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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/38400-8.txt b/38400-8.txt new file mode 100644 index 0000000..72febfe --- /dev/null +++ b/38400-8.txt @@ -0,0 +1,9347 @@ +Project Gutenberg's Un Cadet de Famille, v. 1/3, by Edward John Trelawney + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un Cadet de Famille, v. 1/3 + +Author: Edward John Trelawney + +Editor: Alexandre Dumas + +Translator: Victor Perceval + +Release Date: January 11, 2012 [EBook #38400] +[Last updated: April 28, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 1/3 *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + + + + + + + COLLECTION MICHEL LÉVY + + + OEUVRES COMPLÈTES + D'ALEXANDRE DUMAS + + + PARIS.--IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS + + + + + UN + CADET DE FAMILLE + + TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL + + PUBLIÉ PAR + ALEXANDRE DUMAS + + + --PREMIÈRE SÉRIE-- + + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS + RUE VIVIENNE, 2 BIS + + 1860 + Tous droits réservés + + + + + MON CHER ÉDITEUR, + +Lisez le roman, les mémoires, les aventures, la _chose_ enfin que je +vous envoie, et que je viens de publier dans _le Mousquetaire_, sous le +titre du _Cadet de famille_. + +Ce sont les aventures de jeunesse du fameux pirate Trelawnay, ami de +lord Byron. + +Il y avait autrefois un libraire modèle qu'on appelait Dumont. Il fut +alors ce qu'est aujourd'hui Cadot, l'étoile du cabinet littéraire dans +le ciel de la librairie. Ils sont d'ailleurs les deux bouts d'une ligne +d'horizon qui aboutit à moi. Dumont fut mon premier, Cadot sera +probablement mon dernier libraire. J'allai un jour, je ne sais pourquoi, +dans la librairie de Dumont. Il y a bien longtemps de cela, mon cher +Éditeur: il y a quelque chose comme trente ans. Je faisais _Henri III_. + +--Lisez donc cela, me dit Dumont en me remettant trois volumes dans la +main, c'est amusant en diable. + +--Qu'est-ce que c'est que cela, Dumont? + +--Un livre que je viens de faire traduire. + +Je n'avais pas une énorme confiance dans le goût littéraire de Dumont, +qui venait de refuser d'imprimer mon premier volume, les _Nouvelles +contemporaines_. J'ouvris donc son livre, je dois le dire, avec une +certaine nonchalance. + +J'y fus pris; je lus le livre de la première à la dernière page. + +D'autres y furent pris comme moi, sans doute, car lorsque, vingt-six ou +vingt-huit ans après, voulant relire ce livre, qui m'avait tant plu +pendant ma jeunesse, j'allais écrire mon enfance: ce que c'est que +d'être vieux! je ne le pus retrouver. + +J'eus alors l'idée de le faire traduire, et de le publier dans _le +Mousquetaire_. Je m'adressai à un de mes amis, garçon fort habile et que +j'aime beaucoup, nommé Victor Perceval, et je le chargeai de ce travail. + +Ce travail accompli, à ma grande satisfaction, je le publiai dans _le +Mousquetaire_. + +Publiez-le à votre tour, mon cher Éditeur; mettez-le dans votre +collection, et je vous promets qu'il ne la déparera en aucune façon. + + Tout à vous. + A. DUMAS. + 20 août 1856. + + + + + + UN + +CADET DE FAMILLE + + + + +I + + +Ma naissance est mon premier malheur. Je suis venu au monde dénoncé +comme un vagabond, quoique je fusse le cadet d'une famille fière de son +antiquité. Dans une telle maison, mon inopportune arrivée fut à peu près +accueillie comme celle des jeunes loups, sur la tête desquels le bon roi +Edgard avait mis un prix, à l'époque de l'invasion de ces animaux, qui +infestèrent de leur désolante présence les années de son règne. + +Mon grand-père était général. À sa mort, il ne laissa à l'auteur de mes +jours, son fils unique, qu'un nom sans tache et des protections dans la +carrière qu'il avait parcourue. La nature avait été plus généreuse à +l'égard de mon père, en lui prodiguant toutes les qualités extérieures +qui mènent à la fortune plus promptement encore que le travail, le +courage et la vertu. Il était jeune, beau, spirituel, et avait des +manières gracieuses, simples et distinguées. La jeunesse de mon père ne +se signala par aucun fait remarquable; il menait la vie aventureuse et +galante des jeunes gens de l'époque. Le vin, les femmes, la cour et le +camp formaient le théâtre de ses exploits, mais il jouait parfaitement +son rôle. + +À l'âge de vingt-quatre ans, il devint amoureux d'une douce et charmante +jeune fille. Ses pensées prirent alors une nouvelle direction, et en +apportant un peu de régularité dans le désordre de sa vie, elles +calmèrent l'effervescence de son goût effréné pour les plaisirs. + +Mon père découvrit bientôt que la jeune fille partageait son amour (car +il était savant dans l'étude des sentiments du coeur), que le seul +obstacle qui s'opposait à leur union était la fortune. Leurs familles, +non leurs espérances d'avenir, se trouvaient égales: car la jeune fille +était pauvre, et l'ambition de mon père aurait pu, en dirigeant sa +conduite, le faire arriver à une brillante fortune. Mais la jeunesse et +l'amour ne calculent pas, et l'argent, les contrats, les douaires, sont +des mots dont ils n'apprécient nullement la valeur; puis, lorsque ce +sentiment se révèle pour la première fois, il est trop sincère, trop +vif, trop passionné pour être retenu par l'intérêt personnel. Intérêt +sordide, qui, à une certaine époque de la vie, se trouve si bien mélangé +à tous les sentiments, qui les fait naître et mourir à l'aide d'un +chiffre. Des passions nobles et généreuses, animées par le premier +amour, impriment souvent sur le caractère incertain et irrésolu de la +jeunesse une stabilité que le temps ne peut pas tout à fait détruire. +Plût au ciel que mon père eût uni sa destinée à celle de cette charmante +femme, car son mérite et sa constance ont résisté aux épreuves du temps +et de ses vicissitudes! + +Pendant que mon père essayait de vaincre les difficultés matérielles qui +s'opposaient à son mariage, il lui fut soudainement ordonné de partir +pour l'Ouest avec son régiment. + +Pensant que leur séparation ne serait que momentanée, les deux jeunes +gens se dirent adieu, comme tous ceux qui se trouvent dans la même +situation, avec des larmes et des serments de fidélité éternelle; et +quoique mon père fût un soldat joyeux et galant, il s'éloigna avec +l'accablement du regret, et fit honneur à ses promesses pendant trois +mois entiers. + +Pour célébrer sa nouvelle dignité, le shérif du comté où mon père était +en garnison donna un bal à ses administrés. + +Mon père y fut invité, ainsi que les premiers officiers de son grade, +car il était capitaine. + +Les honneurs de la soirée étaient faits par la fille du riche gentleman. +Celle-ci était le bonheur, l'idole et l'unique héritière de son père. À +l'ouverture du bal, le shérif engagea sa fille à choisir pour cavalier +l'homme le plus haut placé dans le monde par ses distinctions sociales: +la jeune personne répondit qu'elle n'accorderait cette faveur qu'au plus +charmant, et tendit la main à mon père. Cette flatteuse préférence +enivra l'orgueilleux capitaine, car elle attira sur lui l'attention +générale, et le brillant officier fut dès ce moment le sujet de toutes +les causeries. Dès lors une modification complète s'opéra dans les idées +de mon père, et lui fit concevoir des désirs que, sans cet événement, il +n'eût jamais soupçonnés. + +La fille du shérif avait vingt-huit ans, les traits prononcés, la +tournure sans grâce. Ses gestes, ses allures et le son de sa voix +avaient quelque chose de masculin et de peu agréable; mais elle était +riche, et en parant ses imperfections des splendeurs de la fortune, elle +les rendait intéressantes. + +Naturellement, ou par l'exemple du monde, mon père était très-égoïste. +Son ambition, prenant un nouveau point de départ, lui fit abandonner le +chemin de l'amour et considérer la richesse et la beauté comme des dons +semblables. Les constantes attentions de l'héritière, en élevant mon +père au-dessus de ses rivaux, lui donnèrent encore le désir de les +vaincre complétement par l'éclat d'une triomphante victoire, et ceux +dont il avait autrefois envié le sort devinrent alors jaloux de lui. + +Ce dernier succès fut le voile sous lequel disparurent les vivants +souvenirs de sa première affection; car son premier amour passa bientôt +dans son esprit à l'état de folie de jeunesse. L'or devint son unique +idole, car il avait cruellement ressenti les humiliantes souffrances de +la pauvreté. Il prit donc la résolution de sacrifier son coeur au dieu +de la fortune, et n'attendit plus qu'un instant favorable pour dévoiler +son apostasie envers l'amour. Il appelait sa conduite prudence, +sagesse, nécessité, essayant ainsi d'en dissimuler le cruel et froid +égoïsme. Ses lettres à l'aimante jeune fille si lâchement trahie +devinrent moins longues, moins expansives, moins tendres; l'intervalle +entre chaque jour de cette correspondance fut d'une interminable +longueur; puis enfin elle cessa tout à fait, et la pauvre enfant fut +entièrement convaincue de son abandon. Elle pleura ses illusions, son +bonheur et sa jeunesse à jamais flétrie par d'inconsolables regrets; car +la malheureuse fille resta fidèle aux serments violés par le trompeur +oublieux. + +Mon père consacra donc tous ses loisirs à sa nouvelle conquête, et finit +par lui donner son nom. Mais pourquoi nous arrêter ainsi sur un +événement si commun dans le monde? N'arrive-t-il pas journellement que +nous jetons loin de nous la vertu et la beauté, pour prendre la laideur +et la richesse, quoique ce soit le diable qui nous les donne? + +Une fois initié aux affaires embrouillées du shérif, mon père découvrit +que la fortune de sa femme était des plus médiocres. Désespéré de s'être +si aveuglément laissé éblouir par les luxueuses apparences d'une fausse +splendeur, il rentra au régiment avec la conscience peu satisfaisante +d'avoir mérité sa punition. Non-seulement par l'excès des exigences de +la dame, mais encore pour continuer la parade de son élévation, il +dépensa en bals et en festins une bonne partie de la dot, et six mois +après mon père quittait l'armée sous le faux prétexte d'une maladie de +poitrine, mais véritablement pour se retirer à la campagne et y végéter, +en attendant mieux, dans les privations d'une tardive et sévère +économie. + +Le savant Malthus n'avait pas encore éclairé le monde, et chaque année +mon père enregistrait à contre coeur dans la Bible de la famille la +naissance d'un fardeau vivant. Des dépenses inévitables le fatiguèrent +tellement, qu'il s'attrista et perdit le courage de tâcher d'y pourvoir. +Sur ces malheureuses entrefaites, un legs lui fut laissé, et, en +relevant son affaiblissement moral, cette bonne fortune augmenta, s'il +était possible, son système d'économie et ses désirs d'amasser de +l'argent. + +Cette avare occupation devint alors l'unique emploi de son temps; il y +concentra toutes ses facultés, et fut enfin ce que l'on appelle un homme +prudent. Si un pauvre parent se hasardait à venir demander à mon père +l'appui d'un secours, il lui était refusé au milieu de phrases sonores +qui élevaient au-dessus de toute considération les devoirs qu'il avait à +remplir envers sa femme, et les nécessités sans cesse renaissantes d'un +essaim d'enfants dont le chiffre n'était pas encore arrêté. + +Plus la fortune de mon père prenait d'accroissement, et plus il +s'entourait des apparences de la misère, plus il criait contre le prix +déraisonnable de toutes les denrées. Son avarice, en ne se relâchant +jamais que pour lui-même, mettait dans sa tête des idées absurdes. +D'abord il se persuadait et essayait de persuader aux autres qu'il était +au-dessus de ses moyens de nous envoyer en pension, parce que +l'éducation coûtait bien au delà de sa valeur; il partait de là pour +prouver encore que ses études à Westminster ne lui avaient été ni +utiles ni agréables, et n'avaient apporté aucun changement à la +direction de sa vie, puisqu'il n'avait point relu les livres grecs et +latins qu'il avait été forcé d'y apprendre. + +Cependant, disait-il, je ne suis ni plus sot ni plus ignorant qu'un +autre: tout ce que l'on doit savoir, c'est la valeur de l'argent, les +avantages qu'il procure et la nécessité d'en amasser beaucoup; la +science vient quand on en a besoin. Car il croyait peut-être à la +doctrine du talent inné, en trouvant qu'il n'était nécessaire de +s'instruire qu'au moment de faire le choix d'une profession. Comme il me +destinait, ainsi que mon frère, à celle des armes, nos études devaient +se borner à la plus légère superficie de toutes les sciences. Mon père +détestait les superflus onéreux; d'ailleurs il avait observé dans son +régiment que ceux qui étaient instruits étaient les plus niais et les +plus pédants, et que la profondeur de leur érudition ne les avançait pas +d'une ligne dans la carrière militaire. + + + + +II + + +Mon frère James, garçon à peu près de mon âge (nous étions entre neuf et +dix ans), avait un caractère doux, inoffensif, généreux. Il ne se +plaignait jamais de la tristesse de notre vie, mais il en souffrait +passivement. Quant à moi, j'étais sans cesse grondé par mon père, car, +en suivant les caprices de mon imagination, je me révoltais violemment +contre le frein qu'il voulait y mettre, et les entraves de sa volonté, +le transport de ses furieuses colères ne servaient qu'à augmenter mon +vif penchant pour l'indiscipline. Entre les mille rigueurs qui bornaient +l'étroit horizon de notre liberté, il en était une que je n'ai jamais pu +admettre: celle de nous promener dans le jardin sans jamais en franchir +les allées. + +Mon frère se soumettait tranquillement à cette règle, tandis que +j'allais chercher une compensation à ce plaisir restreint en maraudant +dans les propriétés voisines, d'où je revenais les mains et les poches +remplies de racines, de fruits et de fleurs. En outre de la monotone +promenade du jardin, nous avions celle plus monotone encore d'une route +peu fréquentée qui longeait la maison, et pendant que le pacifique James +arpentait lentement l'espace fixé, je grimpais sur les collines, et là, +riche de mes frauduleuses récoltes, je passais une grande partie du jour +mangeant, dormant, rêvant, sans être préoccupé une seule minute de +l'accueil qui attendait mon retour. + +À la nuit tombante, j'abandonnais ma solitude aérienne pour les eaux +bleues du lac dans lequel j'appris à nager. Les coups qui célébraient +mes rentrées nocturnes ne changeaient rien à mes projets pour le +lendemain, car je les réalisais avec autant d'insouciance pour leurs +mauvais résultats que j'avais, avec la même perspective, réalisé ceux +de la veille. Je détestais les réprimandes, les sermons, les maîtres, +les curés, enfin tous ceux qui se prétendent sages et qui ne sont +qu'ennuyeux. + +Loin d'intimider mes passions et de les contraindre, la cruelle sévérité +de mon père ne faisait qu'en décupler les forces, et je recherchais +toujours et plus avidement que les autres les actions dangereuses à +tenter ou qu'il m'était défendu de faire; car c'était précisément celles +qui s'emparaient avec le plus de force de mon esprit, et j'étais +incapable de résister à cet entraînement qui me poussait à la +désobéissance avec une joie d'esclave emporté par le courant d'une +révolte. + +Si, à la place de ses brutales remontrances, mon père m'eût témoigné un +peu d'affection ou même un semblant d'amitié, je serais resté doux et +gentil, comme je l'étais aux premiers jours de mon enfance. Mais les +privations, les coups, les pénitences aigrirent mon caractère; et ce +sont les seules preuves d'amour paternel dont je puisse me souvenir. + +Mon père possédait depuis fort longtemps un affreux corbeau, pour lequel +il avait, malgré sa sécheresse de coeur, une profonde amitié. Ce +corbeau, qui était vieux, laid, sale, boiteux, passait sa vie à rôder +solitairement dans le jardin, et détestait les enfants, car lorsque nous +apparaissions à la porte il accourait vers nous en jetant des cris de +fureur et nous chassait de son domaine. Bien certainement je ne lui +eusse jamais disputé la possession de ce territoire, s'il n'eût mis +tant de méchanceté à en constater les droits. Mais le sauvage égoïsme +de cette odieuse bête, soutenu par mon père, nous la faisait considérer +comme le second tyran du logis. + +Il était hideux à voir; sa démarche chancelante sur des pattes roidies +par les années et aussi dures que l'écorce d'un liége, son regard lourd +et faussement engourdi donnaient à son approche quelque chose +d'effrayant. Mon frère en avait peur: quant à moi, il ne m'inspirait +qu'un invincible dégoût. L'affreuse bête passait la moitié du jour +couchée au soleil, sur la crête d'un mur contre lequel était appuyé un +des pruniers du jardin et le plus productif. La privation de ces prunes +délicieuses, dont le corbeau défendait énergiquement la possession, +augmenta notre haine et nous fit enfin, épuisés de patience, concevoir +le projet de nous en rendre maîtres. + +Avant d'en arriver à de trop vives représailles, nous essayâmes de le +déloger amicalement, d'abord par des offres de fruits, de viandes qu'il +aimait, puis enfin par de douces paroles. + +Mais tout échoua devant l'impassible regard d'un oeil flasque et +vitreux. L'entêtement raisonné de la méchante bête, qui semblait deviner +nos désirs, l'impossibilité de satisfaire ces désirs et la rage de nous +voir vaincus nous rendirent tout à fait furieux. Nous eûmes alors +recours aux procédés qu'on employait si souvent envers nous, procédés +sans réplique, qui étaient de rosser d'importance la maligne bête. Mais +nous étions trop faibles pour agir avec efficacité sur sa vieille +carcasse, car les pierres et les coups de bâton l'atteignirent à peine; +il fallait y renoncer et attendre une meilleure occasion. Le soir de la +bataille, je demandai justice au jardinier en lui exposant nos griefs +contre le corbeau; mais, dans la crainte de déplaire à son maître, le +jardinier nous donna tort et se moqua de notre gourmandise. + +Le lendemain de cette orageuse journée, en jouant sur la route avec la +petite fille d'un de nos voisins, je fus entraîné à lui offrir des +fruits, car, ayant soif, elle voulait nous quitter, et son départ eût +suspendu nos plaisirs. Sans être vus, même de mon père, nous entrâmes +tous les deux dans le jardin avec l'intention de remplir clandestinement +nos poches de poires. Mais au moment où, joyeux de notre mystérieuse +escapade, nous commencions notre récolte, le corbeau fondit sur nous et +saisit la petite fille par la manche de sa robe. Éperdue d'épouvante et +trop effrayée pour se débattre, la pauvre enfant jeta un cri d'angoisse, +auquel je répondis en me précipitant sur le corbeau. + +À mon approche, le monstre tourna sa fureur contre moi, et son bec de +fer mordit violemment ma main, à laquelle il se cramponna. Mais, +insensible à la douleur, car la colère de voir couler les larmes de ma +compagne, que j'aimais tendrement, m'avait rendu furieux, je saisis le +corbeau par le cou, et le forçant de lâcher prise, je le frappai +violemment contre l'arbre. Mais cette dure secousse ne semblait lui +faire aucun mal. Son corps rebondissait comme une balle élastique, et +son regard restait terne et froidement féroce. Nous combattîmes ainsi +pendant quelques minutes, et ses efforts pour échapper à l'énergique +pression de mes mains, trop faibles pour le contenir, me causèrent de +vives douleurs. J'étais évidemment moins fort que lui, et j'allais +succomber. + +--Si j'appelais le jardinier? me demanda l'enfant, dont l'effroi avait +suspendu les larmes. + +--Non, car il dirait à mon père que nous avons pris des poires. Je vais +prendre ce lâche oiseau; donne-moi ta ceinture. + +La petite fille me tendit le ruban bleu qui retenait les plis de sa +robe, et je réussis, malgré mes blessures, à l'attacher au cou de notre +ennemi. Après avoir grimpé sur l'arbre, j'attachai le ruban à une +branche, et nous eûmes le plaisir de voir le corbeau à la portée de nos +coups et dans l'impossibilité de se défendre. + +Nous commencions à peine à prendre notre revanche, lorsque mon frère +arriva vers nous. La vue de mes blessures, dont il ne comprit la cause +qu'en apercevant lié comme un criminel celui qui les avait faites, +changea vite sa tristesse en joie, et il nous aida à assaillir le +corbeau d'une volée de pierres. + +Quand nous fûmes fatigués de ce divertissement, et que, d'après +l'immobilité de l'oiseau, nous le jugeâmes mort, je remontai sur +l'arbre, et je repris le ruban de notre petite amie. Le corbeau détaché +tomba au pied du poirier. Pour compléter notre triomphante victoire, mon +frère prit une branche de sureau et le frappa encore violemment sur la +tête, quand tout à coup,--à notre grande surprise et surtout à notre +grande consternation,--l'infernal oiseau s'élança dans l'air en jetant +un cri aigu. Mais sa méchanceté fut sa perte; car après avoir tournoyé +un instant au-dessus de nous, il dirigea son vol oblique contre mes +regards, levés vers lui, et auxquels il préparait un aveuglant coup de +bec. Je le saisis par ses ailes en criant à mon frère de ne pas fuir, +car la terreur l'avait jeté à vingt pas de moi, et nous emprisonnâmes de +nouveau notre invincible ennemi. Mais il était enfin comme anéanti. Son +regard terrifiant se voilait des ombres de la mort, le sang coulait de +son bec entr'ouvert et ses ailes battaient la terre. J'avais le pied sur +sa queue à moitié arrachée, et cependant l'expirante bête employait +encore son dernier souffle à la conservation de sa vie. J'étais aussi +ensanglanté que le corbeau, qui mourut enfin sous nos piétinements. + +Nous lui attachâmes une pierre au cou, afin de cacher son corps et notre +impardonnable crime dans la profondeur de l'étang. Ce duel est le +premier et le plus redoutable que j'aie jamais eu. Je le raconte, +quoiqu'il soit puéril, non-seulement parce qu'il s'est fortement imprimé +dans ma mémoire, mais ensuite parce que la revue de ma vie m'a prouvé +qu'il fut l'anneau auquel se sont liées toutes mes actions. Cet +événement est une preuve que, jusqu'à une certaine limite, je puis +supporter les ennuis et les vexations, mais qu'une fois révolté contre +ma chaîne, je la brise sans souci, sans crainte, sans arrière-pensée, +sans réflexion surtout. Je vois le but, je le saisis sans regarder ni en +avant ni en arrière. + +Cette brusque révélation d'une nature fort patiente, mais inexorable +dans la démonstration de sa force trop longtemps contenue, est un grand +défaut, et ce défaut m'a donné de vifs, de profonds remords; car j'ai +tué sans justice, par violence, dans des circonstances où les +corrections eussent été suffisantes. En commettant une action que mon +emportement me faisait trouver naturelle et justiciable, ceux qui en +souffraient ou qui vivaient avec moi la considéraient comme une horrible +vengeance. + + + + +III + + +D'après le règlement établi dans notre famille par les convictions de +mon père sur l'inutilité de l'enseignement précoce, on nous laissa +jusqu'à l'âge de dix ans sans nous apprendre à lire. + +J'étais à cette époque d'une taille élancée, grand, maigre, gauche dans +tous mes mouvements, surtout en présence de mon terrible père. + +En me voyant si rapidement atteindre la stature d'un adolescent, ma +famille commença à entrevoir la nécessité de me mettre au collége, et on +s'occupa journellement à discuter l'instant précis de ce départ et du +choix à faire de la maison d'enseignement. + +Comme mes parents n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur la solution +de ces importantes affaires, elles traînèrent en longueur, et ne se +seraient peut-être jamais résolues si un événement puéril, et même +trivial, n'était venu couper court à toutes leurs discussions. + +La fatigante oisiveté qui absorbait lentement les longues heures du +jour, en laissant mon esprit occupé à la recherche des distractions, me +conduisait naturellement à mal faire, et cela parce que je ne savais que +faire. + +Un jour donc, excédé d'ennui et de désoeuvrement, j'entrai au jardin, +malgré la défense que nous avions reçue de ne jamais y reparaître, +éternelle expiation de la mort du corbeau. Mon frère m'avait suivi. Je +grimpai lestement sur un pommier, et nous nous amusâmes, moi à lui jeter +des pommes, lui à riposter à mes agaceries par la dégringolade de celles +qu'il atteignait avec des projectiles. Au milieu de l'animation d'un +plaisir qui provoquait nos éclats de rire, nous fûmes violemment +interrompus par cette foudroyante exclamation: + +--Ah! les voleurs! + +C'était la voix de mon père. + +James voulut s'enfuir, mais, pris par l'oreille, il fut contraint +d'attendre que mon père m'eût jeté en bas de l'arbre. Lorsque nous nous +trouvâmes tous deux en sa possession, il nous dit d'un ton furieux: + +--Suivez-moi, brigands! + +Je m'attendais aux inévitables coups de canne dont mon père gratifiait +si généreusement nos épaules pour la moindre faute; mais il passa devant +la maison sans s'y arrêter, traversa la route et se dirigea vers la +ville. + +Nous marchâmes ainsi pendant une heure et sans échanger la moindre +parole. Moi, je suivis mon père d'un air bourru, tandis que le pauvre +James, ivre de peur, trébuchait à chaque pas, et, sans ma main qui +saisit la sienne, il serait infailliblement tombé de faiblesse et +d'épouvante. + +Arrivés à l'extrémité de la ville, mon père questionna un marchand assis +devant sa porte, et d'après la réponse qui lui fut faite, il se dirigea +d'un air superbe vers un sombre édifice entouré de hautes murailles. +Nous suivîmes automatiquement notre majestueux conducteur dans un long +passage, au bout duquel se trouvait une porte massive, lourde et chargée +de serrures comme celle d'une prison. Mon père frappa, le domestique qui +ouvrit nous fit traverser d'abord une immense salle remplie d'ombre et +d'une atmosphère glaciale, puis enfin il nous laissa dans un petit +parloir sévèrement et tristement meublé de quelques chaises. + +Après dix minutes d'une silencieuse attente, minutes dont l'anxieuse +longueur me parut éternelle, un petit homme parut. La tête de cet homme, +renversée en arrière, soit dans le dessein de relever par la fierté de +cette pose la médiocre apparence de sa frêle personne, soit par +l'habitude de regarder du haut en bas son interlocuteur en le toisant +comme une bête de somme, donnait à sa physionomie, à demi cachée sous de +grandes lunettes bleues, quelque chose de faux, de lâche et de +servilement bas. Les grandes boucles d'argent qui reluisaient sur ses +souliers, le col étroit qui emprisonnait son cou comme un carcan de fer, +ajoutaient à la première impression produite par son aspect un air +précis, froid et terriblement méthodique pour l'imagination d'un enfant. + +Le regard rapide de ses yeux de faucon, sous ses lunettes relevées, +tomba d'abord sur mon père, et, quand il nous eut également examinés, il +comprit sans doute le but de notre visite, car il avança une chaise à +mon père, et d'un signe brusque et impératif il nous engagea tous deux à +nous asseoir. + +--Monsieur, dit mon père après avoir répondu à la profonde salutation du +petit homme, vous êtes, je crois, monsieur Sayers? + +--Oui, monsieur. + +--Pouvez-vous disposer de deux places dans votre pension? + +--Certainement, monsieur. + +--Eh bien! répliqua mon père, maintenant, monsieur, voulez-vous vous +charger de ces indomptables vagabonds qui me rendent fort malheureux, +car il m'est impossible d'en obtenir respect et obéissance? Celui-ci, +continua mon père en me désignant, fait plus de mal, cause plus de +tourments et de discorde dans ma maison que ne le font ici, bien +certainement, vos soixante pensionnaires. + +En entendant ces paroles, le pédagogue remit ses lunettes sur le bout +pointu de son nez, et me regarda en dessous. Ses deux mains se +joignirent comme rapprochées par l'étreinte d'un bouleau correcteur, et +il jeta à mon père un coup d'oeil oblique. + +--Ce mauvais garçon, ajouta mon père, qui comprit l'éloquente réponse de +son interlocuteur, a un naturel féroce, sauvage; je le crois +incorrigible. + +Un petit ricanement déplissa les lèvres froncées du maître. + +--Incorrigible! s'écria-t-il en faisant un pas vers moi. + +--Oui, et tout à fait. Il montera un jour sur l'échafaud si vous ne +fouettez énergiquement le diable qu'il a dans le corps. Je l'ai vu +commettre ce matin un acte de déloyauté, d'insubordination, de félonie, +pour lequel il mérite la corde. Mais je me contente de satisfaire ma +juste fureur par son exil, et c'est, je vous assure, trop d'indulgence. +Mon fils aîné, que voici, est déjà gâté par les insinuations de ce +vaurien, dont il a eu la faiblesse de se faire le complice. Cependant il +y a plus à espérer de sa nature, qui est douce, tranquille, et que le +travail polira complétement. + +Quand mon père eut enfin achevé la longue énumération de nos crimes, +dont je supprime les trois quarts, il prit avec M. Sayers les +arrangements indispensables, nous recommanda encore chaleureusement à +toutes les rigueurs de sa domination et sortit du parloir sans même nous +regarder. + +Je souffris mortellement de cet insensible abandon, et je restai bouche +béante, immobile, terrifié, ne comprenant que trop la cruauté de la +conduite de mon père, qui nous arrachait sans commisération du lieu de +notre enfance, des bras de notre mère, dont il ne nous avait même pas +été permis de rencontrer le regard. Cet exil, ce pouvoir étranger, cette +maison à l'extérieur horrible, me causaient une si vive impression, que +je ne m'aperçus pas que j'étais poussé par M. Sayers dans une vaste et +triste cour, au milieu d'une quarantaine d'enfants. En les voyant tous, +grands et petits, se grouper autour de moi, en entendant leurs questions +déplacées, leurs rires moqueurs, je repris mes sens, et je souhaitai de +toutes les puissances de mon âme que la terre s'entr'ouvrît pour me +dérober à leur insolente inspection et à la misérable existence qui +m'était promise. + +Le coeur gonflé par les larmes que je n'osais répandre, je demandai +intérieurement au ciel, avec une énergie bien au-dessus de mon âge, la +fin de ma vie, et je venais d'atteindre à peine ma neuvième année! + +Eh bien! si à cette époque il m'eût été permis d'apercevoir l'avenir qui +m'attendait, je me serais brisé la cervelle contre le mur auquel je +m'appuyai, morne, stupide de chagrin, sans voix et sans regard. + +Le caractère tranquille et doux de mon frère le rendait capable de +supporter patiemment sa destinée; mais sa figure pâle et triste, mais +l'imperceptible tremblement de ses mains, la lourdeur de ses paupières, +la faiblesse de sa voix, montraient que, si nos souffrances étaient +dissemblables dans l'expression, elles avaient la même force et nous +oppressaient également le coeur. Quoique je me sois constamment trouvé +malheureux pendant mes deux années de collége, les douleurs qui +marquèrent le premier jour de mon installation se sont plus fortement +encore que les autres gravées dans mon souvenir. Je me rappelle que le +soir, au souper, il me fut impossible de porter jusqu'à mes lèvres, +tremblantes de fièvre, l'immonde nourriture qui nous fut servie en +portions d'une cruelle mesquinerie. + +Je ne trouvai un peu de soulagement que dans le misérable grabat qui me +fut assigné loin de mon frère, car déjà on nous séparait. + +Lorsque les lumières furent éteintes, et que les ronflements de mes +nouveaux camarades m'eurent laissé en pleine liberté, je me pris à +pleurer amèrement, et mon oreiller se mouilla de mes larmes. Si le +frôlement d'une couverture ou la respiration d'un dormeur éveillé +troublait le silence, j'étouffais vivement le bruit de mes sanglots; et +la nuit s'écoula dans l'épanchement de cette surabondante douleur. + +Je m'endormis vers le matin; mais cette heure de repos fut courte, car +au point du jour on m'éveilla brusquement, et sitôt habillé il fallut +descendre dans les salles d'étude. + +Les enfants élevés sous l'oppression brutale, cruelle et absolue d'un +maître sans coeur, perdent complétement les bons instincts qui gisent +au fond des natures en apparence les plus mauvaises. La brutalité leur +révèle leurs forces, les décuple pour le mal, en comprimant les efforts +généreux qu'elles pourraient leur faire entreprendre si elles étaient +doucement dirigées vers le bien. Mais la parole sans réplique d'une +volonté supérieure par ordre, et non par mérite, mais la froide cruauté +des punitions, souvent injustes, en aigrissant le caractère à peine +formé d'un enfant, étouffe ses bonnes dispositions, en donnant naissance +à la ruse, à l'égoïsme et au mensonge, car ce sont alors les seuls +moyens de défense qu'il puisse opposer à d'indignes traitements. + +Après le sonore appel de la cloche qui nous réunissait dans la salle, le +professeur parut, sa férule à la main. C'était encore, comme le maître +de la maison, un pédagogue du vieux temps, à l'air dur, à la physionomie +froide, revêche, ennuyée. Il avait aussi une croyance absolue dans +l'efficacité des coups, et la prouvait continuellement en les employant +dans toutes les circonstances où la sagesse de l'élève paraissait +douteuse. Cette pension, dans laquelle on n'entendait depuis le matin +jusqu'au soir que des cris, des pleurs, des murmures de rébellion et des +sanglots d'épouvante, ressemblait bien plus à une maison de correction +qu'à une académie de sciences; et quand je songeais aux recommandations +qu'avait faites mon père de ne point m'épargner la verge, je sentais +dans tout mon corps un vif tressaillement, et mon coeur palpitait +d'effroi. + +Comme mon temps de pension a été, depuis le premier jusqu'au dernier +jour, une horrible souffrance, je suis obligé d'en raconter les détails, +non-seulement parce qu'elle a cruellement influé sur mon caractère, mais +encore parce que ces rigueurs des maisons d'enseignement, quoique bien +modérées aujourd'hui, sont cependant encore commises à la sourdine sur +les enfants pauvres, ou qu'un motif de haine particulière livre à la +tenace rancune d'un professeur. + +Pour suivre à la lettre les ordres de mon père, on me fouettait tous les +jours, et à toutes les heures une volée de coups de canne m'était +administrée. Je m'étais habitué si bien à ces horribles traitements que +j'y étais devenu insensible, et que les heureuses améliorations qu'ils +apportèrent dans mon caractère furent de le rendre entêté, violent et +fourbe. + +Mon professeur proclama enfin que j'étais l'être le plus sot, le plus +ignare et le plus incorrigible de la classe. Sa conduite à mon égard +prouvait et motivait la vérité de ses paroles. Car ses plus terribles +punitions ne faisaient naître en moi qu'un âcre ressentiment, sans même +m'inspirer le désir de m'y soustraire par un peu d'obéissance. J'étais +devenu non-seulement insensible aux coups, mais à la honte, mais à +toutes les privations. Si mes maîtres se fussent adressés à mon coeur, +si le sentiment de ma dégradation intellectuelle m'eût été représenté +avec les images du désespoir que je pouvais répandre dans la vie de ma +mère, mon esprit se fût plié à des ordres amicalement grondeurs; mais la +bonté, la tendresse étaient bien inconnues à des êtres qui martyrisaient +sans pitié un misérable enfant. Et, sous le joug du despotisme sauvage +qui me courbait comme un esclave exécré, j'ajoutai à tous les mauvais +instincts de ma nature, si indignement asservie, une obstination contre +laquelle se brisaient toutes les volontés. + +Je devins encore vindicatif, et, par d'injustes représailles, brutal et +méchant envers mes camarades, sur lesquels je déchargeais ma colère... +La peur me gagna non leur amitié, mais leur respect, et si je n'étais +pas supérieur à tous par mon application ou mes progrès dans l'étude, je +l'étais du moins par la force corporelle et par l'énergie de ma volonté. +J'appris ainsi ma première leçon, de la nécessité de savoir se défendre +et ne compter que sur soi-même. À cette rigide école mon esprit gagna +une force d'indépendance que rien ne put ni comprimer ni affaiblir. Je +grandissais en courage, en vigueur d'âme et de corps, dans mon étroite +prison, comme grandit, malgré le vent destructeur des tempêtes, un pin +sauvage dans la fente d'un rocher de granit. + + + + +IV + + +En augmentant de vigueur, mes forces corporelles me rendirent adroit et +leste dans tous les jeux et dans tous les exercices de la gymnastique. +J'acquis en même temps la malice, la finesse et la rouerie d'un singe. +Résolu à ne jamais rien apprendre, je réservais pour le plaisir toute la +vivacité, toute la fougue de mon esprit; je dominais si entièrement mes +camarades, qu'ils me choisirent pour chef dans tous leurs complots de +rébellion. Lorsque je fus certain de l'ascendant que j'avais sur eux, je +songeai à la possibilité de me venger de M. Sayers; mais, avant +d'arriver à lui, je voulus essayer ma puissance sur le sous-maître. +Après avoir fait un choix parmi les élèves les plus forts et les plus +intrépides, je leur communiquai mon intention, à laquelle ils +applaudirent avec des transports de joie et de reconnaissance. + +Tout bien projeté, discuté, arrangé, nous attendîmes la première sortie. + +Une fois par semaine, on nous faisait faire dans la campagne une longue +promenade, et le pédagogue désigné pour être le support de notre colère +était d'ordinaire le surveillant qui nous accompagnait. + +Le jour de sortie arriva le surlendemain, à la grande satisfaction de +notre impatience. Nous partîmes joyeusement pour la campagne, et le +maître arrêta notre course sous l'ombre d'un grand bois de chênes et de +noisetiers. Les élèves qui ignoraient le complot se dispersèrent dans le +taillis, tandis que ceux qui étaient initiés à la préparation de la +bastonnade attendirent le signal en armant leurs mains du bouleau +vengeur. Le sous-maître s'était solitairement assis, un livre à la main, +sous l'ombre d'un arbre. Nous approchâmes de lui en silence, et lorsque +la position de la bande en révolte m'eut assuré la victoire, je sautai +sur notre ennemi, que je maintins immobile en le saisissant par les +bouts de sa cravate nouée en corde. Au cri d'effroi et au geste violent +qu'il fit pour se dégager de ma furieuse étreinte, mes compagnons +tombèrent les uns sur ses jambes, les autres sur ses bras, et nous +réussîmes, après de prodigieux efforts, à le jeter sans défense sur le +gazon. Nous eûmes alors l'indicible plaisir de lui rendre largement les +coups que nous en avions reçus, entre autres un échantillon du fouet +dont il garda longtemps le visible souvenir. + +Je fus aussi insensible à ses cris, à ses prières et à ses plaintes, +qu'il l'avait été aux sanglots de mes souffrances et je laissai à demi +mort de rage, de honte, d'indignation et de douleur. + +À notre retour au collége, notre maître et pasteur (car M. Sayers était +ecclésiastique) resta stupéfait en entendant la narration de notre +conduite: il commença à comprendre jusqu'à quel point nous étions +irrités contre les règlements de sa maison, et de quels emportements la +colère nous rendait capables. L'idée terrible que le sous-maître lui +donna de ma violence éveilla la crainte que la sainteté de sa vocation +et de sa robe sacerdotale ne fût pas plus respectée que ne l'avait été +le grade de premier maître d'étude. M. Sayers comprit qu'ayant une fois +goûté les douceurs de la victoire, nous serions assez présomptueux pour +refuser nettement d'obéir à ses ordres, que le mauvais exemple de ma +rébellion et mon influence pernicieuse, en encourageant les élèves dans +l'indiscipline, nuiraient à son autorité, qui deviendrait alors de jour +en jour plus faible et plus chimérique. + +Ce châtiment si durement infligé au professeur confondit son esprit en +lui ouvrant les yeux sur la nécessité de prendre, pour préserver +l'avenir, des mesures fermes et décisives: il lui conseilla de faire un +exemple en me punissant sévèrement avant que je devinsse assez +audacieux pour comploter quelque méchanceté contre lui. Sa prévoyance et +ses précautions étaient trop tardives. + +À la classe du soir, le lendemain, M. Sayers entra, et s'assit sur +l'estrade à la place du maître. Quand il eut promené sur nous son oeil +de faucon, redressé ses lunettes, il m'appela d'une voix dure. Comme de +jeunes chevaux qui viennent d'apprendre tout nouvellement leur force et +leur pouvoir, les élèves bondissaient sur leurs siéges, et les +énergiques soufflets appliqués par les professeurs n'arrêtaient pas leur +turbulente agitation. J'escaladai mon banc, et je parus devant M. +Sayers, non pas comme autrefois, pâle, tremblant, mais le regard +hautain, le pied ferme, le front calme, et, par moquerie de la tenue de +mon juge, audacieusement renversé en arrière. L'air sévère du prêtre ne +me fit pas rougir. Mon oeil se fixa hardiment sur le sien, et +j'attendis son accusation avec arrogance. + +Après avoir froidement écouté le récit de ma faute, je répondis en +énumérant les griefs que j'avais à venger, et je plaidai, non pas ma +cause, mais celle de mes camarades. Sans attendre la fin de ma défense, +M. Sayers me frappa à la figure, et cela si violemment, que mes dents +s'entrechoquèrent. Je devins furieux, et par un effort soudain, plutôt +irréfléchi que calculé, je saisis le féroce directeur par les jambes, je +le renversai en arrière, et il tomba lourdement sur la tête. Les +professeurs accoururent à son secours, mais les élèves ne firent pas un +geste; ils ricanaient entre eux, attendant avec anxiété le résultat de +ma brusque revanche. Peu désireux d'être saisi par le sous-maître déjà +bâtonné, qui, entre la peur que je lui inspirais et ses devoirs envers +son chef, demeurait irrésolu, je m'élançai hors de la classe. + +J'avais pris depuis longtemps la détermination de quitter le collége; +l'invincible effroi que m'inspirait mon père avait toujours mis un +sérieux obstacle à ce projet. Mais en me promenant dans la cour du +pensionnat, je résolus de ne jamais y remettre les pieds, et de m'évader +le soir même. Depuis deux ans que duraient mes souffrances, elles +avaient tellement accablé ma patience, qu'il était impossible de songer +à la mettre plus longtemps à l'épreuve. J'étais désespéré, et par +conséquent sans espoir de résignation et sans peur de personne. + +Vers la nuit tombante, je reçus l'ordre par un domestique de rentrer +dans la maison; l'impossibilité d'un départ subit me contraignait +forcément à l'obéissance, et, après quelques minutes d'hésitation, je le +suivis sans réplique. + +Un des professeurs m'enferma sans mot dire dans une chambre élevée de la +maison, et, à l'heure du souper, on me donna un morceau de pain. C'était +un pauvre repas, mais celui que nous faisions ordinairement n'était pas +meilleur. + +Le lendemain, je ne vis que la servante; elle m'apporta encore la maigre +pitance du régime des prisonniers. + +Le soir de ce même jour, on me laissa, sans doute par inadvertance, un +bout de chandelle pour me coucher. + +Une idée affreuse me vint à l'esprit; mais elle ne fut point dictée par +un désir de vengeance: ce fut plutôt l'espoir de conquérir ma liberté. + +Je pris cette chandelle, et j'enflammai les rideaux de mon lit: le feu +se propagea rapidement, et sans même avoir la pensée de m'enfuir, je +regardais les progrès avec un plaisir joyeux et enfantin. + +Après avoir consumé les rideaux, le feu gagna le lit, la boiserie, les +meubles, et la chambre devint le centre d'un violent incendie. + +Je commençais à suffoquer de chaleur et d'étourdissement, car une +épaisse fumée obscurcissait par intervalles la brillante clarté des +flammes. Le domestique vint reprendre sa chandelle; à son entrée, le +vent s'engouffra par la porte et augmenta rapidement l'intensité du feu. + +--Georges, criai-je au domestique, dont la peur avait paralysé les +mouvements, vous m'avez dit que, malgré le froid, je me passerais de +feu; eh bien, j'en ai allumé un moi-même. + +Le valet me prit sans doute pour un démon, car il s'enfuit en jetant des +rugissements d'épouvante et d'alarme. On accourut; l'incendie fut +rapidement éteint, mais il avait entièrement dévoré les meubles. Je fus +transporté dans un autre appartement, et un homme resta toute la nuit +pour me surveiller. Cette précaution me rendit extrêmement fier, et +doubla, à mes yeux, la terrible crainte que j'inspirais. Cependant, +lorsque j'entendais appeler mon action sacrilége, blasphème, frénésie, +j'en restais un peu surpris, car je n'en comprenais pas le sens. On me +laissa entièrement seul pendant toute la journée, et, à mon grand +étonnement, je ne vis point mon révérend professeur; sans doute, il se +ressentait encore de sa chute sur la tête. Mes maîtres défendirent +expressément aux élèves de pénétrer jusqu'à moi, et cette recommandation +se montra encore plus sévère à l'égard de mon frère, auquel on assura +que j'étais un être maudit, et que mon contact serait sa perdition. + +Le lendemain de cette mémorable journée, je fus reconduit sous bonne +garde au domicile paternel. Fort heureusement pour mes épaules, mon père +était absent, car une fortune imprévue et considérable venait de lui +être léguée. + +À son retour au logis, il feignit d'ignorer la cause de mon renvoi du +collége; soit parce que son humeur morose s'était adoucie dans son +enchantement d'hériter, soit par mesure politique; toujours est-il qu'il +ne me parla nullement de mon aventure. + +Un jour, en sortant de table, il dit à ma mère: + +--Je crois, madame, que vous avez un peu d'influence sur l'indomptable +caractère de votre fils. Donnez-lui vos soins, je vous prie, car je suis +fermement résolu à ne jamais m'occuper de lui. S'il veut se conduire +raisonnablement, gardez-le ici, sinon il faut songer à lui trouver un +autre domicile. J'avais à cette époque à peu près onze ans. + +Après une assez vive discussion sur le prix fabuleux qu'avaient coûté +mes deux années de collége, mon père finit par conclure qu'il avait eu +bien tort de sacrifier tant d'argent, parce qu'il eût été tout aussi +bien de m'envoyer à l'école de la paroisse, à laquelle il était obligé +de contribuer. Et pour connaître le bénéfice que cet onéreux déboursé de +pension avait pu rapporter en savoir, il se tourna vers moi et me dit +brusquement: + +--Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris? + +--Appris? répondis-je en hésitant, car je craignais les suites de sa +question. + +--Est-ce la manière de répondre à votre père, lourdaud? Parlez plus +fort, et dites _monsieur_. Me prenez-vous pour un laquais? continua-t-il +en élevant sa voix jusqu'à un rugissement. + +Cette expression furibonde chassa de ma tête le peu de science que le +maître m'avait enseignée avec des coups et des punitions abominables. + +--Qu'avez-vous appris, canaille? redit mon père, que savez-vous, +imbécile? + +--Pas grand'chose, monsieur. + +--Parlez-vous latin? + +--Latin? monsieur, je ne sais pas le latin. + +--Vous ne savez pas le latin, idiot? comment, vous ne le savez pas? mais +je croyais que vos professeurs ne vous enseignaient que cela. + +--Autre chose encore, monsieur, le calcul. + +--Eh bien! quels progrès avez-vous faits en arithmétique? + +--Je n'ai pas appris l'arithmétique, monsieur, mais le calcul et +l'écriture. + +Mon père avait l'air encore plus stupéfait que grave. Cependant, malgré +l'étrangeté de ma réponse, il continua son interrogatoire. + +--Pouvez-vous faire la règle de trois, sot que vous êtes? + +--La règle de trois, monsieur? + +--Connaissez-vous la soustraction, nigaud? répondez-moi: ôtez cinq de +quinze, combien reste-t-il? + +--Cinq et quinze, monsieur; et, comptant sur mes doigts, en oubliant le +pouce, je dis: cela fait... dix-neuf. + +--Comment, sot incorrigible, s'écria furieusement mon père, comment! +Voyons, reprit-il avec un calme contraint, savez-vous votre table de +multiplication? + +--Quelle table, monsieur? + +Mon père se tourna vers sa femme et lui dit: + +--Votre fils est complétement idiot, madame; il est fort possible qu'il +ne sache seulement pas son nom; écrivez votre nom, imbécile. + +--Écrire, monsieur; je ne puis pas écrire avec cette plume, car ce n'est +pas la mienne. + +--Alors, épelez votre nom, ignorant, sauvage! + +--Épeler, monsieur? + +J'étais si étourdi, si confondu, que je déplaçai les voyelles. + +Mon père se leva, exaspéré de colère; il renversa la table, et se +meurtrit les jambes en essayant de me donner un coup de pied. + +Mais j'évitai cette récompense de mon savoir en me précipitant hors de +l'appartement. + + + + +V + + +Malgré son augmentation de fortune, mon père n'augmenta pas ses +dépenses. Bien au contraire, il établit un système d'économie plus +sévère encore que celui qui régissait sa maison à l'époque de ses +désastres. Il éprouvait plus de bonheur dans la sourde accumulation de +ses richesses qu'il n'en avait jamais ressenti dans le cours de son +existence, dont la jeunesse avait été pourtant si joyeusement occupée. +L'unique symptôme de vivacité d'esprit et d'imagination que montra +encore mon père, au milieu des soucis abrutissants de l'avarice, était +dans l'élévation fabuleuse de ses châteaux en Espagne; mais, +heureusement pour lui, ses chimères étaient posées sur un piédestal plus +solide que celles de la généralité des visionnaires. Les lingots, +l'argent monnayé, les terres, les maisons, enfin tout ce qui a une +valeur positive et réelle, étaient les objets de ses rêves, l'unique +espoir de son ambition. + +À ce travail de tête se joignit bientôt le travail plus sérieux de +l'arithméticien. Mon père fit l'acquisition d'un petit livre tout rempli +de règles de calcul, et sur lequel il chiffra, à un sterling près, la +valeur relative de toutes les fortunes dont il pouvait espérer une +parcelle. En écrivant sur les marges de ce précieux volume, son +inséparable compagnon, le nom de ses parents, de ceux de la famille de +sa femme, il y joignit leur âge, leur filiation, l'état moral, physique +et financier de leur position; et quand il se fut rendu un compte exact +de la valeur de chacun, en faisant la part des maladies, des accidents, +de la goutte, il décida qu'on entretiendrait avec les riches une +correspondance suivie et amicale, mais que les pauvres seraient +entièrement expulsés du cercle des relations familières. + +Comme mon père ne se trouvait jamais dans la dure nécessité d'emprunter +de l'argent, il éprouvait une horreur profonde pour ceux qui avaient ce +triste besoin, et cette horreur doubla son antipathie pour la +générosité, car il lui était difficile de débourser sans tristesse même +la valeur d'un penny. Si, par le hasard de ses relations, mon père se +rencontrait avec des gens dont il fût présumable ou prouvé que la +position était précaire, il se lançait alors dans de graves discours sur +la cherté des vivres, sur ses obligations personnelles, sur la +prévoyance de l'avenir. Toute cette phraséologie était entremêlée de +proverbes, de citations faisant preuves, du récit fabuleux des plus +fabuleuses tromperies. En ajoutant à cela le témoignage de son dédain +pour les pauvres et de son horreur pour l'aventureuse condescendance de +prêteur, il épouvantait les plus hardis, et on renonçait promptement à +tenter une inutile démarche; car le vol, les tortures de la faim ou le +suicide étaient préférables à l'insolent refus de mon père, dont la +fortune et l'avarice avaient fermé le coeur. + +Nous ne nous sommes jamais mis à table sans un discours en trois points +sur l'économie. Ce discours produisait l'effet ordinaire des +remontrances et des sermons sur ma nature toujours en révolte. Je +prenais l'ordre, la parcimonie, la prévoyance en dégoût, me jurant en +mon âme d'être toujours généreux, prodigue et dépensier. + +L'excessive mesquinerie de nos repas, en me faisant souffrir la faim, +m'indiqua la ruse et le vol comme les remèdes à opposer aux +tiraillements de mon estomac. Je m'emparai donc sans scrupule des +fruits, du vin, des confitures, pour lesquelles j'avais un goût +particulier, et j'arrivai à satisfaire, non sans quelques soufflets, +lorsque j'étais pris la tête dans un bol de crème, mon appétit toujours +en éveil. + +Un jour cependant je jouai tout à fait de malheur, car les élans +contradictoires de ma générosité, sans cesse en lutte avec l'avarice de +mon père, m'attirèrent une scène semblable à celles dans lesquelles mon +maître, M. Sayers, jouait le premier rôle, celui du plus fort. Mon +action parut si monstrueuse à mon père, qu'il maudit la destinée de lui +avoir donné un fils si infâme, et afin que mon exemple ne nuisît plus à +mes frères et ne le ruinât pas entièrement, il résolut de se débarrasser +de moi. + +Le crime odieux que j'avais commis, crime que mon père n'a jamais ni +oublié ni pardonné, était celui d'avoir pris dans le buffet un pâté de +pigeons, et d'avoir donné pâté et plat à une pauvre vieille femme qui se +mourait de faim. Après son succulent dîner, la trop consciencieuse +vieille rapporta le contenant vide du contenu, et cette démarche fit ma +perte. + +Je maudis de tout mon coeur l'honnêteté de la pauvresse, et, depuis +cette époque, il m'est impossible de supporter les vieilles femmes. + +Appelée devant mon père, la mendiante écouta silencieusement ses cris, +ses reproches, ses menaces de la faire enfermer dans une maison de +correction; puis, lorsque mon père se fut épuisé devant cette statue, +qui paraissait sourde et muette, il la chassa, et me fit avancer près de +lui. + +--Vous êtes plus qu'un voleur, me dit-il d'une voix de stentor, vous +êtes un criminel endurci, un monstre! + +Et il accompagna ces paroles de soufflets et de coups de pied. + +Je me tins ferme, aussi ferme que je m'étais tenu autrefois devant les +fureurs de M. Sayers. J'avais tellement appris à souffrir, que les coups +effleuraient à peine ma peau, épaissie et durcie par de nombreuses +cicatrices. + +Lorsque les pieds et les mains de mon père furent fatigués de cet +exercice, il me dit furieusement: + +--Hors d'ici, vagabond, hors d'ici! + +Mais je ne bougeai pas, et je soutins d'un oeil froid et intrépide le +sanglant regard de ses yeux injectés de sang. + +De peur qu'on ne s'imagine que j'étais réellement un mauvais sujet et +que cet excès de sévérité était urgent pour corriger mes défauts, je +dirai que mes frères et mes soeurs ont été gouvernés avec la même +barre de fer. La seule différence qui existât entre nous était qu'ils se +soumettaient avec patience à ces durs traitements, tandis que rien, ni +coups ni sermons, n'avait d'influence sur moi, et que mon +insubordination exaspérait mon père. Mais pour montrer entièrement la +férocité de son coeur, un seul trait suffira. + +Quelques années après l'histoire du pâté de pigeons, mon père résidait à +Londres. Il avait toujours eu l'habitude d'accaparer pour lui seul une +chambre de la maison dans laquelle il serrait soigneusement les choses +qu'il aimait, comme les vins rares, les conserves étrangères, les +cordiaux. Ce _sanctum sanctorum_ était une chambre du rez-de-chaussée +ayant un abat-jour au-dessus de la fenêtre. Une après-midi, les enfants +de nos voisins s'amusaient à jouer, quand tout à coup ils eurent la +maladresse d'envoyer leur balle sur le toit plombé de la maison +mystérieuse. Deux de mes soeurs, âgées de quatorze à seize ans, mais +en apparence déjà de grandes et belles jeunes filles, coururent à la +fenêtre du salon pour essayer d'attraper la balle. La plus jeune glissa +sur le toit et fut précipitée, au travers de l'abat-jour, sur les +bouteilles et les pots qui étaient placés sur une table au-dessous. La +pauvre enfant fut horriblement blessée: ses mains, ses jambes et sa +figure étaient toutes meurtries, et elle a longtemps conservé les traces +de cette effrayante chute. + +Au cri d'alarme de ma soeur aînée, ma mère courut à la porte de la +chambre, essayant de l'ouvrir avec toutes les clefs de la maison, mais +n'osant en forcer la serrure. Pendant ces infructueux efforts, la pauvre +enfant pleurait en demandant du secours. Si j'avais été là, j'aurais +enfoncé la porte, malgré la défense expresse qu'avait faite mon père de +ne jamais pénétrer dans la chambre bleue. Enfin, ma pauvre soeur +attendit l'arrivée de mon père, qui était à la chambre des communes, +dans laquelle il siégeait. Quel admirable législateur! À sa rentrée, ma +mère l'informa de l'accident survenu, en mettant toute la faute sur la +maladroite exigence des voisins; mais, sans écouter ses tremblantes +explications, mon père se dirigea à grands pas vers sa chambre. + +Au bruit sonore de cette rapide approche, l'innocente coupable réprima +ses sanglots; et lorsqu'elle parut devant son juge, pâle, effrayée, la +figure pleine de larmes rougies par le sang de ses blessures, elle reçut +un soufflet et fut chassée de l'appartement. + +Lorsque mon père se trouva seul, il transvasa en soupirant le vin qui +restait encore dans les bouteilles cassées. + + + + +VI + + +Ma famille manifesta le désir de m'envoyer à l'université d'Oxford, car +un de mes oncles avait à sa disposition plusieurs bénéfices, et mon père +eût été désolé d'en perdre les avantages; mais, soit dans la crainte +d'être obligé d'entrer en lutte avec l'insubordination de mon caractère, +soit dans le désir de connaître sérieusement mes goûts, ma famille usa +d'un meilleur procédé que celui par lequel elle m'avait conduit chez M. +Sayers. Mon père daigna me consulter sur l'urgence de ce prochain +départ; mieux encore, il voulut bien en préciser le lieu et me présenter +l'image de ma future position sous l'aspect le plus séduisant. + +Malheureusement pour la réalisation des espérances de mon père, je +réfutai ses arguments à l'aide d'une parole si ferme et avec des +manières si éloignées de toute concession, qu'il comprit enfin que je ne +serais jamais guidé dans ma conduite ni par l'égoïsme ni par l'intérêt +personnel. + +À ma grande joie, je fus quelques jours après conduit à Portsmouth et +embarqué comme passager sur un vaisseau de ligne nommé le _Superbe_, qui +allait rejoindre à Trafalgar l'escadre de Nelson. + +Le _Superbe_ était commandé par le capitaine Keates. De Portsmouth, nous +mîmes à la voile pour Plymouth, afin de prendre à bord l'amiral +Duckworth; mais un ordre de l'amiral contraignit le vaisseau à +stationner trois jours dans la rade, et ces trois jours furent employés +par les officiers à maugréer tout bas contre un ordre qui retardait la +satisfaction de leur vif désir d'être joints à l'escadre, et par les +matelots à transporter sur le bâtiment des moutons et des pommes de +terre de Cornwall, destinés à la table de l'amiral. + +Ce maudit délai jeta tout l'équipage dans le désespoir, car nous +rencontrâmes la flotte de Nelson deux jours après sa victoire +immortelle. + +J'étais bien jeune à cette époque mémorable de ma vie, et cependant je +fus vivement impressionné par la scène qu'amena l'approche du schooner +_le Pickle_, qui portait les premières dépêches de la bataille de +Trafalgar et le récit circonstancié de la mort du héros. Le commandant +du schooner brûlait d'une si ardente impatience pour être le premier à +porter la grande nouvelle en Angleterre, que nos signaux furent +vainement aperçus; il n'arrêta pas sa course, et nous nous trouvâmes +dans l'obligation de nous détourner de notre route pendant plusieurs +heures pour lui donner la chasse, afin de le contraindre à venir sur +notre vaisseau. + +Le capitaine Keates reçut le commandant sur le pont, et lorsque d'une +voix tremblante il lui demanda des nouvelles de l'escadre, je me +trouvais à côté de lui. Un profond silence régnait partout; les +officiers se tenaient immobiles, pâles et frémissants, à quelques pas de +leur chef, qui marchait sur le pont tantôt avec une précipitation +fiévreuse, tantôt avec un calme d'écrasant désespoir. + +Bataille, Nelson, vaisseaux, étaient les seules paroles intelligibles +que pouvaient recueillir les oreilles avides de ces jeunes officiers, +bouillants d'impatience et d'ardeur. Le capitaine trépignait, le sang +avait jailli à sa figure, et sa voix haletante saccadait les +interrogations. + +L'amiral Duckworth, retiré dans sa cabine, attendait le résultat des +ordres qu'il avait donnés d'arrêter le schooner. Son humeur irritable +et violente s'était justement exaspérée du refus d'obéissance qu'avait +opposé le commandant à son pressant appel; dès qu'il fut instruit de +l'arrivée du schooner, il fit demander le capitaine. Mais Keates +n'entendit ni l'ordre ni même la voix qui le transmettait, car il +s'appuyait chancelant contre une batterie; et, frappé au coeur, il +méconnut pour la première fois la voix de son chef. + +--Maudite destinée! murmurait sourdement le capitaine, déplorable délai +qui nous enlève la gloire d'avoir participé à la plus magnifique +bataille, au plus illustre combat de l'histoire navale! + +Un nouvel ordre de l'amiral, qui bouillait de rage et d'impatience, +interrompit le sombre monologue du capitaine. + +Je suivis Keates dans la cabine du chef, et je m'arrêtai derrière lui +sur le seuil de la porte violemment ouverte par l'amiral. + +--Une grande bataille vient d'avoir lieu à Trafalgar, dit le capitaine +d'une voix basse et entrecoupée par l'émotion, les flottes combinées de +la France et de l'Espagne sont entièrement détruites, et Nelson a rendu +le dernier soupir. Après un court silence, le capitaine ajouta d'un ton +plein d'amertume: + +--Si nous n'avions pas perdu trois jours à Plymouth, nous serions au +nombre des vainqueurs... Le commandant du schooner vous supplie, +monsieur, de ne pas le retenir, de ne pas détruire ses espérances comme +vous avez détruit les nôtres... + +L'amiral pâlit; mais, sachant qu'il méritait les reproches, il ne fit +aucune observation et monta sur le tillac pour interroger le commandant +du schooner, qui ne répondit aux questions de Duckworth que par des +monosyllabes. + +Irrité contre lui-même et contre son entourage, l'amiral renvoya le +messager et fit déployer toutes les voiles, afin de réparer par la +marche d'une double vitesse les heures qu'il venait de perdre. + +Pendant l'exécution de cette manoeuvre, l'amiral se promena seul au +milieu des officiers, qui gardaient tous un profond silence, et dont les +physionomies exprimaient la tristesse et le mécontentement. + +Placé au centre de cette désolation, j'en subis l'atteinte, et sans me +rendre un compte bien exact du motif de mon chagrin, je m'affligeai avec +tout l'équipage. + +Le lendemain matin, nous rencontrâmes quelques vaisseaux de la flotte +victorieuse; notre amiral communiqua avec eux, et reçut des dépêches du +général Callingevood, qui mettait aux ordres du _Superbe_ six vaisseaux +de ligne, pour l'aider dans la poursuite des débris de la flotte +vaincue. Au nombre de ces vaisseaux se trouvait celui sur lequel je +devais prendre une place d'élève: j'y fus donc transbordé. + +Il n'est pas nécessaire de dépeindre les misères de l'existence +d'aspirant de marine, je les trouvai moindres que celles que j'avais +supportées à la pension Sayers, et préférables aux bastonnades de mon +père. Du reste, je dois dire en toute franchise que je fus traité par +mes supérieurs et même par mes camarades avec une rare bonté, et que cet +entourage d'extérieure affection me fit trouver heureux un temps de +dure servitude. + +--L'inutilité de nos poursuites contre les flottes alliées nous obligea +à voguer vers Portsmouth, et la traversée fut très-orageuse; les +vaisseaux étaient la plupart démâtés, et le nôtre avait subi des +atteintes plus graves; car, fracassé par les boulets ennemis, le pont +supérieur était presque incendié. Ce galant vaisseau, qui peu de jours +auparavant faisait voltiger ses voiles jusque dans les nuages, tandis +qu'il s'avançait fièrement sur les flottes réunies, que l'on nommait +avec ostentation les invincibles, était maintenant--quoique son +victorieux drapeau flottât encore dans les airs--entraîné çà et là à la +miséricorde du vent et des flots. Enfin, après des travaux et des +dangers inouïs, et au milieu des acclamations de triomphe de tous les +navires auprès desquels nous passions, nous arrivâmes en sûreté à +Spithead. + +Quelle scène de joie, quel accueil enthousiaste, quel attendrissement +universel célèbrent notre débarquement! Du vaisseau au rivage il y avait +un pont de bateaux, et chacun s'efforçait d'arriver jusqu'à nous. Des +personnes mourantes d'angoisse et d'inquiétude demandaient d'une voix +tremblante et passionnée un père, un frère, un fils chéri, un mari +adoré. Ces appels étaient suivis ou par un cri de joie délirante, ou par +les sanglots déchirants d'un pauvre infortuné qui retournait seul au +rivage. + +Après les transports de félicitations qui réunirent les amis aux amis, +les parents aux parents, vint se faire entendre la voix nasillarde des +usuriers juifs, qui offraient aux matelots, d'une main crochue, des +poignées d'or en échange de leur part de butin. Aux juifs succédèrent +les enfants, les femmes et les parents des matelots; toute une +population, tout un peuple qui ne poussait qu'un cri de bonheur; enfin, +avec les provisions fraîches, une nuée de femmes de mauvaise vie envahit +le vaisseau comme les sauterelles d'Égypte. + +Ces femmes arrivèrent en une si prodigieuse quantité, que de huit mille +qui demeuraient à cette époque à Portsmouth et à Gaspart, il n'en resta +pas plus d'une douzaine dans les deux villes. En peu de temps elles +eurent achevé ce que les flottes ennemies avaient menacé de faire, +c'est-à-dire de prendre possession de l'escadre de Trafalgar. + +Je me rappelle que le lendemain, pendant qu'on déchargeait le vaisseau, +ces effrontées pécheresses enlevèrent les trois canons de 32, et je +pense qu'il y en avait bien trois ou quatre cents qui viraient le +cabestan. + +Aussitôt notre débarquement opéré, le capitaine Morris écrivit à mon +père pour lui demander ce qu'il fallait faire de moi, puisque son +vaisseau, hors de service, était obligé de rester en rade. + +Mon père répondit que, bien déterminé à ne pas me recevoir dans sa +maison, il priait le capitaine de m'envoyer de suite dans l'école de +navigation du docteur Burney. + +Je fus épouvanté à l'annonce de cette nouvelle; je pensais en avoir fini +avec les pensions; car, pour moi, elles ressemblaient toutes à celles +du collége Sayers. Je pressentis donc une vie de pénitences imméritées +et d'impitoyables tortures. + +Le capitaine Morris, qui souffrait d'une cruelle blessure, fut obligé de +quitter le vaisseau, et il me plaça, avec deux autres enfants de mon +âge, sous la surveillance d'un contre-maître qui nous amena avec lui à +Gaspart. Ce marin avait reçu l'ordre du capitaine de nous conduire dans +la maison du docteur Burney. + + + + +VII + + +Le vieux Noé et sa famille hétérogène, en mettant le pied _in terra +firma_, ne ressentirent point, bien certainement, un plaisir plus vif +que celui qui nous remplit le coeur lorsque nous quittâmes le +vaisseau. Le visage du contre-maître, qu'une longue habitude +d'obéissance et à la fois d'autorité avait rendu impassible et grave +comme une figurine de bois, venait de s'épanouir et ressemblait à celui +d'un joyeux bouffon. + +Il regardait autour de lui avec autant de majesté que s'il eût été +conquérant et possesseur de l'île entière. Comme le vieux brave traitait +de trahison et de blasphème l'expression pensive ou morose d'un +débarqué, il se tourna brusquement vers moi, et me dit d'une voix +grave: + +--Holà! mon garçon, qu'avez-vous? Votre physionomie est aussi renfrognée +que si nous étions en un jour de dimanche, et que la cloche sonnât pour +annoncer l'heure des prières. Vous ne me prenez pas sans doute pour cet +idiot de curé que nous avions à bord? + +Le contre-maître avait deviné juste, en pressentant qu'une idée +attristante absorbait ma joie. C'était le souvenir des ordres donnés par +mon père et que le marin devait exécuter. + +--N'allez jamais à l'église sur terre, mon fils, reprit vivement le +contre-maître; sur mer on ne peut pas toujours en éviter l'obligation; +mais là, les prières se comprennent, il y a quelque chose à demander à +Dieu: le beau temps et de riches butins; mais à terre, garçon, il n'y a +rien du tout à souhaiter. Allons, mes enfants, marchez la tête haute et +cherchons la taverne de _la Couronne et l'Ancre_; elle doit être quelque +part dans ces latitudes, si elle n'a pas échappé à son amarrage. + +Ces paroles du contre-maître me firent bondir de joie. + +Un répit! m'écriai-je en mon âme; il a oublié la pension et nous allons +à la taverne! + +Je doublai le pas, marchant de l'allure impatiente et décidée d'un +cheval sans frein, quand j'aperçus (car je dévorais les enseignes du +regard) une brillante couronne suspendue au-dessus de l'auvent d'une +porte; je la montrai à notre gardien, qui nous y entraîna rapidement. + +Au moment de franchir le seuil de l'entrée, le marin s'arrêta, et, +passant la main sur son front, il nous dit d'un air effaré: + +--Arrière, mes garçons, arrière, voyons! Voyons, le capitaine m'a dit +de... de vous conduire à... au... où diable est-ce? Dites donc, garçons, +où faut-il que vous alliez? + +--Aller? répétâmes-nous d'un commun accord et de l'air le plus surpris. + +--Certainement, le capitaine m'a ordonné de vous conduire quelque part; +c'est très-drôle que vous ne le sachiez pas, et plus drôle encore qu'il +me soit impossible de le rappeler à ma satanée mémoire. Bon, j'y suis... +au docteur; quelqu'un de Gaspart, enfin... Oui, oui, j'ai entendu parler +du bonhomme; je me souviens que dans le temps mon père voulait me faire +nager dans son sillage; mais j'étais rusé comme un jeune marsouin, et je +n'ai point voulu entrer dans sa maudite frégate. Pour vous, garçons, +c'est différent, il faut obéir; j'en suis responsable. Voyons, je suis +libre, loin du drapeau, et je puis agir à ma guise; eh bien, mes petits +hommes, que pensez-vous? qu'allez-vous dire? Vous sentez-vous entraînés +par le courant sur le sable de l'école? Diable! vous regardez autour de +vous comme si vous aviez envie de prendre le large et d'échapper à ma +surveillance (Nous songions en effet à nous évader). Allons, allons, +enfants, suivez-moi; nous parlerons raison le verre en main; j'ai trois +jours de bombances à faire, et il suffit à ma conscience de voir vos +noms inscrits sur les registres du docteur un quart d'heure avant de me +présenter devant le capitaine. Alerte, mes gaillards; filez votre +noeud vers la taverne. + +Un garçon s'empressa de nous faire entrer dans une chambre, et pendant +qu'il arrangeait le feu en attendant des ordres, notre commodore criait +de toute sa force: + +--Eh! là-bas, vous autres, vous ne faites pas mal de poussière comme ça +avec votre fourneau d'enfer, et si vous ne vous dépêchez pas de nous +apporter du grog afin de nettoyer notre gorge, je verrai si une +application de tapes sur votre poupe ne vous fera pas agir avec plus de +vitesse.--Arrêtez, continua-t-il en rappelant le garçon qui se hâtait de +courir pour chercher la consommation demandée.--Enfants, et il se tourna +vers nous, ne sentez-vous pas le vent entrer dans votre tillac? Quelle +heure est-il, garçon? + +--Monsieur, il est dix heures. + +--Fort bien, apportez-nous quelque chose à manger. + +--Que désirez-vous, monsieur; nous avons du boeuf et du jambon froids? + +--Je ne désire ni l'un ni l'autre, gronda le contre-maître; voulez-vous +donc nous donner le scorbut, affreux coquin? + +--Nous avons aussi des côtelettes et des biftecks. + +--C'est cela, apportez-en et faites mouvoir vos jambes un peu plus vite +que cela, imbécile que vous êtes... Attendez... serait-il possible +d'avoir des poulets? + +--Oui, monsieur, oui, nous en avons un superbe dans le garde-manger, +répondit le garçon ahuri, et se tenant prudemment à distance du maître +d'équipage. + +--Un poulet! stupide animal; je vous dis de faire rôtir tout le +poulailler et de vous dépêcher, encore; car s'ils ne sont pas sur la +table dans cinq minutes, dites à la mère... je ne sais pas son nom.... à +l'hôtesse, que je l'embrocherai elle-même. Eh bien! pourquoi ne +bougez-vous pas? Mais allons donc, butor! Arrêtez.... Comment!.... Mais +où diable est donc le grog que j'ai demandé il y a une heure? + +--Mais, monsieur... balbutia le garçon, de plus en plus effrayé. + +--Taisez-vous, belître, dit le marin en lançant au travers de la chambre +son chapeau orné de dentelles d'or; taisez-vous et filez sous le vent, +ou sinon... + +Le garçon, à qui cette manière claire et précise de commander donnait +des ailes, se baissa sous la table, et se levant avec l'élasticité d'un +diable de tabatière, il s'élança vers la cuisine et disparut comme +l'éclair sous les yeux du vieux loup de mer. + +Celui-ci, à qui cette rapidité exagérée dans l'exécution de ses ordres +était loin de déplaire, jeta sur nous un regard de triomphante +satisfaction; puis, élevant la main droite jusqu'à la hauteur de sa +bouche, il en retira, avec une délicatesse suprême, une chique qui y +était toujours emprisonnée et qui faisait croire aux étrangers que le +vieux marin avait sous une de ses joues un incurable abcès. Après avoir, +par une seconde manoeuvre, transporté de la main droite au creux de la +main gauche ce morceau de tabac, à qui il ne donnait de répit qu'aux +heures solennelles des repas, notre homme saisit son verre avec la ferme +assurance d'un homme habitué à cet exercice, et en avala d'un trait le +contenu. + +--Diable! dit-il en faisant claquer bruyamment sa langue contre le +palais, voilà un petit brandy que j'aime bien mieux dans ma gorge qu'une +corde alentour d'elle, et je ne serais pas fâché, avant d'approfondir +les côtelettes et les biftecks qu'on doit nous apporter, de renouveler +connaissance avec lui.... Je vais donc lui dire encore un mot. + +Et le contre-maître versa encore dans son verre une rasade de cognac, +pour laquelle il mit pour la forme un passe-poil d'eau claire. + +Ce grog fulminant étant avalé, les yeux de notre mentor brillèrent et +s'humectèrent d'une larme de satisfaction, puis, s'affermissant sur sa +chaise et fixant un regard assuré sur la table, que le garçon, revenu de +sa frayeur, avait abondamment garnie de viandes, il brandit sa +fourchette et nous donna le signal du branle-bas, en s'écriant: + +--Adieu va! mes enfants, sus à l'ennemi! + +L'ennemi, je veux dire les côtelettes et les biftecks, ne tint pas +longtemps devant nos appétits aiguisés par une longue traversée, et, +après une courte résistance, la table fut couverte des débris de notre +victoire et de plusieurs bouteilles et flacons morts. Ces malheureux, +qui avaient perdu l'esprit dans la bataille, furent dédaigneusement +jetés sur le carreau par notre général en chef, qui, ainsi que nous, +avait oublié et le vaisseau et la pension. + +D'un pas légèrement festonné, nous arrivâmes à Gaspart. Là, notre +pilote nous promena de boutique en boutique, et dans chacune d'elles il +faisait une emplette, en nous engageant à l'imiter. Comme il nous avait +avertis qu'il prenait à son compte personnel tout le montant des +dépenses, et que nous savions que notre commanditaire n'aimait pas à +être désobéi, nous nous donnâmes bien garde de le contrarier, et nous +sortîmes des magasins où il nous avait menés chargés de butin. + +Durant tout le cours de cette _bordée_, ou plutôt de cette invasion à +Gaspart, le vieux marin, qui avait le vin très-hospitalier, invitait +tous les camarades qui se trouvaient sur son passage et toutes les +figures qui lui plaisaient--et il était facile de lui plaire dans ces +moments-là--à dîner à la taverne de _la Couronne et l'Ancre_ à deux +heures précises. + +Ce n'était pas seulement aux hommes que le prodigue amphitryon +s'adressait. Non moins tendre que généreux, à toutes les jeunes et +jolies femmes qu'il rencontrait également de sa connaissance,--et Dieu +sait si le nombre en était grand,--il tenait ce discours flatteur: + +--Mes toutes belles, virez de bord, mettez le cap sur votre domicile, +balayez les ponts, mettez un peu d'ordre dans votre cabine, gréez-vous +le plus coquettement possible, et venez me rejoindre au théâtre. +Surtout, mes petits amours, ne manquez pas de remplir vos petites +bouteilles de poche, afin d'avoir beaucoup de grog dans la cambuse; je +serai exact au poste. + +Ces invitations terminées, le contre-maître, qui était prévoyant et +systématique dans les arrangements de sa fête, alla au théâtre, pour +lequel il prit trois loges, et rentra enfin à _la Couronne et l'Ancre_, +en se plaignant de son _travail à sec_, c'est-à-dire d'avoir travaillé +sans boire. + +Les nombreuses connaissances de notre joyeux commodore commencèrent +bientôt à arriver. Les salutations extravagantes, rudes et folles le +ballottèrent des mains de l'une dans les bras de l'autre. Ce fut une +orgie de paroles qui précéda l'orgie d'action. On servit la table, et +les viandes disparurent comme par miracle; les bouteilles vides volèrent +çà et là, accompagnées des plats et des assiettes. Au dessert, +l'eau-de-vie, la limonade spiritueuse et le rhum firent le tour de la +table. On chanta, on porta des toasts, on fit des plaisanteries jusqu'au +moment où notre méthodique amphitryon, se levant de table, nous dit avec +gravité: + +--Vous, là-bas, dans ce coin au bout de la table, jeunes chiens de mer, +arrêtez votre jargon, ou je vous porte à l'instant dans les bras du +docteur, vous comprenez... Maintenant, mes braves, ceci s'adresse à +tous, que pensez-vous de l'offre d'une petite promenade? Il est l'heure +du spectacle, et vous devez savoir que, pour aller aux églises et aux +théâtres, il faut être de sang-froid; là, par respect pour les curés; +ici, par amour pour les dames. Il n'est point admis dans les belles +manières de s'enivrer avant le coucher du soleil, et je ne le permettrai +pas. Ainsi, avancez à l'ordre; je n'ai plus qu'un toast à porter, et +après cette dernière salve je hisse mon pavillon. + +Le contre-maître fut bruyamment interrompu par les cris des convives. + +--Silence! gronda-t-il d'une voix de tonnerre. + +Tout le monde se tut, excepté les verres et les bouteilles, qui +tremblèrent et rendirent un son cristallin. + +Quand le calme fut un peu rétabli, le marin ajouta: + +--Remplissez vos verres, messieurs, mais faites-le sans bruit, car nous +allons porter un toast très-solennel. Je m'aperçois avec peine de la +négligence que ce rustaud de garçon apporte à remplir ses devoirs envers +nous; les bouteilles sont à moitié vides; eh bien! je vous ordonne +d'empoigner chacun une bouteille, de la désenfler complétement et de lui +casser la tête. + +Cet ordre, reçu avec acclamation, satisfaisait fort peu le garçon de +service, qui se hasarda à murmurer quelques remontrances. + +--Marins! cria notre chef, soutenez votre capitaine. Qu'est-ce à dire, +drôle, tu te révoltes?... Sors d'ici... Ah! tu ne veux pas vider le +pont, eh bien! mes braves, écoutez ceci: un, deux, et quand je dirai +trois, souvenez-vous que la tête de ce requin est une cible. + +Le domestique, effaré, se précipita hors de la chambre, contre les +portes de laquelle les bouteilles allèrent se briser. + +Après avoir bu avec une gravité chancelante à la santé du grand Nelson, +nous fîmes irruption dans la ville, tâchant, tant bien que mal, de +marcher ensemble dans la direction du théâtre. Cette orgie fut ma +première leçon d'ivresse, et j'étais tellement ébloui par les liqueurs +que j'en respirais partout, et que l'air me semblait imprégné d'alcool. + +Je ne me rappelle absolument rien de la pièce que je vis représenter au +théâtre; il me souvient seulement que l'auditoire était composé de +matelots et de leurs joyeuses compagnes. + +Si le son de la grande cloche de Saint-Paul avait remplacé la musique +aiguë qui remplissait les entr'actes, il n'eût pas été perceptible. + +À minuit, un souper fabuleux nous réunit encore à la taverne, et à deux +heures nous roulions, ivres de joie et de vin, dans les rues de la +ville, attaquant les gardes de nuit, les employés du chantier de la +marine royale et quelques soldats que le hasard nous fit rencontrer. + +Malgré la prodigieuse quantité de liqueurs que le contre-maître avait +absorbée, sa tête était aussi saine et aussi calme que la bonde de bois +d'un tonneau de rhum. Quant à moi, je marchais en trébuchant; les +maisons se livraient devant mes yeux atones à des danses macabres, et +pour un pas que je faisais en avant, j'en faisais deux en arrière: mais +le contre-maître veillait sur la faiblesse des traîneurs jusqu'à ce +qu'il nous eût tous conduits au quartier général, ainsi qu'il appelait +notre auberge. Là, il nous remit tous les trois dans les mains d'une +vieille haridelle à la figure rouge comme un boulet en feu, en lui +disant d'un ton emphatique d'avoir pour nos petites personnes les +attentions les plus grandes. + +La vieille femme répondit qu'elle nous traiterait avec des égards +d'hôtesse et une affection de mère. + +Ce soin accompli, le fastueux amphitryon donna l'ordre de préparer dans +sa chambre un lit et une bassinoire, d'ajouter à cela un hareng salé, du +pain et un bol de punch, puis il nous souhaita une bonne nuit, et sortit +de la taverne pour aller en ville. + +Notre prévenante et soumise hôtesse nous fit promptement préparer des +lits, nous donna à chacun un verre de grog très-fort, et nous fit +observer prudemment qu'il était fort tard. Sur ces paroles, elle me +conduisit dans ma chambre, me coiffa d'un de ses bonnets en me disant +que j'étais un très-joli garçon, et ajouta encore, après m'avoir +embrassé: + +--Maintenant, sois sage, et n'oublie pas de dire ta prière avant de +t'endormir. + +Je m'éveillai au point du jour; des rêves affreux avaient tourmenté mon +sommeil, et si j'avais connu ce fantôme qu'on appelle le cauchemar, je +me serais imaginé que ce hideux visiteur s'était glissé dans les rideaux +de mon lit. J'étais encore étourdi des libations de la journée, et ma +mémoire cherchait à rassembler les souvenirs confus des scènes de la +veille. L'entrée de la servante dans ma chambre dissipa entièrement les +nuages qui enveloppaient mon esprit. + +Après avoir pris un bain et m'être habillé, je descendis au parloir, +dans lequel se trouvait le contre-maître; j'y entrai, les yeux timides, +la démarche honteuse, craignant des reproches, sans songer que c'était +dans le seul but de me distraire que mon gardien s'était fait +l'instrument de ma faute. + +Le contre-maître était assis comme un empereur ou comme un prince +abyssinien, dans un large fauteuil que la corpulence de sa royale +personne remplissait en entier; il emprisonnait le feu entre ses jambes +posées en arcs-boutants. Sur une table posée près de lui se prélassaient +des tasses sans soucoupes, des théières sans manches, un morceau de +beurre salé enveloppé dans du papier brun, une rôtie de pain à moitié +mangée et des débris de hareng. Tous ces restes témoignaient de la +sobriété du bon marin, lorsqu'il n'avait pas de convives pour lui tenir +tête. + +À la fin de deux jours de fêtes aussi bruyantes que celles que j'ai +racontées, le contre-maître nous conduisit, mes camarades et moi, au +collége du docteur Burney; mais, avant de se séparer de nous, il nous +glissa à chacun deux guinées dans la main, nous engagea à être sages, en +nous recommandant le silence sur l'emploi de nos jours de liberté. + +Nous l'embrassâmes en pleurant, et il avait disparu que nous le +cherchions encore et du coeur et des yeux. + + + + +VIII + + +Je passai un temps très-court dans la maison du docteur Burney, car je +n'y étais entré qu'avec la condition expresse qu'au premier départ d'un +vaisseau je serais immédiatement embarqué. + +Parmi les élèves du docteur, il s'en trouvait quelques-uns qui avaient +déjà vu la mer; je me liai de préférence avec ceux-là, et l'un d'eux me +joua un mauvais tour, qui s'est gravé dans ma mémoire, comme le seul +souvenir de ces quelques mois de collége. + +Le capitaine Morris m'avait donné une lettre pour mon père. Un jour +j'obtins la permission de sortir, afin de la mettre à la poste, et je +fus accompagné par Joseph, le camarade rusé dont je n'ai pas même oublié +le nom. + +--Pour qui est cette lettre? me demanda-t-il lorsque nous fûmes hors de +la maison; montrez-moi l'adresse, je vous prie. + +Et prenant la lettre de mes mains, sans attendre mon refus ou mon +consentement, il la sentit lourde et s'écria: + +--L'enveloppe renferme quelque chose de plus précieux qu'un chiffon de +papier. + +Je lui dis alors que le capitaine Morris m'avait fortement recommandé de +faire parvenir cette lettre à mon père, et cela dans le plus bref délai. + +--Ah! ah! par Jupiter, je comprends: cette lettre renferme un trésor, et +c'est bien certainement le reste des billets de banque que votre père +avait donnés au capitaine pour satisfaire aux nécessités de votre +entretien. J'espère que vous ne serez pas assez niais pour commettre la +folie de l'envoyer. + +--Mais si, répondis-je en essayant de lui prendre la lettre. + +--Mon Dieu, que vous êtes stupide! Cet argent vous appartient, +puisqu'il vous était destiné; gardez-le, il vous est bien nécessaire, +puisque vos deux guinées sont dépensées; un garçon de votre âge ne doit +jamais rester les poches vides. + +Joseph ajouta tant de moqueries, tant d'arguments à ces paroles, qu'il +parvint à éveiller en moi un sentiment de rancune contre l'avarice de +mon père. Je songeai aussi qu'il me serait difficile de rencontrer la +nouvelle occasion d'une pareille aubaine, et je ne fis aucune objection +pour repousser la déloyauté des conseils de mon camarade. + +--Vous avez droit, et un droit incontestable, à la moitié de cette +somme, reprit-il; et comprenant que mon silence était une affirmation, +il brisa doucement le cachet de la lettre. + +--Ah! mon Dieu! s'écria Joseph, regardez, la lettre vient de s'ouvrir. +Quel heureux hasard! Voici vos billets de banque. + +La vue de l'argent me grisa la conscience; je le pris de ses mains et +nous déchirâmes la lettre. + +Généreusement aidé par Joseph, j'eus bientôt dépensé un trésor que, sur +le premier moment, j'avais jugé inépuisable. Ma part, bien moindre que +celle de mon compagnon, car il avait fait le partage, fut presque +absorbée par l'achat d'un fusil, d'une boîte de poudre et d'un paquet de +balles. + +Le lendemain, le docteur Burney nous permit de sortir pour faire la +chasse aux oiseaux. + +Joseph me laissa tirer le premier coup, et comme nous étions convenus de +mettre en commun la jouissance du fusil en nous en servant tour à tour, +je le lui donnai aussitôt. + +Mais après s'en être injustement servi, et à différentes reprises, il +refusa de me le rendre. + +Irrité de cet égoïsme, je lui dis qu'en bonne conscience il devait +avouer que l'arme était à moi seul, et que ma complaisance méritait un +meilleur remercîment. + +--Ah! le fusil est à toi! s'écria-t-il en tournant le canon vers ma +figure; mais il rabaissa l'arme, et d'un geste furieux m'appliqua un +soufflet. + +Je pâlis de colère et nous marchâmes en silence: Joseph fatigué de ne +rien tuer ou de ne pouvoir rien tuer, ce qui est absolument la même +chose, moi exaspéré d'indignation. + +Vers le milieu de l'après-dîner, mon despotique compagnon eut faim, et +m'ordonna de dépenser mon dernier écu à l'achat de quelques +rafraîchissements dans une ferme dont nous longions les murs. + +Je ne pouvais ni refuser ni hésiter à obéir; Joseph avait le fusil, il +était donc mon maître. + +À la fin de notre repas, l'insolence du coquin devint tout à fait +impérieuse, car il me contraignit à placer mon chapeau à vingt pas de +lui, afin d'avoir un but pour exercer son adresse. + +--Puisque tu m'as obéi, dit-il d'un air de condescendance, je te +permettrai tout à l'heure de viser ton chapeau; mais si je mets dedans +plus de balles que toi, tu me donneras le reste de ton écu. + +J'acceptai cet arrangement d'un air si joyeux et si satisfait, que +Joseph me prit sans doute pour un imbécile. + +Il tira maladroitement et me donna le fusil en ayant l'espoir d'une +heureuse revanche à sa seconde tentative. + +En saisissant l'arme, je me jetai à quelques pas de Joseph; je visai +froidement, non pas mon chapeau, mais celui qui était sur sa tête, en +lui disant: + +--Chapeau pour chapeau! + +Je tirai la détente. + +Mon mouvement fut si rapide et si imprévu, que le jeune garçon ne trouva +la force de crier qu'à l'instant où je m'aperçus que le fusil était sans +amorce. + +--Ne tire pas! hurla-t-il d'une voix perçante, tu me brûlerais la +cervelle. + +--C'est mon intention, répondis-je d'un ton glacial, et je rechargeai +l'arme. + +Le coquin s'enfuit en courant, et il essayait de franchir un mur, +lorsque, rapidement arrivé jusqu'à lui, je fis feu... + +Joseph tomba. + +Mais, lorsque je vis la victime de ma colère étendue par terre, sans +mouvement et le visage décoloré, le transport de rage qui m'avait égaré +se changea en une indicible épouvante. Je jetai mon arme avec horreur et +je me précipitai vers mon camarade. + +--Tu m'as tué, dit Joseph d'une voix faible. + +L'examen de la blessure me rassura sur les suites de mon emportement, +car ce n'était qu'une légère égratignure dans un endroit où l'insolent +aurait dû recevoir des coups de pied. + +La peur paralysait tellement l'intelligence de ce lâche qu'il balbutiait +d'une voix éperdue: + +--Ne me fais aucun mal... je vais mourir... tâchons de rentrer au +collége... Ce soir je n'existerai plus. + +La première chose que fit Joseph à notre retour, et cela en violant sa +promesse de garder le silence, fut de courir--car il avait retrouvé +l'usage de ses jambes--tout raconter au docteur. + +Sans approfondir la cause de ce qu'il appela ma rage, M. Burney se +saisit de mon arme et m'enferma dans une chambre. + +En me rendant ma liberté quelques jours après, le docteur m'annonça +qu'une lettre de mon père lui donnait l'ordre de me conduire à bord +d'une frégate, et mon départ eut lieu le lendemain. + +Le capitaine de ce bâtiment connaissait ma famille; c'était un Écossais +à la figure hideuse, au caractère sournois et flagorneur, et qui n'avait +atteint ce grade qu'à force de bassesses, de cajoleries envers ses chefs +et de servilité à l'égard de tous. Le premier lieutenant de ce mauvais +drôle était né à Guernesey. D'une nature aussi vile que celle du +capitaine, il avait de plus des manières communes, un esprit méchant, +envieux, et cette dernière qualité lui faisait prendre en haine, et cela +indistinctement, jalousement, sans cause excusable, toutes les personnes +qui lui étaient supérieures, ce qui étendait son aversion sur l'univers +entier. + +Malgré la bonne intelligence qui régnait entre les élèves et moi, je ne +pus m'habituer au régime de cette nouvelle existence, dans laquelle je +ne trouvais ni la grandeur ni l'indépendance dont la vie maritime +s'était parée à mes yeux. De l'ennui j'arrivai promptement à la +résolution de rompre toutes les entraves qui me retenaient sous une +volonté plus puissante que la mienne, et j'y songeai avec une impatiente +ardeur. + +Le capitaine, qui avait entre ses mains une autorité sans bornes, +pouvait à son choix faire du vaisseau un paradis ou un enfer, et il +préférait certainement le baptiser de ce dernier titre, car il usait de +son pouvoir avec un rigorisme qui était à la fois injuste et cruel. + +Les intraitables défauts de mon caractère, entier et dans sa résistance +et dans l'expression de cette résistance, me rendaient incapable de +soumission. Ne pouvant ni me plier devant des caprices ni m'abaisser à +de vaines, à de fausses flatteries, je parvins à me faire détester +cordialement de mes chefs. Dès lors les jours s'écoulèrent pour moi ou +dans l'émancipation d'une révolte constante, mais sans résultat heureux, +ou dans l'isolement des cachots; puis, en secouant avec une impuissante +vigueur les chaînes de cet esclavage, je déplorais la perte des +illusions qui m'avaient fait entrevoir des batailles sans nombre, de +victorieux combats dans l'armée navale. J'avais souri autrefois, d'un +air incrédule, aux histoires d'un vieux matelot qui m'assurait avoir +déjà vécu cinquante ans sur mer sans connaître encore la portée d'un +boulet de canon, et je voyais avec effroi qu'il pouvait avoir raison. + +La bataille de Trafalgar semblait être le dernier exploit guerrier de la +marine, et la passion du vieux Duckworth pour les moutons et les pommes +de terre de Cornwall m'avait fermé le livre de gloire dans lequel +j'aurais pu lire, sur d'émouvantes pages, à quel prix et comment la +renommée s'acquiert. + +Ce regret amena le désenchantement dans mon âme, et le mépris que +m'inspirait la conduite abjecte et sans dignité des jeunes officiers du +bord changea ce désenchantement en profond dégoût. + +Je n'aurais jamais pu réussir, même avec la volonté la plus tenace, à +courber ma nature sauvage sous le droit d'une autorité injuste ou d'un +titre, comme le faisaient mes compagnons. Et il m'est encore difficile +de comprendre comment des fils de bonne maison, dont l'intelligence a +été développée par l'étude, peuvent descendre à cet abandon complet de +leur individualité. Ces jeunes gens n'ont là ni idée à eux ni caractère +propre; ce sont des brebis toujours prêtes à se laisser tondre. + +Le règlement qui discipline les rapports entre les élèves et les chefs +est formé de façon que la tyrannie soit entière et sans contrôle d'un +côté, et la soumission absurde et complète de l'autre. On doit avoir +sans cesse son chapeau à la main, ne jamais exprimer, même par un signe +le plus simple, le moins sensible, un mécontentement. Si une querelle +s'élève, si le droit est du côté du plus faible, n'importe, vous avez +mal agi, vos supérieurs ont raison; car, de même que l'infaillible +royauté, ils ne peuvent avoir tort. Cette suprématie est peut-être +nécessaire au maintien de la discipline, soit; mais, en admettant +l'utilité de sa rigoureuse exigence, on ne peut s'empêcher de la +considérer comme arbitraire et souverainement despotique. + +Cette appréciation de la loi est faite sans espoir d'en corriger les +abus; mais ces abus ont toujours violemment froissé les hommes qui s'en +trouvaient les victimes, et leur ont inspiré le désir d'y apporter des +remèdes à l'heure du pouvoir. Malheureusement la nature humaine a tant +de faiblesses, d'irrésolutions dans la pensée, d'égoïsme dans l'action, +que, l'instant venu où une parole juste et ferme pourrait changer le +déplorable état des choses, l'améliorer, ils oublient leurs projets de +réforme, ou, pour mieux dire, ils ne les considèrent plus sous leur +véritable jour. + +Les changements, appelés de tant de voeux à une époque où ils leur +eussent été personnellement utiles, ne sont, quand ils n'aident pas à +leur bien-être, que des innovations dangereuses, des impossibilités, un +abandon du droit. + +Ils expriment alors leurs nouvelles croyances à l'aide de phrases +spécieuses, telles que celles-ci: + + «Il faut faire comme les autres.--Les choses sont bien ainsi. La + tentative de les améliorer serait présomptueuse.» + +Toutes ces défaites cachent maladroitement leur désir de tyrannie, désir +souvent immodéré dans le coeur de ceux qui ont le plus crié à +l'injuste en étant le moins maltraités. + +Ils continuent donc à suivre le même chemin, à perpétuer le même +système, car ils ne vivent que pour eux et agissent, sinon honnêtement, +du moins avec prudence. + +Bacon a dit de la fourmi: «C'est une sage créature pour elle-même, mais +un fléau pour un jardin.» On oppose généralement d'infranchissables +obstacles à ceux qui essayent de faire accepter des changements dans les +habitudes invétérées par un long usage, parce que ces changements sont +regardés comme une insulte à la mémoire ou à l'expérience des hommes qui +ne les ont pas conçus, parce que c'est dire aux uns qu'ils ont été des +sots, aux autres qu'ils le sont encore. + +De tout temps et dans tous les siècles, les réformateurs, n'importe quel +a été leur motif ou leur but, ont souffert le martyre, et la multitude a +toujours montré une sauvage exaltation en assistant à leur supplice. +Faites entrer la lumière dans un nid de jeunes hiboux, ils crieront +contre l'injure que vous leur faites. Eh bien! les hommes médiocres sont +de jeunes hiboux: quand vous voulez leur présenter des idées vivaces, +fortes et brillantes, ils les dénigrent en les déclarant absurdes, +fausses et dangereuses. Chaque abus qu'on tente de réformer est le +patrimoine de ceux qui ont plus d'influence que les réformateurs, un +bien défendu et insaisissable. + + + + +IX + + +Mon esprit se préoccupait donc exclusivement de la recherche des moyens +à employer pour rompre les contrats d'un apprentissage qui me faisait +souffrir autant au moral qu'au physique. J'avais dans ma force et dans +mon courage une foi si complète et si aveugle qu'il me parut possible de +hasarder, au premier débarquement, une désertion. Cette désertion, me +disais-je, en me rendant ma liberté, me mettra à même de choisir le +genre de vie qui convient à mes goûts. Sans vouloir cependant renoncer +tout à fait à suivre la carrière maritime, je voulais arriver à +conquérir plus d'indépendance et surtout plus de considération pour le +rang que m'assignait mon titre de gentilhomme. Ces espérances illusoires +avaient été puisées dans la lecture des romans et des histoires du vieux +temps, qui racontaient les aventures de jeunes héros partis pour les +Indes pauvres et nus, et qui avaient rapporté dans leur patrie les +trésors d'un nabab. + +La réelle misère de ma situation présente glissait parfois de sombres +nuages au milieu de ces rêves d'or, et je songeais avec peine qu'étant +sans amis, sans argent, sans expérience, j'aurais d'effroyables +obstacles à surmonter pour conquérir même la médiocre fortune à +laquelle j'aspirais dans mes jours de réel découragement. L'impitoyable +abandon de mon père, le silence sans doute imposé à mes soeurs, la +privation éternelle de la vue de ma mère, étaient, à mes heures de +réflexion, de cruels supplices. Mais à quoi bon sonder les mystères de +l'âme, à quoi bon! Je m'impose la tâche de raconter l'histoire de ma +vie, et je ne dois qu'effleurer d'une plume légère la surface de ses +affreuses douleurs. + +J'aimais passionnément la lecture, et j'avais su me procurer une grande +quantité de livres, seul charme de mes heures de prison ou de loisir. + +Ces livres, qui étaient les uns de vieilles tragédies, les autres des +récits de voyage, m'enseignèrent un peu d'histoire et beaucoup de +géographie. + +J'avais appris de mémoire et d'un bout à l'autre la narration du voyage +du capitaine Bligh dans les îles de la mer du Sud; la révolte de ses +hommes m'impressionna vivement, mais son récit partial ne m'illusionna +pas sur ses propres mérites. Je détestais sa tyrannie, et l'impétueux +Christian fut mon héros. J'enviais la destinée de ce jeune homme, en +désirant que la mienne eût les mêmes hasards, car je brûlais du désir +d'imiter sa conduite, si courageusement rebelle à des ordres cruels. + +Ce livre m'instruisit, m'exalta et laissa dans mon coeur une +impression qui a eu la plus grande influence sur les actions de ma vie. + +Le secrétaire du capitaine s'aperçut un jour que je possédais beaucoup +de livres, et que, n'ayant pas de place pour les serrer convenablement, +je m'en trouvais quelquefois embarrassé. Pensant que ces volumes +seraient un ornement pour sa cabine, il me proposa de construire une +espèce de bibliothèque et de les y enfermer. + +--Vous pourrez, me dit-il, disposer de ma chambre pour lire tant que +vous le voudrez; moi, je n'ouvre jamais un livre. + +J'acceptai joyeusement cette offre, que j'eus la niaiserie de juger +comme une complaisance de bon camarade. + +Quelques jours après, ayant une heure à perdre, je descendis chercher un +livre. + +Comme je sortais de la chambre en emportant le volume, il me dit d'un +ton grossier: + +--Lisez ici; je ne veux pas qu'un seul de ces ouvrages sorte de ma +cabine. + +--Ils ne sont donc pas à moi? lui demandai-je avec calme. + +--Non, me répondit sèchement le secrétaire. + +--Comment, monsieur! auriez-vous l'intention de m'en disputer la +jouissance hors de votre chambre, et la possession si je voulais les +reprendre? + +--Voyons, voyons, pas d'insolence, s'il vous plaît. + +--Donnez-moi mes livres; je ne veux pas les laisser un instant de plus +ici, et je comprends l'indélicatesse de votre conduite. + +--Je vous défends d'y toucher. + +--Ah! c'est comme cela! m'écriai-je en m'élançant vers la planche sur +laquelle ils étaient posés. + +Ce déloyal garçon me frappa: je lui rendis le coup. + +L'adversaire inattendu avec lequel j'allais entrer en lutte était un +gros homme de trente ans et plus; moi, j'avais une quinzaine d'années; +mais ma taille souple, mince, élancée, me donnait l'extérieur d'un jeune +homme de dix-huit ans. + +Très-étonné de mon audace, le secrétaire resta un instant silencieux. + +Quelques élèves étaient descendus, attirés par le bruit de la dispute, +et, immobiles auprès de la porte ouverte, ils en attendaient le +dénoûment. + +Lorsque j'eus rendu avec usure le soufflet de l'insolent secrétaire, +j'entendis ces paroles: + +--Très-bien! très-bien, camarade! + +L'approbation des élèves irrita le sot et méprisable griffonneur. Il +rougit, et, me saisissant par le cou, il cria d'un ton féroce: + +--Jeune vagabond, je vous dompterai. + +Appuyé contre les parois de la cabine, sans la possibilité de pouvoir +faire un mouvement, je subis, dans la contrainte d'une indicible +rage, des coups de règle et des soufflets. Enfin un instant +d'inattention échappée à mon bourreau dégagea mes mains emprisonnées par +la pression de son bras de fer, et je me défendis autant que mes forces +purent me le permettre. + +Les élèves m'encourageaient par de bonnes paroles, mais leur lâcheté +craintive, cette lâcheté qui leur galvanisait le coeur les empêcha de +me porter secours. + +La tête me tourna; le sang jaillissait à flots de mon nez et de ma +bouche; j'étais physiquement vaincu, mais mon courage ne faiblit pas, +car je défiai le misérable d'une voix insolente et ferme. + +Cette bravade augmenta sa fureur. + +--Hors d'ici! hurla-t-il d'une voix terrible; hors d'ici, ou je vous +extermine! + +--Non. Je ne sortirai pas de votre cabine, je veux mes livres. + +Le secrétaire redoubla la fureur de ses coups, et je compris que +j'allais perdre connaissance, car tous les objets tourbillonnaient +devant mes yeux. J'étais au désespoir de me sentir battre par un lâche, +par une brute que je méprisais de toute mon âme, et dont les paroles +insultantes et l'air vainqueur me torturaient plus encore que les +mauvais traitements. + +Tout à coup mes yeux tombèrent sur la lame luisante d'un couteau posé +sur une table à proximité de ma main. + +Un espoir de vengeance ranima mes forces; je saisis le couteau, et le +brandissant sous ses yeux je lui dis: + +--Lâche! gare à vous maintenant. + +En voyant la lame affilée du couteau, le secrétaire recula; mais je +m'élançai sur lui et le frappai avec violence. + +--Grâce, grâce! murmura-t-il faiblement et à plusieurs reprises, grâce! +puis il roula ensanglanté au milieu de la chambre. + +--Que se passe-t-il donc? s'écria une voix encore éloignée, mais qui se +rapprochait au pas de course. + +Je me tournai vers le questionneur en répondant: + +--Cet assassin m'a horriblement battu, et je l'ai tué. + +Un silence d'écrasante surprise suivit ma réponse. + +Je jetai le couteau sur la table, et, prenant mon livre, je sortis de la +cabine. + +Un sergent de marine vint bientôt me dire de monter sur le pont. + +Le capitaine s'y trouvait, entouré de ses officiers. + +Lorsque je parus, il demanda au premier lieutenant le récit du combat. + +--Ce jeune étourdi, répondit l'officier, a tué votre secrétaire avec un +grand couteau de table. + +Le capitaine, qui avait entendu parler de la rixe sans en connaître ni +les champions ni les détails, me regarda d'un air furieux, et, sans +m'adresser une seule question, il s'écria: + +--Tué mon secrétaire! mettez l'assassin aux fers... tué mon secrétaire! + +J'essayai de parler. + +--Bâillonnez ce drôle, cria le capitaine, et conduisez-le tout de suite +dans la fosse aux lions; pas un mot, monsieur, pas un geste. Ah! vous +avez tué mon secrétaire! + +Le sergent allait me saisir, lorsque je lui dis d'un air fier: + +--Ne me touchez pas, je vous le défends! + +Et, la démarche ferme, le regard calme, car je me croyais un homme, je +descendis lentement l'ouverture à travers les écoutilles. + +Au bas de l'escalier, un sous-lieutenant vint contremander l'ordre. + +--N'ayez pas peur, me dit-il, le capitaine ne peut vous faire aucun mal. + +--Ai-je l'air de trembler, monsieur? + +--Vous êtes un brave enfant, murmura l'officier en entendant le pas +rapproché de son chef. + +--Vous n'êtes pas honteux d'une pareille conduite? me demanda sévèrement +le capitaine. + +--Non, monsieur. + +--Comment! est-ce là une réponse convenable? Ôtez votre chapeau. Vous +allez être pendu, monsieur, pendu comme assassin. + +--À l'humiliation d'être souffleté par vos valets, capitaine, je préfère +la mort: pendez-moi. + +--Vous êtes fou, monsieur, fou à lier. + +--Oui, je suis fou d'indignation et de rage, fou parce que vous et votre +lieutenant me grondez et me maltraitez sans cesse, et cela par +méchanceté, injustement, cruellement; je ne me soumettrai plus à vos +ordres; je veux être traité en officier et en gentilhomme, et je suis +battu comme un chien. Débarquez-moi où vous voudrez, si vous ne me +pendez pas, car je ne remplirai aucun devoir, je n'exécuterai aucun +ordre; je ne veux plus ni être grondé par vous ni me sentir battu par +vos domestiques. + +En achevant ces mots, je fis un pas vers le capitaine. Ce mouvement +l'effraya sans doute, car il me prit le bras. + +--Asseyez-vous sur l'affût de ce canon, me dit-il d'une voix irritée. + +--Non, vous m'avez défendu de jamais m'asseoir en votre présence, je ne +veux pas obéir aujourd'hui, pas plus que je n'ai obéi autrefois à une +défense contraire. + +--Ah! vous ne voulez pas! + +Et, reprenant ma main qu'il avait laissée tomber, il m'attira violemment +vers lui, me saisit par le cou, et répéta, en me frappant avec violence: + +--Ah! vous ne voulez pas! + +--Non, non, mille fois non! et je lui crachai à la figure. + +Le capitaine me repoussa violemment, ses dents s'entrechoquèrent, et sa +figure passa d'une teinte livide à un rouge presque noir. + +--Vous êtes un misérable! balbutia-t-il d'une voix suffoquée par la +colère, et il disparut. + +Le soir, on vint me dire que je pouvais descendre en bas, mais qu'il ne +fallait pas me montrer sur le pont. À dater de cette époque, le ventru +capitaine ne m'adressa jamais la parole. + +Le voyage devint une fête pour moi, je ne recevais plus ni ordres, ni +leçons, ni coups, et je lisais du matin au soir. + +Le secrétaire fut sérieusement malade pendant un mois, et lorsque ses +blessures commencèrent à se cicatriser, il reparut sur le tillac, mais +en évitant toutefois de se rapprocher des élèves, qui tous étaient +indignés contre lui. + +Un jour, j'eus la méchanceté de lui dire, en désignant du regard une +laide balafre qui traversait sa joue: + +--Vous vous souviendrez longtemps, n'est-ce pas, d'avoir volé et battu +un gentilhomme? + +Le lâche coquin baissa honteusement la tête et ne répondit pas. + +Ce pauvre sire était le fils unique d'un tailleur de notre noble +capitaine, et son embarquement à bord de la frégate, malgré son âge +avancé, était une invention écossaise pour payer la note de son père. + + + + +X + + +Dès notre arrivée à un port anglais, je fus placé et détenu à bord d'un +garde-côte à Spithead, et peu de jours après on me transféra sur un +sloop de guerre. Ces différentes dispositions furent opérées sans qu'un +signe d'existence, de souvenir et d'amitié me fût donné par ma famille. +J'en souffris cruellement; mais, quoique bien jeune, l'étrangeté +aventureuse de ma vie m'avait donné assez d'orgueil et assez de +philosophie pour me rendre dédaigneusement indifférent, en apparence du +moins, à l'abandon de ma famille. + +Cet abandon était cependant bien complet, car jusqu'à ce jour, quoique +éloigné des miens, j'avais eu dans mes chefs des amis ou des +connaissances de mon père, tandis que ce nouvel embarquement me livrait +sans défense à la volonté tyrannique de personnes étrangères à mon +coeur et à mes intérêts. + +Je me trouvais donc, à quatorze ans, jeté sur un vaisseau, sans +protection visible ou lointaine, sans argent et dépourvu des objets les +plus nécessaires. + +Je ne ressemblais guère à un prudent et soigneux jeune homme dont +l'étonnante figure se dessine dans le tableau de mes souvenirs. + +C'était un certain _midshipman_ écossais que ses parents avaient envoyé +à la mer avec une très-petite quantité d'habits pour son dos; mais, en +revanche, une bonne provision de maximes écossaises dans la tête, telles +que: + + «Un sou épargné est un sou gagné.» + + «Les petits ruisseaux font les grandes rivières.» + +Cet impudent escroc à cheveux jaunes avait enlevé de ma malle, à bord du +garde-côte sur lequel j'avais été emprisonné, la plupart de mes +vêtements. Un jour, un matelot l'ayant surpris porteur d'un paquet de +choses bizarres, telles que de vieilles brosses à dents, des morceaux de +savon, du linge sale, lui demanda ce qu'il venait de faire. + +--J'ai, répondit-il avec le plus grand sang-froid, ramassé sur le pont +les vieilleries qu'on y laisse traîner. + +Ce filou calédonien eut l'effronterie d'avouer qu'il possédait trois ou +quatre douzaines de chemises, chacune avec une marque différente; le +gaillard avait dîmé sur trente ou quarante d'entre nous. S'il avait trop +de prévoyance, moi, j'en avais trop peu. Manquant de tout, n'ayant +personne qui prît la peine de s'inquiéter de mes besoins, je repris la +mer sur le sloop de guerre. + +Nous touchâmes successivement à Lisbonne, à Cadix, à la côte de +l'Amérique du Sud, puis à la côte d'Afrique. Notre voyage dura dix-huit +mois, et je vis trois des parties du monde, de sorte que j'acquis par la +pratique un peu de géographie pendant les douze ou quinze mille lieues +que nous parcourûmes. + +Notre commandant était un capitaine explorateur. Petit, arrogant, plein +de suffisance, et, comme la plupart des petits hommes, il se croyait un +très-grand personnage. La seule chose que je puisse me rappeler de cet +extrait de commandant est son habitude de tourner la tête tout d'une +pièce de mon côté en m'adressant la parole avec des grognements de voix +et des mots bien sonores et bien grands pour une si petite bouche. Il me +disait donc aigrement: + +--Eh bien! hideux colosse, tête de bois, masse inerte et épaisse, +pourquoi flânez-vous là au lieu d'obéir à mes ordres? + +Le commandant me haïssait parce que j'étais formé comme un homme, et je +le méprisais parce qu'il me ressemblait fort peu, et en toute vérité il +avait des allures de singe lorsque la colère le faisait sauter à cheval +sur l'affût d'une caronade pour frapper les matelots à la tête. + +Comme, dans le cours de ma vie, j'ai revu en détail toutes les parties +du monde, et avec des facultés développées et des sentiments éveillés, +je n'ai pas besoin de m'appesantir sur des événements puérils. Je +déteste les bavardages enfantins et les contes de grand'mère, cela est +aussi fâcheux que les dédicaces du _Spectator_, ou les écrits moraux, +fastidieux et méprisés par l'ivresse dont Addisson charme ses lecteurs. + +En revenant en Angleterre, notre commandant fit la connaissance de mon +père, lequel, loin d'être adouci par mon temps d'exil, temps plus dur +encore que la pierre et le fer, réitéra l'ordre suprême et abhorré de me +rembarquer sur un autre navire en partance pour les Indes orientales. + +Nous fûmes bientôt en mer. Qui pourrait peindre ce que je ressentis en +me voyant arraché de mon pays natal, condamné à traverser l'immense +Océan jusqu'à des régions sauvages, privé de tout lien, de toute +communication; déporté comme un criminel pour une si grande partie de ma +vie, car, à cette époque, peu de vaisseaux revenaient de leur course +avant sept ou huit ans! + +J'étais enlevé aux miens sans avoir vu ma mère, mon frère, mes soeurs, +sans avoir vu une figure aimée; personne ne m'avait dit un mot de +consolation ni ne m'avait inspiré le plus petit espoir. Si le domestique +de notre maison, si même le vieux chien compagnon de mon enfance était +venu jusqu'à moi, je l'aurais embrassé avec bonheur, mais rien, mais +personne! + +À dater de cette époque, mes affections pour ma famille et ma parenté +s'aliénèrent, et je recherchai dans la vaste étendue du monde l'amour +des étrangers. Séparé de ma famille, je l'étais encore de ces +compagnons de douleur que j'avais appris à aimer. Ce double supplice, on +peut le ressentir, mais on ne saurait l'exprimer. L'esprit invisible qui +soutenait mon énergie au milieu de tous ces chagrins est encore un +mystère pour moi; aujourd'hui même que mes passions sont affaiblies par +la raison, par le temps et par l'épuisement, j'en recherche la puissance +et les causes. Mais le feu intense qui brûlait dans ma tête s'est +assoupi et ne se révèle que par ces lignes profondes gravées +prématurément sur mon front; cependant, de temps à autre, le souvenir de +ce que j'ai souffert attise la flamme et ranime mon indignation. + +Il ne me fut pas possible de mettre en doute la conviction désolante que +j'étais un être maudit, que mon père m'avait rejeté de sa demeure dans +l'espoir de ne m'y revoir jamais. L'intercession de ma mère (si elle en +fit aucune) fut stérile; j'étais livré à moi-même. La seule preuve que +mon père se souvînt qu'il avait encore des devoirs à remplir envers moi +se réalisait par une allocation annuelle à laquelle l'obligeait ou sa +conscience, ou son orgueil. Peut-être, ayant rempli cette formalité, il +se disait, comme tant d'autres hommes qui se croient bons et sages: + +--J'ai pourvu aux besoins de mon fils; s'il se distingue, s'il revient +homme honorable et haut placé, je pourrai dire: C'est mon enfant, je +l'ai fait ce qu'il est. Son caractère indomptable ne lui permettait que +la carrière maritime, je la lui fis embrasser. + +Mon père m'abandonna donc à mon sort, avec aussi peu de regrets qu'il +en aurait éprouvé en ordonnant de noyer une portée de petits chiens. + +Arraché de l'Angleterre dans de pareilles conditions, l'avenir me parut +sombre, et malgré mon extrême jeunesse, malgré mon esprit bouillant et +la tournure gaie de mon caractère, je ne pus apercevoir ni la plus +petite espérance ni un jour serein dans la chaîne de mon esclavage. + +Nous étions en mer depuis deux ou trois semaines, lorsque le capitaine, +irrité contre un de ses lieutenants, s'approcha de moi et me dit: + +--Faites bien attention à vous, et rappelez-vous que j'ai appris du +commandant A... les atrocités que vous avez commises à son bord. + +--Je ne me sens coupable d'aucune mauvaise action, répondis-je +froidement. + +--Quoi! s'écria-t-il, car il avait besoin d'épancher le reste de sa +colère sur quelqu'un de moins capable de se défendre qu'un officier. +Quoi! monsieur, n'est-ce rien que d'assassiner les gens? Je vous +convaincrai du contraire, et à la première plainte que j'entends porter +contre vous, je vous fais jeter hors du vaisseau. + +La réalisation de cette vengeance, d'être mis à terre, eût comblé mes +voeux les plus ardents; cela me fit sourire. + +Il crut sans doute que c'était de mépris, et me quitta plus furieux +encore. + +Je m'aperçus bientôt que le capitaine n'était pas méchant, mais +seulement faible et très-irascible. + +Il avait vécu, pendant plusieurs années, en demi-solde, retiré à la +campagne, et son retour forcé à la profession maritime avait interrompu, +sans l'affaiblir, son goût pour l'agriculture. + +Pendant le long espace de temps qui s'était écoulé jusqu'à ce qu'il fût +appelé à commander un vaisseau, le capitaine avait suivi son penchant +naturel en s'appliquant en toute satisfaction à cultiver les champs +paternels, et il était plus glorieux de voir ses porcs et ses moutons +bien engraissés, de labourer la terre pour ses navets de Suède, que de +tracer un sillon sur l'océan des Indes avec la proue d'une brillante +frégate. + +Le pauvre homme n'avait pas cherché l'honneur de ce commandement; +mais un membre honorable de sa famille, qui appartenait à +l'amirauté, scandalisé des occupations de ce marin dégénéré, de ce +fermier-capitaine, le fit rappeler au service et revêtir +officieusement des honneurs du commandement. + +Il abandonna donc avec tristesse ce qu'il ne pouvait emporter avec lui, +sa maison et ses terres; il pleura ses enfants, sa femme, mais son +coeur éclata sous l'émotion qu'il éprouvait lorsque ses regards +humides contemplèrent la glorieuse et magnifique montagne du plus riche +des composts. + +Quant au bétail vivant, aux porcs, aux moutons, à la volaille, après +avoir dépensé plus de temps, d'argent et de patience pour les nourrir et +les élever que bien des pères ne le font pour leurs enfants, il les +amena à bord avec lui, et cette singulière ressemblance du vaisseau avec +une basse-cour faisait les délices du capitaine. + +La plus grande partie de son temps était consacrée aux enfants de son +adoption, et le premier lieutenant avait la charge du navire, sans autre +dédommagement à ce plaisir que celui de recevoir une partie de la +mauvaise humeur qui s'élevait sur le tillac à l'encontre des officiers, +toutes les fois qu'une mésaventure arrivait dans la basse-cour. + +En somme, nous autres midshipmen, nous lui étions plus à charge que le +capitaine ne l'était à nous-mêmes, et je me rappelle qu'un de nos grands +plaisirs était de percer avec une aiguille la tête d'une ou de deux +volailles, et de les sauver de la mer en les fricassant pour notre +souper. + +Notre capitaine était, dans toute l'acception du mot, une bonne pâte +d'homme, c'est-à-dire ni assez bon ni assez mauvais pour faire quoi que +ce soit de bien ou de mal. + +Il était aussi impossible de l'aimer et de le respecter que de le haïr +et de le mépriser. + + + + +XI + + +Parfaitement résolu de quitter la marine pour suivre au gré du hasard, +et à l'aide de mon courage, le cours d'une vie aventureuse, je commençai +à comprendre le prix de la science et à m'occuper d'acquérir +l'instruction qui m'était nécessaire pour me diriger sans conseil. + +Mon temps fut dès lors si activement occupé par les leçons de dessin, de +navigation et de géographie, qu'il ne me fut possible de réserver pour +ma passion de lecture que les courts instants de loisir qui suivaient ou +qui précédaient les heures de repas. + +Après avoir longuement questionné les vieux matelots sur les moeurs, +sur les habitudes, sur les goûts des habitants des Indes et de leurs +nombreuses îles, j'acquis une certaine connaissance des lieux et des +usages d'un pays pour lequel je ressentais une sorte de passion, et que +mes rêves poétisaient au delà du réel. + +La marche rapide du vaisseau ne fut arrêtée par aucun accident, et après +avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, nous jetâmes l'ancre dans le +port de Bombay. + +La seule circonstance qui se rattache à la suite de ma vie et qu'il soit +nécessaire de mentionner ici est l'intimité fraternelle que je formai à +cette époque avec le plus jeune des lieutenants du vaisseau. + +J'avais souvent partagé avec lui les veilles de nuit, et, pendant ces +longues heures de silence et de solitude, Aston avait, en causant avec +moi, approfondi et sondé mon caractère réel, de sorte qu'il avait +découvert que je n'étais pas ce que je semblais être. La bonté de ses +questions, les encouragements affectueux de sa parole bienveillante, +avaient tiré de la coquille dans laquelle ils s'étaient cachés les bons +instincts de ma nature. Aston réveilla en moi les sentiments engourdis +de la générosité, de la tendresse; il m'aima, me conseilla, et devint +mon champion dans la guerre haineuse que me livraient sans trêve ceux +qui se trouvaient par leur position au-dessus de moi. + +Une des causes de la vive amitié que me témoignait visiblement Aston +était le souvenir d'une scène qui s'était passée entre le second +lieutenant et moi, et à laquelle il avait assisté. + +Un jour, en me questionnant sur un devoir, ce lieutenant me dit: + +--Quand vous répondez à mes demandes, monsieur, il faut ôter votre +chapeau. + +--Je vous ai salué comme je salue le capitaine, monsieur, répondis-je en +portant la main à mon chapeau. + +Le lieutenant rougit et s'avança vers moi: + +--Ôtez votre chapeau, monsieur, vous parlez à votre supérieur! + +--Mon supérieur! je n'en ai pas. + +--Comment, monsieur, vous n'en avez pas? Ne suis-je donc pas officier, +n'êtes-vous pas sous mes ordres? + +--Oui, monsieur, vous êtes officier. + +--Eh bien! pourquoi me manquez-vous de respect? Pourquoi n'ôtez-vous pas +votre chapeau? + +--Je ne l'ôte jamais, monsieur. + +--Obéissez-moi sur l'heure, gronda le lieutenant d'une voix furieuse. + +--Non, je ne veux pas. + +--Comment, vous ne voulez pas? + +--Non, parce que je n'ôte mon chapeau que devant l'image de Dieu... que +devant celle du roi. + +Le lieutenant me quitta exaspéré de colère. + +Ce parasite croyait,--ou du moins, on l'aurait pensé par sa manière +d'agir,--que la seule utilité d'un chapeau était de pouvoir le tenir +pointé vers la terre, comme la preuve d'une basse et rampante nature. + +Quoiqu'il eût adroitement accaparé les bonnes grâces du capitaine, ses +plaintes contre moi, lorsqu'il m'accusa d'une insolente désobéissance, +ne produisirent aucun effet. Il m'en garda une si vive et une si +profonde rancune, qu'il saisit avec une âcre méchanceté toutes les +occasions pour entasser sur ma conduite une innombrable suite de +méfaits. S'il réussit parfois à m'attirer de graves punitions, il fit +grandir dans mon sein une haine qui rêva, qui chercha, et qui enfin +exécuta son projet de vengeance... + +Une seconde cause se rattache encore à la naissance de la tendresse +qu'Aston me portait. + +Pendant que nous rasions la côte entre Madras et Bombay, un bâtiment aux +allures suspectes, après avoir essayé d'éviter nos regards, chercha à +fuir sans que nous eussions manifesté, ni par un signal ni par un appel, +le désir de le connaître. En voyant cette manoeuvre, le capitaine +donna l'ordre d'apprêter trois bateaux et de poursuivre le mystérieux +bâtiment. + +Je fus placé dans le bateau commandé par mon ennemi, le second +lieutenant. + +Il était mieux équipé et mieux armé que les autres. + +Aston se trouvait dans le second bateau. + +Le bâtiment, que nous supposions être un pirate des côtes de Goa, +continuait, à force de voiles, sa course vers le rivage, et nous eûmes, +malgré la rapidité de notre marche, une vive crainte de ne pouvoir +l'atteindre avant qu'il fût arrivé à son but. + +Un vent frais qui s'éleva au même instant nous en rapprocha, et nous +allions l'atteindre, lorsque la frégate tira un coup de canon et hissa +son pavillon de rappel. + +Nous nous avançâmes encore, car nous nous trouvions à portée de mousquet +de la barque étrangère, qui était tout près de la terre, et déjà les +natifs armés se rassemblaient en foule sur le rivage. + +En entendant le signal de rappel, le lieutenant donna l'ordre de virer +de bord pour retourner au bâtiment. + +--Aston, cria-t-il à mon ami, voyez-vous le signal de rappel? + +--Quel signal? répondit Aston, je ne le vois pas. + +--Si vous regardez, vous le verrez, répondit brusquement le lieutenant. + +--Je n'ai pas l'intention de regarder, s'écria mon ami; il nous a été +ordonné d'examiner cette barque, je le fais. Avançons, mes braves! + +Je priai Aston de s'arrêter un instant, et, me tournant vers le +lieutenant, je lui demandai d'une voix presque respectueuse: + +--Avançons-nous, monsieur? + +--Non, et je vous ordonne de naviguer pour regagner le vaisseau. + +En entendant cette réponse, je quittai le gouvernail, et me précipitant +dans la mer, je gagnai à la nage le bateau commandé par Aston. + +--Je rendrai compte de votre conduite! cria le lieutenant en fureur. + +--Ramez vers le rivage, dit Aston à ses hommes, dans dix minutes nous +atteindrons le malais. + +Au moment où notre vaisseau toucha la proue du malais, je saisis un +cordage, m'élançai à son bord, et avant que mon pied eût touché le pont, +j'avais fendu la tête à un homme d'un violent coup de sabre. Deux ou +trois matelots m'avaient suivi, et nous faisions sans miséricorde un +massacre de tous ceux qui nous tombaient sous la main. Les Malais +sortaient hors du bâtiment dans un effroyable désordre. J'étais +tellement excité, tellement exaspéré par ma propre violence, que, rendu +tout à fait furieux en les voyant fuir, je saisis un mousquet et je fis +feu. + +Tout à coup Aston me saisit violemment par le bras: + +--Ne m'entendez-vous pas? cria-t-il, je vous appelle à tue-tête; au nom +du ciel, que faites-vous? Êtes-vous fou? êtes-vous enragé? Votre exemple +a rendu tous mes gens insensés. Posez votre mousquet, vous n'avez pas le +droit de toucher ces hommes. + +--Ce bâtiment n'est donc pas un pirate malais? demandai-je étonné. + +--Comment puis-je savoir ce qu'il est? me répondit-il; vous auriez dû +attendre mes ordres avant d'agir. Peut-être n'est-ce qu'un innocent +vaisseau du pays. + +Ma rage se calma soudain, et j'eus l'angoisse affreuse d'avoir peut-être +compromis Aston. + +Mais je vis bientôt avec une joie inexprimable que mon emportement +serait sans résultat désavantageux pour mon ami. Les sauvages +commençaient à faire feu sur nous, et notre agression allait se changer +en défense. Pendant que leurs canots armés s'arrêtaient pour secourir +leurs compatriotes tombés ou nageant dans la mer, nous coulâmes à fond +leur vaisseau; et, lancés activement sur nos bateaux, nous regagnâmes la +frégate, qui s'était rapprochée. Aston amenait avec lui deux Malais +blessés. + +Après l'escarmouche, j'essayai d'adoucir la colère d'Aston, et j'y +réussis si bien, qu'après m'avoir réprimandé, il fit au premier +lieutenant un éloge si pompeux de mon courage et de mon intrépidité, que +la plainte d'insubordination qu'avait portée contre moi le second +lieutenant ne m'attira aucune punition. + +La haine que cet officier avait conçue à mon égard s'envenima encore, +mais elle fut impuissante contre le bouclier protecteur de l'amitié +d'Aston. + +D'ailleurs, la pusillanimité du second lieutenant avait été une source +de ridicule, et les marins, qui considèrent le courage comme le plus +grand des mérites, m'applaudissaient et m'encourageaient tous. + + + + +XII + + +Malgré la nonchalance et l'ennui que j'apportais dans l'accomplissement +de mes devoirs ordinaires, je trouvai après cet événement plus de +tolérance dans l'esprit de mes chefs, et plus de sympathie auprès de mes +camarades. Les uns me témoignèrent une indifférente bonté, parce qu'ils +découvrirent que le calme de mon maintien recélait un courage +invincible; les autres, un semblant d'affection, parce que ce courage +apparut à leur pusillanimité comme un puissant soutien. Du reste, pour +contre-balancer la paresse d'une action par l'énergie de l'autre, je me +montrai dans les cas graves d'une activité si diligente, si infatigable, +que non-seulement on m'admirait, mais encore on me remerciait. + +Dans la mer des Indes, il n'est pas permis de plaisanter avec les +caprices du temps, car les rafales y sont tellement dangereuses, +qu'après avoir courbé les mâts comme un souffle du vent courbe la frêle +ligne d'un pêcheur, elles font voltiger çà et là par lambeaux les voiles +déchirées, plient les vergues et jettent le vaisseau sur son gouvernail; +alors le rugissement de la mer, le bruit sonore du vent, la rapide et +rouge lueur des éclairs, mêlés aux voix fortes, brèves et haletantes des +officiers de quart, font de ces tempêtes le plus magnifique, mais aussi +le plus effrayant des tableaux. Les premiers instants de ces terribles +scènes me surprenaient parfois endormi; mais au bruissement des vagues +je me réveillais, et, avec la fougue irréfléchie de la jeunesse, je +m'élançais sur le pont pour grimper dans les cordages, et ma voix était +souvent la seule qui répondît à la trompette d'Aston. + +Je me sentais à l'aise; j'étais heureux dans ce désordre de +l'atmosphère, dans ce bouleversement de la nature. Je faisais aux vents +en fureur, aux vagues en révolte, une sorte de guerre, et ces luttes +faisaient battre mon coeur et couler en flots de vif-argent le sang de +mes veines. Plus l'orage était dangereux, plus mon bonheur était grand; +mon mépris du danger m'en cachait le péril, et j'étais partout; je me +prêtais à toutes les manoeuvres, tandis que les graves et méthodiques +élèves, qui se piquaient d'une si grande exactitude dans +l'accomplissement de leurs devoirs, regardaient avec étonnement ce +garçon si souvent puni pour sa négligence se jeter volontairement dans +des entreprises presque mortelles, pendant que leur égoïste prudence +leur démontrait l'impossibilité de l'imiter. Les matelots admiraient mon +courage, et leur franche et bonne amitié en suivait les imprudences avec +un dévouement prêt à tout entreprendre pour me sauver la vie. Ils me +prédisaient un avenir glorieux. «C'est un marin, disaient-ils, un vrai, +un brave marin.» Quant aux officiers, leur admiration était surprise, +et l'épithète de fainéant me fut à tout jamais épargnée. + +Pendant ces heures de court triomphe, ils concevaient de moi une haute +estime; mais mon intraitable orgueil, mon arrogante indépendance, +anéantissaient dans le temps calme la considération née dans la tempête; +je perdais vite tout mon prestige, et ils me traitaient plus souvent en +élève insubordonné qu'en héros futur; mais leur injustice à mon égard ne +froissait ni mon coeur ni mon orgueil; je n'avais pour eux ni +affection ni estime, mais seulement la conscience de ma propre valeur. +Je trouvais auprès de mes condisciples plus de réelle amitié, car je me +faisais une gloire de protéger les faibles en tyrannisant les forts. + +Ma taille, bien supérieure à mon âge, me donnait une force corporelle +que mon caractère inflexible rendait presque indomptable, car nulle +énergie physique ne peut être bien réelle si elle n'est appuyée par +l'énergie morale; ainsi, dans mes fréquentes disputes avec mes +camarades, j'arrivais toujours à leur prouver que j'avais raison, dans +ce sens que, battus et hors de combat, ils étaient forcés de me déclarer +leur vainqueur. Ma hardiesse et mon impétuosité brisaient tous les +obstacles, et pour moi ce mot était le synonyme de bataille. + +Parmi les plus âgés et les plus forts des élèves, il n'en existait pas +un seul qui voulût disputer avec moi pour le plaisir de disputer; il +était trop assuré de la défaite, car, ne voulant jamais avoir le +dessous, je continuais la querelle sans respect ni pour les lieux, ni +pour les heures, ni pour les témoins de ces escarmouches. Cette conduite +me fit craindre de mes compagnons, mais cette crainte était admirative +lorsque je leur donnais la preuve que je ne traitais pas mes supérieurs +avec plus de ménagement. + +Ces derniers avaient usé envers moi de tant d'injustes représailles; ils +avaient épuisé sur mes premiers jours d'inertie et de découragement un +si grand arsenal de méchanceté, qu'en m'indignant contre eux ils avaient +doublé ma hardiesse naturelle. Je crois que la torture eût été +impuissante devant le calme de mon front, aussi froid, aussi dur que +l'airain. Pour me jouer d'eux et uniquement par badinage, j'allais plus +loin que leur esprit dans l'exécution des supplices. Le second +lieutenant, cet Écossais à l'âme chevillée de fer, avait inventé, pour +punition usuelle, d'envoyer l'élève récalcitrant ou paresseux à la cime +du mât, et cette dangereuse position devait être gardée pendant quatre +ou cinq heures. + +Un jour il me condamna à cette torture; je me couchai le long du mât en +l'entourant de mes bras, et je feignis de dormir, comme si j'avais été +parfaitement à mon aise. Mon persécuteur parut effrayé du danger qu'il +courait si mon sommeil, en apparence réel, me faisait faire un faux +mouvement. Il m'ordonna de descendre, et pour changer la punition, me +fit monter sur la vergue de la voile du perroquet; j'y grimpai +lestement, et arrivé sur la périlleuse hauteur, je saisis la balançoire +de la voile du perroquet, et me couchant entre les vergues, je fis +encore semblant de dormir. + +Le lieutenant m'appela et m'ordonna de me tenir éveillé. + +--Vous tomberez par-dessus le bord! cria-t-il plusieurs fois. + +Cet avertissement me suggéra une idée, et cette idée, dans laquelle je +trouvai un soulagement pour l'avenir de mes camarades, m'en cacha le +danger. + +--Eh bien! pensai-je, bourreau, gibier à potence, je vais antidater tes +craintes, tu vas voir. + +Je pris mes arrangements pour me laisser tomber dans la mer, non avec le +désir d'y trouver la mort, mais avec celui de supprimer à tout jamais +cette abominable punition. Je nageais parfaitement, et j'avais vu un +matelot sauter dans la mer de la plus basse vergue, et revenir en se +jouant sur le vaisseau. Je saisis donc un moment favorable: le roulis de +la frégate était doux, la mer calme, et me laissant glisser sans bruit, +je tombai sur la crête d'une énorme vague. Je fus si promptement +engouffré dans son sein, qu'après la rapidité de ma chute l'agonie du +manque de respiration fut terrible. Si je n'avais pas eu la prudence de +maintenir mon équilibre en tenant mes mains sur ma tête et en conservant +dans ma descente une position perpendiculaire, j'aurais infailliblement +perdu la vie; mais je fus insensible à tout, excepté à une horrible +sensation de ma poitrine, gonflée et près d'éclater; car j'eus bien vite +acquis l'affreuse conviction que je tombais comme la foudre dans le sein +de la mer, malgré tous mes efforts pour rester à sa surface. Je souffris +une torture qu'il est impossible de dépeindre. Saisi d'une torpeur +inerte, d'un découragement mortel, je me laissai aller avec une pensée +du ciel et un adieu à la vie; puis j'entendis des voix, un bruit +indistinct; ma poitrine et ma tête semblèrent se fendre, et un monde de +figures bizarres et étranges passa devant mes yeux. + +Un affreux mal de coeur, un froid mortel, qui faisait trembler mon +corps et grincer mes dents en me rendant la connaissance des douleurs +physiques, laissa à mon imagination la délirante idée que je luttais +encore contre le bouillonnement des vagues, et je fis de prodigieux +efforts pour les fuir. Cette impression dura longtemps, et les premières +paroles qui en calmèrent la terreur furent prononcées par la voix +d'Aston. + +--Comment allez-vous, mon ami? me disait-il. + +J'essayai vainement de lui répondre; mes lèvres s'ouvrirent, mais aucun +son ne s'échappa de ma poitrine oppressée. Pendant quarante-huit heures +je supportai une douleur inexprimable, et cette douleur était mille fois +plus aiguë que celle que j'avais ressentie en tombant dans la mer. + +Mais qu'importent mes souffrances, qu'importe mon agonie, j'avais gagné +mon enjeu! L'Écossais fut sévèrement réprimandé, et le capitaine fit la +défense formelle de jamais renouveler, ni à mon égard ni envers mes +camarades, les cruautés de cette affreuse punition. Le coeur de notre +fermier-capitaine fut si attendri, qu'il ordonna, non sans émotion, de +tuer un de ses enfants, un de ses chers poulets, et de le faire rôtir +pour mon dîner. + +Le supplice au mât fut donc aboli, mais personne ne soupçonna jamais que +j'avais pu être capable de faire la bêtise de risquer ma vie, de me +donner une horrible torture, uniquement pour attirer sur un officier la +colère du capitaine et pour détruire la cruelle invention du mauvais +coeur de ce misérable. + +Les élèves gardèrent rancune au lieutenant: ce fut un grief nouveau +qu'ils ajoutèrent au souvenir de sa pusillanimité dans la poursuite du +vaisseau malais. Pour faire comprendre la lâcheté de cet homme, il est +nécessaire d'expliquer qu'un officier envoyé à une expédition doit être +investi d'un pouvoir discrétionnaire et non précisé. Le signal de rappel +fut fait dans la prévision que le vaisseau malais gagnerait le rivage, +et que là, assisté par les natifs, il pourrait, à l'aide de ce puissant +secours, faire une résistance acharnée. Les officiers revêtus de +l'autorité discrétionnaire sont engagés à être économes des matériaux du +vaisseau, c'est-à-dire des hommes. Cet ordre n'est point donné par +humanité, mais pour un plus sérieux motif. La valeur d'un marin est +cotée en chiffres, et le prix d'un matelot habitué au climat, routinier +du service, est trop élevé pour qu'on le perde sans regret. En hissant +son signal de rappel, le capitaine faisait son devoir, et si les suites +de l'attaque portée contre le bâtiment pirate étaient déplorables, il ne +s'en trouvait nullement compromis. L'officier, commandant à sa guise, +gardait pour lui toute la responsabilité de ses actions; il était libre +de voir ou de ne pas voir le signal. + +S'il y a le moindre espoir de succès, un officier vraiment courageux ne +s'inquiète pas de la conduite politique et obligatoire de son capitaine. +Il va en avant, mais alors de son entière volonté, car il est libre +d'agir ou de ne pas agir, et cela sans mériter véritablement le moindre +reproche. Il est rare de rencontrer un lieutenant qui se rende avec une +promptitude si pusillanime à ce semblant de rappel; la couardise de +l'Écossais ne lui fut jamais pardonnée par les matelots, car ils se +faisaient tous, et d'un commun accord, un réel plaisir de l'appeler tout +bas le lâche et tout haut le prudent, le sage, le pacifique, dérisoires +qualifications que l'officier feignait toujours de ne pas entendre. + + + + +XIII + + +En outre de l'affection que j'avais pour Aston, je me sentais vivement +entraîné vers un jeune élève nommé Walter. Il n'y avait cependant entre +nos deux caractères aucune ressemblance, ou pour mieux dire, nous +différions dans nos goûts, dans nos habitudes et même dans notre manière +de juger les choses. Cependant un motif puissant m'avait jeté vers lui +avec l'amitié d'un frère dans le coeur. Walter avait été fort +malheureux, et son père s'était montré envers lui plus cruel encore que +le mien. Peut-être, dans les esprits scrupuleux, le pauvre enfant +avait-il mérité la haine de son père en faisant son entrée dans le monde +humanitaire d'une manière hétérodoxe et contraire aux lois. Parents, +amis et tuteurs n'avaient pas été consultés, l'Église s'était vue +frustrée de ses droits, ses saints ministres fraudés de leurs gages. + +Il n'y avait point eu de gai carillon aux cloches du village où il était +né, point de joyeux amis, point de voix harmonieuses pour souhaiter au +petit étranger la bienvenue de sa présence. + +Rien de tout cela; mais, au lieu des bons présages qui fêtent +ordinairement l'entrée d'un enfant dans son berceau, ce furent des +figures attristées, des femmes craintives, des mains tremblantes qui +reçurent le nouveau-né. + +Sa mère avait été transportée nuitamment dans l'obscur faubourg d'une +grande ville, et on employa pour la dissimuler aux regards autant de +précautions, de soins, d'artifices, d'argent qu'il en faut pour cacher +un crime de meurtre. + +Ce mystère fut la seule attention paternelle que donna à Walter l'auteur +de ses jours. + +La mère du pauvre abandonné était une de ces mille malheureuses qu'a +séduites une promesse de mariage, une de ces infortunées qui ont cru aux +protestations d'amour éternel, de constante adoration, d'inviolable +fidélité, aux serments d'un lord! Comme si un lord pouvait aimer et +rester fidèle à autre chose qu'à l'orgueil de son nom, qu'à la vanité de +sa couronne. Comme si un lord pouvait hésiter un instant à sacrifier +femme, enfant, famille, repos des uns, honneur de l'autre, à la crainte +de paraître coupable, à la crainte d'entacher, même d'une ombre, la +pureté de son écusson! Un lord ne peut tenir ses serments ainsi qu'un +plébéien, il ne peut non plus reconnaître son enfant illégitime: il faut +laisser cette prud'homie au peuple. + +Walter fut élevé dans une maison de charité. Le _Blue-coat-School_ est +un établissement fondé par la royauté pour l'éducation des pauvres +orphelins, enfants sans famille, et qui étaient moins pauvres que ce +fils d'un homme qui avait cinquante mille livres de rente! Cette +institution, qui n'est pas la seule en Angleterre, est une admirable +place pour élever les bâtards de l'aristocratie, et le peuple doit être +fier du haut et puissant privilége qui lui accorde de dépenser son +argent pour l'entretien et l'éducation des enfants abandonnés de ses +arrogants seigneurs. Ce serait en vérité un horrible sacrilége si une +seule goutte de ce sang noble ne s'alimentait pas de la sueur du peuple. + +La mère de Walter employa tout son courage et toutes ses ressources pour +placer son fils dans la marine; mais, pauvre et sans protection, Walter +n'y mena qu'une vie triste, sans espoir d'avenir, une vie de +persécutions qui ne fut point améliorée sous la domination du lieutenant +écossais. Ce brutal personnage appesantit sa force sur la faiblesse du +pauvre garçon, et l'attrista tellement que, presque sans se rendre +compte à lui-même des changements de son esprit, Walter devint pensif, +soucieux, presque indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. +Après avoir fui nos réunions, il s'éloigna complétement de nous et ne +nous adressa plus la parole. + +Cette conduite, dans laquelle se révélait une immense douleur, m'attira +à lui, et je devins, malgré son mutisme, le plus attaché de ses amis. +Souvent, et sans qu'il s'en aperçût, tant le pauvre enfant était absorbé +dans ses sombres rêveries, je remplissais ses devoirs, et peu à peu, de +jour en jour, j'arrivai à conquérir sa confiance et son amitié. + +En cherchant par quel moyen il me serait possible d'infliger au second +lieutenant la juste punition de la revanche que je m'étais promis de +prendre, il me vint à l'esprit de compléter le rôle ridicule que nous +lui faisions jouer depuis l'aventure du vaisseau malais en traçant au +crayon le tableau de son obéissance empressée à se rendre au signal du +rappel pendant que les deux autres bateaux se hâtaient impatiemment +d'arriver sur le malais. + +Je fis la composition de mon oeuvre; mais, comme Walter avait plus de +talent que moi pour le dessin, je lui persuadai de faire une bonne copie +de mon travail. + +L'ouvrage terminé, je saisis pour faire éclater ma bombe le moment où, +rassemblés autour de la table servie, tous les officiers étaient en +présence. + +Mon dessin glissa comme une flèche sur la table, passa de main en main +et excita un rire général. + +Quelques minutes se passèrent avant que le principal personnage +s'aperçût qu'il était le héros de mon oeuvre; mais quand le dessin +arriva à lui, sa longue et blafarde figure devint livide, puis couleur +de citron; nous crûmes qu'il allait avoir une attaque de jaunisse. +L'Écossais n'épargna ni les questions ni les recherches pour connaître +l'auteur de la satire. J'oublie d'ajouter que nous avions joint à cette +esquisse, pour en expliquer ironiquement le sujet, une chanson en +mauvais vers, et, avec la vanité d'un auteur, ou peut-être suivant +l'exemple des anciens bardes et d'un poëte moderne, je m'amusais +constamment à la chanter, et cela sans souci du lieu, du temps ou des +oreilles. Cette chanson devint bientôt aussi familière à l'équipage que +_Cessez_, _Hude Boreas_, et _Tom Bouling_. Moi, je trouvais que la +mienne leur était bien supérieure, mais cela parce que j'ignorais à +cette époque que l'auteur de la dernière de ces chansons nationales +avait obtenu une pension du gouvernement, et certes, si je l'avais su, +je n'aurais point osé me mettre sur le même rang de versification et +d'esprit. La seule récompense que me donna cet ingrat lieutenant, que +j'étais si infatigable à immortaliser, fut un ordre de me taire; c'était +animer la flamme: je chantais, ou, pour mieux dire, nous chantions de +plus belle. + +Quelques jours après le premier acte de notre petite comédie de +vengeance, le lieutenant apprit que le dessin avait été fait par Walter. + +--Je croyais que cet infâme barbouillage était l'oeuvre du +vagabond--j'étais ledit vagabond--l'oeuvre de cet enfant du diable, +car il est capable de toutes les atrocités, mais on le protége ici; son +insolence n'a-t-elle pas le soutien du premier lieutenant, celui +d'Aston? Petit misérable, petit brigand, il mourra sur les pontons: je +ne puis rien contre lui; mais quant à Walter, à ce blême et maladif +garçon qui est battu et maltraité par tout le monde, pardieu! je le +dégoûterai tellement de la vie, qu'il finira par se noyer. + +L'Écossais s'appliqua si lâchement à tenir sa parole, qu'à force de +ruse, de lâcheté, de perfidie, il arriva à persuader au capitaine et au +premier lieutenant que Walter était indiscipliné, paresseux, insolent, +incapable de remplir le plus simple devoir. + +Walter fut donc constamment puni, et tomba dans le désespoir. + +Un jour, exaspéré par l'injustice d'une punition sans motif, il répondit +insolemment à l'Écossais et refusa de lui obéir. + +Son insubordination prit sur les lèvres du lieutenant des proportions si +révoltantes contre la discipline, que Walter fut dégradé de son titre +d'officier et attaché au mât comme un criminel. + +Malgré la défense expresse de parler au malheureux garçon, j'essayai de +le consoler; mais son coeur si doux, si patient, si bon, était +littéralement brisé: il se dégoûta de la vie, et j'eus la douloureuse +crainte qu'il ne réalisât le monstrueux souhait du lieutenant, qui +tentait de le pousser à se donner la mort. + +Toutes mes paroles d'amitié et d'encouragement restaient perdues: Walter +ne les entendait pas, il ne les écoutait pas. Cette inertie m'affectait +horriblement. Enfin j'employai le dernier moyen que me suggérait ma +tendresse pour le pauvre enfant, en lui disant que j'avais pris la +détermination de quitter le vaisseau et la marine aussitôt que nous +serions arrivés à un port. En l'engageant à prendre courage, à me +suivre, je lui dépeignis le délicieux plaisir que nous ressentirions en +prenant une vengeance terrible des méchancetés de notre ennemi. L'espoir +de cette revanche fit plus que toute la tendresse de mes paroles. Walter +se ranima et parut reprendre ses devoirs avec le désir d'attirer sur lui +la bienveillance de ses chefs. + +Son persécuteur infernal continua de le tourmenter avec une inexorable +persistance; il contraignit Walter à travailler avec les garçons de +l'artimon; il l'obligea à s'habiller comme les matelots, à manger avec +eux. Ce lâche, qui ne rougissait pas de torturer un enfant, usa de toute +son influence sur le capitaine pour flétrir Walter par la honte d'une +punition corporelle. Le commandant, juste et bon malgré sa faiblesse, +refusa avec énergie d'accéder à cette demande. + + + + +XIV + + +Quand j'étais en faction, et particulièrement pendant les veilles de +nuit, je restais auprès de Walter, et je soulageais, autant que cela +m'était possible, les pitoyables gémissements du pauvre garçon contre +sa misérable destinée. J'en revenais toujours, pour attirer son +attention, à lui montrer la perspective d'une ample vengeance contre +notre ennemi. + +--Nous sommes maintenant des hommes, lui disais-je, il viendra un moment +où nous aurons le pouvoir de briser les entraves qui nous gênent. Ce +vaisseau n'est pas le monde, nous ne sommes pas des galériens enchaînés, +condamnés à l'aviron pour toute la vie. Si les Anglais conspirent contre +notre liberté, ce ne sont que des tyrans, et l'Inde, avec ses mille +rois, est ouverte pour nous. Il y a de l'espoir, mon ami Walter, dans la +douleur même de notre situation présente; il est impossible que nos +misères s'accroissent, et un changement ne peut être qu'une +amélioration. + +--Oui, mon ami, répondit Walter, allons dans un pays inconnu aux +Européens, dans un pays où leur race maudite n'aura jamais paru, et où +ils n'oseront pas nous suivre; abandonnons une patrie où nous n'avons ni +patrimoine, ni parents, ni amis; changeons de nation, de tribu, et +cherchons une demeure parmi les enfants de la nature. J'ai lu que les +hommes primitifs étaient bons, hospitaliers, généreux: allons à eux; +qui, mieux que nous, pourra apprécier et leur simplicité et leur +grandeur natives? Nous, qui sommes opprimés, torturés, chassés du sol +natal par les injustices du sort, par la cruauté des hommes. Pour moi, +devant mes yeux, le paria lépreux et méprisé, haï par tous, jouit, dans +sa liberté restreinte, d'un bonheur suprême, si je compare sa vie à la +mienne, ses souffrances à ce que j'ai souffert, à ce que je souffre +encore. + +--Quant à la lèpre, mon cher Walter, m'écriai-je, elle est en dehors de +la question, puisque mon intention est de travailler, de me servir de +mes membres; ils sont les seuls amis que je possède, et les vrais +philosophes de l'Est mettent une très-grande valeur dans les dons de la +nature; une plus grande valeur que les Anglais, parmi lesquels les +avortons ont une ressemblance de forme et d'intelligence assez grande +avec les hommes pour qu'ils les classent parmi eux; mais ces avortons +naissent dans les palais, et nous qui pourrions les écraser comme une +puce entre le pouce et le doigt, nous sommes obligés, par la hiérarchie +des situations, de les saluer, de nous tenir tête nue devant eux! Parmi +les natifs au milieu desquels nous irons vivre, il n'y a pas de +dégradations si infâmes. La force, c'est le pouvoir, et les balances de +la justice n'ont d'autre poids que la valeur de l'épée. + +En m'entendant parler ainsi, Walter s'enthousiasmait, et son esprit +charmant s'échappait de ses lèvres en paroles ardentes et passionnées. +Il se transportait en imagination dans une des nombreuses îles de +l'archipel des Indes, avec un arc et des flèches, des lignes de pêcheur +et un canot.--Non, s'écriait-il en interrompant la description de sa vie +future, non, pas de canot, car jamais je ne regarderai l'eau salée: mon +sang se glacerait aussitôt dans mes veines. Je chercherai quelque ravin +isolé, un vallon ombragé par des arbres, et je vivrai heureux et +fraternellement uni avec les natifs. + +--Tu leur prendras leurs soeurs? lui dis-je. + +--Oui, mon cher Trelawnay, je me marierai, j'aurai des enfants, et je +bâtirai une hutte. + +--Tu te laisseras tatouer? demandai-je à Walter. + +--Certainement, me répondit-il, je serai tatoué, je ne mettrai plus de +vêtements. Qu'importe cela! tout ce qu'ils feront, je le ferai. + +Nous passions ainsi les longues heures de veille, faisant des châteaux +en Espagne, les possédant presque toujours, et oubliant nos misères +jusqu'à ce que notre pastoral et romantique édifice fût entièrement +détruit par la maudite, par la coassante, dolente et sycophante voix du +lieutenant écossais, qui criait avec sa vulgarité d'expression: + +--Taisez-vous, là-haut, ennuyeux vagabonds, ou je vous ferai descendre +pour recevoir une raclée; taisez-vous, misérables gueux, ou j'appelle le +contre-maître, qui viendra avec sa corde. + +Alors, tellement est grande la force de l'habitude, nous descendions +silencieusement pour regagner nos hamacs, et le lendemain nous nous +réveillions au grondement de cette voix discordante, passant la journée +à attendre la nuit, la nuit qui nous apportait dans sa robe semée +d'étoiles, et l'espérance en des jours meilleurs, et les chants de +l'illusion qui tracent sur le sable les féeries du désir. Le noble et +généreux Aston ne cessa jamais de traiter Walter comme un gentilhomme; +en voyant cela, les matelots, fins et rusés comme des esclaves, +suivirent l'exemple silencieux que leur donnait le jeune officier. + +J'ai raconté les événements qui se sont passés sur la frégate, non pas +précisément dans l'ordre de leur arrivée, mais comme ils se sont +présentés à ma mémoire. + +Après être restés quelques jours à Bombay, nous naviguâmes vers Madras, +et nous reprîmes le chemin de Bombay, avec des ordres secrets de +l'amiral. + +Un beau jour, pendant notre traversée de Bombay à Madras, il s'éleva sur +le vaisseau des cris tellement furieux ou tellement effrayés, que, +l'esprit encore sous l'impression d'une révolte d'équipage que je venais +de lire, je crus à un commencement de mutinerie. + +Je n'avais jamais vu ni pu concevoir une pareille commotion; les +matelots se précipitaient les uns sur les autres par des ouvertures au +travers des écoutilles; il n'y avait plus de discipline; le lieutenant +qui commandait le pont était debout, pâle, stupéfait; le capitaine et la +plupart des officiers donnaient des ordres et faisaient des questions +tout en essayant de pénétrer la masse d'hommes qui se concentrait sur le +pont avec des cris et des gémissements inarticulés. Mais ni le capitaine +ni le lieutenant ne réussirent à se faire entendre; ils avaient perdu +toute l'autorité de leurs voix, et, entraînés par la foule compacte, ils +se trouvèrent confondus avec elle. + +Je vis bientôt que c'était le désespoir et non la fureur qui était peint +sur les fronts rudes et brunis des matelots. + +Enfin, le premier instant de la peur passé, le secret de cette épouvante +s'échappa en un cri lugubre de toutes les bouches. + +--Le feu! le feu! le feu est dans les magasins de devant! + +Ces effroyables paroles jetaient les marins dans une indicible terreur. +Les plus braves, les plus hardis, les plus audacieux dans l'ardeur du +combat, étaient inertes et sans courage devant l'écrasant malheur qui se +présageait. + +Le feu au magasin, le feu dans l'entre-pont, c'est-à-dire une mort +hideuse, une destruction complète, sans espoir de secours ni du ciel ni +de la terre! + +L'habitude ou l'instinct réveilla les officiers, qui, après avoir +entendu le premier cri, avaient paru s'anéantir dans le sentiment de +l'unique torpeur. + +Pendant l'espace de quelques minutes, personne ne bougea; tous les +fronts étaient rougis par une délirante anxiété, tous les regards +étaient fixés sur l'écoutille de devant, attendant et cherchant d'un +oeil insensé l'apparition d'une mort qu'il était impossible d'éviter. +Nous étions hors de vue de la terre, et pas une voile, pas un point, pas +une tache visible n'apparaissait sur la bleuâtre limpidité de l'horizon. +Le seul nuage qui coupât l'air était la fumée noire et épaisse qui +s'échappait de l'écoutille, et comme il n'y avait pas de vent, elle +montait vers le ciel comme une colonne de marbre noir. Nous attendions à +chaque instant la terrible explosion qui devait nous élancer de +l'immensité des airs dans les profondeurs de la mer. Après un silence +lugubre, quelques murmures confus se firent entendre simultanément, et, +poussés par l'instinct de la conservation, tous les matelots se +précipitèrent les uns sur les quartiers bateaux, les autres sur les +côtés du vaisseau, regardant autour d'eux, dans le vain espoir de +chercher un refuge. + +Une petite bande de jeunes vétérans, dont les cheveux avaient grisonné +dans les tempêtes de leur vie maritime, restèrent debout, immobiles, +attendant la mort avec un calme résigné, mais intrépide. + +La voix claire, forte et sonore d'Aston ordonna aux pompiers de préparer +leurs seaux, aux soldats de marine de venir à l'arrière avec leurs +armes, aux officiers de suivre son exemple. En achevant ces ordres +énergiquement énoncés, Aston prit un poignard dans sa main: + +--Obéir ou mourir! dit-il d'un ton ferme. + +Le premier lieutenant et les officiers sortirent enfin de leur +engourdissement; ils chassèrent les hommes des bateaux, les +disciplinèrent, et un peu de calme rendit la manoeuvre possible. + +Dès que j'eus entendu la voix d'Aston, je m'avançai vers lui en disant: + +--Je descendrai dans le magasin si vous voulez y envoyer les canotiers +pour me passer de l'eau. + +Sans attendre la réponse d'Aston, je me précipitai dans la grande +ouverture à travers les écoutilles; je hâtai ma course le long du second +pont, entièrement abandonné, et, saisissant une corde, je descendis, à +travers la fumée, directement dans le magasin. L'obscurité y était plus +profonde qu'elle ne peut l'être dans la plus profonde nuit, de sorte +qu'au premier instant il me fut impossible de distinguer d'où sortait le +feu. Je tâtai partout, et je sentis que mes mains et ma tête étaient +atteintes par l'incendie; je pouvais à peine respirer la fumée +qu'embrasait l'air. Enfin, en me heurtant contre un objet qui entrava ma +marche, je sentis un corps humain, un homme mort ou ivre-mort, qui +gisait au milieu de la pièce. + +Le contre-maître canonnier était l'individu couché par terre. Sa pipe +cassée dans sa bouche avait allumé (car tout abruti qu'il était, il +fumait encore) des mèches qu'on tenait amorcées pour les canons. La +négligence de cet ivrogne avait alimenté ce lent et étouffant brasier de +plusieurs centaines de ces mèches; elles causaient donc l'effroyable +fumée qui avait mis tout le vaisseau en révolution. Le seul danger qu'il +y eût réellement était leur proximité de la poudre. + +--Envoyez des hommes! criai-je. + +À ce moment, Aston parut. + +--Ne descendez pas, mon ami, envoyez-moi de l'eau, beaucoup d'eau, et +dans quelques secondes tout sera fini. + +Aston jeta sur moi le premier baquet d'eau, en disant: + +--Vous êtes tout en feu! + +Mes cheveux et ma chemise brûlaient. Cette aspersion saisissante, jointe +à la fumée, me renversa, et je tombai sans mouvement aux pieds d'Aston +qui était descendu. Il me remplaça. + +L'air frais me rendit à la vie. L'incendie était éteint, la joie et le +calme avaient reparu. + +Le capitaine m'envoya l'ordre de monter sur le pont. + +Mes traits noircis par la fumée, mes cheveux et mes sourcils brûlés, +mes vêtements en désordre, ou plutôt en lambeaux, donnaient à ma +personne un extérieur si diabolique que j'avais l'air d'un démon +nouvellement arrivé des enfers. Tous les officiers sourirent, mais ils +parurent sincèrement louer mon sang-froid et mon courage. Je dis, ils +semblèrent, car il n'est point dans les habitudes de la marine d'en +exprimer davantage. Me remercier eût été s'adresser à eux-mêmes une +réprimande, ils ne me dirent donc rien. Le capitaine me fit donner des +soins et un _second poulet_! + +L'impression produite par l'opportunité de mon secours ne s'effaça pas +aussi promptement que le souvenir de mon impétueuse attaque contre le +vaisseau malais, et j'eus le loisir, sans craindre les reproches, de +paresser pendant des journées entières. Si, par habitude, on revenait +aux anciennes exigences, aux anciennes épithètes de lâche, de paresseux, +je riais d'un air dédaigneux, et les officiers prenaient ma défense en +disant:--En vérité, ce pauvre garçon mérite un peu de repos et beaucoup +d'indulgence. + + + + +XV + + +Dès que le vaisseau jetait l'ancre dans un port, je saisissais avec +ardeur le plus futile prétexte pour prouver la nécessité de mon +débarquement, et tant que le pavillon n'était pas hissé au grand mât, +il était inutile de songer à me voir reparaître sur le pont de la +frégate. Quand nous entrâmes pour la seconde fois dans le havre de +Bombay, je sautai un des premiers dans la chaloupe qui nous conduisit à +terre, et j'allai établir mon quartier général dans une taverne de la +ville pour laquelle j'avais ressenti tout d'abord une vive prédilection. +Là, libre de toute entrave, de toute autorité, je me plongeais sans +réflexion dans toutes sortes de plaisirs et d'extravagances. Les heures +que je ne consacrais ni à la société des femmes ni aux libations des +festins, s'écoulaient en longues excursions faites à cheval autour de la +ville. Pendant ces courses, je m'arrêtais quelquefois dans les bazars, +bouleversant tout, y faisant un tapage d'enfer. Comme sur le vaisseau, +j'étais la cause des bruits et des émeutes, le boute-en-train de toutes +les querelles. + +Dans l'Inde, les Européens tyrannisent les natifs et leur font +rigoureusement sentir leur orgueilleux pouvoir. Tous les outrages +peuvent être commis sur ces pauvres gens, et cela avec la certitude de +la plus complète impunité. La douceur faible et flexible du caractère +des Indiens a acquis sous ce joug une subordination presque servile, et +la résistance ou les plaintes leur sont à peu près inconnues. La +bienveillance des Européens, le témoignage de leur reconnaissance pour +les Indiens après de longs et fidèles services, sont exprimés par des +flatteries et des caresses les jours de bonne et de joyeuse humeur, mais +aussi par des traitements d'une insensible cruauté aux heures de +spleen. Je parle ici du passé, et j'ignore si les rapports de ces deux +peuples, si bien confondus l'un dans l'autre aujourd'hui, ne se sont pas +complétement changés. + +Quoique plongé dans les enchantements d'une liberté ivre de plaisir, je +n'oubliais pas le pauvre Walter, auquel il n'avait point été permis de +venir à Bombay. Je lui écrivais tous les jours, et j'avais arrangé qu'il +resterait sur le vaisseau jusqu'au moment où ce dernier mettrait à la +voile. En retenant un canot, je l'avais averti que, la veille du départ, +il eût à se jeter à la mer à l'avant du vaisseau, et à nager jusqu'à la +barque dans laquelle je stationnerais en l'attendant. + +Quant à notre projet de vengeance relativement à l'Écossais, je me +chargeais seul de l'exécution, car j'étais assez grand et assez fort +pour lutter avec lui, et avec avantage. + +Dans la taverne où j'avais établi le lieu de ma résidence, je fis la +rencontre d'un marchand avec lequel je parvins à me lier intimement. + +Dans la première jeunesse, on forme ainsi sans arrière-pensée, sans +méfiance, des liaisons qui prennent une grande place et dans l'existence +du moment qui les voit naître, et dans les souvenirs qui en rappellent +les joies. + +À l'époque d'un âge plus sérieux, on emploie souvent des années entières +pour former ces liens du sentiment qui confondent, par la pensée, deux +individus l'un dans l'autre. Des officiers du bord, qui m'avaient pris +en amitié, venaient souvent me voir à la taverne, et je les rendais, à +leur rieuse satisfaction, les spectateurs de mille folies. Mon ami +l'étranger (c'est ainsi qu'on le nommait) recherchait avec empressement +la société des officiers, et il semblait prendre un vif plaisir à +écouter les narrations de leurs voyages, l'histoire des différents +vaisseaux auxquels ils avaient appartenu, leur manière de naviguer, et +les particularités qui distinguaient leurs respectifs commandants. Sa +conversation se bornait généralement à faire des demandes, et comme la +plupart des marins préfèrent le plaisir d'être écoutés à celui d'écouter +eux-mêmes, il en résultait qu'adoré et recherché pour son bienveillant +et curieux silence, l'étranger était constamment entouré de narrateurs. + +J'accompagnais souvent mon nouvel ami dans les visites inspectives qu'il +faisait aux vaisseaux de guerre stationnés dans le port. Mais le seul +dans lequel je ne voulus pas le suivre, et qu'il laissa de côté, fut +notre frégate; cependant, pour le dédommager de l'inexplicable refus que +je lui fis de lui servir de cicerone, je lui donnai avec soin et +exactitude tous les renseignements qu'il voulait bien me demander. + +Quoique mon ami se fît appeler de Witt, je parlerai de lui sous son +véritable nom, qui est de Ruyter. Il me dit un jour qu'il attendait une +occasion pour aller à Batavia, et il parlait de cette ville comme de +toutes celles des Indes, qu'il paraissait parfaitement connaître. Entre +les remarquables particularités qui distinguaient de Ruyter, il en était +une qui, en piquant vivement ma curiosité, excitait au plus haut point +mon admiration, et frappait mon esprit si avide de l'inconnu, si avide +du savoir. Il parlait toutes les langues européennes et n'avait pas le +moindre accent étranger en s'exprimant dans la langue anglaise. + +De Ruyter connaissait tous les coins de Bombay, toutes ses rues; ni la +plus petite allée, ni le plus obscur carrefour n'avait échappé à son +investigation. Souvent, à ma vive surprise, nous passions la soirée à +courir d'une maison à l'autre, et il apparaissait au milieu des +propriétaires de ces habitations comme un commensal désiré et attendu. +Il s'asseyait au centre de la famille, causant avec elle dans les +différents dialectes du pays, et cela avec une incroyable facilité. +Tantôt il parlait gravement le guttural et sauvage idiome des Malais, +tantôt le langage plus civilisé des Hindous, tantôt encore la douce et +harmonieuse langue persane. + +La déférence que ces différents peuples témoignaient à de Ruyter allait +jusqu'à la servilité chez les uns, jusqu'à la déférence craintive chez +les autres. Quand il passait dans la rue, les gros, fiers et pompeux +Arméniens faisaient arrêter leurs palanquins, descendaient, et couraient +au-devant de lui en proclamant tout haut le bonheur de leur rencontre. + +Cet excès d'empressement, si contraire aux habitudes de ces orgueilleux +négociants, m'étonnait autant que la science et la familiarité de de +Ruyter avec tous ceux dont il approchait; mais ma surprise était sans +arrière-pensée, car à dix-sept ans on admire naïvement, et on ne prend +pas tous les étrangers, comme à trente, pour des suppôts de police ou +pour des fripons. + +Dans toutes ses actions, et même dans l'accomplissement des plus +insignifiantes, de Ruyter apportait une décision rapide et un +imperturbable sang-froid; il était supérieur, physiquement et +moralement, à tous les hommes qui l'entouraient. Peut-être n'eussé-je +pas aussi bien senti cette supériorité si elle n'avait pas été évidente +au point de frapper les plus indifférents ou les moins perspicaces à +pouvoir le faire. + +La stature de Ruyter était haute, majestueuse; ses membres avaient de +magnifiques proportions; la rondeur de sa taille souple donnait à tout +son corps un air d'élasticité et d'agilité extrêmement rare chez les +habitants de l'Est. Ce n'était qu'après un sérieux examen qu'il était +possible de découvrir que sous la mince et fragile écorce du dattier se +cachait la force du chêne. + +Pour plaire aux yeux d'un artiste, la figure de de Ruyter manquait de +largeur, mais elle était dominée par un beau front, un front clair, +intrépide, sans une ride, aussi poli, quoiqu'il ne fût pas aussi blanc, +que du marbre de Paros sculpté. Ses cheveux étaient noirs et abondants, +ses traits bien dessinés; mais la plus grande beauté de de Ruyter +étaient ses yeux, à la couleur si variable qu'il était impossible d'en +déterminer la nuance. Semblables au teint d'un caméléon, ils n'avaient +pas de couleur fixe, mais, comme un miroir, ils réfléchissaient toutes +les impressions de son esprit. + +Au repos, les yeux de de Ruyter semblaient obscurcis par un nuage +bleuâtre; mais quand ils étaient animés par l'entraînement de la +conversation ou par la véhémence des sentiments, ce brouillard +disparaissait, et ils devenaient vifs, brillants, lumineux comme un +rayon de soleil. Cette lueur intense éblouissait tellement nos regards, +qu'il nous était impossible d'en supporter le contact sans baisser nos +yeux à la fois effrayés et fascinés. Les sourcils étaient épais, droits +et saillants. + +De Ruyter avait contracté, sous l'ardente chaleur du soleil de l'Est, +l'habitude de fermer à demi ses paupières, et ce mouvement, presque +continuel, avait fini par tracer au coin de l'oeil une infinité de +petites lignes, mais ces lignes étaient légères, délicates comme des +ombres, et n'avaient rien qui pût rappeler ou les signes prématurés +d'une vieillesse précoce ou ceux d'une débauche constante, ainsi que le +révèlent souvent les tempes des hommes du Nord. + +La bouche était nettement, hardiment coupée, pleine d'expression, et la +proéminence de la lèvre supérieure avait, lorsque de Ruyter parlait, un +mouvement nerveux et indépendant de sa compagne. Les contours fiers et à +la fois suaves de cette bouche donnaient à la physionomie un air posé, +sérieux, bienveillant, mais d'une invincible détermination. On sentait +qu'après avoir prononcé un refus, elle ne devait jamais revenir sur +l'expression et sur l'exécution de sa volonté. + +Quoique naturellement d'un teint moins brun que le mien, le visage de de +Ruyter était, en certains endroits, presque brûlé par le soleil; mais +cette nuance foncée s'alliait bien à l'ensemble de toute sa personne, +quoique le vieillissant un peu; car il avait à peine trente ans. + +Si je suis minutieux, si je m'arrête aux détails en faisant la +description de de Ruyter, c'est pour arriver à faire comprendre +l'influence extraordinaire qu'il exerça sur mon esprit et sur mon +imagination. Il devint le modèle de ma conduite, et le but de mon +ambition fut de l'imiter, même dans ses défauts. Mon émulation s'était +éveillée pour la première fois de ma vie. Je me trouvais impressionné +par l'intelligence, par la grandeur, par l'évidente supériorité d'un +être humain. En toute circonstance, grave ou futile, de Ruyter avait une +manière d'agir si naturelle, si libre, si noble, si spontanée, que cette +manière semblait être produite inopinément par sa propre individualité, +et tout ce que faisaient les autres ne paraissait plus qu'une imitation +affectée. + +L'influence énervante d'une longue résidence dans un climat tropical +n'avait pas fatigué de Ruyter; la vigueur de son tempérament, sa force +et son énergie semblaient insurmontables. Les fièvres mortelles des +Indes n'avaient pas corrompu son sang, et les feux du soleil tombaient +impunément sur sa tête nue, car il vaquait en plein jour à ses +occupations ordinaires. J'observais alors qu'il buvait peu, dormait à +peine et mangeait très-frugalement. + +De Ruyter partageait souvent mes longues veilles; il assistait à mes +orgies, se joignait à nous; mais il ne buvait que son café en fumant son +hooka; néanmoins, il nous surpassait en gaieté, et malgré la vertu +soporifique du moka berrie, il suivait la vivacité de nos causeries. +Quand l'entraînement en était excité par le jus de la grappe ou par +l'arrack-punch, sans le moindre effort, de Ruyter saisissait le ton de +la conversation, et montrait ainsi la condescendance et la souplesse de +son esprit, tandis que d'un regard, d'une parole ou d'un geste, il eût +pu plier à l'ordre de sa volonté ou au souhait de son caprice +l'entêtement du plus obstiné d'entre nous tous. Mais de Ruyter préférait +faire ressortir le caractère des autres; il préférait les voir dans +leurs couleurs naturelles: il se mettait donc de pair avec nous, et par +cette conduite, il obtint une influence que Salomon, avec toute sa +sagesse et tous ses proverbes, n'a jamais possédée. + + + + +XVI + + +Traité comme un égal par un être d'une supériorité si grande, je +ressentis un vif orgueil, et cette intime satisfaction me donna un air +d'importance tout à fait grandiose. La conduite de Ruyter lui gagna mon +entière confiance, et insensiblement il parvint à arracher de mon +coeur ses plus secrètes pensées. + +Je lui dis un jour que j'étais fermement résolu à abandonner la +profession maritime, parce qu'elle ne pouvait réaliser l'ardente +ambition et la perspective de gloire qu'elle avait peinte à mon esprit. +Mais, au lieu d'encourager l'exécution de ma fuite prochaine du +vaisseau, il m'engagea à ne rien faire prématurément et sous l'empire de +la passion. + +--Mon cher de Ruyter, m'écriai-je, j'ai souffert d'horribles outrages, +j'ai vu s'enfuir une à une toutes mes espérances, et l'abandon de ma +famille a été la pierre d'achoppement contre laquelle sont venus se +réunir tous mes malheurs. J'ai pris la ferme détermination de me défaire +des entraves qui, en embarrassant mon intelligence, bornent mes +aspirations, et je vous déclare que, s'il m'est impossible de rien faire +de mieux, j'irai dans les jungles, je m'associerai aux buffles et aux +tigres, et là je serai au moins le libre agent de ma courte vie. Oui, de +Ruyter, je préfère l'existence périlleuse et sauvage d'un chasseur de +bêtes fauves à celle qui est contrainte de se soumettre à un despotisme +de fer, à un despotisme qui comprime la pensée... N'est-il pas écrit +dans le code de la loi navale: Vous ne devez, ni par regard, ni par +geste, témoigner que vous êtes mécontent de ceux qui vous gouvernent en +tenant le fouet de la correction levé sur votre tête. Si les dieux nous +gouvernaient par une brutale intimidation, quel est celui qui ne se +révolterait pas? Et si nous devons avoir un maître, pourquoi ne pas +entrer au service des démons et des diables en bons termes et avec des +accords avantageux? + +--Mon ami, me répondit de Ruyter, vous vous éloignez de la route et vous +laissez parler vos passions; retenez-les, regardez les choses sous leurs +véritables couleurs, et non défigurées par la teinte jaune dont les +enveloppe votre esprit malade. Nous ne pouvons pas être tous chefs, +oppresseurs et maîtres; il est impossible également qu'un supérieur +contente toujours ceux qui sont sous ses ordres. Votre esprit a reçu une +fausse direction, mon cher Trelawnay, c'est moins votre faute que celle +de vos parents. + +L'égarement de votre imagination vous est venu de faibles, mais non de +méchantes créatures. Puisque vous avez souffert, mon enfant, puisque +vous avez subi le joug de ces esprits étroits et moroses, vous devez +apprendre à raisonner juste, apprendre à connaître, et tâcher de +conquérir cette charitable vertu qu'on appelle la tolérance, apprendre +surtout à distinguer entre la faiblesse et la méchanceté de ceux qui +vous ont offensé. Dans le véhément récit que vous m'avez fait de vos +griefs contre la destinée et contre ceux qui ont contribué à vous rendre +malheureux, je ne vois qu'un cas de malice réelle, et, entre nous, il +est trop insignifiant pour qu'on daigne y arrêter une seule pensée de +rancune: je veux parler du lieutenant écossais. + +--Comment, de Ruyter, vous appelez peu de chose l'entière ruine et la +complète dégradation que ce misérable a accumulées sur mon ami Walter? +J'en suis la cause, et je me dévoue à venger ses injures. Puissent tous +les malheurs de la vie s'abîmer sur ma tête, puisse le paria m'insulter +et me cracher au visage, puissent les chiens sauvages me poursuivre à +travers les forêts, si je pardonne à ce monstre! + +Le nom maudit de l'Écossais tremblait sur mes lèvres, et j'allais le +prononcer, lorsque le scélérat lui-même entra dans la salle de billard +où nous étions. + +Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur moi, le lieutenant s'aperçut de +mon émotion, et le regard de fureur dont j'accueillis son entrée, joint +à la rougeur qui colorait mes joues, le fit rester un instant immobile +sur le seuil de la porte, ne sachant s'il devait avancer ou reculer. + +Il se décida pourtant, et après avoir éclairé sa figure verdâtre d'un +gracieux sourire, après s'être armé de toute cette artillerie de +grimaces et d'affectation courtisane qui lui avait fait faire son chemin +dans le monde en détruisant toutes les espérances des bons, des braves, +des honnêtes gens, il s'avança vers nous.--Je dois dire que, pendant mon +séjour à la taverne, il était venu très-souvent s'y attabler, et qu'il +déployait sur terre autant d'affabilité et d'obligeance qu'il montrait +de cruauté et d'injustice sur le vaisseau. + +Comme j'étais placé sous son commandement personnel, le lieutenant me +considérait encore esclave de son pouvoir. Il s'approcha donc de moi, et +me dit de sa voix mielleuse: + +--Eh bien! Trelawnay, allez-vous aujourd'hui à bord? Le vaisseau met à +la voile demain; tous les officiers seront rentrés dès l'aurore. + +--Vraiment? répondis-je d'une voix sombre, car je cherchais à contenir +l'emportement de ma fureur. Mais chaque fibre de mon corps tressaillait +de colère, et mon sang bouillonnait dans mes veines comme une lave +ardente. Monsieur, dis-je au lieutenant en faisant quelques pas vers +lui, l'heure de régler mes comptes vient de sonner; je vais m'en +occuper, car, fort heureusement, mon principal créancier est ici. + +--Que voulez-vous dire? demanda l'Écossais en considérant d'un air +effaré le bouleversement de ma physionomie. + +--Je vais me faire comprendre: un jour vous m'avez défendu de paraître +devant vos yeux la tête couverte; je vous obéis pour la dernière fois. + +Et, en prononçant ces paroles, je lui jetai mon chapeau au visage. + +Le lieutenant resta debout, pâle, stupéfait. + +--Monsieur, repris-je en me dépouillant de mon habit, que je foulai aux +pieds, je suis libre, vous n'êtes plus mon chef, et si je dois vous +reconnaître une supériorité sur moi, il faut me la prouver avec votre +épée. + +Je fermai la porte en me plaçant entre la sortie et l'Écossais, et je +lui dis insolemment: + +--Allons, défendez-vous! M. de Ruyter et nos amis vont voir un beau jeu! + +L'Écossais voulut tenter de franchir l'espace qui le séparait de la +porte, en murmurant d'une voix plus effrayée que surprise: + +--Que voulez-vous, Trelawnay? avez-vous bien toute votre raison? + +Je bondis sur ce lâche, et, le saisissant par le collet, je le traînai +au milieu de la salle. + +--Vous ne vous échapperez pas, mauvais drôle, défendez-vous, ou je vous +frappe sans merci! + +--Monsieur de Ruyter, s'écria le lieutenant, je réclame votre +protection; ce garçon est fou, car, en vérité, il est impossible de +comprendre où il veut en venir. + +--Cependant, répondit Ruyter sans quitter le bout d'ambre de sa longue +pipe, cela me semble très-clair; arrangez-vous avec lui, vos querelles +ne me regardent pas, et vous feriez mieux, au lieu d'hésiter, de tirer +votre épée et de vous mettre en garde. Trelawnay est un enfant et vous +êtes un homme, si j'en juge par votre moustache. + +Le lieutenant, dont l'esprit était bouleversé par la crainte, s'humilia +devant moi; il protesta d'une voix tremblante qu'il n'avait pas voulu +m'offenser, mais que cependant, si je lui avais cru cette intention, il +en était peiné et m'en demandait cordialement pardon. + +--Remettez votre épée au fourreau, mon jeune ami, ajouta-t-il, et venez +à bord avec moi; je vous jure que jamais je n'userai contre vous du +droit de représailles; que ce qui s'est passé ici sera à jamais oublié. + +Cette lâcheté ignoble, cette bassesse honteuse me firent rougir. + +--Souviens-toi de Walter, brigand, souviens-toi de Walter, lâche +assassin; quoi! aucune insulte, aucun mépris, aucune injure ne peut +t'émouvoir. Eh bien! que la punition s'accomplisse, et malheur, malheur +à toi! + +Je tombai sur lui comme la foudre. Je le frappai au visage, et, lui +arrachant ses épaulettes, je les déchirai en mille morceaux. + +--Le noble drapeau anglais est déshonoré par un lâche, je dois en purger +la terre! + +Cris, protestations, prières, ce vil personnage employa tout pour tenter +de m'attendrir, mais il ne faisait qu'exalter ma rage. J'avais honte en +moi-même d'être resté, de m'être courbé si longtemps sous la domination +d'une créature indigne du nom d'homme et du titre d'officier. + +Quand je l'eus jeté presque sans connaissance à mes pieds, je lui dis: + +--Pour les torts que tu as eus envers moi, j'ai pris une juste revanche; +mais pour les souffrances dont tu as accablé Walter, il me faut ta vie! + +Mon épée s'était brisée sur le dos du lieutenant, je lui arrachai la +sienne. + +Je l'eusse infailliblement tué, si une main plus forte que mon bras +menaçant n'eût arrêté le coup mortel que j'allais porter. + +--Ne le tuez pas, mon ami, dit derrière moi la voix grave de de Ruyter, +prenez cette queue de billard, un bâton est une arme assez convenable +pour châtier un lâche; ne souillez pas dans son ignoble sang l'acier de +votre épée. + +Je ne pus m'opposer à la volonté de de Ruyter, car il m'avait désarmé. +Je saisis donc la queue de billard, et je frappai rudement le scélérat, +qui poussait des hurlements épouvantables. Je ne m'arrêtai qu'après +avoir vu que mes coups tombaient sur un homme mort ou sans connaissance. + +Pendant le combat, de Ruyter avait placé des sentinelles à la porte afin +de prévenir toute surprise; lorsqu'il vit mon ennemi vaincu, il leva la +consigne. Alors un grand tumulte se fit entendre, et une foule compacte +de noirs et de blancs se précipita dans la salle. + + + + +XVII + + +À la tête de cette bande, et à mon grand étonnement, j'aperçus mon ami +Walter. Sa surprise fut aussi vive, aussi joyeuse que la scène qui se +présentait à ses yeux était extraordinaire. L'homme qu'il haïssait le +plus gisait à ses pieds. Walter le regarda avec une sorte de triomphe; +ses lèvres frissonnèrent, et son visage passa d'un rouge ardent à une +pâleur livide. Il leva les yeux vers moi, et me voyant tremblant et +muet, un tronçon d'épée à la main, il comprit qu'il arrivait trop tard. +Son regard, empreint de reconnaissance et de regret, rencontra celui de +Ruyter. + +--Vous vous nommez Walter? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, dit de Ruyter, votre bourreau est vaincu; mais il serait à +souhaiter que Trelawnay gardât quelques mesures dans les emportements de +sa colère. + +--L'aurait-il tué? s'écria Walter. + +--Je n'en suis pas certain, répliqua mon ami en s'approchant de +l'Écossais, dont il tâta le pouls. Non, non, dit-il, enlevez-le, il a +la vie tenace; la mort ne veut pas de ce tison d'enfer. + +Les serviteurs soulevèrent le lieutenant, qui ouvrit les yeux; le sang +sortait abondamment de sa bouche, car il avait plusieurs dents brisées. +C'était vraiment un objet digne de commisération; il criait comme un +enfant, et se tordait les bras en demandant du secours. + +Le premier regard du lieutenant rencontra les yeux irrités de Walter; il +frissonna et baissa les paupières devant le visage altéré de sa victime. + +--Trelawnay a cassé son épée sur son dos, dit de Ruyter à mon jeune +camarade, et je crois que cet homme serait aussi difficile à tuer qu'un +chat-tigre. Je n'ai jamais vu une créature supporter tant de coups sans +rester sur place. Allons, venez, mousses, votre ennemi en a reçu assez, +et même trop si vous devez en répondre. Votre manière de punir les chefs +et de renoncer au service peut vous attirer de grands embarras, et avant +que l'alarme soit donnée, avant que les clameurs qu'elle ne manquera pas +de soulever ferment les portes de la ville, il faut vous enfuir... +Suivez-vous votre ami, Walter? Sans doute, car je m'aperçois que vous +avez également quitté l'uniforme bleu. Que signifie cette couleur rouge? +Avez-vous changé après mûre réflexion ou par simple boutade? + +J'avais remarqué avec une vive surprise que Walter était vêtu en +militaire. + +--Oui, j'ai changé d'uniforme, monsieur, répondit-il à de Ruyter; non +par boutade, mais, comme vous le dites, après mûre réflexion. J'en +remercie les prières de ma mère et la bonté de Dieu, qui ont permis que +je trouvasse un emploi dans le service de la compagnie. Le vaisseau m'a +déposé ici ce matin, et j'accourais auprès de Trelawnay dans l'espoir +d'acquitter ma dette envers le lieutenant. + +--Mon cher enfant, me dit de Ruyter, venez et fuyez comme le vent, vous +aurez le temps de causer avec votre ami dans une meilleure occasion; les +instants sont précieux; allez au bungalo dont je vous ai parlé l'autre +jour, près du village de Pimée. Vous connaissez le chemin; Walter ou moi +nous irons vous rejoindre aussitôt que la frégate aura quitté le rivage +et que le bruit qui va suivre votre duel sera entièrement éteint. +Allons, adieu, partez vite. + +Mon cheval me fut amené. C'était une bête vicieuse, qui avait quelque +chose de louche dans son regard, d'une sinistre expression. Il avait été +amené d'Angleterre; et comme il avait déjà renversé plusieurs officiers, +personne ne voulait plus le monter; de sorte qu'au moment où on me +l'offrait, il jouissait d'une véritable sinécure. + +N'ayant jamais trouvé de caractère aussi opiniâtre que le mien, je fus +enchanté de la rencontre, et je me pris d'une belle amitié pour cet +entêté quadrupède. Il y avait pour moi un réel plaisir dans l'ardente +lutte de nos deux natures, aussi tenaces l'une que l'autre dans la +domination de leur volonté. + +Un cheval fougueux et rétif n'est considéré, sous le climat tropical de +l'Inde, que comme un moyen de récréation, mais de récréation rare. Les +nonchalants cavaliers préfèrent le pas doux, lent et tranquille d'une +jument bien apprise, qui suit docilement la direction de la bride. + +Mon sauvage compagnon était une sorte de bête féroce pour les timides +naturels, et dans les premiers jours de notre lutte on chercha à deviner +lequel de nous deux serait vainqueur. Tous les jours je galopais dans +les rues étroites de Bombay, au grand péril des hommes, des femmes et +des marmots en pleurs. Le nombre des cabanes renversées, des +meurtrissures faites, des fractures, des contusions, est innombrable, et +je crois que le district tout entier, avec ses cent castes, se +réunissait dans un souhait général pour appeler sur moi les malédictions +les plus épouvantables. Si ces malédictions avaient pu me désarçonner et +rouler mon corps sous le sabot de mon cheval, personne n'eût bougé un +doigt pour arrêter l'exécution d'un si juste châtiment. + +Grâce à un mors et à une selle turcs que j'avais substitués par méprise +à la selle et au mors anglais que j'avais d'abord, ivre ou à jeun je +gardais mes étriers. Peu à peu je parvins à dominer, sinon à dompter la +fougue du cheval, et j'arrivai enfin à lui faire comprendre qu'aussi +entêté que lui, je resterais toujours le maître. Si bien que fatigués, +lui d'être battu, moi de battre, nous arrivâmes au parfait accord d'une +sincère amitié. + +En quittant de Ruyter et mon camarade, je montai donc sur ce cheval. +J'avais une veste de de Ruyter, une épée qu'il m'avait donnée, +passablement d'argent dans mes poches, et le coeur ivre de joie et +d'indépendance. Sous l'influence des coups de bâton que j'avais donnés +au lieutenant, fièvre de bataille qui faisait frissonner ma main, +j'administrai quelques coups à ma monture, et nous gagnâmes au triple +galop les portes de la ville. + +La garde de cipayes était rangée sous l'arche de la porte, réunie pour +quelque point de service. + +Une idée brutale me traversa l'esprit. + +Mon antipathie pour les extérieurs de la servitude s'étendait sur tous +ceux qui en étaient revêtus. + +Je me sentis, en voyant ce troupeau d'esclaves, si supérieur en +intelligence et en force, que, pour prouver mon amour pour +l'indépendance et pour ma nouvelle émancipation, je m'élançai vers le +centre du bataillon formé par les gardes. + +Ma capricieuse monture parut me comprendre et se jeta en avant. + +--Hourrah! hourrah! m'écriai-je, et je passai comme un éclair à travers +le groupe. Les uns tombèrent, les autres furent blessés; mais leurs cris +n'arrêtèrent ni mes sauvages acclamations ni ma fuite dans la plaine +sablonneuse qui entoure la ville. Là, loin de tout bruit, loin de tout +regard, je me laissai aller aux violents transports de ma joie, +extravagances d'un fou qui vient de briser ses chaînes. Je guidai mon +cheval au milieu des sables, toujours poussant des cris jusqu'à perdre +la respiration; puis, armé du sabre de de Ruyter, je m'escrimai de +toutes mes forces, sans m'inquiéter de la tête ou des oreilles de mon +compagnon. Dès que j'eus entièrement perdu du regard les portes de la +ville, j'examinai les alentours, et, n'apercevant aucune créature +humaine, je descendis... + +--Nous voici libres, entends-tu? dis-je à mon cheval en caressant son +cou ruisselant de sueur; libres, la chaîne de mon esclavage est rompue. +Qui me commandera maintenant? Personne. Je ne veux plus d'autre guide +que mon instinct: je suivrai ma propre impulsion. Qui replacera un joug +sur mes épaules? + +Que celui qui aura cette audace vienne, je me défendrai; et si la flotte +et toute la garnison étaient à ma poursuite, je les attendrais de pied +ferme; je ne bougerais pas! + + + + +XVIII + + +Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans +celle de mon indépendance, que je racontais au vent et à l'immensité de +la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma +poitrine était si gonflée par les battements de mon coeur, qu'il me +fut impossible de supporter sur mes épaules la veste de de Ruyter; je +m'en dépouillai, et, malgré l'ardeur brûlante d'un sable dont +l'étincelant éclat réfléchissait les rayons du soleil, je continuai ma +course effrénée, traînant mon cheval par la bride et le forçant à +galoper derrière moi. + +Je fus tout à coup arrêté au milieu de mes cris et de mes gambades par +la vue d'un spectacle qui arrêta court mes bruyantes acclamations. + +Ma première idée fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon +si bien renversé par mon cheval à la sortie de la ville s'était mis à ma +poursuite. Mais cette erreur fut dissipée, lorsqu'une seconde +d'observation m'eut fait voir que je me trouvais placé entre Bombay et +l'objet qui attirait mes regards. Je tâchai donc de distinguer les +détails du tableau confusément déroulé devant l'ardeur de mon attention. +Malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose +qu'un nuage de sable argenté qui s'élevait dans l'air en formant un +cercle brillant, dont le centre était un point noir. Je remontai +vivement sur mon cheval, et, l'épée à la main, je courus éclaircir le +mystère de ce tourbillonnement. + +Le point noir autour duquel miroitaient les nuages lumineux du sable +était un cheval tournant sur lui-même avec une vigueur et une +précipitation qui, de minute en minute, croissait de violence et de +rapidité. + +Ma monture s'arrêta soudain, releva brusquement la tête et répondit par +un hennissement aux cris presque sauvages de son compagnon; puis, malgré +le puissant effort de ma main, qui maintenait la bride, il se précipita +au milieu du cercle avec impétuosité. + +Aveuglé par le sable, je ne distinguai d'abord que le farouche animal; +mais, guidé bientôt par la voix d'un homme qui m'appelait à son +secours, je puis voir un soldat à moitié couvert de sable, et dont la +figure était horriblement souillée d'un mélange de sang et de sueur. + +--Qu'y a-t-il? m'écriai-je. + +Au son de ces paroles, le cheval irrité suspendit sa course haletante, +et ses grands yeux noirs se fixèrent sur moi. Ses narines, dilatées, +étaient d'un rouge de feu; le sang, qui jaillissait de sa tête et de son +cou, mêlé à une écume blanche, couvrait son beau poitrail d'ébène. La +crinière hérissée, la queue relevée, la bouche ouverte, il s'avança +majestueusement vers moi. + +--Quelle magnifique bête! pensai-je en moi-même, oubliant, dans ma +contemplation admirative, le malheureux qui m'appelait encore. + +À l'approche du cheval, je me mis sur mes gardes en agitant devant ses +yeux la lame étincelante de mon épée, mais je ne l'effrayai pas, car il +battit fièrement la terre avec son pied gauche, me regarda un instant et +reprit sa course sur lui-même en lançant avec ses jambes de derrière un +nuage de sable sur la tête du cavalier renversé à quelques pas de lui. + +Protégé par la selle et son caparaçon, armé de son sabre, le soldat se +défendit vigoureusement et porta un coup violent au cheval. Celui-ci se +retourna, et, comme un lion en fureur, il bondit sur son maître, qu'il +essaya de saisir avec ses dents. Il voulait, sans nul doute, tuer le +pauvre militaire, car il tenta de se rouler sur lui. D'après mes idées +sur l'indépendance, j'aurais dû, voyant là, face à face, un maître et un +esclave, prendre le parti de l'opprimé ou rester neutre; mais un +sentiment d'humanité, peu en harmonie avec l'admiration que m'inspirait +le courageux quadrupède, me fit songer à l'homme: j'essayai donc de me +placer entre eux deux; cela n'était pas facile à faire, car le cheval, +dont je voulais tourner la fureur contre moi, refusait de répondre à mes +attaques et concentrait toutes ses forces et toute son attention à +frapper le soldat. + +Cette lutte, dans laquelle je voyais comme dans toutes l'image de la +guerre, me fit bondir le coeur, et je résolus de vaincre ce sauvage +antagoniste. D'une voix retentissante je jetai mon cri de liberté, et au +dernier hourrah je frappai le cheval, qui s'enfuit en hennissant à une +centaine de mètres. Je sautai aussitôt à terre, et je secourus le +blessé. Pendant que je m'occupais de consoler le pauvre homme, le cheval +revint à la charge. Indigné de cette déloyale attaque, je saisis mon +épée à deux mains, et sans pitié pour ma propre admiration, sans pitié +pour le superbe animal, je le frappai si rudement, qu'après avoir fait +quelques pas en arrière, après avoir laissé échapper de sa bouche un +sourd et lugubre gémissement, il tomba pour ne plus se relever. + +--De l'eau! de l'eau! murmura le blessé, de l'eau! de grâce! de l'eau. + +--Mon brave, je n'en ai pas, et nous sommes dans une plaine aride, lui +dis-je en ôtant de sa bouche le sable et le sang qui l'empêchaient +presque de respirer. + +Après lui avoir essuyé le visage avec ma veste, je compris, moitié par +signe, moitié par parole, qu'il y avait un soulagement à ses +souffrances dans les fontes de sa selle. Je cherchai vite, et je trouvai +en effet ce que le vieux Falstaff préfère à une pistole, une bouteille, +non de vin de Canarie, mais d'arrak. J'en fis boire au blessé, et je lui +lavai avec le reste le visage et la tête. + +--Mon ami, lui dis-je, voulez-vous monter sur mon cheval jusqu'à ce que +nous soyons arrivés à quelque hutte? + +--Merci, monsieur, merci; j'ai assez des chevaux pour aujourd'hui. + +--Eh bien! voulez-vous marcher? + +--Comment le pourrais-je? mon bras et ma jambe gauche sont brisés! Sans +cette double fracture, vous ne m'eussiez point trouvé si faible contre +les attaques de ce sauvage animal. Si vous n'étiez pas venu à mon +secours, il m'eût infailliblement tué. Je n'ai jamais rien vu de pareil, +et cependant je suis cité comme un rude cavalier au régiment; car, +pendant seize ans, j'ai dompté, dominé, rendu doux comme des moutons de +bien féroces brutes, de bien indomptables chevaux. Jamais de ma vie, et +je ne suis plus jeune, non, jamais je n'avais été désarçonné. Mais +celui-ci n'est point une bête ordinaire; c'est un démon incarné dans un +corps animal; il m'a jeté sous ses pieds, et comme une bête farouche, il +a voulu me massacrer; il était fou, j'en suis certain. J'espère, +monsieur, qu'il ne se relèvera plus, vous l'avez bien réellement tué? + +--Oui, il palpite encore, mais c'est la dernière convulsion de l'agonie; +il sera mort dans quelques minutes. + +Ô pauvre bête! pensai-je en moi-même. Pardieu! j'aurais bien dû rester +neutre. + +Dungaro était le village le plus proche de nous; je remontai sur mon +cheval, et après avoir engagé le soldat à attendre patiemment mon +retour, je partis pour me mettre à la recherche d'un palanquin. + +Je trouvai à mon retour le blessé un peu plus calme. + +En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit: + +--Cette belle et méchante bête a appartenu au colonel du régiment, qui +l'avait prise à un Arabe. Elle avait d'abord paru très-douce et +très-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il fût possible de +découvrir la cause de cette évolution du caractère, elle devint +tellement féroce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la +monter. + +J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y +parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les +coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il +guettait constamment, et avec une finesse étonnante, la possibilité de +me mordre. + +Un jour, au moment où je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit +par le dos et me jeta dans son râtelier. Je n'étais pas assez fort pour +entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'était ni sellé ni +bridé et que j'étais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de +quelques-uns de mes camarades que je pus me délivrer. + +Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous la +direction de ma main, il n'était occupé qu'à saisir un instant propice +pour me jeter par terre: il n'avait point encore réussi; mais, +aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu à +renverser la selle, et tandis que j'étais occupé à la replacer sans me +démonter, il s'est élancé au grand galop et m'a jeté bas. Mais au lieu +de fuir, la maligne bête est revenue sur ses pas et m'a brisé bras et +jambe. Je me suis défendu, mais sans votre bienheureuse intervention, +monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grâces vous soient +rendues! + +Vous avez dû voir que je l'ai blessé à plusieurs reprises, mais mes +coups enivraient sa fureur. Cependant j'étais encore plus épouvanté de +ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai +déjà dit, monsieur, et je vous le répète encore, c'était le diable en +personne. + +--Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour +vous de voir qu'il n'existe plus. + +J'ajoutai un adieu à ces paroles, et en payant le transport du soldat à +Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hôpital. + + + + +XIX + + +Au coucher du soleil je retournai au village de Dungaro, décidé à +terminer une journée active par une nuit bruyante. + +Ce village est mis à part par le gouvernement pour être l'exclusive +résidence d'une caste particulière. C'est là une espèce de petite +Utopie. + +Je mis mon cheval en sûreté et je fis un tour dans les rues du village +pour examiner les groupes bizarres qui se trouvaient dans l'intérieur ou +à la porte des huttes de banc et de bambous entrelacés. + +Les beautés noires et huileuses de Madagascar se présentèrent d'abord à +mes regards, qui furent bientôt éblouis par la rencontre d'une épaisse +Japonaise aux yeux de furet, au teint couleur d'ambre, et qui me regarda +d'un air si hébété, que je me mis à rire et à sauter autour d'elle, à +son grand ébahissement. J'aperçus enfin la demeure d'une amie, femme +charmante, qui, au besoin, vendait à boire à ses visiteurs. J'entrai +donc chez elle. Cette aimable dame était le schaich femelle de la tribu, +et son habitation se distinguait des autres par un second étage avec +verandahs. + +Cette habitation, splendide en comparaison de son pauvre entourage, +était le principal refuge des Européens, en l'honneur desquels la +maîtresse du logis portait une coiffure anglaise qui rendait bizarre +jusqu'au grotesque son visage d'acajou. Mais Anne réunissait dans sa +belle personne tous les traits caractéristiques du buffle des forêts. Sa +peau, épaisse et de couleur sombre, était couverte d'un poil rude et +menaçant; ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite; elle avait les jambes +courbées, une bosse de dromadaire et des dents d'éléphant; en un mot, +c'était la plus horrible sorcière qui eût jamais hanté les sabbats du +démon. + +À peine entré, j'entendis accourir, pour me faire honneur, les hôtes de +la maison. D'abord je distinguai les petits piétinements des enfants et +le bruit de leurs anneaux. + +Le bras, les poignets, les orteils, les doigts de ces enfants étaient +encombrées de bagues de laiton et d'argent, et ils étincelaient de +verroteries, ce qui faisait exécuter au mouvement de leur marche la plus +incroyable musique. Après m'avoir salué par des cris épouvantables, ils +grimpèrent à une échelle de bambou placée à la porte de la maison, et +comme d'actives fourmis, ils passèrent la soirée à monter et à +descendre, du toit sur la terrasse, de la terrasse sur le toit, et cela +sans relâche, sans lassitude, sans pitié pour mes oreilles. + +Après les enfants parurent quelques femmes en pantalons flottants, en +vestes de coton, le front orné d'étoiles d'ocre rouge ou jaune. Dans le +groupe qu'elles formaient au milieu de pièce, se voyaient toutes les +gradations des couleurs: le terreux, l'olivâtre, le gris de plomb, le +cuivre, enfin toute la famille des bruns, depuis le rouge foncé de +l'Inde jusqu'au noir de jais des escarbots (petite bête noire) de ma +patrie. Là, tous les âges et tous les degrés de stature se trouvaient +réunis, depuis neuf ans, l'âge de la vieille Hécate, jusqu'à +quatre-vingt-dix ans; depuis la hauteur du tube de ma pipe jusqu'à celle +du palmier. + +Tous les habitants du pays se succédèrent dans cette salle, panorama +vivant qui déroula à mes yeux toutes les formes de la création humaine. +J'y vis la Kubshée aux membres souples et légers, unie au bouffi et +obèse Hottentot, qui agite son corps avec la pesanteur d'un marsouin; la +jeune et belle Hindoue aux yeux de cerf et aux formes d'antilope; le +beau et gras Arménien à la large face imprégnée d'huile, et ressemblant +à une énorme tortue; puis la douce et mignonne Passée, blanche +tourterelle de ces contrées. Au milieu de ces caractéristiques figures, +se trouvaient les Chéechees, race mélangée de sang européen et de sang +indien: composée de feu et de glace, unissant la blancheur mate et +grasse des Anglais aux noirs chevaux de l'Est, et compensés largement du +teint rosé de leurs frères d'Occident par les yeux brillants de leurs +mères. + +En entrant dans la hutte, j'avais donné l'ordre de préparer tous les +ingrédients nécessaires pour composer le breuvage que les Esculapes +désignent sous le nom de feu liquide, mais que les ignorants appellent +simplement un punch. + +Je versai dans mon estomac une si grande quantité de cette liqueur, que +je fus presque privé de l'usage de mes sens, et que je fis un violent +effort pour me traîner hors de la salle, et aller chercher un peu de +l'air au dehors. + +Je m'approchai en chancelant de l'échelle de bambou abandonnée par les +enfants, et j'allais grimper sur le toit pour y chercher un peu de +fraîcheur, lorsque la vieille schaich se plaça devant moi pour s'opposer +à mon ascension. Je l'envoyai d'un tour de main faire une pirouette dans +la chambre, puis j'arrachai une branche de pin tout enflammée, et je +montai dans une sorte de grenier. + +La moitié des hôtes de la maison se leva en fureur. L'opposition de la +vieille m'aurait arrêté si j'avais été à jeun; mais, dans mon état +d'ivresse, mon opiniâtreté devint inébranlable. + +--Éloignez vous tous, m'écriai-je, ou je verrai si vous êtes de la +véritable espèce des salamandres! + +En prononçant cette menace, j'appliquai mon flambeau ardent aux branches +de canne de la hutte. + +Ceux qui, en se levant en fureur de leur place autour des tables, +avaient voulu s'opposer à l'exécution de ma sale bravade, tombèrent à +genoux en croassant comme des corbeaux pris au piége. + +Au milieu du tumulte, une voix rude fit entendre ces paroles: + +--Arrêtez, arrêtez, jeune chien! + +--Holà! vieux sabot! m'écriai-je en reconnaissant la voix de mon dernier +capitaine (vieux sabot était un sobriquet que nous lui avions donné +d'après la dimension exorbitante de son pied). Holà! vieux sauteur! Vous +ici, et ayant bu! + +--Descendez, monsieur; que signifie une telle hardiesse? Pourquoi +n'êtes-vous pas à bord, monsieur; ne connaissez-vous pas les ordres? + +--Descendez, monsieur, répétai-je en riant, non, je ne veux pas +descendre, je n'ai pas l'intention de retourner à bord, je suis mon +maître, mon maître absolu, tout-puissant seigneur. + +--Que voulez-vous dire, faquin que vous êtes? + +--Ce que je veux dire, c'est qu'avant de nous souhaiter un grand bonheur +éloigné l'un de l'autre, nous prendrons ensemble un glorieux bol de +punch, et cela en dépit de vos graves regards. + +Voyant qu'il était dans l'obligation ou d'acquiescer à mes désirs ou de +voir brûler la hutte, le commandant me donna la main pour descendre. + +Le brave homme n'était pas d'un naturel bien féroce, et, d'un autre +côté, quoique ce ne fût pas un ivrogne, il ne vivait pas tout à fait +comme un saint anachorète. + +Nous nous assîmes en bons amis en face d'un bol de punch, et je me mis à +chanter, ou plutôt à rugir la chanson du vieux commodore; + + Les boulets et la goutte + Ont tant frappé son vieux corps, + Qu'il n'est plus capable d'être porté par la mer. + +Après la chanson et pour sa récompense de l'avoir si bien écoutée, je +fis un long sermon au bon capitaine. Je m'étendis sur ses nombreux +péchés, sur ses iniquités, et spécialement sur son penchant à la +débauche. Eh bien! malgré l'orthodoxie de ma doctrine, malgré la +courtoisie avec laquelle les femmes écoutaient mon discours, le vieux +commandant était aussi épouvanté, aussi désireux de s'enfuir que s'il +eût été assis aux côtés d'un fou. + +Néanmoins, il m'accabla de grog jusqu'à ce que les dernières lueurs de +ma raison se furent évanouies. Au milieu de la salle, quelques filles de +Nâch dansaient en agitant les jajaux. Ces danses, le feu volcanique qui +brûlait ma poitrine, unis à la chaleur étouffante d'une chambre +entièrement close, m'impressionnaient de l'idée que j'étais englouti +dans les régions infernales. + +Le capitaine s'esquiva pendant qu'à l'aide d'un chevron de bambou +arraché à la muraille je faisais rouler à terre toutes les faïences du +dressoir. La sorcière irritée s'élança sur moi, et, voyant à mon regard +que la lutte serait entièrement à mon avantage, elle appela les +burhandayers (officiers de police du village). Ainsi soutenue, elle +m'attaqua vigoureusement en criant d'une voix glapissante: + +--Vous êtes un tigre et non pas un homme! Vous ne reviendrez plus dans +ma maison. Je ferai venir les cipayes pour vous lier, vagabond. En +vérité, je n'ai jamais vu un bacchanal pareil à cela. Ce brigand casse, +brise et détruit tout! + + + + +XX + + +Le vacarme intérieur amena bientôt quelques cipayes du village, et en +voyant paraître la pique de l'un d'eux sur l'échelle qui aboutissait à +la salle supérieure dans laquelle je m'étais esquivé, pour épargner à la +sensibilité de mon ami le discordant tapage des grogneries de la vieille +mégère, mon sang commença à s'apaiser, et ma fureur diminua. + +Hécate et ses commères me suivirent dans mon refuge, et elles se +balançaient au-dessus de ma tête comme une bande de bassets se balancent +aux flancs d'un blaireau. Par un soudain et énergique effort je secouai +les vapeurs de l'ivresse, ainsi que les vieilles harpies qui +s'attachaient à moi, et en les repoussant vers l'entrée de la salle, je +leur fis dégringoler l'échelle. Sous le poids des femmes, ajouté à celui +de la molle et grosse hôtesse, le frêle escalier se brisa. Toute la +troupe renversée forma une espèce de montagne dont elle occupait le +sommet; la vieille sorcière tomba comme un dogre allemand, et les +cipayes accourus disparurent sous sa large personne. Cette prouesse mit +le tumulte au comble; une foule compacte s'était formée, et l'on +apercevait de tous les côtés pions, cipayes et police. En voyant ce +rassemblement orageux, je pensai qu'il était temps d'opposer une plus +vigoureuse défense. Une mèche de la lampe brisée expirait dans l'huile. +Je me servis de sa lueur pour allumer un morceau d'étoffe de coton +préalablement imbibé de graisse, et je mis le feu aux quatre coins de la +salle. Les matériaux secs et combustibles de la hutte s'enflammèrent +rapidement, et une vive clarté illumina l'obscurité de la nuit. + +Un cri sauvage, un cri de vieille femme en fureur, suivi de hurlements +d'épouvante, jetèrent leurs clameurs désespérées. + +Je compris, à la croissante irritation des invectives, qu'il fallait +opérer ma retraite, si je ne voulais pas être massacré. Je me précipitai +donc au milieu du torrent de flammes, et, m'élançant d'une fenêtre, je +tombai fort adroitement sur la tête d'un hallebardier des cipayes. Je ne +me fis aucun mal, mais je lui brisai le crâne. + +Sans prendre le temps de m'attendrir sur le sort du mourant, je me +relevai en toute hâte, et, lui arrachant sa pique des mains, je m'en +servis comme d'un bâton à deux bouts pour me faire un passage jusqu'au +hangar où mon cheval était attaché. Je lui mis précipitamment le mors +dans la bouche; mais, ne pouvant trouver ma selle au milieu des +ténèbres, je m'en passai; et m'élançant sur lui, je sortis du village. + +Bien décidé à voir le feu, bien décidé à assister au dénoûment du drame +dont j'étais, malgré ma disparition, le principal acteur, je revins +sans bruit tourner tout autour de la maison. Un cipaye m'aperçut et +tenta de se mettre à ma poursuite, mais au lieu de fuir son attaque, je +lançai mon cheval au milieu de la foule, frappant de ma lance à droite +et à gauche. Les injures et les pierres pleuvaient autour de moi, et +entre autres insultes j'entendis celle-ci: _joar_, chien, mécréant; mais +je riais des unes, et à la faveur de la nuit j'esquivai les autres. + +Je disparus un instant pour ramener le calme dans les esprits; puis, au +moment où on m'attendait le moins, je me montrai au centre de l'incendie +pour empirer les dégâts qu'il causait. Stupéfaite de mon audace, la +foule se dispersa devant moi comme se dispersent à l'approche du +chasseur une bande de canards sauvages. Cependant la vieille hôtesse +n'abandonna pas le champ de bataille, car, occupée du soin de réunir ses +hardes, qu'elle arrachait à la voracité de l'incendie, elle ne s'aperçut +pas que je dirigeais sur elle le bout de ma pique; mais, hélas! elle le +sentit en tombant dans le brasier la tête la première. Prompte à se +relever, la vieille salamandre saisit quelques bambous enflammés et les +jeta sur moi; sa main tremblante manqua de justesse, et elle n'atteignit +que mon cheval, qui s'élança en ruant et en bondissant avec fureur. Il +me fut impossible de m'en rendre maître, et nous quittâmes ainsi le +village. + +Emporté par la course sans frein d'un cheval furieux, je me sentis saisi +par le vertige; cette indisposition était produite non-seulement par ce +galop désordonné, mais encore par la subite transition d'une chaleur +étouffante à un air frais et pur. Je souffrais tant, que je crus que +j'allais mourir; je me tenais à cheval avec des difficultés inouïes, +car, étant privé de ma selle, je n'avais aucun point d'appui. Les plus +profondes ténèbres régnaient autour de moi, et je gagnais du terrain +sans avoir presque la conscience de ma situation. J'arrivai enfin à un +large ruisseau; mon intelligent Bucéphale trouva un gué qu'il traversa, +et me conduisit sur l'autre rive. + +J'avais la tête presque inclinée sur les oreilles de mon cheval et je me +tenais aux poils de sa crinière. Comme j'étais certain, en marchant +devant moi, de m'éloigner de Dungaro, je ne songeais pas à m'inquiéter +de la direction qu'avait prise ma monture, car j'étais anéanti par +l'assoupissement de l'ivresse. Je ne sais combien de temps dura cette +étrange course. + +Nous arrivâmes auprès d'une lumière; elle appartenait à un _chokey_. +Tout à coup mon cheval alla frapper contre un objet invisible, et le +bruit que fit entendre ce double choc fut aussi sonore que celui qui se +produit par le violent contact de deux corps d'airain. Effrayé ou +blessé, il fit un bond terrible, me jeta à ses pieds et disparut dans la +nuit. + +Je perdis entièrement connaissance, et je dois être resté longtemps dans +cet état. + +En reprenant l'usage de mes sens, je jetai avec étonnement les yeux +autour de moi. Une foule composée de gens du peuple, les poings appuyés +sur leurs hanches, formaient un cercle autour de moi. Parmi eux je +distinguai un homme maigre et semblable à un sorcier qui marmottait +entre ses dents avec la piété d'un brahmine: + +--_Topy, Sahib, ram, ram, dom, dom, dom..._ + +Un autre personnage, d'une apparence moins repoussante quant au visage +et aux vêtements, quoiqu'il eût une affreuse barbe, disait en me couvant +des yeux et en se frappant la poitrine: + +--_Dieu est Dieu! Dieu est Dieu!_ + +J'essayai de me soulever sur mon coude, en faisant signe qu'on me donnât +de l'eau, mais les béats enchanteurs secouèrent négativement la tête. + +Ma bouche était desséchée: je ne pouvais parler, tant je souffrais de +l'horrible tourment de la soif. En regardant autour de moi, plutôt dans +le désir de chercher à obtenir de l'eau que dans celui de connaître la +situation de l'endroit où j'étais, je me vis couché sur une natte sur le +store de la boutique d'un _burgan_, entourée de verandahs. En apprenant +que j'étais encore vivant, le maître de la maison sortit et m'adressa la +parole en anglais. Jamais aucune musique n'a retenti aussi +harmonieusement à mon oreille que les quelques phrases que m'adressa cet +homme, qui, à ma demande, m'apporta un pot de _toddy_. + +Près de moi se tenait immobile un Bheeshe, qui, avec ses grands yeux +étonnés, me regardait silencieusement. Un bambou, placé en équilibre sur +ses épaules, supportait deux seaux de feuilles de palmiste pleines +d'eau. Je le suppliai par geste de m'en donner quelques-unes, mais il +grimaça un refus. Le _toddy_ m'avait donné quelques forces; je saisis +donc le bord d'un des seaux, et je couvris ma tête de feuilles. L'eau +fumait sur mes tempes brûlantes, et je sentis immédiatement un bien-être +si vif, que j'eus la force de me lever. + +Quelques questions me firent découvrir que j'étais dans un village qui +borde la route de Callian; je restai longtemps dans une sorte +d'abrutissement qui ne me permit pas de rappeler à mon esprit les +événements de la veille. Mes os me semblaient brisés, mon visage et mes +mains étaient couverts de blessures. J'entrai dans ma boutique, et, +m'étendant de nouveau sur la terre, je m'endormis profondément. + +Je ne m'éveillai que lorsque le soleil s'abaissa du côté de l'ouest. +J'étais trempé de sueur; je pris quelques rafraîchissements, un bain, et +je me sentis bientôt allègre, dispos et tout prêt à recommencer la série +de mes fredaines. Après avoir réfléchi sur la situation que je m'étais +faite, je m'informai de mon cheval; personne ne savait ce qu'il était +devenu, car j'avais été apporté évanoui du _chokey_ par quelques âmes +charitables. En me souvenant de la rencontre que je devais avoir avec de +Ruyter au bungalo, je demandai un moyen de transport. + +D'après le conseil de mon hôte, je louai un attelage de buffles, et je +me dirigeai en toute hâte vers le lieu du rendez-vous. + + + + +XXI + + +Un auteur, renommé avec justice pour sa grande connaissance de la nature +humaine, a dit cette vérité: Malgré toute la droiture de son esprit, +malgré toute la franchise de son caractère, l'homme qui fait le récit de +sa vie jette sur ses défauts une voile dont le transparent tissu cache +les plus visibles difformités; mais, en revanche, si l'ennemi de cet +homme fait la narration de son existence, il accumule, en ne sortant pas +de la vérité, les fautes sur les fautes, les erreurs sur les erreurs, si +bien que ce même personnage se trouve différemment habillé, et qu'il n'y +a plus la moindre ressemblance entre les deux peintures. + +En commençant le récit de ma vie, je me suis engagé vis-à-vis de +moi-même à être vrai toujours et à ne pallier, volontairement ou +involontairement, ni mes défauts, ni même les actions mauvaises que j'ai +commises, et cela librement, en pleine connaissance du mal que je +faisais. + +Vingt-quatre heures après mon départ de la maison du _Burgan_, j'arrivai +à un petit village assis sur les frontières du Duncan; je fis choix d'un +couple de cooleys qui me conduisirent, à travers des champs d'orge et +de maïs, à la résidence de Ruyter. Cette demeure, située sur une petite +élévation, dans un coin retiré de la montagne, était cachée par une +avenue de cocotiers et par l'ombrage d'un grand bois. Un jardin sauvage, +plein d'orangers et de grenadiers, protégé par une immense haie de +poiriers épineux, gardait l'approche de la résidence et la rendait +presque inaccessible. + +À l'intérieur de la maison, les murailles étaient peintes et rayées de +larges lignes alternativement bleues et blanches, afin de les faire +ressembler au coutil d'une tente. + +Le plafond de la salle d'entrée était soutenu par des bambous placés +perpendiculairement, et auxquels se trouvaient suspendus des armes, des +fusils et des lances pour la chasse. + +Deux chambres à coucher, se faisant face l'une à l'autre, de chaque côté +de la salle, étaient meublées de lits, de tables, de livres, et quelques +dessins ornaient les murs. + +Devant la porte de la maison, une large pelouse, entourée de bananiers +et de citronniers, pliant sous le fardeau de leurs fruits, laissait +apercevoir une vaste citerne bordée de rosiers en fleur, de jasmins et +de géraniums. + +On se servait de cette citerne comme d'une baignoire. + +Un vieux paysan, qui m'avait ouvert l'entrée de la maison, me dit en +souriant: + +--Vous voyez, maître, c'est un _gregi_ (habitation) à la mode anglaise. + +Près de la maison, ombragée par un magnifique palmier de sagou, se +trouvait un hangar qui servait de cuisine; sous le même toit demeuraient +le paysan et sa famille, partageant fraternellement leur domicile avec +une belle jak (ou petite vache), qui, pour l'instant, était en train de +contester à deux petites filles la possession de quelques fruits. + +Cette jak était si extraordinairement petite, que j'en fis la remarque +au paysan. + +--Malgré cette apparence de faiblesse, me répondit-il, elle est d'une +force prodigieuse, et vous pouvez la monter comme on monte un cheval. +Mon malek (maître) l'a prise sur les bords de la mer. + +--C'est donc un monstre marin? m'écriai-je en riant, tant mieux, car je +vais prendre un bain, et nous nagerons ensemble. En disant cela, je +courus vers la citerne. + +--Non, non, s'écria le paysan d'un air effaré, elle déteste l'eau, c'est +une fille des montagnes. + +--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre maître? + +--Un mois; mais hier il a envoyé ici beaucoup de choses, et ces choses +sont pour huyoos (maître). + +--N'a-t-il pas écrit? + +Le paysan se mit à rire, et ôtant de sa tête un chiffon qui lui servait +de turban, il tira de ses plis, dans lesquels elle était soigneusement +cachée, une feuille de plantain pliée et attachée avec un morceau de +fil. + +Je trouvai sous la feuille une lettre de Ruyter. + +--Pourquoi diable ne me donniez-vous pas cette lettre? demandai-je +impatiemment au pacifique bonhomme. + +--Vous ne me l'aviez pas demandée, répondit-il d'un air tranquille. + +--Non sans doute; comment aurais-je pu le faire, je ne savais pas que +vous étiez en possession de ce message? + +--Mais vous le savez maintenant, parce que maître sait tout, et que +pauvre _goawaloman_ (paysan) ne sait rien du tout. + +Ces paroles me firent comprendre l'admirable raison qui avait empêché le +paysan de m'offrir à manger; je devais savoir que j'avais faim, et sa +profonde ignorance de toutes choses lui permettait de l'ignorer. Je lui +ordonnai donc de me servir à déjeuner, car j'étais aussi affamé qu'un +loup à jeun dans une froide nuit d'hiver. + +La lettre de de Ruyter m'annonçait que la frégate était partie après de +nombreuses et inutiles recherches dirigées par le capitaine, qui avait +promis une forte récompense à celui qui aurait l'adresse de s'emparer de +ma personne. + +Cette nouvelle me donna un vif plaisir, et le désappointement du +commodore fit battre mon coeur de la satisfaction du plus ample +succès. + +Les derniers mots de la lettre de de Ruyter m'annonçaient que le retard +de son arrivée près de moi était causé par l'emprisonnement de Walter, +qui avait été accusé par le lieutenant écossais, mais que, grâce à la +déposition de de Ruyter, mon jeune ami se trouvait acquitté et libre. +Quant au lieutenant, il était encore fort malade, et, la veille du +départ de la frégate, on l'avait transporté à bord dans un état qui +donnait pour sa vie de sérieuses craintes. Le lâche bourreau crachait le +sang, avait la mâchoire abîmée et deux côtes enfoncées. Amplement vengé +de ce drôle, je chassai de ma mémoire et le souvenir de ses méchancetés +et celui de ma vigoureuse revanche. Quelques années après cette époque, +j'appris que ce courageux officier n'avait jamais osé remettre le pied +dans Bombay, donnant pour raison de son horreur de la ville que la +_malaria_ (maladie indienne), les moustiques et les scorpions la +rendaient un séjour pire que celui de l'enfer. Mais, en toute franchise, +ce qu'il craignait plus que le _cobra-di-capella_ (serpent), c'était la +rencontre de Walter et peut-être la mienne. + +J'envoyai un cooley au village pour me chercher un hooka; je pris un +bain dans la citerne, et, ma pipe aux lèvres, un livre à la main (la +_Vie de Paul Jones_), je me couchai sous les arbres. Je ressentais une +si grande légèreté d'esprit, tant d'élasticité dans mes membres, une si +forte exubérance de vie, que tout mon être se trouvait plongé dans une +béatitude dont la suavité était indéfinissable. + +C'était, depuis ma naissance, mon premier jour de bonheur complet. + +Certainement, je ne faisais pas comme nous faisions dans un âge plus +avancé, je ne cherchais pas à détruire le plaisir de l'heure présente +par le souci de l'heure à venir. + +Je me plaisais dans le _farniente_ de mon repos, éprouvant, sans le +trouver étrange, que le véritable bonheur est au milieu des champs. + +--Ma foi, me dis-je en moi-même, je vais goûter de ce fruit savoureux et +doux qu'on appelle la vie fade et monotone du paysan. + +Je me dépouillai aussitôt de mes vêtements déchirés, et demandant au +domestique de de Ruyter un morceau de toile de coton, je m'en drapai les +reins à la manière indienne. + +Je mis un turban sur ma tête; puis, ainsi vêtu, les pieds sans +chaussures, bien graissés d'huile de coco, je pris un couteau, et, mêlé +à la famille du paysan, je montai sur les arbres, et j'appris d'eux à +les percer et à y suspendre les pots de _toddy_. + +Cette occupation et l'arrosement du jardin me firent passer le temps +d'une manière si agréable, que le troisième jour de mon installation, +qui était celui de l'arrivée de de Ruyter, je me pris à regretter le +paisible calme que sa présence allait si bruyamment troubler. + +Dans la matinée qui devait m'amener de Ruyter à la résidence, je montai +sur la jak, et, un bambou dans une main, un couteau dans l'autre, +précédé de deux cooleys, je m'avançai à sa rencontre. + +À peu de distance de la maison, au détour d'un groupe d'arbres, +j'aperçus mes deux amis. De Ruyter racontait de sa voix sonore et grave +l'histoire d'une chasse aux lions à Walter, qui l'écoutait avec une +attention profonde. Ma métamorphose était si complète, que les deux +voyageurs seraient passés sans me reconnaître, si l'oeil d'aigle du +propriétaire n'était tombé sur la petite jak. + +Au moment où il allait, d'un air fort peu gracieux, interpeller le +voleur de sa bête, je m'écriai en riant: + +--Holà! holà! de Ruyter, regardez ma figure. + +Walter et mon ami arrêtèrent leurs chevaux, et, après m'avoir considéré +quelques instants, ils laissèrent échapper simultanément un bruyant +éclat de rire; mais ce rire eut une telle violence d'expansion, que, +n'en comprenant pas immédiatement la cause, je les crus atteints de +folie. De Ruyter se jeta à bas de son cheval, et, se tenant les côtes, +il se mit à rire aux larmes en me disant: + +--Par le ciel, vous me tuerez, étourdi que vous êtes; d'où diable vous +est venue l'idée de cet étrange accoutrement? + +La moqueuse remarque de de Ruyter froissa l'enchantement dans lequel +m'avaient jeté mes pastorales occupations, si harmonieusement confondues +avec mon costume, et je lui répondis d'un ton plein de gravité: + +--Je ne vois rien en moi qui puisse ainsi exciter votre verve caustique. +Je suis habillé suivant la mode du pays, et le climat exige qu'on en +adopte la légère simplicité. Si vous avez besoin de vous rafraîchir, +voilà des hommes qui apportent des pots pleins d'un excellent _toddy_ +que j'ai préparé moi-même. + +De Ruyter fit un signe d'acquiescement, et quand mes deux amis eurent +épuisé leur gaieté, nous rentrâmes à la résidence. Deux jours +s'écoulèrent, emportés par les ailes d'une félicité complète. Nous les +passâmes à grimper sur les collines, à chasser les chacals, sans souci +de la chaleur et de la fatigue. + +Le soir, quand la lune éclairait de sa pâle lueur les allées +sablonneuses du jardin, nous chantions, nous causions, nous dansions; +mais nos chants, nos danses ne ressemblaient en rien à ceux et à celles +des jours de notre esclavage, car alors ce n'était pas la joie, mais +seulement la liqueur qui excitait nos sens. + +Les goûts de de Ruyter et les miens étaient en eux-mêmes excessivement +simples. Mon ami ne s'est jamais rendu coupable d'aucun excès, et ceux +que je fis moi-même étaient causés par la fougue de ma nature +volcanique, qui, semblable à la poudre, prenait feu à l'aide de la plus +légère étincelle. + +Malheureusement pour moi, j'avais l'orgueil de vouloir toujours être le +premier dans tout ce que je faisais; je ne regardais pas si l'action +était méritoire ou blâmable, ridicule ou cruelle: j'agissais, et +maintenant mon front brûle de honte quand je songe aux folies (mot doux +pour qualifier ma mauvaise conduite) dont je me suis rendu coupable. + + + + +XXII + + +À mon grand chagrin, Walter fut bientôt obligé de rentrer à son +régiment. Comme le cher garçon était enchanté de sa nouvelle existence, +il mettait tous ses soins à remplir d'une façon exemplaire les +obligations de sa charge. Quoique nous eussions causé nuit et jour de +nos mutuels intérêts, nous n'avions pas encore tracé les plans d'un +avenir que nos différents caractères entrevoyaient dans la quiétude du +présent. Il fut donc arrêté entre nous qu'une prochaine entrevue nous +mettrait à même de discuter l'importance de la grave décision que je +devais prendre. Une heure avant son départ, Walter me dit: + +--Vous êtes maintenant, mon cher Trelawnay, entièrement libre de vos +actions; ne vous laissez pas amollir par la paresse; venez me voir le +plus vite possible; nous sommes campés sur le terrain de l'artillerie. +Venez dans ma tente, et fasse le ciel que vous y entriez avec le désir +de vous procurer une commission dans notre régiment! + +--Ce désir ne me viendra point, ne l'espérez pas, mon cher Walter; je me +suis débarrassé à tout jamais des marques de la servitude, et la couleur +rouge ou bleue est toujours la couleur de l'esclavage. Ni le roi ni +personne ne me gagnerait; je dédaigne leur or, leurs honneurs, et toutes +les friperies de grade, des décorations, ne valent pas une heure de ma +liberté. Pourquoi, pour quelle chose précieuse me mettrais-je un collier +au cou, pour un morceau de pain? Je puis trouver ma nourriture sur tous +les buissons. + +--Vous avez raison dans un sens, mon ami; mais vous aimez la gloire, et +vous ne pouvez vivre sans les disputes, sans les batailles. + +--Les disputes et les batailles! mais le monde m'offre un large espace +pour satisfaire un penchant que vous croyez naturel. + +--Il ne faut pas que notre adieu se termine par une dispute, dit Walter +en voyant mon visage coloré par la haine qui bouillonnait au fond de mon +coeur contre cette immense propagation de la tyrannie. Je pense +peut-être comme vous, et mieux que moi vous savez, mon ami, que mes +sentiments sont semblables aux vôtres. Mais je n'ai pas reçu de la +nature ces grandes qualités qui font les hommes forts, énergiques et +vigoureux. + +Ma pauvre mère n'a connu que le chagrin et l'affliction; son existence a +été triste, je me dois à elle. Dans mon enfance, Trelawnay, la main de +ma mère était la seule qui me caressât, je ne connais pas d'autre lieu +de repos que l'appui de son coeur, que l'asile de ses bras, et quand +je commençai à comprendre les tendresses de son âme, je ne voulus plus +quitter sa chère présence. Malade, c'était elle qui m'endormait, elle +qui, par les mélodies de sa harpe, charmait mes oreilles, elle qui +fermait mes yeux sous ses tendres baisers. Une fois, mon ami, je lui +causai un chagrin; je m'en suis repenti longtemps! C'était le soir, +auprès du feu, je lui demandai, avec cette cruelle étourderie de la +jeunesse, où était mon père. Ma mère cacha sa belle tête dans ses mains, +et de convulsifs sanglots soulevèrent sa poitrine. Sir Walter devint +pâle, une larme mouilla sa paupière. + +--Ne me croyez pas un enfant, Trelawnay, si je vous parle ainsi, c'est +que j'ai le coeur plein d'affection pour ma mère. Ah! cher, vous ne +connaissez pas l'amour pur et ardent qui unit deux coeurs indifférents +à tous les autres, deux coeurs qui sont celui d'une mère abandonnée, +déshonorée, et celui d'un pauvre enfant orphelin. Je sais que le cher +ange s'est privé pour moi des choses les plus nécessaires de la vie, +que, pour me retirer de la marine, dans laquelle elle sentait que je +souffrais, quoique je ne le lui eusse pas dit, elle a fait les démarches +les plus cruelles, les plus humiliantes peut-être! Eh bien! Trelawnay, +puis-je maintenant détruire ses plus chères espérances? Ma condition est +heureuse, et dans deux ans j'aurai un congé pour aller en Angleterre, et +alors... Mais, dites-moi, puis-je? voudriez-vous que, déserteur, je +tuasse une pareille mère? + +Je pressai la main de Walter sans pouvoir lui répondre. + +--Venez me voir, reprit Walter, nous parlerons de vos projets, et +rappelez-vous bien que, quelle que soit la différente direction que nous +donnerons à notre vie, nous serons toujours des frères. Prenez ce livre, +ami, il m'a rendu presque incapable de remplir ma nouvelle profession; +je vous le donne. Sa lecture convient aux hommes qui ont une âme comme +la vôtre. Il faut que j'essaye de l'oublier; mais qui peut détourner son +esprit des charmes de la vérité? Walter me pressa une dernière fois la +main et partit sans tourner la tête. Quand mes yeux tombèrent sur de +Ruyter, tranquillement assis sous un arbre, occupé de fumer son hooka, +je m'aperçus qu'il frottait ses paupières avec sa large main. + +--Ce Walter fera de nous des femmes, me dit-il; j'aimais bien ma mère +aussi, mais je ne puis pas parler d'elle, et, comme ce pauvre Walter, je +n'ai point connu mon père. + +En achevant ces paroles, de Ruyter baissa la tête et fuma +silencieusement. + +--Ce garçon, reprit-il après un moment de silence ému, a un bon coeur, +mais il a trop teté du lait de sa mère, et cet abus l'a métamorphosé en +fille. Quel livre vous a-t-il donné, Trelawnay? la Bible de sa mère, un +livre de Psaumes, un manuel de cuisine ou une liste de l'armée? + +Je tendis le volume à de Ruyter. + +--Ah! s'écria-t-il, _Des ruines des empires, et les lois de la nature_, +de Volney. Par le ciel! ce garçon a une âme. Si j'avais su cela plus +tôt, je l'aurais fait travailler dans une meilleure cause. Bah! ajouta +de Ruyter, non, un bâton courbé, quoique remis en droite ligne, essaye +toujours de reprendre sa forme naturelle. J'ai confiance en vous, +Trelawnay, en des hommes qui sont naturellement honnêtes et résolus. Ils +peuvent aussi quelquefois être détournés de leur route par leurs +caprices ou par la force, mais à la fin de la lutte ou de l'erreur de +leur esprit ils reprennent la bonne route. Allons, il faut que je rentre +en ville dès demain, et que dans dix jours je sois en mer. Qu'allez-vous +faire? + +--Je ne sais, je n'y ai pas encore pensé. Je me plais dans votre +résidence, et j'y suis heureux. + +De Ruyter se mit à rire. + +--Bien, mon cher garçon, fort bien, je ne m'oppose pas à vos désirs. +S'ils vous retiennent ici, le bungalo est à vous, si vous voulez. +Visitons la propriété; voyons, il y a seize cocotiers, et ce sera bien +le diable si, avec le produit de ces arbres et celui du jardin, vous et +votre jak vous ne trouvez pas assez de subsistance pour vivre. Vous +ferez du _toddy_, et le _toddy_ fermenté devient un excellent rack. +Mêlée avec du riz, l'amande du coco fera un nourrissant curry. De plus, +cet arbre précieux vous fournira de l'huile pour polir votre peau et +pour vous éclairer le soir. Ajoutez à cela que de chaque coquille de +noix vous pouvez faire une tasse; les gousses vous fourniront de la +literie, du fil, des cordages. On peut encore faire une canne de l'arbre +lui-même lorsqu'il est vieux. + +--Oui, je ferai tout cela, dis-je avec le plus grand sérieux; du reste, +je ne me contenterai pas de la frugale nourriture des fruits, je +chasserai. + +--Parfaitement, mon garçon, mais permettez-moi de vous faire une petite +remarque. Les choses les plus exquises deviennent insipides et +nauséabondes lorsqu'elles sont trop entièrement possédées. Cela peut +arriver à celles-ci, tout exquises, toutes délicieuses qu'elles sont. Si +ce dégoût arrive, rappelez-vous que j'ai sur mer un joli petit vaisseau +bien armé, et façonné pour la guerre ou pour la paix, suivant le besoin +des circonstances. Souvenez-vous encore qu'il me manque un officier +entreprenant, un homme tel que je vous jugeais autrefois, mais je me +suis trompé. + +--Où est ce vaisseau, de Ruyter? Vous ne m'avez jamais parlé de cela. +Allons, où est-il? + +--Vous oubliez votre _toddy_, vos noix de coco, votre vie pastorale? + +--Eh! non, je ne l'oublie pas, mais laissez-moi voir le bateau. Comment +est-il formé? où est-il? combien de tonneaux? d'hommes? qu'est-ce qu'il +doit faire? Répondez-moi. + +--Du tout, vous me semblez si admirablement conformé pour la vie de +_baboo_ (cultivateur), qu'il vaut mille fois mieux que vous restiez ici. +Peut-être que l'année prochaine votre fantaisie vous conduira dans les +îles pour ramasser quelques jeunes beautés perses et hindoues, afin +d'activer la propagation des paysans. Est-ce là votre loi de la nature? + +De Ruyter se moqua de moi pendant toute la soirée, et ne voulut jamais +répondre aux questions que je lui faisais relativement au vaisseau. +Comme il avait l'habitude de voyager la nuit, au premier rayon de la +lune il se leva, me tendit la main, et me dit en jetant sur la table un +sac de pagadas: + +--Ne vous privez, mon cher Trelawnay, d'aucune des satisfactions que +l'argent procure, et attendez ma visite d'ici à quelques jours. + + + + +XXIII + + +Je passai de longues soirées à moitié assoupi sur la pelouse, admirant +ces belles nuits sans vent de l'Est, qui donnent à la terre tant de +grandeur et tant de majesté dans son suave et profond silence. Pendant +les nuits, tous ces objets, fruits, fleurs, arbustes, sont illuminés par +la brillante et limpide clarté de la lune, qui montre leur forme et leur +couleur presque aussi vivement que s'ils étaient baignés par la +resplendissante clarté du jour. Mais les teintes du ciel, plus pâles et +plus adoucies, l'air plus tranquille et plus doux, forment alors une +délicieuse opposition avec l'ardente et éblouissante lumière du soleil. + +Le soir venu, je m'asseyais sur le vert talus d'un tapis d'émeraude +étendu à la porte de ma maison, et j'écoutais les huées des hiboux, en +suivant de l'oeil la voltige capricieuse des chauve-souris. Souvent je +m'endormais, et mes rêves m'entraînaient dans l'Inde accompagné de mes +deux amis, Walter et de Ruyter, ou bien encore la voix du maudit +Écossais venait bruire à mes oreilles. J'entendais presque réellement +cette voix me dire avec son âcreté sifflante:--Comment, monsieur, vous +vous endormez à l'heure de la faction! allez à la cime du mât, cela vous +éveillera. + +Un jour ce rêve se présenta à mon esprit avec des formes si réelles et +en apparence si palpables, qu'éveillé en sursaut et prêt à répondre au +hargneux lieutenant, je vis penché vers moi, au lieu de la figure de ce +détestable officier, la bonne tête de l'honnête Saboo, qui m'éveillait +avec ces paroles d'avertissement: + +--Pas bon de coucher dehors, rend malade; maison faite pour dormir. + +Je me levai alors tout frissonnant; le soleil déchirait les derniers +voiles du matin, et en attendant que le vieillard eût achevé les +préparatifs de mon déjeuner, je pris un bain dans la citerne, dont l'eau +était parfumée par l'odoriférante senteur des roses et des jasmins. + +Malgré les prévisions de mon ami de Ruyter, le paisible bonheur dont je +savourais si librement les jouissances ne m'avait pas encore fait +connaître les dégoûts de la satiété. Cependant, pour rendre justice aux +piquantes observations qu'il avait faites sur la bizarrerie de mon +costume, j'avais déjà repris ma jaquette et mes pantalons. N'étant pas +tout à fait à l'épreuve des moustiques, et ayant par inadvertance marché +sur un nid de jeunes centipèdes, je m'empressai de remettre mes +souliers. + +Depuis ma plus tendre enfance, j'ai été involontairement soumis à des +attaques de spleen, non d'un spleen triste, désespéré, mais plutôt d'une +mélancolie douce, rêveuse et presque agréable. + +La poétique habitation dans laquelle je me trouvais était faite pour +éveiller dans mon esprit ces illusoires fantômes. Peu à peu, cependant, +ils se dissipèrent, se confondirent dans la réalité, et je commençai à +méditer sur la singularité de ma position vis-à-vis de Ruyter. + +Il y avait dans la vie, dans les actions, dans les manières de Ruyter, +et dans ses amicales poursuites à mon égard, un mystère qui m'intriguait +vivement; mais, loin qu'il me mît en défiance contre cet homme au regard +fascinateur, à l'entraînante parole, je me plaisais dans ce +clair-obscur, dans ce doute indécis qui me montrait mon ami tantôt dans +une situation ordinaire, tantôt dans des conditions tout à fait +exceptionnelles. La rapidité avec laquelle de Ruyter avait acquis sur +moi une irrésistible influence était merveilleuse. Sa franchise, son +courage, sa générosité, la noblesse de sa nature, tout chez lui était si +grand, si spontané, si réellement bon, que je ne pouvais croire qu'il +fût de la race mercantile et intéressée des négociants que j'avais +connus à Bombay. + +Après avoir sérieusement réfléchi et sur ses paroles et sur tout ce que +je connaissais de sa conduite, j'arrivai à la conclusion qu'il devait +être le commandant d'un vaisseau de guerre particulier. Mais à cette +époque ni les Anglais ni les Américains n'avaient de vaisseaux de guerre +dans l'Inde; il est vrai que les Français en possédaient; mais si de +Ruyter était sous leur drapeau, que faisait-il dans un port anglais, +traité comme un ami bien connu par tous les habitants? Je pensai aussi +que de Ruyter pouvait être l'agent de quelques-uns des rajahs, qui +étaient encore des souverains indépendants, quoique la Compagnie les +entourât de ses cercles jusqu'au jour où elle parvenait à les chasser de +leurs villes dans les plaines pour y vivre en fugitifs et en bêtes +fauves. Il était connu à cette époque que, soit en temps de paix, soit +en temps de guerre, les princes entretenaient des agents cachés dans les +résidences pour leur transmettre le mouvement de la politique des +résidents de la Compagnie. + +De Ruyter me semblait admirablement propre à remplir les fonctions de +cette charge, quoique souvent il ne parût avoir nul souci de déguiser +ses opinions sous un prudent silence. + +Cependant de Ruyter aimait l'Angleterre, et même les individus de cette +nation, quoiqu'il leur préférât beaucoup ceux de l'Amérique, son pays de +prédilection. + +Le souvenir des réflexions de de Ruyter me montra que mon jugement sur +lui était faux. Je ne m'arrêtai donc plus à la recherche de ce qu'il +avait été dans le passé, ni de ce qu'il pouvait être dans le présent; je +l'aimais, et je résolus de confier ma vie à la direction de son amitié. + +Je recevais presque journellement des lettres de de Ruyter, et comme son +départ de Bombay était retardé, je ne trouvai plus de prétexte plausible +pour refuser l'invitation que Walter m'avait faite d'aller le voir. + +Un soir je dis adieu à mes belles journées de paresse, et un magnifique +cheval envoyé par Walter me conduisit à la porte de sa tente. Mon fidèle +et tendre ami prit un plaisir enfantin à me montrer les agréments et +les avantages de sa position, si différente du cruel passé de son séjour +sur le vaisseau. Je fus heureux de son bonheur, heureux de le voir aimé, +estimé par les officiers du corps, auxquels il me présenta. + +Le récit de mes aventures amusa tous ces jeunes gens, qui me prirent en +amitié, et le lendemain, escorté autour de mon palanquin par une +demi-douzaine des amis de Walter, je fus m'installer dans mon ancien +quartier de Bombay. De Ruyter se joignait à nous et partageait les +plaisirs de nos nuits de folie lorsqu'il n'était pas retenu dans la +ville par ses affaires, ou, comme il le disait, par ses occupations. + + + + +XXIV + + +Un jour, de Ruyter m'amena au bord d'un grab, brigantin arabe, +remarquable par sa proue mince et élancée. Ce grab était funé comme un +hermaphrodite, et, suivant la coutume des Arabes, il avait les antennes +carrées et inégales. La plus grande partie de l'équipage était arabe par +le teint et le costume; le reste des matelots laissait voir qu'ils +appartenaient à différentes castes. Ce brigantin déchargeait une +cargaison de coton et d'épices, achetée, me dit Ruyter, par la +Compagnie. + +Après sa première visite, mon ami n'alla que rarement à bord du +vaisseau, mais son capitaine, nommé le Rais, vint le voir tout les +jours. Ils fixèrent le lieu du rendez-vous sur un très-petit et +très-singulier bateau nommé un dow. Ce bateau était principalement +équipé d'Arabes, et, à mon grand étonnement, j'y vis aussi des matelots +européens, des Danois, des Suédois et quelques Américains. Ces derniers +restaient cachés dans l'intérieur du vaisseau. J'ignore pour quelle +raison, mais je fus averti qu'il serait dangereux de parler sur terre de +cette circonstance. + +Ce dow avait un grand mât à l'avant et un petit mât à l'arrière; c'était +bien le plus gauche et le plus vilain vaisseau que j'eusse jamais vu +dans l'Inde. Son avant et sa poupe, élevés et saillants, étaient faits +de légers bambous. Il semblait plein et n'avait que peu de prise sur +l'eau. + +De Ruyter me demanda si le titre de commandeur de ce vaisseau me serait +agréable. + +--Oui, lui répondis-je, quand je ne pourrai pas trouver un _Catamaran_ +(ou bateau masolie), peut-être hasarderai-je ma carcasse à son bord. + +--Je vois que vous êtes difficile, mon cher Trelawnay; eh bien! comme +j'ai le choix entre le grab et le dow, je vous laisse, si vous en avez +la plus légère envie, le commandement du premier. + +--En vérité, mon ami! alors, ôtez-lui sa tête de requin et mettez un +beaupré à la place; je serai alors très-content de m'embarquer dessus, +car j'aime la mine de ces pâles et sombres Arabes; j'aime leurs regards +sauvages, leurs vestes rouges et leurs turbans. Je n'ai jamais vu de +gaillards si bien constitués pour grimper dans les cordages à l'heure +d'une rafale, ou pour aborder un vaisseau ennemi pendant le feu de la +bataille. + +--Votre remarque est juste, mon cher enfant; ce sont en effet les +meilleurs soldats et les meilleurs marins que je connaisse; ils viennent +de Dacca et ils se battront fort bien, je puis vous l'assurer. + +--Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre. + +--Oh! il y a des canons sur le grab. + +--Je déteste l'apparence des canons sur les plats-bords; quelques douze +ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une +magnifique ligne d'eau, et sa tournure à l'arrière est celle d'un +schooner, sa proue est des plus minces; enfin, il a un air mauvais sujet +et intelligent qui m'enchante. + +--Eh bien! voulez-vous l'essayer, Trelawnay? voulez-vous le conduire le +long de la côte jusqu'à Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le +soleil sera couché, allez à bord, et levez l'ancre sitôt que le vent de +terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est déjà transporté dans la +rade, et qu'il est tout prêt pour se mettre en mer. Au point du jour, je +lèverai l'ancre aussi. J'ai dit au _rais_ que vous partiez dans le grab; +il est prévenu également qu'il doit vous obéir. Je vais vous donner +quelques notes dans la prévision de l'avenir. Un accident pourrait nous +séparer; ce n'est guère probable, cependant il est plus sage que vous +ayez, dans ce cas-là, un règlement de conduite à suivre. Ne considérez, +mon ami, votre voyage jusqu'à Goa qu'en passager curieux d'en visiter +les côtes, et ne parlez nullement de tout ceci à Walter. Quand nous +serons sur l'eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous +paraissent peut-être aussi étranges qu'incompréhensibles. Êtes-vous, +malgré le mystère de ses allures, content de mon amitié? + +--Très-content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas resté si +longtemps sans vous questionner si je n'avais eu en vous une confiance +absolue et entière. Partout où vous irez, je serai auprès de vous, et je +n'ai ni l'esprit inconstant, ni l'estomac délicat. + +--Fort bien, mon garçon; mais souvenez-vous toujours qu'avant que vous +puissiez être en état de gouverner les autres, il faut que vous soyez +tout à fait maître de vous-même; et afin de l'être, il ne faut pas, +comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les +préoccupations de votre esprit ou les préparatifs de vos actions. Un +seul mot dit dans un instant de colère, un seul regard embarrassé, +peuvent gâter l'exécution des projets les plus admirablement conçus. +Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire; car le vin ouvre le coeur, +et, excepté un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets +devant des malveillants ou devant des espions? Ici nous sommes entourés +de ce genre d'ennemis. + +--Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant à de Ruyter. + +--Je le sais, répliqua mon ami avec un fin regard de moqueuse +affirmation, mais je désire que vous ne buviez plus du tout. + +Je regardai de Ruyter avec un air d'étonnement si stupéfait qu'il se mit +à rire. + +--Si quelquefois vous vous abandonnez à ce plaisir, reprit-il, faites-le +avec de vrais amis; mais là, bien sérieusement, il vaut encore mieux ne +pas boire, car je sais qu'il est plus facile de s'en priver tout à fait +que de suivre un milieu. Mon observation n'est-elle pas juste? + +--Parfaitement juste. + +À mon retour dans la ville, de Ruyter me dit: + +--Vous donnerez des ordres aux bateliers qui sont dans la taverne pour +les choses dont vous pourrez avoir besoin, mais vous trouverez presque +tout ce qu'il vous faut sur le grab, et cela est fort heureux pour vous, +qui êtes d'un naturel si insouciant et si étourdi. + +Je reçus les dernières instructions de de Ruyter quelques moments avant +le coucher du soleil, et, en lui serrant la main, je sautai sur le +bateau qui devait me conduire au grab. Le rais, qui parlait parfaitement +anglais, me reçut à bord et me fit entrer dans sa cabine. Là, je lui +donnai une lettre de de Ruyter; il la mit à son front, la lut avec les +signes du plus profond respect, et me demanda à quelle heure on levait +l'ancre. + +--À minuit, lui répondis-je, suivant l'ordre que j'avais reçu de mon +amiral; ensuite je commandai au rais de hisser à bord tous les bateaux, +de les arrimer et de se préparer au départ. + +Pendant que le rais exécutait mes ordres, j'examinai les notes de de +Ruyter. Quoique j'eusse parfaitement compris que, si je le voulais, le +commandement du vaisseau était à ma disposition, je ne savais que penser +de l'étrange manière qu'employait de Ruyter pour me forcer à l'accepter. +Les notes de mon ami me disaient que le rais n'agirait plus sans mes +ordres. + +--Fort bien, me dis-je, j'accepte le commandement de bon coeur. Demain +nous serons rejoints par le dow, et de Ruyter m'expliquera le mystère de +sa conduite. + +Ma vie avait été, jusqu'à ce jour, tellement semblable à celle d'un +pauvre chien ballotté de ci et de là par d'impérieuses volontés, qu'il +ne m'était pas possible, en cherchant la fortune les yeux bandés, de +tomber plus mal dans le présent que je n'étais tombé dans le passé: de +sorte que non-seulement sans hésitation, mais encore avec une joyeuse +promptitude, je me déterminai à exécuter tous les ordres de de Ruyter, +car il était bien la seule personne qui semblait prendre intérêt à ma +triste destinée. + +Je montai sur le pont, et j'y fis deux ou trois tours avec le pas ferme +et le regard fier que donne la puissance de l'autorité. Je parlai avec +bonté au _sérang_ (second officier) et aux autres, comme un homme fait +toujours au commencement de son pouvoir; la bienveillance est alors si +douce! Quoique en désordre, le grab ne manquait pas d'armes de guerre +offensives et défensives; mais les mâts de ses voiles avaient quelque +chose de malpropre aux yeux d'un homme habitué à l'admirable tenue d'un +vaisseau de guerre; il manquait de goudron, de peinture, et sa carcasse +avait la couleur du bronze. Malgré ce triste extérieur, on pouvait, en +l'examinant avec attention, voir qu'il avait été équipé avec un grand +soin sur tous les points essentiels, et surtout à l'aide des inventions +européennes. + +En mesurage, le grab était à peu près de trois cents tonneaux, mais il +ne pouvait arrimer que la moitié de cela. Son milieu était profond et +percé de sabords pour les canons, mais ils étaient enfoncés, à +l'exception de deux placés en avant, et de quatre à l'arrière. Les +plats-bords étaient armés de porte-mousqueton. Le gaillard d'avant était +élevé, et celui d'arrière avait une poupe basse ou demi-tillac, sous +lequel était située la principale cabine. + +Quand le dernier coup de la cloche eut sonné huit heures, l'heure du +souper des matelots, j'entrai par instinct dans cette cabine. + +La fosse que le temps avait creusée dans mon estomac demandait à être +remplie. + +Une foule d'hommes qui ressentaient le même besoin se pressa d'en bas et +s'accroupit sur les talons en petits cercles, divisés par tribus: ils +mangèrent leur messalo (mets) de riz, de ghée, du bumbalo sec et des +fruits frais. + +Ayant bientôt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le +canapé, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l'inventaire de sa +cabine. Elle était basse, mais grande, bien éclairée, et l'air y entrait +librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits aux +côtés opposés d'une fenêtre, et entre l'espace de ces lits il y avait +deux étoiles formées de pistolets, c'est-à-dire une quinzaine de ces +armes, dont les bouches réunies formaient le centre de l'étoile, tandis +que les crosses en étaient les rayons. La projecture en avant de la +cabine était garnie de barres de bambou, auxquelles étaient suspendues +des baïonnettes et des poignards malais, dentelés et réunis dans les +formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter, c'était son +équipement de guerre; mais la partie arrière de la cabine était +certainement dédiée à la paix. Ses rayons étaient encombrés de livres, +de matériaux pour écrire, d'instruments nautiques. Dans d'autres coins +se trouvaient des télescopes, des cartes de géographie, et, quoique +moins pittoresques, mais également indispensables, les articles dont +j'avais eu besoin pour mon souper. + +Comme il ne m'était pas défendu de dormir, et que j'étais sans la +crainte d'encourir une punition pour la négligence de mes devoirs, +j'étais vigilant et alerte. Mon esprit était occupé de la responsabilité +que de Ruyter avait remise entre mes mains; je remontai donc sur le pont +pour regarder la girouette et attendre que la première caresse du vent +de la terre me donnât le signal du départ. + +À minuit, un souffle d'air la fit tourner sur elle-même, je dis au rais +de lever l'ancre, et de la lever sans bruit si cela était possible. + +--La première chose est facile à faire, me dit-il, mais quant à la +seconde, elle est indépendante de ma volonté. + +Nous levâmes l'ancre vers une heure du matin, et nous mîmes à la voile. + + + + +XXV + + +Lorsque les puissances matérielles ou morales d'un être ont été poussées +par des moyens artificiels à un hâtif développement, cet être parvient à +une croissance prodigieuse et rapide; mais s'il a porté des boutons et +des feuilles, ils ont été vite flétris, et les fruits ont toujours paru +malsains et sans goût. + +Il en est ainsi des animaux: lorsque les facultés de leur nature élevée +se trouvent excitées par les bienfaits de la civilisation, ils donnent +l'espoir d'une force extraordinaire; mais ces promesses ne sont jamais +réalisées, elles sont anéanties dans leur fleur, en laissant les traces +de l'âge et de la décrépitude. + +Il y a dans le Nord quelques hommes rares qui, sans soin et sans +culture, s'élancent dans la vie avec la merveilleuse rapidité du vent, +et la source de leur force ne peut être altérée ni par le temps ni par +la fatigue, si bien qu'on les voit, à l'âge où l'homme penche vers sa +fin, se tenir debout fermes et robustes comme des hommes de fer. + +Tels étaient les patriarches des anciens temps, et encore maintenant, +que le monde est mûri par la guerre, par les calamités qui déciment les +peuples, il y a des êtres qui survivent à tout, qui ne comptent plus le +temps par année, mais qui renvoient pour leur histoire aux annales du +monde, et qui s'étonnent de ce que leurs frères soient morts de maladie. + +Quoique je ne fusse pas un de ces piliers de granit, je donnais des +signes non équivoques de ma ressemblance avec leur vaillante espèce, +car, à cette période de ma vie, je possédais les attributs d'un homme +fait. J'avais six pieds de haut, j'étais robuste, avec des os saillants +jusqu'à la maigreur, et à la force de la maturité je joignais cette +souplesse des membres que la jeunesse peut seule donner. Naturellement +d'une nuance foncée, mon teint se brunit si bien, sous les feux du +soleil, que je devins complétement bronzé. J'avais les cheveux noirs et +les traits arabes. À dix-sept ans on m'en aurait donné vingt-sept. +Comme, à toutes les époques de ma vie, j'ai été forcé de me frayer par +mes propres forces un passage à travers la foule, mes progrès avaient +été prompts dans ce qu'on appelle la connaissance du monde. Connaissance +que l'expérience fait mieux approfondir que la maturité des années. + +J'ai raconté les suites de ma première rencontre avec de Ruyter et les +commencements de notre amitié; je crains qu'on ne puisse concevoir qu'il +ait voulu tirer un profit de l'abandon de ma jeunesse; loin de là, de +Ruyter était un grand coeur, et mon jugement sur lui n'était point +erroné, car maintenant j'ai éprouvé cet homme par la pierre de touche, +et je l'ai trouvé d'or pur. De Ruyter était lui-même un voyageur +délaissé, un homme qui s'était délivré des entraves de la civilisation, +et il était naturel qu'avec une imagination aussi élevée que la sienne +et un esprit aussi bien cultivé, il cherchât un objet sur lequel il pût +répandre ses affections et trouver un retour de sympathie. + +Cet être n'était pas facile à rencontrer, au milieu d'un genre de vie +qui conduisait de Ruyter dans toutes les parties du monde. Parmi les +barbares il avait été inutile de le chercher, car les aventuriers +européens étaient dispersés de tous les côtés, entièrement occupés du +soin d'accumuler des richesses ou exclusivement engagés dans les vues +particulières de leur propre ambition. Quelques rares amis lui avaient +été enlevés par la mort, ou, ce qui est la même chose, par la distance. +De Ruyter n'était pas formé pour être asiatique. Sa nature libre et +légère le forçait de rechercher la société de quelques compagnons, et +comme le hasard m'avait jeté sur son chemin dans un moment où il était +isolé, les sentiments affectueux de son coeur se concentrèrent sur +moi. De Ruyter avait pénétré jusqu'au fond de mon âme, et il ne doutait +pas que, bien dirigé, je ne devinsse l'ami utile dont il poursuivait +depuis si longtemps la possession. + +Naturellement observateur, de Ruyter découvrit qu'en outre des frais et +chaleureux sentiments de la jeunesse, je possédais l'honnêteté, la +sincérité, le courage, et que je n'étais encore ni usé, ni gâté par les +bourbiers du monde. D'après ces observations, la tendresse dont de +Ruyter m'entoura n'est point si absurde que pourraient le trouver +quelques observateurs superficiels, car depuis l'heure où j'avais +consommé ma vengeance sur le lieutenant écossais, je me trouvais rayé de +la liste maritime, sous le coup d'une condamnation injuste et infamante, +sans amis, sans protection; la bienveillance de de Ruyter fut un appui +suprême, et il me traita en frère dans le sens énergique et profond de +ce mot... Frère! n'est-ce pas dire un second soi-même? Si les parents +suivaient cet exemple d'urbanité, nous entendrions moins de plaintes sur +l'insipide et éternel jargon de l'obéissance filiale, jargon qui est +aussi émoussé que faux. + +L'instabilité de l'esprit de de Ruyter le forçait à chercher une vie +d'aventures et par conséquent une vie de périls. J'étais un scion de la +même tige, mes inclinations étaient homogènes, et si le hasard ne +m'avait pas favorisé en me donnant un si noble compagnon, j'eusse +poursuivi seul les aventures d'une existence errante. + +Comme j'écris maintenant plutôt pour ma propre satisfaction et pour +passer sans ennui de longues heures de solitude que pour des étrangers, +il faut qu'ils me donnent du câble et de l'espace pendant que je raconte +cette partie de mon histoire, qui, quoique sèche et ennuyeuse pour eux, +est pour moi la plus intéressante. Il est peu de personnes sur la terre +dont le coeur ne batte avec plaisir au souvenir de ses vingt ans. Il +n'en est pas ainsi pour moi, car à vingt et un ans j'étais semblable à +un jeune bouvillon transporté de la pâture à la boucherie, ou comme un +cheval sauvage choisi dans le troupeau et _razoed_ au milieu de sa +carrière par les _Gauchos_ de l'Amérique du Sud. Le fatal noeud +coulant était jeté autour de mon cou, ma fière crête abaissée vers la +terre; mon dos, auparavant libre, plié sous un fardeau que je ne pouvais +ni supporter ni rejeter loin de moi. Mes mouvements souples et +élastiques étaient changés en un amble pénible. Bref, j'étais marié, et +marié à... Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les événements. +Pendant l'heure où j'écris, il faut que je tâche d'oublier les moments +douloureux, il faut que je raconte mes aventures dans l'Inde avec +l'esprit ouvert et ardent que donne la liberté, et non avec le ton +larmoyant, plaintif et soucieux d'un mari. + +Le vaisseau sortit doucement du port, «juste avec assez d'air, comme +disaient les matelots, pour endormir les voiles.» + +Au point du jour, le havre était encore visible, et nous aperçûmes le +vieux dow qui se traînait paresseusement, comme une tortue, le long du +rivage. + +À midi, une brise s'éleva du sud-ouest, et au coucher du soleil nous +étions à une telle distance de Bombay, que nos appréhensions d'être +guettés dans nos mouvements furent complétement détruites. Nous +avançâmes de quelques lieues vers la terre, nous carguâmes les voiles, +et nous jetâmes l'ancre. + +Armé d'un télescope, j'aperçus bientôt le dow, qui était semblable à une +tache noire sur la mer bleue. + +J'ordonnai au timonnier de larguer, et, chargés de voiles, nous +rejoignîmes le dow à huit heures. + +Je le hélai, et de Ruyter vint à notre bord. + +De Ruyter se retira avec moi dans la cabine, et pendant que nous +déjeunions, il me demanda mon opinion sur le grab. + +--Il semble se mouvoir indépendamment du vent, lui répondis-je; hier, +nous sommes passés devant un vaisseau de guerre comme devant un rocher. + +--Il est d'allure légère, mon cher Trelawnay, et il n'y a pas un +vaisseau qui puisse l'approcher. Pendant un orage, il tangue beaucoup, +mais s'il n'est pas trop chargé, il est rapide, flottant, et tient bien +le vent. En conséquence, ne l'accablez pas trop de voiles, ou il sera +enseveli. + + + + +XXVI + + +Après un entretien nautique, de Ruyter changea le sujet de la +conversation et me dit en souriant: + +--Tout ce que je vous ai raconté à Bombay est vrai, mon cher enfant; là, +j'étais simplement un marchand, mais, comme j'ai fini mes affaires +mercantiles, je suis prêt à fréter un vaisseau ou à me battre; mais +généralement, quelques bonnes et pacifiques que soient mes intentions, +je suis toujours forcé de commencer par le dernier. Ma conduite n'est +cependant pas invariable, le grab et moi nous sommes à la merci des +circonstances. + +--Comment allons-nous régler notre course maintenant? + +--Dans cette vaste mer, sillonnée en tous sens par des aventuriers +européens en guerre ouverte avec les rajahs, se disputant entre eux la +pâture, se déchirant, se coupant la gorge les uns aux autres pendant que +les loups anglais s'insinuent au milieu de la bagarre et filent avec les +bestiaux, l'occupation ne peut pas nous manquer, quoiqu'il soit +nécessaire de faire un choix avant de décider un plan d'attaque. +D'abord, il faut que nous allions à Goa, et après y avoir réglé quelques +affaires et rendu le dow, nous nous réunirons. Quel âge avez-vous, +Trelawnay? + +--Dix-sept ans. + +--Dix-sept ans! je croyais que vous en aviez vingt-quatre. C'est bien, +n'importe votre âge, un tronc vert produit souvent le plus mûr et le +plus riche des fruits. L'expérience que vous acquerrez bientôt et +beaucoup de contrôle sur vos passions vous donneront toutes les qualités +nécessaires pour faire un bon chemin dans la vie, soit que vous adoptiez +la carrière maritime, soit que vous en choisissiez une autre, car vous +êtes et serez toujours libre de vos actions. Si vous préférez travailler +sur terre, j'ai des amis çà et là qui, par amitié pour vous et par +considération pour moi, seront heureux de vous employer. Si vous restez +avec moi, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le +bienvenu. Mais ma vie est une vie rude, et si vous allez juger mes +actions d'après les narquois raisonnements du monde, vous pourrez voir +leur légalité comme étant quelque chose de plus que douteux; il vaut +peut-être mieux ne pas hasarder votre réputation. + +--Au diable tout cela, de Ruyter! Avec votre permission, je resterai où +je suis; je vous ai déjà dit que je désirais partager votre existence, +et, je vous le répète encore, je ne veux pas connaître vos projets; vous +m'apprendrez ce que vous voudrez, lorsque vous me croirez assez +d'expérience pour vous aider de mes conseils. + +--Vous êtes un homme pour l'intelligence, et vous avez plus de fermeté +dans le caractère que la plupart de ceux avec lesquels j'ai eu des +relations. Pour quelque chose que j'ai fait, les sauterelles dévorantes +de l'Europe m'ont dénoncé comme boucanier. Ces sordides fripons, qui +arracheraient les yeux de leurs pères, s'ils étaient des muscades, ne +permettent à aucun homme de chauffer son sang avec de l'épice ou de le +rafraîchir avec du thé, sans qu'ils y trouvent leur profit, comme ils +nomment cela, leur _dustoory_. Ils accaparent tout, et dès que dans un +coin il y a quelque chose à gagner, ils en trouvent, ils en suivent la +piste, et ils la suivraient au travers du sang et de la boue sans +vouloir admettre personne au partage du butin. + +Maintenant, j'aime aussi l'épice et le thé, et leur système de droit +exclusif n'étant pas en harmonie avec mes idées, j'entrepris un +commerce pour moi-même. Ils me dénoncèrent, saisirent mon vaisseau, et +me firent faire banqueroute. Mais je ne me suis ni laissé pourrir en +prison, ni anéantir par un abject désespoir. Je n'ai pas non plus +prodigué mon temps à écrire de misérables pétitions. Je me suis relevé +seul, comme un lion blessé et non vaincu; et, quoique borné par +d'étroites limites, je pris la résolution de rendre coup pour coup. + +Entre ma ruine et mon retour à une vie maritime, je satisfis mon désir +de voir l'intérieur de l'Inde, et j'en traversai la plus grande partie. +Je demeurai quelque temps avec Tippoo Saïb. Lui seul possède toutes les +grandeurs de la noblesse. Je l'accompagnai dans quelques-unes de ses +principales batailles; mais vous connaissez sa destinée. À cette époque, +je fus du nombre de ces enthousiastes visionnaires qui, poussés par un +amour ardent de la liberté, essayaient d'arrêter le courant qui emporte +les hommes faibles et sans résistance. + +Comme un pauvre torrent de la montagne se débattant contre +l'entraînement d'une puissante rivière, j'écumai et je luttai pour +soutenir ma cause; mais ce fut en vain, je fus emporté comme les autres +jusqu'à ce que, mêlé avec eux, je me trouvai perdu dans le vaste océan. +Je croyais sottement qu'on pouvait persuader aux hommes de mettre de +côté pendant une saison leurs propres intérêts, et laisser dormir leurs +passions, comme dorment les scorpions en hiver, jusqu'à ce que le soleil +de la liberté apparût et leur donnât le loisir, sans être interrompus +par une invasion étrangère, de reprendre leurs dissensions civiles et +religieuses. + +Je conjurai les princes et les prêtres (les avoués du monde) de relâcher +leur prise sur la gorge des uns et des autres, jusqu'à ce que l'ennemi +général fût chassé du pays à la mer d'où il était venu. Mais la vérité +ressemble à une arme meurtrière dans la main d'un enfant, elle n'est +dangereuse que pour lui seul. Ma doctrine fut trouvée damnable; je me +sauvai avec difficulté pour éviter de voir mon nom compléter la longue +liste des martyrs. + +Dans toutes les parties de l'Est, j'ai vu la nécessité d'une grande +révolution morale. Le vieux système est établi là dans toute la grisâtre +horreur de la désolation et de la décadence; il y restera triste et +hideux jusqu'à ce qu'un autre, entièrement nouveau, précipite sa chute +par son élévation. Le temps seul peut opérer cette métamorphose, et les +efforts des mains semblables aux miennes, pour hâter son pas de tortue, +sont vains et puérils. + +--Il me semble, de Ruyter, qu'en Europe il y a des hommes dont les +esprits, aussi bien que les mains, ont déjà commencé l'ouvrage de la +régénération. + +--Oui, mais pour eux-mêmes, comme parmi les natifs ici. L'Europe est +l'enfant d'un vieillard, un avorton dénaturé et ridé, créé des débris de +l'Est, raccommodés et unis ensemble avec ingénuité, mais sans force. +L'Europe est un bronze antique rapiécé et barbouillé de cosmétique; un +petit modèle de plâtre d'après une statue de granit. Le doigt de la +destruction est déjà dessus comme celui d'une mère spartiate sur son +chétif enfant. + +Mais je fus éveillé de mes rêves de réformation; j'avais dépensé mon or; +je manquais de pain; je résolus donc d'aller vers le courant, en disant +avec ce sage philosophe, le vieux Pistol: + + «Le monde est mon huître; je l'ouvrirai avec mon épée!» + + + + +XXVII + + +Je retournai à la mer; j'allai à l'île Maurice, j'équipai à crédit un +vaisseau armé, et j'eus bientôt quadruplé mon capital. Ma personne n'est +pas beaucoup connue, cependant je ne me hasarde que rarement dans les +résidences. Ma visite à Bombay avait un but, une affaire importante; ce +n'était point pour y disposer de la mesquine cargaison du grab. +Cependant, ajouta de Ruyter en riant, on pouvait m'attraper là; qu'en +pensez-vous? Cette même cargaison, ils l'ont déjà payée une fois, et +peut-être deux, si les premiers vendeurs n'en ont pas été fraudés. Il y +a six mois que, croisant dans le grab sous les couleurs françaises, je +détruisis un fainéant vaisseau de la compagnie d'Amboine, qui se +mouvait lentement derrière son convoi. La cargaison du grab était la +sienne. Je sais qu'il y a d'autres vaisseaux chargeant à Banda, et +peut-être les rencontrerons-nous. Quand ils seraient ventrus comme des +sangsues gorgées de sang, je les serrerai jusqu'à ce qu'ils en meurent. + +Mais le soleil s'abaisse dans les vagues, et son manteau couleur de sang +nous présage une brise. Je n'ai que ceci à ajouter: je ne suis pas un +chien affamé, assis tranquille dans l'espoir de ronger un des os que ces +nobles marchands blanchissent en général avec assez de succès avant de +les laisser tomber. Laissons-les se gorger jusqu'à ce que, comme le +vautour, le poids de leur ventre entraîne leurs ailes; alors, semblables +aux faucons, après les avoir guettés attentivement, nous tomberons sur +eux. Il n'y a pas de mal à dépouiller les voleurs. Un convoi de +vaisseaux de pays, appartenant à la Compagnie, est parti pour les îles +épicières. À propos, Trelawnay, il faut que vous vous transformiez en +Arabe. Sous ce déguisement, ils ne pourront pas vous découvrir. J'ai +écrit tout ce qu'il faut faire. Continuez votre course jusqu'à Goa, où +je vous suivrai. Ne quittez pas le vaisseau jusqu'à mon arrivée. Le +marchand perse, pour lequel j'ai préparé une lettre, fera tout ce que +vous désirerez. Voyez, la brise s'élève; tirez le bateau bord à bord. + +De Ruyter me serra la main, sauta dans le bateau et remonta sur le vieux +dow. + +Rien d'extraordinaire ne se présenta jusqu'à notre arrivée à Goa. Je +m'étais habillé en Arabe, avec un large pantalon de couleur sombre, une +veste écarlate et un grand chapeau de Mantois d'Astracan. Un châle de +cachemire entourait ma taille, et dans ses plis j'avais mis un élégant +poignard. Mes cheveux étaient rasés, à l'exception de la précieuse mèche +du milieu de la tête, par laquelle les houris aux yeux noirs devaient +m'emporter dans le paradis de Mahomet. Mes dents étaient teintes de la +brillante couleur rouge des échecs; mon cou, mes bras et mes jointures, +soigneusement frottés d'huile, étaient luisants et polis comme de +l'ivoire. Les hommes du bord s'assemblèrent autour de moi, et d'une voix +unanime, je fus déclaré un véritable Arabe. + +Nous nous arrêtâmes près de la pointe du cap Ramas, et j'attendis toute +la nuit l'arrivée du dow. + +Vers le matin, je donnai l'ordre de jeter l'ancre dans le port de Goa. +Le soleil s'était levé magnifiquement; il enveloppait dans ses rayons +d'or les monastères de marbre, les arches des ponts et les colléges en +ruines de l'ancienne ville. Ces ruines, disséminées sur une vaste +étendue de terrain, montraient qu'autrefois elles avaient paré de leurs +splendeurs éteintes une belle et florissante cité. La jetée était +entaillée par la mer, et dans le port il n'y avait qu'un assemblage +bigarré de petits bateaux appartenant à la Compagnie. + +J'envoyai le rais dans la ville avec les papiers du vaisseau et la +lettre de Ruyter destinée au marchand perse, puis, vers le soir, le dow +arriva et vint jeter l'ancre sous notre poupe. + +Le lendemain, de Ruyter alla dans la campagne à la rencontre de +quelques agents envoyés par le rajah du Mysore et par un prince +mahratte, me laissant à Goa pour y décharger le reste de la cargaison de +café et de riz, y prendre lest et renouveler notre provision d'eau. + +Quand de Ruyter reparut à Goa, il était accompagné par un Grec et par un +Portugais, deux espions qu'il employait à la surveillance de ceux dont +il avait à redouter le pouvoir. Les conférences de mon ami avec ces deux +hommes avaient lieu pendant la nuit, dans les ruines d'un monastère de +l'ancienne ville, tout près de la mer. Pour se rendre à ces rendez-vous, +de Ruyter venait à bord du grab chercher un des bateaux, et l'équipage +de ce bateau était choisi par lui-même. + +Après avoir fait tous mes préparatifs pour nous remettre en mer, nous +transportâmes hors du dow, qui devait être rendu à son propriétaire, les +hommes et les choses dont nous avions besoin. Je touai le grab en dehors +du port, et tous les soirs, au coucher du soleil, je guindais les +bateaux à bord, afin d'être prêt à partir au premier signal. + +Le dixième jour de notre arrivée dans le port de Goa, et au milieu de la +nuit, je vis une lumière phosphorique et brillante sur la surface noire +de l'eau, qui s'avançait vers nous avec une vitesse extraordinaire. Le +bruit lointain du havre était calme et toute la ville était plongée dans +une nuit profonde; cependant j'avais cru voir du mouvement sur la jetée, +mais le bruit presque insaisissable de ce mouvement avait été emporté +par les brises de la terre, et tout était redevenu silencieux. + +Tout à coup j'entendis distinctement héler un bateau dans le port; ce +cri se répéta plusieurs fois, et les intonations s'élevèrent à la +rudesse d'un ordre donné avec fureur; puis des lumières apparurent le +long du rivage, puis enfin un bruit d'avirons, de barres et de bateaux, +comme s'il y en avait un qui se détachât des autres pour prendre sa +course vers la terre. Le fracas augmentant, je dirigeai mes regards vers +le premier objet qui avait attiré mon attention, et quoique tout parût +tranquille, je distinguais toujours le bouillonnement de l'eau et la +ligne de lumière qui, semblable à une étoile volante, courait dans le +sillage du bateau. Par le bruit des avirons et par les coups longs et +lourds que de Ruyter avait appris aux rameurs de son bateau préféré, je +reconnus son approche, tout en m'étonnant de le voir rentrer avant +l'heure habituelle. Je compris tout de suite qu'il courait un danger, et +mon coeur battit sans qu'il me fût possible d'en préciser la cause. +J'appelai vivement le sérang qui dormait (le rais était dans le bateau), +je lui dis d'éveiller les hommes, et, dans mon impatience, je les jetai +à bas des hamacs avec des coups de pied. + +--Vite! armez le cabestan, détachez la misaine, lâchez les grandes +voiles de l'avant à l'arrière! + +Je retournai à l'embelle, d'où je vis distinctement le bateau, que je +hélai. + +Mais, au lieu de recevoir la réponse habituelle de _Acbar_, j'entendis +une voix basse et contenue murmurer: _Yup! yup!_ (silence! silence!) +Ayant reçu des instructions à l'égard de ce signal, je me précipitai à +l'avant, je saisis la hache qui était là toute prête, et j'ordonnai de +lever le beaupré, afin de tourner le vaisseau. Impatienté de n'être pas +assez lestement obéi, je coupai le câble et un morceau de la jambe d'un +Arabe qui se trouvait à côté. + +À ce moment, de Ruyter franchissait le bord: + +--Vous avez bien fait de couper le câble, mon garçon, me dit-il; mais +soyez moins emporté; vous avez blessé ce pauvre diable: envoyez-le à +l'infirmerie. Chargez toutes les voiles immédiatement, j'irai à +l'arrière. Les limiers ont trouvé la piste; ils croyaient nous prendre +comme on prend les poules des jungles, mais ils trouveront une panthère +qui n'est jamais endormie. + +Le vaisseau se tourna lentement, et, comme je maudissais la longueur de +sa quille et la légèreté de la brise qui le faisait se mouvoir avec une +incroyable lourdeur, de Ruyter s'approcha de moi et me dit à voix basse: + +--Armez les hommes, mais seulement avec leurs lances; ne laissez aucun +bateau venir côte à côte du grab, ni même l'essayer. Parlez doucement; +mais si un homme met la main sur l'échelle, tuez-le comme vous tueriez +un sanglier. Pas de salpêtre, cela fait du bruit. Harponnez-les, mais +seulement quand je vous le dirai. Il faut que je me tienne en arrière, +afin de ne pas être vu; s'ils vous interrogent sur le marchand de Witt, +dites que vous ne le connaissez pas. + +Deux bateaux s'approchaient. + +Le premier nous salua de ces paroles: + +--Grab! holà! Arrêtez, je désire voir le capitaine. + +Je dis au sérang de laisser tomber la grande voile, de détacher celle du +perroquet, et je répondis: + +--Nous allons en pleine mer; j'ai mes acquits du port, les papiers du +vaisseau sont tous signés, je suis en règle, que voulez-vous? me faire +perdre cette brise? + +--Arrêtez de suite, monsieur, où nous allons vous y contraindre par +l'ordre de faire feu sur vous. + +--Ce serait un ordre absurde! m'écriai-je. + +Nous n'avions pas assez de voiles sur notre vaisseau pour l'éloigner du +premier bateau, qui appartenait au capitaine du port. De Ruyter ordonna +aux hommes de se coucher sur le pont, tandis qu'il se tenait debout au +gouvernail. De Ruyter allait me dire de me mettre à l'abri, quand, avec +un éclat de lumière venant du bateau, une balle siffla près de ma tête +et alla se loger dans le mât. Pour obéir aux ordres de Ruyter, mais bien +à contre coeur, je ne rendis pas le coup. Bientôt après, comme le +bateau s'élançait pour nous aborder, de Ruyter élargit le grab, et les +agresseurs se trouvèrent à notre côté, sous le vent. Ne pouvant pas nous +aborder là, ils perdirent du temps en reculant en poupe, avant qu'il +leur fût possible de se servir des avirons. De cette manière (le vent +s'était levé), nous les tînmes éloignés quelques minutes, pendant +lesquelles aucune parole ne fut prononcée. + +De Ruyter resta au gouvernail, tandis que moi et une partie des hommes +armés de lances nous étions prêts à empêcher l'abordage. Le second +bateau s'approchait; celui-là avait déjà tiré sur nous plusieurs coups +de mousquet, mais ils furent perdus, car nous étions protégés par les +bastingages du vaisseau. Le premier bateau avait saisi les chaînes de la +poupe, et ils s'occupaient avec le plus grand sang-froid à tenter +l'abordage. De Ruyter dit tout à coup: _Cheela chae!_ (avancez, mes +garçons!) Nous poussâmes nos lances à travers les sabords et trois ou +quatre hommes tombèrent blessés en jetant des cris de douleur. + +Malgré les ordres que donna un officier de recommencer l'attaque, ils ne +voulurent pas la tenter; mais comme l'autre bateau s'avançait vers la +poupe, j'avançai un des canons de l'arrière, et, le mettant hors du +sabord, je hélai les deux bateaux en leur disant: + +--Si vous tirez un autre coup dans notre sillage ou si vous continuez +vos feux d'artifice sous notre poupe, vous entendrez le rugissement de +ce serpent d'airain. Commandez où vous avez le pouvoir de forcer à +l'obéissance, et non ici, où vous n'en avez aucun. + +Je soufflai sur la mèche de coton, et ils virent abaissée au niveau de +leur coquille de noix la brillante bouche d'airain du canon, avec +laquelle je pouvais les faire sauter en l'air brisés en mille morceaux. + +Ils retournèrent lentement au rivage, et les injures menaçantes de leur +rage inassouvie se mêlèrent aux murmures des vagues, et furent emportées +par le vent, pendant que notre vaisseau, chargé de voiles, glissait +majestueusement hors du port. + + + + +XXVIII + + +Après avoir examiné la position de la terre, de Ruyter me frappa sur +l'épaule en me disant d'un air joyeux: + +--Ceux qui se battent sous la bannière du silence remportent la +victoire; mais ceux qui s'amusent à faire du bruit et à menacer de leur +attaque sont vaincus. La force de l'air et celle du feu comprimés sont +irrésistibles, souvenez-vous de cela, mon jeune ami; souvenez-vous aussi +qu'un homme silencieusement armé est plus à craindre qu'un fanfaron. Je +suis content de vous, Trelawnay; votre prudence s'est montrée aussi +prévoyante que celle d'un vieux loup de mer. Dites-moi, pour quelle +raison êtes-vous donc si alerte? pour quelle raison avez-vous tout +préparé pour mettre à la voile, même avant que je vous eusse hélé? J'ai +cru un instant que ces hiboux du rivage m'avaient devancé auprès de +vous. + +--Quelques mouvements sur la jetée, un bruit de rames, peut-être un +pressentiment, m'ont fait craindre un danger pour vous. + +--Merci, mon cher enfant, merci; j'avais déjà pour vous une haute +estime, mais je m'aperçois aujourd'hui que votre jugement n'a pas besoin +des leçons de l'expérience. Vous m'égalez en tout; vous êtes digne de +l'affection que je vous porte. Mais allez dormir, mon garçon, allez; je +veillerai pendant le reste de la nuit. + +J'étais à moitié endormi, ma tête appuyée sur l'écoutille, et je +n'entendais que confusément les bienveillantes paroles de mon ami. De +Ruyter me secoua le bras en me disant d'un ton amical: + +--La rosée du soir, mêlée au vent de la terre, est aussi pernicieuse ici +que la morsure d'un serpent, car elle est chargée de la vapeur des +jungles. Bonsoir, mon enfant, bonsoir, bonne nuit. + +--Laissez-moi dormir sur le pont, de Ruyter; il fait horriblement chaud +dans la cabine, et puis nous pourrions encore être attaqués. + +--N'ayez point cette crainte avant l'aurore; l'oeil d'un aigle perché +sur la plus haute montagne ne nous découvrirait pas. + +J'obéis aux ordres réitérés de de Ruyter, mais je fus bientôt éveillé +par le changement de l'atmosphère, et ce changement s'opère une heure +avant l'apparition du jour. Je montai en trébuchant l'échelle qui +conduisait sur le pont, et ce ne fut qu'en meurtrissant mes jambes +contre l'affût d'un canon que je parvins à me réveiller. Un télescope de +nuit à la main, de Ruyter était debout près de la poupe: la lune +éclairait sa figure livide d'insomnie, ses cheveux et ses moustaches +étaient humides de rosée, et toute sa personne révélait une horrible +fatigue physique, mais soutenue par l'énergie de la volonté. + +--Déjà levé, mon garçon! s'écria de Ruyter; les jeunes gens et les +heureux du monde reposent pendant la disparition du soleil, mais quand +vous aurez mon âge, vous tiendrez compagnie à la lune, et vous +préférerez le sombre silence de la nuit à l'éblouissante clarté du jour. + +Nous dirigions notre course, toutes voiles déployées, vers le +midi-ouest; les sentinelles dormaient sous l'abri des demi-ponts, et un +calme enchanteur régnait dans l'air et sur l'Océan. Nous étions à une si +grande distance du havre que tous les objets étaient confondus dans une +masse d'ombres enveloppées de légères vapeurs. Nous quittâmes la terre, +et, avant de se retirer dans sa cabine, de Ruyter marqua sur la carte +marine la course du vaisseau, me donna ses instructions, et, en les +suivant, je dirigeai le grab vers le sud-est, afin de gagner la plus +méridionale des îles Laquedives. + +En entrant dans la latitude de ces îles, nous fûmes forcés de rester en +panne pendant quelques jours. Ce contre-temps ne m'apporta aucun ennui, +car j'aimais la mer, n'importe sous quelle forme. Pendant la journée, je +m'occupais du vaisseau; et quoique le grab restât aussi stationnaire que +s'il avait pris racine dans les profondeurs de la mer, les heures +passaient pour moi avec la rapidité d'un vol de mouette. Pour la +première fois dans ma vie, mes goûts et mes devoirs se trouvaient +confondus ensemble, et le stupide et paresseux garçon s'était +transformé, comme par magie, en un jeune homme actif, énergique et +courageux. + +De Ruyter désira donner à son vaisseau un air plus martial. Il fit donc +transporter sur le pont quatre canons de neuf livres, ordonna de +remplir les boîtes à balles, fit faire des cartouches et préparer des +fourneaux pour chauffer les balles. Nous mîmes le magasin en ordre, de +Ruyter passa la revue des hommes, les divisa en quatre parties et les +exerça à tirer les canons ainsi que les petites armes. Moi, j'appris à +manier la lance sous la tutelle du rais. + +Nous avions à bord quatorze Européens: des Suédois, des Hollandais, des +Portugais et des Français, de plus quelques Américains et un échantillon +de tous les natifs de l'Inde qui vont sur mer, des Arabes, des +musulmans, des Daccamen, des Lascars et des cooleys. + +Notre munitionnaire était un métis français; le mousse, Anglais; le +chirurgien, Hollandais; l'armurier et le maître d'armes, Allemands. De +Ruyter ne faisait aucune distinction entre ses hommes, ni par rapport au +pays qui les avait vus naître, ni à la religion qui gouvernait leur +conscience; il ne les distinguait les uns des autres que pour leur +mérite personnel. J'étais parfois extrêmement étonné de voir tant +d'ingrédients incongrus et dissemblables mêlés et fraternellement unis +avec la plus parfaite entente. + +L'adresse de la main du maître opérait journellement ce miracle; sa +manière d'agir, froide et ferme, dirigeait tout, et avant que le murmure +du mécontentement se fût fait entendre, il y trouvait le remède. De +Ruyter travaillait sur le vaisseau comme un manoeuvre: actif, +infatigable, il était toujours le premier au-devant du danger; mais les +actions de de Ruyter dépeindront mieux son caractère que ne le ferait +une brève analyse. + +Le quatrième jour de notre station en pleine mer, la monotonie de la +scène du ciel bleu et de l'eau limpide subit un changement: des masses +de nuages commencèrent à se mouvoir et à se rencontrer, jusqu'à ce que +l'horizon se revêtit d'un voile d'ombre. + +Nous carguâmes nos petites voiles et celles du perroquet. Les pattes de +chat ou les vents légers glissèrent le long des eaux parmi les éclairs +et les sourds roulements d'un tonnerre bas. + +La pluie tomba par torrents; les bouillonnements de la mer furent +bientôt accompagnés par une brise ferme, et à la place du violent orage +que nous avions attendu, nous eûmes un temps magnifique. + +Au point du jour, nous vîmes en face de nous les îles Laquedives. + +La surprenante rapidité des canots de ce pays m'étonnait beaucoup. Les +Européens appellent ces légères embarcations des _proues volantes_. Un +de ces canots s'avança vers nous, et quoique, sous l'influence d'une +excellente brise, le grab filât onze noeuds à l'heure, le canot passa +auprès de nous comme si nous avions été stationnaires. Deux ou trois +hommes se tenaient debout sur les agrès de dehors; ils semblaient voler +sur l'eau. Le canot ne glissait pas entre les vagues, mais il passait au +travers, car de minute en minute il disparaissait sous des flots +d'écume. + +Tout en me la décrivant, de Ruyter fit une esquisse de cette +embarcation. + +--Ces ignorantes gens, me dit-il, ont complété dans la construction de +ce bateau le triomphe de la perfection de l'architecture navale, dans +laquelle, malgré notre érudition, nos études et les encouragements qui +nous ont été donnés, nous ne sommes pas allés au delà de l'A B C pour la +vitesse, la dextérité, et surtout pour la simplicité de manoeuvre. Ce +bateau les surpasse tous. La construction de leur proa est complétement +en désaccord avec nos idées sur l'architecture navale. Nous bâtissons la +proue ou la poupe d'un vaisseau aussi dissemblables que possible; ces +gens les construisent de la même forme et dans les mêmes proportions. + +Les côtés de nos vaisseaux sont, au contraire, précisément les mêmes; +mais, dans le proa, vous voyez que les côtés sont tout à fait +différents. Le proa ne revire jamais; il navigue indifféremment avec +l'un ou avec l'autre bout en avant, selon l'occasion, mais le même côté +est toujours celui du côté du vent. Le côté gauche (ou côté opposé au +vent) est aussi plat qu'une ligne de plomb peut le faire. Le côté du +vent est rond, et, à cause de sa longueur et de son étroit timon, le +proa chavirerait; pour l'empêcher, un agrès de dehors, construit de +bambous, saillit considérablement dans la mer et supporte un grand +billot de bois de coco: cela lui donne un immense timon artificiel, sans +opposer beaucoup de résistance à l'eau. Entre cet agrès de dehors et le +côté plat du proa, l'eau passe sans peine: voilà la cause de sa +rapidité. + +Le proa lui-même, ou le corps du bateau, est composé seulement de +quelques planches cousues ensemble et bourrées entre les joints avec de +l'étoupe, car il n'y a ni un clou, ni un morceau de métal. Les voiles +sont du paillasson, les mâts et les vergues du bambou. + +Quand ceux qui conduisent le canot veulent virer, ils larguent, tournent +la poupe au vent et meuvent le talon de la voile triangulaire jusqu'à ce +qu'ils l'attachent à l'autre extrémité, en même temps ils transportent +la barre dans la direction opposée, de sorte que ce qui était la poupe +est maintenant la proue. + +Il y a toujours un homme ou deux pour naviguer le vaisseau. Il peut être +dit d'eux qu'ils marchent aussi rapidement que le vent. Pas un seul +vaisseau européen n'a pu avantageusement lutter de vitesse avec eux. + +Ces canots sont admirablement adaptés pour la navigation des îles +situées dans la latitude des vents alizés, car ils peuvent passer d'un +vent à l'autre avec un essor aussi sûr que celui d'une grue, tandis que, +dans nos vaisseaux, si nous allons contre le vent, nous laissons +échapper l'objet de nos poursuites. Il est vrai que ces canots sont +d'une très-petite dimension et ne peuvent être employés que pour +l'échange des produits superflus ou pour les choses absolument +nécessaires. Le canot indien ordinaire ne servirait pas à leurs besoins, +car il coule à fond dans les rafales imprévues, ou il est chassé par le +vent loin de sa destination. Les natifs ont ingénieusement inventé le +proa, et ils ont obtenu les importantes améliorations que je viens de +vous désigner. + + + + +XXIX + + +En approchant d'une des îles Laquedives, je débarquai pour voir les +natifs et pour en obtenir quelques fruits. Pendant la nuit, le vent +s'affaiblit, et au point du jour nous aperçûmes, à trois lieues de nous, +quelques vaisseaux en panne. J'abordai un de ces vaisseaux, accompagné +d'une dizaine d'hommes tous bien armés. Le rais du premier bâtiment me +dit que, hors du golfe Persan, il avait été abordé par un grand +brigantin malais plein d'hommes, qui non-seulement avaient pillé son +vaisseau et deux autres, mais encore avaient tué une partie de son +équipage en les traitant avec la plus grande cruauté. Ce _Malais_ croise +à l'entrée du golfe, et il s'est déjà rendu maître de plusieurs +bâtiments. + +J'amenai le rais sur le grab avec quelques hommes de son équipage. De +Ruyter écouta son histoire, et en m'assurant que tous les détails en +étaient vrais, il me dit: + +--Nous allons poursuivre cet affreux pirate et nous en emparer. + +--_Le Malais_ est chargé d'or, dit le rais; sa cargaison est si riche, +que le capitaine a été obligé de faire jeter dans la mer d'énormes +ballots de soierie persane, n'ayant pas de place pour les arrimer. + +Vers le soir, une légère brise s'éleva, et nous fîmes une longue course +vers le nord-ouest, avec l'espoir de rencontrer _le Malais_ avant qu'il +entrât dans le détroit de Malacca. + +Pendant quelques jours, nous voguâmes heureusement, abordant les bateaux +de tous les pays pour leur demander des nouvelles du pirate. Notre +vigilance était sans repos, sans trêve, et, d'heure en heure, +l'apparition d'une voile dans les vapeurs nuageuses de l'horizon nous +donnait de décevantes espérances. La patience de de Ruyter commençait à +s'épuiser; il avait des dépêches importantes pour l'île Maurice, et il +ne voulait plus prodiguer son temps en de vaines poursuites. À contre +coeur, et surtout à mon grand chagrin, de Ruyter donna l'ordre de +diriger la course vers le sud. + +Le lendemain, au point du jour, l'homme qui était de faction sur la cime +du mât cria: + +--Une grande voile à l'avant! + +Je pris vivement un télescope, et je montai sur le mât. + +--Eh bien! qu'est-ce? demanda de Ruyter. + +--C'est _le Malais_, répondis-je avec confiance. + +--Quelle route prend-il? + +--Il ne nous a pas encore vus, et sa course se dirige vers le nord. + +Je descendis sur la poupe. + +L'horizon devint obscur; et comme _le Malais_ avait négligé d'être +attentif, nous espérâmes l'approcher de très-près avant qu'il nous +découvrît. + +Nous avancions vers lui toutes voiles déployées; mais, à huit heures, +_le Malais_ nous aperçut et élargua. + +Nous avions considérablement gagné sur lui, et de notre poupe la cime de +ses plus basses antennes était tout à fait visible. + +--Si la brise continue jusqu'à midi, dis-je à de Ruyter, il ne peut pas +nous échapper. + +Une vive allégresse se répandit sur le vaisseau, et tout l'équipage, +excité par l'espérance du butin, se prépara activement au combat. Nous +pompâmes l'eau qui était dans le vaisseau, et, pour l'alléger un peu, on +jeta dans la mer quelques tonneaux de ballast. Les ponts furent +débarrassés pour l'action, les armes et les bateaux apprêtés, et +ensuite, comme un faucon guette un courlis, nous suspendîmes toute notre +attention à la manoeuvre du vaisseau. + +À midi, le vent se rafraîchit encore, et nous gagnâmes rapidement sur +_le Malais_. Il était près de six heures quand nous arrivâmes à la +portée du canon, mais nos coups n'attirèrent point l'attention du +pirate. De Ruyter hissa un drapeau français tricolore, et comme nous +avions un Malais à bord du grab, il lui ordonna de héler le vaisseau en +l'engageant à nous envoyer ses papiers. + +Le corsaire ne répondit pas, et nous rendîmes la parole au canon. À +cette nouvelle attaque, il opposa une décharge de quatre caronades, de +plusieurs petits pierriers sur ses plats-bords et de vingt ou trente +mousquets. + +Quand les morceaux de vieux fer, de verre et de clous tombèrent sur nos +agrès, trois de nos hommes furent blessés. + +--Arrêtons leur insolence! cria furieusement de Ruyter. + +Nous commençâmes à faire feu, manoeuvrant avec nos volées sur sa poupe +et sur ses quartiers. Nos coups étaient si bien dirigés, que de Ruyter +nous cria bientôt de cesser. Nous n'avions pas seulement imposé silence +aux canons ennemis, mais encore vidé son pont, coupé ses agrès en +morceaux et jeté à bas son gouvernail. Trois de nos bateaux furent +apprêtés, et je partis avec trente hommes pour aborder l'ennemi. + +--Tenez-vous bien sur vos gardes, me dit de Ruyter; méfiez-vous de leurs +ruses et de leur perfidie! + +Nous nous avançâmes vers _le Malais_ avec beaucoup de précaution, et il +ne mit pas le moindre obstacle à notre approche; personne ne paraissait +sur le pont. + +--Abordez sur l'avant avec vos Arabes, dis-je au rais, qui commandait un +des bateaux, mes Européens et moi nous allons grimper sur la poupe de +bambou. + +En arrivant à bord, nous trouvâmes quelques blessés et beaucoup de +morts, mais rien de plus. Les voiles et les vergues pendaient de tous +côtés en désordre. Installé sur le pont avec une partie de mes hommes, +je me préparais à descendre, quand tout à coup retentit un tumultueux et +sauvage cri de guerre. Je m'élançai à l'avant, et je vis apparaître d'en +bas un bosquet de lances passées au travers du paillasson. Ces lances +blessèrent plusieurs de mes hommes. + +J'étais certainement aussi étonné de cette nouvelle mode de guerre que +le fut Macbeth en voyant marcher la forêt de Dunsinam. Je me sauvai vers +l'endroit le plus solide du pont, et je n'échappai qu'avec peine aux +coups dirigés contre moi. Plusieurs de mes hommes avaient reculé. + +--Tirez en bas, à travers les treillis! m'écriai-je. + +Une partie des hommes commandés par le rais s'étaient jetés dans la mer +pour regagner le bateau. J'expliquai à de Ruyter notre position. + +--Je vais vous envoyer une haussière, pour l'attacher au beaupré du +_Malais_, puis vous reviendrez sur le grab. + +Très-soigneux de la vie de ses hommes, de Ruyter ne voulait pas les voir +lutter plus longtemps contre l'irrévocable résolution des pirates, qui, +une fois déterminés à ne pas être pris, devaient mourir dans l'énergie +de leur résistance. + +--Si j'avais des boules à feu, de Ruyter, je les ferais bien sortir, car +nous en avons déjà tué un grand nombre avec nos armes; les Européens +consentent à me suivre, mais les natifs résistent, et seuls nous aurons +peu de chances de succès, car, incapables de voir nos ennemis dans +l'obscurité, ils nous perceraient à coups de lance sans aucun danger +pour eux. + +L'équipage s'occupait à relever nos blessés et à les mettre dans les +bateaux. + +Un garçon suédois, pour lequel j'avais une vive amitié, avait été +atteint au pied par un affreux coup de lance; il souffrait horriblement; +je donnai l'ordre de le soulever avec précaution, et en courant à +l'avant pour voir descendre mon protégé dans le bateau, je passai +contre le corps d'un Malais mourant, qui avait été atteint par une balle +avant que nous eussions abordé le vaisseau. + +En observant mon entourage, au premier pas que j'avais fait sur le pont, +j'avais remarqué sa mine particulièrement féroce, ainsi que l'expression +méchante de sa large et brutale figure. + +Au moment où j'allais passer sur lui, je fus arrêté par un regard de son +oeil profondément enfoncé dans l'orbite, mais qui brillait comme un +ver luisant. Mon pied glissa sur le sang caillé échappé d'une blessure +que cet homme avait reçue à la tête, et je tombai sur lui. Le moribond +m'empoigna avec sa main osseuse, et fit un horrible effort pour se +soulever. L'impossibilité de ce mouvement lui donna l'idée d'une +dernière vengeance: il tira un poignard de sa poitrine et essaya de le +plonger dans la mienne. La haine survivait aux forces physiques, le +poignard ne fit que m'égratigner légèrement. Mais l'effort du malheureux +était surhumain, car ses mains se détendirent, et il jeta un dernier cri +d'agonie et de désespoir. Des hommes tels que ceux-ci ne peuvent être +vaincus, pensai-je en moi-même; ils meurent dans un sanglant triomphe. + +De Ruyter devint tout à fait péremptoire en nous ordonnant de rentrer à +bord du grab, car la nuit approchait et les Malais commençaient de +nouveau à faire feu sur nous avec leurs mousquets. Je fus donc obligé de +retourner au grab le coeur plein de rage et fort désappointé. + +Nous avions en tout huit hommes de blessés. À mon arrivée sur le grab, +de Ruyter me dit: + +--Il n'y a pas de remède, il faut maintenant que nous tâchions de touer +_le Malais_ vers la terre; quand ils seront près du rivage, ils se +sauveront peut-être à la nage, mais j'ai bien peur que nous ne +réussissions pas à les vaincre. + +Nous remplîmes nos voiles et nous commençâmes à touer _le Malais_. Une +bande d'hommes fut placée à notre poupe, prête à tirer sur les objets +qu'elle verrait mouvoir à bord de l'ennemi. Nous eûmes beaucoup de peine +à réussir dans notre tentative, car, n'étant pas gouverné, _le Malais_ +tournait sur lui-même. Quelques secondes après le succès de nos efforts, +les hommes de l'équipage avaient trouvé le moyen de couper la corde de +touage. Protégés par une volée de mousquets, nous attachâmes une autre +corde; rien de vivant ne parut sur le pont, mais la haussière fut encore +tranchée. + +De Ruyter le héla à plusieurs reprises sans obtenir la moindre réponse. +La nuit se passa dans le calme; mais au point du jour de Ruyter prit la +résolution de couler à fond _le Malais_. Nous nous y résignâmes en +faisant feu sans relâche avec nos plus grands canons. Des symptômes +d'incendie se manifestèrent; bientôt une fumée opaque s'éleva lentement, +et quelques explosions de poudre se firent entendre. Enfin, la fumée +s'éleva plus noire et plus épaisse; les sauvages parurent, se traînant à +plat ventre sur le pont. Nous avions jeté leurs canons dans la mer, et +par conséquent ils étaient sans défense. Des rayons de feu +s'échappèrent des écoutilles et des embrasures, et quand les balles +percèrent _le Malais_, les Arabes s'écrièrent: «Nous voyons de la poudre +d'or, des perles, des rubis, qui tombent dans la mer.» Je ne pouvais ni +en dire autant, ni sentir l'eau de rose qu'ils prétendaient voir couler +comme une fontaine des dalots. Je ne voyais que les flammes, l'épaisse +fumée et les pauvres diables fourmillant sur le pont ou se jetant dans +les vagues. + +Dès que nous eûmes cessé notre canonnade, nous nous éloignâmes à quelque +distance du _Malais_, dont nos regards suivaient anxieusement l'agonie. +Après une explosion qui vibra dans l'air, semblable à un violent coup de +tonnerre, nous ne vîmes qu'un nuage noir étendu sur la surface de l'eau, +et comme un drap mortuaire obscurcissant le ciel. La place occupée +quelques instants auparavant par le pirate ne pouvait être distinguée +que par un bouillonnement de la mer, pareil au confluent des marées. +D'énormes fragments du vaisseau voguaient çà et là, des mâts, des +cordages, de temps à autre une tête d'homme surnageait à la surface, +hurlant d'une voix faible son dernier cri de guerre. La carène du +vaisseau était enfoncée la poupe la première, et sa tombe se remplit +bientôt. + +La secousse de l'explosion avait été si grande, que le vent s'était +calmé, et que la carène du grab tremblait comme si elle avait peur. Le +nuage noir disparut et passa doucement le long de la surface de l'eau, +puis il monta et resta suspendu dans les airs, concentré en une masse +épaisse. Je le regardais fixement, car il me semblait que le pirate +était métamorphosé et non détruit, il me semblait que son équipage de +démons peuplait l'immensité des airs. + +--Nous venons d'assister à un terrible, à un pénible spectacle, me dit +de Ruyter, mais ils méritaient leur destinée. Allons, donnons de +l'ouvrage à nos hommes, faites hausser les bateaux et mettons toutes +voiles dehors pour notre propre course. + +Deux jours après cet événement, un de nos Arabes mourut de ses +blessures, et ses camarades l'ensevelirent dans la mer, en présidant à +cette cérémonie par des formes graves et mystiques. + +Le corps du trépassé fut soigneusement lavé; sa bouche, ses narines, ses +oreilles et ses yeux remplis de coton saturé de camphre, avec lequel son +corps avait été également imbibé. + +Les articulations de ses jambes et celles de ses bras furent brisées et +resserrées les unes contre les autres, à la façon des momies +égyptiennes; puis, avec un boulet de douze livres attaché aux +extrémités, ce cadavre mutilé fut jeté dans l'Océan. + +Je demandai aux Arabes pour quelles raisons ils avaient cassé les +jointures du mort. + +Leur réponse fut que c'était pour l'empêcher de suivre le vaisseau; +«car, ajoutèrent-ils, si nous avions négligé ce devoir sacré, le corps +flotterait sur les eaux, et l'esprit du mort nous poursuivrait +éternellement.» + +Heureusement pour nous, les Malais n'avaient pas empoisonné leurs +lances, car nos hommes se rétablirent bientôt, à l'exception du pauvre +garçon suédois, dont la blessure était tellement grave, que si de Ruyter +n'avait pas possédé quelques notions médicales, nous aurions eu à +déplorer sa perte. + +De Ruyter l'installa dans sa propre cabine, et nous le soignâmes avec +toute l'attention possible, cherchant à éviter pour lui une horrible +opération que le chirurgien du grab démontrait comme indispensable. + +Van Scolpvelt, notre Esculape, avait été engagé à bord d'un east +_Judiaman_ hollandais, dans lequel il avait été employé comme +aide-chirurgien; il y vieillit, espérant voir arriver le jour où il lui +serait possible d'exercer ses grandes capacités de découpeur de chair. +Mais rien n'était capable de remuer le courage boueux de ces bourgeois +hollandais, dont l'antipathie contre la poudre était aussi forte que +celle des quakers; de sorte que Van Scolpvelt s'attrista de manquer +d'exercice et que les instruments de son métier se rouillèrent dans +leurs boîtes. Tout le travail qu'il avait à faire à bord de l'east +_Judiaman_ consistait en celui de donner un _enseto catharticus_, un +_enoma_ ou simple déjection aux Hollandais ventrus, lorsque leur +gloutonnerie avait dérangé les fonctions gastriques. + + + + +XXX + + +Van Scolpvelt trouvait sa dignité et surtout celle de sa chère +profession odieusement compromise par cette dégradante application de la +science. Il accepta donc avec joie la proposition que lui fit de Ruyter +de monter à son bord et de l'accompagner dans ses voyages. + +--De Ruyter, disait le docteur, est un homme sensé, et généralement il +me trouve assez d'ouvrage: cependant il a un défaut de caractère qui est +inexplicable dans la nature d'un homme si libéral et si humain, ce +défaut est celui d'approuver tous les païens préjugés de son barbare +équipage, qui s'oppose toujours à l'amputation. + +--Sur ce point, continua le docteur en s'adressant à moi, les Anglais +sont les êtres les plus éclairés du monde. Votre gouvernement donne un +prix pour tous les membres enlevés au tronc paternel: non-seulement +l'opérateur est récompensé, mais encore la personne sur laquelle il +opère, et souvent cette personne gagne davantage à être estropiée qu'à +continuer les labeurs d'une vie de fatigues. Ainsi, moi, moi Van +Scolpvelt, continua le docteur en s'animant, j'ai vu couper la jambe +droite à un homme sur une frégate anglaise, et c'est bien la plus +magnifique opération que j'aie jamais vue de ma vie. L'homme était tombé +du mât, de sorte que l'os du genou était passé au travers des téguments. + +Le lendemain, le blessé reprit ses facultés, et nous commençâmes à +travailler sur lui. + +Si vous aviez été là, monsieur, votre coeur se serait réjoui. + +C'était un glorieux sujet, et personne ne pouvait assister à l'opération +sans plaisir et sans étonnement. + +L'homme ne jeta pas un cri, ne fit pas une grimace, ne dit pas un mot. À +la fin de l'opération, il tourna flegmatiquement sa chique dans sa +bouche et demanda un verre de grog. S'il n'y avait eu qu'une bouteille +d'eau-de-vie dans le monde, il l'aurait eue, le courageux marin. Je +l'adorais! + +Les Anglais sont de braves gens; ils ne sentent pas plus le mal que ce +morceau de bois que le charpentier est en train de couper. Les patients +doivent être tous comme cela. + +Maintenant, monsieur, parlons de ce garçon qui est dans la cabine du +capitaine. Si on voulait, je lui ôterais la jambe sans lui rien dire, et +demain nous lui demanderions comment il se porte, s'il survit toutefois! + +Eh bien! ce cas existant, il serait envoyé à l'hôpital pour le reste de +sa vie: s'il meurt, rien de plus. En le soignant, pour le guérir sans +fracturer sa jambe, il me faudra trois ou quatre mois: pendant ce temps, +il mangera, il boira, et cela sans faire aucun ouvrage. De Ruyter ne +pense nullement à l'inutilité de cette dépense; persuadez-le de me +laisser agir, j'ôterais la jambe au blessé avec si peu de douleur pour +lui et avec tant de plaisir pour moi! + +J'arrêtai brusquement les cajolantes lamentations du docteur en lui +disant d'un air glacial: + +--Si ma jambe n'était soutenue à mon corps que par un morceau de peau, +et si un chirurgien essayait de me la couper, je le poignarderais avec +ses propres instruments. + +Le docteur me regarda d'un air surpris et méprisant, puis il mit sous +son bras sa boîte d'instruments, avec laquelle il avait fait son +discours, et se sauva en faisant autant de bruit qu'en fait la nageoire +d'un requin, nageoire à laquelle ses pieds plats ressemblaient beaucoup. +De Ruyter appela le docteur, et, tandis qu'il se rendait aux ordres de +son chef, je m'amusai à jeter un coup d'oeil sur sa figure +extraordinaire. Il avait le corps petit, sec, sans séve, et, comme il +s'était déshabillé dans l'espoir de faire cette opération, il me fut +permis de le comparer à une énorme chenille au poil roussâtre. + +La maigre figure de ce laid personnage était froncée comme celle d'un +mandarin chinois, son crâne chauve entouré de longs cheveux d'un gris +rougeâtre; les poils qui auraient dû former des sourcils, des cils et de +la barbe, avaient déserté leurs postes respectifs et étaient pointillés +çà et là sur ses maigres joues et sur son cou, pareil par sa longueur à +celui du héron. Quatre ou cinq défenses irrégulières et incrustées de +jaune s'élançaient de sa mâchoire comme de celle d'un sanglier, et sa +large bouche aux lèvres poisseuses achevait de compléter sa ressemblance +avec un _john dory_ (poisson). Ses yeux, petits et enfoncés, avaient +pris leur couleur dans un mélange du rouge clair, du vert et du jaune. + +Cependant, malgré l'amour immodéré que le docteur avait pour l'exercice +de sa vocation, malgré son absurde et risible extérieur, il ne manquait +pas d'une certaine habileté, et il était fort enthousiaste et fort +instruit dans les mystères de sa profession. Quand il n'était pas +activement occupé des soins à donner à ses malades, il lisait avec +beaucoup d'attention de vieux manuscrits annotés sur toutes les pages +par sa propre main, et ornés d'effrayantes opérations coloriées avec une +férocité de conception inouïe. + +Le costume ordinaire du docteur était composé de divers articles qu'il +avait ramassés dans le quartier des malades, ou arrachés aux cadavres +des sauvages. Quant à son âge précis, il était impossible de s'en former +une idée, car il avait l'air d'une momie égyptienne ressuscitée. + +Quand le docteur revint vers moi--après avoir causé avec de Ruyter--il +ouvrit la main en faisant d'affreuses contorsions, comme s'il eût +cherché à saisir une victime de son fanatisme; il était très-fier de +cette main longue, crochue, étroite et osseuse comme la serre d'un +oiseau de proie. De plus, elle était si maigre, qu'un soir, en +rencontrant le docteur avec une chandelle cachée entre ses doigts +réunis, je crus qu'il tenait une lanterne, et je voulus la lui +emprunter. Van Scolpvelt trouvait sa main admirable de forme, et +surtout précieuse pour son utilité, car, ainsi qu'il le disait, +«n'importe à quelle profondeur va une balle, je puis la suivre,» et il +avançait un affreux doigt, orné d'une antique bague en escarboucle +montée en argent. + +Je descendis avec le docteur à l'infirmerie pour voir les blessés, et +sans mots de commisération ni d'encouragement pour les uns et les +autres, il se mit à l'ouvrage, maniant sa sonde avec la même +indifférence que mettrait un homme à bourrer sa pipe. + +Quand le chirurgien eut sondé, coupé ou touché ceux qui n'étaient que +légèrement blessés par les lances ou par les coups de mousquet, de +Ruyter lui fit regarder l'égratignure que j'avais à la poitrine. Il +l'examina attentivement, et narra aux spectateurs la physiologie de +cette partie du corps, harangue sur l'action et sur l'effet que produit +le poison indien. Il s'étendit avec complaisance sur la subtilité avec +laquelle il s'infuse par absorption dans le corps, et surtout par le +moyen de la circulation du sang par le système nerveux. + +--Pour vous dire toute la vérité, reprit le passionné docteur en +admiration devant lui-même, ce poison, après avoir empoisonné, paralysé +et miné son chemin à travers la cosse et la coquille, commence à manger +l'amande; ensuite il arrive aux extrémités, qu'il détruit, puis il +assemble et concentre ses forces jusqu'à ce que le venin touche le +coeur. Quand le malade est saisi de convulsions, le poison a atteint +son but, car il tue dans sa dernière étreinte. + +Telle était la joyeuse chanson que le médecin hollandais chantait à mes +oreilles pendant qu'il faisait rougir un fer qu'il appliqua sur ma +poitrine d'un air plein de sensualité. + +Si cette opération mit un obstacle à l'agréable voyage du poison dans +mon corps, elle changea une légère blessure en une horrible plaie qui me +fit longtemps souffrir. + +Quand Van Scolpvelt examina pour la seconde fois la blessure vraiment +dangereuse du pauvre matelot suédois, il se replongea à plaisir dans une +description des muscles et des nerfs déchirés du cou-de-pied. + +--La gangrène et la mortification des chairs sont, dit-il, les moindres +choses qui suivront cet affreux coup, et si le pied n'est pas amputé de +suite au-dessus de la cheville, dans vingt-quatre heures je serai obligé +de couper la jambe entière jusqu'à la hanche, mais avec peu de +probabilité de lui conserver la vie, car généralement le malade meurt +pendant l'opération. + +Le pauvre blessé cria, supplia le docteur, et s'adressa à moi; je fis +appeler de Ruyter, qui défendit énergiquement l'opération. + +Pour se dédommager un peu, le chirurgien donna l'ordre de maintenir le +malade immobile, puis il se mit à travailler sur lui avec autant de +satisfaction et d'adresse qu'un Indien en met à scalper son ennemi. +Heureusement, le pauvre garçon devint insensible à cette horrible +torture; le docteur le regarda d'un air surpris, et dit en riant: + +--Pourquoi a-t-il crié, pourquoi s'est-il évanoui comme une jeune +fille? En vérité, je lui gratte seulement l'os. + +--Docteur, dit de Ruyter, vous ressemblez à une vieille cuisinière qui, +mettant un jour dans un pâté brûlant des anguilles vivantes, leur +frappait sur la tête en leur criant: «Restez donc tranquilles, folles +que vous êtes!» + +Quand le Suédois reprit ses sens, de Ruyter lui donna un verre +d'eau-de-vie et ne laissa plus le docteur tourmenter le malade, il en +prit soin lui-même. + +En dépit des prédictions de Van Scolpvelt, mon protégé recouvra la santé +et l'usage de sa jambe. J'ai parlé assez longuement de ce garçon, parce +que j'aurai à raconter dans la suite de cette histoire sa mélancolique +et triste destinée. + + + + +XXXI + + +Nous n'avancions que très-lentement vers le but de notre voyage, car +nous étions fréquemment forcés de mettre le vaisseau en panne; malgré +ces contre-temps, dont s'impatientait de Ruyter, je passai les longues +heures du jour d'une manière fort agréable, car nous avions à bord une +foule d'amusements. La douceur de la température, jointe à la sobriété +de nos natifs, rendait le grab plus facile à gouverner que ne le sont +généralement les vaisseaux équipés d'Européens. Ceux que nous avions à +bord avaient été choisis avec un grand soin, et ils avaient tous des +situations responsables sur le vaisseau. De Ruyter n'était pas seulement +un hardi et excellent commandant, mais encore un admirable compagnon, de +sorte qu'il m'était impossible de trouver une cause pour me plaindre de +ma situation. + +Après avoir quitté les îles Laquedives, nous nous arrêtâmes à +Diego-Rayes pour y prendre du bois et de l'eau, et après avoir passé les +îles des Frères, nous dirigeâmes notre course vers le sud. À quelques +jours de là nous nous trouvions entre le grand banc de Galapagos et les +îles de Saint-Brandan. + +Un matin, l'homme stationné sur le mât cria: + +--Deux voiles étrangères à l'ouest! elles sont dans notre chemin. + +Une rafale de brouillard et de pluie nous surprit, et pendant quelque +temps nous perdîmes de vue les voiles étrangères. Quand la rafale fut +passée, elles devinrent encore visibles. J'appelai de Ruyter. + +--J'aperçois deux frégates, lui dis-je, et je les crois françaises, du +port de Saint-Louis, dans l'île Maurice. + +--Elles peuvent l'être, dit-il, mais j'en doute; donnez-moi le +télescope. Trop élevées hors de l'eau, murmura de Ruyter, voiles trop +sombres, carène trop courte, et les vergues ne sont pas assez carrées +pour être françaises; non, ce ne sont pas des Français. Lâchez les +voiles, revirez le vaisseau près du vent. + +En voyant exécuter cet ordre, le premier vaisseau étranger revira aussi +pendant que l'autre continuait sa course. Nous ne faisions tous que +tourner contre le vent, qui était très-léger. La première frégate +manoeuvrait remarquablement bien, et laissait sa compagne en arrière. +Mais cependant sa vitesse n'était pas comparable à la nôtre. Toutes nos +craintes étaient de voir tomber le vent, ou de perdre la frégate de vue, +ce qui arriva après le coucher du soleil. Pendant la nuit, nous fûmes +sur le qui-vive, et de Ruyter ne permit pas de lumière, dans +l'appréhension que le grab fût aperçu par les frégates. + +Nos ponts étaient arrangés pour l'action, les canons apprêtés, et les +petites armes furent montées et disposées en faisceaux, non dans la +vaine espérance de pouvoir attaquer la frégate, mais dans celle de +prévenir les tentatives qu'elle pourrait faire si elle essayait de nous +aborder avec les bateaux. + +Au milieu de la nuit une légère brise s'éleva du canal de Galapagos, et +nous fîmes une longue course vers l'est; puis le vent changea, et la +nuit devint tout à fait obscure. + +Les frégates ne montraient aucune lumière, et rien ne pouvait nous +révéler la position qu'elles avaient prise. + +Notre désir était de gagner le groupe d'îles des Frères, et de nous y +cacher pour éviter leur rencontre; car, selon toute probabilité, elles +devraient tenir position entre nous et le port, dans la direction duquel +nous naviguions quand elles nous avaient aperçus. + +Le vent était si bas que le grab se mouvait à peine, et la nuit si +obscure que nos télescopes ne pouvaient servir. + +Nous attendîmes donc le jour avec une horrible anxiété. + +Enfin les sombres nuages de l'est commencèrent à disparaître et à +changer leur couleur, qui devint pourpre et frangée d'une teinte orange; +le cercle de l'horizon s'élargit, et chaque figure s'éclaircissait en +considérant le lever de l'aurore. De Ruyter était debout sur un canon, +regardant évaporer une épaisse masse d'obscurs nuages sur le côté opposé +au vent, quand tout à coup il cria: + +--La voici! + +Je suivis la direction des yeux de de Ruyter, et je vis une des frégates +sortir comme une île de la vapeur dont elle était enveloppée. Elle nous +vit, car elle vira dans notre sillage et chargea toutes les petites +voiles qu'elle avait. Elle était à peu près à neuf ou dix milles +derrière nous; sa compagne se trouvait encore en arrière et à une +très-grande distance. Nous mettions tous nos soins à arranger le grab, +et nous déployâmes toutes les voiles qu'il avait, puis les vieux effets +furent jetés à la mer. + +Après avoir examiné la frégate pendant quelques instants, de Ruyter nous +dit: + +--Par le ciel! elle navigue bien; je crois qu'elle marche aussi vite que +nous, et sa rapidité m'étonne d'autant plus que je ne connais pas de +vaisseau qui puisse égaler le grab en légèreté. Ce doit être une frégate +nouvelle et récemment arrivée d'Europe. D'ailleurs, avec cette +assiette, le grab n'est pas lui-même. Je n'aime pas l'apparence du +temps; quand le soleil se lèvera, nous n'aurons plus d'air. Il faut donc +tout préparer pour ce changement. + +Deux heures après, l'eau devint calme. Le soleil sortit du sein des +flots comme un globe de feu; il avait l'air terrible, et on ne pouvait +qu'avec peine supporter ses rayons, car ils brûlaient jusqu'à la +cervelle. J'étais à chaque instant obligé de fermer les yeux; son +éblouissant éclat me privait de la vue. + +Malgré l'étouffante chaleur qui embrasait l'air, la frégate osa envoyer +ses bateaux à notre poursuite; et, en admirant la hardiesse de cette +chasse dangereuse, de Ruyter s'écria: + +--Ces garçons travaillent inutilement; à midi, nous aurons un vent de +mer, ils seront obligés de se rappeler qu'ils perdent du temps. + +Comme l'avait prédit notre commandant, vers midi, des bouffées de vent +commencèrent à agiter légèrement la surface de la mer; puis un faible +courant d'air souleva la girouette ornée de plumes. Nous étendîmes nos +mains vers le ciel, comme pour retenir le vent. Les légères voiles de +coton du haut le sentirent les premières, et, au lieu de s'attacher au +mât comme si elles y avaient été collées, elles se gonflèrent et prirent +leur forme arquée. + +--On croirait, dis-je à de Ruyter, que vous avez une communication avec +les éléments. + +--C'est vrai, me répondit-il, toute ma vie je les ai étudiés; mais +l'existence d'un homme est trop courte, elle ne lui permet pas d'en +pénétrer les mystères. Les éléments sont un livre sur lequel un marin +doit toujours avoir les yeux attachés, car il est continuellement ouvert +devant lui. Ceux qui ne se livrent pas à cette constante étude ne +doivent pas accepter la responsabilité de l'existence des hommes qui se +confient à eux. + +Nous vîmes la frégate hausser son signal de rappel pour ses bateaux, et +donner l'ordre, par signe télégraphique, à sa compagne de se mettre en +panne à quelque distance de nous, pour nous intercepter le chemin, si, +pendant la nuit, nous tentions de gagner l'île de France. De Ruyter +avait une copie des signaux de l'amirauté et de ceux des vaisseaux de +guerre. Cette copie lui fut extrêmement utile en plusieurs occasions. +Nous continuâmes à avancer vers l'île la plus proche de nous; le vent +augmenta de force, et nous fûmes forcés de carguer nos petites voiles. +De Ruyter s'impatientait de voir que le grab ne devançait pas la +frégate, comme il l'avait toujours fait lorsqu'il était poursuivi par un +vaisseau hostile. + +--Il est embarrassé dans ses mouvements! s'écria de Ruyter. + +Et, pour alléger le grab, les étais du mât furent relâchés, le bateau de +la poupe retranché, et les ancres qui pressaient sur l'avant du vaisseau +furent mises plus en arrière; puis de Ruyter donna l'ordre aux hommes de +venir sur l'avant du vaisseau, chacun avec une balle de dix-huit livres +dans les mains; ensuite il les transporta de place en place; mais, +malgré tout cela, nous avancions avec une très-grande peine. + +--Le cuivre du grab a été gâté, dit de Ruyter, par la maudite vase de +Bombay. + +--Oui, répondis-je, et la frégate est un vrai clipper (vaisseau rapide). + +Le soleil se coucha dans un nuage de sang, la brise fraîchit, et, vers +onze heures du soir, étant rapprochés de la terre, de Ruyter se +détermina à gagner le côté de l'île opposé au vent et d'y jeter l'ancre. +Nous le fîmes, espérant que la frégate continuerait sa course vers le +vent et qu'elle nous perdrait de vue. Cependant nous restâmes toute la +nuit sur le qui-vive, et ceux qui dormaient avaient leurs armes toutes +prêtes. + + + + +XXXII + + +Le docteur avait, pour respirer l'odeur du sang, un nez aussi subtil que +celui du tigre; aussi, après avoir fait une plate-forme de caillebotis +dans le fond de la cale pour ses blessés futurs, il passa sa tête hors +de l'écoutille pour demander à quel heureux moment le massacre +commencerait, et il sollicita de deux garçons la promesse de lui servir +d'aides. + +Dès que la nuit eut obscurci le ciel, Van Scolpvelt se hasarda sur le +pont en tirant derrière lui un bandage aussi long qu'un câble, qu'il +roulait adroitement autour de ses doigts. + +--Mon cher garçon, me dit le docteur, il est temps que je vous +instruise. Asseyez-vous pour une minute sur ce canon, je vais vous +montrer comment il faut s'y prendre pour appliquer un tourniquet. + +En disant ces amusantes paroles, Van Scolpvelt en tira un de son +ceinturon. + +--Vous êtes absurde, docteur, laissez-moi tranquille, j'ai bien autre +chose à faire qu'à perdre mon temps à vous écouter. + +--Ah! vous êtes jeune et entêté. Tous les hommes doivent savoir comment +on applique un tourniquet, car si ce n'est pas fait avec promptitude, je +perds mon patient et le blessé meurt. + +Appelé à l'arrière par le rais, je quittai le docteur, qui se dirigea +vers de Ruyter en le suppliant de se laisser enseigner comment il +fallait mettre les doubles bandages et les bandages en travers. De +Ruyter accueillit avec brusquerie la prière du docteur, qui descendit en +murmurant: + +--Le manque de sommeil crée la fièvre, la fièvre enfante le délire, et +le délire amène la folie. + +Quelques instants après, Van Scolpvelt fit une seconde apparition sur le +tillac, une bouteille et un verre à la main. Il supplia de Ruyter, il +m'engagea, il invita l'équipage à prendre un verre de son eau, en +disant: + +--C'est un breuvage rafraîchissant; il calme la chaleur du corps, il est +même plus doux dans ses effets et plus utile que le sommeil. + +De Ruyter, qui voulait réparer l'emportement de sa rebuffade, prit un +verre de cette eau, en nous assurant que nous pouvions sans danger +satisfaire la fantaisie du docteur, parce que son breuvage n'était que +de l'acide nitrique et de la soude. + +En voyant de Ruyter si docile à suivre ses conseils, Van Scolpvelt tira +de nouveau de sa poche quelques brasses de bandages; mais, à la vue de +l'énorme ruban qui se déroulait entre les mains frémissantes du +chirurgien, de Ruyter se sauva en criant. + +Alors le docteur s'attaqua à moi, mais je pris la fuite. À défaut +d'auditeurs et de commentateurs sérieux, il se rejeta sur l'équipage; +mais celui-ci repoussa insensiblement tous les efforts de cette verbeuse +éloquence, qui tendaient à lui faire ingurgiter la précieuse +composition. + +Désespéré de l'insuccès de ses tentatives, le docteur absorba +furieusement un grand verre de son eau, et il aurait infailliblement +vidé la bouteille, s'il n'avait songé que, se trouvant sans moyens de +défense, les malades lui en épargneraient la peine; en conséquence, il +se précipita à travers les écoutilles dans la salle de ses triomphes. + +J'attendais le jour avec anxiété, car j'étais harassé de fatigue. +Habitués à de pareilles scènes, les vieux marins dormaient profondément, +couchés à leur poste, tandis que de Ruyter marchait sur le pont avec un +télescope de nuit dans les mains. + +À la première et soudaine lueur du jour, nous fûmes très-étonnés de voir +la frégate amarrée à trois milles de nous. Elle était stationnée près de +la terre, et sa carène nous était cachée par de hauts rochers qui +s'avançaient dans la mer. Ces rochers nous avaient empêchés de la voir +pendant la nuit. + +Les yeux vifs et perçants de de Ruyter découvrirent la frégate avant que +celle-ci nous eût aperçus. + +Notre câble fut vivement coupé, et le grab mit à la voile avec la +rapidité de l'éclair. + +La frégate nous suivit bientôt; mais elle avait à naviguer autour d'un +sombre rocher de corail, qui était semblable à un énorme crocodile. + +Les sinuosités qu'elle eut à suivre, en ralentissant sa marche, nous +permirent d'avancer considérablement. + +Nous allégeâmes de nouveau le grab, en jetant à la mer toutes les +inutilités et du lest; mais, craignant d'être obligé de mettre en panne, +de Ruyter disposa sérieusement les préparatifs du combat. + +La brise était tombée, et à dix heures la frégate se trouvait à quatre +milles de nous et commençait à préparer ses bateaux. Aidés par un peu de +vent, et avec une peine infinie, nous réussîmes à continuer notre +course. En voyant notre fuite, la frégate envoya sept bateaux à notre +poursuite. + +--Il n'y a pas d'espérance de vent jusqu'à ce soir, dit de Ruyter, et +des efforts surhumains n'empêcheraient pas les bateaux de la frégate de +gagner sur nous d'ici à trois ou quatre heures. + +Après un instant de silence pensif, le beau front de de Ruyter devint +sombre, et son regard ferme et sans peur parut attristé. + +--Trelawnay, me dit-il en m'attirant à lui, voyez-vous là-bas ce rocher, +celui qui s'avance hardiment dans la mer? il est blanchi par le soleil +et possède des cavernes creusées par le temps. Il n'y a point de +végétation dans les fentes de son granit, non plus que dans son +entourage; il reste là comme une sentinelle surveillante de l'île. Vous +remarquerez par la couleur et par la tranquillité de l'eau qu'elle est +très-profonde de ce côté, et vous voyez une longue ligne semblable à un +banc de poissons, s'étendant aux alentours en forme de croissant: c'est +un sillon de corail blanc dont l'île abonde. + +Maintenant, voici le but de ma description: je désire que le grab tourne +le roc, mais vous vous en tiendrez à une certaine distance pour éviter +le cap. Placez des hommes à la barre et à l'avant pour veiller aux +écueils. Là, nous trouverons une petite place sablonneuse abritée contre +les vents alizés qui soufflent à cette époque, et tout y est si bien +protégé par les bancs, les rocs et les courants, que personne ne +voudrait en approcher, à moins d'en connaître parfaitement les +difficultés; car si le moindre vent chasse le vaisseau, ou si les vagues +sont gonflées par la brise, tout est en commotion et fort dangereux même +pour un léger bateau, car le corail coupe comme l'acier. Par un vent +même modéré, le plus hardi navigateur n'ose pas s'aventurer à quelques +lieues du rivage; les fortes lames qui s'élèvent entre cette île et le +grand banc de Baragas sont très-redoutables. + +Les montagnes de vagues sont brisées--comme des armées régulières par +des guérillas--par ces rochers sans nombre dont vous voyez les sommets +se réfléchir dans les eaux; alors la mer, retenue mais non arrêtée, +couvre la moitié de l'île d'écume et de débris; de l'autre côté, rien ne +s'oppose à la course de la mer, et le mugissement de ses vagues étouffe, +dans un sourd roulement, le bruit du plus violent tonnerre. Dans la +brèche qui conduit au rocher, brèche qui ne semble pas plus grande qu'un +nid d'albatros, nous placerons le grab en travers pour donner le combat +à ces hommes qui se battent par amour avec autant de férocité que les +autres le font guidés par la haine. Avec mes hommes, je pourrais +vraiment les rencontrer sur un meilleur terrain, et sans en craindre le +résultat. + +Mais les jours de la chevalerie sont passés; la ruse, la fourberie et la +finesse constituent aujourd'hui l'art de la guerre. Je désire épargner +l'effusion du sang, mais il faut que je défende le grab, et je le +défendrai à tout hasard, même si la frégate venait côte à côte de nous. +Les sauvages malais nous ont appris que la mort était préférable aux +prisons. Si tous les hommes pensaient ainsi, il n'en existerait pas. +Qu'en dites-vous, mon garçon? + +--J'adore les combats, et je déteste l'air impur! + +--Mais ils sont... + +--J'en suis fâché; les dogues, vous le savez, se battent contre leurs +propres parents, et je ne suis pas un métis: je montrerai ma race. + +De Ruyter sourit, et je le quittai pour aller encourager les hommes, +placer les sentinelles et donner des ordres au timonier. + + + + +XXXIII + + +Suivant le plan tracé par de Ruyter, à deux heures de l'après-midi, nous +tournions autour du roc. La frégate était en panne au nord, à +l'extrémité de l'île. Ses bateaux gagnaient sur nous rapidement. Quand +nous fûmes encapalés parmi les battures et renfermés par le rivage, nous +les perdîmes tous de vue, car ils étaient cachés à nos yeux par la +proximité du roc. Je fis ferler toutes les voiles, et nous prîmes +position à l'entrée intérieure de la petite baie. Des haussières furent +suspendues à l'avant et à l'arrière du grab, et, avec une peine inouïe, +nous réussîmes à les attacher au roc. + +De Ruyter rassembla tous ses hommes; il n'y en avait que +cinquante-quatre en état de porter les armes, et parmi eux plusieurs +étaient fort ignorants dans l'art de s'en servir. + +Tout était prêt, et un pénible silence régna sur le pont pendant qu'on +attendait les bateaux, qui traversaient difficilement le cap. + +Malgré mon insouciance habituelle et mon ardeur pour les combats, je +ressentais une singulière émotion. Ne me trouvais-je pas ligué avec des +Maures au teint bruni contre mes compatriotes aux cheveux blonds? + +Quand le premier bateau parut, nous entendîmes leur cri d'encouragement, +répété de bateau en bateau jusqu'à ce qu'il s'éteignît dans les murmures +de l'Océan. Mon coeur battait tumultueusement dans ma poitrine, et des +gouttes de sueur glacée tombaient de mon front. + +Il régnait sur le grab un écrasant silence, et des pensées peu agréables +commençaient à s'emparer de moi, lorsqu'elles furent chassées par la +voix expressive, claire et vibrante de de Ruyter, qui s'avançait vers +ses hommes le pas ferme et le regard tranquille, leur disant: + +--Allons, répondez par le cri de guerre arabe; il n'est point dans vos +habitudes d'être silencieux. Regardez si le premier des bateaux est à la +portée des canons. + +Je fis feu. + +--Ce canon, dit de Ruyter, est trop élevé. Je vais essayer celui-ci; +apportez une mèche. Oui, c'est cela. + +Le boulet partit en ligne droite, frappa l'eau, bondissant comme une +balle de crosse (jeu anglais), et passa au-dessus du premier bateau. + +J'ai oublié de dire qu'en tirant le premier coup nous avions hissé les +couleurs françaises, et que chaque bateau de la frégate avait l'_union +jack_[1]. + + [1] Drapeau des marins anglais. + +Quand les bateaux furent tous réunis, nous vîmes qu'ils tenaient +conseil. À la fin d'une courte séance, ils se divisèrent en deux parties +et avancèrent le long du cap; peu effrayés de notre défense, ils +répondaient à chaque coup de canon par ce cri: «Courage!» en hâtant +leur course vers nous. + +--Regardez, de Ruyter, dis-je à mon ami peut-être avec un peu +d'exaltation; regardez quel courage héroïque! Un des bateaux, atteint +par un boulet, coule à fond, et les autres ne s'arrêtent même pas pour +ramasser les hommes! Ils étouffent leurs souffrances et le désespoir de +leurs pertes sous des acclamations aussi joyeuses que s'ils se +réjouissaient au milieu d'un festin. + +De Ruyter me répondit froidement: + +--Butin, promotion, habitude font beaucoup. Maintenant donnons-leur une +volée de balles: il faut que nous estropiions les chefs. + +J'étais placé à l'avant du vaisseau, et presque tous les Européens +étaient placés sous mon autorité. Après m'avoir donné les derniers +ordres, de Ruyter se mit à l'arrière, entouré de ses Arabes, sur +lesquels il avait une grande influence. + +Un autre bateau chavira, et les pertes des Anglais devenaient évidemment +si effrayantes, que nous les entendions s'appeler audacieux! Ils +l'étaient certainement, et nous les vîmes délibérer avec attention sur +la manière qu'il fallait employer pour avancer avec plus de vitesse; +quant à reculer, ce mot n'était pas connu parmi des hommes que le succès +avait rendus présomptueux. + +Le plus lourd de leurs bateaux avait une caronade de dix-huit livres; il +était rempli de matelots, et il s'avança à l'attaque avec sa barge. +J'entendis l'ordre de _give way, my luds!_ (avançons, mes garçons!) et, +protégés par un feu bien nourri qui porta quelques dommages sur notre +bord, ils s'approchèrent rapidement. Nos ennemis avaient supporté une +fatigue énorme, et l'atmosphère était chargée d'un air aussi brûlant que +celui qui sort de la bouche d'un fourneau. Il était évident qu'ils ne +s'étaient attendus ni à une aussi chaleureuse réception ni à un combat +aussi inégal. Le désespoir de leur bravoure caractéristique semblait +seul les exciter à continuer. + +Cinq bateaux de leur petite escadre vinrent côte à côte de nous, et nous +fûmes forcés de repousser leurs attaques à l'aide de nos lances et de +nos petites armes. Cependant quelques-uns des plus actifs grimpaient +dans nos chaînes, et, quoique toujours repoussés, ils renouvelaient +leurs tentatives pour gagner le bord. Pendant que nous étions tous +occupés à soutenir le feu de l'avant, la barge passa à travers la proue; +une brise et une légère houle tournèrent la proue du grab vers la terre, +et plusieurs Anglais se précipitèrent sur le tillac. Cette action +imprévue captiva notre attention, et de petites bandes en profitèrent +pour aborder à l'arrière. + +J'aperçus un lascar dont j'avais, quelques minutes auparavant, tancé la +poltronnerie, qui se glissait vers l'écoutille. Toutes étaient fermées, +à l'exception de la principale, sous laquelle le docteur devait recevoir +les blessés, et de Ruyter, qui se méfiait du courage des matelots de +Bombay, avait ordonné à Van Scolpvelt de ne permettre à personne (à +l'exception des blessés et des porteurs de poudre) de descendre ou de +monter. + +--Docteur, avait ajouté de Ruyter en riant, coupez les jambes des lâches +qui déserteront leur quartier. + +--N'ayez pas peur, capitaine, répondit Van Scolpvelt en saccadant ses +mots dans un ricanement joyeux; connaissant le mauvais exemple de la +poltronnerie et la rapidité avec laquelle se répand une terreur panique, +je ne manquerai pas les petits hérons. + +Je laissai au lascar le temps de gagner l'entrée des écoutilles, et, au +moment où il posait le pied sur la première marche de l'escalier, je lui +cassai la tête d'un coup de mousquet, et il tomba lourdement sur le dos +de Van Scolpvelt, qui était déjà en train de tenailler les jambes d'un +déserteur. Mais je ne pus répondre aux acclamations de surprise que +poussa notre chirurgien, car je reçus en pleine poitrine un affreux coup +de couteau. + +--Regardez sur la proue à tribord! me cria de Ruyter, qui, à la tête de +ses Arabes, ravageait le pont. + +Nos adversaires se battaient avec un courage téméraire; les blessés se +cramponnaient aux cordages et combattaient vaillamment. Après les avoir +repoussés dans les bateaux ou jetés dans la mer, nous les crûmes +vaincus; mais ils s'efforcèrent encore de grimper sur le vaisseau. Mes +veines semblaient remplies d'une lave brûlante; je ressentis une +surexcitation si vive qu'elle me rendait presque fou, et, quoique +plusieurs parties de mon corps fussent coupées et mutilées, je ne +ressentais aucune douleur. + +Deux bateaux ennemis coulèrent encore à fond, et les Anglais qui se +trouvaient à bord du grab cessèrent bientôt d'opposer une inutile +résistance. J'en entendis un qui disait d'un ton vivement peiné:--Que je +sois damné si je baisse pavillon devant un nègre, n'importe comment il +me traitera! + +Pour mettre en repos sur ce point la scrupuleuse délicatesse de ces +hommes, je leur dis avec bienveillance:--Allons, mes garçons, rendez vos +armes; je vais vous faire donner une chose qui vous est plus utile en ce +moment-ci, un morceau de porc salé et un bon verre de grog. + +--Bien, dit un homme en se tournant vers ses compagnons; tout est fini, +tout; et quoique ce jeune officier ne soit pas habillé, il parle comme +un chrétien. + +Les Anglais qui étaient restés à l'avant du vaisseau vinrent à moi, et +me tendirent silencieusement leurs armes. + +Après l'action, de Ruyter me raconta qu'aussitôt que Van Scolpvelt avait +appris que j'étais l'auteur de la mort du lascar, il était monté sur le +pont, et qu'au milieu des clameurs du combat il avait crié d'une voix de +stentor: + +--Trelawnay a agi contrairement aux ordres; il m'a volé d'une manière +inadmissible un excellent patient, un patient dont j'avais guetté les +allures, et sur lequel je me proposais d'essayer un nouvel instrument de +mon invention. + +--Et, ajouta de Ruyter, le docteur me poursuivait dans tous les coins du +vaisseau, tenant à la main le fameux instrument, qu'il nomme un +hexagone, et cet hexagone coupe, dit-il, les chairs sans causer la +moindre douleur. + +Quand de Ruyter fut parvenu à se débarrasser de Van Scolpvelt, ce +dernier, tout en regagnant son poste, continua le cours de ses +désolantes plaintes. + +--Quel mépris de la science! s'écria le pauvre docteur; certainement +Trelawnay complote pour arriver à flétrir dans leur germe les plus +belles espérances de ma philanthropie. Ce magnifique instrument restera +peut-être inconnu, peut-être incompris! + +Cette dernière crainte bouleversa tellement l'esprit du docteur, +qu'oublieux de la défense faite par de Ruyter, il reparut sur le pont, +cherchant du regard un blessé, un mourant ou un mort. Le souhait du +docteur se réalisa: un pauvre matelot, frappé au coeur par une balle, +alla tomber sans vie à ses pieds. Van Scolpvelt fondit sur le malheureux +comme un faucon sur sa proie; il le saisit par les bras, donna au corps +la forme d'un Z, et, l'enlevant sur son épaule avec une force +miraculeuse, il se dirigea vers l'écoutille en murmurant: + +--Eh bien! si je ne puis essayer ma scie sur un patient vivant, je +l'essayerai du moins sur un sujet mort! + + + + +XXXIV + + +Nous avions ordonné à quelques-uns de nos hommes de prendre possession +des bateaux et de la barge de l'ennemi, qui se trouvaient côte à côte du +grab, pendant que le cutter et un autre bateau rempli d'officiers +fuyaient en pleine mer. Mais une poignée de matelots, guidés par un +officier, s'opposa à l'opération, revint à la charge, et tenta de se +frayer à l'arrière un passage jusqu'à de Ruyter. + +Soit qu'ils voulussent, d'un commun accord, s'attaquer au commandant de +notre sombre équipage, soit que l'officier eût l'intention de se mesurer +avec mon ami, soit encore qu'il ne voulût être désarmé que par un égal, +toujours est-il qu'il se fraya bravement un passage au travers de la +foule compacte des marins. + +De Ruyter comprit le véritable désir de l'officier, car il cria +impérieusement: + +--Retirez-vous, Arabes, laissez passer le chef, mais seul! + +Au lieu de rendre son épée, ainsi que je m'y étais attendu, l'officier +s'élança vers de Ruyter avec l'impétuosité de la foudre. Sa taille, +vigoureusement élancée, égalait la souplesse de celle de l'ennemi qu'il +voulait combattre. La résolution de l'officier parut sourire à de +Ruyter, car sa figure se dilata, et un éclair jaillit de ses yeux +expressifs et perçants. + +De Ruyter tenait un pistolet dans la main gauche, et sa main droite +s'appuyait sur une courte épée d'abordage. À plusieurs reprises, et +presque inutilement, il ordonna aux matelots de s'éloigner de lui, les +menaçant de ses armes s'ils n'obéissaient pas. Enfin l'espace fut laissé +libre, et les deux champions se trouvèrent en présence. + +L'arme de l'étranger, espèce de coutelas fait d'un mauvais métal, plia +comme un cerceau quand il se frappa contre la garde de l'épée de de +Ruyter, qui se tenait seulement sur la défensive. À ce moment critique, +et croyant en danger la vie de son capitaine, le cuisinier du grab, un +noir de Madagascar, s'arma de son couteau, et il allait le plonger dans +la poitrine de l'officier anglais, lorsque de Ruyter, qui s'était aperçu +du mouvement, changea de position, lui cassa la tête d'un coup de +pistolet, et dit à l'étranger: + +--Allons, lieutenant, vous avez agi en brave, et il fait trop chaud pour +nous donner des coups d'épée. Vous oubliez que vous êtes sur le vaisseau +d'un ami. Allons, allons, jetez votre arme! + +En entendant les bienveillantes paroles de de Ruyter, je m'élançai +vivement vers l'officier, et après un court examen de ses traits, je +m'écriai avec joie: + +--Aston! Comment, c'est vous, Aston? + +Aston jeta son épée et me regarda avec surprise. Il pouvait à peine +distinguer une figure humaine au travers du voile de sang, de sueur et +de poudre qui me masquait le visage. + +--Ah! dit-il, je vous vois tous deux maintenant: le bien connu de +Ruyter, qui se nommait autrefois de Witt, laborieux marchand de Bombay, +et... et vous! + +Aston me considéra tristement, et reprit, après m'avoir laissé +comprendre par un muet reproche combien il blâmait ma conduite: + +--En luttant contre un équipage commandé par deux pareils hommes, nous +n'avions aucune chance de succès; il était ensuite impossible de vous +prendre dans une position si bien fortifiée; nous avons inutilement +perdu les plus braves garçons de notre vaisseau. Quelle sottise ou +quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre témérité; mais +elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions +combattre. + +Quelques-uns des hommes appartenant à la frégate essayaient encore de se +sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de +s'emparer d'un troisième dont nos Arabes avaient pris possession; de +sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de +pistolet. Irrité de l'entêtement des vaincus, de Ruyter s'avança vers +Aston et lui dit d'un ton grave: + +--Je vous en supplie, monsieur, parlez à vos hommes. S'ils désirent +profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts +inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une +folie, plus encore, une déloyauté. Je ne puis m'opposer, en face d'une +attaque, à la défense de mes gens; mais, après avoir baissé leur +drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs +bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul désir qui dicte mes +paroles est celui d'éviter l'effusion du sang. + +Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se +battaient dans la barge de venir à bord du grab. + +Quand cet ordre fut exécuté, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit +en souriant:--Permettez-vous à ceux qui sont partis de profiter de leur +chance? + +--Certainement, répondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de +prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'oblige +de garder ceux que je possède, quoique je sois excessivement contrarié +de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagné une bataille aussi inutile, +et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les +services momentanés de ceux qui sont entre les mains du docteur. + +--Un succès continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse +les débris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les +résultats. + +--Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure +votre succès dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les +nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues +invulnérables, elles l'ont été. Quand elles commencent à douter de leurs +forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races--de +Ruyter désigna un drapeau américain qui couvrait une écoutille--prennent +l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre +ami en bas, traitez-le en frère. Mon Dieu, garçon, qu'avez-vous? je ne +vous croyais que très-légèrement blessé! + +En prononçant ces paroles, de Ruyter s'élança sur moi, et la promptitude +de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance. + +Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont, +examinant, additionnant, récapitulant avec une indicible satisfaction la +riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgré la +joie qui remplissait le coeur du bourreau Esculape, un froncement de +sourcils très-prononcé accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait, +dans les évolutions de sa promenade fantastique, la figure +bienveillante et douce d'un médecin anglais qui avait suivi Aston sur le +grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient être confiés +tous les blessés de sa nation, beaucoup plus nombreux que les nôtres, et +qui ne prétendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au +contraire, et il en eut l'irrécusable preuve. + +Occupé à chercher dans le groupe des malades de son confrère un cas +d'amputation, afin de tenter une seconde épreuve de son nouvel +instrument, Van Scolpvelt fut interrompu dans son ardente et silencieuse +perquisition par la voix d'un matelot qui disait avec l'accent d'une +frayeur jouée: + +--Tom, mon ami, regarde; voici un Indien, un diable, un cannibale, il va +enlever le paillasson de nos têtes (c'est-à-dire nous scalper), nous +hacher en morceaux, et ensuite il nous servira sous le nom de porc salé +aux mauricauds qui seront assez forts pour se mettre à table à l'heure du +dîner. + +--Que je sois damné, répondit l'homme appelé Tom, si je n'oppose pas à +la fourchette de ce vieux Belzébuth la défense d'une bonne cuiller! + +Et il ramassa une des cuillers à balles. + +Offensé par ces séditieuses paroles, l'opérateur vint pour se plaindre à +de Ruyter au moment où je perdais connaissance. + +En me voyant tomber, Van Scolpvelt se frotta les mains, se pencha vers +moi, et dit en souriant d'un air content de lui-même: + +--Je savais bien qu'il succomberait. Lorsque je l'ai vu blessé à la +figure, je lui ai offert mes soins, mais il les a refusés, il a ri,--ri! +Il ne rira plus maintenant. Oui, en vérité, il se croit plus savant que +moi, plus savant que le docteur Van Scolpvelt!... Je préférerais fumer +ma meershaun (pipe) dans le magasin à poudre que de prendre la peine de +le saigner, car il est aussi entêté, aussi opiniâtre qu'une femme. Il a +tué mon patient; n'aurait-il pas été plus simple, plus juste et surtout +plus utile de me laisser scier les jambes du lascar? Mais non, il aime à +tuer, c'est la passion de sa nature brutale, féroce, indomptable. Enfin, +il a reçu sa punition, car ceci est un jugement de Dieu. Sans lui +j'aurais eu un sujet, un sujet magnifique. + +Pendant ce monologue, qu'Aston me répéta, je fus transporté dans ma +cabine. Là, Van Scolpvelt détacha ma ceinture, et en ôtant ma chemise +rougie par le sang, il trouva deux autres blessures, l'une faite par une +balle qui avait traversé le bras gauche, l'autre par la crosse d'un +mousquet. + +--Jugement de Dieu, punition du ciel, reprit Van Scolpvelt, pour le plus +atroce des crimes, celui de tromper son chirurgien. Il ne voulait pas +non plus apprendre comment on applique un tourniquet, imprudent et +déraisonnable jeune homme! Je ne doute pas, on ne doit pas douter qu'il +aimerait mieux perdre la vie que l'opiniâtre entêtement de son +caractère; rien ne l'émeut, rien ne l'arrête, rien! Il m'a triché, volé, +frustré d'un patient! + +Ici, Van Scolpvelt coupait les chairs meurtries et fourrait de l'étoupe +dans la blessure. + +À un vif tressaillement de douleur qui me fit reprendre mes sens, Van +Scolpvelt s'écria d'un ton surpris: + +--Ah! ah! il n'aime pas cela; je croyais pourtant qu'il n'avait pas la +moindre sensibilité. + +Sur ces paroles, le docteur me quitta en me confiant à la garde d'Aston. + + + + +XXXV + + +Lorsque j'eus entièrement repris connaissance, je vis Aston penché sur +moi, attentivement occupé à laver ma figure avec de l'eau mêlée de +vinaigre. + +Quelques minutes se passèrent avant qu'il me fût possible de comprendre +l'état dans lequel je me trouvais et même de me rendre compte des +circonstances qui l'avaient produit. La figure d'Aston me rappela la +boutade que j'avais eue de me jeter du haut du mât dans la mer, et je +lui dis, en me croyant encore sur le vaisseau du capitaine-fermier: + +--Est-ce bien vous, Aston; où suis-je? + +--Où je suis fâché de vous trouver, Trelawnay; peut-être vous eussé-je +pardonné tout autre drapeau que celui-ci. + +--Voyons, Aston,--car ces paroles me firent revenir à la +réalité,--avouez que j'ai eu mille raisons pour m'être à tout jamais +dégoûté du premier. Maintenant, je ne me bats que sous les ordres de de +Ruyter. Montrez-moi un homme plus loyal, plus chevaleresque, plus brave, +plus noble, et je le quitte à l'instant. + +--L'appréciation que vous faites du grand caractère de de Ruyter est +connue, mon cher Trelawnay. Aussi bien que vous, je sais que c'est un +homme d'un rare mérite; mais là n'est point le sujet du regret que +j'exprime, et votre réponse nous éloigne de la question. + +--Eh bien! Aston, pour y répondre, je ne puis qu'interroger vos +souvenirs; ils vous rappelleront, sans doute, la situation dans laquelle +je me trouvais à l'époque où je me suis mis, non dans la dépendance, +mais sous l'amicale protection de de Ruyter. À ma place, quel parti +auriez-vous pris? + +Aston réfléchit quelques instants, me serra affectueusement la main et +me dit avec bonté: + +--Par le ciel! je crois que j'aurais agi comme vous l'avez fait... mais, +ajouta-t-il en souriant, à votre âge. + +--Si vous connaissiez de Ruyter comme je le connais, Aston, vous +n'ajouteriez pas cette parenthèse. Sur tout homme de coeur, mon ami +exercera l'irrésistible puissance qu'il a exercée sur moi: je l'ai suivi +parce que je l'ai aimé, et je le suivrai toujours parce je l'aimerai +toujours. En conséquence, ne parlons de rien qui puisse, même +indirectement, assombrir l'éclatante lueur de cette amitié... Comment +vont les choses sur le pont? Il me semble que la nuit est bien profonde, +et que nous sommes dans une singulière situation. Est-ce le ressac qui +frappe contre le grab? + +--Non, mais contre les rocs. Il n'y a au monde que l'aventureux de +Ruyter qui soit capable de se hasarder dans un pareil ancrage. Je +comprends aujourd'hui son but, c'était celui d'empêcher notre vaisseau +de venir côte à côte du sien. Quelle profondeur d'idée! Je n'eusse +jamais pensé à cette ingénieuse défense. + +--Et ce n'est point la première fois qu'il a jeté l'ancre à l'abri de +ces rochers, mon cher Aston; mais le temps et les circonstances vous +apprendront à connaître la supériorité de notre ami; en attendant, +parlons de choses fort terrestres: donnez-moi à manger ou un verre de +grog, car il faut que je me hâte de remplacer la liqueur rouge qui s'est +échappée de mes blessures. + +Mais comment diable le vieux Scolpvelt a-t-il arrangé mon bras? Je sens +l'empreinte de ses griffes envenimer ma chair. Cet homme a toutes les +qualités voulues pour être bourreau en chef des enfers. Aston, appelez, +je vous prie, votre médecin. Van Scolpvelt a gâté mon appétit. + +Aston envoya chercher son chirurgien, et me dit, en reprenant sa place +auprès de moi: + +--Van Scolpvelt a certainement une mise extraordinaire, et je ne puis +pas dire que j'aime la coupe de sa figure. + +--Je le crois, répondis-je en riant. Eh bien, mon ami, son affreux +visage n'a rien de malséant ni de désagréable, en comparant la vue au +toucher de ses mains, qui brûlent comme une pierre rougie dans un +brasier. + +Le chirurgien d'Aston parut. + +Généralement les médecins ne censurent jamais avec franchise leurs +confrères en profession, mais ils le font par une directe implication, +c'est-à-dire en défaisant tout ce que l'autre a fait: ce qui fut exécuté +par le médecin anglais, mais sans un mot de blâme. Pour apaiser +l'irritation des chairs, du liniment était appliqué sur la blessure; mon +nouveau docteur l'enleva, ainsi que les bouchons d'étoupe. Cette +opération me soulagea aussi vivement que si on avait ôté une écharde de +mon doigt. + +Remis à mon aise par l'habileté du médecin, je repris ma conversation +avec Aston, je lui serrai les mains en lui demandant des nouvelles de +notre vaisseau, et pour quelle raison il l'avait quitté, car je savais +que ce n'était pas celui-là qui nous avait poursuivis. + +--Un de mes amis, me dit-il, avait reçu le commandement d'une frégate, +et il m'a donné la place de premier lieutenant à son bord. Ayant reçu +des nouvelles de deux frégates françaises, nous étions partis en toute +hâte porter ces nouvelles à l'amiral, arrêté à Madras, et, en nous +faisant accompagner d'une autre frégate, il nous avait ordonné de +veiller sur elles et de ne point les perdre de vue. Nous les découvrîmes +au Port-Louis, qu'elles avaient bloqué pendant quelques jours. Outre +cela, on nous avait averti que de Ruyter était sur mer avec sa corvette, +et nous avions ordre d'intercepter son retour au port. Je n'avais pas la +moindre idée de le trouver ici sur le grab, que j'avais pris pour un +vaisseau arabe. Je croyais bien cependant l'avoir vu quelque part, et je +n'ai jamais pu me souvenir que c'était à Bombay. Mais alors je n'avais +pas de cause pour supposer que de Ruyter et même de Witt avaient +quelque connexion avec le grab, et à plus forte raison qu'ils étaient +l'un et l'autre une même personne. De Ruyter a fait plus de tort au +commerce de la Compagnie que tous les vaisseaux de guerre français. +Aussi sa tête vaut-elle la rançon d'une frégate. Il est merveilleux, +quelque habile qu'il soit, qu'il ait pu éviter si longtemps les piéges +tendus sur son passage. + +Après avoir fini ses arrangements sur le pont, de Ruyter vint nous +retrouver; il serra la main que lui tendait Aston et lui dit avec bonté: + +--Le désastre qui vous a fait tomber entre nos mains ne sera pas un +très-grand malheur, et il est bien préférable que la victoire soit de +mon côté. Quelle miséricorde pourrais-je espérer des marchands +inquisiteurs s'ils me tenaient dans leurs griffes? Je préférerais mille +fois sentir sur ma poitrine le genou d'un éléphant en fureur. Pour vous +mettre à l'aise, autant que les circonstances peuvent le permettre, je +laisse à votre jugement la disposition de vos hommes. Combien aviez-vous +de personnes sur les bateaux? + +--Soixante au plus, en comptant les officiers, répondit Aston. + +--Bien. Profitez du voisinage de la frégate pour envoyer votre docteur à +bord avec les hommes qui sont sérieusement blessés; ils y seront mieux +soignés qu'ici, car nous sommes très-serrés, et nous nous attendions peu +à recevoir des hôtes. Si vous avez des lettres à écrire, préparez-les. + +De Ruyter remonta sur le pont; Aston commença sa correspondance, et, +brisé de fatigue je m'endormis jusqu'au matin. + +Le lendemain, je me trouvai assez fort pour monter sur le pont à l'aide +d'un appui. + +Une vigie que nous avions placée sur la pointe d'un rocher nous +avertissait des mouvements de la frégate. + +Vers huit heures, elle s'approcha de nous aussi près que purent le lui +permettre le caprice du vent et le bouillonnement des vagues. + +Nous envoyâmes notre chaloupe à son bord, pavoisée d'un drapeau de +trêve. Elle contenait le docteur anglais, les blessés et un porteur des +lettres d'Aston. + +Le capitaine de la frégate renvoya ses remercîments; mais il promit à de +Ruyter, tout en lui sachant gré de sa conduite polie et humaine, de le +forcer à sortir de sa cachette. + +Pour y réussir, tous les expédients furent employés; mais de Ruyter, en +étudiant les signaux faits à l'autre frégate, savait que, sous aucun +prétexte, elle ne devait quitter le blocus du Port-Louis. La première +frégate, dépourvue de bateaux, ne pouvait donc rien faire par elle-même, +et il lui était tout à fait impossible d'approcher du grab. La seule +chance de succès qui restait à la frégate était de nous bloquer; mais +les fréquents et dangereux orages de la saison ne pouvaient lui +permettre de le faire efficacement. + +Pour éviter la prolixité,--ai-je été assez fortuné jusqu'à présent pour +y échapper?--et pour éviter le rocher sur lequel tant de gens ont fait +naufrage, j'emprunterai un extrait du journal abrupt et concis de de +Ruyter: + + «_Dix heures du matin._--Temps sombre, couvert de nuages, éclairs, + fortes ondées; nous levons l'ancre, nous touons le vaisseau de son + ancrage; aidés par les éclairs et par le vent frais de la terre, nous + évitons les battures. + + «_Une heure._--Nous mettons à la voile et nous quittons l'île qui a + été notre refuge.» + +Ceci fut écrit trois jours après notre victoire. Nous dirigeâmes notre +course vers Diego Garcia, et nous fûmes bientôt loin des frégates. + +Nous avions à bord du grab mon ami Aston et vingt-six Anglais. + + + + +XXXVI + + +De Ruyter aurait volontiers libéré Aston, si ce dernier avait voulu +accepter les offres généreuses de mon ami. + +--Non, disait-il en fermant la bouche à de Ruyter, je dédaigne d'éviter +les conséquences naturelles et méritées de ma folle entreprise. Si le +succès qui a couronné votre défense avait récompensé mes efforts, il +est certain que je me serais montré aussi généreux que vous. +Malheureusement, les preuves de mes bonnes dispositions seraient +limitées. Il est donc préférable que les événements aient pris cette +marche. Je me soumets volontiers aux usages de la guerre, et je vous +supplie, mon cher de Ruyter, de ne pas hasarder votre réputation en +froissant les engagements que vous avez contractés envers la France. Ne +vous servez pas de votre pouvoir pour me préserver de la punition qui +m'attend. Ce ne sera qu'un emprisonnement rigoureux, mais court; puis il +y a tant de prisonniers dans l'Inde, qu'un échange pourra promptement +s'effectuer. + +--Votre volonté sera la mienne, mon cher Aston; seulement, soyez assuré +de ceci,--j'ai du moins assez de pouvoir pour vous le promettre avec +certitude,--que si le nom de prisonnier ne vous tourmente pas, vous +n'éprouverez aucune des indignités qui accompagnent ordinairement cette +fâcheuse position. Si je pensais que dans les lieux où je commande il +pût en être autrement, je vous libérerais malgré vous. Ma fidélité aux +Français est de l'encre, et non du sang; je ne leur en dois pas. Notre +contrat est un mutuel intérêt; cet intérêt n'existant plus, chaque parti +peut le briser sans un instant d'hésitation. La lie que la révolution de +93 a fait bouillir m'ouvre l'île de France, une seconde Botany-Bay, où +la France exile ses félons. Là, ils sont aussi frivoles, aussi légers, +aussi violents que les brises du Mousan à Port-Louis, où le vent souffle +de chaque quartier de la boussole, depuis le lever jusqu'au coucher du +soleil; mais ils n'osent pas se jouer de moi: je dis ils n'osent pas, +parce qu'avec toutes leurs batteries de trompette, leurs coeurs ne +sont ni nobles ni braves. Leur courage est une parole, leur fureur un +ouragan en jupon. Ils vous détesteront parce que vous êtes brave, parce +que vous êtes beau garçon, parce que vous avez un habit élégant; ils +sont aussi envieux, aussi cruels, aussi lâches que l'est la race +caquetante des singes de Madagascar. + +Aston regarda de Ruyter avec surprise, tandis que je riais de cette +moqueuse tirade. + +--Je vous dis tout cela, lieutenant, parce que je désire que vous +compreniez que, sous leur drapeau, je ne sers que mes intérêts. Comme +nation, je les méprise, quoiqu'il y ait quelques bonnes âmes parmi eux. +Malgré toute leur civilisation,--civilisation dont ils sont +très-fiers,--malgré toute leur élégance de geste et de langage, ils vous +traiteront avec indignité, car rarement ils ont eu ici l'occasion de +décharger leur bile sur un prisonnier anglais. Mais, je vous le jure, +ils vous respecteront, et je ne permettrai pas qu'un de mes prisonniers +reçoive d'eux même un regard de mépris. Ainsi, nous nous comprenons. + +--Maintenant, mes garçons, allons voir ce qu'il y a pour souper; j'ai +peur que notre cuisine et notre faïence aient souffert depuis que ces +rudes visiteurs nous ont abordés, et pourtant, avec un temps si froid et +si obscur, nous n'avons pas besoin d'absinthe pour aiguiser notre +appétit; descendez en bas, je jetterai seulement un coup d'oeil sur la +mer et je vous rejoindrai. + +En descendant, j'appelai notre munitionnaire Louis, et je lui dis que +nous étions aussi affamés que des hyènes. + +--Mais, Louis, m'écriai-je en jetant un coup d'oeil sur la table, qui +pourra avaler le porc sec et la salaison pourrie que vous avez servis? +Allons, mon vieux garçon, donnez-nous quelque chose de mieux, ou je +serai obligé de faire rôtir Van Scolpvelt. + +--Une fois que vous l'aurez avalé, vous ne mangerez plus, me répondit le +munitionnaire; je préférerais dîner avec le sabot d'un cheval. + +Au même instant, le docteur parut, attiré par le désir d'examiner mes +blessures. + +--Laissez-moi tranquille, vieux Van, lui dis-je; pas de chevilles +caustiques pour moi. Asseyez-vous, et remplissez un peu votre peau, qui +traîne sur vos os comme un morceau de canevas goudronné et ratatiné. + +--Comment! s'écria Van Scolpvelt en essayant d'attirer à lui tout le +service de la table pour le faire disparaître, mais il ne faut pas que +vous mangiez. J'ai ordonné au garçon de vous préparer du conzé. + +--Que votre eau de riz soit maudite! Allez, Louis, allez auprès du +cuisinier, et dites-lui de nous faire rôtir deux poulets, ainsi qu'un +morceau de porc; j'ai besoin de prendre quelque chose de solide et de +réconfortant. + +Van Scolpvelt allait contremander cet ordre, lorsque je lui mis +impatiemment la main sur les lèvres. Puis, à la grande surprise du +pauvre docteur, je versai dans une tasse le contenu d'une bouteille de +madère, et je me préparais à la vider, lorsque, revenu de sa stupeur, +Van s'élança sur moi en s'écriant: + +--Pendant que vous êtes mon patient, je ne vous permettrai pas +d'attenter à vos jours; vous ne stigmatiserez pas mon système. Au lieu +de madère, vous boirez du jus de citron, à moins que vous ne préfériez +du gruau de conzé; mais le citron vaut mieux: c'est le fruit du _citrus_ +de la classe _polyadelphia_, ordre _icosandria_, le principal ingrédient +dans l'acide citrique, précieux pour les usages pharmaceutiques sur +terre, et mille fois plus utile sur un vaisseau, où on ne peut jamais le +trouver. Mais moi, moi Van Scolpvelt, j'ai travaillé longtemps pour le +rendre applicable par la condensation. Jusqu'à présent, dans les mains +des chimistes, il a montré des symptômes de décomposition; mais, avec +l'aide d'un précieux mémoire composé par le savant Winschatan, +précepteur de l'immortel Boerhaave, et daté de 1673, j'ai réussi à le +préserver dans la forme concrète. Il a maintenant seize mois, et vous +verrez qu'il est meilleur et plus frais qu'à l'époque où on l'a enlevé +de l'arbre. Garçon, donnez-le-moi. + +Tout occupé de prendre sa composition des mains de son aide, Van +Scolpvelt oublia le madère, que j'avalai d'un trait. + +Le docteur se leva gravement, et, après m'avoir jeté un regard froid, il +prit sa bouteille, l'engouffra dans sa large poche et disparut. + +--Capitaine, dit-il à de Ruyter, qu'il poursuivit sur le pont, Trelawnay +est un fou: je ne suis pas habitué à les soigner; seulement, je vous +conseille de lui faire mettre un gilet de force. + +À la fin du souper, Louis plaça sur la table une bouteille de grès +couverte de poussière et contenant du skedam couleur de bambou. + +Nous nous assurâmes qu'il avait conservé son véritable goût et, selon la +délicate observation de Louis, qu'il possédait la saveur d'une flamme +mêlée avec le fumet de genièvre. + +--Allons, Louis, faites-nous griller un biscuit; vous êtes le seul homme +utile à bord; personne n'est capable d'égaler votre adresse pour faire +cuire un biscuit à point. + +Quand Louis fut descendu pour remplir sa mission, Aston me demanda: + +--Quel homme est donc ce Louis? + +--Le munitionnaire; il remplit de plus les fonctions de commis et +quelquefois celles de cuisinier. C'est un homme double, un garçon sans +pareil. Né à l'île Maurice, il réunit dans sa personne les traits +caractéristiques de deux nations, le gros ventre et la taille carrée +d'un Hollandais aux maigres bras et aux jambes d'un Français; il +ressemble à un muid de skedam posé sur des échasses. Sa figure est un +burlesque mélange des traits de son père et de ceux de sa mère; grasse +et ronde comme une citrouille, elle laisse une large place à un nez +français, semblable à une figue mûre, rouge et à la queue élevée. Sa +bouche, fendue d'une oreille à l'autre, a des lèvres grosses, flasques, +humides, qui en s'entr'ouvrant montrent une rangée de dents tout à fait +pareilles aux pieux posés à l'entrée d'une digue hollandaise, et, comme +cette digue, toujours prête à recevoir ce qu'on lui offre. Le véritable +menton de Louis est ridiculement court, mais, d'une nature aussi féconde +que son estomac, il s'est ajouté trois ris. C'est une masse de gras +collée sur un vrai cou français, long, osseux et courbé à la façon de +celui du dromadaire. La tête de Louis paraît être formée pour porter une +couronne d'or, car, à moins de quelque chose de cette forme et de ce +poids, rien ne peut rester sur sa tête lorsqu'il fait du vent: aussi ses +compagnons lui ont-ils donné le sobriquet de _Louis le Grand_. Mais le +voici, regardez-le bien, et dites-moi si j'ai exagéré le portrait que je +viens de faire. + +Quand les biscuits furent placés sur la table, je dis à Louis: + +--Racontez au lieutenant de quelle façon vous avez obtenu la place de +munitionnaire. + +--Quand le dernier mourut, monsieur. + +--Soit, bien, je sais cela; mais comment mourut-il? + +--Monsieur, dit Louis dans un jargon mêlé d'anglais et de français, ce +munitionnaire avait un très-grand amour pour l'économie, et un soir, +comme il était en train de placer sur la table de la cabine un morceau +de fromage dur, sec et salé, je voulus lui faire observer que ce fromage +n'était pas mangeable. Il ne répondit à la justesse de ma remarque qu'en +m'appelant niais, délicat, extravagant, et il me soutint que le fromage +était un très-bon fromage; pour me le prouver, tout en continuant de +m'appeler entêté, imbécile, il en cassa un morceau et essaya de +l'avaler; mais le morceau resta dans sa gorge comme restent dans celle +d'un serpent les cornes d'une chèvre qu'il a avalée tout entière. Van +Scolpvelt était sur terre, j'étais l'ami du pauvre munitionnaire, et je +frappai sur son dos pour lui faire rendre l'étouffant fromage. Ma foi, +monsieur, je frappai tant et tant qu'il en mourut, et je pris tout +naturellement la place du défunt. + + + + +XXXVII + + +L'équipage du grab s'amusait constamment aux dépens de Louis, dont il +ridiculisait les gestes, la figure et les habitudes: mais cette amicale +moquerie était rieuse, inoffensive, sans méchanceté, car tous les hommes +du bord avaient contracté envers ce brave et loyal garçon une dette +d'amitié ou de reconnaissance. Toujours bon, toujours honnête et +serviable, Louis se montrait infatigablement industrieux: puis, comme +son estomac avait la régularité d'un véritable chronomètre, il ne +mettait jamais le moindre retard dans le service des rations, du partage +desquelles, malgré son économie, il n'était nullement parcimonieux. + +La parfaite organisation du système de dépense établi par le +consciencieux munitionnaire satisfaisait tout le monde, et Louis était +enchanté de voir ses matelots joyeux, dodus et bien portants. + +Un seul personnage paraissait indifférent, non-seulement au physique, +mais encore au moral, à l'excellente nourriture distribuée par Louis, et +ce personnage était l'étique Van Scolpvelt. + +--Je crois, disait le munitionnaire, que ce docteur hollandais est le +diable sous forme humaine; il vit de lecture et de tabac; sa pipe fume +toute la journée; il ne mange pas, il ne dort que d'un oeil. + +En entendant l'éloge que nous faisions des admirables qualités de Louis, +de Ruyter, qui entrait dans la cabine, dit en s'asseyant près de nous: + +--Il n'y a rien de si utile et de si important pour un commandeur que de +bien nourrir ses hommes. Les matelots mangent très-peu, mais si les +aliments leur sont parcimonieusement limités, ils deviennent aussi +indomptables et aussi sauvages que les bêtes fauves. Votre flotte, +ajouta de Ruyter en se tournant vers Aston, s'est révoltée une fois, et +cette flotte vous prit vos murs de bois, parce que vous aviez mesuré en +petites portions leur part de nourriture. Pour nous, qui tenons notre +autorité du suffrage universel de ceux qui se placent sous sa +domination, il serait excessivement dangereux d'être entouré par des +hommes mécontents et affamés. La faim est sourde à la voix de l'honneur; +elle ne connaît pas la crainte; elle brise les liens de fer de +l'habitude. Le seul abus qu'il soit nécessaire de réprimer à bord d'un +vaisseau est celui des liqueurs, car l'ivresse réveille les idées +d'indépendance et d'insubordination. + +--Allons, vieux Louis, dit de Ruyter, donnez-nous encore une rasade de +genièvre, et comme mes hommes ont beaucoup travaillé, je vous engage à +leur porter à boire. Vous avez corrompu l'orthodoxie de nos Arabes, +votre superbe éloquence a vaincu leurs scrupules. Ce Louis, continua de +Ruyter en riant, a persuadé à mon équipage musulman que le gin n'a +jamais été défendu par Mahomet, que les libations prohibées sont celles +du vin; la raison de cette dernière défense vient de la faveur dont +jouit le gin dans le paradis des croyants. Une vision miraculeuse m'a +assuré ce que je vous dis, déclama Louis le munitionnaire: les jours où +quelques rebelles refusèrent le genièvre, un ange m'est apparu; il m'a +donné une bouteille de grès pleine de gin, et ce gin était un +échantillon de celui qui se boit dans le séjour des bienheureux. + +Après avoir rempli sa commission, Louis vint nous dire qu'un requin +suivait notre sillage. + +--Nos provisions fraîches sont épuisées, ajouta-t-il, je vais +l'attraper; il sera très-bon à manger, car je le ferai cuire moi-même. + +Aston et de Ruyter me suivirent sur le pont. J'appâtai le croc avec des +entrailles de volailles, et je le lançai devant le poisson. À peine le +vorace animal eut-il aperçu ma friandise qu'il se précipita sur elle, +et, sans bénir le ciel de la trouvaille, il avala viande et pointes de +fer. Nous le hissâmes sur le pont, et Louis eut bientôt taillé sur ses +côtes un plat de côtelettes. + +--Ma foi, il a mérité sa mort, dit le munitionnaire en montrant les +restes d'une jaquette de matelot enfouis dans l'estomac du monstre. + +Les hommes du bord passèrent la soirée autour du requin. De Ruyter +s'absorba dans la lecture d'un drame de Shakspeare, et je restai +songeur, cherchant à prévoir l'avenir qui m'était réservé. + +Le temps passait, toujours rapidement, emporté sur les ailes de la +satisfaction; si quelquefois l'harmonie de notre tranquillité était +interrompue par les inévitables rencontres d'un voyage à travers +l'Océan, ces nuages fuyaient bientôt vers l'horizon, en laissant le ciel +plus bleu et plus limpide. J'étais donc heureux entre deux hommes que +j'aimais et que j'admirais à la fois. Il ne manquait au complément de +mon bonheur que la présence de Walter. Un déluge eût englouti le monde, +que le grab serait resté mon arche. Je n'aurais rien perdu, car, à cette +époque, l'affection que je ressentais pour de Ruyter absorbait mon +coeur. Il y avait entre mes deux amis, malgré la différence de leur +éducation, de leur patrie, de leurs habitudes, une profonde +ressemblance. Chez l'un comme chez l'autre existaient une grande +stabilité d'esprit, un courage héroïque, des manières douces, +affectueuses, un air mâle, fier, et l'inaltérable bonté des grands +caractères. + +Les marins considèrent la mer comme leur patrie, et tous les vrais +enfants de Neptune sont frères; les préjugés nationaux lavés et effacés +par les éléments permettent de former vite des amitiés qui durent +longtemps. Quand les marins partagent leur bourse, cette action se fait +avec plus d'empressement et de générosité que n'en mettra sur terre un +frère à obliger son frère avec la garantie des hypothèques. Le mot +emprunter ou prêter n'existe pas dans le langage d'un matelot. Il donne +ou il reçoit; ce qui ferait croire que l'amitié, la confiance et la +sincérité ont cherché un refuge sur l'océan. + +Un matin, nous aperçûmes à l'ouest une voile étrangère, qui dirigeait sa +course vers nous. + +De Ruyter nous dit: + +--C'est une corvette française. + +Nous hissâmes un signal secret, et elle répondit. + +Au coucher du soleil, la corvette vint sous nos quartiers, et, après une +conversation avec le capitaine, de Ruyter alla à son bord. + +Au retour de notre commandeur, nous changeâmes notre course vers l'île +de Madagascar. + +Plusieurs de nos blessés moururent, et, n'ayant pas assez de place sur +le grab pour garder les prisonniers sans un grand embarras, de Ruyter +demanda à Aston s'il voulait lui permettre de les confier au capitaine +de la corvette. + +--C'est un homme humain, dit de Ruyter, ils seront très-bien traités. + +--J'y consens, répondit Aston, qui présida lui-même au transfert des +prisonniers. + +Aston et quatre Anglais dévoués à leur jeune lieutenant restèrent avec +nous. + + + + +XXXVIII + + +Cette corvette, nous dit de Ruyter, a été envoyée pour examiner et +mentionner les détails d'un acte de piraterie qui, on le suppose, a été +commis par les Marratti, formidable nid de brigands perché vers le nord, +sur la pointe de Madagascar. + +Les Portugais et les Français ont tenté plusieurs fois de s'établir dans +l'île de Madagascar, mais leur séjour n'a jamais pu s'y prolonger, +tellement les natifs le leur rendaient odieux. Ils harcelaient nuit et +jour ces faibles colons, qui abandonnaient l'île en rejetant l'insuccès +de leurs efforts sur l'insalubrité du climat. Quelques-uns n'avaient +même pas le temps de fuir: ils étaient assassinés; ceux qui parvenaient +à s'échapper le faisaient avec une telle précipitation, qu'ils +abandonnaient leurs bâtiments, leur famille, et les Marratti +s'emparaient de tout. + +Ces Marratti sont une ancienne horde de pirates qui demeurait autrefois +à l'est de Madagascar. De là, ils jetèrent dans les îles voisines une +profonde terreur, car ils étaient alliés avec les corsaires de +Nassi-Ibrahim, nommés plus tard les corsaires de Sainte-Marie. Ils +détruisaient ou s'emparaient des provisions et des bestiaux envoyés aux +îles par Madagascar. Quelquefois ils débarquaient sur les côtes, +brûlaient et massacraient tous les habitants des îles Maurice et +Bourbon. Les Hollandais, qui possédaient alors l'île Maurice, furent si +tourmentés par le manque de vivres, si harassés par ces frelons, qu'ils +abandonnèrent le pays. Comme les Portugais, les Hollandais eurent leur +excuse toute préparée. Ils prétendirent que les sauterelles et les rats +étaient la cause qui activait le désordre de leur fuite. Mais, ainsi que +le dit le vieux Shylock, il y a des rats de terre et des rats d'eau. Ce +furent des rats d'eau qui chassèrent les Hollandais. + +Retirés au cap de Bonne-Espérance, les pauvres gens y trouvèrent le +sauvage Hottentot, un animal peu agréable, mais cependant moins +dangereux et moins rongeur que les rats (c'est-à-dire les pirates). Les +Français, qui s'étaient établis dans l'île Bourbon, profitèrent +avidement du départ des buveurs de gin: ils se précipitèrent dans leur +nid, sans attendre même qu'il fût froid. À cette époque, Port-Louis +était un misérable hameau; car les Hollandais adorent la boue et le +bois, matériaux avec lesquels ils construisent leurs habitations. + +Quelque temps après ces diverses installations, les compagnies +française, portugaise et hollandaise équipèrent un armement pour +exterminer les Marratti, qui continuaient à faire un grand ravage dans +leur commerce. Ils attaquèrent la place forte de Nassi-Ibrahim, refuge +des pirates, et réussirent, non sans de grandes pertes, à détruire une +partie de leurs canots de guerre et à les chasser vers les montagnes de +Madagascar. + +Un mois de repos suivit cet exploit, puis les Marratti, après avoir +exterminé une colonie française que la compagnie avait établie dans la +baie d'Antongil, se rétablirent de nouveau sur les côtes de Madagascar, +près du cap de Saint-Sébastien, où leur nombre devint alors formidable. +Encouragés par les natifs, qui les trouvèrent moins désagréables que les +Européens, lesquels ravageaient leurs côtes et les tuaient pour +conquérir plus facilement des oeufs frais ou une salade, les Marratti +élargirent le cercle de leurs dévastations; ils dépeuplèrent le Comore, +Mayatta, Mahilla et toutes les îles de leur voisinage, dont ils +saisissaient les habitants pour les vendre comme esclaves aux marchands +européens. + +Avant leur expulsion de Nassi-Ibrahim, on ne pouvait leur persuader +d'entrer dans le commerce des esclaves, car ils avaient pour ce commerce +une si profonde horreur qu'ils massacraient invariablement l'équipage de +chaque vaisseau qui tombait dans leurs mains, poursuivant comme une +vengeance ce détestable trafic en comparaison duquel leur piraterie leur +paraissait honorable. Cette conduite antérieure à leur première défaite +avait servi à la combinaison de la compagnie pour arriver à les anéantir +comme des barbares peu chrétiens et assez aveuglés pour ne pas +comprendre leur propre intérêt. À Saint-Sébastien (qui, je le suppose, +est le patron des esclaves), les Marratti prouvèrent qu'ils avaient +non-seulement changé leur manière d'agir, mais encore qu'ils étaient +moins portés vers le paganisme qu'on voulait bien le croire, car avec un +vrai zèle chrétien, ils entrèrent dans toutes les ramifications du +commerce des esclaves, ils accaparèrent ce trafic dans l'Est avec le +système exclusif dont se servaient les méthodiques Hollandais pour +vendre l'épice, et les Anglais pour exploiter les feuilles de thé. + +Pour tout faire avec ordre, les Marratti comptèrent leur population, se +divisèrent en districts, calculèrent leurs produits, et au commencement +de chaque saison ils envoyèrent une flotte de proas pour visiter en +rotation les différentes îles. Mais ils se gardaient bien de tomber sur +la même île plus d'une fois dans l'espace de quatre années. Quand ils +faisaient leur descente, ils choisissaient les habitants jeunes et +robustes, depuis l'âge de dix ans jusqu'à celui de trente. Après avoir +été marqués d'un fer chaud noirci de poudre, ces malheureux étaient +transportés à Saint-Sébastien et vendus comme esclaves aux Français, aux +Portugais, aux Hollandais et aux Anglais. Les Marratti s'instruisirent +fort à l'école des Européens; ils apprirent encore à savoir tirer un +grand parti de la discorde en semant le germe de ces disputes parmi les +natifs de Madagascar, et cela en leur montrant l'avantage qu'ils +auraient de se vendre les uns les autres. À ce trafic, les Marratti +gagnèrent un très-joli intérêt, une sorte de _dustovery_. Alors les fils +furent vendus par leurs pères, les frères et les soeurs par l'aîné de +la famille, et tout fut accepté comme un commerce juste et honorable. + +Sur ces entrefaites, un schooner français, ayant débarrassé un village +de ses volailles et de ses moutons, fut poursuivi par les Marratti, +abordé, pris, avant que les Français eussent eu le temps de couper la +gorge aux moutons; ils furent eux-mêmes massacrés, et les innocents +agneaux reprirent le chemin de leur pâturage. Les représentants de la +grande nation, établis à l'île Maurice, furent frappés d'horreur, et on +décida que si cette audacieuse atrocité n'était pas expiée par une +destruction complète des pirates, l'honneur de la France se trouverait +compromis. Le massacre des natifs de Madagascar fut d'abord prémédité, +mais ce projet de rigueur échoua devant une malheureuse circonstance. +Toutes les forces que les Français avaient à leur disposition se +composaient de deux frégates, bloquées dans le Port-Louis par deux +vaisseaux anglais. Enfin une corvette arriva et fut envoyée par des +ordres très-amples; mais les moyens sont limités pour les exécuter. +Cette corvette, mes amis, est celle que nous venons de rencontrer. + +Quand de Ruyter nous eut quittés, je dis à Aston:--Bien certainement, +nous allons attaquer les Marratti. + +Le lendemain, le commandeur de la corvette vint à notre bord. Il employa +tous les arguments possibles pour persuader à de Ruyter de se joindre à +l'expédition. + +--Venez dîner à mon bord avec ces messieurs, ajouta-t-il en désignant +Aston et moi; vous me donnerez, au dessert, votre réponse définitive. + + + + +XXXIX + + +--Il y a une grande difficulté à l'exécution de votre projet, +commandant, dit de Ruyter; mais si vous croyez qu'il nous soit possible +de la surmonter, je me ferai non-seulement un devoir, mais encore un +plaisir de partager les périls de votre expédition. Cette difficulté est +notre faiblesse matérielle, car par nous-mêmes ils nous est +littéralement impossible d'agir. D'abord nous ignorons dans quel lieu +ils se trouvent, ces Marratti. (Je ne parle pas ici de les attaquer à +Saint-Sébastien.) Puis, quel est leur nombre? Il faut également que nous +soyons informés du motif de leur attaque contre le drapeau français, et +si le schooner leur avait donné réellement un sujet de plainte. Car, mon +cher commandant, et je suis fâché de le dire, nous sommes quelquefois +trop emportés et trop arrogants dans notre manière d'agir vis-à-vis les +natifs de ces îles. En conséquence, notre devoir est de chercher à +connaître le premier agresseur. Si les Marratti ont tort, nous les +punirons. + +--J'ai abordé plusieurs vaisseaux, capitaine, répondit le commandeur, et +tous m'ont dit qu'ils avaient été récemment pillés par les canots de +guerre de Saint-Sébastien. + +--Je croyais que les Marratti n'allaient sur mer que vers le sud-ouest, +à l'époque des moussons. Cependant je ne mets pas en doute la mauvaise +action dont ils se sont rendus coupables envers le schooner. +Malheureusement je suis forcé d'être prudent et de me demander si une +attaque faite avec passion ne sera pas une témérité regrettable. + +--Ils sont en mer dans ce moment, capitaine, et je suis certain de la +vérité de mes paroles; seulement il m'est impossible de désigner le lieu +où ils se trouvent. Pensons d'abord à vos dépêches, car je crois que +nous allons avoir une occasion pour les envoyer; je m'attends tous les +jours à faire la rencontre de nos bateaux de transport. + +La corvette et le grab marchèrent ainsi de compagnie. Le temps était +beau, et nous passions les heures du jour et celles de la nuit d'une +manière très-agréable. Aston, qui avait été prisonnier en France pendant +son premier séjour sur la mer, parlait français aussi bien que de +Ruyter. Au point du jour les deux vaisseaux se séparaient, et au coucher +du soleil nous les rapprochions, afin de passer la nuit ensemble. + +Le premier vaisseau que nous rencontrâmes fut un schooner, et après +l'avoir chassé longtemps, nous découvrîmes que c'était un bâtiment +américain. Aussitôt qu'à son tour il nous eut reconnus pour être des +Français, il mit en panne. Cet américain était un magnifique vaisseau +aux mâts élancés, terminés en pointe, aux girouettes en queue-d'aronde, +volant çà et là comme des feux follets. Le drapeau étoilé voltigeait sur +la poupe, et quand le vaisseau tourna sous le vent pour se mettre en +panne, il mit dans ses mouvements une vitesse et une légèreté d'oiseau +qui n'appartient qu'à cette classe de bâtiments. Il s'agitait avec la +grâce et la fierté qu'apporte dans sa course un coursier arabe +traversant le désert. + +L'Amérique a le mérite d'avoir perfectionné cette merveille nautique, et +elle surpasse tous les autres vaisseaux par ses proportions exquises, +par sa beauté autant que la fine et souple gazelle surpasse toute la +nature animale. + +Un bateau léger, presque féerique, fut lancé à la mer par-dessus le +plat-bord, et j'avais de la peine à comprendre comment il était possible +que ce léger esquif pût supporter le poids des quatre hercules qui en +dirigeaient la course. Deux ou trois coups de rames l'amenèrent auprès +de nous, et de Ruyter fut joyeusement surpris en reconnaissant des +compatriotes; car, Hollandais par son père, il s'était fait naturaliser +Américain. Après avoir affectueusement serré la main du capitaine du +schooner, qui était de ses amis, après avoir longuement causé de +Boston-Ville, où s'était écoulée sa première jeunesse, de Ruyter demanda +pour quelle destination voyageait le schooner. + +Il avait touché à Saint-Malo et voguait vers l'île Maurice. + +Ce schooner était un de ces vaisseaux qui sont remarquables pour +l'excessive rapidité avec laquelle ils naviguent, et qui suivent ce que +l'on appelle un commerce forcé de drogues et d'épices. Généralement ces +vaisseaux étaient américains, et, après avoir quitté l'Amérique, ils +touchaient à quelque port français, prenaient du papier, des livres, des +commissions, des lettres; et comme tous les hommes du bord avaient une +part dans les profits de la cargaison, ils étaient tous intéressés au +succès de l'entreprise. + +Le schooner que nous venions de rencontrer avait, à mon avis, une +cargaison plus riche qu'une mine d'or; elle se composait des meilleurs +vins de France et de différentes liqueurs européennes. Tous ces précieux +liquides devaient être échangés à l'île Maurice contre des épices. Le +schooner avait déjà passé sous les baguettes de l'escadre anglaise, dans +la baie de Biscaye, ainsi qu'au cap de Bonne-Espérance; et si nous ne +l'avions pas informé des événements, il n'eût point évité les Marratti. + +De Ruyter conseilla au capitaine d'entrer dans le port de l'île Maurice +par le côté opposé au vent; il lui donna nos dépêches, ainsi qu'un +paquet de lettres. En échange, le capitaine fit passer sur notre bord +une pipe de vin de Bordeaux, une pièce de cognac et une grande quantité +de vivres. + +La corvette vint nous rejoindre. Nous nous séparâmes du schooner, et +nous continuâmes notre course vers Saint-Sébastien. + +Quelques jours après, nous fîmes la rencontre de plusieurs vaisseaux +arabes; ils avaient été pillés, et la plupart n'avaient plus à leur bord +que de pauvres vieillards. Cet outrage avait été commis par une flotte +de dix-huit proas, montées chacune par une quarantaine d'hommes. Ces +malheureux nous apprirent que la flotte se dirigeait vers les îles +situées dans le canal de Mozambique. + +Après une longue conférence avec le capitaine de la corvette, il fut +décidé que, pendant l'absence d'une partie des pirates, nous ferions une +descente sur Saint-Sébastien. + +--Nous allons, dit de Ruyter, nous diriger vers ce repaire de brigands +pendant la nuit; il nous sera facile de les surprendre, de détruire +leurs fortifications, de brûler leur ville et d'emmener leurs +prisonniers. + +Ce plan d'attaque arrêté, la corvette nous donna deux canons de cuivre +et quinze de ses soldats. + +Aucun événement particulier ne troubla notre course, et nous arrivâmes +bientôt en vue des montagnes de Madagascar. Des pêcheurs de baleines +nous donnèrent toutes les informations dont nous avions besoin pour +diriger savamment notre attaque. + +À la faveur du crépuscule, de Ruyter nous pilota au travers d'un étroit +canal dans la retraite, et vers minuit nous nous trouvâmes à l'est, près +des rochers cachés par le cap placé entre la ville et nous. + +La nuit était profondément obscure. Nous fîmes sortir nos bateaux, et +nous débarquâmes cent trente soldats et marins, tous résolus et bien +armés. Pour rendre justice et pour faire apprécier le caractère du +capitaine français, je dois dire ici qu'il n'était point jaloux de la +supériorité de de Ruyter; que non-seulement il la reconnaissait, mais +encore qu'il avait insisté pour que ce dernier prît le commandement. Il +ordonna donc à ses officiers d'obéir implicitement aux ordres du +commandeur du grab, car il restait lui-même sur la corvette. + +En débarquant, de Ruyter divisa ses hommes en trois parties, se +réservant pour lui une troupe composée de cinquante hommes armés de +mousquets et de baïonnettes. Le lieutenant français eut trente-cinq +marins sous ses ordres, moi j'en reçus trente, et parmi ces hommes +j'avais plusieurs Arabes de la compagnie favorite de de Ruyter. + +Nous marchâmes ensemble jusqu'à ce que nous fûmes passés de l'autre +côté du cap. Là, de Ruyter me dit de grimper sur les rochers et de faire +le tour de la colline au pied de laquelle était située la ville; je ne +devais m'arrêter qu'en me trouvant placé au-dessus de Saint-Sébastien. +Le lieutenant continua sa course le long du rivage et se mit en face de +moi; de Ruyter dirigea ses hommes en avant. Nous devions marcher aussi +près que possible les uns des autres et prendre les précautions les plus +minutieuses pour éviter d'être découverts. Il avait encore été convenu +que nous devions jusqu'au point du jour rester en silence dans nos +positions respectives, que le signal annonçant l'heure de l'attaque +serait une roquette faite par de Ruyter. + +Protégés par la solitude de la nuit, nous pouvions faire toutes les +observations possibles, afin d'entrer facilement dans la ville, qui +n'était défendue que par des murs de boue, et qui avait trois portes +d'entrée. En prenant possession de ces trois portes, nous devions y +laisser une partie de nos hommes, afin de les garder. Il fut ordonné de +tuer ou de faire prisonnière toute personne qui essayerait de fuir. Si +nous étions découverts et attaqués avant le signal, il fallait se +replier sur de Ruyter. + +--Ne tuez que les gens armés, avait encore dit notre commandant, et +surtout évitez de faire aucun mal aux femmes, aux enfants et aux +prisonniers. + + + + +XL + + +Mes hommes m'avaient précédé de quelques pas, et nous suivions un +sentier rude, étroit et irrégulier. Nous fûmes arrêtés tout à coup par +un infranchissable obstacle; un profond ravin coupait la route, et nous +entendions clapoter une eau que l'obscurité nous montra noire et +boueuse. Franchir cet abîme était une chose à la fois impossible et +dangereuse, car, ne pouvant agir librement, deux hommes se seraient +facilement opposés à notre entrée dans la ville. Nous descendîmes plus +bas, et cette descente ne put s'opérer sans de grandes fatigues et une +perte de temps considérable; enfin nous réussîmes à passer de l'autre +côté du ravin. + +Quelques minutes avant l'aurore, nos sentinelles avancées me donnèrent +l'agréable nouvelle que nous étions à quelques pas de notre destination. +Je fis arrêter ma petite troupe, et, suivi de deux Arabes, je descendis +vers la ville par un étroit sentier bordé d'arbrisseaux et d'informes +blocs de cocotiers. Nous entendions distinctement le choc des vagues qui +frappaient contre la terre avec la monotone régularité du mouvement de +pendule. Le terrain devint plus ferme, et nous aperçûmes au-dessous de +nos pieds les huttes basses de la ville, tout à fait semblables à des +ruches d'abeilles; puis, sur la hauteur d'une petite colline, je +découvris un bâtiment en ruines: il était vide, et je me dis que, si on +venait à nous surprendre, ce bâtiment pouvait être un excellent poste. + +Je gagnai le mur de la ville; il était fort bas et commençait à tomber +en poussière. Sur un coin de ce mur, une hutte était bâtie. Elle avait +dans le bas une entrée, ou plutôt un trou qui devait conduire dans +l'intérieur. Après avoir examiné la place dans son ensemble et dans ses +détails, je rejoignis ma troupe. Les nuages commençaient à disparaître, +le jour allait poindre. Accompagné de dix hommes, je m'avançai sous +l'ombre du mur, et nous nous plaçâmes à une portée de fusil de la +première porte. Là, nous prîmes position, attendant avec impatience de +voir paraître le signal concerté avec de Ruyter. + +Le calme du silence fut interrompu par le sifflement de la roquette, qui +vola comme un météore sur la maudite ville des pirates; mais elle ne +venait pas de de Ruyter, car elle monta directement en face de la place +que nous occupions. Cette roquette annonçait que le lieutenant était +découvert, ou seulement qu'il le craignait. Je répondis à cet appel, et +à la même minute la fusée de de Ruyter s'élança dans les airs: l'heure +de l'attaque était arrivée. + +Je brisai lestement les frêles obstacles de l'entrée, et, dans mon +emportement, je tombai sur quelque chose qui était par terre. L'homme, +car c'était un de nos sauvages, essaya de se relever, mais je le saisis +par la gorge. La plupart de mes Arabes se précipitèrent sur la hutte, au +pied de laquelle dormait le Marratti que je tenais dans mes mains. Ils +en forcèrent l'entrée, et les quelques individus qu'elle contenait +furent expédiés avant d'avoir pu jeter un seul cri d'alarme. + +L'homme que je tenais n'avait plus besoin de défense; il était mort sous +la crispation de mes doigts. De l'autre côté de la ville, le bruit de +l'assaut commençait à se faire entendre. Je donnai à quelques-uns de mes +hommes l'ordre de garder l'entrée, et je courus vers les habitations; +elles s'ouvraient toutes les unes après les autres: les habitants en +sortaient pâles, à demi vêtus et dans la plus grande confusion. La +surprise était horrible et complète. Ceux qui passèrent devant ma petite +troupe furent percés par nos lances, et les fuyards arrêtés à coups de +fusil. Nous ne leur laissions pas le temps de se rallier, et en tuant +tous ceux qui s'opposaient à mon passage, je gagnai un grand bâtiment, +dont l'heureuse situation au milieu de la ville m'inspira l'idée d'y +établir un quartier général. Le lieutenant et de Ruyter vinrent bientôt +m'y rejoindre. + +--Fort bien, mon garçon, me dit le commandant, je suis content de vous, +mais je vous engage à aller reprendre votre poste à l'entrée de +Saint-Sébastien. Je crains que les habitants n'essayent de fuir par +cette sortie, qui les conduirait dans la montagne. + +Comme pour appuyer la vérité des paroles prononcées par de Ruyter, un +feu très-vif fut ouvert à cet endroit de la ville. J'y courus en toute +hâte. + +Douze hommes, placés sous la garde d'un officier, furent chargés par de +Ruyter de la surveillance du poste que j'avais désigné comme le centre +de la ville, et tous les prisonniers devaient y être conduits. + +Les balles de mousquet volaient çà et là, des cris de désespoir, +d'horreur, d'impuissance et de rage faisaient retentir l'air du bruit +sinistre d'un affreux hurlement. Des hommes, des femmes, des enfants, +des vieillards couraient éperdus dans toutes les directions, et leurs +clameurs épouvantées se mêlaient aux cris de guerre des Arabes, aux +_allons!_ et aux _vite!_ des Français. + +En approchant de la porte par laquelle nous étions entrés, je vis une +foule mêlée de sauvages nus de tout âge, armés de poignards, de fusils, +de couteaux et de lances de bambou, qui essayait de se creuser un +passage dans la muraille vivante qui barrait la porte. J'arrêtai mes +hommes, et en prenant l'ennemi de côté, je lui fis donner une volée de +mousquets; il se retourna vers moi, et se défendit avec la férocité que +donne le désespoir; mais sa résistance était sans méthode, et il fut +bientôt vaincu. + +Nos hommes oublièrent les recommandations faites par de Ruyter. Ils +massacrèrent sans pitié tous les Marratti qui leur tombèrent sous la +main, car le sang produit une ivresse plus insatiable encore que celle +donnée par l'eau-de-vie, et il est plus facile de persuader à un homme +ivre de cesser de boire pendant qu'il peut encore tenir son verre, que +d'arrêter le furieux emportement d'un homme dont les mains sont +couvertes de sang, et qui a la possibilité d'en verser encore. + +Bientôt le jour commença à poindre; les objets devinrent plus visibles, +et je m'aperçus de l'horrible confusion et de l'effroyable carnage qui +décimait les malheureux habitants de Saint-Sébastien. Je réunis quelques +hommes, et je leur donnai l'ordre de garder la sortie que nous venions +de défendre, car j'avais versé tant de sang et j'en avais tant vu +verser, que mon regard était obscurci par un voile de pourpre. + +Enveloppés dans leurs murs, les Marratti firent des efforts surhumains +pour essayer de sauver de la mort leurs femmes et leurs enfants; mais +comprenant bientôt qu'il n'y avait pour leur famille aucun espoir de +salut, ils revinrent sur nous avec l'intrépidité ou l'imprudence d'un +tigre tombé dans un piége. Ils couraient de porte en porte avec une +furie aveugle, se jetant la tête la première sur les baïonnettes et sur +la pointe acérée des lances. + +N'ayant jamais entendu parler de miséricorde ou de soumission, n'ayant +jamais demandé grâce, ces malheureux ne voyaient que la mort ou le +succès. + +Depuis leur enfance, ils avaient été habitués à verser le sang, soit +celui des hommes, soit celui des singes, et l'un comme l'autre avec une +profonde indifférence, car les Européens tombés entre leurs mains +avaient toujours été traités avec une odieuse brutalité. Sachant par +eux-mêmes le sort d'un prisonnier de guerre (ils nous jugeaient aussi +féroces qu'eux), les Marratti se battaient vaillamment, et, malgré nos +désirs, il nous était impossible d'épargner même les femmes, qui nous +attaquaient avec un incroyable courage. + +J'éprouve maintenant une honte réelle, une peine profonde, lorsque mes +souvenirs me rappellent avec quelle horrible férocité j'ai massacré ces +barbares, et surtout le délice sauvage et inhumain que j'ai trouvé dans +cette odieuse action. + +La destruction des habitants de Saint-Sébastien eût été complète, si +quelques-uns ne s'étaient sauvés en faisant des trous dans la boueuse +maçonnerie du vieux mur qui entourait la ville. + +Quelques minutes après l'entière défaite de nos ennemis, une femme, sur +laquelle j'avais marché fort involontairement, essaya de me couper une +jambe. Ma première pensée fut de lui briser la tête; mais ma fureur +tomba devant son impuissante faiblesse, et, au lieu de l'écraser sous le +talon de ma botte, je la fis transporter au poste du milieu de la ville. + +--Nous avons versé assez de sang, me dit de Ruyter, laissez fuir ces +pauvres diables; appelez vos hommes, et conduisez-les aux huttes, sur +cette colline de sable, là-bas, à l'extrémité de Saint-Sébastien; vous y +trouverez un chef arabe qui a été pris et emprisonné par les Marratti; +quelques prisonniers de différentes nations se trouvent avec ce +malheureux. Veillez, je vous prie, mon enfant, à ce qu'il ne leur soit +fait aucun mal. Mais, ajouta de Ruyter en apercevant ma blessure, +reposez-vous plutôt, mon cher Trelawnay, et faites mettre un bandage sur +votre jambe, car vous perdez beaucoup de sang. + + + + +XLI + + +Je pris à la hâte le soin recommandé par de Ruyter, et, suivi de mes +hommes, je grimpai lestement sur la colline sablonneuse, dont une des +principales huttes renfermait les prisonniers des Marratti. + +Un horrible spectacle se présenta à mes regards. + +Les malheureux prisonniers étaient couchés par terre, enchaînés les uns +aux autres, bâillonnés, pieds et mains liés, et une troupe immonde de +vieilles femmes, accroupies sur ces corps sans défense, les massacraient +en poussant d'effroyables cris de triomphe. Mes hommes tombèrent comme +la foudre sur ces odieuses sorcières, qui furent bientôt jetées sans vie +en dehors de la hutte. + +Nous détachâmes les prisonniers, et, après leur avoir donné les premiers +secours, j'aperçus, dans un coin reculé de la vaste et sombre pièce +qu'ils occupaient, un pauvre Arabe attaché à un court poteau enfoncé +dans la terre. Le corps de cet homme, vieux et faible, était couvert de +coups de poignard; il nageait dans une mare de sang. Quoique enchaîné, +impuissant et presque sans vie, le vieillard semblait ne pas sentir ses +douleurs; son regard brillant et fier avait encore une suprême +puissance. Je m'approchai vivement de lui, et, avec une surprise pleine +d'horreur, j'aperçus une vieille femme couchée auprès du moribond, un +couteau à la main, et hachant sa victime à l'aide de faibles coups; à la +droite du vieillard, une toute jeune fille, presque nue, criait avec un +accent intraduisible de souffrance et de terreur. + +--Mon père, mon père, laissez-moi me lever! + +Mais l'Arabe retenait l'enfant, dont il cachait la poitrine sous la +forte pression d'un de ses bras, cherchant à la soustraire au démon qui +se cramponnait si cruellement à lui. + +Je bondis comme un tigre sur la vieille Hécate, et, la saisissant par la +ceinture de drap qui entourait ses reins, j'envoyai sur le sable de la +rue sa carcasse flétrie. La violence de la chute la fit rester immobile, +et, comme un crapaud écrasé, elle mourut sans jeter une plainte. + +Cette scène me montra la cruauté sous sa forme la plus hideuse et la +plus diabolique; elle me remplit le coeur d'épouvante et de pitié. + +J'ordonnai à un de mes hommes de détacher le vieillard, et je m'occupai +de la jeune fille. + +Pendant les minutes que ce soin remplit, l'Arabe, peu inquiet de son +sort, suivait avec inquiétude tous mes mouvements; il semblait douter de +sa délivrance, plus encore de ma loyauté. Je devinai les craintes de ce +pauvre père, et, pour les dissiper entièrement, je m'avançai vers lui, +je le fis asseoir, et je tirai un poignard de ma ceinture. + +L'Arabe me lança un regard de flamme, un regard brillant de fureur. + +Je compris son impuissante menace. Le sourire aux lèvres, je mis l'arme +dans ses mains en lui disant d'une voix émue et affectueuse: + +--Nous sommes des amis, mon père, des sauveurs, ne craignez rien. + +Le vieillard voulut parler, mais un flot de sang noir s'échappa de ses +lèvres, et il ne put que balbutier des paroles inintelligibles. + +Débarrassée de ses liens, la jeune fille s'enveloppa dans un manteau que +j'avais jeté sur ses épaules, et vint s'agenouiller auprès de son père; +elle se pencha sur lui, et son regard exprima une profonde angoisse. Les +yeux du vieillard se mouillèrent de larmes. J'étais profondément ému; +involontairement, et peut-être sans avoir conscience de mon action, je +m'agenouillai auprès du mourant, que je soutins dans mes bras. L'Arabe +prit ma main dans la sienne, il la porta à ses lèvres, ôta une bague de +son doigt, la posa dans ma main, qu'il unit à celle de sa fille; puis il +nous regarda alternativement, murmura quelques mots, et pressa avec +tendresse nos deux mains unies. + +Je me pris à pleurer comme un enfant. Cette scène me brisait le coeur; +le pauvre vieillard frissonna; ses doigts se glacèrent; ses yeux +perdirent le regard; il tressaillit faiblement, et l'âme de ce +malheureux père s'enfuit en gémissant de sa demeure terrestre; mais la +main froide du moribond retint encore si fortement celle de sa fille et +la mienne, que l'expression de la pensée, du désir, de l'ordre, +survivait à l'existence même. + +Immobile comme une statue de marbre, pâle et sans haleine, la jeune +fille avait le regard attaché sur son père avec une si effrayante +fixité, que je crus un instant qu'elle avait cessé de vivre. Cette +affreuse angoisse me rendit la raison. Je me dégageai doucement, mais +par un énergique effort, de l'étreinte du vieillard, et je m'approchai +de la jeune fille. + +Quand j'essayai de l'enlever, elle me repoussa, et se jeta en sanglotant +au cou de son père, qu'elle serra contre son sein avec une force +convulsive. + +Je fis sortir mes hommes, tous émus de ce triste spectacle, et +j'ordonnai à dix Arabes de garder l'entrée de la hutte, puis j'en sortis +moi-même; j'avais besoin d'air; mon coeur battait dans ma poitrine +avec une violence telle que je craignais de perdre tout à fait l'usage +de mes sens. Je jetai ma carabine sur mes épaules et je m'élançai vers +la ville, faisant tous mes efforts pour arrêter le carnage. + +Saint-Sébastien était livré au pillage. Des chaloupes appartenant au +grab et à la corvette attendaient au rivage, car les vaisseaux ne +pouvaient longer le tour du cap, l'eau était trop calme. En conséquence, +nous commençâmes à charger les bateaux et quelques canots qui se +trouvaient dans la rade. Le butin était considérable: il se composait +d'or, d'épices, de ballots de soieries, de mousselines des Indes, de +drap, de châles du golfe Persique, de sacs de bracelets, de bijoux d'or +et d'argent, de maïs, de blé, de riz, de poisson salé, de tortues, et +d'une immense quantité d'armes et de vêtements; en outre, d'esclaves de +tous les pays et de tous les âges. Les yeux de nos hommes brillaient de +joie, et chaque dos ployait sous un fardeau précieux. + +Dans les premiers instants du pillage, les marins se trouvèrent +très-insouciants du choix de leur butin; mais bientôt ils devinrent +insatiables et si avares, qu'ils regardèrent tout avec des yeux d'envie; +leur désir de possession augmenta tellement, qu'ils emportèrent des +viandes dont un chien sauvage n'avait pas voulu: les uns s'étaient +chargés de poissons gâtés, de riz moisi, de ghec rance, de pots, de +casseroles cassées, de vêtements en lambeaux, de nattes et de tentes. +Ils ne trouvaient rien ni d'inutile ni de dégoûtant, tellement leur +avidité devenait insatiable. Tout ce qu'ils ne pouvaient pas porter sur +leur dos, ils le portaient dans leur estomac, car, comme l'autruche, ils +se gorgeaient jusqu'à en perdre la respiration. + +Van Scolpvelt et le munitionnaire apparurent bientôt, et chacun prit sa +place respective. Certes, le but de l'un et de l'autre était bien +dissemblable. Le docteur semblait hors de lui; il contemplait avec un +regard insensé de joie la riche variété de patients qu'il avait devant +les yeux. Il courait comme un fou sur le champ de bataille, et sa +chemise retroussée laissait voir ses bras maigres, nus, osseux et velus; +d'une main il tenait une boîte remplie d'instruments d'un effrayant +reflet, et dans l'autre une énorme paire de ciseaux arrondie dans la +forme d'un croissant. Quelques-uns, à moitié expirants, menacèrent Van +Scolpvelt avec leurs poignards; d'autres jetèrent des cris de terreur +quand il s'avança vers eux pour examiner leurs blessures; les plus +effrayés ou les plus faibles moururent de la peur de son approche. + +D'un autre côté, en voyant l'énorme quantité de butin et le massacre des +Marratti, qu'il détestait pour leurs pirateries, le munitionnaire +ricanait de joie. Mais cette joie fut bientôt amoindrie, car il vint me +dire d'un ton triste, et avec un jargon mélangé d'anglais et de +français, plus bizarre encore que celui que je lui donne: + +--Ah! capitaine, pouvez-vous laisser ces imprévoyants imbéciles gâcher +tant de bonnes choses; regardez la terre, elle est couverte de grains et +de farine, comme s'il avait neigé. Voyez-vous là-bas ces vigoureuses +tortues: elles sont bien les plus belles, les plus délicieuses créatures +qui existent sous le ciel. Quels brutaux sauvages, de les laisser ici! +Dites à vos hommes de jeter toutes les choses inutiles qu'ils emportent +à bord du grab. _Avez-vous?_ et faites charger les bateaux de tortues. +Pensez-vous que les noirs corbeaux que vous envoyez dans les chaloupes +nous seront utiles à quoi que ce soit, on ne peut pas les manger. +_Pouvez-vous?_ Bah! je déteste les sauvages et j'adore la tortue, _vous +aussi, n'est-ce pas?_ Je n'en ai jamais vu d'aussi magnifiques que +celles que je vous montre. _Avez-vous?_ + +L'esprit de Louis s'absorba dans le désir de posséder des tortues. Il +épuisa les menaces, les supplications, les prières, pour persuader aux +hommes qu'ils devaient emporter des tortues; puis enfin il devint +furieux devant l'énergique opposition que firent les Arabes, qui ont ce +poisson en horreur. + +Tout en criant que les Arabes donnaient dans l'expression méprisante du +refus de leur aide une preuve qu'ils n'avaient pas de goûts humains, il +commença à en charger les esclaves et les femmes, assurant que ces +dernières n'avaient jamais de leur vie été si bien utilisées. Pendant le +transport, Louis se tourna vers moi, et me dit, avec sa voix dont la +singulière expression commençait comme un roulement de tambour et +finissait comme l'aigre tintement d'une sonnette: + +--J'ai, avez-vous? + +De Ruyter vint me rejoindre, accompagné par Aston, qui était venu +seulement pour voir la place. Je lui racontai la scène que j'avais vue +dans la tente des esclaves. Le tendre coeur d'Aston fut vivement +affecté, et il me reprocha d'avoir trop légèrement abandonné la jeune +fille. + +--Mon cher Aston, lui répondis-je, j'ai cru agir avec délicatesse en +laissant cette enfant épancher dans une solitude gardée et respectée la +première violence de sa douleur. + + + + +XLII + + +--Ne perdons pas les précieux instants qui nous restent pour regagner le +grab, dit de Ruyter; mais profitons en toute hâte du désordre et de la +stupeur qui affaiblissent les forces des Marratti. Ceux qui errent +encore dans les murs de Saint-Sébastien ne sont pas à redouter; mais les +hommes enfuis peuvent se rallier d'une minute à l'autre, appeler à leur +aide les habitants de Madagascar et nous attaquer à leur tour. Ainsi, +cher Trelawnay, ramassez les traînards, dirigez-les vers les bateaux; +les prisonniers sont embarqués, il faut que nous les suivions. + +--Occupons-nous d'abord de la pauvre orpheline, répondis-je à de Ruyter. +Voulez-vous m'accompagner auprès d'elle, Aston? + +Le lieutenant me suivit, et nous nous dirigeâmes vers la hutte. + +À notre approche, la jeune fille se leva vivement, joignit les mains, et +sa figure, inondée de larmes, s'inclina sur le pâle visage du mort, dont +elle n'avait pas encore compris l'effrayante immobilité. + +--Mon père, dit-elle d'une voix pleine de sanglots, lève-toi, les +étrangers sont bons, regarde, ils viennent nous libérer. La vieille +femme ne m'a pas tuée, je suis bien portante; lève-toi, j'ai enveloppé +tes blessures, le sang s'est arrêté. + +La pauvre enfant avait soigneusement bandé les bras et les jambes du +vieillard avec l'unique vêtement que les sauvages lui eussent laissé. + +--Chère soeur, dis-je à la jeune Arabe en prenant doucement sa main, +vous êtes libre; venez, il faut que nous quittions sans retard la ville +de ces cruels Marratti. + +--Mais voyez comme mon père dort, dit-elle en dégageant sa main de +l'étreinte de la mienne; parlez bas, il faut le laisser dormir, car il +est bien fatigué. + +--Mais, chère, nous sommes obligés de quitter Saint-Sébastien, venez. + +--Nous en aller, mon frère, nous en aller quand notre père dort; non... +S'il le faut absolument, reprit-elle en m'enveloppant d'un regard de +prière, eh bien, réveillez-le, nous lui donnerons à manger; j'ai des +fruits, de beaux fruits; un Arabe libre me les a apportés. Regardez +comme les lèvres de notre pauvre père sont sèches et froides. Vous dites +qu'il faut partir; vous ne songez donc pas que pendant notre absence les +cruels Marratti pourront revenir, et alors qui défendra mon père contre +leurs coups meurtriers? Mon père, si épuisé par les privations, par le +manque de sommeil, par sa longue captivité! Pitié pour ta fille, père, +pitié pour ta pauvre Zéla! ouvre les yeux, tiens, essaye de boire le jus +de cette grenade; parle-moi, lève-toi. + +--On nous appelle, dit Aston, hâtons-nous. Si vous le voulez, je vais +prendre cette enfant dans mes bras, et je la porterai jusqu'à un bateau. + +--Je vous en prie, ma soeur, venez avec nous, dis-je en dégageant +doucement les mains de Zéla des mains de son père, auxquelles la pauvre +enfant s'était cramponnée. + +La jeune fille voulut résister; mais je couvris vivement ses épaules +avec mon _abbah_, et Aston la prit dans ses bras. + +Les cris de la pauvre enfant étaient lamentables. Elle se débattait, +appelait son père, et les tremblantes mains d'Aston pliaient, non sous +le léger fardeau de ce corps d'enfant, mais sous l'émotion d'une +profonde peine. + +Quelques Arabes accompagnèrent Aston, et je me rendis auprès de de +Ruyter, qui tâchait de réunir ses hommes. + +Quand Aston passa auprès de Louis, celui-ci s'écria d'un ton de fureur +comique: + +--Qu'est-ce donc qu'il emporte, Seigneur Dieu? Comment! une jeune fille! +elle ne sera pas utile, qu'il la laisse; il vaut mille fois mieux qu'il +emporte cette grande tortue près de laquelle il passe sans seulement la +regarder, et cependant elle est magnifique; il faut un homme fort pour +la porter. Monsieur Aston, laissez aller la jeune fille, prenez la +grosse tortue; votre compagne portera cette petite que je tiens, et j'en +prendrai une autre; il y en a des masses de ces belles filles-là, et ces +belles filles-là se mangent; celle que vous leur préférez ne sera bonne +à rien, c'est un fardeau inutile; laissez-le, prenez cette bonne tortue, +elle fera une excellente soupe; elle est très-jolie, beaucoup plus jolie +que votre petite fille. + +J'arrivai auprès de Louis au moment où il achevait cette lamentable +prière. + +--Venez à bord, lui dis-je, venez-y vite, si vous ne voulez pas que les +Marratti fassent de la soupe, non avec une tortue, mais avec un +munitionnaire. + +--Comment, capitaine, comment, laisser cette tortue? Cette tortue qui +vaut à elle seule toutes celles que nous avons prises. Jamais! jamais! +répéta Louis en se tordant les mains dans une indicible angoisse, +jamais! + +Des Marratti armés apparurent sur les collines. De Ruyter perdit +patience, et ce fut avec fureur qu'il hâta la marche de ses hommes. La +plupart des Français étaient ivres, et nous ne pouvions les faire sortir +des huttes. Des exclamations de rage se firent entendre sur la colline. +De Ruyter sortit par la grande porte de Saint-Sébastien, et je restai +avec quelques Arabes pour ramasser les traînards. + +J'ai oublié de dire que nous avions incendié la ville dans plusieurs +endroits, brûlé deux vaisseaux arabes et sept ou huit canots appartenant +aux vaincus. + +Les natifs se précipitèrent vers la ville, et nous aperçûmes bientôt des +groupes d'hommes armés, courant le long de la rivière que nous avions à +traverser. Évidemment, ces hommes avaient l'intention de nous attaquer +là. Tout en préparant nos armes, nous hâtâmes le pas; de Ruyter +traversait la rivière, et une partie de ses hommes protégeait son +passage par une volée de mousquets tirée presque à bout portant sur les +natifs. Un messager vint m'avertir de hâter ma course, et il me prévint +que de Ruyter allait garder les bateaux. Mais, retenu par la difficulté +que j'avais de faire marcher les hommes ivres, je ne pouvais mettre +obstacle au rassemblement des natifs, qui s'augmentait de minute en +minute. + +Quand le nombre des Marratti parut leur promettre une force suffisante, +ils s'enhardirent et attaquèrent les marins que de Ruyter avait placés +sur l'autre côté du rivage, puis ils traversèrent le courant, se +réunirent derrière nous, et un réel danger menaça notre sortie du cap. +Je tins ferme et je restai sur le rivage jusqu'à ce que mes hommes +eussent passé la rivière. Au moment où j'allais les suivre avec mes +Arabes, j'entendis derrière moi des coups de fusil, puis apparut tout à +coup, au détour d'un banc de sable, un énorme personnage revêtu d'une +brillante armure écailleuse. C'était le munitionnaire, portant sur ses +épaules la fameuse tortue, l'un et l'autre accompagnés et protégés par +un soldat hollandais. + +--Marchez rapidement, leur criai-je de toutes mes forces, car les +minutes sont précieuses. + +Eh bien, malgré l'extrême danger de ma position, je ne pouvais +m'empêcher de rire en considérant l'étrange aspect de Louis. + +Il s'avançait vers moi en chancelant sous le poids de son fardeau, et il +était difficile de distinguer dans l'ensemble de Louis les formes d'un +être humain: il ressemblait à un hippopotame. Le soldat hollandais qui +suivait Louis était gonflé dans des proportions ridicules: son surtout +rouge de Guernesey et son ample pantalon hollandais, attachés aux +poignets et aux genoux, étaient remplis d'une masse d'or et de bijoux +qu'il avait découverts après la démolition d'une hutte. Il ressemblait à +un ballot de laine, et se mouvait comme un dogre hollandais +manoeuvrant dans une houle. + +--Jetez tout ce que vous portez, si vous tenez à votre vie! leur +criai-je avant de m'élancer dans la rivière. + +Les natifs approchaient à grands pas de notre arrière-garde, et les +difficultés que nous avions à surmonter pour nous servir de nos armes +encourageaient les Marratti. Sans l'aide des hommes stationnés de +l'autre côté de la rivière, nous n'aurions pas eu la possibilité +d'échapper à la mort. Leur feu mettait entre les vaincus et nous une +légère distance. Nous étions donc obligés non de nous éloigner, mais +bien de fuir en grande hâte. + +Tout d'un coup j'entendis quelque chose se débattre dans l'eau, et un +cri sauvage de triomphe fut jeté par les natifs. Je regardai vivement +autour de moi, le soldat hollandais venait de disparaître, trop chargé +par son trésor. Le malheureux avait glissé sur le gué et il coulait à +fond. Malgré ses efforts, il lui fut impossible de se débarrasser du +poids écrasant qui l'entraînait dans les profondeurs de l'eau. Ce +malheur m'affecta, et cependant je n'y pouvais apporter aucun secours. +Mon attention fut bientôt distraite par le munitionnaire qui venait +également de tomber dans l'eau. + +Je courus en arrière, et je tendis ma lance à Louis, qui s'y cramponna +avec force. Ce mouvement fit tomber l'énorme tortue, qui profita de ce +répit de liberté pour ouvrir ses lourdes nageoires et regagner en +triomphe son élément naturel. + +Quand Louis se fut redressé, il s'écria avec une expression de +physionomie lamentable: + +--Mais où est ma tortue? Ah! ne faites pas attention à moi, capitaine, +sauvez la tortue! + +--La tortue! m'écriai-je, que la tortue soit maudite! je voudrais +qu'elle fût dans votre gorge! + +--Ah! et moi aussi, capitaine, c'est tout ce que je désire. Ah! ma +tortue, ma tortue, où est ma tortue? + +Au moment où le désespéré Louis vociférait cette demande, la tortue +s'éleva à la surface de l'eau et nagea vers Louis, comme si elle eût +voulu se moquer de son ennemi. Dès que le munitionnaire vit la brillante +carapace du crustacé reluire au soleil, il tendit les bras, fit le geste +de se précipiter au-devant d'elle, en criant d'une voix suppliante: + +--La voilà, elle revient, elle approche. Oh! sauvez-la, capitaine! +sauvez-la! + +N'entendant qu'à moitié les prières de Louis, je crus qu'il me parlait +du soldat. + +--Où? m'écriai-je en mettant dans ma question autant d'empressement +qu'il avait mis d'instance dans sa prière. + +--Ici, me dit-il en me désignant la tortue. Oh! capitaine, je ne vous ai +pas encore dit comme elle est belle et vigoureuse; je lui ai coupé la +gorge il y a deux heures, mais elle ne mourra pas avant le soir: elles +ne meurent jamais de suite. Mais si nous la laissons fuir, elle sera +perdue, perdue! Vous ne le voudriez pas, j'en suis certain, capitaine. + +J'ordonnai à un de mes hommes de s'emparer de Louis; la force l'entraîna +au milieu de nous, mais le pauvre munitionnaire marchait aussi +obliquement qu'un crabe, les yeux fixés sur la bien-aimée tortue. + +Arrivés de l'autre côté du rivage, nous nous empressâmes de regagner nos +bateaux; quatre de nos marins furent légèrement blessés pendant cette +retraite, mais je n'eus que ce malheur à déplorer, en y joignant +toutefois la perte du soldat hollandais et celle de la magnifique +tortue. + + + + +XLIII + + +Partout où le terrain présentait des irrégularités, partout où se +trouvait un abri de rochers ou d'arbrisseaux, nous trouvions des +Marratti; ils se formaient autour de nous par groupes ou disséminés en +espèce de cercle. En conséquence, nous nous retirâmes tout près de la +mer, et nous courûmes le long du bord. + +Nous avions encore un passage très-dangereux à traverser: c'était celui +qui se trouvait sous la rude proximité des rochers, dont les pointes +inégales s'avançaient vers la mer, à un demi-mille de laquelle nos +bateaux étaient stationnés. Les natifs s'étaient rangés en file le long +des sommets, et un feu très-vif était déjà commencé. Dans le premier +moment, je fus surpris que de Ruyter m'eût abandonné seul au hasard +d'une lutte aussi dangereuse, et en réfléchissant sur le meilleur parti +que j'avais à prendre, je vis sur l'extrême pointe d'un rocher son +drapeau en queue-d'aronde. Il veillait sur nous. + +Je fis courir mes hommes, et nous fûmes bientôt appelés par nos +camarades, qui, ayant vu que ce poste était occupé par l'ennemi, +l'avaient chassé sur les rochers et avaient ainsi préparé notre passage. + +Malgré le ferme appui de cet utile secours, chaque pouce du terrain nous +fut disputé, et six de mes hommes y trouvèrent la mort; car, protégés +par les rochers et se couchant par terre, les natifs, armés de leurs +longs mousquets, avaient sur nous le grand avantage d'être presque +invisibles. + +Les bateaux s'approchèrent, et les soldats français furent rangés sur le +rivage. Quoique n'osant pas tout à fait s'approcher de nous, les natifs +continuèrent le feu; nous nous embarquâmes au milieu des cris farouches +des sauvages, et dès que nous eûmes quitté la terre, ils vinrent comme +une innombrable multitude de corneilles faire autour de nous un fracas +et un tapage épouvantables. Quelques-uns même nous suivirent dans +l'eau, et leurs flèches, leurs pierres, leurs balles tombèrent sur le +grab comme une pluie d'orage. + +Une joie universelle régna à bord dès que nous fûmes tous rentrés à peu +près sains et saufs sur le vaisseau, et à la nuit tombante nous +dirigeâmes notre course vers l'île Bourbon. + +En calculant nos pertes personnelles ainsi que celles de la corvette, +nous nous aperçûmes qu'il nous manquait quatorze hommes; mais nous en +avions vingt-huit assez grièvement blessés. J'inscrivis ces +particularités sur le journal de mer de de Ruyter, et je lui dis: + +--Il me semble qu'en considérant et les dangers que nous avons eu à +courir et le nombre de nos adversaires, nos pertes n'ont pas été +grandes. + +--Si, elles ont été très-grandes, dit Louis, qui venait de descendre +l'escalier; vous n'en reverrez jamais une si belle. J'aurais voulu que +tous les hommes, oui, tous, eussent été perdus plutôt qu'elle. Vous +aussi, n'est-ce pas? + +--Je ne vous comprends pas, Louis. Que voulez-vous dire? + +--Ce que je veux dire? s'écria Louis; je veux dire que je déplore la +perte, l'irréparable perte de la tortue. Vous l'avez vue, capitaine, et +vous auriez pu la sauver! Ne le pouviez-vous pas? Mais M. Aston et vous, +vous ne pensez à rien, car une petite fille, ce n'est rien, ma tortue +valait toutes les filles du monde, n'est-ce pas vrai? ajouta Louis en +tournant sur lui-même comme il le faisait à chaque interrogation, et en +avançant ses narines dilatées jusque sur le visage de ses +interlocuteurs. + +--Cet homme, dit de Ruyter, est un Hindou; il croit que le monde est +soutenu sur le dos d'une énorme tortue. + +--Et je ne serais pas étonné, ajoutai-je, s'il faisait un voyage au pôle +nord, non pas dans l'intérêt de la navigation, mais pour se livrer à la +recherche des crustacés. Quel luxe et à la fois quel bonheur pour vous, +Louis, si vous pouviez prendre un bain dans une mer de gras-vert! +(graisse de tortue.) Ne serait-il pas? ajoutai-je en imitant sa forme de +dialogue interrogative et incompréhensible. + +--Oui, me répondit-il, mais dans le pôle nord, au lieu de tortues, il y +a des _wabrusses_, des ours blancs et des baleines. + +Van Scolpvelt apparut tenant quelques esquilles dans une main et une +scie dans l'autre. + +--Voyez, nous dit-il, j'ai trépané un crâne, et tout ce que je vous ai +dit est vrai; tâtez les bords de l'os, ils sont aussi unis que l'ivoire, +et ils ont un lustre qui est tout à fait beau. J'ai extrait une balle, +et le _cerebrum_ n'est point blessé, car le poids d'un cheveu n'est pas +même tombé dessus. + +Van Scolpvelt allait dire qu'il avait opéré avec une adresse si +remarquable, que le patient, n'ayant point souffert, se portait +admirablement bien, lorsqu'on vint lui dire que le malade était mort. + +--Voilà un affreux mensonge! s'écria le docteur en se précipitant sur +l'échelle derrière le messager, qui courait devant Scolpvelt tout +effrayé de la scie. + +À la descente de l'escalier, l'instrument chatouilla le dos du garçon, +et ce contact le fit bondir jusqu'au bas aussi lestement qu'une balle +lancée par une main ferme. + +Quelques heures après cet incident, et sous la surveillance de Louis, un +festin, qui pouvait très-bien être nommé un festin de tortue, fut servi +sur la table. + +Une énorme soupière, sur la surface de laquelle une flotte de canots +aurait pu se livrer bataille, fut placée en face de moi par le +munitionnaire lui-même, qui nous dit en essuyant son front couvert de +sueur: + +--Goûtez cela, et vous vivrez un siècle. En vérité, l'odeur seule est un +régal, aussi bien pour un prolétaire que pour un empereur. Je n'ai +jamais respiré une odeur aussi délicieuse, _avez-vous?_ + +Après la soupe, la chair de tortue fut servie sous toutes les formes: +une partie bouillie ou rôtie, une autre hachée et roulée en boules. +Quand ce premier service eut été enlevé, Louis le Grand nous dit, sans +s'apercevoir du dégoût que nous éprouvions pour la chair de tortue: + +--Maintenant, voici deux plats que j'ai inventés moi-même, et personne +n'en a le secret, quoique des bourgeois et des ambassadeurs étrangers +m'aient été envoyés pour le découvrir, pour me l'acheter avec le prix de +la rançon d'un roi; mais je n'ai voulu ni vendre ni donner mon secret, +parce que ce secret me rend plus puissant que les rois du monde, qui, +avec toute leur puissance, ne peuvent pas acheter la science d'un homme. +Non, je ne l'ai pas voulu, ajouta Louis en clignant les yeux d'un air +content de lui. J'aurais refusé un royaume! Voudriez-vous?... La seule +chose que je vous dirai, et je n'en ai jamais dit autant à personne, +c'est que les oeufs mous, la tête, le coeur et les entrailles sont +tous là! Mais il y a aussi bien d'autres différents ingrédients, et je +ne veux pas, je ne dois pas en parler. + +Louis jeta les yeux sur mon assiette, et, y voyant le gras-vert que +j'avais laissé, il me demanda d'un ton surpris:--Pourquoi ne l'avez-vous +pas mangé? + +--Je ne puis pas, mon cher Louis, je ne l'aime pas. + +--Vous ne l'aimez pas? vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Comment! mais +moi, moi qui vous parle, si j'étais mourant, si je n'avais que la force +d'ouvrir la bouche, ce serait pour demander et avaler cette divine +nourriture. Et vous ne l'aimez pas? Alors, capitaine, vous n'êtes pas un +chrétien. Est-il? Mais c'est impossible, je ne le crois pas; le +croyez-vous? + +Je tendis mon assiette à Louis, qui avala le gras-vert, et qui sortit en +faisant un geste mêlé de plaisir et d'indignation. + + + + +XLIV + + +Madagascar est une des plus grandes, des plus belles et des plus +fertiles des îles du monde; elle a presque neuf cents milles de longueur +sur trois cent cinquante de largeur. Une magnifique chaîne de montagnes +traverse tout le pays, et de grandes et navigables rivières y prennent +leur source. L'intérieur de cette île n'est pas plus connu que ses +habitants; mais les parties de la côte que j'ai longuement visitées +donnent d'abondantes preuves que la nature y a prodigué d'une main +généreuse ses plus précieuses richesses. Rien ne manque à cette terre +productive, rien, excepté la science et la civilisation, qui sont +indispensables pour arriver à placer cette île sur le premier rang que +tiennent les grands et puissants empires. À l'époque de mes voyages, la +sauvagerie y était si complète, qu'à peine pouvait-on distinguer une +différence de manière entre les hommes et les animaux. + +La soirée était singulièrement belle; la mer calme, limpide comme un +miroir, et notre équipage se reposait des accablantes fatigues de la +journée. De Ruyter était dans sa cabine; et en compagnie d'Aston, qui +était couché sur la poupe élevée du vaisseau, contre laquelle je +m'appuyais, je regardais la terre. Les formes des montagnes devenaient +sombres et indistinctes, le bleu profond et transparent de la mer +disparaissait dans une sombre couleur d'un vert olive subdivisée par une +infinité de barres confuses et brillant faiblement, comme si elles +étaient bordées par une ligne de diamants. Le soleil s'enfonçait dans la +mer, et ses rayons expirants nuançaient le ciel des brillantes couleurs +de la topaze, de la pourpre et de l'émeraude, rayées d'azur, de blanc et +de violet. + +Quand le soleil disparut dans l'eau, tout le firmament fut teint en +cramoisi et laissa l'ouest plus brillant que de l'or fondu. La lumière +argentée de la lune fit disparaître les joyeuses couleurs, qui +s'éteignirent en laissant çà et là sur la nacre du ciel de légères +taches aux nuances délicates et presque indistinctes. La poupe du grab +tourna, et je vis notre compagne la corvette, dont la carène et les +ailes blanches coupaient la ligne de l'horizon. Éclairée par la lune, +elle ressemblait à un esprit de la mer se reposant sur l'immensité de +l'eau. + +Absorbés dans la contemplation des merveilleuses beautés d'une nuit de +l'Orient, nous passâmes la nuit dans un poétique et suave silence. Après +les écrasantes fatigues d'une journée de combat, ce calme surnaturel +avait sur l'esprit une influence plus douce, plus magique et plus +rafraîchissante que celle du sommeil. Quoique endormi, mais cédant à la +force de l'habitude, le timonier criait de temps en temps:--Doucement! +doucement! + +La formule ordinaire de changer le quart avait été négligée, et les +sentinelles qui avaient la garde des prisonniers, ignorant que l'heure +de leur devoir était passée, dormaient à leur poste. Le baume du sommeil +guérissait les blessés, rendait libre les captifs, qui rêvaient +peut-être qu'une chasse bruyante les entraînait dans les montagnes de +leur pays natal; peut-être encore croyaient-ils qu'assis à l'ombre des +cocotiers ils jouaient avec les jeunes barbares leurs fils, et ces +malheureux, dont les rêves étaient si doux, devaient s'éveiller +enchaînés, liés avec des menottes, dans le pire des donjons, le fond de +cale d'un vaisseau, sous la mer, et condamnés à la mort ou à +l'esclavage! + +Le calme enchanteur de la nuit fut troublé tout à coup par un bruit +étrange, mais dont, au premier instant, il me fut impossible de +comprendre les causes. Je prêtai l'oreille, et mon ardente attention me +permit de saisir le murmure confus d'un piétinement assez vif, auquel se +joignit bientôt le râle d'une respiration haletante. + +Aston tressaillit, se leva vivement, et me dit d'un ton ému:--Que se +passe-t-il donc? + +--Je l'ignore, répondis-je, mais nous allons le savoir. + +Aston bondit sur le tillac, et nous avançâmes de quelques pas vers +l'avant. + +Tout d'un coup une ombre noire se dressa devant nous. + +Croyant qu'elle allait essayer de nous barrer le passage, je saisis le +poignard malais qui ne quittait jamais ma ceinture, et j'attendis +l'approche de l'immobile fantôme. + +Mais il ne bougea pas, et fit seulement entendre une sorte de sanglot. + +--Est-ce vous, Torra? demandai-je, en croyant reconnaître la voix d'un +nègre de Madagascar que de Ruyter avait émancipé. + +--Oui, maître. + +--Que voulez-vous, et quelle est la cause du bruit que nous venons +d'entendre à l'avant? + +--Ce bruit est celui qu'a fait Torra en tuant mauvais frère avec ce +grand couteau. + +--Tué! m'écriai-je avec surprise; qui avez-vous tué? + +--Mon frère, mauvais frère Brondoo. + +--Quel frère? vous êtes ivre ou fou, je ne vous connais pas de frère. + +--Torra pas fou, Torra pas ivre, maître. + +Les hommes du bord avaient entendu le bruit de la lutte criminelle que +révélait l'aveu de Torra; ils se levaient tous les uns après les autres +et s'approchaient lentement de nous. + +En voyant les hommes du bord se grouper en silence à quelques pas de +lui, Torra les examina d'un air triste et froid, puis il me dit avec +douceur: + +--Torra parlera à maître quand jour sera venu. + +La vue du couteau rougi par le sang, et que le nègre tenait encore dans +ses mains, irritait ou effrayait les hommes. Torra comprit le sentiment +d'horrible effroi qui était peint sur la physionomie de ses compagnons. +Il secoua la tête, sourit et murmura doucement: + +--Ne craignez pas Torra, Torra ne fait pas de mal; il a seulement tué +mauvais frère. Arme fait peur à vous? eh bien, voilà l'arme!--Et il +lança son couteau dans la mer.--Maître, continua l'esclave en se +tournant vers moi, vous bon, vous aimer pauvre nègre! vous ne pas +laisser marins tuer Torra pendant que le ciel tout noir ne montre point +les faces; mais demain vous devoir écouter Torra, parce que Torra dira +vrai; il ne désire pas vivre; vous tuerez lui, et il ira rejoindre son +frère dans le bon pays. Au bon pays, il n'y a point d'esclaves, point de +mauvais hommes blancs pour acheter pauvre noir! pour enchaîner pauvre +noir! + +Je crus le malheureux fou, et je donnai l'ordre à mes gens de le charger +de fers sans lui faire de mal. Ne comprenant pas le mouvement que les +hommes firent vers lui, Torra répéta d'une voix troublée: + +--Il ne faut pas tuer Torra la nuit, il faut attendre le matin, le jour, +le soleil; Torra dira tout. + +Je n'écoutai plus les supplications inutiles du nègre, dont je ne +connaissais pas encore le crime réel, et je me rendis à l'avant, suivi +d'Aston. Un de nos hommes nous avait devancés, car à mon approche, il +souleva un vêtement de coton blanc tout taché de sang, et me dit: + +--Le voici! + +Quelques Arabes qui s'étaient joints à nous reculèrent épouvantés en +criant:--Allah! Allah! + +Les rayons de la lune, dégagée d'un voile de nuages, tombèrent sur le +cadavre d'un homme noir et nu: la couverture blanche qui le couvrait à +demi nous laissa voir sa tête horriblement défigurée par une affreuse +balafre et presque entièrement séparée du corps. + +J'interrogeai tous mes hommes, afin de pouvoir donner un nom à ce +cadavre; mais l'ignorance de l'équipage était aussi complète que la +mienne: personne ne connaissait la victime. Après un long examen des +traits, je finis par découvrir que cet homme était un des prisonniers +marratti. La mort bien constatée et tout secours se trouvant inutile, je +donnai l'ordre que, placé sur un treillis, le cadavre fût porté à +l'arrière du vaisseau, sous la garde d'une sentinelle qui veillerait +également sur l'assassin. + +Cet horrible spectacle semblait avoir banni le sommeil; les hommes se +réunissaient, parlaient à voix basse, tout émus et tressaillant presque +au murmure de leur propre parole. Une réelle épouvante se communiqua à +tout l'équipage, et ces mêmes hommes, dont les mains et les vêtements +étaient encore humides et souillés du sang d'un terrible combat, ces +mêmes hommes, qui avaient assailli quelques heures auparavant une ville +entourée de murailles et défendue par des pirates intrépides, +frémissaient d'horreur devant la preuve d'un crime commis dans l'ombre. +Quelques-uns se groupèrent silencieusement autour de Torra, qui était +assis sur ses talons, la tête dans ses mains. + +Aston et de Ruyter conféraient ensemble. J'étais seul à veiller sur le +pont. En sentant une légère brise s'élever de la terre, j'appelai toutes +les mains aux voiles; l'équipage, qui était plongé dans une sorte de +torpeur, tressaillit au son de ma voix. J'allais donner l'ordre de +raccourcir les voiles, de carguer le perroquet, lorsque de Ruyter vint à +moi et me dit: + +--Pourquoi toutes les mains? Je ne vois aucune apparence de tempête. + +--Ni moi non plus, répliquai-je; mais une panique dangereuse règne à +bord, attriste les hommes, il faut que je tâche de les distraire par une +grave occupation; ils sont sous la puissance d'un mauvais charme, et si +une rafale survenait, nous perdrions nos mâts avant qu'ils eussent la +conscience du danger. + +--Vous avez eu une très-bonne pensée, mon garçon. + +Les marins obéirent à mes ordres, et leur préoccupation intérieure +était si grande, qu'ils ne s'apercevaient pas de l'inaltérable +tranquillité de la mer. Dans un tout autre moment, je me serais +certainement attiré une averse de malédictions et de blasphèmes. + +Mes ordres remplis, je laissai la garde du pont à de Ruyter, et en dépit +de ce qui venait d'arriver, l'excès de la fatigue me fit tomber mourant +de sommeil sur l'oreiller de mon lit. + + + + +XLV + + +Dans un corps jeune, bien constitué, plein de santé et de vigueur, un +coeur généreux cherche naturellement asile; car pour s'épanouir, se +développer, il faut qu'il ait une large place, il faut que ses +impulsions ardentes puissent se répandre sans obstacle. Dans ce corps +privilégié par la nature, l'âme ou l'esprit qui nous gouverne est +fortement engendré: sa naissance et sa vitalité sont puissantes. + +En revanche, quand l'âme est emprisonnée dans une poitrine étroite, sous +le fardeau des humeurs sombres et tristes, quand elle manque d'air et +d'espace, sa flamme vacille obscurément dans la lampe de la vie, jusqu'à +ce qu'elle soit entièrement éteinte. + +Le philanthrope Owen de Lanark et la sage et pieuse Hannah More disent +que la différence des constitutions fait la différence du caractère des +hommes, et que la nature nous a envoyés dans le monde également disposés +pour faire le bien et pour faire le mal. + +Shakspeare et Bacon pensaient autrement, et ils sont aussi profonds et +aussi savants que les autres sont ignorants et superficiels. + +Bacon dit: «Les gens difformes sont généralement méchants de caractère; +la nature leur ayant fait du mal, ils en font autant par instinct que +par vengeance: ils naissent donc exclusivement méchants, et n'apportent +point avec eux cette part de bonté qu'on croit commune à tous les +hommes.» + +Le double souvenir d'Aston et de de Ruyter m'éloigne de mon sujet; pour +eux, la nature avait été prodigue de ses dons en leur accordant +non-seulement la beauté du visage, la grâce des formes, mais encore la +vigueur d'une âme fortement trempée à la puissance magnétique, car eux +seuls m'ont révélé, en me l'inspirant, cette vive amitié qui unit les +hommes les uns aux autres plus saintement, plus tendrement surtout +qu'ils ne le sont par les liens du sang. Avant d'avoir connu ces deux +nobles coeurs, j'avais pensé que le monde était peuplé de démons et +que j'étais emprisonné dans un enfer. + +Avec quel plaisir je puise dans les souvenirs des jours passés auprès de +mes amis! Avec quelle joie je leur paye ici le tribut de mon affection +et de ma reconnaissance, faible prix pour tout le bonheur que m'a fait +connaître leur vive et sérieuse tendresse! Ma vie auprès d'eux a été un +enchantement; sous leur regard brillant d'amitié, le monde me paraissait +un jardin plein de fruits et de fleurs. À cette époque, je n'eusse pas +échangé mon existence contre les délices du paradis, tels qu'ils sont +dépeints par les enthousiastes. Cependant je menais une vie de fatigues +et de dangers presque sans exemple; une vie partagée entre les combats, +la douleur des blessures, les tourments de la faim et ceux plus ardents +encore de la soif. J'ai si douloureusement connu ce dernier supplice, +que plus d'une fois il m'est arrivé de vouloir donner mon sang et mes +deux mains pleines d'or pour quelques gouttes d'eau. + +L'abondance est venue, mes souffrances sont oubliées, et, si je m'en +souviens, c'est seulement pour en faire la narration ou donner plus de +saveur aux mets exquis que l'habitude rend communs et inappréciés. J'ai +souvent dormi ma tête sur une boîte à balles, et le fer me paraissait +alors plus doux que le duvet, couvert d'un canevas goudronné pour me +protéger contre la violence de la pluie, contre la glaciale étreinte de +l'écume dans laquelle j'étais presque submergé, profondément endormi +dans ce qu'on pourrait bien appeler un cercueil de mer, près d'un rivage +dangereux, parmi les éclairs et le tonnerre, dans une tempête dont la +violence aurait déraciné un cèdre aussi facilement qu'un homme déracine +une tige de blé. + +Eh bien! ce sommeil de repos, si près de l'éternel sommeil, était aussi +calme, aussi doux, aussi profond que celui d'un enfant fatigué. Si, +soutenu par l'affection, il m'a été possible de supporter ces fatigues +sans en souffrir, sans m'en plaindre, quelle conduite odieuse et +dénaturée faut-il que mes parents aient tenue vis-à-vis de moi, pour +arriver à me dégoûter de la vie dans l'âge le plus tendre, pour me faire +concevoir et méditer sérieusement ma propre destruction! Non-seulement +je l'ai méditée, mais à l'âge de quatorze ans je me suis vu sur le point +de mettre à exécution cet effroyable projet. + +Je ne m'éveillai qu'à midi, et la première personne sur laquelle tomba +mon regard fut l'aide du docteur, qui tenait d'une main une bouteille +d'huile camphrée, avec laquelle je devais frotter mes blessures, et de +l'autre une potion calmante, dont, suivant l'ordonnance de Van +Scolpvelt, il était nécessaire que j'abreuvasse mon estomac. + +Je me levai et, suivi du garçon, dont je repoussais les offres, j'entrai +dans la cabine où se trouvait Louis aux heures de repas. + +Le munitionnaire, qui donnait au cuisinier l'ordre de préparer un second +festin de tortue, s'interrompit brusquement, et se tournant vers le +garçon, il lui dit, avec un inimitable accent de mépris dans le geste et +dans la voix: + +--À quoi le camphre est-il bon, je vous prie, si ce n'est à bourrer les +narines et la bouche d'un Arabe mort? J'en déteste l'odeur; la +détestez-vous? Le docteur vous croit-il de la race des scorpions et des +centipèdes, qu'il veut vous nourrir de poison? Le croyez-vous? Le +capitaine a besoin de remplir son estomac, et nullement d'avaler des +potions et de masser ses jambes. La soupe est prête, et je garantis que +son bienfaisant bouillon, après avoir visité l'estomac, descendra +jusqu'aux ongles des pieds, et même qu'il circulera autour des cors, +dont il amortira les élancements douloureux, si toutefois le capitaine a +des cors. Avez-vous? Ma soupe est un remède, un remède universel pour +toutes les maladies, n'est-ce pas? + +J'approuvai le raisonnement de Louis, car, aussi affamé que l'est un +oiseau par une forte gelée, je trouvais une immense différence entre une +bonne assiettée de soupe et la nauséabonde potion du docteur. + +Le garçon disparut, et Louis posa sur la table une immense soupière +remplie de potage. + +Quand de Ruyter et Aston vinrent me rejoindre, je leur demandai ce qu'on +avait fait de Torra. + +--Il est toujours assis sur ses talons, la tête dans ses mains, répondit +de Ruyter. + +--Pauvre garçon! Avez-vous découvert le mystère que cache son étrange +conduite? car je suis convaincu qu'il doit avoir été excité au crime par +un puissant motif; il m'a toujours paru bon, naïf, doux et tranquille. + +--Vous devinez juste, répondit de Ruyter; mais j'observe depuis +longtemps que les hommes aux extérieurs calmes sont les plus dangereux, +les plus vindicatifs et les plus cruels. S'ils ont une raison de haine, +ils projettent la vengeance et l'accomplissent pendant que les +brailleurs se contentent de paroles. N'avez-vous pas remarqué +l'effroyable rage qu'apportait Torra dans la destruction des Marratti? +Il était couvert de sang comme un peau-rouge. + +--Je me suis aperçu en effet de cette ivresse furieuse, mais je l'ai +attribuée à l'entraînement du combat. J'avoue même que, tout en +comprenant l'exaltation de cette conduite, elle m'a effrayé, car Torra +se jetait avec une sorte de désespoir au centre même de l'ennemi et +n'avait pour arme qu'un immense couteau, le même qui lui a servi pour +tuer son frère. Malgré cette apparente cruauté, je suis certain que le +coeur de Torra est bon, qu'il est d'une nature honnête et brave. +Rappelez-vous, de Ruyter, la preuve de sensibilité et de dévouement +qu'il a donnée l'autre jour en se précipitant dans la mer pendant une +rafale pour sauver la vie à mon oiseau, à mon charmant loriot; oui, je +le répète, Torra est brave, Torra est honnête, car il était presque +continuellement dans cette cabine, où les dollars sont aussi abondants +que les biscuits et les liqueurs; eh bien, il n'a jamais pris ni un +dollar, ni un biscuit, ni même un verre de vin; n'est-ce pas, Louis? +demandai-je au munitionnaire, qui écoutait bouche béante, n'est-ce pas +que Torra est un brave garçon? + +--Oui, capitaine, oui, je suis sûr de la loyauté de ce pauvre nègre; +j'en suis si sûr, que je n'hésiterais pas à lui confier ma fortune si +j'avais une fortune. Écoutez-en une preuve, une preuve évidente, non de +ma confiance, mais de son honnêteté, quoique ce soit ma confiance qui +l'ait fait ressortir: Auprès de Ceylan, je ramassai un jour une petite +tortue, que vous preniez tous pour un morceau de bois, mais je savais +bien que c'était une tortue; je verrais une tortue à vingt milles de +nous, quand bien même elle ne montrerait au-dessus de l'eau que la +rondeur de sa carapace. Quand les tortues dorment, elles aiment à sentir +la chaleur du soleil: vous aussi, n'est-ce pas? + +Eh bien! rappelez-vous que je pris la tortue tout doucement, sans +l'éveiller, comme on prend dans un berceau un petit enfant endormi. Au +moment où je glissais mon couteau dessous sa carapace, elle sortit sa +jolie petite tête et me regarda d'un air de reproche; mais elle n'eut +pas le temps de m'attendrir, car je la mis aussitôt dans le pot, qui +était sur le feu. Ah! oui, l'homme noir est honnête et brave, car il +assomma un des hommes, qui voulait mettre sa cuiller dans ma soupe. Eh +bien! messieurs, je laissai Torra seul auprès de ma tortue; il en +respecta la cuisson et ne mit même pas son doigt dans le pot pour le +lécher avec gourmandise. + +Ah! je le dis et je le dirai toujours, ce nègre est le plus honnête +homme du monde; tout autre que lui aurait goûté ma soupe; _n'auriez-vous +pas?_ Un homme noir, un homme si différent d'un chrétien et qui ne vole +pas une cuillerée de soupe, c'est un homme remarquable. J'aime Torra +rien que pour sa discrétion; et vous? + +--Allons, bavard, dit de Ruyter, faites passer les longs bouchons et +débarrassez le pont. + +Le vin mis sur la table, Louis se retira dans l'office, et nous +l'entendîmes manger comme un glouton un cormoran, son mets favori. + +--Le vaisseau serait en feu, dit Aston, que Louis ne bougerait pas de +son amarrage; il s'y tient ferme. + +--Maintenant, de Ruyter, dis-je en me tournant vers mon ami, +racontez-nous ce que vous savez sur les causes qui ont conduit Torra au +crime. + +--Volontiers, mais il faut d'abord que je vous raconte l'histoire de sa +vie. + + + + +XLVI + + +--Il y a dix mois, en touchant à l'île Rodrigues pour y prendre du bois +et de l'eau, il me prit fantaisie d'aller chasser dans les jungles; je +découvris dans une crevasse de rocher un homme nu, sauvage et affamé. Ce +malheureux était Torra. + +--Comment! s'écria Louis, qui ne se leva pas de son siége, mais qui +avança son énorme tête en dehors de la porte de l'office; comment! +répéta-t-il, affamé! S'il a encore faim, je lui donnerai de cette +tortue, je ne puis pas tout manger, et il y en a en abondance sur le +vaisseau; j'aime Torra, moi, parce que c'est un honnête homme. + +La sueur qui coulait du front de Louis, la graisse de tortue qui +suintait de sa bouche, ses yeux brillants de satisfaction sensuelle, +nous firent éclater de rire. Il retira sa tête en grommelant un +interrogatif _croyez-vous?_ + +--Mon arme ne permettait pas à l'esclave de fuir, reprit de Ruyter, je +lui fis signe d'approcher de moi, et je l'interrogeai. + +Avec une peine et une attention inouïes, je parvins à comprendre qu'il +avait fui les tortures que lui faisait subir un inspecteur hollandais, +son maître; il me dit encore qu'il avait été employé avec d'autres +esclaves, dans le nord de l'île Rodrigues, à saler du poisson et à +attraper des tortues pour les expédier à l'île de France. + +Torra s'était évadé au moment où ses compagnons et lui allaient partir +pour Macao, avant que le sud-ouest mousson fût passé, et depuis cette +époque, qui datait de plusieurs semaines, il avait vécu dans les bois, +se nourrissant d'oeufs, de poissons et de fruits. Bien que ce +lamentable récit me parût une vieille histoire, l'histoire de tous les +nègres marrons, je pris ce pauvre diable en pitié et je l'emmenai sur le +grab. Depuis cette époque, il s'est parfaitement comporté. + +Lorsque Louis fut rassasié, il vint nous engager à prendre un verre de +skedam. + +--Il est très-urgent de m'obéir, ajouta Louis; l'absorption de cette +liqueur apaisera la tortue que vous avez mangée, car, quoique vous +l'ayez dans l'estomac, elle ne mourra pas avant le coucher du soleil, +n'ayant été tuée qu'au matin. Une tortue devrait toujours avoir la gorge +coupée le soir, alors elle mourrait tout de suite. Torra sait cela, mais +les autres hommes du bord sont des imbéciles qui ne savent absolument +rien; savent-ils quelque chose? Allons, buvez cette petite goutte, elle +tournera la tortue, qui restera tranquille jusqu'au soir, et passé le +soir, vous n'entendrez plus parler d'elle. Le vin français n'est bon que +pour faire digérer la soupe de tortue, et encore est-il bien inférieur +au madère. + +Comme Louis ne pouvait arriver à nous persuader que le gin était +meilleur que le vin de Bordeaux, il essaya de se consoler de cet échec +en remplissant de la liqueur dédaignée une tasse de coco qu'il nommait +un dé de voilier, et, ouvrant sa large bouche, il vida la tasse d'un +trait. + +De Ruyter reprit le récit de l'histoire de Torra. + +--Hier au soir, après votre départ, je questionnai le nègre, et il me +raconta sa vie; je vais, autant que ma mémoire pourra me le permettre, +vous traduire ses propres paroles. + +--Soyez consciencieux, mon cher de Ruyter, dis-je en riant, et ne faites +pas le récit que nous attendons avec votre brièveté habituelle. Vous +êtes un impitoyable rogneur des histoires des autres, et je désire +connaître toutes les particularités de l'existence de Torra; car, pour +me servir de l'expression de Louis, je dirai simplement je l'aime, et je +serais très-fâché de m'apercevoir qu'en le jugeant bon et brave, j'ai +commis une grande erreur. + +--Je serai plus honnête, mon cher Trelawnay, que ne le sont la plupart +des narrateurs; car, si je ne raconte pas l'histoire littérairement, +vous aurez du moins la matière pure, sans aucune digression morale, +soit comme épisode, préface, notes, choses qu'un sot se permet d'ajouter +au récit de l'auteur en croyant que plusieurs sots les liront. + +«Je suis né, m'a dit Torra, dans un village habité par des pêcheurs; ce +village est situé au nord-est de Madagascar, dans la baie d'Antongil. +Mon père était pauvre; il prit une femme, et eut d'elle un garçon chétif +et qui ne valait pas grand'chose.» Sa mère ne voulait pas le laisser +travailler, et désirait avoir un autre enfant; mais c'était chose +impossible, car elle vieillissait, et sa vieillesse la rendait méchante, +ou, pour mieux dire, d'une détestable maussaderie. + +Ainsi vous voyez que les mêmes femmes florissent en Europe et à +Madagascar. Quand nous leur faisons la cour, elles nous donnent leur +main couverte de faveurs, et, la trouvant douce comme le velours, nous +les épousons. Le noeud conjugal formé, les mains deviennent griffes, +la douce voix se change en sifflement furieux. + +Aston et moi nous nous mîmes à rire. De Ruyter oubliait vite +l'engagement qu'il avait pris de faire d'une manière concise et +dépourvue de toute réflexion le récit de l'histoire de Torra. + +De Ruyter comprit la cause de notre gaieté, car il reprit vivement: + +--Par le ciel, mes amis, ceci est une traduction littérale ou pour mieux +dire l'imitation d'une comparaison faite par Torra. Écoutez donc ses +propres paroles: «Dans sa jeunesse, une femme ressemble à une tortue +verte; sa coquille est douce et souple; mais, dans sa vieillesse, elle +est plus dure que du bois de fer. Mon père voulut calmer l'irritation de +sa femme, sa peine fut perdue; alors, en homme prudent, il acheta une +autre femme et eut d'elle trois beaux enfants. + +»La première épouse fut froissée, et elle ne permit pas à son mari +d'introduire cette seconde femme dans la maison. Mon père ne discuta +pas, il traversa la rivière et se bâtit une autre hutte. Là, il eut du +bonheur; il fit de bonnes pêches et en vendit le produit aux blancs. +Séparé de sa vieille femme, dont le fils était assez grand pour +travailler, mon père leur donna un canot, un filet de pêche et une +lance. Mais, aussi paresseux l'un que l'autre, la mère et le fils +devinrent très-pauvres. + +»Je grandis et je fus un bon pêcheur, mon père m'aimait. Quelquefois je +partageais avec mon père le poisson que j'avais pris, et lorsque ma +journée avait été mauvaise, ne voulant pas qu'il en souffrît, je lui +donnais des courses (petite coquille, argent des Indiens sauvages). +Ayant appris que la place occupée par mon père était bonne, les blancs +de l'île de France vinrent s'y établir. D'abord ils parlèrent doucement +à mon père, qui ne voulut pas les écouter. Quand ils virent cela, ils se +fâchèrent et bâtirent une place forte dans le champ où mon père +cultivait son pain. Mon père n'était pas content; voyant son irritation, +les blancs le tuèrent et prirent ma mère et mes soeurs pour en faire +des esclaves. + +»Je me sauvai dans les montagnes et je me rendis à Nassi-Ibrahim. Là +existe un très-brave peuple; il vole sur l'eau, c'est vrai, mais il ne +fait point d'esclaves. Quand je leur dis que les blancs étaient venus +tuer mon vieux père, ils dirent qu'ils étaient contents, parce que le +vieillard avait eu tort d'établir un commerce avec les blancs; mais +quand je terminai mon récit en ajoutant que ma mère et mes soeurs +étaient devenues les esclaves des blancs, ils s'écrièrent: + +»--Ceci est mal, et nous allons tenir conseil. + +»Ils me dirent: + +»--Nous voudrions parler aux hommes blancs. + +»Un vieillard, qui était un ami de mon père, dit: + +»--Non, il ne faut pas parler aux blancs: leurs paroles sont blanches +comme le matin, mais leurs actions sont noires comme la nuit; il est +inutile de les entendre: il faut les tuer, voilà tout. + +»Après un long entretien, l'assemblée se rendit aux conseils du sage +vieillard. On arma de grands canots de guerre, et pendant la nuit cette +petite armée traversa l'eau pour aller surprendre et attaquer les +blancs. Il n'y avait pas de lune, pas d'étoiles, et la nuit était +sombre. + +»--J'aime la nuit sombre, dit le sage vieillard, parce que les blancs +ont peur de l'obscurité, parce qu'ils n'aiment à se battre que sous les +rayons du soleil. L'homme noir est un hibou qui voit pendant la nuit; +mais eux, ils sont semblables aux coqs d'Inde sauvages, qui ne voient +rien; leurs tonnerres ne frappent pas. + +»Les hommes blancs étaient en réjouissance; car c'était le grand jour de +leur bon esprit, et ils étaient tous ivres dans la maison des pauvres +noirs. Quand nous ne les entendîmes plus chanter, nous descendîmes la +montagne. Ils dormaient autour des débris d'un festin; nous les tuâmes +tous. + +»Mes amis prirent ce qu'ils trouvèrent, et ils me dirent adieu. + +»Je souffrais de rester dans les lieux où était mort mon père. Je pris +ma mère et mes soeurs avec moi, et nous allâmes de l'autre côté de +l'eau, dans la première maison de mon père. + +»Mon frère aîné parut très-chagrin de la mort de mon père, et nous fûmes +bientôt de très-bons amis. Je travaillais pour tous, mais je travaillais +seul; car mon frère s'absentait souvent, et il ne disait pas où il +allait. + +»Quatre lunes après la destruction des blancs qui avaient tué mon père, +je me rendis à Nassi-Ibrahim pour voir le vieillard, car il était bon, +et son âge commandait le respect. Quand je rentrai à la maison, je n'y +trouvai personne, et cependant l'heure du repos était venue. Enfin, +après de grandes recherches, je découvris mon frère couché dans le champ +et presque mort de douleur.--Les Marratti, me dit-il d'une voix +frémissante, sont venus; ils ont pris ta mère et mes soeurs, et comme +la vieille mère les suppliait d'avoir pitié, et comme elle ne valait pas +grand'chose, ils l'ont tuée. Maintenant, continua mon frère avec une +poignante expression de souffrance répandue sur tous ses traits, faisons +du feu pour brûler le corps de cette pauvre femme. + +»Nous le fîmes en pleurant. + +»--Les larmes ne sont pas utiles, me dit mon frère, elles ne feront +point revenir les femmes. + +»--Pourquoi les Marratti ne t'ont-ils pas pris? demandai-je à mon +frère. + +»--Ah! me dit-il, je courais sur la montagne et ils ne m'ont pas vu. + +»--Je vais aller demander conseil au sage vieillard de Nassi-Ibrahim, +dis-je. + +»--Non, Torra; le peuple est pauvre et il ne vend ni n'achète +d'esclaves. Mais les Marratti de Saint-Sébastien sont un très-grand +peuple, et il a beaucoup d'esclaves. Parmi les Marratti il y a des +hommes qui sont bons, allons les trouver; un d'eux est frère de ma mère: +il nous fera rendre ce que nous avons perdu, car il m'aime. Allons-y. + +»Je partis avec mon frère.» + + + + +FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE + + + + +Paris.--Imprimerie de ÉDOUARD BLOT, rue Saint-Louis, 46, au Marais. + + + * * * * * + + +Notes de transcription + +Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées. La graphie +ancienne (complétement, poëte, remercîment, teté, etc.) a été conservée. +Nous croyons également que: + + à la page 14, «prendre» dans la phrase «Je vais prendre ce lâche + oiseau; donne-moi ta ceinture.» devrait se lire «pendre»; + + à la page 43, «Callingevood» dans la phrase «...notre amiral + communiqua avec eux, et reçut des dépêches du général + Callingevood,...» devrait se lire «Collingwood»; + + aux pages 45, 46, 48 et 52, les références à «Gaspart» devraient + se lire «Gosport»; + + à la page 142, «jajaux» dans la phrase «Au milieu de la salle, + quelques filles de Nâch dansaient en agitant les jajaux.» devrait + se lire «joyaux»; + + à la page 197, «revêtit» dans la phrase «...commencèrent à se + mouvoir et à se rencontrer, jusqu'à ce que l'horizon se revêtit + d'un voile d'ombre.» devrait se lire «revête»; + + à la page 239, «mauricauds» dans la phrase «...ensuite il nous + servira sous le nom de porc salé aux mauricauds qui seront assez + forts...» devrait se lire «moricauds». + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 1/3, by +Edward John Trelawney + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 1/3 *** + +***** This file should be named 38400-8.txt or 38400-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/4/0/38400/ + +Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un Cadet de Famille, v. 1/3 + +Author: Edward John Trelawney + +Editor: Alexandre Dumas + +Translator: Victor Perceval + +Release Date: January 11, 2012 [EBook #38400] +[Last updated: April 28, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 1/3 *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + + +<p class="center"><small>COLLECTION MICHEL LÉVY</small></p> +<p class="center"><big>ŒUVRES COMPLÈTES<br /> +<b>D'ALEXANDRE DUMAS</b></big><a id="Page_I"></a></p> +<p class="center smaller">PARIS.—IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS<a id="Page_II"></a></p> + +<h1 class="titre">UN CADET DE FAMILLE<br /> +<span class="tiny">TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL<br /> +PUBLIÉ PAR</span><br /> +<span class="smaller">ALEXANDRE DUMAS</span><br /> +<span class="tiny">—PREMIÈRE SÉRIE—</span></h1> + +<p class="center"><big><b>PARIS</b></big><br /> +<b>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</b><br /> +<small><b>RUE VIVIENNE, 2 BIS</b></small></p> +<p class="center"><small>1860</small><br /> +<small><i>Tous droits réservés</i></small><a id="Page_III"></a></p> +<p class="pagenum"><a id="Page_1">[1]</a></p> + +<p class="p4"><span class="smcap">Mon cher Éditeur</span>,</p> + +<p>Lisez le roman, les mémoires, les aventures, la <i>chose</i> enfin que je +vous envoie, et que je viens de publier dans <i>le Mousquetaire</i>, sous le +titre du <i>Cadet de famille</i>.</p> + +<p>Ce sont les aventures de jeunesse du fameux pirate Trelawnay, ami de +lord Byron.</p> + +<p>Il y avait autrefois un libraire modèle qu'on appelait Dumont. Il fut +alors ce qu'est aujourd'hui Cadot, l'étoile du cabinet littéraire dans +le ciel de la librairie. Ils sont d'ailleurs les deux bouts d'une ligne +d'horizon qui aboutit à moi. Dumont fut mon premier, Cadot sera +probablement mon dernier libraire. J'allai un jour, je ne sais pourquoi, +dans la librairie de Dumont. Il y a bien longtemps de cela, mon cher +Éditeur: il y a quelque chose comme trente ans. Je faisais <i>Henri III</i>.<span class="pagenum"><a id="Page_2">[2]</a></span></p> + +<p>—Lisez donc cela, me dit Dumont en me remettant trois volumes dans la +main, c'est amusant en diable.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela, Dumont?</p> + +<p>—Un livre que je viens de faire traduire.</p> + +<p>Je n'avais pas une énorme confiance dans le goût littéraire de Dumont, +qui venait de refuser d'imprimer mon premier volume, les <i>Nouvelles +contemporaines</i>. J'ouvris donc son livre, je dois le dire, avec une +certaine nonchalance.</p> + +<p>J'y fus pris; je lus le livre de la première à la dernière page.</p> + +<p>D'autres y furent pris comme moi, sans doute, car lorsque, vingt-six ou +vingt-huit ans après, voulant relire ce livre, qui m'avait tant plu +pendant ma jeunesse, j'allais écrire mon enfance: ce que c'est que +d'être vieux! je ne le pus retrouver.</p> + +<p>J'eus alors l'idée de le faire traduire, et de le publier dans <i>le +Mousquetaire</i>. Je m'adressai à un de mes amis, garçon fort habile et que +j'aime beaucoup, nommé Victor Perceval, et je le chargeai de ce travail.</p> + +<p>Ce travail accompli, à ma grande satisfaction, je le publiai dans <i>le +Mousquetaire</i>.</p> + +<p>Publiez-le à votre tour, mon cher Éditeur; mettez-le dans votre +collection, et je vous promets qu'il ne la déparera en aucune façon.</p> + +<p>Tout à vous.<br /> +<span class="smcap">A. Dumas.</span><br /> +20 août 1856.<span class="pagenum"><a id="Page_3">[3]</a></span></p> + + +<hr /> +<h3>UN<br /> +CADET DE FAMILLE</h3> +<hr class="c15"/> + + + +<h2><a id="I"></a>I</h2> + + +<p>Ma naissance est mon premier malheur. Je suis venu au monde dénoncé +comme un vagabond, quoique je fusse le cadet d'une famille fière de son +antiquité. Dans une telle maison, mon inopportune arrivée fut à peu près +accueillie comme celle des jeunes loups, sur la tête desquels le bon roi +Edgard avait mis un prix, à l'époque de l'invasion de ces animaux, qui +infestèrent de leur désolante présence les années de son règne.</p> + +<p>Mon grand-père était général. À sa mort, il ne laissa à l'auteur de mes +jours, son fils unique, qu'un nom sans tache et des protections dans la +carrière qu'il avait parcourue. La nature avait été plus généreuse à +l'égard de mon père, en lui prodiguant toutes les qualités extérieures +qui mènent à la fortune plus promptement encore que le travail, le +courage et la vertu. Il était jeune, beau, spirituel, et avait des<span class="pagenum"><a id="Page_4">[4]</a></span> +manières gracieuses, simples et distinguées. La jeunesse de mon père ne +se signala par aucun fait remarquable; il menait la vie aventureuse et +galante des jeunes gens de l'époque. Le vin, les femmes, la cour et le +camp formaient le théâtre de ses exploits, mais il jouait parfaitement +son rôle.</p> + +<p>À l'âge de vingt-quatre ans, il devint amoureux d'une douce et charmante +jeune fille. Ses pensées prirent alors une nouvelle direction, et en +apportant un peu de régularité dans le désordre de sa vie, elles +calmèrent l'effervescence de son goût effréné pour les plaisirs.</p> + +<p>Mon père découvrit bientôt que la jeune fille partageait son amour (car +il était savant dans l'étude des sentiments du cœur), que le seul +obstacle qui s'opposait à leur union était la fortune. Leurs familles, +non leurs espérances d'avenir, se trouvaient égales: car la jeune fille +était pauvre, et l'ambition de mon père aurait pu, en dirigeant sa +conduite, le faire arriver à une brillante fortune. Mais la jeunesse et +l'amour ne calculent pas, et l'argent, les contrats, les douaires, sont +des mots dont ils n'apprécient nullement la valeur; puis, lorsque ce +sentiment se révèle pour la première fois, il est trop sincère, trop +vif, trop passionné pour être retenu par l'intérêt personnel. Intérêt +sordide, qui, à une certaine époque de la vie, se trouve si bien mélangé +à tous les sentiments, qui les fait naître et mourir à l'aide d'un +chiffre. Des passions nobles et généreuses, animées par le premier +amour, impriment souvent sur le caractère incertain et irrésolu de la +jeunesse une stabilité que le temps ne peut pas tout à fait détruire.<span class="pagenum"><a id="Page_5">[5]</a></span> +Plût au ciel que mon père eût uni sa destinée à celle de cette charmante +femme, car son mérite et sa constance ont résisté aux épreuves du temps +et de ses vicissitudes!</p> + +<p>Pendant que mon père essayait de vaincre les difficultés matérielles qui +s'opposaient à son mariage, il lui fut soudainement ordonné de partir +pour l'Ouest avec son régiment.</p> + +<p>Pensant que leur séparation ne serait que momentanée, les deux jeunes +gens se dirent adieu, comme tous ceux qui se trouvent dans la même +situation, avec des larmes et des serments de fidélité éternelle; et +quoique mon père fût un soldat joyeux et galant, il s'éloigna avec +l'accablement du regret, et fit honneur à ses promesses pendant trois +mois entiers.</p> + +<p>Pour célébrer sa nouvelle dignité, le shérif du comté où mon père était +en garnison donna un bal à ses administrés.</p> + +<p>Mon père y fut invité, ainsi que les premiers officiers de son grade, +car il était capitaine.</p> + +<p>Les honneurs de la soirée étaient faits par la fille du riche gentleman. +Celle-ci était le bonheur, l'idole et l'unique héritière de son père. À +l'ouverture du bal, le shérif engagea sa fille à choisir pour cavalier +l'homme le plus haut placé dans le monde par ses distinctions sociales: +la jeune personne répondit qu'elle n'accorderait cette faveur qu'au plus +charmant, et tendit la main à mon père. Cette flatteuse préférence +enivra l'orgueilleux capitaine, car elle attira sur lui l'attention<span class="pagenum"><a id="Page_6">[6]</a></span> +générale, et le brillant officier fut dès ce moment le sujet de toutes +les causeries. Dès lors une modification complète s'opéra dans les idées +de mon père, et lui fit concevoir des désirs que, sans cet événement, il +n'eût jamais soupçonnés.</p> + +<p>La fille du shérif avait vingt-huit ans, les traits prononcés, la +tournure sans grâce. Ses gestes, ses allures et le son de sa voix +avaient quelque chose de masculin et de peu agréable; mais elle était +riche, et en parant ses imperfections des splendeurs de la fortune, elle +les rendait intéressantes.</p> + +<p>Naturellement, ou par l'exemple du monde, mon père était très-égoïste. +Son ambition, prenant un nouveau point de départ, lui fit abandonner le +chemin de l'amour et considérer la richesse et la beauté comme des dons +semblables. Les constantes attentions de l'héritière, en élevant mon +père au-dessus de ses rivaux, lui donnèrent encore le désir de les +vaincre complétement par l'éclat d'une triomphante victoire, et ceux +dont il avait autrefois envié le sort devinrent alors jaloux de lui.</p> + +<p>Ce dernier succès fut le voile sous lequel disparurent les vivants +souvenirs de sa première affection; car son premier amour passa bientôt +dans son esprit à l'état de folie de jeunesse. L'or devint son unique +idole, car il avait cruellement ressenti les humiliantes souffrances de +la pauvreté. Il prit donc la résolution de sacrifier son cœur au dieu +de la fortune, et n'attendit plus qu'un instant favorable pour dévoiler +son apostasie envers l'amour. Il appelait sa conduite prudence, +sagesse, nécessité, essayant ainsi d'en dissimuler le cruel et froid<span class="pagenum"><a id="Page_7">[7]</a></span> +égoïsme. Ses lettres à l'aimante jeune fille si lâchement trahie +devinrent moins longues, moins expansives, moins tendres; l'intervalle +entre chaque jour de cette correspondance fut d'une interminable +longueur; puis enfin elle cessa tout à fait, et la pauvre enfant fut +entièrement convaincue de son abandon. Elle pleura ses illusions, son +bonheur et sa jeunesse à jamais flétrie par d'inconsolables regrets; car +la malheureuse fille resta fidèle aux serments violés par le trompeur +oublieux.</p> + +<p>Mon père consacra donc tous ses loisirs à sa nouvelle conquête, et finit +par lui donner son nom. Mais pourquoi nous arrêter ainsi sur un +événement si commun dans le monde? N'arrive-t-il pas journellement que +nous jetons loin de nous la vertu et la beauté, pour prendre la laideur +et la richesse, quoique ce soit le diable qui nous les donne?</p> + +<p>Une fois initié aux affaires embrouillées du shérif, mon père découvrit +que la fortune de sa femme était des plus médiocres. Désespéré de s'être +si aveuglément laissé éblouir par les luxueuses apparences d'une fausse +splendeur, il rentra au régiment avec la conscience peu satisfaisante +d'avoir mérité sa punition. Non-seulement par l'excès des exigences de +la dame, mais encore pour continuer la parade de son élévation, il +dépensa en bals et en festins une bonne partie de la dot, et six mois +après mon père quittait l'armée sous le faux prétexte d'une maladie de +poitrine, mais véritablement pour se retirer à la campagne et y végéter, +en attendant mieux, dans les privations d'une tardive et sévère<span class="pagenum"><a id="Page_8">[8]</a></span> +économie.</p> + +<p>Le savant Malthus n'avait pas encore éclairé le monde, et chaque année +mon père enregistrait à contre cœur dans la Bible de la famille la +naissance d'un fardeau vivant. Des dépenses inévitables le fatiguèrent +tellement, qu'il s'attrista et perdit le courage de tâcher d'y pourvoir. +Sur ces malheureuses entrefaites, un legs lui fut laissé, et, en +relevant son affaiblissement moral, cette bonne fortune augmenta, s'il +était possible, son système d'économie et ses désirs d'amasser de +l'argent.</p> + +<p>Cette avare occupation devint alors l'unique emploi de son temps; il y +concentra toutes ses facultés, et fut enfin ce que l'on appelle un homme +prudent. Si un pauvre parent se hasardait à venir demander à mon père +l'appui d'un secours, il lui était refusé au milieu de phrases sonores +qui élevaient au-dessus de toute considération les devoirs qu'il avait à +remplir envers sa femme, et les nécessités sans cesse renaissantes d'un +essaim d'enfants dont le chiffre n'était pas encore arrêté.</p> + +<p>Plus la fortune de mon père prenait d'accroissement, et plus il +s'entourait des apparences de la misère, plus il criait contre le prix +déraisonnable de toutes les denrées. Son avarice, en ne se relâchant +jamais que pour lui-même, mettait dans sa tête des idées absurdes. +D'abord il se persuadait et essayait de persuader aux autres qu'il était +au-dessus de ses moyens de nous envoyer en pension, parce que +l'éducation coûtait bien au delà de sa valeur; il partait de là pour +prouver encore que ses études à Westminster ne lui avaient été ni<span class="pagenum"><a id="Page_9">[9]</a></span> +utiles ni agréables, et n'avaient apporté aucun changement à la +direction de sa vie, puisqu'il n'avait point relu les livres grecs et +latins qu'il avait été forcé d'y apprendre.</p> + +<p>Cependant, disait-il, je ne suis ni plus sot ni plus ignorant qu'un +autre: tout ce que l'on doit savoir, c'est la valeur de l'argent, les +avantages qu'il procure et la nécessité d'en amasser beaucoup; la +science vient quand on en a besoin. Car il croyait peut-être à la +doctrine du talent inné, en trouvant qu'il n'était nécessaire de +s'instruire qu'au moment de faire le choix d'une profession. Comme il me +destinait, ainsi que mon frère, à celle des armes, nos études devaient +se borner à la plus légère superficie de toutes les sciences. Mon père +détestait les superflus onéreux; d'ailleurs il avait observé dans son +régiment que ceux qui étaient instruits étaient les plus niais et les +plus pédants, et que la profondeur de leur érudition ne les avançait pas +d'une ligne dans la carrière militaire.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="II"></a>II</h2> + + +<p>Mon frère James, garçon à peu près de mon âge (nous étions entre neuf et +dix ans), avait un caractère doux, inoffensif, généreux. Il ne se +plaignait jamais de la tristesse de notre vie, mais il en souffrait<span class="pagenum"><a id="Page_10">[10]</a></span> +passivement. Quant à moi, j'étais sans cesse grondé par mon père, car, +en suivant les caprices de mon imagination, je me révoltais violemment +contre le frein qu'il voulait y mettre, et les entraves de sa volonté, +le transport de ses furieuses colères ne servaient qu'à augmenter mon +vif penchant pour l'indiscipline. Entre les mille rigueurs qui bornaient +l'étroit horizon de notre liberté, il en était une que je n'ai jamais pu +admettre: celle de nous promener dans le jardin sans jamais en franchir +les allées.</p> + +<p>Mon frère se soumettait tranquillement à cette règle, tandis que +j'allais chercher une compensation à ce plaisir restreint en maraudant +dans les propriétés voisines, d'où je revenais les mains et les poches +remplies de racines, de fruits et de fleurs. En outre de la monotone +promenade du jardin, nous avions celle plus monotone encore d'une route +peu fréquentée qui longeait la maison, et pendant que le pacifique James +arpentait lentement l'espace fixé, je grimpais sur les collines, et là, +riche de mes frauduleuses récoltes, je passais une grande partie du jour +mangeant, dormant, rêvant, sans être préoccupé une seule minute de +l'accueil qui attendait mon retour.</p> + +<p>À la nuit tombante, j'abandonnais ma solitude aérienne pour les eaux +bleues du lac dans lequel j'appris à nager. Les coups qui célébraient +mes rentrées nocturnes ne changeaient rien à mes projets pour le +lendemain, car je les réalisais avec autant d'insouciance pour leurs +mauvais résultats que j'avais, avec la même perspective, réalisé ceux<span class="pagenum"><a id="Page_11">[11]</a></span> +de la veille. Je détestais les réprimandes, les sermons, les maîtres, +les curés, enfin tous ceux qui se prétendent sages et qui ne sont +qu'ennuyeux.</p> + +<p>Loin d'intimider mes passions et de les contraindre, la cruelle sévérité +de mon père ne faisait qu'en décupler les forces, et je recherchais +toujours et plus avidement que les autres les actions dangereuses à +tenter ou qu'il m'était défendu de faire; car c'était précisément celles +qui s'emparaient avec le plus de force de mon esprit, et j'étais +incapable de résister à cet entraînement qui me poussait à la +désobéissance avec une joie d'esclave emporté par le courant d'une +révolte.</p> + +<p>Si, à la place de ses brutales remontrances, mon père m'eût témoigné un +peu d'affection ou même un semblant d'amitié, je serais resté doux et +gentil, comme je l'étais aux premiers jours de mon enfance. Mais les +privations, les coups, les pénitences aigrirent mon caractère; et ce +sont les seules preuves d'amour paternel dont je puisse me souvenir.</p> + +<p>Mon père possédait depuis fort longtemps un affreux corbeau, pour lequel +il avait, malgré sa sécheresse de cœur, une profonde amitié. Ce +corbeau, qui était vieux, laid, sale, boiteux, passait sa vie à rôder +solitairement dans le jardin, et détestait les enfants, car lorsque nous +apparaissions à la porte il accourait vers nous en jetant des cris de +fureur et nous chassait de son domaine. Bien certainement je ne lui +eusse jamais disputé la possession de ce territoire, s'il n'eût mis +tant de méchanceté à en constater les droits. Mais le sauvage égoïsme<span class="pagenum"><a id="Page_12">[12]</a></span> +de cette odieuse bête, soutenu par mon père, nous la faisait considérer +comme le second tyran du logis.</p> + +<p>Il était hideux à voir; sa démarche chancelante sur des pattes roidies +par les années et aussi dures que l'écorce d'un liége, son regard lourd +et faussement engourdi donnaient à son approche quelque chose +d'effrayant. Mon frère en avait peur: quant à moi, il ne m'inspirait +qu'un invincible dégoût. L'affreuse bête passait la moitié du jour +couchée au soleil, sur la crête d'un mur contre lequel était appuyé un +des pruniers du jardin et le plus productif. La privation de ces prunes +délicieuses, dont le corbeau défendait énergiquement la possession, +augmenta notre haine et nous fit enfin, épuisés de patience, concevoir +le projet de nous en rendre maîtres.</p> + +<p>Avant d'en arriver à de trop vives représailles, nous essayâmes de le +déloger amicalement, d'abord par des offres de fruits, de viandes qu'il +aimait, puis enfin par de douces paroles.</p> + +<p>Mais tout échoua devant l'impassible regard d'un œil flasque et +vitreux. L'entêtement raisonné de la méchante bête, qui semblait deviner +nos désirs, l'impossibilité de satisfaire ces désirs et la rage de nous +voir vaincus nous rendirent tout à fait furieux. Nous eûmes alors +recours aux procédés qu'on employait si souvent envers nous, procédés +sans réplique, qui étaient de rosser d'importance la maligne bête. Mais +nous étions trop faibles pour agir avec efficacité sur sa vieille +carcasse, car les pierres et les coups de bâton l'atteignirent à peine;<span class="pagenum"><a id="Page_13">[13]</a></span> +il fallait y renoncer et attendre une meilleure occasion. Le soir de la +bataille, je demandai justice au jardinier en lui exposant nos griefs +contre le corbeau; mais, dans la crainte de déplaire à son maître, le +jardinier nous donna tort et se moqua de notre gourmandise.</p> + +<p>Le lendemain de cette orageuse journée, en jouant sur la route avec la +petite fille d'un de nos voisins, je fus entraîné à lui offrir des +fruits, car, ayant soif, elle voulait nous quitter, et son départ eût +suspendu nos plaisirs. Sans être vus, même de mon père, nous entrâmes +tous les deux dans le jardin avec l'intention de remplir clandestinement +nos poches de poires. Mais au moment où, joyeux de notre mystérieuse +escapade, nous commencions notre récolte, le corbeau fondit sur nous et +saisit la petite fille par la manche de sa robe. Éperdue d'épouvante et +trop effrayée pour se débattre, la pauvre enfant jeta un cri d'angoisse, +auquel je répondis en me précipitant sur le corbeau.</p> + +<p>À mon approche, le monstre tourna sa fureur contre moi, et son bec de +fer mordit violemment ma main, à laquelle il se cramponna. Mais, +insensible à la douleur, car la colère de voir couler les larmes de ma +compagne, que j'aimais tendrement, m'avait rendu furieux, je saisis le +corbeau par le cou, et le forçant de lâcher prise, je le frappai +violemment contre l'arbre. Mais cette dure secousse ne semblait lui +faire aucun mal. Son corps rebondissait comme une balle élastique, et +son regard restait terne et froidement féroce. Nous combattîmes ainsi<span class="pagenum"><a id="Page_14">[14]</a></span> +pendant quelques minutes, et ses efforts pour échapper à l'énergique +pression de mes mains, trop faibles pour le contenir, me causèrent de +vives douleurs. J'étais évidemment moins fort que lui, et j'allais +succomber.</p> + +<p>—Si j'appelais le jardinier? me demanda l'enfant, dont l'effroi avait +suspendu les larmes.</p> + +<p>—Non, car il dirait à mon père que nous avons pris des poires. Je vais +<a id="prendre">prendre</a> ce lâche oiseau; donne-moi ta ceinture.</p> + +<p>La petite fille me tendit le ruban bleu qui retenait les plis de sa +robe, et je réussis, malgré mes blessures, à l'attacher au cou de notre +ennemi. Après avoir grimpé sur l'arbre, j'attachai le ruban à une +branche, et nous eûmes le plaisir de voir le corbeau à la portée de nos +coups et dans l'impossibilité de se défendre.</p> + +<p>Nous commencions à peine à prendre notre revanche, lorsque mon frère +arriva vers nous. La vue de mes blessures, dont il ne comprit la cause +qu'en apercevant lié comme un criminel celui qui les avait faites, +changea vite sa tristesse en joie, et il nous aida à assaillir le +corbeau d'une volée de pierres.</p> + +<p>Quand nous fûmes fatigués de ce divertissement, et que, d'après +l'immobilité de l'oiseau, nous le jugeâmes mort, je remontai sur +l'arbre, et je repris le ruban de notre petite amie. Le corbeau détaché +tomba au pied du poirier. Pour compléter notre triomphante victoire, mon +frère prit une branche de sureau et le frappa encore violemment sur la +tête, quand tout à coup,—à notre grande surprise et surtout à notre +grande consternation,—l'infernal oiseau s'élança dans l'air en jetant<span class="pagenum"><a id="Page_15">[15]</a></span> +un cri aigu. Mais sa méchanceté fut sa perte; car après avoir tournoyé +un instant au-dessus de nous, il dirigea son vol oblique contre mes +regards, levés vers lui, et auxquels il préparait un aveuglant coup de +bec. Je le saisis par ses ailes en criant à mon frère de ne pas fuir, +car la terreur l'avait jeté à vingt pas de moi, et nous emprisonnâmes de +nouveau notre invincible ennemi. Mais il était enfin comme anéanti. Son +regard terrifiant se voilait des ombres de la mort, le sang coulait de +son bec entr'ouvert et ses ailes battaient la terre. J'avais le pied sur +sa queue à moitié arrachée, et cependant l'expirante bête employait +encore son dernier souffle à la conservation de sa vie. J'étais aussi +ensanglanté que le corbeau, qui mourut enfin sous nos piétinements.</p> + +<p>Nous lui attachâmes une pierre au cou, afin de cacher son corps et notre +impardonnable crime dans la profondeur de l'étang. Ce duel est le +premier et le plus redoutable que j'aie jamais eu. Je le raconte, +quoiqu'il soit puéril, non-seulement parce qu'il s'est fortement imprimé +dans ma mémoire, mais ensuite parce que la revue de ma vie m'a prouvé +qu'il fut l'anneau auquel se sont liées toutes mes actions. Cet +événement est une preuve que, jusqu'à une certaine limite, je puis +supporter les ennuis et les vexations, mais qu'une fois révolté contre +ma chaîne, je la brise sans souci, sans crainte, sans arrière-pensée, +sans réflexion surtout. Je vois le but, je le saisis sans regarder ni en +avant ni en arrière.<span class="pagenum"><a id="Page_16">[16]</a></span></p> + +<p>Cette brusque révélation d'une nature fort patiente, mais inexorable +dans la démonstration de sa force trop longtemps contenue, est un grand +défaut, et ce défaut m'a donné de vifs, de profonds remords; car j'ai +tué sans justice, par violence, dans des circonstances où les +corrections eussent été suffisantes. En commettant une action que mon +emportement me faisait trouver naturelle et justiciable, ceux qui en +souffraient ou qui vivaient avec moi la considéraient comme une horrible +vengeance.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="III"></a>III</h2> + + +<p>D'après le règlement établi dans notre famille par les convictions de +mon père sur l'inutilité de l'enseignement précoce, on nous laissa +jusqu'à l'âge de dix ans sans nous apprendre à lire.</p> + +<p>J'étais à cette époque d'une taille élancée, grand, maigre, gauche dans +tous mes mouvements, surtout en présence de mon terrible père.</p> + +<p>En me voyant si rapidement atteindre la stature d'un adolescent, ma +famille commença à entrevoir la nécessité de me mettre au collége, et on +s'occupa journellement à discuter l'instant précis de ce départ et du +choix à faire de la maison d'enseignement.<span class="pagenum"><a id="Page_17">[17]</a></span></p> + +<p>Comme mes parents n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur la solution +de ces importantes affaires, elles traînèrent en longueur, et ne se +seraient peut-être jamais résolues si un événement puéril, et même +trivial, n'était venu couper court à toutes leurs discussions.</p> + +<p>La fatigante oisiveté qui absorbait lentement les longues heures du +jour, en laissant mon esprit occupé à la recherche des distractions, me +conduisait naturellement à mal faire, et cela parce que je ne savais que +faire.</p> + +<p>Un jour donc, excédé d'ennui et de désœuvrement, j'entrai au +jardin, malgré la défense que nous avions reçue de ne jamais y +reparaître, éternelle expiation de la mort du corbeau. Mon frère m'avait +suivi. Je grimpai lestement sur un pommier, et nous nous amusâmes, moi à +lui jeter des pommes, lui à riposter à mes agaceries par la dégringolade +de celles qu'il atteignait avec des projectiles. Au milieu de +l'animation d'un plaisir qui provoquait nos éclats de rire, nous fûmes +violemment interrompus par cette foudroyante exclamation:</p> + +<p>—Ah! les voleurs!</p> + +<p>C'était la voix de mon père.</p> + +<p>James voulut s'enfuir, mais, pris par l'oreille, il fut contraint +d'attendre que mon père m'eût jeté en bas de l'arbre. Lorsque nous nous +trouvâmes tous deux en sa possession, il nous dit d'un ton furieux:</p> + +<p>—Suivez-moi, brigands!</p> + +<p>Je m'attendais aux inévitables coups de canne dont mon père gratifiait<span class="pagenum"><a id="Page_18">[18]</a></span> +si généreusement nos épaules pour la moindre faute; mais il passa devant +la maison sans s'y arrêter, traversa la route et se dirigea vers la +ville.</p> + +<p>Nous marchâmes ainsi pendant une heure et sans échanger la moindre +parole. Moi, je suivis mon père d'un air bourru, tandis que le pauvre +James, ivre de peur, trébuchait à chaque pas, et, sans ma main qui +saisit la sienne, il serait infailliblement tombé de faiblesse et +d'épouvante.</p> + +<p>Arrivés à l'extrémité de la ville, mon père questionna un marchand assis +devant sa porte, et d'après la réponse qui lui fut faite, il se dirigea +d'un air superbe vers un sombre édifice entouré de hautes murailles. +Nous suivîmes automatiquement notre majestueux conducteur dans un long +passage, au bout duquel se trouvait une porte massive, lourde et chargée +de serrures comme celle d'une prison. Mon père frappa, le domestique qui +ouvrit nous fit traverser d'abord une immense salle remplie d'ombre et +d'une atmosphère glaciale, puis enfin il nous laissa dans un petit +parloir sévèrement et tristement meublé de quelques chaises.</p> + +<p>Après dix minutes d'une silencieuse attente, minutes dont l'anxieuse +longueur me parut éternelle, un petit homme parut. La tête de cet homme, +renversée en arrière, soit dans le dessein de relever par la fierté de +cette pose la médiocre apparence de sa frêle personne, soit par +l'habitude de regarder du haut en bas son interlocuteur en le toisant +comme une bête de somme, donnait à sa physionomie, à demi cachée sous de +grandes lunettes bleues, quelque chose de faux, de lâche et de<span class="pagenum"><a id="Page_19">[19]</a></span> +servilement bas. Les grandes boucles d'argent qui reluisaient sur ses +souliers, le col étroit qui emprisonnait son cou comme un carcan de fer, +ajoutaient à la première impression produite par son aspect un air +précis, froid et terriblement méthodique pour l'imagination d'un enfant.</p> + +<p>Le regard rapide de ses yeux de faucon, sous ses lunettes relevées, +tomba d'abord sur mon père, et, quand il nous eut également examinés, il +comprit sans doute le but de notre visite, car il avança une chaise à +mon père, et d'un signe brusque et impératif il nous engagea tous deux à +nous asseoir.</p> + +<p>—Monsieur, dit mon père après avoir répondu à la profonde salutation du +petit homme, vous êtes, je crois, monsieur Sayers?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Pouvez-vous disposer de deux places dans votre pension?</p> + +<p>—Certainement, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien! répliqua mon père, maintenant, monsieur, voulez-vous vous +charger de ces indomptables vagabonds qui me rendent fort malheureux, +car il m'est impossible d'en obtenir respect et obéissance? Celui-ci, +continua mon père en me désignant, fait plus de mal, cause plus de +tourments et de discorde dans ma maison que ne le font ici, bien +certainement, vos soixante pensionnaires.</p> + +<p>En entendant ces paroles, le pédagogue remit ses lunettes sur le bout +pointu de son nez, et me regarda en dessous. Ses deux mains se +joignirent comme rapprochées par l'étreinte d'un bouleau correcteur, et<span class="pagenum"><a id="Page_20">[20]</a></span> +il jeta à mon père un coup d'œil oblique.</p> + +<p>—Ce mauvais garçon, ajouta mon père, qui comprit l'éloquente réponse de +son interlocuteur, a un naturel féroce, sauvage; je le crois +incorrigible.</p> + +<p>Un petit ricanement déplissa les lèvres froncées du maître.</p> + +<p>—Incorrigible! s'écria-t-il en faisant un pas vers moi.</p> + +<p>—Oui, et tout à fait. Il montera un jour sur l'échafaud si vous ne +fouettez énergiquement le diable qu'il a dans le corps. Je l'ai vu +commettre ce matin un acte de déloyauté, d'insubordination, de félonie, +pour lequel il mérite la corde. Mais je me contente de satisfaire ma +juste fureur par son exil, et c'est, je vous assure, trop d'indulgence. +Mon fils aîné, que voici, est déjà gâté par les insinuations de ce +vaurien, dont il a eu la faiblesse de se faire le complice. Cependant il +y a plus à espérer de sa nature, qui est douce, tranquille, et que le +travail polira complétement.</p> + +<p>Quand mon père eut enfin achevé la longue énumération de nos crimes, +dont je supprime les trois quarts, il prit avec M. Sayers les +arrangements indispensables, nous recommanda encore chaleureusement à +toutes les rigueurs de sa domination et sortit du parloir sans même nous +regarder.</p> + +<p>Je souffris mortellement de cet insensible abandon, et je restai bouche +béante, immobile, terrifié, ne comprenant que trop la cruauté de la +conduite de mon père, qui nous arrachait sans commisération du lieu de +notre enfance, des bras de notre mère, dont il ne nous avait même pas<span class="pagenum"><a id="Page_21">[21]</a></span> +été permis de rencontrer le regard. Cet exil, ce pouvoir étranger, cette +maison à l'extérieur horrible, me causaient une si vive impression, que +je ne m'aperçus pas que j'étais poussé par M. Sayers dans une vaste et +triste cour, au milieu d'une quarantaine d'enfants. En les voyant tous, +grands et petits, se grouper autour de moi, en entendant leurs questions +déplacées, leurs rires moqueurs, je repris mes sens, et je souhaitai de +toutes les puissances de mon âme que la terre s'entr'ouvrît pour me +dérober à leur insolente inspection et à la misérable existence qui +m'était promise.</p> + +<p>Le cœur gonflé par les larmes que je n'osais répandre, je demandai +intérieurement au ciel, avec une énergie bien au-dessus de mon âge, la +fin de ma vie, et je venais d'atteindre à peine ma neuvième année!</p> + +<p>Eh bien! si à cette époque il m'eût été permis d'apercevoir l'avenir qui +m'attendait, je me serais brisé la cervelle contre le mur auquel je +m'appuyai, morne, stupide de chagrin, sans voix et sans regard.</p> + +<p>Le caractère tranquille et doux de mon frère le rendait capable de +supporter patiemment sa destinée; mais sa figure pâle et triste, mais +l'imperceptible tremblement de ses mains, la lourdeur de ses paupières, +la faiblesse de sa voix, montraient que, si nos souffrances étaient +dissemblables dans l'expression, elles avaient la même force et nous +oppressaient également le cœur. Quoique je me sois constamment trouvé +malheureux pendant mes deux années de collége, les douleurs qui +marquèrent le premier jour de mon installation se sont plus fortement<span class="pagenum"><a id="Page_22">[22]</a></span> +encore que les autres gravées dans mon souvenir. Je me rappelle que le +soir, au souper, il me fut impossible de porter jusqu'à mes lèvres, +tremblantes de fièvre, l'immonde nourriture qui nous fut servie en +portions d'une cruelle mesquinerie.</p> + +<p>Je ne trouvai un peu de soulagement que dans le misérable grabat qui me +fut assigné loin de mon frère, car déjà on nous séparait.</p> + +<p>Lorsque les lumières furent éteintes, et que les ronflements de mes +nouveaux camarades m'eurent laissé en pleine liberté, je me pris à +pleurer amèrement, et mon oreiller se mouilla de mes larmes. Si le +frôlement d'une couverture ou la respiration d'un dormeur éveillé +troublait le silence, j'étouffais vivement le bruit de mes sanglots; et +la nuit s'écoula dans l'épanchement de cette surabondante douleur.</p> + +<p>Je m'endormis vers le matin; mais cette heure de repos fut courte, car +au point du jour on m'éveilla brusquement, et sitôt habillé il fallut +descendre dans les salles d'étude.</p> + +<p>Les enfants élevés sous l'oppression brutale, cruelle et absolue d'un +maître sans cœur, perdent complétement les bons instincts qui gisent +au fond des natures en apparence les plus mauvaises. La brutalité leur +révèle leurs forces, les décuple pour le mal, en comprimant les efforts +généreux qu'elles pourraient leur faire entreprendre si elles étaient +doucement dirigées vers le bien. Mais la parole sans réplique d'une +volonté supérieure par ordre, et non par mérite, mais la froide cruauté +des punitions, souvent injustes, en aigrissant le caractère à peine<span class="pagenum"><a id="Page_23">[23]</a></span> +formé d'un enfant, étouffe ses bonnes dispositions, en donnant naissance +à la ruse, à l'égoïsme et au mensonge, car ce sont alors les seuls +moyens de défense qu'il puisse opposer à d'indignes traitements.</p> + +<p>Après le sonore appel de la cloche qui nous réunissait dans la salle, le +professeur parut, sa férule à la main. C'était encore, comme le maître +de la maison, un pédagogue du vieux temps, à l'air dur, à la physionomie +froide, revêche, ennuyée. Il avait aussi une croyance absolue dans +l'efficacité des coups, et la prouvait continuellement en les employant +dans toutes les circonstances où la sagesse de l'élève paraissait +douteuse. Cette pension, dans laquelle on n'entendait depuis le matin +jusqu'au soir que des cris, des pleurs, des murmures de rébellion et des +sanglots d'épouvante, ressemblait bien plus à une maison de correction +qu'à une académie de sciences; et quand je songeais aux recommandations +qu'avait faites mon père de ne point m'épargner la verge, je sentais +dans tout mon corps un vif tressaillement, et mon cœur palpitait +d'effroi.</p> + +<p>Comme mon temps de pension a été, depuis le premier jusqu'au dernier +jour, une horrible souffrance, je suis obligé d'en raconter les détails, +non-seulement parce qu'elle a cruellement influé sur mon caractère, mais +encore parce que ces rigueurs des maisons d'enseignement, quoique bien +modérées aujourd'hui, sont cependant encore commises à la sourdine sur +les enfants pauvres, ou qu'un motif de haine particulière livre à la +tenace rancune d'un professeur.<span class="pagenum"><a id="Page_24">[24]</a></span></p> + +<p>Pour suivre à la lettre les ordres de mon père, on me fouettait tous les +jours, et à toutes les heures une volée de coups de canne m'était +administrée. Je m'étais habitué si bien à ces horribles traitements que +j'y étais devenu insensible, et que les heureuses améliorations qu'ils +apportèrent dans mon caractère furent de le rendre entêté, violent et +fourbe.</p> + +<p>Mon professeur proclama enfin que j'étais l'être le plus sot, le plus +ignare et le plus incorrigible de la classe. Sa conduite à mon égard +prouvait et motivait la vérité de ses paroles. Car ses plus terribles +punitions ne faisaient naître en moi qu'un âcre ressentiment, sans même +m'inspirer le désir de m'y soustraire par un peu d'obéissance. J'étais +devenu non-seulement insensible aux coups, mais à la honte, mais à +toutes les privations. Si mes maîtres se fussent adressés à mon cœur, +si le sentiment de ma dégradation intellectuelle m'eût été représenté +avec les images du désespoir que je pouvais répandre dans la vie de ma +mère, mon esprit se fût plié à des ordres amicalement grondeurs; mais la +bonté, la tendresse étaient bien inconnues à des êtres qui martyrisaient +sans pitié un misérable enfant. Et, sous le joug du despotisme sauvage +qui me courbait comme un esclave exécré, j'ajoutai à tous les mauvais +instincts de ma nature, si indignement asservie, une obstination contre +laquelle se brisaient toutes les volontés.</p> + +<p>Je devins encore vindicatif, et, par d'injustes représailles, brutal et +méchant envers mes camarades, sur lesquels je déchargeais ma colère... +La peur me gagna non leur amitié, mais leur respect, et si je n'étais<span class="pagenum"><a id="Page_25">[25]</a></span> +pas supérieur à tous par mon application ou mes progrès dans l'étude, je +l'étais du moins par la force corporelle et par l'énergie de ma volonté. +J'appris ainsi ma première leçon, de la nécessité de savoir se défendre +et ne compter que sur soi-même. À cette rigide école mon esprit gagna +une force d'indépendance que rien ne put ni comprimer ni affaiblir. Je +grandissais en courage, en vigueur d'âme et de corps, dans mon étroite +prison, comme grandit, malgré le vent destructeur des tempêtes, un pin +sauvage dans la fente d'un rocher de granit.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="IV"></a>IV</h2> + + +<p>En augmentant de vigueur, mes forces corporelles me rendirent adroit et +leste dans tous les jeux et dans tous les exercices de la gymnastique. +J'acquis en même temps la malice, la finesse et la rouerie d'un singe. +Résolu à ne jamais rien apprendre, je réservais pour le plaisir toute la +vivacité, toute la fougue de mon esprit; je dominais si entièrement mes +camarades, qu'ils me choisirent pour chef dans tous leurs complots de +rébellion. Lorsque je fus certain de l'ascendant que j'avais sur eux, je +songeai à la possibilité de me venger de M. Sayers; mais, avant<span class="pagenum"><a id="Page_26">[26]</a></span> +d'arriver à lui, je voulus essayer ma puissance sur le sous-maître. +Après avoir fait un choix parmi les élèves les plus forts et les plus +intrépides, je leur communiquai mon intention, à laquelle ils +applaudirent avec des transports de joie et de reconnaissance.</p> + +<p>Tout bien projeté, discuté, arrangé, nous attendîmes la première sortie.</p> + +<p>Une fois par semaine, on nous faisait faire dans la campagne une longue +promenade, et le pédagogue désigné pour être le support de notre colère +était d'ordinaire le surveillant qui nous accompagnait.</p> + +<p>Le jour de sortie arriva le surlendemain, à la grande satisfaction de +notre impatience. Nous partîmes joyeusement pour la campagne, et le +maître arrêta notre course sous l'ombre d'un grand bois de chênes et de +noisetiers. Les élèves qui ignoraient le complot se dispersèrent dans le +taillis, tandis que ceux qui étaient initiés à la préparation de la +bastonnade attendirent le signal en armant leurs mains du bouleau +vengeur. Le sous-maître s'était solitairement assis, un livre à la main, +sous l'ombre d'un arbre. Nous approchâmes de lui en silence, et lorsque +la position de la bande en révolte m'eut assuré la victoire, je sautai +sur notre ennemi, que je maintins immobile en le saisissant par les +bouts de sa cravate nouée en corde. Au cri d'effroi et au geste violent +qu'il fit pour se dégager de ma furieuse étreinte, mes compagnons +tombèrent les uns sur ses jambes, les autres sur ses bras, et nous +réussîmes, après de prodigieux efforts, à le jeter sans défense<span class="pagenum"><a id="Page_27">[27]</a></span> +sur le gazon. Nous eûmes alors l'indicible plaisir de lui rendre largement +les coups que nous en avions reçus, entre autres un échantillon du fouet +dont il garda longtemps le visible souvenir.</p> + +<p>Je fus aussi insensible à ses cris, à ses prières et à ses plaintes, +qu'il l'avait été aux sanglots de mes souffrances et je laissai à demi +mort de rage, de honte, d'indignation et de douleur.</p> + +<p>À notre retour au collége, notre maître et pasteur (car M. Sayers était +ecclésiastique) resta stupéfait en entendant la narration de notre +conduite: il commença à comprendre jusqu'à quel point nous étions +irrités contre les règlements de sa maison, et de quels emportements la +colère nous rendait capables. L'idée terrible que le sous-maître lui +donna de ma violence éveilla la crainte que la sainteté de sa vocation +et de sa robe sacerdotale ne fût pas plus respectée que ne l'avait été +le grade de premier maître d'étude. M. Sayers comprit qu'ayant une fois +goûté les douceurs de la victoire, nous serions assez présomptueux pour +refuser nettement d'obéir à ses ordres, que le mauvais exemple de ma +rébellion et mon influence pernicieuse, en encourageant les élèves dans +l'indiscipline, nuiraient à son autorité, qui deviendrait alors de jour +en jour plus faible et plus chimérique.</p> + +<p>Ce châtiment si durement infligé au professeur confondit son esprit en +lui ouvrant les yeux sur la nécessité de prendre, pour préserver +l'avenir, des mesures fermes et décisives: il lui conseilla de faire un +exemple en me punissant sévèrement avant que je devinsse assez<span class="pagenum"><a id="Page_28">[28]</a></span> +audacieux pour comploter quelque méchanceté contre lui. Sa prévoyance et +ses précautions étaient trop tardives.</p> + +<p>À la classe du soir, le lendemain, M. Sayers entra, et s'assit sur +l'estrade à la place du maître. Quand il eut promené sur nous son œil +de faucon, redressé ses lunettes, il m'appela d'une voix dure. Comme de +jeunes chevaux qui viennent d'apprendre tout nouvellement leur force et +leur pouvoir, les élèves bondissaient sur leurs siéges, et les +énergiques soufflets appliqués par les professeurs n'arrêtaient pas leur +turbulente agitation. J'escaladai mon banc, et je parus devant M. +Sayers, non pas comme autrefois, pâle, tremblant, mais le regard +hautain, le pied ferme, le front calme, et, par moquerie de la tenue de +mon juge, audacieusement renversé en arrière. L'air sévère du prêtre ne +me fit pas rougir. Mon œil se fixa hardiment sur le sien, et +j'attendis son accusation avec arrogance.</p> + +<p>Après avoir froidement écouté le récit de ma faute, je répondis en +énumérant les griefs que j'avais à venger, et je plaidai, non pas ma +cause, mais celle de mes camarades. Sans attendre la fin de ma défense, +M. Sayers me frappa à la figure, et cela si violemment, que mes dents +s'entrechoquèrent. Je devins furieux, et par un effort soudain, plutôt +irréfléchi que calculé, je saisis le féroce directeur par les jambes, je +le renversai en arrière, et il tomba lourdement sur la tête. Les +professeurs accoururent à son secours, mais les élèves ne firent pas un +geste; ils ricanaient entre eux, attendant avec anxiété le résultat de +ma brusque revanche. Peu désireux d'être saisi par le sous-maître déjà<span class="pagenum"><a id="Page_29">[29]</a></span> +bâtonné, qui, entre la peur que je lui inspirais et ses devoirs envers +son chef, demeurait irrésolu, je m'élançai hors de la classe.</p> + +<p>J'avais pris depuis longtemps la détermination de quitter le collége; +l'invincible effroi que m'inspirait mon père avait toujours mis un +sérieux obstacle à ce projet. Mais en me promenant dans la cour du +pensionnat, je résolus de ne jamais y remettre les pieds, et de m'évader +le soir même. Depuis deux ans que duraient mes souffrances, elles +avaient tellement accablé ma patience, qu'il était impossible de songer +à la mettre plus longtemps à l'épreuve. J'étais désespéré, et par +conséquent sans espoir de résignation et sans peur de personne.</p> + +<p>Vers la nuit tombante, je reçus l'ordre par un domestique de rentrer +dans la maison; l'impossibilité d'un départ subit me contraignait +forcément à l'obéissance, et, après quelques minutes d'hésitation, je le +suivis sans réplique.</p> + +<p>Un des professeurs m'enferma sans mot dire dans une chambre élevée de la +maison, et, à l'heure du souper, on me donna un morceau de pain. C'était +un pauvre repas, mais celui que nous faisions ordinairement n'était pas +meilleur.</p> + +<p>Le lendemain, je ne vis que la servante; elle m'apporta encore la maigre +pitance du régime des prisonniers.</p> + +<p>Le soir de ce même jour, on me laissa, sans doute par inadvertance, un +bout de chandelle pour me coucher.<span class="pagenum"><a id="Page_30">[30]</a></span></p> + +<p>Une idée affreuse me vint à l'esprit; mais elle ne fut point dictée par +un désir de vengeance: ce fut plutôt l'espoir de conquérir ma liberté.</p> + +<p>Je pris cette chandelle, et j'enflammai les rideaux de mon lit: le feu +se propagea rapidement, et sans même avoir la pensée de m'enfuir, je +regardais les progrès avec un plaisir joyeux et enfantin.</p> + +<p>Après avoir consumé les rideaux, le feu gagna le lit, la boiserie, les +meubles, et la chambre devint le centre d'un violent incendie.</p> + +<p>Je commençais à suffoquer de chaleur et d'étourdissement, car une +épaisse fumée obscurcissait par intervalles la brillante clarté des +flammes. Le domestique vint reprendre sa chandelle; à son entrée, le +vent s'engouffra par la porte et augmenta rapidement l'intensité du feu.</p> + +<p>—Georges, criai-je au domestique, dont la peur avait paralysé les +mouvements, vous m'avez dit que, malgré le froid, je me passerais de +feu; eh bien, j'en ai allumé un moi-même.</p> + +<p>Le valet me prit sans doute pour un démon, car il s'enfuit en jetant des +rugissements d'épouvante et d'alarme. On accourut; l'incendie fut +rapidement éteint, mais il avait entièrement dévoré les meubles. Je fus +transporté dans un autre appartement, et un homme resta toute la nuit +pour me surveiller. Cette précaution me rendit extrêmement fier, et +doubla, à mes yeux, la terrible crainte que j'inspirais. Cependant, +lorsque j'entendais appeler mon action sacrilége, blasphème, frénésie, +j'en restais un peu surpris, car je n'en comprenais pas le sens. On me<span class="pagenum"><a id="Page_31">[31]</a></span> +laissa entièrement seul pendant toute la journée, et, à mon grand +étonnement, je ne vis point mon révérend professeur; sans doute, il se +ressentait encore de sa chute sur la tête. Mes maîtres défendirent +expressément aux élèves de pénétrer jusqu'à moi, et cette recommandation +se montra encore plus sévère à l'égard de mon frère, auquel on assura +que j'étais un être maudit, et que mon contact serait sa perdition.</p> + +<p>Le lendemain de cette mémorable journée, je fus reconduit sous bonne +garde au domicile paternel. Fort heureusement pour mes épaules, mon père +était absent, car une fortune imprévue et considérable venait de lui +être léguée.</p> + +<p>À son retour au logis, il feignit d'ignorer la cause de mon renvoi du +collége; soit parce que son humeur morose s'était adoucie dans son +enchantement d'hériter, soit par mesure politique; toujours est-il qu'il +ne me parla nullement de mon aventure.</p> + +<p>Un jour, en sortant de table, il dit à ma mère:</p> + +<p>—Je crois, madame, que vous avez un peu d'influence sur l'indomptable +caractère de votre fils. Donnez-lui vos soins, je vous prie, car je suis +fermement résolu à ne jamais m'occuper de lui. S'il veut se conduire +raisonnablement, gardez-le ici, sinon il faut songer à lui trouver un +autre domicile. J'avais à cette époque à peu près onze ans.</p> + +<p>Après une assez vive discussion sur le prix fabuleux qu'avaient coûté +mes deux années de collége, mon père finit par conclure qu'il avait eu +bien tort de sacrifier tant d'argent, parce qu'il eût été tout aussi<span class="pagenum"><a id="Page_32">[32]</a></span> +bien de m'envoyer à l'école de la paroisse, à laquelle il était obligé +de contribuer. Et pour connaître le bénéfice que cet onéreux déboursé de +pension avait pu rapporter en savoir, il se tourna vers moi et me dit +brusquement:</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris?</p> + +<p>—Appris? répondis-je en hésitant, car je craignais les suites de sa +question.</p> + +<p>—Est-ce la manière de répondre à votre père, lourdaud? Parlez plus +fort, et dites <i>monsieur</i>. Me prenez-vous pour un laquais? continua-t-il +en élevant sa voix jusqu'à un rugissement.</p> + +<p>Cette expression furibonde chassa de ma tête le peu de science que le +maître m'avait enseignée avec des coups et des punitions abominables.</p> + +<p>—Qu'avez-vous appris, canaille? redit mon père, que savez-vous, +imbécile?</p> + +<p>—Pas grand'chose, monsieur.</p> + +<p>—Parlez-vous latin?</p> + +<p>—Latin? monsieur, je ne sais pas le latin.</p> + +<p>—Vous ne savez pas le latin, idiot? comment, vous ne le savez pas? mais +je croyais que vos professeurs ne vous enseignaient que cela.</p> + +<p>—Autre chose encore, monsieur, le calcul.</p> + +<p>—Eh bien! quels progrès avez-vous faits en arithmétique?</p> + +<p>—Je n'ai pas appris l'arithmétique, monsieur, mais le calcul et +l'écriture.</p> + +<p>Mon père avait l'air encore plus stupéfait que grave. Cependant, malgré<span class="pagenum"><a id="Page_33">[33]</a></span> +l'étrangeté de ma réponse, il continua son interrogatoire.</p> + +<p>—Pouvez-vous faire la règle de trois, sot que vous êtes?</p> + +<p>—La règle de trois, monsieur?</p> + +<p>—Connaissez-vous la soustraction, nigaud? répondez-moi: ôtez cinq de +quinze, combien reste-t-il?</p> + +<p>—Cinq et quinze, monsieur; et, comptant sur mes doigts, en oubliant le +pouce, je dis: cela fait... dix-neuf.</p> + +<p>—Comment, sot incorrigible, s'écria furieusement mon père, comment! +Voyons, reprit-il avec un calme contraint, savez-vous votre table de +multiplication?</p> + +<p>—Quelle table, monsieur?</p> + +<p>Mon père se tourna vers sa femme et lui dit:</p> + +<p>—Votre fils est complétement idiot, madame; il est fort possible qu'il +ne sache seulement pas son nom; écrivez votre nom, imbécile.</p> + +<p>—Écrire, monsieur; je ne puis pas écrire avec cette plume, car ce n'est +pas la mienne.</p> + +<p>—Alors, épelez votre nom, ignorant, sauvage!</p> + +<p>—Épeler, monsieur?</p> + +<p>J'étais si étourdi, si confondu, que je déplaçai les voyelles.</p> + +<p>Mon père se leva, exaspéré de colère; il renversa la table, et se +meurtrit les jambes en essayant de me donner un coup de pied.</p> + +<p>Mais j'évitai cette récompense de mon savoir en me précipitant hors de +l'appartement.<span class="pagenum"><a id="Page_34">[34]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="V"></a>V</h2> + + +<p>Malgré son augmentation de fortune, mon père n'augmenta pas ses +dépenses. Bien au contraire, il établit un système d'économie plus +sévère encore que celui qui régissait sa maison à l'époque de ses +désastres. Il éprouvait plus de bonheur dans la sourde accumulation de +ses richesses qu'il n'en avait jamais ressenti dans le cours de son +existence, dont la jeunesse avait été pourtant si joyeusement occupée. +L'unique symptôme de vivacité d'esprit et d'imagination que montra +encore mon père, au milieu des soucis abrutissants de l'avarice, était +dans l'élévation fabuleuse de ses châteaux en Espagne; mais, +heureusement pour lui, ses chimères étaient posées sur un piédestal plus +solide que celles de la généralité des visionnaires. Les lingots, +l'argent monnayé, les terres, les maisons, enfin tout ce qui a une +valeur positive et réelle, étaient les objets de ses rêves, l'unique +espoir de son ambition.</p> + +<p>À ce travail de tête se joignit bientôt le travail plus sérieux de +l'arithméticien. Mon père fit l'acquisition d'un petit livre tout rempli +de règles de calcul, et sur lequel il chiffra, à un sterling près, la +valeur relative de toutes les fortunes dont il pouvait espérer une<span class="pagenum"><a id="Page_35">[35]</a></span> +parcelle. En écrivant sur les marges de ce précieux volume, son +inséparable compagnon, le nom de ses parents, de ceux de la famille de +sa femme, il y joignit leur âge, leur filiation, l'état moral, physique +et financier de leur position; et quand il se fut rendu un compte exact +de la valeur de chacun, en faisant la part des maladies, des accidents, +de la goutte, il décida qu'on entretiendrait avec les riches une +correspondance suivie et amicale, mais que les pauvres seraient +entièrement expulsés du cercle des relations familières.</p> + +<p>Comme mon père ne se trouvait jamais dans la dure nécessité d'emprunter +de l'argent, il éprouvait une horreur profonde pour ceux qui avaient ce +triste besoin, et cette horreur doubla son antipathie pour la +générosité, car il lui était difficile de débourser sans tristesse même +la valeur d'un penny. Si, par le hasard de ses relations, mon père se +rencontrait avec des gens dont il fût présumable ou prouvé que la +position était précaire, il se lançait alors dans de graves discours sur +la cherté des vivres, sur ses obligations personnelles, sur la +prévoyance de l'avenir. Toute cette phraséologie était entremêlée de +proverbes, de citations faisant preuves, du récit fabuleux des plus +fabuleuses tromperies. En ajoutant à cela le témoignage de son dédain +pour les pauvres et de son horreur pour l'aventureuse condescendance de +prêteur, il épouvantait les plus hardis, et on renonçait promptement à +tenter une inutile démarche; car le vol, les tortures de la faim ou le<span class="pagenum"><a id="Page_36">[36]</a></span> +suicide étaient préférables à l'insolent refus de mon père, dont la +fortune et l'avarice avaient fermé le cœur.</p> + +<p>Nous ne nous sommes jamais mis à table sans un discours en trois points +sur l'économie. Ce discours produisait l'effet ordinaire des +remontrances et des sermons sur ma nature toujours en révolte. Je +prenais l'ordre, la parcimonie, la prévoyance en dégoût, me jurant en +mon âme d'être toujours généreux, prodigue et dépensier.</p> + +<p>L'excessive mesquinerie de nos repas, en me faisant souffrir la faim, +m'indiqua la ruse et le vol comme les remèdes à opposer aux +tiraillements de mon estomac. Je m'emparai donc sans scrupule des +fruits, du vin, des confitures, pour lesquelles j'avais un goût +particulier, et j'arrivai à satisfaire, non sans quelques soufflets, +lorsque j'étais pris la tête dans un bol de crème, mon appétit toujours +en éveil.</p> + +<p>Un jour cependant je jouai tout à fait de malheur, car les élans +contradictoires de ma générosité, sans cesse en lutte avec l'avarice de +mon père, m'attirèrent une scène semblable à celles dans lesquelles mon +maître, M. Sayers, jouait le premier rôle, celui du plus fort. Mon +action parut si monstrueuse à mon père, qu'il maudit la destinée de lui +avoir donné un fils si infâme, et afin que mon exemple ne nuisît plus à +mes frères et ne le ruinât pas entièrement, il résolut de se débarrasser +de moi.</p> + +<p>Le crime odieux que j'avais commis, crime que mon père n'a jamais ni +oublié ni pardonné, était celui d'avoir pris dans le buffet un pâté de<span class="pagenum"><a id="Page_37">[37]</a></span> +pigeons, et d'avoir donné pâté et plat à une pauvre vieille femme qui se +mourait de faim. Après son succulent dîner, la trop consciencieuse +vieille rapporta le contenant vide du contenu, et cette démarche fit ma +perte.</p> + +<p>Je maudis de tout mon cœur l'honnêteté de la pauvresse, et, depuis +cette époque, il m'est impossible de supporter les vieilles femmes.</p> + +<p>Appelée devant mon père, la mendiante écouta silencieusement ses cris, +ses reproches, ses menaces de la faire enfermer dans une maison de +correction; puis, lorsque mon père se fut épuisé devant cette statue, +qui paraissait sourde et muette, il la chassa, et me fit avancer près de +lui.</p> + +<p>—Vous êtes plus qu'un voleur, me dit-il d'une voix de stentor, vous +êtes un criminel endurci, un monstre!</p> + +<p>Et il accompagna ces paroles de soufflets et de coups de pied.</p> + +<p>Je me tins ferme, aussi ferme que je m'étais tenu autrefois devant les +fureurs de M. Sayers. J'avais tellement appris à souffrir, que les coups +effleuraient à peine ma peau, épaissie et durcie par de nombreuses +cicatrices.</p> + +<p>Lorsque les pieds et les mains de mon père furent fatigués de cet +exercice, il me dit furieusement:</p> + +<p>—Hors d'ici, vagabond, hors d'ici!</p> + +<p>Mais je ne bougeai pas, et je soutins d'un œil froid et intrépide le +sanglant regard de ses yeux injectés de sang.</p> + +<p>De peur qu'on ne s'imagine que j'étais réellement un mauvais sujet et<span class="pagenum"><a id="Page_38">[38]</a></span> +que cet excès de sévérité était urgent pour corriger mes défauts, je +dirai que mes frères et mes sœurs ont été gouvernés avec la même +barre de fer. La seule différence qui existât entre nous était qu'ils se +soumettaient avec patience à ces durs traitements, tandis que rien, ni +coups ni sermons, n'avait d'influence sur moi, et que mon +insubordination exaspérait mon père. Mais pour montrer entièrement la +férocité de son cœur, un seul trait suffira.</p> + +<p>Quelques années après l'histoire du pâté de pigeons, mon père résidait à +Londres. Il avait toujours eu l'habitude d'accaparer pour lui seul une +chambre de la maison dans laquelle il serrait soigneusement les choses +qu'il aimait, comme les vins rares, les conserves étrangères, les +cordiaux. Ce <i>sanctum sanctorum</i> était une chambre du rez-de-chaussée +ayant un abat-jour au-dessus de la fenêtre. Une après-midi, les enfants +de nos voisins s'amusaient à jouer, quand tout à coup ils eurent la +maladresse d'envoyer leur balle sur le toit plombé de la maison +mystérieuse. Deux de mes sœurs, âgées de quatorze à seize ans, mais +en apparence déjà de grandes et belles jeunes filles, coururent à la +fenêtre du salon pour essayer d'attraper la balle. La plus jeune glissa +sur le toit et fut précipitée, au travers de l'abat-jour, sur les +bouteilles et les pots qui étaient placés sur une table au-dessous. La +pauvre enfant fut horriblement blessée: ses mains, ses jambes et sa +figure étaient toutes meurtries, et elle a longtemps conservé les traces +de cette effrayante chute.</p> + +<p>Au cri d'alarme de ma sœur aînée, ma mère courut à la porte de la<span class="pagenum"><a id="Page_39">[39]</a></span> +chambre, essayant de l'ouvrir avec toutes les clefs de la maison, mais +n'osant en forcer la serrure. Pendant ces infructueux efforts, la pauvre +enfant pleurait en demandant du secours. Si j'avais été là, j'aurais +enfoncé la porte, malgré la défense expresse qu'avait faite mon père de +ne jamais pénétrer dans la chambre bleue. Enfin, ma pauvre sœur +attendit l'arrivée de mon père, qui était à la chambre des communes, +dans laquelle il siégeait. Quel admirable législateur! À sa rentrée, ma +mère l'informa de l'accident survenu, en mettant toute la faute sur la +maladroite exigence des voisins; mais, sans écouter ses tremblantes +explications, mon père se dirigea à grands pas vers sa chambre.</p> + +<p>Au bruit sonore de cette rapide approche, l'innocente coupable réprima +ses sanglots; et lorsqu'elle parut devant son juge, pâle, effrayée, la +figure pleine de larmes rougies par le sang de ses blessures, elle reçut +un soufflet et fut chassée de l'appartement.</p> + +<p>Lorsque mon père se trouva seul, il transvasa en soupirant le vin qui +restait encore dans les bouteilles cassées.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="VI"></a>VI</h2> + + +<p>Ma famille manifesta le désir de m'envoyer à l'université d'Oxford, car +un de mes oncles avait à sa disposition plusieurs bénéfices, et mon père +eût été désolé d'en perdre les avantages; mais, soit dans la<span class="pagenum"><a id="Page_40">[40]</a></span> +crainte d'être obligé d'entrer en lutte avec l'insubordination de +mon caractère, soit dans le désir de connaître sérieusement mes goûts, +ma famille usa d'un meilleur procédé que celui par lequel elle m'avait +conduit chez M. Sayers. Mon père daigna me consulter sur l'urgence de ce +prochain départ; mieux encore, il voulut bien en préciser le lieu et me +présenter l'image de ma future position sous l'aspect le plus séduisant.</p> + +<p>Malheureusement pour la réalisation des espérances de mon père, je +réfutai ses arguments à l'aide d'une parole si ferme et avec des +manières si éloignées de toute concession, qu'il comprit enfin que je ne +serais jamais guidé dans ma conduite ni par l'égoïsme ni par l'intérêt +personnel.</p> + +<p>À ma grande joie, je fus quelques jours après conduit à Portsmouth et +embarqué comme passager sur un vaisseau de ligne nommé le <i>Superbe</i>, qui +allait rejoindre à Trafalgar l'escadre de Nelson.</p> + +<p>Le <i>Superbe</i> était commandé par le capitaine Keates. De Portsmouth, nous +mîmes à la voile pour Plymouth, afin de prendre à bord l'amiral +Duckworth; mais un ordre de l'amiral contraignit le vaisseau à +stationner trois jours dans la rade, et ces trois jours furent employés +par les officiers à maugréer tout bas contre un ordre qui retardait la +satisfaction de leur vif désir d'être joints à l'escadre, et par les +matelots à transporter sur le bâtiment des moutons et des pommes de +terre de Cornwall, destinés à la table de l'amiral.</p> + +<p>Ce maudit délai jeta tout l'équipage dans le désespoir, car nous<span class="pagenum"><a id="Page_41">[41]</a></span> +rencontrâmes la flotte de Nelson deux jours après sa victoire +immortelle.</p> + +<p>J'étais bien jeune à cette époque mémorable de ma vie, et cependant je +fus vivement impressionné par la scène qu'amena l'approche du schooner +<i>le Pickle</i>, qui portait les premières dépêches de la bataille de +Trafalgar et le récit circonstancié de la mort du héros. Le commandant +du schooner brûlait d'une si ardente impatience pour être le premier à +porter la grande nouvelle en Angleterre, que nos signaux furent +vainement aperçus; il n'arrêta pas sa course, et nous nous trouvâmes +dans l'obligation de nous détourner de notre route pendant plusieurs +heures pour lui donner la chasse, afin de le contraindre à venir sur +notre vaisseau.</p> + +<p>Le capitaine Keates reçut le commandant sur le pont, et lorsque d'une +voix tremblante il lui demanda des nouvelles de l'escadre, je me +trouvais à côté de lui. Un profond silence régnait partout; les +officiers se tenaient immobiles, pâles et frémissants, à quelques pas de +leur chef, qui marchait sur le pont tantôt avec une précipitation +fiévreuse, tantôt avec un calme d'écrasant désespoir.</p> + +<p>Bataille, Nelson, vaisseaux, étaient les seules paroles intelligibles +que pouvaient recueillir les oreilles avides de ces jeunes officiers, +bouillants d'impatience et d'ardeur. Le capitaine trépignait, le sang +avait jailli à sa figure, et sa voix haletante saccadait les +interrogations.</p> + +<p>L'amiral Duckworth, retiré dans sa cabine, attendait le résultat des +ordres qu'il avait donnés d'arrêter le schooner. Son humeur irritable<span class="pagenum"><a id="Page_42">[42]</a></span> +et violente s'était justement exaspérée du refus d'obéissance qu'avait +opposé le commandant à son pressant appel; dès qu'il fut instruit de +l'arrivée du schooner, il fit demander le capitaine. Mais Keates +n'entendit ni l'ordre ni même la voix qui le transmettait, car il +s'appuyait chancelant contre une batterie; et, frappé au cœur, il +méconnut pour la première fois la voix de son chef.</p> + +<p>—Maudite destinée! murmurait sourdement le capitaine, déplorable délai +qui nous enlève la gloire d'avoir participé à la plus magnifique +bataille, au plus illustre combat de l'histoire navale!</p> + +<p>Un nouvel ordre de l'amiral, qui bouillait de rage et d'impatience, +interrompit le sombre monologue du capitaine.</p> + +<p>Je suivis Keates dans la cabine du chef, et je m'arrêtai derrière lui +sur le seuil de la porte violemment ouverte par l'amiral.</p> + +<p>—Une grande bataille vient d'avoir lieu à Trafalgar, dit le capitaine +d'une voix basse et entrecoupée par l'émotion, les flottes combinées de +la France et de l'Espagne sont entièrement détruites, et Nelson a rendu +le dernier soupir. Après un court silence, le capitaine ajouta d'un ton +plein d'amertume:</p> + +<p>—Si nous n'avions pas perdu trois jours à Plymouth, nous serions au +nombre des vainqueurs... Le commandant du schooner vous supplie, +monsieur, de ne pas le retenir, de ne pas détruire ses espérances comme +vous avez détruit les nôtres...</p> + +<p>L'amiral pâlit; mais, sachant qu'il méritait les reproches, il ne fit<span class="pagenum"><a id="Page_43">[43]</a></span> +aucune observation et monta sur le tillac pour interroger le commandant +du schooner, qui ne répondit aux questions de Duckworth que par des +monosyllabes.</p> + +<p>Irrité contre lui-même et contre son entourage, l'amiral renvoya le +messager et fit déployer toutes les voiles, afin de réparer par la +marche d'une double vitesse les heures qu'il venait de perdre.</p> + +<p>Pendant l'exécution de cette manœuvre, l'amiral se promena seul au +milieu des officiers, qui gardaient tous un profond silence, et dont les +physionomies exprimaient la tristesse et le mécontentement.</p> + +<p>Placé au centre de cette désolation, j'en subis l'atteinte, et sans me +rendre un compte bien exact du motif de mon chagrin, je m'affligeai avec +tout l'équipage.</p> + +<p>Le lendemain matin, nous rencontrâmes quelques vaisseaux de la flotte +victorieuse; notre amiral communiqua avec eux, et reçut des dépêches du +général Callingevood, qui mettait aux ordres du <i>Superbe</i> six vaisseaux +de ligne, pour l'aider dans la poursuite des débris de la flotte +vaincue. Au nombre de ces vaisseaux se trouvait celui sur lequel je +devais prendre une place d'élève: j'y fus donc transbordé.</p> + +<p>Il n'est pas nécessaire de dépeindre les misères de l'existence +d'aspirant de marine, je les trouvai moindres que celles que j'avais +supportées à la pension Sayers, et préférables aux bastonnades de mon +père. Du reste, je dois dire en toute franchise que je fus traité par +mes supérieurs et même par mes camarades avec une rare bonté, et que cet +entourage d'extérieure affection me fit trouver heureux un temps de<span class="pagenum"><a id="Page_44">[44]</a></span> +dure servitude.</p> + +<p>—L'inutilité de nos poursuites contre les flottes alliées nous obligea +à voguer vers Portsmouth, et la traversée fut très-orageuse; les +vaisseaux étaient la plupart démâtés, et le nôtre avait subi des +atteintes plus graves; car, fracassé par les boulets ennemis, le pont +supérieur était presque incendié. Ce galant vaisseau, qui peu de jours +auparavant faisait voltiger ses voiles jusque dans les nuages, tandis +qu'il s'avançait fièrement sur les flottes réunies, que l'on nommait +avec ostentation les invincibles, était maintenant—quoique son +victorieux drapeau flottât encore dans les airs—entraîné çà et là à la +miséricorde du vent et des flots. Enfin, après des travaux et des +dangers inouïs, et au milieu des acclamations de triomphe de tous les +navires auprès desquels nous passions, nous arrivâmes en sûreté à +Spithead.</p> + +<p>Quelle scène de joie, quel accueil enthousiaste, quel attendrissement +universel célèbrent notre débarquement! Du vaisseau au rivage il y avait +un pont de bateaux, et chacun s'efforçait d'arriver jusqu'à nous. Des +personnes mourantes d'angoisse et d'inquiétude demandaient d'une voix +tremblante et passionnée un père, un frère, un fils chéri, un mari +adoré. Ces appels étaient suivis ou par un cri de joie délirante, ou par +les sanglots déchirants d'un pauvre infortuné qui retournait seul au +rivage.</p> + +<p>Après les transports de félicitations qui réunirent les amis aux amis, +les parents aux parents, vint se faire entendre la voix nasillarde des<span class="pagenum"><a id="Page_45">[45]</a></span> +usuriers juifs, qui offraient aux matelots, d'une main crochue, des +poignées d'or en échange de leur part de butin. Aux juifs succédèrent +les enfants, les femmes et les parents des matelots; toute une +population, tout un peuple qui ne poussait qu'un cri de bonheur; enfin, +avec les provisions fraîches, une nuée de femmes de mauvaise vie envahit +le vaisseau comme les sauterelles d'Égypte.</p> + +<p>Ces femmes arrivèrent en une si prodigieuse quantité, que de huit mille +qui demeuraient à cette époque à Portsmouth et à <a id="Gaspart_1">Gaspart</a>, +il n'en resta pas plus d'une douzaine dans les deux villes. En peu de temps +elles eurent achevé ce que les flottes ennemies avaient menacé de faire, +c'est-à-dire de prendre possession de l'escadre de Trafalgar.</p> + +<p>Je me rappelle que le lendemain, pendant qu'on déchargeait le vaisseau, +ces effrontées pécheresses enlevèrent les trois canons de 32, et je +pense qu'il y en avait bien trois ou quatre cents qui viraient le +cabestan.</p> + +<p>Aussitôt notre débarquement opéré, le capitaine Morris écrivit à mon +père pour lui demander ce qu'il fallait faire de moi, puisque son +vaisseau, hors de service, était obligé de rester en rade.</p> + +<p>Mon père répondit que, bien déterminé à ne pas me recevoir dans sa +maison, il priait le capitaine de m'envoyer de suite dans l'école de +navigation du docteur Burney.</p> + +<p>Je fus épouvanté à l'annonce de cette nouvelle; je pensais en avoir fini +avec les pensions; car, pour moi, elles ressemblaient toutes à celles<span class="pagenum"><a id="Page_46">[46]</a></span> +du collége Sayers. Je pressentis donc une vie de pénitences imméritées +et d'impitoyables tortures.</p> + +<p>Le capitaine Morris, qui souffrait d'une cruelle blessure, fut obligé de +quitter le vaisseau, et il me plaça, avec deux autres enfants de mon +âge, sous la surveillance d'un contre-maître qui nous amena avec lui à +<a id="Gaspart_2">Gaspart</a>. Ce marin +avait reçu l'ordre du capitaine de nous conduire dans la maison du docteur Burney.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="VII"></a>VII</h2> + + +<p>Le vieux Noé et sa famille hétérogène, en mettant le pied <i>in terra +firma</i>, ne ressentirent point, bien certainement, un plaisir plus vif +que celui qui nous remplit le cœur lorsque nous quittâmes le +vaisseau. Le visage du contre-maître, qu'une longue habitude +d'obéissance et à la fois d'autorité avait rendu impassible et grave +comme une figurine de bois, venait de s'épanouir et ressemblait à celui +d'un joyeux bouffon.</p> + +<p>Il regardait autour de lui avec autant de majesté que s'il eût été +conquérant et possesseur de l'île entière. Comme le vieux brave traitait +de trahison et de blasphème l'expression pensive ou morose d'un +débarqué, il se tourna brusquement vers moi, et me dit d'une voix +grave:<span class="pagenum"><a id="Page_47">[47]</a></span></p> + +<p>—Holà! mon garçon, qu'avez-vous? Votre physionomie est aussi renfrognée +que si nous étions en un jour de dimanche, et que la cloche sonnât pour +annoncer l'heure des prières. Vous ne me prenez pas sans doute pour cet +idiot de curé que nous avions à bord?</p> + +<p>Le contre-maître avait deviné juste, en pressentant qu'une idée +attristante absorbait ma joie. C'était le souvenir des ordres donnés par +mon père et que le marin devait exécuter.</p> + +<p>—N'allez jamais à l'église sur terre, mon fils, reprit vivement le +contre-maître; sur mer on ne peut pas toujours en éviter l'obligation; +mais là, les prières se comprennent, il y a quelque chose à demander à +Dieu: le beau temps et de riches butins; mais à terre, garçon, il n'y a +rien du tout à souhaiter. Allons, mes enfants, marchez la tête haute et +cherchons la taverne de <i>la Couronne et l'Ancre</i>; elle doit être quelque +part dans ces latitudes, si elle n'a pas échappé à son amarrage.</p> + +<p>Ces paroles du contre-maître me firent bondir de joie.</p> + +<p>Un répit! m'écriai-je en mon âme; il a oublié la pension et nous allons +à la taverne!</p> + +<p>Je doublai le pas, marchant de l'allure impatiente et décidée d'un +cheval sans frein, quand j'aperçus (car je dévorais les enseignes du +regard) une brillante couronne suspendue au-dessus de l'auvent d'une +porte; je la montrai à notre gardien, qui nous y entraîna rapidement.</p> + +<p>Au moment de franchir le seuil de l'entrée, le marin s'arrêta, et,<span class="pagenum"><a id="Page_48">[48]</a></span> +passant la main sur son front, il nous dit d'un air effaré:</p> + +<p>—Arrière, mes garçons, arrière, voyons! Voyons, le capitaine m'a dit +de... de vous conduire à... au... où diable est-ce? Dites donc, garçons, +où faut-il que vous alliez?</p> + +<p>—Aller? répétâmes-nous d'un commun accord et de l'air le plus surpris.</p> + +<p>—Certainement, le capitaine m'a ordonné de vous conduire quelque part; +c'est très-drôle que vous ne le sachiez pas, et plus drôle encore qu'il +me soit impossible de le rappeler à ma satanée mémoire. Bon, j'y suis... +au docteur; quelqu'un de <a id="Gaspart_3">Gaspart</a>, +enfin... Oui, oui, j'ai entendu parler du bonhomme; je me souviens que +dans le temps mon père voulait me faire nager dans son sillage; mais +j'étais rusé comme un jeune marsouin, et je n'ai point voulu entrer dans +sa maudite frégate. Pour vous, garçons, c'est différent, il faut obéir; +j'en suis responsable. Voyons, je suis libre, loin du drapeau, et je +puis agir à ma guise; eh bien, mes petits hommes, que pensez-vous? +qu'allez-vous dire? Vous sentez-vous entraînés par le courant sur le +sable de l'école? Diable! vous regardez autour de vous comme si vous +aviez envie de prendre le large et d'échapper à ma surveillance (Nous +songions en effet à nous évader). Allons, allons, enfants, suivez-moi; +nous parlerons raison le verre en main; j'ai trois jours de bombances à +faire, et il suffit à ma conscience de voir vos noms inscrits sur les +registres du docteur un quart d'heure avant de me présenter devant le capitaine. +Alerte, mes gaillards; filez votre<span class="pagenum"><a id="Page_49">[49]</a></span> +nœud vers la taverne.</p> + +<p>Un garçon s'empressa de nous faire entrer dans une chambre, et pendant +qu'il arrangeait le feu en attendant des ordres, notre commodore criait +de toute sa force:</p> + +<p>—Eh! là-bas, vous autres, vous ne faites pas mal de poussière comme ça +avec votre fourneau d'enfer, et si vous ne vous dépêchez pas de nous +apporter du grog afin de nettoyer notre gorge, je verrai si une +application de tapes sur votre poupe ne vous fera pas agir avec plus de +vitesse.—Arrêtez, continua-t-il en rappelant le garçon qui se hâtait de +courir pour chercher la consommation demandée.—Enfants, et il se tourna +vers nous, ne sentez-vous pas le vent entrer dans votre tillac? Quelle +heure est-il, garçon?</p> + +<p>—Monsieur, il est dix heures.</p> + +<p>—Fort bien, apportez-nous quelque chose à manger.</p> + +<p>—Que désirez-vous, monsieur; nous avons du bœuf et du jambon froids?</p> + +<p>—Je ne désire ni l'un ni l'autre, gronda le contre-maître; voulez-vous +donc nous donner le scorbut, affreux coquin?</p> + +<p>—Nous avons aussi des côtelettes et des biftecks.</p> + +<p>—C'est cela, apportez-en et faites mouvoir vos jambes un peu plus vite +que cela, imbécile que vous êtes... Attendez... serait-il possible +d'avoir des poulets?</p> + +<p>—Oui, monsieur, oui, nous en avons un superbe dans le garde-manger, +répondit le garçon ahuri, et se tenant prudemment à distance du maître +d'équipage.<span class="pagenum"><a id="Page_50">[50]</a></span></p> + +<p>—Un poulet! stupide animal; je vous dis de faire rôtir tout le +poulailler et de vous dépêcher, encore; car s'ils ne sont pas sur la +table dans cinq minutes, dites à la mère... je ne sais pas son nom.... à +l'hôtesse, que je l'embrocherai elle-même. Eh bien! pourquoi ne +bougez-vous pas? Mais allons donc, butor! Arrêtez.... Comment!.... Mais +où diable est donc le grog que j'ai demandé il y a une heure?</p> + +<p>—Mais, monsieur... balbutia le garçon, de plus en plus effrayé.</p> + +<p>—Taisez-vous, belître, dit le marin en lançant au travers de la chambre +son chapeau orné de dentelles d'or; taisez-vous et filez sous le vent, +ou sinon...</p> + +<p>Le garçon, à qui cette manière claire et précise de commander donnait +des ailes, se baissa sous la table, et se levant avec l'élasticité d'un +diable de tabatière, il s'élança vers la cuisine et disparut comme +l'éclair sous les yeux du vieux loup de mer.</p> + +<p>Celui-ci, à qui cette rapidité exagérée dans l'exécution de ses ordres +était loin de déplaire, jeta sur nous un regard de triomphante +satisfaction; puis, élevant la main droite jusqu'à la hauteur de sa +bouche, il en retira, avec une délicatesse suprême, une chique qui y +était toujours emprisonnée et qui faisait croire aux étrangers que le +vieux marin avait sous une de ses joues un incurable abcès. Après avoir, +par une seconde manœuvre, transporté de la main droite au creux de la +main gauche ce morceau de tabac, à qui il ne donnait de répit qu'aux +heures solennelles des repas, notre homme saisit son verre avec la ferme +assurance d'un homme habitué à cet exercice, et en avala d'un trait le<span class="pagenum"><a id="Page_51">[51]</a></span> +contenu.</p> + +<p>—Diable! dit-il en faisant claquer bruyamment sa langue contre le +palais, voilà un petit brandy que j'aime bien mieux dans ma gorge qu'une +corde alentour d'elle, et je ne serais pas fâché, avant d'approfondir +les côtelettes et les biftecks qu'on doit nous apporter, de renouveler +connaissance avec lui.... Je vais donc lui dire encore un mot.</p> + +<p>Et le contre-maître versa encore dans son verre une rasade de cognac, +pour laquelle il mit pour la forme un passe-poil d'eau claire.</p> + +<p>Ce grog fulminant étant avalé, les yeux de notre mentor brillèrent et +s'humectèrent d'une larme de satisfaction, puis, s'affermissant sur sa +chaise et fixant un regard assuré sur la table, que le garçon, revenu de +sa frayeur, avait abondamment garnie de viandes, il brandit sa +fourchette et nous donna le signal du branle-bas, en s'écriant:</p> + +<p>—Adieu va! mes enfants, sus à l'ennemi!</p> + +<p>L'ennemi, je veux dire les côtelettes et les biftecks, ne tint pas +longtemps devant nos appétits aiguisés par une longue traversée, et, +après une courte résistance, la table fut couverte des débris de notre +victoire et de plusieurs bouteilles et flacons morts. Ces malheureux, +qui avaient perdu l'esprit dans la bataille, furent dédaigneusement +jetés sur le carreau par notre général en chef, qui, ainsi que nous, +avait oublié et le vaisseau et la pension.</p> + +<p>D'un pas légèrement festonné, nous arrivâmes à <a id="Gaspart_4">Gaspart</a>. +Là, notre pilote nous promena de boutique<span class="pagenum"><a id="Page_52">[52]</a></span> +en boutique, et dans chacune d'elles il faisait une emplette, en nous +engageant à l'imiter. Comme il nous avait avertis qu'il prenait à son +compte personnel tout le montant des dépenses, et que nous savions que +notre commanditaire n'aimait pas à être désobéi, nous nous donnâmes bien +garde de le contrarier, et nous sortîmes des magasins où il nous avait +menés chargés de butin.</p> + +<p>Durant tout le cours de cette <i>bordée</i>, ou plutôt de cette invasion à +<a id="Gaspart_5">Gaspart</a>, le vieux +marin, qui avait le vin très-hospitalier, invitait +tous les camarades qui se trouvaient sur son passage et toutes les +figures qui lui plaisaient—et il était facile de lui plaire dans ces +moments-là—à dîner à la taverne de <i>la Couronne et l'Ancre</i> à deux +heures précises.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement aux hommes que le prodigue amphitryon +s'adressait. Non moins tendre que généreux, à toutes les jeunes et +jolies femmes qu'il rencontrait également de sa connaissance,—et Dieu +sait si le nombre en était grand,—il tenait ce discours flatteur:</p> + +<p>—Mes toutes belles, virez de bord, mettez le cap sur votre domicile, +balayez les ponts, mettez un peu d'ordre dans votre cabine, gréez-vous +le plus coquettement possible, et venez me rejoindre au théâtre. +Surtout, mes petits amours, ne manquez pas de remplir vos petites +bouteilles de poche, afin d'avoir beaucoup de grog dans la cambuse; je +serai exact au poste.</p> + +<p>Ces invitations terminées, le contre-maître, qui était prévoyant et<span class="pagenum"><a id="Page_53">[53]</a></span> +systématique dans les arrangements de sa fête, alla au théâtre, pour +lequel il prit trois loges, et rentra enfin à <i>la Couronne et l'Ancre</i>, +en se plaignant de son <i>travail à sec</i>, c'est-à-dire d'avoir travaillé +sans boire.</p> + +<p>Les nombreuses connaissances de notre joyeux commodore commencèrent +bientôt à arriver. Les salutations extravagantes, rudes et folles le +ballottèrent des mains de l'une dans les bras de l'autre. Ce fut une +orgie de paroles qui précéda l'orgie d'action. On servit la table, et +les viandes disparurent comme par miracle; les bouteilles vides volèrent +çà et là, accompagnées des plats et des assiettes. Au dessert, +l'eau-de-vie, la limonade spiritueuse et le rhum firent le tour de la +table. On chanta, on porta des toasts, on fit des plaisanteries jusqu'au +moment où notre méthodique amphitryon, se levant de table, nous dit avec +gravité:</p> + +<p>—Vous, là-bas, dans ce coin au bout de la table, jeunes chiens de mer, +arrêtez votre jargon, ou je vous porte à l'instant dans les bras du +docteur, vous comprenez... Maintenant, mes braves, ceci s'adresse à +tous, que pensez-vous de l'offre d'une petite promenade? Il est l'heure +du spectacle, et vous devez savoir que, pour aller aux églises et aux +théâtres, il faut être de sang-froid; là, par respect pour les curés; +ici, par amour pour les dames. Il n'est point admis dans les belles +manières de s'enivrer avant le coucher du soleil, et je ne le permettrai +pas. Ainsi, avancez à l'ordre; je n'ai plus qu'un toast à porter, et +après cette dernière salve je hisse mon pavillon.<span class="pagenum"><a id="Page_54">[54]</a></span></p> + +<p>Le contre-maître fut bruyamment interrompu par les cris des convives.</p> + +<p>—Silence! gronda-t-il d'une voix de tonnerre.</p> + +<p>Tout le monde se tut, excepté les verres et les bouteilles, qui +tremblèrent et rendirent un son cristallin.</p> + +<p>Quand le calme fut un peu rétabli, le marin ajouta:</p> + +<p>—Remplissez vos verres, messieurs, mais faites-le sans bruit, car nous +allons porter un toast très-solennel. Je m'aperçois avec peine de la +négligence que ce rustaud de garçon apporte à remplir ses devoirs envers +nous; les bouteilles sont à moitié vides; eh bien! je vous ordonne +d'empoigner chacun une bouteille, de la désenfler complétement et de lui +casser la tête.</p> + +<p>Cet ordre, reçu avec acclamation, satisfaisait fort peu le garçon de +service, qui se hasarda à murmurer quelques remontrances.</p> + +<p>—Marins! cria notre chef, soutenez votre capitaine. Qu'est-ce à dire, +drôle, tu te révoltes?... Sors d'ici... Ah! tu ne veux pas vider le +pont, eh bien! mes braves, écoutez ceci: un, deux, et quand je dirai +trois, souvenez-vous que la tête de ce requin est une cible.</p> + +<p>Le domestique, effaré, se précipita hors de la chambre, contre les +portes de laquelle les bouteilles allèrent se briser.</p> + +<p>Après avoir bu avec une gravité chancelante à la santé du grand Nelson, +nous fîmes irruption dans la ville, tâchant, tant bien que mal, de +marcher ensemble dans la direction du théâtre. Cette orgie fut ma +première leçon d'ivresse, et j'étais tellement ébloui par les liqueurs<span class="pagenum"><a id="Page_55">[55]</a></span> +que j'en respirais partout, et que l'air me semblait imprégné d'alcool.</p> + +<p>Je ne me rappelle absolument rien de la pièce que je vis représenter au +théâtre; il me souvient seulement que l'auditoire était composé de +matelots et de leurs joyeuses compagnes.</p> + +<p>Si le son de la grande cloche de Saint-Paul avait remplacé la musique +aiguë qui remplissait les entr'actes, il n'eût pas été perceptible.</p> + +<p>À minuit, un souper fabuleux nous réunit encore à la taverne, et à deux +heures nous roulions, ivres de joie et de vin, dans les rues de la +ville, attaquant les gardes de nuit, les employés du chantier de la +marine royale et quelques soldats que le hasard nous fit rencontrer.</p> + +<p>Malgré la prodigieuse quantité de liqueurs que le contre-maître avait +absorbée, sa tête était aussi saine et aussi calme que la bonde de bois +d'un tonneau de rhum. Quant à moi, je marchais en trébuchant; les +maisons se livraient devant mes yeux atones à des danses macabres, et +pour un pas que je faisais en avant, j'en faisais deux en arrière: mais +le contre-maître veillait sur la faiblesse des traîneurs jusqu'à ce +qu'il nous eût tous conduits au quartier général, ainsi qu'il appelait +notre auberge. Là, il nous remit tous les trois dans les mains d'une +vieille haridelle à la figure rouge comme un boulet en feu, en lui +disant d'un ton emphatique d'avoir pour nos petites personnes les +attentions les plus grandes.</p> + +<p>La vieille femme répondit qu'elle nous traiterait avec des égards +d'hôtesse et une affection de mère.<span class="pagenum"><a id="Page_56">[56]</a></span></p> + +<p>Ce soin accompli, le fastueux amphitryon donna l'ordre de préparer dans +sa chambre un lit et une bassinoire, d'ajouter à cela un hareng salé, du +pain et un bol de punch, puis il nous souhaita une bonne nuit, et sortit +de la taverne pour aller en ville.</p> + +<p>Notre prévenante et soumise hôtesse nous fit promptement préparer des +lits, nous donna à chacun un verre de grog très-fort, et nous fit +observer prudemment qu'il était fort tard. Sur ces paroles, elle me +conduisit dans ma chambre, me coiffa d'un de ses bonnets en me disant +que j'étais un très-joli garçon, et ajouta encore, après m'avoir +embrassé:</p> + +<p>—Maintenant, sois sage, et n'oublie pas de dire ta prière avant de +t'endormir.</p> + +<p>Je m'éveillai au point du jour; des rêves affreux avaient tourmenté mon +sommeil, et si j'avais connu ce fantôme qu'on appelle le cauchemar, je +me serais imaginé que ce hideux visiteur s'était glissé dans les rideaux +de mon lit. J'étais encore étourdi des libations de la journée, et ma +mémoire cherchait à rassembler les souvenirs confus des scènes de la +veille. L'entrée de la servante dans ma chambre dissipa entièrement les +nuages qui enveloppaient mon esprit.</p> + +<p>Après avoir pris un bain et m'être habillé, je descendis au parloir, +dans lequel se trouvait le contre-maître; j'y entrai, les yeux timides, +la démarche honteuse, craignant des reproches, sans songer que c'était +dans le seul but de me distraire que mon gardien s'était fait +l'instrument de ma faute.</p> + +<p>Le contre-maître était assis comme un empereur ou comme un prince<span class="pagenum"><a id="Page_57">[57]</a></span> +abyssinien, dans un large fauteuil que la corpulence de sa royale +personne remplissait en entier; il emprisonnait le feu entre ses jambes +posées en arcs-boutants. Sur une table posée près de lui se prélassaient +des tasses sans soucoupes, des théières sans manches, un morceau de +beurre salé enveloppé dans du papier brun, une rôtie de pain à moitié +mangée et des débris de hareng. Tous ces restes témoignaient de la +sobriété du bon marin, lorsqu'il n'avait pas de convives pour lui tenir +tête.</p> + +<p>À la fin de deux jours de fêtes aussi bruyantes que celles que j'ai +racontées, le contre-maître nous conduisit, mes camarades et moi, au +collége du docteur Burney; mais, avant de se séparer de nous, il nous +glissa à chacun deux guinées dans la main, nous engagea à être sages, en +nous recommandant le silence sur l'emploi de nos jours de liberté.</p> + +<p>Nous l'embrassâmes en pleurant, et il avait disparu que nous le +cherchions encore et du cœur et des yeux.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2> + + +<p>Je passai un temps très-court dans la maison du docteur Burney, car je +n'y étais entré qu'avec la condition expresse qu'au premier départ d'un +vaisseau je serais immédiatement embarqué.<span class="pagenum"><a id="Page_58">[58]</a></span></p> + +<p>Parmi les élèves du docteur, il s'en trouvait quelques-uns qui avaient +déjà vu la mer; je me liai de préférence avec ceux-là, et l'un d'eux me +joua un mauvais tour, qui s'est gravé dans ma mémoire, comme le seul +souvenir de ces quelques mois de collége.</p> + +<p>Le capitaine Morris m'avait donné une lettre pour mon père. Un jour +j'obtins la permission de sortir, afin de la mettre à la poste, et je +fus accompagné par Joseph, le camarade rusé dont je n'ai pas même oublié +le nom.</p> + +<p>—Pour qui est cette lettre? me demanda-t-il lorsque nous fûmes hors de +la maison; montrez-moi l'adresse, je vous prie.</p> + +<p>Et prenant la lettre de mes mains, sans attendre mon refus ou mon +consentement, il la sentit lourde et s'écria:</p> + +<p>—L'enveloppe renferme quelque chose de plus précieux qu'un chiffon de +papier.</p> + +<p>Je lui dis alors que le capitaine Morris m'avait fortement recommandé de +faire parvenir cette lettre à mon père, et cela dans le plus bref délai.</p> + +<p>—Ah! ah! par Jupiter, je comprends: cette lettre renferme un trésor, et +c'est bien certainement le reste des billets de banque que votre père +avait donnés au capitaine pour satisfaire aux nécessités de votre +entretien. J'espère que vous ne serez pas assez niais pour commettre la +folie de l'envoyer.</p> + +<p>—Mais si, répondis-je en essayant de lui prendre la lettre.</p> + +<p>—Mon Dieu, que vous êtes stupide! Cet argent vous appartient,<span class="pagenum"><a id="Page_59">[59]</a></span> +puisqu'il vous était destiné; gardez-le, il vous est bien nécessaire, +puisque vos deux guinées sont dépensées; un garçon de votre âge ne doit +jamais rester les poches vides.</p> + +<p>Joseph ajouta tant de moqueries, tant d'arguments à ces paroles, qu'il +parvint à éveiller en moi un sentiment de rancune contre l'avarice de +mon père. Je songeai aussi qu'il me serait difficile de rencontrer la +nouvelle occasion d'une pareille aubaine, et je ne fis aucune objection +pour repousser la déloyauté des conseils de mon camarade.</p> + +<p>—Vous avez droit, et un droit incontestable, à la moitié de cette +somme, reprit-il; et comprenant que mon silence était une affirmation, +il brisa doucement le cachet de la lettre.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria Joseph, regardez, la lettre vient de s'ouvrir. +Quel heureux hasard! Voici vos billets de banque.</p> + +<p>La vue de l'argent me grisa la conscience; je le pris de ses mains et +nous déchirâmes la lettre.</p> + +<p>Généreusement aidé par Joseph, j'eus bientôt dépensé un trésor que, sur +le premier moment, j'avais jugé inépuisable. Ma part, bien moindre que +celle de mon compagnon, car il avait fait le partage, fut presque +absorbée par l'achat d'un fusil, d'une boîte de poudre et d'un paquet de +balles.</p> + +<p>Le lendemain, le docteur Burney nous permit de sortir pour faire la +chasse aux oiseaux.</p> + +<p>Joseph me laissa tirer le premier coup, et comme nous étions convenus de +mettre en commun la jouissance du fusil en nous en servant tour à tour,<span class="pagenum"><a id="Page_60">[60]</a></span> +je le lui donnai aussitôt.</p> + +<p>Mais après s'en être injustement servi, et à différentes reprises, il +refusa de me le rendre.</p> + +<p>Irrité de cet égoïsme, je lui dis qu'en bonne conscience il devait +avouer que l'arme était à moi seul, et que ma complaisance méritait un +meilleur remercîment.</p> + +<p>—Ah! le fusil est à toi! s'écria-t-il en tournant le canon vers ma +figure; mais il rabaissa l'arme, et d'un geste furieux m'appliqua un +soufflet.</p> + +<p>Je pâlis de colère et nous marchâmes en silence: Joseph fatigué de ne +rien tuer ou de ne pouvoir rien tuer, ce qui est absolument la même +chose, moi exaspéré d'indignation.</p> + +<p>Vers le milieu de l'après-dîner, mon despotique compagnon eut faim, et +m'ordonna de dépenser mon dernier écu à l'achat de quelques +rafraîchissements dans une ferme dont nous longions les murs.</p> + +<p>Je ne pouvais ni refuser ni hésiter à obéir; Joseph avait le fusil, il +était donc mon maître.</p> + +<p>À la fin de notre repas, l'insolence du coquin devint tout à fait +impérieuse, car il me contraignit à placer mon chapeau à vingt pas de +lui, afin d'avoir un but pour exercer son adresse.</p> + +<p>—Puisque tu m'as obéi, dit-il d'un air de condescendance, je te +permettrai tout à l'heure de viser ton chapeau; mais si je mets dedans +plus de balles que toi, tu me donneras le reste de ton écu.</p> + +<p>J'acceptai cet arrangement d'un air si joyeux et si satisfait, que<span class="pagenum"><a id="Page_61">[61]</a></span> +Joseph me prit sans doute pour un imbécile.</p> + +<p>Il tira maladroitement et me donna le fusil en ayant l'espoir d'une +heureuse revanche à sa seconde tentative.</p> + +<p>En saisissant l'arme, je me jetai à quelques pas de Joseph; je visai +froidement, non pas mon chapeau, mais celui qui était sur sa tête, en +lui disant:</p> + +<p>—Chapeau pour chapeau!</p> + +<p>Je tirai la détente.</p> + +<p>Mon mouvement fut si rapide et si imprévu, que le jeune garçon ne trouva +la force de crier qu'à l'instant où je m'aperçus que le fusil était sans +amorce.</p> + +<p>—Ne tire pas! hurla-t-il d'une voix perçante, tu me brûlerais la +cervelle.</p> + +<p>—C'est mon intention, répondis-je d'un ton glacial, et je rechargeai +l'arme.</p> + +<p>Le coquin s'enfuit en courant, et il essayait de franchir un mur, +lorsque, rapidement arrivé jusqu'à lui, je fis feu...</p> + +<p>Joseph tomba.</p> + +<p>Mais, lorsque je vis la victime de ma colère étendue par terre, sans +mouvement et le visage décoloré, le transport de rage qui m'avait égaré +se changea en une indicible épouvante. Je jetai mon arme avec horreur et +je me précipitai vers mon camarade.</p> + +<p>—Tu m'as tué, dit Joseph d'une voix faible.</p> + +<p>L'examen de la blessure me rassura sur les suites de mon emportement, +car ce n'était qu'une légère égratignure dans un endroit où l'insolent +aurait dû recevoir des coups de pied.<span class="pagenum"><a id="Page_62">[62]</a></span></p> + +<p>La peur paralysait tellement l'intelligence de ce lâche qu'il balbutiait +d'une voix éperdue:</p> + +<p>—Ne me fais aucun mal... je vais mourir... tâchons de rentrer au +collége... Ce soir je n'existerai plus.</p> + +<p>La première chose que fit Joseph à notre retour, et cela en violant sa +promesse de garder le silence, fut de courir—car il avait retrouvé +l'usage de ses jambes—tout raconter au docteur.</p> + +<p>Sans approfondir la cause de ce qu'il appela ma rage, M. Burney se +saisit de mon arme et m'enferma dans une chambre.</p> + +<p>En me rendant ma liberté quelques jours après, le docteur m'annonça +qu'une lettre de mon père lui donnait l'ordre de me conduire à bord +d'une frégate, et mon départ eut lieu le lendemain.</p> + +<p>Le capitaine de ce bâtiment connaissait ma famille; c'était un Écossais +à la figure hideuse, au caractère sournois et flagorneur, et qui n'avait +atteint ce grade qu'à force de bassesses, de cajoleries envers ses chefs +et de servilité à l'égard de tous. Le premier lieutenant de ce mauvais +drôle était né à Guernesey. D'une nature aussi vile que celle du +capitaine, il avait de plus des manières communes, un esprit méchant, +envieux, et cette dernière qualité lui faisait prendre en haine, et cela +indistinctement, jalousement, sans cause excusable, toutes les personnes +qui lui étaient supérieures, ce qui étendait son aversion sur l'univers +entier.</p> + +<p>Malgré la bonne intelligence qui régnait entre les élèves et moi, je ne +pus m'habituer au régime de cette nouvelle existence, dans laquelle je +ne trouvais ni la grandeur ni l'indépendance dont la vie maritime<span class="pagenum"><a id="Page_63">[63]</a></span> +s'était parée à mes yeux. De l'ennui j'arrivai promptement à la +résolution de rompre toutes les entraves qui me retenaient sous une +volonté plus puissante que la mienne, et j'y songeai avec une impatiente +ardeur.</p> + +<p>Le capitaine, qui avait entre ses mains une autorité sans bornes, +pouvait à son choix faire du vaisseau un paradis ou un enfer, et il +préférait certainement le baptiser de ce dernier titre, car il usait de +son pouvoir avec un rigorisme qui était à la fois injuste et cruel.</p> + +<p>Les intraitables défauts de mon caractère, entier et dans sa résistance +et dans l'expression de cette résistance, me rendaient incapable de +soumission. Ne pouvant ni me plier devant des caprices ni m'abaisser à +de vaines, à de fausses flatteries, je parvins à me faire détester +cordialement de mes chefs. Dès lors les jours s'écoulèrent pour moi ou +dans l'émancipation d'une révolte constante, mais sans résultat heureux, +ou dans l'isolement des cachots; puis, en secouant avec une impuissante +vigueur les chaînes de cet esclavage, je déplorais la perte des +illusions qui m'avaient fait entrevoir des batailles sans nombre, de +victorieux combats dans l'armée navale. J'avais souri autrefois, d'un +air incrédule, aux histoires d'un vieux matelot qui m'assurait avoir +déjà vécu cinquante ans sur mer sans connaître encore la portée d'un +boulet de canon, et je voyais avec effroi qu'il pouvait avoir raison.</p> + +<p>La bataille de Trafalgar semblait être le dernier exploit guerrier de la +marine, et la passion du vieux Duckworth pour les moutons et les pommes<span class="pagenum"><a id="Page_64">[64]</a></span> +de terre de Cornwall m'avait fermé le livre de gloire dans lequel +j'aurais pu lire, sur d'émouvantes pages, à quel prix et comment la +renommée s'acquiert.</p> + +<p>Ce regret amena le désenchantement dans mon âme, et le mépris que +m'inspirait la conduite abjecte et sans dignité des jeunes officiers du +bord changea ce désenchantement en profond dégoût.</p> + +<p>Je n'aurais jamais pu réussir, même avec la volonté la plus tenace, à +courber ma nature sauvage sous le droit d'une autorité injuste ou d'un +titre, comme le faisaient mes compagnons. Et il m'est encore difficile +de comprendre comment des fils de bonne maison, dont l'intelligence a +été développée par l'étude, peuvent descendre à cet abandon complet de +leur individualité. Ces jeunes gens n'ont là ni idée à eux ni caractère +propre; ce sont des brebis toujours prêtes à se laisser tondre.</p> + +<p>Le règlement qui discipline les rapports entre les élèves et les chefs +est formé de façon que la tyrannie soit entière et sans contrôle d'un +côté, et la soumission absurde et complète de l'autre. On doit avoir +sans cesse son chapeau à la main, ne jamais exprimer, même par un signe +le plus simple, le moins sensible, un mécontentement. Si une querelle +s'élève, si le droit est du côté du plus faible, n'importe, vous avez +mal agi, vos supérieurs ont raison; car, de même que l'infaillible +royauté, ils ne peuvent avoir tort. Cette suprématie est peut-être +nécessaire au maintien de la discipline, soit; mais, en admettant +l'utilité de sa rigoureuse exigence, on ne peut s'empêcher de la<span class="pagenum"><a id="Page_65">[65]</a></span> +considérer comme arbitraire et souverainement despotique.</p> + +<p>Cette appréciation de la loi est faite sans espoir d'en corriger les +abus; mais ces abus ont toujours violemment froissé les hommes qui s'en +trouvaient les victimes, et leur ont inspiré le désir d'y apporter des +remèdes à l'heure du pouvoir. Malheureusement la nature humaine a tant +de faiblesses, d'irrésolutions dans la pensée, d'égoïsme dans l'action, +que, l'instant venu où une parole juste et ferme pourrait changer le +déplorable état des choses, l'améliorer, ils oublient leurs projets de +réforme, ou, pour mieux dire, ils ne les considèrent plus sous leur +véritable jour.</p> + +<p>Les changements, appelés de tant de vœux à une époque où ils leur +eussent été personnellement utiles, ne sont, quand ils n'aident pas à +leur bien-être, que des innovations dangereuses, des impossibilités, un +abandon du droit.</p> + +<p>Ils expriment alors leurs nouvelles croyances à l'aide de phrases +spécieuses, telles que celles-ci:</p> + +<p class="blockquot">«Il faut faire comme les autres.—Les choses sont bien ainsi. La +tentative de les améliorer serait présomptueuse.»</p> + +<p>Toutes ces défaites cachent maladroitement leur désir de tyrannie, désir +souvent immodéré dans le cœur de ceux qui ont le plus crié à +l'injuste en étant le moins maltraités.</p> + +<p>Ils continuent donc à suivre le même chemin, à perpétuer le même +système, car ils ne vivent que pour eux et agissent, sinon honnêtement,<span class="pagenum"><a id="Page_66">[66]</a></span> +du moins avec prudence.</p> + +<p>Bacon a dit de la fourmi: «C'est une sage créature pour elle-même, mais +un fléau pour un jardin.» On oppose généralement d'infranchissables +obstacles à ceux qui essayent de faire accepter des changements dans les +habitudes invétérées par un long usage, parce que ces changements sont +regardés comme une insulte à la mémoire ou à l'expérience des hommes qui +ne les ont pas conçus, parce que c'est dire aux uns qu'ils ont été des +sots, aux autres qu'ils le sont encore.</p> + +<p>De tout temps et dans tous les siècles, les réformateurs, n'importe quel +a été leur motif ou leur but, ont souffert le martyre, et la multitude a +toujours montré une sauvage exaltation en assistant à leur supplice. +Faites entrer la lumière dans un nid de jeunes hiboux, ils crieront +contre l'injure que vous leur faites. Eh bien! les hommes médiocres sont +de jeunes hiboux: quand vous voulez leur présenter des idées vivaces, +fortes et brillantes, ils les dénigrent en les déclarant absurdes, +fausses et dangereuses. Chaque abus qu'on tente de réformer est le +patrimoine de ceux qui ont plus d'influence que les réformateurs, un +bien défendu et insaisissable.<span class="pagenum"><a id="Page_67">[67]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="IX"></a>IX</h2> + + +<p>Mon esprit se préoccupait donc exclusivement de la recherche des moyens +à employer pour rompre les contrats d'un apprentissage qui me faisait +souffrir autant au moral qu'au physique. J'avais dans ma force et dans +mon courage une foi si complète et si aveugle qu'il me parut possible de +hasarder, au premier débarquement, une désertion. Cette désertion, me +disais-je, en me rendant ma liberté, me mettra à même de choisir le +genre de vie qui convient à mes goûts. Sans vouloir cependant renoncer +tout à fait à suivre la carrière maritime, je voulais arriver à +conquérir plus d'indépendance et surtout plus de considération pour le +rang que m'assignait mon titre de gentilhomme. Ces espérances illusoires +avaient été puisées dans la lecture des romans et des histoires du vieux +temps, qui racontaient les aventures de jeunes héros partis pour les +Indes pauvres et nus, et qui avaient rapporté dans leur patrie les +trésors d'un nabab.</p> + +<p>La réelle misère de ma situation présente glissait parfois de sombres +nuages au milieu de ces rêves d'or, et je songeais avec peine qu'étant +sans amis, sans argent, sans expérience, j'aurais d'effroyables +obstacles à surmonter pour conquérir même la médiocre fortune à +laquelle j'aspirais dans mes jours de réel découragement. L'impitoyable<span class="pagenum"><a id="Page_68">[68]</a></span> +abandon de mon père, le silence sans doute imposé à mes sœurs, la +privation éternelle de la vue de ma mère, étaient, à mes heures de +réflexion, de cruels supplices. Mais à quoi bon sonder les mystères de +l'âme, à quoi bon! Je m'impose la tâche de raconter l'histoire de ma +vie, et je ne dois qu'effleurer d'une plume légère la surface de ses +affreuses douleurs.</p> + +<p>J'aimais passionnément la lecture, et j'avais su me procurer une grande +quantité de livres, seul charme de mes heures de prison ou de loisir.</p> + +<p>Ces livres, qui étaient les uns de vieilles tragédies, les autres des +récits de voyage, m'enseignèrent un peu d'histoire et beaucoup de +géographie.</p> + +<p>J'avais appris de mémoire et d'un bout à l'autre la narration du voyage +du capitaine Bligh dans les îles de la mer du Sud; la révolte de ses +hommes m'impressionna vivement, mais son récit partial ne m'illusionna +pas sur ses propres mérites. Je détestais sa tyrannie, et l'impétueux +Christian fut mon héros. J'enviais la destinée de ce jeune homme, en +désirant que la mienne eût les mêmes hasards, car je brûlais du désir +d'imiter sa conduite, si courageusement rebelle à des ordres cruels.</p> + +<p>Ce livre m'instruisit, m'exalta et laissa dans mon cœur une +impression qui a eu la plus grande influence sur les actions de ma vie.</p> + +<p>Le secrétaire du capitaine s'aperçut un jour que je possédais beaucoup +de livres, et que, n'ayant pas de place pour les serrer convenablement,<span class="pagenum"><a id="Page_69">[69]</a></span> +je m'en trouvais quelquefois embarrassé. Pensant que ces volumes +seraient un ornement pour sa cabine, il me proposa de construire une +espèce de bibliothèque et de les y enfermer.</p> + +<p>—Vous pourrez, me dit-il, disposer de ma chambre pour lire tant que +vous le voudrez; moi, je n'ouvre jamais un livre.</p> + +<p>J'acceptai joyeusement cette offre, que j'eus la niaiserie de juger +comme une complaisance de bon camarade.</p> + +<p>Quelques jours après, ayant une heure à perdre, je descendis chercher un +livre.</p> + +<p>Comme je sortais de la chambre en emportant le volume, il me dit d'un +ton grossier:</p> + +<p>—Lisez ici; je ne veux pas qu'un seul de ces ouvrages sorte de ma +cabine.</p> + +<p>—Ils ne sont donc pas à moi? lui demandai-je avec calme.</p> + +<p>—Non, me répondit sèchement le secrétaire.</p> + +<p>—Comment, monsieur! auriez-vous l'intention de m'en disputer la +jouissance hors de votre chambre, et la possession si je voulais les +reprendre?</p> + +<p>—Voyons, voyons, pas d'insolence, s'il vous plaît.</p> + +<p>—Donnez-moi mes livres; je ne veux pas les laisser un instant de plus +ici, et je comprends l'indélicatesse de votre conduite.</p> + +<p>—Je vous défends d'y toucher.</p> + +<p>—Ah! c'est comme cela! m'écriai-je en m'élançant vers la planche sur +laquelle ils étaient posés.<span class="pagenum"><a id="Page_70">[70]</a></span></p> + +<p>Ce déloyal garçon me frappa: je lui rendis le coup.</p> + +<p>L'adversaire inattendu avec lequel j'allais entrer en lutte était un +gros homme de trente ans et plus; moi, j'avais une quinzaine d'années; +mais ma taille souple, mince, élancée, me donnait l'extérieur d'un jeune +homme de dix-huit ans.</p> + +<p>Très-étonné de mon audace, le secrétaire resta un instant silencieux.</p> + +<p>Quelques élèves étaient descendus, attirés par le bruit de la dispute, +et, immobiles auprès de la porte ouverte, ils en attendaient le +dénoûment.</p> + +<p>Lorsque j'eus rendu avec usure le soufflet de l'insolent secrétaire, +j'entendis ces paroles:</p> + +<p>—Très-bien! très-bien, camarade!</p> + +<p>L'approbation des élèves irrita le sot et méprisable griffonneur. Il +rougit, et, me saisissant par le cou, il cria d'un ton féroce:</p> + +<p>—Jeune vagabond, je vous dompterai.</p> + +<p>Appuyé contre les parois de la cabine, sans la possibilité de pouvoir +faire un mouvement, je subis, dans la contrainte d'une indicible +rage, des coups de règle et des soufflets. Enfin un instant +d'inattention échappée à mon bourreau dégagea mes mains emprisonnées par +la pression de son bras de fer, et je me défendis autant que mes forces +purent me le permettre.</p> + +<p>Les élèves m'encourageaient par de bonnes paroles, mais leur lâcheté +craintive, cette lâcheté qui leur galvanisait le cœur les empêcha de +me porter secours.</p> + +<p>La tête me tourna; le sang jaillissait à flots de mon nez et de ma +bouche; j'étais physiquement vaincu, mais mon courage ne faiblit pas,<span class="pagenum"><a id="Page_71">[71]</a></span> +car je défiai le misérable d'une voix insolente et ferme.</p> + +<p>Cette bravade augmenta sa fureur.</p> + +<p>—Hors d'ici! hurla-t-il d'une voix terrible; hors d'ici, ou je vous +extermine!</p> + +<p>—Non. Je ne sortirai pas de votre cabine, je veux mes livres.</p> + +<p>Le secrétaire redoubla la fureur de ses coups, et je compris que +j'allais perdre connaissance, car tous les objets tourbillonnaient +devant mes yeux. J'étais au désespoir de me sentir battre par un lâche, +par une brute que je méprisais de toute mon âme, et dont les paroles +insultantes et l'air vainqueur me torturaient plus encore que les +mauvais traitements.</p> + +<p>Tout à coup mes yeux tombèrent sur la lame luisante d'un couteau posé +sur une table à proximité de ma main.</p> + +<p>Un espoir de vengeance ranima mes forces; je saisis le couteau, et le +brandissant sous ses yeux je lui dis:</p> + +<p>—Lâche! gare à vous maintenant.</p> + +<p>En voyant la lame affilée du couteau, le secrétaire recula; mais je +m'élançai sur lui et le frappai avec violence.</p> + +<p>—Grâce, grâce! murmura-t-il faiblement et à plusieurs reprises, grâce! +puis il roula ensanglanté au milieu de la chambre.</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc? s'écria une voix encore éloignée, mais qui se +rapprochait au pas de course.</p> + +<p>Je me tournai vers le questionneur en répondant:</p> + +<p>—Cet assassin m'a horriblement battu, et je l'ai tué.<span class="pagenum"><a id="Page_72">[72]</a></span></p> + +<p>Un silence d'écrasante surprise suivit ma réponse.</p> + +<p>Je jetai le couteau sur la table, et, prenant mon livre, je sortis de la +cabine.</p> + +<p>Un sergent de marine vint bientôt me dire de monter sur le pont.</p> + +<p>Le capitaine s'y trouvait, entouré de ses officiers.</p> + +<p>Lorsque je parus, il demanda au premier lieutenant le récit du combat.</p> + +<p>—Ce jeune étourdi, répondit l'officier, a tué votre secrétaire avec un +grand couteau de table.</p> + +<p>Le capitaine, qui avait entendu parler de la rixe sans en connaître ni +les champions ni les détails, me regarda d'un air furieux, et, sans +m'adresser une seule question, il s'écria:</p> + +<p>—Tué mon secrétaire! mettez l'assassin aux fers... tué mon secrétaire!</p> + +<p>J'essayai de parler.</p> + +<p>—Bâillonnez ce drôle, cria le capitaine, et conduisez-le tout de suite +dans la fosse aux lions; pas un mot, monsieur, pas un geste. Ah! vous +avez tué mon secrétaire!</p> + +<p>Le sergent allait me saisir, lorsque je lui dis d'un air fier:</p> + +<p>—Ne me touchez pas, je vous le défends!</p> + +<p>Et, la démarche ferme, le regard calme, car je me croyais un homme, je +descendis lentement l'ouverture à travers les écoutilles.</p> + +<p>Au bas de l'escalier, un sous-lieutenant vint contremander l'ordre.<span class="pagenum"><a id="Page_73">[73]</a></span></p> + +<p>—N'ayez pas peur, me dit-il, le capitaine ne peut vous faire aucun mal.</p> + +<p>—Ai-je l'air de trembler, monsieur?</p> + +<p>—Vous êtes un brave enfant, murmura l'officier en entendant le pas +rapproché de son chef.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas honteux d'une pareille conduite? me demanda sévèrement +le capitaine.</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Comment! est-ce là une réponse convenable? Ôtez votre chapeau. Vous +allez être pendu, monsieur, pendu comme assassin.</p> + +<p>—À l'humiliation d'être souffleté par vos valets, capitaine, je préfère +la mort: pendez-moi.</p> + +<p>—Vous êtes fou, monsieur, fou à lier.</p> + +<p>—Oui, je suis fou d'indignation et de rage, fou parce que vous et votre +lieutenant me grondez et me maltraitez sans cesse, et cela par +méchanceté, injustement, cruellement; je ne me soumettrai plus à vos +ordres; je veux être traité en officier et en gentilhomme, et je suis +battu comme un chien. Débarquez-moi où vous voudrez, si vous ne me +pendez pas, car je ne remplirai aucun devoir, je n'exécuterai aucun +ordre; je ne veux plus ni être grondé par vous ni me sentir battu par +vos domestiques.</p> + +<p>En achevant ces mots, je fis un pas vers le capitaine. Ce mouvement +l'effraya sans doute, car il me prit le bras.</p> + +<p>—Asseyez-vous sur l'affût de ce canon, me dit-il d'une voix irritée.</p> + +<p>—Non, vous m'avez défendu de jamais m'asseoir en votre présence, je ne<span class="pagenum"><a id="Page_74">[74]</a></span> +veux pas obéir aujourd'hui, pas plus que je n'ai obéi autrefois à une +défense contraire.</p> + +<p>—Ah! vous ne voulez pas!</p> + +<p>Et, reprenant ma main qu'il avait laissée tomber, il m'attira violemment +vers lui, me saisit par le cou, et répéta, en me frappant avec violence:</p> + +<p>—Ah! vous ne voulez pas!</p> + +<p>—Non, non, mille fois non! et je lui crachai à la figure.</p> + +<p>Le capitaine me repoussa violemment, ses dents s'entrechoquèrent, et sa +figure passa d'une teinte livide à un rouge presque noir.</p> + +<p>—Vous êtes un misérable! balbutia-t-il d'une voix suffoquée par la +colère, et il disparut.</p> + +<p>Le soir, on vint me dire que je pouvais descendre en bas, mais qu'il ne +fallait pas me montrer sur le pont. À dater de cette époque, le ventru +capitaine ne m'adressa jamais la parole.</p> + +<p>Le voyage devint une fête pour moi, je ne recevais plus ni ordres, ni +leçons, ni coups, et je lisais du matin au soir.</p> + +<p>Le secrétaire fut sérieusement malade pendant un mois, et lorsque ses +blessures commencèrent à se cicatriser, il reparut sur le tillac, mais +en évitant toutefois de se rapprocher des élèves, qui tous étaient +indignés contre lui.</p> + +<p>Un jour, j'eus la méchanceté de lui dire, en désignant du regard une +laide balafre qui traversait sa joue:<span class="pagenum"><a id="Page_75">[75]</a></span></p> + +<p>—Vous vous souviendrez longtemps, n'est-ce pas, d'avoir volé et battu +un gentilhomme?</p> + +<p>Le lâche coquin baissa honteusement la tête et ne répondit pas.</p> + +<p>Ce pauvre sire était le fils unique d'un tailleur de notre noble +capitaine, et son embarquement à bord de la frégate, malgré son âge +avancé, était une invention écossaise pour payer la note de son père.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="X"></a>X</h2> + + +<p>Dès notre arrivée à un port anglais, je fus placé et détenu à bord d'un +garde-côte à Spithead, et peu de jours après on me transféra sur un +sloop de guerre. Ces différentes dispositions furent opérées sans qu'un +signe d'existence, de souvenir et d'amitié me fût donné par ma famille. +J'en souffris cruellement; mais, quoique bien jeune, l'étrangeté +aventureuse de ma vie m'avait donné assez d'orgueil et assez de +philosophie pour me rendre dédaigneusement indifférent, en apparence du +moins, à l'abandon de ma famille.</p> + +<p>Cet abandon était cependant bien complet, car jusqu'à ce jour, quoique +éloigné des miens, j'avais eu dans mes chefs des amis ou des +connaissances de mon père, tandis que ce nouvel embarquement me +livrait sans défense à la volonté tyrannique de personnes<span class="pagenum"><a id="Page_76">[76]</a></span> +étrangères à mon cœur et à mes intérêts.</p> + +<p>Je me trouvais donc, à quatorze ans, jeté sur un vaisseau, sans +protection visible ou lointaine, sans argent et dépourvu des objets les +plus nécessaires.</p> + +<p>Je ne ressemblais guère à un prudent et soigneux jeune homme dont +l'étonnante figure se dessine dans le tableau de mes souvenirs.</p> + +<p>C'était un certain <i>midshipman</i> écossais que ses parents avaient envoyé +à la mer avec une très-petite quantité d'habits pour son dos; mais, en +revanche, une bonne provision de maximes écossaises dans la tête, telles +que:</p> + +<p class="blockquot">«Un sou épargné est un sou gagné.»<br /> +«Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»</p> + +<p>Cet impudent escroc à cheveux jaunes avait enlevé de ma malle, à bord du +garde-côte sur lequel j'avais été emprisonné, la plupart de mes +vêtements. Un jour, un matelot l'ayant surpris porteur d'un paquet de +choses bizarres, telles que de vieilles brosses à dents, des morceaux de +savon, du linge sale, lui demanda ce qu'il venait de faire.</p> + +<p>—J'ai, répondit-il avec le plus grand sang-froid, ramassé sur le pont +les vieilleries qu'on y laisse traîner.</p> + +<p>Ce filou calédonien eut l'effronterie d'avouer qu'il possédait trois ou +quatre douzaines de chemises, chacune avec une marque différente; le +gaillard avait dîmé sur trente ou quarante d'entre nous. S'il avait trop +de prévoyance, moi, j'en avais trop peu. Manquant de tout, n'ayant<span class="pagenum"><a id="Page_77">[77]</a></span> +personne qui prît la peine de s'inquiéter de mes besoins, je repris la +mer sur le sloop de guerre.</p> + +<p>Nous touchâmes successivement à Lisbonne, à Cadix, à la côte de +l'Amérique du Sud, puis à la côte d'Afrique. Notre voyage dura dix-huit +mois, et je vis trois des parties du monde, de sorte que j'acquis par la +pratique un peu de géographie pendant les douze ou quinze mille lieues +que nous parcourûmes.</p> + +<p>Notre commandant était un capitaine explorateur. Petit, arrogant, plein +de suffisance, et, comme la plupart des petits hommes, il se croyait un +très-grand personnage. La seule chose que je puisse me rappeler de cet +extrait de commandant est son habitude de tourner la tête tout d'une +pièce de mon côté en m'adressant la parole avec des grognements de voix +et des mots bien sonores et bien grands pour une si petite bouche. Il me +disait donc aigrement:</p> + +<p>—Eh bien! hideux colosse, tête de bois, masse inerte et épaisse, +pourquoi flânez-vous là au lieu d'obéir à mes ordres?</p> + +<p>Le commandant me haïssait parce que j'étais formé comme un homme, et je +le méprisais parce qu'il me ressemblait fort peu, et en toute vérité il +avait des allures de singe lorsque la colère le faisait sauter à cheval +sur l'affût d'une caronade pour frapper les matelots à la tête.</p> + +<p>Comme, dans le cours de ma vie, j'ai revu en détail toutes les parties +du monde, et avec des facultés développées et des sentiments éveillés,<span class="pagenum"><a id="Page_78">[78]</a></span> +je n'ai pas besoin de m'appesantir sur des événements puérils. Je +déteste les bavardages enfantins et les contes de grand'mère, cela est +aussi fâcheux que les dédicaces du <i>Spectator</i>, ou les écrits moraux, +fastidieux et méprisés par l'ivresse dont Addisson charme ses lecteurs.</p> + +<p>En revenant en Angleterre, notre commandant fit la connaissance de mon +père, lequel, loin d'être adouci par mon temps d'exil, temps plus dur +encore que la pierre et le fer, réitéra l'ordre suprême et abhorré de me +rembarquer sur un autre navire en partance pour les Indes orientales.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt en mer. Qui pourrait peindre ce que je ressentis en +me voyant arraché de mon pays natal, condamné à traverser l'immense +Océan jusqu'à des régions sauvages, privé de tout lien, de toute +communication; déporté comme un criminel pour une si grande partie de ma +vie, car, à cette époque, peu de vaisseaux revenaient de leur course +avant sept ou huit ans!</p> + +<p>J'étais enlevé aux miens sans avoir vu ma mère, mon frère, mes sœurs, +sans avoir vu une figure aimée; personne ne m'avait dit un mot de +consolation ni ne m'avait inspiré le plus petit espoir. Si le domestique +de notre maison, si même le vieux chien compagnon de mon enfance était +venu jusqu'à moi, je l'aurais embrassé avec bonheur, mais rien, mais +personne!</p> + +<p>À dater de cette époque, mes affections pour ma famille et ma parenté +s'aliénèrent, et je recherchai dans la vaste étendue du monde l'amour +des étrangers. Séparé de ma famille, je l'étais encore de ces<span class="pagenum"><a id="Page_79">[79]</a></span> +compagnons de douleur que j'avais appris à aimer. Ce double supplice, on +peut le ressentir, mais on ne saurait l'exprimer. L'esprit invisible qui +soutenait mon énergie au milieu de tous ces chagrins est encore un +mystère pour moi; aujourd'hui même que mes passions sont affaiblies par +la raison, par le temps et par l'épuisement, j'en recherche la puissance +et les causes. Mais le feu intense qui brûlait dans ma tête s'est +assoupi et ne se révèle que par ces lignes profondes gravées +prématurément sur mon front; cependant, de temps à autre, le souvenir de +ce que j'ai souffert attise la flamme et ranime mon indignation.</p> + +<p>Il ne me fut pas possible de mettre en doute la conviction désolante que +j'étais un être maudit, que mon père m'avait rejeté de sa demeure dans +l'espoir de ne m'y revoir jamais. L'intercession de ma mère (si elle en +fit aucune) fut stérile; j'étais livré à moi-même. La seule preuve que +mon père se souvînt qu'il avait encore des devoirs à remplir envers moi +se réalisait par une allocation annuelle à laquelle l'obligeait ou sa +conscience, ou son orgueil. Peut-être, ayant rempli cette formalité, il +se disait, comme tant d'autres hommes qui se croient bons et sages:</p> + +<p>—J'ai pourvu aux besoins de mon fils; s'il se distingue, s'il revient +homme honorable et haut placé, je pourrai dire: C'est mon enfant, je +l'ai fait ce qu'il est. Son caractère indomptable ne lui permettait que +la carrière maritime, je la lui fis embrasser.</p> + +<p>Mon père m'abandonna donc à mon sort, avec aussi peu de regrets qu'il<span class="pagenum"><a id="Page_80">[80]</a></span> +en aurait éprouvé en ordonnant de noyer une portée de petits chiens.</p> + +<p>Arraché de l'Angleterre dans de pareilles conditions, l'avenir me parut +sombre, et malgré mon extrême jeunesse, malgré mon esprit bouillant et +la tournure gaie de mon caractère, je ne pus apercevoir ni la plus +petite espérance ni un jour serein dans la chaîne de mon esclavage.</p> + +<p>Nous étions en mer depuis deux ou trois semaines, lorsque le capitaine, +irrité contre un de ses lieutenants, s'approcha de moi et me dit:</p> + +<p>—Faites bien attention à vous, et rappelez-vous que j'ai appris du +commandant A... les atrocités que vous avez commises à son bord.</p> + +<p>—Je ne me sens coupable d'aucune mauvaise action, répondis-je +froidement.</p> + +<p>—Quoi! s'écria-t-il, car il avait besoin d'épancher le reste de sa +colère sur quelqu'un de moins capable de se défendre qu'un officier. +Quoi! monsieur, n'est-ce rien que d'assassiner les gens? Je vous +convaincrai du contraire, et à la première plainte que j'entends porter +contre vous, je vous fais jeter hors du vaisseau.</p> + +<p>La réalisation de cette vengeance, d'être mis à terre, eût comblé mes +vœux les plus ardents; cela me fit sourire.</p> + +<p>Il crut sans doute que c'était de mépris, et me quitta plus furieux +encore.</p> + +<p>Je m'aperçus bientôt que le capitaine n'était pas méchant, mais +seulement faible et très-irascible.</p> + +<p>Il avait vécu, pendant plusieurs années, en demi-solde, retiré à la<span class="pagenum"><a id="Page_81">[81]</a></span> +campagne, et son retour forcé à la profession maritime avait interrompu, +sans l'affaiblir, son goût pour l'agriculture.</p> + +<p>Pendant le long espace de temps qui s'était écoulé jusqu'à ce qu'il fût +appelé à commander un vaisseau, le capitaine avait suivi son penchant +naturel en s'appliquant en toute satisfaction à cultiver les champs +paternels, et il était plus glorieux de voir ses porcs et ses moutons +bien engraissés, de labourer la terre pour ses navets de Suède, que de +tracer un sillon sur l'océan des Indes avec la proue d'une brillante +frégate.</p> + +<p>Le pauvre homme n'avait pas cherché l'honneur de ce commandement; mais +un membre honorable de sa famille, qui appartenait à l'amirauté, +scandalisé des occupations de ce marin dégénéré, de ce +fermier-capitaine, le fit rappeler au service et revêtir officieusement +des honneurs du commandement.</p> + +<p>Il abandonna donc avec tristesse ce qu'il ne pouvait emporter avec lui, +sa maison et ses terres; il pleura ses enfants, sa femme, mais son +cœur éclata sous l'émotion qu'il éprouvait lorsque ses regards +humides contemplèrent la glorieuse et magnifique montagne du plus riche +des composts.</p> + +<p>Quant au bétail vivant, aux porcs, aux moutons, à la volaille, après +avoir dépensé plus de temps, d'argent et de patience pour les nourrir et +les élever que bien des pères ne le font pour leurs enfants, il les +amena à bord avec lui, et cette singulière ressemblance du vaisseau avec +une basse-cour faisait les délices du capitaine.<span class="pagenum"><a id="Page_82">[82]</a></span></p> + +<p>La plus grande partie de son temps était consacrée aux enfants de son +adoption, et le premier lieutenant avait la charge du navire, sans autre +dédommagement à ce plaisir que celui de recevoir une partie de la +mauvaise humeur qui s'élevait sur le tillac à l'encontre des officiers, +toutes les fois qu'une mésaventure arrivait dans la basse-cour.</p> + +<p>En somme, nous autres midshipmen, nous lui étions plus à charge que le +capitaine ne l'était à nous-mêmes, et je me rappelle qu'un de nos grands +plaisirs était de percer avec une aiguille la tête d'une ou de deux +volailles, et de les sauver de la mer en les fricassant pour notre +souper.</p> + +<p>Notre capitaine était, dans toute l'acception du mot, une bonne pâte +d'homme, c'est-à-dire ni assez bon ni assez mauvais pour faire quoi que +ce soit de bien ou de mal.</p> + +<p>Il était aussi impossible de l'aimer et de le respecter que de le haïr +et de le mépriser.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XI"></a>XI</h2> + + +<p>Parfaitement résolu de quitter la marine pour suivre au gré du hasard, +et à l'aide de mon courage, le cours d'une vie aventureuse, je commençai +à comprendre le prix de la science et à m'occuper d'acquérir<span class="pagenum"><a id="Page_83">[83]</a></span> +l'instruction qui m'était nécessaire pour me diriger sans conseil.</p> + +<p>Mon temps fut dès lors si activement occupé par les leçons de dessin, de +navigation et de géographie, qu'il ne me fut possible de réserver pour +ma passion de lecture que les courts instants de loisir qui suivaient ou +qui précédaient les heures de repas.</p> + +<p>Après avoir longuement questionné les vieux matelots sur les mœurs, +sur les habitudes, sur les goûts des habitants des Indes et de leurs +nombreuses îles, j'acquis une certaine connaissance des lieux et des +usages d'un pays pour lequel je ressentais une sorte de passion, et que +mes rêves poétisaient au delà du réel.</p> + +<p>La marche rapide du vaisseau ne fut arrêtée par aucun accident, et après +avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, nous jetâmes l'ancre dans le +port de Bombay.</p> + +<p>La seule circonstance qui se rattache à la suite de ma vie et qu'il soit +nécessaire de mentionner ici est l'intimité fraternelle que je formai à +cette époque avec le plus jeune des lieutenants du vaisseau.</p> + +<p>J'avais souvent partagé avec lui les veilles de nuit, et, pendant ces +longues heures de silence et de solitude, Aston avait, en causant avec +moi, approfondi et sondé mon caractère réel, de sorte qu'il avait +découvert que je n'étais pas ce que je semblais être. La bonté de ses +questions, les encouragements affectueux de sa parole bienveillante, +avaient tiré de la coquille dans laquelle ils s'étaient cachés les bons +instincts de ma nature. Aston réveilla en moi les sentiments engourdis<span class="pagenum"><a id="Page_84">[84]</a></span> +de la générosité, de la tendresse; il m'aima, me conseilla, et devint +mon champion dans la guerre haineuse que me livraient sans trêve ceux +qui se trouvaient par leur position au-dessus de moi.</p> + +<p>Une des causes de la vive amitié que me témoignait visiblement Aston +était le souvenir d'une scène qui s'était passée entre le second +lieutenant et moi, et à laquelle il avait assisté.</p> + +<p>Un jour, en me questionnant sur un devoir, ce lieutenant me dit:</p> + +<p>—Quand vous répondez à mes demandes, monsieur, il faut ôter votre +chapeau.</p> + +<p>—Je vous ai salué comme je salue le capitaine, monsieur, répondis-je en +portant la main à mon chapeau.</p> + +<p>Le lieutenant rougit et s'avança vers moi:</p> + +<p>—Ôtez votre chapeau, monsieur, vous parlez à votre supérieur!</p> + +<p>—Mon supérieur! je n'en ai pas.</p> + +<p>—Comment, monsieur, vous n'en avez pas? Ne suis-je donc pas officier, +n'êtes-vous pas sous mes ordres?</p> + +<p>—Oui, monsieur, vous êtes officier.</p> + +<p>—Eh bien! pourquoi me manquez-vous de respect? Pourquoi n'ôtez-vous pas +votre chapeau?</p> + +<p>—Je ne l'ôte jamais, monsieur.</p> + +<p>—Obéissez-moi sur l'heure, gronda le lieutenant d'une voix furieuse.</p> + +<p>—Non, je ne veux pas.<span class="pagenum"><a id="Page_85">[85]</a></span></p> + +<p>—Comment, vous ne voulez pas?</p> + +<p>—Non, parce que je n'ôte mon chapeau que devant l'image de Dieu... que +devant celle du roi.</p> + +<p>Le lieutenant me quitta exaspéré de colère.</p> + +<p>Ce parasite croyait,—ou du moins, on l'aurait pensé par sa manière +d'agir,—que la seule utilité d'un chapeau était de pouvoir le tenir +pointé vers la terre, comme la preuve d'une basse et rampante nature.</p> + +<p>Quoiqu'il eût adroitement accaparé les bonnes grâces du capitaine, ses +plaintes contre moi, lorsqu'il m'accusa d'une insolente désobéissance, +ne produisirent aucun effet. Il m'en garda une si vive et une si +profonde rancune, qu'il saisit avec une âcre méchanceté toutes les +occasions pour entasser sur ma conduite une innombrable suite de +méfaits. S'il réussit parfois à m'attirer de graves punitions, il fit +grandir dans mon sein une haine qui rêva, qui chercha, et qui enfin +exécuta son projet de vengeance...</p> + +<p>Une seconde cause se rattache encore à la naissance de la tendresse +qu'Aston me portait.</p> + +<p>Pendant que nous rasions la côte entre Madras et Bombay, un bâtiment aux +allures suspectes, après avoir essayé d'éviter nos regards, chercha à +fuir sans que nous eussions manifesté, ni par un signal ni par un appel, +le désir de le connaître. En voyant cette manœuvre, le capitaine +donna l'ordre d'apprêter trois bateaux et de poursuivre le mystérieux +bâtiment.</p> + +<p>Je fus placé dans le bateau commandé par mon ennemi, le second +lieutenant.</p> + +<p>Il était mieux équipé et mieux armé que les autres.<span class="pagenum"><a id="Page_86">[86]</a></span></p> + +<p>Aston se trouvait dans le second bateau.</p> + +<p>Le bâtiment, que nous supposions être un pirate des côtes de Goa, +continuait, à force de voiles, sa course vers le rivage, et nous eûmes, +malgré la rapidité de notre marche, une vive crainte de ne pouvoir +l'atteindre avant qu'il fût arrivé à son but.</p> + +<p>Un vent frais qui s'éleva au même instant nous en rapprocha, et nous +allions l'atteindre, lorsque la frégate tira un coup de canon et hissa +son pavillon de rappel.</p> + +<p>Nous nous avançâmes encore, car nous nous trouvions à portée de mousquet +de la barque étrangère, qui était tout près de la terre, et déjà les +natifs armés se rassemblaient en foule sur le rivage.</p> + +<p>En entendant le signal de rappel, le lieutenant donna l'ordre de virer +de bord pour retourner au bâtiment.</p> + +<p>—Aston, cria-t-il à mon ami, voyez-vous le signal de rappel?</p> + +<p>—Quel signal? répondit Aston, je ne le vois pas.</p> + +<p>—Si vous regardez, vous le verrez, répondit brusquement le lieutenant.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'intention de regarder, s'écria mon ami; il nous a été +ordonné d'examiner cette barque, je le fais. Avançons, mes braves!</p> + +<p>Je priai Aston de s'arrêter un instant, et, me tournant vers le +lieutenant, je lui demandai d'une voix presque respectueuse:</p> + +<p>—Avançons-nous, monsieur?</p> + +<p>—Non, et je vous ordonne de naviguer pour regagner le vaisseau.<span class="pagenum"><a id="Page_87">[87]</a></span></p> + +<p>En entendant cette réponse, je quittai le gouvernail, et me précipitant +dans la mer, je gagnai à la nage le bateau commandé par Aston.</p> + +<p>—Je rendrai compte de votre conduite! cria le lieutenant en fureur.</p> + +<p>—Ramez vers le rivage, dit Aston à ses hommes, dans dix minutes nous +atteindrons le malais.</p> + +<p>Au moment où notre vaisseau toucha la proue du malais, je saisis un +cordage, m'élançai à son bord, et avant que mon pied eût touché le pont, +j'avais fendu la tête à un homme d'un violent coup de sabre. Deux ou +trois matelots m'avaient suivi, et nous faisions sans miséricorde un +massacre de tous ceux qui nous tombaient sous la main. Les Malais +sortaient hors du bâtiment dans un effroyable désordre. J'étais +tellement excité, tellement exaspéré par ma propre violence, que, rendu +tout à fait furieux en les voyant fuir, je saisis un mousquet et je fis +feu.</p> + +<p>Tout à coup Aston me saisit violemment par le bras:</p> + +<p>—Ne m'entendez-vous pas? cria-t-il, je vous appelle à tue-tête; au nom +du ciel, que faites-vous? Êtes-vous fou? êtes-vous enragé? Votre exemple +a rendu tous mes gens insensés. Posez votre mousquet, vous n'avez pas le +droit de toucher ces hommes.</p> + +<p>—Ce bâtiment n'est donc pas un pirate malais? demandai-je étonné.</p> + +<p>—Comment puis-je savoir ce qu'il est? me répondit-il; vous auriez dû +attendre mes ordres avant d'agir. Peut-être n'est-ce qu'un innocent +vaisseau du pays.<span class="pagenum"><a id="Page_88">[88]</a></span></p> + +<p>Ma rage se calma soudain, et j'eus l'angoisse affreuse d'avoir peut-être +compromis Aston.</p> + +<p>Mais je vis bientôt avec une joie inexprimable que mon emportement +serait sans résultat désavantageux pour mon ami. Les sauvages +commençaient à faire feu sur nous, et notre agression allait se changer +en défense. Pendant que leurs canots armés s'arrêtaient pour secourir +leurs compatriotes tombés ou nageant dans la mer, nous coulâmes à fond +leur vaisseau; et, lancés activement sur nos bateaux, nous regagnâmes la +frégate, qui s'était rapprochée. Aston amenait avec lui deux Malais +blessés.</p> + +<p>Après l'escarmouche, j'essayai d'adoucir la colère d'Aston, et j'y +réussis si bien, qu'après m'avoir réprimandé, il fit au premier +lieutenant un éloge si pompeux de mon courage et de mon intrépidité, que +la plainte d'insubordination qu'avait portée contre moi le second +lieutenant ne m'attira aucune punition.</p> + +<p>La haine que cet officier avait conçue à mon égard s'envenima encore, +mais elle fut impuissante contre le bouclier protecteur de l'amitié +d'Aston.</p> + +<p>D'ailleurs, la pusillanimité du second lieutenant avait été une source +de ridicule, et les marins, qui considèrent le courage comme le plus +grand des mérites, m'applaudissaient et m'encourageaient tous.<span class="pagenum"><a id="Page_89">[89]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XII"></a>XII</h2> + + +<p>Malgré la nonchalance et l'ennui que j'apportais dans l'accomplissement +de mes devoirs ordinaires, je trouvai après cet événement plus de +tolérance dans l'esprit de mes chefs, et plus de sympathie auprès de mes +camarades. Les uns me témoignèrent une indifférente bonté, parce qu'ils +découvrirent que le calme de mon maintien recélait un courage +invincible; les autres, un semblant d'affection, parce que ce courage +apparut à leur pusillanimité comme un puissant soutien. Du reste, pour +contre-balancer la paresse d'une action par l'énergie de l'autre, je me +montrai dans les cas graves d'une activité si diligente, si infatigable, +que non-seulement on m'admirait, mais encore on me remerciait.</p> + +<p>Dans la mer des Indes, il n'est pas permis de plaisanter avec les +caprices du temps, car les rafales y sont tellement dangereuses, +qu'après avoir courbé les mâts comme un souffle du vent courbe la frêle +ligne d'un pêcheur, elles font voltiger çà et là par lambeaux les voiles +déchirées, plient les vergues et jettent le vaisseau sur son gouvernail; +alors le rugissement de la mer, le bruit sonore du vent, la rapide et<span class="pagenum"><a id="Page_90">[90]</a></span> +rouge lueur des éclairs, mêlés aux voix fortes, brèves et haletantes des +officiers de quart, font de ces tempêtes le plus magnifique, mais aussi +le plus effrayant des tableaux. Les premiers instants de ces terribles +scènes me surprenaient parfois endormi; mais au bruissement des vagues +je me réveillais, et, avec la fougue irréfléchie de la jeunesse, je +m'élançais sur le pont pour grimper dans les cordages, et ma voix était +souvent la seule qui répondît à la trompette d'Aston.</p> + +<p>Je me sentais à l'aise; j'étais heureux dans ce désordre de +l'atmosphère, dans ce bouleversement de la nature. Je faisais aux vents +en fureur, aux vagues en révolte, une sorte de guerre, et ces luttes +faisaient battre mon cœur et couler en flots de vif-argent le sang de +mes veines. Plus l'orage était dangereux, plus mon bonheur était grand; +mon mépris du danger m'en cachait le péril, et j'étais partout; je me +prêtais à toutes les manœuvres, tandis que les graves et méthodiques +élèves, qui se piquaient d'une si grande exactitude dans +l'accomplissement de leurs devoirs, regardaient avec étonnement ce +garçon si souvent puni pour sa négligence se jeter volontairement dans +des entreprises presque mortelles, pendant que leur égoïste prudence +leur démontrait l'impossibilité de l'imiter. Les matelots admiraient mon +courage, et leur franche et bonne amitié en suivait les imprudences avec +un dévouement prêt à tout entreprendre pour me sauver la vie. Ils me +prédisaient un avenir glorieux. «C'est un marin, disaient-ils, un vrai, +un brave marin.» Quant aux officiers, leur admiration était surprise,<span class="pagenum"><a id="Page_91">[91]</a></span> +et l'épithète de fainéant me fut à tout jamais épargnée.</p> + +<p>Pendant ces heures de court triomphe, ils concevaient de moi une haute +estime; mais mon intraitable orgueil, mon arrogante indépendance, +anéantissaient dans le temps calme la considération née dans la tempête; +je perdais vite tout mon prestige, et ils me traitaient plus souvent en +élève insubordonné qu'en héros futur; mais leur injustice à mon égard ne +froissait ni mon cœur ni mon orgueil; je n'avais pour eux ni +affection ni estime, mais seulement la conscience de ma propre valeur. +Je trouvais auprès de mes condisciples plus de réelle amitié, car je me +faisais une gloire de protéger les faibles en tyrannisant les forts.</p> + +<p>Ma taille, bien supérieure à mon âge, me donnait une force corporelle +que mon caractère inflexible rendait presque indomptable, car nulle +énergie physique ne peut être bien réelle si elle n'est appuyée par +l'énergie morale; ainsi, dans mes fréquentes disputes avec mes +camarades, j'arrivais toujours à leur prouver que j'avais raison, dans +ce sens que, battus et hors de combat, ils étaient forcés de me déclarer +leur vainqueur. Ma hardiesse et mon impétuosité brisaient tous les +obstacles, et pour moi ce mot était le synonyme de bataille.</p> + +<p>Parmi les plus âgés et les plus forts des élèves, il n'en existait pas +un seul qui voulût disputer avec moi pour le plaisir de disputer; il +était trop assuré de la défaite, car, ne voulant jamais avoir le +dessous, je continuais la querelle sans respect ni pour les lieux, ni<span class="pagenum"><a id="Page_92">[92]</a></span> +pour les heures, ni pour les témoins de ces escarmouches. Cette conduite +me fit craindre de mes compagnons, mais cette crainte était admirative +lorsque je leur donnais la preuve que je ne traitais pas mes supérieurs +avec plus de ménagement.</p> + +<p>Ces derniers avaient usé envers moi de tant d'injustes représailles; ils +avaient épuisé sur mes premiers jours d'inertie et de découragement un +si grand arsenal de méchanceté, qu'en m'indignant contre eux ils avaient +doublé ma hardiesse naturelle. Je crois que la torture eût été +impuissante devant le calme de mon front, aussi froid, aussi dur que +l'airain. Pour me jouer d'eux et uniquement par badinage, j'allais plus +loin que leur esprit dans l'exécution des supplices. Le second +lieutenant, cet Écossais à l'âme chevillée de fer, avait inventé, pour +punition usuelle, d'envoyer l'élève récalcitrant ou paresseux à la cime +du mât, et cette dangereuse position devait être gardée pendant quatre +ou cinq heures.</p> + +<p>Un jour il me condamna à cette torture; je me couchai le long du mât en +l'entourant de mes bras, et je feignis de dormir, comme si j'avais été +parfaitement à mon aise. Mon persécuteur parut effrayé du danger qu'il +courait si mon sommeil, en apparence réel, me faisait faire un faux +mouvement. Il m'ordonna de descendre, et pour changer la punition, me +fit monter sur la vergue de la voile du perroquet; j'y grimpai +lestement, et arrivé sur la périlleuse hauteur, je saisis la balançoire +de la voile du perroquet, et me couchant entre les vergues, je fis +encore semblant de dormir.<span class="pagenum"><a id="Page_93">[93]</a></span></p> + +<p>Le lieutenant m'appela et m'ordonna de me tenir éveillé.</p> + +<p>—Vous tomberez par-dessus le bord! cria-t-il plusieurs fois.</p> + +<p>Cet avertissement me suggéra une idée, et cette idée, dans laquelle je +trouvai un soulagement pour l'avenir de mes camarades, m'en cacha le +danger.</p> + +<p>—Eh bien! pensai-je, bourreau, gibier à potence, je vais antidater tes +craintes, tu vas voir.</p> + +<p>Je pris mes arrangements pour me laisser tomber dans la mer, non avec le +désir d'y trouver la mort, mais avec celui de supprimer à tout jamais +cette abominable punition. Je nageais parfaitement, et j'avais vu un +matelot sauter dans la mer de la plus basse vergue, et revenir en se +jouant sur le vaisseau. Je saisis donc un moment favorable: le roulis de +la frégate était doux, la mer calme, et me laissant glisser sans bruit, +je tombai sur la crête d'une énorme vague. Je fus si promptement +engouffré dans son sein, qu'après la rapidité de ma chute l'agonie du +manque de respiration fut terrible. Si je n'avais pas eu la prudence de +maintenir mon équilibre en tenant mes mains sur ma tête et en conservant +dans ma descente une position perpendiculaire, j'aurais infailliblement +perdu la vie; mais je fus insensible à tout, excepté à une horrible +sensation de ma poitrine, gonflée et près d'éclater; car j'eus bien vite +acquis l'affreuse conviction que je tombais comme la foudre dans le sein +de la mer, malgré tous mes efforts pour rester à sa surface. Je souffris +une torture qu'il est impossible de dépeindre. Saisi d'une torpeur<span class="pagenum"><a id="Page_94">[94]</a></span> +inerte, d'un découragement mortel, je me laissai aller avec une pensée +du ciel et un adieu à la vie; puis j'entendis des voix, un bruit +indistinct; ma poitrine et ma tête semblèrent se fendre, et un monde de +figures bizarres et étranges passa devant mes yeux.</p> + +<p>Un affreux mal de cœur, un froid mortel, qui faisait trembler mon +corps et grincer mes dents en me rendant la connaissance des douleurs +physiques, laissa à mon imagination la délirante idée que je luttais +encore contre le bouillonnement des vagues, et je fis de prodigieux +efforts pour les fuir. Cette impression dura longtemps, et les premières +paroles qui en calmèrent la terreur furent prononcées par la voix +d'Aston.</p> + +<p>—Comment allez-vous, mon ami? me disait-il.</p> + +<p>J'essayai vainement de lui répondre; mes lèvres s'ouvrirent, mais aucun +son ne s'échappa de ma poitrine oppressée. Pendant quarante-huit heures +je supportai une douleur inexprimable, et cette douleur était mille fois +plus aiguë que celle que j'avais ressentie en tombant dans la mer.</p> + +<p>Mais qu'importent mes souffrances, qu'importe mon agonie, j'avais gagné +mon enjeu! L'Écossais fut sévèrement réprimandé, et le capitaine fit la +défense formelle de jamais renouveler, ni à mon égard ni envers mes +camarades, les cruautés de cette affreuse punition. Le cœur de notre +fermier-capitaine fut si attendri, qu'il ordonna, non sans émotion, de +tuer un de ses enfants, un de ses chers poulets, et de le faire rôtir +pour mon dîner.<span class="pagenum"><a id="Page_95">[95]</a></span></p> + +<p>Le supplice au mât fut donc aboli, mais personne ne soupçonna jamais que +j'avais pu être capable de faire la bêtise de risquer ma vie, de me +donner une horrible torture, uniquement pour attirer sur un officier la +colère du capitaine et pour détruire la cruelle invention du mauvais +cœur de ce misérable.</p> + +<p>Les élèves gardèrent rancune au lieutenant: ce fut un grief nouveau +qu'ils ajoutèrent au souvenir de sa pusillanimité dans la poursuite du +vaisseau malais. Pour faire comprendre la lâcheté de cet homme, il est +nécessaire d'expliquer qu'un officier envoyé à une expédition doit être +investi d'un pouvoir discrétionnaire et non précisé. Le signal de rappel +fut fait dans la prévision que le vaisseau malais gagnerait le rivage, +et que là, assisté par les natifs, il pourrait, à l'aide de ce puissant +secours, faire une résistance acharnée. Les officiers revêtus de +l'autorité discrétionnaire sont engagés à être économes des matériaux du +vaisseau, c'est-à-dire des hommes. Cet ordre n'est point donné par +humanité, mais pour un plus sérieux motif. La valeur d'un marin est +cotée en chiffres, et le prix d'un matelot habitué au climat, routinier +du service, est trop élevé pour qu'on le perde sans regret. En hissant +son signal de rappel, le capitaine faisait son devoir, et si les suites +de l'attaque portée contre le bâtiment pirate étaient déplorables, il ne +s'en trouvait nullement compromis. L'officier, commandant à sa guise, +gardait pour lui toute la responsabilité de ses actions; il était libre +de voir ou de ne pas voir le signal.</p> + +<p>S'il y a le moindre espoir de succès, un officier vraiment courageux ne<span class="pagenum"><a id="Page_96">[96]</a></span> +s'inquiète pas de la conduite politique et obligatoire de son capitaine. +Il va en avant, mais alors de son entière volonté, car il est libre +d'agir ou de ne pas agir, et cela sans mériter véritablement le moindre +reproche. Il est rare de rencontrer un lieutenant qui se rende avec une +promptitude si pusillanime à ce semblant de rappel; la couardise de +l'Écossais ne lui fut jamais pardonnée par les matelots, car ils se +faisaient tous, et d'un commun accord, un réel plaisir de l'appeler tout +bas le lâche et tout haut le prudent, le sage, le pacifique, dérisoires +qualifications que l'officier feignait toujours de ne pas entendre.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2> + + +<p>En outre de l'affection que j'avais pour Aston, je me sentais vivement +entraîné vers un jeune élève nommé Walter. Il n'y avait cependant entre +nos deux caractères aucune ressemblance, ou pour mieux dire, nous +différions dans nos goûts, dans nos habitudes et même dans notre manière +de juger les choses. Cependant un motif puissant m'avait jeté vers lui +avec l'amitié d'un frère dans le cœur. Walter avait été fort +malheureux, et son père s'était montré envers lui plus cruel encore que<span class="pagenum"><a id="Page_97">[97]</a></span> +le mien. Peut-être, dans les esprits scrupuleux, le pauvre enfant +avait-il mérité la haine de son père en faisant son entrée dans le monde +humanitaire d'une manière hétérodoxe et contraire aux lois. Parents, +amis et tuteurs n'avaient pas été consultés, l'Église s'était vue +frustrée de ses droits, ses saints ministres fraudés de leurs gages.</p> + +<p>Il n'y avait point eu de gai carillon aux cloches du village où il était +né, point de joyeux amis, point de voix harmonieuses pour souhaiter au +petit étranger la bienvenue de sa présence.</p> + +<p>Rien de tout cela; mais, au lieu des bons présages qui fêtent +ordinairement l'entrée d'un enfant dans son berceau, ce furent des +figures attristées, des femmes craintives, des mains tremblantes qui +reçurent le nouveau-né.</p> + +<p>Sa mère avait été transportée nuitamment dans l'obscur faubourg d'une +grande ville, et on employa pour la dissimuler aux regards autant de +précautions, de soins, d'artifices, d'argent qu'il en faut pour cacher +un crime de meurtre.</p> + +<p>Ce mystère fut la seule attention paternelle que donna à Walter l'auteur +de ses jours.</p> + +<p>La mère du pauvre abandonné était une de ces mille malheureuses qu'a +séduites une promesse de mariage, une de ces infortunées qui ont cru aux +protestations d'amour éternel, de constante adoration, d'inviolable +fidélité, aux serments d'un lord! Comme si un lord pouvait aimer et +rester fidèle à autre chose qu'à l'orgueil de son nom, qu'à la vanité de +sa couronne. Comme si un lord pouvait hésiter un instant à sacrifier<span class="pagenum"><a id="Page_98">[98]</a></span> +femme, enfant, famille, repos des uns, honneur de l'autre, à la crainte +de paraître coupable, à la crainte d'entacher, même d'une ombre, la +pureté de son écusson! Un lord ne peut tenir ses serments ainsi qu'un +plébéien, il ne peut non plus reconnaître son enfant illégitime: il faut +laisser cette prud'homie au peuple.</p> + +<p>Walter fut élevé dans une maison de charité. Le <i>Blue-coat-School</i> est +un établissement fondé par la royauté pour l'éducation des pauvres +orphelins, enfants sans famille, et qui étaient moins pauvres que ce +fils d'un homme qui avait cinquante mille livres de rente! Cette +institution, qui n'est pas la seule en Angleterre, est une admirable +place pour élever les bâtards de l'aristocratie, et le peuple doit être +fier du haut et puissant privilége qui lui accorde de dépenser son +argent pour l'entretien et l'éducation des enfants abandonnés de ses +arrogants seigneurs. Ce serait en vérité un horrible sacrilége si une +seule goutte de ce sang noble ne s'alimentait pas de la sueur du peuple.</p> + +<p>La mère de Walter employa tout son courage et toutes ses ressources pour +placer son fils dans la marine; mais, pauvre et sans protection, Walter +n'y mena qu'une vie triste, sans espoir d'avenir, une vie de +persécutions qui ne fut point améliorée sous la domination du lieutenant +écossais. Ce brutal personnage appesantit sa force sur la faiblesse du +pauvre garçon, et l'attrista tellement que, presque sans se rendre +compte à lui-même des changements de son esprit, Walter devint pensif,<span class="pagenum"><a id="Page_99">[99]</a></span> +soucieux, presque indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. +Après avoir fui nos réunions, il s'éloigna complétement de nous et ne +nous adressa plus la parole.</p> + +<p>Cette conduite, dans laquelle se révélait une immense douleur, m'attira +à lui, et je devins, malgré son mutisme, le plus attaché de ses amis. +Souvent, et sans qu'il s'en aperçût, tant le pauvre enfant était absorbé +dans ses sombres rêveries, je remplissais ses devoirs, et peu à peu, de +jour en jour, j'arrivai à conquérir sa confiance et son amitié.</p> + +<p>En cherchant par quel moyen il me serait possible d'infliger au second +lieutenant la juste punition de la revanche que je m'étais promis de +prendre, il me vint à l'esprit de compléter le rôle ridicule que nous +lui faisions jouer depuis l'aventure du vaisseau malais en traçant au +crayon le tableau de son obéissance empressée à se rendre au signal du +rappel pendant que les deux autres bateaux se hâtaient impatiemment +d'arriver sur le malais.</p> + +<p>Je fis la composition de mon œuvre; mais, comme Walter avait plus de +talent que moi pour le dessin, je lui persuadai de faire une bonne copie +de mon travail.</p> + +<p>L'ouvrage terminé, je saisis pour faire éclater ma bombe le moment où, +rassemblés autour de la table servie, tous les officiers étaient en +présence.</p> + +<p>Mon dessin glissa comme une flèche sur la table, passa de main en main +et excita un rire général.</p> + +<p>Quelques minutes se passèrent avant que le principal personnage +s'aperçût qu'il était le héros de mon œuvre; mais quand le dessin<span class="pagenum"><a id="Page_100">[100]</a></span> +arriva à lui, sa longue et blafarde figure devint livide, puis couleur +de citron; nous crûmes qu'il allait avoir une attaque de jaunisse. +L'Écossais n'épargna ni les questions ni les recherches pour connaître +l'auteur de la satire. J'oublie d'ajouter que nous avions joint à cette +esquisse, pour en expliquer ironiquement le sujet, une chanson en +mauvais vers, et, avec la vanité d'un auteur, ou peut-être suivant +l'exemple des anciens bardes et d'un poëte moderne, je m'amusais +constamment à la chanter, et cela sans souci du lieu, du temps ou des +oreilles. Cette chanson devint bientôt aussi familière à l'équipage que +<i>Cessez</i>, <i>Hude Boreas</i>, et <i>Tom Bouling</i>. Moi, je trouvais que la +mienne leur était bien supérieure, mais cela parce que j'ignorais à +cette époque que l'auteur de la dernière de ces chansons nationales +avait obtenu une pension du gouvernement, et certes, si je l'avais su, +je n'aurais point osé me mettre sur le même rang de versification et +d'esprit. La seule récompense que me donna cet ingrat lieutenant, que +j'étais si infatigable à immortaliser, fut un ordre de me taire; c'était +animer la flamme: je chantais, ou, pour mieux dire, nous chantions de +plus belle.</p> + +<p>Quelques jours après le premier acte de notre petite comédie de +vengeance, le lieutenant apprit que le dessin avait été fait par Walter.</p> + +<p>—Je croyais que cet infâme barbouillage était l'œuvre du +vagabond—j'étais ledit vagabond—l'œuvre de cet enfant du diable, +car il est capable de toutes les atrocités, mais on le protége ici; son<span class="pagenum"><a id="Page_101">[101]</a></span> +insolence n'a-t-elle pas le soutien du premier lieutenant, celui +d'Aston? Petit misérable, petit brigand, il mourra sur les pontons: je +ne puis rien contre lui; mais quant à Walter, à ce blême et maladif +garçon qui est battu et maltraité par tout le monde, pardieu! je le +dégoûterai tellement de la vie, qu'il finira par se noyer.</p> + +<p>L'Écossais s'appliqua si lâchement à tenir sa parole, qu'à force de +ruse, de lâcheté, de perfidie, il arriva à persuader au capitaine et au +premier lieutenant que Walter était indiscipliné, paresseux, insolent, +incapable de remplir le plus simple devoir.</p> + +<p>Walter fut donc constamment puni, et tomba dans le désespoir.</p> + +<p>Un jour, exaspéré par l'injustice d'une punition sans motif, il répondit +insolemment à l'Écossais et refusa de lui obéir.</p> + +<p>Son insubordination prit sur les lèvres du lieutenant des proportions si +révoltantes contre la discipline, que Walter fut dégradé de son titre +d'officier et attaché au mât comme un criminel.</p> + +<p>Malgré la défense expresse de parler au malheureux garçon, j'essayai de +le consoler; mais son cœur si doux, si patient, si bon, était +littéralement brisé: il se dégoûta de la vie, et j'eus la douloureuse +crainte qu'il ne réalisât le monstrueux souhait du lieutenant, qui +tentait de le pousser à se donner la mort.</p> + +<p>Toutes mes paroles d'amitié et d'encouragement restaient perdues: Walter +ne les entendait pas, il ne les écoutait pas. Cette inertie m'affectait +horriblement. Enfin j'employai le dernier moyen que me suggérait ma<span class="pagenum"><a id="Page_102">[102]</a></span> +tendresse pour le pauvre enfant, en lui disant que j'avais pris la +détermination de quitter le vaisseau et la marine aussitôt que nous +serions arrivés à un port. En l'engageant à prendre courage, à me +suivre, je lui dépeignis le délicieux plaisir que nous ressentirions en +prenant une vengeance terrible des méchancetés de notre ennemi. L'espoir +de cette revanche fit plus que toute la tendresse de mes paroles. Walter +se ranima et parut reprendre ses devoirs avec le désir d'attirer sur lui +la bienveillance de ses chefs.</p> + +<p>Son persécuteur infernal continua de le tourmenter avec une inexorable +persistance; il contraignit Walter à travailler avec les garçons de +l'artimon; il l'obligea à s'habiller comme les matelots, à manger avec +eux. Ce lâche, qui ne rougissait pas de torturer un enfant, usa de toute +son influence sur le capitaine pour flétrir Walter par la honte d'une +punition corporelle. Le commandant, juste et bon malgré sa faiblesse, +refusa avec énergie d'accéder à cette demande.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2> + + +<p>Quand j'étais en faction, et particulièrement pendant les veilles de +nuit, je restais auprès de Walter, et je soulageais, autant que cela +m'était possible, les pitoyables gémissements du pauvre garçon contre<span class="pagenum"><a id="Page_103">[103]</a></span> +sa misérable destinée. J'en revenais toujours, pour attirer son +attention, à lui montrer la perspective d'une ample vengeance contre +notre ennemi.</p> + +<p>—Nous sommes maintenant des hommes, lui disais-je, il viendra un moment +où nous aurons le pouvoir de briser les entraves qui nous gênent. Ce +vaisseau n'est pas le monde, nous ne sommes pas des galériens enchaînés, +condamnés à l'aviron pour toute la vie. Si les Anglais conspirent contre +notre liberté, ce ne sont que des tyrans, et l'Inde, avec ses mille +rois, est ouverte pour nous. Il y a de l'espoir, mon ami Walter, dans la +douleur même de notre situation présente; il est impossible que nos +misères s'accroissent, et un changement ne peut être qu'une +amélioration.</p> + +<p>—Oui, mon ami, répondit Walter, allons dans un pays inconnu aux +Européens, dans un pays où leur race maudite n'aura jamais paru, et où +ils n'oseront pas nous suivre; abandonnons une patrie où nous n'avons ni +patrimoine, ni parents, ni amis; changeons de nation, de tribu, et +cherchons une demeure parmi les enfants de la nature. J'ai lu que les +hommes primitifs étaient bons, hospitaliers, généreux: allons à eux; +qui, mieux que nous, pourra apprécier et leur simplicité et leur +grandeur natives? Nous, qui sommes opprimés, torturés, chassés du sol +natal par les injustices du sort, par la cruauté des hommes. Pour moi, +devant mes yeux, le paria lépreux et méprisé, haï par tous, jouit, dans +sa liberté restreinte, d'un bonheur suprême, si je compare sa vie à la +mienne, ses souffrances à ce que j'ai souffert, à ce que je souffre<span class="pagenum"><a id="Page_104">[104]</a></span> +encore.</p> + +<p>—Quant à la lèpre, mon cher Walter, m'écriai-je, elle est en dehors de +la question, puisque mon intention est de travailler, de me servir de +mes membres; ils sont les seuls amis que je possède, et les vrais +philosophes de l'Est mettent une très-grande valeur dans les dons de la +nature; une plus grande valeur que les Anglais, parmi lesquels les +avortons ont une ressemblance de forme et d'intelligence assez grande +avec les hommes pour qu'ils les classent parmi eux; mais ces avortons +naissent dans les palais, et nous qui pourrions les écraser comme une +puce entre le pouce et le doigt, nous sommes obligés, par la hiérarchie +des situations, de les saluer, de nous tenir tête nue devant eux! Parmi +les natifs au milieu desquels nous irons vivre, il n'y a pas de +dégradations si infâmes. La force, c'est le pouvoir, et les balances de +la justice n'ont d'autre poids que la valeur de l'épée.</p> + +<p>En m'entendant parler ainsi, Walter s'enthousiasmait, et son esprit +charmant s'échappait de ses lèvres en paroles ardentes et passionnées. +Il se transportait en imagination dans une des nombreuses îles de +l'archipel des Indes, avec un arc et des flèches, des lignes de pêcheur +et un canot.—Non, s'écriait-il en interrompant la description de sa vie +future, non, pas de canot, car jamais je ne regarderai l'eau salée: mon +sang se glacerait aussitôt dans mes veines. Je chercherai quelque ravin +isolé, un vallon ombragé par des arbres, et je vivrai heureux et +fraternellement uni avec les natifs.<span class="pagenum"><a id="Page_105">[105]</a></span></p> + +<p>—Tu leur prendras leurs sœurs? lui dis-je.</p> + +<p>—Oui, mon cher Trelawnay, je me marierai, j'aurai des enfants, et je +bâtirai une hutte.</p> + +<p>—Tu te laisseras tatouer? demandai-je à Walter.</p> + +<p>—Certainement, me répondit-il, je serai tatoué, je ne mettrai plus de +vêtements. Qu'importe cela! tout ce qu'ils feront, je le ferai.</p> + +<p>Nous passions ainsi les longues heures de veille, faisant des châteaux +en Espagne, les possédant presque toujours, et oubliant nos misères +jusqu'à ce que notre pastoral et romantique édifice fût entièrement +détruit par la maudite, par la coassante, dolente et sycophante voix du +lieutenant écossais, qui criait avec sa vulgarité d'expression:</p> + +<p>—Taisez-vous, là-haut, ennuyeux vagabonds, ou je vous ferai descendre +pour recevoir une raclée; taisez-vous, misérables gueux, ou j'appelle le +contre-maître, qui viendra avec sa corde.</p> + +<p>Alors, tellement est grande la force de l'habitude, nous descendions +silencieusement pour regagner nos hamacs, et le lendemain nous nous +réveillions au grondement de cette voix discordante, passant la journée +à attendre la nuit, la nuit qui nous apportait dans sa robe semée +d'étoiles, et l'espérance en des jours meilleurs, et les chants de +l'illusion qui tracent sur le sable les féeries du désir. Le noble et +généreux Aston ne cessa jamais de traiter Walter comme un gentilhomme; +en voyant cela, les matelots, fins et rusés comme des esclaves, +suivirent l'exemple silencieux que leur donnait le jeune officier.<span class="pagenum"><a id="Page_106">[106]</a></span></p> + +<p>J'ai raconté les événements qui se sont passés sur la frégate, non pas +précisément dans l'ordre de leur arrivée, mais comme ils se sont +présentés à ma mémoire.</p> + +<p>Après être restés quelques jours à Bombay, nous naviguâmes vers Madras, +et nous reprîmes le chemin de Bombay, avec des ordres secrets de +l'amiral.</p> + +<p>Un beau jour, pendant notre traversée de Bombay à Madras, il s'éleva sur +le vaisseau des cris tellement furieux ou tellement effrayés, que, +l'esprit encore sous l'impression d'une révolte d'équipage que je venais +de lire, je crus à un commencement de mutinerie.</p> + +<p>Je n'avais jamais vu ni pu concevoir une pareille commotion; les +matelots se précipitaient les uns sur les autres par des ouvertures au +travers des écoutilles; il n'y avait plus de discipline; le lieutenant +qui commandait le pont était debout, pâle, stupéfait; le capitaine et la +plupart des officiers donnaient des ordres et faisaient des questions +tout en essayant de pénétrer la masse d'hommes qui se concentrait sur le +pont avec des cris et des gémissements inarticulés. Mais ni le capitaine +ni le lieutenant ne réussirent à se faire entendre; ils avaient perdu +toute l'autorité de leurs voix, et, entraînés par la foule compacte, ils +se trouvèrent confondus avec elle.</p> + +<p>Je vis bientôt que c'était le désespoir et non la fureur qui était peint +sur les fronts rudes et brunis des matelots.</p> + +<p>Enfin, le premier instant de la peur passé, le secret de cette épouvante +s'échappa en un cri lugubre de toutes les bouches.<span class="pagenum"><a id="Page_107">[107]</a></span></p> + +<p>—Le feu! le feu! le feu est dans les magasins de devant!</p> + +<p>Ces effroyables paroles jetaient les marins dans une indicible terreur. +Les plus braves, les plus hardis, les plus audacieux dans l'ardeur du +combat, étaient inertes et sans courage devant l'écrasant malheur qui se +présageait.</p> + +<p>Le feu au magasin, le feu dans l'entre-pont, c'est-à-dire une mort +hideuse, une destruction complète, sans espoir de secours ni du ciel ni +de la terre!</p> + +<p>L'habitude ou l'instinct réveilla les officiers, qui, après avoir +entendu le premier cri, avaient paru s'anéantir dans le sentiment de +l'unique torpeur.</p> + +<p>Pendant l'espace de quelques minutes, personne ne bougea; tous les +fronts étaient rougis par une délirante anxiété, tous les regards +étaient fixés sur l'écoutille de devant, attendant et cherchant d'un +œil insensé l'apparition d'une mort qu'il était impossible d'éviter. +Nous étions hors de vue de la terre, et pas une voile, pas un point, pas +une tache visible n'apparaissait sur la bleuâtre limpidité de l'horizon. +Le seul nuage qui coupât l'air était la fumée noire et épaisse qui +s'échappait de l'écoutille, et comme il n'y avait pas de vent, elle +montait vers le ciel comme une colonne de marbre noir. Nous attendions à +chaque instant la terrible explosion qui devait nous élancer de +l'immensité des airs dans les profondeurs de la mer. Après un silence +lugubre, quelques murmures confus se firent entendre simultanément, et, +poussés par l'instinct de la conservation, tous les matelots se +précipitèrent les uns sur les quartiers bateaux, les autres sur les<span class="pagenum"><a id="Page_108">[108]</a></span> +côtés du vaisseau, regardant autour d'eux, dans le vain espoir de +chercher un refuge.</p> + +<p>Une petite bande de jeunes vétérans, dont les cheveux avaient grisonné +dans les tempêtes de leur vie maritime, restèrent debout, immobiles, +attendant la mort avec un calme résigné, mais intrépide.</p> + +<p>La voix claire, forte et sonore d'Aston ordonna aux pompiers de préparer +leurs seaux, aux soldats de marine de venir à l'arrière avec leurs +armes, aux officiers de suivre son exemple. En achevant ces ordres +énergiquement énoncés, Aston prit un poignard dans sa main:</p> + +<p>—Obéir ou mourir! dit-il d'un ton ferme.</p> + +<p>Le premier lieutenant et les officiers sortirent enfin de leur +engourdissement; ils chassèrent les hommes des bateaux, les +disciplinèrent, et un peu de calme rendit la manœuvre possible.</p> + +<p>Dès que j'eus entendu la voix d'Aston, je m'avançai vers lui en disant:</p> + +<p>—Je descendrai dans le magasin si vous voulez y envoyer les canotiers +pour me passer de l'eau.</p> + +<p>Sans attendre la réponse d'Aston, je me précipitai dans la grande +ouverture à travers les écoutilles; je hâtai ma course le long du second +pont, entièrement abandonné, et, saisissant une corde, je descendis, à +travers la fumée, directement dans le magasin. L'obscurité y était plus +profonde qu'elle ne peut l'être dans la plus profonde nuit, de sorte +qu'au premier instant il me fut impossible de distinguer d'où sortait le +feu. Je tâtai partout, et je sentis que mes mains et ma tête étaient<span class="pagenum"><a id="Page_109">[109]</a></span> +atteintes par l'incendie; je pouvais à peine respirer la fumée +qu'embrasait l'air. Enfin, en me heurtant contre un objet qui entrava ma +marche, je sentis un corps humain, un homme mort ou ivre-mort, qui +gisait au milieu de la pièce.</p> + +<p>Le contre-maître canonnier était l'individu couché par terre. Sa pipe +cassée dans sa bouche avait allumé (car tout abruti qu'il était, il +fumait encore) des mèches qu'on tenait amorcées pour les canons. La +négligence de cet ivrogne avait alimenté ce lent et étouffant brasier de +plusieurs centaines de ces mèches; elles causaient donc l'effroyable +fumée qui avait mis tout le vaisseau en révolution. Le seul danger qu'il +y eût réellement était leur proximité de la poudre.</p> + +<p>—Envoyez des hommes! criai-je.</p> + +<p>À ce moment, Aston parut.</p> + +<p>—Ne descendez pas, mon ami, envoyez-moi de l'eau, beaucoup d'eau, et +dans quelques secondes tout sera fini.</p> + +<p>Aston jeta sur moi le premier baquet d'eau, en disant:</p> + +<p>—Vous êtes tout en feu!</p> + +<p>Mes cheveux et ma chemise brûlaient. Cette aspersion saisissante, jointe +à la fumée, me renversa, et je tombai sans mouvement aux pieds d'Aston +qui était descendu. Il me remplaça.</p> + +<p>L'air frais me rendit à la vie. L'incendie était éteint, la joie et le +calme avaient reparu.</p> + +<p>Le capitaine m'envoya l'ordre de monter sur le pont.</p> + +<p>Mes traits noircis par la fumée, mes cheveux et mes sourcils brûlés,<span class="pagenum"><a id="Page_110">[110]</a></span> +mes vêtements en désordre, ou plutôt en lambeaux, donnaient à ma +personne un extérieur si diabolique que j'avais l'air d'un démon +nouvellement arrivé des enfers. Tous les officiers sourirent, mais ils +parurent sincèrement louer mon sang-froid et mon courage. Je dis, ils +semblèrent, car il n'est point dans les habitudes de la marine d'en +exprimer davantage. Me remercier eût été s'adresser à eux-mêmes une +réprimande, ils ne me dirent donc rien. Le capitaine me fit donner des +soins et un <i>second poulet</i>!</p> + +<p>L'impression produite par l'opportunité de mon secours ne s'effaça pas +aussi promptement que le souvenir de mon impétueuse attaque contre le +vaisseau malais, et j'eus le loisir, sans craindre les reproches, de +paresser pendant des journées entières. Si, par habitude, on revenait +aux anciennes exigences, aux anciennes épithètes de lâche, de paresseux, +je riais d'un air dédaigneux, et les officiers prenaient ma défense en +disant:—En vérité, ce pauvre garçon mérite un peu de repos et beaucoup +d'indulgence.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XV"></a>XV</h2> + + +<p>Dès que le vaisseau jetait l'ancre dans un port, je saisissais avec +ardeur le plus futile prétexte pour prouver la nécessité de mon +débarquement, et tant que le pavillon n'était pas hissé au grand mât,<span class="pagenum"><a id="Page_111">[111]</a></span> +il était inutile de songer à me voir reparaître sur le pont de la +frégate. Quand nous entrâmes pour la seconde fois dans le havre de +Bombay, je sautai un des premiers dans la chaloupe qui nous conduisit à +terre, et j'allai établir mon quartier général dans une taverne de la +ville pour laquelle j'avais ressenti tout d'abord une vive prédilection. +Là, libre de toute entrave, de toute autorité, je me plongeais sans +réflexion dans toutes sortes de plaisirs et d'extravagances. Les heures +que je ne consacrais ni à la société des femmes ni aux libations des +festins, s'écoulaient en longues excursions faites à cheval autour de la +ville. Pendant ces courses, je m'arrêtais quelquefois dans les bazars, +bouleversant tout, y faisant un tapage d'enfer. Comme sur le vaisseau, +j'étais la cause des bruits et des émeutes, le boute-en-train de toutes +les querelles.</p> + +<p>Dans l'Inde, les Européens tyrannisent les natifs et leur font +rigoureusement sentir leur orgueilleux pouvoir. Tous les outrages +peuvent être commis sur ces pauvres gens, et cela avec la certitude de +la plus complète impunité. La douceur faible et flexible du caractère +des Indiens a acquis sous ce joug une subordination presque servile, et +la résistance ou les plaintes leur sont à peu près inconnues. La +bienveillance des Européens, le témoignage de leur reconnaissance pour +les Indiens après de longs et fidèles services, sont exprimés par des +flatteries et des caresses les jours de bonne et de joyeuse humeur, mais +aussi par des traitements d'une insensible cruauté aux heures de<span class="pagenum"><a id="Page_112">[112]</a></span> +spleen. Je parle ici du passé, et j'ignore si les rapports de ces deux +peuples, si bien confondus l'un dans l'autre aujourd'hui, ne se sont pas +complétement changés.</p> + +<p>Quoique plongé dans les enchantements d'une liberté ivre de plaisir, je +n'oubliais pas le pauvre Walter, auquel il n'avait point été permis de +venir à Bombay. Je lui écrivais tous les jours, et j'avais arrangé qu'il +resterait sur le vaisseau jusqu'au moment où ce dernier mettrait à la +voile. En retenant un canot, je l'avais averti que, la veille du départ, +il eût à se jeter à la mer à l'avant du vaisseau, et à nager jusqu'à la +barque dans laquelle je stationnerais en l'attendant.</p> + +<p>Quant à notre projet de vengeance relativement à l'Écossais, je me +chargeais seul de l'exécution, car j'étais assez grand et assez fort +pour lutter avec lui, et avec avantage.</p> + +<p>Dans la taverne où j'avais établi le lieu de ma résidence, je fis la +rencontre d'un marchand avec lequel je parvins à me lier intimement.</p> + +<p>Dans la première jeunesse, on forme ainsi sans arrière-pensée, sans +méfiance, des liaisons qui prennent une grande place et dans l'existence +du moment qui les voit naître, et dans les souvenirs qui en rappellent +les joies.</p> + +<p>À l'époque d'un âge plus sérieux, on emploie souvent des années entières +pour former ces liens du sentiment qui confondent, par la pensée, deux +individus l'un dans l'autre. Des officiers du bord, qui m'avaient pris +en amitié, venaient souvent me voir à la taverne, et je les rendais, à<span class="pagenum"><a id="Page_113">[113]</a></span> +leur rieuse satisfaction, les spectateurs de mille folies. Mon ami +l'étranger (c'est ainsi qu'on le nommait) recherchait avec empressement +la société des officiers, et il semblait prendre un vif plaisir à +écouter les narrations de leurs voyages, l'histoire des différents +vaisseaux auxquels ils avaient appartenu, leur manière de naviguer, et +les particularités qui distinguaient leurs respectifs commandants. Sa +conversation se bornait généralement à faire des demandes, et comme la +plupart des marins préfèrent le plaisir d'être écoutés à celui d'écouter +eux-mêmes, il en résultait qu'adoré et recherché pour son bienveillant +et curieux silence, l'étranger était constamment entouré de narrateurs.</p> + +<p>J'accompagnais souvent mon nouvel ami dans les visites inspectives qu'il +faisait aux vaisseaux de guerre stationnés dans le port. Mais le seul +dans lequel je ne voulus pas le suivre, et qu'il laissa de côté, fut +notre frégate; cependant, pour le dédommager de l'inexplicable refus que +je lui fis de lui servir de cicerone, je lui donnai avec soin et +exactitude tous les renseignements qu'il voulait bien me demander.</p> + +<p>Quoique mon ami se fît appeler de Witt, je parlerai de lui sous son +véritable nom, qui est de Ruyter. Il me dit un jour qu'il attendait une +occasion pour aller à Batavia, et il parlait de cette ville comme de +toutes celles des Indes, qu'il paraissait parfaitement connaître. Entre +les remarquables particularités qui distinguaient de Ruyter, il en était +une qui, en piquant vivement ma curiosité, excitait au plus haut point +mon admiration, et frappait mon esprit si avide de l'inconnu, si avide<span class="pagenum"><a id="Page_114">[114]</a></span> +du savoir. Il parlait toutes les langues européennes et n'avait pas le +moindre accent étranger en s'exprimant dans la langue anglaise.</p> + +<p>De Ruyter connaissait tous les coins de Bombay, toutes ses rues; ni la +plus petite allée, ni le plus obscur carrefour n'avait échappé à son +investigation. Souvent, à ma vive surprise, nous passions la soirée à +courir d'une maison à l'autre, et il apparaissait au milieu des +propriétaires de ces habitations comme un commensal désiré et attendu. +Il s'asseyait au centre de la famille, causant avec elle dans les +différents dialectes du pays, et cela avec une incroyable facilité. +Tantôt il parlait gravement le guttural et sauvage idiome des Malais, +tantôt le langage plus civilisé des Hindous, tantôt encore la douce et +harmonieuse langue persane.</p> + +<p>La déférence que ces différents peuples témoignaient à de Ruyter allait +jusqu'à la servilité chez les uns, jusqu'à la déférence craintive chez +les autres. Quand il passait dans la rue, les gros, fiers et pompeux +Arméniens faisaient arrêter leurs palanquins, descendaient, et couraient +au-devant de lui en proclamant tout haut le bonheur de leur rencontre.</p> + +<p>Cet excès d'empressement, si contraire aux habitudes de ces orgueilleux +négociants, m'étonnait autant que la science et la familiarité de de +Ruyter avec tous ceux dont il approchait; mais ma surprise était sans +arrière-pensée, car à dix-sept ans on admire naïvement, et on ne prend +pas tous les étrangers, comme à trente, pour des suppôts de police ou +pour des fripons.<span class="pagenum"><a id="Page_115">[115]</a></span></p> + +<p>Dans toutes ses actions, et même dans l'accomplissement des plus +insignifiantes, de Ruyter apportait une décision rapide et un +imperturbable sang-froid; il était supérieur, physiquement et +moralement, à tous les hommes qui l'entouraient. Peut-être n'eussé-je +pas aussi bien senti cette supériorité si elle n'avait pas été évidente +au point de frapper les plus indifférents ou les moins perspicaces à +pouvoir le faire.</p> + +<p>La stature de Ruyter était haute, majestueuse; ses membres avaient de +magnifiques proportions; la rondeur de sa taille souple donnait à tout +son corps un air d'élasticité et d'agilité extrêmement rare chez les +habitants de l'Est. Ce n'était qu'après un sérieux examen qu'il était +possible de découvrir que sous la mince et fragile écorce du dattier se +cachait la force du chêne.</p> + +<p>Pour plaire aux yeux d'un artiste, la figure de de Ruyter manquait de +largeur, mais elle était dominée par un beau front, un front clair, +intrépide, sans une ride, aussi poli, quoiqu'il ne fût pas aussi blanc, +que du marbre de Paros sculpté. Ses cheveux étaient noirs et abondants, +ses traits bien dessinés; mais la plus grande beauté de de Ruyter +étaient ses yeux, à la couleur si variable qu'il était impossible d'en +déterminer la nuance. Semblables au teint d'un caméléon, ils n'avaient +pas de couleur fixe, mais, comme un miroir, ils réfléchissaient toutes +les impressions de son esprit.</p> + +<p>Au repos, les yeux de de Ruyter semblaient obscurcis par un nuage +bleuâtre; mais quand ils étaient animés par l'entraînement de la +conversation ou par la véhémence des sentiments, ce brouillard +disparaissait, et ils devenaient vifs, brillants, lumineux comme un<span class="pagenum"><a id="Page_116">[116]</a></span> +rayon de soleil. Cette lueur intense éblouissait tellement nos regards, +qu'il nous était impossible d'en supporter le contact sans baisser nos +yeux à la fois effrayés et fascinés. Les sourcils étaient épais, droits +et saillants.</p> + +<p>De Ruyter avait contracté, sous l'ardente chaleur du soleil de l'Est, +l'habitude de fermer à demi ses paupières, et ce mouvement, presque +continuel, avait fini par tracer au coin de l'œil une infinité de +petites lignes, mais ces lignes étaient légères, délicates comme des +ombres, et n'avaient rien qui pût rappeler ou les signes prématurés +d'une vieillesse précoce ou ceux d'une débauche constante, ainsi que le +révèlent souvent les tempes des hommes du Nord.</p> + +<p>La bouche était nettement, hardiment coupée, pleine d'expression, et la +proéminence de la lèvre supérieure avait, lorsque de Ruyter parlait, un +mouvement nerveux et indépendant de sa compagne. Les contours fiers et à +la fois suaves de cette bouche donnaient à la physionomie un air posé, +sérieux, bienveillant, mais d'une invincible détermination. On sentait +qu'après avoir prononcé un refus, elle ne devait jamais revenir sur +l'expression et sur l'exécution de sa volonté.</p> + +<p>Quoique naturellement d'un teint moins brun que le mien, le visage de de +Ruyter était, en certains endroits, presque brûlé par le soleil; mais +cette nuance foncée s'alliait bien à l'ensemble de toute sa personne, +quoique le vieillissant un peu; car il avait à peine trente ans.<span class="pagenum"><a id="Page_117">[117]</a></span></p> + +<p>Si je suis minutieux, si je m'arrête aux détails en faisant la +description de de Ruyter, c'est pour arriver à faire comprendre +l'influence extraordinaire qu'il exerça sur mon esprit et sur mon +imagination. Il devint le modèle de ma conduite, et le but de mon +ambition fut de l'imiter, même dans ses défauts. Mon émulation s'était +éveillée pour la première fois de ma vie. Je me trouvais impressionné +par l'intelligence, par la grandeur, par l'évidente supériorité d'un +être humain. En toute circonstance, grave ou futile, de Ruyter avait une +manière d'agir si naturelle, si libre, si noble, si spontanée, que cette +manière semblait être produite inopinément par sa propre individualité, +et tout ce que faisaient les autres ne paraissait plus qu'une imitation +affectée.</p> + +<p>L'influence énervante d'une longue résidence dans un climat tropical +n'avait pas fatigué de Ruyter; la vigueur de son tempérament, sa force +et son énergie semblaient insurmontables. Les fièvres mortelles des +Indes n'avaient pas corrompu son sang, et les feux du soleil tombaient +impunément sur sa tête nue, car il vaquait en plein jour à ses +occupations ordinaires. J'observais alors qu'il buvait peu, dormait à +peine et mangeait très-frugalement.</p> + +<p>De Ruyter partageait souvent mes longues veilles; il assistait à mes +orgies, se joignait à nous; mais il ne buvait que son café en fumant son +hooka; néanmoins, il nous surpassait en gaieté, et malgré la vertu +soporifique du moka berrie, il suivait la vivacité de nos causeries. +Quand l'entraînement en était excité par le jus de la grappe ou par<span class="pagenum"><a id="Page_118">[118]</a></span> +l'arrack-punch, sans le moindre effort, de Ruyter saisissait le ton de +la conversation, et montrait ainsi la condescendance et la souplesse de +son esprit, tandis que d'un regard, d'une parole ou d'un geste, il eût +pu plier à l'ordre de sa volonté ou au souhait de son caprice +l'entêtement du plus obstiné d'entre nous tous. Mais de Ruyter préférait +faire ressortir le caractère des autres; il préférait les voir dans +leurs couleurs naturelles: il se mettait donc de pair avec nous, et par +cette conduite, il obtint une influence que Salomon, avec toute sa +sagesse et tous ses proverbes, n'a jamais possédée.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2> + + +<p>Traité comme un égal par un être d'une supériorité si grande, je +ressentis un vif orgueil, et cette intime satisfaction me donna un air +d'importance tout à fait grandiose. La conduite de Ruyter lui gagna mon +entière confiance, et insensiblement il parvint à arracher de mon +cœur ses plus secrètes pensées.</p> + +<p>Je lui dis un jour que j'étais fermement résolu à abandonner la +profession maritime, parce qu'elle ne pouvait réaliser l'ardente +ambition et la perspective de gloire qu'elle avait peinte à mon esprit. +Mais, au lieu d'encourager l'exécution de ma fuite prochaine du<span class="pagenum"><a id="Page_119">[119]</a></span> +vaisseau, il m'engagea à ne rien faire prématurément et sous l'empire de +la passion.</p> + +<p>—Mon cher de Ruyter, m'écriai-je, j'ai souffert d'horribles outrages, +j'ai vu s'enfuir une à une toutes mes espérances, et l'abandon de ma +famille a été la pierre d'achoppement contre laquelle sont venus se +réunir tous mes malheurs. J'ai pris la ferme détermination de me défaire +des entraves qui, en embarrassant mon intelligence, bornent mes +aspirations, et je vous déclare que, s'il m'est impossible de rien faire +de mieux, j'irai dans les jungles, je m'associerai aux buffles et aux +tigres, et là je serai au moins le libre agent de ma courte vie. Oui, de +Ruyter, je préfère l'existence périlleuse et sauvage d'un chasseur de +bêtes fauves à celle qui est contrainte de se soumettre à un despotisme +de fer, à un despotisme qui comprime la pensée... N'est-il pas écrit +dans le code de la loi navale: Vous ne devez, ni par regard, ni par +geste, témoigner que vous êtes mécontent de ceux qui vous gouvernent en +tenant le fouet de la correction levé sur votre tête. Si les dieux nous +gouvernaient par une brutale intimidation, quel est celui qui ne se +révolterait pas? Et si nous devons avoir un maître, pourquoi ne pas +entrer au service des démons et des diables en bons termes et avec des +accords avantageux?</p> + +<p>—Mon ami, me répondit de Ruyter, vous vous éloignez de la route et vous +laissez parler vos passions; retenez-les, regardez les choses sous leurs +véritables couleurs, et non défigurées par la teinte jaune dont les<span class="pagenum"><a id="Page_120">[120]</a></span> +enveloppe votre esprit malade. Nous ne pouvons pas être tous chefs, +oppresseurs et maîtres; il est impossible également qu'un supérieur +contente toujours ceux qui sont sous ses ordres. Votre esprit a reçu une +fausse direction, mon cher Trelawnay, c'est moins votre faute que celle +de vos parents.</p> + +<p>L'égarement de votre imagination vous est venu de faibles, mais non de +méchantes créatures. Puisque vous avez souffert, mon enfant, puisque +vous avez subi le joug de ces esprits étroits et moroses, vous devez +apprendre à raisonner juste, apprendre à connaître, et tâcher de +conquérir cette charitable vertu qu'on appelle la tolérance, apprendre +surtout à distinguer entre la faiblesse et la méchanceté de ceux qui +vous ont offensé. Dans le véhément récit que vous m'avez fait de vos +griefs contre la destinée et contre ceux qui ont contribué à vous rendre +malheureux, je ne vois qu'un cas de malice réelle, et, entre nous, il +est trop insignifiant pour qu'on daigne y arrêter une seule pensée de +rancune: je veux parler du lieutenant écossais.</p> + +<p>—Comment, de Ruyter, vous appelez peu de chose l'entière ruine et la +complète dégradation que ce misérable a accumulées sur mon ami Walter? +J'en suis la cause, et je me dévoue à venger ses injures. Puissent tous +les malheurs de la vie s'abîmer sur ma tête, puisse le paria m'insulter +et me cracher au visage, puissent les chiens sauvages me poursuivre à +travers les forêts, si je pardonne à ce monstre!</p> + +<p>Le nom maudit de l'Écossais tremblait sur mes lèvres, et j'allais le +prononcer, lorsque le scélérat lui-même entra dans la salle de billard<span class="pagenum"><a id="Page_121">[121]</a></span> +où nous étions.</p> + +<p>Au premier coup d'œil qu'il jeta sur moi, le lieutenant s'aperçut de +mon émotion, et le regard de fureur dont j'accueillis son entrée, joint +à la rougeur qui colorait mes joues, le fit rester un instant immobile +sur le seuil de la porte, ne sachant s'il devait avancer ou reculer.</p> + +<p>Il se décida pourtant, et après avoir éclairé sa figure verdâtre d'un +gracieux sourire, après s'être armé de toute cette artillerie de +grimaces et d'affectation courtisane qui lui avait fait faire son chemin +dans le monde en détruisant toutes les espérances des bons, des braves, +des honnêtes gens, il s'avança vers nous.—Je dois dire que, pendant mon +séjour à la taverne, il était venu très-souvent s'y attabler, et qu'il +déployait sur terre autant d'affabilité et d'obligeance qu'il montrait +de cruauté et d'injustice sur le vaisseau.</p> + +<p>Comme j'étais placé sous son commandement personnel, le lieutenant me +considérait encore esclave de son pouvoir. Il s'approcha donc de moi, et +me dit de sa voix mielleuse:</p> + +<p>—Eh bien! Trelawnay, allez-vous aujourd'hui à bord? Le vaisseau met à +la voile demain; tous les officiers seront rentrés dès l'aurore.</p> + +<p>—Vraiment? répondis-je d'une voix sombre, car je cherchais à contenir +l'emportement de ma fureur. Mais chaque fibre de mon corps tressaillait +de colère, et mon sang bouillonnait dans mes veines comme une lave +ardente. Monsieur, dis-je au lieutenant en faisant quelques pas vers +lui, l'heure de régler mes comptes vient de sonner; je vais m'en<span class="pagenum"><a id="Page_122">[122]</a></span> +occuper, car, fort heureusement, mon principal créancier est ici.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda l'Écossais en considérant d'un air +effaré le bouleversement de ma physionomie.</p> + +<p>—Je vais me faire comprendre: un jour vous m'avez défendu de paraître +devant vos yeux la tête couverte; je vous obéis pour la dernière fois.</p> + +<p>Et, en prononçant ces paroles, je lui jetai mon chapeau au visage.</p> + +<p>Le lieutenant resta debout, pâle, stupéfait.</p> + +<p>—Monsieur, repris-je en me dépouillant de mon habit, que je foulai aux +pieds, je suis libre, vous n'êtes plus mon chef, et si je dois vous +reconnaître une supériorité sur moi, il faut me la prouver avec votre +épée.</p> + +<p>Je fermai la porte en me plaçant entre la sortie et l'Écossais, et je +lui dis insolemment:</p> + +<p>—Allons, défendez-vous! M. de Ruyter et nos amis vont voir un beau jeu!</p> + +<p>L'Écossais voulut tenter de franchir l'espace qui le séparait de la +porte, en murmurant d'une voix plus effrayée que surprise:</p> + +<p>—Que voulez-vous, Trelawnay? avez-vous bien toute votre raison?</p> + +<p>Je bondis sur ce lâche, et, le saisissant par le collet, je le traînai +au milieu de la salle.</p> + +<p>—Vous ne vous échapperez pas, mauvais drôle, défendez-vous, ou je vous +frappe sans merci!</p> + +<p>—Monsieur de Ruyter, s'écria le lieutenant, je réclame votre +protection; ce garçon est fou, car, en vérité, il est impossible de<span class="pagenum"><a id="Page_123">[123]</a></span> +comprendre où il veut en venir.</p> + +<p>—Cependant, répondit Ruyter sans quitter le bout d'ambre de sa longue +pipe, cela me semble très-clair; arrangez-vous avec lui, vos querelles +ne me regardent pas, et vous feriez mieux, au lieu d'hésiter, de tirer +votre épée et de vous mettre en garde. Trelawnay est un enfant et vous +êtes un homme, si j'en juge par votre moustache.</p> + +<p>Le lieutenant, dont l'esprit était bouleversé par la crainte, s'humilia +devant moi; il protesta d'une voix tremblante qu'il n'avait pas voulu +m'offenser, mais que cependant, si je lui avais cru cette intention, il +en était peiné et m'en demandait cordialement pardon.</p> + +<p>—Remettez votre épée au fourreau, mon jeune ami, ajouta-t-il, et venez +à bord avec moi; je vous jure que jamais je n'userai contre vous du +droit de représailles; que ce qui s'est passé ici sera à jamais oublié.</p> + +<p>Cette lâcheté ignoble, cette bassesse honteuse me firent rougir.</p> + +<p>—Souviens-toi de Walter, brigand, souviens-toi de Walter, lâche +assassin; quoi! aucune insulte, aucun mépris, aucune injure ne peut +t'émouvoir. Eh bien! que la punition s'accomplisse, et malheur, malheur +à toi!</p> + +<p>Je tombai sur lui comme la foudre. Je le frappai au visage, et, lui +arrachant ses épaulettes, je les déchirai en mille morceaux.</p> + +<p>—Le noble drapeau anglais est déshonoré par un lâche, je dois en purger +la terre!<span class="pagenum"><a id="Page_124">[124]</a></span></p> + +<p>Cris, protestations, prières, ce vil personnage employa tout pour tenter +de m'attendrir, mais il ne faisait qu'exalter ma rage. J'avais honte en +moi-même d'être resté, de m'être courbé si longtemps sous la domination +d'une créature indigne du nom d'homme et du titre d'officier.</p> + +<p>Quand je l'eus jeté presque sans connaissance à mes pieds, je lui dis:</p> + +<p>—Pour les torts que tu as eus envers moi, j'ai pris une juste revanche; +mais pour les souffrances dont tu as accablé Walter, il me faut ta vie!</p> + +<p>Mon épée s'était brisée sur le dos du lieutenant, je lui arrachai la +sienne.</p> + +<p>Je l'eusse infailliblement tué, si une main plus forte que mon bras +menaçant n'eût arrêté le coup mortel que j'allais porter.</p> + +<p>—Ne le tuez pas, mon ami, dit derrière moi la voix grave de de Ruyter, +prenez cette queue de billard, un bâton est une arme assez convenable +pour châtier un lâche; ne souillez pas dans son ignoble sang l'acier de +votre épée.</p> + +<p>Je ne pus m'opposer à la volonté de de Ruyter, car il m'avait désarmé. +Je saisis donc la queue de billard, et je frappai rudement le scélérat, +qui poussait des hurlements épouvantables. Je ne m'arrêtai qu'après +avoir vu que mes coups tombaient sur un homme mort ou sans connaissance.</p> + +<p>Pendant le combat, de Ruyter avait placé des sentinelles à la porte afin +de prévenir toute surprise; lorsqu'il vit mon ennemi vaincu, il leva la +consigne. Alors un grand tumulte se fit entendre, et une foule compacte<span class="pagenum"><a id="Page_125">[125]</a></span> +de noirs et de blancs se précipita dans la salle.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2> + + +<p>À la tête de cette bande, et à mon grand étonnement, j'aperçus mon ami +Walter. Sa surprise fut aussi vive, aussi joyeuse que la scène qui se +présentait à ses yeux était extraordinaire. L'homme qu'il haïssait le +plus gisait à ses pieds. Walter le regarda avec une sorte de triomphe; +ses lèvres frissonnèrent, et son visage passa d'un rouge ardent à une +pâleur livide. Il leva les yeux vers moi, et me voyant tremblant et +muet, un tronçon d'épée à la main, il comprit qu'il arrivait trop tard. +Son regard, empreint de reconnaissance et de regret, rencontra celui de +Ruyter.</p> + +<p>—Vous vous nommez Walter? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien, dit de Ruyter, votre bourreau est vaincu; mais il serait à +souhaiter que Trelawnay gardât quelques mesures dans les emportements de +sa colère.</p> + +<p>—L'aurait-il tué? s'écria Walter.</p> + +<p>—Je n'en suis pas certain, répliqua mon ami en s'approchant de +l'Écossais, dont il tâta le pouls. Non, non, dit-il, enlevez-le, il a<span class="pagenum"><a id="Page_126">[126]</a></span> +la vie tenace; la mort ne veut pas de ce tison d'enfer.</p> + +<p>Les serviteurs soulevèrent le lieutenant, qui ouvrit les yeux; le sang +sortait abondamment de sa bouche, car il avait plusieurs dents brisées. +C'était vraiment un objet digne de commisération; il criait comme un +enfant, et se tordait les bras en demandant du secours.</p> + +<p>Le premier regard du lieutenant rencontra les yeux irrités de Walter; il +frissonna et baissa les paupières devant le visage altéré de sa victime.</p> + +<p>—Trelawnay a cassé son épée sur son dos, dit de Ruyter à mon jeune +camarade, et je crois que cet homme serait aussi difficile à tuer qu'un +chat-tigre. Je n'ai jamais vu une créature supporter tant de coups sans +rester sur place. Allons, venez, mousses, votre ennemi en a reçu assez, +et même trop si vous devez en répondre. Votre manière de punir les chefs +et de renoncer au service peut vous attirer de grands embarras, et avant +que l'alarme soit donnée, avant que les clameurs qu'elle ne manquera pas +de soulever ferment les portes de la ville, il faut vous enfuir... +Suivez-vous votre ami, Walter? Sans doute, car je m'aperçois que vous +avez également quitté l'uniforme bleu. Que signifie cette couleur rouge? +Avez-vous changé après mûre réflexion ou par simple boutade?</p> + +<p>J'avais remarqué avec une vive surprise que Walter était vêtu en +militaire.</p> + +<p>—Oui, j'ai changé d'uniforme, monsieur, répondit-il à de Ruyter; non +par boutade, mais, comme vous le dites, après mûre réflexion. J'en +remercie les prières de ma mère et la bonté de Dieu, qui ont permis que<span class="pagenum"><a id="Page_127">[127]</a></span> +je trouvasse un emploi dans le service de la compagnie. Le vaisseau m'a +déposé ici ce matin, et j'accourais auprès de Trelawnay dans l'espoir +d'acquitter ma dette envers le lieutenant.</p> + +<p>—Mon cher enfant, me dit de Ruyter, venez et fuyez comme le vent, vous +aurez le temps de causer avec votre ami dans une meilleure occasion; les +instants sont précieux; allez au bungalo dont je vous ai parlé l'autre +jour, près du village de Pimée. Vous connaissez le chemin; Walter ou moi +nous irons vous rejoindre aussitôt que la frégate aura quitté le rivage +et que le bruit qui va suivre votre duel sera entièrement éteint. +Allons, adieu, partez vite.</p> + +<p>Mon cheval me fut amené. C'était une bête vicieuse, qui avait quelque +chose de louche dans son regard, d'une sinistre expression. Il avait été +amené d'Angleterre; et comme il avait déjà renversé plusieurs officiers, +personne ne voulait plus le monter; de sorte qu'au moment où on me +l'offrait, il jouissait d'une véritable sinécure.</p> + +<p>N'ayant jamais trouvé de caractère aussi opiniâtre que le mien, je fus +enchanté de la rencontre, et je me pris d'une belle amitié pour cet +entêté quadrupède. Il y avait pour moi un réel plaisir dans l'ardente +lutte de nos deux natures, aussi tenaces l'une que l'autre dans la +domination de leur volonté.</p> + +<p>Un cheval fougueux et rétif n'est considéré, sous le climat tropical de +l'Inde, que comme un moyen de récréation, mais de récréation rare. Les +nonchalants cavaliers préfèrent le pas doux, lent et tranquille d'une<span class="pagenum"><a id="Page_128">[128]</a></span> +jument bien apprise, qui suit docilement la direction de la bride.</p> + +<p>Mon sauvage compagnon était une sorte de bête féroce pour les timides +naturels, et dans les premiers jours de notre lutte on chercha à deviner +lequel de nous deux serait vainqueur. Tous les jours je galopais dans +les rues étroites de Bombay, au grand péril des hommes, des femmes et +des marmots en pleurs. Le nombre des cabanes renversées, des +meurtrissures faites, des fractures, des contusions, est innombrable, et +je crois que le district tout entier, avec ses cent castes, se +réunissait dans un souhait général pour appeler sur moi les malédictions +les plus épouvantables. Si ces malédictions avaient pu me désarçonner et +rouler mon corps sous le sabot de mon cheval, personne n'eût bougé un +doigt pour arrêter l'exécution d'un si juste châtiment.</p> + +<p>Grâce à un mors et à une selle turcs que j'avais substitués par méprise +à la selle et au mors anglais que j'avais d'abord, ivre ou à jeun je +gardais mes étriers. Peu à peu je parvins à dominer, sinon à dompter la +fougue du cheval, et j'arrivai enfin à lui faire comprendre qu'aussi +entêté que lui, je resterais toujours le maître. Si bien que fatigués, +lui d'être battu, moi de battre, nous arrivâmes au parfait accord d'une +sincère amitié.</p> + +<p>En quittant de Ruyter et mon camarade, je montai donc sur ce cheval. +J'avais une veste de de Ruyter, une épée qu'il m'avait donnée, +passablement d'argent dans mes poches, et le cœur ivre de joie et<span class="pagenum"><a id="Page_129">[129]</a></span> +d'indépendance. Sous l'influence des coups de bâton que j'avais donnés +au lieutenant, fièvre de bataille qui faisait frissonner ma main, +j'administrai quelques coups à ma monture, et nous gagnâmes au triple +galop les portes de la ville.</p> + +<p>La garde de cipayes était rangée sous l'arche de la porte, réunie pour +quelque point de service.</p> + +<p>Une idée brutale me traversa l'esprit.</p> + +<p>Mon antipathie pour les extérieurs de la servitude s'étendait sur tous +ceux qui en étaient revêtus.</p> + +<p>Je me sentis, en voyant ce troupeau d'esclaves, si supérieur en +intelligence et en force, que, pour prouver mon amour pour +l'indépendance et pour ma nouvelle émancipation, je m'élançai vers le +centre du bataillon formé par les gardes.</p> + +<p>Ma capricieuse monture parut me comprendre et se jeta en avant.</p> + +<p>—Hourrah! hourrah! m'écriai-je, et je passai comme un éclair à travers +le groupe. Les uns tombèrent, les autres furent blessés; mais leurs cris +n'arrêtèrent ni mes sauvages acclamations ni ma fuite dans la plaine +sablonneuse qui entoure la ville. Là, loin de tout bruit, loin de tout +regard, je me laissai aller aux violents transports de ma joie, +extravagances d'un fou qui vient de briser ses chaînes. Je guidai mon +cheval au milieu des sables, toujours poussant des cris jusqu'à perdre +la respiration; puis, armé du sabre de de Ruyter, je m'escrimai de +toutes mes forces, sans m'inquiéter de la tête ou des oreilles de mon +compagnon. Dès que j'eus entièrement perdu du regard les portes de la<span class="pagenum"><a id="Page_130">[130]</a></span> +ville, j'examinai les alentours, et, n'apercevant aucune créature +humaine, je descendis...</p> + +<p>—Nous voici libres, entends-tu? dis-je à mon cheval en caressant son +cou ruisselant de sueur; libres, la chaîne de mon esclavage est rompue. +Qui me commandera maintenant? Personne. Je ne veux plus d'autre guide +que mon instinct: je suivrai ma propre impulsion. Qui replacera un joug +sur mes épaules?</p> + +<p>Que celui qui aura cette audace vienne, je me défendrai; et si la flotte +et toute la garnison étaient à ma poursuite, je les attendrais de pied +ferme; je ne bougerais pas!</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2> + + +<p>Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans +celle de mon indépendance, que je racontais au vent et à l'immensité de +la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma +poitrine était si gonflée par les battements de mon cœur, qu'il me +fut impossible de supporter sur mes épaules la veste de de Ruyter; je +m'en dépouillai, et, malgré l'ardeur brûlante d'un sable dont +l'étincelant éclat réfléchissait les rayons du soleil, je continuai ma<span class="pagenum"><a id="Page_131">[131]</a></span> +course effrénée, traînant mon cheval par la bride et le forçant à +galoper derrière moi.</p> + +<p>Je fus tout à coup arrêté au milieu de mes cris et de mes gambades par +la vue d'un spectacle qui arrêta court mes bruyantes acclamations.</p> + +<p>Ma première idée fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon +si bien renversé par mon cheval à la sortie de la ville s'était mis à ma +poursuite. Mais cette erreur fut dissipée, lorsqu'une seconde +d'observation m'eut fait voir que je me trouvais placé entre Bombay et +l'objet qui attirait mes regards. Je tâchai donc de distinguer les +détails du tableau confusément déroulé devant l'ardeur de mon attention. +Malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose +qu'un nuage de sable argenté qui s'élevait dans l'air en formant un +cercle brillant, dont le centre était un point noir. Je remontai +vivement sur mon cheval, et, l'épée à la main, je courus éclaircir le +mystère de ce tourbillonnement.</p> + +<p>Le point noir autour duquel miroitaient les nuages lumineux du sable +était un cheval tournant sur lui-même avec une vigueur et une +précipitation qui, de minute en minute, croissait de violence et de +rapidité.</p> + +<p>Ma monture s'arrêta soudain, releva brusquement la tête et répondit par +un hennissement aux cris presque sauvages de son compagnon; puis, malgré +le puissant effort de ma main, qui maintenait la bride, il se précipita +au milieu du cercle avec impétuosité.</p> + +<p>Aveuglé par le sable, je ne distinguai d'abord que le farouche animal; +mais, guidé bientôt par la voix d'un homme qui m'appelait à son<span class="pagenum"><a id="Page_132">[132]</a></span> +secours, je puis voir un soldat à moitié couvert de sable, et dont la +figure était horriblement souillée d'un mélange de sang et de sueur.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? m'écriai-je.</p> + +<p>Au son de ces paroles, le cheval irrité suspendit sa course haletante, +et ses grands yeux noirs se fixèrent sur moi. Ses narines, dilatées, +étaient d'un rouge de feu; le sang, qui jaillissait de sa tête et de son +cou, mêlé à une écume blanche, couvrait son beau poitrail d'ébène. La +crinière hérissée, la queue relevée, la bouche ouverte, il s'avança +majestueusement vers moi.</p> + +<p>—Quelle magnifique bête! pensai-je en moi-même, oubliant, dans ma +contemplation admirative, le malheureux qui m'appelait encore.</p> + +<p>À l'approche du cheval, je me mis sur mes gardes en agitant devant ses +yeux la lame étincelante de mon épée, mais je ne l'effrayai pas, car il +battit fièrement la terre avec son pied gauche, me regarda un instant et +reprit sa course sur lui-même en lançant avec ses jambes de derrière un +nuage de sable sur la tête du cavalier renversé à quelques pas de lui.</p> + +<p>Protégé par la selle et son caparaçon, armé de son sabre, le soldat se +défendit vigoureusement et porta un coup violent au cheval. Celui-ci se +retourna, et, comme un lion en fureur, il bondit sur son maître, qu'il +essaya de saisir avec ses dents. Il voulait, sans nul doute, tuer le +pauvre militaire, car il tenta de se rouler sur lui. D'après mes idées +sur l'indépendance, j'aurais dû, voyant là, face à face, un maître et un +esclave, prendre le parti de l'opprimé ou rester neutre; mais un<span class="pagenum"><a id="Page_133">[133]</a></span> +sentiment d'humanité, peu en harmonie avec l'admiration que m'inspirait +le courageux quadrupède, me fit songer à l'homme: j'essayai donc de me +placer entre eux deux; cela n'était pas facile à faire, car le cheval, +dont je voulais tourner la fureur contre moi, refusait de répondre à mes +attaques et concentrait toutes ses forces et toute son attention à +frapper le soldat.</p> + +<p>Cette lutte, dans laquelle je voyais comme dans toutes l'image de la +guerre, me fit bondir le cœur, et je résolus de vaincre ce sauvage +antagoniste. D'une voix retentissante je jetai mon cri de liberté, et au +dernier hourrah je frappai le cheval, qui s'enfuit en hennissant à une +centaine de mètres. Je sautai aussitôt à terre, et je secourus le +blessé. Pendant que je m'occupais de consoler le pauvre homme, le cheval +revint à la charge. Indigné de cette déloyale attaque, je saisis mon +épée à deux mains, et sans pitié pour ma propre admiration, sans pitié +pour le superbe animal, je le frappai si rudement, qu'après avoir fait +quelques pas en arrière, après avoir laissé échapper de sa bouche un +sourd et lugubre gémissement, il tomba pour ne plus se relever.</p> + +<p>—De l'eau! de l'eau! murmura le blessé, de l'eau! de grâce! de l'eau.</p> + +<p>—Mon brave, je n'en ai pas, et nous sommes dans une plaine aride, lui +dis-je en ôtant de sa bouche le sable et le sang qui l'empêchaient +presque de respirer.</p> + +<p>Après lui avoir essuyé le visage avec ma veste, je compris, moitié par +signe, moitié par parole, qu'il y avait un soulagement à ses<span class="pagenum"><a id="Page_134">[134]</a></span> +souffrances dans les fontes de sa selle. Je cherchai vite, et je trouvai +en effet ce que le vieux Falstaff préfère à une pistole, une bouteille, +non de vin de Canarie, mais d'arrak. J'en fis boire au blessé, et je lui +lavai avec le reste le visage et la tête.</p> + +<p>—Mon ami, lui dis-je, voulez-vous monter sur mon cheval jusqu'à ce que +nous soyons arrivés à quelque hutte?</p> + +<p>—Merci, monsieur, merci; j'ai assez des chevaux pour aujourd'hui.</p> + +<p>—Eh bien! voulez-vous marcher?</p> + +<p>—Comment le pourrais-je? mon bras et ma jambe gauche sont brisés! Sans +cette double fracture, vous ne m'eussiez point trouvé si faible contre +les attaques de ce sauvage animal. Si vous n'étiez pas venu à mon +secours, il m'eût infailliblement tué. Je n'ai jamais rien vu de pareil, +et cependant je suis cité comme un rude cavalier au régiment; car, +pendant seize ans, j'ai dompté, dominé, rendu doux comme des moutons de +bien féroces brutes, de bien indomptables chevaux. Jamais de ma vie, et +je ne suis plus jeune, non, jamais je n'avais été désarçonné. Mais +celui-ci n'est point une bête ordinaire; c'est un démon incarné dans un +corps animal; il m'a jeté sous ses pieds, et comme une bête farouche, il +a voulu me massacrer; il était fou, j'en suis certain. J'espère, +monsieur, qu'il ne se relèvera plus, vous l'avez bien réellement tué?</p> + +<p>—Oui, il palpite encore, mais c'est la dernière convulsion de l'agonie; +il sera mort dans quelques minutes.<span class="pagenum"><a id="Page_135">[135]</a></span></p> + +<p>Ô pauvre bête! pensai-je en moi-même. Pardieu! j'aurais bien dû rester +neutre.</p> + +<p>Dungaro était le village le plus proche de nous; je remontai sur mon +cheval, et après avoir engagé le soldat à attendre patiemment mon +retour, je partis pour me mettre à la recherche d'un palanquin.</p> + +<p>Je trouvai à mon retour le blessé un peu plus calme.</p> + +<p>En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit:</p> + +<p>—Cette belle et méchante bête a appartenu au colonel du régiment, qui +l'avait prise à un Arabe. Elle avait d'abord paru très-douce et +très-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il fût possible de +découvrir la cause de cette évolution du caractère, elle devint +tellement féroce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la +monter.</p> + +<p>J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y +parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les +coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il +guettait constamment, et avec une finesse étonnante, la possibilité de +me mordre.</p> + +<p>Un jour, au moment où je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit +par le dos et me jeta dans son râtelier. Je n'étais pas assez fort pour +entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'était ni sellé ni +bridé et que j'étais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de +quelques-uns de mes camarades que je pus me délivrer.</p> + +<p>Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous la<span class="pagenum"><a id="Page_136">[136]</a></span> +direction de ma main, il n'était occupé qu'à saisir un instant propice +pour me jeter par terre: il n'avait point encore réussi; mais, +aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu à +renverser la selle, et tandis que j'étais occupé à la replacer sans me +démonter, il s'est élancé au grand galop et m'a jeté bas. Mais au lieu +de fuir, la maligne bête est revenue sur ses pas et m'a brisé bras et +jambe. Je me suis défendu, mais sans votre bienheureuse intervention, +monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grâces vous soient +rendues!</p> + +<p>Vous avez dû voir que je l'ai blessé à plusieurs reprises, mais mes +coups enivraient sa fureur. Cependant j'étais encore plus épouvanté de +ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai +déjà dit, monsieur, et je vous le répète encore, c'était le diable en +personne.</p> + +<p>—Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour +vous de voir qu'il n'existe plus.</p> + +<p>J'ajoutai un adieu à ces paroles, et en payant le transport du soldat à +Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hôpital.<span class="pagenum"><a id="Page_137">[137]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2> + + +<p>Au coucher du soleil je retournai au village de Dungaro, décidé à +terminer une journée active par une nuit bruyante.</p> + +<p>Ce village est mis à part par le gouvernement pour être l'exclusive +résidence d'une caste particulière. C'est là une espèce de petite +Utopie.</p> + +<p>Je mis mon cheval en sûreté et je fis un tour dans les rues du village +pour examiner les groupes bizarres qui se trouvaient dans l'intérieur ou +à la porte des huttes de banc et de bambous entrelacés.</p> + +<p>Les beautés noires et huileuses de Madagascar se présentèrent d'abord à +mes regards, qui furent bientôt éblouis par la rencontre d'une épaisse +Japonaise aux yeux de furet, au teint couleur d'ambre, et qui me regarda +d'un air si hébété, que je me mis à rire et à sauter autour d'elle, à +son grand ébahissement. J'aperçus enfin la demeure d'une amie, femme +charmante, qui, au besoin, vendait à boire à ses visiteurs. J'entrai +donc chez elle. Cette aimable dame était le schaich femelle de la tribu, +et son habitation se distinguait des autres par un second étage avec +verandahs.<span class="pagenum"><a id="Page_138">[138]</a></span></p> + +<p>Cette habitation, splendide en comparaison de son pauvre entourage, +était le principal refuge des Européens, en l'honneur desquels la +maîtresse du logis portait une coiffure anglaise qui rendait bizarre +jusqu'au grotesque son visage d'acajou. Mais Anne réunissait dans sa +belle personne tous les traits caractéristiques du buffle des forêts. Sa +peau, épaisse et de couleur sombre, était couverte d'un poil rude et +menaçant; ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite; elle avait les jambes +courbées, une bosse de dromadaire et des dents d'éléphant; en un mot, +c'était la plus horrible sorcière qui eût jamais hanté les sabbats du +démon.</p> + +<p>À peine entré, j'entendis accourir, pour me faire honneur, les hôtes de +la maison. D'abord je distinguai les petits piétinements des enfants et +le bruit de leurs anneaux.</p> + +<p>Le bras, les poignets, les orteils, les doigts de ces enfants étaient +encombrées de bagues de laiton et d'argent, et ils étincelaient de +verroteries, ce qui faisait exécuter au mouvement de leur marche la plus +incroyable musique. Après m'avoir salué par des cris épouvantables, ils +grimpèrent à une échelle de bambou placée à la porte de la maison, et +comme d'actives fourmis, ils passèrent la soirée à monter et à +descendre, du toit sur la terrasse, de la terrasse sur le toit, et cela +sans relâche, sans lassitude, sans pitié pour mes oreilles.</p> + +<p>Après les enfants parurent quelques femmes en pantalons flottants, en +vestes de coton, le front orné d'étoiles d'ocre rouge ou jaune. Dans le +groupe qu'elles formaient au milieu de pièce, se voyaient toutes les<span class="pagenum"><a id="Page_139">[139]</a></span> +gradations des couleurs: le terreux, l'olivâtre, le gris de plomb, le +cuivre, enfin toute la famille des bruns, depuis le rouge foncé de +l'Inde jusqu'au noir de jais des escarbots (petite bête noire) de ma +patrie. Là, tous les âges et tous les degrés de stature se trouvaient +réunis, depuis neuf ans, l'âge de la vieille Hécate, jusqu'à +quatre-vingt-dix ans; depuis la hauteur du tube de ma pipe jusqu'à celle +du palmier.</p> + +<p>Tous les habitants du pays se succédèrent dans cette salle, panorama +vivant qui déroula à mes yeux toutes les formes de la création humaine. +J'y vis la Kubshée aux membres souples et légers, unie au bouffi et +obèse Hottentot, qui agite son corps avec la pesanteur d'un marsouin; la +jeune et belle Hindoue aux yeux de cerf et aux formes d'antilope; le +beau et gras Arménien à la large face imprégnée d'huile, et ressemblant +à une énorme tortue; puis la douce et mignonne Passée, blanche +tourterelle de ces contrées. Au milieu de ces caractéristiques figures, +se trouvaient les Chéechees, race mélangée de sang européen et de sang +indien: composée de feu et de glace, unissant la blancheur mate et +grasse des Anglais aux noirs chevaux de l'Est, et compensés largement du +teint rosé de leurs frères d'Occident par les yeux brillants de leurs +mères.</p> + +<p>En entrant dans la hutte, j'avais donné l'ordre de préparer tous les +ingrédients nécessaires pour composer le breuvage que les Esculapes +désignent sous le nom de feu liquide, mais que les ignorants appellent +simplement un punch.<span class="pagenum"><a id="Page_140">[140]</a></span></p> + +<p>Je versai dans mon estomac une si grande quantité de cette liqueur, que +je fus presque privé de l'usage de mes sens, et que je fis un violent +effort pour me traîner hors de la salle, et aller chercher un peu de +l'air au dehors.</p> + +<p>Je m'approchai en chancelant de l'échelle de bambou abandonnée par les +enfants, et j'allais grimper sur le toit pour y chercher un peu de +fraîcheur, lorsque la vieille schaich se plaça devant moi pour s'opposer +à mon ascension. Je l'envoyai d'un tour de main faire une pirouette dans +la chambre, puis j'arrachai une branche de pin tout enflammée, et je +montai dans une sorte de grenier.</p> + +<p>La moitié des hôtes de la maison se leva en fureur. L'opposition de la +vieille m'aurait arrêté si j'avais été à jeun; mais, dans mon état +d'ivresse, mon opiniâtreté devint inébranlable.</p> + +<p>—Éloignez vous tous, m'écriai-je, ou je verrai si vous êtes de la +véritable espèce des salamandres!</p> + +<p>En prononçant cette menace, j'appliquai mon flambeau ardent aux branches +de canne de la hutte.</p> + +<p>Ceux qui, en se levant en fureur de leur place autour des tables, +avaient voulu s'opposer à l'exécution de ma sale bravade, tombèrent à +genoux en croassant comme des corbeaux pris au piége.</p> + +<p>Au milieu du tumulte, une voix rude fit entendre ces paroles:</p> + +<p>—Arrêtez, arrêtez, jeune chien!</p> + +<p>—Holà! vieux sabot! m'écriai-je en reconnaissant la voix de mon dernier +capitaine (vieux sabot était un sobriquet que nous lui avions donné<span class="pagenum"><a id="Page_141">[141]</a></span> +d'après la dimension exorbitante de son pied). Holà! vieux sauteur! Vous +ici, et ayant bu!</p> + +<p>—Descendez, monsieur; que signifie une telle hardiesse? Pourquoi +n'êtes-vous pas à bord, monsieur; ne connaissez-vous pas les ordres?</p> + +<p>—Descendez, monsieur, répétai-je en riant, non, je ne veux pas +descendre, je n'ai pas l'intention de retourner à bord, je suis mon +maître, mon maître absolu, tout-puissant seigneur.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, faquin que vous êtes?</p> + +<p>—Ce que je veux dire, c'est qu'avant de nous souhaiter un grand bonheur +éloigné l'un de l'autre, nous prendrons ensemble un glorieux bol de +punch, et cela en dépit de vos graves regards.</p> + +<p>Voyant qu'il était dans l'obligation ou d'acquiescer à mes désirs ou de +voir brûler la hutte, le commandant me donna la main pour descendre.</p> + +<p>Le brave homme n'était pas d'un naturel bien féroce, et, d'un autre +côté, quoique ce ne fût pas un ivrogne, il ne vivait pas tout à fait +comme un saint anachorète.</p> + +<p>Nous nous assîmes en bons amis en face d'un bol de punch, et je me mis à +chanter, ou plutôt à rugir la chanson du vieux commodore;</p> + +<p class="blockquot">Les boulets et la goutte<br /> +Ont tant frappé son vieux corps,<br /> +Qu'il n'est plus capable d'être porté par la mer.</p> + +<p>Après la chanson et pour sa récompense de l'avoir si bien écoutée, je +fis un long sermon au bon capitaine. Je m'étendis sur ses nombreux<span class="pagenum"><a id="Page_142">[142]</a></span> +péchés, sur ses iniquités, et spécialement sur son penchant à la +débauche. Eh bien! malgré l'orthodoxie de ma doctrine, malgré la +courtoisie avec laquelle les femmes écoutaient mon discours, le vieux +commandant était aussi épouvanté, aussi désireux de s'enfuir que s'il +eût été assis aux côtés d'un fou.</p> + +<p>Néanmoins, il m'accabla de grog jusqu'à ce que les dernières lueurs de +ma raison se furent évanouies. Au milieu de la salle, quelques filles de +Nâch dansaient en agitant les <a id="jajaux">jajaux</a>. +Ces danses, le feu volcanique qui brûlait ma poitrine, unis à la chaleur +étouffante d'une chambre entièrement close, m'impressionnaient de l'idée +que j'étais englouti dans les régions infernales.</p> + +<p>Le capitaine s'esquiva pendant qu'à l'aide d'un chevron de bambou +arraché à la muraille je faisais rouler à terre toutes les faïences du +dressoir. La sorcière irritée s'élança sur moi, et, voyant à mon regard +que la lutte serait entièrement à mon avantage, elle appela les +burhandayers (officiers de police du village). Ainsi soutenue, elle +m'attaqua vigoureusement en criant d'une voix glapissante:</p> + +<p>—Vous êtes un tigre et non pas un homme! Vous ne reviendrez plus dans +ma maison. Je ferai venir les cipayes pour vous lier, vagabond. En +vérité, je n'ai jamais vu un bacchanal pareil à cela. Ce brigand casse, +brise et détruit tout!<span class="pagenum"><a id="Page_143">[143]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XX"></a>XX</h2> + + +<p>Le vacarme intérieur amena bientôt quelques cipayes du village, et en +voyant paraître la pique de l'un d'eux sur l'échelle qui aboutissait à +la salle supérieure dans laquelle je m'étais esquivé, pour épargner à la +sensibilité de mon ami le discordant tapage des grogneries de la vieille +mégère, mon sang commença à s'apaiser, et ma fureur diminua.</p> + +<p>Hécate et ses commères me suivirent dans mon refuge, et elles se +balançaient au-dessus de ma tête comme une bande de bassets se balancent +aux flancs d'un blaireau. Par un soudain et énergique effort je secouai +les vapeurs de l'ivresse, ainsi que les vieilles harpies qui +s'attachaient à moi, et en les repoussant vers l'entrée de la salle, je +leur fis dégringoler l'échelle. Sous le poids des femmes, ajouté à celui +de la molle et grosse hôtesse, le frêle escalier se brisa. Toute la +troupe renversée forma une espèce de montagne dont elle occupait le +sommet; la vieille sorcière tomba comme un dogre allemand, et les +cipayes accourus disparurent sous sa large personne. Cette prouesse mit +le tumulte au comble; une foule compacte s'était formée, et l'on<span class="pagenum"><a id="Page_144">[144]</a></span> +apercevait de tous les côtés pions, cipayes et police. En voyant ce +rassemblement orageux, je pensai qu'il était temps d'opposer une plus +vigoureuse défense. Une mèche de la lampe brisée expirait dans l'huile. +Je me servis de sa lueur pour allumer un morceau d'étoffe de coton +préalablement imbibé de graisse, et je mis le feu aux quatre coins de la +salle. Les matériaux secs et combustibles de la hutte s'enflammèrent +rapidement, et une vive clarté illumina l'obscurité de la nuit.</p> + +<p>Un cri sauvage, un cri de vieille femme en fureur, suivi de hurlements +d'épouvante, jetèrent leurs clameurs désespérées.</p> + +<p>Je compris, à la croissante irritation des invectives, qu'il fallait +opérer ma retraite, si je ne voulais pas être massacré. Je me précipitai +donc au milieu du torrent de flammes, et, m'élançant d'une fenêtre, je +tombai fort adroitement sur la tête d'un hallebardier des cipayes. Je ne +me fis aucun mal, mais je lui brisai le crâne.</p> + +<p>Sans prendre le temps de m'attendrir sur le sort du mourant, je me +relevai en toute hâte, et, lui arrachant sa pique des mains, je m'en +servis comme d'un bâton à deux bouts pour me faire un passage jusqu'au +hangar où mon cheval était attaché. Je lui mis précipitamment le mors +dans la bouche; mais, ne pouvant trouver ma selle au milieu des +ténèbres, je m'en passai; et m'élançant sur lui, je sortis du village.</p> + +<p>Bien décidé à voir le feu, bien décidé à assister au dénoûment du drame +dont j'étais, malgré ma disparition, le principal acteur, je revins<span class="pagenum"><a id="Page_145">[145]</a></span> +sans bruit tourner tout autour de la maison. Un cipaye m'aperçut et +tenta de se mettre à ma poursuite, mais au lieu de fuir son attaque, je +lançai mon cheval au milieu de la foule, frappant de ma lance à droite +et à gauche. Les injures et les pierres pleuvaient autour de moi, et +entre autres insultes j'entendis celle-ci: <i>joar</i>, chien, mécréant; mais +je riais des unes, et à la faveur de la nuit j'esquivai les autres.</p> + +<p>Je disparus un instant pour ramener le calme dans les esprits; puis, au +moment où on m'attendait le moins, je me montrai au centre de l'incendie +pour empirer les dégâts qu'il causait. Stupéfaite de mon audace, la +foule se dispersa devant moi comme se dispersent à l'approche du +chasseur une bande de canards sauvages. Cependant la vieille hôtesse +n'abandonna pas le champ de bataille, car, occupée du soin de réunir ses +hardes, qu'elle arrachait à la voracité de l'incendie, elle ne s'aperçut +pas que je dirigeais sur elle le bout de ma pique; mais, hélas! elle le +sentit en tombant dans le brasier la tête la première. Prompte à se +relever, la vieille salamandre saisit quelques bambous enflammés et les +jeta sur moi; sa main tremblante manqua de justesse, et elle n'atteignit +que mon cheval, qui s'élança en ruant et en bondissant avec fureur. Il +me fut impossible de m'en rendre maître, et nous quittâmes ainsi le +village.</p> + +<p>Emporté par la course sans frein d'un cheval furieux, je me sentis saisi +par le vertige; cette indisposition était produite non-seulement par ce +galop désordonné, mais encore par la subite transition d'une chaleur<span class="pagenum"><a id="Page_146">[146]</a></span> +étouffante à un air frais et pur. Je souffrais tant, que je crus que +j'allais mourir; je me tenais à cheval avec des difficultés inouïes, +car, étant privé de ma selle, je n'avais aucun point d'appui. Les plus +profondes ténèbres régnaient autour de moi, et je gagnais du terrain +sans avoir presque la conscience de ma situation. J'arrivai enfin à un +large ruisseau; mon intelligent Bucéphale trouva un gué qu'il traversa, +et me conduisit sur l'autre rive.</p> + +<p>J'avais la tête presque inclinée sur les oreilles de mon cheval et je me +tenais aux poils de sa crinière. Comme j'étais certain, en marchant +devant moi, de m'éloigner de Dungaro, je ne songeais pas à m'inquiéter +de la direction qu'avait prise ma monture, car j'étais anéanti par +l'assoupissement de l'ivresse. Je ne sais combien de temps dura cette +étrange course.</p> + +<p>Nous arrivâmes auprès d'une lumière; elle appartenait à un <i>chokey</i>. +Tout à coup mon cheval alla frapper contre un objet invisible, et le +bruit que fit entendre ce double choc fut aussi sonore que celui qui se +produit par le violent contact de deux corps d'airain. Effrayé ou +blessé, il fit un bond terrible, me jeta à ses pieds et disparut dans la +nuit.</p> + +<p>Je perdis entièrement connaissance, et je dois être resté longtemps dans +cet état.</p> + +<p>En reprenant l'usage de mes sens, je jetai avec étonnement les yeux +autour de moi. Une foule composée de gens du peuple, les poings appuyés +sur leurs hanches, formaient un cercle autour de moi. Parmi eux je<span class="pagenum"><a id="Page_147">[147]</a></span> +distinguai un homme maigre et semblable à un sorcier qui marmottait +entre ses dents avec la piété d'un brahmine:</p> + +<p>—<i>Topy, Sahib, ram, ram, dom, dom, dom...</i></p> + +<p>Un autre personnage, d'une apparence moins repoussante quant au visage +et aux vêtements, quoiqu'il eût une affreuse barbe, disait en me couvant +des yeux et en se frappant la poitrine:</p> + +<p>—<i>Dieu est Dieu! Dieu est Dieu!</i></p> + +<p>J'essayai de me soulever sur mon coude, en faisant signe qu'on me donnât +de l'eau, mais les béats enchanteurs secouèrent négativement la tête.</p> + +<p>Ma bouche était desséchée: je ne pouvais parler, tant je souffrais de +l'horrible tourment de la soif. En regardant autour de moi, plutôt dans +le désir de chercher à obtenir de l'eau que dans celui de connaître la +situation de l'endroit où j'étais, je me vis couché sur une natte sur le +store de la boutique d'un <i>burgan</i>, entourée de verandahs. En apprenant +que j'étais encore vivant, le maître de la maison sortit et m'adressa la +parole en anglais. Jamais aucune musique n'a retenti aussi +harmonieusement à mon oreille que les quelques phrases que m'adressa cet +homme, qui, à ma demande, m'apporta un pot de <i>toddy</i>.</p> + +<p>Près de moi se tenait immobile un Bheeshe, qui, avec ses grands yeux +étonnés, me regardait silencieusement. Un bambou, placé en équilibre sur +ses épaules, supportait deux seaux de feuilles de palmiste pleines +d'eau. Je le suppliai par geste de m'en donner quelques-unes, mais il +grimaça un refus. Le <i>toddy</i> m'avait donné quelques forces; je saisis<span class="pagenum"><a id="Page_148">[148]</a></span> +donc le bord d'un des seaux, et je couvris ma tête de feuilles. L'eau +fumait sur mes tempes brûlantes, et je sentis immédiatement un bien-être +si vif, que j'eus la force de me lever.</p> + +<p>Quelques questions me firent découvrir que j'étais dans un village qui +borde la route de Callian; je restai longtemps dans une sorte +d'abrutissement qui ne me permit pas de rappeler à mon esprit les +événements de la veille. Mes os me semblaient brisés, mon visage et mes +mains étaient couverts de blessures. J'entrai dans ma boutique, et, +m'étendant de nouveau sur la terre, je m'endormis profondément.</p> + +<p>Je ne m'éveillai que lorsque le soleil s'abaissa du côté de l'ouest. +J'étais trempé de sueur; je pris quelques rafraîchissements, un bain, et +je me sentis bientôt allègre, dispos et tout prêt à recommencer la série +de mes fredaines. Après avoir réfléchi sur la situation que je m'étais +faite, je m'informai de mon cheval; personne ne savait ce qu'il était +devenu, car j'avais été apporté évanoui du <i>chokey</i> par quelques âmes +charitables. En me souvenant de la rencontre que je devais avoir avec de +Ruyter au bungalo, je demandai un moyen de transport.</p> + +<p>D'après le conseil de mon hôte, je louai un attelage de buffles, et je +me dirigeai en toute hâte vers le lieu du rendez-vous.<span class="pagenum"><a id="Page_149">[149]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2> + + +<p>Un auteur, renommé avec justice pour sa grande connaissance de la nature +humaine, a dit cette vérité: Malgré toute la droiture de son esprit, +malgré toute la franchise de son caractère, l'homme qui fait le récit de +sa vie jette sur ses défauts une voile dont le transparent tissu cache +les plus visibles difformités; mais, en revanche, si l'ennemi de cet +homme fait la narration de son existence, il accumule, en ne sortant pas +de la vérité, les fautes sur les fautes, les erreurs sur les erreurs, si +bien que ce même personnage se trouve différemment habillé, et qu'il n'y +a plus la moindre ressemblance entre les deux peintures.</p> + +<p>En commençant le récit de ma vie, je me suis engagé vis-à-vis de +moi-même à être vrai toujours et à ne pallier, volontairement ou +involontairement, ni mes défauts, ni même les actions mauvaises que j'ai +commises, et cela librement, en pleine connaissance du mal que je +faisais.</p> + +<p>Vingt-quatre heures après mon départ de la maison du <i>Burgan</i>, j'arrivai +à un petit village assis sur les frontières du Duncan; je fis choix d'un +couple de cooleys qui me conduisirent, à travers des champs d'orge et +de maïs, à la résidence de Ruyter. Cette demeure, située sur une petite<span class="pagenum"><a id="Page_150">[150]</a></span> +élévation, dans un coin retiré de la montagne, était cachée par une +avenue de cocotiers et par l'ombrage d'un grand bois. Un jardin sauvage, +plein d'orangers et de grenadiers, protégé par une immense haie de +poiriers épineux, gardait l'approche de la résidence et la rendait +presque inaccessible.</p> + +<p>À l'intérieur de la maison, les murailles étaient peintes et rayées de +larges lignes alternativement bleues et blanches, afin de les faire +ressembler au coutil d'une tente.</p> + +<p>Le plafond de la salle d'entrée était soutenu par des bambous placés +perpendiculairement, et auxquels se trouvaient suspendus des armes, des +fusils et des lances pour la chasse.</p> + +<p>Deux chambres à coucher, se faisant face l'une à l'autre, de chaque côté +de la salle, étaient meublées de lits, de tables, de livres, et quelques +dessins ornaient les murs.</p> + +<p>Devant la porte de la maison, une large pelouse, entourée de bananiers +et de citronniers, pliant sous le fardeau de leurs fruits, laissait +apercevoir une vaste citerne bordée de rosiers en fleur, de jasmins et +de géraniums.</p> + +<p>On se servait de cette citerne comme d'une baignoire.</p> + +<p>Un vieux paysan, qui m'avait ouvert l'entrée de la maison, me dit en +souriant:</p> + +<p>—Vous voyez, maître, c'est un <i>gregi</i> (habitation) à la mode +anglaise.<span class="pagenum"><a id="Page_151">[151]</a></span></p> + +<p>Près de la maison, ombragée par un magnifique palmier de sagou, se +trouvait un hangar qui servait de cuisine; sous le même toit demeuraient +le paysan et sa famille, partageant fraternellement leur domicile avec +une belle jak (ou petite vache), qui, pour l'instant, était en train de +contester à deux petites filles la possession de quelques fruits.</p> + +<p>Cette jak était si extraordinairement petite, que j'en fis la remarque +au paysan.</p> + +<p>—Malgré cette apparence de faiblesse, me répondit-il, elle est d'une +force prodigieuse, et vous pouvez la monter comme on monte un cheval. +Mon malek (maître) l'a prise sur les bords de la mer.</p> + +<p>—C'est donc un monstre marin? m'écriai-je en riant, tant mieux, car je +vais prendre un bain, et nous nagerons ensemble. En disant cela, je +courus vers la citerne.</p> + +<p>—Non, non, s'écria le paysan d'un air effaré, elle déteste l'eau, c'est +une fille des montagnes.</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre maître?</p> + +<p>—Un mois; mais hier il a envoyé ici beaucoup de choses, et ces choses +sont pour huyoos (maître).</p> + +<p>—N'a-t-il pas écrit?</p> + +<p>Le paysan se mit à rire, et ôtant de sa tête un chiffon qui lui servait +de turban, il tira de ses plis, dans lesquels elle était soigneusement +cachée, une feuille de plantain pliée et attachée avec un morceau de +fil.</p> + +<p>Je trouvai sous la feuille une lettre de Ruyter.</p> + +<p>—Pourquoi diable ne me donniez-vous pas cette lettre? demandai-je<span class="pagenum"><a id="Page_152">[152]</a></span> +impatiemment au pacifique bonhomme.</p> + +<p>—Vous ne me l'aviez pas demandée, répondit-il d'un air tranquille.</p> + +<p>—Non sans doute; comment aurais-je pu le faire, je ne savais pas que +vous étiez en possession de ce message?</p> + +<p>—Mais vous le savez maintenant, parce que maître sait tout, et que +pauvre <i>goawaloman</i> (paysan) ne sait rien du tout.</p> + +<p>Ces paroles me firent comprendre l'admirable raison qui avait empêché le +paysan de m'offrir à manger; je devais savoir que j'avais faim, et sa +profonde ignorance de toutes choses lui permettait de l'ignorer. Je lui +ordonnai donc de me servir à déjeuner, car j'étais aussi affamé qu'un +loup à jeun dans une froide nuit d'hiver.</p> + +<p>La lettre de de Ruyter m'annonçait que la frégate était partie après de +nombreuses et inutiles recherches dirigées par le capitaine, qui avait +promis une forte récompense à celui qui aurait l'adresse de s'emparer de +ma personne.</p> + +<p>Cette nouvelle me donna un vif plaisir, et le désappointement du +commodore fit battre mon cœur de la satisfaction du plus ample +succès.</p> + +<p>Les derniers mots de la lettre de de Ruyter m'annonçaient que le retard +de son arrivée près de moi était causé par l'emprisonnement de Walter, +qui avait été accusé par le lieutenant écossais, mais que, grâce à la +déposition de de Ruyter, mon jeune ami se trouvait acquitté et libre. +Quant au lieutenant, il était encore fort malade, et, la veille du +départ de la frégate, on l'avait transporté à bord dans un état qui<span class="pagenum"><a id="Page_153">[153]</a></span> +donnait pour sa vie de sérieuses craintes. Le lâche bourreau crachait le +sang, avait la mâchoire abîmée et deux côtes enfoncées. Amplement vengé +de ce drôle, je chassai de ma mémoire et le souvenir de ses méchancetés +et celui de ma vigoureuse revanche. Quelques années après cette époque, +j'appris que ce courageux officier n'avait jamais osé remettre le pied +dans Bombay, donnant pour raison de son horreur de la ville que la +<i>malaria</i> (maladie indienne), les moustiques et les scorpions la +rendaient un séjour pire que celui de l'enfer. Mais, en toute franchise, +ce qu'il craignait plus que le <i>cobra-di-capella</i> (serpent), c'était la +rencontre de Walter et peut-être la mienne.</p> + +<p>J'envoyai un cooley au village pour me chercher un hooka; je pris un +bain dans la citerne, et, ma pipe aux lèvres, un livre à la main (la +<i>Vie de Paul Jones</i>), je me couchai sous les arbres. Je ressentais une +si grande légèreté d'esprit, tant d'élasticité dans mes membres, une si +forte exubérance de vie, que tout mon être se trouvait plongé dans une +béatitude dont la suavité était indéfinissable.</p> + +<p>C'était, depuis ma naissance, mon premier jour de bonheur complet.</p> + +<p>Certainement, je ne faisais pas comme nous faisions dans un âge plus +avancé, je ne cherchais pas à détruire le plaisir de l'heure présente +par le souci de l'heure à venir.</p> + +<p>Je me plaisais dans le <i>farniente</i> de mon repos, éprouvant, sans le +trouver étrange, que le véritable bonheur est au milieu des champs.</p> + +<p>—Ma foi, me dis-je en moi-même, je vais goûter de ce fruit<span class="pagenum"><a id="Page_154">[154]</a></span> +savoureux et doux qu'on appelle la vie fade et monotone du paysan.</p> + +<p>Je me dépouillai aussitôt de mes vêtements déchirés, et demandant au +domestique de de Ruyter un morceau de toile de coton, je m'en drapai les +reins à la manière indienne.</p> + +<p>Je mis un turban sur ma tête; puis, ainsi vêtu, les pieds sans +chaussures, bien graissés d'huile de coco, je pris un couteau, et, mêlé +à la famille du paysan, je montai sur les arbres, et j'appris d'eux à +les percer et à y suspendre les pots de <i>toddy</i>.</p> + +<p>Cette occupation et l'arrosement du jardin me firent passer le temps +d'une manière si agréable, que le troisième jour de mon installation, +qui était celui de l'arrivée de de Ruyter, je me pris à regretter le +paisible calme que sa présence allait si bruyamment troubler.</p> + +<p>Dans la matinée qui devait m'amener de Ruyter à la résidence, je montai +sur la jak, et, un bambou dans une main, un couteau dans l'autre, +précédé de deux cooleys, je m'avançai à sa rencontre.</p> + +<p>À peu de distance de la maison, au détour d'un groupe d'arbres, +j'aperçus mes deux amis. De Ruyter racontait de sa voix sonore et grave +l'histoire d'une chasse aux lions à Walter, qui l'écoutait avec une +attention profonde. Ma métamorphose était si complète, que les deux +voyageurs seraient passés sans me reconnaître, si l'œil d'aigle du +propriétaire n'était tombé sur la petite jak.</p> + +<p>Au moment où il allait, d'un air fort peu gracieux, interpeller le<span class="pagenum"><a id="Page_155">[155]</a></span> +voleur de sa bête, je m'écriai en riant:</p> + +<p>—Holà! holà! de Ruyter, regardez ma figure.</p> + +<p>Walter et mon ami arrêtèrent leurs chevaux, et, après m'avoir considéré +quelques instants, ils laissèrent échapper simultanément un bruyant +éclat de rire; mais ce rire eut une telle violence d'expansion, que, +n'en comprenant pas immédiatement la cause, je les crus atteints de +folie. De Ruyter se jeta à bas de son cheval, et, se tenant les côtes, +il se mit à rire aux larmes en me disant:</p> + +<p>—Par le ciel, vous me tuerez, étourdi que vous êtes; d'où diable vous +est venue l'idée de cet étrange accoutrement?</p> + +<p>La moqueuse remarque de de Ruyter froissa l'enchantement dans lequel +m'avaient jeté mes pastorales occupations, si harmonieusement confondues +avec mon costume, et je lui répondis d'un ton plein de gravité:</p> + +<p>—Je ne vois rien en moi qui puisse ainsi exciter votre verve caustique. +Je suis habillé suivant la mode du pays, et le climat exige qu'on en +adopte la légère simplicité. Si vous avez besoin de vous rafraîchir, +voilà des hommes qui apportent des pots pleins d'un excellent <i>toddy</i> que +j'ai préparé moi-même.</p> + +<p>De Ruyter fit un signe d'acquiescement, et quand mes deux amis eurent +épuisé leur gaieté, nous rentrâmes à la résidence. Deux jours +s'écoulèrent, emportés par les ailes d'une félicité complète. Nous les +passâmes à grimper sur les collines, à chasser les chacals, sans souci +de la chaleur et de la fatigue.<span class="pagenum"><a id="Page_156">[156]</a></span></p> + +<p>Le soir, quand la lune éclairait de sa pâle lueur les allées +sablonneuses du jardin, nous chantions, nous causions, nous dansions; +mais nos chants, nos danses ne ressemblaient en rien à ceux et à celles +des jours de notre esclavage, car alors ce n'était pas la joie, mais +seulement la liqueur qui excitait nos sens.</p> + +<p>Les goûts de de Ruyter et les miens étaient en eux-mêmes excessivement +simples. Mon ami ne s'est jamais rendu coupable d'aucun excès, et ceux +que je fis moi-même étaient causés par la fougue de ma nature +volcanique, qui, semblable à la poudre, prenait feu à l'aide de la plus +légère étincelle.</p> + +<p>Malheureusement pour moi, j'avais l'orgueil de vouloir toujours être le +premier dans tout ce que je faisais; je ne regardais pas si l'action +était méritoire ou blâmable, ridicule ou cruelle: j'agissais, et +maintenant mon front brûle de honte quand je songe aux folies (mot doux +pour qualifier ma mauvaise conduite) dont je me suis rendu coupable.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2> + + +<p>À mon grand chagrin, Walter fut bientôt obligé de rentrer à son +régiment. Comme le cher garçon était enchanté de sa nouvelle existence, +il mettait tous ses soins à remplir d'une façon exemplaire les<span class="pagenum"><a id="Page_157">[157]</a></span> +obligations de sa charge. Quoique nous eussions causé nuit et jour de +nos mutuels intérêts, nous n'avions pas encore tracé les plans d'un +avenir que nos différents caractères entrevoyaient dans la quiétude du +présent. Il fut donc arrêté entre nous qu'une prochaine entrevue nous +mettrait à même de discuter l'importance de la grave décision que je +devais prendre. Une heure avant son départ, Walter me dit:</p> + +<p>—Vous êtes maintenant, mon cher Trelawnay, entièrement libre de vos +actions; ne vous laissez pas amollir par la paresse; venez me voir le +plus vite possible; nous sommes campés sur le terrain de l'artillerie. +Venez dans ma tente, et fasse le ciel que vous y entriez avec le désir +de vous procurer une commission dans notre régiment!</p> + +<p>—Ce désir ne me viendra point, ne l'espérez pas, mon cher Walter; je me +suis débarrassé à tout jamais des marques de la servitude, et la couleur +rouge ou bleue est toujours la couleur de l'esclavage. Ni le roi ni +personne ne me gagnerait; je dédaigne leur or, leurs honneurs, et toutes +les friperies de grade, des décorations, ne valent pas une heure de ma +liberté. Pourquoi, pour quelle chose précieuse me mettrais-je un collier +au cou, pour un morceau de pain? Je puis trouver ma nourriture sur tous +les buissons.</p> + +<p>—Vous avez raison dans un sens, mon ami; mais vous aimez la gloire, et +vous ne pouvez vivre sans les disputes, sans les batailles.</p> + +<p>—Les disputes et les batailles! mais le monde m'offre un large espace<span class="pagenum"><a id="Page_158">[158]</a></span> +pour satisfaire un penchant que vous croyez naturel.</p> + +<p>—Il ne faut pas que notre adieu se termine par une dispute, dit Walter +en voyant mon visage coloré par la haine qui bouillonnait au fond de mon +cœur contre cette immense propagation de la tyrannie. Je pense +peut-être comme vous, et mieux que moi vous savez, mon ami, que mes +sentiments sont semblables aux vôtres. Mais je n'ai pas reçu de la +nature ces grandes qualités qui font les hommes forts, énergiques et +vigoureux.</p> + +<p>Ma pauvre mère n'a connu que le chagrin et l'affliction; son existence a +été triste, je me dois à elle. Dans mon enfance, Trelawnay, la main de +ma mère était la seule qui me caressât, je ne connais pas d'autre lieu +de repos que l'appui de son cœur, que l'asile de ses bras, et quand +je commençai à comprendre les tendresses de son âme, je ne voulus plus +quitter sa chère présence. Malade, c'était elle qui m'endormait, elle +qui, par les mélodies de sa harpe, charmait mes oreilles, elle qui +fermait mes yeux sous ses tendres baisers. Une fois, mon ami, je lui +causai un chagrin; je m'en suis repenti longtemps! C'était le soir, +auprès du feu, je lui demandai, avec cette cruelle étourderie de la +jeunesse, où était mon père. Ma mère cacha sa belle tête dans ses mains, +et de convulsifs sanglots soulevèrent sa poitrine. Sir Walter devint +pâle, une larme mouilla sa paupière.</p> + +<p>—Ne me croyez pas un enfant, Trelawnay, si je vous parle ainsi, c'est +que j'ai le cœur plein d'affection pour ma mère. Ah! cher, vous ne<span class="pagenum"><a id="Page_159">[159]</a></span> +connaissez pas l'amour pur et ardent qui unit deux cœurs indifférents +à tous les autres, deux cœurs qui sont celui d'une mère abandonnée, +déshonorée, et celui d'un pauvre enfant orphelin. Je sais que le cher +ange s'est privé pour moi des choses les plus nécessaires de la vie, +que, pour me retirer de la marine, dans laquelle elle sentait que je +souffrais, quoique je ne le lui eusse pas dit, elle a fait les démarches +les plus cruelles, les plus humiliantes peut-être! Eh bien! Trelawnay, +puis-je maintenant détruire ses plus chères espérances? Ma condition est +heureuse, et dans deux ans j'aurai un congé pour aller en Angleterre, et +alors... Mais, dites-moi, puis-je? voudriez-vous que, déserteur, je +tuasse une pareille mère?</p> + +<p>Je pressai la main de Walter sans pouvoir lui répondre.</p> + +<p>—Venez me voir, reprit Walter, nous parlerons de vos projets, et +rappelez-vous bien que, quelle que soit la différente direction que nous +donnerons à notre vie, nous serons toujours des frères. Prenez ce livre, +ami, il m'a rendu presque incapable de remplir ma nouvelle profession; +je vous le donne. Sa lecture convient aux hommes qui ont une âme comme +la vôtre. Il faut que j'essaye de l'oublier; mais qui peut détourner son +esprit des charmes de la vérité? Walter me pressa une dernière fois la +main et partit sans tourner la tête. Quand mes yeux tombèrent sur de +Ruyter, tranquillement assis sous un arbre, occupé de fumer son hooka, +je m'aperçus qu'il frottait ses paupières avec sa large main.<span class="pagenum"><a id="Page_160">[160]</a></span></p> + +<p>—Ce Walter fera de nous des femmes, me dit-il; j'aimais bien ma mère +aussi, mais je ne puis pas parler d'elle, et, comme ce pauvre Walter, je +n'ai point connu mon père.</p> + +<p>En achevant ces paroles, de Ruyter baissa la tête et fuma +silencieusement.</p> + +<p>—Ce garçon, reprit-il après un moment de silence ému, a un bon cœur, +mais il a trop teté du lait de sa mère, et cet abus l'a métamorphosé en +fille. Quel livre vous a-t-il donné, Trelawnay? la Bible de sa mère, un +livre de Psaumes, un manuel de cuisine ou une liste de l'armée?</p> + +<p>Je tendis le volume à de Ruyter.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il, <i>Des ruines des empires, et les lois de la nature</i>, +de Volney. Par le ciel! ce garçon a une âme. Si j'avais su cela plus +tôt, je l'aurais fait travailler dans une meilleure cause. Bah! ajouta +de Ruyter, non, un bâton courbé, quoique remis en droite ligne, essaye +toujours de reprendre sa forme naturelle. J'ai confiance en vous, +Trelawnay, en des hommes qui sont naturellement honnêtes et résolus. Ils +peuvent aussi quelquefois être détournés de leur route par leurs +caprices ou par la force, mais à la fin de la lutte ou de l'erreur de +leur esprit ils reprennent la bonne route. Allons, il faut que je rentre +en ville dès demain, et que dans dix jours je sois en mer. Qu'allez-vous +faire?</p> + +<p>—Je ne sais, je n'y ai pas encore pensé. Je me plais dans votre +résidence, et j'y suis heureux.</p> + +<p>De Ruyter se mit à rire.</p> + +<p>—Bien, mon cher garçon, fort bien, je ne m'oppose pas à vos désirs.<span class="pagenum"><a id="Page_161">[161]</a></span> +S'ils vous retiennent ici, le bungalo est à vous, si vous voulez. +Visitons la propriété; voyons, il y a seize cocotiers, et ce sera bien +le diable si, avec le produit de ces arbres et celui du jardin, vous et +votre jak vous ne trouvez pas assez de subsistance pour vivre. Vous +ferez du <i>toddy</i>, et le <i>toddy</i> fermenté devient un excellent rack. Mêlée +avec du riz, l'amande du coco fera un nourrissant curry. De plus, cet +arbre précieux vous fournira de l'huile pour polir votre peau et pour +vous éclairer le soir. Ajoutez à cela que de chaque coquille de noix +vous pouvez faire une tasse; les gousses vous fourniront de la literie, +du fil, des cordages. On peut encore faire une canne de l'arbre lui-même +lorsqu'il est vieux.</p> + +<p>—Oui, je ferai tout cela, dis-je avec le plus grand sérieux; du reste, +je ne me contenterai pas de la frugale nourriture des fruits, je +chasserai.</p> + +<p>—Parfaitement, mon garçon, mais permettez-moi de vous faire une petite +remarque. Les choses les plus exquises deviennent insipides et +nauséabondes lorsqu'elles sont trop entièrement possédées. Cela peut +arriver à celles-ci, tout exquises, toutes délicieuses qu'elles sont. Si +ce dégoût arrive, rappelez-vous que j'ai sur mer un joli petit vaisseau +bien armé, et façonné pour la guerre ou pour la paix, suivant le besoin +des circonstances. Souvenez-vous encore qu'il me manque un officier +entreprenant, un homme tel que je vous jugeais autrefois, mais je me +suis trompé.</p> + +<p>—Où est ce vaisseau, de Ruyter? Vous ne m'avez jamais parlé de cela. +Allons, où est-il?<span class="pagenum"><a id="Page_162">[162]</a></span></p> + +<p>—Vous oubliez votre <i>toddy</i>, vos noix de coco, votre vie pastorale?</p> + +<p>—Eh! non, je ne l'oublie pas, mais laissez-moi voir le bateau. Comment +est-il formé? où est-il? combien de tonneaux? d'hommes? qu'est-ce qu'il +doit faire? Répondez-moi.</p> + +<p>—Du tout, vous me semblez si admirablement conformé pour la vie de +<i>baboo</i> (cultivateur), qu'il vaut mille fois mieux que vous restiez ici. +Peut-être que l'année prochaine votre fantaisie vous conduira dans les +îles pour ramasser quelques jeunes beautés perses et hindoues, afin +d'activer la propagation des paysans. Est-ce là votre loi de la nature?</p> + +<p>De Ruyter se moqua de moi pendant toute la soirée, et ne voulut jamais +répondre aux questions que je lui faisais relativement au vaisseau. +Comme il avait l'habitude de voyager la nuit, au premier rayon de la +lune il se leva, me tendit la main, et me dit en jetant sur la table un +sac de pagadas:</p> + +<p>—Ne vous privez, mon cher Trelawnay, d'aucune des satisfactions que +l'argent procure, et attendez ma visite d'ici à quelques jours.<span class="pagenum"><a id="Page_163">[163]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2> + + +<p>Je passai de longues soirées à moitié assoupi sur la pelouse, admirant +ces belles nuits sans vent de l'Est, qui donnent à la terre tant de +grandeur et tant de majesté dans son suave et profond silence. Pendant +les nuits, tous ces objets, fruits, fleurs, arbustes, sont illuminés par +la brillante et limpide clarté de la lune, qui montre leur forme et leur +couleur presque aussi vivement que s'ils étaient baignés par la +resplendissante clarté du jour. Mais les teintes du ciel, plus pâles et +plus adoucies, l'air plus tranquille et plus doux, forment alors une +délicieuse opposition avec l'ardente et éblouissante lumière du soleil.</p> + +<p>Le soir venu, je m'asseyais sur le vert talus d'un tapis d'émeraude +étendu à la porte de ma maison, et j'écoutais les huées des hiboux, en +suivant de l'œil la voltige capricieuse des chauve-souris. Souvent je +m'endormais, et mes rêves m'entraînaient dans l'Inde accompagné de mes +deux amis, Walter et de Ruyter, ou bien encore la voix du maudit +Écossais venait bruire à mes oreilles. J'entendais presque réellement +cette voix me dire avec son âcreté sifflante:—Comment, monsieur, vous<span class="pagenum"><a id="Page_164">[164]</a></span> +vous endormez à l'heure de la faction! allez à la cime du mât, cela vous +éveillera.</p> + +<p>Un jour ce rêve se présenta à mon esprit avec des formes si réelles et +en apparence si palpables, qu'éveillé en sursaut et prêt à répondre au +hargneux lieutenant, je vis penché vers moi, au lieu de la figure de ce +détestable officier, la bonne tête de l'honnête Saboo, qui m'éveillait +avec ces paroles d'avertissement:</p> + +<p>—Pas bon de coucher dehors, rend malade; maison faite pour dormir.</p> + +<p>Je me levai alors tout frissonnant; le soleil déchirait les derniers +voiles du matin, et en attendant que le vieillard eût achevé les +préparatifs de mon déjeuner, je pris un bain dans la citerne, dont l'eau +était parfumée par l'odoriférante senteur des roses et des jasmins.</p> + +<p>Malgré les prévisions de mon ami de Ruyter, le paisible bonheur dont je +savourais si librement les jouissances ne m'avait pas encore fait +connaître les dégoûts de la satiété. Cependant, pour rendre justice aux +piquantes observations qu'il avait faites sur la bizarrerie de mon +costume, j'avais déjà repris ma jaquette et mes pantalons. N'étant pas +tout à fait à l'épreuve des moustiques, et ayant par inadvertance marché +sur un nid de jeunes centipèdes, je m'empressai de remettre mes +souliers.</p> + +<p>Depuis ma plus tendre enfance, j'ai été involontairement soumis à des +attaques de spleen, non d'un spleen triste, désespéré, mais plutôt d'une +mélancolie douce, rêveuse et presque agréable.</p> + +<p>La poétique habitation dans laquelle je me trouvais était faite pour<span class="pagenum"><a id="Page_165">[165]</a></span> +éveiller dans mon esprit ces illusoires fantômes. Peu à peu, cependant, +ils se dissipèrent, se confondirent dans la réalité, et je commençai à +méditer sur la singularité de ma position vis-à-vis de Ruyter.</p> + +<p>Il y avait dans la vie, dans les actions, dans les manières de Ruyter, +et dans ses amicales poursuites à mon égard, un mystère qui m'intriguait +vivement; mais, loin qu'il me mît en défiance contre cet homme au regard +fascinateur, à l'entraînante parole, je me plaisais dans ce +clair-obscur, dans ce doute indécis qui me montrait mon ami tantôt dans +une situation ordinaire, tantôt dans des conditions tout à fait +exceptionnelles. La rapidité avec laquelle de Ruyter avait acquis sur +moi une irrésistible influence était merveilleuse. Sa franchise, son +courage, sa générosité, la noblesse de sa nature, tout chez lui était si +grand, si spontané, si réellement bon, que je ne pouvais croire qu'il +fût de la race mercantile et intéressée des négociants que j'avais +connus à Bombay.</p> + +<p>Après avoir sérieusement réfléchi et sur ses paroles et sur tout ce que +je connaissais de sa conduite, j'arrivai à la conclusion qu'il devait +être le commandant d'un vaisseau de guerre particulier. Mais à cette +époque ni les Anglais ni les Américains n'avaient de vaisseaux de guerre +dans l'Inde; il est vrai que les Français en possédaient; mais si de +Ruyter était sous leur drapeau, que faisait-il dans un port anglais, +traité comme un ami bien connu par tous les habitants? Je pensai aussi +que de Ruyter pouvait être l'agent de quelques-uns des rajahs, qui<span class="pagenum"><a id="Page_166">[166]</a></span> +étaient encore des souverains indépendants, quoique la Compagnie les +entourât de ses cercles jusqu'au jour où elle parvenait à les chasser de +leurs villes dans les plaines pour y vivre en fugitifs et en bêtes +fauves. Il était connu à cette époque que, soit en temps de paix, soit +en temps de guerre, les princes entretenaient des agents cachés dans les +résidences pour leur transmettre le mouvement de la politique des +résidents de la Compagnie.</p> + +<p>De Ruyter me semblait admirablement propre à remplir les fonctions de +cette charge, quoique souvent il ne parût avoir nul souci de déguiser +ses opinions sous un prudent silence.</p> + +<p>Cependant de Ruyter aimait l'Angleterre, et même les individus de cette +nation, quoiqu'il leur préférât beaucoup ceux de l'Amérique, son pays de +prédilection.</p> + +<p>Le souvenir des réflexions de de Ruyter me montra que mon jugement sur +lui était faux. Je ne m'arrêtai donc plus à la recherche de ce qu'il +avait été dans le passé, ni de ce qu'il pouvait être dans le présent; je +l'aimais, et je résolus de confier ma vie à la direction de son amitié.</p> + +<p>Je recevais presque journellement des lettres de de Ruyter, et comme son +départ de Bombay était retardé, je ne trouvai plus de prétexte plausible +pour refuser l'invitation que Walter m'avait faite d'aller le voir.</p> + +<p>Un soir je dis adieu à mes belles journées de paresse, et un magnifique +cheval envoyé par Walter me conduisit à la porte de sa tente. Mon fidèle +et tendre ami prit un plaisir enfantin à me montrer les agréments et<span class="pagenum"><a id="Page_167">[167]</a></span> +les avantages de sa position, si différente du cruel passé de son séjour +sur le vaisseau. Je fus heureux de son bonheur, heureux de le voir aimé, +estimé par les officiers du corps, auxquels il me présenta.</p> + +<p>Le récit de mes aventures amusa tous ces jeunes gens, qui me prirent en +amitié, et le lendemain, escorté autour de mon palanquin par une +demi-douzaine des amis de Walter, je fus m'installer dans mon ancien +quartier de Bombay. De Ruyter se joignait à nous et partageait les +plaisirs de nos nuits de folie lorsqu'il n'était pas retenu dans la +ville par ses affaires, ou, comme il le disait, par ses occupations.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2> + + +<p>Un jour, de Ruyter m'amena au bord d'un grab, brigantin arabe, +remarquable par sa proue mince et élancée. Ce grab était funé comme un +hermaphrodite, et, suivant la coutume des Arabes, il avait les antennes +carrées et inégales. La plus grande partie de l'équipage était arabe par +le teint et le costume; le reste des matelots laissait voir qu'ils +appartenaient à différentes castes. Ce brigantin déchargeait une +cargaison de coton et d'épices, achetée, me dit Ruyter, par la +Compagnie.<span class="pagenum"><a id="Page_168">[168]</a></span></p> + +<p>Après sa première visite, mon ami n'alla que rarement à bord du +vaisseau, mais son capitaine, nommé le Rais, vint le voir tout les +jours. Ils fixèrent le lieu du rendez-vous sur un très-petit et +très-singulier bateau nommé un dow. Ce bateau était principalement +équipé d'Arabes, et, à mon grand étonnement, j'y vis aussi des matelots +européens, des Danois, des Suédois et quelques Américains. Ces derniers +restaient cachés dans l'intérieur du vaisseau. J'ignore pour quelle +raison, mais je fus averti qu'il serait dangereux de parler sur terre de +cette circonstance.</p> + +<p>Ce dow avait un grand mât à l'avant et un petit mât à l'arrière; c'était +bien le plus gauche et le plus vilain vaisseau que j'eusse jamais vu +dans l'Inde. Son avant et sa poupe, élevés et saillants, étaient faits +de légers bambous. Il semblait plein et n'avait que peu de prise sur +l'eau.</p> + +<p>De Ruyter me demanda si le titre de commandeur de ce vaisseau me serait +agréable.</p> + +<p>—Oui, lui répondis-je, quand je ne pourrai pas trouver un <i>Catamaran</i> +(ou bateau masolie), peut-être hasarderai-je ma carcasse à son bord.</p> + +<p>—Je vois que vous êtes difficile, mon cher Trelawnay; eh bien! comme +j'ai le choix entre le grab et le dow, je vous laisse, si vous en avez +la plus légère envie, le commandement du premier.</p> + +<p>—En vérité, mon ami! alors, ôtez-lui sa tête de requin et mettez un +beaupré à la place; je serai alors très-content de m'embarquer dessus, +car j'aime la mine de ces pâles et sombres Arabes; j'aime leurs regards<span class="pagenum"><a id="Page_169">[169]</a></span> +sauvages, leurs vestes rouges et leurs turbans. Je n'ai jamais vu de +gaillards si bien constitués pour grimper dans les cordages à l'heure +d'une rafale, ou pour aborder un vaisseau ennemi pendant le feu de la +bataille.</p> + +<p>—Votre remarque est juste, mon cher enfant; ce sont en effet les +meilleurs soldats et les meilleurs marins que je connaisse; ils viennent +de Dacca et ils se battront fort bien, je puis vous l'assurer.</p> + +<p>—Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre.</p> + +<p>—Oh! il y a des canons sur le grab.</p> + +<p>—Je déteste l'apparence des canons sur les plats-bords; quelques douze +ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une +magnifique ligne d'eau, et sa tournure à l'arrière est celle d'un +schooner, sa proue est des plus minces; enfin, il a un air mauvais sujet +et intelligent qui m'enchante.</p> + +<p>—Eh bien! voulez-vous l'essayer, Trelawnay? voulez-vous le conduire le +long de la côte jusqu'à Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le +soleil sera couché, allez à bord, et levez l'ancre sitôt que le vent de +terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est déjà transporté dans la +rade, et qu'il est tout prêt pour se mettre en mer. Au point du jour, je +lèverai l'ancre aussi. J'ai dit au <i>rais</i> que vous partiez dans le grab; +il est prévenu également qu'il doit vous obéir. Je vais vous donner +quelques notes dans la prévision de l'avenir. Un accident pourrait nous +séparer; ce n'est guère probable, cependant il est plus sage que vous +ayez, dans ce cas-là, un règlement de conduite à suivre. Ne considérez,<span class="pagenum"><a id="Page_170">[170]</a></span> +mon ami, votre voyage jusqu'à Goa qu'en passager curieux d'en visiter +les côtes, et ne parlez nullement de tout ceci à Walter. Quand nous +serons sur l'eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous +paraissent peut-être aussi étranges qu'incompréhensibles. Êtes-vous, +malgré le mystère de ses allures, content de mon amitié?</p> + +<p>—Très-content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas resté si +longtemps sans vous questionner si je n'avais eu en vous une confiance +absolue et entière. Partout où vous irez, je serai auprès de vous, et je +n'ai ni l'esprit inconstant, ni l'estomac délicat.</p> + +<p>—Fort bien, mon garçon; mais souvenez-vous toujours qu'avant que vous +puissiez être en état de gouverner les autres, il faut que vous soyez +tout à fait maître de vous-même; et afin de l'être, il ne faut pas, +comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les +préoccupations de votre esprit ou les préparatifs de vos actions. Un +seul mot dit dans un instant de colère, un seul regard embarrassé, +peuvent gâter l'exécution des projets les plus admirablement conçus. +Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire; car le vin ouvre le cœur, +et, excepté un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets +devant des malveillants ou devant des espions? Ici nous sommes entourés +de ce genre d'ennemis.</p> + +<p>—Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant à de Ruyter.</p> + +<p>—Je le sais, répliqua mon ami avec un fin regard de moqueuse<span class="pagenum"><a id="Page_171">[171]</a></span> +affirmation, mais je désire que vous ne buviez plus du tout.</p> + +<p>Je regardai de Ruyter avec un air d'étonnement si stupéfait qu'il se mit +à rire.</p> + +<p>—Si quelquefois vous vous abandonnez à ce plaisir, reprit-il, faites-le +avec de vrais amis; mais là, bien sérieusement, il vaut encore mieux ne +pas boire, car je sais qu'il est plus facile de s'en priver tout à fait +que de suivre un milieu. Mon observation n'est-elle pas juste?</p> + +<p>—Parfaitement juste.</p> + +<p>À mon retour dans la ville, de Ruyter me dit:</p> + +<p>—Vous donnerez des ordres aux bateliers qui sont dans la taverne pour +les choses dont vous pourrez avoir besoin, mais vous trouverez presque +tout ce qu'il vous faut sur le grab, et cela est fort heureux pour vous, +qui êtes d'un naturel si insouciant et si étourdi.</p> + +<p>Je reçus les dernières instructions de de Ruyter quelques moments avant +le coucher du soleil, et, en lui serrant la main, je sautai sur le +bateau qui devait me conduire au grab. Le rais, qui parlait parfaitement +anglais, me reçut à bord et me fit entrer dans sa cabine. Là, je lui +donnai une lettre de de Ruyter; il la mit à son front, la lut avec les +signes du plus profond respect, et me demanda à quelle heure on levait +l'ancre.</p> + +<p>—À minuit, lui répondis-je, suivant l'ordre que j'avais reçu de mon +amiral; ensuite je commandai au rais de hisser à bord tous les bateaux, +de les arrimer et de se préparer au départ.<span class="pagenum"><a id="Page_172">[172]</a></span></p> + +<p>Pendant que le rais exécutait mes ordres, j'examinai les notes de de +Ruyter. Quoique j'eusse parfaitement compris que, si je le voulais, le +commandement du vaisseau était à ma disposition, je ne savais que penser +de l'étrange manière qu'employait de Ruyter pour me forcer à l'accepter. +Les notes de mon ami me disaient que le rais n'agirait plus sans mes +ordres.</p> + +<p>—Fort bien, me dis-je, j'accepte le commandement de bon cœur. Demain +nous serons rejoints par le dow, et de Ruyter m'expliquera le mystère de +sa conduite.</p> + +<p>Ma vie avait été, jusqu'à ce jour, tellement semblable à celle d'un +pauvre chien ballotté de ci et de là par d'impérieuses volontés, qu'il +ne m'était pas possible, en cherchant la fortune les yeux bandés, de +tomber plus mal dans le présent que je n'étais tombé dans le passé: de +sorte que non-seulement sans hésitation, mais encore avec une joyeuse +promptitude, je me déterminai à exécuter tous les ordres de de Ruyter, +car il était bien la seule personne qui semblait prendre intérêt à ma +triste destinée.</p> + +<p>Je montai sur le pont, et j'y fis deux ou trois tours avec le pas ferme +et le regard fier que donne la puissance de l'autorité. Je parlai avec +bonté au <i>sérang</i> (second officier) et aux autres, comme un homme fait +toujours au commencement de son pouvoir; la bienveillance est alors si +douce! Quoique en désordre, le grab ne manquait pas d'armes de guerre +offensives et défensives; mais les mâts de ses voiles avaient quelque +chose de malpropre aux yeux d'un homme habitué à l'admirable tenue d'un<span class="pagenum"><a id="Page_173">[173]</a></span> +vaisseau de guerre; il manquait de goudron, de peinture, et sa carcasse +avait la couleur du bronze. Malgré ce triste extérieur, on pouvait, en +l'examinant avec attention, voir qu'il avait été équipé avec un grand +soin sur tous les points essentiels, et surtout à l'aide des inventions +européennes.</p> + +<p>En mesurage, le grab était à peu près de trois cents tonneaux, mais il +ne pouvait arrimer que la moitié de cela. Son milieu était profond et +percé de sabords pour les canons, mais ils étaient enfoncés, à +l'exception de deux placés en avant, et de quatre à l'arrière. Les +plats-bords étaient armés de porte-mousqueton. Le gaillard d'avant était +élevé, et celui d'arrière avait une poupe basse ou demi-tillac, sous +lequel était située la principale cabine.</p> + +<p>Quand le dernier coup de la cloche eut sonné huit heures, l'heure du +souper des matelots, j'entrai par instinct dans cette cabine.</p> + +<p>La fosse que le temps avait creusée dans mon estomac demandait à être +remplie.</p> + +<p>Une foule d'hommes qui ressentaient le même besoin se pressa d'en bas et +s'accroupit sur les talons en petits cercles, divisés par tribus: ils +mangèrent leur messalo (mets) de riz, de ghée, du bumbalo sec et des +fruits frais.</p> + +<p>Ayant bientôt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le +canapé, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l'inventaire de sa +cabine. Elle était basse, mais grande, bien éclairée, et l'air y entrait +librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits +aux côtés opposés d'une fenêtre, et entre l'espace de ces lits il y<span class="pagenum"><a id="Page_174">[174]</a></span> +avait deux étoiles formées de pistolets, c'est-à-dire une quinzaine de +ces armes, dont les bouches réunies formaient le centre de l'étoile, +tandis que les crosses en étaient les rayons. La projecture en avant de +la cabine était garnie de barres de bambou, auxquelles étaient +suspendues des baïonnettes et des poignards malais, dentelés et réunis +dans les formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter, +c'était son équipement de guerre; mais la partie arrière de la cabine +était certainement dédiée à la paix. Ses rayons étaient encombrés de +livres, de matériaux pour écrire, d'instruments nautiques. Dans d'autres +coins se trouvaient des télescopes, des cartes de géographie, et, +quoique moins pittoresques, mais également indispensables, les articles +dont j'avais eu besoin pour mon souper.</p> + +<p>Comme il ne m'était pas défendu de dormir, et que j'étais sans la +crainte d'encourir une punition pour la négligence de mes devoirs, +j'étais vigilant et alerte. Mon esprit était occupé de la responsabilité +que de Ruyter avait remise entre mes mains; je remontai donc sur le pont +pour regarder la girouette et attendre que la première caresse du vent +de la terre me donnât le signal du départ.</p> + +<p>À minuit, un souffle d'air la fit tourner sur elle-même, je dis au rais +de lever l'ancre, et de la lever sans bruit si cela était possible.</p> + +<p>—La première chose est facile à faire, me dit-il, mais quant à la +seconde, elle est indépendante de ma volonté.</p> + +<p>Nous levâmes l'ancre vers une heure du matin, et nous mîmes à la voile.<span class="pagenum"><a id="Page_175">[175]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2> + + +<p>Lorsque les puissances matérielles ou morales d'un être ont été poussées +par des moyens artificiels à un hâtif développement, cet être parvient à +une croissance prodigieuse et rapide; mais s'il a porté des boutons et +des feuilles, ils ont été vite flétris, et les fruits ont toujours paru +malsains et sans goût.</p> + +<p>Il en est ainsi des animaux: lorsque les facultés de leur nature élevée +se trouvent excitées par les bienfaits de la civilisation, ils donnent +l'espoir d'une force extraordinaire; mais ces promesses ne sont jamais +réalisées, elles sont anéanties dans leur fleur, en laissant les traces +de l'âge et de la décrépitude.</p> + +<p>Il y a dans le Nord quelques hommes rares qui, sans soin et sans +culture, s'élancent dans la vie avec la merveilleuse rapidité du vent, +et la source de leur force ne peut être altérée ni par le temps ni par +la fatigue, si bien qu'on les voit, à l'âge où l'homme penche vers sa +fin, se tenir debout fermes et robustes comme des hommes de fer.<span class="pagenum"><a id="Page_176">[176]</a></span></p> + +<p>Tels étaient les patriarches des anciens temps, et encore maintenant, +que le monde est mûri par la guerre, par les calamités qui déciment les +peuples, il y a des êtres qui survivent à tout, qui ne comptent plus le +temps par année, mais qui renvoient pour leur histoire aux annales du +monde, et qui s'étonnent de ce que leurs frères soient morts de maladie.</p> + +<p>Quoique je ne fusse pas un de ces piliers de granit, je donnais des +signes non équivoques de ma ressemblance avec leur vaillante espèce, +car, à cette période de ma vie, je possédais les attributs d'un homme +fait. J'avais six pieds de haut, j'étais robuste, avec des os saillants +jusqu'à la maigreur, et à la force de la maturité je joignais cette +souplesse des membres que la jeunesse peut seule donner. Naturellement +d'une nuance foncée, mon teint se brunit si bien, sous les feux du +soleil, que je devins complétement bronzé. J'avais les cheveux noirs et +les traits arabes. À dix-sept ans on m'en aurait donné vingt-sept. +Comme, à toutes les époques de ma vie, j'ai été forcé de me frayer par +mes propres forces un passage à travers la foule, mes progrès avaient +été prompts dans ce qu'on appelle la connaissance du monde. Connaissance +que l'expérience fait mieux approfondir que la maturité des années.</p> + +<p>J'ai raconté les suites de ma première rencontre avec de Ruyter et les +commencements de notre amitié; je crains qu'on ne puisse concevoir qu'il +ait voulu tirer un profit de l'abandon de ma jeunesse; loin de là, de +Ruyter était un grand cœur, et mon jugement sur lui n'était point<span class="pagenum"><a id="Page_177">[177]</a></span> +erroné, car maintenant j'ai éprouvé cet homme par la pierre de touche, +et je l'ai trouvé d'or pur. De Ruyter était lui-même un voyageur +délaissé, un homme qui s'était délivré des entraves de la civilisation, +et il était naturel qu'avec une imagination aussi élevée que la sienne +et un esprit aussi bien cultivé, il cherchât un objet sur lequel il pût +répandre ses affections et trouver un retour de sympathie.</p> + +<p>Cet être n'était pas facile à rencontrer, au milieu d'un genre de vie +qui conduisait de Ruyter dans toutes les parties du monde. Parmi les +barbares il avait été inutile de le chercher, car les aventuriers +européens étaient dispersés de tous les côtés, entièrement occupés du +soin d'accumuler des richesses ou exclusivement engagés dans les vues +particulières de leur propre ambition. Quelques rares amis lui avaient +été enlevés par la mort, ou, ce qui est la même chose, par la distance. +De Ruyter n'était pas formé pour être asiatique. Sa nature libre et +légère le forçait de rechercher la société de quelques compagnons, et +comme le hasard m'avait jeté sur son chemin dans un moment où il était +isolé, les sentiments affectueux de son cœur se concentrèrent sur +moi. De Ruyter avait pénétré jusqu'au fond de mon âme, et il ne doutait +pas que, bien dirigé, je ne devinsse l'ami utile dont il poursuivait +depuis si longtemps la possession.</p> + +<p>Naturellement observateur, de Ruyter découvrit qu'en outre des frais et +chaleureux sentiments de la jeunesse, je possédais l'honnêteté, la +sincérité, le courage, et que je n'étais encore ni usé, ni gâté par les<span class="pagenum"><a id="Page_178">[178]</a></span> +bourbiers du monde. D'après ces observations, la tendresse dont de +Ruyter m'entoura n'est point si absurde que pourraient le trouver +quelques observateurs superficiels, car depuis l'heure où j'avais +consommé ma vengeance sur le lieutenant écossais, je me trouvais rayé de +la liste maritime, sous le coup d'une condamnation injuste et infamante, +sans amis, sans protection; la bienveillance de de Ruyter fut un appui +suprême, et il me traita en frère dans le sens énergique et profond de +ce mot... Frère! n'est-ce pas dire un second soi-même? Si les parents +suivaient cet exemple d'urbanité, nous entendrions moins de plaintes sur +l'insipide et éternel jargon de l'obéissance filiale, jargon qui est +aussi émoussé que faux.</p> + +<p>L'instabilité de l'esprit de de Ruyter le forçait à chercher une vie +d'aventures et par conséquent une vie de périls. J'étais un scion de la +même tige, mes inclinations étaient homogènes, et si le hasard ne +m'avait pas favorisé en me donnant un si noble compagnon, j'eusse +poursuivi seul les aventures d'une existence errante.</p> + +<p>Comme j'écris maintenant plutôt pour ma propre satisfaction et pour +passer sans ennui de longues heures de solitude que pour des étrangers, +il faut qu'ils me donnent du câble et de l'espace pendant que je raconte +cette partie de mon histoire, qui, quoique sèche et ennuyeuse pour eux, +est pour moi la plus intéressante. Il est peu de personnes sur la terre +dont le cœur ne batte avec plaisir au souvenir de ses vingt ans. Il +n'en est pas ainsi pour moi, car à vingt et un ans j'étais semblable à<span class="pagenum"><a id="Page_179">[179]</a></span> +un jeune bouvillon transporté de la pâture à la boucherie, ou comme un +cheval sauvage choisi dans le troupeau et <i>razoed</i> au milieu de sa +carrière par les <i>Gauchos</i> de l'Amérique du Sud. Le fatal nœud +coulant était jeté autour de mon cou, ma fière crête abaissée vers la +terre; mon dos, auparavant libre, plié sous un fardeau que je ne pouvais +ni supporter ni rejeter loin de moi. Mes mouvements souples et +élastiques étaient changés en un amble pénible. Bref, j'étais marié, et +marié à... Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les événements. +Pendant l'heure où j'écris, il faut que je tâche d'oublier les moments +douloureux, il faut que je raconte mes aventures dans l'Inde avec +l'esprit ouvert et ardent que donne la liberté, et non avec le ton +larmoyant, plaintif et soucieux d'un mari.</p> + +<p>Le vaisseau sortit doucement du port, «juste avec assez d'air, comme +disaient les matelots, pour endormir les voiles.»</p> + +<p>Au point du jour, le havre était encore visible, et nous aperçûmes le +vieux dow qui se traînait paresseusement, comme une tortue, le long du +rivage.</p> + +<p>À midi, une brise s'éleva du sud-ouest, et au coucher du soleil nous +étions à une telle distance de Bombay, que nos appréhensions d'être +guettés dans nos mouvements furent complétement détruites. Nous +avançâmes de quelques lieues vers la terre, nous carguâmes les voiles, +et nous jetâmes l'ancre.</p> + +<p>Armé d'un télescope, j'aperçus bientôt le dow, qui était semblable à une +tache noire sur la mer bleue.<span class="pagenum"><a id="Page_180">[180]</a></span></p> + +<p>J'ordonnai au timonnier de larguer, et, chargés de voiles, nous +rejoignîmes le dow à huit heures.</p> + +<p>Je le hélai, et de Ruyter vint à notre bord.</p> + +<p>De Ruyter se retira avec moi dans la cabine, et pendant que nous +déjeunions, il me demanda mon opinion sur le grab.</p> + +<p>—Il semble se mouvoir indépendamment du vent, lui répondis-je; hier, +nous sommes passés devant un vaisseau de guerre comme devant un rocher.</p> + +<p>—Il est d'allure légère, mon cher Trelawnay, et il n'y a pas un +vaisseau qui puisse l'approcher. Pendant un orage, il tangue beaucoup, +mais s'il n'est pas trop chargé, il est rapide, flottant, et tient bien +le vent. En conséquence, ne l'accablez pas trop de voiles, ou il sera +enseveli.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXVI"></a>XXVI</h2> + + +<p>Après un entretien nautique, de Ruyter changea le sujet de la +conversation et me dit en souriant:</p> + +<p>—Tout ce que je vous ai raconté à Bombay est vrai, mon cher enfant; là, +j'étais simplement un marchand, mais, comme j'ai fini mes affaires +mercantiles, je suis prêt à fréter un vaisseau ou à me battre; mais +généralement, quelques bonnes et pacifiques que soient mes intentions,<span class="pagenum"><a id="Page_181">[181]</a></span> +je suis toujours forcé de commencer par le dernier. Ma conduite n'est +cependant pas invariable, le grab et moi nous sommes à la merci des +circonstances.</p> + +<p>—Comment allons-nous régler notre course maintenant?</p> + +<p>—Dans cette vaste mer, sillonnée en tous sens par des aventuriers +européens en guerre ouverte avec les rajahs, se disputant entre eux la +pâture, se déchirant, se coupant la gorge les uns aux autres pendant que +les loups anglais s'insinuent au milieu de la bagarre et filent avec les +bestiaux, l'occupation ne peut pas nous manquer, quoiqu'il soit +nécessaire de faire un choix avant de décider un plan d'attaque. +D'abord, il faut que nous allions à Goa, et après y avoir réglé quelques +affaires et rendu le dow, nous nous réunirons. Quel âge avez-vous, +Trelawnay?</p> + +<p>—Dix-sept ans.</p> + +<p>—Dix-sept ans! je croyais que vous en aviez vingt-quatre. C'est bien, +n'importe votre âge, un tronc vert produit souvent le plus mûr et le +plus riche des fruits. L'expérience que vous acquerrez bientôt et +beaucoup de contrôle sur vos passions vous donneront toutes les qualités +nécessaires pour faire un bon chemin dans la vie, soit que vous adoptiez +la carrière maritime, soit que vous en choisissiez une autre, car vous +êtes et serez toujours libre de vos actions. Si vous préférez travailler +sur terre, j'ai des amis çà et là qui, par amitié pour vous et par +considération pour moi, seront heureux de vous employer. Si vous restez +avec moi, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le<span class="pagenum"><a id="Page_182">[182]</a></span> +bienvenu. Mais ma vie est une vie rude, et si vous allez juger mes +actions d'après les narquois raisonnements du monde, vous pourrez voir +leur légalité comme étant quelque chose de plus que douteux; il vaut +peut-être mieux ne pas hasarder votre réputation.</p> + +<p>—Au diable tout cela, de Ruyter! Avec votre permission, je resterai où +je suis; je vous ai déjà dit que je désirais partager votre existence, +et, je vous le répète encore, je ne veux pas connaître vos projets; vous +m'apprendrez ce que vous voudrez, lorsque vous me croirez assez +d'expérience pour vous aider de mes conseils.</p> + +<p>—Vous êtes un homme pour l'intelligence, et vous avez plus de fermeté +dans le caractère que la plupart de ceux avec lesquels j'ai eu des +relations. Pour quelque chose que j'ai fait, les sauterelles dévorantes +de l'Europe m'ont dénoncé comme boucanier. Ces sordides fripons, qui +arracheraient les yeux de leurs pères, s'ils étaient des muscades, ne +permettent à aucun homme de chauffer son sang avec de l'épice ou de le +rafraîchir avec du thé, sans qu'ils y trouvent leur profit, comme ils +nomment cela, leur <i>dustoory</i>. Ils accaparent tout, et dès que dans un +coin il y a quelque chose à gagner, ils en trouvent, ils en suivent la +piste, et ils la suivraient au travers du sang et de la boue sans +vouloir admettre personne au partage du butin.</p> + +<p>Maintenant, j'aime aussi l'épice et le thé, et leur système de droit +exclusif n'étant pas en harmonie avec mes idées, j'entrepris un<span class="pagenum"><a id="Page_183">[183]</a></span> +commerce pour moi-même. Ils me dénoncèrent, saisirent mon vaisseau, et +me firent faire banqueroute. Mais je ne me suis ni laissé pourrir en +prison, ni anéantir par un abject désespoir. Je n'ai pas non plus +prodigué mon temps à écrire de misérables pétitions. Je me suis relevé +seul, comme un lion blessé et non vaincu; et, quoique borné par +d'étroites limites, je pris la résolution de rendre coup pour coup.</p> + +<p>Entre ma ruine et mon retour à une vie maritime, je satisfis mon désir +de voir l'intérieur de l'Inde, et j'en traversai la plus grande partie. +Je demeurai quelque temps avec Tippoo Saïb. Lui seul possède toutes les +grandeurs de la noblesse. Je l'accompagnai dans quelques-unes de ses +principales batailles; mais vous connaissez sa destinée. À cette époque, +je fus du nombre de ces enthousiastes visionnaires qui, poussés par un +amour ardent de la liberté, essayaient d'arrêter le courant qui emporte +les hommes faibles et sans résistance.</p> + +<p>Comme un pauvre torrent de la montagne se débattant contre +l'entraînement d'une puissante rivière, j'écumai et je luttai pour +soutenir ma cause; mais ce fut en vain, je fus emporté comme les autres +jusqu'à ce que, mêlé avec eux, je me trouvai perdu dans le vaste océan. +Je croyais sottement qu'on pouvait persuader aux hommes de mettre de +côté pendant une saison leurs propres intérêts, et laisser dormir leurs +passions, comme dorment les scorpions en hiver, jusqu'à ce que le soleil +de la liberté apparût et leur donnât le loisir, sans être interrompus<span class="pagenum"><a id="Page_184">[184]</a></span> +par une invasion étrangère, de reprendre leurs dissensions civiles et +religieuses.</p> + +<p>Je conjurai les princes et les prêtres (les avoués du monde) de relâcher +leur prise sur la gorge des uns et des autres, jusqu'à ce que l'ennemi +général fût chassé du pays à la mer d'où il était venu. Mais la vérité +ressemble à une arme meurtrière dans la main d'un enfant, elle n'est +dangereuse que pour lui seul. Ma doctrine fut trouvée damnable; je me +sauvai avec difficulté pour éviter de voir mon nom compléter la longue +liste des martyrs.</p> + +<p>Dans toutes les parties de l'Est, j'ai vu la nécessité d'une grande +révolution morale. Le vieux système est établi là dans toute la grisâtre +horreur de la désolation et de la décadence; il y restera triste et +hideux jusqu'à ce qu'un autre, entièrement nouveau, précipite sa chute +par son élévation. Le temps seul peut opérer cette métamorphose, et les +efforts des mains semblables aux miennes, pour hâter son pas de tortue, +sont vains et puérils.</p> + +<p>—Il me semble, de Ruyter, qu'en Europe il y a des hommes dont les +esprits, aussi bien que les mains, ont déjà commencé l'ouvrage de la +régénération.</p> + +<p>—Oui, mais pour eux-mêmes, comme parmi les natifs ici. L'Europe est +l'enfant d'un vieillard, un avorton dénaturé et ridé, créé des débris de +l'Est, raccommodés et unis ensemble avec ingénuité, mais sans force. +L'Europe est un bronze antique rapiécé et barbouillé de cosmétique; un +petit modèle de plâtre d'après une statue de granit. Le doigt de la +destruction est déjà dessus comme celui d'une mère spartiate sur son<span class="pagenum"><a id="Page_185">[185]</a></span> +chétif enfant.</p> + +<p>Mais je fus éveillé de mes rêves de réformation; j'avais dépensé mon or; +je manquais de pain; je résolus donc d'aller vers le courant, en disant +avec ce sage philosophe, le vieux Pistol:</p> + +<p class="blockquot">«Le monde est mon huître; je l'ouvrirai avec mon épée!»</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXVII"></a>XXVII</h2> + + +<p>Je retournai à la mer; j'allai à l'île Maurice, j'équipai à crédit un +vaisseau armé, et j'eus bientôt quadruplé mon capital. Ma personne n'est +pas beaucoup connue, cependant je ne me hasarde que rarement dans les +résidences. Ma visite à Bombay avait un but, une affaire importante; ce +n'était point pour y disposer de la mesquine cargaison du grab. +Cependant, ajouta de Ruyter en riant, on pouvait m'attraper là; qu'en +pensez-vous? Cette même cargaison, ils l'ont déjà payée une fois, et +peut-être deux, si les premiers vendeurs n'en ont pas été fraudés. Il y +a six mois que, croisant dans le grab sous les couleurs françaises, je +détruisis un fainéant vaisseau de la compagnie d'Amboine, qui se<span class="pagenum"><a id="Page_186">[186]</a></span> +mouvait lentement derrière son convoi. La cargaison du grab était la +sienne. Je sais qu'il y a d'autres vaisseaux chargeant à Banda, et +peut-être les rencontrerons-nous. Quand ils seraient ventrus comme des +sangsues gorgées de sang, je les serrerai jusqu'à ce qu'ils en meurent.</p> + +<p>Mais le soleil s'abaisse dans les vagues, et son manteau couleur de sang +nous présage une brise. Je n'ai que ceci à ajouter: je ne suis pas un +chien affamé, assis tranquille dans l'espoir de ronger un des os que ces +nobles marchands blanchissent en général avec assez de succès avant de +les laisser tomber. Laissons-les se gorger jusqu'à ce que, comme le +vautour, le poids de leur ventre entraîne leurs ailes; alors, semblables +aux faucons, après les avoir guettés attentivement, nous tomberons sur +eux. Il n'y a pas de mal à dépouiller les voleurs. Un convoi de +vaisseaux de pays, appartenant à la Compagnie, est parti pour les îles +épicières. À propos, Trelawnay, il faut que vous vous transformiez en +Arabe. Sous ce déguisement, ils ne pourront pas vous découvrir. J'ai +écrit tout ce qu'il faut faire. Continuez votre course jusqu'à Goa, où +je vous suivrai. Ne quittez pas le vaisseau jusqu'à mon arrivée. Le +marchand perse, pour lequel j'ai préparé une lettre, fera tout ce que +vous désirerez. Voyez, la brise s'élève; tirez le bateau bord à bord.</p> + +<p>De Ruyter me serra la main, sauta dans le bateau et remonta sur le vieux +dow.</p> + +<p>Rien d'extraordinaire ne se présenta jusqu'à notre arrivée à Goa. Je +m'étais habillé en Arabe, avec un large pantalon de couleur sombre, une<span class="pagenum"><a id="Page_187">[187]</a></span> +veste écarlate et un grand chapeau de Mantois d'Astracan. Un châle de +cachemire entourait ma taille, et dans ses plis j'avais mis un élégant +poignard. Mes cheveux étaient rasés, à l'exception de la précieuse mèche +du milieu de la tête, par laquelle les houris aux yeux noirs devaient +m'emporter dans le paradis de Mahomet. Mes dents étaient teintes de la +brillante couleur rouge des échecs; mon cou, mes bras et mes jointures, +soigneusement frottés d'huile, étaient luisants et polis comme de +l'ivoire. Les hommes du bord s'assemblèrent autour de moi, et d'une voix +unanime, je fus déclaré un véritable Arabe.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes près de la pointe du cap Ramas, et j'attendis toute +la nuit l'arrivée du dow.</p> + +<p>Vers le matin, je donnai l'ordre de jeter l'ancre dans le port de Goa. +Le soleil s'était levé magnifiquement; il enveloppait dans ses rayons +d'or les monastères de marbre, les arches des ponts et les colléges en +ruines de l'ancienne ville. Ces ruines, disséminées sur une vaste +étendue de terrain, montraient qu'autrefois elles avaient paré de leurs +splendeurs éteintes une belle et florissante cité. La jetée était +entaillée par la mer, et dans le port il n'y avait qu'un assemblage +bigarré de petits bateaux appartenant à la Compagnie.</p> + +<p>J'envoyai le rais dans la ville avec les papiers du vaisseau et la +lettre de Ruyter destinée au marchand perse, puis, vers le soir, le dow +arriva et vint jeter l'ancre sous notre poupe.</p> + +<p>Le lendemain, de Ruyter alla dans la campagne à la rencontre de<span class="pagenum"><a id="Page_188">[188]</a></span> +quelques agents envoyés par le rajah du Mysore et par un prince +mahratte, me laissant à Goa pour y décharger le reste de la cargaison de +café et de riz, y prendre lest et renouveler notre provision d'eau.</p> + +<p>Quand de Ruyter reparut à Goa, il était accompagné par un Grec et par un +Portugais, deux espions qu'il employait à la surveillance de ceux dont +il avait à redouter le pouvoir. Les conférences de mon ami avec ces deux +hommes avaient lieu pendant la nuit, dans les ruines d'un monastère de +l'ancienne ville, tout près de la mer. Pour se rendre à ces rendez-vous, +de Ruyter venait à bord du grab chercher un des bateaux, et l'équipage +de ce bateau était choisi par lui-même.</p> + +<p>Après avoir fait tous mes préparatifs pour nous remettre en mer, nous +transportâmes hors du dow, qui devait être rendu à son propriétaire, les +hommes et les choses dont nous avions besoin. Je touai le grab en dehors +du port, et tous les soirs, au coucher du soleil, je guindais les +bateaux à bord, afin d'être prêt à partir au premier signal.</p> + +<p>Le dixième jour de notre arrivée dans le port de Goa, et au milieu de la +nuit, je vis une lumière phosphorique et brillante sur la surface noire +de l'eau, qui s'avançait vers nous avec une vitesse extraordinaire. Le +bruit lointain du havre était calme et toute la ville était plongée dans +une nuit profonde; cependant j'avais cru voir du mouvement sur la jetée, +mais le bruit presque insaisissable de ce mouvement avait été emporté +par les brises de la terre, et tout était redevenu silencieux.<span class="pagenum"><a id="Page_189">[189]</a></span></p> + +<p>Tout à coup j'entendis distinctement héler un bateau dans le port; ce +cri se répéta plusieurs fois, et les intonations s'élevèrent à la +rudesse d'un ordre donné avec fureur; puis des lumières apparurent le +long du rivage, puis enfin un bruit d'avirons, de barres et de bateaux, +comme s'il y en avait un qui se détachât des autres pour prendre sa +course vers la terre. Le fracas augmentant, je dirigeai mes regards vers +le premier objet qui avait attiré mon attention, et quoique tout parût +tranquille, je distinguais toujours le bouillonnement de l'eau et la +ligne de lumière qui, semblable à une étoile volante, courait dans le +sillage du bateau. Par le bruit des avirons et par les coups longs et +lourds que de Ruyter avait appris aux rameurs de son bateau préféré, je +reconnus son approche, tout en m'étonnant de le voir rentrer avant +l'heure habituelle. Je compris tout de suite qu'il courait un danger, et +mon cœur battit sans qu'il me fût possible d'en préciser la cause. +J'appelai vivement le sérang qui dormait (le rais était dans le bateau), +je lui dis d'éveiller les hommes, et, dans mon impatience, je les jetai +à bas des hamacs avec des coups de pied.</p> + +<p>—Vite! armez le cabestan, détachez la misaine, lâchez les grandes +voiles de l'avant à l'arrière!</p> + +<p>Je retournai à l'embelle, d'où je vis distinctement le bateau, que je +hélai.</p> + +<p>Mais, au lieu de recevoir la réponse habituelle de <i>Acbar</i>, j'entendis +une voix basse et contenue murmurer: <i>Yup! yup!</i> (silence! silence!) +Ayant reçu des instructions à l'égard de ce signal, je me précipitai à<span class="pagenum"><a id="Page_190">[190]</a></span> +l'avant, je saisis la hache qui était là toute prête, et j'ordonnai de +lever le beaupré, afin de tourner le vaisseau. Impatienté de n'être pas +assez lestement obéi, je coupai le câble et un morceau de la jambe d'un +Arabe qui se trouvait à côté.</p> + +<p>À ce moment, de Ruyter franchissait le bord:</p> + +<p>—Vous avez bien fait de couper le câble, mon garçon, me dit-il; mais +soyez moins emporté; vous avez blessé ce pauvre diable: envoyez-le à +l'infirmerie. Chargez toutes les voiles immédiatement, j'irai à +l'arrière. Les limiers ont trouvé la piste; ils croyaient nous prendre +comme on prend les poules des jungles, mais ils trouveront une panthère +qui n'est jamais endormie.</p> + +<p>Le vaisseau se tourna lentement, et, comme je maudissais la longueur de +sa quille et la légèreté de la brise qui le faisait se mouvoir avec une +incroyable lourdeur, de Ruyter s'approcha de moi et me dit à voix basse:</p> + +<p>—Armez les hommes, mais seulement avec leurs lances; ne laissez aucun +bateau venir côte à côte du grab, ni même l'essayer. Parlez doucement; +mais si un homme met la main sur l'échelle, tuez-le comme vous tueriez +un sanglier. Pas de salpêtre, cela fait du bruit. Harponnez-les, mais +seulement quand je vous le dirai. Il faut que je me tienne en arrière, +afin de ne pas être vu; s'ils vous interrogent sur le marchand de Witt, +dites que vous ne le connaissez pas.</p> + +<p>Deux bateaux s'approchaient.</p> + +<p>Le premier nous salua de ces paroles:</p> + +<p>—Grab! holà! Arrêtez, je désire voir le capitaine.<span class="pagenum"><a id="Page_191">[191]</a></span></p> + +<p>Je dis au sérang de laisser tomber la grande voile, de détacher celle du +perroquet, et je répondis:</p> + +<p>—Nous allons en pleine mer; j'ai mes acquits du port, les papiers du +vaisseau sont tous signés, je suis en règle, que voulez-vous? me faire +perdre cette brise?</p> + +<p>—Arrêtez de suite, monsieur, où nous allons vous y contraindre par +l'ordre de faire feu sur vous.</p> + +<p>—Ce serait un ordre absurde! m'écriai-je.</p> + +<p>Nous n'avions pas assez de voiles sur notre vaisseau pour l'éloigner du +premier bateau, qui appartenait au capitaine du port. De Ruyter ordonna +aux hommes de se coucher sur le pont, tandis qu'il se tenait debout au +gouvernail. De Ruyter allait me dire de me mettre à l'abri, quand, avec +un éclat de lumière venant du bateau, une balle siffla près de ma tête +et alla se loger dans le mât. Pour obéir aux ordres de Ruyter, mais bien +à contre cœur, je ne rendis pas le coup. Bientôt après, comme le +bateau s'élançait pour nous aborder, de Ruyter élargit le grab, et les +agresseurs se trouvèrent à notre côté, sous le vent. Ne pouvant pas nous +aborder là, ils perdirent du temps en reculant en poupe, avant qu'il +leur fût possible de se servir des avirons. De cette manière (le vent +s'était levé), nous les tînmes éloignés quelques minutes, pendant +lesquelles aucune parole ne fut prononcée.</p> + +<p>De Ruyter resta au gouvernail, tandis que moi et une partie des hommes +armés de lances nous étions prêts à empêcher l'abordage. Le second +bateau s'approchait; celui-là avait déjà tiré sur nous plusieurs coups +de mousquet, mais ils furent perdus, car nous étions protégés par les<span class="pagenum"><a id="Page_192">[192]</a></span> +bastingages du vaisseau. Le premier bateau avait saisi les chaînes de la +poupe, et ils s'occupaient avec le plus grand sang-froid à tenter +l'abordage. De Ruyter dit tout à coup: <i>Cheela chae!</i> (avancez, mes +garçons!) Nous poussâmes nos lances à travers les sabords et trois ou +quatre hommes tombèrent blessés en jetant des cris de douleur.</p> + +<p>Malgré les ordres que donna un officier de recommencer l'attaque, ils ne +voulurent pas la tenter; mais comme l'autre bateau s'avançait vers la +poupe, j'avançai un des canons de l'arrière, et, le mettant hors du +sabord, je hélai les deux bateaux en leur disant:</p> + +<p>—Si vous tirez un autre coup dans notre sillage ou si vous continuez +vos feux d'artifice sous notre poupe, vous entendrez le rugissement de +ce serpent d'airain. Commandez où vous avez le pouvoir de forcer à +l'obéissance, et non ici, où vous n'en avez aucun.</p> + +<p>Je soufflai sur la mèche de coton, et ils virent abaissée au niveau de +leur coquille de noix la brillante bouche d'airain du canon, avec +laquelle je pouvais les faire sauter en l'air brisés en mille morceaux.</p> + +<p>Ils retournèrent lentement au rivage, et les injures menaçantes de leur +rage inassouvie se mêlèrent aux murmures des vagues, et furent emportées +par le vent, pendant que notre vaisseau, chargé de voiles, glissait +majestueusement hors du port.<span class="pagenum"><a id="Page_193">[193]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXVIII"></a>XXVIII</h2> + + +<p>Après avoir examiné la position de la terre, de Ruyter me frappa sur +l'épaule en me disant d'un air joyeux:</p> + +<p>—Ceux qui se battent sous la bannière du silence remportent la +victoire; mais ceux qui s'amusent à faire du bruit et à menacer de leur +attaque sont vaincus. La force de l'air et celle du feu comprimés sont +irrésistibles, souvenez-vous de cela, mon jeune ami; souvenez-vous aussi +qu'un homme silencieusement armé est plus à craindre qu'un fanfaron. Je +suis content de vous, Trelawnay; votre prudence s'est montrée aussi +prévoyante que celle d'un vieux loup de mer. Dites-moi, pour quelle +raison êtes-vous donc si alerte? pour quelle raison avez-vous tout +préparé pour mettre à la voile, même avant que je vous eusse hélé? J'ai +cru un instant que ces hiboux du rivage m'avaient devancé auprès de +vous.</p> + +<p>—Quelques mouvements sur la jetée, un bruit de rames, peut-être un +pressentiment, m'ont fait craindre un danger pour vous.</p> + +<p>—Merci, mon cher enfant, merci; j'avais déjà pour vous une haute +estime, mais je m'aperçois aujourd'hui que votre jugement n'a pas besoin +des leçons de l'expérience. Vous m'égalez en tout; vous êtes digne de<span class="pagenum"><a id="Page_194">[194]</a></span> +l'affection que je vous porte. Mais allez dormir, mon garçon, allez; je +veillerai pendant le reste de la nuit.</p> + +<p>J'étais à moitié endormi, ma tête appuyée sur l'écoutille, et je +n'entendais que confusément les bienveillantes paroles de mon ami. De +Ruyter me secoua le bras en me disant d'un ton amical:</p> + +<p>—La rosée du soir, mêlée au vent de la terre, est aussi pernicieuse ici +que la morsure d'un serpent, car elle est chargée de la vapeur des +jungles. Bonsoir, mon enfant, bonsoir, bonne nuit.</p> + +<p>—Laissez-moi dormir sur le pont, de Ruyter; il fait horriblement chaud +dans la cabine, et puis nous pourrions encore être attaqués.</p> + +<p>—N'ayez point cette crainte avant l'aurore; l'œil d'un aigle perché +sur la plus haute montagne ne nous découvrirait pas.</p> + +<p>J'obéis aux ordres réitérés de de Ruyter, mais je fus bientôt éveillé +par le changement de l'atmosphère, et ce changement s'opère une heure +avant l'apparition du jour. Je montai en trébuchant l'échelle qui +conduisait sur le pont, et ce ne fut qu'en meurtrissant mes jambes +contre l'affût d'un canon que je parvins à me réveiller. Un télescope de +nuit à la main, de Ruyter était debout près de la poupe: la lune +éclairait sa figure livide d'insomnie, ses cheveux et ses moustaches +étaient humides de rosée, et toute sa personne révélait une horrible +fatigue physique, mais soutenue par l'énergie de la volonté.</p> + +<p>—Déjà levé, mon garçon! s'écria de Ruyter; les jeunes gens et les<span class="pagenum"><a id="Page_195">[195]</a></span> +heureux du monde reposent pendant la disparition du soleil, mais quand +vous aurez mon âge, vous tiendrez compagnie à la lune, et vous +préférerez le sombre silence de la nuit à l'éblouissante clarté du jour.</p> + +<p>Nous dirigions notre course, toutes voiles déployées, vers le +midi-ouest; les sentinelles dormaient sous l'abri des demi-ponts, et un +calme enchanteur régnait dans l'air et sur l'Océan. Nous étions à une si +grande distance du havre que tous les objets étaient confondus dans une +masse d'ombres enveloppées de légères vapeurs. Nous quittâmes la terre, +et, avant de se retirer dans sa cabine, de Ruyter marqua sur la carte +marine la course du vaisseau, me donna ses instructions, et, en les +suivant, je dirigeai le grab vers le sud-est, afin de gagner la plus +méridionale des îles Laquedives.</p> + +<p>En entrant dans la latitude de ces îles, nous fûmes forcés de rester en +panne pendant quelques jours. Ce contre-temps ne m'apporta aucun ennui, +car j'aimais la mer, n'importe sous quelle forme. Pendant la journée, je +m'occupais du vaisseau; et quoique le grab restât aussi stationnaire que +s'il avait pris racine dans les profondeurs de la mer, les heures +passaient pour moi avec la rapidité d'un vol de mouette. Pour la +première fois dans ma vie, mes goûts et mes devoirs se trouvaient +confondus ensemble, et le stupide et paresseux garçon s'était +transformé, comme par magie, en un jeune homme actif, énergique et +courageux.</p> + +<p>De Ruyter désira donner à son vaisseau un air plus martial. Il fit donc +transporter sur le pont quatre canons de neuf livres, ordonna de<span class="pagenum"><a id="Page_196">[196]</a></span> +remplir les boîtes à balles, fit faire des cartouches et préparer des +fourneaux pour chauffer les balles. Nous mîmes le magasin en ordre, de +Ruyter passa la revue des hommes, les divisa en quatre parties et les +exerça à tirer les canons ainsi que les petites armes. Moi, j'appris à +manier la lance sous la tutelle du rais.</p> + +<p>Nous avions à bord quatorze Européens: des Suédois, des Hollandais, des +Portugais et des Français, de plus quelques Américains et un échantillon +de tous les natifs de l'Inde qui vont sur mer, des Arabes, des +musulmans, des Daccamen, des Lascars et des cooleys.</p> + +<p>Notre munitionnaire était un métis français; le mousse, Anglais; le +chirurgien, Hollandais; l'armurier et le maître d'armes, Allemands. De +Ruyter ne faisait aucune distinction entre ses hommes, ni par rapport au +pays qui les avait vus naître, ni à la religion qui gouvernait leur +conscience; il ne les distinguait les uns des autres que pour leur +mérite personnel. J'étais parfois extrêmement étonné de voir tant +d'ingrédients incongrus et dissemblables mêlés et fraternellement unis +avec la plus parfaite entente.</p> + +<p>L'adresse de la main du maître opérait journellement ce miracle; sa +manière d'agir, froide et ferme, dirigeait tout, et avant que le murmure +du mécontentement se fût fait entendre, il y trouvait le remède. De +Ruyter travaillait sur le vaisseau comme un manœuvre: actif, +infatigable, il était toujours le premier au-devant du danger; mais les +actions de de Ruyter dépeindront mieux son caractère que ne le ferait<span class="pagenum"><a id="Page_197">[197]</a></span> +une brève analyse.</p> + +<p>Le quatrième jour de notre station en pleine mer, la monotonie de la +scène du ciel bleu et de l'eau limpide subit un changement: des masses +de nuages commencèrent à se mouvoir et à se rencontrer, jusqu'à ce que +l'horizon se <a id="revetit">revêtit</a> d'un voile d'ombre.</p> + +<p>Nous carguâmes nos petites voiles et celles du perroquet. Les pattes de +chat ou les vents légers glissèrent le long des eaux parmi les éclairs +et les sourds roulements d'un tonnerre bas.</p> + +<p>La pluie tomba par torrents; les bouillonnements de la mer furent +bientôt accompagnés par une brise ferme, et à la place du violent orage +que nous avions attendu, nous eûmes un temps magnifique.</p> + +<p>Au point du jour, nous vîmes en face de nous les îles Laquedives.</p> + +<p>La surprenante rapidité des canots de ce pays m'étonnait beaucoup. Les +Européens appellent ces légères embarcations des <i>proues volantes</i>. Un +de ces canots s'avança vers nous, et quoique, sous l'influence d'une +excellente brise, le grab filât onze nœuds à l'heure, le canot passa +auprès de nous comme si nous avions été stationnaires. Deux ou trois +hommes se tenaient debout sur les agrès de dehors; ils semblaient voler +sur l'eau. Le canot ne glissait pas entre les vagues, mais il passait au +travers, car de minute en minute il disparaissait sous des flots +d'écume.</p> + +<p>Tout en me la décrivant, de Ruyter fit une esquisse de cette +embarcation.</p> + +<p>—Ces ignorantes gens, me dit-il, ont complété dans la construction de<span class="pagenum"><a id="Page_198">[198]</a></span> +ce bateau le triomphe de la perfection de l'architecture navale, dans +laquelle, malgré notre érudition, nos études et les encouragements qui +nous ont été donnés, nous ne sommes pas allés au delà de l'A B C pour la +vitesse, la dextérité, et surtout pour la simplicité de manœuvre. Ce +bateau les surpasse tous. La construction de leur proa est complétement +en désaccord avec nos idées sur l'architecture navale. Nous bâtissons la +proue ou la poupe d'un vaisseau aussi dissemblables que possible; ces +gens les construisent de la même forme et dans les mêmes proportions.</p> + +<p>Les côtés de nos vaisseaux sont, au contraire, précisément les mêmes; +mais, dans le proa, vous voyez que les côtés sont tout à fait +différents. Le proa ne revire jamais; il navigue indifféremment avec +l'un ou avec l'autre bout en avant, selon l'occasion, mais le même côté +est toujours celui du côté du vent. Le côté gauche (ou côté opposé au +vent) est aussi plat qu'une ligne de plomb peut le faire. Le côté du +vent est rond, et, à cause de sa longueur et de son étroit timon, le +proa chavirerait; pour l'empêcher, un agrès de dehors, construit de +bambous, saillit considérablement dans la mer et supporte un grand +billot de bois de coco: cela lui donne un immense timon artificiel, sans +opposer beaucoup de résistance à l'eau. Entre cet agrès de dehors et le +côté plat du proa, l'eau passe sans peine: voilà la cause de sa +rapidité.</p> + +<p>Le proa lui-même, ou le corps du bateau, est composé seulement de +quelques planches cousues ensemble et bourrées entre les joints avec de +l'étoupe, car il n'y a ni un clou, ni un morceau de métal. Les voiles<span class="pagenum"><a id="Page_199">[199]</a></span> +sont du paillasson, les mâts et les vergues du bambou.</p> + +<p>Quand ceux qui conduisent le canot veulent virer, ils larguent, tournent +la poupe au vent et meuvent le talon de la voile triangulaire jusqu'à ce +qu'ils l'attachent à l'autre extrémité, en même temps ils transportent +la barre dans la direction opposée, de sorte que ce qui était la poupe +est maintenant la proue.</p> + +<p>Il y a toujours un homme ou deux pour naviguer le vaisseau. Il peut être +dit d'eux qu'ils marchent aussi rapidement que le vent. Pas un seul +vaisseau européen n'a pu avantageusement lutter de vitesse avec eux.</p> + +<p>Ces canots sont admirablement adaptés pour la navigation des îles +situées dans la latitude des vents alizés, car ils peuvent passer d'un +vent à l'autre avec un essor aussi sûr que celui d'une grue, tandis que, +dans nos vaisseaux, si nous allons contre le vent, nous laissons +échapper l'objet de nos poursuites. Il est vrai que ces canots sont +d'une très-petite dimension et ne peuvent être employés que pour +l'échange des produits superflus ou pour les choses absolument +nécessaires. Le canot indien ordinaire ne servirait pas à leurs besoins, +car il coule à fond dans les rafales imprévues, ou il est chassé par le +vent loin de sa destination. Les natifs ont ingénieusement inventé le +proa, et ils ont obtenu les importantes améliorations que je viens de +vous désigner.<span class="pagenum"><a id="Page_200">[200]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXIX"></a>XXIX</h2> + + +<p>En approchant d'une des îles Laquedives, je débarquai pour voir les +natifs et pour en obtenir quelques fruits. Pendant la nuit, le vent +s'affaiblit, et au point du jour nous aperçûmes, à trois lieues de nous, +quelques vaisseaux en panne. J'abordai un de ces vaisseaux, accompagné +d'une dizaine d'hommes tous bien armés. Le rais du premier bâtiment me +dit que, hors du golfe Persan, il avait été abordé par un grand +brigantin malais plein d'hommes, qui non-seulement avaient pillé son +vaisseau et deux autres, mais encore avaient tué une partie de son +équipage en les traitant avec la plus grande cruauté. Ce <i>Malais</i> croise +à l'entrée du golfe, et il s'est déjà rendu maître de plusieurs +bâtiments.</p> + +<p>J'amenai le rais sur le grab avec quelques hommes de son équipage. De +Ruyter écouta son histoire, et en m'assurant que tous les détails en +étaient vrais, il me dit:</p> + +<p>—Nous allons poursuivre cet affreux pirate et nous en emparer.</p> + +<p>—<i>Le Malais</i> est chargé d'or, dit le rais; sa cargaison est si riche, +que le capitaine a été obligé de faire jeter dans la mer d'énormes +ballots de soierie persane, n'ayant pas de place pour les arrimer.<span class="pagenum"><a id="Page_201">[201]</a></span></p> + +<p>Vers le soir, une légère brise s'éleva, et nous fîmes une longue course +vers le nord-ouest, avec l'espoir de rencontrer <i>le Malais</i> avant qu'il +entrât dans le détroit de Malacca.</p> + +<p>Pendant quelques jours, nous voguâmes heureusement, abordant les bateaux +de tous les pays pour leur demander des nouvelles du pirate. Notre +vigilance était sans repos, sans trêve, et, d'heure en heure, +l'apparition d'une voile dans les vapeurs nuageuses de l'horizon nous +donnait de décevantes espérances. La patience de de Ruyter commençait à +s'épuiser; il avait des dépêches importantes pour l'île Maurice, et il +ne voulait plus prodiguer son temps en de vaines poursuites. À contre +cœur, et surtout à mon grand chagrin, de Ruyter donna l'ordre de +diriger la course vers le sud.</p> + +<p>Le lendemain, au point du jour, l'homme qui était de faction sur la cime +du mât cria:</p> + +<p>—Une grande voile à l'avant!</p> + +<p>Je pris vivement un télescope, et je montai sur le mât.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce? demanda de Ruyter.</p> + +<p>—C'est <i>le Malais</i>, répondis-je avec confiance.</p> + +<p>—Quelle route prend-il?</p> + +<p>—Il ne nous a pas encore vus, et sa course se dirige vers le nord.</p> + +<p>Je descendis sur la poupe.</p> + +<p>L'horizon devint obscur; et comme <i>le Malais</i> avait négligé d'être +attentif, nous espérâmes l'approcher de très-près avant qu'il nous +découvrît.<span class="pagenum"><a id="Page_202">[202]</a></span></p> + +<p>Nous avancions vers lui toutes voiles déployées; mais, à huit heures, +<i>le Malais</i> nous aperçut et élargua.</p> + +<p>Nous avions considérablement gagné sur lui, et de notre poupe la cime de +ses plus basses antennes était tout à fait visible.</p> + +<p>—Si la brise continue jusqu'à midi, dis-je à de Ruyter, il ne peut pas +nous échapper.</p> + +<p>Une vive allégresse se répandit sur le vaisseau, et tout l'équipage, +excité par l'espérance du butin, se prépara activement au combat. Nous +pompâmes l'eau qui était dans le vaisseau, et, pour l'alléger un peu, on +jeta dans la mer quelques tonneaux de ballast. Les ponts furent +débarrassés pour l'action, les armes et les bateaux apprêtés, et +ensuite, comme un faucon guette un courlis, nous suspendîmes toute notre +attention à la manœuvre du vaisseau.</p> + +<p>À midi, le vent se rafraîchit encore, et nous gagnâmes rapidement sur +<i>le Malais</i>. Il était près de six heures quand nous arrivâmes à la +portée du canon, mais nos coups n'attirèrent point l'attention du +pirate. De Ruyter hissa un drapeau français tricolore, et comme nous +avions un Malais à bord du grab, il lui ordonna de héler le vaisseau en +l'engageant à nous envoyer ses papiers.</p> + +<p>Le corsaire ne répondit pas, et nous rendîmes la parole au canon. À +cette nouvelle attaque, il opposa une décharge de quatre caronades, de +plusieurs petits pierriers sur ses plats-bords et de vingt ou trente +mousquets.</p> + +<p>Quand les morceaux de vieux fer, de verre et de clous tombèrent sur nos<span class="pagenum"><a id="Page_203">[203]</a></span> +agrès, trois de nos hommes furent blessés.</p> + +<p>—Arrêtons leur insolence! cria furieusement de Ruyter.</p> + +<p>Nous commençâmes à faire feu, manœuvrant avec nos volées sur sa poupe +et sur ses quartiers. Nos coups étaient si bien dirigés, que de Ruyter +nous cria bientôt de cesser. Nous n'avions pas seulement imposé silence +aux canons ennemis, mais encore vidé son pont, coupé ses agrès en +morceaux et jeté à bas son gouvernail. Trois de nos bateaux furent +apprêtés, et je partis avec trente hommes pour aborder l'ennemi.</p> + +<p>—Tenez-vous bien sur vos gardes, me dit de Ruyter; méfiez-vous de leurs +ruses et de leur perfidie!</p> + +<p>Nous nous avançâmes vers <i>le Malais</i> avec beaucoup de précaution, et il +ne mit pas le moindre obstacle à notre approche; personne ne paraissait +sur le pont.</p> + +<p>—Abordez sur l'avant avec vos Arabes, dis-je au rais, qui commandait un +des bateaux, mes Européens et moi nous allons grimper sur la poupe de +bambou.</p> + +<p>En arrivant à bord, nous trouvâmes quelques blessés et beaucoup de +morts, mais rien de plus. Les voiles et les vergues pendaient de tous +côtés en désordre. Installé sur le pont avec une partie de mes hommes, +je me préparais à descendre, quand tout à coup retentit un tumultueux et +sauvage cri de guerre. Je m'élançai à l'avant, et je vis apparaître d'en +bas un bosquet de lances passées au travers du paillasson. Ces lances +blessèrent plusieurs de mes hommes.</p> + +<p>J'étais certainement aussi étonné de cette nouvelle mode de guerre que<span class="pagenum"><a id="Page_204">[204]</a></span> +le fut Macbeth en voyant marcher la forêt de Dunsinam. Je me sauvai vers +l'endroit le plus solide du pont, et je n'échappai qu'avec peine aux +coups dirigés contre moi. Plusieurs de mes hommes avaient reculé.</p> + +<p>—Tirez en bas, à travers les treillis! m'écriai-je.</p> + +<p>Une partie des hommes commandés par le rais s'étaient jetés dans la mer +pour regagner le bateau. J'expliquai à de Ruyter notre position.</p> + +<p>—Je vais vous envoyer une haussière, pour l'attacher au beaupré du +<i>Malais</i>, puis vous reviendrez sur le grab.</p> + +<p>Très-soigneux de la vie de ses hommes, de Ruyter ne voulait pas les voir +lutter plus longtemps contre l'irrévocable résolution des pirates, qui, +une fois déterminés à ne pas être pris, devaient mourir dans l'énergie +de leur résistance.</p> + +<p>—Si j'avais des boules à feu, de Ruyter, je les ferais bien sortir, car +nous en avons déjà tué un grand nombre avec nos armes; les Européens +consentent à me suivre, mais les natifs résistent, et seuls nous aurons +peu de chances de succès, car, incapables de voir nos ennemis dans +l'obscurité, ils nous perceraient à coups de lance sans aucun danger +pour eux.</p> + +<p>L'équipage s'occupait à relever nos blessés et à les mettre dans les +bateaux.</p> + +<p>Un garçon suédois, pour lequel j'avais une vive amitié, avait été +atteint au pied par un affreux coup de lance; il souffrait horriblement; +je donnai l'ordre de le soulever avec précaution, et en courant à +l'avant pour voir descendre mon protégé dans le bateau, je passai<span class="pagenum"><a id="Page_205">[205]</a></span> +contre le corps d'un Malais mourant, qui avait été atteint par une balle +avant que nous eussions abordé le vaisseau.</p> + +<p>En observant mon entourage, au premier pas que j'avais fait sur le pont, +j'avais remarqué sa mine particulièrement féroce, ainsi que l'expression +méchante de sa large et brutale figure.</p> + +<p>Au moment où j'allais passer sur lui, je fus arrêté par un regard de son +œil profondément enfoncé dans l'orbite, mais qui brillait comme un +ver luisant. Mon pied glissa sur le sang caillé échappé d'une blessure +que cet homme avait reçue à la tête, et je tombai sur lui. Le moribond +m'empoigna avec sa main osseuse, et fit un horrible effort pour se +soulever. L'impossibilité de ce mouvement lui donna l'idée d'une +dernière vengeance: il tira un poignard de sa poitrine et essaya de le +plonger dans la mienne. La haine survivait aux forces physiques, le +poignard ne fit que m'égratigner légèrement. Mais l'effort du malheureux +était surhumain, car ses mains se détendirent, et il jeta un dernier cri +d'agonie et de désespoir. Des hommes tels que ceux-ci ne peuvent être +vaincus, pensai-je en moi-même; ils meurent dans un sanglant triomphe.</p> + +<p>De Ruyter devint tout à fait péremptoire en nous ordonnant de rentrer à +bord du grab, car la nuit approchait et les Malais commençaient de +nouveau à faire feu sur nous avec leurs mousquets. Je fus donc obligé de +retourner au grab le cœur plein de rage et fort désappointé.<span class="pagenum"><a id="Page_206">[206]</a></span></p> + +<p>Nous avions en tout huit hommes de blessés. À mon arrivée sur le grab, +de Ruyter me dit:</p> + +<p>—Il n'y a pas de remède, il faut maintenant que nous tâchions de touer +<i>le Malais</i> vers la terre; quand ils seront près du rivage, ils se +sauveront peut-être à la nage, mais j'ai bien peur que nous ne +réussissions pas à les vaincre.</p> + +<p>Nous remplîmes nos voiles et nous commençâmes à touer <i>le Malais</i>. Une +bande d'hommes fut placée à notre poupe, prête à tirer sur les objets +qu'elle verrait mouvoir à bord de l'ennemi. Nous eûmes beaucoup de peine +à réussir dans notre tentative, car, n'étant pas gouverné, <i>le Malais</i> +tournait sur lui-même. Quelques secondes après le succès de nos efforts, +les hommes de l'équipage avaient trouvé le moyen de couper la corde de +touage. Protégés par une volée de mousquets, nous attachâmes une autre +corde; rien de vivant ne parut sur le pont, mais la haussière fut encore +tranchée.</p> + +<p>De Ruyter le héla à plusieurs reprises sans obtenir la moindre réponse. +La nuit se passa dans le calme; mais au point du jour de Ruyter prit la +résolution de couler à fond <i>le Malais</i>. Nous nous y résignâmes en +faisant feu sans relâche avec nos plus grands canons. Des symptômes +d'incendie se manifestèrent; bientôt une fumée opaque s'éleva lentement, +et quelques explosions de poudre se firent entendre. Enfin, la fumée +s'éleva plus noire et plus épaisse; les sauvages parurent, se traînant à +plat ventre sur le pont. Nous avions jeté leurs canons dans la mer, et +par conséquent ils étaient sans défense. Des rayons de feu<span class="pagenum"><a id="Page_207">[207]</a></span> +s'échappèrent des écoutilles et des embrasures, et quand les balles +percèrent <i>le Malais</i>, les Arabes s'écrièrent: «Nous voyons de la poudre +d'or, des perles, des rubis, qui tombent dans la mer.» Je ne pouvais ni +en dire autant, ni sentir l'eau de rose qu'ils prétendaient voir couler +comme une fontaine des dalots. Je ne voyais que les flammes, l'épaisse +fumée et les pauvres diables fourmillant sur le pont ou se jetant dans +les vagues.</p> + +<p>Dès que nous eûmes cessé notre canonnade, nous nous éloignâmes à quelque +distance du <i>Malais</i>, dont nos regards suivaient anxieusement l'agonie. +Après une explosion qui vibra dans l'air, semblable à un violent coup de +tonnerre, nous ne vîmes qu'un nuage noir étendu sur la surface de l'eau, +et comme un drap mortuaire obscurcissant le ciel. La place occupée +quelques instants auparavant par le pirate ne pouvait être distinguée +que par un bouillonnement de la mer, pareil au confluent des marées. +D'énormes fragments du vaisseau voguaient çà et là, des mâts, des +cordages, de temps à autre une tête d'homme surnageait à la surface, +hurlant d'une voix faible son dernier cri de guerre. La carène du +vaisseau était enfoncée la poupe la première, et sa tombe se remplit +bientôt.</p> + +<p>La secousse de l'explosion avait été si grande, que le vent s'était +calmé, et que la carène du grab tremblait comme si elle avait peur. Le +nuage noir disparut et passa doucement le long de la surface de l'eau, +puis il monta et resta suspendu dans les airs, concentré en une masse +épaisse. Je le regardais fixement, car il me semblait que le pirate<span class="pagenum"><a id="Page_208">[208]</a></span> +était métamorphosé et non détruit, il me semblait que son équipage de +démons peuplait l'immensité des airs.</p> + +<p>—Nous venons d'assister à un terrible, à un pénible spectacle, me dit +de Ruyter, mais ils méritaient leur destinée. Allons, donnons de +l'ouvrage à nos hommes, faites hausser les bateaux et mettons toutes +voiles dehors pour notre propre course.</p> + +<p>Deux jours après cet événement, un de nos Arabes mourut de ses +blessures, et ses camarades l'ensevelirent dans la mer, en présidant à +cette cérémonie par des formes graves et mystiques.</p> + +<p>Le corps du trépassé fut soigneusement lavé; sa bouche, ses narines, ses +oreilles et ses yeux remplis de coton saturé de camphre, avec lequel son +corps avait été également imbibé.</p> + +<p>Les articulations de ses jambes et celles de ses bras furent brisées et +resserrées les unes contre les autres, à la façon des momies +égyptiennes; puis, avec un boulet de douze livres attaché aux +extrémités, ce cadavre mutilé fut jeté dans l'Océan.</p> + +<p>Je demandai aux Arabes pour quelles raisons ils avaient cassé les +jointures du mort.</p> + +<p>Leur réponse fut que c'était pour l'empêcher de suivre le vaisseau; +«car, ajoutèrent-ils, si nous avions négligé ce devoir sacré, le corps +flotterait sur les eaux, et l'esprit du mort nous poursuivrait +éternellement.»</p> + +<p>Heureusement pour nous, les Malais n'avaient pas empoisonné leurs +lances, car nos hommes se rétablirent bientôt, à l'exception du pauvre<span class="pagenum"><a id="Page_209">[209]</a></span> +garçon suédois, dont la blessure était tellement grave, que si de Ruyter +n'avait pas possédé quelques notions médicales, nous aurions eu à +déplorer sa perte.</p> + +<p>De Ruyter l'installa dans sa propre cabine, et nous le soignâmes avec +toute l'attention possible, cherchant à éviter pour lui une horrible +opération que le chirurgien du grab démontrait comme indispensable.</p> + +<p>Van Scolpvelt, notre Esculape, avait été engagé à bord d'un east +<i>Judiaman</i> hollandais, dans lequel il avait été employé comme +aide-chirurgien; il y vieillit, espérant voir arriver le jour où il lui +serait possible d'exercer ses grandes capacités de découpeur de chair. +Mais rien n'était capable de remuer le courage boueux de ces bourgeois +hollandais, dont l'antipathie contre la poudre était aussi forte que +celle des quakers; de sorte que Van Scolpvelt s'attrista de manquer +d'exercice et que les instruments de son métier se rouillèrent dans +leurs boîtes. Tout le travail qu'il avait à faire à bord de l'east +<i>Judiaman</i> consistait en celui de donner un <i>enseto catharticus</i>, un +<i>enoma</i> ou simple déjection aux Hollandais ventrus, lorsque leur +gloutonnerie avait dérangé les fonctions gastriques.<span class="pagenum"><a id="Page_210">[210]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXX"></a>XXX</h2> + + +<p>Van Scolpvelt trouvait sa dignité et surtout celle de sa chère +profession odieusement compromise par cette dégradante application de la +science. Il accepta donc avec joie la proposition que lui fit de Ruyter +de monter à son bord et de l'accompagner dans ses voyages.</p> + +<p>—De Ruyter, disait le docteur, est un homme sensé, et généralement il +me trouve assez d'ouvrage: cependant il a un défaut de caractère qui est +inexplicable dans la nature d'un homme si libéral et si humain, ce +défaut est celui d'approuver tous les païens préjugés de son barbare +équipage, qui s'oppose toujours à l'amputation.</p> + +<p>—Sur ce point, continua le docteur en s'adressant à moi, les Anglais +sont les êtres les plus éclairés du monde. Votre gouvernement donne un +prix pour tous les membres enlevés au tronc paternel: non-seulement +l'opérateur est récompensé, mais encore la personne sur laquelle il +opère, et souvent cette personne gagne davantage à être estropiée qu'à +continuer les labeurs d'une vie de fatigues. Ainsi, moi, moi Van +Scolpvelt, continua le docteur en s'animant, j'ai vu couper la jambe +droite à un homme sur une frégate anglaise, et c'est bien la plus<span class="pagenum"><a id="Page_211">[211]</a></span> +magnifique opération que j'aie jamais vue de ma vie. L'homme était tombé +du mât, de sorte que l'os du genou était passé au travers des téguments.</p> + +<p>Le lendemain, le blessé reprit ses facultés, et nous commençâmes à +travailler sur lui.</p> + +<p>Si vous aviez été là, monsieur, votre cœur se serait réjoui.</p> + +<p>C'était un glorieux sujet, et personne ne pouvait assister à l'opération +sans plaisir et sans étonnement.</p> + +<p>L'homme ne jeta pas un cri, ne fit pas une grimace, ne dit pas un mot. À +la fin de l'opération, il tourna flegmatiquement sa chique dans sa +bouche et demanda un verre de grog. S'il n'y avait eu qu'une bouteille +d'eau-de-vie dans le monde, il l'aurait eue, le courageux marin. Je +l'adorais!</p> + +<p>Les Anglais sont de braves gens; ils ne sentent pas plus le mal que ce +morceau de bois que le charpentier est en train de couper. Les patients +doivent être tous comme cela.</p> + +<p>Maintenant, monsieur, parlons de ce garçon qui est dans la cabine du +capitaine. Si on voulait, je lui ôterais la jambe sans lui rien dire, et +demain nous lui demanderions comment il se porte, s'il survit toutefois!</p> + +<p>Eh bien! ce cas existant, il serait envoyé à l'hôpital pour le reste de +sa vie: s'il meurt, rien de plus. En le soignant, pour le guérir sans +fracturer sa jambe, il me faudra trois ou quatre mois: pendant ce temps, +il mangera, il boira, et cela sans faire aucun ouvrage. De Ruyter ne +pense nullement à l'inutilité de cette dépense; persuadez-le de me<span class="pagenum"><a id="Page_212">[212]</a></span> +laisser agir, j'ôterais la jambe au blessé avec si peu de douleur pour +lui et avec tant de plaisir pour moi!</p> + +<p>J'arrêtai brusquement les cajolantes lamentations du docteur en lui +disant d'un air glacial:</p> + +<p>—Si ma jambe n'était soutenue à mon corps que par un morceau de peau, +et si un chirurgien essayait de me la couper, je le poignarderais avec +ses propres instruments.</p> + +<p>Le docteur me regarda d'un air surpris et méprisant, puis il mit sous +son bras sa boîte d'instruments, avec laquelle il avait fait son +discours, et se sauva en faisant autant de bruit qu'en fait la nageoire +d'un requin, nageoire à laquelle ses pieds plats ressemblaient beaucoup. +De Ruyter appela le docteur, et, tandis qu'il se rendait aux ordres de +son chef, je m'amusai à jeter un coup d'œil sur sa figure +extraordinaire. Il avait le corps petit, sec, sans séve, et, comme il +s'était déshabillé dans l'espoir de faire cette opération, il me fut +permis de le comparer à une énorme chenille au poil roussâtre.</p> + +<p>La maigre figure de ce laid personnage était froncée comme celle d'un +mandarin chinois, son crâne chauve entouré de longs cheveux d'un gris +rougeâtre; les poils qui auraient dû former des sourcils, des cils et de +la barbe, avaient déserté leurs postes respectifs et étaient pointillés +çà et là sur ses maigres joues et sur son cou, pareil par sa longueur à +celui du héron. Quatre ou cinq défenses irrégulières et incrustées de +jaune s'élançaient de sa mâchoire comme de celle d'un sanglier, et sa<span class="pagenum"><a id="Page_213">[213]</a></span> +large bouche aux lèvres poisseuses achevait de compléter sa ressemblance +avec un <i>john dory</i> (poisson). Ses yeux, petits et enfoncés, avaient +pris leur couleur dans un mélange du rouge clair, du vert et du jaune.</p> + +<p>Cependant, malgré l'amour immodéré que le docteur avait pour l'exercice +de sa vocation, malgré son absurde et risible extérieur, il ne manquait +pas d'une certaine habileté, et il était fort enthousiaste et fort +instruit dans les mystères de sa profession. Quand il n'était pas +activement occupé des soins à donner à ses malades, il lisait avec +beaucoup d'attention de vieux manuscrits annotés sur toutes les pages +par sa propre main, et ornés d'effrayantes opérations coloriées avec une +férocité de conception inouïe.</p> + +<p>Le costume ordinaire du docteur était composé de divers articles qu'il +avait ramassés dans le quartier des malades, ou arrachés aux cadavres +des sauvages. Quant à son âge précis, il était impossible de s'en former +une idée, car il avait l'air d'une momie égyptienne ressuscitée.</p> + +<p>Quand le docteur revint vers moi—après avoir causé avec de Ruyter—il +ouvrit la main en faisant d'affreuses contorsions, comme s'il eût +cherché à saisir une victime de son fanatisme; il était très-fier de +cette main longue, crochue, étroite et osseuse comme la serre d'un +oiseau de proie. De plus, elle était si maigre, qu'un soir, en +rencontrant le docteur avec une chandelle cachée entre ses doigts +réunis, je crus qu'il tenait une lanterne, et je voulus la lui +emprunter. Van Scolpvelt trouvait sa main admirable de forme, et<span class="pagenum"><a id="Page_214">[214]</a></span> +surtout précieuse pour son utilité, car, ainsi qu'il le disait, +«n'importe à quelle profondeur va une balle, je puis la suivre,» et il +avançait un affreux doigt, orné d'une antique bague en escarboucle +montée en argent.</p> + +<p>Je descendis avec le docteur à l'infirmerie pour voir les blessés, et +sans mots de commisération ni d'encouragement pour les uns et les +autres, il se mit à l'ouvrage, maniant sa sonde avec la même +indifférence que mettrait un homme à bourrer sa pipe.</p> + +<p>Quand le chirurgien eut sondé, coupé ou touché ceux qui n'étaient que +légèrement blessés par les lances ou par les coups de mousquet, de +Ruyter lui fit regarder l'égratignure que j'avais à la poitrine. Il +l'examina attentivement, et narra aux spectateurs la physiologie de +cette partie du corps, harangue sur l'action et sur l'effet que produit +le poison indien. Il s'étendit avec complaisance sur la subtilité avec +laquelle il s'infuse par absorption dans le corps, et surtout par le +moyen de la circulation du sang par le système nerveux.</p> + +<p>—Pour vous dire toute la vérité, reprit le passionné docteur en +admiration devant lui-même, ce poison, après avoir empoisonné, paralysé +et miné son chemin à travers la cosse et la coquille, commence à manger +l'amande; ensuite il arrive aux extrémités, qu'il détruit, puis il +assemble et concentre ses forces jusqu'à ce que le venin touche le +cœur. Quand le malade est saisi de convulsions, le poison a atteint +son but, car il tue dans sa dernière étreinte.</p> + +<p>Telle était la joyeuse chanson que le médecin hollandais chantait à mes<span class="pagenum"><a id="Page_215">[215]</a></span> +oreilles pendant qu'il faisait rougir un fer qu'il appliqua sur ma +poitrine d'un air plein de sensualité.</p> + +<p>Si cette opération mit un obstacle à l'agréable voyage du poison dans +mon corps, elle changea une légère blessure en une horrible plaie qui me +fit longtemps souffrir.</p> + +<p>Quand Van Scolpvelt examina pour la seconde fois la blessure vraiment +dangereuse du pauvre matelot suédois, il se replongea à plaisir dans une +description des muscles et des nerfs déchirés du cou-de-pied.</p> + +<p>—La gangrène et la mortification des chairs sont, dit-il, les moindres +choses qui suivront cet affreux coup, et si le pied n'est pas amputé de +suite au-dessus de la cheville, dans vingt-quatre heures je serai obligé +de couper la jambe entière jusqu'à la hanche, mais avec peu de +probabilité de lui conserver la vie, car généralement le malade meurt +pendant l'opération.</p> + +<p>Le pauvre blessé cria, supplia le docteur, et s'adressa à moi; je fis +appeler de Ruyter, qui défendit énergiquement l'opération.</p> + +<p>Pour se dédommager un peu, le chirurgien donna l'ordre de maintenir le +malade immobile, puis il se mit à travailler sur lui avec autant de +satisfaction et d'adresse qu'un Indien en met à scalper son ennemi. +Heureusement, le pauvre garçon devint insensible à cette horrible +torture; le docteur le regarda d'un air surpris, et dit en riant:</p> + +<p>—Pourquoi a-t-il crié, pourquoi s'est-il évanoui comme une jeune<span class="pagenum"><a id="Page_216">[216]</a></span> +fille? En vérité, je lui gratte seulement l'os.</p> + +<p>—Docteur, dit de Ruyter, vous ressemblez à une vieille cuisinière qui, +mettant un jour dans un pâté brûlant des anguilles vivantes, leur +frappait sur la tête en leur criant: «Restez donc tranquilles, folles +que vous êtes!»</p> + +<p>Quand le Suédois reprit ses sens, de Ruyter lui donna un verre +d'eau-de-vie et ne laissa plus le docteur tourmenter le malade, il en +prit soin lui-même.</p> + +<p>En dépit des prédictions de Van Scolpvelt, mon protégé recouvra la santé +et l'usage de sa jambe. J'ai parlé assez longuement de ce garçon, parce +que j'aurai à raconter dans la suite de cette histoire sa mélancolique +et triste destinée.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXXI"></a>XXXI</h2> + + +<p>Nous n'avancions que très-lentement vers le but de notre voyage, car +nous étions fréquemment forcés de mettre le vaisseau en panne; malgré +ces contre-temps, dont s'impatientait de Ruyter, je passai les longues +heures du jour d'une manière fort agréable, car nous avions à bord une +foule d'amusements. La douceur de la température, jointe à la sobriété +de nos natifs, rendait le grab plus facile à gouverner que ne le sont<span class="pagenum"><a id="Page_217">[217]</a></span> +généralement les vaisseaux équipés d'Européens. Ceux que nous avions à +bord avaient été choisis avec un grand soin, et ils avaient tous des +situations responsables sur le vaisseau. De Ruyter n'était pas seulement +un hardi et excellent commandant, mais encore un admirable compagnon, de +sorte qu'il m'était impossible de trouver une cause pour me plaindre de +ma situation.</p> + +<p>Après avoir quitté les îles Laquedives, nous nous arrêtâmes à +Diego-Rayes pour y prendre du bois et de l'eau, et après avoir passé les +îles des Frères, nous dirigeâmes notre course vers le sud. À quelques +jours de là nous nous trouvions entre le grand banc de Galapagos et les +îles de Saint-Brandan.</p> + +<p>Un matin, l'homme stationné sur le mât cria:</p> + +<p>—Deux voiles étrangères à l'ouest! elles sont dans notre chemin.</p> + +<p>Une rafale de brouillard et de pluie nous surprit, et pendant quelque +temps nous perdîmes de vue les voiles étrangères. Quand la rafale fut +passée, elles devinrent encore visibles. J'appelai de Ruyter.</p> + +<p>—J'aperçois deux frégates, lui dis-je, et je les crois françaises, du +port de Saint-Louis, dans l'île Maurice.</p> + +<p>—Elles peuvent l'être, dit-il, mais j'en doute; donnez-moi le +télescope. Trop élevées hors de l'eau, murmura de Ruyter, voiles trop +sombres, carène trop courte, et les vergues ne sont pas assez carrées +pour être françaises; non, ce ne sont pas des Français. Lâchez les +voiles, revirez le vaisseau près du vent.<span class="pagenum"><a id="Page_218">[218]</a></span></p> + +<p>En voyant exécuter cet ordre, le premier vaisseau étranger revira aussi +pendant que l'autre continuait sa course. Nous ne faisions tous que +tourner contre le vent, qui était très-léger. La première frégate +manœuvrait remarquablement bien, et laissait sa compagne en arrière. +Mais cependant sa vitesse n'était pas comparable à la nôtre. Toutes nos +craintes étaient de voir tomber le vent, ou de perdre la frégate de vue, +ce qui arriva après le coucher du soleil. Pendant la nuit, nous fûmes +sur le qui-vive, et de Ruyter ne permit pas de lumière, dans +l'appréhension que le grab fût aperçu par les frégates.</p> + +<p>Nos ponts étaient arrangés pour l'action, les canons apprêtés, et les +petites armes furent montées et disposées en faisceaux, non dans la +vaine espérance de pouvoir attaquer la frégate, mais dans celle de +prévenir les tentatives qu'elle pourrait faire si elle essayait de nous +aborder avec les bateaux.</p> + +<p>Au milieu de la nuit une légère brise s'éleva du canal de Galapagos, et +nous fîmes une longue course vers l'est; puis le vent changea, et la +nuit devint tout à fait obscure.</p> + +<p>Les frégates ne montraient aucune lumière, et rien ne pouvait nous +révéler la position qu'elles avaient prise.</p> + +<p>Notre désir était de gagner le groupe d'îles des Frères, et de nous y +cacher pour éviter leur rencontre; car, selon toute probabilité, elles +devraient tenir position entre nous et le port, dans la direction duquel +nous naviguions quand elles nous avaient aperçus.</p> + +<p>Le vent était si bas que le grab se mouvait à peine, et la nuit si<span class="pagenum"><a id="Page_219">[219]</a></span> +obscure que nos télescopes ne pouvaient servir.</p> + +<p>Nous attendîmes donc le jour avec une horrible anxiété.</p> + +<p>Enfin les sombres nuages de l'est commencèrent à disparaître et à +changer leur couleur, qui devint pourpre et frangée d'une teinte orange; +le cercle de l'horizon s'élargit, et chaque figure s'éclaircissait en +considérant le lever de l'aurore. De Ruyter était debout sur un canon, +regardant évaporer une épaisse masse d'obscurs nuages sur le côté opposé +au vent, quand tout à coup il cria:</p> + +<p>—La voici!</p> + +<p>Je suivis la direction des yeux de de Ruyter, et je vis une des frégates +sortir comme une île de la vapeur dont elle était enveloppée. Elle nous +vit, car elle vira dans notre sillage et chargea toutes les petites +voiles qu'elle avait. Elle était à peu près à neuf ou dix milles +derrière nous; sa compagne se trouvait encore en arrière et à une +très-grande distance. Nous mettions tous nos soins à arranger le grab, +et nous déployâmes toutes les voiles qu'il avait, puis les vieux effets +furent jetés à la mer.</p> + +<p>Après avoir examiné la frégate pendant quelques instants, de Ruyter nous +dit:</p> + +<p>—Par le ciel! elle navigue bien; je crois qu'elle marche aussi vite que +nous, et sa rapidité m'étonne d'autant plus que je ne connais pas de +vaisseau qui puisse égaler le grab en légèreté. Ce doit être une frégate +nouvelle et récemment arrivée d'Europe. D'ailleurs, avec cette<span class="pagenum"><a id="Page_220">[220]</a></span> +assiette, le grab n'est pas lui-même. Je n'aime pas l'apparence du +temps; quand le soleil se lèvera, nous n'aurons plus d'air. Il faut donc +tout préparer pour ce changement.</p> + +<p>Deux heures après, l'eau devint calme. Le soleil sortit du sein des +flots comme un globe de feu; il avait l'air terrible, et on ne pouvait +qu'avec peine supporter ses rayons, car ils brûlaient jusqu'à la +cervelle. J'étais à chaque instant obligé de fermer les yeux; son +éblouissant éclat me privait de la vue.</p> + +<p>Malgré l'étouffante chaleur qui embrasait l'air, la frégate osa envoyer +ses bateaux à notre poursuite; et, en admirant la hardiesse de cette +chasse dangereuse, de Ruyter s'écria:</p> + +<p>—Ces garçons travaillent inutilement; à midi, nous aurons un vent de +mer, ils seront obligés de se rappeler qu'ils perdent du temps.</p> + +<p>Comme l'avait prédit notre commandant, vers midi, des bouffées de vent +commencèrent à agiter légèrement la surface de la mer; puis un faible +courant d'air souleva la girouette ornée de plumes. Nous étendîmes nos +mains vers le ciel, comme pour retenir le vent. Les légères voiles de +coton du haut le sentirent les premières, et, au lieu de s'attacher au +mât comme si elles y avaient été collées, elles se gonflèrent et prirent +leur forme arquée.</p> + +<p>—On croirait, dis-je à de Ruyter, que vous avez une communication avec +les éléments.</p> + +<p>—C'est vrai, me répondit-il, toute ma vie je les ai étudiés; mais +l'existence d'un homme est trop courte, elle ne lui permet pas d'en<span class="pagenum"><a id="Page_221">[221]</a></span> +pénétrer les mystères. Les éléments sont un livre sur lequel un marin +doit toujours avoir les yeux attachés, car il est continuellement ouvert +devant lui. Ceux qui ne se livrent pas à cette constante étude ne +doivent pas accepter la responsabilité de l'existence des hommes qui se +confient à eux.</p> + +<p>Nous vîmes la frégate hausser son signal de rappel pour ses bateaux, et +donner l'ordre, par signe télégraphique, à sa compagne de se mettre en +panne à quelque distance de nous, pour nous intercepter le chemin, si, +pendant la nuit, nous tentions de gagner l'île de France. De Ruyter +avait une copie des signaux de l'amirauté et de ceux des vaisseaux de +guerre. Cette copie lui fut extrêmement utile en plusieurs occasions. +Nous continuâmes à avancer vers l'île la plus proche de nous; le vent +augmenta de force, et nous fûmes forcés de carguer nos petites voiles. +De Ruyter s'impatientait de voir que le grab ne devançait pas la +frégate, comme il l'avait toujours fait lorsqu'il était poursuivi par un +vaisseau hostile.</p> + +<p>—Il est embarrassé dans ses mouvements! s'écria de Ruyter.</p> + +<p>Et, pour alléger le grab, les étais du mât furent relâchés, le bateau de +la poupe retranché, et les ancres qui pressaient sur l'avant du vaisseau +furent mises plus en arrière; puis de Ruyter donna l'ordre aux hommes de +venir sur l'avant du vaisseau, chacun avec une balle de dix-huit livres +dans les mains; ensuite il les transporta de place en place; mais, +malgré tout cela, nous avancions avec une très-grande peine.<span class="pagenum"><a id="Page_222">[222]</a></span></p> + +<p>—Le cuivre du grab a été gâté, dit de Ruyter, par la maudite vase de +Bombay.</p> + +<p>—Oui, répondis-je, et la frégate est un vrai clipper (vaisseau rapide).</p> + +<p>Le soleil se coucha dans un nuage de sang, la brise fraîchit, et, vers +onze heures du soir, étant rapprochés de la terre, de Ruyter se +détermina à gagner le côté de l'île opposé au vent et d'y jeter l'ancre. +Nous le fîmes, espérant que la frégate continuerait sa course vers le +vent et qu'elle nous perdrait de vue. Cependant nous restâmes toute la +nuit sur le qui-vive, et ceux qui dormaient avaient leurs armes toutes +prêtes.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXXII"></a>XXXII</h2> + + +<p>Le docteur avait, pour respirer l'odeur du sang, un nez aussi subtil que +celui du tigre; aussi, après avoir fait une plate-forme de caillebotis +dans le fond de la cale pour ses blessés futurs, il passa sa tête hors +de l'écoutille pour demander à quel heureux moment le massacre +commencerait, et il sollicita de deux garçons la promesse de lui servir +d'aides.</p> + +<p>Dès que la nuit eut obscurci le ciel, Van Scolpvelt se hasarda sur le +pont en tirant derrière lui un bandage aussi long qu'un câble, qu'il +roulait adroitement autour de ses doigts.<span class="pagenum"><a id="Page_223">[223]</a></span></p> + +<p>—Mon cher garçon, me dit le docteur, il est temps que je vous +instruise. Asseyez-vous pour une minute sur ce canon, je vais vous +montrer comment il faut s'y prendre pour appliquer un tourniquet.</p> + +<p>En disant ces amusantes paroles, Van Scolpvelt en tira un de son +ceinturon.</p> + +<p>—Vous êtes absurde, docteur, laissez-moi tranquille, j'ai bien autre +chose à faire qu'à perdre mon temps à vous écouter.</p> + +<p>—Ah! vous êtes jeune et entêté. Tous les hommes doivent savoir comment +on applique un tourniquet, car si ce n'est pas fait avec promptitude, je +perds mon patient et le blessé meurt.</p> + +<p>Appelé à l'arrière par le rais, je quittai le docteur, qui se dirigea +vers de Ruyter en le suppliant de se laisser enseigner comment il +fallait mettre les doubles bandages et les bandages en travers. De +Ruyter accueillit avec brusquerie la prière du docteur, qui descendit en +murmurant:</p> + +<p>—Le manque de sommeil crée la fièvre, la fièvre enfante le délire, et +le délire amène la folie.</p> + +<p>Quelques instants après, Van Scolpvelt fit une seconde apparition sur le +tillac, une bouteille et un verre à la main. Il supplia de Ruyter, il +m'engagea, il invita l'équipage à prendre un verre de son eau, en +disant:</p> + +<p>—C'est un breuvage rafraîchissant; il calme la chaleur du corps, il est +même plus doux dans ses effets et plus utile que le sommeil.</p> + +<p>De Ruyter, qui voulait réparer l'emportement de sa rebuffade, prit un +verre de cette eau, en nous assurant que nous pouvions sans danger<span class="pagenum"><a id="Page_224">[224]</a></span> +satisfaire la fantaisie du docteur, parce que son breuvage n'était que +de l'acide nitrique et de la soude.</p> + +<p>En voyant de Ruyter si docile à suivre ses conseils, Van Scolpvelt tira +de nouveau de sa poche quelques brasses de bandages; mais, à la vue de +l'énorme ruban qui se déroulait entre les mains frémissantes du +chirurgien, de Ruyter se sauva en criant.</p> + +<p>Alors le docteur s'attaqua à moi, mais je pris la fuite. À défaut +d'auditeurs et de commentateurs sérieux, il se rejeta sur l'équipage; +mais celui-ci repoussa insensiblement tous les efforts de cette verbeuse +éloquence, qui tendaient à lui faire ingurgiter la précieuse +composition.</p> + +<p>Désespéré de l'insuccès de ses tentatives, le docteur absorba +furieusement un grand verre de son eau, et il aurait infailliblement +vidé la bouteille, s'il n'avait songé que, se trouvant sans moyens de +défense, les malades lui en épargneraient la peine; en conséquence, il +se précipita à travers les écoutilles dans la salle de ses triomphes.</p> + +<p>J'attendais le jour avec anxiété, car j'étais harassé de fatigue. +Habitués à de pareilles scènes, les vieux marins dormaient profondément, +couchés à leur poste, tandis que de Ruyter marchait sur le pont avec un +télescope de nuit dans les mains.</p> + +<p>À la première et soudaine lueur du jour, nous fûmes très-étonnés de voir +la frégate amarrée à trois milles de nous. Elle était stationnée près de +la terre, et sa carène nous était cachée par de hauts rochers qui +s'avançaient dans la mer. Ces rochers nous avaient empêchés de la voir<span class="pagenum"><a id="Page_225">[225]</a></span> +pendant la nuit.</p> + +<p>Les yeux vifs et perçants de de Ruyter découvrirent la frégate avant que +celle-ci nous eût aperçus.</p> + +<p>Notre câble fut vivement coupé, et le grab mit à la voile avec la +rapidité de l'éclair.</p> + +<p>La frégate nous suivit bientôt; mais elle avait à naviguer autour d'un +sombre rocher de corail, qui était semblable à un énorme crocodile.</p> + +<p>Les sinuosités qu'elle eut à suivre, en ralentissant sa marche, nous +permirent d'avancer considérablement.</p> + +<p>Nous allégeâmes de nouveau le grab, en jetant à la mer toutes les +inutilités et du lest; mais, craignant d'être obligé de mettre en panne, +de Ruyter disposa sérieusement les préparatifs du combat.</p> + +<p>La brise était tombée, et à dix heures la frégate se trouvait à quatre +milles de nous et commençait à préparer ses bateaux. Aidés par un peu de +vent, et avec une peine infinie, nous réussîmes à continuer notre +course. En voyant notre fuite, la frégate envoya sept bateaux à notre +poursuite.</p> + +<p>—Il n'y a pas d'espérance de vent jusqu'à ce soir, dit de Ruyter, et +des efforts surhumains n'empêcheraient pas les bateaux de la frégate de +gagner sur nous d'ici à trois ou quatre heures.</p> + +<p>Après un instant de silence pensif, le beau front de de Ruyter devint +sombre, et son regard ferme et sans peur parut attristé.</p> + +<p>—Trelawnay, me dit-il en m'attirant à lui, voyez-vous là-bas ce rocher, +celui qui s'avance hardiment dans la mer? il est blanchi par le soleil<span class="pagenum"><a id="Page_226">[226]</a></span> +et possède des cavernes creusées par le temps. Il n'y a point de +végétation dans les fentes de son granit, non plus que dans son +entourage; il reste là comme une sentinelle surveillante de l'île. Vous +remarquerez par la couleur et par la tranquillité de l'eau qu'elle est +très-profonde de ce côté, et vous voyez une longue ligne semblable à un +banc de poissons, s'étendant aux alentours en forme de croissant: c'est +un sillon de corail blanc dont l'île abonde.</p> + +<p>Maintenant, voici le but de ma description: je désire que le grab tourne +le roc, mais vous vous en tiendrez à une certaine distance pour éviter +le cap. Placez des hommes à la barre et à l'avant pour veiller aux +écueils. Là, nous trouverons une petite place sablonneuse abritée contre +les vents alizés qui soufflent à cette époque, et tout y est si bien +protégé par les bancs, les rocs et les courants, que personne ne +voudrait en approcher, à moins d'en connaître parfaitement les +difficultés; car si le moindre vent chasse le vaisseau, ou si les vagues +sont gonflées par la brise, tout est en commotion et fort dangereux même +pour un léger bateau, car le corail coupe comme l'acier. Par un vent +même modéré, le plus hardi navigateur n'ose pas s'aventurer à quelques +lieues du rivage; les fortes lames qui s'élèvent entre cette île et le +grand banc de Baragas sont très-redoutables.</p> + +<p>Les montagnes de vagues sont brisées—comme des armées régulières par +des guérillas—par ces rochers sans nombre dont vous voyez les sommets +se réfléchir dans les eaux; alors la mer, retenue mais non arrêtée,<span class="pagenum"><a id="Page_227">[227]</a></span> +couvre la moitié de l'île d'écume et de débris; de l'autre côté, rien ne +s'oppose à la course de la mer, et le mugissement de ses vagues étouffe, +dans un sourd roulement, le bruit du plus violent tonnerre. Dans la +brèche qui conduit au rocher, brèche qui ne semble pas plus grande qu'un +nid d'albatros, nous placerons le grab en travers pour donner le combat +à ces hommes qui se battent par amour avec autant de férocité que les +autres le font guidés par la haine. Avec mes hommes, je pourrais +vraiment les rencontrer sur un meilleur terrain, et sans en craindre le +résultat.</p> + +<p>Mais les jours de la chevalerie sont passés; la ruse, la fourberie et la +finesse constituent aujourd'hui l'art de la guerre. Je désire épargner +l'effusion du sang, mais il faut que je défende le grab, et je le +défendrai à tout hasard, même si la frégate venait côte à côte de nous. +Les sauvages malais nous ont appris que la mort était préférable aux +prisons. Si tous les hommes pensaient ainsi, il n'en existerait pas. +Qu'en dites-vous, mon garçon?</p> + +<p>—J'adore les combats, et je déteste l'air impur!</p> + +<p>—Mais ils sont...</p> + +<p>—J'en suis fâché; les dogues, vous le savez, se battent contre leurs +propres parents, et je ne suis pas un métis: je montrerai ma race.</p> + +<p>De Ruyter sourit, et je le quittai pour aller encourager les hommes, +placer les sentinelles et donner des ordres au timonier.<span class="pagenum"><a id="Page_228">[228]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXXIII"></a>XXXIII</h2> + + +<p>Suivant le plan tracé par de Ruyter, à deux heures de l'après-midi, nous +tournions autour du roc. La frégate était en panne au nord, à +l'extrémité de l'île. Ses bateaux gagnaient sur nous rapidement. Quand +nous fûmes encapalés parmi les battures et renfermés par le rivage, nous +les perdîmes tous de vue, car ils étaient cachés à nos yeux par la +proximité du roc. Je fis ferler toutes les voiles, et nous prîmes +position à l'entrée intérieure de la petite baie. Des haussières furent +suspendues à l'avant et à l'arrière du grab, et, avec une peine inouïe, +nous réussîmes à les attacher au roc.</p> + +<p>De Ruyter rassembla tous ses hommes; il n'y en avait que +cinquante-quatre en état de porter les armes, et parmi eux plusieurs +étaient fort ignorants dans l'art de s'en servir.</p> + +<p>Tout était prêt, et un pénible silence régna sur le pont pendant qu'on +attendait les bateaux, qui traversaient difficilement le cap.</p> + +<p>Malgré mon insouciance habituelle et mon ardeur pour les combats, je +ressentais une singulière émotion. Ne me trouvais-je pas ligué avec des +Maures au teint bruni contre mes compatriotes aux cheveux blonds?<span class="pagenum"><a id="Page_229">[229]</a></span></p> + +<p>Quand le premier bateau parut, nous entendîmes leur cri d'encouragement, +répété de bateau en bateau jusqu'à ce qu'il s'éteignît dans les murmures +de l'Océan. Mon cœur battait tumultueusement dans ma poitrine, et des +gouttes de sueur glacée tombaient de mon front.</p> + +<p>Il régnait sur le grab un écrasant silence, et des pensées peu agréables +commençaient à s'emparer de moi, lorsqu'elles furent chassées par la +voix expressive, claire et vibrante de de Ruyter, qui s'avançait vers +ses hommes le pas ferme et le regard tranquille, leur disant:</p> + +<p>—Allons, répondez par le cri de guerre arabe; il n'est point dans vos +habitudes d'être silencieux. Regardez si le premier des bateaux est à la +portée des canons.</p> + +<p>Je fis feu.</p> + +<p>—Ce canon, dit de Ruyter, est trop élevé. Je vais essayer celui-ci; +apportez une mèche. Oui, c'est cela.</p> + +<p>Le boulet partit en ligne droite, frappa l'eau, bondissant comme une +balle de crosse (jeu anglais), et passa au-dessus du premier bateau.</p> + +<p>J'ai oublié de dire qu'en tirant le premier coup nous avions hissé les +couleurs françaises, et que chaque bateau de la frégate avait l'<i>union +jack</i><a id="fnanchor_1" href="#footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Quand les bateaux furent tous réunis, nous vîmes qu'ils tenaient +conseil. À la fin d'une courte séance, ils se divisèrent en deux parties +et avancèrent le long du cap; peu effrayés de notre défense, ils +répondaient à chaque coup de canon par ce cri: «Courage!» en hâtant<span class="pagenum"><a id="Page_230">[230]</a></span> +leur course vers nous.</p> + +<p>—Regardez, de Ruyter, dis-je à mon ami peut-être avec un peu +d'exaltation; regardez quel courage héroïque! Un des bateaux, atteint +par un boulet, coule à fond, et les autres ne s'arrêtent même pas pour +ramasser les hommes! Ils étouffent leurs souffrances et le désespoir de +leurs pertes sous des acclamations aussi joyeuses que s'ils se +réjouissaient au milieu d'un festin.</p> + +<p>De Ruyter me répondit froidement:</p> + +<p>—Butin, promotion, habitude font beaucoup. Maintenant donnons-leur une +volée de balles: il faut que nous estropiions les chefs.</p> + +<p>J'étais placé à l'avant du vaisseau, et presque tous les Européens +étaient placés sous mon autorité. Après m'avoir donné les derniers +ordres, de Ruyter se mit à l'arrière, entouré de ses Arabes, sur +lesquels il avait une grande influence.</p> + +<p>Un autre bateau chavira, et les pertes des Anglais devenaient évidemment +si effrayantes, que nous les entendions s'appeler audacieux! Ils +l'étaient certainement, et nous les vîmes délibérer avec attention sur +la manière qu'il fallait employer pour avancer avec plus de vitesse; +quant à reculer, ce mot n'était pas connu parmi des hommes que le succès +avait rendus présomptueux.</p> + +<p>Le plus lourd de leurs bateaux avait une caronade de dix-huit livres; il +était rempli de matelots, et il s'avança à l'attaque avec sa barge. +J'entendis l'ordre de <i>give way, my luds!</i> (avançons, mes garçons!) et,<span class="pagenum"><a id="Page_231">[231]</a></span> +protégés par un feu bien nourri qui porta quelques dommages sur notre +bord, ils s'approchèrent rapidement. Nos ennemis avaient supporté une +fatigue énorme, et l'atmosphère était chargée d'un air aussi brûlant que +celui qui sort de la bouche d'un fourneau. Il était évident qu'ils ne +s'étaient attendus ni à une aussi chaleureuse réception ni à un combat +aussi inégal. Le désespoir de leur bravoure caractéristique semblait +seul les exciter à continuer.</p> + +<p>Cinq bateaux de leur petite escadre vinrent côte à côte de nous, et nous +fûmes forcés de repousser leurs attaques à l'aide de nos lances et de +nos petites armes. Cependant quelques-uns des plus actifs grimpaient +dans nos chaînes, et, quoique toujours repoussés, ils renouvelaient +leurs tentatives pour gagner le bord. Pendant que nous étions tous +occupés à soutenir le feu de l'avant, la barge passa à travers la proue; +une brise et une légère houle tournèrent la proue du grab vers la terre, +et plusieurs Anglais se précipitèrent sur le tillac. Cette action +imprévue captiva notre attention, et de petites bandes en profitèrent +pour aborder à l'arrière.</p> + +<p>J'aperçus un lascar dont j'avais, quelques minutes auparavant, tancé la +poltronnerie, qui se glissait vers l'écoutille. Toutes étaient fermées, +à l'exception de la principale, sous laquelle le docteur devait recevoir +les blessés, et de Ruyter, qui se méfiait du courage des matelots de +Bombay, avait ordonné à Van Scolpvelt de ne permettre à personne (à +l'exception des blessés et des porteurs de poudre) de descendre ou de +monter.<span class="pagenum"><a id="Page_232">[232]</a></span></p> + +<p>—Docteur, avait ajouté de Ruyter en riant, coupez les jambes des lâches +qui déserteront leur quartier.</p> + +<p>—N'ayez pas peur, capitaine, répondit Van Scolpvelt en saccadant ses +mots dans un ricanement joyeux; connaissant le mauvais exemple de la +poltronnerie et la rapidité avec laquelle se répand une terreur panique, +je ne manquerai pas les petits hérons.</p> + +<p>Je laissai au lascar le temps de gagner l'entrée des écoutilles, et, au +moment où il posait le pied sur la première marche de l'escalier, je lui +cassai la tête d'un coup de mousquet, et il tomba lourdement sur le dos +de Van Scolpvelt, qui était déjà en train de tenailler les jambes d'un +déserteur. Mais je ne pus répondre aux acclamations de surprise que +poussa notre chirurgien, car je reçus en pleine poitrine un affreux coup +de couteau.</p> + +<p>—Regardez sur la proue à tribord! me cria de Ruyter, qui, à la tête de +ses Arabes, ravageait le pont.</p> + +<p>Nos adversaires se battaient avec un courage téméraire; les blessés se +cramponnaient aux cordages et combattaient vaillamment. Après les avoir +repoussés dans les bateaux ou jetés dans la mer, nous les crûmes +vaincus; mais ils s'efforcèrent encore de grimper sur le vaisseau. Mes +veines semblaient remplies d'une lave brûlante; je ressentis une +surexcitation si vive qu'elle me rendait presque fou, et, quoique +plusieurs parties de mon corps fussent coupées et mutilées, je ne +ressentais aucune douleur.</p> + +<p>Deux bateaux ennemis coulèrent encore à fond, et les Anglais qui se +trouvaient à bord du grab cessèrent bientôt d'opposer une inutile<span class="pagenum"><a id="Page_233">[233]</a></span> +résistance. J'en entendis un qui disait d'un ton vivement peiné:—Que je +sois damné si je baisse pavillon devant un nègre, n'importe comment il +me traitera!</p> + +<p>Pour mettre en repos sur ce point la scrupuleuse délicatesse de ces +hommes, je leur dis avec bienveillance:—Allons, mes garçons, rendez vos +armes; je vais vous faire donner une chose qui vous est plus utile en ce +moment-ci, un morceau de porc salé et un bon verre de grog.</p> + +<p>—Bien, dit un homme en se tournant vers ses compagnons; tout est fini, +tout; et quoique ce jeune officier ne soit pas habillé, il parle comme +un chrétien.</p> + +<p>Les Anglais qui étaient restés à l'avant du vaisseau vinrent à moi, et +me tendirent silencieusement leurs armes.</p> + +<p>Après l'action, de Ruyter me raconta qu'aussitôt que Van Scolpvelt avait +appris que j'étais l'auteur de la mort du lascar, il était monté sur le +pont, et qu'au milieu des clameurs du combat il avait crié d'une voix de +stentor:</p> + +<p>—Trelawnay a agi contrairement aux ordres; il m'a volé d'une manière +inadmissible un excellent patient, un patient dont j'avais guetté les +allures, et sur lequel je me proposais d'essayer un nouvel instrument de +mon invention.</p> + +<p>—Et, ajouta de Ruyter, le docteur me poursuivait dans tous les coins du +vaisseau, tenant à la main le fameux instrument, qu'il nomme un +hexagone, et cet hexagone coupe, dit-il, les chairs sans causer la +moindre douleur.<span class="pagenum"><a id="Page_234">[234]</a></span></p> + +<p>Quand de Ruyter fut parvenu à se débarrasser de Van Scolpvelt, ce +dernier, tout en regagnant son poste, continua le cours de ses +désolantes plaintes.</p> + +<p>—Quel mépris de la science! s'écria le pauvre docteur; certainement +Trelawnay complote pour arriver à flétrir dans leur germe les plus +belles espérances de ma philanthropie. Ce magnifique instrument restera +peut-être inconnu, peut-être incompris!</p> + +<p>Cette dernière crainte bouleversa tellement l'esprit du docteur, +qu'oublieux de la défense faite par de Ruyter, il reparut sur le pont, +cherchant du regard un blessé, un mourant ou un mort. Le souhait du +docteur se réalisa: un pauvre matelot, frappé au cœur par une balle, +alla tomber sans vie à ses pieds. Van Scolpvelt fondit sur le malheureux +comme un faucon sur sa proie; il le saisit par les bras, donna au corps +la forme d'un Z, et, l'enlevant sur son épaule avec une force +miraculeuse, il se dirigea vers l'écoutille en murmurant:</p> + +<p>—Eh bien! si je ne puis essayer ma scie sur un patient vivant, je +l'essayerai du moins sur un sujet mort!</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXXIV"></a>XXXIV</h2> + + +<p>Nous avions ordonné à quelques-uns de nos hommes de prendre possession +des bateaux et de la barge de l'ennemi, qui se trouvaient côte à côte du +grab, pendant que le cutter et un autre bateau rempli d'officiers<span class="pagenum"><a id="Page_235">[235]</a></span> +fuyaient en pleine mer. Mais une poignée de matelots, guidés par un +officier, s'opposa à l'opération, revint à la charge, et tenta de se +frayer à l'arrière un passage jusqu'à de Ruyter.</p> + +<p>Soit qu'ils voulussent, d'un commun accord, s'attaquer au commandant de +notre sombre équipage, soit que l'officier eût l'intention de se mesurer +avec mon ami, soit encore qu'il ne voulût être désarmé que par un égal, +toujours est-il qu'il se fraya bravement un passage au travers de la +foule compacte des marins.</p> + +<p>De Ruyter comprit le véritable désir de l'officier, car il cria +impérieusement:</p> + +<p>—Retirez-vous, Arabes, laissez passer le chef, mais seul!</p> + +<p>Au lieu de rendre son épée, ainsi que je m'y étais attendu, l'officier +s'élança vers de Ruyter avec l'impétuosité de la foudre. Sa taille, +vigoureusement élancée, égalait la souplesse de celle de l'ennemi qu'il +voulait combattre. La résolution de l'officier parut sourire à de +Ruyter, car sa figure se dilata, et un éclair jaillit de ses yeux +expressifs et perçants.</p> + +<p>De Ruyter tenait un pistolet dans la main gauche, et sa main droite +s'appuyait sur une courte épée d'abordage. À plusieurs reprises, et +presque inutilement, il ordonna aux matelots de s'éloigner de lui, les +menaçant de ses armes s'ils n'obéissaient pas. Enfin l'espace fut laissé +libre, et les deux champions se trouvèrent en présence.</p> + +<p>L'arme de l'étranger, espèce de coutelas fait d'un mauvais métal, plia<span class="pagenum"><a id="Page_236">[236]</a></span> +comme un cerceau quand il se frappa contre la garde de l'épée de de +Ruyter, qui se tenait seulement sur la défensive. À ce moment critique, +et croyant en danger la vie de son capitaine, le cuisinier du grab, un +noir de Madagascar, s'arma de son couteau, et il allait le plonger dans +la poitrine de l'officier anglais, lorsque de Ruyter, qui s'était aperçu +du mouvement, changea de position, lui cassa la tête d'un coup de +pistolet, et dit à l'étranger:</p> + +<p>—Allons, lieutenant, vous avez agi en brave, et il fait trop chaud pour +nous donner des coups d'épée. Vous oubliez que vous êtes sur le vaisseau +d'un ami. Allons, allons, jetez votre arme!</p> + +<p>En entendant les bienveillantes paroles de de Ruyter, je m'élançai +vivement vers l'officier, et après un court examen de ses traits, je +m'écriai avec joie:</p> + +<p>—Aston! Comment, c'est vous, Aston?</p> + +<p>Aston jeta son épée et me regarda avec surprise. Il pouvait à peine +distinguer une figure humaine au travers du voile de sang, de sueur et +de poudre qui me masquait le visage.</p> + +<p>—Ah! dit-il, je vous vois tous deux maintenant: le bien connu de +Ruyter, qui se nommait autrefois de Witt, laborieux marchand de Bombay, +et... et vous!</p> + +<p>Aston me considéra tristement, et reprit, après m'avoir laissé +comprendre par un muet reproche combien il blâmait ma conduite:</p> + +<p>—En luttant contre un équipage commandé par deux pareils hommes, nous +n'avions aucune chance de succès; il était ensuite impossible de vous +prendre dans une position si bien fortifiée; nous avons inutilement<span class="pagenum"><a id="Page_237">[237]</a></span> +perdu les plus braves garçons de notre vaisseau. Quelle sottise ou +quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre témérité; mais +elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions +combattre.</p> + +<p>Quelques-uns des hommes appartenant à la frégate essayaient encore de se +sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de +s'emparer d'un troisième dont nos Arabes avaient pris possession; de +sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de +pistolet. Irrité de l'entêtement des vaincus, de Ruyter s'avança vers +Aston et lui dit d'un ton grave:</p> + +<p>—Je vous en supplie, monsieur, parlez à vos hommes. S'ils désirent +profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts +inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une +folie, plus encore, une déloyauté. Je ne puis m'opposer, en face d'une +attaque, à la défense de mes gens; mais, après avoir baissé leur +drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs +bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul désir qui dicte mes +paroles est celui d'éviter l'effusion du sang.</p> + +<p>Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se +battaient dans la barge de venir à bord du grab.</p> + +<p>Quand cet ordre fut exécuté, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit +en souriant:—Permettez-vous à ceux qui sont partis de profiter de leur +chance?</p> + +<p>—Certainement, répondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de +prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'oblige<span class="pagenum"><a id="Page_238">[238]</a></span> +de garder ceux que je possède, quoique je sois excessivement contrarié +de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagné une bataille aussi inutile, +et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les +services momentanés de ceux qui sont entre les mains du docteur.</p> + +<p>—Un succès continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse +les débris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les +résultats.</p> + +<p>—Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure +votre succès dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les +nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues +invulnérables, elles l'ont été. Quand elles commencent à douter de leurs +forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races—de +Ruyter désigna un drapeau américain qui couvrait une écoutille—prennent +l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre +ami en bas, traitez-le en frère. Mon Dieu, garçon, qu'avez-vous? je ne +vous croyais que très-légèrement blessé!</p> + +<p>En prononçant ces paroles, de Ruyter s'élança sur moi, et la promptitude +de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance.</p> + +<p>Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont, +examinant, additionnant, récapitulant avec une indicible satisfaction la +riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgré la +joie qui remplissait le cœur du bourreau Esculape, un froncement de +sourcils très-prononcé accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait, +dans les évolutions de sa promenade fantastique, la figure<span class="pagenum"><a id="Page_239">[239]</a></span> +bienveillante et douce d'un médecin anglais qui avait suivi Aston sur le +grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient être confiés +tous les blessés de sa nation, beaucoup plus nombreux que les nôtres, et +qui ne prétendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au +contraire, et il en eut l'irrécusable preuve.</p> + +<p>Occupé à chercher dans le groupe des malades de son confrère un cas +d'amputation, afin de tenter une seconde épreuve de son nouvel +instrument, Van Scolpvelt fut interrompu dans son ardente et silencieuse +perquisition par la voix d'un matelot qui disait avec l'accent d'une +frayeur jouée:</p> + +<p>—Tom, mon ami, regarde; voici un Indien, un diable, un cannibale, il va +enlever le paillasson de nos têtes (c'est-à-dire nous scalper), nous +hacher en morceaux, et ensuite il nous servira sous le nom de porc salé +aux <a id="mauricauds">mauricauds</a> qui +seront assez forts pour se mettre à table à l'heure du dîner.</p> + +<p>—Que je sois damné, répondit l'homme appelé Tom, si je n'oppose pas à +la fourchette de ce vieux Belzébuth la défense d'une bonne cuiller!</p> + +<p>Et il ramassa une des cuillers à balles.</p> + +<p>Offensé par ces séditieuses paroles, l'opérateur vint pour se plaindre à +de Ruyter au moment où je perdais connaissance.</p> + +<p>En me voyant tomber, Van Scolpvelt se frotta les mains, se pencha vers +moi, et dit en souriant d'un air content de lui-même:</p> + +<p>—Je savais bien qu'il succomberait. Lorsque je l'ai vu blessé à la<span class="pagenum"><a id="Page_240">[240]</a></span> +figure, je lui ai offert mes soins, mais il les a refusés, il a ri,—ri! +Il ne rira plus maintenant. Oui, en vérité, il se croit plus savant que +moi, plus savant que le docteur Van Scolpvelt!... Je préférerais fumer +ma meershaun (pipe) dans le magasin à poudre que de prendre la peine de +le saigner, car il est aussi entêté, aussi opiniâtre qu'une femme. Il a +tué mon patient; n'aurait-il pas été plus simple, plus juste et surtout +plus utile de me laisser scier les jambes du lascar? Mais non, il aime à +tuer, c'est la passion de sa nature brutale, féroce, indomptable. Enfin, +il a reçu sa punition, car ceci est un jugement de Dieu. Sans lui +j'aurais eu un sujet, un sujet magnifique.</p> + +<p>Pendant ce monologue, qu'Aston me répéta, je fus transporté dans ma +cabine. Là, Van Scolpvelt détacha ma ceinture, et en ôtant ma chemise +rougie par le sang, il trouva deux autres blessures, l'une faite par une +balle qui avait traversé le bras gauche, l'autre par la crosse d'un +mousquet.</p> + +<p>—Jugement de Dieu, punition du ciel, reprit Van Scolpvelt, pour le plus +atroce des crimes, celui de tromper son chirurgien. Il ne voulait pas +non plus apprendre comment on applique un tourniquet, imprudent et +déraisonnable jeune homme! Je ne doute pas, on ne doit pas douter qu'il +aimerait mieux perdre la vie que l'opiniâtre entêtement de son +caractère; rien ne l'émeut, rien ne l'arrête, rien! Il m'a triché, volé, +frustré d'un patient!</p> + +<p>Ici, Van Scolpvelt coupait les chairs meurtries et fourrait de l'étoupe +dans la blessure.<span class="pagenum"><a id="Page_241">[241]</a></span></p> + +<p>À un vif tressaillement de douleur qui me fit reprendre mes sens, Van +Scolpvelt s'écria d'un ton surpris:</p> + +<p>—Ah! ah! il n'aime pas cela; je croyais pourtant qu'il n'avait pas la +moindre sensibilité.</p> + +<p>Sur ces paroles, le docteur me quitta en me confiant à la garde d'Aston.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXXV"></a>XXXV</h2> + + +<p>Lorsque j'eus entièrement repris connaissance, je vis Aston penché sur +moi, attentivement occupé à laver ma figure avec de l'eau mêlée de +vinaigre.</p> + +<p>Quelques minutes se passèrent avant qu'il me fût possible de comprendre +l'état dans lequel je me trouvais et même de me rendre compte des +circonstances qui l'avaient produit. La figure d'Aston me rappela la +boutade que j'avais eue de me jeter du haut du mât dans la mer, et je +lui dis, en me croyant encore sur le vaisseau du capitaine-fermier:</p> + +<p>—Est-ce bien vous, Aston; où suis-je?</p> + +<p>—Où je suis fâché de vous trouver, Trelawnay; peut-être vous eussé-je +pardonné tout autre drapeau que celui-ci.</p> + +<p>—Voyons, Aston,—car ces paroles me firent revenir à la +réalité,—avouez que j'ai eu mille raisons pour m'être à tout jamais +dégoûté du premier. Maintenant, je ne me bats que sous les ordres de de<span class="pagenum"><a id="Page_242">[242]</a></span> +Ruyter. Montrez-moi un homme plus loyal, plus chevaleresque, plus brave, +plus noble, et je le quitte à l'instant.</p> + +<p>—L'appréciation que vous faites du grand caractère de de Ruyter est +connue, mon cher Trelawnay. Aussi bien que vous, je sais que c'est un +homme d'un rare mérite; mais là n'est point le sujet du regret que +j'exprime, et votre réponse nous éloigne de la question.</p> + +<p>—Eh bien! Aston, pour y répondre, je ne puis qu'interroger vos +souvenirs; ils vous rappelleront, sans doute, la situation dans laquelle +je me trouvais à l'époque où je me suis mis, non dans la dépendance, +mais sous l'amicale protection de de Ruyter. À ma place, quel parti +auriez-vous pris?</p> + +<p>Aston réfléchit quelques instants, me serra affectueusement la main et +me dit avec bonté:</p> + +<p>—Par le ciel! je crois que j'aurais agi comme vous l'avez fait... mais, +ajouta-t-il en souriant, à votre âge.</p> + +<p>—Si vous connaissiez de Ruyter comme je le connais, Aston, vous +n'ajouteriez pas cette parenthèse. Sur tout homme de cœur, mon ami +exercera l'irrésistible puissance qu'il a exercée sur moi: je l'ai suivi +parce que je l'ai aimé, et je le suivrai toujours parce je l'aimerai +toujours. En conséquence, ne parlons de rien qui puisse, même +indirectement, assombrir l'éclatante lueur de cette amitié... Comment +vont les choses sur le pont? Il me semble que la nuit est bien profonde, +et que nous sommes dans une singulière situation. Est-ce le ressac qui +frappe contre le grab?<span class="pagenum"><a id="Page_243">[243]</a></span></p> + +<p>—Non, mais contre les rocs. Il n'y a au monde que l'aventureux de +Ruyter qui soit capable de se hasarder dans un pareil ancrage. Je +comprends aujourd'hui son but, c'était celui d'empêcher notre vaisseau +de venir côte à côte du sien. Quelle profondeur d'idée! Je n'eusse +jamais pensé à cette ingénieuse défense.</p> + +<p>—Et ce n'est point la première fois qu'il a jeté l'ancre à l'abri de +ces rochers, mon cher Aston; mais le temps et les circonstances vous +apprendront à connaître la supériorité de notre ami; en attendant, +parlons de choses fort terrestres: donnez-moi à manger ou un verre de +grog, car il faut que je me hâte de remplacer la liqueur rouge qui s'est +échappée de mes blessures.</p> + +<p>Mais comment diable le vieux Scolpvelt a-t-il arrangé mon bras? Je sens +l'empreinte de ses griffes envenimer ma chair. Cet homme a toutes les +qualités voulues pour être bourreau en chef des enfers. Aston, appelez, +je vous prie, votre médecin. Van Scolpvelt a gâté mon appétit.</p> + +<p>Aston envoya chercher son chirurgien, et me dit, en reprenant sa place +auprès de moi:</p> + +<p>—Van Scolpvelt a certainement une mise extraordinaire, et je ne puis +pas dire que j'aime la coupe de sa figure.</p> + +<p>—Je le crois, répondis-je en riant. Eh bien, mon ami, son affreux +visage n'a rien de malséant ni de désagréable, en comparant la vue au +toucher de ses mains, qui brûlent comme une pierre rougie dans un +brasier.</p> + +<p>Le chirurgien d'Aston parut.</p> + +<p>Généralement les médecins ne censurent jamais avec franchise leurs<span class="pagenum"><a id="Page_244">[244]</a></span> +confrères en profession, mais ils le font par une directe implication, +c'est-à-dire en défaisant tout ce que l'autre a fait: ce qui fut exécuté +par le médecin anglais, mais sans un mot de blâme. Pour apaiser +l'irritation des chairs, du liniment était appliqué sur la blessure; mon +nouveau docteur l'enleva, ainsi que les bouchons d'étoupe. Cette +opération me soulagea aussi vivement que si on avait ôté une écharde de +mon doigt.</p> + +<p>Remis à mon aise par l'habileté du médecin, je repris ma conversation +avec Aston, je lui serrai les mains en lui demandant des nouvelles de +notre vaisseau, et pour quelle raison il l'avait quitté, car je savais +que ce n'était pas celui-là qui nous avait poursuivis.</p> + +<p>—Un de mes amis, me dit-il, avait reçu le commandement d'une frégate, +et il m'a donné la place de premier lieutenant à son bord. Ayant reçu +des nouvelles de deux frégates françaises, nous étions partis en toute +hâte porter ces nouvelles à l'amiral, arrêté à Madras, et, en nous +faisant accompagner d'une autre frégate, il nous avait ordonné de +veiller sur elles et de ne point les perdre de vue. Nous les découvrîmes +au Port-Louis, qu'elles avaient bloqué pendant quelques jours. Outre +cela, on nous avait averti que de Ruyter était sur mer avec sa corvette, +et nous avions ordre d'intercepter son retour au port. Je n'avais pas la +moindre idée de le trouver ici sur le grab, que j'avais pris pour un +vaisseau arabe. Je croyais bien cependant l'avoir vu quelque part, et je +n'ai jamais pu me souvenir que c'était à Bombay. Mais alors je n'avais +pas de cause pour supposer que de Ruyter et même de Witt avaient<span class="pagenum"><a id="Page_245">[245]</a></span> +quelque connexion avec le grab, et à plus forte raison qu'ils étaient +l'un et l'autre une même personne. De Ruyter a fait plus de tort au +commerce de la Compagnie que tous les vaisseaux de guerre français. +Aussi sa tête vaut-elle la rançon d'une frégate. Il est merveilleux, +quelque habile qu'il soit, qu'il ait pu éviter si longtemps les piéges +tendus sur son passage.</p> + +<p>Après avoir fini ses arrangements sur le pont, de Ruyter vint nous +retrouver; il serra la main que lui tendait Aston et lui dit avec bonté:</p> + +<p>—Le désastre qui vous a fait tomber entre nos mains ne sera pas un +très-grand malheur, et il est bien préférable que la victoire soit de +mon côté. Quelle miséricorde pourrais-je espérer des marchands +inquisiteurs s'ils me tenaient dans leurs griffes? Je préférerais mille +fois sentir sur ma poitrine le genou d'un éléphant en fureur. Pour vous +mettre à l'aise, autant que les circonstances peuvent le permettre, je +laisse à votre jugement la disposition de vos hommes. Combien aviez-vous +de personnes sur les bateaux?</p> + +<p>—Soixante au plus, en comptant les officiers, répondit Aston.</p> + +<p>—Bien. Profitez du voisinage de la frégate pour envoyer votre docteur à +bord avec les hommes qui sont sérieusement blessés; ils y seront mieux +soignés qu'ici, car nous sommes très-serrés, et nous nous attendions peu +à recevoir des hôtes. Si vous avez des lettres à écrire, préparez-les.</p> + +<p>De Ruyter remonta sur le pont; Aston commença sa correspondance, et,<span class="pagenum"><a id="Page_246">[246]</a></span> +brisé de fatigue je m'endormis jusqu'au matin.</p> + +<p>Le lendemain, je me trouvai assez fort pour monter sur le pont à l'aide +d'un appui.</p> + +<p>Une vigie que nous avions placée sur la pointe d'un rocher nous +avertissait des mouvements de la frégate.</p> + +<p>Vers huit heures, elle s'approcha de nous aussi près que purent le lui +permettre le caprice du vent et le bouillonnement des vagues.</p> + +<p>Nous envoyâmes notre chaloupe à son bord, pavoisée d'un drapeau de +trêve. Elle contenait le docteur anglais, les blessés et un porteur des +lettres d'Aston.</p> + +<p>Le capitaine de la frégate renvoya ses remercîments; mais il promit à de +Ruyter, tout en lui sachant gré de sa conduite polie et humaine, de le +forcer à sortir de sa cachette.</p> + +<p>Pour y réussir, tous les expédients furent employés; mais de Ruyter, en +étudiant les signaux faits à l'autre frégate, savait que, sous aucun +prétexte, elle ne devait quitter le blocus du Port-Louis. La première +frégate, dépourvue de bateaux, ne pouvait donc rien faire par elle-même, +et il lui était tout à fait impossible d'approcher du grab. La seule +chance de succès qui restait à la frégate était de nous bloquer; mais +les fréquents et dangereux orages de la saison ne pouvaient lui +permettre de le faire efficacement.</p> + +<p>Pour éviter la prolixité,—ai-je été assez fortuné jusqu'à présent pour +y échapper?—et pour éviter le rocher sur lequel tant de gens ont fait +naufrage, j'emprunterai un extrait du journal abrupt et concis de de<span class="pagenum"><a id="Page_247">[247]</a></span> +Ruyter:</p> + +<p class="blockquot">«<i>Dix heures du matin.</i>—Temps sombre, couvert de nuages, éclairs, +fortes ondées; nous levons l'ancre, nous touons le vaisseau de son +ancrage; aidés par les éclairs et par le vent frais de la terre, nous +évitons les battures.<br /> +«<i>Une heure.</i>—Nous mettons à la voile et nous quittons l'île qui a +été notre refuge.»</p> + +<p>Ceci fut écrit trois jours après notre victoire. Nous dirigeâmes notre +course vers Diego Garcia, et nous fûmes bientôt loin des frégates.</p> + +<p>Nous avions à bord du grab mon ami Aston et vingt-six Anglais.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXXVI"></a>XXXVI</h2> + + +<p>De Ruyter aurait volontiers libéré Aston, si ce dernier avait voulu +accepter les offres généreuses de mon ami.</p> + +<p>—Non, disait-il en fermant la bouche à de Ruyter, je dédaigne d'éviter +les conséquences naturelles et méritées de ma folle entreprise. Si le +succès qui a couronné votre défense avait récompensé mes efforts, il<span class="pagenum"><a id="Page_248">[248]</a></span> +est certain que je me serais montré aussi généreux que vous. +Malheureusement, les preuves de mes bonnes dispositions seraient +limitées. Il est donc préférable que les événements aient pris cette +marche. Je me soumets volontiers aux usages de la guerre, et je vous +supplie, mon cher de Ruyter, de ne pas hasarder votre réputation en +froissant les engagements que vous avez contractés envers la France. Ne +vous servez pas de votre pouvoir pour me préserver de la punition qui +m'attend. Ce ne sera qu'un emprisonnement rigoureux, mais court; puis il +y a tant de prisonniers dans l'Inde, qu'un échange pourra promptement +s'effectuer.</p> + +<p>—Votre volonté sera la mienne, mon cher Aston; seulement, soyez assuré +de ceci,—j'ai du moins assez de pouvoir pour vous le promettre avec +certitude,—que si le nom de prisonnier ne vous tourmente pas, vous +n'éprouverez aucune des indignités qui accompagnent ordinairement cette +fâcheuse position. Si je pensais que dans les lieux où je commande il +pût en être autrement, je vous libérerais malgré vous. Ma fidélité aux +Français est de l'encre, et non du sang; je ne leur en dois pas. Notre +contrat est un mutuel intérêt; cet intérêt n'existant plus, chaque parti +peut le briser sans un instant d'hésitation. La lie que la révolution de +93 a fait bouillir m'ouvre l'île de France, une seconde Botany-Bay, où +la France exile ses félons. Là, ils sont aussi frivoles, aussi légers, +aussi violents que les brises du Mousan à Port-Louis, où le vent souffle +de chaque quartier de la boussole, depuis le lever jusqu'au coucher du +soleil; mais ils n'osent pas se jouer de moi: je dis ils n'osent pas,<span class="pagenum"><a id="Page_249">[249]</a></span> +parce qu'avec toutes leurs batteries de trompette, leurs cœurs ne +sont ni nobles ni braves. Leur courage est une parole, leur fureur un +ouragan en jupon. Ils vous détesteront parce que vous êtes brave, parce +que vous êtes beau garçon, parce que vous avez un habit élégant; ils +sont aussi envieux, aussi cruels, aussi lâches que l'est la race +caquetante des singes de Madagascar.</p> + +<p>Aston regarda de Ruyter avec surprise, tandis que je riais de cette +moqueuse tirade.</p> + +<p>—Je vous dis tout cela, lieutenant, parce que je désire que vous +compreniez que, sous leur drapeau, je ne sers que mes intérêts. Comme +nation, je les méprise, quoiqu'il y ait quelques bonnes âmes parmi eux. +Malgré toute leur civilisation,—civilisation dont ils sont +très-fiers,—malgré toute leur élégance de geste et de langage, ils +vous traiteront avec indignité, car rarement ils ont eu ici l'occasion +de décharger leur bile sur un prisonnier anglais. Mais, je vous le jure, +ils vous respecteront, et je ne permettrai pas qu'un de mes prisonniers +reçoive d'eux même un regard de mépris. Ainsi, nous nous comprenons.</p> + +<p>—Maintenant, mes garçons, allons voir ce qu'il y a pour souper; j'ai +peur que notre cuisine et notre faïence aient souffert depuis que ces +rudes visiteurs nous ont abordés, et pourtant, avec un temps si froid et +si obscur, nous n'avons pas besoin d'absinthe pour aiguiser notre +appétit; descendez en bas, je jetterai seulement un coup d'œil sur la +mer et je vous rejoindrai.<span class="pagenum"><a id="Page_250">[250]</a></span></p> + +<p>En descendant, j'appelai notre munitionnaire Louis, et je lui dis que +nous étions aussi affamés que des hyènes.</p> + +<p>—Mais, Louis, m'écriai-je en jetant un coup d'œil sur la table, qui +pourra avaler le porc sec et la salaison pourrie que vous avez servis? +Allons, mon vieux garçon, donnez-nous quelque chose de mieux, ou je +serai obligé de faire rôtir Van Scolpvelt.</p> + +<p>—Une fois que vous l'aurez avalé, vous ne mangerez plus, me répondit le +munitionnaire; je préférerais dîner avec le sabot d'un cheval.</p> + +<p>Au même instant, le docteur parut, attiré par le désir d'examiner mes +blessures.</p> + +<p>—Laissez-moi tranquille, vieux Van, lui dis-je; pas de chevilles +caustiques pour moi. Asseyez-vous, et remplissez un peu votre peau, qui +traîne sur vos os comme un morceau de canevas goudronné et ratatiné.</p> + +<p>—Comment! s'écria Van Scolpvelt en essayant d'attirer à lui tout le +service de la table pour le faire disparaître, mais il ne faut pas que +vous mangiez. J'ai ordonné au garçon de vous préparer du conzé.</p> + +<p>—Que votre eau de riz soit maudite! Allez, Louis, allez auprès du +cuisinier, et dites-lui de nous faire rôtir deux poulets, ainsi qu'un +morceau de porc; j'ai besoin de prendre quelque chose de solide et de +réconfortant.</p> + +<p>Van Scolpvelt allait contremander cet ordre, lorsque je lui mis +impatiemment la main sur les lèvres. Puis, à la grande surprise du +pauvre docteur, je versai dans une tasse le contenu d'une bouteille de +madère, et je me préparais à la vider, lorsque, revenu de sa stupeur,<span class="pagenum"><a id="Page_251">[251]</a></span> +Van s'élança sur moi en s'écriant:</p> + +<p>—Pendant que vous êtes mon patient, je ne vous permettrai pas +d'attenter à vos jours; vous ne stigmatiserez pas mon système. Au lieu +de madère, vous boirez du jus de citron, à moins que vous ne préfériez +du gruau de conzé; mais le citron vaut mieux: c'est le fruit du <i>citrus</i> +de la classe <i>polyadelphia</i>, ordre <i>icosandria</i>, le principal ingrédient +dans l'acide citrique, précieux pour les usages pharmaceutiques sur +terre, et mille fois plus utile sur un vaisseau, où on ne peut jamais le +trouver. Mais moi, moi Van Scolpvelt, j'ai travaillé longtemps pour le +rendre applicable par la condensation. Jusqu'à présent, dans les mains +des chimistes, il a montré des symptômes de décomposition; mais, avec +l'aide d'un précieux mémoire composé par le savant Winschatan, +précepteur de l'immortel Boerhaave, et daté de 1673, j'ai réussi à le +préserver dans la forme concrète. Il a maintenant seize mois, et vous +verrez qu'il est meilleur et plus frais qu'à l'époque où on l'a enlevé +de l'arbre. Garçon, donnez-le-moi.</p> + +<p>Tout occupé de prendre sa composition des mains de son aide, Van +Scolpvelt oublia le madère, que j'avalai d'un trait.</p> + +<p>Le docteur se leva gravement, et, après m'avoir jeté un regard froid, il +prit sa bouteille, l'engouffra dans sa large poche et disparut.</p> + +<p>—Capitaine, dit-il à de Ruyter, qu'il poursuivit sur le pont, Trelawnay +est un fou: je ne suis pas habitué à les soigner; seulement, je vous<span class="pagenum"><a id="Page_252">[252]</a></span> +conseille de lui faire mettre un gilet de force.</p> + +<p>À la fin du souper, Louis plaça sur la table une bouteille de grès +couverte de poussière et contenant du skedam couleur de bambou.</p> + +<p>Nous nous assurâmes qu'il avait conservé son véritable goût et, selon la +délicate observation de Louis, qu'il possédait la saveur d'une flamme +mêlée avec le fumet de genièvre.</p> + +<p>—Allons, Louis, faites-nous griller un biscuit; vous êtes le seul homme +utile à bord; personne n'est capable d'égaler votre adresse pour faire +cuire un biscuit à point.</p> + +<p>Quand Louis fut descendu pour remplir sa mission, Aston me demanda:</p> + +<p>—Quel homme est donc ce Louis?</p> + +<p>—Le munitionnaire; il remplit de plus les fonctions de commis et +quelquefois celles de cuisinier. C'est un homme double, un garçon sans +pareil. Né à l'île Maurice, il réunit dans sa personne les traits +caractéristiques de deux nations, le gros ventre et la taille carrée +d'un Hollandais aux maigres bras et aux jambes d'un Français; il +ressemble à un muid de skedam posé sur des échasses. Sa figure est un +burlesque mélange des traits de son père et de ceux de sa mère; grasse +et ronde comme une citrouille, elle laisse une large place à un nez +français, semblable à une figue mûre, rouge et à la queue élevée. Sa +bouche, fendue d'une oreille à l'autre, a des lèvres grosses, flasques, +humides, qui en s'entr'ouvrant montrent une rangée de dents tout à fait<span class="pagenum"><a id="Page_253">[253]</a></span> +pareilles aux pieux posés à l'entrée d'une digue hollandaise, et, comme +cette digue, toujours prête à recevoir ce qu'on lui offre. Le véritable +menton de Louis est ridiculement court, mais, d'une nature aussi féconde +que son estomac, il s'est ajouté trois ris. C'est une masse de gras +collée sur un vrai cou français, long, osseux et courbé à la façon de +celui du dromadaire. La tête de Louis paraît être formée pour porter une +couronne d'or, car, à moins de quelque chose de cette forme et de ce +poids, rien ne peut rester sur sa tête lorsqu'il fait du vent: aussi ses +compagnons lui ont-ils donné le sobriquet de <i>Louis le Grand</i>. Mais le +voici, regardez-le bien, et dites-moi si j'ai exagéré le portrait que je +viens de faire.</p> + +<p>Quand les biscuits furent placés sur la table, je dis à Louis:</p> + +<p>—Racontez au lieutenant de quelle façon vous avez obtenu la place de +munitionnaire.</p> + +<p>—Quand le dernier mourut, monsieur.</p> + +<p>—Soit, bien, je sais cela; mais comment mourut-il?</p> + +<p>—Monsieur, dit Louis dans un jargon mêlé d'anglais et de français, ce +munitionnaire avait un très-grand amour pour l'économie, et un soir, +comme il était en train de placer sur la table de la cabine un morceau +de fromage dur, sec et salé, je voulus lui faire observer que ce fromage +n'était pas mangeable. Il ne répondit à la justesse de ma remarque qu'en +m'appelant niais, délicat, extravagant, et il me soutint que le fromage +était un très-bon fromage; pour me le prouver, tout en continuant de +m'appeler entêté, imbécile, il en cassa un morceau et essaya de<span class="pagenum"><a id="Page_254">[254]</a></span> +l'avaler; mais le morceau resta dans sa gorge comme restent dans celle +d'un serpent les cornes d'une chèvre qu'il a avalée tout entière. Van +Scolpvelt était sur terre, j'étais l'ami du pauvre munitionnaire, et je +frappai sur son dos pour lui faire rendre l'étouffant fromage. Ma foi, +monsieur, je frappai tant et tant qu'il en mourut, et je pris tout +naturellement la place du défunt.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXXVII"></a>XXXVII</h2> + + +<p>L'équipage du grab s'amusait constamment aux dépens de Louis, dont il +ridiculisait les gestes, la figure et les habitudes: mais cette amicale +moquerie était rieuse, inoffensive, sans méchanceté, car tous les hommes +du bord avaient contracté envers ce brave et loyal garçon une dette +d'amitié ou de reconnaissance. Toujours bon, toujours honnête et +serviable, Louis se montrait infatigablement industrieux: puis, comme +son estomac avait la régularité d'un véritable chronomètre, il ne +mettait jamais le moindre retard dans le service des rations, du partage +desquelles, malgré son économie, il n'était nullement parcimonieux.</p> + +<p>La parfaite organisation du système de dépense établi par le<span class="pagenum"><a id="Page_255">[255]</a></span> +consciencieux munitionnaire satisfaisait tout le monde, et Louis était +enchanté de voir ses matelots joyeux, dodus et bien portants.</p> + +<p>Un seul personnage paraissait indifférent, non-seulement au physique, +mais encore au moral, à l'excellente nourriture distribuée par Louis, et +ce personnage était l'étique Van Scolpvelt.</p> + +<p>—Je crois, disait le munitionnaire, que ce docteur hollandais est le +diable sous forme humaine; il vit de lecture et de tabac; sa pipe fume +toute la journée; il ne mange pas, il ne dort que d'un œil.</p> + +<p>En entendant l'éloge que nous faisions des admirables qualités de Louis, +de Ruyter, qui entrait dans la cabine, dit en s'asseyant près de nous:</p> + +<p>—Il n'y a rien de si utile et de si important pour un commandeur que de +bien nourrir ses hommes. Les matelots mangent très-peu, mais si les +aliments leur sont parcimonieusement limités, ils deviennent aussi +indomptables et aussi sauvages que les bêtes fauves. Votre flotte, +ajouta de Ruyter en se tournant vers Aston, s'est révoltée une fois, et +cette flotte vous prit vos murs de bois, parce que vous aviez mesuré en +petites portions leur part de nourriture. Pour nous, qui tenons notre +autorité du suffrage universel de ceux qui se placent sous sa +domination, il serait excessivement dangereux d'être entouré par des +hommes mécontents et affamés. La faim est sourde à la voix de l'honneur; +elle ne connaît pas la crainte; elle brise les liens de fer de +l'habitude. Le seul abus qu'il soit nécessaire de réprimer à bord d'un +vaisseau est celui des liqueurs, car l'ivresse réveille les idées<span class="pagenum"><a id="Page_256">[256]</a></span> +d'indépendance et d'insubordination.</p> + +<p>—Allons, vieux Louis, dit de Ruyter, donnez-nous encore une rasade de +genièvre, et comme mes hommes ont beaucoup travaillé, je vous engage à +leur porter à boire. Vous avez corrompu l'orthodoxie de nos Arabes, +votre superbe éloquence a vaincu leurs scrupules. Ce Louis, continua de +Ruyter en riant, a persuadé à mon équipage musulman que le gin n'a +jamais été défendu par Mahomet, que les libations prohibées sont celles +du vin; la raison de cette dernière défense vient de la faveur dont +jouit le gin dans le paradis des croyants. Une vision miraculeuse m'a +assuré ce que je vous dis, déclama Louis le munitionnaire: les jours où +quelques rebelles refusèrent le genièvre, un ange m'est apparu; il m'a +donné une bouteille de grès pleine de gin, et ce gin était un +échantillon de celui qui se boit dans le séjour des bienheureux.</p> + +<p>Après avoir rempli sa commission, Louis vint nous dire qu'un requin +suivait notre sillage.</p> + +<p>—Nos provisions fraîches sont épuisées, ajouta-t-il, je vais +l'attraper; il sera très-bon à manger, car je le ferai cuire moi-même.</p> + +<p>Aston et de Ruyter me suivirent sur le pont. J'appâtai le croc avec des +entrailles de volailles, et je le lançai devant le poisson. À peine le +vorace animal eut-il aperçu ma friandise qu'il se précipita sur elle, +et, sans bénir le ciel de la trouvaille, il avala viande et pointes de +fer. Nous le hissâmes sur le pont, et Louis eut bientôt taillé sur ses +côtes un plat de côtelettes.<span class="pagenum"><a id="Page_257">[257]</a></span></p> + +<p>—Ma foi, il a mérité sa mort, dit le munitionnaire en montrant les +restes d'une jaquette de matelot enfouis dans l'estomac du monstre.</p> + +<p>Les hommes du bord passèrent la soirée autour du requin. De Ruyter +s'absorba dans la lecture d'un drame de Shakspeare, et je restai +songeur, cherchant à prévoir l'avenir qui m'était réservé.</p> + +<p>Le temps passait, toujours rapidement, emporté sur les ailes de la +satisfaction; si quelquefois l'harmonie de notre tranquillité était +interrompue par les inévitables rencontres d'un voyage à travers +l'Océan, ces nuages fuyaient bientôt vers l'horizon, en laissant le ciel +plus bleu et plus limpide. J'étais donc heureux entre deux hommes que +j'aimais et que j'admirais à la fois. Il ne manquait au complément de +mon bonheur que la présence de Walter. Un déluge eût englouti le monde, +que le grab serait resté mon arche. Je n'aurais rien perdu, car, à cette +époque, l'affection que je ressentais pour de Ruyter absorbait mon +cœur. Il y avait entre mes deux amis, malgré la différence de leur +éducation, de leur patrie, de leurs habitudes, une profonde +ressemblance. Chez l'un comme chez l'autre existaient une grande +stabilité d'esprit, un courage héroïque, des manières douces, +affectueuses, un air mâle, fier, et l'inaltérable bonté des grands +caractères.</p> + +<p>Les marins considèrent la mer comme leur patrie, et tous les vrais +enfants de Neptune sont frères; les préjugés nationaux lavés et effacés +par les éléments permettent de former vite des amitiés qui durent +longtemps. Quand les marins partagent leur bourse, cette action se fait<span class="pagenum"><a id="Page_258">[258]</a></span> +avec plus d'empressement et de générosité que n'en mettra sur terre un +frère à obliger son frère avec la garantie des hypothèques. Le mot +emprunter ou prêter n'existe pas dans le langage d'un matelot. Il donne +ou il reçoit; ce qui ferait croire que l'amitié, la confiance et la +sincérité ont cherché un refuge sur l'océan.</p> + +<p>Un matin, nous aperçûmes à l'ouest une voile étrangère, qui dirigeait sa +course vers nous.</p> + +<p>De Ruyter nous dit:</p> + +<p>—C'est une corvette française.</p> + +<p>Nous hissâmes un signal secret, et elle répondit.</p> + +<p>Au coucher du soleil, la corvette vint sous nos quartiers, et, après une +conversation avec le capitaine, de Ruyter alla à son bord.</p> + +<p>Au retour de notre commandeur, nous changeâmes notre course vers l'île +de Madagascar.</p> + +<p>Plusieurs de nos blessés moururent, et, n'ayant pas assez de place sur +le grab pour garder les prisonniers sans un grand embarras, de Ruyter +demanda à Aston s'il voulait lui permettre de les confier au capitaine +de la corvette.</p> + +<p>—C'est un homme humain, dit de Ruyter, ils seront très-bien traités.</p> + +<p>—J'y consens, répondit Aston, qui présida lui-même au transfert des +prisonniers.</p> + +<p>Aston et quatre Anglais dévoués à leur jeune lieutenant restèrent avec +nous.<span class="pagenum"><a id="Page_259">[259]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2> + + +<p>Cette corvette, nous dit de Ruyter, a été envoyée pour examiner et +mentionner les détails d'un acte de piraterie qui, on le suppose, a été +commis par les Marratti, formidable nid de brigands perché vers le nord, +sur la pointe de Madagascar.</p> + +<p>Les Portugais et les Français ont tenté plusieurs fois de s'établir dans +l'île de Madagascar, mais leur séjour n'a jamais pu s'y prolonger, +tellement les natifs le leur rendaient odieux. Ils harcelaient nuit et +jour ces faibles colons, qui abandonnaient l'île en rejetant l'insuccès +de leurs efforts sur l'insalubrité du climat. Quelques-uns n'avaient +même pas le temps de fuir: ils étaient assassinés; ceux qui parvenaient +à s'échapper le faisaient avec une telle précipitation, qu'ils +abandonnaient leurs bâtiments, leur famille, et les Marratti +s'emparaient de tout.</p> + +<p>Ces Marratti sont une ancienne horde de pirates qui demeurait autrefois +à l'est de Madagascar. De là, ils jetèrent dans les îles voisines une +profonde terreur, car ils étaient alliés avec les corsaires de +Nassi-Ibrahim, nommés plus tard les corsaires de Sainte-Marie. Ils +détruisaient ou s'emparaient des provisions et des bestiaux envoyés aux +îles par Madagascar. Quelquefois ils débarquaient sur les côtes, +brûlaient et massacraient tous les habitants des îles Maurice et<span class="pagenum"><a id="Page_260">[260]</a></span> +Bourbon. Les Hollandais, qui possédaient alors l'île Maurice, furent si +tourmentés par le manque de vivres, si harassés par ces frelons, qu'ils +abandonnèrent le pays. Comme les Portugais, les Hollandais eurent leur +excuse toute préparée. Ils prétendirent que les sauterelles et les rats +étaient la cause qui activait le désordre de leur fuite. Mais, ainsi que +le dit le vieux Shylock, il y a des rats de terre et des rats d'eau. Ce +furent des rats d'eau qui chassèrent les Hollandais.</p> + +<p>Retirés au cap de Bonne-Espérance, les pauvres gens y trouvèrent le +sauvage Hottentot, un animal peu agréable, mais cependant moins +dangereux et moins rongeur que les rats (c'est-à-dire les pirates). Les +Français, qui s'étaient établis dans l'île Bourbon, profitèrent +avidement du départ des buveurs de gin: ils se précipitèrent dans leur +nid, sans attendre même qu'il fût froid. À cette époque, Port-Louis +était un misérable hameau; car les Hollandais adorent la boue et le +bois, matériaux avec lesquels ils construisent leurs habitations.</p> + +<p>Quelque temps après ces diverses installations, les compagnies +française, portugaise et hollandaise équipèrent un armement pour +exterminer les Marratti, qui continuaient à faire un grand ravage dans +leur commerce. Ils attaquèrent la place forte de Nassi-Ibrahim, refuge +des pirates, et réussirent, non sans de grandes pertes, à détruire une +partie de leurs canots de guerre et à les chasser vers les montagnes de +Madagascar.</p> + +<p>Un mois de repos suivit cet exploit, puis les Marratti, après avoir +exterminé une colonie française que la compagnie avait établie dans la<span class="pagenum"><a id="Page_261">[261]</a></span> +baie d'Antongil, se rétablirent de nouveau sur les côtes de Madagascar, +près du cap de Saint-Sébastien, où leur nombre devint alors formidable. +Encouragés par les natifs, qui les trouvèrent moins désagréables que les +Européens, lesquels ravageaient leurs côtes et les tuaient pour +conquérir plus facilement des œufs frais ou une salade, les Marratti +élargirent le cercle de leurs dévastations; ils dépeuplèrent le Comore, +Mayatta, Mahilla et toutes les îles de leur voisinage, dont ils +saisissaient les habitants pour les vendre comme esclaves aux marchands +européens.</p> + +<p>Avant leur expulsion de Nassi-Ibrahim, on ne pouvait leur persuader +d'entrer dans le commerce des esclaves, car ils avaient pour ce commerce +une si profonde horreur qu'ils massacraient invariablement l'équipage de +chaque vaisseau qui tombait dans leurs mains, poursuivant comme une +vengeance ce détestable trafic en comparaison duquel leur piraterie leur +paraissait honorable. Cette conduite antérieure à leur première défaite +avait servi à la combinaison de la compagnie pour arriver à les anéantir +comme des barbares peu chrétiens et assez aveuglés pour ne pas +comprendre leur propre intérêt. À Saint-Sébastien (qui, je le suppose, +est le patron des esclaves), les Marratti prouvèrent qu'ils avaient +non-seulement changé leur manière d'agir, mais encore qu'ils étaient +moins portés vers le paganisme qu'on voulait bien le croire, car avec un +vrai zèle chrétien, ils entrèrent dans toutes les ramifications du +commerce des esclaves, ils accaparèrent ce trafic dans l'Est avec le +système exclusif dont se servaient les méthodiques Hollandais pour<span class="pagenum"><a id="Page_262">[262]</a></span> +vendre l'épice, et les Anglais pour exploiter les feuilles de thé.</p> + +<p>Pour tout faire avec ordre, les Marratti comptèrent leur population, se +divisèrent en districts, calculèrent leurs produits, et au commencement +de chaque saison ils envoyèrent une flotte de proas pour visiter en +rotation les différentes îles. Mais ils se gardaient bien de tomber sur +la même île plus d'une fois dans l'espace de quatre années. Quand ils +faisaient leur descente, ils choisissaient les habitants jeunes et +robustes, depuis l'âge de dix ans jusqu'à celui de trente. Après avoir +été marqués d'un fer chaud noirci de poudre, ces malheureux étaient +transportés à Saint-Sébastien et vendus comme esclaves aux Français, aux +Portugais, aux Hollandais et aux Anglais. Les Marratti s'instruisirent +fort à l'école des Européens; ils apprirent encore à savoir tirer un +grand parti de la discorde en semant le germe de ces disputes parmi les +natifs de Madagascar, et cela en leur montrant l'avantage qu'ils +auraient de se vendre les uns les autres. À ce trafic, les Marratti +gagnèrent un très-joli intérêt, une sorte de <i>dustovery</i>. Alors les fils +furent vendus par leurs pères, les frères et les sœurs par l'aîné de +la famille, et tout fut accepté comme un commerce juste et honorable.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un schooner français, ayant débarrassé un village +de ses volailles et de ses moutons, fut poursuivi par les Marratti, +abordé, pris, avant que les Français eussent eu le temps de couper la +gorge aux moutons; ils furent eux-mêmes massacrés, et les innocents +agneaux reprirent le chemin de leur pâturage. Les représentants de la<span class="pagenum"><a id="Page_263">[263]</a></span> +grande nation, établis à l'île Maurice, furent frappés d'horreur, et on +décida que si cette audacieuse atrocité n'était pas expiée par une +destruction complète des pirates, l'honneur de la France se trouverait +compromis. Le massacre des natifs de Madagascar fut d'abord prémédité, +mais ce projet de rigueur échoua devant une malheureuse circonstance. +Toutes les forces que les Français avaient à leur disposition se +composaient de deux frégates, bloquées dans le Port-Louis par deux +vaisseaux anglais. Enfin une corvette arriva et fut envoyée par des +ordres très-amples; mais les moyens sont limités pour les exécuter. +Cette corvette, mes amis, est celle que nous venons de rencontrer.</p> + +<p>Quand de Ruyter nous eut quittés, je dis à Aston:—Bien certainement, +nous allons attaquer les Marratti.</p> + +<p>Le lendemain, le commandeur de la corvette vint à notre bord. Il employa +tous les arguments possibles pour persuader à de Ruyter de se joindre à +l'expédition.</p> + +<p>—Venez dîner à mon bord avec ces messieurs, ajouta-t-il en désignant +Aston et moi; vous me donnerez, au dessert, votre réponse définitive.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XXXIX"></a>XXXIX</h2> + + +<p>—Il y a une grande difficulté à l'exécution de votre projet, +commandant, dit de Ruyter; mais si vous croyez qu'il nous soit possible +de la surmonter, je me ferai non-seulement un devoir, mais encore un<span class="pagenum"><a id="Page_264">[264]</a></span> +plaisir de partager les périls de votre expédition. Cette difficulté est +notre faiblesse matérielle, car par nous-mêmes ils nous est +littéralement impossible d'agir. D'abord nous ignorons dans quel lieu +ils se trouvent, ces Marratti. (Je ne parle pas ici de les attaquer à +Saint-Sébastien.) Puis, quel est leur nombre? Il faut également que nous +soyons informés du motif de leur attaque contre le drapeau français, et +si le schooner leur avait donné réellement un sujet de plainte. Car, mon +cher commandant, et je suis fâché de le dire, nous sommes quelquefois +trop emportés et trop arrogants dans notre manière d'agir vis-à-vis les +natifs de ces îles. En conséquence, notre devoir est de chercher à +connaître le premier agresseur. Si les Marratti ont tort, nous les +punirons.</p> + +<p>—J'ai abordé plusieurs vaisseaux, capitaine, répondit le commandeur, et +tous m'ont dit qu'ils avaient été récemment pillés par les canots de +guerre de Saint-Sébastien.</p> + +<p>—Je croyais que les Marratti n'allaient sur mer que vers le sud-ouest, +à l'époque des moussons. Cependant je ne mets pas en doute la mauvaise +action dont ils se sont rendus coupables envers le schooner. +Malheureusement je suis forcé d'être prudent et de me demander si une +attaque faite avec passion ne sera pas une témérité regrettable.</p> + +<p>—Ils sont en mer dans ce moment, capitaine, et je suis certain de la +vérité de mes paroles; seulement il m'est impossible de désigner le lieu +où ils se trouvent. Pensons d'abord à vos dépêches, car je crois que<span class="pagenum"><a id="Page_265">[265]</a></span> +nous allons avoir une occasion pour les envoyer; je m'attends tous les +jours à faire la rencontre de nos bateaux de transport.</p> + +<p>La corvette et le grab marchèrent ainsi de compagnie. Le temps était +beau, et nous passions les heures du jour et celles de la nuit d'une +manière très-agréable. Aston, qui avait été prisonnier en France pendant +son premier séjour sur la mer, parlait français aussi bien que de +Ruyter. Au point du jour les deux vaisseaux se séparaient, et au coucher +du soleil nous les rapprochions, afin de passer la nuit ensemble.</p> + +<p>Le premier vaisseau que nous rencontrâmes fut un schooner, et après +l'avoir chassé longtemps, nous découvrîmes que c'était un bâtiment +américain. Aussitôt qu'à son tour il nous eut reconnus pour être des +Français, il mit en panne. Cet américain était un magnifique vaisseau +aux mâts élancés, terminés en pointe, aux girouettes en queue-d'aronde, +volant çà et là comme des feux follets. Le drapeau étoilé voltigeait sur +la poupe, et quand le vaisseau tourna sous le vent pour se mettre en +panne, il mit dans ses mouvements une vitesse et une légèreté d'oiseau +qui n'appartient qu'à cette classe de bâtiments. Il s'agitait avec la +grâce et la fierté qu'apporte dans sa course un coursier arabe +traversant le désert.</p> + +<p>L'Amérique a le mérite d'avoir perfectionné cette merveille nautique, et +elle surpasse tous les autres vaisseaux par ses proportions exquises, +par sa beauté autant que la fine et souple gazelle surpasse toute la +nature animale.<span class="pagenum"><a id="Page_266">[266]</a></span></p> + +<p>Un bateau léger, presque féerique, fut lancé à la mer par-dessus le +plat-bord, et j'avais de la peine à comprendre comment il était possible +que ce léger esquif pût supporter le poids des quatre hercules qui en +dirigeaient la course. Deux ou trois coups de rames l'amenèrent auprès +de nous, et de Ruyter fut joyeusement surpris en reconnaissant des +compatriotes; car, Hollandais par son père, il s'était fait naturaliser +Américain. Après avoir affectueusement serré la main du capitaine du +schooner, qui était de ses amis, après avoir longuement causé de +Boston-Ville, où s'était écoulée sa première jeunesse, de Ruyter demanda +pour quelle destination voyageait le schooner.</p> + +<p>Il avait touché à Saint-Malo et voguait vers l'île Maurice.</p> + +<p>Ce schooner était un de ces vaisseaux qui sont remarquables pour +l'excessive rapidité avec laquelle ils naviguent, et qui suivent ce que +l'on appelle un commerce forcé de drogues et d'épices. Généralement ces +vaisseaux étaient américains, et, après avoir quitté l'Amérique, ils +touchaient à quelque port français, prenaient du papier, des livres, des +commissions, des lettres; et comme tous les hommes du bord avaient une +part dans les profits de la cargaison, ils étaient tous intéressés au +succès de l'entreprise.</p> + +<p>Le schooner que nous venions de rencontrer avait, à mon avis, une +cargaison plus riche qu'une mine d'or; elle se composait des meilleurs +vins de France et de différentes liqueurs européennes. Tous ces précieux +liquides devaient être échangés à l'île Maurice contre des épices. Le<span class="pagenum"><a id="Page_267">[267]</a></span> +schooner avait déjà passé sous les baguettes de l'escadre anglaise, dans +la baie de Biscaye, ainsi qu'au cap de Bonne-Espérance; et si nous ne +l'avions pas informé des événements, il n'eût point évité les Marratti.</p> + +<p>De Ruyter conseilla au capitaine d'entrer dans le port de l'île Maurice +par le côté opposé au vent; il lui donna nos dépêches, ainsi qu'un +paquet de lettres. En échange, le capitaine fit passer sur notre bord +une pipe de vin de Bordeaux, une pièce de cognac et une grande quantité +de vivres.</p> + +<p>La corvette vint nous rejoindre. Nous nous séparâmes du schooner, et +nous continuâmes notre course vers Saint-Sébastien.</p> + +<p>Quelques jours après, nous fîmes la rencontre de plusieurs vaisseaux +arabes; ils avaient été pillés, et la plupart n'avaient plus à leur bord +que de pauvres vieillards. Cet outrage avait été commis par une flotte +de dix-huit proas, montées chacune par une quarantaine d'hommes. Ces +malheureux nous apprirent que la flotte se dirigeait vers les îles +situées dans le canal de Mozambique.</p> + +<p>Après une longue conférence avec le capitaine de la corvette, il fut +décidé que, pendant l'absence d'une partie des pirates, nous ferions une +descente sur Saint-Sébastien.</p> + +<p>—Nous allons, dit de Ruyter, nous diriger vers ce repaire de brigands +pendant la nuit; il nous sera facile de les surprendre, de détruire +leurs fortifications, de brûler leur ville et d'emmener leurs +prisonniers.<span class="pagenum"><a id="Page_268">[268]</a></span></p> + +<p>Ce plan d'attaque arrêté, la corvette nous donna deux canons de cuivre +et quinze de ses soldats.</p> + +<p>Aucun événement particulier ne troubla notre course, et nous arrivâmes +bientôt en vue des montagnes de Madagascar. Des pêcheurs de baleines +nous donnèrent toutes les informations dont nous avions besoin pour +diriger savamment notre attaque.</p> + +<p>À la faveur du crépuscule, de Ruyter nous pilota au travers d'un étroit +canal dans la retraite, et vers minuit nous nous trouvâmes à l'est, près +des rochers cachés par le cap placé entre la ville et nous.</p> + +<p>La nuit était profondément obscure. Nous fîmes sortir nos bateaux, et +nous débarquâmes cent trente soldats et marins, tous résolus et bien +armés. Pour rendre justice et pour faire apprécier le caractère du +capitaine français, je dois dire ici qu'il n'était point jaloux de la +supériorité de de Ruyter; que non-seulement il la reconnaissait, mais +encore qu'il avait insisté pour que ce dernier prît le commandement. Il +ordonna donc à ses officiers d'obéir implicitement aux ordres du +commandeur du grab, car il restait lui-même sur la corvette.</p> + +<p>En débarquant, de Ruyter divisa ses hommes en trois parties, se +réservant pour lui une troupe composée de cinquante hommes armés de +mousquets et de baïonnettes. Le lieutenant français eut trente-cinq +marins sous ses ordres, moi j'en reçus trente, et parmi ces hommes +j'avais plusieurs Arabes de la compagnie favorite de de Ruyter.</p> + +<p>Nous marchâmes ensemble jusqu'à ce que nous fûmes passés de l'autre<span class="pagenum"><a id="Page_269">[269]</a></span> +côté du cap. Là, de Ruyter me dit de grimper sur les rochers et de faire +le tour de la colline au pied de laquelle était située la ville; je ne +devais m'arrêter qu'en me trouvant placé au-dessus de Saint-Sébastien. +Le lieutenant continua sa course le long du rivage et se mit en face de +moi; de Ruyter dirigea ses hommes en avant. Nous devions marcher aussi +près que possible les uns des autres et prendre les précautions les plus +minutieuses pour éviter d'être découverts. Il avait encore été convenu +que nous devions jusqu'au point du jour rester en silence dans nos +positions respectives, que le signal annonçant l'heure de l'attaque +serait une roquette faite par de Ruyter.</p> + +<p>Protégés par la solitude de la nuit, nous pouvions faire toutes les +observations possibles, afin d'entrer facilement dans la ville, qui +n'était défendue que par des murs de boue, et qui avait trois portes +d'entrée. En prenant possession de ces trois portes, nous devions y +laisser une partie de nos hommes, afin de les garder. Il fut ordonné de +tuer ou de faire prisonnière toute personne qui essayerait de fuir. Si +nous étions découverts et attaqués avant le signal, il fallait se +replier sur de Ruyter.</p> + +<p>—Ne tuez que les gens armés, avait encore dit notre commandant, et +surtout évitez de faire aucun mal aux femmes, aux enfants et aux +prisonniers.<span class="pagenum"><a id="Page_270">[270]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XL"></a>XL</h2> + + +<p>Mes hommes m'avaient précédé de quelques pas, et nous suivions un +sentier rude, étroit et irrégulier. Nous fûmes arrêtés tout à coup par +un infranchissable obstacle; un profond ravin coupait la route, et nous +entendions clapoter une eau que l'obscurité nous montra noire et +boueuse. Franchir cet abîme était une chose à la fois impossible et +dangereuse, car, ne pouvant agir librement, deux hommes se seraient +facilement opposés à notre entrée dans la ville. Nous descendîmes plus +bas, et cette descente ne put s'opérer sans de grandes fatigues et une +perte de temps considérable; enfin nous réussîmes à passer de l'autre +côté du ravin.</p> + +<p>Quelques minutes avant l'aurore, nos sentinelles avancées me donnèrent +l'agréable nouvelle que nous étions à quelques pas de notre destination. +Je fis arrêter ma petite troupe, et, suivi de deux Arabes, je descendis +vers la ville par un étroit sentier bordé d'arbrisseaux et d'informes +blocs de cocotiers. Nous entendions distinctement le choc des vagues qui +frappaient contre la terre avec la monotone régularité du mouvement de +pendule. Le terrain devint plus ferme, et nous aperçûmes au-dessous de<span class="pagenum"><a id="Page_271">[271]</a></span> +nos pieds les huttes basses de la ville, tout à fait semblables à des +ruches d'abeilles; puis, sur la hauteur d'une petite colline, je +découvris un bâtiment en ruines: il était vide, et je me dis que, si on +venait à nous surprendre, ce bâtiment pouvait être un excellent poste.</p> + +<p>Je gagnai le mur de la ville; il était fort bas et commençait à tomber +en poussière. Sur un coin de ce mur, une hutte était bâtie. Elle avait +dans le bas une entrée, ou plutôt un trou qui devait conduire dans +l'intérieur. Après avoir examiné la place dans son ensemble et dans ses +détails, je rejoignis ma troupe. Les nuages commençaient à disparaître, +le jour allait poindre. Accompagné de dix hommes, je m'avançai sous +l'ombre du mur, et nous nous plaçâmes à une portée de fusil de la +première porte. Là, nous prîmes position, attendant avec impatience de +voir paraître le signal concerté avec de Ruyter.</p> + +<p>Le calme du silence fut interrompu par le sifflement de la roquette, qui +vola comme un météore sur la maudite ville des pirates; mais elle ne +venait pas de de Ruyter, car elle monta directement en face de la place +que nous occupions. Cette roquette annonçait que le lieutenant était +découvert, ou seulement qu'il le craignait. Je répondis à cet appel, et +à la même minute la fusée de de Ruyter s'élança dans les airs: l'heure +de l'attaque était arrivée.</p> + +<p>Je brisai lestement les frêles obstacles de l'entrée, et, dans mon +emportement, je tombai sur quelque chose qui était par terre. L'homme, +car c'était un de nos sauvages, essaya de se relever, mais je le saisis<span class="pagenum"><a id="Page_272">[272]</a></span> +par la gorge. La plupart de mes Arabes se précipitèrent sur la hutte, au +pied de laquelle dormait le Marratti que je tenais dans mes mains. Ils +en forcèrent l'entrée, et les quelques individus qu'elle contenait +furent expédiés avant d'avoir pu jeter un seul cri d'alarme.</p> + +<p>L'homme que je tenais n'avait plus besoin de défense; il était mort sous +la crispation de mes doigts. De l'autre côté de la ville, le bruit de +l'assaut commençait à se faire entendre. Je donnai à quelques-uns de mes +hommes l'ordre de garder l'entrée, et je courus vers les habitations; +elles s'ouvraient toutes les unes après les autres: les habitants en +sortaient pâles, à demi vêtus et dans la plus grande confusion. La +surprise était horrible et complète. Ceux qui passèrent devant ma petite +troupe furent percés par nos lances, et les fuyards arrêtés à coups de +fusil. Nous ne leur laissions pas le temps de se rallier, et en tuant +tous ceux qui s'opposaient à mon passage, je gagnai un grand bâtiment, +dont l'heureuse situation au milieu de la ville m'inspira l'idée d'y +établir un quartier général. Le lieutenant et de Ruyter vinrent bientôt +m'y rejoindre.</p> + +<p>—Fort bien, mon garçon, me dit le commandant, je suis content de vous, +mais je vous engage à aller reprendre votre poste à l'entrée de +Saint-Sébastien. Je crains que les habitants n'essayent de fuir par +cette sortie, qui les conduirait dans la montagne.</p> + +<p>Comme pour appuyer la vérité des paroles prononcées par de Ruyter, un +feu très-vif fut ouvert à cet endroit de la ville. J'y courus en toute +hâte.<span class="pagenum"><a id="Page_273">[273]</a></span></p> + +<p>Douze hommes, placés sous la garde d'un officier, furent chargés par de +Ruyter de la surveillance du poste que j'avais désigné comme le centre +de la ville, et tous les prisonniers devaient y être conduits.</p> + +<p>Les balles de mousquet volaient çà et là, des cris de désespoir, +d'horreur, d'impuissance et de rage faisaient retentir l'air du bruit +sinistre d'un affreux hurlement. Des hommes, des femmes, des enfants, +des vieillards couraient éperdus dans toutes les directions, et leurs +clameurs épouvantées se mêlaient aux cris de guerre des Arabes, aux +<i>allons!</i> et aux <i>vite!</i> des Français.</p> + +<p>En approchant de la porte par laquelle nous étions entrés, je vis une +foule mêlée de sauvages nus de tout âge, armés de poignards, de fusils, +de couteaux et de lances de bambou, qui essayait de se creuser un +passage dans la muraille vivante qui barrait la porte. J'arrêtai mes +hommes, et en prenant l'ennemi de côté, je lui fis donner une volée de +mousquets; il se retourna vers moi, et se défendit avec la férocité que +donne le désespoir; mais sa résistance était sans méthode, et il fut +bientôt vaincu.</p> + +<p>Nos hommes oublièrent les recommandations faites par de Ruyter. Ils +massacrèrent sans pitié tous les Marratti qui leur tombèrent sous la +main, car le sang produit une ivresse plus insatiable encore que celle +donnée par l'eau-de-vie, et il est plus facile de persuader à un homme +ivre de cesser de boire pendant qu'il peut encore tenir son verre, que +d'arrêter le furieux emportement d'un homme dont les mains sont +couvertes de sang, et qui a la possibilité d'en verser encore.<span class="pagenum"><a id="Page_274">[274]</a></span></p> + +<p>Bientôt le jour commença à poindre; les objets devinrent plus visibles, +et je m'aperçus de l'horrible confusion et de l'effroyable carnage qui +décimait les malheureux habitants de Saint-Sébastien. Je réunis quelques +hommes, et je leur donnai l'ordre de garder la sortie que nous venions +de défendre, car j'avais versé tant de sang et j'en avais tant vu +verser, que mon regard était obscurci par un voile de pourpre.</p> + +<p>Enveloppés dans leurs murs, les Marratti firent des efforts surhumains +pour essayer de sauver de la mort leurs femmes et leurs enfants; mais +comprenant bientôt qu'il n'y avait pour leur famille aucun espoir de +salut, ils revinrent sur nous avec l'intrépidité ou l'imprudence d'un +tigre tombé dans un piége. Ils couraient de porte en porte avec une +furie aveugle, se jetant la tête la première sur les baïonnettes et sur +la pointe acérée des lances.</p> + +<p>N'ayant jamais entendu parler de miséricorde ou de soumission, n'ayant +jamais demandé grâce, ces malheureux ne voyaient que la mort ou le +succès.</p> + +<p>Depuis leur enfance, ils avaient été habitués à verser le sang, soit +celui des hommes, soit celui des singes, et l'un comme l'autre avec une +profonde indifférence, car les Européens tombés entre leurs mains +avaient toujours été traités avec une odieuse brutalité. Sachant par +eux-mêmes le sort d'un prisonnier de guerre (ils nous jugeaient aussi +féroces qu'eux), les Marratti se battaient vaillamment, et, malgré nos +désirs, il nous était impossible d'épargner même les femmes, qui nous<span class="pagenum"><a id="Page_275">[275]</a></span> +attaquaient avec un incroyable courage.</p> + +<p>J'éprouve maintenant une honte réelle, une peine profonde, lorsque mes +souvenirs me rappellent avec quelle horrible férocité j'ai massacré ces +barbares, et surtout le délice sauvage et inhumain que j'ai trouvé dans +cette odieuse action.</p> + +<p>La destruction des habitants de Saint-Sébastien eût été complète, si +quelques-uns ne s'étaient sauvés en faisant des trous dans la boueuse +maçonnerie du vieux mur qui entourait la ville.</p> + +<p>Quelques minutes après l'entière défaite de nos ennemis, une femme, sur +laquelle j'avais marché fort involontairement, essaya de me couper une +jambe. Ma première pensée fut de lui briser la tête; mais ma fureur +tomba devant son impuissante faiblesse, et, au lieu de l'écraser sous le +talon de ma botte, je la fis transporter au poste du milieu de la ville.</p> + +<p>—Nous avons versé assez de sang, me dit de Ruyter, laissez fuir ces +pauvres diables; appelez vos hommes, et conduisez-les aux huttes, sur +cette colline de sable, là-bas, à l'extrémité de Saint-Sébastien; vous y +trouverez un chef arabe qui a été pris et emprisonné par les Marratti; +quelques prisonniers de différentes nations se trouvent avec ce +malheureux. Veillez, je vous prie, mon enfant, à ce qu'il ne leur soit +fait aucun mal. Mais, ajouta de Ruyter en apercevant ma blessure, +reposez-vous plutôt, mon cher Trelawnay, et faites mettre un bandage sur +votre jambe, car vous perdez beaucoup de sang.<span class="pagenum"><a id="Page_276">[276]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XLI"></a>XLI</h2> + + +<p>Je pris à la hâte le soin recommandé par de Ruyter, et, suivi de mes +hommes, je grimpai lestement sur la colline sablonneuse, dont une des +principales huttes renfermait les prisonniers des Marratti.</p> + +<p>Un horrible spectacle se présenta à mes regards.</p> + +<p>Les malheureux prisonniers étaient couchés par terre, enchaînés les uns +aux autres, bâillonnés, pieds et mains liés, et une troupe immonde de +vieilles femmes, accroupies sur ces corps sans défense, les massacraient +en poussant d'effroyables cris de triomphe. Mes hommes tombèrent comme +la foudre sur ces odieuses sorcières, qui furent bientôt jetées sans vie +en dehors de la hutte.</p> + +<p>Nous détachâmes les prisonniers, et, après leur avoir donné les premiers +secours, j'aperçus, dans un coin reculé de la vaste et sombre pièce +qu'ils occupaient, un pauvre Arabe attaché à un court poteau enfoncé +dans la terre. Le corps de cet homme, vieux et faible, était couvert de +coups de poignard; il nageait dans une mare de sang. Quoique enchaîné, +impuissant et presque sans vie, le vieillard semblait ne pas sentir ses +douleurs; son regard brillant et fier avait encore une suprême<span class="pagenum"><a id="Page_277">[277]</a></span> +puissance. Je m'approchai vivement de lui, et, avec une surprise pleine +d'horreur, j'aperçus une vieille femme couchée auprès du moribond, un +couteau à la main, et hachant sa victime à l'aide de faibles coups; à la +droite du vieillard, une toute jeune fille, presque nue, criait avec un +accent intraduisible de souffrance et de terreur.</p> + +<p>—Mon père, mon père, laissez-moi me lever!</p> + +<p>Mais l'Arabe retenait l'enfant, dont il cachait la poitrine sous la +forte pression d'un de ses bras, cherchant à la soustraire au démon qui +se cramponnait si cruellement à lui.</p> + +<p>Je bondis comme un tigre sur la vieille Hécate, et, la saisissant par la +ceinture de drap qui entourait ses reins, j'envoyai sur le sable de la +rue sa carcasse flétrie. La violence de la chute la fit rester immobile, +et, comme un crapaud écrasé, elle mourut sans jeter une plainte.</p> + +<p>Cette scène me montra la cruauté sous sa forme la plus hideuse et la +plus diabolique; elle me remplit le cœur d'épouvante et de pitié.</p> + +<p>J'ordonnai à un de mes hommes de détacher le vieillard, et je m'occupai +de la jeune fille.</p> + +<p>Pendant les minutes que ce soin remplit, l'Arabe, peu inquiet de son +sort, suivait avec inquiétude tous mes mouvements; il semblait douter de +sa délivrance, plus encore de ma loyauté. Je devinai les craintes de ce +pauvre père, et, pour les dissiper entièrement, je m'avançai vers lui, +je le fis asseoir, et je tirai un poignard de ma ceinture.<span class="pagenum"><a id="Page_278">[278]</a></span></p> + +<p>L'Arabe me lança un regard de flamme, un regard brillant de fureur.</p> + +<p>Je compris son impuissante menace. Le sourire aux lèvres, je mis l'arme +dans ses mains en lui disant d'une voix émue et affectueuse:</p> + +<p>—Nous sommes des amis, mon père, des sauveurs, ne craignez rien.</p> + +<p>Le vieillard voulut parler, mais un flot de sang noir s'échappa de ses +lèvres, et il ne put que balbutier des paroles inintelligibles.</p> + +<p>Débarrassée de ses liens, la jeune fille s'enveloppa dans un manteau que +j'avais jeté sur ses épaules, et vint s'agenouiller auprès de son père; +elle se pencha sur lui, et son regard exprima une profonde angoisse. Les +yeux du vieillard se mouillèrent de larmes. J'étais profondément ému; +involontairement, et peut-être sans avoir conscience de mon action, je +m'agenouillai auprès du mourant, que je soutins dans mes bras. L'Arabe +prit ma main dans la sienne, il la porta à ses lèvres, ôta une bague de +son doigt, la posa dans ma main, qu'il unit à celle de sa fille; puis il +nous regarda alternativement, murmura quelques mots, et pressa avec +tendresse nos deux mains unies.</p> + +<p>Je me pris à pleurer comme un enfant. Cette scène me brisait le cœur; +le pauvre vieillard frissonna; ses doigts se glacèrent; ses yeux +perdirent le regard; il tressaillit faiblement, et l'âme de ce +malheureux père s'enfuit en gémissant de sa demeure terrestre; mais la +main froide du moribond retint encore si fortement celle de sa fille et +la mienne, que l'expression de la pensée, du désir, de l'ordre,<span class="pagenum"><a id="Page_279">[279]</a></span> +survivait à l'existence même.</p> + +<p>Immobile comme une statue de marbre, pâle et sans haleine, la jeune +fille avait le regard attaché sur son père avec une si effrayante +fixité, que je crus un instant qu'elle avait cessé de vivre. Cette +affreuse angoisse me rendit la raison. Je me dégageai doucement, mais +par un énergique effort, de l'étreinte du vieillard, et je m'approchai +de la jeune fille.</p> + +<p>Quand j'essayai de l'enlever, elle me repoussa, et se jeta en sanglotant +au cou de son père, qu'elle serra contre son sein avec une force +convulsive.</p> + +<p>Je fis sortir mes hommes, tous émus de ce triste spectacle, et +j'ordonnai à dix Arabes de garder l'entrée de la hutte, puis j'en sortis +moi-même; j'avais besoin d'air; mon cœur battait dans ma poitrine +avec une violence telle que je craignais de perdre tout à fait l'usage +de mes sens. Je jetai ma carabine sur mes épaules et je m'élançai vers +la ville, faisant tous mes efforts pour arrêter le carnage.</p> + +<p>Saint-Sébastien était livré au pillage. Des chaloupes appartenant au +grab et à la corvette attendaient au rivage, car les vaisseaux ne +pouvaient longer le tour du cap, l'eau était trop calme. En conséquence, +nous commençâmes à charger les bateaux et quelques canots qui se +trouvaient dans la rade. Le butin était considérable: il se composait +d'or, d'épices, de ballots de soieries, de mousselines des Indes, de +drap, de châles du golfe Persique, de sacs de bracelets, de bijoux d'or +et d'argent, de maïs, de blé, de riz, de poisson salé, de tortues, et<span class="pagenum"><a id="Page_280">[280]</a></span> +d'une immense quantité d'armes et de vêtements; en outre, d'esclaves de +tous les pays et de tous les âges. Les yeux de nos hommes brillaient de +joie, et chaque dos ployait sous un fardeau précieux.</p> + +<p>Dans les premiers instants du pillage, les marins se trouvèrent +très-insouciants du choix de leur butin; mais bientôt ils devinrent +insatiables et si avares, qu'ils regardèrent tout avec des yeux d'envie; +leur désir de possession augmenta tellement, qu'ils emportèrent des +viandes dont un chien sauvage n'avait pas voulu: les uns s'étaient +chargés de poissons gâtés, de riz moisi, de ghec rance, de pots, de +casseroles cassées, de vêtements en lambeaux, de nattes et de tentes. +Ils ne trouvaient rien ni d'inutile ni de dégoûtant, tellement leur +avidité devenait insatiable. Tout ce qu'ils ne pouvaient pas porter sur +leur dos, ils le portaient dans leur estomac, car, comme l'autruche, ils +se gorgeaient jusqu'à en perdre la respiration.</p> + +<p>Van Scolpvelt et le munitionnaire apparurent bientôt, et chacun prit sa +place respective. Certes, le but de l'un et de l'autre était bien +dissemblable. Le docteur semblait hors de lui; il contemplait avec un +regard insensé de joie la riche variété de patients qu'il avait devant +les yeux. Il courait comme un fou sur le champ de bataille, et sa +chemise retroussée laissait voir ses bras maigres, nus, osseux et velus; +d'une main il tenait une boîte remplie d'instruments d'un effrayant +reflet, et dans l'autre une énorme paire de ciseaux arrondie dans la +forme d'un croissant. Quelques-uns, à moitié expirants, menacèrent Van +Scolpvelt avec leurs poignards; d'autres jetèrent des cris de terreur<span class="pagenum"><a id="Page_281">[281]</a></span> +quand il s'avança vers eux pour examiner leurs blessures; les plus +effrayés ou les plus faibles moururent de la peur de son approche.</p> + +<p>D'un autre côté, en voyant l'énorme quantité de butin et le massacre des +Marratti, qu'il détestait pour leurs pirateries, le munitionnaire +ricanait de joie. Mais cette joie fut bientôt amoindrie, car il vint me +dire d'un ton triste, et avec un jargon mélangé d'anglais et de +français, plus bizarre encore que celui que je lui donne:</p> + +<p>—Ah! capitaine, pouvez-vous laisser ces imprévoyants imbéciles gâcher +tant de bonnes choses; regardez la terre, elle est couverte de grains et +de farine, comme s'il avait neigé. Voyez-vous là-bas ces vigoureuses +tortues: elles sont bien les plus belles, les plus délicieuses créatures +qui existent sous le ciel. Quels brutaux sauvages, de les laisser ici! +Dites à vos hommes de jeter toutes les choses inutiles qu'ils emportent +à bord du grab. <i>Avez-vous?</i> et faites charger les bateaux de tortues. +Pensez-vous que les noirs corbeaux que vous envoyez dans les chaloupes +nous seront utiles à quoi que ce soit, on ne peut pas les manger. +<i>Pouvez-vous?</i> Bah! je déteste les sauvages et j'adore la tortue, <i>vous +aussi, n'est-ce pas?</i> Je n'en ai jamais vu d'aussi magnifiques que +celles que je vous montre. <i>Avez-vous?</i></p> + +<p>L'esprit de Louis s'absorba dans le désir de posséder des tortues. Il +épuisa les menaces, les supplications, les prières, pour persuader aux +hommes qu'ils devaient emporter des tortues; puis enfin il devint +furieux devant l'énergique opposition que firent les Arabes, qui ont ce<span class="pagenum"><a id="Page_282">[282]</a></span> +poisson en horreur.</p> + +<p>Tout en criant que les Arabes donnaient dans l'expression méprisante du +refus de leur aide une preuve qu'ils n'avaient pas de goûts humains, il +commença à en charger les esclaves et les femmes, assurant que ces +dernières n'avaient jamais de leur vie été si bien utilisées. Pendant le +transport, Louis se tourna vers moi, et me dit, avec sa voix dont la +singulière expression commençait comme un roulement de tambour et +finissait comme l'aigre tintement d'une sonnette:</p> + +<p>—J'ai, avez-vous?</p> + +<p>De Ruyter vint me rejoindre, accompagné par Aston, qui était venu +seulement pour voir la place. Je lui racontai la scène que j'avais vue +dans la tente des esclaves. Le tendre cœur d'Aston fut vivement +affecté, et il me reprocha d'avoir trop légèrement abandonné la jeune +fille.</p> + +<p>—Mon cher Aston, lui répondis-je, j'ai cru agir avec délicatesse en +laissant cette enfant épancher dans une solitude gardée et respectée la +première violence de sa douleur.<span class="pagenum"><a id="Page_283">[283]</a></span></p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XLII"></a>XLII</h2> + + +<p>—Ne perdons pas les précieux instants qui nous restent pour regagner le +grab, dit de Ruyter; mais profitons en toute hâte du désordre et de la +stupeur qui affaiblissent les forces des Marratti. Ceux qui errent +encore dans les murs de Saint-Sébastien ne sont pas à redouter; mais les +hommes enfuis peuvent se rallier d'une minute à l'autre, appeler à leur +aide les habitants de Madagascar et nous attaquer à leur tour. Ainsi, +cher Trelawnay, ramassez les traînards, dirigez-les vers les bateaux; +les prisonniers sont embarqués, il faut que nous les suivions.</p> + +<p>—Occupons-nous d'abord de la pauvre orpheline, répondis-je à de Ruyter. +Voulez-vous m'accompagner auprès d'elle, Aston?</p> + +<p>Le lieutenant me suivit, et nous nous dirigeâmes vers la hutte.</p> + +<p>À notre approche, la jeune fille se leva vivement, joignit les mains, et +sa figure, inondée de larmes, s'inclina sur le pâle visage du mort, dont +elle n'avait pas encore compris l'effrayante immobilité.</p> + +<p>—Mon père, dit-elle d'une voix pleine de sanglots, lève-toi, les +étrangers sont bons, regarde, ils viennent nous libérer. La vieille<span class="pagenum"><a id="Page_284">[284]</a></span> +femme ne m'a pas tuée, je suis bien portante; lève-toi, j'ai enveloppé +tes blessures, le sang s'est arrêté.</p> + +<p>La pauvre enfant avait soigneusement bandé les bras et les jambes du +vieillard avec l'unique vêtement que les sauvages lui eussent laissé.</p> + +<p>—Chère sœur, dis-je à la jeune Arabe en prenant doucement sa main, +vous êtes libre; venez, il faut que nous quittions sans retard la ville +de ces cruels Marratti.</p> + +<p>—Mais voyez comme mon père dort, dit-elle en dégageant sa main de +l'étreinte de la mienne; parlez bas, il faut le laisser dormir, car il +est bien fatigué.</p> + +<p>—Mais, chère, nous sommes obligés de quitter Saint-Sébastien, venez.</p> + +<p>—Nous en aller, mon frère, nous en aller quand notre père dort; non... +S'il le faut absolument, reprit-elle en m'enveloppant d'un regard de +prière, eh bien, réveillez-le, nous lui donnerons à manger; j'ai des +fruits, de beaux fruits; un Arabe libre me les a apportés. Regardez +comme les lèvres de notre pauvre père sont sèches et froides. Vous dites +qu'il faut partir; vous ne songez donc pas que pendant notre absence les +cruels Marratti pourront revenir, et alors qui défendra mon père contre +leurs coups meurtriers? Mon père, si épuisé par les privations, par le +manque de sommeil, par sa longue captivité! Pitié pour ta fille, père, +pitié pour ta pauvre Zéla! ouvre les yeux, tiens, essaye de boire le jus +de cette grenade; parle-moi, lève-toi.<span class="pagenum"><a id="Page_285">[285]</a></span></p> + +<p>—On nous appelle, dit Aston, hâtons-nous. Si vous le voulez, je vais +prendre cette enfant dans mes bras, et je la porterai jusqu'à un bateau.</p> + +<p>—Je vous en prie, ma sœur, venez avec nous, dis-je en dégageant +doucement les mains de Zéla des mains de son père, auxquelles la pauvre +enfant s'était cramponnée.</p> + +<p>La jeune fille voulut résister; mais je couvris vivement ses épaules +avec mon <i>abbah</i>, et Aston la prit dans ses bras.</p> + +<p>Les cris de la pauvre enfant étaient lamentables. Elle se débattait, +appelait son père, et les tremblantes mains d'Aston pliaient, non sous +le léger fardeau de ce corps d'enfant, mais sous l'émotion d'une +profonde peine.</p> + +<p>Quelques Arabes accompagnèrent Aston, et je me rendis auprès de de +Ruyter, qui tâchait de réunir ses hommes.</p> + +<p>Quand Aston passa auprès de Louis, celui-ci s'écria d'un ton de fureur +comique:</p> + +<p>—Qu'est-ce donc qu'il emporte, Seigneur Dieu? Comment! une jeune fille! +elle ne sera pas utile, qu'il la laisse; il vaut mille fois mieux qu'il +emporte cette grande tortue près de laquelle il passe sans seulement la +regarder, et cependant elle est magnifique; il faut un homme fort pour +la porter. Monsieur Aston, laissez aller la jeune fille, prenez la +grosse tortue; votre compagne portera cette petite que je tiens, et j'en +prendrai une autre; il y en a des masses de ces belles filles-là, et ces +belles filles-là se mangent; celle que vous leur préférez ne sera bonne<span class="pagenum"><a id="Page_286">[286]</a></span> +à rien, c'est un fardeau inutile; laissez-le, prenez cette bonne tortue, +elle fera une excellente soupe; elle est très-jolie, beaucoup plus jolie +que votre petite fille.</p> + +<p>J'arrivai auprès de Louis au moment où il achevait cette lamentable +prière.</p> + +<p>—Venez à bord, lui dis-je, venez-y vite, si vous ne voulez pas que les +Marratti fassent de la soupe, non avec une tortue, mais avec un +munitionnaire.</p> + +<p>—Comment, capitaine, comment, laisser cette tortue? Cette tortue qui +vaut à elle seule toutes celles que nous avons prises. Jamais! jamais! +répéta Louis en se tordant les mains dans une indicible angoisse, +jamais!</p> + +<p>Des Marratti armés apparurent sur les collines. De Ruyter perdit +patience, et ce fut avec fureur qu'il hâta la marche de ses hommes. La +plupart des Français étaient ivres, et nous ne pouvions les faire sortir +des huttes. Des exclamations de rage se firent entendre sur la colline. +De Ruyter sortit par la grande porte de Saint-Sébastien, et je restai +avec quelques Arabes pour ramasser les traînards.</p> + +<p>J'ai oublié de dire que nous avions incendié la ville dans plusieurs +endroits, brûlé deux vaisseaux arabes et sept ou huit canots appartenant +aux vaincus.</p> + +<p>Les natifs se précipitèrent vers la ville, et nous aperçûmes bientôt des +groupes d'hommes armés, courant le long de la rivière que nous avions à +traverser. Évidemment, ces hommes avaient l'intention de nous attaquer +là. Tout en préparant nos armes, nous hâtâmes le pas; de Ruyter +traversait la rivière, et une partie de ses hommes protégeait son<span class="pagenum"><a id="Page_287">[287]</a></span> +passage par une volée de mousquets tirée presque à bout portant sur les +natifs. Un messager vint m'avertir de hâter ma course, et il me prévint +que de Ruyter allait garder les bateaux. Mais, retenu par la difficulté +que j'avais de faire marcher les hommes ivres, je ne pouvais mettre +obstacle au rassemblement des natifs, qui s'augmentait de minute en +minute.</p> + +<p>Quand le nombre des Marratti parut leur promettre une force suffisante, +ils s'enhardirent et attaquèrent les marins que de Ruyter avait placés +sur l'autre côté du rivage, puis ils traversèrent le courant, se +réunirent derrière nous, et un réel danger menaça notre sortie du cap. +Je tins ferme et je restai sur le rivage jusqu'à ce que mes hommes +eussent passé la rivière. Au moment où j'allais les suivre avec mes +Arabes, j'entendis derrière moi des coups de fusil, puis apparut tout à +coup, au détour d'un banc de sable, un énorme personnage revêtu d'une +brillante armure écailleuse. C'était le munitionnaire, portant sur ses +épaules la fameuse tortue, l'un et l'autre accompagnés et protégés par +un soldat hollandais.</p> + +<p>—Marchez rapidement, leur criai-je de toutes mes forces, car les +minutes sont précieuses.</p> + +<p>Eh bien, malgré l'extrême danger de ma position, je ne pouvais +m'empêcher de rire en considérant l'étrange aspect de Louis.</p> + +<p>Il s'avançait vers moi en chancelant sous le poids de son fardeau, et il +était difficile de distinguer dans l'ensemble de Louis les formes d'un +être humain: il ressemblait à un hippopotame. Le soldat hollandais qui<span class="pagenum"><a id="Page_288">[288]</a></span> +suivait Louis était gonflé dans des proportions ridicules: son surtout +rouge de Guernesey et son ample pantalon hollandais, attachés aux +poignets et aux genoux, étaient remplis d'une masse d'or et de bijoux +qu'il avait découverts après la démolition d'une hutte. Il ressemblait à +un ballot de laine, et se mouvait comme un dogre hollandais +manœuvrant dans une houle.</p> + +<p>—Jetez tout ce que vous portez, si vous tenez à votre vie! leur +criai-je avant de m'élancer dans la rivière.</p> + +<p>Les natifs approchaient à grands pas de notre arrière-garde, et les +difficultés que nous avions à surmonter pour nous servir de nos armes +encourageaient les Marratti. Sans l'aide des hommes stationnés de +l'autre côté de la rivière, nous n'aurions pas eu la possibilité +d'échapper à la mort. Leur feu mettait entre les vaincus et nous une +légère distance. Nous étions donc obligés non de nous éloigner, mais +bien de fuir en grande hâte.</p> + +<p>Tout d'un coup j'entendis quelque chose se débattre dans l'eau, et un +cri sauvage de triomphe fut jeté par les natifs. Je regardai vivement +autour de moi, le soldat hollandais venait de disparaître, trop chargé +par son trésor. Le malheureux avait glissé sur le gué et il coulait à +fond. Malgré ses efforts, il lui fut impossible de se débarrasser du +poids écrasant qui l'entraînait dans les profondeurs de l'eau. Ce +malheur m'affecta, et cependant je n'y pouvais apporter aucun secours. +Mon attention fut bientôt distraite par le munitionnaire qui venait<span class="pagenum"><a id="Page_289">[289]</a></span> +également de tomber dans l'eau.</p> + +<p>Je courus en arrière, et je tendis ma lance à Louis, qui s'y cramponna +avec force. Ce mouvement fit tomber l'énorme tortue, qui profita de ce +répit de liberté pour ouvrir ses lourdes nageoires et regagner en +triomphe son élément naturel.</p> + +<p>Quand Louis se fut redressé, il s'écria avec une expression de +physionomie lamentable:</p> + +<p>—Mais où est ma tortue? Ah! ne faites pas attention à moi, capitaine, +sauvez la tortue!</p> + +<p>—La tortue! m'écriai-je, que la tortue soit maudite! je voudrais +qu'elle fût dans votre gorge!</p> + +<p>—Ah! et moi aussi, capitaine, c'est tout ce que je désire. Ah! ma +tortue, ma tortue, où est ma tortue?</p> + +<p>Au moment où le désespéré Louis vociférait cette demande, la tortue +s'éleva à la surface de l'eau et nagea vers Louis, comme si elle eût +voulu se moquer de son ennemi. Dès que le munitionnaire vit la brillante +carapace du crustacé reluire au soleil, il tendit les bras, fit le geste +de se précipiter au-devant d'elle, en criant d'une voix suppliante:</p> + +<p>—La voilà, elle revient, elle approche. Oh! sauvez-la, capitaine! +sauvez-la!</p> + +<p>N'entendant qu'à moitié les prières de Louis, je crus qu'il me parlait +du soldat.</p> + +<p>—Où? m'écriai-je en mettant dans ma question autant d'empressement +qu'il avait mis d'instance dans sa prière.</p> + +<p>—Ici, me dit-il en me désignant la tortue. Oh! capitaine, je ne vous ai +pas encore dit comme elle est belle et vigoureuse; je lui ai coupé la<span class="pagenum"><a id="Page_290">[290]</a></span> +gorge il y a deux heures, mais elle ne mourra pas avant le soir: elles +ne meurent jamais de suite. Mais si nous la laissons fuir, elle sera +perdue, perdue! Vous ne le voudriez pas, j'en suis certain, capitaine.</p> + +<p>J'ordonnai à un de mes hommes de s'emparer de Louis; la force l'entraîna +au milieu de nous, mais le pauvre munitionnaire marchait aussi +obliquement qu'un crabe, les yeux fixés sur la bien-aimée tortue.</p> + +<p>Arrivés de l'autre côté du rivage, nous nous empressâmes de regagner nos +bateaux; quatre de nos marins furent légèrement blessés pendant cette +retraite, mais je n'eus que ce malheur à déplorer, en y joignant +toutefois la perte du soldat hollandais et celle de la magnifique +tortue.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XLIII"></a>XLIII</h2> + + +<p>Partout où le terrain présentait des irrégularités, partout où se +trouvait un abri de rochers ou d'arbrisseaux, nous trouvions des +Marratti; ils se formaient autour de nous par groupes ou disséminés en +espèce de cercle. En conséquence, nous nous retirâmes tout près de la +mer, et nous courûmes le long du bord.<span class="pagenum"><a id="Page_291">[291]</a></span></p> + +<p>Nous avions encore un passage très-dangereux à traverser: c'était celui +qui se trouvait sous la rude proximité des rochers, dont les pointes +inégales s'avançaient vers la mer, à un demi-mille de laquelle nos +bateaux étaient stationnés. Les natifs s'étaient rangés en file le long +des sommets, et un feu très-vif était déjà commencé. Dans le premier +moment, je fus surpris que de Ruyter m'eût abandonné seul au hasard +d'une lutte aussi dangereuse, et en réfléchissant sur le meilleur parti +que j'avais à prendre, je vis sur l'extrême pointe d'un rocher son +drapeau en queue-d'aronde. Il veillait sur nous.</p> + +<p>Je fis courir mes hommes, et nous fûmes bientôt appelés par nos +camarades, qui, ayant vu que ce poste était occupé par l'ennemi, +l'avaient chassé sur les rochers et avaient ainsi préparé notre passage.</p> + +<p>Malgré le ferme appui de cet utile secours, chaque pouce du terrain nous +fut disputé, et six de mes hommes y trouvèrent la mort; car, protégés +par les rochers et se couchant par terre, les natifs, armés de leurs +longs mousquets, avaient sur nous le grand avantage d'être presque +invisibles.</p> + +<p>Les bateaux s'approchèrent, et les soldats français furent rangés sur le +rivage. Quoique n'osant pas tout à fait s'approcher de nous, les natifs +continuèrent le feu; nous nous embarquâmes au milieu des cris farouches +des sauvages, et dès que nous eûmes quitté la terre, ils vinrent comme +une innombrable multitude de corneilles faire autour de nous un fracas +et un tapage épouvantables. Quelques-uns même nous suivirent dans<span class="pagenum"><a id="Page_292">[292]</a></span> +l'eau, et leurs flèches, leurs pierres, leurs balles tombèrent sur le +grab comme une pluie d'orage.</p> + +<p>Une joie universelle régna à bord dès que nous fûmes tous rentrés à peu +près sains et saufs sur le vaisseau, et à la nuit tombante nous +dirigeâmes notre course vers l'île Bourbon.</p> + +<p>En calculant nos pertes personnelles ainsi que celles de la corvette, +nous nous aperçûmes qu'il nous manquait quatorze hommes; mais nous en +avions vingt-huit assez grièvement blessés. J'inscrivis ces +particularités sur le journal de mer de de Ruyter, et je lui dis:</p> + +<p>—Il me semble qu'en considérant et les dangers que nous avons eu à +courir et le nombre de nos adversaires, nos pertes n'ont pas été +grandes.</p> + +<p>—Si, elles ont été très-grandes, dit Louis, qui venait de descendre +l'escalier; vous n'en reverrez jamais une si belle. J'aurais voulu que +tous les hommes, oui, tous, eussent été perdus plutôt qu'elle. Vous +aussi, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, Louis. Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Ce que je veux dire? s'écria Louis; je veux dire que je déplore la +perte, l'irréparable perte de la tortue. Vous l'avez vue, capitaine, et +vous auriez pu la sauver! Ne le pouviez-vous pas? Mais M. Aston et vous, +vous ne pensez à rien, car une petite fille, ce n'est rien, ma tortue +valait toutes les filles du monde, n'est-ce pas vrai? ajouta Louis en +tournant sur lui-même comme il le faisait à chaque interrogation, et en +avançant ses narines dilatées jusque sur le visage de ses +interlocuteurs.<span class="pagenum"><a id="Page_293">[293]</a></span></p> + +<p>—Cet homme, dit de Ruyter, est un Hindou; il croit que le monde est +soutenu sur le dos d'une énorme tortue.</p> + +<p>—Et je ne serais pas étonné, ajoutai-je, s'il faisait un voyage au pôle +nord, non pas dans l'intérêt de la navigation, mais pour se livrer à la +recherche des crustacés. Quel luxe et à la fois quel bonheur pour vous, +Louis, si vous pouviez prendre un bain dans une mer de gras-vert! +(graisse de tortue.) Ne serait-il pas? ajoutai-je en imitant sa forme de +dialogue interrogative et incompréhensible.</p> + +<p>—Oui, me répondit-il, mais dans le pôle nord, au lieu de tortues, il y +a des <i>wabrusses</i>, des ours blancs et des baleines.</p> + +<p>Van Scolpvelt apparut tenant quelques esquilles dans une main et une +scie dans l'autre.</p> + +<p>—Voyez, nous dit-il, j'ai trépané un crâne, et tout ce que je vous ai +dit est vrai; tâtez les bords de l'os, ils sont aussi unis que l'ivoire, +et ils ont un lustre qui est tout à fait beau. J'ai extrait une balle, +et le <i>cerebrum</i> n'est point blessé, car le poids d'un cheveu n'est pas +même tombé dessus.</p> + +<p>Van Scolpvelt allait dire qu'il avait opéré avec une adresse si +remarquable, que le patient, n'ayant point souffert, se portait +admirablement bien, lorsqu'on vint lui dire que le malade était mort.</p> + +<p>—Voilà un affreux mensonge! s'écria le docteur en se précipitant sur +l'échelle derrière le messager, qui courait devant Scolpvelt tout +effrayé de la scie.</p> + +<p>À la descente de l'escalier, l'instrument chatouilla le dos du garçon,<span class="pagenum"><a id="Page_294">[294]</a></span> +et ce contact le fit bondir jusqu'au bas aussi lestement qu'une balle +lancée par une main ferme.</p> + +<p>Quelques heures après cet incident, et sous la surveillance de Louis, un +festin, qui pouvait très-bien être nommé un festin de tortue, fut servi +sur la table.</p> + +<p>Une énorme soupière, sur la surface de laquelle une flotte de canots +aurait pu se livrer bataille, fut placée en face de moi par le +munitionnaire lui-même, qui nous dit en essuyant son front couvert de +sueur:</p> + +<p>—Goûtez cela, et vous vivrez un siècle. En vérité, l'odeur seule est un +régal, aussi bien pour un prolétaire que pour un empereur. Je n'ai +jamais respiré une odeur aussi délicieuse, <i>avez-vous?</i></p> + +<p>Après la soupe, la chair de tortue fut servie sous toutes les formes: +une partie bouillie ou rôtie, une autre hachée et roulée en boules. +Quand ce premier service eut été enlevé, Louis le Grand nous dit, sans +s'apercevoir du dégoût que nous éprouvions pour la chair de tortue:</p> + +<p>—Maintenant, voici deux plats que j'ai inventés moi-même, et personne +n'en a le secret, quoique des bourgeois et des ambassadeurs étrangers +m'aient été envoyés pour le découvrir, pour me l'acheter avec le prix de +la rançon d'un roi; mais je n'ai voulu ni vendre ni donner mon secret, +parce que ce secret me rend plus puissant que les rois du monde, qui, +avec toute leur puissance, ne peuvent pas acheter la science d'un homme. +Non, je ne l'ai pas voulu, ajouta Louis en clignant les yeux d'un air +content de lui. J'aurais refusé un royaume! Voudriez-vous?... La seule<span class="pagenum"><a id="Page_295">[295]</a></span> +chose que je vous dirai, et je n'en ai jamais dit autant à personne, +c'est que les œufs mous, la tête, le cœur et les entrailles sont +tous là! Mais il y a aussi bien d'autres différents ingrédients, et je +ne veux pas, je ne dois pas en parler.</p> + +<p>Louis jeta les yeux sur mon assiette, et, y voyant le gras-vert que +j'avais laissé, il me demanda d'un ton surpris:—Pourquoi ne l'avez-vous +pas mangé?</p> + +<p>—Je ne puis pas, mon cher Louis, je ne l'aime pas.</p> + +<p>—Vous ne l'aimez pas? vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Comment! mais +moi, moi qui vous parle, si j'étais mourant, si je n'avais que la force +d'ouvrir la bouche, ce serait pour demander et avaler cette divine +nourriture. Et vous ne l'aimez pas? Alors, capitaine, vous n'êtes pas un +chrétien. Est-il? Mais c'est impossible, je ne le crois pas; le +croyez-vous?</p> + +<p>Je tendis mon assiette à Louis, qui avala le gras-vert, et qui sortit en +faisant un geste mêlé de plaisir et d'indignation.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XLIV"></a>XLIV</h2> + + +<p>Madagascar est une des plus grandes, des plus belles et des plus +fertiles des îles du monde; elle a presque neuf cents milles de longueur +sur trois cent cinquante de largeur. Une magnifique chaîne de montagnes<span class="pagenum"><a id="Page_296">[296]</a></span> +traverse tout le pays, et de grandes et navigables rivières y prennent +leur source. L'intérieur de cette île n'est pas plus connu que ses +habitants; mais les parties de la côte que j'ai longuement visitées +donnent d'abondantes preuves que la nature y a prodigué d'une main +généreuse ses plus précieuses richesses. Rien ne manque à cette terre +productive, rien, excepté la science et la civilisation, qui sont +indispensables pour arriver à placer cette île sur le premier rang que +tiennent les grands et puissants empires. À l'époque de mes voyages, la +sauvagerie y était si complète, qu'à peine pouvait-on distinguer une +différence de manière entre les hommes et les animaux.</p> + +<p>La soirée était singulièrement belle; la mer calme, limpide comme un +miroir, et notre équipage se reposait des accablantes fatigues de la +journée. De Ruyter était dans sa cabine; et en compagnie d'Aston, qui +était couché sur la poupe élevée du vaisseau, contre laquelle je +m'appuyais, je regardais la terre. Les formes des montagnes devenaient +sombres et indistinctes, le bleu profond et transparent de la mer +disparaissait dans une sombre couleur d'un vert olive subdivisée par une +infinité de barres confuses et brillant faiblement, comme si elles +étaient bordées par une ligne de diamants. Le soleil s'enfonçait dans la +mer, et ses rayons expirants nuançaient le ciel des brillantes couleurs +de la topaze, de la pourpre et de l'émeraude, rayées d'azur, de blanc et +de violet.</p> + +<p>Quand le soleil disparut dans l'eau, tout le firmament fut teint en<span class="pagenum"><a id="Page_297">[297]</a></span> +cramoisi et laissa l'ouest plus brillant que de l'or fondu. La lumière +argentée de la lune fit disparaître les joyeuses couleurs, qui +s'éteignirent en laissant çà et là sur la nacre du ciel de légères +taches aux nuances délicates et presque indistinctes. La poupe du grab +tourna, et je vis notre compagne la corvette, dont la carène et les +ailes blanches coupaient la ligne de l'horizon. Éclairée par la lune, +elle ressemblait à un esprit de la mer se reposant sur l'immensité de +l'eau.</p> + +<p>Absorbés dans la contemplation des merveilleuses beautés d'une nuit de +l'Orient, nous passâmes la nuit dans un poétique et suave silence. Après +les écrasantes fatigues d'une journée de combat, ce calme surnaturel +avait sur l'esprit une influence plus douce, plus magique et plus +rafraîchissante que celle du sommeil. Quoique endormi, mais cédant à la +force de l'habitude, le timonier criait de temps en temps:—Doucement! +doucement!</p> + +<p>La formule ordinaire de changer le quart avait été négligée, et les +sentinelles qui avaient la garde des prisonniers, ignorant que l'heure +de leur devoir était passée, dormaient à leur poste. Le baume du sommeil +guérissait les blessés, rendait libre les captifs, qui rêvaient +peut-être qu'une chasse bruyante les entraînait dans les montagnes de +leur pays natal; peut-être encore croyaient-ils qu'assis à l'ombre des +cocotiers ils jouaient avec les jeunes barbares leurs fils, et ces +malheureux, dont les rêves étaient si doux, devaient s'éveiller +enchaînés, liés avec des menottes, dans le pire des donjons, le fond de<span class="pagenum"><a id="Page_298">[298]</a></span> +cale d'un vaisseau, sous la mer, et condamnés à la mort ou à +l'esclavage!</p> + +<p>Le calme enchanteur de la nuit fut troublé tout à coup par un bruit +étrange, mais dont, au premier instant, il me fut impossible de +comprendre les causes. Je prêtai l'oreille, et mon ardente attention me +permit de saisir le murmure confus d'un piétinement assez vif, auquel se +joignit bientôt le râle d'une respiration haletante.</p> + +<p>Aston tressaillit, se leva vivement, et me dit d'un ton ému:—Que se +passe-t-il donc?</p> + +<p>—Je l'ignore, répondis-je, mais nous allons le savoir.</p> + +<p>Aston bondit sur le tillac, et nous avançâmes de quelques pas vers +l'avant.</p> + +<p>Tout d'un coup une ombre noire se dressa devant nous.</p> + +<p>Croyant qu'elle allait essayer de nous barrer le passage, je saisis le +poignard malais qui ne quittait jamais ma ceinture, et j'attendis +l'approche de l'immobile fantôme.</p> + +<p>Mais il ne bougea pas, et fit seulement entendre une sorte de sanglot.</p> + +<p>—Est-ce vous, Torra? demandai-je, en croyant reconnaître la voix d'un +nègre de Madagascar que de Ruyter avait émancipé.</p> + +<p>—Oui, maître.</p> + +<p>—Que voulez-vous, et quelle est la cause du bruit que nous venons +d'entendre à l'avant?</p> + +<p>—Ce bruit est celui qu'a fait Torra en tuant mauvais frère avec ce +grand couteau.<span class="pagenum"><a id="Page_299">[299]</a></span></p> + +<p>—Tué! m'écriai-je avec surprise; qui avez-vous tué?</p> + +<p>—Mon frère, mauvais frère Brondoo.</p> + +<p>—Quel frère? vous êtes ivre ou fou, je ne vous connais pas de frère.</p> + +<p>—Torra pas fou, Torra pas ivre, maître.</p> + +<p>Les hommes du bord avaient entendu le bruit de la lutte criminelle que +révélait l'aveu de Torra; ils se levaient tous les uns après les autres +et s'approchaient lentement de nous.</p> + +<p>En voyant les hommes du bord se grouper en silence à quelques pas de +lui, Torra les examina d'un air triste et froid, puis il me dit avec +douceur:</p> + +<p>—Torra parlera à maître quand jour sera venu.</p> + +<p>La vue du couteau rougi par le sang, et que le nègre tenait encore dans +ses mains, irritait ou effrayait les hommes. Torra comprit le sentiment +d'horrible effroi qui était peint sur la physionomie de ses compagnons. +Il secoua la tête, sourit et murmura doucement:</p> + +<p>—Ne craignez pas Torra, Torra ne fait pas de mal; il a seulement tué +mauvais frère. Arme fait peur à vous? eh bien, voilà l'arme!—Et il +lança son couteau dans la mer.—Maître, continua l'esclave en se +tournant vers moi, vous bon, vous aimer pauvre nègre! vous ne pas +laisser marins tuer Torra pendant que le ciel tout noir ne montre point +les faces; mais demain vous devoir écouter Torra, parce que Torra dira +vrai; il ne désire pas vivre; vous tuerez lui, et il ira rejoindre son +frère dans le bon pays. Au bon pays, il n'y a point d'esclaves, point de +mauvais hommes blancs pour acheter pauvre noir! pour enchaîner pauvre +noir!<span class="pagenum"><a id="Page_300">[300]</a></span></p> + +<p>Je crus le malheureux fou, et je donnai l'ordre à mes gens de le charger +de fers sans lui faire de mal. Ne comprenant pas le mouvement que les +hommes firent vers lui, Torra répéta d'une voix troublée:</p> + +<p>—Il ne faut pas tuer Torra la nuit, il faut attendre le matin, le jour, +le soleil; Torra dira tout.</p> + +<p>Je n'écoutai plus les supplications inutiles du nègre, dont je ne +connaissais pas encore le crime réel, et je me rendis à l'avant, suivi +d'Aston. Un de nos hommes nous avait devancés, car à mon approche, il +souleva un vêtement de coton blanc tout taché de sang, et me dit:</p> + +<p>—Le voici!</p> + +<p>Quelques Arabes qui s'étaient joints à nous reculèrent épouvantés en +criant:—Allah! Allah!</p> + +<p>Les rayons de la lune, dégagée d'un voile de nuages, tombèrent sur le +cadavre d'un homme noir et nu: la couverture blanche qui le couvrait à +demi nous laissa voir sa tête horriblement défigurée par une affreuse +balafre et presque entièrement séparée du corps.</p> + +<p>J'interrogeai tous mes hommes, afin de pouvoir donner un nom à ce +cadavre; mais l'ignorance de l'équipage était aussi complète que la +mienne: personne ne connaissait la victime. Après un long examen des +traits, je finis par découvrir que cet homme était un des prisonniers +marratti. La mort bien constatée et tout secours se trouvant inutile, je +donnai l'ordre que, placé sur un treillis, le cadavre fût porté à +l'arrière du vaisseau, sous la garde d'une sentinelle qui veillerait +également sur l'assassin.<span class="pagenum"><a id="Page_301">[301]</a></span></p> + +<p>Cet horrible spectacle semblait avoir banni le sommeil; les hommes se +réunissaient, parlaient à voix basse, tout émus et tressaillant presque +au murmure de leur propre parole. Une réelle épouvante se communiqua à +tout l'équipage, et ces mêmes hommes, dont les mains et les vêtements +étaient encore humides et souillés du sang d'un terrible combat, ces +mêmes hommes, qui avaient assailli quelques heures auparavant une ville +entourée de murailles et défendue par des pirates intrépides, +frémissaient d'horreur devant la preuve d'un crime commis dans l'ombre. +Quelques-uns se groupèrent silencieusement autour de Torra, qui était +assis sur ses talons, la tête dans ses mains.</p> + +<p>Aston et de Ruyter conféraient ensemble. J'étais seul à veiller sur le +pont. En sentant une légère brise s'élever de la terre, j'appelai toutes +les mains aux voiles; l'équipage, qui était plongé dans une sorte de +torpeur, tressaillit au son de ma voix. J'allais donner l'ordre de +raccourcir les voiles, de carguer le perroquet, lorsque de Ruyter vint à +moi et me dit:</p> + +<p>—Pourquoi toutes les mains? Je ne vois aucune apparence de tempête.</p> + +<p>—Ni moi non plus, répliquai-je; mais une panique dangereuse règne à +bord, attriste les hommes, il faut que je tâche de les distraire par une +grave occupation; ils sont sous la puissance d'un mauvais charme, et si +une rafale survenait, nous perdrions nos mâts avant qu'ils eussent la +conscience du danger.</p> + +<p>—Vous avez eu une très-bonne pensée, mon garçon.</p> + +<p>Les marins obéirent à mes ordres, et leur préoccupation intérieure<span class="pagenum"><a id="Page_302">[302]</a></span> +était si grande, qu'ils ne s'apercevaient pas de l'inaltérable +tranquillité de la mer. Dans un tout autre moment, je me serais +certainement attiré une averse de malédictions et de blasphèmes.</p> + +<p>Mes ordres remplis, je laissai la garde du pont à de Ruyter, et en dépit +de ce qui venait d'arriver, l'excès de la fatigue me fit tomber mourant +de sommeil sur l'oreiller de mon lit.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XLV"></a>XLV</h2> + + +<p>Dans un corps jeune, bien constitué, plein de santé et de vigueur, un +cœur généreux cherche naturellement asile; car pour s'épanouir, se +développer, il faut qu'il ait une large place, il faut que ses +impulsions ardentes puissent se répandre sans obstacle. Dans ce corps +privilégié par la nature, l'âme ou l'esprit qui nous gouverne est +fortement engendré: sa naissance et sa vitalité sont puissantes.</p> + +<p>En revanche, quand l'âme est emprisonnée dans une poitrine étroite, sous +le fardeau des humeurs sombres et tristes, quand elle manque d'air et +d'espace, sa flamme vacille obscurément dans la lampe de la vie, jusqu'à +ce qu'elle soit entièrement éteinte.</p> + +<p>Le philanthrope Owen de Lanark et la sage et pieuse Hannah More disent<span class="pagenum"><a id="Page_303">[303]</a></span> +que la différence des constitutions fait la différence du caractère des +hommes, et que la nature nous a envoyés dans le monde également disposés +pour faire le bien et pour faire le mal.</p> + +<p>Shakspeare et Bacon pensaient autrement, et ils sont aussi profonds et +aussi savants que les autres sont ignorants et superficiels.</p> + +<p>Bacon dit: «Les gens difformes sont généralement méchants de caractère; +la nature leur ayant fait du mal, ils en font autant par instinct que +par vengeance: ils naissent donc exclusivement méchants, et n'apportent +point avec eux cette part de bonté qu'on croit commune à tous les +hommes.»</p> + +<p>Le double souvenir d'Aston et de de Ruyter m'éloigne de mon sujet; pour +eux, la nature avait été prodigue de ses dons en leur accordant +non-seulement la beauté du visage, la grâce des formes, mais encore la +vigueur d'une âme fortement trempée à la puissance magnétique, car eux +seuls m'ont révélé, en me l'inspirant, cette vive amitié qui unit les +hommes les uns aux autres plus saintement, plus tendrement surtout +qu'ils ne le sont par les liens du sang. Avant d'avoir connu ces deux +nobles cœurs, j'avais pensé que le monde était peuplé de démons et +que j'étais emprisonné dans un enfer.</p> + +<p>Avec quel plaisir je puise dans les souvenirs des jours passés auprès de +mes amis! Avec quelle joie je leur paye ici le tribut de mon affection +et de ma reconnaissance, faible prix pour tout le bonheur que m'a fait +connaître leur vive et sérieuse tendresse! Ma vie auprès d'eux a été un<span class="pagenum"><a id="Page_304">[304]</a></span> +enchantement; sous leur regard brillant d'amitié, le monde me paraissait +un jardin plein de fruits et de fleurs. À cette époque, je n'eusse pas +échangé mon existence contre les délices du paradis, tels qu'ils sont +dépeints par les enthousiastes. Cependant je menais une vie de fatigues +et de dangers presque sans exemple; une vie partagée entre les combats, +la douleur des blessures, les tourments de la faim et ceux plus ardents +encore de la soif. J'ai si douloureusement connu ce dernier supplice, +que plus d'une fois il m'est arrivé de vouloir donner mon sang et mes +deux mains pleines d'or pour quelques gouttes d'eau.</p> + +<p>L'abondance est venue, mes souffrances sont oubliées, et, si je m'en +souviens, c'est seulement pour en faire la narration ou donner plus de +saveur aux mets exquis que l'habitude rend communs et inappréciés. J'ai +souvent dormi ma tête sur une boîte à balles, et le fer me paraissait +alors plus doux que le duvet, couvert d'un canevas goudronné pour me +protéger contre la violence de la pluie, contre la glaciale étreinte de +l'écume dans laquelle j'étais presque submergé, profondément endormi +dans ce qu'on pourrait bien appeler un cercueil de mer, près d'un rivage +dangereux, parmi les éclairs et le tonnerre, dans une tempête dont la +violence aurait déraciné un cèdre aussi facilement qu'un homme déracine +une tige de blé.</p> + +<p>Eh bien! ce sommeil de repos, si près de l'éternel sommeil, était aussi +calme, aussi doux, aussi profond que celui d'un enfant fatigué. Si, +soutenu par l'affection, il m'a été possible de supporter ces fatigues<span class="pagenum"><a id="Page_305">[305]</a></span> +sans en souffrir, sans m'en plaindre, quelle conduite odieuse et +dénaturée faut-il que mes parents aient tenue vis-à-vis de moi, pour +arriver à me dégoûter de la vie dans l'âge le plus tendre, pour me faire +concevoir et méditer sérieusement ma propre destruction! Non-seulement +je l'ai méditée, mais à l'âge de quatorze ans je me suis vu sur le point +de mettre à exécution cet effroyable projet.</p> + +<p>Je ne m'éveillai qu'à midi, et la première personne sur laquelle tomba +mon regard fut l'aide du docteur, qui tenait d'une main une bouteille +d'huile camphrée, avec laquelle je devais frotter mes blessures, et de +l'autre une potion calmante, dont, suivant l'ordonnance de Van +Scolpvelt, il était nécessaire que j'abreuvasse mon estomac.</p> + +<p>Je me levai et, suivi du garçon, dont je repoussais les offres, j'entrai +dans la cabine où se trouvait Louis aux heures de repas.</p> + +<p>Le munitionnaire, qui donnait au cuisinier l'ordre de préparer un second +festin de tortue, s'interrompit brusquement, et se tournant vers le +garçon, il lui dit, avec un inimitable accent de mépris dans le geste et +dans la voix:</p> + +<p>—À quoi le camphre est-il bon, je vous prie, si ce n'est à bourrer les +narines et la bouche d'un Arabe mort? J'en déteste l'odeur; la +détestez-vous? Le docteur vous croit-il de la race des scorpions et des +centipèdes, qu'il veut vous nourrir de poison? Le croyez-vous? Le +capitaine a besoin de remplir son estomac, et nullement d'avaler des<span class="pagenum"><a id="Page_306">[306]</a></span> +potions et de masser ses jambes. La soupe est prête, et je garantis que +son bienfaisant bouillon, après avoir visité l'estomac, descendra +jusqu'aux ongles des pieds, et même qu'il circulera autour des cors, +dont il amortira les élancements douloureux, si toutefois le capitaine a +des cors. Avez-vous? Ma soupe est un remède, un remède universel pour +toutes les maladies, n'est-ce pas?</p> + +<p>J'approuvai le raisonnement de Louis, car, aussi affamé que l'est un +oiseau par une forte gelée, je trouvais une immense différence entre une +bonne assiettée de soupe et la nauséabonde potion du docteur.</p> + +<p>Le garçon disparut, et Louis posa sur la table une immense soupière +remplie de potage.</p> + +<p>Quand de Ruyter et Aston vinrent me rejoindre, je leur demandai ce qu'on +avait fait de Torra.</p> + +<p>—Il est toujours assis sur ses talons, la tête dans ses mains, répondit +de Ruyter.</p> + +<p>—Pauvre garçon! Avez-vous découvert le mystère que cache son étrange +conduite? car je suis convaincu qu'il doit avoir été excité au crime par +un puissant motif; il m'a toujours paru bon, naïf, doux et tranquille.</p> + +<p>—Vous devinez juste, répondit de Ruyter; mais j'observe depuis +longtemps que les hommes aux extérieurs calmes sont les plus dangereux, +les plus vindicatifs et les plus cruels. S'ils ont une raison de haine, +ils projettent la vengeance et l'accomplissent pendant que les +brailleurs se contentent de paroles. N'avez-vous pas remarqué +l'effroyable rage qu'apportait Torra dans la destruction des Marratti?<span class="pagenum"><a id="Page_307">[307]</a></span> +Il était couvert de sang comme un peau-rouge.</p> + +<p>—Je me suis aperçu en effet de cette ivresse furieuse, mais je +l'ai attribuée à l'entraînement du combat. J'avoue même que, tout en +comprenant l'exaltation de cette conduite, elle m'a effrayé, car Torra +se jetait avec une sorte de désespoir au centre même de l'ennemi et +n'avait pour arme qu'un immense couteau, le même qui lui a servi pour +tuer son frère. Malgré cette apparente cruauté, je suis certain que le +cœur de Torra est bon, qu'il est d'une nature honnête et brave. +Rappelez-vous, de Ruyter, la preuve de sensibilité et de dévouement +qu'il a donnée l'autre jour en se précipitant dans la mer pendant une +rafale pour sauver la vie à mon oiseau, à mon charmant loriot; oui, je +le répète, Torra est brave, Torra est honnête, car il était presque +continuellement dans cette cabine, où les dollars sont aussi abondants +que les biscuits et les liqueurs; eh bien, il n'a jamais pris ni un +dollar, ni un biscuit, ni même un verre de vin; n'est-ce pas, Louis? +demandai-je au munitionnaire, qui écoutait bouche béante, n'est-ce pas +que Torra est un brave garçon?</p> + +<p>—Oui, capitaine, oui, je suis sûr de la loyauté de ce pauvre nègre; +j'en suis si sûr, que je n'hésiterais pas à lui confier ma fortune si +j'avais une fortune. Écoutez-en une preuve, une preuve évidente, non de +ma confiance, mais de son honnêteté, quoique ce soit ma confiance qui +l'ait fait ressortir: Auprès de Ceylan, je ramassai un jour une petite +tortue, que vous preniez tous pour un morceau de bois, mais je savais +bien que c'était une tortue; je verrais une tortue à vingt milles de<span class="pagenum"><a id="Page_308">[308]</a></span> +nous, quand bien même elle ne montrerait au-dessus de l'eau que la +rondeur de sa carapace. Quand les tortues dorment, elles aiment à sentir +la chaleur du soleil: vous aussi, n'est-ce pas?</p> + +<p>Eh bien! rappelez-vous que je pris la tortue tout doucement, sans +l'éveiller, comme on prend dans un berceau un petit enfant endormi. Au +moment où je glissais mon couteau dessous sa carapace, elle sortit sa +jolie petite tête et me regarda d'un air de reproche; mais elle n'eut +pas le temps de m'attendrir, car je la mis aussitôt dans le pot, qui +était sur le feu. Ah! oui, l'homme noir est honnête et brave, car il +assomma un des hommes, qui voulait mettre sa cuiller dans ma soupe. Eh +bien! messieurs, je laissai Torra seul auprès de ma tortue; il en +respecta la cuisson et ne mit même pas son doigt dans le pot pour le +lécher avec gourmandise.</p> + +<p>Ah! je le dis et je le dirai toujours, ce nègre est le plus honnête +homme du monde; tout autre que lui aurait goûté ma soupe; <i>n'auriez-vous +pas?</i> Un homme noir, un homme si différent d'un chrétien et qui ne vole +pas une cuillerée de soupe, c'est un homme remarquable. J'aime Torra +rien que pour sa discrétion; et vous?</p> + +<p>—Allons, bavard, dit de Ruyter, faites passer les longs bouchons et +débarrassez le pont.</p> + +<p>Le vin mis sur la table, Louis se retira dans l'office, et nous +l'entendîmes manger comme un glouton un cormoran, son mets favori.<span class="pagenum"><a id="Page_309">[309]</a></span></p> + +<p>—Le vaisseau serait en feu, dit Aston, que Louis ne bougerait pas de +son amarrage; il s'y tient ferme.</p> + +<p>—Maintenant, de Ruyter, dis-je en me tournant vers mon ami, +racontez-nous ce que vous savez sur les causes qui ont conduit Torra au +crime.</p> + +<p>—Volontiers, mais il faut d'abord que je vous raconte l'histoire de sa +vie.</p> + + + +<hr /> +<h2><a id="XLVI"></a>XLVI</h2> + + +<p>—Il y a dix mois, en touchant à l'île Rodrigues pour y prendre du bois +et de l'eau, il me prit fantaisie d'aller chasser dans les jungles; je +découvris dans une crevasse de rocher un homme nu, sauvage et affamé. Ce +malheureux était Torra.</p> + +<p>—Comment! s'écria Louis, qui ne se leva pas de son siége, mais qui +avança son énorme tête en dehors de la porte de l'office; comment! +répéta-t-il, affamé! S'il a encore faim, je lui donnerai de cette +tortue, je ne puis pas tout manger, et il y en a en abondance sur le +vaisseau; j'aime Torra, moi, parce que c'est un honnête homme.</p> + +<p>La sueur qui coulait du front de Louis, la graisse de tortue qui +suintait de sa bouche, ses yeux brillants de satisfaction sensuelle,<span class="pagenum"><a id="Page_310">[310]</a></span> +nous firent éclater de rire. Il retira sa tête en grommelant un +interrogatif <i>croyez-vous?</i></p> + +<p>—Mon arme ne permettait pas à l'esclave de fuir, reprit de Ruyter, je +lui fis signe d'approcher de moi, et je l'interrogeai.</p> + +<p>Avec une peine et une attention inouïes, je parvins à comprendre qu'il +avait fui les tortures que lui faisait subir un inspecteur hollandais, +son maître; il me dit encore qu'il avait été employé avec d'autres +esclaves, dans le nord de l'île Rodrigues, à saler du poisson et à +attraper des tortues pour les expédier à l'île de France.</p> + +<p>Torra s'était évadé au moment où ses compagnons et lui allaient partir +pour Macao, avant que le sud-ouest mousson fût passé, et depuis cette +époque, qui datait de plusieurs semaines, il avait vécu dans les bois, +se nourrissant d'œufs, de poissons et de fruits. Bien que ce +lamentable récit me parût une vieille histoire, l'histoire de tous les +nègres marrons, je pris ce pauvre diable en pitié et je l'emmenai sur le +grab. Depuis cette époque, il s'est parfaitement comporté.</p> + +<p>Lorsque Louis fut rassasié, il vint nous engager à prendre un verre de +skedam.</p> + +<p>—Il est très-urgent de m'obéir, ajouta Louis; l'absorption de cette +liqueur apaisera la tortue que vous avez mangée, car, quoique vous +l'ayez dans l'estomac, elle ne mourra pas avant le coucher du soleil, +n'ayant été tuée qu'au matin. Une tortue devrait toujours avoir la gorge +coupée le soir, alors elle mourrait tout de suite. Torra sait cela, mais +les autres hommes du bord sont des imbéciles qui ne savent absolument<span class="pagenum"><a id="Page_311">[311]</a></span> +rien; savent-ils quelque chose? Allons, buvez cette petite goutte, elle +tournera la tortue, qui restera tranquille jusqu'au soir, et passé le +soir, vous n'entendrez plus parler d'elle. Le vin français n'est bon que +pour faire digérer la soupe de tortue, et encore est-il bien inférieur +au madère.</p> + +<p>Comme Louis ne pouvait arriver à nous persuader que le gin était +meilleur que le vin de Bordeaux, il essaya de se consoler de cet échec +en remplissant de la liqueur dédaignée une tasse de coco qu'il nommait +un dé de voilier, et, ouvrant sa large bouche, il vida la tasse d'un +trait.</p> + +<p>De Ruyter reprit le récit de l'histoire de Torra.</p> + +<p>—Hier au soir, après votre départ, je questionnai le nègre, et il me +raconta sa vie; je vais, autant que ma mémoire pourra me le permettre, +vous traduire ses propres paroles.</p> + +<p>—Soyez consciencieux, mon cher de Ruyter, dis-je en riant, et ne faites +pas le récit que nous attendons avec votre brièveté habituelle. Vous +êtes un impitoyable rogneur des histoires des autres, et je désire +connaître toutes les particularités de l'existence de Torra; car, pour +me servir de l'expression de Louis, je dirai simplement je l'aime, et je +serais très-fâché de m'apercevoir qu'en le jugeant bon et brave, j'ai +commis une grande erreur.</p> + +<p>—Je serai plus honnête, mon cher Trelawnay, que ne le sont la plupart +des narrateurs; car, si je ne raconte pas l'histoire littérairement, +vous aurez du moins la matière pure, sans aucune digression morale,<span class="pagenum"><a id="Page_312">[312]</a></span> +soit comme épisode, préface, notes, choses qu'un sot se permet d'ajouter +au récit de l'auteur en croyant que plusieurs sots les liront.</p> + +<p>«Je suis né, m'a dit Torra, dans un village habité par des pêcheurs; ce +village est situé au nord-est de Madagascar, dans la baie d'Antongil. +Mon père était pauvre; il prit une femme, et eut d'elle un garçon chétif +et qui ne valait pas grand'chose.» Sa mère ne voulait pas le laisser +travailler, et désirait avoir un autre enfant; mais c'était chose +impossible, car elle vieillissait, et sa vieillesse la rendait méchante, +ou, pour mieux dire, d'une détestable maussaderie.</p> + +<p>Ainsi vous voyez que les mêmes femmes florissent en Europe et à +Madagascar. Quand nous leur faisons la cour, elles nous donnent leur +main couverte de faveurs, et, la trouvant douce comme le velours, nous +les épousons. Le nœud conjugal formé, les mains deviennent griffes, +la douce voix se change en sifflement furieux.</p> + +<p>Aston et moi nous nous mîmes à rire. De Ruyter oubliait vite +l'engagement qu'il avait pris de faire d'une manière concise et +dépourvue de toute réflexion le récit de l'histoire de Torra.</p> + +<p>De Ruyter comprit la cause de notre gaieté, car il reprit vivement:</p> + +<p>—Par le ciel, mes amis, ceci est une traduction littérale ou pour mieux +dire l'imitation d'une comparaison faite par Torra. Écoutez donc ses +propres paroles: «Dans sa jeunesse, une femme ressemble à une tortue +verte; sa coquille est douce et souple; mais, dans sa vieillesse, elle<span class="pagenum"><a id="Page_313">[313]</a></span> +est plus dure que du bois de fer. Mon père voulut calmer l'irritation de +sa femme, sa peine fut perdue; alors, en homme prudent, il acheta une +autre femme et eut d'elle trois beaux enfants.</p> + +<p>»La première épouse fut froissée, et elle ne permit pas à son mari +d'introduire cette seconde femme dans la maison. Mon père ne discuta +pas, il traversa la rivière et se bâtit une autre hutte. Là, il eut du +bonheur; il fit de bonnes pêches et en vendit le produit aux blancs. +Séparé de sa vieille femme, dont le fils était assez grand pour +travailler, mon père leur donna un canot, un filet de pêche et une +lance. Mais, aussi paresseux l'un que l'autre, la mère et le fils +devinrent très-pauvres.</p> + +<p>»Je grandis et je fus un bon pêcheur, mon père m'aimait. Quelquefois je +partageais avec mon père le poisson que j'avais pris, et lorsque ma +journée avait été mauvaise, ne voulant pas qu'il en souffrît, je lui +donnais des courses (petite coquille, argent des Indiens sauvages). +Ayant appris que la place occupée par mon père était bonne, les blancs +de l'île de France vinrent s'y établir. D'abord ils parlèrent doucement +à mon père, qui ne voulut pas les écouter. Quand ils virent cela, ils se +fâchèrent et bâtirent une place forte dans le champ où mon père +cultivait son pain. Mon père n'était pas content; voyant son irritation, +les blancs le tuèrent et prirent ma mère et mes sœurs pour en faire +des esclaves.</p> + +<p>»Je me sauvai dans les montagnes et je me rendis à Nassi-Ibrahim. Là +existe un très-brave peuple; il vole sur l'eau, c'est vrai, mais il ne +fait point d'esclaves. Quand je leur dis que les blancs étaient venus +tuer mon vieux père, ils dirent qu'ils étaient contents, parce que le<span class="pagenum"><a id="Page_314">[314]</a></span> +vieillard avait eu tort d'établir un commerce avec les blancs; mais +quand je terminai mon récit en ajoutant que ma mère et mes sœurs +étaient devenues les esclaves des blancs, ils s'écrièrent:</p> + +<p>»—Ceci est mal, et nous allons tenir conseil.</p> + +<p>»Ils me dirent:</p> + +<p>»—Nous voudrions parler aux hommes blancs.</p> + +<p>»Un vieillard, qui était un ami de mon père, dit:</p> + +<p>»—Non, il ne faut pas parler aux blancs: leurs paroles sont blanches +comme le matin, mais leurs actions sont noires comme la nuit; il est +inutile de les entendre: il faut les tuer, voilà tout.</p> + +<p>»Après un long entretien, l'assemblée se rendit aux conseils du sage +vieillard. On arma de grands canots de guerre, et pendant la nuit cette +petite armée traversa l'eau pour aller surprendre et attaquer les +blancs. Il n'y avait pas de lune, pas d'étoiles, et la nuit était +sombre.</p> + +<p>»—J'aime la nuit sombre, dit le sage vieillard, parce que les blancs +ont peur de l'obscurité, parce qu'ils n'aiment à se battre que sous les +rayons du soleil. L'homme noir est un hibou qui voit pendant la nuit; +mais eux, ils sont semblables aux coqs d'Inde sauvages, qui ne voient +rien; leurs tonnerres ne frappent pas.</p> + +<p>»Les hommes blancs étaient en réjouissance; car c'était le grand jour de +leur bon esprit, et ils étaient tous ivres dans la maison des pauvres +noirs. Quand nous ne les entendîmes plus chanter, nous descendîmes la +montagne. Ils dormaient autour des débris d'un festin; nous les tuâmes +tous.</p> + +<p>»Mes amis prirent ce qu'ils trouvèrent, et ils me dirent adieu.<span class="pagenum"><a id="Page_315">[315]</a></span></p> + +<p>»Je souffrais de rester dans les lieux où était mort mon père. Je pris +ma mère et mes sœurs avec moi, et nous allâmes de l'autre côté de +l'eau, dans la première maison de mon père.</p> + +<p>»Mon frère aîné parut très-chagrin de la mort de mon père, et nous fûmes +bientôt de très-bons amis. Je travaillais pour tous, mais je travaillais +seul; car mon frère s'absentait souvent, et il ne disait pas où il +allait.</p> + +<p>»Quatre lunes après la destruction des blancs qui avaient tué mon père, +je me rendis à Nassi-Ibrahim pour voir le vieillard, car il était bon, +et son âge commandait le respect. Quand je rentrai à la maison, je n'y +trouvai personne, et cependant l'heure du repos était venue. Enfin, +après de grandes recherches, je découvris mon frère couché dans le champ +et presque mort de douleur.—Les Marratti, me dit-il d'une voix +frémissante, sont venus; ils ont pris ta mère et mes sœurs, et comme +la vieille mère les suppliait d'avoir pitié, et comme elle ne valait pas +grand'chose, ils l'ont tuée. Maintenant, continua mon frère avec une +poignante expression de souffrance répandue sur tous ses traits, faisons +du feu pour brûler le corps de cette pauvre femme.</p> + +<p>»Nous le fîmes en pleurant.</p> + +<p>»—Les larmes ne sont pas utiles, me dit mon frère, elles ne feront +point revenir les femmes.</p> + +<p>»—Pourquoi les Marratti ne t'ont-ils pas pris? demandai-je à mon +frère.<span class="pagenum"><a id="Page_316">[316]</a></span></p> + +<p>»—Ah! me dit-il, je courais sur la montagne et ils ne m'ont pas vu.</p> + +<p>»—Je vais aller demander conseil au sage vieillard de Nassi-Ibrahim, +dis-je.</p> + +<p>»—Non, Torra; le peuple est pauvre et il ne vend ni n'achète +d'esclaves. Mais les Marratti de Saint-Sébastien sont un très-grand +peuple, et il a beaucoup d'esclaves. Parmi les Marratti il y a des +hommes qui sont bons, allons les trouver; un d'eux est frère de ma mère: +il nous fera rendre ce que nous avons perdu, car il m'aime. Allons-y.</p> + +<p>»Je partis avec mon frère.»</p> + + +<hr class="c15"/> +<p class="center">FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE</p> + +<hr /> +<p class="center"><small>Paris.—Imprimerie de <span class="smcap">Édouard Blot</span>, rue Saint-Louis, 46, au Marais.</small></p> + +<div class="p4 footnotes"><h3>Note</h3> +<div class="footnote"><p><a id="footnote_1" href="#fnanchor_1" class="label">[1]</a>Drapeau des marins anglais</p></div></div> + +<div class="p4 tnote"><h3>Notes de transcription</h3> +<p>Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées. La graphie +ancienne (complétement, poëte, remercîment, teté, etc.) a été conservée. +Nous croyons également que :</p> + +<ul> +<li>«<a href="#prendre">prendre</a>» devrait se lire «pendre»;</li> + +<li>«<a href="#Gaspart_1">Gaspart</a>» devrait se lire «Gosport»;</li> + +<li>«<a href="#jajaux">jajaux</a>» devrait se lire «joyaux»;</li> + +<li>«<a href="#revetit">revêtit</a>» devrait se lire «revête»;</li> + +<li>«<a href="#mauricauds">mauricauds</a>» devrait se lire «moricauds».</li> +</ul> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 1/3, by +Edward John Trelawney + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 1/3 *** + +***** This file should be named 38400-h.htm or 38400-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/4/0/38400/ + +Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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