'une mère spartiate sur son<span class="pagenum"><a id="Page_185">[185]</a></span>
+chétif enfant.</p>
+
+<p>Mais je fus éveillé de mes rêves de réformation; j'avais dépensé mon or;
+je manquais de pain; je résolus donc d'aller vers le courant, en disant
+avec ce sage philosophe, le vieux Pistol:</p>
+
+<p class="blockquot">«Le monde est mon huître; je l'ouvrirai avec mon épée!»</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXVII"></a>XXVII</h2>
+
+
+<p>Je retournai à la mer; j'allai à l'île Maurice, j'équipai à crédit un
+vaisseau armé, et j'eus bientôt quadruplé mon capital. Ma personne n'est
+pas beaucoup connue, cependant je ne me hasarde que rarement dans les
+résidences. Ma visite à Bombay avait un but, une affaire importante; ce
+n'était point pour y disposer de la mesquine cargaison du grab.
+Cependant, ajouta de Ruyter en riant, on pouvait m'attraper là; qu'en
+pensez-vous? Cette même cargaison, ils l'ont déjà payée une fois, et
+peut-être deux, si les premiers vendeurs n'en ont pas été fraudés. Il y
+a six mois que, croisant dans le grab sous les couleurs françaises, je
+détruisis un fainéant vaisseau de la compagnie d'Amboine, qui se<span class="pagenum"><a id="Page_186">[186]</a></span>
+mouvait lentement derrière son convoi. La cargaison du grab était la
+sienne. Je sais qu'il y a d'autres vaisseaux chargeant à Banda, et
+peut-être les rencontrerons-nous. Quand ils seraient ventrus comme des
+sangsues gorgées de sang, je les serrerai jusqu'à ce qu'ils en meurent.</p>
+
+<p>Mais le soleil s'abaisse dans les vagues, et son manteau couleur de sang
+nous présage une brise. Je n'ai que ceci à ajouter: je ne suis pas un
+chien affamé, assis tranquille dans l'espoir de ronger un des os que ces
+nobles marchands blanchissent en général avec assez de succès avant de
+les laisser tomber. Laissons-les se gorger jusqu'à ce que, comme le
+vautour, le poids de leur ventre entraîne leurs ailes; alors, semblables
+aux faucons, après les avoir guettés attentivement, nous tomberons sur
+eux. Il n'y a pas de mal à dépouiller les voleurs. Un convoi de
+vaisseaux de pays, appartenant à la Compagnie, est parti pour les îles
+épicières. À propos, Trelawnay, il faut que vous vous transformiez en
+Arabe. Sous ce déguisement, ils ne pourront pas vous découvrir. J'ai
+écrit tout ce qu'il faut faire. Continuez votre course jusqu'à Goa, où
+je vous suivrai. Ne quittez pas le vaisseau jusqu'à mon arrivée. Le
+marchand perse, pour lequel j'ai préparé une lettre, fera tout ce que
+vous désirerez. Voyez, la brise s'élève; tirez le bateau bord à bord.</p>
+
+<p>De Ruyter me serra la main, sauta dans le bateau et remonta sur le vieux
+dow.</p>
+
+<p>Rien d'extraordinaire ne se présenta jusqu'à notre arrivée à Goa. Je
+m'étais habillé en Arabe, avec un large pantalon de couleur sombre, une<span class="pagenum"><a id="Page_187">[187]</a></span>
+veste écarlate et un grand chapeau de Mantois d'Astracan. Un châle de
+cachemire entourait ma taille, et dans ses plis j'avais mis un élégant
+poignard. Mes cheveux étaient rasés, à l'exception de la précieuse mèche
+du milieu de la tête, par laquelle les houris aux yeux noirs devaient
+m'emporter dans le paradis de Mahomet. Mes dents étaient teintes de la
+brillante couleur rouge des échecs; mon cou, mes bras et mes jointures,
+soigneusement frottés d'huile, étaient luisants et polis comme de
+l'ivoire. Les hommes du bord s'assemblèrent autour de moi, et d'une voix
+unanime, je fus déclaré un véritable Arabe.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes près de la pointe du cap Ramas, et j'attendis toute
+la nuit l'arrivée du dow.</p>
+
+<p>Vers le matin, je donnai l'ordre de jeter l'ancre dans le port de Goa.
+Le soleil s'était levé magnifiquement; il enveloppait dans ses rayons
+d'or les monastères de marbre, les arches des ponts et les colléges en
+ruines de l'ancienne ville. Ces ruines, disséminées sur une vaste
+étendue de terrain, montraient qu'autrefois elles avaient paré de leurs
+splendeurs éteintes une belle et florissante cité. La jetée était
+entaillée par la mer, et dans le port il n'y avait qu'un assemblage
+bigarré de petits bateaux appartenant à la Compagnie.</p>
+
+<p>J'envoyai le rais dans la ville avec les papiers du vaisseau et la
+lettre de Ruyter destinée au marchand perse, puis, vers le soir, le dow
+arriva et vint jeter l'ancre sous notre poupe.</p>
+
+<p>Le lendemain, de Ruyter alla dans la campagne à la rencontre de<span class="pagenum"><a id="Page_188">[188]</a></span>
+quelques agents envoyés par le rajah du Mysore et par un prince
+mahratte, me laissant à Goa pour y décharger le reste de la cargaison de
+café et de riz, y prendre lest et renouveler notre provision d'eau.</p>
+
+<p>Quand de Ruyter reparut à Goa, il était accompagné par un Grec et par un
+Portugais, deux espions qu'il employait à la surveillance de ceux dont
+il avait à redouter le pouvoir. Les conférences de mon ami avec ces deux
+hommes avaient lieu pendant la nuit, dans les ruines d'un monastère de
+l'ancienne ville, tout près de la mer. Pour se rendre à ces rendez-vous,
+de Ruyter venait à bord du grab chercher un des bateaux, et l'équipage
+de ce bateau était choisi par lui-même.</p>
+
+<p>Après avoir fait tous mes préparatifs pour nous remettre en mer, nous
+transportâmes hors du dow, qui devait être rendu à son propriétaire, les
+hommes et les choses dont nous avions besoin. Je touai le grab en dehors
+du port, et tous les soirs, au coucher du soleil, je guindais les
+bateaux à bord, afin d'être prêt à partir au premier signal.</p>
+
+<p>Le dixième jour de notre arrivée dans le port de Goa, et au milieu de la
+nuit, je vis une lumière phosphorique et brillante sur la surface noire
+de l'eau, qui s'avançait vers nous avec une vitesse extraordinaire. Le
+bruit lointain du havre était calme et toute la ville était plongée dans
+une nuit profonde; cependant j'avais cru voir du mouvement sur la jetée,
+mais le bruit presque insaisissable de ce mouvement avait été emporté
+par les brises de la terre, et tout était redevenu silencieux.<span class="pagenum"><a id="Page_189">[189]</a></span></p>
+
+<p>Tout à coup j'entendis distinctement héler un bateau dans le port; ce
+cri se répéta plusieurs fois, et les intonations s'élevèrent à la
+rudesse d'un ordre donné avec fureur; puis des lumières apparurent le
+long du rivage, puis enfin un bruit d'avirons, de barres et de bateaux,
+comme s'il y en avait un qui se détachât des autres pour prendre sa
+course vers la terre. Le fracas augmentant, je dirigeai mes regards vers
+le premier objet qui avait attiré mon attention, et quoique tout parût
+tranquille, je distinguais toujours le bouillonnement de l'eau et la
+ligne de lumière qui, semblable à une étoile volante, courait dans le
+sillage du bateau. Par le bruit des avirons et par les coups longs et
+lourds que de Ruyter avait appris aux rameurs de son bateau préféré, je
+reconnus son approche, tout en m'étonnant de le voir rentrer avant
+l'heure habituelle. Je compris tout de suite qu'il courait un danger, et
+mon c&oelig;ur battit sans qu'il me fût possible d'en préciser la cause.
+J'appelai vivement le sérang qui dormait (le rais était dans le bateau),
+je lui dis d'éveiller les hommes, et, dans mon impatience, je les jetai
+à bas des hamacs avec des coups de pied.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! armez le cabestan, détachez la misaine, lâchez les grandes
+voiles de l'avant à l'arrière!</p>
+
+<p>Je retournai à l'embelle, d'où je vis distinctement le bateau, que je
+hélai.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de recevoir la réponse habituelle de <i>Acbar</i>, j'entendis
+une voix basse et contenue murmurer: <i>Yup! yup!</i> (silence! silence!)
+Ayant reçu des instructions à l'égard de ce signal, je me précipitai à<span class="pagenum"><a id="Page_190">[190]</a></span>
+l'avant, je saisis la hache qui était là toute prête, et j'ordonnai de
+lever le beaupré, afin de tourner le vaisseau. Impatienté de n'être pas
+assez lestement obéi, je coupai le câble et un morceau de la jambe d'un
+Arabe qui se trouvait à côté.</p>
+
+<p>À ce moment, de Ruyter franchissait le bord:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait de couper le câble, mon garçon, me dit-il; mais
+soyez moins emporté; vous avez blessé ce pauvre diable: envoyez-le à
+l'infirmerie. Chargez toutes les voiles immédiatement, j'irai à
+l'arrière. Les limiers ont trouvé la piste; ils croyaient nous prendre
+comme on prend les poules des jungles, mais ils trouveront une panthère
+qui n'est jamais endormie.</p>
+
+<p>Le vaisseau se tourna lentement, et, comme je maudissais la longueur de
+sa quille et la légèreté de la brise qui le faisait se mouvoir avec une
+incroyable lourdeur, de Ruyter s'approcha de moi et me dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Armez les hommes, mais seulement avec leurs lances; ne laissez aucun
+bateau venir côte à côte du grab, ni même l'essayer. Parlez doucement;
+mais si un homme met la main sur l'échelle, tuez-le comme vous tueriez
+un sanglier. Pas de salpêtre, cela fait du bruit. Harponnez-les, mais
+seulement quand je vous le dirai. Il faut que je me tienne en arrière,
+afin de ne pas être vu; s'ils vous interrogent sur le marchand de Witt,
+dites que vous ne le connaissez pas.</p>
+
+<p>Deux bateaux s'approchaient.</p>
+
+<p>Le premier nous salua de ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Grab! holà! Arrêtez, je désire voir le capitaine.<span class="pagenum"><a id="Page_191">[191]</a></span></p>
+
+<p>Je dis au sérang de laisser tomber la grande voile, de détacher celle du
+perroquet, et je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons en pleine mer; j'ai mes acquits du port, les papiers du
+vaisseau sont tous signés, je suis en règle, que voulez-vous? me faire
+perdre cette brise?</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez de suite, monsieur, où nous allons vous y contraindre par
+l'ordre de faire feu sur vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un ordre absurde! m'écriai-je.</p>
+
+<p>Nous n'avions pas assez de voiles sur notre vaisseau pour l'éloigner du
+premier bateau, qui appartenait au capitaine du port. De Ruyter ordonna
+aux hommes de se coucher sur le pont, tandis qu'il se tenait debout au
+gouvernail. De Ruyter allait me dire de me mettre à l'abri, quand, avec
+un éclat de lumière venant du bateau, une balle siffla près de ma tête
+et alla se loger dans le mât. Pour obéir aux ordres de Ruyter, mais bien
+à contre c&oelig;ur, je ne rendis pas le coup. Bientôt après, comme le
+bateau s'élançait pour nous aborder, de Ruyter élargit le grab, et les
+agresseurs se trouvèrent à notre côté, sous le vent. Ne pouvant pas nous
+aborder là, ils perdirent du temps en reculant en poupe, avant qu'il
+leur fût possible de se servir des avirons. De cette manière (le vent
+s'était levé), nous les tînmes éloignés quelques minutes, pendant
+lesquelles aucune parole ne fut prononcée.</p>
+
+<p>De Ruyter resta au gouvernail, tandis que moi et une partie des hommes
+armés de lances nous étions prêts à empêcher l'abordage. Le second
+bateau s'approchait; celui-là avait déjà tiré sur nous plusieurs coups
+de mousquet, mais ils furent perdus, car nous étions protégés par les<span class="pagenum"><a id="Page_192">[192]</a></span>
+bastingages du vaisseau. Le premier bateau avait saisi les chaînes de la
+poupe, et ils s'occupaient avec le plus grand sang-froid à tenter
+l'abordage. De Ruyter dit tout à coup: <i>Cheela chae!</i> (avancez, mes
+garçons!) Nous poussâmes nos lances à travers les sabords et trois ou
+quatre hommes tombèrent blessés en jetant des cris de douleur.</p>
+
+<p>Malgré les ordres que donna un officier de recommencer l'attaque, ils ne
+voulurent pas la tenter; mais comme l'autre bateau s'avançait vers la
+poupe, j'avançai un des canons de l'arrière, et, le mettant hors du
+sabord, je hélai les deux bateaux en leur disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous tirez un autre coup dans notre sillage ou si vous continuez
+vos feux d'artifice sous notre poupe, vous entendrez le rugissement de
+ce serpent d'airain. Commandez où vous avez le pouvoir de forcer à
+l'obéissance, et non ici, où vous n'en avez aucun.</p>
+
+<p>Je soufflai sur la mèche de coton, et ils virent abaissée au niveau de
+leur coquille de noix la brillante bouche d'airain du canon, avec
+laquelle je pouvais les faire sauter en l'air brisés en mille morceaux.</p>
+
+<p>Ils retournèrent lentement au rivage, et les injures menaçantes de leur
+rage inassouvie se mêlèrent aux murmures des vagues, et furent emportées
+par le vent, pendant que notre vaisseau, chargé de voiles, glissait
+majestueusement hors du port.<span class="pagenum"><a id="Page_193">[193]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXVIII"></a>XXVIII</h2>
+
+
+<p>Après avoir examiné la position de la terre, de Ruyter me frappa sur
+l'épaule en me disant d'un air joyeux:</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui se battent sous la bannière du silence remportent la
+victoire; mais ceux qui s'amusent à faire du bruit et à menacer de leur
+attaque sont vaincus. La force de l'air et celle du feu comprimés sont
+irrésistibles, souvenez-vous de cela, mon jeune ami; souvenez-vous aussi
+qu'un homme silencieusement armé est plus à craindre qu'un fanfaron. Je
+suis content de vous, Trelawnay; votre prudence s'est montrée aussi
+prévoyante que celle d'un vieux loup de mer. Dites-moi, pour quelle
+raison êtes-vous donc si alerte? pour quelle raison avez-vous tout
+préparé pour mettre à la voile, même avant que je vous eusse hélé? J'ai
+cru un instant que ces hiboux du rivage m'avaient devancé auprès de
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques mouvements sur la jetée, un bruit de rames, peut-être un
+pressentiment, m'ont fait craindre un danger pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon cher enfant, merci; j'avais déjà pour vous une haute
+estime, mais je m'aperçois aujourd'hui que votre jugement n'a pas besoin
+des leçons de l'expérience. Vous m'égalez en tout; vous êtes digne de<span class="pagenum"><a id="Page_194">[194]</a></span>
+l'affection que je vous porte. Mais allez dormir, mon garçon, allez; je
+veillerai pendant le reste de la nuit.</p>
+
+<p>J'étais à moitié endormi, ma tête appuyée sur l'écoutille, et je
+n'entendais que confusément les bienveillantes paroles de mon ami. De
+Ruyter me secoua le bras en me disant d'un ton amical:</p>
+
+<p>&mdash;La rosée du soir, mêlée au vent de la terre, est aussi pernicieuse ici
+que la morsure d'un serpent, car elle est chargée de la vapeur des
+jungles. Bonsoir, mon enfant, bonsoir, bonne nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi dormir sur le pont, de Ruyter; il fait horriblement chaud
+dans la cabine, et puis nous pourrions encore être attaqués.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez point cette crainte avant l'aurore; l'&oelig;il d'un aigle perché
+sur la plus haute montagne ne nous découvrirait pas.</p>
+
+<p>J'obéis aux ordres réitérés de de Ruyter, mais je fus bientôt éveillé
+par le changement de l'atmosphère, et ce changement s'opère une heure
+avant l'apparition du jour. Je montai en trébuchant l'échelle qui
+conduisait sur le pont, et ce ne fut qu'en meurtrissant mes jambes
+contre l'affût d'un canon que je parvins à me réveiller. Un télescope de
+nuit à la main, de Ruyter était debout près de la poupe: la lune
+éclairait sa figure livide d'insomnie, ses cheveux et ses moustaches
+étaient humides de rosée, et toute sa personne révélait une horrible
+fatigue physique, mais soutenue par l'énergie de la volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà levé, mon garçon! s'écria de Ruyter; les jeunes gens et les<span class="pagenum"><a id="Page_195">[195]</a></span>
+heureux du monde reposent pendant la disparition du soleil, mais quand
+vous aurez mon âge, vous tiendrez compagnie à la lune, et vous
+préférerez le sombre silence de la nuit à l'éblouissante clarté du jour.</p>
+
+<p>Nous dirigions notre course, toutes voiles déployées, vers le
+midi-ouest; les sentinelles dormaient sous l'abri des demi-ponts, et un
+calme enchanteur régnait dans l'air et sur l'Océan. Nous étions à une si
+grande distance du havre que tous les objets étaient confondus dans une
+masse d'ombres enveloppées de légères vapeurs. Nous quittâmes la terre,
+et, avant de se retirer dans sa cabine, de Ruyter marqua sur la carte
+marine la course du vaisseau, me donna ses instructions, et, en les
+suivant, je dirigeai le grab vers le sud-est, afin de gagner la plus
+méridionale des îles Laquedives.</p>
+
+<p>En entrant dans la latitude de ces îles, nous fûmes forcés de rester en
+panne pendant quelques jours. Ce contre-temps ne m'apporta aucun ennui,
+car j'aimais la mer, n'importe sous quelle forme. Pendant la journée, je
+m'occupais du vaisseau; et quoique le grab restât aussi stationnaire que
+s'il avait pris racine dans les profondeurs de la mer, les heures
+passaient pour moi avec la rapidité d'un vol de mouette. Pour la
+première fois dans ma vie, mes goûts et mes devoirs se trouvaient
+confondus ensemble, et le stupide et paresseux garçon s'était
+transformé, comme par magie, en un jeune homme actif, énergique et
+courageux.</p>
+
+<p>De Ruyter désira donner à son vaisseau un air plus martial. Il fit donc
+transporter sur le pont quatre canons de neuf livres, ordonna de<span class="pagenum"><a id="Page_196">[196]</a></span>
+remplir les boîtes à balles, fit faire des cartouches et préparer des
+fourneaux pour chauffer les balles. Nous mîmes le magasin en ordre, de
+Ruyter passa la revue des hommes, les divisa en quatre parties et les
+exerça à tirer les canons ainsi que les petites armes. Moi, j'appris à
+manier la lance sous la tutelle du rais.</p>
+
+<p>Nous avions à bord quatorze Européens: des Suédois, des Hollandais, des
+Portugais et des Français, de plus quelques Américains et un échantillon
+de tous les natifs de l'Inde qui vont sur mer, des Arabes, des
+musulmans, des Daccamen, des Lascars et des cooleys.</p>
+
+<p>Notre munitionnaire était un métis français; le mousse, Anglais; le
+chirurgien, Hollandais; l'armurier et le maître d'armes, Allemands. De
+Ruyter ne faisait aucune distinction entre ses hommes, ni par rapport au
+pays qui les avait vus naître, ni à la religion qui gouvernait leur
+conscience; il ne les distinguait les uns des autres que pour leur
+mérite personnel. J'étais parfois extrêmement étonné de voir tant
+d'ingrédients incongrus et dissemblables mêlés et fraternellement unis
+avec la plus parfaite entente.</p>
+
+<p>L'adresse de la main du maître opérait journellement ce miracle; sa
+manière d'agir, froide et ferme, dirigeait tout, et avant que le murmure
+du mécontentement se fût fait entendre, il y trouvait le remède. De
+Ruyter travaillait sur le vaisseau comme un man&oelig;uvre: actif,
+infatigable, il était toujours le premier au-devant du danger; mais les
+actions de de Ruyter dépeindront mieux son caractère que ne le ferait<span class="pagenum"><a id="Page_197">[197]</a></span>
+une brève analyse.</p>
+
+<p>Le quatrième jour de notre station en pleine mer, la monotonie de la
+scène du ciel bleu et de l'eau limpide subit un changement: des masses
+de nuages commencèrent à se mouvoir et à se rencontrer, jusqu'à ce que
+l'horizon se <a id="revetit">revêtit</a> d'un voile d'ombre.</p>
+
+<p>Nous carguâmes nos petites voiles et celles du perroquet. Les pattes de
+chat ou les vents légers glissèrent le long des eaux parmi les éclairs
+et les sourds roulements d'un tonnerre bas.</p>
+
+<p>La pluie tomba par torrents; les bouillonnements de la mer furent
+bientôt accompagnés par une brise ferme, et à la place du violent orage
+que nous avions attendu, nous eûmes un temps magnifique.</p>
+
+<p>Au point du jour, nous vîmes en face de nous les îles Laquedives.</p>
+
+<p>La surprenante rapidité des canots de ce pays m'étonnait beaucoup. Les
+Européens appellent ces légères embarcations des <i>proues volantes</i>. Un
+de ces canots s'avança vers nous, et quoique, sous l'influence d'une
+excellente brise, le grab filât onze n&oelig;uds à l'heure, le canot passa
+auprès de nous comme si nous avions été stationnaires. Deux ou trois
+hommes se tenaient debout sur les agrès de dehors; ils semblaient voler
+sur l'eau. Le canot ne glissait pas entre les vagues, mais il passait au
+travers, car de minute en minute il disparaissait sous des flots
+d'écume.</p>
+
+<p>Tout en me la décrivant, de Ruyter fit une esquisse de cette
+embarcation.</p>
+
+<p>&mdash;Ces ignorantes gens, me dit-il, ont complété dans la construction de<span class="pagenum"><a id="Page_198">[198]</a></span>
+ce bateau le triomphe de la perfection de l'architecture navale, dans
+laquelle, malgré notre érudition, nos études et les encouragements qui
+nous ont été donnés, nous ne sommes pas allés au delà de l'A B C pour la
+vitesse, la dextérité, et surtout pour la simplicité de man&oelig;uvre. Ce
+bateau les surpasse tous. La construction de leur proa est complétement
+en désaccord avec nos idées sur l'architecture navale. Nous bâtissons la
+proue ou la poupe d'un vaisseau aussi dissemblables que possible; ces
+gens les construisent de la même forme et dans les mêmes proportions.</p>
+
+<p>Les côtés de nos vaisseaux sont, au contraire, précisément les mêmes;
+mais, dans le proa, vous voyez que les côtés sont tout à fait
+différents. Le proa ne revire jamais; il navigue indifféremment avec
+l'un ou avec l'autre bout en avant, selon l'occasion, mais le même côté
+est toujours celui du côté du vent. Le côté gauche (ou côté opposé au
+vent) est aussi plat qu'une ligne de plomb peut le faire. Le côté du
+vent est rond, et, à cause de sa longueur et de son étroit timon, le
+proa chavirerait; pour l'empêcher, un agrès de dehors, construit de
+bambous, saillit considérablement dans la mer et supporte un grand
+billot de bois de coco: cela lui donne un immense timon artificiel, sans
+opposer beaucoup de résistance à l'eau. Entre cet agrès de dehors et le
+côté plat du proa, l'eau passe sans peine: voilà la cause de sa
+rapidité.</p>
+
+<p>Le proa lui-même, ou le corps du bateau, est composé seulement de
+quelques planches cousues ensemble et bourrées entre les joints avec de
+l'étoupe, car il n'y a ni un clou, ni un morceau de métal. Les voiles<span class="pagenum"><a id="Page_199">[199]</a></span>
+sont du paillasson, les mâts et les vergues du bambou.</p>
+
+<p>Quand ceux qui conduisent le canot veulent virer, ils larguent, tournent
+la poupe au vent et meuvent le talon de la voile triangulaire jusqu'à ce
+qu'ils l'attachent à l'autre extrémité, en même temps ils transportent
+la barre dans la direction opposée, de sorte que ce qui était la poupe
+est maintenant la proue.</p>
+
+<p>Il y a toujours un homme ou deux pour naviguer le vaisseau. Il peut être
+dit d'eux qu'ils marchent aussi rapidement que le vent. Pas un seul
+vaisseau européen n'a pu avantageusement lutter de vitesse avec eux.</p>
+
+<p>Ces canots sont admirablement adaptés pour la navigation des îles
+situées dans la latitude des vents alizés, car ils peuvent passer d'un
+vent à l'autre avec un essor aussi sûr que celui d'une grue, tandis que,
+dans nos vaisseaux, si nous allons contre le vent, nous laissons
+échapper l'objet de nos poursuites. Il est vrai que ces canots sont
+d'une très-petite dimension et ne peuvent être employés que pour
+l'échange des produits superflus ou pour les choses absolument
+nécessaires. Le canot indien ordinaire ne servirait pas à leurs besoins,
+car il coule à fond dans les rafales imprévues, ou il est chassé par le
+vent loin de sa destination. Les natifs ont ingénieusement inventé le
+proa, et ils ont obtenu les importantes améliorations que je viens de
+vous désigner.<span class="pagenum"><a id="Page_200">[200]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXIX"></a>XXIX</h2>
+
+
+<p>En approchant d'une des îles Laquedives, je débarquai pour voir les
+natifs et pour en obtenir quelques fruits. Pendant la nuit, le vent
+s'affaiblit, et au point du jour nous aperçûmes, à trois lieues de nous,
+quelques vaisseaux en panne. J'abordai un de ces vaisseaux, accompagné
+d'une dizaine d'hommes tous bien armés. Le rais du premier bâtiment me
+dit que, hors du golfe Persan, il avait été abordé par un grand
+brigantin malais plein d'hommes, qui non-seulement avaient pillé son
+vaisseau et deux autres, mais encore avaient tué une partie de son
+équipage en les traitant avec la plus grande cruauté. Ce <i>Malais</i> croise
+à l'entrée du golfe, et il s'est déjà rendu maître de plusieurs
+bâtiments.</p>
+
+<p>J'amenai le rais sur le grab avec quelques hommes de son équipage. De
+Ruyter écouta son histoire, et en m'assurant que tous les détails en
+étaient vrais, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons poursuivre cet affreux pirate et nous en emparer.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Le Malais</i> est chargé d'or, dit le rais; sa cargaison est si riche,
+que le capitaine a été obligé de faire jeter dans la mer d'énormes
+ballots de soierie persane, n'ayant pas de place pour les arrimer.<span class="pagenum"><a id="Page_201">[201]</a></span></p>
+
+<p>Vers le soir, une légère brise s'éleva, et nous fîmes une longue course
+vers le nord-ouest, avec l'espoir de rencontrer <i>le Malais</i> avant qu'il
+entrât dans le détroit de Malacca.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, nous voguâmes heureusement, abordant les bateaux
+de tous les pays pour leur demander des nouvelles du pirate. Notre
+vigilance était sans repos, sans trêve, et, d'heure en heure,
+l'apparition d'une voile dans les vapeurs nuageuses de l'horizon nous
+donnait de décevantes espérances. La patience de de Ruyter commençait à
+s'épuiser; il avait des dépêches importantes pour l'île Maurice, et il
+ne voulait plus prodiguer son temps en de vaines poursuites. À contre
+c&oelig;ur, et surtout à mon grand chagrin, de Ruyter donna l'ordre de
+diriger la course vers le sud.</p>
+
+<p>Le lendemain, au point du jour, l'homme qui était de faction sur la cime
+du mât cria:</p>
+
+<p>&mdash;Une grande voile à l'avant!</p>
+
+<p>Je pris vivement un télescope, et je montai sur le mât.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce? demanda de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est <i>le Malais</i>, répondis-je avec confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle route prend-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous a pas encore vus, et sa course se dirige vers le nord.</p>
+
+<p>Je descendis sur la poupe.</p>
+
+<p>L'horizon devint obscur; et comme <i>le Malais</i> avait négligé d'être
+attentif, nous espérâmes l'approcher de très-près avant qu'il nous
+découvrît.<span class="pagenum"><a id="Page_202">[202]</a></span></p>
+
+<p>Nous avancions vers lui toutes voiles déployées; mais, à huit heures,
+<i>le Malais</i> nous aperçut et élargua.</p>
+
+<p>Nous avions considérablement gagné sur lui, et de notre poupe la cime de
+ses plus basses antennes était tout à fait visible.</p>
+
+<p>&mdash;Si la brise continue jusqu'à midi, dis-je à de Ruyter, il ne peut pas
+nous échapper.</p>
+
+<p>Une vive allégresse se répandit sur le vaisseau, et tout l'équipage,
+excité par l'espérance du butin, se prépara activement au combat. Nous
+pompâmes l'eau qui était dans le vaisseau, et, pour l'alléger un peu, on
+jeta dans la mer quelques tonneaux de ballast. Les ponts furent
+débarrassés pour l'action, les armes et les bateaux apprêtés, et
+ensuite, comme un faucon guette un courlis, nous suspendîmes toute notre
+attention à la man&oelig;uvre du vaisseau.</p>
+
+<p>À midi, le vent se rafraîchit encore, et nous gagnâmes rapidement sur
+<i>le Malais</i>. Il était près de six heures quand nous arrivâmes à la
+portée du canon, mais nos coups n'attirèrent point l'attention du
+pirate. De Ruyter hissa un drapeau français tricolore, et comme nous
+avions un Malais à bord du grab, il lui ordonna de héler le vaisseau en
+l'engageant à nous envoyer ses papiers.</p>
+
+<p>Le corsaire ne répondit pas, et nous rendîmes la parole au canon. À
+cette nouvelle attaque, il opposa une décharge de quatre caronades, de
+plusieurs petits pierriers sur ses plats-bords et de vingt ou trente
+mousquets.</p>
+
+<p>Quand les morceaux de vieux fer, de verre et de clous tombèrent sur nos<span class="pagenum"><a id="Page_203">[203]</a></span>
+agrès, trois de nos hommes furent blessés.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtons leur insolence! cria furieusement de Ruyter.</p>
+
+<p>Nous commençâmes à faire feu, man&oelig;uvrant avec nos volées sur sa poupe
+et sur ses quartiers. Nos coups étaient si bien dirigés, que de Ruyter
+nous cria bientôt de cesser. Nous n'avions pas seulement imposé silence
+aux canons ennemis, mais encore vidé son pont, coupé ses agrès en
+morceaux et jeté à bas son gouvernail. Trois de nos bateaux furent
+apprêtés, et je partis avec trente hommes pour aborder l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous bien sur vos gardes, me dit de Ruyter; méfiez-vous de leurs
+ruses et de leur perfidie!</p>
+
+<p>Nous nous avançâmes vers <i>le Malais</i> avec beaucoup de précaution, et il
+ne mit pas le moindre obstacle à notre approche; personne ne paraissait
+sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Abordez sur l'avant avec vos Arabes, dis-je au rais, qui commandait un
+des bateaux, mes Européens et moi nous allons grimper sur la poupe de
+bambou.</p>
+
+<p>En arrivant à bord, nous trouvâmes quelques blessés et beaucoup de
+morts, mais rien de plus. Les voiles et les vergues pendaient de tous
+côtés en désordre. Installé sur le pont avec une partie de mes hommes,
+je me préparais à descendre, quand tout à coup retentit un tumultueux et
+sauvage cri de guerre. Je m'élançai à l'avant, et je vis apparaître d'en
+bas un bosquet de lances passées au travers du paillasson. Ces lances
+blessèrent plusieurs de mes hommes.</p>
+
+<p>J'étais certainement aussi étonné de cette nouvelle mode de guerre que<span class="pagenum"><a id="Page_204">[204]</a></span>
+le fut Macbeth en voyant marcher la forêt de Dunsinam. Je me sauvai vers
+l'endroit le plus solide du pont, et je n'échappai qu'avec peine aux
+coups dirigés contre moi. Plusieurs de mes hommes avaient reculé.</p>
+
+<p>&mdash;Tirez en bas, à travers les treillis! m'écriai-je.</p>
+
+<p>Une partie des hommes commandés par le rais s'étaient jetés dans la mer
+pour regagner le bateau. J'expliquai à de Ruyter notre position.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous envoyer une haussière, pour l'attacher au beaupré du
+<i>Malais</i>, puis vous reviendrez sur le grab.</p>
+
+<p>Très-soigneux de la vie de ses hommes, de Ruyter ne voulait pas les voir
+lutter plus longtemps contre l'irrévocable résolution des pirates, qui,
+une fois déterminés à ne pas être pris, devaient mourir dans l'énergie
+de leur résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais des boules à feu, de Ruyter, je les ferais bien sortir, car
+nous en avons déjà tué un grand nombre avec nos armes; les Européens
+consentent à me suivre, mais les natifs résistent, et seuls nous aurons
+peu de chances de succès, car, incapables de voir nos ennemis dans
+l'obscurité, ils nous perceraient à coups de lance sans aucun danger
+pour eux.</p>
+
+<p>L'équipage s'occupait à relever nos blessés et à les mettre dans les
+bateaux.</p>
+
+<p>Un garçon suédois, pour lequel j'avais une vive amitié, avait été
+atteint au pied par un affreux coup de lance; il souffrait horriblement;
+je donnai l'ordre de le soulever avec précaution, et en courant à
+l'avant pour voir descendre mon protégé dans le bateau, je passai<span class="pagenum"><a id="Page_205">[205]</a></span>
+contre le corps d'un Malais mourant, qui avait été atteint par une balle
+avant que nous eussions abordé le vaisseau.</p>
+
+<p>En observant mon entourage, au premier pas que j'avais fait sur le pont,
+j'avais remarqué sa mine particulièrement féroce, ainsi que l'expression
+méchante de sa large et brutale figure.</p>
+
+<p>Au moment où j'allais passer sur lui, je fus arrêté par un regard de son
+&oelig;il profondément enfoncé dans l'orbite, mais qui brillait comme un
+ver luisant. Mon pied glissa sur le sang caillé échappé d'une blessure
+que cet homme avait reçue à la tête, et je tombai sur lui. Le moribond
+m'empoigna avec sa main osseuse, et fit un horrible effort pour se
+soulever. L'impossibilité de ce mouvement lui donna l'idée d'une
+dernière vengeance: il tira un poignard de sa poitrine et essaya de le
+plonger dans la mienne. La haine survivait aux forces physiques, le
+poignard ne fit que m'égratigner légèrement. Mais l'effort du malheureux
+était surhumain, car ses mains se détendirent, et il jeta un dernier cri
+d'agonie et de désespoir. Des hommes tels que ceux-ci ne peuvent être
+vaincus, pensai-je en moi-même; ils meurent dans un sanglant triomphe.</p>
+
+<p>De Ruyter devint tout à fait péremptoire en nous ordonnant de rentrer à
+bord du grab, car la nuit approchait et les Malais commençaient de
+nouveau à faire feu sur nous avec leurs mousquets. Je fus donc obligé de
+retourner au grab le c&oelig;ur plein de rage et fort désappointé.<span class="pagenum"><a id="Page_206">[206]</a></span></p>
+
+<p>Nous avions en tout huit hommes de blessés. À mon arrivée sur le grab,
+de Ruyter me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de remède, il faut maintenant que nous tâchions de touer
+<i>le Malais</i> vers la terre; quand ils seront près du rivage, ils se
+sauveront peut-être à la nage, mais j'ai bien peur que nous ne
+réussissions pas à les vaincre.</p>
+
+<p>Nous remplîmes nos voiles et nous commençâmes à touer <i>le Malais</i>. Une
+bande d'hommes fut placée à notre poupe, prête à tirer sur les objets
+qu'elle verrait mouvoir à bord de l'ennemi. Nous eûmes beaucoup de peine
+à réussir dans notre tentative, car, n'étant pas gouverné, <i>le Malais</i>
+tournait sur lui-même. Quelques secondes après le succès de nos efforts,
+les hommes de l'équipage avaient trouvé le moyen de couper la corde de
+touage. Protégés par une volée de mousquets, nous attachâmes une autre
+corde; rien de vivant ne parut sur le pont, mais la haussière fut encore
+tranchée.</p>
+
+<p>De Ruyter le héla à plusieurs reprises sans obtenir la moindre réponse.
+La nuit se passa dans le calme; mais au point du jour de Ruyter prit la
+résolution de couler à fond <i>le Malais</i>. Nous nous y résignâmes en
+faisant feu sans relâche avec nos plus grands canons. Des symptômes
+d'incendie se manifestèrent; bientôt une fumée opaque s'éleva lentement,
+et quelques explosions de poudre se firent entendre. Enfin, la fumée
+s'éleva plus noire et plus épaisse; les sauvages parurent, se traînant à
+plat ventre sur le pont. Nous avions jeté leurs canons dans la mer, et
+par conséquent ils étaient sans défense. Des rayons de feu<span class="pagenum"><a id="Page_207">[207]</a></span>
+s'échappèrent des écoutilles et des embrasures, et quand les balles
+percèrent <i>le Malais</i>, les Arabes s'écrièrent: «Nous voyons de la poudre
+d'or, des perles, des rubis, qui tombent dans la mer.» Je ne pouvais ni
+en dire autant, ni sentir l'eau de rose qu'ils prétendaient voir couler
+comme une fontaine des dalots. Je ne voyais que les flammes, l'épaisse
+fumée et les pauvres diables fourmillant sur le pont ou se jetant dans
+les vagues.</p>
+
+<p>Dès que nous eûmes cessé notre canonnade, nous nous éloignâmes à quelque
+distance du <i>Malais</i>, dont nos regards suivaient anxieusement l'agonie.
+Après une explosion qui vibra dans l'air, semblable à un violent coup de
+tonnerre, nous ne vîmes qu'un nuage noir étendu sur la surface de l'eau,
+et comme un drap mortuaire obscurcissant le ciel. La place occupée
+quelques instants auparavant par le pirate ne pouvait être distinguée
+que par un bouillonnement de la mer, pareil au confluent des marées.
+D'énormes fragments du vaisseau voguaient çà et là, des mâts, des
+cordages, de temps à autre une tête d'homme surnageait à la surface,
+hurlant d'une voix faible son dernier cri de guerre. La carène du
+vaisseau était enfoncée la poupe la première, et sa tombe se remplit
+bientôt.</p>
+
+<p>La secousse de l'explosion avait été si grande, que le vent s'était
+calmé, et que la carène du grab tremblait comme si elle avait peur. Le
+nuage noir disparut et passa doucement le long de la surface de l'eau,
+puis il monta et resta suspendu dans les airs, concentré en une masse
+épaisse. Je le regardais fixement, car il me semblait que le pirate<span class="pagenum"><a id="Page_208">[208]</a></span>
+était métamorphosé et non détruit, il me semblait que son équipage de
+démons peuplait l'immensité des airs.</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons d'assister à un terrible, à un pénible spectacle, me dit
+de Ruyter, mais ils méritaient leur destinée. Allons, donnons de
+l'ouvrage à nos hommes, faites hausser les bateaux et mettons toutes
+voiles dehors pour notre propre course.</p>
+
+<p>Deux jours après cet événement, un de nos Arabes mourut de ses
+blessures, et ses camarades l'ensevelirent dans la mer, en présidant à
+cette cérémonie par des formes graves et mystiques.</p>
+
+<p>Le corps du trépassé fut soigneusement lavé; sa bouche, ses narines, ses
+oreilles et ses yeux remplis de coton saturé de camphre, avec lequel son
+corps avait été également imbibé.</p>
+
+<p>Les articulations de ses jambes et celles de ses bras furent brisées et
+resserrées les unes contre les autres, à la façon des momies
+égyptiennes; puis, avec un boulet de douze livres attaché aux
+extrémités, ce cadavre mutilé fut jeté dans l'Océan.</p>
+
+<p>Je demandai aux Arabes pour quelles raisons ils avaient cassé les
+jointures du mort.</p>
+
+<p>Leur réponse fut que c'était pour l'empêcher de suivre le vaisseau;
+«car, ajoutèrent-ils, si nous avions négligé ce devoir sacré, le corps
+flotterait sur les eaux, et l'esprit du mort nous poursuivrait
+éternellement.»</p>
+
+<p>Heureusement pour nous, les Malais n'avaient pas empoisonné leurs
+lances, car nos hommes se rétablirent bientôt, à l'exception du pauvre<span class="pagenum"><a id="Page_209">[209]</a></span>
+garçon suédois, dont la blessure était tellement grave, que si de Ruyter
+n'avait pas possédé quelques notions médicales, nous aurions eu à
+déplorer sa perte.</p>
+
+<p>De Ruyter l'installa dans sa propre cabine, et nous le soignâmes avec
+toute l'attention possible, cherchant à éviter pour lui une horrible
+opération que le chirurgien du grab démontrait comme indispensable.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt, notre Esculape, avait été engagé à bord d'un east
+<i>Judiaman</i> hollandais, dans lequel il avait été employé comme
+aide-chirurgien; il y vieillit, espérant voir arriver le jour où il lui
+serait possible d'exercer ses grandes capacités de découpeur de chair.
+Mais rien n'était capable de remuer le courage boueux de ces bourgeois
+hollandais, dont l'antipathie contre la poudre était aussi forte que
+celle des quakers; de sorte que Van Scolpvelt s'attrista de manquer
+d'exercice et que les instruments de son métier se rouillèrent dans
+leurs boîtes. Tout le travail qu'il avait à faire à bord de l'east
+<i>Judiaman</i> consistait en celui de donner un <i>enseto catharticus</i>, un
+<i>enoma</i> ou simple déjection aux Hollandais ventrus, lorsque leur
+gloutonnerie avait dérangé les fonctions gastriques.<span class="pagenum"><a id="Page_210">[210]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXX"></a>XXX</h2>
+
+
+<p>Van Scolpvelt trouvait sa dignité et surtout celle de sa chère
+profession odieusement compromise par cette dégradante application de la
+science. Il accepta donc avec joie la proposition que lui fit de Ruyter
+de monter à son bord et de l'accompagner dans ses voyages.</p>
+
+<p>&mdash;De Ruyter, disait le docteur, est un homme sensé, et généralement il
+me trouve assez d'ouvrage: cependant il a un défaut de caractère qui est
+inexplicable dans la nature d'un homme si libéral et si humain, ce
+défaut est celui d'approuver tous les païens préjugés de son barbare
+équipage, qui s'oppose toujours à l'amputation.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce point, continua le docteur en s'adressant à moi, les Anglais
+sont les êtres les plus éclairés du monde. Votre gouvernement donne un
+prix pour tous les membres enlevés au tronc paternel: non-seulement
+l'opérateur est récompensé, mais encore la personne sur laquelle il
+opère, et souvent cette personne gagne davantage à être estropiée qu'à
+continuer les labeurs d'une vie de fatigues. Ainsi, moi, moi Van
+Scolpvelt, continua le docteur en s'animant, j'ai vu couper la jambe
+droite à un homme sur une frégate anglaise, et c'est bien la plus<span class="pagenum"><a id="Page_211">[211]</a></span>
+magnifique opération que j'aie jamais vue de ma vie. L'homme était tombé
+du mât, de sorte que l'os du genou était passé au travers des téguments.</p>
+
+<p>Le lendemain, le blessé reprit ses facultés, et nous commençâmes à
+travailler sur lui.</p>
+
+<p>Si vous aviez été là, monsieur, votre c&oelig;ur se serait réjoui.</p>
+
+<p>C'était un glorieux sujet, et personne ne pouvait assister à l'opération
+sans plaisir et sans étonnement.</p>
+
+<p>L'homme ne jeta pas un cri, ne fit pas une grimace, ne dit pas un mot. À
+la fin de l'opération, il tourna flegmatiquement sa chique dans sa
+bouche et demanda un verre de grog. S'il n'y avait eu qu'une bouteille
+d'eau-de-vie dans le monde, il l'aurait eue, le courageux marin. Je
+l'adorais!</p>
+
+<p>Les Anglais sont de braves gens; ils ne sentent pas plus le mal que ce
+morceau de bois que le charpentier est en train de couper. Les patients
+doivent être tous comme cela.</p>
+
+<p>Maintenant, monsieur, parlons de ce garçon qui est dans la cabine du
+capitaine. Si on voulait, je lui ôterais la jambe sans lui rien dire, et
+demain nous lui demanderions comment il se porte, s'il survit toutefois!</p>
+
+<p>Eh bien! ce cas existant, il serait envoyé à l'hôpital pour le reste de
+sa vie: s'il meurt, rien de plus. En le soignant, pour le guérir sans
+fracturer sa jambe, il me faudra trois ou quatre mois: pendant ce temps,
+il mangera, il boira, et cela sans faire aucun ouvrage. De Ruyter ne
+pense nullement à l'inutilité de cette dépense; persuadez-le de me<span class="pagenum"><a id="Page_212">[212]</a></span>
+laisser agir, j'ôterais la jambe au blessé avec si peu de douleur pour
+lui et avec tant de plaisir pour moi!</p>
+
+<p>J'arrêtai brusquement les cajolantes lamentations du docteur en lui
+disant d'un air glacial:</p>
+
+<p>&mdash;Si ma jambe n'était soutenue à mon corps que par un morceau de peau,
+et si un chirurgien essayait de me la couper, je le poignarderais avec
+ses propres instruments.</p>
+
+<p>Le docteur me regarda d'un air surpris et méprisant, puis il mit sous
+son bras sa boîte d'instruments, avec laquelle il avait fait son
+discours, et se sauva en faisant autant de bruit qu'en fait la nageoire
+d'un requin, nageoire à laquelle ses pieds plats ressemblaient beaucoup.
+De Ruyter appela le docteur, et, tandis qu'il se rendait aux ordres de
+son chef, je m'amusai à jeter un coup d'&oelig;il sur sa figure
+extraordinaire. Il avait le corps petit, sec, sans séve, et, comme il
+s'était déshabillé dans l'espoir de faire cette opération, il me fut
+permis de le comparer à une énorme chenille au poil roussâtre.</p>
+
+<p>La maigre figure de ce laid personnage était froncée comme celle d'un
+mandarin chinois, son crâne chauve entouré de longs cheveux d'un gris
+rougeâtre; les poils qui auraient dû former des sourcils, des cils et de
+la barbe, avaient déserté leurs postes respectifs et étaient pointillés
+çà et là sur ses maigres joues et sur son cou, pareil par sa longueur à
+celui du héron. Quatre ou cinq défenses irrégulières et incrustées de
+jaune s'élançaient de sa mâchoire comme de celle d'un sanglier, et sa<span class="pagenum"><a id="Page_213">[213]</a></span>
+large bouche aux lèvres poisseuses achevait de compléter sa ressemblance
+avec un <i>john dory</i> (poisson). Ses yeux, petits et enfoncés, avaient
+pris leur couleur dans un mélange du rouge clair, du vert et du jaune.</p>
+
+<p>Cependant, malgré l'amour immodéré que le docteur avait pour l'exercice
+de sa vocation, malgré son absurde et risible extérieur, il ne manquait
+pas d'une certaine habileté, et il était fort enthousiaste et fort
+instruit dans les mystères de sa profession. Quand il n'était pas
+activement occupé des soins à donner à ses malades, il lisait avec
+beaucoup d'attention de vieux manuscrits annotés sur toutes les pages
+par sa propre main, et ornés d'effrayantes opérations coloriées avec une
+férocité de conception inouïe.</p>
+
+<p>Le costume ordinaire du docteur était composé de divers articles qu'il
+avait ramassés dans le quartier des malades, ou arrachés aux cadavres
+des sauvages. Quant à son âge précis, il était impossible de s'en former
+une idée, car il avait l'air d'une momie égyptienne ressuscitée.</p>
+
+<p>Quand le docteur revint vers moi&mdash;après avoir causé avec de Ruyter&mdash;il
+ouvrit la main en faisant d'affreuses contorsions, comme s'il eût
+cherché à saisir une victime de son fanatisme; il était très-fier de
+cette main longue, crochue, étroite et osseuse comme la serre d'un
+oiseau de proie. De plus, elle était si maigre, qu'un soir, en
+rencontrant le docteur avec une chandelle cachée entre ses doigts
+réunis, je crus qu'il tenait une lanterne, et je voulus la lui
+emprunter. Van Scolpvelt trouvait sa main admirable de forme, et<span class="pagenum"><a id="Page_214">[214]</a></span>
+surtout précieuse pour son utilité, car, ainsi qu'il le disait,
+«n'importe à quelle profondeur va une balle, je puis la suivre,» et il
+avançait un affreux doigt, orné d'une antique bague en escarboucle
+montée en argent.</p>
+
+<p>Je descendis avec le docteur à l'infirmerie pour voir les blessés, et
+sans mots de commisération ni d'encouragement pour les uns et les
+autres, il se mit à l'ouvrage, maniant sa sonde avec la même
+indifférence que mettrait un homme à bourrer sa pipe.</p>
+
+<p>Quand le chirurgien eut sondé, coupé ou touché ceux qui n'étaient que
+légèrement blessés par les lances ou par les coups de mousquet, de
+Ruyter lui fit regarder l'égratignure que j'avais à la poitrine. Il
+l'examina attentivement, et narra aux spectateurs la physiologie de
+cette partie du corps, harangue sur l'action et sur l'effet que produit
+le poison indien. Il s'étendit avec complaisance sur la subtilité avec
+laquelle il s'infuse par absorption dans le corps, et surtout par le
+moyen de la circulation du sang par le système nerveux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous dire toute la vérité, reprit le passionné docteur en
+admiration devant lui-même, ce poison, après avoir empoisonné, paralysé
+et miné son chemin à travers la cosse et la coquille, commence à manger
+l'amande; ensuite il arrive aux extrémités, qu'il détruit, puis il
+assemble et concentre ses forces jusqu'à ce que le venin touche le
+c&oelig;ur. Quand le malade est saisi de convulsions, le poison a atteint
+son but, car il tue dans sa dernière étreinte.</p>
+
+<p>Telle était la joyeuse chanson que le médecin hollandais chantait à mes<span class="pagenum"><a id="Page_215">[215]</a></span>
+oreilles pendant qu'il faisait rougir un fer qu'il appliqua sur ma
+poitrine d'un air plein de sensualité.</p>
+
+<p>Si cette opération mit un obstacle à l'agréable voyage du poison dans
+mon corps, elle changea une légère blessure en une horrible plaie qui me
+fit longtemps souffrir.</p>
+
+<p>Quand Van Scolpvelt examina pour la seconde fois la blessure vraiment
+dangereuse du pauvre matelot suédois, il se replongea à plaisir dans une
+description des muscles et des nerfs déchirés du cou-de-pied.</p>
+
+<p>&mdash;La gangrène et la mortification des chairs sont, dit-il, les moindres
+choses qui suivront cet affreux coup, et si le pied n'est pas amputé de
+suite au-dessus de la cheville, dans vingt-quatre heures je serai obligé
+de couper la jambe entière jusqu'à la hanche, mais avec peu de
+probabilité de lui conserver la vie, car généralement le malade meurt
+pendant l'opération.</p>
+
+<p>Le pauvre blessé cria, supplia le docteur, et s'adressa à moi; je fis
+appeler de Ruyter, qui défendit énergiquement l'opération.</p>
+
+<p>Pour se dédommager un peu, le chirurgien donna l'ordre de maintenir le
+malade immobile, puis il se mit à travailler sur lui avec autant de
+satisfaction et d'adresse qu'un Indien en met à scalper son ennemi.
+Heureusement, le pauvre garçon devint insensible à cette horrible
+torture; le docteur le regarda d'un air surpris, et dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi a-t-il crié, pourquoi s'est-il évanoui comme une jeune<span class="pagenum"><a id="Page_216">[216]</a></span>
+fille? En vérité, je lui gratte seulement l'os.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, dit de Ruyter, vous ressemblez à une vieille cuisinière qui,
+mettant un jour dans un pâté brûlant des anguilles vivantes, leur
+frappait sur la tête en leur criant: «Restez donc tranquilles, folles
+que vous êtes!»</p>
+
+<p>Quand le Suédois reprit ses sens, de Ruyter lui donna un verre
+d'eau-de-vie et ne laissa plus le docteur tourmenter le malade, il en
+prit soin lui-même.</p>
+
+<p>En dépit des prédictions de Van Scolpvelt, mon protégé recouvra la santé
+et l'usage de sa jambe. J'ai parlé assez longuement de ce garçon, parce
+que j'aurai à raconter dans la suite de cette histoire sa mélancolique
+et triste destinée.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXXI"></a>XXXI</h2>
+
+
+<p>Nous n'avancions que très-lentement vers le but de notre voyage, car
+nous étions fréquemment forcés de mettre le vaisseau en panne; malgré
+ces contre-temps, dont s'impatientait de Ruyter, je passai les longues
+heures du jour d'une manière fort agréable, car nous avions à bord une
+foule d'amusements. La douceur de la température, jointe à la sobriété
+de nos natifs, rendait le grab plus facile à gouverner que ne le sont<span class="pagenum"><a id="Page_217">[217]</a></span>
+généralement les vaisseaux équipés d'Européens. Ceux que nous avions à
+bord avaient été choisis avec un grand soin, et ils avaient tous des
+situations responsables sur le vaisseau. De Ruyter n'était pas seulement
+un hardi et excellent commandant, mais encore un admirable compagnon, de
+sorte qu'il m'était impossible de trouver une cause pour me plaindre de
+ma situation.</p>
+
+<p>Après avoir quitté les îles Laquedives, nous nous arrêtâmes à
+Diego-Rayes pour y prendre du bois et de l'eau, et après avoir passé les
+îles des Frères, nous dirigeâmes notre course vers le sud. À quelques
+jours de là nous nous trouvions entre le grand banc de Galapagos et les
+îles de Saint-Brandan.</p>
+
+<p>Un matin, l'homme stationné sur le mât cria:</p>
+
+<p>&mdash;Deux voiles étrangères à l'ouest! elles sont dans notre chemin.</p>
+
+<p>Une rafale de brouillard et de pluie nous surprit, et pendant quelque
+temps nous perdîmes de vue les voiles étrangères. Quand la rafale fut
+passée, elles devinrent encore visibles. J'appelai de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;J'aperçois deux frégates, lui dis-je, et je les crois françaises, du
+port de Saint-Louis, dans l'île Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Elles peuvent l'être, dit-il, mais j'en doute; donnez-moi le
+télescope. Trop élevées hors de l'eau, murmura de Ruyter, voiles trop
+sombres, carène trop courte, et les vergues ne sont pas assez carrées
+pour être françaises; non, ce ne sont pas des Français. Lâchez les
+voiles, revirez le vaisseau près du vent.<span class="pagenum"><a id="Page_218">[218]</a></span></p>
+
+<p>En voyant exécuter cet ordre, le premier vaisseau étranger revira aussi
+pendant que l'autre continuait sa course. Nous ne faisions tous que
+tourner contre le vent, qui était très-léger. La première frégate
+man&oelig;uvrait remarquablement bien, et laissait sa compagne en arrière.
+Mais cependant sa vitesse n'était pas comparable à la nôtre. Toutes nos
+craintes étaient de voir tomber le vent, ou de perdre la frégate de vue,
+ce qui arriva après le coucher du soleil. Pendant la nuit, nous fûmes
+sur le qui-vive, et de Ruyter ne permit pas de lumière, dans
+l'appréhension que le grab fût aperçu par les frégates.</p>
+
+<p>Nos ponts étaient arrangés pour l'action, les canons apprêtés, et les
+petites armes furent montées et disposées en faisceaux, non dans la
+vaine espérance de pouvoir attaquer la frégate, mais dans celle de
+prévenir les tentatives qu'elle pourrait faire si elle essayait de nous
+aborder avec les bateaux.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit une légère brise s'éleva du canal de Galapagos, et
+nous fîmes une longue course vers l'est; puis le vent changea, et la
+nuit devint tout à fait obscure.</p>
+
+<p>Les frégates ne montraient aucune lumière, et rien ne pouvait nous
+révéler la position qu'elles avaient prise.</p>
+
+<p>Notre désir était de gagner le groupe d'îles des Frères, et de nous y
+cacher pour éviter leur rencontre; car, selon toute probabilité, elles
+devraient tenir position entre nous et le port, dans la direction duquel
+nous naviguions quand elles nous avaient aperçus.</p>
+
+<p>Le vent était si bas que le grab se mouvait à peine, et la nuit si<span class="pagenum"><a id="Page_219">[219]</a></span>
+obscure que nos télescopes ne pouvaient servir.</p>
+
+<p>Nous attendîmes donc le jour avec une horrible anxiété.</p>
+
+<p>Enfin les sombres nuages de l'est commencèrent à disparaître et à
+changer leur couleur, qui devint pourpre et frangée d'une teinte orange;
+le cercle de l'horizon s'élargit, et chaque figure s'éclaircissait en
+considérant le lever de l'aurore. De Ruyter était debout sur un canon,
+regardant évaporer une épaisse masse d'obscurs nuages sur le côté opposé
+au vent, quand tout à coup il cria:</p>
+
+<p>&mdash;La voici!</p>
+
+<p>Je suivis la direction des yeux de de Ruyter, et je vis une des frégates
+sortir comme une île de la vapeur dont elle était enveloppée. Elle nous
+vit, car elle vira dans notre sillage et chargea toutes les petites
+voiles qu'elle avait. Elle était à peu près à neuf ou dix milles
+derrière nous; sa compagne se trouvait encore en arrière et à une
+très-grande distance. Nous mettions tous nos soins à arranger le grab,
+et nous déployâmes toutes les voiles qu'il avait, puis les vieux effets
+furent jetés à la mer.</p>
+
+<p>Après avoir examiné la frégate pendant quelques instants, de Ruyter nous
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Par le ciel! elle navigue bien; je crois qu'elle marche aussi vite que
+nous, et sa rapidité m'étonne d'autant plus que je ne connais pas de
+vaisseau qui puisse égaler le grab en légèreté. Ce doit être une frégate
+nouvelle et récemment arrivée d'Europe. D'ailleurs, avec cette<span class="pagenum"><a id="Page_220">[220]</a></span>
+assiette, le grab n'est pas lui-même. Je n'aime pas l'apparence du
+temps; quand le soleil se lèvera, nous n'aurons plus d'air. Il faut donc
+tout préparer pour ce changement.</p>
+
+<p>Deux heures après, l'eau devint calme. Le soleil sortit du sein des
+flots comme un globe de feu; il avait l'air terrible, et on ne pouvait
+qu'avec peine supporter ses rayons, car ils brûlaient jusqu'à la
+cervelle. J'étais à chaque instant obligé de fermer les yeux; son
+éblouissant éclat me privait de la vue.</p>
+
+<p>Malgré l'étouffante chaleur qui embrasait l'air, la frégate osa envoyer
+ses bateaux à notre poursuite; et, en admirant la hardiesse de cette
+chasse dangereuse, de Ruyter s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ces garçons travaillent inutilement; à midi, nous aurons un vent de
+mer, ils seront obligés de se rappeler qu'ils perdent du temps.</p>
+
+<p>Comme l'avait prédit notre commandant, vers midi, des bouffées de vent
+commencèrent à agiter légèrement la surface de la mer; puis un faible
+courant d'air souleva la girouette ornée de plumes. Nous étendîmes nos
+mains vers le ciel, comme pour retenir le vent. Les légères voiles de
+coton du haut le sentirent les premières, et, au lieu de s'attacher au
+mât comme si elles y avaient été collées, elles se gonflèrent et prirent
+leur forme arquée.</p>
+
+<p>&mdash;On croirait, dis-je à de Ruyter, que vous avez une communication avec
+les éléments.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, me répondit-il, toute ma vie je les ai étudiés; mais
+l'existence d'un homme est trop courte, elle ne lui permet pas d'en<span class="pagenum"><a id="Page_221">[221]</a></span>
+pénétrer les mystères. Les éléments sont un livre sur lequel un marin
+doit toujours avoir les yeux attachés, car il est continuellement ouvert
+devant lui. Ceux qui ne se livrent pas à cette constante étude ne
+doivent pas accepter la responsabilité de l'existence des hommes qui se
+confient à eux.</p>
+
+<p>Nous vîmes la frégate hausser son signal de rappel pour ses bateaux, et
+donner l'ordre, par signe télégraphique, à sa compagne de se mettre en
+panne à quelque distance de nous, pour nous intercepter le chemin, si,
+pendant la nuit, nous tentions de gagner l'île de France. De Ruyter
+avait une copie des signaux de l'amirauté et de ceux des vaisseaux de
+guerre. Cette copie lui fut extrêmement utile en plusieurs occasions.
+Nous continuâmes à avancer vers l'île la plus proche de nous; le vent
+augmenta de force, et nous fûmes forcés de carguer nos petites voiles.
+De Ruyter s'impatientait de voir que le grab ne devançait pas la
+frégate, comme il l'avait toujours fait lorsqu'il était poursuivi par un
+vaisseau hostile.</p>
+
+<p>&mdash;Il est embarrassé dans ses mouvements! s'écria de Ruyter.</p>
+
+<p>Et, pour alléger le grab, les étais du mât furent relâchés, le bateau de
+la poupe retranché, et les ancres qui pressaient sur l'avant du vaisseau
+furent mises plus en arrière; puis de Ruyter donna l'ordre aux hommes de
+venir sur l'avant du vaisseau, chacun avec une balle de dix-huit livres
+dans les mains; ensuite il les transporta de place en place; mais,
+malgré tout cela, nous avancions avec une très-grande peine.<span class="pagenum"><a id="Page_222">[222]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le cuivre du grab a été gâté, dit de Ruyter, par la maudite vase de
+Bombay.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je, et la frégate est un vrai clipper (vaisseau rapide).</p>
+
+<p>Le soleil se coucha dans un nuage de sang, la brise fraîchit, et, vers
+onze heures du soir, étant rapprochés de la terre, de Ruyter se
+détermina à gagner le côté de l'île opposé au vent et d'y jeter l'ancre.
+Nous le fîmes, espérant que la frégate continuerait sa course vers le
+vent et qu'elle nous perdrait de vue. Cependant nous restâmes toute la
+nuit sur le qui-vive, et ceux qui dormaient avaient leurs armes toutes
+prêtes.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXXII"></a>XXXII</h2>
+
+
+<p>Le docteur avait, pour respirer l'odeur du sang, un nez aussi subtil que
+celui du tigre; aussi, après avoir fait une plate-forme de caillebotis
+dans le fond de la cale pour ses blessés futurs, il passa sa tête hors
+de l'écoutille pour demander à quel heureux moment le massacre
+commencerait, et il sollicita de deux garçons la promesse de lui servir
+d'aides.</p>
+
+<p>Dès que la nuit eut obscurci le ciel, Van Scolpvelt se hasarda sur le
+pont en tirant derrière lui un bandage aussi long qu'un câble, qu'il
+roulait adroitement autour de ses doigts.<span class="pagenum"><a id="Page_223">[223]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mon cher garçon, me dit le docteur, il est temps que je vous
+instruise. Asseyez-vous pour une minute sur ce canon, je vais vous
+montrer comment il faut s'y prendre pour appliquer un tourniquet.</p>
+
+<p>En disant ces amusantes paroles, Van Scolpvelt en tira un de son
+ceinturon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes absurde, docteur, laissez-moi tranquille, j'ai bien autre
+chose à faire qu'à perdre mon temps à vous écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes jeune et entêté. Tous les hommes doivent savoir comment
+on applique un tourniquet, car si ce n'est pas fait avec promptitude, je
+perds mon patient et le blessé meurt.</p>
+
+<p>Appelé à l'arrière par le rais, je quittai le docteur, qui se dirigea
+vers de Ruyter en le suppliant de se laisser enseigner comment il
+fallait mettre les doubles bandages et les bandages en travers. De
+Ruyter accueillit avec brusquerie la prière du docteur, qui descendit en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Le manque de sommeil crée la fièvre, la fièvre enfante le délire, et
+le délire amène la folie.</p>
+
+<p>Quelques instants après, Van Scolpvelt fit une seconde apparition sur le
+tillac, une bouteille et un verre à la main. Il supplia de Ruyter, il
+m'engagea, il invita l'équipage à prendre un verre de son eau, en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un breuvage rafraîchissant; il calme la chaleur du corps, il est
+même plus doux dans ses effets et plus utile que le sommeil.</p>
+
+<p>De Ruyter, qui voulait réparer l'emportement de sa rebuffade, prit un
+verre de cette eau, en nous assurant que nous pouvions sans danger<span class="pagenum"><a id="Page_224">[224]</a></span>
+satisfaire la fantaisie du docteur, parce que son breuvage n'était que
+de l'acide nitrique et de la soude.</p>
+
+<p>En voyant de Ruyter si docile à suivre ses conseils, Van Scolpvelt tira
+de nouveau de sa poche quelques brasses de bandages; mais, à la vue de
+l'énorme ruban qui se déroulait entre les mains frémissantes du
+chirurgien, de Ruyter se sauva en criant.</p>
+
+<p>Alors le docteur s'attaqua à moi, mais je pris la fuite. À défaut
+d'auditeurs et de commentateurs sérieux, il se rejeta sur l'équipage;
+mais celui-ci repoussa insensiblement tous les efforts de cette verbeuse
+éloquence, qui tendaient à lui faire ingurgiter la précieuse
+composition.</p>
+
+<p>Désespéré de l'insuccès de ses tentatives, le docteur absorba
+furieusement un grand verre de son eau, et il aurait infailliblement
+vidé la bouteille, s'il n'avait songé que, se trouvant sans moyens de
+défense, les malades lui en épargneraient la peine; en conséquence, il
+se précipita à travers les écoutilles dans la salle de ses triomphes.</p>
+
+<p>J'attendais le jour avec anxiété, car j'étais harassé de fatigue.
+Habitués à de pareilles scènes, les vieux marins dormaient profondément,
+couchés à leur poste, tandis que de Ruyter marchait sur le pont avec un
+télescope de nuit dans les mains.</p>
+
+<p>À la première et soudaine lueur du jour, nous fûmes très-étonnés de voir
+la frégate amarrée à trois milles de nous. Elle était stationnée près de
+la terre, et sa carène nous était cachée par de hauts rochers qui
+s'avançaient dans la mer. Ces rochers nous avaient empêchés de la voir<span class="pagenum"><a id="Page_225">[225]</a></span>
+pendant la nuit.</p>
+
+<p>Les yeux vifs et perçants de de Ruyter découvrirent la frégate avant que
+celle-ci nous eût aperçus.</p>
+
+<p>Notre câble fut vivement coupé, et le grab mit à la voile avec la
+rapidité de l'éclair.</p>
+
+<p>La frégate nous suivit bientôt; mais elle avait à naviguer autour d'un
+sombre rocher de corail, qui était semblable à un énorme crocodile.</p>
+
+<p>Les sinuosités qu'elle eut à suivre, en ralentissant sa marche, nous
+permirent d'avancer considérablement.</p>
+
+<p>Nous allégeâmes de nouveau le grab, en jetant à la mer toutes les
+inutilités et du lest; mais, craignant d'être obligé de mettre en panne,
+de Ruyter disposa sérieusement les préparatifs du combat.</p>
+
+<p>La brise était tombée, et à dix heures la frégate se trouvait à quatre
+milles de nous et commençait à préparer ses bateaux. Aidés par un peu de
+vent, et avec une peine infinie, nous réussîmes à continuer notre
+course. En voyant notre fuite, la frégate envoya sept bateaux à notre
+poursuite.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'espérance de vent jusqu'à ce soir, dit de Ruyter, et
+des efforts surhumains n'empêcheraient pas les bateaux de la frégate de
+gagner sur nous d'ici à trois ou quatre heures.</p>
+
+<p>Après un instant de silence pensif, le beau front de de Ruyter devint
+sombre, et son regard ferme et sans peur parut attristé.</p>
+
+<p>&mdash;Trelawnay, me dit-il en m'attirant à lui, voyez-vous là-bas ce rocher,
+celui qui s'avance hardiment dans la mer? il est blanchi par le soleil<span class="pagenum"><a id="Page_226">[226]</a></span>
+et possède des cavernes creusées par le temps. Il n'y a point de
+végétation dans les fentes de son granit, non plus que dans son
+entourage; il reste là comme une sentinelle surveillante de l'île. Vous
+remarquerez par la couleur et par la tranquillité de l'eau qu'elle est
+très-profonde de ce côté, et vous voyez une longue ligne semblable à un
+banc de poissons, s'étendant aux alentours en forme de croissant: c'est
+un sillon de corail blanc dont l'île abonde.</p>
+
+<p>Maintenant, voici le but de ma description: je désire que le grab tourne
+le roc, mais vous vous en tiendrez à une certaine distance pour éviter
+le cap. Placez des hommes à la barre et à l'avant pour veiller aux
+écueils. Là, nous trouverons une petite place sablonneuse abritée contre
+les vents alizés qui soufflent à cette époque, et tout y est si bien
+protégé par les bancs, les rocs et les courants, que personne ne
+voudrait en approcher, à moins d'en connaître parfaitement les
+difficultés; car si le moindre vent chasse le vaisseau, ou si les vagues
+sont gonflées par la brise, tout est en commotion et fort dangereux même
+pour un léger bateau, car le corail coupe comme l'acier. Par un vent
+même modéré, le plus hardi navigateur n'ose pas s'aventurer à quelques
+lieues du rivage; les fortes lames qui s'élèvent entre cette île et le
+grand banc de Baragas sont très-redoutables.</p>
+
+<p>Les montagnes de vagues sont brisées&mdash;comme des armées régulières par
+des guérillas&mdash;par ces rochers sans nombre dont vous voyez les sommets
+se réfléchir dans les eaux; alors la mer, retenue mais non arrêtée,<span class="pagenum"><a id="Page_227">[227]</a></span>
+couvre la moitié de l'île d'écume et de débris; de l'autre côté, rien ne
+s'oppose à la course de la mer, et le mugissement de ses vagues étouffe,
+dans un sourd roulement, le bruit du plus violent tonnerre. Dans la
+brèche qui conduit au rocher, brèche qui ne semble pas plus grande qu'un
+nid d'albatros, nous placerons le grab en travers pour donner le combat
+à ces hommes qui se battent par amour avec autant de férocité que les
+autres le font guidés par la haine. Avec mes hommes, je pourrais
+vraiment les rencontrer sur un meilleur terrain, et sans en craindre le
+résultat.</p>
+
+<p>Mais les jours de la chevalerie sont passés; la ruse, la fourberie et la
+finesse constituent aujourd'hui l'art de la guerre. Je désire épargner
+l'effusion du sang, mais il faut que je défende le grab, et je le
+défendrai à tout hasard, même si la frégate venait côte à côte de nous.
+Les sauvages malais nous ont appris que la mort était préférable aux
+prisons. Si tous les hommes pensaient ainsi, il n'en existerait pas.
+Qu'en dites-vous, mon garçon?</p>
+
+<p>&mdash;J'adore les combats, et je déteste l'air impur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils sont...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis fâché; les dogues, vous le savez, se battent contre leurs
+propres parents, et je ne suis pas un métis: je montrerai ma race.</p>
+
+<p>De Ruyter sourit, et je le quittai pour aller encourager les hommes,
+placer les sentinelles et donner des ordres au timonier.<span class="pagenum"><a id="Page_228">[228]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXXIII"></a>XXXIII</h2>
+
+
+<p>Suivant le plan tracé par de Ruyter, à deux heures de l'après-midi, nous
+tournions autour du roc. La frégate était en panne au nord, à
+l'extrémité de l'île. Ses bateaux gagnaient sur nous rapidement. Quand
+nous fûmes encapalés parmi les battures et renfermés par le rivage, nous
+les perdîmes tous de vue, car ils étaient cachés à nos yeux par la
+proximité du roc. Je fis ferler toutes les voiles, et nous prîmes
+position à l'entrée intérieure de la petite baie. Des haussières furent
+suspendues à l'avant et à l'arrière du grab, et, avec une peine inouïe,
+nous réussîmes à les attacher au roc.</p>
+
+<p>De Ruyter rassembla tous ses hommes; il n'y en avait que
+cinquante-quatre en état de porter les armes, et parmi eux plusieurs
+étaient fort ignorants dans l'art de s'en servir.</p>
+
+<p>Tout était prêt, et un pénible silence régna sur le pont pendant qu'on
+attendait les bateaux, qui traversaient difficilement le cap.</p>
+
+<p>Malgré mon insouciance habituelle et mon ardeur pour les combats, je
+ressentais une singulière émotion. Ne me trouvais-je pas ligué avec des
+Maures au teint bruni contre mes compatriotes aux cheveux blonds?<span class="pagenum"><a id="Page_229">[229]</a></span></p>
+
+<p>Quand le premier bateau parut, nous entendîmes leur cri d'encouragement,
+répété de bateau en bateau jusqu'à ce qu'il s'éteignît dans les murmures
+de l'Océan. Mon c&oelig;ur battait tumultueusement dans ma poitrine, et des
+gouttes de sueur glacée tombaient de mon front.</p>
+
+<p>Il régnait sur le grab un écrasant silence, et des pensées peu agréables
+commençaient à s'emparer de moi, lorsqu'elles furent chassées par la
+voix expressive, claire et vibrante de de Ruyter, qui s'avançait vers
+ses hommes le pas ferme et le regard tranquille, leur disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, répondez par le cri de guerre arabe; il n'est point dans vos
+habitudes d'être silencieux. Regardez si le premier des bateaux est à la
+portée des canons.</p>
+
+<p>Je fis feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce canon, dit de Ruyter, est trop élevé. Je vais essayer celui-ci;
+apportez une mèche. Oui, c'est cela.</p>
+
+<p>Le boulet partit en ligne droite, frappa l'eau, bondissant comme une
+balle de crosse (jeu anglais), et passa au-dessus du premier bateau.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire qu'en tirant le premier coup nous avions hissé les
+couleurs françaises, et que chaque bateau de la frégate avait l'<i>union
+jack</i><a id="fnanchor_1" href="#footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Quand les bateaux furent tous réunis, nous vîmes qu'ils tenaient
+conseil. À la fin d'une courte séance, ils se divisèrent en deux parties
+et avancèrent le long du cap; peu effrayés de notre défense, ils
+répondaient à chaque coup de canon par ce cri: «Courage!» en hâtant<span class="pagenum"><a id="Page_230">[230]</a></span>
+leur course vers nous.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, de Ruyter, dis-je à mon ami peut-être avec un peu
+d'exaltation; regardez quel courage héroïque! Un des bateaux, atteint
+par un boulet, coule à fond, et les autres ne s'arrêtent même pas pour
+ramasser les hommes! Ils étouffent leurs souffrances et le désespoir de
+leurs pertes sous des acclamations aussi joyeuses que s'ils se
+réjouissaient au milieu d'un festin.</p>
+
+<p>De Ruyter me répondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Butin, promotion, habitude font beaucoup. Maintenant donnons-leur une
+volée de balles: il faut que nous estropiions les chefs.</p>
+
+<p>J'étais placé à l'avant du vaisseau, et presque tous les Européens
+étaient placés sous mon autorité. Après m'avoir donné les derniers
+ordres, de Ruyter se mit à l'arrière, entouré de ses Arabes, sur
+lesquels il avait une grande influence.</p>
+
+<p>Un autre bateau chavira, et les pertes des Anglais devenaient évidemment
+si effrayantes, que nous les entendions s'appeler audacieux! Ils
+l'étaient certainement, et nous les vîmes délibérer avec attention sur
+la manière qu'il fallait employer pour avancer avec plus de vitesse;
+quant à reculer, ce mot n'était pas connu parmi des hommes que le succès
+avait rendus présomptueux.</p>
+
+<p>Le plus lourd de leurs bateaux avait une caronade de dix-huit livres; il
+était rempli de matelots, et il s'avança à l'attaque avec sa barge.
+J'entendis l'ordre de <i>give way, my luds!</i> (avançons, mes garçons!) et,<span class="pagenum"><a id="Page_231">[231]</a></span>
+protégés par un feu bien nourri qui porta quelques dommages sur notre
+bord, ils s'approchèrent rapidement. Nos ennemis avaient supporté une
+fatigue énorme, et l'atmosphère était chargée d'un air aussi brûlant que
+celui qui sort de la bouche d'un fourneau. Il était évident qu'ils ne
+s'étaient attendus ni à une aussi chaleureuse réception ni à un combat
+aussi inégal. Le désespoir de leur bravoure caractéristique semblait
+seul les exciter à continuer.</p>
+
+<p>Cinq bateaux de leur petite escadre vinrent côte à côte de nous, et nous
+fûmes forcés de repousser leurs attaques à l'aide de nos lances et de
+nos petites armes. Cependant quelques-uns des plus actifs grimpaient
+dans nos chaînes, et, quoique toujours repoussés, ils renouvelaient
+leurs tentatives pour gagner le bord. Pendant que nous étions tous
+occupés à soutenir le feu de l'avant, la barge passa à travers la proue;
+une brise et une légère houle tournèrent la proue du grab vers la terre,
+et plusieurs Anglais se précipitèrent sur le tillac. Cette action
+imprévue captiva notre attention, et de petites bandes en profitèrent
+pour aborder à l'arrière.</p>
+
+<p>J'aperçus un lascar dont j'avais, quelques minutes auparavant, tancé la
+poltronnerie, qui se glissait vers l'écoutille. Toutes étaient fermées,
+à l'exception de la principale, sous laquelle le docteur devait recevoir
+les blessés, et de Ruyter, qui se méfiait du courage des matelots de
+Bombay, avait ordonné à Van Scolpvelt de ne permettre à personne (à
+l'exception des blessés et des porteurs de poudre) de descendre ou de
+monter.<span class="pagenum"><a id="Page_232">[232]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Docteur, avait ajouté de Ruyter en riant, coupez les jambes des lâches
+qui déserteront leur quartier.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur, capitaine, répondit Van Scolpvelt en saccadant ses
+mots dans un ricanement joyeux; connaissant le mauvais exemple de la
+poltronnerie et la rapidité avec laquelle se répand une terreur panique,
+je ne manquerai pas les petits hérons.</p>
+
+<p>Je laissai au lascar le temps de gagner l'entrée des écoutilles, et, au
+moment où il posait le pied sur la première marche de l'escalier, je lui
+cassai la tête d'un coup de mousquet, et il tomba lourdement sur le dos
+de Van Scolpvelt, qui était déjà en train de tenailler les jambes d'un
+déserteur. Mais je ne pus répondre aux acclamations de surprise que
+poussa notre chirurgien, car je reçus en pleine poitrine un affreux coup
+de couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez sur la proue à tribord! me cria de Ruyter, qui, à la tête de
+ses Arabes, ravageait le pont.</p>
+
+<p>Nos adversaires se battaient avec un courage téméraire; les blessés se
+cramponnaient aux cordages et combattaient vaillamment. Après les avoir
+repoussés dans les bateaux ou jetés dans la mer, nous les crûmes
+vaincus; mais ils s'efforcèrent encore de grimper sur le vaisseau. Mes
+veines semblaient remplies d'une lave brûlante; je ressentis une
+surexcitation si vive qu'elle me rendait presque fou, et, quoique
+plusieurs parties de mon corps fussent coupées et mutilées, je ne
+ressentais aucune douleur.</p>
+
+<p>Deux bateaux ennemis coulèrent encore à fond, et les Anglais qui se
+trouvaient à bord du grab cessèrent bientôt d'opposer une inutile<span class="pagenum"><a id="Page_233">[233]</a></span>
+résistance. J'en entendis un qui disait d'un ton vivement peiné:&mdash;Que je
+sois damné si je baisse pavillon devant un nègre, n'importe comment il
+me traitera!</p>
+
+<p>Pour mettre en repos sur ce point la scrupuleuse délicatesse de ces
+hommes, je leur dis avec bienveillance:&mdash;Allons, mes garçons, rendez vos
+armes; je vais vous faire donner une chose qui vous est plus utile en ce
+moment-ci, un morceau de porc salé et un bon verre de grog.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit un homme en se tournant vers ses compagnons; tout est fini,
+tout; et quoique ce jeune officier ne soit pas habillé, il parle comme
+un chrétien.</p>
+
+<p>Les Anglais qui étaient restés à l'avant du vaisseau vinrent à moi, et
+me tendirent silencieusement leurs armes.</p>
+
+<p>Après l'action, de Ruyter me raconta qu'aussitôt que Van Scolpvelt avait
+appris que j'étais l'auteur de la mort du lascar, il était monté sur le
+pont, et qu'au milieu des clameurs du combat il avait crié d'une voix de
+stentor:</p>
+
+<p>&mdash;Trelawnay a agi contrairement aux ordres; il m'a volé d'une manière
+inadmissible un excellent patient, un patient dont j'avais guetté les
+allures, et sur lequel je me proposais d'essayer un nouvel instrument de
+mon invention.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ajouta de Ruyter, le docteur me poursuivait dans tous les coins du
+vaisseau, tenant à la main le fameux instrument, qu'il nomme un
+hexagone, et cet hexagone coupe, dit-il, les chairs sans causer la
+moindre douleur.<span class="pagenum"><a id="Page_234">[234]</a></span></p>
+
+<p>Quand de Ruyter fut parvenu à se débarrasser de Van Scolpvelt, ce
+dernier, tout en regagnant son poste, continua le cours de ses
+désolantes plaintes.</p>
+
+<p>&mdash;Quel mépris de la science! s'écria le pauvre docteur; certainement
+Trelawnay complote pour arriver à flétrir dans leur germe les plus
+belles espérances de ma philanthropie. Ce magnifique instrument restera
+peut-être inconnu, peut-être incompris!</p>
+
+<p>Cette dernière crainte bouleversa tellement l'esprit du docteur,
+qu'oublieux de la défense faite par de Ruyter, il reparut sur le pont,
+cherchant du regard un blessé, un mourant ou un mort. Le souhait du
+docteur se réalisa: un pauvre matelot, frappé au c&oelig;ur par une balle,
+alla tomber sans vie à ses pieds. Van Scolpvelt fondit sur le malheureux
+comme un faucon sur sa proie; il le saisit par les bras, donna au corps
+la forme d'un Z, et, l'enlevant sur son épaule avec une force
+miraculeuse, il se dirigea vers l'écoutille en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si je ne puis essayer ma scie sur un patient vivant, je
+l'essayerai du moins sur un sujet mort!</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXXIV"></a>XXXIV</h2>
+
+
+<p>Nous avions ordonné à quelques-uns de nos hommes de prendre possession
+des bateaux et de la barge de l'ennemi, qui se trouvaient côte à côte du
+grab, pendant que le cutter et un autre bateau rempli d'officiers<span class="pagenum"><a id="Page_235">[235]</a></span>
+fuyaient en pleine mer. Mais une poignée de matelots, guidés par un
+officier, s'opposa à l'opération, revint à la charge, et tenta de se
+frayer à l'arrière un passage jusqu'à de Ruyter.</p>
+
+<p>Soit qu'ils voulussent, d'un commun accord, s'attaquer au commandant de
+notre sombre équipage, soit que l'officier eût l'intention de se mesurer
+avec mon ami, soit encore qu'il ne voulût être désarmé que par un égal,
+toujours est-il qu'il se fraya bravement un passage au travers de la
+foule compacte des marins.</p>
+
+<p>De Ruyter comprit le véritable désir de l'officier, car il cria
+impérieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-vous, Arabes, laissez passer le chef, mais seul!</p>
+
+<p>Au lieu de rendre son épée, ainsi que je m'y étais attendu, l'officier
+s'élança vers de Ruyter avec l'impétuosité de la foudre. Sa taille,
+vigoureusement élancée, égalait la souplesse de celle de l'ennemi qu'il
+voulait combattre. La résolution de l'officier parut sourire à de
+Ruyter, car sa figure se dilata, et un éclair jaillit de ses yeux
+expressifs et perçants.</p>
+
+<p>De Ruyter tenait un pistolet dans la main gauche, et sa main droite
+s'appuyait sur une courte épée d'abordage. À plusieurs reprises, et
+presque inutilement, il ordonna aux matelots de s'éloigner de lui, les
+menaçant de ses armes s'ils n'obéissaient pas. Enfin l'espace fut laissé
+libre, et les deux champions se trouvèrent en présence.</p>
+
+<p>L'arme de l'étranger, espèce de coutelas fait d'un mauvais métal, plia<span class="pagenum"><a id="Page_236">[236]</a></span>
+comme un cerceau quand il se frappa contre la garde de l'épée de de
+Ruyter, qui se tenait seulement sur la défensive. À ce moment critique,
+et croyant en danger la vie de son capitaine, le cuisinier du grab, un
+noir de Madagascar, s'arma de son couteau, et il allait le plonger dans
+la poitrine de l'officier anglais, lorsque de Ruyter, qui s'était aperçu
+du mouvement, changea de position, lui cassa la tête d'un coup de
+pistolet, et dit à l'étranger:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, lieutenant, vous avez agi en brave, et il fait trop chaud pour
+nous donner des coups d'épée. Vous oubliez que vous êtes sur le vaisseau
+d'un ami. Allons, allons, jetez votre arme!</p>
+
+<p>En entendant les bienveillantes paroles de de Ruyter, je m'élançai
+vivement vers l'officier, et après un court examen de ses traits, je
+m'écriai avec joie:</p>
+
+<p>&mdash;Aston! Comment, c'est vous, Aston?</p>
+
+<p>Aston jeta son épée et me regarda avec surprise. Il pouvait à peine
+distinguer une figure humaine au travers du voile de sang, de sueur et
+de poudre qui me masquait le visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, je vous vois tous deux maintenant: le bien connu de
+Ruyter, qui se nommait autrefois de Witt, laborieux marchand de Bombay,
+et... et vous!</p>
+
+<p>Aston me considéra tristement, et reprit, après m'avoir laissé
+comprendre par un muet reproche combien il blâmait ma conduite:</p>
+
+<p>&mdash;En luttant contre un équipage commandé par deux pareils hommes, nous
+n'avions aucune chance de succès; il était ensuite impossible de vous
+prendre dans une position si bien fortifiée; nous avons inutilement<span class="pagenum"><a id="Page_237">[237]</a></span>
+perdu les plus braves garçons de notre vaisseau. Quelle sottise ou
+quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre témérité; mais
+elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions
+combattre.</p>
+
+<p>Quelques-uns des hommes appartenant à la frégate essayaient encore de se
+sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de
+s'emparer d'un troisième dont nos Arabes avaient pris possession; de
+sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de
+pistolet. Irrité de l'entêtement des vaincus, de Ruyter s'avança vers
+Aston et lui dit d'un ton grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, monsieur, parlez à vos hommes. S'ils désirent
+profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts
+inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une
+folie, plus encore, une déloyauté. Je ne puis m'opposer, en face d'une
+attaque, à la défense de mes gens; mais, après avoir baissé leur
+drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs
+bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul désir qui dicte mes
+paroles est celui d'éviter l'effusion du sang.</p>
+
+<p>Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se
+battaient dans la barge de venir à bord du grab.</p>
+
+<p>Quand cet ordre fut exécuté, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit
+en souriant:&mdash;Permettez-vous à ceux qui sont partis de profiter de leur
+chance?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de
+prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'oblige<span class="pagenum"><a id="Page_238">[238]</a></span>
+de garder ceux que je possède, quoique je sois excessivement contrarié
+de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagné une bataille aussi inutile,
+et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les
+services momentanés de ceux qui sont entre les mains du docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Un succès continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse
+les débris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les
+résultats.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure
+votre succès dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les
+nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues
+invulnérables, elles l'ont été. Quand elles commencent à douter de leurs
+forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races&mdash;de
+Ruyter désigna un drapeau américain qui couvrait une écoutille&mdash;prennent
+l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre
+ami en bas, traitez-le en frère. Mon Dieu, garçon, qu'avez-vous? je ne
+vous croyais que très-légèrement blessé!</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, de Ruyter s'élança sur moi, et la promptitude
+de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont,
+examinant, additionnant, récapitulant avec une indicible satisfaction la
+riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgré la
+joie qui remplissait le c&oelig;ur du bourreau Esculape, un froncement de
+sourcils très-prononcé accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait,
+dans les évolutions de sa promenade fantastique, la figure<span class="pagenum"><a id="Page_239">[239]</a></span>
+bienveillante et douce d'un médecin anglais qui avait suivi Aston sur le
+grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient être confiés
+tous les blessés de sa nation, beaucoup plus nombreux que les nôtres, et
+qui ne prétendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au
+contraire, et il en eut l'irrécusable preuve.</p>
+
+<p>Occupé à chercher dans le groupe des malades de son confrère un cas
+d'amputation, afin de tenter une seconde épreuve de son nouvel
+instrument, Van Scolpvelt fut interrompu dans son ardente et silencieuse
+perquisition par la voix d'un matelot qui disait avec l'accent d'une
+frayeur jouée:</p>
+
+<p>&mdash;Tom, mon ami, regarde; voici un Indien, un diable, un cannibale, il va
+enlever le paillasson de nos têtes (c'est-à-dire nous scalper), nous
+hacher en morceaux, et ensuite il nous servira sous le nom de porc salé
+aux <a id="mauricauds">mauricauds</a> qui
+seront assez forts pour se mettre à table à l'heure du dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois damné, répondit l'homme appelé Tom, si je n'oppose pas à
+la fourchette de ce vieux Belzébuth la défense d'une bonne cuiller!</p>
+
+<p>Et il ramassa une des cuillers à balles.</p>
+
+<p>Offensé par ces séditieuses paroles, l'opérateur vint pour se plaindre à
+de Ruyter au moment où je perdais connaissance.</p>
+
+<p>En me voyant tomber, Van Scolpvelt se frotta les mains, se pencha vers
+moi, et dit en souriant d'un air content de lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien qu'il succomberait. Lorsque je l'ai vu blessé à la<span class="pagenum"><a id="Page_240">[240]</a></span>
+figure, je lui ai offert mes soins, mais il les a refusés, il a ri,&mdash;ri!
+Il ne rira plus maintenant. Oui, en vérité, il se croit plus savant que
+moi, plus savant que le docteur Van Scolpvelt!... Je préférerais fumer
+ma meershaun (pipe) dans le magasin à poudre que de prendre la peine de
+le saigner, car il est aussi entêté, aussi opiniâtre qu'une femme. Il a
+tué mon patient; n'aurait-il pas été plus simple, plus juste et surtout
+plus utile de me laisser scier les jambes du lascar? Mais non, il aime à
+tuer, c'est la passion de sa nature brutale, féroce, indomptable. Enfin,
+il a reçu sa punition, car ceci est un jugement de Dieu. Sans lui
+j'aurais eu un sujet, un sujet magnifique.</p>
+
+<p>Pendant ce monologue, qu'Aston me répéta, je fus transporté dans ma
+cabine. Là, Van Scolpvelt détacha ma ceinture, et en ôtant ma chemise
+rougie par le sang, il trouva deux autres blessures, l'une faite par une
+balle qui avait traversé le bras gauche, l'autre par la crosse d'un
+mousquet.</p>
+
+<p>&mdash;Jugement de Dieu, punition du ciel, reprit Van Scolpvelt, pour le plus
+atroce des crimes, celui de tromper son chirurgien. Il ne voulait pas
+non plus apprendre comment on applique un tourniquet, imprudent et
+déraisonnable jeune homme! Je ne doute pas, on ne doit pas douter qu'il
+aimerait mieux perdre la vie que l'opiniâtre entêtement de son
+caractère; rien ne l'émeut, rien ne l'arrête, rien! Il m'a triché, volé,
+frustré d'un patient!</p>
+
+<p>Ici, Van Scolpvelt coupait les chairs meurtries et fourrait de l'étoupe
+dans la blessure.<span class="pagenum"><a id="Page_241">[241]</a></span></p>
+
+<p>À un vif tressaillement de douleur qui me fit reprendre mes sens, Van
+Scolpvelt s'écria d'un ton surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! il n'aime pas cela; je croyais pourtant qu'il n'avait pas la
+moindre sensibilité.</p>
+
+<p>Sur ces paroles, le docteur me quitta en me confiant à la garde d'Aston.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXXV"></a>XXXV</h2>
+
+
+<p>Lorsque j'eus entièrement repris connaissance, je vis Aston penché sur
+moi, attentivement occupé à laver ma figure avec de l'eau mêlée de
+vinaigre.</p>
+
+<p>Quelques minutes se passèrent avant qu'il me fût possible de comprendre
+l'état dans lequel je me trouvais et même de me rendre compte des
+circonstances qui l'avaient produit. La figure d'Aston me rappela la
+boutade que j'avais eue de me jeter du haut du mât dans la mer, et je
+lui dis, en me croyant encore sur le vaisseau du capitaine-fermier:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vous, Aston; où suis-je?</p>
+
+<p>&mdash;Où je suis fâché de vous trouver, Trelawnay; peut-être vous eussé-je
+pardonné tout autre drapeau que celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Aston,&mdash;car ces paroles me firent revenir à la
+réalité,&mdash;avouez que j'ai eu mille raisons pour m'être à tout jamais
+dégoûté du premier. Maintenant, je ne me bats que sous les ordres de de<span class="pagenum"><a id="Page_242">[242]</a></span>
+Ruyter. Montrez-moi un homme plus loyal, plus chevaleresque, plus brave,
+plus noble, et je le quitte à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;L'appréciation que vous faites du grand caractère de de Ruyter est
+connue, mon cher Trelawnay. Aussi bien que vous, je sais que c'est un
+homme d'un rare mérite; mais là n'est point le sujet du regret que
+j'exprime, et votre réponse nous éloigne de la question.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Aston, pour y répondre, je ne puis qu'interroger vos
+souvenirs; ils vous rappelleront, sans doute, la situation dans laquelle
+je me trouvais à l'époque où je me suis mis, non dans la dépendance,
+mais sous l'amicale protection de de Ruyter. À ma place, quel parti
+auriez-vous pris?</p>
+
+<p>Aston réfléchit quelques instants, me serra affectueusement la main et
+me dit avec bonté:</p>
+
+<p>&mdash;Par le ciel! je crois que j'aurais agi comme vous l'avez fait... mais,
+ajouta-t-il en souriant, à votre âge.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous connaissiez de Ruyter comme je le connais, Aston, vous
+n'ajouteriez pas cette parenthèse. Sur tout homme de c&oelig;ur, mon ami
+exercera l'irrésistible puissance qu'il a exercée sur moi: je l'ai suivi
+parce que je l'ai aimé, et je le suivrai toujours parce je l'aimerai
+toujours. En conséquence, ne parlons de rien qui puisse, même
+indirectement, assombrir l'éclatante lueur de cette amitié... Comment
+vont les choses sur le pont? Il me semble que la nuit est bien profonde,
+et que nous sommes dans une singulière situation. Est-ce le ressac qui
+frappe contre le grab?<span class="pagenum"><a id="Page_243">[243]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Non, mais contre les rocs. Il n'y a au monde que l'aventureux de
+Ruyter qui soit capable de se hasarder dans un pareil ancrage. Je
+comprends aujourd'hui son but, c'était celui d'empêcher notre vaisseau
+de venir côte à côte du sien. Quelle profondeur d'idée! Je n'eusse
+jamais pensé à cette ingénieuse défense.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est point la première fois qu'il a jeté l'ancre à l'abri de
+ces rochers, mon cher Aston; mais le temps et les circonstances vous
+apprendront à connaître la supériorité de notre ami; en attendant,
+parlons de choses fort terrestres: donnez-moi à manger ou un verre de
+grog, car il faut que je me hâte de remplacer la liqueur rouge qui s'est
+échappée de mes blessures.</p>
+
+<p>Mais comment diable le vieux Scolpvelt a-t-il arrangé mon bras? Je sens
+l'empreinte de ses griffes envenimer ma chair. Cet homme a toutes les
+qualités voulues pour être bourreau en chef des enfers. Aston, appelez,
+je vous prie, votre médecin. Van Scolpvelt a gâté mon appétit.</p>
+
+<p>Aston envoya chercher son chirurgien, et me dit, en reprenant sa place
+auprès de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Van Scolpvelt a certainement une mise extraordinaire, et je ne puis
+pas dire que j'aime la coupe de sa figure.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, répondis-je en riant. Eh bien, mon ami, son affreux
+visage n'a rien de malséant ni de désagréable, en comparant la vue au
+toucher de ses mains, qui brûlent comme une pierre rougie dans un
+brasier.</p>
+
+<p>Le chirurgien d'Aston parut.</p>
+
+<p>Généralement les médecins ne censurent jamais avec franchise leurs<span class="pagenum"><a id="Page_244">[244]</a></span>
+confrères en profession, mais ils le font par une directe implication,
+c'est-à-dire en défaisant tout ce que l'autre a fait: ce qui fut exécuté
+par le médecin anglais, mais sans un mot de blâme. Pour apaiser
+l'irritation des chairs, du liniment était appliqué sur la blessure; mon
+nouveau docteur l'enleva, ainsi que les bouchons d'étoupe. Cette
+opération me soulagea aussi vivement que si on avait ôté une écharde de
+mon doigt.</p>
+
+<p>Remis à mon aise par l'habileté du médecin, je repris ma conversation
+avec Aston, je lui serrai les mains en lui demandant des nouvelles de
+notre vaisseau, et pour quelle raison il l'avait quitté, car je savais
+que ce n'était pas celui-là qui nous avait poursuivis.</p>
+
+<p>&mdash;Un de mes amis, me dit-il, avait reçu le commandement d'une frégate,
+et il m'a donné la place de premier lieutenant à son bord. Ayant reçu
+des nouvelles de deux frégates françaises, nous étions partis en toute
+hâte porter ces nouvelles à l'amiral, arrêté à Madras, et, en nous
+faisant accompagner d'une autre frégate, il nous avait ordonné de
+veiller sur elles et de ne point les perdre de vue. Nous les découvrîmes
+au Port-Louis, qu'elles avaient bloqué pendant quelques jours. Outre
+cela, on nous avait averti que de Ruyter était sur mer avec sa corvette,
+et nous avions ordre d'intercepter son retour au port. Je n'avais pas la
+moindre idée de le trouver ici sur le grab, que j'avais pris pour un
+vaisseau arabe. Je croyais bien cependant l'avoir vu quelque part, et je
+n'ai jamais pu me souvenir que c'était à Bombay. Mais alors je n'avais
+pas de cause pour supposer que de Ruyter et même de Witt avaient<span class="pagenum"><a id="Page_245">[245]</a></span>
+quelque connexion avec le grab, et à plus forte raison qu'ils étaient
+l'un et l'autre une même personne. De Ruyter a fait plus de tort au
+commerce de la Compagnie que tous les vaisseaux de guerre français.
+Aussi sa tête vaut-elle la rançon d'une frégate. Il est merveilleux,
+quelque habile qu'il soit, qu'il ait pu éviter si longtemps les piéges
+tendus sur son passage.</p>
+
+<p>Après avoir fini ses arrangements sur le pont, de Ruyter vint nous
+retrouver; il serra la main que lui tendait Aston et lui dit avec bonté:</p>
+
+<p>&mdash;Le désastre qui vous a fait tomber entre nos mains ne sera pas un
+très-grand malheur, et il est bien préférable que la victoire soit de
+mon côté. Quelle miséricorde pourrais-je espérer des marchands
+inquisiteurs s'ils me tenaient dans leurs griffes? Je préférerais mille
+fois sentir sur ma poitrine le genou d'un éléphant en fureur. Pour vous
+mettre à l'aise, autant que les circonstances peuvent le permettre, je
+laisse à votre jugement la disposition de vos hommes. Combien aviez-vous
+de personnes sur les bateaux?</p>
+
+<p>&mdash;Soixante au plus, en comptant les officiers, répondit Aston.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Profitez du voisinage de la frégate pour envoyer votre docteur à
+bord avec les hommes qui sont sérieusement blessés; ils y seront mieux
+soignés qu'ici, car nous sommes très-serrés, et nous nous attendions peu
+à recevoir des hôtes. Si vous avez des lettres à écrire, préparez-les.</p>
+
+<p>De Ruyter remonta sur le pont; Aston commença sa correspondance, et,<span class="pagenum"><a id="Page_246">[246]</a></span>
+brisé de fatigue je m'endormis jusqu'au matin.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me trouvai assez fort pour monter sur le pont à l'aide
+d'un appui.</p>
+
+<p>Une vigie que nous avions placée sur la pointe d'un rocher nous
+avertissait des mouvements de la frégate.</p>
+
+<p>Vers huit heures, elle s'approcha de nous aussi près que purent le lui
+permettre le caprice du vent et le bouillonnement des vagues.</p>
+
+<p>Nous envoyâmes notre chaloupe à son bord, pavoisée d'un drapeau de
+trêve. Elle contenait le docteur anglais, les blessés et un porteur des
+lettres d'Aston.</p>
+
+<p>Le capitaine de la frégate renvoya ses remercîments; mais il promit à de
+Ruyter, tout en lui sachant gré de sa conduite polie et humaine, de le
+forcer à sortir de sa cachette.</p>
+
+<p>Pour y réussir, tous les expédients furent employés; mais de Ruyter, en
+étudiant les signaux faits à l'autre frégate, savait que, sous aucun
+prétexte, elle ne devait quitter le blocus du Port-Louis. La première
+frégate, dépourvue de bateaux, ne pouvait donc rien faire par elle-même,
+et il lui était tout à fait impossible d'approcher du grab. La seule
+chance de succès qui restait à la frégate était de nous bloquer; mais
+les fréquents et dangereux orages de la saison ne pouvaient lui
+permettre de le faire efficacement.</p>
+
+<p>Pour éviter la prolixité,&mdash;ai-je été assez fortuné jusqu'à présent pour
+y échapper?&mdash;et pour éviter le rocher sur lequel tant de gens ont fait
+naufrage, j'emprunterai un extrait du journal abrupt et concis de de<span class="pagenum"><a id="Page_247">[247]</a></span>
+Ruyter:</p>
+
+<p class="blockquot">«<i>Dix heures du matin.</i>&mdash;Temps sombre, couvert de nuages, éclairs,
+fortes ondées; nous levons l'ancre, nous touons le vaisseau de son
+ancrage; aidés par les éclairs et par le vent frais de la terre, nous
+évitons les battures.<br />
+«<i>Une heure.</i>&mdash;Nous mettons à la voile et nous quittons l'île qui a
+été notre refuge.»</p>
+
+<p>Ceci fut écrit trois jours après notre victoire. Nous dirigeâmes notre
+course vers Diego Garcia, et nous fûmes bientôt loin des frégates.</p>
+
+<p>Nous avions à bord du grab mon ami Aston et vingt-six Anglais.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXXVI"></a>XXXVI</h2>
+
+
+<p>De Ruyter aurait volontiers libéré Aston, si ce dernier avait voulu
+accepter les offres généreuses de mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Non, disait-il en fermant la bouche à de Ruyter, je dédaigne d'éviter
+les conséquences naturelles et méritées de ma folle entreprise. Si le
+succès qui a couronné votre défense avait récompensé mes efforts, il<span class="pagenum"><a id="Page_248">[248]</a></span>
+est certain que je me serais montré aussi généreux que vous.
+Malheureusement, les preuves de mes bonnes dispositions seraient
+limitées. Il est donc préférable que les événements aient pris cette
+marche. Je me soumets volontiers aux usages de la guerre, et je vous
+supplie, mon cher de Ruyter, de ne pas hasarder votre réputation en
+froissant les engagements que vous avez contractés envers la France. Ne
+vous servez pas de votre pouvoir pour me préserver de la punition qui
+m'attend. Ce ne sera qu'un emprisonnement rigoureux, mais court; puis il
+y a tant de prisonniers dans l'Inde, qu'un échange pourra promptement
+s'effectuer.</p>
+
+<p>&mdash;Votre volonté sera la mienne, mon cher Aston; seulement, soyez assuré
+de ceci,&mdash;j'ai du moins assez de pouvoir pour vous le promettre avec
+certitude,&mdash;que si le nom de prisonnier ne vous tourmente pas, vous
+n'éprouverez aucune des indignités qui accompagnent ordinairement cette
+fâcheuse position. Si je pensais que dans les lieux où je commande il
+pût en être autrement, je vous libérerais malgré vous. Ma fidélité aux
+Français est de l'encre, et non du sang; je ne leur en dois pas. Notre
+contrat est un mutuel intérêt; cet intérêt n'existant plus, chaque parti
+peut le briser sans un instant d'hésitation. La lie que la révolution de
+93 a fait bouillir m'ouvre l'île de France, une seconde Botany-Bay, où
+la France exile ses félons. Là, ils sont aussi frivoles, aussi légers,
+aussi violents que les brises du Mousan à Port-Louis, où le vent souffle
+de chaque quartier de la boussole, depuis le lever jusqu'au coucher du
+soleil; mais ils n'osent pas se jouer de moi: je dis ils n'osent pas,<span class="pagenum"><a id="Page_249">[249]</a></span>
+parce qu'avec toutes leurs batteries de trompette, leurs c&oelig;urs ne
+sont ni nobles ni braves. Leur courage est une parole, leur fureur un
+ouragan en jupon. Ils vous détesteront parce que vous êtes brave, parce
+que vous êtes beau garçon, parce que vous avez un habit élégant; ils
+sont aussi envieux, aussi cruels, aussi lâches que l'est la race
+caquetante des singes de Madagascar.</p>
+
+<p>Aston regarda de Ruyter avec surprise, tandis que je riais de cette
+moqueuse tirade.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis tout cela, lieutenant, parce que je désire que vous
+compreniez que, sous leur drapeau, je ne sers que mes intérêts. Comme
+nation, je les méprise, quoiqu'il y ait quelques bonnes âmes parmi eux.
+Malgré toute leur civilisation,&mdash;civilisation dont ils sont
+très-fiers,&mdash;malgré toute leur élégance de geste et de langage, ils
+vous traiteront avec indignité, car rarement ils ont eu ici l'occasion
+de décharger leur bile sur un prisonnier anglais. Mais, je vous le jure,
+ils vous respecteront, et je ne permettrai pas qu'un de mes prisonniers
+reçoive d'eux même un regard de mépris. Ainsi, nous nous comprenons.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mes garçons, allons voir ce qu'il y a pour souper; j'ai
+peur que notre cuisine et notre faïence aient souffert depuis que ces
+rudes visiteurs nous ont abordés, et pourtant, avec un temps si froid et
+si obscur, nous n'avons pas besoin d'absinthe pour aiguiser notre
+appétit; descendez en bas, je jetterai seulement un coup d'&oelig;il sur la
+mer et je vous rejoindrai.<span class="pagenum"><a id="Page_250">[250]</a></span></p>
+
+<p>En descendant, j'appelai notre munitionnaire Louis, et je lui dis que
+nous étions aussi affamés que des hyènes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Louis, m'écriai-je en jetant un coup d'&oelig;il sur la table, qui
+pourra avaler le porc sec et la salaison pourrie que vous avez servis?
+Allons, mon vieux garçon, donnez-nous quelque chose de mieux, ou je
+serai obligé de faire rôtir Van Scolpvelt.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois que vous l'aurez avalé, vous ne mangerez plus, me répondit le
+munitionnaire; je préférerais dîner avec le sabot d'un cheval.</p>
+
+<p>Au même instant, le docteur parut, attiré par le désir d'examiner mes
+blessures.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi tranquille, vieux Van, lui dis-je; pas de chevilles
+caustiques pour moi. Asseyez-vous, et remplissez un peu votre peau, qui
+traîne sur vos os comme un morceau de canevas goudronné et ratatiné.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Van Scolpvelt en essayant d'attirer à lui tout le
+service de la table pour le faire disparaître, mais il ne faut pas que
+vous mangiez. J'ai ordonné au garçon de vous préparer du conzé.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre eau de riz soit maudite! Allez, Louis, allez auprès du
+cuisinier, et dites-lui de nous faire rôtir deux poulets, ainsi qu'un
+morceau de porc; j'ai besoin de prendre quelque chose de solide et de
+réconfortant.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt allait contremander cet ordre, lorsque je lui mis
+impatiemment la main sur les lèvres. Puis, à la grande surprise du
+pauvre docteur, je versai dans une tasse le contenu d'une bouteille de
+madère, et je me préparais à la vider, lorsque, revenu de sa stupeur,<span class="pagenum"><a id="Page_251">[251]</a></span>
+Van s'élança sur moi en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que vous êtes mon patient, je ne vous permettrai pas
+d'attenter à vos jours; vous ne stigmatiserez pas mon système. Au lieu
+de madère, vous boirez du jus de citron, à moins que vous ne préfériez
+du gruau de conzé; mais le citron vaut mieux: c'est le fruit du <i>citrus</i>
+de la classe <i>polyadelphia</i>, ordre <i>icosandria</i>, le principal ingrédient
+dans l'acide citrique, précieux pour les usages pharmaceutiques sur
+terre, et mille fois plus utile sur un vaisseau, où on ne peut jamais le
+trouver. Mais moi, moi Van Scolpvelt, j'ai travaillé longtemps pour le
+rendre applicable par la condensation. Jusqu'à présent, dans les mains
+des chimistes, il a montré des symptômes de décomposition; mais, avec
+l'aide d'un précieux mémoire composé par le savant Winschatan,
+précepteur de l'immortel Boerhaave, et daté de 1673, j'ai réussi à le
+préserver dans la forme concrète. Il a maintenant seize mois, et vous
+verrez qu'il est meilleur et plus frais qu'à l'époque où on l'a enlevé
+de l'arbre. Garçon, donnez-le-moi.</p>
+
+<p>Tout occupé de prendre sa composition des mains de son aide, Van
+Scolpvelt oublia le madère, que j'avalai d'un trait.</p>
+
+<p>Le docteur se leva gravement, et, après m'avoir jeté un regard froid, il
+prit sa bouteille, l'engouffra dans sa large poche et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit-il à de Ruyter, qu'il poursuivit sur le pont, Trelawnay
+est un fou: je ne suis pas habitué à les soigner; seulement, je vous<span class="pagenum"><a id="Page_252">[252]</a></span>
+conseille de lui faire mettre un gilet de force.</p>
+
+<p>À la fin du souper, Louis plaça sur la table une bouteille de grès
+couverte de poussière et contenant du skedam couleur de bambou.</p>
+
+<p>Nous nous assurâmes qu'il avait conservé son véritable goût et, selon la
+délicate observation de Louis, qu'il possédait la saveur d'une flamme
+mêlée avec le fumet de genièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Louis, faites-nous griller un biscuit; vous êtes le seul homme
+utile à bord; personne n'est capable d'égaler votre adresse pour faire
+cuire un biscuit à point.</p>
+
+<p>Quand Louis fut descendu pour remplir sa mission, Aston me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme est donc ce Louis?</p>
+
+<p>&mdash;Le munitionnaire; il remplit de plus les fonctions de commis et
+quelquefois celles de cuisinier. C'est un homme double, un garçon sans
+pareil. Né à l'île Maurice, il réunit dans sa personne les traits
+caractéristiques de deux nations, le gros ventre et la taille carrée
+d'un Hollandais aux maigres bras et aux jambes d'un Français; il
+ressemble à un muid de skedam posé sur des échasses. Sa figure est un
+burlesque mélange des traits de son père et de ceux de sa mère; grasse
+et ronde comme une citrouille, elle laisse une large place à un nez
+français, semblable à une figue mûre, rouge et à la queue élevée. Sa
+bouche, fendue d'une oreille à l'autre, a des lèvres grosses, flasques,
+humides, qui en s'entr'ouvrant montrent une rangée de dents tout à fait<span class="pagenum"><a id="Page_253">[253]</a></span>
+pareilles aux pieux posés à l'entrée d'une digue hollandaise, et, comme
+cette digue, toujours prête à recevoir ce qu'on lui offre. Le véritable
+menton de Louis est ridiculement court, mais, d'une nature aussi féconde
+que son estomac, il s'est ajouté trois ris. C'est une masse de gras
+collée sur un vrai cou français, long, osseux et courbé à la façon de
+celui du dromadaire. La tête de Louis paraît être formée pour porter une
+couronne d'or, car, à moins de quelque chose de cette forme et de ce
+poids, rien ne peut rester sur sa tête lorsqu'il fait du vent: aussi ses
+compagnons lui ont-ils donné le sobriquet de <i>Louis le Grand</i>. Mais le
+voici, regardez-le bien, et dites-moi si j'ai exagéré le portrait que je
+viens de faire.</p>
+
+<p>Quand les biscuits furent placés sur la table, je dis à Louis:</p>
+
+<p>&mdash;Racontez au lieutenant de quelle façon vous avez obtenu la place de
+munitionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le dernier mourut, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, bien, je sais cela; mais comment mourut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Louis dans un jargon mêlé d'anglais et de français, ce
+munitionnaire avait un très-grand amour pour l'économie, et un soir,
+comme il était en train de placer sur la table de la cabine un morceau
+de fromage dur, sec et salé, je voulus lui faire observer que ce fromage
+n'était pas mangeable. Il ne répondit à la justesse de ma remarque qu'en
+m'appelant niais, délicat, extravagant, et il me soutint que le fromage
+était un très-bon fromage; pour me le prouver, tout en continuant de
+m'appeler entêté, imbécile, il en cassa un morceau et essaya de<span class="pagenum"><a id="Page_254">[254]</a></span>
+l'avaler; mais le morceau resta dans sa gorge comme restent dans celle
+d'un serpent les cornes d'une chèvre qu'il a avalée tout entière. Van
+Scolpvelt était sur terre, j'étais l'ami du pauvre munitionnaire, et je
+frappai sur son dos pour lui faire rendre l'étouffant fromage. Ma foi,
+monsieur, je frappai tant et tant qu'il en mourut, et je pris tout
+naturellement la place du défunt.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXXVII"></a>XXXVII</h2>
+
+
+<p>L'équipage du grab s'amusait constamment aux dépens de Louis, dont il
+ridiculisait les gestes, la figure et les habitudes: mais cette amicale
+moquerie était rieuse, inoffensive, sans méchanceté, car tous les hommes
+du bord avaient contracté envers ce brave et loyal garçon une dette
+d'amitié ou de reconnaissance. Toujours bon, toujours honnête et
+serviable, Louis se montrait infatigablement industrieux: puis, comme
+son estomac avait la régularité d'un véritable chronomètre, il ne
+mettait jamais le moindre retard dans le service des rations, du partage
+desquelles, malgré son économie, il n'était nullement parcimonieux.</p>
+
+<p>La parfaite organisation du système de dépense établi par le<span class="pagenum"><a id="Page_255">[255]</a></span>
+consciencieux munitionnaire satisfaisait tout le monde, et Louis était
+enchanté de voir ses matelots joyeux, dodus et bien portants.</p>
+
+<p>Un seul personnage paraissait indifférent, non-seulement au physique,
+mais encore au moral, à l'excellente nourriture distribuée par Louis, et
+ce personnage était l'étique Van Scolpvelt.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, disait le munitionnaire, que ce docteur hollandais est le
+diable sous forme humaine; il vit de lecture et de tabac; sa pipe fume
+toute la journée; il ne mange pas, il ne dort que d'un &oelig;il.</p>
+
+<p>En entendant l'éloge que nous faisions des admirables qualités de Louis,
+de Ruyter, qui entrait dans la cabine, dit en s'asseyant près de nous:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien de si utile et de si important pour un commandeur que de
+bien nourrir ses hommes. Les matelots mangent très-peu, mais si les
+aliments leur sont parcimonieusement limités, ils deviennent aussi
+indomptables et aussi sauvages que les bêtes fauves. Votre flotte,
+ajouta de Ruyter en se tournant vers Aston, s'est révoltée une fois, et
+cette flotte vous prit vos murs de bois, parce que vous aviez mesuré en
+petites portions leur part de nourriture. Pour nous, qui tenons notre
+autorité du suffrage universel de ceux qui se placent sous sa
+domination, il serait excessivement dangereux d'être entouré par des
+hommes mécontents et affamés. La faim est sourde à la voix de l'honneur;
+elle ne connaît pas la crainte; elle brise les liens de fer de
+l'habitude. Le seul abus qu'il soit nécessaire de réprimer à bord d'un
+vaisseau est celui des liqueurs, car l'ivresse réveille les idées<span class="pagenum"><a id="Page_256">[256]</a></span>
+d'indépendance et d'insubordination.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vieux Louis, dit de Ruyter, donnez-nous encore une rasade de
+genièvre, et comme mes hommes ont beaucoup travaillé, je vous engage à
+leur porter à boire. Vous avez corrompu l'orthodoxie de nos Arabes,
+votre superbe éloquence a vaincu leurs scrupules. Ce Louis, continua de
+Ruyter en riant, a persuadé à mon équipage musulman que le gin n'a
+jamais été défendu par Mahomet, que les libations prohibées sont celles
+du vin; la raison de cette dernière défense vient de la faveur dont
+jouit le gin dans le paradis des croyants. Une vision miraculeuse m'a
+assuré ce que je vous dis, déclama Louis le munitionnaire: les jours où
+quelques rebelles refusèrent le genièvre, un ange m'est apparu; il m'a
+donné une bouteille de grès pleine de gin, et ce gin était un
+échantillon de celui qui se boit dans le séjour des bienheureux.</p>
+
+<p>Après avoir rempli sa commission, Louis vint nous dire qu'un requin
+suivait notre sillage.</p>
+
+<p>&mdash;Nos provisions fraîches sont épuisées, ajouta-t-il, je vais
+l'attraper; il sera très-bon à manger, car je le ferai cuire moi-même.</p>
+
+<p>Aston et de Ruyter me suivirent sur le pont. J'appâtai le croc avec des
+entrailles de volailles, et je le lançai devant le poisson. À peine le
+vorace animal eut-il aperçu ma friandise qu'il se précipita sur elle,
+et, sans bénir le ciel de la trouvaille, il avala viande et pointes de
+fer. Nous le hissâmes sur le pont, et Louis eut bientôt taillé sur ses
+côtes un plat de côtelettes.<span class="pagenum"><a id="Page_257">[257]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, il a mérité sa mort, dit le munitionnaire en montrant les
+restes d'une jaquette de matelot enfouis dans l'estomac du monstre.</p>
+
+<p>Les hommes du bord passèrent la soirée autour du requin. De Ruyter
+s'absorba dans la lecture d'un drame de Shakspeare, et je restai
+songeur, cherchant à prévoir l'avenir qui m'était réservé.</p>
+
+<p>Le temps passait, toujours rapidement, emporté sur les ailes de la
+satisfaction; si quelquefois l'harmonie de notre tranquillité était
+interrompue par les inévitables rencontres d'un voyage à travers
+l'Océan, ces nuages fuyaient bientôt vers l'horizon, en laissant le ciel
+plus bleu et plus limpide. J'étais donc heureux entre deux hommes que
+j'aimais et que j'admirais à la fois. Il ne manquait au complément de
+mon bonheur que la présence de Walter. Un déluge eût englouti le monde,
+que le grab serait resté mon arche. Je n'aurais rien perdu, car, à cette
+époque, l'affection que je ressentais pour de Ruyter absorbait mon
+c&oelig;ur. Il y avait entre mes deux amis, malgré la différence de leur
+éducation, de leur patrie, de leurs habitudes, une profonde
+ressemblance. Chez l'un comme chez l'autre existaient une grande
+stabilité d'esprit, un courage héroïque, des manières douces,
+affectueuses, un air mâle, fier, et l'inaltérable bonté des grands
+caractères.</p>
+
+<p>Les marins considèrent la mer comme leur patrie, et tous les vrais
+enfants de Neptune sont frères; les préjugés nationaux lavés et effacés
+par les éléments permettent de former vite des amitiés qui durent
+longtemps. Quand les marins partagent leur bourse, cette action se fait<span class="pagenum"><a id="Page_258">[258]</a></span>
+avec plus d'empressement et de générosité que n'en mettra sur terre un
+frère à obliger son frère avec la garantie des hypothèques. Le mot
+emprunter ou prêter n'existe pas dans le langage d'un matelot. Il donne
+ou il reçoit; ce qui ferait croire que l'amitié, la confiance et la
+sincérité ont cherché un refuge sur l'océan.</p>
+
+<p>Un matin, nous aperçûmes à l'ouest une voile étrangère, qui dirigeait sa
+course vers nous.</p>
+
+<p>De Ruyter nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une corvette française.</p>
+
+<p>Nous hissâmes un signal secret, et elle répondit.</p>
+
+<p>Au coucher du soleil, la corvette vint sous nos quartiers, et, après une
+conversation avec le capitaine, de Ruyter alla à son bord.</p>
+
+<p>Au retour de notre commandeur, nous changeâmes notre course vers l'île
+de Madagascar.</p>
+
+<p>Plusieurs de nos blessés moururent, et, n'ayant pas assez de place sur
+le grab pour garder les prisonniers sans un grand embarras, de Ruyter
+demanda à Aston s'il voulait lui permettre de les confier au capitaine
+de la corvette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme humain, dit de Ruyter, ils seront très-bien traités.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, répondit Aston, qui présida lui-même au transfert des
+prisonniers.</p>
+
+<p>Aston et quatre Anglais dévoués à leur jeune lieutenant restèrent avec
+nous.<span class="pagenum"><a id="Page_259">[259]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2>
+
+
+<p>Cette corvette, nous dit de Ruyter, a été envoyée pour examiner et
+mentionner les détails d'un acte de piraterie qui, on le suppose, a été
+commis par les Marratti, formidable nid de brigands perché vers le nord,
+sur la pointe de Madagascar.</p>
+
+<p>Les Portugais et les Français ont tenté plusieurs fois de s'établir dans
+l'île de Madagascar, mais leur séjour n'a jamais pu s'y prolonger,
+tellement les natifs le leur rendaient odieux. Ils harcelaient nuit et
+jour ces faibles colons, qui abandonnaient l'île en rejetant l'insuccès
+de leurs efforts sur l'insalubrité du climat. Quelques-uns n'avaient
+même pas le temps de fuir: ils étaient assassinés; ceux qui parvenaient
+à s'échapper le faisaient avec une telle précipitation, qu'ils
+abandonnaient leurs bâtiments, leur famille, et les Marratti
+s'emparaient de tout.</p>
+
+<p>Ces Marratti sont une ancienne horde de pirates qui demeurait autrefois
+à l'est de Madagascar. De là, ils jetèrent dans les îles voisines une
+profonde terreur, car ils étaient alliés avec les corsaires de
+Nassi-Ibrahim, nommés plus tard les corsaires de Sainte-Marie. Ils
+détruisaient ou s'emparaient des provisions et des bestiaux envoyés aux
+îles par Madagascar. Quelquefois ils débarquaient sur les côtes,
+brûlaient et massacraient tous les habitants des îles Maurice et<span class="pagenum"><a id="Page_260">[260]</a></span>
+Bourbon. Les Hollandais, qui possédaient alors l'île Maurice, furent si
+tourmentés par le manque de vivres, si harassés par ces frelons, qu'ils
+abandonnèrent le pays. Comme les Portugais, les Hollandais eurent leur
+excuse toute préparée. Ils prétendirent que les sauterelles et les rats
+étaient la cause qui activait le désordre de leur fuite. Mais, ainsi que
+le dit le vieux Shylock, il y a des rats de terre et des rats d'eau. Ce
+furent des rats d'eau qui chassèrent les Hollandais.</p>
+
+<p>Retirés au cap de Bonne-Espérance, les pauvres gens y trouvèrent le
+sauvage Hottentot, un animal peu agréable, mais cependant moins
+dangereux et moins rongeur que les rats (c'est-à-dire les pirates). Les
+Français, qui s'étaient établis dans l'île Bourbon, profitèrent
+avidement du départ des buveurs de gin: ils se précipitèrent dans leur
+nid, sans attendre même qu'il fût froid. À cette époque, Port-Louis
+était un misérable hameau; car les Hollandais adorent la boue et le
+bois, matériaux avec lesquels ils construisent leurs habitations.</p>
+
+<p>Quelque temps après ces diverses installations, les compagnies
+française, portugaise et hollandaise équipèrent un armement pour
+exterminer les Marratti, qui continuaient à faire un grand ravage dans
+leur commerce. Ils attaquèrent la place forte de Nassi-Ibrahim, refuge
+des pirates, et réussirent, non sans de grandes pertes, à détruire une
+partie de leurs canots de guerre et à les chasser vers les montagnes de
+Madagascar.</p>
+
+<p>Un mois de repos suivit cet exploit, puis les Marratti, après avoir
+exterminé une colonie française que la compagnie avait établie dans la<span class="pagenum"><a id="Page_261">[261]</a></span>
+baie d'Antongil, se rétablirent de nouveau sur les côtes de Madagascar,
+près du cap de Saint-Sébastien, où leur nombre devint alors formidable.
+Encouragés par les natifs, qui les trouvèrent moins désagréables que les
+Européens, lesquels ravageaient leurs côtes et les tuaient pour
+conquérir plus facilement des &oelig;ufs frais ou une salade, les Marratti
+élargirent le cercle de leurs dévastations; ils dépeuplèrent le Comore,
+Mayatta, Mahilla et toutes les îles de leur voisinage, dont ils
+saisissaient les habitants pour les vendre comme esclaves aux marchands
+européens.</p>
+
+<p>Avant leur expulsion de Nassi-Ibrahim, on ne pouvait leur persuader
+d'entrer dans le commerce des esclaves, car ils avaient pour ce commerce
+une si profonde horreur qu'ils massacraient invariablement l'équipage de
+chaque vaisseau qui tombait dans leurs mains, poursuivant comme une
+vengeance ce détestable trafic en comparaison duquel leur piraterie leur
+paraissait honorable. Cette conduite antérieure à leur première défaite
+avait servi à la combinaison de la compagnie pour arriver à les anéantir
+comme des barbares peu chrétiens et assez aveuglés pour ne pas
+comprendre leur propre intérêt. À Saint-Sébastien (qui, je le suppose,
+est le patron des esclaves), les Marratti prouvèrent qu'ils avaient
+non-seulement changé leur manière d'agir, mais encore qu'ils étaient
+moins portés vers le paganisme qu'on voulait bien le croire, car avec un
+vrai zèle chrétien, ils entrèrent dans toutes les ramifications du
+commerce des esclaves, ils accaparèrent ce trafic dans l'Est avec le
+système exclusif dont se servaient les méthodiques Hollandais pour<span class="pagenum"><a id="Page_262">[262]</a></span>
+vendre l'épice, et les Anglais pour exploiter les feuilles de thé.</p>
+
+<p>Pour tout faire avec ordre, les Marratti comptèrent leur population, se
+divisèrent en districts, calculèrent leurs produits, et au commencement
+de chaque saison ils envoyèrent une flotte de proas pour visiter en
+rotation les différentes îles. Mais ils se gardaient bien de tomber sur
+la même île plus d'une fois dans l'espace de quatre années. Quand ils
+faisaient leur descente, ils choisissaient les habitants jeunes et
+robustes, depuis l'âge de dix ans jusqu'à celui de trente. Après avoir
+été marqués d'un fer chaud noirci de poudre, ces malheureux étaient
+transportés à Saint-Sébastien et vendus comme esclaves aux Français, aux
+Portugais, aux Hollandais et aux Anglais. Les Marratti s'instruisirent
+fort à l'école des Européens; ils apprirent encore à savoir tirer un
+grand parti de la discorde en semant le germe de ces disputes parmi les
+natifs de Madagascar, et cela en leur montrant l'avantage qu'ils
+auraient de se vendre les uns les autres. À ce trafic, les Marratti
+gagnèrent un très-joli intérêt, une sorte de <i>dustovery</i>. Alors les fils
+furent vendus par leurs pères, les frères et les s&oelig;urs par l'aîné de
+la famille, et tout fut accepté comme un commerce juste et honorable.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un schooner français, ayant débarrassé un village
+de ses volailles et de ses moutons, fut poursuivi par les Marratti,
+abordé, pris, avant que les Français eussent eu le temps de couper la
+gorge aux moutons; ils furent eux-mêmes massacrés, et les innocents
+agneaux reprirent le chemin de leur pâturage. Les représentants de la<span class="pagenum"><a id="Page_263">[263]</a></span>
+grande nation, établis à l'île Maurice, furent frappés d'horreur, et on
+décida que si cette audacieuse atrocité n'était pas expiée par une
+destruction complète des pirates, l'honneur de la France se trouverait
+compromis. Le massacre des natifs de Madagascar fut d'abord prémédité,
+mais ce projet de rigueur échoua devant une malheureuse circonstance.
+Toutes les forces que les Français avaient à leur disposition se
+composaient de deux frégates, bloquées dans le Port-Louis par deux
+vaisseaux anglais. Enfin une corvette arriva et fut envoyée par des
+ordres très-amples; mais les moyens sont limités pour les exécuter.
+Cette corvette, mes amis, est celle que nous venons de rencontrer.</p>
+
+<p>Quand de Ruyter nous eut quittés, je dis à Aston:&mdash;Bien certainement,
+nous allons attaquer les Marratti.</p>
+
+<p>Le lendemain, le commandeur de la corvette vint à notre bord. Il employa
+tous les arguments possibles pour persuader à de Ruyter de se joindre à
+l'expédition.</p>
+
+<p>&mdash;Venez dîner à mon bord avec ces messieurs, ajouta-t-il en désignant
+Aston et moi; vous me donnerez, au dessert, votre réponse définitive.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XXXIX"></a>XXXIX</h2>
+
+
+<p>&mdash;Il y a une grande difficulté à l'exécution de votre projet,
+commandant, dit de Ruyter; mais si vous croyez qu'il nous soit possible
+de la surmonter, je me ferai non-seulement un devoir, mais encore un<span class="pagenum"><a id="Page_264">[264]</a></span>
+plaisir de partager les périls de votre expédition. Cette difficulté est
+notre faiblesse matérielle, car par nous-mêmes ils nous est
+littéralement impossible d'agir. D'abord nous ignorons dans quel lieu
+ils se trouvent, ces Marratti. (Je ne parle pas ici de les attaquer à
+Saint-Sébastien.) Puis, quel est leur nombre? Il faut également que nous
+soyons informés du motif de leur attaque contre le drapeau français, et
+si le schooner leur avait donné réellement un sujet de plainte. Car, mon
+cher commandant, et je suis fâché de le dire, nous sommes quelquefois
+trop emportés et trop arrogants dans notre manière d'agir vis-à-vis les
+natifs de ces îles. En conséquence, notre devoir est de chercher à
+connaître le premier agresseur. Si les Marratti ont tort, nous les
+punirons.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai abordé plusieurs vaisseaux, capitaine, répondit le commandeur, et
+tous m'ont dit qu'ils avaient été récemment pillés par les canots de
+guerre de Saint-Sébastien.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que les Marratti n'allaient sur mer que vers le sud-ouest,
+à l'époque des moussons. Cependant je ne mets pas en doute la mauvaise
+action dont ils se sont rendus coupables envers le schooner.
+Malheureusement je suis forcé d'être prudent et de me demander si une
+attaque faite avec passion ne sera pas une témérité regrettable.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont en mer dans ce moment, capitaine, et je suis certain de la
+vérité de mes paroles; seulement il m'est impossible de désigner le lieu
+où ils se trouvent. Pensons d'abord à vos dépêches, car je crois que<span class="pagenum"><a id="Page_265">[265]</a></span>
+nous allons avoir une occasion pour les envoyer; je m'attends tous les
+jours à faire la rencontre de nos bateaux de transport.</p>
+
+<p>La corvette et le grab marchèrent ainsi de compagnie. Le temps était
+beau, et nous passions les heures du jour et celles de la nuit d'une
+manière très-agréable. Aston, qui avait été prisonnier en France pendant
+son premier séjour sur la mer, parlait français aussi bien que de
+Ruyter. Au point du jour les deux vaisseaux se séparaient, et au coucher
+du soleil nous les rapprochions, afin de passer la nuit ensemble.</p>
+
+<p>Le premier vaisseau que nous rencontrâmes fut un schooner, et après
+l'avoir chassé longtemps, nous découvrîmes que c'était un bâtiment
+américain. Aussitôt qu'à son tour il nous eut reconnus pour être des
+Français, il mit en panne. Cet américain était un magnifique vaisseau
+aux mâts élancés, terminés en pointe, aux girouettes en queue-d'aronde,
+volant çà et là comme des feux follets. Le drapeau étoilé voltigeait sur
+la poupe, et quand le vaisseau tourna sous le vent pour se mettre en
+panne, il mit dans ses mouvements une vitesse et une légèreté d'oiseau
+qui n'appartient qu'à cette classe de bâtiments. Il s'agitait avec la
+grâce et la fierté qu'apporte dans sa course un coursier arabe
+traversant le désert.</p>
+
+<p>L'Amérique a le mérite d'avoir perfectionné cette merveille nautique, et
+elle surpasse tous les autres vaisseaux par ses proportions exquises,
+par sa beauté autant que la fine et souple gazelle surpasse toute la
+nature animale.<span class="pagenum"><a id="Page_266">[266]</a></span></p>
+
+<p>Un bateau léger, presque féerique, fut lancé à la mer par-dessus le
+plat-bord, et j'avais de la peine à comprendre comment il était possible
+que ce léger esquif pût supporter le poids des quatre hercules qui en
+dirigeaient la course. Deux ou trois coups de rames l'amenèrent auprès
+de nous, et de Ruyter fut joyeusement surpris en reconnaissant des
+compatriotes; car, Hollandais par son père, il s'était fait naturaliser
+Américain. Après avoir affectueusement serré la main du capitaine du
+schooner, qui était de ses amis, après avoir longuement causé de
+Boston-Ville, où s'était écoulée sa première jeunesse, de Ruyter demanda
+pour quelle destination voyageait le schooner.</p>
+
+<p>Il avait touché à Saint-Malo et voguait vers l'île Maurice.</p>
+
+<p>Ce schooner était un de ces vaisseaux qui sont remarquables pour
+l'excessive rapidité avec laquelle ils naviguent, et qui suivent ce que
+l'on appelle un commerce forcé de drogues et d'épices. Généralement ces
+vaisseaux étaient américains, et, après avoir quitté l'Amérique, ils
+touchaient à quelque port français, prenaient du papier, des livres, des
+commissions, des lettres; et comme tous les hommes du bord avaient une
+part dans les profits de la cargaison, ils étaient tous intéressés au
+succès de l'entreprise.</p>
+
+<p>Le schooner que nous venions de rencontrer avait, à mon avis, une
+cargaison plus riche qu'une mine d'or; elle se composait des meilleurs
+vins de France et de différentes liqueurs européennes. Tous ces précieux
+liquides devaient être échangés à l'île Maurice contre des épices. Le<span class="pagenum"><a id="Page_267">[267]</a></span>
+schooner avait déjà passé sous les baguettes de l'escadre anglaise, dans
+la baie de Biscaye, ainsi qu'au cap de Bonne-Espérance; et si nous ne
+l'avions pas informé des événements, il n'eût point évité les Marratti.</p>
+
+<p>De Ruyter conseilla au capitaine d'entrer dans le port de l'île Maurice
+par le côté opposé au vent; il lui donna nos dépêches, ainsi qu'un
+paquet de lettres. En échange, le capitaine fit passer sur notre bord
+une pipe de vin de Bordeaux, une pièce de cognac et une grande quantité
+de vivres.</p>
+
+<p>La corvette vint nous rejoindre. Nous nous séparâmes du schooner, et
+nous continuâmes notre course vers Saint-Sébastien.</p>
+
+<p>Quelques jours après, nous fîmes la rencontre de plusieurs vaisseaux
+arabes; ils avaient été pillés, et la plupart n'avaient plus à leur bord
+que de pauvres vieillards. Cet outrage avait été commis par une flotte
+de dix-huit proas, montées chacune par une quarantaine d'hommes. Ces
+malheureux nous apprirent que la flotte se dirigeait vers les îles
+situées dans le canal de Mozambique.</p>
+
+<p>Après une longue conférence avec le capitaine de la corvette, il fut
+décidé que, pendant l'absence d'une partie des pirates, nous ferions une
+descente sur Saint-Sébastien.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons, dit de Ruyter, nous diriger vers ce repaire de brigands
+pendant la nuit; il nous sera facile de les surprendre, de détruire
+leurs fortifications, de brûler leur ville et d'emmener leurs
+prisonniers.<span class="pagenum"><a id="Page_268">[268]</a></span></p>
+
+<p>Ce plan d'attaque arrêté, la corvette nous donna deux canons de cuivre
+et quinze de ses soldats.</p>
+
+<p>Aucun événement particulier ne troubla notre course, et nous arrivâmes
+bientôt en vue des montagnes de Madagascar. Des pêcheurs de baleines
+nous donnèrent toutes les informations dont nous avions besoin pour
+diriger savamment notre attaque.</p>
+
+<p>À la faveur du crépuscule, de Ruyter nous pilota au travers d'un étroit
+canal dans la retraite, et vers minuit nous nous trouvâmes à l'est, près
+des rochers cachés par le cap placé entre la ville et nous.</p>
+
+<p>La nuit était profondément obscure. Nous fîmes sortir nos bateaux, et
+nous débarquâmes cent trente soldats et marins, tous résolus et bien
+armés. Pour rendre justice et pour faire apprécier le caractère du
+capitaine français, je dois dire ici qu'il n'était point jaloux de la
+supériorité de de Ruyter; que non-seulement il la reconnaissait, mais
+encore qu'il avait insisté pour que ce dernier prît le commandement. Il
+ordonna donc à ses officiers d'obéir implicitement aux ordres du
+commandeur du grab, car il restait lui-même sur la corvette.</p>
+
+<p>En débarquant, de Ruyter divisa ses hommes en trois parties, se
+réservant pour lui une troupe composée de cinquante hommes armés de
+mousquets et de baïonnettes. Le lieutenant français eut trente-cinq
+marins sous ses ordres, moi j'en reçus trente, et parmi ces hommes
+j'avais plusieurs Arabes de la compagnie favorite de de Ruyter.</p>
+
+<p>Nous marchâmes ensemble jusqu'à ce que nous fûmes passés de l'autre<span class="pagenum"><a id="Page_269">[269]</a></span>
+côté du cap. Là, de Ruyter me dit de grimper sur les rochers et de faire
+le tour de la colline au pied de laquelle était située la ville; je ne
+devais m'arrêter qu'en me trouvant placé au-dessus de Saint-Sébastien.
+Le lieutenant continua sa course le long du rivage et se mit en face de
+moi; de Ruyter dirigea ses hommes en avant. Nous devions marcher aussi
+près que possible les uns des autres et prendre les précautions les plus
+minutieuses pour éviter d'être découverts. Il avait encore été convenu
+que nous devions jusqu'au point du jour rester en silence dans nos
+positions respectives, que le signal annonçant l'heure de l'attaque
+serait une roquette faite par de Ruyter.</p>
+
+<p>Protégés par la solitude de la nuit, nous pouvions faire toutes les
+observations possibles, afin d'entrer facilement dans la ville, qui
+n'était défendue que par des murs de boue, et qui avait trois portes
+d'entrée. En prenant possession de ces trois portes, nous devions y
+laisser une partie de nos hommes, afin de les garder. Il fut ordonné de
+tuer ou de faire prisonnière toute personne qui essayerait de fuir. Si
+nous étions découverts et attaqués avant le signal, il fallait se
+replier sur de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tuez que les gens armés, avait encore dit notre commandant, et
+surtout évitez de faire aucun mal aux femmes, aux enfants et aux
+prisonniers.<span class="pagenum"><a id="Page_270">[270]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XL"></a>XL</h2>
+
+
+<p>Mes hommes m'avaient précédé de quelques pas, et nous suivions un
+sentier rude, étroit et irrégulier. Nous fûmes arrêtés tout à coup par
+un infranchissable obstacle; un profond ravin coupait la route, et nous
+entendions clapoter une eau que l'obscurité nous montra noire et
+boueuse. Franchir cet abîme était une chose à la fois impossible et
+dangereuse, car, ne pouvant agir librement, deux hommes se seraient
+facilement opposés à notre entrée dans la ville. Nous descendîmes plus
+bas, et cette descente ne put s'opérer sans de grandes fatigues et une
+perte de temps considérable; enfin nous réussîmes à passer de l'autre
+côté du ravin.</p>
+
+<p>Quelques minutes avant l'aurore, nos sentinelles avancées me donnèrent
+l'agréable nouvelle que nous étions à quelques pas de notre destination.
+Je fis arrêter ma petite troupe, et, suivi de deux Arabes, je descendis
+vers la ville par un étroit sentier bordé d'arbrisseaux et d'informes
+blocs de cocotiers. Nous entendions distinctement le choc des vagues qui
+frappaient contre la terre avec la monotone régularité du mouvement de
+pendule. Le terrain devint plus ferme, et nous aperçûmes au-dessous de<span class="pagenum"><a id="Page_271">[271]</a></span>
+nos pieds les huttes basses de la ville, tout à fait semblables à des
+ruches d'abeilles; puis, sur la hauteur d'une petite colline, je
+découvris un bâtiment en ruines: il était vide, et je me dis que, si on
+venait à nous surprendre, ce bâtiment pouvait être un excellent poste.</p>
+
+<p>Je gagnai le mur de la ville; il était fort bas et commençait à tomber
+en poussière. Sur un coin de ce mur, une hutte était bâtie. Elle avait
+dans le bas une entrée, ou plutôt un trou qui devait conduire dans
+l'intérieur. Après avoir examiné la place dans son ensemble et dans ses
+détails, je rejoignis ma troupe. Les nuages commençaient à disparaître,
+le jour allait poindre. Accompagné de dix hommes, je m'avançai sous
+l'ombre du mur, et nous nous plaçâmes à une portée de fusil de la
+première porte. Là, nous prîmes position, attendant avec impatience de
+voir paraître le signal concerté avec de Ruyter.</p>
+
+<p>Le calme du silence fut interrompu par le sifflement de la roquette, qui
+vola comme un météore sur la maudite ville des pirates; mais elle ne
+venait pas de de Ruyter, car elle monta directement en face de la place
+que nous occupions. Cette roquette annonçait que le lieutenant était
+découvert, ou seulement qu'il le craignait. Je répondis à cet appel, et
+à la même minute la fusée de de Ruyter s'élança dans les airs: l'heure
+de l'attaque était arrivée.</p>
+
+<p>Je brisai lestement les frêles obstacles de l'entrée, et, dans mon
+emportement, je tombai sur quelque chose qui était par terre. L'homme,
+car c'était un de nos sauvages, essaya de se relever, mais je le saisis<span class="pagenum"><a id="Page_272">[272]</a></span>
+par la gorge. La plupart de mes Arabes se précipitèrent sur la hutte, au
+pied de laquelle dormait le Marratti que je tenais dans mes mains. Ils
+en forcèrent l'entrée, et les quelques individus qu'elle contenait
+furent expédiés avant d'avoir pu jeter un seul cri d'alarme.</p>
+
+<p>L'homme que je tenais n'avait plus besoin de défense; il était mort sous
+la crispation de mes doigts. De l'autre côté de la ville, le bruit de
+l'assaut commençait à se faire entendre. Je donnai à quelques-uns de mes
+hommes l'ordre de garder l'entrée, et je courus vers les habitations;
+elles s'ouvraient toutes les unes après les autres: les habitants en
+sortaient pâles, à demi vêtus et dans la plus grande confusion. La
+surprise était horrible et complète. Ceux qui passèrent devant ma petite
+troupe furent percés par nos lances, et les fuyards arrêtés à coups de
+fusil. Nous ne leur laissions pas le temps de se rallier, et en tuant
+tous ceux qui s'opposaient à mon passage, je gagnai un grand bâtiment,
+dont l'heureuse situation au milieu de la ville m'inspira l'idée d'y
+établir un quartier général. Le lieutenant et de Ruyter vinrent bientôt
+m'y rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, mon garçon, me dit le commandant, je suis content de vous,
+mais je vous engage à aller reprendre votre poste à l'entrée de
+Saint-Sébastien. Je crains que les habitants n'essayent de fuir par
+cette sortie, qui les conduirait dans la montagne.</p>
+
+<p>Comme pour appuyer la vérité des paroles prononcées par de Ruyter, un
+feu très-vif fut ouvert à cet endroit de la ville. J'y courus en toute
+hâte.<span class="pagenum"><a id="Page_273">[273]</a></span></p>
+
+<p>Douze hommes, placés sous la garde d'un officier, furent chargés par de
+Ruyter de la surveillance du poste que j'avais désigné comme le centre
+de la ville, et tous les prisonniers devaient y être conduits.</p>
+
+<p>Les balles de mousquet volaient çà et là, des cris de désespoir,
+d'horreur, d'impuissance et de rage faisaient retentir l'air du bruit
+sinistre d'un affreux hurlement. Des hommes, des femmes, des enfants,
+des vieillards couraient éperdus dans toutes les directions, et leurs
+clameurs épouvantées se mêlaient aux cris de guerre des Arabes, aux
+<i>allons!</i> et aux <i>vite!</i> des Français.</p>
+
+<p>En approchant de la porte par laquelle nous étions entrés, je vis une
+foule mêlée de sauvages nus de tout âge, armés de poignards, de fusils,
+de couteaux et de lances de bambou, qui essayait de se creuser un
+passage dans la muraille vivante qui barrait la porte. J'arrêtai mes
+hommes, et en prenant l'ennemi de côté, je lui fis donner une volée de
+mousquets; il se retourna vers moi, et se défendit avec la férocité que
+donne le désespoir; mais sa résistance était sans méthode, et il fut
+bientôt vaincu.</p>
+
+<p>Nos hommes oublièrent les recommandations faites par de Ruyter. Ils
+massacrèrent sans pitié tous les Marratti qui leur tombèrent sous la
+main, car le sang produit une ivresse plus insatiable encore que celle
+donnée par l'eau-de-vie, et il est plus facile de persuader à un homme
+ivre de cesser de boire pendant qu'il peut encore tenir son verre, que
+d'arrêter le furieux emportement d'un homme dont les mains sont
+couvertes de sang, et qui a la possibilité d'en verser encore.<span class="pagenum"><a id="Page_274">[274]</a></span></p>
+
+<p>Bientôt le jour commença à poindre; les objets devinrent plus visibles,
+et je m'aperçus de l'horrible confusion et de l'effroyable carnage qui
+décimait les malheureux habitants de Saint-Sébastien. Je réunis quelques
+hommes, et je leur donnai l'ordre de garder la sortie que nous venions
+de défendre, car j'avais versé tant de sang et j'en avais tant vu
+verser, que mon regard était obscurci par un voile de pourpre.</p>
+
+<p>Enveloppés dans leurs murs, les Marratti firent des efforts surhumains
+pour essayer de sauver de la mort leurs femmes et leurs enfants; mais
+comprenant bientôt qu'il n'y avait pour leur famille aucun espoir de
+salut, ils revinrent sur nous avec l'intrépidité ou l'imprudence d'un
+tigre tombé dans un piége. Ils couraient de porte en porte avec une
+furie aveugle, se jetant la tête la première sur les baïonnettes et sur
+la pointe acérée des lances.</p>
+
+<p>N'ayant jamais entendu parler de miséricorde ou de soumission, n'ayant
+jamais demandé grâce, ces malheureux ne voyaient que la mort ou le
+succès.</p>
+
+<p>Depuis leur enfance, ils avaient été habitués à verser le sang, soit
+celui des hommes, soit celui des singes, et l'un comme l'autre avec une
+profonde indifférence, car les Européens tombés entre leurs mains
+avaient toujours été traités avec une odieuse brutalité. Sachant par
+eux-mêmes le sort d'un prisonnier de guerre (ils nous jugeaient aussi
+féroces qu'eux), les Marratti se battaient vaillamment, et, malgré nos
+désirs, il nous était impossible d'épargner même les femmes, qui nous<span class="pagenum"><a id="Page_275">[275]</a></span>
+attaquaient avec un incroyable courage.</p>
+
+<p>J'éprouve maintenant une honte réelle, une peine profonde, lorsque mes
+souvenirs me rappellent avec quelle horrible férocité j'ai massacré ces
+barbares, et surtout le délice sauvage et inhumain que j'ai trouvé dans
+cette odieuse action.</p>
+
+<p>La destruction des habitants de Saint-Sébastien eût été complète, si
+quelques-uns ne s'étaient sauvés en faisant des trous dans la boueuse
+maçonnerie du vieux mur qui entourait la ville.</p>
+
+<p>Quelques minutes après l'entière défaite de nos ennemis, une femme, sur
+laquelle j'avais marché fort involontairement, essaya de me couper une
+jambe. Ma première pensée fut de lui briser la tête; mais ma fureur
+tomba devant son impuissante faiblesse, et, au lieu de l'écraser sous le
+talon de ma botte, je la fis transporter au poste du milieu de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons versé assez de sang, me dit de Ruyter, laissez fuir ces
+pauvres diables; appelez vos hommes, et conduisez-les aux huttes, sur
+cette colline de sable, là-bas, à l'extrémité de Saint-Sébastien; vous y
+trouverez un chef arabe qui a été pris et emprisonné par les Marratti;
+quelques prisonniers de différentes nations se trouvent avec ce
+malheureux. Veillez, je vous prie, mon enfant, à ce qu'il ne leur soit
+fait aucun mal. Mais, ajouta de Ruyter en apercevant ma blessure,
+reposez-vous plutôt, mon cher Trelawnay, et faites mettre un bandage sur
+votre jambe, car vous perdez beaucoup de sang.<span class="pagenum"><a id="Page_276">[276]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XLI"></a>XLI</h2>
+
+
+<p>Je pris à la hâte le soin recommandé par de Ruyter, et, suivi de mes
+hommes, je grimpai lestement sur la colline sablonneuse, dont une des
+principales huttes renfermait les prisonniers des Marratti.</p>
+
+<p>Un horrible spectacle se présenta à mes regards.</p>
+
+<p>Les malheureux prisonniers étaient couchés par terre, enchaînés les uns
+aux autres, bâillonnés, pieds et mains liés, et une troupe immonde de
+vieilles femmes, accroupies sur ces corps sans défense, les massacraient
+en poussant d'effroyables cris de triomphe. Mes hommes tombèrent comme
+la foudre sur ces odieuses sorcières, qui furent bientôt jetées sans vie
+en dehors de la hutte.</p>
+
+<p>Nous détachâmes les prisonniers, et, après leur avoir donné les premiers
+secours, j'aperçus, dans un coin reculé de la vaste et sombre pièce
+qu'ils occupaient, un pauvre Arabe attaché à un court poteau enfoncé
+dans la terre. Le corps de cet homme, vieux et faible, était couvert de
+coups de poignard; il nageait dans une mare de sang. Quoique enchaîné,
+impuissant et presque sans vie, le vieillard semblait ne pas sentir ses
+douleurs; son regard brillant et fier avait encore une suprême<span class="pagenum"><a id="Page_277">[277]</a></span>
+puissance. Je m'approchai vivement de lui, et, avec une surprise pleine
+d'horreur, j'aperçus une vieille femme couchée auprès du moribond, un
+couteau à la main, et hachant sa victime à l'aide de faibles coups; à la
+droite du vieillard, une toute jeune fille, presque nue, criait avec un
+accent intraduisible de souffrance et de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, mon père, laissez-moi me lever!</p>
+
+<p>Mais l'Arabe retenait l'enfant, dont il cachait la poitrine sous la
+forte pression d'un de ses bras, cherchant à la soustraire au démon qui
+se cramponnait si cruellement à lui.</p>
+
+<p>Je bondis comme un tigre sur la vieille Hécate, et, la saisissant par la
+ceinture de drap qui entourait ses reins, j'envoyai sur le sable de la
+rue sa carcasse flétrie. La violence de la chute la fit rester immobile,
+et, comme un crapaud écrasé, elle mourut sans jeter une plainte.</p>
+
+<p>Cette scène me montra la cruauté sous sa forme la plus hideuse et la
+plus diabolique; elle me remplit le c&oelig;ur d'épouvante et de pitié.</p>
+
+<p>J'ordonnai à un de mes hommes de détacher le vieillard, et je m'occupai
+de la jeune fille.</p>
+
+<p>Pendant les minutes que ce soin remplit, l'Arabe, peu inquiet de son
+sort, suivait avec inquiétude tous mes mouvements; il semblait douter de
+sa délivrance, plus encore de ma loyauté. Je devinai les craintes de ce
+pauvre père, et, pour les dissiper entièrement, je m'avançai vers lui,
+je le fis asseoir, et je tirai un poignard de ma ceinture.<span class="pagenum"><a id="Page_278">[278]</a></span></p>
+
+<p>L'Arabe me lança un regard de flamme, un regard brillant de fureur.</p>
+
+<p>Je compris son impuissante menace. Le sourire aux lèvres, je mis l'arme
+dans ses mains en lui disant d'une voix émue et affectueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des amis, mon père, des sauveurs, ne craignez rien.</p>
+
+<p>Le vieillard voulut parler, mais un flot de sang noir s'échappa de ses
+lèvres, et il ne put que balbutier des paroles inintelligibles.</p>
+
+<p>Débarrassée de ses liens, la jeune fille s'enveloppa dans un manteau que
+j'avais jeté sur ses épaules, et vint s'agenouiller auprès de son père;
+elle se pencha sur lui, et son regard exprima une profonde angoisse. Les
+yeux du vieillard se mouillèrent de larmes. J'étais profondément ému;
+involontairement, et peut-être sans avoir conscience de mon action, je
+m'agenouillai auprès du mourant, que je soutins dans mes bras. L'Arabe
+prit ma main dans la sienne, il la porta à ses lèvres, ôta une bague de
+son doigt, la posa dans ma main, qu'il unit à celle de sa fille; puis il
+nous regarda alternativement, murmura quelques mots, et pressa avec
+tendresse nos deux mains unies.</p>
+
+<p>Je me pris à pleurer comme un enfant. Cette scène me brisait le c&oelig;ur;
+le pauvre vieillard frissonna; ses doigts se glacèrent; ses yeux
+perdirent le regard; il tressaillit faiblement, et l'âme de ce
+malheureux père s'enfuit en gémissant de sa demeure terrestre; mais la
+main froide du moribond retint encore si fortement celle de sa fille et
+la mienne, que l'expression de la pensée, du désir, de l'ordre,<span class="pagenum"><a id="Page_279">[279]</a></span>
+survivait à l'existence même.</p>
+
+<p>Immobile comme une statue de marbre, pâle et sans haleine, la jeune
+fille avait le regard attaché sur son père avec une si effrayante
+fixité, que je crus un instant qu'elle avait cessé de vivre. Cette
+affreuse angoisse me rendit la raison. Je me dégageai doucement, mais
+par un énergique effort, de l'étreinte du vieillard, et je m'approchai
+de la jeune fille.</p>
+
+<p>Quand j'essayai de l'enlever, elle me repoussa, et se jeta en sanglotant
+au cou de son père, qu'elle serra contre son sein avec une force
+convulsive.</p>
+
+<p>Je fis sortir mes hommes, tous émus de ce triste spectacle, et
+j'ordonnai à dix Arabes de garder l'entrée de la hutte, puis j'en sortis
+moi-même; j'avais besoin d'air; mon c&oelig;ur battait dans ma poitrine
+avec une violence telle que je craignais de perdre tout à fait l'usage
+de mes sens. Je jetai ma carabine sur mes épaules et je m'élançai vers
+la ville, faisant tous mes efforts pour arrêter le carnage.</p>
+
+<p>Saint-Sébastien était livré au pillage. Des chaloupes appartenant au
+grab et à la corvette attendaient au rivage, car les vaisseaux ne
+pouvaient longer le tour du cap, l'eau était trop calme. En conséquence,
+nous commençâmes à charger les bateaux et quelques canots qui se
+trouvaient dans la rade. Le butin était considérable: il se composait
+d'or, d'épices, de ballots de soieries, de mousselines des Indes, de
+drap, de châles du golfe Persique, de sacs de bracelets, de bijoux d'or
+et d'argent, de maïs, de blé, de riz, de poisson salé, de tortues, et<span class="pagenum"><a id="Page_280">[280]</a></span>
+d'une immense quantité d'armes et de vêtements; en outre, d'esclaves de
+tous les pays et de tous les âges. Les yeux de nos hommes brillaient de
+joie, et chaque dos ployait sous un fardeau précieux.</p>
+
+<p>Dans les premiers instants du pillage, les marins se trouvèrent
+très-insouciants du choix de leur butin; mais bientôt ils devinrent
+insatiables et si avares, qu'ils regardèrent tout avec des yeux d'envie;
+leur désir de possession augmenta tellement, qu'ils emportèrent des
+viandes dont un chien sauvage n'avait pas voulu: les uns s'étaient
+chargés de poissons gâtés, de riz moisi, de ghec rance, de pots, de
+casseroles cassées, de vêtements en lambeaux, de nattes et de tentes.
+Ils ne trouvaient rien ni d'inutile ni de dégoûtant, tellement leur
+avidité devenait insatiable. Tout ce qu'ils ne pouvaient pas porter sur
+leur dos, ils le portaient dans leur estomac, car, comme l'autruche, ils
+se gorgeaient jusqu'à en perdre la respiration.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt et le munitionnaire apparurent bientôt, et chacun prit sa
+place respective. Certes, le but de l'un et de l'autre était bien
+dissemblable. Le docteur semblait hors de lui; il contemplait avec un
+regard insensé de joie la riche variété de patients qu'il avait devant
+les yeux. Il courait comme un fou sur le champ de bataille, et sa
+chemise retroussée laissait voir ses bras maigres, nus, osseux et velus;
+d'une main il tenait une boîte remplie d'instruments d'un effrayant
+reflet, et dans l'autre une énorme paire de ciseaux arrondie dans la
+forme d'un croissant. Quelques-uns, à moitié expirants, menacèrent Van
+Scolpvelt avec leurs poignards; d'autres jetèrent des cris de terreur<span class="pagenum"><a id="Page_281">[281]</a></span>
+quand il s'avança vers eux pour examiner leurs blessures; les plus
+effrayés ou les plus faibles moururent de la peur de son approche.</p>
+
+<p>D'un autre côté, en voyant l'énorme quantité de butin et le massacre des
+Marratti, qu'il détestait pour leurs pirateries, le munitionnaire
+ricanait de joie. Mais cette joie fut bientôt amoindrie, car il vint me
+dire d'un ton triste, et avec un jargon mélangé d'anglais et de
+français, plus bizarre encore que celui que je lui donne:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! capitaine, pouvez-vous laisser ces imprévoyants imbéciles gâcher
+tant de bonnes choses; regardez la terre, elle est couverte de grains et
+de farine, comme s'il avait neigé. Voyez-vous là-bas ces vigoureuses
+tortues: elles sont bien les plus belles, les plus délicieuses créatures
+qui existent sous le ciel. Quels brutaux sauvages, de les laisser ici!
+Dites à vos hommes de jeter toutes les choses inutiles qu'ils emportent
+à bord du grab. <i>Avez-vous?</i> et faites charger les bateaux de tortues.
+Pensez-vous que les noirs corbeaux que vous envoyez dans les chaloupes
+nous seront utiles à quoi que ce soit, on ne peut pas les manger.
+<i>Pouvez-vous?</i> Bah! je déteste les sauvages et j'adore la tortue, <i>vous
+aussi, n'est-ce pas?</i> Je n'en ai jamais vu d'aussi magnifiques que
+celles que je vous montre. <i>Avez-vous?</i></p>
+
+<p>L'esprit de Louis s'absorba dans le désir de posséder des tortues. Il
+épuisa les menaces, les supplications, les prières, pour persuader aux
+hommes qu'ils devaient emporter des tortues; puis enfin il devint
+furieux devant l'énergique opposition que firent les Arabes, qui ont ce<span class="pagenum"><a id="Page_282">[282]</a></span>
+poisson en horreur.</p>
+
+<p>Tout en criant que les Arabes donnaient dans l'expression méprisante du
+refus de leur aide une preuve qu'ils n'avaient pas de goûts humains, il
+commença à en charger les esclaves et les femmes, assurant que ces
+dernières n'avaient jamais de leur vie été si bien utilisées. Pendant le
+transport, Louis se tourna vers moi, et me dit, avec sa voix dont la
+singulière expression commençait comme un roulement de tambour et
+finissait comme l'aigre tintement d'une sonnette:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, avez-vous?</p>
+
+<p>De Ruyter vint me rejoindre, accompagné par Aston, qui était venu
+seulement pour voir la place. Je lui racontai la scène que j'avais vue
+dans la tente des esclaves. Le tendre c&oelig;ur d'Aston fut vivement
+affecté, et il me reprocha d'avoir trop légèrement abandonné la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Aston, lui répondis-je, j'ai cru agir avec délicatesse en
+laissant cette enfant épancher dans une solitude gardée et respectée la
+première violence de sa douleur.<span class="pagenum"><a id="Page_283">[283]</a></span></p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XLII"></a>XLII</h2>
+
+
+<p>&mdash;Ne perdons pas les précieux instants qui nous restent pour regagner le
+grab, dit de Ruyter; mais profitons en toute hâte du désordre et de la
+stupeur qui affaiblissent les forces des Marratti. Ceux qui errent
+encore dans les murs de Saint-Sébastien ne sont pas à redouter; mais les
+hommes enfuis peuvent se rallier d'une minute à l'autre, appeler à leur
+aide les habitants de Madagascar et nous attaquer à leur tour. Ainsi,
+cher Trelawnay, ramassez les traînards, dirigez-les vers les bateaux;
+les prisonniers sont embarqués, il faut que nous les suivions.</p>
+
+<p>&mdash;Occupons-nous d'abord de la pauvre orpheline, répondis-je à de Ruyter.
+Voulez-vous m'accompagner auprès d'elle, Aston?</p>
+
+<p>Le lieutenant me suivit, et nous nous dirigeâmes vers la hutte.</p>
+
+<p>À notre approche, la jeune fille se leva vivement, joignit les mains, et
+sa figure, inondée de larmes, s'inclina sur le pâle visage du mort, dont
+elle n'avait pas encore compris l'effrayante immobilité.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-elle d'une voix pleine de sanglots, lève-toi, les
+étrangers sont bons, regarde, ils viennent nous libérer. La vieille<span class="pagenum"><a id="Page_284">[284]</a></span>
+femme ne m'a pas tuée, je suis bien portante; lève-toi, j'ai enveloppé
+tes blessures, le sang s'est arrêté.</p>
+
+<p>La pauvre enfant avait soigneusement bandé les bras et les jambes du
+vieillard avec l'unique vêtement que les sauvages lui eussent laissé.</p>
+
+<p>&mdash;Chère s&oelig;ur, dis-je à la jeune Arabe en prenant doucement sa main,
+vous êtes libre; venez, il faut que nous quittions sans retard la ville
+de ces cruels Marratti.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyez comme mon père dort, dit-elle en dégageant sa main de
+l'étreinte de la mienne; parlez bas, il faut le laisser dormir, car il
+est bien fatigué.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chère, nous sommes obligés de quitter Saint-Sébastien, venez.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en aller, mon frère, nous en aller quand notre père dort; non...
+S'il le faut absolument, reprit-elle en m'enveloppant d'un regard de
+prière, eh bien, réveillez-le, nous lui donnerons à manger; j'ai des
+fruits, de beaux fruits; un Arabe libre me les a apportés. Regardez
+comme les lèvres de notre pauvre père sont sèches et froides. Vous dites
+qu'il faut partir; vous ne songez donc pas que pendant notre absence les
+cruels Marratti pourront revenir, et alors qui défendra mon père contre
+leurs coups meurtriers? Mon père, si épuisé par les privations, par le
+manque de sommeil, par sa longue captivité! Pitié pour ta fille, père,
+pitié pour ta pauvre Zéla! ouvre les yeux, tiens, essaye de boire le jus
+de cette grenade; parle-moi, lève-toi.<span class="pagenum"><a id="Page_285">[285]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;On nous appelle, dit Aston, hâtons-nous. Si vous le voulez, je vais
+prendre cette enfant dans mes bras, et je la porterai jusqu'à un bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ma s&oelig;ur, venez avec nous, dis-je en dégageant
+doucement les mains de Zéla des mains de son père, auxquelles la pauvre
+enfant s'était cramponnée.</p>
+
+<p>La jeune fille voulut résister; mais je couvris vivement ses épaules
+avec mon <i>abbah</i>, et Aston la prit dans ses bras.</p>
+
+<p>Les cris de la pauvre enfant étaient lamentables. Elle se débattait,
+appelait son père, et les tremblantes mains d'Aston pliaient, non sous
+le léger fardeau de ce corps d'enfant, mais sous l'émotion d'une
+profonde peine.</p>
+
+<p>Quelques Arabes accompagnèrent Aston, et je me rendis auprès de de
+Ruyter, qui tâchait de réunir ses hommes.</p>
+
+<p>Quand Aston passa auprès de Louis, celui-ci s'écria d'un ton de fureur
+comique:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc qu'il emporte, Seigneur Dieu? Comment! une jeune fille!
+elle ne sera pas utile, qu'il la laisse; il vaut mille fois mieux qu'il
+emporte cette grande tortue près de laquelle il passe sans seulement la
+regarder, et cependant elle est magnifique; il faut un homme fort pour
+la porter. Monsieur Aston, laissez aller la jeune fille, prenez la
+grosse tortue; votre compagne portera cette petite que je tiens, et j'en
+prendrai une autre; il y en a des masses de ces belles filles-là, et ces
+belles filles-là se mangent; celle que vous leur préférez ne sera bonne<span class="pagenum"><a id="Page_286">[286]</a></span>
+à rien, c'est un fardeau inutile; laissez-le, prenez cette bonne tortue,
+elle fera une excellente soupe; elle est très-jolie, beaucoup plus jolie
+que votre petite fille.</p>
+
+<p>J'arrivai auprès de Louis au moment où il achevait cette lamentable
+prière.</p>
+
+<p>&mdash;Venez à bord, lui dis-je, venez-y vite, si vous ne voulez pas que les
+Marratti fassent de la soupe, non avec une tortue, mais avec un
+munitionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, capitaine, comment, laisser cette tortue? Cette tortue qui
+vaut à elle seule toutes celles que nous avons prises. Jamais! jamais!
+répéta Louis en se tordant les mains dans une indicible angoisse,
+jamais!</p>
+
+<p>Des Marratti armés apparurent sur les collines. De Ruyter perdit
+patience, et ce fut avec fureur qu'il hâta la marche de ses hommes. La
+plupart des Français étaient ivres, et nous ne pouvions les faire sortir
+des huttes. Des exclamations de rage se firent entendre sur la colline.
+De Ruyter sortit par la grande porte de Saint-Sébastien, et je restai
+avec quelques Arabes pour ramasser les traînards.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que nous avions incendié la ville dans plusieurs
+endroits, brûlé deux vaisseaux arabes et sept ou huit canots appartenant
+aux vaincus.</p>
+
+<p>Les natifs se précipitèrent vers la ville, et nous aperçûmes bientôt des
+groupes d'hommes armés, courant le long de la rivière que nous avions à
+traverser. Évidemment, ces hommes avaient l'intention de nous attaquer
+là. Tout en préparant nos armes, nous hâtâmes le pas; de Ruyter
+traversait la rivière, et une partie de ses hommes protégeait son<span class="pagenum"><a id="Page_287">[287]</a></span>
+passage par une volée de mousquets tirée presque à bout portant sur les
+natifs. Un messager vint m'avertir de hâter ma course, et il me prévint
+que de Ruyter allait garder les bateaux. Mais, retenu par la difficulté
+que j'avais de faire marcher les hommes ivres, je ne pouvais mettre
+obstacle au rassemblement des natifs, qui s'augmentait de minute en
+minute.</p>
+
+<p>Quand le nombre des Marratti parut leur promettre une force suffisante,
+ils s'enhardirent et attaquèrent les marins que de Ruyter avait placés
+sur l'autre côté du rivage, puis ils traversèrent le courant, se
+réunirent derrière nous, et un réel danger menaça notre sortie du cap.
+Je tins ferme et je restai sur le rivage jusqu'à ce que mes hommes
+eussent passé la rivière. Au moment où j'allais les suivre avec mes
+Arabes, j'entendis derrière moi des coups de fusil, puis apparut tout à
+coup, au détour d'un banc de sable, un énorme personnage revêtu d'une
+brillante armure écailleuse. C'était le munitionnaire, portant sur ses
+épaules la fameuse tortue, l'un et l'autre accompagnés et protégés par
+un soldat hollandais.</p>
+
+<p>&mdash;Marchez rapidement, leur criai-je de toutes mes forces, car les
+minutes sont précieuses.</p>
+
+<p>Eh bien, malgré l'extrême danger de ma position, je ne pouvais
+m'empêcher de rire en considérant l'étrange aspect de Louis.</p>
+
+<p>Il s'avançait vers moi en chancelant sous le poids de son fardeau, et il
+était difficile de distinguer dans l'ensemble de Louis les formes d'un
+être humain: il ressemblait à un hippopotame. Le soldat hollandais qui<span class="pagenum"><a id="Page_288">[288]</a></span>
+suivait Louis était gonflé dans des proportions ridicules: son surtout
+rouge de Guernesey et son ample pantalon hollandais, attachés aux
+poignets et aux genoux, étaient remplis d'une masse d'or et de bijoux
+qu'il avait découverts après la démolition d'une hutte. Il ressemblait à
+un ballot de laine, et se mouvait comme un dogre hollandais
+man&oelig;uvrant dans une houle.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez tout ce que vous portez, si vous tenez à votre vie! leur
+criai-je avant de m'élancer dans la rivière.</p>
+
+<p>Les natifs approchaient à grands pas de notre arrière-garde, et les
+difficultés que nous avions à surmonter pour nous servir de nos armes
+encourageaient les Marratti. Sans l'aide des hommes stationnés de
+l'autre côté de la rivière, nous n'aurions pas eu la possibilité
+d'échapper à la mort. Leur feu mettait entre les vaincus et nous une
+légère distance. Nous étions donc obligés non de nous éloigner, mais
+bien de fuir en grande hâte.</p>
+
+<p>Tout d'un coup j'entendis quelque chose se débattre dans l'eau, et un
+cri sauvage de triomphe fut jeté par les natifs. Je regardai vivement
+autour de moi, le soldat hollandais venait de disparaître, trop chargé
+par son trésor. Le malheureux avait glissé sur le gué et il coulait à
+fond. Malgré ses efforts, il lui fut impossible de se débarrasser du
+poids écrasant qui l'entraînait dans les profondeurs de l'eau. Ce
+malheur m'affecta, et cependant je n'y pouvais apporter aucun secours.
+Mon attention fut bientôt distraite par le munitionnaire qui venait<span class="pagenum"><a id="Page_289">[289]</a></span>
+également de tomber dans l'eau.</p>
+
+<p>Je courus en arrière, et je tendis ma lance à Louis, qui s'y cramponna
+avec force. Ce mouvement fit tomber l'énorme tortue, qui profita de ce
+répit de liberté pour ouvrir ses lourdes nageoires et regagner en
+triomphe son élément naturel.</p>
+
+<p>Quand Louis se fut redressé, il s'écria avec une expression de
+physionomie lamentable:</p>
+
+<p>&mdash;Mais où est ma tortue? Ah! ne faites pas attention à moi, capitaine,
+sauvez la tortue!</p>
+
+<p>&mdash;La tortue! m'écriai-je, que la tortue soit maudite! je voudrais
+qu'elle fût dans votre gorge!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et moi aussi, capitaine, c'est tout ce que je désire. Ah! ma
+tortue, ma tortue, où est ma tortue?</p>
+
+<p>Au moment où le désespéré Louis vociférait cette demande, la tortue
+s'éleva à la surface de l'eau et nagea vers Louis, comme si elle eût
+voulu se moquer de son ennemi. Dès que le munitionnaire vit la brillante
+carapace du crustacé reluire au soleil, il tendit les bras, fit le geste
+de se précipiter au-devant d'elle, en criant d'une voix suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;La voilà, elle revient, elle approche. Oh! sauvez-la, capitaine!
+sauvez-la!</p>
+
+<p>N'entendant qu'à moitié les prières de Louis, je crus qu'il me parlait
+du soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Où? m'écriai-je en mettant dans ma question autant d'empressement
+qu'il avait mis d'instance dans sa prière.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, me dit-il en me désignant la tortue. Oh! capitaine, je ne vous ai
+pas encore dit comme elle est belle et vigoureuse; je lui ai coupé la<span class="pagenum"><a id="Page_290">[290]</a></span>
+gorge il y a deux heures, mais elle ne mourra pas avant le soir: elles
+ne meurent jamais de suite. Mais si nous la laissons fuir, elle sera
+perdue, perdue! Vous ne le voudriez pas, j'en suis certain, capitaine.</p>
+
+<p>J'ordonnai à un de mes hommes de s'emparer de Louis; la force l'entraîna
+au milieu de nous, mais le pauvre munitionnaire marchait aussi
+obliquement qu'un crabe, les yeux fixés sur la bien-aimée tortue.</p>
+
+<p>Arrivés de l'autre côté du rivage, nous nous empressâmes de regagner nos
+bateaux; quatre de nos marins furent légèrement blessés pendant cette
+retraite, mais je n'eus que ce malheur à déplorer, en y joignant
+toutefois la perte du soldat hollandais et celle de la magnifique
+tortue.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XLIII"></a>XLIII</h2>
+
+
+<p>Partout où le terrain présentait des irrégularités, partout où se
+trouvait un abri de rochers ou d'arbrisseaux, nous trouvions des
+Marratti; ils se formaient autour de nous par groupes ou disséminés en
+espèce de cercle. En conséquence, nous nous retirâmes tout près de la
+mer, et nous courûmes le long du bord.<span class="pagenum"><a id="Page_291">[291]</a></span></p>
+
+<p>Nous avions encore un passage très-dangereux à traverser: c'était celui
+qui se trouvait sous la rude proximité des rochers, dont les pointes
+inégales s'avançaient vers la mer, à un demi-mille de laquelle nos
+bateaux étaient stationnés. Les natifs s'étaient rangés en file le long
+des sommets, et un feu très-vif était déjà commencé. Dans le premier
+moment, je fus surpris que de Ruyter m'eût abandonné seul au hasard
+d'une lutte aussi dangereuse, et en réfléchissant sur le meilleur parti
+que j'avais à prendre, je vis sur l'extrême pointe d'un rocher son
+drapeau en queue-d'aronde. Il veillait sur nous.</p>
+
+<p>Je fis courir mes hommes, et nous fûmes bientôt appelés par nos
+camarades, qui, ayant vu que ce poste était occupé par l'ennemi,
+l'avaient chassé sur les rochers et avaient ainsi préparé notre passage.</p>
+
+<p>Malgré le ferme appui de cet utile secours, chaque pouce du terrain nous
+fut disputé, et six de mes hommes y trouvèrent la mort; car, protégés
+par les rochers et se couchant par terre, les natifs, armés de leurs
+longs mousquets, avaient sur nous le grand avantage d'être presque
+invisibles.</p>
+
+<p>Les bateaux s'approchèrent, et les soldats français furent rangés sur le
+rivage. Quoique n'osant pas tout à fait s'approcher de nous, les natifs
+continuèrent le feu; nous nous embarquâmes au milieu des cris farouches
+des sauvages, et dès que nous eûmes quitté la terre, ils vinrent comme
+une innombrable multitude de corneilles faire autour de nous un fracas
+et un tapage épouvantables. Quelques-uns même nous suivirent dans<span class="pagenum"><a id="Page_292">[292]</a></span>
+l'eau, et leurs flèches, leurs pierres, leurs balles tombèrent sur le
+grab comme une pluie d'orage.</p>
+
+<p>Une joie universelle régna à bord dès que nous fûmes tous rentrés à peu
+près sains et saufs sur le vaisseau, et à la nuit tombante nous
+dirigeâmes notre course vers l'île Bourbon.</p>
+
+<p>En calculant nos pertes personnelles ainsi que celles de la corvette,
+nous nous aperçûmes qu'il nous manquait quatorze hommes; mais nous en
+avions vingt-huit assez grièvement blessés. J'inscrivis ces
+particularités sur le journal de mer de de Ruyter, et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'en considérant et les dangers que nous avons eu à
+courir et le nombre de nos adversaires, nos pertes n'ont pas été
+grandes.</p>
+
+<p>&mdash;Si, elles ont été très-grandes, dit Louis, qui venait de descendre
+l'escalier; vous n'en reverrez jamais une si belle. J'aurais voulu que
+tous les hommes, oui, tous, eussent été perdus plutôt qu'elle. Vous
+aussi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, Louis. Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux dire? s'écria Louis; je veux dire que je déplore la
+perte, l'irréparable perte de la tortue. Vous l'avez vue, capitaine, et
+vous auriez pu la sauver! Ne le pouviez-vous pas? Mais M. Aston et vous,
+vous ne pensez à rien, car une petite fille, ce n'est rien, ma tortue
+valait toutes les filles du monde, n'est-ce pas vrai? ajouta Louis en
+tournant sur lui-même comme il le faisait à chaque interrogation, et en
+avançant ses narines dilatées jusque sur le visage de ses
+interlocuteurs.<span class="pagenum"><a id="Page_293">[293]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, dit de Ruyter, est un Hindou; il croit que le monde est
+soutenu sur le dos d'une énorme tortue.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne serais pas étonné, ajoutai-je, s'il faisait un voyage au pôle
+nord, non pas dans l'intérêt de la navigation, mais pour se livrer à la
+recherche des crustacés. Quel luxe et à la fois quel bonheur pour vous,
+Louis, si vous pouviez prendre un bain dans une mer de gras-vert!
+(graisse de tortue.) Ne serait-il pas? ajoutai-je en imitant sa forme de
+dialogue interrogative et incompréhensible.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me répondit-il, mais dans le pôle nord, au lieu de tortues, il y
+a des <i>wabrusses</i>, des ours blancs et des baleines.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt apparut tenant quelques esquilles dans une main et une
+scie dans l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, nous dit-il, j'ai trépané un crâne, et tout ce que je vous ai
+dit est vrai; tâtez les bords de l'os, ils sont aussi unis que l'ivoire,
+et ils ont un lustre qui est tout à fait beau. J'ai extrait une balle,
+et le <i>cerebrum</i> n'est point blessé, car le poids d'un cheveu n'est pas
+même tombé dessus.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt allait dire qu'il avait opéré avec une adresse si
+remarquable, que le patient, n'ayant point souffert, se portait
+admirablement bien, lorsqu'on vint lui dire que le malade était mort.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un affreux mensonge! s'écria le docteur en se précipitant sur
+l'échelle derrière le messager, qui courait devant Scolpvelt tout
+effrayé de la scie.</p>
+
+<p>À la descente de l'escalier, l'instrument chatouilla le dos du garçon,<span class="pagenum"><a id="Page_294">[294]</a></span>
+et ce contact le fit bondir jusqu'au bas aussi lestement qu'une balle
+lancée par une main ferme.</p>
+
+<p>Quelques heures après cet incident, et sous la surveillance de Louis, un
+festin, qui pouvait très-bien être nommé un festin de tortue, fut servi
+sur la table.</p>
+
+<p>Une énorme soupière, sur la surface de laquelle une flotte de canots
+aurait pu se livrer bataille, fut placée en face de moi par le
+munitionnaire lui-même, qui nous dit en essuyant son front couvert de
+sueur:</p>
+
+<p>&mdash;Goûtez cela, et vous vivrez un siècle. En vérité, l'odeur seule est un
+régal, aussi bien pour un prolétaire que pour un empereur. Je n'ai
+jamais respiré une odeur aussi délicieuse, <i>avez-vous?</i></p>
+
+<p>Après la soupe, la chair de tortue fut servie sous toutes les formes:
+une partie bouillie ou rôtie, une autre hachée et roulée en boules.
+Quand ce premier service eut été enlevé, Louis le Grand nous dit, sans
+s'apercevoir du dégoût que nous éprouvions pour la chair de tortue:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, voici deux plats que j'ai inventés moi-même, et personne
+n'en a le secret, quoique des bourgeois et des ambassadeurs étrangers
+m'aient été envoyés pour le découvrir, pour me l'acheter avec le prix de
+la rançon d'un roi; mais je n'ai voulu ni vendre ni donner mon secret,
+parce que ce secret me rend plus puissant que les rois du monde, qui,
+avec toute leur puissance, ne peuvent pas acheter la science d'un homme.
+Non, je ne l'ai pas voulu, ajouta Louis en clignant les yeux d'un air
+content de lui. J'aurais refusé un royaume! Voudriez-vous?... La seule<span class="pagenum"><a id="Page_295">[295]</a></span>
+chose que je vous dirai, et je n'en ai jamais dit autant à personne,
+c'est que les &oelig;ufs mous, la tête, le c&oelig;ur et les entrailles sont
+tous là! Mais il y a aussi bien d'autres différents ingrédients, et je
+ne veux pas, je ne dois pas en parler.</p>
+
+<p>Louis jeta les yeux sur mon assiette, et, y voyant le gras-vert que
+j'avais laissé, il me demanda d'un ton surpris:&mdash;Pourquoi ne l'avez-vous
+pas mangé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas, mon cher Louis, je ne l'aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aimez pas? vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Comment! mais
+moi, moi qui vous parle, si j'étais mourant, si je n'avais que la force
+d'ouvrir la bouche, ce serait pour demander et avaler cette divine
+nourriture. Et vous ne l'aimez pas? Alors, capitaine, vous n'êtes pas un
+chrétien. Est-il? Mais c'est impossible, je ne le crois pas; le
+croyez-vous?</p>
+
+<p>Je tendis mon assiette à Louis, qui avala le gras-vert, et qui sortit en
+faisant un geste mêlé de plaisir et d'indignation.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XLIV"></a>XLIV</h2>
+
+
+<p>Madagascar est une des plus grandes, des plus belles et des plus
+fertiles des îles du monde; elle a presque neuf cents milles de longueur
+sur trois cent cinquante de largeur. Une magnifique chaîne de montagnes<span class="pagenum"><a id="Page_296">[296]</a></span>
+traverse tout le pays, et de grandes et navigables rivières y prennent
+leur source. L'intérieur de cette île n'est pas plus connu que ses
+habitants; mais les parties de la côte que j'ai longuement visitées
+donnent d'abondantes preuves que la nature y a prodigué d'une main
+généreuse ses plus précieuses richesses. Rien ne manque à cette terre
+productive, rien, excepté la science et la civilisation, qui sont
+indispensables pour arriver à placer cette île sur le premier rang que
+tiennent les grands et puissants empires. À l'époque de mes voyages, la
+sauvagerie y était si complète, qu'à peine pouvait-on distinguer une
+différence de manière entre les hommes et les animaux.</p>
+
+<p>La soirée était singulièrement belle; la mer calme, limpide comme un
+miroir, et notre équipage se reposait des accablantes fatigues de la
+journée. De Ruyter était dans sa cabine; et en compagnie d'Aston, qui
+était couché sur la poupe élevée du vaisseau, contre laquelle je
+m'appuyais, je regardais la terre. Les formes des montagnes devenaient
+sombres et indistinctes, le bleu profond et transparent de la mer
+disparaissait dans une sombre couleur d'un vert olive subdivisée par une
+infinité de barres confuses et brillant faiblement, comme si elles
+étaient bordées par une ligne de diamants. Le soleil s'enfonçait dans la
+mer, et ses rayons expirants nuançaient le ciel des brillantes couleurs
+de la topaze, de la pourpre et de l'émeraude, rayées d'azur, de blanc et
+de violet.</p>
+
+<p>Quand le soleil disparut dans l'eau, tout le firmament fut teint en<span class="pagenum"><a id="Page_297">[297]</a></span>
+cramoisi et laissa l'ouest plus brillant que de l'or fondu. La lumière
+argentée de la lune fit disparaître les joyeuses couleurs, qui
+s'éteignirent en laissant çà et là sur la nacre du ciel de légères
+taches aux nuances délicates et presque indistinctes. La poupe du grab
+tourna, et je vis notre compagne la corvette, dont la carène et les
+ailes blanches coupaient la ligne de l'horizon. Éclairée par la lune,
+elle ressemblait à un esprit de la mer se reposant sur l'immensité de
+l'eau.</p>
+
+<p>Absorbés dans la contemplation des merveilleuses beautés d'une nuit de
+l'Orient, nous passâmes la nuit dans un poétique et suave silence. Après
+les écrasantes fatigues d'une journée de combat, ce calme surnaturel
+avait sur l'esprit une influence plus douce, plus magique et plus
+rafraîchissante que celle du sommeil. Quoique endormi, mais cédant à la
+force de l'habitude, le timonier criait de temps en temps:&mdash;Doucement!
+doucement!</p>
+
+<p>La formule ordinaire de changer le quart avait été négligée, et les
+sentinelles qui avaient la garde des prisonniers, ignorant que l'heure
+de leur devoir était passée, dormaient à leur poste. Le baume du sommeil
+guérissait les blessés, rendait libre les captifs, qui rêvaient
+peut-être qu'une chasse bruyante les entraînait dans les montagnes de
+leur pays natal; peut-être encore croyaient-ils qu'assis à l'ombre des
+cocotiers ils jouaient avec les jeunes barbares leurs fils, et ces
+malheureux, dont les rêves étaient si doux, devaient s'éveiller
+enchaînés, liés avec des menottes, dans le pire des donjons, le fond de<span class="pagenum"><a id="Page_298">[298]</a></span>
+cale d'un vaisseau, sous la mer, et condamnés à la mort ou à
+l'esclavage!</p>
+
+<p>Le calme enchanteur de la nuit fut troublé tout à coup par un bruit
+étrange, mais dont, au premier instant, il me fut impossible de
+comprendre les causes. Je prêtai l'oreille, et mon ardente attention me
+permit de saisir le murmure confus d'un piétinement assez vif, auquel se
+joignit bientôt le râle d'une respiration haletante.</p>
+
+<p>Aston tressaillit, se leva vivement, et me dit d'un ton ému:&mdash;Que se
+passe-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, répondis-je, mais nous allons le savoir.</p>
+
+<p>Aston bondit sur le tillac, et nous avançâmes de quelques pas vers
+l'avant.</p>
+
+<p>Tout d'un coup une ombre noire se dressa devant nous.</p>
+
+<p>Croyant qu'elle allait essayer de nous barrer le passage, je saisis le
+poignard malais qui ne quittait jamais ma ceinture, et j'attendis
+l'approche de l'immobile fantôme.</p>
+
+<p>Mais il ne bougea pas, et fit seulement entendre une sorte de sanglot.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, Torra? demandai-je, en croyant reconnaître la voix d'un
+nègre de Madagascar que de Ruyter avait émancipé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, et quelle est la cause du bruit que nous venons
+d'entendre à l'avant?</p>
+
+<p>&mdash;Ce bruit est celui qu'a fait Torra en tuant mauvais frère avec ce
+grand couteau.<span class="pagenum"><a id="Page_299">[299]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tué! m'écriai-je avec surprise; qui avez-vous tué?</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, mauvais frère Brondoo.</p>
+
+<p>&mdash;Quel frère? vous êtes ivre ou fou, je ne vous connais pas de frère.</p>
+
+<p>&mdash;Torra pas fou, Torra pas ivre, maître.</p>
+
+<p>Les hommes du bord avaient entendu le bruit de la lutte criminelle que
+révélait l'aveu de Torra; ils se levaient tous les uns après les autres
+et s'approchaient lentement de nous.</p>
+
+<p>En voyant les hommes du bord se grouper en silence à quelques pas de
+lui, Torra les examina d'un air triste et froid, puis il me dit avec
+douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Torra parlera à maître quand jour sera venu.</p>
+
+<p>La vue du couteau rougi par le sang, et que le nègre tenait encore dans
+ses mains, irritait ou effrayait les hommes. Torra comprit le sentiment
+d'horrible effroi qui était peint sur la physionomie de ses compagnons.
+Il secoua la tête, sourit et murmura doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez pas Torra, Torra ne fait pas de mal; il a seulement tué
+mauvais frère. Arme fait peur à vous? eh bien, voilà l'arme!&mdash;Et il
+lança son couteau dans la mer.&mdash;Maître, continua l'esclave en se
+tournant vers moi, vous bon, vous aimer pauvre nègre! vous ne pas
+laisser marins tuer Torra pendant que le ciel tout noir ne montre point
+les faces; mais demain vous devoir écouter Torra, parce que Torra dira
+vrai; il ne désire pas vivre; vous tuerez lui, et il ira rejoindre son
+frère dans le bon pays. Au bon pays, il n'y a point d'esclaves, point de
+mauvais hommes blancs pour acheter pauvre noir! pour enchaîner pauvre
+noir!<span class="pagenum"><a id="Page_300">[300]</a></span></p>
+
+<p>Je crus le malheureux fou, et je donnai l'ordre à mes gens de le charger
+de fers sans lui faire de mal. Ne comprenant pas le mouvement que les
+hommes firent vers lui, Torra répéta d'une voix troublée:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas tuer Torra la nuit, il faut attendre le matin, le jour,
+le soleil; Torra dira tout.</p>
+
+<p>Je n'écoutai plus les supplications inutiles du nègre, dont je ne
+connaissais pas encore le crime réel, et je me rendis à l'avant, suivi
+d'Aston. Un de nos hommes nous avait devancés, car à mon approche, il
+souleva un vêtement de coton blanc tout taché de sang, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le voici!</p>
+
+<p>Quelques Arabes qui s'étaient joints à nous reculèrent épouvantés en
+criant:&mdash;Allah! Allah!</p>
+
+<p>Les rayons de la lune, dégagée d'un voile de nuages, tombèrent sur le
+cadavre d'un homme noir et nu: la couverture blanche qui le couvrait à
+demi nous laissa voir sa tête horriblement défigurée par une affreuse
+balafre et presque entièrement séparée du corps.</p>
+
+<p>J'interrogeai tous mes hommes, afin de pouvoir donner un nom à ce
+cadavre; mais l'ignorance de l'équipage était aussi complète que la
+mienne: personne ne connaissait la victime. Après un long examen des
+traits, je finis par découvrir que cet homme était un des prisonniers
+marratti. La mort bien constatée et tout secours se trouvant inutile, je
+donnai l'ordre que, placé sur un treillis, le cadavre fût porté à
+l'arrière du vaisseau, sous la garde d'une sentinelle qui veillerait
+également sur l'assassin.<span class="pagenum"><a id="Page_301">[301]</a></span></p>
+
+<p>Cet horrible spectacle semblait avoir banni le sommeil; les hommes se
+réunissaient, parlaient à voix basse, tout émus et tressaillant presque
+au murmure de leur propre parole. Une réelle épouvante se communiqua à
+tout l'équipage, et ces mêmes hommes, dont les mains et les vêtements
+étaient encore humides et souillés du sang d'un terrible combat, ces
+mêmes hommes, qui avaient assailli quelques heures auparavant une ville
+entourée de murailles et défendue par des pirates intrépides,
+frémissaient d'horreur devant la preuve d'un crime commis dans l'ombre.
+Quelques-uns se groupèrent silencieusement autour de Torra, qui était
+assis sur ses talons, la tête dans ses mains.</p>
+
+<p>Aston et de Ruyter conféraient ensemble. J'étais seul à veiller sur le
+pont. En sentant une légère brise s'élever de la terre, j'appelai toutes
+les mains aux voiles; l'équipage, qui était plongé dans une sorte de
+torpeur, tressaillit au son de ma voix. J'allais donner l'ordre de
+raccourcir les voiles, de carguer le perroquet, lorsque de Ruyter vint à
+moi et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi toutes les mains? Je ne vois aucune apparence de tempête.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, répliquai-je; mais une panique dangereuse règne à
+bord, attriste les hommes, il faut que je tâche de les distraire par une
+grave occupation; ils sont sous la puissance d'un mauvais charme, et si
+une rafale survenait, nous perdrions nos mâts avant qu'ils eussent la
+conscience du danger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu une très-bonne pensée, mon garçon.</p>
+
+<p>Les marins obéirent à mes ordres, et leur préoccupation intérieure<span class="pagenum"><a id="Page_302">[302]</a></span>
+était si grande, qu'ils ne s'apercevaient pas de l'inaltérable
+tranquillité de la mer. Dans un tout autre moment, je me serais
+certainement attiré une averse de malédictions et de blasphèmes.</p>
+
+<p>Mes ordres remplis, je laissai la garde du pont à de Ruyter, et en dépit
+de ce qui venait d'arriver, l'excès de la fatigue me fit tomber mourant
+de sommeil sur l'oreiller de mon lit.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XLV"></a>XLV</h2>
+
+
+<p>Dans un corps jeune, bien constitué, plein de santé et de vigueur, un
+c&oelig;ur généreux cherche naturellement asile; car pour s'épanouir, se
+développer, il faut qu'il ait une large place, il faut que ses
+impulsions ardentes puissent se répandre sans obstacle. Dans ce corps
+privilégié par la nature, l'âme ou l'esprit qui nous gouverne est
+fortement engendré: sa naissance et sa vitalité sont puissantes.</p>
+
+<p>En revanche, quand l'âme est emprisonnée dans une poitrine étroite, sous
+le fardeau des humeurs sombres et tristes, quand elle manque d'air et
+d'espace, sa flamme vacille obscurément dans la lampe de la vie, jusqu'à
+ce qu'elle soit entièrement éteinte.</p>
+
+<p>Le philanthrope Owen de Lanark et la sage et pieuse Hannah More disent<span class="pagenum"><a id="Page_303">[303]</a></span>
+que la différence des constitutions fait la différence du caractère des
+hommes, et que la nature nous a envoyés dans le monde également disposés
+pour faire le bien et pour faire le mal.</p>
+
+<p>Shakspeare et Bacon pensaient autrement, et ils sont aussi profonds et
+aussi savants que les autres sont ignorants et superficiels.</p>
+
+<p>Bacon dit: «Les gens difformes sont généralement méchants de caractère;
+la nature leur ayant fait du mal, ils en font autant par instinct que
+par vengeance: ils naissent donc exclusivement méchants, et n'apportent
+point avec eux cette part de bonté qu'on croit commune à tous les
+hommes.»</p>
+
+<p>Le double souvenir d'Aston et de de Ruyter m'éloigne de mon sujet; pour
+eux, la nature avait été prodigue de ses dons en leur accordant
+non-seulement la beauté du visage, la grâce des formes, mais encore la
+vigueur d'une âme fortement trempée à la puissance magnétique, car eux
+seuls m'ont révélé, en me l'inspirant, cette vive amitié qui unit les
+hommes les uns aux autres plus saintement, plus tendrement surtout
+qu'ils ne le sont par les liens du sang. Avant d'avoir connu ces deux
+nobles c&oelig;urs, j'avais pensé que le monde était peuplé de démons et
+que j'étais emprisonné dans un enfer.</p>
+
+<p>Avec quel plaisir je puise dans les souvenirs des jours passés auprès de
+mes amis! Avec quelle joie je leur paye ici le tribut de mon affection
+et de ma reconnaissance, faible prix pour tout le bonheur que m'a fait
+connaître leur vive et sérieuse tendresse! Ma vie auprès d'eux a été un<span class="pagenum"><a id="Page_304">[304]</a></span>
+enchantement; sous leur regard brillant d'amitié, le monde me paraissait
+un jardin plein de fruits et de fleurs. À cette époque, je n'eusse pas
+échangé mon existence contre les délices du paradis, tels qu'ils sont
+dépeints par les enthousiastes. Cependant je menais une vie de fatigues
+et de dangers presque sans exemple; une vie partagée entre les combats,
+la douleur des blessures, les tourments de la faim et ceux plus ardents
+encore de la soif. J'ai si douloureusement connu ce dernier supplice,
+que plus d'une fois il m'est arrivé de vouloir donner mon sang et mes
+deux mains pleines d'or pour quelques gouttes d'eau.</p>
+
+<p>L'abondance est venue, mes souffrances sont oubliées, et, si je m'en
+souviens, c'est seulement pour en faire la narration ou donner plus de
+saveur aux mets exquis que l'habitude rend communs et inappréciés. J'ai
+souvent dormi ma tête sur une boîte à balles, et le fer me paraissait
+alors plus doux que le duvet, couvert d'un canevas goudronné pour me
+protéger contre la violence de la pluie, contre la glaciale étreinte de
+l'écume dans laquelle j'étais presque submergé, profondément endormi
+dans ce qu'on pourrait bien appeler un cercueil de mer, près d'un rivage
+dangereux, parmi les éclairs et le tonnerre, dans une tempête dont la
+violence aurait déraciné un cèdre aussi facilement qu'un homme déracine
+une tige de blé.</p>
+
+<p>Eh bien! ce sommeil de repos, si près de l'éternel sommeil, était aussi
+calme, aussi doux, aussi profond que celui d'un enfant fatigué. Si,
+soutenu par l'affection, il m'a été possible de supporter ces fatigues<span class="pagenum"><a id="Page_305">[305]</a></span>
+sans en souffrir, sans m'en plaindre, quelle conduite odieuse et
+dénaturée faut-il que mes parents aient tenue vis-à-vis de moi, pour
+arriver à me dégoûter de la vie dans l'âge le plus tendre, pour me faire
+concevoir et méditer sérieusement ma propre destruction! Non-seulement
+je l'ai méditée, mais à l'âge de quatorze ans je me suis vu sur le point
+de mettre à exécution cet effroyable projet.</p>
+
+<p>Je ne m'éveillai qu'à midi, et la première personne sur laquelle tomba
+mon regard fut l'aide du docteur, qui tenait d'une main une bouteille
+d'huile camphrée, avec laquelle je devais frotter mes blessures, et de
+l'autre une potion calmante, dont, suivant l'ordonnance de Van
+Scolpvelt, il était nécessaire que j'abreuvasse mon estomac.</p>
+
+<p>Je me levai et, suivi du garçon, dont je repoussais les offres, j'entrai
+dans la cabine où se trouvait Louis aux heures de repas.</p>
+
+<p>Le munitionnaire, qui donnait au cuisinier l'ordre de préparer un second
+festin de tortue, s'interrompit brusquement, et se tournant vers le
+garçon, il lui dit, avec un inimitable accent de mépris dans le geste et
+dans la voix:</p>
+
+<p>&mdash;À quoi le camphre est-il bon, je vous prie, si ce n'est à bourrer les
+narines et la bouche d'un Arabe mort? J'en déteste l'odeur; la
+détestez-vous? Le docteur vous croit-il de la race des scorpions et des
+centipèdes, qu'il veut vous nourrir de poison? Le croyez-vous? Le
+capitaine a besoin de remplir son estomac, et nullement d'avaler des<span class="pagenum"><a id="Page_306">[306]</a></span>
+potions et de masser ses jambes. La soupe est prête, et je garantis que
+son bienfaisant bouillon, après avoir visité l'estomac, descendra
+jusqu'aux ongles des pieds, et même qu'il circulera autour des cors,
+dont il amortira les élancements douloureux, si toutefois le capitaine a
+des cors. Avez-vous? Ma soupe est un remède, un remède universel pour
+toutes les maladies, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>J'approuvai le raisonnement de Louis, car, aussi affamé que l'est un
+oiseau par une forte gelée, je trouvais une immense différence entre une
+bonne assiettée de soupe et la nauséabonde potion du docteur.</p>
+
+<p>Le garçon disparut, et Louis posa sur la table une immense soupière
+remplie de potage.</p>
+
+<p>Quand de Ruyter et Aston vinrent me rejoindre, je leur demandai ce qu'on
+avait fait de Torra.</p>
+
+<p>&mdash;Il est toujours assis sur ses talons, la tête dans ses mains, répondit
+de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! Avez-vous découvert le mystère que cache son étrange
+conduite? car je suis convaincu qu'il doit avoir été excité au crime par
+un puissant motif; il m'a toujours paru bon, naïf, doux et tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devinez juste, répondit de Ruyter; mais j'observe depuis
+longtemps que les hommes aux extérieurs calmes sont les plus dangereux,
+les plus vindicatifs et les plus cruels. S'ils ont une raison de haine,
+ils projettent la vengeance et l'accomplissent pendant que les
+brailleurs se contentent de paroles. N'avez-vous pas remarqué
+l'effroyable rage qu'apportait Torra dans la destruction des Marratti?<span class="pagenum"><a id="Page_307">[307]</a></span>
+Il était couvert de sang comme un peau-rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis aperçu en effet de cette ivresse furieuse, mais je
+l'ai attribuée à l'entraînement du combat. J'avoue même que, tout en
+comprenant l'exaltation de cette conduite, elle m'a effrayé, car Torra
+se jetait avec une sorte de désespoir au centre même de l'ennemi et
+n'avait pour arme qu'un immense couteau, le même qui lui a servi pour
+tuer son frère. Malgré cette apparente cruauté, je suis certain que le
+c&oelig;ur de Torra est bon, qu'il est d'une nature honnête et brave.
+Rappelez-vous, de Ruyter, la preuve de sensibilité et de dévouement
+qu'il a donnée l'autre jour en se précipitant dans la mer pendant une
+rafale pour sauver la vie à mon oiseau, à mon charmant loriot; oui, je
+le répète, Torra est brave, Torra est honnête, car il était presque
+continuellement dans cette cabine, où les dollars sont aussi abondants
+que les biscuits et les liqueurs; eh bien, il n'a jamais pris ni un
+dollar, ni un biscuit, ni même un verre de vin; n'est-ce pas, Louis?
+demandai-je au munitionnaire, qui écoutait bouche béante, n'est-ce pas
+que Torra est un brave garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine, oui, je suis sûr de la loyauté de ce pauvre nègre;
+j'en suis si sûr, que je n'hésiterais pas à lui confier ma fortune si
+j'avais une fortune. Écoutez-en une preuve, une preuve évidente, non de
+ma confiance, mais de son honnêteté, quoique ce soit ma confiance qui
+l'ait fait ressortir: Auprès de Ceylan, je ramassai un jour une petite
+tortue, que vous preniez tous pour un morceau de bois, mais je savais
+bien que c'était une tortue; je verrais une tortue à vingt milles de<span class="pagenum"><a id="Page_308">[308]</a></span>
+nous, quand bien même elle ne montrerait au-dessus de l'eau que la
+rondeur de sa carapace. Quand les tortues dorment, elles aiment à sentir
+la chaleur du soleil: vous aussi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Eh bien! rappelez-vous que je pris la tortue tout doucement, sans
+l'éveiller, comme on prend dans un berceau un petit enfant endormi. Au
+moment où je glissais mon couteau dessous sa carapace, elle sortit sa
+jolie petite tête et me regarda d'un air de reproche; mais elle n'eut
+pas le temps de m'attendrir, car je la mis aussitôt dans le pot, qui
+était sur le feu. Ah! oui, l'homme noir est honnête et brave, car il
+assomma un des hommes, qui voulait mettre sa cuiller dans ma soupe. Eh
+bien! messieurs, je laissai Torra seul auprès de ma tortue; il en
+respecta la cuisson et ne mit même pas son doigt dans le pot pour le
+lécher avec gourmandise.</p>
+
+<p>Ah! je le dis et je le dirai toujours, ce nègre est le plus honnête
+homme du monde; tout autre que lui aurait goûté ma soupe; <i>n'auriez-vous
+pas?</i> Un homme noir, un homme si différent d'un chrétien et qui ne vole
+pas une cuillerée de soupe, c'est un homme remarquable. J'aime Torra
+rien que pour sa discrétion; et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bavard, dit de Ruyter, faites passer les longs bouchons et
+débarrassez le pont.</p>
+
+<p>Le vin mis sur la table, Louis se retira dans l'office, et nous
+l'entendîmes manger comme un glouton un cormoran, son mets favori.<span class="pagenum"><a id="Page_309">[309]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le vaisseau serait en feu, dit Aston, que Louis ne bougerait pas de
+son amarrage; il s'y tient ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, de Ruyter, dis-je en me tournant vers mon ami,
+racontez-nous ce que vous savez sur les causes qui ont conduit Torra au
+crime.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, mais il faut d'abord que je vous raconte l'histoire de sa
+vie.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a id="XLVI"></a>XLVI</h2>
+
+
+<p>&mdash;Il y a dix mois, en touchant à l'île Rodrigues pour y prendre du bois
+et de l'eau, il me prit fantaisie d'aller chasser dans les jungles; je
+découvris dans une crevasse de rocher un homme nu, sauvage et affamé. Ce
+malheureux était Torra.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Louis, qui ne se leva pas de son siége, mais qui
+avança son énorme tête en dehors de la porte de l'office; comment!
+répéta-t-il, affamé! S'il a encore faim, je lui donnerai de cette
+tortue, je ne puis pas tout manger, et il y en a en abondance sur le
+vaisseau; j'aime Torra, moi, parce que c'est un honnête homme.</p>
+
+<p>La sueur qui coulait du front de Louis, la graisse de tortue qui
+suintait de sa bouche, ses yeux brillants de satisfaction sensuelle,<span class="pagenum"><a id="Page_310">[310]</a></span>
+nous firent éclater de rire. Il retira sa tête en grommelant un
+interrogatif <i>croyez-vous?</i></p>
+
+<p>&mdash;Mon arme ne permettait pas à l'esclave de fuir, reprit de Ruyter, je
+lui fis signe d'approcher de moi, et je l'interrogeai.</p>
+
+<p>Avec une peine et une attention inouïes, je parvins à comprendre qu'il
+avait fui les tortures que lui faisait subir un inspecteur hollandais,
+son maître; il me dit encore qu'il avait été employé avec d'autres
+esclaves, dans le nord de l'île Rodrigues, à saler du poisson et à
+attraper des tortues pour les expédier à l'île de France.</p>
+
+<p>Torra s'était évadé au moment où ses compagnons et lui allaient partir
+pour Macao, avant que le sud-ouest mousson fût passé, et depuis cette
+époque, qui datait de plusieurs semaines, il avait vécu dans les bois,
+se nourrissant d'&oelig;ufs, de poissons et de fruits. Bien que ce
+lamentable récit me parût une vieille histoire, l'histoire de tous les
+nègres marrons, je pris ce pauvre diable en pitié et je l'emmenai sur le
+grab. Depuis cette époque, il s'est parfaitement comporté.</p>
+
+<p>Lorsque Louis fut rassasié, il vint nous engager à prendre un verre de
+skedam.</p>
+
+<p>&mdash;Il est très-urgent de m'obéir, ajouta Louis; l'absorption de cette
+liqueur apaisera la tortue que vous avez mangée, car, quoique vous
+l'ayez dans l'estomac, elle ne mourra pas avant le coucher du soleil,
+n'ayant été tuée qu'au matin. Une tortue devrait toujours avoir la gorge
+coupée le soir, alors elle mourrait tout de suite. Torra sait cela, mais
+les autres hommes du bord sont des imbéciles qui ne savent absolument<span class="pagenum"><a id="Page_311">[311]</a></span>
+rien; savent-ils quelque chose? Allons, buvez cette petite goutte, elle
+tournera la tortue, qui restera tranquille jusqu'au soir, et passé le
+soir, vous n'entendrez plus parler d'elle. Le vin français n'est bon que
+pour faire digérer la soupe de tortue, et encore est-il bien inférieur
+au madère.</p>
+
+<p>Comme Louis ne pouvait arriver à nous persuader que le gin était
+meilleur que le vin de Bordeaux, il essaya de se consoler de cet échec
+en remplissant de la liqueur dédaignée une tasse de coco qu'il nommait
+un dé de voilier, et, ouvrant sa large bouche, il vida la tasse d'un
+trait.</p>
+
+<p>De Ruyter reprit le récit de l'histoire de Torra.</p>
+
+<p>&mdash;Hier au soir, après votre départ, je questionnai le nègre, et il me
+raconta sa vie; je vais, autant que ma mémoire pourra me le permettre,
+vous traduire ses propres paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez consciencieux, mon cher de Ruyter, dis-je en riant, et ne faites
+pas le récit que nous attendons avec votre brièveté habituelle. Vous
+êtes un impitoyable rogneur des histoires des autres, et je désire
+connaître toutes les particularités de l'existence de Torra; car, pour
+me servir de l'expression de Louis, je dirai simplement je l'aime, et je
+serais très-fâché de m'apercevoir qu'en le jugeant bon et brave, j'ai
+commis une grande erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai plus honnête, mon cher Trelawnay, que ne le sont la plupart
+des narrateurs; car, si je ne raconte pas l'histoire littérairement,
+vous aurez du moins la matière pure, sans aucune digression morale,<span class="pagenum"><a id="Page_312">[312]</a></span>
+soit comme épisode, préface, notes, choses qu'un sot se permet d'ajouter
+au récit de l'auteur en croyant que plusieurs sots les liront.</p>
+
+<p>«Je suis né, m'a dit Torra, dans un village habité par des pêcheurs; ce
+village est situé au nord-est de Madagascar, dans la baie d'Antongil.
+Mon père était pauvre; il prit une femme, et eut d'elle un garçon chétif
+et qui ne valait pas grand'chose.» Sa mère ne voulait pas le laisser
+travailler, et désirait avoir un autre enfant; mais c'était chose
+impossible, car elle vieillissait, et sa vieillesse la rendait méchante,
+ou, pour mieux dire, d'une détestable maussaderie.</p>
+
+<p>Ainsi vous voyez que les mêmes femmes florissent en Europe et à
+Madagascar. Quand nous leur faisons la cour, elles nous donnent leur
+main couverte de faveurs, et, la trouvant douce comme le velours, nous
+les épousons. Le n&oelig;ud conjugal formé, les mains deviennent griffes,
+la douce voix se change en sifflement furieux.</p>
+
+<p>Aston et moi nous nous mîmes à rire. De Ruyter oubliait vite
+l'engagement qu'il avait pris de faire d'une manière concise et
+dépourvue de toute réflexion le récit de l'histoire de Torra.</p>
+
+<p>De Ruyter comprit la cause de notre gaieté, car il reprit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Par le ciel, mes amis, ceci est une traduction littérale ou pour mieux
+dire l'imitation d'une comparaison faite par Torra. Écoutez donc ses
+propres paroles: «Dans sa jeunesse, une femme ressemble à une tortue
+verte; sa coquille est douce et souple; mais, dans sa vieillesse, elle<span class="pagenum"><a id="Page_313">[313]</a></span>
+est plus dure que du bois de fer. Mon père voulut calmer l'irritation de
+sa femme, sa peine fut perdue; alors, en homme prudent, il acheta une
+autre femme et eut d'elle trois beaux enfants.</p>
+
+<p>»La première épouse fut froissée, et elle ne permit pas à son mari
+d'introduire cette seconde femme dans la maison. Mon père ne discuta
+pas, il traversa la rivière et se bâtit une autre hutte. Là, il eut du
+bonheur; il fit de bonnes pêches et en vendit le produit aux blancs.
+Séparé de sa vieille femme, dont le fils était assez grand pour
+travailler, mon père leur donna un canot, un filet de pêche et une
+lance. Mais, aussi paresseux l'un que l'autre, la mère et le fils
+devinrent très-pauvres.</p>
+
+<p>»Je grandis et je fus un bon pêcheur, mon père m'aimait. Quelquefois je
+partageais avec mon père le poisson que j'avais pris, et lorsque ma
+journée avait été mauvaise, ne voulant pas qu'il en souffrît, je lui
+donnais des courses (petite coquille, argent des Indiens sauvages).
+Ayant appris que la place occupée par mon père était bonne, les blancs
+de l'île de France vinrent s'y établir. D'abord ils parlèrent doucement
+à mon père, qui ne voulut pas les écouter. Quand ils virent cela, ils se
+fâchèrent et bâtirent une place forte dans le champ où mon père
+cultivait son pain. Mon père n'était pas content; voyant son irritation,
+les blancs le tuèrent et prirent ma mère et mes s&oelig;urs pour en faire
+des esclaves.</p>
+
+<p>»Je me sauvai dans les montagnes et je me rendis à Nassi-Ibrahim. Là
+existe un très-brave peuple; il vole sur l'eau, c'est vrai, mais il ne
+fait point d'esclaves. Quand je leur dis que les blancs étaient venus
+tuer mon vieux père, ils dirent qu'ils étaient contents, parce que le<span class="pagenum"><a id="Page_314">[314]</a></span>
+vieillard avait eu tort d'établir un commerce avec les blancs; mais
+quand je terminai mon récit en ajoutant que ma mère et mes s&oelig;urs
+étaient devenues les esclaves des blancs, ils s'écrièrent:</p>
+
+<p>»&mdash;Ceci est mal, et nous allons tenir conseil.</p>
+
+<p>»Ils me dirent:</p>
+
+<p>»&mdash;Nous voudrions parler aux hommes blancs.</p>
+
+<p>»Un vieillard, qui était un ami de mon père, dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Non, il ne faut pas parler aux blancs: leurs paroles sont blanches
+comme le matin, mais leurs actions sont noires comme la nuit; il est
+inutile de les entendre: il faut les tuer, voilà tout.</p>
+
+<p>»Après un long entretien, l'assemblée se rendit aux conseils du sage
+vieillard. On arma de grands canots de guerre, et pendant la nuit cette
+petite armée traversa l'eau pour aller surprendre et attaquer les
+blancs. Il n'y avait pas de lune, pas d'étoiles, et la nuit était
+sombre.</p>
+
+<p>»&mdash;J'aime la nuit sombre, dit le sage vieillard, parce que les blancs
+ont peur de l'obscurité, parce qu'ils n'aiment à se battre que sous les
+rayons du soleil. L'homme noir est un hibou qui voit pendant la nuit;
+mais eux, ils sont semblables aux coqs d'Inde sauvages, qui ne voient
+rien; leurs tonnerres ne frappent pas.</p>
+
+<p>»Les hommes blancs étaient en réjouissance; car c'était le grand jour de
+leur bon esprit, et ils étaient tous ivres dans la maison des pauvres
+noirs. Quand nous ne les entendîmes plus chanter, nous descendîmes la
+montagne. Ils dormaient autour des débris d'un festin; nous les tuâmes
+tous.</p>
+
+<p>»Mes amis prirent ce qu'ils trouvèrent, et ils me dirent adieu.<span class="pagenum"><a id="Page_315">[315]</a></span></p>
+
+<p>»Je souffrais de rester dans les lieux où était mort mon père. Je pris
+ma mère et mes s&oelig;urs avec moi, et nous allâmes de l'autre côté de
+l'eau, dans la première maison de mon père.</p>
+
+<p>»Mon frère aîné parut très-chagrin de la mort de mon père, et nous fûmes
+bientôt de très-bons amis. Je travaillais pour tous, mais je travaillais
+seul; car mon frère s'absentait souvent, et il ne disait pas où il
+allait.</p>
+
+<p>»Quatre lunes après la destruction des blancs qui avaient tué mon père,
+je me rendis à Nassi-Ibrahim pour voir le vieillard, car il était bon,
+et son âge commandait le respect. Quand je rentrai à la maison, je n'y
+trouvai personne, et cependant l'heure du repos était venue. Enfin,
+après de grandes recherches, je découvris mon frère couché dans le champ
+et presque mort de douleur.&mdash;Les Marratti, me dit-il d'une voix
+frémissante, sont venus; ils ont pris ta mère et mes s&oelig;urs, et comme
+la vieille mère les suppliait d'avoir pitié, et comme elle ne valait pas
+grand'chose, ils l'ont tuée. Maintenant, continua mon frère avec une
+poignante expression de souffrance répandue sur tous ses traits, faisons
+du feu pour brûler le corps de cette pauvre femme.</p>
+
+<p>»Nous le fîmes en pleurant.</p>
+
+<p>»&mdash;Les larmes ne sont pas utiles, me dit mon frère, elles ne feront
+point revenir les femmes.</p>
+
+<p>»&mdash;Pourquoi les Marratti ne t'ont-ils pas pris? demandai-je à mon
+frère.<span class="pagenum"><a id="Page_316">[316]</a></span></p>
+
+<p>»&mdash;Ah! me dit-il, je courais sur la montagne et ils ne m'ont pas vu.</p>
+
+<p>»&mdash;Je vais aller demander conseil au sage vieillard de Nassi-Ibrahim,
+dis-je.</p>
+
+<p>»&mdash;Non, Torra; le peuple est pauvre et il ne vend ni n'achète
+d'esclaves. Mais les Marratti de Saint-Sébastien sont un très-grand
+peuple, et il a beaucoup d'esclaves. Parmi les Marratti il y a des
+hommes qui sont bons, allons les trouver; un d'eux est frère de ma mère:
+il nous fera rendre ce que nous avons perdu, car il m'aime. Allons-y.</p>
+
+<p>»Je partis avec mon frère.»</p>
+
+
+<hr class="c15"/>
+<p class="center">FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE</p>
+
+<hr />
+<p class="center"><small>Paris.&mdash;Imprimerie de <span class="smcap">Édouard Blot</span>, rue Saint-Louis, 46, au Marais.</small></p>
+
+<div class="p4 footnotes"><h3>Note</h3>
+<div class="footnote"><p><a id="footnote_1" href="#fnanchor_1" class="label">[1]</a>Drapeau des marins anglais</p></div></div>
+
+<div class="p4 tnote"><h3>Notes de transcription</h3>
+<p>Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées. La graphie
+ancienne (complétement, poëte, remercîment, teté, etc.) a été conservée.
+Nous croyons également que&nbsp;:</p>
+
+<ul>
+<li>«<a href="#prendre">prendre</a>» devrait se lire «pendre»;</li>
+
+<li>«<a href="#Gaspart_1">Gaspart</a>» devrait se lire «Gosport»;</li>
+
+<li>«<a href="#jajaux">jajaux</a>» devrait se lire «joyaux»;</li>
+
+<li>«<a href="#revetit">revêtit</a>» devrait se lire «revête»;</li>
+
+<li>«<a href="#mauricauds">mauricauds</a>» devrait se lire «moricauds».</li>
+</ul>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 1/3, by
+Edward John Trelawney
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 1/3 ***
+
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+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
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+
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+
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