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Halpérine-Kaminsky + +Release Date: December 18, 2011 [EBook #38335] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Internet Archive.) + + + + + + + + +LETTRES + +A MADAME VIARDOT + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS + +AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF + +DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 le volume. + +=PÈRES ET ENFANTS.= Précédé d'une lettre à l'éditeur par Prosper MÉRIMÉE, +de l'Académie française (5º édition), 1 volume. + +=CORRESPONDANCE= (Lettres à ses amis de France); Avec notes +d'HALPÉRINE-KAMINSKY (3º mille), 1 volume. + +_Il a été tiré du présent ouvrage +10 exemplaires numérotés sur papier de Hollunde._ + +Paris.--L. MARETUEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--15203. + + + + +IVAN TOURGUENEFF + +LETTRES + +A MADAME VIARDOT + +publiées et annotées par E. HALPÉRINE-KAMINSKY + +PARIS + +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1907 + +Tous droits réservés. + + + + +PRÉFACE + + +Les lettres du grand écrivain russe Ivan Sergueïevitch Tourgueneff à +Mme Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire. + +Égarées ou dérobées, au moment où la guerre de 1870 obligea la famille +Viardot à quitter Bade pour Londres, ces lettres ont été retrouvées plus +d'un quart de siècle après. + +Naturellement, Mme Viardot désirait rentrer en possession de +documents dont elle ne s'était jamais volontairement dessaisie, et +auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part, +les motifs qu'avançait le possesseur actuel pour garder les lettres +n'étaient pas sans valeur non plus. Il avait trouvé le précieux +paquet--parmi des papiers peu importants--dans une caisse qu'il avait +achetée à un bouquiniste de Berlin; celui-ci, à son tour, l'avait +acquise de la veuve d'un médecin français, paraît-il; ici, s'arrête mon +investigation sur l'origine de la caisse. + +Quoi qu'il en soit, le dernier acquéreur, admirateur dévoué de +Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dépôt sacré la +correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour où il +pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait +venir qu'après la mort de la destinataire des lettres. + +Comme, en définitive, le possesseur des lettres était moins préoccupé +d'une question pécuniaire que du désir d'entourer cette publication de +meilleures conditions littéraires possibles, je finis par le persuader +des avantages réels qu'il y aurait à la faire du vivant et sous les +auspices de la célèbre artiste. + +C'est ainsi qu'après deux ans de pourparlers je pus obtenir la +restitution de tout le paquet des lettres, datées de 1846 à 1871, et que +j'édite avec l'autorisation et sous le contrôle de Mme Viardot. + +Une partie de ce qui nous a été livré paraît seulement. Par une réserve +à mon avis excessive, Mme Viardot ne laisse passer que les pages +ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore +contenant le moins d'appréciations flatteuses pour la créatrice, +universellement admirée, de tant de personnages de l'imagination +lyrique; elle écarta aussi des passages, des lettres entières, émaillés +de saillies spirituelles, jamais méchantes, contre des personnes +connues, ou semés de détails d'un caractère privé. + +Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait à donner. Rien, en +effet, qui ne soit attachant dans l'échange suivi de pensées entre ces +natures d'artistes, liées d'amitié et de sympathie intellectuelle. C'est +un véritable journal intime, écrit à l'intention d'une âme sœur, +commencé à l'âge d'homme et terminé seulement à la mort de l'auteur[1]. + +Tourgueneff rencontra pour la première fois M. et Mme Viardot à +Saint-Pétersbourg en 1843: il était à peine âgé de vingt-cinq ans. Je +l'ai dit ailleurs[2]: M. Viardot, qui avait précédemment séjourné en +Russie, cherchait à familiariser les Français avec les chefs-d'œuvre +de la littérature russe. Il était connu par de savantes études d'art et +de littérature étrangère. Mme Viardot, très jeune encore,--elle avait +vingt-deux ans,--était déjà la célèbre cantatrice, acclamée dans toutes +les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive +et durable impression sur la nature esthétique de Tourgueneff. + + * * * * * + +Le futur auteur des _Récits d'un chasseur_, à cette époque obscure +encore, reçut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point +qu'on est tenté de croire qu'ils avaient deviné le talent du romancier +avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a +raconté lui-même, Tourgueneff se trouva à l'étranger, dénué de toutes +ressources. Sa mère, mécontente de son départ et blessée de le voir, +lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrière littéraire, +s'était refusée à subvenir à ses besoins. Dans cette situation, il +trouva auprès de la famille Viardot la plus large hospitalité, et +Courtavenel, leur propriété de Rosay en Brie, fut, selon sa propre +expression, son berceau littéraire. «C'est ici, raconte-t-il à son ami +Fet[3], que, n'ayant pas les moyens de vivre à Paris, je passais l'hiver +tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui +m'étaient préparés par une vieille domestique. C'est ici que, pour +gagner de l'argent, j'ai écrit la plupart de mes _Récits d'un chasseur_, +et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma +fille de Spasskoïé[4]». + +Cette petite fille étant très malheureuse en Russie, Tourgueneff se +confia à Mme Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit +soin de son éducation. + +Sauf ses rares visites à Pétersbourg, à Moscou ou à sa propriété de +Spasskoïé, l'écrivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France. +Mais qu'il s'en aille seulement à Versailles, à Courtavenel, ou reste à +Paris, en l'absence de Mme Viardot faisant ses tournées à travers +l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un +journal intime. + +Grâce à M. et Mme Viardot, il fut mis en relation avec le monde +artistique et littéraire français; c'est chez eux qu'il rencontra pour +la première fois George Sand. Peu à peu, le cercle de ses connaissances +s'étendit à Mérimée, Sainte Beuve, Théophile Gautier, Flaubert, Paul de +Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules +Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frères Goncourt, Gavarni, +Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot, +Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard, à Zola, Daudet, Guy de +Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'école naturaliste. +L'élément théâtral n'était pas moins bien représenté dans les salons de +la créatrice d'_Orphée_. + +Les impressions variées nourries par ce milieu et par les fréquents +voyages à travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de Mme Viardot, +devaient donc se refléter dans leur correspondance. Aussi, outre sa +valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre +intéressant à l'histoire littéraire de la seconde moitié du XIXe +siècle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le +«Journal» débute certainement vers 1843; du moins les premières lettres, +parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par +leur caractère familier, font présumer l'existence de plus anciennes. +Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera +ci-dessous, de «vieux amis, des amis de trois ans»? Encore un coup, je +regrette, avec tous les admirateurs du maître russe, ces suppressions +sévères; puisse l'accueil que fera le public à la série que nous lui +livrons rendre M{me} Viardot plus clémente à l'avenir[5]! + +E. HALPÉRINE-KAMINSKY. + + + + +LETTRES + +A MADAME VIARDOT + + + + +I + + +Saint-Pétersbourg, ce 8/20 novembre 1846. + +J'ai hâte de répondre à la bonne lettre que vous m'avez écrite tous les +deux, mes chers amis[6]. Elle m'a fait un plaisir véritable, en me +prouvant que vous n'avez pas changé envers moi. Je vous remercie en même +temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passée +et future. Si le sort ne m'est pas tout à fait contraire, j'espère +pouvoir faire un petit voyage en Europe l'année prochaine, dès le mois +de janvier, si bien qu'il ne serait pas impossible que vous, Madame, +ayez un spectateur de plus à l'«Opern-Haus[7]». + +Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je +vous prie de le croire--et j'ai été bien heureux et bien content de +votre triomphe dans la _Norma_. Ceci me prouve que vous avez fait des +progrès, c'est-à-dire de ces progrès comme en font les maîtres et qu'ils +ne cessent de faire jusqu'à la fin. Vous êtes parvenue à vous approprier +l'élément _tragique_, le seul dont vous n'étiez pas encore entièrement +maîtresse (car pour le pathétique, ceux qui vous ont vue dans la +_Somnambula_ savent à quoi s'en tenir), et je vous en félicite de tout +mon cœur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature +aussi richement douée que la vôtre, il n'est pas de couronne à laquelle +on n'ait le droit d'aspirer, par la grâce de Dieu. + +Le choix des opéras que vous allez donner à l'«Opern-Haus» me paraît +admirable (il va sans dire que je préférerais les _Huguenots_ au _Camp +de Silésie_). Pour l'_Iphigénie_, j'oserais vous conseiller de relire +avec attention la tragédie de ce nom, de Gœthe, d'autant plus que +vous avez affaire à des Allemands, qui, presque tous, la savent par +cœur, et dont la manière de comprendre ou de représenter Iphigénie +est par cela même irrévocablement fixée. Du reste, la tragédie de +Gœthe est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a +tracée est d'une simplicité antique, chaste et calme--peut-être trop +calme, surtout pour vous, qui, grâce à Dieu, nous venez du Midi. +Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractère, je +crois que ce rôle vous ira à merveille, d'autant plus que vous n'avez +pas besoin de faire un effort pour vous élever à tout ce qu'il y a de +noble, de grand et de vrai dans la création de Gœthe,--tout cela se +trouvant naturellement en vous. Iphigénie elle-même n'était pas une +«fille du Nord»; un poisson n'a pas de mérite à rester calme... + +Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;--au contraire, +vous exagérez un tant soit peu l'accentuation,--mais je suis sûr qu'avec +votre application ordinaire vous avez déjà fait disparaître ce léger +défaut. + +Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pédant; vous savez qu'ils +prennent leur source dans le vif intérêt que je prends à vos moindres +faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse _vous_ +convenir et _nous_ contenter quand nous vous écoutons... Prenez-vous-en +à vous-même... pourquoi nous avoir gâtés? + +Mon Dieu, comme j'aurais été heureux de vous entendre cet hiver!... Il +faudra que j'en vienne à bout d'une manière ou d'une autre. + +Dans la lettre que j'ai écrite à madame votre mère, j'ai donné quelques +détails sur le théâtre d'ici, ce qui me dispense de revenir là-dessus. +Je préfère vous féliciter sur l'emploi de votre temps à la campagne... +Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage[8]... +Patience! + +Je n'ai pas encore reçu le petit livre de Viardot (que je remercie +beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai déjà lu, et j'y ai retrouvé +cet esprit sobre et fin, ce style élégant et simple dont la tradition +semble vouloir se perdre en France. A propos de littérature, le prince +Karol du dernier roman de Mme Sand (_Lucrezia Fioriani_), paraît être +Chopin. + +Je vous dirai (si cela peut vous intéresser) que nous avons réussi à +fonder un journal à nous, qui paraîtra dès la nouvelle année et qui +s'annonce sous des auspices très favorables. Je n'y participe qu'en +qualité de collaborateur[9]. + +Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma +santé est bonne, mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est déjà un grand +bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies où je vis en vrai +solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu à rassembler des +quatre parties du monde--mes espérances et mes souvenirs. J'aurais bien +voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais à la campagne, mais la +vie est si chère à Pétersbourg! C'était une jument anglaise bai clair, +admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de même +le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse, +ou plutôt d'une chienne. Elle se nomme _Pif_ (drôle de nom, n'est-ce +pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a été baptisée par une +vieille Anglaise qui demeure chez ma mère _Queen Victoria_. J'avais un +autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon à rien, mais qui +s'était attaché à moi. Celui-là répondait au nom de _Paradise Lost_... +Voilà bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie +de l'excuser. + +Il faut que vous me promettiez de m'écrire le _lendemain_ de votre +première représentation allemande; d'ici là, si l'envie vous en prend, +tant mieux. De mon côté, maintenant que la digue est rompue, je vais +vous inonder de lettres. J'écris cette fois-ci à votre adresse, car je +ne sais si Viardot est encore à Berlin. Il est cependant étrange que nos +lettres se soient perdues! + +Mille--non--un million d'amitiés à tous les vôtres. Je crois que vous +n'avez pas besoin de mes protestations d'amitié et de dévouement pour y +croire; nous sommes déjà de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis +et serai toujours le même; je ne veux pas, je ne puis pas changer. + +Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les +vœux les plus sincères pour votre bonheur. + +A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-là! + +Louise[10] n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser +d'un gros baiser que je donne à sa petite joue rondelette. Adieu, encore +une fois. + +Votre tout dévoué, + +YVAN TOURGUENEFF. + + + + +II + + +Paris, 19 octobre 1847. + +Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne très +difficile à ceux qui ont prétendu à l'honneur de correspondre avec vous? +J'en suis d'autant plus embarrassé qu'une légère indisposition +(maintenant entièrement dissipée) m'ayant retenu dans ma chambre tous +ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une +petite revue de tout ce qui se passe à Paris. Me voilà donc réduit à mes +propres ressources, comme la Médée de Corneille. C'est fort +inquiétant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah! +mais--sans plaisanter!--quelle abominable chose que l'abus de la parole! +Voilà une phrase qui, à force d'avoir été répétée, ne veut plus rien +dire; et quand on l'emploie très sérieusement, on s'expose à n'être pas +cru. Enfin! comme dit votre mari--je commence par le commencement. + +Je commence par vous dire que nous sommes tous très enchantés de +l'heureux commencement de vos pérégrinations, et que nous attendons avec +impatience les nouvelles de votre début. Nous voyons d'ici tomber les +fleurs et nous entendons les bravos. Hélas!... Vous savez ce que veut +dire cet hélas! + +Eh bien, vous voilà donc au fond de l'Allemagne! Il faut espérer que ces +braves «Bürger» sauront mériter leur bonheur. Vous êtes à Dresde.... +N'étions-nous pas hier à Courtavenel? Le temps _passe_ toujours vite, +qu'il soit rempli ou vide, mais il _arrive_ lentement... comme une +clochette de troïka russe. + +Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes +pour s'en amuser, les réfuter et les oublier. Il raffermit--à ses +dépens--dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit +si droit, si _simple_, et si sérieux dans sa finesse et sa grâce, n'a +pas dû goûter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque +du «Platon français» (jamais homme ne fut plus mal surnommé). Cependant +on y pêche par-ci par-là quelques idées neuves et hardies, ou plutôt +quelques germes d'idées fécondes. Son dévouement à la liberté de +l'intelligence; son encyclopédie, voilà ce qui le fera vivre. Son +cœur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de +l'esprit et le gâte. Décidément les feux d'artifice du paradoxe ne +vaudront jamais le _bon soleil_ de la vérité. Et cependant, quoi de plus +quotidien que le soleil? (Pas à Paris, par exemple!) Ma foi! vive le +soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde! + +Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre à +madame votre mère nous a paru à tous bien juste. Je ne le connais +presque pas; d'après ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prêt à +l'estimer,--beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de +belles choses qu'avec le talent et l'instinct réunis: avec la tête et le +cœur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tête prédomine. Je puis me +tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinément à +mes erreurs, quand on me met le nez dessus--ce qui n'est pas difficile, +vu les proportions de cet organe. Je suis éducable. + +Et à propos, comment va _die deutsche Sprache_[11]? Parfaitement, +j'imagine. J'ai déjà pris un maître d'espagnol: el señor Castelar. J'ai +beaucoup travaillé tous ces temps-ci; je viens d'expédier un gros paquet +à notre Revue[12]. C'est que je _tiens_ à _tenir_ mes promesses. +J'achève de lire en ce moment un livre de _Daumer_ sur les mystères du +christianisme. Ce Daumer est une espèce de fou qui veut à toute force +prouver que le christianisme primitif, judaïque, considéré comme secte, +n'est autre chose que le culte de Moloch renouvelé; que les premiers +chrétiens sacrifiaient et _mangeaient_ des victimes humaines, et que +Judas n'a trahi son maître que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur +que lui inspirait un pareil repas. Daumer dépense beaucoup d'érudition +pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'Église +jusqu'au quatorzième siècle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y +a de vrai dans son idée--c'est le côté sanglant, triste, anti-humain de +cette religion, qui devrait être toute d'amour et de charité. Vous ne +sauriez vous imaginer l'effet pénible que font toutes ces légendes de +martyrs qu'il vous raconte les unes après les autres, toutes ces +flagellations, ces processions, ces ossements adorés, ces autodafés, ce +mépris féroce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et +tout ce sang!... C'est tellement pénible que je ne veux plus vous en +parler.... + +Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opéra +National, sur la _Cléopâtre_ de Mme de Girardin (qui a réussi, à mon +grand regret), etc., etc. Cependant, dès aujourd'hui, je puis vous dire +que j'ai assisté hier soir à la première représentation de _Didier, +l'honnête homme_, nouvelle pièce de Scribe, aux Variétés. La donnée +n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement manigancé.... Ferville y a +été admirable de vérité, de noblesse et de sensibilité. Or, il paraît +qu'une pièce identiquement pareille a été donnée hier au soir au Gymnase +sous le nom de _Jérôme le maçon_. C'est Bouffé qui y remplissait le rôle +de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrés, +mais il est de fait que le Gymnase a fait relâche avant-hier et a répété +jour et nuit pour être prêt le même jour que l'autre théâtre. J'irai +voir ce _Jérôme_, et vous ferai part de mes impressions.--Bouffé est +certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,--mais Ferville est +peut-être plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une +bêtise, je serai le premier à crier mon _mea culpa_. + +Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde. +Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien +dévoués, ce qui n'est pas étonnant le moins du monde, car enfin... ma +foi, à quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas même en +profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je +m'arrête à l'idée que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement +perpétuel de compliments dans les oreilles, et je me borne à vous +dire... enfin tout ce que vous voulez.... + +J'espère que votre mari se porte bien, qu'il va chasser à outrance et +nous écrire un joli petit article là-dessus. Je lui serre la main ainsi +qu'à vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon cœur.... Si +Mme Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu à +Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue.... + + * * * * * + +Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter à madame votre +mère pour qu'elle y mette quelques mots. + +Bonjour, portez-vous bien de toutes les façons; et voilà. + +Votre tout dévoué, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +III + + +Paris, le 8 décembre 1847. + +Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante +lettre que madame votre mère m'a remise de votre part. Vous faites bien +de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement +reconnaissants! _Danke, danke._ + +Tous les détails que vous nous donnez de votre vie à Dresde sont lus et +relus mille fois; les Dresdennois sont décidément un bon peuple.... + + * * * * * + +Avant tout, il faut que je vous dise que «maman[13]» se porte très bien +et Mlle Antonia[14] aussi, et Mme Sitchès aussi; le papa +Sitchès[15] tousse un peu, mais ce n'est pas du tout étonnant. Des +900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le +seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les +bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non +plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort. + +_El hermano de Vd_[16] va très bien de même; il a fait magnifiquement +relier un exemplaire de sa méthode, qu'il destine à la reine Christine, +pour qu'elle apprenne à sa fille l'art de faire des fioritures et des +transpositions. + +A propos de musique, j'ai entendu Mme Alboni dans _Sémiramide_. Elle +y a eu un _très grand_ succès. Sa voix a entièrement changé de caractère +depuis Pétersbourg; de brutale qu'elle était, elle est devenue _trop_ +molle, molle; elle chante à la Rose Chéri, maintenant; elle fait bien +les agilités; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant, +mais pas d'énergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa +figure placide et grasse se refuse à toute expression dramatique; elle +se borne de temps en temps à froncer péniblement le sourcil. Ce qu'elle +a dit de mieux a été le _In si barbara sciagura_. Les Parisiens en sont +enchantés. Mme Grisi, talonnée par l'émulation, s'est surpassée; elle +m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas été mauvais non plus, +quoique, en général, je trouve qu'il chante en père de famille. + +Hier, je suis allé, avec le jeune Le Roy d'Étiolles[17], à +l'Opéra-Comique; on y donnait _la Dame blanche_. Quelle jolie musique, +galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais +peut-être plus français encore qu'Auber; Boïeldieu est pâle quelquefois, +mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de _la +Muette_).... + +Vernet m'a fait un très grand plaisir dans la vieille pièce: _le Père de +la débutante_. Tous les acteurs français sont essentiellement +réalistes, mais personne ne l'est aussi finement, aussi «brovontement», +disait un Allemand, que Vernet. Il contente à la fois l'instinct et +l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait +rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voilà quelqu'un qui +s'entend à créer.--Il y a des artistes qui parviennent à se débarrasser +de leur individualité; mais à travers la personne qu'ils représentent, +on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espèce +de contrainte réagit sur vous. Vous étiez encore ainsi à Pétersbourg, +mais déjà alors votre talent brisait ses dernières entraves (je me +rappelle maintenant les premières représentations de _la Somnambule_), +et depuis?... + + * * * * * + +Vous me dites que vous vous êtes mise à lire _Uriel Acosta_, de Gutzkow. +N'est-ce pas que ce fantôme, que cet ouvrage pénible d'un homme d'esprit +sans talent, tout farci d'allusions et de préoccupations politiques, +religieuses, philosophiques, vous a déplu? Et puis, tous ces effets +criards, ces coups de théâtre,--y a-t-il quelque chose de plus dégoûtant +qu'une brutalité qui n'est pas naïve? + +L'ombre de Shakespeare pèse sur les épaules de tous les auteurs +dramatiques; ils ne peuvent se défaire de leurs réminiscences; ils ont +trop lu, les malheureux, et pas du tout vécu! Ce n'est qu'en Allemagne +qu'il a été possible qu'un écrivain déjà connu (M. Mundt, le mari de la +sœur de Müller) se soit vu réduit à _afficher dans les gazettes_ +qu'il désirait une épouse (ce fait est littéralement vrai). + +On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un +opéra qu'il puait la musique (_puzza musica_). Tous les ouvrages qu'on +fait aujourd'hui puent la littérature, le métier, la convention. Pour +trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le +prurit littéraire, le bavardage de l'égoïsme qui s'étudie et s'admire +soi-même, voilà la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens +qui retournent à leurs vomissements. + +C'est l'Écriture qui le dit, naïvement, cette fois. Il n'y a plus ni +Dieu ni Diable, et l'avènement de l'Homme est encore loin. + +Parmi tout ce qui écrivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach[18] est +le seul _homme_, le seul caractère et le seul talent. + +Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littéraire, Dieu merci! le +deuxième volume de _la Révolution française_, par Michelet. Cela part du +cœur, il y a du sang, de la chaleur là-dedans; c'est un homme du +peuple qui parle au peuple,--c'est une belle intelligence et un noble +cœur. Le deuxième volume est infiniment supérieur au premier. C'est +tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc. + +Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgré +tout le plaisir que j'ai à babiller devant vous, je ne voudrais pas +abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je +mène ici une vie qui me plaît excessivement: toute la matinée, je +travaille; à deux heures, je sors, je vais chez maman où je reste une +demi-heure, puis je lis les journaux, je me promène; après dîner, je +vais au théâtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois +des amis, surtout M. Annenkoff[19], un charmant garçon aussi fin +d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voilà.... + +Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au +monde. Rappelez-moi, s'il vous plaît, au bon souvenir de votre mari; je +vais lui écrire un de ces jours; j'espère qu'il se porte à merveille. Je +vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours. + +Votre dévoué + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +IV + + +Paris, 14 décembre 1847. + +Bravo, Madame, bravo, _evviva!_ Je ne puis commencer ma lettre +autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait à Dresde et à +Hambourg ce que la Diète vient de faire contre le _Sonder-Bund_: après +avoir enfoncé les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine +déroute. Et puis vous irez, comme César, à la conquête de la +Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton épique!) Vous nous avez fait aussi +beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin à Hambourg. +En général, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous +écrivez à madame votre mère--ce sont les détails que vous nous donnez... +les détails, mais c'est le coloris, la lumière du tableau.--Ne nous +envoyez pas de simples dessins ou des grisailles--chacune de vos lettres +est relue une dizaine de fois--toujours deux fois de suite à haute voix. +(C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, après l'avoir dévorée +en bloc, on se met à l'éplucher par-ci par-là; l'appétit revient en +mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des +fautes d'orthographe en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de +plus.... + +A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien +contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois +fois[20]). Aussi--ne fût-ce que par émulation--nous nous portons, tous +tant que nous sommes, à merveille.... Ce que c'est que l'émulation! + +Je regrette de me voir forcé de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci +je n'ai absolument aucune nouvelle intéressante à vous communiquer. + +Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai +travaillé à force; jamais les idées ne m'étaient venues si abondamment; +elles se présentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre +diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout à coup assailli par +une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tête et ne plus +savoir où loger son monde. + +Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer à deux amis +russes; ces messieurs ont ri à se tordre.... Ça me faisait un effet +extrêmement étrange et fort agréable.... Décidément je ne me savais pas +si drôle que ça--et puis il ne suffit pas de terminer une chose, il +faut la copier (voilà une corvée!) et l'expédier. Aussi les éditeurs de +ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des +gros paquets de lettres! J'espère qu'ils en seront contents. Je prie +très humblement mon bon ange (tout le monde en a un, à ce qu'on dit) de +continuer à m'être favorable--et je vais continuer de mon côté à abattre +de la besogne. C'est une excellente chose que le travail. + +Écoutez, Madame: si après la réception de cette lettre, vous avez encore +à chanter _le Barbier_, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me +pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les +Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose +d'épicé. + +Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de +grandes promenades avant dîner aux Tuileries. J'y regarde jouer une +foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement +habillés! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses +mordillées par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des +bonnes, le beau soleil rouge à travers les grands marronniers, les +statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des +Tuileries, tout cela me plaît infiniment, me repose et me rafraîchit +après une matinée de travail. J'y rêve--non pas vaguement, à +l'allemande, à ce que je fais, à ce que je vais faire.... Je ne manque +jamais (c'est-à-dire les trois ou quatre fois que j'y ai été) d'aller +faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve à l'entrée des +Tuileries, du côté de la rivière--mon groupe favori. Le soir, je vais +chez «bonne maman»; nous y avons passé, il y a quelques jours, cinq ou +six heures avec Manuel[21] à faire mille extravagances. Cela nous a fait +penser à Courtavenel, à Mascarille, à Jodelet, etc., etc. Vous n'êtes +pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour où +nous regardions le ciel si pur à travers les feuilles dorées des +trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce +chapitre. + +Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et +crotté (vos «pflia pflia» sont parfaits de vérité), mais quand le ciel +est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans +un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh +bien, tant mieux! Riez même, riez aux éclats à montrer toutes vos dents. +Vous savez ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur +la route de Berlin à Hambourg! + +J'ai promis à madame votre mère de lui porter ma lettre... il faut lui +laisser de la place. J'aurais dû y penser d'avance et resserrer +davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me +nommer bavard. + +Je vais écrire, l'un de ces jours, une lettre à votre mari. Le deuxième +volume de Michelet est un chef-d'œuvre. Louis Blanc se couvre de +ridicule par sa querelle avec Eugène Pelletan. + +Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve +tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre +fortement la main, je vous refélicite et je reste: + +Votre ami dévoué, + +IV. TOURGUENEFF. + +_P.-S._--N'ayant pas trouvé madame votre mère à la maison, je ferme +cette lettre de peur de retard. J'écris cela dans la boutique d'un +épicier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses +armes. + + + + +V + + +19 décembre 1847. + + Madame, + + * * * * * + +Madame votre mère (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a raconté +votre dernière lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas +à une belle journée de décembre, c'est bien traître, il fait humide «le +long de la rivière». J'espère que votre mal de gorge se sera dissipé +bien vite et que _les Huguenots_ ont eu le même succès que _le Barbier_. +Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup à Hambourg. On +n'y voit que des «marchants», toujours parlant de chemins de fer, +actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je +suis sûr qu'au fond de votre âme vous devez ressentir un secret dépit de +devoir _amuser_ de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser. +Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous écoutant; ils +réservent tout leur sérieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils +vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur +devoir--et on ne les en remercie pas... + +Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit sur vous le _Joseph_ de +Méhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici; +dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables +d'opéras, comme _Jérusalem_.... + +Au moment où je vous écris ces lignes, une bande de musiciens ambulants +se met à chanter le _Mourir pour la patrie_, de Gossec.... Dieu, que +c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah ça, mais décidément les +vieux musiciens valaient mieux que ceux d'à présent. Quelle énergie +sérieuse! quelle conviction! quelle simplicité grandiose! Chanté en 93 +par des centaines de voix, cet hymne a dû faire battre bien des +cœurs. + +En général, depuis quelque temps, je me détourne de plus en plus du +temps présent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette à +corps perdu dans le passé. Je lis maintenant Calderon avec acharnement +(en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand poète dramatique +catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus +antichrétien. Sa _Devocion de la Cruz_ est un chef-d'œuvre. Cette foi +immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou même d'une réflexion, +vous écrase à force de grandeur et de majesté, malgré tout ce que cette +doctrine a de répulsif et d'atroce. Ce néant de tout ce qui constitue la +dignité de l'homme devant la volonté divine, l'indifférence pour tout +ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la _grâce_ se répand +sur son élu--est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'être qui +proclame ainsi avec tant d'audace son propre néant s'élève par cela même +à l'égal de cette Divinité fantastique, dont il se reconnaît être le +jouet. Et cette Divinité--c'est encore l'œuvre de ses mains. +Cependant, je préfère Prométhée, je préfère Satan, le type de la révolte +et de l'individualité. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon +maître; je veux la vérité et non le salut; je l'attends de mon +intelligence et non de la grâce. + +_N. B._--Excusez toutes ces fio-ratures[22]. + +Malgré tout, Calderon est un génie bien extraordinaire et vigoureux +surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants ancêtres, nous +arrivons tout au plus à être gracieux dans notre faiblesse.... Je pense +au _Caprice_ de Musset (qui continue à faire fureur ici). Mais je pense +aussi en même temps que je continue à ne pas avoir de nouvelles à vous +donner; et cependant il s'est passé des choses assez intéressantes. M. +Michelet a ouvert son cours, Mme Alboni a chanté hier _la +Cenerentola_ (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup +d'une fille électrique ou magnétique qui fait, pendant son sommeil, en +écoutant la musique, des gestes qui y ont rapport (à la musique), etc., +etc., etc. + +Mais que voulez-vous, je tourne à l'ours; je ne sors presque pas de ma +chambre,--je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espère que ce ne +sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu +et de courir à Paris; il faut cependant en avoir une idée. + +J'ai reçu des lettres de mes éditeurs qui me font toutes sortes de beaux +compliments sur mon activité; en même temps ils m'ont envoyé le dernier +numéro de notre Revue; j'y ai trouvé une admirable nouvelle d'un +monsieur Grigorovitch[23].... + + * * * * * + +J'écrirai demain une lettre à votre mari, que je vous prie de saluer +bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de +Louise--et pour cause; ce qui ne m'empêche pas de l'embrasser sur les +deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je +vous souhaite tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand et de noble +dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possédez +déjà. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous +les vôtres. + +Vous ne restez pas à Hambourg plus de quatre à cinq jours, n'est-ce pas? +Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-être encore. + +_Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudté zdorovy i +pomnité nass[24]._ + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +VI + + +Paris, ce 25 décembre 1847. + +Nous étions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas +recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gâtés), quand +votre lettre du 21, avec tous ses charmants détails, nous a comblés de +joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous +assurer que jamais mes yeux ne se portent mieux que quand ils ont à +déchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous écrivez parfaitement bien +pour une célébrité. Du reste, votre écriture varie à l'infini; +quelquefois elle est jolie, fine, perlée--une vraie petite souris qui +trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement, à grandes +enjambées; souvent il lui arrive de s'élancer avec une rapidité, avec +une impatience extrêmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce +qu'elles peuvent. + +Vous faites très bien de nous décrire vos costumes; nous autres +réalistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous +faites est bien fait. Vos succès à Hambourg nous causent une joie +infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes _bons_ de vous +encourager? + +Je vous remercie de tout mon cœur pour le bon et affectueux conseil +que vous me donnez dans votre lettre à Mme Garcia. Ce que vous dites +de la «quabra dura» qu'on remarque toujours dans une œuvre +interrompue est bien vrai--«_das sind goldene Worte_». Aussi, depuis que +je suis à Paris, je n'ai jamais travaillé qu'à une chose à la fois et +j'en ai conduit plusieurs à bon port, je l'espère du moins. Il ne s'est +pas passé de semaine que je n'aie envoyé un gros paquet à mes éditeurs. + +Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, j'ai encore lu un drame +de Calderon, _la Vida es sueno_[25]. C'est une des conceptions +dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y règne une énergie +sauvage, un dédain sombre et profond de la vie, une hardiesse de pensées +étonnante, à côté du fanatisme catholique le plus inflexible. Le +Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet +espagnol, avec toute la différence qu'il y a entre le Midi et le Nord. +Hamlet est plus réfléchi, plus subtil, plus philosophique; le caractère +de Sigismond est simple, nu et pénétrant comme une épée; l'un n'agit pas +à force d'irrésolution, de doute et de réflexions; l'autre agit--car son +sang méridional le pousse--mais tout en agissant, il sait bien que la +vie n'est qu'un songe. + +Je viens de commencer maintenant le _Faust_ espagnol, _el Magico +prodigioso_[26]; je suis tout encalderonisé. En lisant ces belles +productions, on sent qu'elles ont poussé naturellement sur un sol +fertile et vigoureux; leur goût, leur parfum, est simple; le graillon +littéraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a été la dernière +et la plus belle expression du catholicisme naïf et de la société qu'il +avait formée à son image. Tandis que dans le temps de crise et de +transition où nous vivons, toutes les œuvres artistiques ou +littéraires ne représentent tout au plus que les opinions, les +sentiments individuels, les réflexions confuses et contradictoires, +l'éclectisme de leurs auteurs; la vie s'est éparpillée; il n'y a plus de +grand mouvement général, excepté peut-être celui de l'industrie, qui, +considérée sous le point de vue de la soumission progressive des +éléments de la nature au génie de l'homme, deviendra peut-être la +libératrice, la régénératrice du genre humain. Aussi, à mon avis, les +plus grands poètes contemporains sont les Américains qui vont percer +l'isthme de Panama et parlent d'établir un télégraphe électrique à +travers l'Océan. Une fois la révolution sociale consommée--vive la +nouvelle littérature!... + +Une grande partie de ces réflexions m'est venue à l'esprit l'autre soir, +pendant que j'assistais à la représentation d'une revue de l'année 1847, +_le Banc d'huîtres_, au Palais-Royal. C'était amusant, et je riais.... +Mais, bon Dieu! que c'était maigre, pâle, timide et mesquin à côté de ce +qu'aurait pu en faire--je ne dis pas Aristophane--mais quelqu'un de son +école! Une comédie fantastique, extravagante, railleuse et émue, +impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la +société et dans l'homme même, et finissant par rire de sa propre misère, +s'élevant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au +stupide pour le glorifier, le jeter à la face de notre orgueil.... que +ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes voués au Scribe à +perpétuité. + +Je ne désespère pas de vous lire _les Oiseaux_ ou _les Grenouilles_ +d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique. + + * * * * * + +Ainsi vous voilà donc à Berlin; vos deux premières campagnes sont +terminées, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple déjà +conquis. + +Vous allez débuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra +à étudier les journaux de Berlin. Il y a dans les _Didaskalia_ de +Francfort un article enthousiaste sur vous, daté de Hambourg. A propos, +_l'Illustration_ annonce votre engagement au Grand-Opéra pour l'hiver +prochain. On écrit de Pétersbourg que le théâtre italien y est à +l'agonie. J'ai parlé dans une lettre à votre mari de _la Cerenentola_ et +de Mme Alboni. + +J'espère que vous allez vous porter tous, mari, femme et enfant, comme +des anges, ou comme nous, car nous allons très bien, mais très bien. + +Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous répétant toujours la +même chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus +grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes vœux sont bien +sincères... Portez-vous bien, soyez heureuse. + +Votre tout dévoué + +IV. TOURGUENEFF. + +_P.-S._--_Que Dios bendiga Vd._ + + + + +VII + + +Paris, ce 11 janvier 1848. + +Je viens de recevoir à l'instant la lettre que vous m'avez envoyée sous +le couvert de Mme Garcia. Je remercie votre mari, de son bon +souvenir. Quant à ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne +demande pas mieux que d'avoir tort, et d'être détrompé le plus vite +possible. + +Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamétralement +opposé à celui de Florian) ne méritent pas l'honneur d'une traduction; +mais l'offre que me fait et señor Louis est trop flatteuse pour que je +ne m'abonne pas, dès à présent, à en profiter plus tard, quand j'aurai +fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur +m'arrive[27]. En même temps je souhaite au grand chasseur... halte-là! +je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne +s'est pas laissé infecter par les superstitions de ma chère patrie, je +ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gâter son plaisir. + +Les articles sur _la Norma_ m'ont fait éprouver ce que les Allemands +nomment _Wehmuth_. En vous comparant avec vous-même d'il y a un an, MM. +les critiques semblent remarquer un changement, un développement dans la +manière dont vous faites ce rôle. Et moi--_ay de mi_--je ne puis savoir +ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la _Norma_ depuis +Saint-Pétersbourg. _Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen._ Je suis +prêt à crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas +chagriné. Rellstab et Kossack parlent tous les deux «_von einer +milderen Darstellung_»; je sais bien que ce n'est pas là une _Milde_ à +la Lind; je suis persuadé, au contraire, que cela doit être très beau, +très vrai et très poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas +les grandes âmes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les +assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignité. «Les coups +de marteau», dit Pouchkine quelque part, «brisent le verre et forgent +l'acier», l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont passé +par là, ceux qui ont _su_ souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce +bonheur, car c'en est un que l'égoïste, par exemple, ou le lâche ne +connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit--s'ils y +résistent. + +Dieu! que j'aurais été content d'assister à une représentation de _la +Norma_! Cette femme au cœur si haut placé et si naïf, si droit, si +vrai, en lutte avec son amour et sa destinée, ces grands et simples +mouvements des passions dans une âme primitive, ce cruel et doux mélange +de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,--et dans la mort,--cette +explosion délirante de la fin, cette intelligence si forte et si fière, +qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entière par la +tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,--n'en parlons +plus. Je tâcherai de vous «reconstruire» dans _la Norma_ d'après l'idée +que j'ai de votre talent, d'après mon souvenir... Il est vrai que je ne +suis plus rompu comme autrefois à cet exercice allemand par +excellence... enfin j'essayerai. + +Vous me parlez aussi du _Roméo_, du troisième acte; vous avez la bonté +de me demander des remarques sur Roméo. Que pourrais-je vous dire que +vous n'auriez déjà su et senti d'avance? Plus je réfléchis à la scène du +troisième acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manière de la +rendre--la vôtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux +que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le +désespoir qui vous saisit alors doit être tellement terrible que, s'il +n'est pas retenu et _glacé_ par la ferme résolution de se donner la mort +à soi-même, ou par tout autre _grand_ sentiment, l'art n'est plus en +état de le rendre. Des cris entrecoupés, des sanglots, des +évanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le +spectateur lui-même n'en serait pas ému, de cette émotion profonde et +poignante qui vous fait verser avec délices des larmes quelquefois bien +amères. Tandis que de la manière dont vous voulez faire _Roméo_ (d'après +ce que vous m'écrivez), vous produirez sur votre auditoire une +impression ineffaçable. Je me souviens de l'observation fine et juste +que vous fîtes un jour sur les petits mouvements agités et contenus que +se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela +n'était peut-être chez elle que du savoir-faire; mais, en général, c'est +le calme _provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond_, +le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous côtés les élans +désespérés de la passion, qui leur communique cette pureté de lignes, +cette beauté idéale et réelle; la vraie, la seule beauté de l'art. Et ce +qui prouve la vérité de cette remarque, c'est que la vie elle-même--dans +de rares moments, il est vrai, dans les moments où elle se dégage de +tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun--s'élève au même genre de +beauté. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont +les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on +ajouter. Mais il s'agit de savoir réunir les deux extrêmes, ou sinon on +paraîtra froid. Il est plus facile de ne pas attenter à la perfection, +plus facile de rester à mi-chemin, d'autant plus que la plupart des +spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutôt ne sont pas habitués +à autre chose; mais vous n'êtes ce que vous êtes que par cette noble +tendance à ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,--_ist der Pünkt +getroffen_,--tous les cœurs, même les plus vulgaires, bondissent et +s'élancent. A Pétersbourg, il fallait être soi-même un peu artiste pour +sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez +grandi depuis lors; vous êtes devenue compréhensible pour tout le monde, +sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses réservées aux élus. + +Je vous écris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bonté de +suppléer--avec votre finesse de divination ordinaire--à ce que mes +expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de +faire du style; je n'en ai pas même la volonté. Je ne veux que vous dire +ce que je pense. + +Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parlé de ce qui se fait à +Paris. Je le ferai dans une autre lettre, très prochaine, si vous le +voulez bien. + + * * * * * + +Tout le monde se porte bien. J'ai été hier aux Italiens; on donnait _la +Donna del Lago_, de Rossini. Quelle délicieuse musique (malgré quelques +longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! Mlle +Alboni y a été bien dans les andante et très molle dans les allegro. +Elle et Mlle Grisi ont dit à ravir le petit duo du deuxième acte. +Mario a bien chanté son air. Les chœurs ont été détestables. (Quel +dommage! le chœur des Bardes est magnifique, autant qu'on en pouvait +juger)..... + + * * * * * + +Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup. + +Je reste votre tout dévoué + +IVAN. TOURGUENEFF. + + + + +VIII + + +Paris, 17/5 janvier 1848. + + * * * * * + +Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que +vous venez d'écrire à «bonne maman», par exemple! Avec quel plaisir on +en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en été dans une +longue allée bien verte et bien fraîche. Ah! se dit-on, il fait bon ici; +et on marche à petits pas, on écoute babiller les oiseaux. Vous babillez +bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plaît; sachez que +vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus +gourmands.--Vous imaginez-vous, Madame, votre mère au coin de son feu, +me faisant lire à haute voix votre lettre qu'elle a eu déjà presque le +temps d'apprendre par cœur? C'est alors que sa figure est bonne à +peindre!... + + * * * * * + +Vous ai-je dit dans ma dernière lettre que j'ai assisté à un concert du +Conservatoire? On n'y a donné que Mendelssohn. La _Symphonie en la_ m'a +beaucoup plu. C'est élégant, fort, élevé. L'exécution a été +_monstrueusement_ parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose +de plus étonnant. + + * * * * * + +Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Roméo, et au moment +où j'écris (il est onze heures et demie), vous devez être dans une jolie +petite agitation. Je fais les vœux les plus sincères pour votre +réussite. Il me semble qu'elle sera complète. Pourquoi ne puis-je être à +Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi? + +Ah çà! mais décidément, depuis quelque temps, je ne vous donne plus +aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou. +Voyons, cependant. + +J'ai été l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une +admirable chose.--Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs, +d'arbres, de statues, et recouvert à une hauteur prodigieuse par un +immense _dais_ en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de +fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul +_drawback_ ou désagrément que j'y ai éprouvé a été une odeur de dalle +mouillée, odeur chaude et légèrement nauséabonde. On dit aussi que la +pluie y pénètre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin +d'Hiver doit être un spectacle éblouissant. + +Votre mari vous a certainement parlé du nouveau roman de Mme Sand, +que _le Journal des Débats_ publie dans son feuilleton: _François le +Champi_. C'est fait dans la meilleure manière: simple, vrai, poignant. +Elle y entremêle peut-être un peu trop d'expressions de paysan; ça donne +de temps en temps un air affecté à son récit. L'art n'est pas un +daguerréotype, et un aussi grand maître que Mme Sand pourrait se +passer de ces caprices d'artiste un peu blasé. Mais on voit clairement +qu'elle en a eu jusque par-dessus la tête des socialistes, des +communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est +excédée et qu'elle se plonge avec délices dans la fontaine de Jouvence +de l'art naïf et terre à terre. Il y a entre autres, tout au +commencement de la préface, une description en quelques lignes d'une +journée d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de +rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une +manière ferme, claire et compréhensible; elle sait _dessiner_ jusqu'aux +parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal; mais vous me +comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin +bordé de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois +les feuilles dorées sur le ciel d'un bleu pâle, les fruits rouges de +l'églantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses +chiens et une foule d'autres choses!... + +Paris a été mis en émoi pendant quelques jours par le discours fanatique +et contre-révolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a +applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait à la +Convention. Encore un symptôme--et des plus graves--de l'état des +esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de +gens intéressés à le faire avorter. Nous verrons. + +A propos d'enfantement: la petite chienne de Mlle Jenny est morte en +couche; pauvre petite bête! elle a dû beaucoup souffrir. Ce décès a fait +contremander un vendredi. + +Vous avez donc de la neige et des traîneaux; nous n'avons que de la boue +et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Müller-Strübing[28] entrer +chez vous, une branche de lilas à la main. Donnez donc à madame votre +mère une petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup +l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent +son vol du côté de Berlin. + +Eh bien! et Mme Lange, continue-t-elle à vous plaire? Donnez-nous-en +des nouvelles. + +Et les dames Kaminski[29]? + +Je travaille beaucoup et avec assez de fruit. + +J'ai déjà lu presque tout _le Gil Blas_ en espagnol, je traduis _Manon +Lescaut_ et je suis entré en correspondance avec un autre élève de mon +maître[30], correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de +nous perfectionner dans l'étude de la «magnifica lengua castellana». +Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu égayé (je +ne sais plus à quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et +il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote. +Du reste, mon maître m'assure que c'est un bon garçon et qu'il ne l'a +pas pris eu mauvaise part. + +En même temps, je travaille à une comédie[31] destinée à un acteur de +Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (_N. B._ Vous voyez +aussi que j'utilise les marges.) + +Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins, +je répondrai à l'aimable lettre du señor don Louis. + +Portez-vous bien. + +Votre dévoué + +IVAN. TOURGUENEFF. + + + + +IX + + +Paris, samedi 29 avril 1848. + +_Guten Morgen und tausend Dank, theuerste_ Madame. + + * * * * * + +...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps +brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, _froidiuscule_, pour ne pas +dire froid--_very gentlemanlike_, c'est-à-dire atroce! J'attendrai un +soleil plus propice pour aller à Fontainebleau; jusqu'à présent, nous +n'avons eu qu'un _genuine english tun, warranted to produce a gentle and +confortable heat_. Cependant, ça ne m'a pas empêché d'aller hier à +l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande diablesse +d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait +véritablement plu? _Un lion qui dévore une brebis dans une forêt._ Le +lion est fauve, hérissé, superbe; il s'est bien commodément couché, il +mange avec appétit, avec sensualité, avec toute tranquillité d'esprit; +et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tacheté et +lumineux à la fois, qui est particulier à Delacroix! Il y a aussi deux +autres tableaux de lui: _la Mort de Valentin_ (dans _Faust_) et _la Mort +du Christ_, deux abominables croûtes--si j'ose m'exprimer ainsi! Du +reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la République! + +Le soir, j'ai été voir _les Cinq Sens_, ballet. C'est inimaginablement +absurde. Il y a, entre autres, une scène de magnétisme (Grisi magnétise +M. Petitpa pour lui faire naître le sens du _goût_) qui est quelque +chose de colossal en fait de stupidité! Il y avait beaucoup de monde, on +a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dansé, en effet. Mais c'est +ennuyeux, un ballet--des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est +monotone. + +Avant le ballet, on a donné le deuxième acte de _Lucie_ avec +Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi +ou Raba--enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme +avait une peur atroce, mais sa voix est fort mauvaise; il est vrai de +dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empêche pas d'être vieille...... + + * * * * * + + +Dimanche 30 avril. + +Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez à la fenêtre... tiens, +c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire +la politesse de lui donner un compagnon... + +«Peut-être on ne voit rien--quelque chose peut-être!» + +C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,--je voulais +dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez à la +fenêtre et qu'on respire l'air du printemps,--on ne peut s'empêcher de +désirer être heureux. La vie--cette petite étincelle rougeâtre dans +l'océan sombre et muet de l'Éternité!--ce seul moment qui vous +appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est +vrai. (Demain je m'achèterai d'autres plumes; celles-ci sont détestables +et me gâtent le plaisir que j'ai de vous écrire.) Voyons +cependant.--(Ah! grâce à Dieu, en voilà une qui est passable!) Qu'ai-je +fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parlé avec +beaucoup d'éloges, sans le connaître, je le confesse. _Les +Provinciales_ de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens, +éloquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un +esclave, d'un esclave du catholicisme,--«les chérubins, ces glorieux +composés de tête et de plume», «ces illustres faces volantes, qui sont +toujours rouges et brûlantes», du jésuite Le Moine, m'ont fait rire aux +éclats. + +Puis, je suis allé voir l'exposition des figures représentant la +République, ou plutôt de sept cents esquisses représentant cette figure, +et j'en suis revenu indigné, comme tout le monde. C'est une abomination +inimaginable! Quel concours! Où es-tu, jury? + +Puis j'ai passé ma soirée chez T..., dont je vous ai déjà parlé. Nous y +avons _mené_ une conversation plus ou moins intéressante, mais fort +pénible. Connaissez-vous de ces maisons où il est impossible de causer à +esprit _couché_, où la conversation devient une série de problèmes qu'on +résout à la sueur de son intellect, où les maîtres de la maison ne se +doutent pas que souvent la plus délicate des attentions est de ne pas +faire attention à ses convives, où il y a de la glu à chaque parole? +Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et +c'est vous qui faites le cheval. + +Puis, en me couchant, j'ai lu _le Voyage autour de ma chambre_ du comte +de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a +fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,--faite par un homme de +beaucoup d'esprit,--et j'ai remarqué qu'en fait d'imitation, les plus +spirituelles sont précisément les plus détestables, quand elles se +prennent au sérieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans +talent imite prétentieusement et avec effort, avec le pire de tous les +efforts, avec celui de vouloir être original. Une pensée captive qui se +débat, triste spectacle! + +Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,--des égoïstes +remplis de sensibilité, qui se mijotent, se lèchent et se plaisent, tout +en se donnant des airs de simplicité et de bonhomie. (Topffer est un peu +dans ce genre.) + +L'expédition de mon ami Herwegh[32] a fait un fiasco complet, on a fait +un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef +en second, Bornstedt, a été tué; pour Herwegh, on le dit de retour à +Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire +_le Roi Lear_, surtout la scène entre le roi, Edgar et le fou, dans la +forêt. Pauvre diable! il aurait dû ne pas commencer l'affaire ou se +faire tuer comme l'autre... + + * * * * * + +Votre mari revient-il à Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des +élus. + +Mme Sitchès m'a donné de vos nouvelles. J'espère, Madame, que vous +aurez la bonté de m'écrire bientôt. + +A demain... + + +Lundi 1er mai, 11 h. du soir. + +J'ai profité du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller à +Ville-d'Avray, petit village au delà de Saint-Cloud. Je crois que j'y +louerai une chambre. J'ai passé plus de quatre heures dans les +bois--triste, ému, attentif, absorbant et absorbé. L'impression que la +nature fait sur l'homme seul est étrange... Il y a dans cette impression +un fonds d'amertume _fraîche_ comme dans toutes les odeurs des champs, +un peu de mélancolie _sereine_ comme dans les chants des oiseaux. Vous +comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me +comprends moi-même. Je ne puis voir sans émotion une branche couverte de +feuilles jeunes et verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel +bleu--pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce à raison du contraste entre ce +petit brin vivant, qui flotte au gré du moindre souffle, que je puis +briser, qui doit mourir, mais qu'une sève généreuse anime et colore, et +cette immensité éternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant +que grâce à la terre? (Car hors de notre atmosphère il fait un froid de +70 degrés et fort peu _clair_. La lumière se centuple au contact de la +terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,--mais la vie, la réalité, +ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beauté fugitive... j'adore +tout cela. Je suis attaché à la glèbe, moi. Je préférerais contempler +les mouvements précipités de la patte humide d'un canard, qui se gratte +le derrière de la tête au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues +et étincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui +vient de boire dans un étang, où elle est entrée jusqu'au genou--à tout +ce que les chérubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir +dans les cieux... + + +Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin. + +Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit +philosophicopanthéistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux +parler de vous, ce qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit +aujourd'hui. + +Vous débutez dans _les Huguenots_; c'est très bien. Mais il ne faut pas +qu'on ne vous fasse faire que des rôles dramatiques. Si vous chantiez +_la Somnambula_?... C'est le meilleur rôle de Mlle Lind; elle y +débute--eh bien, après? Je crois pouvoir répondre d'un grand succès. +Vous irez l'entendre après-demain; vous m'écrirez, n'est-ce pas, +l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez +pas enfermer dans la spécialité des rôles dramatiques. Les journaux +disent que c'est le 6, samedi, que vous débutez, est-ce vrai? Il y aura +quelqu'un ce soir-là à Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais +enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drôle +d'expression, être dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange? +les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est +pas dans son assiette ordinaire; cette inquiétude provient peut-être de +la possibilité d'être mangé par un autre Dieu que le sien. Je dis des +bêtises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!! + +J'ai été avant-hier soir voir Frédérick Lemaître dans _Robert Macaire_. +La pièce est mal faite et ignoble, mais Frédérick est l'acteur le plus +puissant que je connaisse. Il en est effrayant. Robert Macaire, c'est +encore un Prométhée, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence, +quelle audace effrontée, quel aplomb cynique, quel défi à tout et quel +mépris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne. +Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frédérick en +artiste, et trouve le rôle dégoûtant. Mais aussi quelle vérité +accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens +du beau sont deux bosses qui n'ont rien à faire l'une avec l'autre. +Heureux qui les possède toute deux. + +Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure +pour ne rentrer que fort tard dans la journée. Il faut que je me trouve +une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empêché de me décider pour +Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un +pont de bateaux et à pied,--les mariniers ayant profité de la Révolution +de Février pour détruire le pont du chemin de fer--et cela prend +beaucoup de temps. + +Je tâcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemblée nationale le +jour de l'ouverture. Si j'y réussis, je vous promets la description la +plus fidèle. De votre côté, Madame, quand vous serez bien casée, vous me +décrirez votre maison et votre salon. Faites cela, s'il vous plaît, +_pojalouïsta_[33]. + + * * * * * + +Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main. + +Mille amitiés à Mme Garcia, à votre mari, Mlle Antonia et Louise. +_Leben Sie wohl._ + +_Ihr ergebener Freund._ + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +X + +_Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journée de lundi 15 mai +(1848)._ + + +Je sortis de chez moi à midi.--La physionomie des boulevards ne +présentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la +Madeleine se trouvaient déjà deux à trois cents ouvriers avec des +bannières. + +La chaleur était étouffante. On parlait avec animation dans les groupes. +Bientôt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'années grimper sur une +chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en +faveur de la Pologne. Je m'approchai; ce qu'il disait était fort +violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis +dire près de moi que c'était l'abbé Chatel. + +Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde +le général Courtois monté sur son cheval blanc (à la La Fayette); il +s'avança dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit +tout à coup à parler avec véhémence et force gestes; je ne pus entendre +ce qu'il dit. Il retourna ensuite par où il était venu. + +Bientôt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front, +drapeaux en tête; une trentaine d'officiers de la garde nationale de +tous grades escortaient la pétition. Un homme à longue barbe (que je sus +plus tard être Huber) s'avançait en cabriolet. + +Je vis la procession se dérouler lentement devant moi (je m'étais placé +sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemblée +nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tête de la colonne +s'arrêta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu'à +la grille. De temps à autre, un grand cri s'élevait: Vive la Pologne! +cri bien plus lugubre à entendre que celui de: Vive la République! l'_o_ +remplaçant l'_i_. + +Bientôt on put voir des gens en blouse monter précipitamment les marches +du palais de l'Assemblée; on dit autour de moi que c'étaient les +délégués qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu +de jours auparavant, l'Assemblée avait décrété ne pas recevoir _les +pétitionnaires à la barre_, comme le faisait la Convention; et quoique +parfaitement édifié sur la faiblesse et l'irrésolution de nos nouveaux +législateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire. + +Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui +s'était arrêtée jusqu'à la grille de la Chambre. Toute la place de la +Concorde était encombrée de monde. J'entendis dire autour de moi que +l'Assemblée recevait en ce moment les délégués, et que toute la +procession allait défiler devant elle. Sur les marches du péristyle se +tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baïonnettes au bout des +fusils. + +Écrasé par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-Élysées; puis je +revins à la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas +trouvé, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait être trois +heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la +procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les +dernières bannières de l'autre côté du pont. J'avais à peine dépassé +l'obélisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit +noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il +rencontrait: «Mes amis, mes amis, l'Assemblée est envahie, venez à notre +secours; je suis un représentant du peuple!» + +Je m'avançai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barré +par un détachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se +répandit tout à coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns +affirmaient que l'Assemblée était dissoute, d'autres le niaient; enfin, +un brouhaha inimaginable. + +Et cependant les dehors de l'Assemblée ne présentaient rien +d'extraordinaire; les _gardes_ la _gardaient_, comme si rien ne s'était +passé. Un instant, nous entendîmes battre le rappel, puis tout se tut. +(Nous sûmes plus tard que c'était le président lui-même qui avait +ordonné de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lâcheté.) + +Deux grandes heures se passèrent ainsi! Personne ne savait rien de +positif, mais l'insurrection paraissait avoir réussi. + +Je parvins à faire une trouée dans la haie des gardes du pont et je me +plaçais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannières, +courir le long des quais, de l'autre côté de la Seine... + +--Ils vont à l'Hôtel de Ville! s'écria quelqu'un près de moi; c'est +encore comme au 24 février. + +Je redescendis avec l'intention d'aller à l'Hôtel de Ville... Mais dans +ce moment nous entendîmes tout à coup un roulement prolongé de tambour, +et un bataillon de la garde mobile apparut du côté de la Madeleine et +vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme, à l'exception d'une +poignée d'hommes dont l'un était armé d'un pistolet, personne ne leur +fit résistance, il s'arrêtèrent devant le pont, après avoir conduit les +émeutiers au poste. + +Cependant, même alors, rien ne paraissait décidé; je dirai plus: la +contenance de ces gardes mobiles était passablement indécise. Pendant +une heure au moins avant leur arrivée et un quart d'heure après, tout le +monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les +mots: «C'est fini!» prononcés d'une façon joyeuse ou triste, suivant la +façon de penser de ceux qui les prononçaient. + +Le commandant du bataillon, homme d'une figure éminemment française, +joviale et résolue, fit à ses soldats un petit discours terminé par ces +mots: «Les Français seront toujours Français. Vive la République!» Cela +ne le compromettait pas. + +J'ai oublié de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et +d'attente dont je vous ai parlé, nous avions vu une légion de gardes +nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-Élysées et +traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis-à-vis des Invalides. Ce +fut cette légion qui prit les émeutiers par derrière et les délogea de +l'Assemblée. + +Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait +été reçu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de: +«Vive l'Assemblée nationale» recommencèrent avec une nouvelle force. +Tout à coup, le bruit se répandit que les représentants étaient rentrés +dans la salle. Ce fut un changement à vue. Le rappel éclata de toutes +parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur +les pointes de leurs baïonnettes (ce qui, par parenthèse, produisit un +effet prodigieux) et crièrent: «Vive l'Assemblée nationale!» Un +lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla +une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est +passé; + +«L'Assemblée est plus forte que jamais! s'écria-t-il. Nous avons écrasé +les misérables... Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des députés +insultés, battus!...» + +Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemblée furent encombrés +de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux; +des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait +triomphé, avec raison, cette fois. + +Je restai encore sur la place jusqu'à six heures... Je venais +d'apprendre qu'à l'Hôtel de Ville aussi le gouvernement avait remporté +la victoire... Je ne dînai ce jour-là qu'à sept heures. + +De toute la foule de choses qui me frappèrent, je n'en citerai que +trois: ce fut en premier lieu l'_ordre extérieur_ qui ne cessa de régner +autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appelés soldats, gardèrent +l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; après l'avoir laissé +passer, ils se refermèrent sur elle. Il est vrai de dire que +l'Assemblée, de son côté, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait +en attendre; elle écouta Blanqui pérorer pendant une demi-heure, sans +protester! Le président ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les +représentants ne quittèrent pas leurs sièges, et ce ne fut que quand on +les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilité avait été celle des +sénateurs romains devant les Gaulois, ça aurait été superbe; mais non, +leur silence était le silence de la peur; ils siégeaient, le président +présidait... Personne, M. d'Adelsward excepté, ne protestait... et +Clément Thomas lui-même n'interrompit Blanqui que pour demander +gravement la parole!... + +Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manière dont les marchands de +coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides, +contents et indifférents, ils avaient l'air de pêcheurs amenant un filet +bien chargé. + +Troisièmement, ce qui m'étonna beaucoup moi-même, ce fut l'impossibilité +dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple +dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce +qu'ils désiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils étaient révolutionnaires +ou réactionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air +d'attendre la fin de l'orage.--Et cependant je m'adressai souvent à des +ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce +que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou +fatalité?... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XI + + +Hyères, vendredi 20 octobre 1848. + +Bonjour, madame. Me voilà enfin parvenu au but de mes pérégrinations! Je +suis arrivé hier après un séjour de deux jours à Toulon, où j'avais été +retenu par une légère indisposition, parfaitement dissipée maintenant, +et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma +névralgie--car j'ai lieu d'espérer qu'elle est bien morte cette +fois.--J'occupe une jolie petite chambre à l'hôtel d'Europe, donnant sur +une terrasse d'où j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante, +toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mûriers (je +suis vraiment bien fâché de toutes ces terminaisons en _iers_), parmi +lesquels s'élèvent de temps en temps les éventails, ou plutôt les +plumeaux étranges des palmiers. Cette plaine, que bordent à droite et à +gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au delà +duquel s'étendent et bleuissent à la façon de Capri les îles d'Hyères. +Une rangée de pins à parasol court le long du rivage. Tout cela serait +charmant, si ce n'était la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre +jours, et qui dans ce moment même enveloppe toute cette belle plaine +d'un brouillard uniforme, terne et gris. + +Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espère que cette pluie ne +durera pas éternellement--ou si elle dure, ma foi, je travaillerai à +faire trembler. + +Je vous ai envoyé ma dernière lettre de Marseille, le jour de mon départ +pour Toulon--il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas +grand'chose.... Voyons cependant. + +Je suis arrivé à Toulon de grand matin, après un voyage de nuit assez +désagréable, par de mauvais chemins.--Toulon est une assez jolie ville, +pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.--Il faisait un temps +assez extravagant, de grosses nuées chargées de pluie passaient +lourdement sur la ville, en laissant échapper de véritables torrents +d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement; +puis une fois la bourrasque passée, un vigoureux soleil, radieux et gai, +venait frapper les maisons et les rues ruisselantes. + +Toulon est entouré de hautes montagnes d'un gris jaunâtre; rien n'était +charmant comme de les voir sortir peu à peu à la lumière, à travers les +derniers brouillards de l'ondée qui s'en allait. Je m'embarquai dans un +petit bateau à voile et je fis une tournée dans la rade qui est fort +belle et spacieuse. Nous passâmes devant la frégate _le Muiron_, qui +ramena Napoléon d'Égypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y +avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.--Pendant les +cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois +ondées, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant, +pendant et après, sur la mer, était quelque chose de magnifique. Elle +prenait tantôt une teinte d'encre de Chine nacrée avec des reflets +bleuâtres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec +de petites paillettes d'or; à droite, elle était d'un blanc laiteux; à +gauche, près des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'écume... et +tout cela changeait, se déplaçait à chaque instant, selon qu'on tournait +la tête ou que les nuages passaient. + +Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de +voir les forçats; mais aussitôt que je déclinai ma qualité d'étranger, +et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entrée.--Il était +venu, à ce qu'il paraît, de nouveaux ordres, très sévères. Là-dessus, je +m'en fus à mon hôtel et m'apprêtais déjà à partir pour Hyères, quand je +fus pris d'une espèce d'attaque nerveuse à l'estomac, qui me força de +rester.--J'envoyai chercher un médecin qui m'administra des calmants, +m'ordonna le repos, et, vingt-quatre heures plus tard, c'est-à-dire +hier à quatre heures, je partais, parfaitement rétabli, frais et dispos, +pour Hyères, où j'arrivais juste à temps pour me mettre à table avec un +Anglais roux, horriblement gêné dans ses mouvements par une cravate en +crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique à la +figure repoussante--un bouc avec des yeux de perroquet--et un vieux +capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait +cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la +grande habitude qu'il en a contractée avec les Bédouins. + + * * * * * + +Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien, +n'est-ce pas?... Je dîne chez vous dimanche 5; voulez-vous _accepter +cette invitation_?--C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois, +vous aurez un convive de plus à table. Je demande pour ce jour-là une +charlotte russe. + +La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un +bout à l'autre, sans la moindre petite échappée de lumière. Aujourd'hui, +après mon excursion à la poste, je suis entré à l'église, qui est très +ancienne et très bien conservée. L'intérieur en est triste et sombre; la +lumière y pénètre à peine à travers les vitraux coloriés--il n'y en a +pas un qui soit blanc. Au moment où j'entrais, tous les prêtres (il y en +avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprêtaient a chanter le +_Requiem_ devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entouré de +cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les +chaises. Les prêtres et les enfants de chœur se mirent à psalmodier +d'une voix criarde et fausse... Décidément, je préfère le grand air, le +bûcher et les jeux des anciens. + +A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des +îles avec l'_Odyssée_ et d'y rester un temps indéfini..... + + * * * * * + +J'ai encore une comédie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter +Hyères. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de +l'hiver.--C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il +le faudra. + +Eh bien? et _Jeanne la Folle_, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la +moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous déjà eu quelques +«glimpses» de la musique du _Prophète_ à l'époque de mon retour? C'est +ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la +serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bénisse un million de fois. + +Mille amitiés à tous les vôtres. Que fait Viardot? Se porte-il bien? A +revoir donc--à table--le 5. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XII + + +Versailles, mercredi 10 janvier 1849. + +Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien! +je ne vais pas mal non plus. Le bon Müller, avec lequel j'ai passé +presque toute la journée d'hier, a dû vous le dire. + +Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de désagréable à mes +nerfs. Le scélérat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je +m'ennuie un peu à Versailles--mais j'y tiendrai bon, je _traduis_, je +lis Saint-Simon, je me promène, je vais au café lire les journaux--et +déjà les habitués, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me +regardaient en dessous et de côté, comme le font d'habitude les +sangliers acculés dans les tableaux de chasse--commencent à me soulever +leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino +entrecoupée aux mêmes endroits par les mêmes plaisanteries--à un sou le +cent!--et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo. +Non, je ne demande rien, je regarde ces «plantes bulbeuses», et leur air +de tranquillité inaltérable et simplement bête m'inspire une espèce +d'ennui résigné--c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne +m'extraire une molaire! + +Vous attendez-vous à ce que je vous dise quelque chose de Versailles? +oui? Eh bien, vous serez attrapée. Vous connaissez mon culte de +l'imprévu, et ici je ne saurais dire que des choses usées jusqu'à la +corde et que tout le monde a entendues et répétées mille fois. Du reste, +avec les mots suivants, que je vais vous écrire: grandeur, solitude, +silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glacées, grands +souvenirs, longues avenues désertes--avec ces mots que vous remuerez +comme les pierres d'un kaléidoscope--avec votre imagination et votre +esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en état de vous dire à +vous-même tout ce que j'aurais pu vous écrire, et mille millions de fois +mieux encore (j'ai hâte d'ajouter ces dernières paroles, car sans cela +ma phrase devenait d'une fatuité à faire trembler), si vous ne préférez +pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empêcher de vous +conseiller. + +J'ai cependant été chez H. Vernet; son tableau est faible et froid. + +J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai, +étourdi, peu ou point d'éducation, spirituel, railleur et quelque peu +mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans +véritable dignité; l'autre doux, rêveur, paresseux et gourmand, nourri +des lectures de Lamartine, insinuant et dédaigneux en même temps. Ils +fréquentent le même café que moi. Le premier appartient (si un chien +peut appartenir!!!) à un petit chirurgien d'armée très maigre, très laid +et très revêche; le second a pour maîtresse la dame du comptoir, vieille +petite femme, édentée à force d'être bonne.--Il y en a qui vous font cet +effet-là.--J'ai invité le premier à venir me voir, mais il prétend que +son maître lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne +raison et me suis contenté de lui donner un morceau de sucre qu'il a +croqué à l'instant même en remuant sa queue avec politesse et vivacité. + +Sur ce, je baise vos belles mains et reste à tout jamais + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XIII + + +Paris, dimanche soir, juin 1849. + +Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous à Courtavenel? Je vous donne +en mille de deviner ce à quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en +mille--car vous l'avez déjà deviné à la vue de ce morceau de papier de +musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai composé ce que vous +voyez--musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a coûté de peine, de +sueur au front, d'agonie mentale, se refuse à la description. J'ai +trouvé l'air assez vite--vous comprenez: l'inspiration!--mais ensuite le +trouver sur le piano--et puis l'écrire.... J'en ai déchiré quatre ou +cinq brouillons; et même maintenant je ne suis pas sûr de ne pas avoir +écrit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce, +s'il vous plaît? J'ai dû rassembler à grand'peine tout ce qui a surnagé +de bribes musicales dans ma mémoire, je vous assure; la tête m'en fait +mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-être pendant deux +minutes. + +Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;--je vais sortir +demain pour la première fois. Voyons, arrangez à cela une basse comme +pour les notes que j'écrivais au hasard. Si votre frère Manuel m'avait +vu à l'ouvrage--cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur +le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en +agitant ses bras d'une manière gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est +aussi difficile que ça de composer de la musique? Meyerbeer est un grand +homme!!! + + +Lundi. + +A mon réveil, j'ai trouvé votre lettre et ne suis plus en train de +plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises +choses inutiles dans le monde--le choléra, la grêle, les rois, les +soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope? + +A propos de choléra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantôt c'était +le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le développe. +Il s'accommode de tous les régimes, ce gaillard-là.--Pour moi, je sens +sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir +aujourd'hui,--ne voilà-t-il pas qu'il me survient une espèce de fluxion +à la joue! De par tous les diables,--où ai-je pu prendre du froid,--moi +qui ne sors pas de ma chambre? Je me vois obligé de la garder encore +aujourd'hui. + +Le désastre survenu à Courtavenel me rappelle une scène pénible dont +j'ai été témoin en Russie. Toute une famille de paysans était sortie en +chariot pour aller faire la récolte d'un champ à eux, situé à quelques +verstes de leur village; et ne voilà-t-il pas qu'une grêle épouvantable +vient détruire de fond en comble tous les épis! Ce champ si beau n'était +qu'une mare de boue. Je vins à passer par là; ils étaient tous +silencieusement assis autour de leur téléga; les femmes pleuraient; le +père, tête nue et la poitrine découverte, ne disait rien. Je m'approchai +d'eux, je tâchai de les consoler, mais à mon premier mot, le paysan se +laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena +sa chemise de grosse toile grise sur la tête. Ça a été le dernier geste +de Socrate mourant: dernière et muette protestation de l'homme contre la +cruauté de ses semblables ou la brutale indifférence de la nature. C'est +qu'elle l'est: elle est indifférente; il n'y a de l'âme qu'en nous et +peut-être un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la +vieille nuit cherche éternellement à engloutir. Cela n'empêche pas cette +scélérate de nature d'être admirablement belle; et le rossignol peut +nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte à +demi broyé se meurt douloureusement dans son gésier. Sagre-gorgon, que +c'est noir!--je crois que j'ai été trop éloquent,--mais ça ne fait rien. + +Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis +fort reconnaissant à Mme Sitchès de l'intérêt qu'elle me témoigne et +que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir +jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-là--, il ne faut pas y +penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitiés à tout +le monde, et à M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il +ne m'a pas oublié. + +Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bénisse. + +A propos, j'ai trouvé trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous très +mauvais, mais en persévérant je trouverai quelque chose peut-être. + +A revoir, après-demain. En attendant, je vous serre les mains bien +amicalement. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XIV + + +Courtavenel, mercredi. + +Voici, Madame, votre second bulletin. + +Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est décidément +fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec +impatience le facteur, qui va, je l'espère, nous donner de bonnes +nouvelles. + +La journée d'hier a été moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous +avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous +jouions au whist, il est survenu un grand événement. Voici ce que +c'était: un gros rat s'était introduit dans la cuisine, et Véronique, +dont il avait dévoré la veille le chausson (quel animal vorace! passe +encore si c'était celui de Müller), avait eu l'adresse de boucher le +trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un +torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous +levons tous, nous nous armons de bâtons et nous entrons dans la cuisine. +Le malheureux s'était réfugié sous l'armoire du coin; on l'en +chasse,--il sort. Véronique lui lance un coup sans l'atteindre; il +rentre sous l'armoire et disparaît. On cherche, on cherche dans tous +les coins,--pas de rat. On se donne inutilement au diable--enfin, +Véronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue +grise s'agite rapidement dans l'air,--le rusé coquin s'était fourré +là!--Il descend comme l'éclair,--on veut le frapper,--il disparaît de +nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,--rien! Et +remarquez qu'il n'y a que très peu de meubles dans la cuisine. De guerre +lasse, nous nous retirons,--nous nous remettons au whist.--Voilà que +Véronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des +pincettes.--Imaginez-vous où il s'était caché! Il y avait sur une table +dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de +Véronique,--il s'était glissé dans une des manches.--Notez que j'ai +remué cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches. +N'admirez-vous pas la présence d'esprit, le rapide coup d'œil, +l'énergie du caractère de cette petite bête? Un homme, dans un pareil +péril, aurait cent fois perdu la tête. Véronique allait sortir et +abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe +remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mérité de «sauver sa +viande». + +Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le _National_ une +fâcheuse nouvelle: il paraît qu'on a arrêté plusieurs démocrates +allemands.--Müller serait-il du nombre?--J'ai peur aussi pour +Herzen[34]. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.--La réaction est +tout enivrée de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son +cynisme. + +Le temps est très doux aujourd'hui, mais en juin on désirerait autre +chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est +pas trop frais. Vous nous ramènerez les beaux jours.--Nous ne vous +attendons pas avant samedi. + +Nous y sommes résignés.... Une petite note de la direction dans le +journal ne nous laisse pas d'illusions là-dessus.--Patience! mais que +nous serons heureux de vous revoir!... + +Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres. +(Suivent les lettres de Louise et de Berthe.) + + * * * * * + +_P. S._--Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et +demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.--Au nom du ciel, +soignez-vous.--Mille amitiés à vous et aux autres. + +_Tausend Grüsse._ + +_Jhr_ IV. TOURGUENEFF. + + + + +XV + + +Courtavenel, 19 juin 1849. + +Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?--Tous les habitants de +Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont chargé de vous +rendre compte de la journée d'hier. Le voici, ce compte: + +Après votre départ, tout le monde est allé se coucher, et on a dormi +jusqu'à dix heures; puis on s'est levé, on a assez silencieusement +déjeuné, on a joué au billard sans se dépêcher, puis on s'est mis à +l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchès avec le journal, Mme +Sitchès je ne sais où, et moi dans le petit cabinet, où je me suis mis à +réfléchir sur le _sujet_ en question. J'ai réfléchi une heure, puis j'ai +lu de l'espagnol, puis j'ai écrit une demi-page du sujet, puis je suis +allé dans le grand salon, où j'ai vu avec étonnement qu'il n'était que +deux heures. Alors, j'ai travaillé trois quarts d'heure avec Louise, qui +commence à oublier un peu son allemand, mais qui a très peu de fautes +d'orthographe dans la dictée; ensuite, je suis allé me promener seul, +et, à mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est allée se promener +jusqu'au dîner, qui a eu lieu à cinq heures. Après le dîner, le temps, +qui jusque-là semblait traîner la patte comme une perdrix blessée, m'a +paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu'à neuf heures, grâce à +la fatigue que mes deux promenades m'avaient causée. A neuf heures, on +nous a apporté du thé--ou plutôt du vulnéraire suisse de Razay, que nous +avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite +conversation honnête et modérée sur des sujets parfaitement connus et +fort peu intéressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de +livres moraux et instructifs, auraient été édifiés, j'en suis sûr, en +voyant notre maintien modeste et plein de bon goût, notre déférence l'un +pour l'autre, qu'un léger assoupissement ne rendait que plus agréable. +Enfin, après avoir joui pendant près d'une heure de la société de nos +semblables, plaisir pour lequel on prétend que l'homme est né, nous nous +levâmes, nous nous acheminâmes vers la salle à manger, nous prîmes nos +luminaires, nous nous souhaitâmes une bonne nuit et nous nous couchâmes +dans nos lits, où nous dormîmes sur-le-champ. + +Ce matin, il fait un temps très bon, très doux; j'ai fait une assez +grande promenade avant le déjeuner, et je vous écris maintenant entre le +déjeuner et le billard, de crainte que le facteur ne vienne plus tôt +qu'à l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience. + +Je vous serre la main très fort, bien fort. Mille amitiés à Viardot et +aux autres amis... + +_Une heure._--Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques +paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien +aimable aujourd'hui. J'ai passé toute la matinée dans le parc. Que +faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons +tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore +mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et à revoir. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XVI + + +Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir. + + Madame, + +Les joncs ont vécu! vos fossés sont propres, et l'humanité respire. Mais +ça n'a pas été sans peine. Nous avons travaillé comme des nègres pendant +deux jours--et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque +chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crotté, mouillé, mais radieux! +Les joncs étaient très longs et très difficiles à arracher, d'autant +plus difficiles qu'ils étaient plus cassants. Enfin, la chose est faite! + +Depuis trois jours, je suis seul à Courtavenel; eh bien! je vous jure +que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie +de le croire, et je vous en fournirai la preuve. + + * * * * * + +A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu +paresseux; il avait presque laissé périr les lauriers-roses faute de les +arroser, et les plates-bandes étaient dans un mauvais état; je ne lui ai +rien dit, mais je me suis mis à arroser les fleurs moi-même et à +arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais éloquent, a été +compris, et depuis quelques jours tout est rentré dans l'ordre. Il parle +avec trop de volubilité et il sourit trop; mais sa femme est une bonne +petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette +dernière phrase d'une outrecuidance inouïe dans la bouche d'un +grandissime paresseux comme moi? + +Vous n'avez pas oublié le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un démon que +ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui présente +un gant, il s'élance, s'y accroche et se laisse porter comme un +bouledogue. Mais j'ai remarqué que chaque fois, après le combat, il +s'approche de la porte de la salle à manger et crie comme un forcené +jusqu'à ce qu'on lui ait donné à manger. Ce que je prenais pour du +courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait +bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voilà +comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter ça. + +Ces détails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire, +vous qui vous trouvez à la veille de chanter _le Prophète_ à Londres... +Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et +cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir à lire ces +détails.--Voyez quel aplomb! + +Ainsi décidément vous allez chanter _le Prophète_, et c'est vous qui +faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure. +Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la première +représentation... Ce soir-là, on ne se couchera pas avant minuit à +Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends à un très, très, très grand +succès.--Que Dieu vous protège, vous bénisse et vous conserve une +excellente santé.--Voilà tout ce que je lui demande; le reste est votre +affaire. + + * * * * * + +Comme, après tout, j'ai beaucoup de temps disponible à Courtavenel, +j'en profite pour faire des bêtises, parfaitement ineptes. Je vous +assure, de temps en temps, cela m'est nécessaire; sans cette soupape de +sûreté, je risquerais un beau jour de devenir très bête pour tout de +bon. + +Par exemple, j'ai composé hier soir de la musique sur les paroles +suivantes: + + Un jour une chaste bergère + Vit dans un fertile verger, + Assis sur la verte fougère, + Un jeune et pudique étranger. + Timide, ainsi qu'une gazelle, + Elle allait fuir quand, tout à coup, + Aux yeux effrayés de la belle + S'offre un épouvantable loup. + A l'aspect de sa dent qui grince, + La bergère se trouva mal. + Alors, pour la sauver, le prince + Se fit manger par l'animal. + +Proposez au célèbre auteur de _l'Offrande_ de composer de son côté de la +musique là-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui +l'emportera, vous serez juge. + +A propos, je vous demande pardon de vous écrire de pareilles +stupidités. + + +Vendredi 20, 10 h. du soir. + +Bonsoir, Madame, que faites-vous à cette heure? Je suis assis devant la +table ronde du grand salon.... Le plus profond silence règne dans la +maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe. + +J'ai vraiment très bien travaillé aujourd'hui; j'ai été surpris par une +pluie d'orage pendant ma promenade. + +Dites à Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette année. + +Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur _le Prophète_. Il +m'a dit des choses très judicieuses, entre autres que «la théorie est la +meilleure des pratiques». Si l'on disait cela à Müller, c'est pour le +coup qu'il rejetterait sa tête de côté et en arrière, en ouvrant la +bouche et levant les sourcils. Le jour de mon départ de Paris, ce pauvre +diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner, +malheureusement. + +Écoutez, j'ai beau ne pas avoir _den politischen Pathos_, mais il y a +une chose qui me révolte: c'est l'ambassade du général Lamoricière au +quartier général de l'empereur Nicolas[35]. C'est trop, c'est trop, je +vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnête homme finira par ne plus +savoir où vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes +chers compatriotes, ou bien, si elles se lèvent et veulent marcher, on +les écrase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et +empestent, pourries et gangrenées qu'elles sont. Ce serait le cas de +chanter avec Roger: «Et Dieu ne tonne pas sur ces têtes impies?» Mais +baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destiné à être +libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de +courtisanerie que Gœthe a écrit son fameux vers: + + _Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein._ + +C'est tout bonnement un fait, une vérité qu'il énonçait en observateur +exact de la nature qu'il était. + +A demain. + +Ce qui n'empêche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent.... +Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-là des êtres comme +vous sur la terre, on se vomirait soi-même... A demain. + + +Samedi 21. + +Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voilà tout ce qu'il +y a de nouveau. Je vous serre les mains très fort. Mille amitiés à +Viardot et à tout le monde. A revoir. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XVII + + +Courtavenel, samedi 4 juillet 1849. + +Bonjour, Madame. Je n'ai reçu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez +écrite mardi; je ne sais à quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites +pas si _le Prophète_ marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je +crois que cela s'entend de soi-même. Vous verrez que vous irez à quinze +représentations. Les offres (ou plutôt c'est mieux que des offres) de +Liverpool sont très belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue +à ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien +et suis fort content de mon sort. Le temps a été assez beau tous ces +jours-ci. + +J'ai reçu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une +partie de billard, je l'ai promené en bateau. Je rame mieux que lui, qui +cependant se vante d'avoir été dans son temps le meilleur canotier de +Bercy. Il a dû l'oublier depuis ce temps-là, car je suis loin d'être +fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement +l'eau décroît beaucoup dans les fossés; elle fuit plus que jamais du +côté de la fontaine, malgré la terre glaise dont on avait cru boucher le +conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait déjà pas si +difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi +que je vous dise que les fossés n'ont pas été curés du tout; il y a +énormément de vase au fond. Le père Négros me disait l'autre jour, en +montrant le poing à un être imaginaire: «Ah! si l'on me volait comme on +vole M. Viardot!» Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches +sont là pour être volés. Mais c'est que vous n'êtes pas encore riche +pour pouvoir l'être en conscience. Je crains bien qu'à votre retour il +ne soit plus possible de faire le tour des fossés; déjà, maintenant, il +est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,--c'est +ainsi que j'ai surnommé le pont qui conduit à la ferme. Dans tous les +cas, le grand Océan nous restera,--le côté des fossés qui longe la roule +à partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu'à Blandureau. +Il m'a appris que Mlle Laure ne pouvait pas me souffrir. Il paraît +que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invité +de venir demain déjeuner chez lui. + + +Lundi. + +J'ai déjeuné hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous +connaissez, qui m'a semblé un bon diable, bien tranquille; un docteur de +Paris, dans le genre de M*** de Pétersbourg, et le frère de Fougeux; il +m'a fait penser à un autre frère, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux +nous a fait boire de vingt vins différents; vers la fin du déjeuner tout +le monde parlait à la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espèce +de fièvre de répéter des choses parfaitement insignifiantes, qui +s'empare d'une réunion de personnes se connaissant peu et se convenant +encore moins, dont le vin a échauffé la tête. Chacun secoue son sac à +lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussière. Puis nous allâmes +faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas déjà si +laid! Le gros Fougeux est décidément un bon garçon, et puis il ne se +prend pas au sérieux, ce qui est toujours fort agréable. Les gens qui se +prennent au sérieux peuvent devenir de grands politiques,--de grands +hommes, si vous voulez,--mais leur société est aussi lourde à supporter, +Gœthe l'a dit: _Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehört +gewiss nicht zum Besten_. Il y a une rivière à Rozay, cela m'a fort +surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des +joncs, mais sans eau. + +Voici ce que j'ai lu depuis que je suis à Courtavenel: + +1º Les deux volumes du _Manuel d'histoire_, de M. Ott. Ce M. Ott est un +démocrate de l'école de M. Bucbez,--un démocrate catholique,--Cette +alliance hors nature ne peut produire que des monstres; + +2º Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette +histoire-là se trouve-t-elle à Courtavenel? C'est détestable, mais cela +m'a rafraîchi la mémoire sur beaucoup de dates et de faits; + +3º _L'Histoire du moyen âge_, de Rotteck. Indiciblement mauvais. +Libéralisme éventé, nauséabond et faux. Style emphatique et plat. Des +gens de cette espèce finissent par devenir des membres de la _droite_ +d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,--il est +mort,--heureusement! Mais une foule de gens _ejusdem farinæ_ lui ont +malheureusement survécu; + +4º _Les Lettres de Lady Montague_ (écrites en 1717). Livre charmant, +plein de grâce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui +l'a écrit, malgré son extraction; + +5º _Doña Isabel de Solis, novela historica_, de D. Martinez de la Rosa. +J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande +pardon à vos compatriotes, si toute leur littérature contemporaine est +de cette force-là... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des +chroniques qui soient intéressants; + +6º _Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807_, par le général +Sarrazin. C'est écrit avec clarté, mais la haine que ce Français porte +aux Français est un peu trop violente pour être naturelle. Le général +S... me fait tout l'effet d'un gredin; + +7º _Mémoires_ de Bausset, _sur Napoléon_. C'est l'ouvrage d'un valet de +chambre distingué,--si un valet de chambre peut l'être.--Des faits +intéressants; + +8º Traduction des _Géorgiques_ de Virgile, par Delille. Je ne sais plus +si c'était M. Martin ou M. Nisard qui l'avait louée en ma présence. Je +n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins +coulent avec une facilité dégoûtante; c'est fluide et insipide comme de +l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette +littérature latine est factice et froide, une vraie littérature de +littérateur; + +9º _La Pucelle_, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en général c'est +très ennuyeux, surtout la partie qui est censée ne pas devoir l'être. +Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des +railleries sanglantes révêlent le maître; + +10º Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napoléon. Une compilation de +tous ses jugements sur les événements, les personnes, les choses. Quelle +grande et forte organisation que ce Napoléon, quelle force de caractère, +quelle suite et quelle unité dans la volonté! Et en même temps jamais +homme n'appartint plus au passé. Il le résume complètement, mais il +tourne le dos à l'avenir, à cet avenir qui se débattra longtemps sous +les chaînes qu'il lui a forgées. La monarchie se mourait en Europe: il a +organisé l'autorité, le gouvernement, ce hideux fantôme, qui, impuissant +à produire, vide et bête avec le mot _Ordre_ à la bouche, une épée dans +une main et de l'or dans l'autre, nous écrase tous sous ses pieds de +fer. Saperlotte! quelle image orientale! Excellente transition pour +arriver au + +11º _Coran._ Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon +sens dans ce livre; mais je prévois que la boursouflure orientale et le +vague de la langue prophétique m'en dégoûteront bientôt. + +Vous voyez qu'après tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces +livres susnommés, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui +s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui +ai arrangé sa bibliothèque, _que es un primor_. De son côté, Jean[36] ne +fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, épousseter, balayer et cirer +du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait! + + + + +XVIII + + +Mardi. + +Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai, +que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter +le salon, quand j'ai tout à coup entendu deux profonds soupirs bien +distincts qui ont retenti, ou plutôt passé comme un souffle à deux pas +de moi. Sultan[37] était couché depuis longtemps, j'étais parfaitement +seul. Cela m'a donné une légère horripilation. En traversant le +corridor, je me suis demandé ce que j'aurais fait si j'avais senti une +main tout à coup saisir la mienne: et j'ai dû m'avouer que j'aurais +poussé un cri d'aigle. On est décidément moins brave la nuit que le +jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant +de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour. +Hier je me suis placé sur le pont et j'ai écouté. Voilà les différents +sons que j'ai entendus: + +Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration. + +Le frôlement, le chuchotement continuel des feuilles. + +Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour. + +Des poissons venaient faire à la surface de l'eau un petit bruit, qui +ressemblait à un baiser. + +De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin. + +Une branche se cassait; qui l'avait cassée? + +Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une +voix? + +Et puis tout à coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous +tinter à l'oreille... + +A propos de cousins, les rougets me dévorent cette année. Depuis +quelques jours j'en suis plein, et je me gratte à haute voix. + +A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous +dise qu'ayant trouvé sous le tapis vert du piano votre gros livre de +musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir. +Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour +pouvoir me donner, ne fût-ce qu'une idée de la mélodie; cependant j'ai +tâché de déchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais +chantés. Autant que je puis en juger, vous avez été distinguée de tous +temps; mais ce que vous faisiez auparavant était bien moins franc.--P. +e. je trouve la première phrase de _l'Hirondelle et Le prisonnier_ +charmante: «Hirondelle gentille, qui voltige à la grille du cachot noir, +vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte.» C'est très bien +jusqu'ici; mais «j'aime à te voir»..... ça me reste dans le gosier comme +un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en +fermant les yeux et en inclinant un peu la tête sur l'épaule, comme on +fait quand on veut juger avec impartialité: impossible! Il y a surtout +cet _ut_ qui me désole. J'ai même essayé de le remplacer: impossible, +toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli! +C'est égal, je préfère _la Luciole_, ou _Marie et Julie_, ou _la nuit et +le jour_. De qui sont les paroles intitulées _Songes_? Il y a là trois +vers qui me plaisent bien: + + Où languissante et blessée + On voit dans l'onde glacée + Tomber la biche aux abois. + +Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la +terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'allée, et la +surface du petit étang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les +chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent +joyeusement dans l'air clair et sec.--Allez-vous composer, cette +année-ci? J'ai essayé deux ou trois fois de faire des paroles, mais, +hélas! mon Pégase n'est plus qu'un vieux cheval couronné qui ne peut +faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs; +l'aspect de ce compatriote m'émeut; je lui ôte mon chapeau et lui +demande des nouvelles de mon pays. En vérité, j'étais presque touché. +Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pièce de vers là-dessus. +Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Béranger, quoi! +Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement +rimer deux vers. Enfin le désespoir m'a pris, et voici ce dont je suis +accouché: + + Corbeau, corbeau, + Tu n'es pas beau, + Mais tu viens de mon pays: + Eh bien! retourne-z-y. + +Je doute fort que vous mettiez cela en musique. + +En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouvé deux cahiers où il +n'y en avait point: c'étaient des poésies russes copiées par vous et le +commencement d'une grammaire. Ça m'a semblé bien drôle tout de même. +Seriez-vous encore en état de lire ce que vous y avez écrit? C'est à +Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub[38], que vous vous êtes occupée +de cela? + +_Vy ponimaïetié po Rousski? ili oujé pozabyli[39]?_ + +Voyons: qu'est-ce que c'est que cela? + +Je bavarde aujourd'hui comme une pie restée vieille fille.... A propos, +savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie +une jeune fille, morte fille, est censée se trouver dans un état de +réprobation, la femme étant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous, +le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est à +l'Orient ici est à l'Occident plus loin: c'est selon le point où l'on se +trouve. + +Ainsi donc Mlle Antonia[40] est devenue depuis hier Mme +Léonard[41]. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger à table plus +qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empêcher de rire sous cape +quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste +d'une côtelette: Mme Pauline Viardot: «Antonita, _vamos_...»--Mme +Garcia (avec beaucoup de précipitation et d'énergie): «_Come, come, tu +no comes nada._»--M. Sitchès[42] (en secouant un peu la tête): «_Es +menester comer, hija._»--Mlle Antonia (avec vivacité): «_Sea por el +amor de Dios, padre._»--Mais je babille trop. A demain. + + +Mercredi soir. + +Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever +cette quatrième page et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il +y a une semaine que je vous ai écrit pour la dernière fois). Voilà tout +à coup qu'on annonce le frère de M. Fougeux, qui vient s'installer ici +jusqu'à cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement +cette lettre inachevée (elle n'est déjà pas mal longue), je n'en fais +rien, je remets à demain. Cette quatrième page m'a retenu; pourquoi? je +ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous +prouver la sincérité de mon repentir, je m'engage à écrire une feuille +de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole +d'honneur! Comme si c'était une tâche pour moi que de vous écrire... +Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette à la porte +et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fenêtre et je +continue. + +Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre; +je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas été fâché de +vous voir faire Fidès en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on +ne peut pas penser à des excursions en Angleterre! + +Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire +ses livres. Fidès est donc allée aux nues.... Tant mieux, tant mieux. +J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez, je vais me lever +et faire une cabriole en signe de réjouissance. Voilà qui est fait. + +Vous avez la bonté de me demander des nouvelles de ma santé; je me porte +à merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien +portante, soyez heureuse, gaie, contente, admirée, aimée, célèbre: je +sais bien que vous êtes tout cela, mais cela ne m'empêche pas de me +donner le plaisir de vous le souhaiter... + +Attendez: je vous ai énuméré tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous +me demanderez peut-être si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une +comédie en un acte[43]; Madame je vous jure par les mânes de mes +ancêtres, qui étaient probablement laids comme des boucs et puants comme +des singes, que j'ai écrit, copié et expédié une comédie en un acte, une +comédie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous[44]. Ah! voilà. +Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui +renferme ma première comédie, j'en emporte un autre. Ça a été même, je +l'avoue, la _seconde_ raison de mon voyage à Paris. Je voulais rapporter +le bon cahier. Mais, à mon grand étonnement, j'appris, rue Laffitte, nº +11, que Mme Sitchès avait emporté les clefs de son appartement à +Bruxelles, à telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon +chapeau gris sur la tête, ce qui faisait sourire les passants qui me +prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis +faire de traduction; mais dans cinq ou six jours--après le retour de +Mme Sitchès,--j'irai à Paris pour vingt-quatre heures et je +rapporterai le cahier. Je serais allé à Paris rien que pour cela, mais +j'ai encore autre chose à y faire. + +Et mon argent qu'on s'obstine à ne pas m'envoyer! + +Pour en revenir à M. Fougeux frère, il faut avouer que jamais personne +ne m'a scié le dos comme lui; il a fini par me réciter par cœur des +fragments de Rousseau et de La Bruyère. «Monsieur, me disait-il, +remarquez cette phrase: Un trône était indigne d'elle»; et il la +répétait quarante fois. «Voilà une idée; on sait à quoi s'en tenir. +Voilà une idée enfin. Voilà une idée.» Je finissais par lui achever ses +phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine +d'être bête? C'est vrai: je crois que personne n'est bête +naturellement. Mais à force d'art, on parvient à tout. J'ai vu le moment +où il allait rester dîner. C'est que je dîne, savez-vous? Comment? je +n'en sais rien. Mais je dîne, et très bien. J'espère bien le savoir un +jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fidès (je +ne parle pas du premier) est le même qu'à Paris, n'est-ce pas? + +Vous avez raison dans ce que vous dites à propos de votre buste; +cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si +l'on fait des lithographies ou des gravures des Fidès à Londres, +rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de +Chorley[45]. _Et vous êtes bien bonne_ de me dire ce que vous me dites. + + +Jeudi. + +Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le +feuillage des arbres est encore tout troublé, pour parler à la Chénier; +l'air est rafraîchi et extrêmement doux. Je m'attends à recevoir +aujourd'hui une lettre de M. et Mme Sitchès qui m'annonce leur +arrivée. Courtavenel n'a jamais été aussi propre, grâce aux soins +paternels de Jean. Il paraît que Mlle Berthe[46] va venir aussi. + +Un levreau d'une assez jolie taille s'est noyé avant-hier dans les +fossés. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se +serait-il suicidé! Cependant, à son âge, on croit encore au bonheur. Du +reste, il paraît qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il +paraît qu'un chien s'est noyé exprès en Angleterre,--mais en Angleterre +cela se conçoit. Je ne devrais pas médire de ce pays-là, après tout; je +crois qu'on vous y aime. Le nom de Mme Jameson ne m'est pas inconnu; +je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la +remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, à Paris, est encore +juste maintenant: + +«Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is +accompanied with a grin, which is designed to express complacence and +social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion +of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally +remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an +honest English horse-laugh.» + +On peut remarquer la même chose quand deux personnes se quittent ou +s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe +toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais exceptés), moi +tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien, +qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces +contorsions affectées et ridicules; je suis persuadé que la manière dont +ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la +civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au +lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je +n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frère. + +A propos de votre frère, dites-lui que je lui serre la main bien +fortement. Dites lui surtout qu'il faut-être de bonne humeur, ne fût-ce +que pour la santé, quitte à briser quelque meuble de temps en temps. +Sait-il déjà _speak english_? Et l'allemand? Il l'a probablement +abandonné! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit +_Gold verdienen_; car _verdienen_ vient de _dienen_[47]. + +Je fais tous les jours une grande promenade avant dîner, accompagné de +Sultan. Je crains bien que cette année, il n'y ait moins de gibier que +les années précédentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait +beaucoup de tort aux couvées. Je trouve souvent des couples de perdrix +sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent très bien la comédie? +Elles savent très bien feindre d'être blessées, de pouvoir voler à +peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien +après elles et le détourner de l'endroit où se trouvent les petits. +L'amour maternel a failli coûter bien cher avant-hier à l'une d'elles: +elle a si bien jouée son rôle que Sultan l'a happée. Mais comme c'est un +_perfect gentleman_, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ôter +quelques plumes; j'ai rendu la liberté à cette mère courageuse et trop +bonne actrice. Ce que c'est cependant que le théâtre. Voilà un acteur +qui m'émeut, qui me fait verser des larmes: il se met à pleurer +lui-même, et me fait rire peut-être. Et cependant, s'il ne fait que +_jouer_, que _feindre_, je ne crois pas qu'il puisse m'émouvoir +complètement; il faut, à ce qu'il paraît, un certain mélange de nature +et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas, +ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgré que vous soyez «the +_subtlest_ tragedian of the world.» Décidément on ne fait très bien que +ce dont on ne peut se rendre entièrement compte; c'est pour cela qu'il +vous arrive de courir après vous-même. En poussant cette maxime jusqu'au +paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas +le savoir. + +Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour +demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous êtes, à commencer par +Viardot. Que Dieu vous bénisse et veille sur vous. Je vous serre bien +cordialement la main. A revoir. + +Votre tout dévoué + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XIX + + +Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849. + +Me voilà donc à Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivés ici +hier soir, par un temps superbe. Le ciel était d'une sérénité admirable. + +Les feuilles des arbres avaient un éclat à la fois métallique et +huileux, la luzerne paraissait frisée sous les rayons obliques et rouges +du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-dessous de l'église de +Rozay; elles se posaient à chaque instant sur les ferrures de la croix, +en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du côté de la lumière. + +J'espérais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne +m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arrivé. + +Courtavenel me paraît assez endormi; l'herbe avait poussé sur les petits +chemins de la cour; l'air dans les chambres était très enroué (je vous +assure) et de mauvaise humeur; nous le réveillâmes. J'ouvris les +fenêtres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois; +j'apaisai Cuirassier[48], qui, selon son habitude, s'élançait sur nous +avec la férocité d'une hyène, et, quand nous nous mîmes à table, la +maison avait déjà repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin, +le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le fossé se +balancent aussi agréablement que toujours, sans se douter que dans peu +de temps, ils vont être impitoyablement arrachés et leur cendre livrée +au vent. Le messager a déjà reçu les ordres concernant le bateau. Ainsi +me voilà donc de nouveau à Courtavenel, et dès après-demain j'y vais +rester tout seul avec Véronique[49]. Si j'allais l'épouser, pour la +récompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi +qu'une chimère à l'heure qu'il est! + +Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui +nous allons, avec M. Sitchès, pêcher des tanches à Maisonfleurs[50]. +Nous nous assiérons à l'ombre du grand chêne, et naturellement nous +penserons beaucoup à vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement +vous vous préparez à chanter. J'attends, nous attendons une lettre +aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de +définitif sur _le Prophète_. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle +et grande feuille de papier que je prends pour vous écrire? Hein? +M'avez-vous jamais écrit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui +m'arrive, je me sens un extérieur de rodomont... et, au fond, je suis un +bien petit garçon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis très +mesquinement et très piètrement sur le derrière, comme un chien qui sent +qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de côté en clignant des +yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutôt je suis un peu triste et un +peu mélancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de même bien +content d'être à Courtavenel, le papier vert saule de ma chambre me +réjouit la vue, et je suis tout de même bien content. Mais je reprendrai +ma lettre plus tard. + + +Cinq heures. + +Nous revenons de la pêche avec cinquante tanches. Nous avons reçu votre +petit billet. Cette fatigue se dissipera bientôt... Mais comment? +serait-il possible qu'on ne donnât pas _le Prophète_? Je vous avoue que +cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce +que cela aurait l'air d'une reculade devant le succès de Mlle +Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voilà, le principal. Je +ne suis pas en train d'écrire; nous allons dîner; il fait un temps très +charmant. A demain. + + +Vendredi, neuf heures du matin. + +Voilà ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tôt +aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous écris ces mots à la +hâte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'être bonnes. Enfin, tous +mes vœux vous accompagnent. Le bateau sera ici après-demain. J'envoie +ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai à écrire ce soir, à +l'instant même une lettre immense; aussi pourquoi le facteur est-il +venu si tôt? Au nom du ciel, soignez votre chère santé! Courtavenel est +charmant, nous allons le tenir dans l'état le plus coquet du monde. Je +vais travailler comme un nègre; vous aurez la traduction. + +Au revoir, je salue tout le monde et je reste à jamais + +Votre tout dévoué + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XX + + +Courtavenel, samedi 14 juillet 1849. + +Bonjour, Madame, _und liebe Freundin_. + +Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous très bien et +nous pensons beaucoup à vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau à +Courtavenel. Ce que vous nous dites du _Prophète_ nous a fait beaucoup +réfléchir... Nous nous sommes entretenus là-dessus avec beaucoup de +gravité. Pour ma part, je suis persuadé qu'on vous le fera chanter une +douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tôt que vous le +dites; je vous jure que je le désire de tout mon cœur; vous êtes +capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous +fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent à tout +rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: _She is wonderful; quite +extraordinary. Oh yes, oh yes!_ Tout cela est nécessaire, et quand vous +viendrez à Courtavenel, après tous vos triomphes, vous jouirez +doublement et du beau temps et de la propretés de vos fossés, et du +bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voilà ce que +j'appelle parler le langage de la raison. + +Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous, +que vous enfonciez aussi cette étoile rétrospective, cette renommée de +conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant. + +Hier, après souper, il y a eu une discussion politique des plus +fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait +Espartero[52], lui le défendait assez mal, il faut l'avouer, plutôt par +des _Que sabes tu!_ et _Calla, majadera_, que par des raisons solides... +Mais la petite femme était terrible... Savez-vous que c'est un grand +enfant gâté que votre oncle? Ils ont l'intention de partir après demain, +et je vais rester seul. + +C'est drôle, seul à Courtavenel, dans cette grande maison... Nous +attendons Jean demain. + +Tous ces jours-ci le temps a été très beau, mais il a fait un grand vent +qui, de temps à autre, devenait très fort et très persistant. +L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait très bien aux +peupliers; ils étincelaient très fièrement au soleil. Il faut vous dire +que j'ai remarqué une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air très +écolier et très bête, à moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose +du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce +cas-là, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des +arbres qui ont la permission de se remuer un peu. + +A propos, je me suis amusé à découvrir dans les environs des arbres +ayant de la physionomie, de l'individualité, et je leur ai donné des +noms; à votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le désirez. Il +y a le marronnier de la cour, que j'ai surnommé _Hermann_, je lui +cherche sa _Dorothée_. Il y a un bouleau à Maisonfleurs, qui ressemble +beaucoup à _Gretchen_; un chêne a été baptisé _Homère_, un orme +_l'aimable vaurien_, un autre _la vertu effarouchée_, un saule _Mme +Vanderborght_. + + +Lundi 16. + +Nous nous attendions à recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela +nous fait croire que les répétitions ont probablement commencé, et que +vous ne voulez pas nous écrire avant qu'il y ait quoique chose de +définitif. Votre santé est parfaitement et entièrement rétablie, +n'est-ce pas? + +M. et Mme Sitchès ne partent que demain. Jean est arrivé hier soir +avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levés tous à trois heures et +demie pour aller pêcher. Nous avons pris à nous 118 poissons. M. Sitchès +80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrière le bois. On peut +ne pas être vertueux et trouver du plaisir à voir un lever de soleil. Il +y eut un moment charmant: nous étions placés près du chêne à gauche; je +lève les yeux, il était éclairé par en dessous, le soleil était encore +bien bas. C'était très joli et très original. Cela n'a duré qu'un +instant... En général, je trouve que les arbres éclairés ont quelque +chose de fantastique et de mystérieux qui parle à l'imagination. C'est +pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais, +assez parler d'arbres comme cela. + +Le bateau est arrivé! Il est moins élégant que je ne l'avais cru; mais +il n'est pas mal. Je viens de m'exercer à ramer pendant, deux heures... +je commence à m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements +réguliers et pas violents... J'ai fait faire à M. et Mme Sitchès cinq +fois le tour des fossés; puis j'ai promené Sultan, qui n'a pas paru +prendre un grand plaisir à ce genre d'amusement. Du reste, il se porte +bien, il est gros et gras. Véronique ne peut le voir sans lui dire qu'il +est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la +comprendre. J'aime beaucoup à la mettre sur ce chapitre pendant qu'il +est là. On voit très bien à sa figure, à sa manière modeste de +s'asseoir, de détourner à demi la tête et d'agiter imperceptiblement la +queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il +s'agit...--«Voyez-vous, monsieur», me dit Véronique en s'animant +beaucoup, «voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien! +ce chien est un voleur, un très grand voleur, et on a beau le lui dire, +il n'en rougit même pas (_textuel_); il est rusé, ce chien, ah! je crois +bien.» Alors je m'adresse à Sultan et je lui répète ce propos de +Véronique, mais c'est à peine s'il secoue les oreilles.--«Vous perdez +votre peine, monsieur», continue Véronique, «ce chien n'a pas de +conscience.» Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les +luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire +de mal, je la lui ai reprise et l'ai lâchée. Toutes les autres bêles de +la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent à merveille. + +Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec +Véronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande œuvre de destruction. +A demain! + + +Mardi 17. + +M. et Mme Sitchès sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade +contre les joncs est remise à demain, à la demande de Jean, qui avait +beaucoup à faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais +pas m'ennuyer, j'en suis sûr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais +beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai flâné tout le +jour... mais demain! J'espère bien recevoir une lettre demain. + + +Mercredi 18. + +Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reçois +pas de journaux anglais. J'ai été trop gueux pour pouvoir m'abonner. +Patience! il faut espérer que tout va bien. Le facteur attend, il est +encore venu une heure trop tôt; je dois terminer cette lettre. Mille +amitiés à Viardot, à Manuel[54], à tout le monde. + +Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille +sur vous. + +Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXI + + +Courtavenel, samedi, 28 juillet 49. + +Bonsoir, Madame, _guten Abend, theuerste Freundin_. + +Dix heures et demie du soir.--J'inscris ces mots avec une certaine +fierté. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de +faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantité incroyable +d'étoiles. Les grandes, celles dont la lumière est bleue, et qui ont +l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers +tandis que la lune regarde à travers les branches noires... + +A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine qu'on va donner _le +Prophète_ trois fois par semaine; vous verrez que votre succès ne fera +que croître et embellir comme à Paris. J'espère que vos collaborateurs +se tiennent mieux maintenant. + +Pour revenir à mes étoiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun +que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce +qu'on trouve dans tous les livres d'éducation. Eh bien! je vous assure +que ce n'est pas là l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les +regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jetés à +profusion dans les profondeurs les plus reculées de l'espace, ne sont +autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe +tout, pénètre partout, fait germer sans but et sans nécessité tout un +monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit +d'un mouvement irrésistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas +faire autrement; ce n'est pas une œuvre réfléchie. Mais qu'est-ce que +c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le +moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne +sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela +fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque +chose, et cela fait surgir les étoiles comme des boutons sur la peau, +sans qu'il lui en coûte davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand +mérite. Cette chose indifférente, impérieuse, vorace, égoïste, +envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous +voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle, +quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)--adorez-la pour sa +beauté, pour sa bonté, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni +pour sa gloire! (Voyez les livres d'éducation, dont je parlais +ci-dessus). Car, 1º il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2º il +n'y a pas plus de gloire dans la création qu'il n'y a de gloire dans une +pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digère; tout +cela ne peut pas faire autrement que de suivre la LOI de son existence +qui est la VIE. + +Ouf! voilà de la philosophie spéculative! Je ne veux pas relire mon +griffonnage. Secouons-nous et passons à autre chose. Mais j'y pense, je +continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bénisse, ou que la _Vie_ +vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et +bien portante. + + +Dimanche soir. + +Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai passé presque toute la +journée dehors; j'ai navigué sur les fossés. A propos! vous serez +peut-être étonnée que j'aie pu faire un voyage à Paris, vu l'état de ma +bourse; mais c'est que Mme Sitchès, en partant, m'a laissé trente +francs, dont vingt-six ont filé. Du reste, je vis ici comme dans un +château enchanté; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus +pour un homme seul? + +J'espère que cette disette d'argent va bientôt cesser et qu'on finira +par se dire là-bas: Ah ça! mais avec quoi vit-il donc? + +J'ai vraiment beaucoup travaillé ces jours-ci. Je vous montrerai les +feuilles à votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; décidément +je mène une vie très agréable. + + +Lundi. + +Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il +n'a pas cessé de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein! +qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serré, +et même maintenant. Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze +heures! j'entends la gouttière vomir des torrents dans le fossé. Mais, +par compensation, j'ai reçu aujourd'hui de Paris le _Musical World_ et +le _Britannia_, où j'ai trouvé des articles sur _le Prophète_, que j'ai +dégustés avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un _Illustrated_ +sous bande, envoyez-moi donc aussi le numéro de _l'Athenæum_. (A propos, +mille choses à Chorley.) + +Bonne nuit, je vais me coucher. + + +Mardi, 31 juillet. + +Voilà ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir à huit heures et +demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever +vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense +bien souvent à vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et +bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que +toutes les bêtes de la maison se portent bien, y compris votre très +humble serviteur, que je m'attends à une lettre demain, que je vous +souhaite santé, bonheur et gaieté, que je prie le Dieu bon de vous bénir +mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohérente, que je +salue très amicalement Viardot et les amis, et que je reste à tout, +jamais + +Votre + +TOURGUENEFF. + + + + +XXII + + +Courtavenel, samedi 11 août 1849. + +Bonjour, Madame. Eh bien, je continue à rester seul à Courtavenel et je +viens de recevoir une lettre de Melle Berthe, dans laquelle elle me +dit qu'elle _attend_ de jour en jour l'arrivée de M. et Mme Sitchès. +J'espère que Mme Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule à +Bruxelles? + + +Dimanche. + +Depuis hier je suis mère, je connais les joies de la maternité, j'ai une +famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que +je nourris moi-même et que je soigne avec un véritable plaisir. Ce sont +trois petits levrauts que j'ai achetés à un paysan. Pour les avoir, j'ai +donné mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et +familiers. + +Ils commencent déjà à grignoter les feuilles de laitue que je leur +présente, mais leur principale nourriture est du lait. Ils ont l'air si +innocent et si drôle quand ils relèvent leurs petites oreilles! Je les +tiens dans la cage où nous avions mis le hérisson. Ils viennent à moi +dès que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me +farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, ornés de longues +moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si +gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave à mourir +de rire. Il paraît que je suis devenu non seulement mère, mais vieille +femme, car je rabâche. Malheureusement, ils seront déjà assez grands le +jour de votre arrivée; ils perdront de leur grâce. Enfin, je tâcherai +qu'ils fassent honneur à mon éducation. + +J'ai dîné hier chez Fougeux. Eh bien, son frère n'est pas si ennuyeux +que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connaît +davantage,--ce qui est consolant. Fougeux est un très bon diable; il est +né grand-père... Et il n'est pas marié! Je suis allé et revenu sur le +dos de Comorn, qui a encore le pied assez sûr pour son âge. Il faisait +noir dans la forêt de Blandureau. (Je suis revenu à neuf heures.) + + +Lundi. + +J'ai fait cette nuit un rêve assez drôle, comme j'en fais quelquefois; +je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une +route bordée de peupliers. Il faisait sombre, j'étais très fatigué, et +pour arriver au gîte il fallait chanter cinq cents fois de suite: _A la +voix de ta mère..._ Je me hâtais d'en finir avec ma tâche et j'en +perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rêve. Tout à coup, +je vois venir à moi une grande figure blanche qui me fait signe de la +suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frère Anatole (je n'en ai jamais eu +de ce nom-là). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques +instants plus tard, il me semble que nous sommes exposés à un grand +vent; je jette un regard autour de moi, et, malgré l'obscurité, je puis +distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrêmement +élevé et dominant sur la mer.--Mais où allons-nous? demandai-je à mon +conducteur.--Nous sommes des oiseaux, répond-il, partons.--Comment, des +oiseaux? répliquai-je.--Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me +moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une +poche au-dessous, comme chez un pélican. Mais, dans ce moment même, le +vent m'enlève. Je ne saurais vous décrire le frémissement de bonheur que +j'éprouvai en déployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai +contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lançai +en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les +mouettes. J'étais oiseau dans ce moment-là, je vous assure, et +maintenant, à l'heure où je vous écris, je n'ai pas un souvenir plus +distinct de mon dîner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est +parfaitement clair et net, non seulement dans la mémoire de ma cervelle, +si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui +prouve que «la vida es sueño, y el sueño es la vida». Mais ce que je ne +saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se déroulait autour de moi, +pendant que je planais ainsi dans l'air: c'était la mer, immense, +agitée, sombre, avec des points lumineux; çà et là des vaisseaux à peine +visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand +bruit montait jusqu'à moi; je me laissais tomber. Le mugissement +devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages +qui me semblaient rouler avec fracas, chassés par le vent. De temps en +temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'élançait du sein de la +mer, et je sentais l'écume rejaillir sur mon visage, puis, tout à coup, +de grandes lueurs s'étendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me +disais-je, ce sont les éclairs marins (!) découverts par Galilée... Ils +ne vont pas si vite que les éclairs de l'air parce que l'eau est plus +lourde et plus difficile à déplacer. A la lueur de ces éclairs, je +voyais la mer illuminée jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs +avec de grosses têtes, monter lentement jusqu'à la surface... Je me +disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'était ma +nourriture. Mais je sentais une secrète horreur qui m'en empêchait... Et +puis ils étaient trop gros. Tout à coup, je vois la mer blanchir et +sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se répand autour de +moi... C'est le soleil qui se lève, me, dis-je, fuyons, il va tout +brûler. Mais j'avais beau me jeter de côté et d'autre, tout devenait +éclatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes +montaient dans l'air, je sentais une chaleur étouffante, mes plumes +commençaient à roussir. J'aperçois le haut du disque du soleil qui +occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse +insupportable me saisit et je m'éveille. Il faisait déjà jour; je voyais +devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas +encore où j'étais.... + +Mais est-ce permis de décrire un rêve aussi longuement que cela? Vous +allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a +pas abondance de matières à Courtavenel. + + +Lundi soir. + +Le frère de Fougeux est encore venu dîner aujourd'hui. Décidément, il +n'est pas bête et il n'est pas non plus très ennuyeux; cependant je +trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter +bientôt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy[55]. Il ne fait +rien, n'a pas de profession, et malgré cela il est tout encroûté de +préjugés nationaux, bonapartistes, littéraires et judiciaires. Si, du +moins, il avait profité de son indépendance pour se délivrer de tout ce +fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutôt fait. Béranger a dit avec +raison: + + Philosophe + De mince étoffe, + Ton œil ne peut se détacher + Du vieux coq de ton vieux clocher. + + +Mardi. + +Je ne reçois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley, à +laquelle je m'empresserai de répondre demain. Dites à Viardot (je lui +écrirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va être ouverte le 25. +Faut-il que je fasse des démarches pour son permis de chasse? Du reste, +tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bénir mille fois et de vous +ramener saine et sauve en France. + +Toujours point de nouvelles de M. et Mme Sitchès. Bonjour; +portez-vous bien et soyez heureuse... + +Votre, + +I. TOURGUENEFF. + + + + +XXIII + + +Courtavenel, jeudi, 16 août 49. + +Bonjour, Madame: _guten Morgen_. + + * * * * * + +Et en effet, ils sont arrivés hier soir tous les deux. Je parle de M. et +Mme Sitchès. J'ai été bien content de les voir. Et puis ils avaient +l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses, les moindres +détails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilité si +joyeuse! Ils m'ont montré le portrait de Léonard qui m'a l'air d'un bon +diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu Mlle +Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a répondu; comment ils +ont vu pour la première fois M. Léonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils +lui ont répondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait à la +main et leurs habits à eux, et puis ensuite, en s'élevant à des détails +plus importants, les préparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont dû +tout me décrire; et ils le faisaient, ils se répétaient avec délices, +ils imitaient la manière de regarder, le son de voix de Léonard, et je +les écoutais avec un véritable intérêt; car le bonheur est contagieux. +Enfin j'espère que tout ceci continuera aussi bien que cela a commencé. +Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la +veine s'épuise. + +Mlle Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence à se +remplir. Je ne dînerai plus en tête à tête avec moi-même. + + +Vendredi. + +Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel à la hauteur des +circonstances. Madame! un fléau terrible, semblable à ces plaies +d'Égypte dont parle l'_Écriture sainte_, est venu s'abattre sur les +«beaux lieux» que vous habitez, ou plutôt que vous n'habitez pas. Il ne +nous a pas frappés à l'improviste, il nous avait déjà souvent menacés de +ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois éprouvé l'effet +de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a +dépassé les prévisions les plus sinistres, ébranlé les cœurs les plus +fermes et répandu au loin la stupeur du désespoir. Madame! ce fléau, +c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre +cœur sensible a dû le deviner. Madame! dans l'espace _d'une_ heure, +madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'était pas sortie de toute +la journée, en a pris cinquante, _cincuenta fünfzig fifty_! sur son +visage et sur son cou! Elle nous les a montrés; nous les avons comptés. +Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous +nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me +gratte avec les dix doigts jusqu'à faire ruisseler le sang. J'espère que +cela ne durera pas. Ce serait trop épouvantable! Nous attendons Mlle +Berthe avec impatience,--_para dar á comer á los bichos_, comme dit le +seigneur D. Pablo,--peut-être qu'elle fera une diversion utile. Jamais +cela n'a été aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux +soit assouvie avant votre arrivée! + +Le frère de M. Fougeux est décidément _a bore_ (vous savez ce que cela +veut dire en anglais) de la première classe. Il est venu me _rougetter_ +le jour de l'arrivée de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement +suffisant, d'aussi prétentieusement vide, d'aussi solennellement niais +ne s'est étalé sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce +petit sourire qui voudrait être malicieux et qui n'est que contraint, ce +sourire tout saturé d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les +lèvres des sots contents d'eux-mêmes? Eh bien, ce sourire-là ne quitte +pas la face blême de ce monsieur. Ce qui m'étonne dans tout cela, c'est +ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures à cet être-là; +je l'ai _cru_ même _moins_ ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y +a des personnes qui prétendent que j'ai l'esprit tourné à la satire. +Imaginez-vous qu'il a la manie de répéter de la prose par cœur. Nous +parlions de descriptions.... «Monsieur», me dit-il avec son air +magistral, toute description est superflue à moins qu'elle ne soit comme +celle de Fénelon dans _Télémaque_ qui dit: «La nature n'était qu'un +vaste jardin.» Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voilà une idée +neuve, belle, touchante, qui parle à mon âme.» Et pendant une demi-heure +le monstre n'a cessé de répéter cette phrase divine, adorable, etc. Quel +être insupportable! Il a dû être né dans une vieille cave humide des +amours d'une vieille araignée et d'un crapaud paralytique. Je me figure +le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araignée toute poudreuse. En un +mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de vœu plus cruel. +Mais il paraît qu'ils sont inconnus à Rozay. Courtavenel en serait-il la +patrie exclusive? + + +Samedi soir. + +Mlle Berthe est arrivée hier avec Louison. Louise a très bonne mine, +et Mlle Berthe n'a pas non plus l'air très maladif. La petite nous a +montré ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manières un peu «je +m'en fiche pas mal», mais cela se fera, car c'est une bonne et douce +nature au fond, malgré son petit rire de casse-noisette. + +Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis à travailler un +peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant, à +l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les +fossés seront remplacés par une belle ceinture de vase bien noire. Je +ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois défauts +principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur +d'appartenir; c'est-à-dire qu'il est bavard, paresseux et propre à rien. +Quel mauvais jardinier je ferais!... En y réfléchissant, je ne sais pas +_qui_ je ferais _bon_. Est-ce du français? Ma foi, je m'en bats +l'œil. + +Il y a longtemps que je n'ai reçu de lettre de vous! C'est un peu ma +faute, mais à tout péché miséricorde. _Bitte, bitte..._ + + +Dimanche. + +Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir +leur fureur. Il était temps. Je devenais, comme dit Annibal dans +_l'Aventurière_, si laid à nu que je n'osais m'y mettre. + +J'ai promené ces dames en bateau; j'ai composé des chansons pour Louise. + +Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours! + +Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez +plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez déjà reçues +depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bénisse mille fois et +conserve votre santé. Tout à vous. + +IVAN. TOURGUENEFF. + + * * * * * + +_P.-S._--J'écrirai à Viardot demain. Les lièvres sont morts! + + + + +XXIV + + +16 mai 1850. + +Je suis à Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un +enfant, d'y être. Je suis allé dire bonjour à tous les endroits auxquels +j'avais dit déjà adieu avant de partir. La Russie attendra; cette +immense et sombre figure, immobile et voilée comme le sphinx d'Œdipe. +Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer +sur moi avec une attention morne, comme il convient à des yeux de +pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai à toi, et tu pourras me +dévorer à ton aise si je ne devine pas l'énigme! Laisse-moi en paix +pendant quelque temps encore! Je reviendrai à tes steppes!... + +Il a fait très beau aujourd'hui. Gounod s'est promené tout le jour dans +le bois de Blondureau à la recherche d'une idée; mais l'inspiration, +capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouvé. +C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-même. Il prendra sa revanche demain. +Dans ce moment il est couché sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a +une obstination et une ténacité dans son travail qui font mon +admiration. Le vide de la journée d'aujourd'hui le rend très malheureux; +il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se +distraire de sa préoccupation. Dans sa désolation, il s'en prend au +texte. J'ai tâché de le remonter et je crois y être parvenu. Il est très +dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser +les doigts sur le ventre, et l'on se dit: «Mais tout cela est +atroce!»--J'ai reçu ses doléances un peu en riant, car je sais que tous +ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis très +flatté d'être le confident de ces petites douleurs de création... + +IV. TOURGUENEFF. + +Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva, +toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune +correspondance n'en est restée. Mme Charles Gounod m'écrivit en +effet: «...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre poète. +Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer dans des maisons amies, +mais je crois que là se sont bornées leurs relations intimes, car, parmi +la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout +dernièrement, je n'ai trouvé aucune signature de Tourgueneff.» + +La composition qui préoccupait Gounod au moment où Tourgueneff écrivait +à Mme Viardot était _Sapho_, son premier opéra, représenté le 10 +avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup +du malheur qui venait de le frapper,--la mort de son frère,--Gounod +s'était retiré, en compagnie de sa mère, dans la propriété de ses amis, +M. et Mme Viardot. Dans ses _Mémoires d'un Artiste_, récemment +publiés, l'auteur de _Faust_ raconte que c'est grâce à la promesse +spontanée de l'illustre cantatrice de chanter sa première œuvre que, +jeune et ignoré, il a pu obtenir d'Emile Augier, déjà célèbre, d'écrire +le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opéra. Instruite du +deuil qui venait de l'atteindre, Mme Viardot, qui se trouvait en +Allemagne, lui écrivit aussitôt pour l'engager à aller trouver la +tranquillité et la solitude dont il avait besoin dans sa propriété de +Courtavenel. + +«Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partîmes, ma mère et moi, +pour cette résidence où se trouvait la mère de Mme Viardot (Mme +Garcia, la veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une sœur de +Mme Viardot et d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui +Mme Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là +aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe, +excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès +mon arrivée.» + +E. H.-K. + + + + +XXV + + +Paris, lundi 24 juin 1850. + +Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami[56] sans vous +avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la +nécessité de cette séparation[57]. J'emporte de vous le souvenir le plus +affectueux; j'ai su apprécier l'excellence et la noblesse de votre +caractère, et, croyez-moi, je ne me sentirai véritablement heureux que +quand je pourrai de nouveau, à vos côtés, le fusil à la main, parcourir +les plaines bien-aimées de la Brie. J'accepte votre prophétie; je veux y +croire. La patrie a des droits sans doute; mais la véritable patrie +n'est-elle pas là où l'on a trouvé le plus d'affection, où le cœur et +l'esprit se sentent plus à l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre +que j'aime à l'égal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire +combien j'ai été touché de tous les témoignages d'amitié que j'ai reçus +depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai +mérités; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans +mon cœur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher +Viardot, un ami dévoué à toute épreuve. + +Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au +monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et +qui me dédommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent. +Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion. + +Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXVI + + +Tourguenevo[58], lundi 9 septembre 1850. + +Bonjour, chère, bonne, noble, excellente amie, bonjour, ô vous qui êtes +ce qu'il y a de meilleur au monde! Donnez-moi vos chères mains pour que +je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne +humeur. Là, c'est fait. Maintenant nous allons causer. + +Il faut donc que je vous dise que vous êtes un ange de bonté et que vos +lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que +c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser +si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu'à +l'adoration. Que Dieu vous bénisse mille fois! J'ai bien besoin +d'affection dans cet instant, je suis tellement isolé ici. Aussi je ne +saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de +l'affection pour moi. + + +Jeudi. + +J'ai été forcé d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je +m'empresse de revenir à vous, aussitôt que je puis le faire. Des +affaires de famille, ou plutôt des embarras de famille, en ont été la +cause. Je commence à croire que tout tire à sa fin; aussi ne vous en +parlerai-je que quand j'aurai un résultat à annoncer bon ou mauvais. + +J'ai fait un petit voyage à trente verstes d'ici; je suis allé voir une +de mes «anciennes flammes», dont c'était la fête. L'ancienne flamme a +diablement changé et vieilli (elle s'est mariée depuis et est devenue +mère de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort +tatillon. Je pardonne à mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et +même la teinte couperosée de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne +pas, c'est d'être devenue insignifiante, endormie et plate; c'est +surtout de s'être accroché une fausse queue en cheveux _noirs_, tandis +que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si +négligemment qu'on voyait le nœud qui était gros comme le poing, et +dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grâce +à gauche et à droite. Elle s'est mise à jouer du piano, mais le +malheureux instrument était faux à faire frémir, faux de cette fausseté +doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et +elle jouait des pièces de musique horriblement vieillies, et elle les +jouait très mal... Hélas! Trois fois hélas! Mon ancienne flamme n'est +pas même de la fumée à l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie, +voilà tout. Ce que c'est que de nous! + +J'ai passé la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos +lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en écrire de si bonnes! Si +vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre de vous! Quel esprit +charmant, fin et juste, quel grand et noble cœur s'y révèle à chaque +ligne! J'ai du plaisir à vous le dire, ayez-en à le lire, car c'est bien +vrai ce que je vous dis là, vous pouvez m'en croire. + +Pour la petite Pauline[59], vous savez déjà que je suis décidé à suivre +vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien. +Je vous écrirai de Moscou et de Pétersbourg jour par jour tout ce que je +ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec +bonheur du moment que vous vous y intéressez. _Si Dios quiere_, elle +sera bientôt à Paris. + +Vous êtes mon bon ange, vous. Le mot de _bon ange_ me fait penser à la +romance du _Domino noir_, et puis je vous vois marchant sur l'herbe à +Courtavenel, une guitare à la main, et montrant «la belle Inès» à +Mlle Antonia, et ma mémoire _locale_ me retrace à l'instant même le +ciel, les arbres de là-bas, votre robe à dessins bruns, votre chapeau +gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la légère brise +d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il +devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose. + +Il est fort possible que j'aurais eu de Mme Pasta l'opinion que vous +me supposez, si je l'avais entendue à Pétersbourg au commencement de mon +éducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni +entendue, mais me voilà maintenant fixé sur ce que je dois penser +d'elle. + +Vous me demandez en quoi réside le «Beau». Si, en dépit des ravages du +temps qui détruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est +toujours là... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle, +et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation +matérielle, son immortalité subsiste. Le Beau est répandu partout, il +s'étend même jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec +autant d'intensité que dans l'individualité humaine; c'est là qu'il +parle le plus à l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je +préférerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix +défectueuse, à une voix belle et bête une voix dont la beauté n'est que +matérielle. + +Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxième +acte de _Sapho_! Si Gounod n'est pas une _grande puissance_ musicale, +s'il n'a pas du génie, je renonce à toute espèce de jugement sur les +hommes et les talents. Je ne puis m'empêcher de vous porter envie; +pensez à moi, quand cette belle musique vous remuera l'âme, pensez à moi +si vous le pouvez. La musique de Gounod me fait penser que _la Juive_, +surtout la musique échue en partage à Rachel, est, je ne dirai pas peu +de chose, mais à côté du vrai et de la beauté. Vous avez eu un grand +succès, et cependant je suis bien sûr que cette déclamation lourde et +forcée a dû vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'âme. +On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin +n'est pas là. Ce n'est pas immortel, comme toute beauté véritable doit +l'être. _Le Vallon_ est immortel. + +Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire, +dont je vous ai parlé dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je +continue à trouver cette enfant un petit être bien singulier. +Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir; +des traits d'une finesse inouïe, un sourire charmant et des yeux comme +je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantôt doux et caressants, +tantôt perçants et observateurs, une physionomie qui change d'expression +à chaque instant, et dont chaque expression est étonnante de vérité et +d'originalité. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de +sentiment merveilleuse; elle réfléchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est +surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau +marche à la vérité. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure, à +commencer par ma mère, et avec tout cela, c'est un enfant, un +_véritable_ enfant. Il y a des moments où son regard prend une teinte +rêveuse et triste qui vous serre l'âme. Mais en général elle est fort +gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec +des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout ému. + +Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frère de +mon père, et d'une paysanne. Ma mère l'a recueillie chez elle et l'a +traitée en poupée. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de +son éducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des +airs de tête et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque +chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre +ce qu'elle entend à son petit raisonnement, et puis elle vous fait des +réparties étonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'était +encore à Moscou. Elle était restée près d'une heure dans ma chambre, ma +mère l'en punit sans songer que c'était moi qui l'avais emmenée, et tout +en lui défendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le +cabinet de ma mère, je vois la petite dans un coin, fort triste et +silencieuse; j'en demande la raison: ma mère me conte une histoire de +désobéissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse +un petit mot de reproche. Elle détourne la tête sans mot dire. Je sors +et ne rentre que fort tard. Le lendemain de très bonne heure, la petite +entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde +quelque temps en silence et m'adresse cette question à brûle-pourpoint: + +--Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi? + +--Oui. + +--Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai été punie... J'avais +promis de ne pas vous le dire, _et je ne vous l'aurais pas dit, si vous +n'aviez pas cru_ maman. + +--As-tu pleuré pendant la punition? + +Elle releva la tête d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux: +«Oh! non.» Puis elle ajouta après un moment de silence ou de réflexion, +car chez elle c'est tout un:--Mais j'ai pleuré quand vous vous êtes +approché de moi dans le cabinet. + +--Ah! c'est donc pour cela que tu as détourné la tête? + +--Vous l'avez remarqué, et vous n'avez pas vu que je pleurais? + +--Non, il faut te l'avouer. + +Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla. + +Je vous jure que je n'ai pas ajouté un seul mot à ce qu'elle a dit; mais +si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y +lisait tant de travail de sa pensée, la lutte de ses sentiments. Elle +est blonde et très blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuancé de noir; +ses dents sont de vraies petites perles. Elle est très aimante et très +sensible; avec cela, peu ou point de mémoire, aussi sait-elle à peine +son alphabet. Je vous assure que c'est une bien étrange petite créature, +et je l'étudie avec intérêt. Elle n'a pas encore cinq ans. + + +Samedi, 2/14 septembre. + +C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chère et bonne amie; je vais +donc vous envoyer cette lettre qui, malgré ma promesse, ne ressemble +guère à un _volume_. Mais enfin, vous êtes l'indulgence même, et je vous +enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte +pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain +temps ici, j'espère que vous en avez un superbe à Courtavenel: pas de +pluie, mais un ciel gris et froid, un vent _idem_, et dans les +intervalles de rafales on entend le petit tintement aigre des mésanges +dans les bouleaux; l'arrivée des mésanges, comme le départ des grues et +des oies sauvages, présage le froid. A propos de grues, nous en voyons +tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol régulier et lent +vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du _Faust_: + + _Wenn über Flächen über Seen,_ + _Der Kranich nach der Heimath strebt._ + +L'emploi du mot _streben_ est bien heureux, essayez un peu de le +traduire en français!... + +Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble +vous tomber des nuages sur la tête. C'est éclatant, sonore, puissant et +très mélancolique. Il semble vous dire: «Adieu, pauvres petits roquets +d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, là où il +va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la +misère!... Patience!» + +Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu'à présent je vous +les ai envoyées par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les +recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend +sous la fenêtre. C'est un écuyer de mon frère, très beau garçon et très +content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque +chose,--va, mon garçon, porte cette lettre. Et vous, mes chers amis, +soyez bien assurés que le jour où je cesserai de vous aimer, tendrement, +profondément, j'aurai cessé d'exister. Que le bon Dieu vous bénisse tous +et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dévotion. Soyez +heureuse, bénie et bien portante! + +Votre vieil ami, + +I. TOURGUENEFF. + + + + +XXVII + + +Moscou, midi 1/13 janvier 1851. + +Bonjour, chère et bonne madame Viardot. Je ne veux pas commencer mon +année sans invoquer ma douce et chère patronne et sans appeler sur elle +toutes les bénédictions du Ciel. + +Hélas! se peut-il que toute cette année s'écoule sans que j'aie le +bonheur de vous revoir? C'est une idée bien cruelle et à laquelle il +faut cependant que je m'habitue... + + * * * * * + +Nous avons passé la soirée d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a +sonné, vous vous imaginez bien à qui j'ai mentalement porté mon toast! +Tout mon être s'est élancé vers mes amis, mes chers amis de là-bas... +Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon cœur est toujours +là-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques +visites à faire. J'ai une foule de choses à vous communiquer. Ce n'est +pas sans raison que je suis resté si longtemps à Moscou. J'ai mené à +bonne fin une entreprise assez difficile et délicate. Je vous parlerai +de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comédies +manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un théâtre de société. On m'a +engagé d'assister à la représentation, mais je me garderai bien de le +faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous +dirai quel aura été le résultat. A demain. Mais je veux me mettre à vos +pieds et embrasser le pan de votre robe dès aujourd'hui, chère, chère, +bonne, noble amie. Que le Ciel vous protège! + + +Mercredi, 3 janvier. + +Il paraît que ma comédie a eu un très grand succès avant-hier, car on la +répète aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y +aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me +_donner des airs_. + +J'ai donné hier un dîner d'adieu à mes amis, nous étions en tout vingt +personnes. Il faut avouer que vers la fin de la soirée nous étions tous +on ne peut plus animés. Il y avait entre autres un acteur comique d'un +très grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en +improvisant des scènes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup +d'imagination et une vérité de jeu, d'intonation et de geste, que je +n'ai presque jamais rencontrée aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon à +voir que l'art devenu nature. + +Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis resté à Moscou +beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la +raison: Il y avait deux personnes, deux femmes à éloigner de la maison, +où elles mettaient la discorde à chaque instant. Pour l'une d'elles la +chose n'a pas été difficile (c'était une veuve d'une quarantaine +d'années, que ma mère avait eue près d'elle pendant les derniers mois de +sa vie), on l'a largement payée et priée d'aller chercher une autre +maison que la nôtre. L'autre était cette jeune fille que ma mère avait +adoptée, une vraie Mme Lafarge, fausse, méchante, rusée et sans +cœur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite +vipère a fait de mal. Elle avait entortillé mon frère, qui, dans sa +bonté naïve, la prenait pour un ange: elle est allée jusqu'à calomnier +odieusement son propre père, et puis, quand j'ai réussi par le plus +grand des hasards à saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout +avoué, elle nous a bravés avec une insolence, un aplomb qui m'a fait +penser à Tartufe ordonnant, chapeau en tête, à Orgon, de quitter sa +maison. Il était impossible de la garder plus longtemps, et cependant +nous ne pouvions pas la mettre sur le pavé... Son propre père refusait +de la prendre chez lui (il est marié et a une grande famille). Notre +situation était très embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouvé +une personne, un docteur, ami du père de la demoiselle, qui a consenti à +s'en charger en la prévenant d'avance qu'elle serait gardée à vue. Mon +frère et moi, nous lui avons donné une lettre de change de 60.000 francs +payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intérêt, toute la garde-robe de +ma mère, etc., etc. Elle nous a donné un reçu, et nous en voilà quittes! +Ouf! ça a été une lourde charge. Je ne sais ce qui devait résulter de +son séjour chez mon frère, mais je sais que nous ne respirons que depuis +qu'elle n'est plus là. Quelle mauvaise et perverse nature, à dix-sept +ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reçu une éducation détestable... +Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je +vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles opérations! J'y +mets assez de sang-froid et de résolution, mais cela me détraque les +nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et +honnêtes gens. La méchanceté, la perfidie surtout ne me fait pas peur, +mais elle me soulève le cœur. Il m'a été impossible de travailler +pendant ces derniers quinze jours. + + +Vendredi 5. + +Hé bien, en effet, j'ai eu un grand succès avant-hier. Les acteurs ont +été détestables, surtout la jeune première (une princesse Tcherkassky), +ce qui n'a empêché ni le public d'applaudir à outrance, ni moi d'aller +les remercier avec effusion derrière les coulisses. J'ai été, malgré +tout, assez content d'avoir assisté à cette représentation. Je crois que +ma pièce aura du succès sur le théâtre, puisqu'elle a plu, malgré le +massacre des _dilettanti_. (On la donne à Pétersbourg le 20, ici le 18.) +C'est tout de même drôle de se voir jouer. + +Je pars demain, mais je vous écrirai encore avant de partir. Il me tarde +d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus à Moscou, elles +m'attendent à Pétersbourg... A demain. + + +Lundi 8. + +L'homme propose et Dieu dispose, chère madame Viardot. Je devais partir +samedi, et me voilà encore à Moscou. J'ai attrapé une toux, et, aussi +longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre. +J'espère qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez +désagréable, mais il faut s'y résigner. + +Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six +chiens et une chienne. Sa tendresse de mère va jusqu'à la férocité, et +elle fait des yeux terribles quand je touche à un de ses petits. Les +autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette +lettre aujourd'hui, je vous écrirai encore une fois avant de partir. +J'espère que je pourrai le faire jeudi. + +Il y a plus de deux mois que la petite Pauline[60] est à Paris. Comment +va-t-elle, et fait-elle des progrès? + +Je suis certain de trouver des détails qui la concernent dans vos +lettres qui m'attendent à Pétersbourg, car je suis sûr qu'il y en a +là-bas au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une +idée. Si j'écrivais à Gounod au lieu de vous écrire avant mon départ? +C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu'à Pétersbourg. + +Votre + +IVAN. TOURGUENEFF. + + + + +XXVIII + + +Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851. + +Je relève de maladie, comme Jodelet dans _les Précieuses ridicules_, +chère et bonne amie; j'ai eu une fièvre catarrhale assez forte, qui m'a +mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout désagréable, +c'est le retard que cette maladie a apporté à mon voyage, et ce qu'il y +a surtout de désagréable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos +lettres qui m'attendent à Pétersbourg et que j'ai eu la bêtise de ne pas +faire venir ici; j'espérais toujours pouvoir partir. Il est très +probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire +quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne +reçois pas de vos nouvelles, j'en suis tout désorienté. + +On donne demain une comédie que j'ai composée pour les acteurs de +Pétersbourg, mais que Stchepkine[61] m'a demandée pour son bénéfice. + +Je n'ai rien à refuser à ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas +trop mal, j'irai à la première représentation. Jusqu'à présent je ne +ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il paraît que la +jeune première est détestable. Enfin, nous verrons. + +Adieu, jusqu'à demain, chère et bonne amie; je vous invoque et me mets +sous votre protection, chère patronne. + + +Jeudi, une heure du matin. + +C'est donc pour ce soir; cela commence à me faire un peu d'effet. +Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me +conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant désagréable... +Mon frère y va avec sa femme.--C'est une petite comédie en un acte qui a +pour titre: _Une Provinciale_. La donnée en est simple, tout dépend du +jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon, à ce que l'on dit; +l'autre (ou plutôt l'actrice) est très mauvais. La salle sera pleine. +Stchepkine vient de m'envoyer un billet pour loge d'en haut. Je crois +que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les +diables. + + +Sept heures du soir. + +J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au théâtre. Je ne +puis pas rester à la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que +vous écrirai-je en rentrant? + + +Onze heures. + +Par exemple je m'attendais à tout, hormis à un tel succès! Imaginez-vous +qu'on m'a rappelé avec des vociférations telles, que je me suis enfui +tout éperdu, comme si j'avais mille diables à mes trousses, et mon frère +vient de m'apprendre que le vacarme a duré un grand quart d'heure et n'a +cessé que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'étais pas au +théâtre. Je regrette beaucoup de m'être enfui, car on a pu croire que je +faisais la petite bouche. + +Ma pièce a été assez bien jouée par tout le monde, la jeune première +exceptée, qui a été détestable; mais en revanche, l'acteur chargé du +rôle principal a été charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme +Choumski; il a fait un grand pas dans l'opinion du public, je suis +enchanté de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment où la toile s'est +levée, j'ai prononcé tout bas votre nom, il m'a porté bonheur. Mais il +faut que je me couche, car j'ai une fièvre de cheval. + + +Vendredi, 2 heures. + +L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai passé une +mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai +vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me féliciter; il +paraît que mon succès a été en effet très grand; la salle était comble, +et on a vu de mes ennemis (littéraires) applaudir à tout rompre. Tant +mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder +sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau à Choumski, +cela lui fera plaisir. On donne, demain la même pièce à Pétersbourg. +C'est cependant agréable d'avoir un succès. Allons, il faut que cela me +serve d'éperon. + +Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de +Pétersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres à mon nom, +qu'on n'envoie pas à Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure à mon +arrivée; cela me cause un dépit dont je ne saurais vous donner une +idée. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bête! + +Permettez-moi de vous remercier pour mon succès d'hier; je m'imagine que +si je n'avais pas prononcé votre nom, la chose aurait pris une tout +autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie à votre +cher et bon souvenir, à votre influence. Je vous embrasse les mains avec +reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain. + +IVAN. TOURGUENEFF. + + +Lundi. + +Je ne vous ai pas écrit ni samedi, ni dimanche; j'étais _languissant_, +pour ne pas dire bête. On répète ma pièce ce soir, on ne joue ici la +comédie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en +voiture; il fait un temps superbe. + +Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts à la lumière; ils +sont très drôles, très gentils et très bien portants. + +Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine! +J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments à perte de vue. +Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir. Je suis +sûr que vous me parlez dans vos lettres de _Sapho_, des répétitions +commencées (car j'espère bien qu'elles le sont); et dire que je n'en +sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre +jours. Je vous écrirai un volume et pour Gounod. Je vous répète, je ne +quitterai pas Moscou sans lui avoir écrit une longue lettre. + +Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le français et +le piano? + +Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence +par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis Mme Garcia[62]; puis Mme +Gounod; puis Mme Berthe; puis «el mujer Marinero Español y su +muyler»; puis Manuel; puis Louise[63], puis tout le monde, tous les amis +et je finis par vous. Mes chers amis, mon cœur est avec vous. Adieu. +Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre +fidèle ami + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXIX + + +Saint-Pétersbourg, 21 février 1852. + + * * * * * + +...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais +commencée. Un bien grand malheur nous a frappés: Gogol est mort à +Moscou, mort après avoir tout brûlé,--tout,--le deuxième tome des _Ames +Mortes_, une foule de choses achevées ou commencées,--tout enfin. Il +vous serait difficile d'apprécier toute la grandeur de cette perte si +cruelle, si complète. Il n'y a pas de Russe dont le cœur ne saigne +dans cet instant. C'était plus qu'un simple écrivain pour nous: il nous +avait révélés à nous-mêmes. Il était dans plus d'un sens le continuateur +de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paraître +exagérées, dictées par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous +ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et même si vous les +connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il était +pour nous. Il faut être Russe pour le sentir. Les esprits les plus +pénétrants parmi les étrangers, un Mérimée par exemple, n'ont vu en +Gogol qu'un humoriste à la façon anglaise. Sa signification historique +leur a complètement échappé. Je le répète, il faut être Russe pour +savoir ce que nous avons perdu... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXX + + +Saint-Pétersbourg, 1er/13 mai 1852. + + _A Monsieur et à Madame Viardot._ + + Mes chers amis, + +Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans +quelques jours, ou bien elle l'expédiera à Paris après avoir franchi la +frontière, de sorte que je puis vous parler un peu à cœur ouvert et +sans craindre la curiosité de la police. + +Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitté Saint-Pétersbourg +depuis un mois c'est bien contre mon gré. Je suis aux arrêts d'une +maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans +un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. Ça n'a été +qu'un prétexte, l'article en lui-même étant parfaitement insignifiant. +Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroché à la +première occasion venue. Je ne me plains pas de l'Empereur[64], +l'affaire lui a été si perfidement présentée, qu'il n'aurait pu agir +autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la +mort de Gogol, et on n'a pas été fâché, en même temps, de mettre +l'embargo sur mon activité littéraire. + +Dans quinze jours d'ici on m'expédiera à la campagne, où je dois rester +jusqu'à nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez; +cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne +chambre, des livres; je puis écrire. J'ai pu voir du monde dans les +premiers jours. Maintenant c'est défendu, car il en venait trop. Le +malheur ne fait pas fuir les amis, même en Russie. Le _malheur_, à dire +vrai, n'est pas très grand. L'année 1852 n'aura pas eu de printemps pour +moi, voilà tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il +faut dire un adieu définitif à toute espérance de faire un voyage hors +du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion là-dessus. Je +savais bien, en vous quittant, que c'était pour longtemps, si ce n'est +pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me +permette d'aller et de venir dans l'intérieur de la Russie. J'espère que +cela ne me sera pas refusé! L'Héritier[65] est très bon, je lui ai +écrit une lettre dont j'attends quelque bien. + +Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scellés sur +mes papiers, ou plutôt on a cacheté les portes de mon appartement, qu'on +a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on +savait qu'il ne s'y trouvait rien de défendu. + +Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de +ce loisir forcé pour travailler du polonais, que j'avais commencé à +étudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de +réclusion. Je les compte, allez! + +Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agréables, que j'ai à vous +donner. J'espère que vous m'en donnerez de meilleures. Ma santé est +bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une +mèche de cheveux blancs, sans exagération. Cependant je ne perds pas +courage. A la campagne, la _chasse_ m'attend! Puis, je vais tâche +d'arranger mes affaires; je continuerai mes études sur le peuple russe, +sur le peuple le plus étrange et le plus étonnant qu'il y ait au monde. +Je travaillerai à mon roman avec d'autant plus de liberté d'esprit que +je ne le destinerai pas à passer sous les griffes de la censure. Mon +arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon +ouvrage à Moscou. Je le regrette, mais que faire? + +Je vous prie de m'écrire souvent, mes chers amis, vos lettres +contribueront beaucoup à me donner du courage pendant ce temps +d'épreuves. Vos lettres et le souvenir des jours passés de Courtavenel, +voilà tout mon bien. Je ne m'appesantis pas là-dessus, crainte de +m'attendrir. Vous le savez bien, mon cœur est avec vous, je puis le +dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus. +J'ai mangé tout mon pain blanc; mâchons ce qui reste de pain bis, et +prions le Ciel qu'il soit «bien bon» comme disait Vivier[66]. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement +secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal +quelconque suffirait pour m'achever. + +Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra +aussi content que je puis l'être. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas, +écrivez-moi souvent, et soyez bien persuadés que ma pensée est toujours +avec vous. Je vous embrasse _tous_, et je vous envoie mille +bénédictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! Écrivez-moi +souvent. Je vous embrasse encore. Adieu! + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXI + + +Spasskoïé[67], 13 octobre 1852. + +Imaginez-vous un ouragan, une trombe de neige qui ne tombe pas, qui se +précipite, qui tourbillonne, _obscurcit_ l'air tout en étant blanche, et +couvre déjà la terre à hauteur d'homme. Voilà le temps qu'il fait à +l'heure qu'il est, chère madame Viardot. Vous autres, Européens, vous ne +sauriez vous faire une idée de ce que c'est qu'une _métielle_ russe. +Heureusement qu'il ne fait pas très froid, sans cela que de victimes! +Il y a deux ans, neuf cents personnes périssaient dans le seul +gouvernement de Toula par une _métielle_ semblable à celle-ci. Mais de +mémoire d'homme on n'en a pas vu de pareille à cette époque! Il paraît +que pour nous consoler du détestable été que nous venons de subir, +l'hiver veut arriver plus tôt que de coutume. C'est l'histoire du +monsieur qui épouse une femme laide et pauvre, _mais_ bête! Et cependant +je ne suis pas triste malgré le temps affreux, malgré cet avant-goût des +six mois d'isolement complet qui m'attendent. Je me sens au contraire +tout ému et réjoui: c'est que j'ai devant moi la chère lettre que vous +m'avez écrite à votre retour d'Angleterre à Courtavenel. + +Ma chère et bonne amie, je vous supplie de m'écrire souvent; vos lettres +me rendaient toujours heureux, mais c'est surtout maintenant qu'elles me +sont devenues nécessaires; me voici cloué à la campagne pour je ne sais +combien de temps, réduit à mes propres ressources. Pas de musique, pas +d'amis; que dis-je? pas même de voisins pour s'ennuyer ensemble! Les +Tutcheff[68] sont d'excellentes gens, mais nous nageons dans des eaux +trop différentes. Que me reste-t-il? Je crois vous l'avoir dit plus +d'une fois: le travail et les souvenirs. Mais pour que l'un me soit +facile et les autres moins amers, il me faut vos lettres avec ces bruits +de vie heureuse et active, avec cette odeur de soleil et de poésie +qu'elles m'apportent... Je sens ma vie qui s'enfuit goutte à goutte +comme l'eau d'un robinet à demi fermé; je ne la regrette pas; qu'elle +s'épuise... qu'en ferais-je? Il n'est donné à personne de retourner sur +les traces du passé, mais j'aime à me le rappeler, ce passé charmant et +insaisissable, par une soirée comme celle-ci, où, en écoutant les +hurlements désolés de la bise sur toute cette neige amoncelée, il me +semble... Fi! je ne veux ni m'attrister ni vous attrister aussi par +contre-coup... Tout ce qui m'arrive est encore très supportable, il faut +se raidir sous le faix pour le moins sentir... Mais écrivez-moi souvent. + + Et de tristesse couronnée + La terre entre dans son sommeil... + +Cette phrase de _l'Automne_ de Gounod me chante dans la tête depuis le +commencement de cette lettre; son _Automne_ est adorable. Je me sens +tout pénétré d'attendrissement, il faut s'y arracher, car à quoi bon? + +Je viens d'ouvrir pour un instant la porte de mon balcon... Brrrrr! +quelle bouffée de froid sombre, de vent glacial et de neige... Diane, +qui s'était levée, recule d'horreur... Ah! pauvre petite, tu n'es pas +habituée à un climat pareil. Pauvre Française, va! Allons, mettons-nous +l'un à côté de l'autre et pensons à Courtavenel. A demain. + + +Mardi. + +Aujourd'hui, il fait un temps étrange, mais assez agréable. L'air est +rempli de brouillard; pas le moindre vent, tout est blanc, le ciel et la +terre; la neige fond à petit bruit. On entend partout le chuchotement de +gouttelettes d'eau qui tombent; il fait très doux. Nous allons, mes deux +chasseurs et moi, faire une excursion à quelques verstes d'ici; nous +espérons tuer pas mal de lièvres. + +J'ai commencé, selon votre désir, un petit traité sur le _Jeu du +paysan_, qui remplira au moins quatre pages, et que je vous enverrai +mardi prochain; je ne croyais pas que cela pût devenir aussi long... Mon +chasseur vient d'entrer en me disant: «Ah, monsieur, il faut partir; la +terre _prend un bain tiède_ après la métielle d'hier.» J'ai fait atteler +deux traîneaux, nous allons inaugurer le traînage. + +Dites à Viardot que j'ai lu sa lettre avec grand plaisir. Le petit conte +de la fin est plaisamment imaginé; mais ces sortes de choses sont comme +tous les tours de force des pianistes, toute la difficulté (et tout le +mérite) gît dans l'_exécution_. Mais, un jour ou l'autre, nous verrons. + +Adieu, chère amie, à bientôt. Mille amitiés à tout le monde. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXII + + +Spasskoïé, 28 octobre 1852. + +C'est aujourd'hui mon jour de naissance, chère madame Viardot, et c'est +pour cela que je vous écris. J'ai trente-quatre ans. Je croyais n'en +avoir que trente-trois, mais j'ai découvert l'un de ces jours un petit +carnet de ma mère, où _nos_ naissances (celle de mon frère et la mienne) +ont été inscrites par elle, le jour même. J'y ai trouvé l'inscription +suivante: «Aujourd'hui, 28 Octobre 1818, je suis accouchée d'un fils +nommé Jean, à Orel, à midi.» J'ai donc trente-quatre ans bel et bien +sonnés... Diable, diable, diable, c'est que je ne suis plus jeune, mais +du tout, du tout... Enfin! + +Je crois vous avoir parlé dans ma dernière lettre d'une _métielle_ +russe; aujourd'hui c'est un véritable ouragan. C'est tellement affreux +et horrible que ça en devient beau. La maison tremble et craque, et puis +ces _ténèbres blanches_ qui tourbillonnent devant les fenêtres... Mon +pauvre frère devait arriver aujourd'hui chez moi directement d'un assez +long voyage, j'espère qu'il aura trouvé un abri quelque part. Tutcheff +et sa femme sont revenus hier, en même temps que moi. J'ai fait une +excursion de deux jours à Orel, ville qui se trouve à 55 verstes de chez +moi. J'ai tâté un tant soit peu de la vie de province dans un chef-lieu +de gouvernement, c'est passablement triste. Je suis bien décidé à ne pas +mettre le nez dehors et à travailler dans mes quatre murs. A demain, +chère amie. + + +1er novembre. + +Je ne vous ai pas écrit ces jours-ci, mais il faut que je vous écrive +aujourd'hui... c'est encore un anniversaire, et savez-vous lequel? Il y +a aujourd'hui juste neuf ans que je vous ai vue pour la première fois +chez vous, à Pétersbourg, dans la maison Demidoff. Je me souviens de +cette première visite comme si elle avait eu lieu hier. C'était le +matin. Je n'étais pas venu seul; le petit major Komaroff +m'accompagnait... Eh bien, malgré le ridicule achevé de ce personnage, +j'ai toujours du plaisir à penser à lui; sa figure éveille une foule +d'idées et de souvenirs; le hasard l'a associé à ce temps si regretté et +éloigné de moi; je sens renaître en moi les impressions de cette saison +de 1843 à 1844... Neuf années! Hélas! il y en aura dix, que je n'aurai +pas plus d'espoir de vous revoir que je n'en ai maintenant... + +Ce qui me manque ici surtout, c'est d'entendre de la musique; voilà six +mois que j'en suis sevré, mais complètement. Mme Tutcheff semble +vouloir l'abandonner; j'ai eu hier toutes les peines du monde à la +mettre au piano. Je l'ai priée de jouer le final de _Don Juan_. Elle +déchiffre bien et a le sens musical, mais elle aime à se l'enfermer dans +sa coquille, surtout depuis la mort de sa fille. Puis elle aime _trop_ +son mari, et n'est heureuse qu'auprès de lui! Elle me rappelle +quelquefois ces petites perruches vertes, dites inséparables qui se +tiennent constamment côte à côte. Malheureusement, son mari n'aime la +musique que modérément, on plutôt, il l'aime, comme beaucoup de monde, +pour tout autre chose que pour ce qui est musique en elle. Il y a, par +exemple, des peintres dont les jouissances musicales proviennent du +sentiment du coloris, de l'harmonie des lignes, etc. La plupart des +littérateurs ne recherchent, en fait de musique, que des impressions +littéraires; ce sont, en général, de mauvais auditeurs et de mauvais +juges. Tutcheff, qui n'a aucune spécialité, n'aime, en fait de musique, +que ce qui ébranle vaguement certaines sensations, certaines idées en +lui, c'est-à-dire qu'au fond, il l'aime peu, qu'il peut très bien s'en +passer, et qu'il préfère le _connu_. Personne ici n'a la _faim_ musicale +qui me tourmente. La sœur de Mme Tutcheff, jeune personne très +bornée, très sentimentale et très contente d'elle-même, me donne sur les +nerfs par ses extases, qui arrivent invariablement dès la première note, +et qu'elle a l'air de distribuer toutes chaudes et toutes prêtes, comme +les galettes du Gymnase; sa sœur est une nature bien plus élevée et +plus sérieuse, mais un peu sèche... Et puis, je le répète, il y a ce +terrible absorbant de mari!--Tout cela fait que je reste privé de +musique. Cependant, je compte aller l'un de ces jours chez un de nos +voisins (à 50 verstes d'ici), qui a tout un orchestre avec un maître de +chapelle allemand. Mais je ne puis me figurer ce que peut être un +orchestre... acheté, car ce voisin a acheté les musiciens _en +masse_[69]... Je vous en parlerai. + +Chère bonne madame Viardot, aujourd'hui, comme il y a neuf ans, comme +dans neuf autres années encore, je suis à vous de cœur, vous le savez +bien! + + +4 novembre. + +Chère madame Viardot, bonjour. J'espère que je vais bientôt recevoir une +lettre de vous; il y a aujourd'hui trois semaines que la dernière m'est +parvenue. Je n'ai rien de nouveau à vous raconter. Il fait toujours un +temps affreux. J'ai tant persécuté Mme T... qu'elle s'est mise hier +au piano et, avec l'aide de sa sœur, elle m'a joué plusieurs fois de +suite l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven (à quatre mains). Quel +chef-d'œuvre! je ne connais pas d'ouverture qui vaille celle-là. + +Vous devez être déjà de retour à la rue de Douai; dites-moi comment vous +passez vos journées. Vos samedis continuent-ils? Que lisez-vous? Pour +moi, je suis plongé jusqu'au cou dans les chroniques russes. Je ne lis +pas autre chose quand je ne travaille pas. Comment trouvez-vous cette +fin d'une vieille chanson russe? (Il s'agit d'un jeune homme assassiné +et caché «sous un buisson»). + + Ce n'est pas une hirondelle + Qui s'agite autour de son nid; + C'est une mère qui s'agite autour de son fils. + Elle pleure--c'est comme une rivière qui coule; + Sa sœur pleure--c'est comme un ruisseau qui court; + Sa jeune femme pleure--c'est comme la rosée qui tombe; + Le soleil se lèvera; il sèchera la rosée! + +Vous ne sauriez croire ce qu'il y a de grâce, de poésie et de fraîcheur +dans ces chansons; je vous en enverrai quelques-unes traduites. Cette +promesse me rappelle une _autre_ traduction... Tiens! Et _le Jeu du +paysan_ que je ne vous envoie pas! Vous l'aurez dans une semaine, cela +me servira de prétexte pour vous écrire encore une fois. + +D'ici là, soyez heureuse et bien portante. Mille amitiés à tout le +monde. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXIII + + +Spasskoïé, 20 février 1853. + + Chère madame Viardot. + +J'ai appris par une lettre de la princesse Mestchersky le départ de +votre mari, et par _l'Abeille du Nord_[70] le jour de votre bénéfice; je +vous avoue, sans vouloir vous faire le moindre reproche, que j'eusse +préféré savoir tout cela par vous. Mais vous vivez dans un tourbillon +qui prend tout votre temps, et pourvu que vous ne m'oubliiez pas, je ne +demande rien. + +Votre pauvre mari n'a donc pas été en état de résister au climat de +Pétersbourg? Il faut espérer qu'il se porte parfaitement à l'heure qu'il +est. La princesse Mestchersky m'écrit aussi que vous avez l'intention de +demeurer à Moscou dans la maison d'une princesse Galitzine; est-ce vrai? +L'argent que je dois à votre mari (150 roubles pour le fusil, 400 pour +la pension de Pauline jusqu'au 1er mars 54, et 35 roubles qu'il avait +dépensés en plus de ce que je lui avais envoyé, en tout 585 roubles +argent), sera chez moi dans trois jours, je vous l'enverrai mardi +prochain, c'est-à-dire le 24 février, et vous l'aurez à Pétersbourg +avant votre départ pour Moscou. + +N'oubliez pas, s'il vous plaît, de me donner votre adresse à Moscou, et +surtout, n'oubliez pas mon photographe! + +Je suis très content que vous ayez fait la connaissance de la princesse +Mestchersky; sous une enveloppe un peu anglaise et dévote, elle cache un +cœur très dévoué et très aimant. Et puis elle a beaucoup d'esprit, et +du plus fin. Vous avez décidément fait sa conquête, malgré quelques +préventions qu'on lui avait données contre vous et que votre premier +abord a dissipées. Elle a été de tout temps très bonne envers moi, et +c'est peut-être la seule personne sur laquelle je puisse compter +sérieusement à Pétersbourg. + +Je n'ai vraiment aucune nouvelle à vous donner de moi; ma santé est +passable et je travaille beaucoup. Le dégel a interrompu toute espèce de +communication, et je ne vois absolument personne. Heureusement, les +journaux arrivent, quoique plus tard que de coutume. Je fais aussi +beaucoup de lectures. + +Je compte recevoir une lettre dimanche et je vous écrirai un peu plus au +long mardi. C'est demain l'anniversaire de la mort de Gogol, et il ne +veut pas me sortir de la tête. Je crains de mettre un peu de tristesse +dans ma lettre et je préfère l'interrompre. + +Adieu, chère amie. Je vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXIV + + +Spasskoïé, le 12/24 mai 1853. + +Voici donc que je vous écris de nouveau à Paris, à Londres, à quinze +jours de distance d'ici, chère et bonne madame Viardot, à un mois +d'aller et de revenir pour une lettre! Il était cruel de vous savoir à +Pétersbourg et de ne pas vous voir, mais il était doux de recevoir une +réponse dans dix jours. Enfin! comme dit votre mari, il faut s'y +résigner. + +J'ai reçu votre lettre de Moscou. J'ai été bien étonné d'apprendre que +vous n'aviez pas reçu de mes nouvelles. Je vous avais cependant écrit +tous les dix jours. Je vais décidément mieux depuis quelque temps; j'ai +même été en état de faire une excursion de chasse à 150 verstes d'ici, +et j'ai tué pas mal de doubles. + +Comment allez-vous après toutes ces courses par chemin de fer? J'attends +avec anxiété la lettre que vous m'avez probablement écrite avant de +partir pour Varsovie. Je l'aurai probablement demain. Dieu veuille que +cette affaire de théâtre à Londres, dans laquelle vous vous embarquez, +vous mène à bon port! Il est probable que vous n'aurez que des comparses +autour de vous et que tout le poids de la lutte pèsera sur vos seules +épaules. Enfin nous saurons tout cela bientôt, j'espère. + +Vous continuez à garder le silence sur votre réengagement à Pétersbourg. +Je viens de lire dans les journaux que Mlle de la Grange y va. +Décidément vous ne revenez plus. Cela m'attristerait beaucoup si je ne +pouvais encore garder quelque illusion sur la probabilité de mon retour +à Pétersbourg pour l'hiver; mais je ne suis que trop sûr de rester +ici[71]. + +N'abandonnez pas votre projet de venir donner des concerts en Russie +l'année prochaine... Votre dernier triomphe, surtout à Moscou, doit vous +y encourager. Si vous venez avec V... à Moscou, j'espère bien que vous +ferez une pointe jusque chez moi. Mon jardin est splendide à l'heure +qu'il est, la verdure y est éclatante, c'est une jeunesse, une +fraîcheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une idée; j'ai une +allée de grands bouleaux devant mes fenêtres, leurs feuilles sont encore +légèrement plissées; elles gardent encore l'empreinte de l'étui, du +bourgeon qui les renfermait il y a quelques jours; cela leur donne l'air +de fête d'une robe toute neuve, où des plis de l'étoffe se voient. Tout +mon jardin est plein de rossignols, de loriots, de grives, c'est une +bénédiction! Si je pouvais m'imaginer que vous vous y promènerez un +jour! Ce n'est pas impossible... mais ce n'est guère probable. + +Vous recevrez ma lettre à Londres. N'oubliez pas de demander à Chorley +s'il en a reçu une de moi en février, où je lui demande des explications +définitives sur un certain auteur du nom de _Chenston_ (il sait de quoi +il s'agit). Pourquoi ne me dit-il pas son opinion sur Gogol, et comment +va sa santé? + + +Le 13 mai. + +Je vous avais désigné ce jour comme étant celui de la naissance de +petite Pauline[72]; d'après un document que j'ai reçu dernièrement, +elle est née le 26 avril (8 mai) 1842. Elle a quinze jours de plus que +je ne le croyais. Je ne crois pas du reste qu'il soit nécessaire de +changer la date. Donnez-moi de ses nouvelles[73]. Dans quatre ou cinq +jours, j'écrirai une longue lettre à maman Garcia. Je vous prie de lui +embrasser les mains de ma part. Les yeux de Mme Tutcheff vont mieux +depuis quelque temps, et nous faisons beaucoup de musique. Elle +déchiffre très bien, et a un sentiment très juste de ce qui est beau et +vrai. Sa sœur, au contraire, a une tendance _naturelle_ vers ce qui +est doucereux et commun, et les larmes lui viennent avec une facilité +désespérante... Heureusement qu'elle joue la seconde partie, la basse. +Elle a des doigts de coton, et quand elle s'embrouille, elle tâche +encore de donner à une note quelconque une expression suave. C'est +affreux! Le jeu de Mme T... a beaucoup de fermeté et de rythme. A +force de faire répéter mademoiselle, certaines pièces vont très bien. +Nous sommes plongés maintenant dans Mozart jusqu'au cou. Je dis _nous_, +car je me tiens derrière les chaises de ces dames, je tourne les +feuillets, et je fais le maître de chapelle. Dans les moments +d'enthousiasme, je ne puis m'empêcher d'émettre des espèces de sons +horriblement faux, sous prétexte de chant, ce qui cause des crispations +nerveuses à tous les assistants. + +Je me suis remis à mon roman[74]. J'ai six semaines devant moi jusqu'à +l'ouverture définitive de la chasse. + +Adieu, _theuerste Freudin_. Soyez heureuse. Mille amitiés à V... +J'embrasse tendrement vos chères mains et suis à jamais. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + +_P.-S._--Avez-vous remis les deux exemplaires de mon livre[75]? + + + + +XXXV + + +Bellefontaine, le 27 août 1857, jeudi. + + Mon cher ami[76], + +Je suis arrivé ici à 11 heures et demie, après une très facile +_traversée_, et j'ai trouvé le prince arrivé de Russie de la veille. Il +compte faire l'ouverture de la chasse le 4 septembre et il nous engage +dès le 3 pour trois ou quatre jours. Il paraît qu'il y a immensément de +gibier (j'ai parlé à son garde): perdrix, lièvres, lapins, faisans, +chevreuils. Il faudra, d'après ce qu'il dit, détruire trois à quatre +cents lièvres, les voisins se plaignent beaucoup; le reste à l'avenant. +On m'a préparé deux chiens, que je vais essayer, et j'espère en acheter +un. Voici donc comment s'arrangera l'affaire: Je reviendrai à +Courtavenel le 29 ou le 30; et le 3, nous partirons ensemble. On arrive +à Melun à 10 heures et le chemin de fer repart à 10 heures et demie; +c'est très commode. + +Mille choses à tout le monde et à revoir. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXVI + + +Paris, 16 octobre 1857. + + Mon cher ami, + +Notre voyage est retardé d'un jour, c'est demain que nous partons. J'ai +vu Templier[77], je lui ai parlé de notre traduction[78]. Il dit qu'il +ne pourrait pas la faire paraître avant celle de Marmier[79], qui sera +un peu retardée par l'envoi des épreuves à Rome. + +Il y a dans le _Journal des Débats_ un grand article de M. Ratisbonne +sur Manin, très bien fait. + +Voici les quelques lignes que je vous propose d'ajouter à la fin des +_Grands Bois_[80]: + +«--Allons donc, Yegor», s'écria Kondrate, qui, pendant ce temps, s'était +installé sur le devant de la téléga, «viens t'asseoir à côté de moi. A +quoi rêves-tu? Est-ce à ta vache?» + +«--Sa vache!» répétais-je en levant les yeux sur le grave et placide +visage de Yegor. Il semblait rêver en effet et regardait au loin dans la +campagne qui commençait à s'assombrir déjà. + +«--Oui», continua Kondrate, «il a perdu sa dernière vache cette nuit. Il +n'a pas de chance, il faut l'avouer.» + +«Yegor s'assit sans mot dire dans la téléga, et nous partîmes... Il +savait ne pas se plaindre, lui.» + +Quant aux _Trois Rencontres_[81], je vais tâcher de vous l'envoyer de +Rome. Mais le volume est déjà assez rempli comme cela, et vous pouvez le +considérer comme terminé, dès à présent. + +Mille amitiés à tout Courtavenel. Je vous serre cordialement la main. + +Votre tout dévoué. + +IV. TOURGUENEFF. + +_P.-S._--Si vous mettez _le Rossignol_[82], effacez la phrase: «Dieu qui +m'a donné la voix, lui a ôté l'esprit.» + + + + +XXXVII + + +Spasskoïé, 7 juillet/25 juin 1858. + + Chère amie, + +Je reviens à Spasskoïé après une absence de quatre jours et je trouve +votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle[83]! Je n'osais pus vous +parler de mes pressentiments; je m'efforçais de me persuader à moi-même +que tout pouvait encore bien finir,--et voilà qu'il n'est plus! Je le +regrette beaucoup pour lui-même; je regrette tout ce qu'il a emporté +avec lui; je ressens profondément la cruelle douleur que cette perte +vous a causée, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement. +Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent être bien tristes aussi +tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent +doivent se resserrer encore plus étroitement; ce n'est pas une +consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends, +c'est un cœur bien dévoué qui vous dit de compter sur lui comme sur +celui qui vient de cesser de battre. + +Je ne peux m'empêcher de penser à la dernière fois que j'ai vu Scheffer; +il avait si bon air que l'idée d'une dernière entrevue ne pouvait pas +même se présenter à mon esprit. Il était en train de peindre un Christ +avec la Samaritaine; je m'assis derrière lui et nous causâmes +longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'était dans les +premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de +meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille! + +Je suis trop sous l'impression de cette funèbre nouvelle pour vous +parler beaucoup de moi. Je vous dirai en deux mots que j'ai passé trois +journées fort agréables chez des amis[84]: deux frères et une sœur, +excellente personne qui se sent très malheureuse. Elle a été forcée de +se séparer de son mari, espèce de Henri VIII campagnard fort dégoûtant; +elle a trois enfants qui viennent très bien, surtout depuis que le papa +n'est plus là. Il les traitait fort durement par système; il se donnait +le plaisir de les élever à la spartiate, tout en menant un train de vie +directement opposé. Ces choses-là arrivent souvent: on se donne ainsi +les agréments du vice et de la vertu,--ceux de la vertu par procuration. + +Des deux frères, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant +garçon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en même temps, très +bon, très tendre et délicat de goût et de sentiment, un être +véritablement original. Le troisième frère (le comte L. Tolstoï, celui +dont je vous ai parlé comme d'_un de nos meilleurs écrivains_, cela vous +fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est +mon voisin;--mais pour Tolstoï: il est sérieusement et pour tout de bon +un talent hors ligne, et j'espère bien un jour vous en convaincre en +vous traduisant son _Histoire d'une enfance_. Je ferme ici cette +interminable parenthèse). Le troisième frère, dis-je, qui devait venir, +n'est pas venu. La sœur est assez bonne musicienne; _nous avons_ joué +du Beethoven, du Mozart, etc. + + * * * * * + +I. TOURGUENEFF. + + + + +XXXVIII + + +Spasskoïé, 21 juillet 1858. + + Chère et bonne madame Viardot, + +Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes. +Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parlé dans mes lettres de +Rome, vient de mourir du choléra à Saint-Pétersbourg. + +Pauvre homme! après vingt-cinq années de travail, de privations, de +misère, de réclusion volontaire, au moment où son tableau venait d'être +exposé, avant d'avoir reçu une récompense quelconque, avant même de +s'être convaincu du succès de cette œuvre à laquelle il avait voué +toute sa vie,--la mort, une mort subite comme un coup d'apoplexie, mais +plus cruelle, car elle ne frappe pas à la tête! Un méchant article de +journal qui lui disait des injures, puis des dédains calculés, voilà +tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui +s'est écoulé entre son retour et sa mort. Quant à son tableau[85], il +appartient certainement à cette époque de l'art où nous sommes entrés +depuis un siècle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une époque +de décadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la +philosophie, de la poésie, de l'histoire, de la religion. Il y a des +défauts déplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une œuvre +sérieuse, élevée, et dont il faut désirer l'influence en Russie, ne +fût-ce que comme réaction à l'école fondée par Bruloff[86]... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXIX + + +Spasskoïé, 30 juillet 1858. + +...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se +passer: J'ai beaucoup travaillé à un roman que j'ai commencé et que +j'espère finir pour le commencement de l'hiver[87]; puis je suis allé à +la chasse à 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours, +car les marais étaient encore vides, le temps de la migration des +doubles et des bécassines n'est pas encore commencé. Je m'occupe en même +temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les +paysans: à partir de l'automne, ils seront tous mis à l'_obroc_, +c'est-à-dire que je leur céderai la moitié des terres pour une redevance +annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce +ne sera qu'un état transitoire, en attendant la décision des +comités[88]: mais rien de définitif ne saurait être fait d'ici là. + +Je viens de vous mentionner un roman que je suis en train d'écrire. Que +j'aurais été heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les +caractères, le but que je me suis fixé, etc.; comme j'aurais recueilli +précieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci, +j'ai longtemps médité mon sujet, et j'éviterai, je l'espère, les +solutions impatientes et brusques qui vous choquaient à bon droit. Je me +sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est déjà +loin de moi; j'écris avec un certain calme qui m'étonne: pourvu que +l'œuvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit médiocre. + + * * * * * + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XL + + +Spasskoïé, le 31 mars/12 avril 1859. + +Me revoici dans mon vieux nid, chère et bonne madame Viardot! mais je +n'y suis que pour trois semaines. Cette idée m'est surtout consolante, +quand je jette un regard par la fenêtre: de la neige et de la boue par +terre, de la pluie dans l'air, un grand drap blanc mouillé et sale en +guise de ciel, un vent qui gémit comme un enfant malade; c'est vilain! +Il est vrai que cela peut, cela doit changer d'un moment à l'autre. Nous +aurons des feuilles et de l'herbe dans une semaine, dans cinq jours +peut-être! Pour le moment, il n'y a que la présence des corbeaux noirs +au bec blanc, des alouettes et des grives, qui nous annonce le +printemps. Autres indices: les mouches commencent à sortir de leur +léthargie, les moineaux se chamaillent et babillent plus que jamais, une +bande d'oies sauvages traverse le ciel, une bouffée de vent, plus chaude +qu'à l'ordinaire, nous apporte l'odeur des bourgeons qui se gonflent +déjà sur les branches des saules. Cependant vous ne quittez ni pelisse, +ni cache-nez, ni bottes fourrées. Les chemins sont impraticables; +débâcle générale des rivières! Gare à ceux qui tombent malades en ce +moment-ci! pour eux, ni médicaments ni médecins! Molière dirait que +c'est précisément ce qui peut les sauver. Impossibilité complète d'aller +voir ses voisins, ou de recevoir leurs visites! Mais j'y pense, nous +n'avons pas de voisins. Le seul que nous possédions, un bon et charmant +garçon, vient de mourir; ce souvenir m'attriste. + +J'étais en train de dire mille folies. Les bécasses ne sont pas encore +arrivées. Ma chienne et moi nous les attendons avec impatience. Ma +chienne Boubout (fille de la pauvre Diane) a dû faire des études de +philosophie allemande pendant l'hiver qui vient de s'écouler: je lui +trouve le regard d'une profondeur, et toute la physionomie d'une +gravité!... C'est extraordinaire! Elle pourrait poser pour le portrait +de Lélio, comme expression. + +Je suis curieux comment Lady Macbeth vous a réussi. C'est un beau rôle, +grand, simple (malgré la ruse de la dame), profond, et pourtant +difficile, presque dangereux. Mais, comme dit Lear dans la tragédie de +Shakespeare (vous souvenez-vous de la lecture de cette tragédie à +Courtavenel sous un acacia en fleurs, et puis dans le coupé de la +diligence avec Laure endormie, vous souvenez-vous?): le danger et moi, +nous sommes deux lions nés le même jour et dans la même litière; mais je +suis l'aîné et le plus fort des deux. Si nous faisions Macbeth à +Courtavenel? Je demande à être l'ombre de Banquo, elle ne parle pas. + +Je me trouve, à l'heure qu'il est, dans les douleurs de l'enfantement. +J'ai un sujet de roman dans ma tête que je tourne et retourne sans +cesse; mais jusqu'à présent l'enfant s'obstine à se présenter par les... +Voyez dans un dictionnaire de médecine quelle est la moins bonne manière +de se présenter... Patience, l'enfant naîtra, peut-être, viable, malgré +tout. + +A revoir, avant six semaines, je l'espère. Mille bonnes choses à +Viardot, à tous les amis. Quant à vous, je vous baise les mains. + +Votre, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLI + + +Berlin, hôtel de Saint-Pétersbourg, +ce 11 janvier 1864, jeudi. + +Chère et bonne madame Viardot, me voici donc écrivant ma _première_ +lettre! L'absence a réellement commencé... Enfin il faut se résigner et +penser au retour. + +Il y a deux heures que je suis arrivé ici, et je sors d'un lit où je +n'ai pas pu dormir, mais où je me suis réchauffé, ce qui était bien +nécessaire, vu l'horrible froid de cette nuit. A 4 heures du matin, une +espèce de spectre tout blanc de givre (c'était le conducteur) a +entr'ouvert la portière pour nous annoncer d'une voix rauque qu'il +faisait plus de _18_, dix-huit degrés Réaumur! Pourvu que vous n'ayez +rien de pareil à Bade! Dieu sait ce qui m'attend en Russie! Aussi +vais-je m'acheter une chancelière plus vaste et un second (pardon!) +caleçon de flanelle. + +J'ai fait une partie de la route avec le descendant dégénéré de +Mandrin, le comte Fleuring, qui m'a raconté avec beaucoup de lenteur +l'attentat commis il y a quelque temps sur le roi de Prusse à Bade. Il +m'a tout naturellement demandé de vos nouvelles, etc. J'ai pu constater +qu'il dort très bien en chemin de fer et qu'il ronfle. + +Il n'y a nulle part de la neige, mais de la glace partout. Le Mein, à +Francfort, charriait d'énormes blocs... J'ai la figure en compote. Voilà +à peu près toutes mes impressions de voyage jusqu'à présent. + +Je n'ai pas encore vu Pietsch[89]. Je vais de ce pas m'habiller, +déjeuner et sortir. Je pars ce soir, et je ne m'arrêterai plus jusqu'à +Pétersbourg: cette dent demande à être vite arrachée. Maintenant, mes +commissions. + +1º _Delenda est Carthago_, il faut mettre de la flanelle, je veux dire +du feutre, dans votre petit salon, des deux côtés et au-dessus de la +fenêtre. + +2º Des bourrelets partout, utiliser les doubles croisées. La première +fenêtre du salon n'a pas été achevée. La salle à manger surtout! + +3º Envoyez la métronomisation (quel mot!) de vos mélodies sans tarder. + +4º Des nouvelles de vous, de Viardot, des enfants, de tout le monde, du +chat; pas de promenade sur l'étang par ce froid-ci. + +J'enverrai un télégramme d'ici à Botkine[90]. Je vous écrirai maintenant +de la frontière prussienne. + +Et maintenant mille et mille souvenirs et amitiés. Je vous baise +tendrement les mains. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLII + + +Berlin, hôtel de Saint-Pétersbourg, +jeudi, 14 janvier 1864. + +Il est sept heures un quart du soir, chère madame Viardot; dans ce +moment vous êtes tous réunis au salon. Vous faites de la musique, +Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le +cœur est aussi dans ce salon bien-aimé, je me prépare à redormir +encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour +Kœnigsberg (le train part à dix heures trois quarts). + +J'ai vu Pietsch chez lui, et je l'attends pour prendre une tasse de thé +avec moi. Il vous adore plus que jamais; il est très triste et +découragé, le pauvre garçon! _Pauvre_ est le mot, hélas! Il m'a fait +mille questions sur vous, sur vos enfants, etc., etc... J'ai vu aussi sa +femme, qui est bien maigre, et les enfants, qui sont bien jolis. Dites à +Viardot qu'il est formellement défendu d'importer un fusil en Russie, et +que le sien va faire un séjour forcé chez Pietsch, auquel, du reste, je +le recommanderai particulièrement. + +Je me fais l'effet d'un homme qui rêve: je ne puis m'habituer à l'idée +que je suis déjà si loin de Bade, et les personnes et les objets passent +devant moi, sans avoir l'air de me toucher. Une fois à Pétersbourg, je +vais travailler des pieds et des mains pour me débarrasser au plus vite. + +J'achèverai cette lettre demain à Kœnigsberg, ou sur la frontière et +je vous l'enverrai. En attendant, je vous serre la main, et j'ai le +cœur bien gros. + + +Le 15, à une heure. + +Me voici à Kœnigsberg. Je pars dans une demi-heure. + +Mille amitiés. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLIII + + +Bade, hélas non! Saint-Pétersbourg! +Lundi, 18 janvier 1864, Hôtel de France. + +Chère et bonne madame Viardot, ma main, en mettant ce nom chéri de Bade +au haut de la page, a trahi mes constantes pensées... Je ne suis que +trop à Saint-Pétersbourg! Et pourtant, l'instant présent est le plus +doux de la journée; c'est celui où je cause avec vous. Je vais donc vous +raconter ce que j'ai fait. + +J'ai eu des visites de littérateurs dans la matinée, ce qui m'a empêché +de sortir de bonne heure: puis, toutes les rues avoisinantes étaient +pleines de troupes qui se rendaient à la parade de l'Épiphanie. Il m'a +été impossible de pousser jusque chez la comtesse Lambert[91], que je +verrai demain pour sûr; j'ai fait deux ou trois visites, puis j'ai dîné +chez mon bon Annenkoff[92] avec quelques vieux amis. De là, je suis +allé au théâtre entendre l'opéra de M. Séroff, _Judith_. Eh bien, je +dois dire que c'est une œuvre remarquable, malgré des longueurs et +des gaucheries impossibles, une exécution pitoyable, des décors _idem_. +Cela procède en droite ligne de Wagner; mais il y a je ne sais quel +souffle de passion et de grandeur, où se révèle une physionomie musicale +fort intéressante et même originale. La grande scène qui précède le +meurtre d'Holopherne m'a vraiment frappé. Mais imaginez-vous (je vous +vois rire d'ici) qu'au cinquième acte, Judith arrive la tête de son +monsieur à la main, la montre au peuple, puis chante un air avec +accompagnement d'arpège sur les harpes, un air bleu de ciel, et qu'il y +a même un jeune homme en turban et camard qui l'épouse dans cet instant! +Si cette Judith est gravée, je vous l'apporterai. Je suis très curieux +de savoir votre opinion. M. Séroff est né des entrailles de Wagner, il +est vrai, mais ce n'est pas un trop mauvais fils. On me mène demain soir +chez lui. + +Le matin je vais au Sénat et je laisse les deux pages suivantes pour y +écrire ce qui m'y sera arrivé. J'ai vu au théâtre le prince W..., qui +m'a dit avec la gravité qui le distingue: «Wagner a la mélodie +chromatique, et Séroff l'a diatonique.» Et je suis allé prendre le thé +chez Milutine[93]. + + + + +XLIV + + +Mardi 19/7 janvier 1864. + +Avant toute autre chose, merci pour la petite lettre que vous m'avez +écrite et qui m'est arrivée ce matin. Elle m'a fait le plus grand +plaisir; j'ai des nouvelles de vous et de ce Bade bien-aimé. Merci. + +J'ai fait ma visite au Sénat aujourd'hui entre midi et une heure: on m'a +introduit avec une certaine pompe dans une grande chambre, où j'ai vu +six vieux messieurs en uniforme, avec des crachats. On m'a tenu debout +pendant une heure, on m'a lu les réponses que j'avais envoyées. On m'a +demandé si je n'avais rien à ajouter, puis on m'a renvoyé en me disant +de venir lundi pour être confronté avec un autre monsieur. Tout le monde +a été très poli et très silencieux, ce qui est un excellent signe; et, +d'après tout ce qu'on dit, l'affaire va se terminer encore plus vite +que je ne l'espérais. Tant mieux[94]! + +Du Sénat, je suis allé voir ma vieille amie, la comtesse Lambert, que +j'ai trouvée souffrante, comme de coutume, mais peu changée. Sa vie est +trop triste... Elle a eu du plaisir à me voir et s'est mise à pleurer. +Pauvre femme! J'ai redîné chez Annenkoff, et j'ai passé la soirée chez +Séroff; je reviens de là. Il nous a joué des fragments de son nouvel +opéra, _Rognéda_; le sujet est tiré de nos anciennes annales. Eh bien, +ou je me trompe lourdement, ou ce petit homme bizarre et nerveux a un +fort grand talent[95]. Deux chœurs surtout, et un air d'adolescent +d'une pureté vraiment mozartesque, m'ont transporté... Ma foi! j'ai dit +le mot, je le laisse. C'est pour le coup que j'aurais voulu, moi aussi, +vous avoir à mes côtés pour pouvoir contrôler mes impressions et lire +dans vos traits la confirmation, ou peut-être la négation de mes +sentiments. Cette _Rognéda_ me paraît devoir devenir bien supérieure à +_Judith_; il y a beaucoup plus de franchise et d'originalité, et +l'influence de Wagner se fait-bien moins sentir[96]. Il se démenait +comme un diable devant son piano et chantait d'une voix impossible. Ce +Séroff est un très grand coloriste et manie l'orchestre d'une façon +magistrale. Enfin, je suis revenu sous le charme et j'y suis encore. + +Il faut que vous m'écriviez sans perdre de temps les dates exactes de +votre séjour à Leipzig, Erfurt, etc., pour que je sache où vous écrire. +Il ne fait pas froid du tout ici; j'espère qu'il ne gèle pas si fort à +Bade et que les petits ont repris leur traîneau. Travaillez-vous +beaucoup? Dites mille choses de ma part à tout le monde. Je vous baise +les mains. + +_Der Ihrige_ + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLV + + +Saint-Pétersbourg, 31/19 janvier 1864. + + _Theuerste, beste Freundin_, + +J'ai reçu aujourd'hui votre lettre datée du petit salon; je vous en ai +écrit deux à Leipzig, en les adressant à _P. V. beruhmte Sängerin[97], +an Gewandhaus_; j'espère qu'elles vous seront parvenues. Si pourtant +vous ne les aviez pas reçues, je me borne à vous dire que mon affaire +avec le Sénat est finie, et que j'ai reçu l'assurance qu'on ne me +refuserait pas la permission d'aller où bon me semble, même hors du +pays, ce qui fait que dans un mois je quitte Pétersbourg. + +Mon pied ne me fait plus mal du tout et ma toux a disparu. A l'exception +de deux ou trois jours de froid, le temps a été très doux depuis mon +arrivée ici. + +J'ai assisté hier à une excellente représentation de _Fidelio_: tous les +rôles étaient remplis par les premiers sujets. Calzolari faisait +Florestan, et Mme Barbot est un peu insuffisante comme voix et comme +jeu surtout dans la grande scène: mais il y a un je ne sais quel souffle +poétique dans ce qu'elle fait. C'est trop élégant quelquefois, et trop +français; elle se donne beaucoup de peine et chante avec conscience. +Bocco et le tyran (Angiolini et Evenardi) étaient parfaits. Le vieux +Botkine se pâmait à mes côtés, et je dois dire que la musique m'a fait +un effet extraordinaire; j'ai applaudi comme un claqueur. + +Aujourd'hui, j'ai entendu le quatuor 127 (posthume) de Beethoven, joué +à la perfection par Wieniawski et Davidoff. C'était bien autre chose que +Maurin et Chevillard. Wieniawski a énormément gagné depuis que je l'ai +entendu pour la dernière fois; il a joué _la Chaconne_ de Bach pour +violon seul, de façon à pouvoir se faire entendre même après +l'incomparable Joachim. + +Je commence à croire que ma nouvelle ne paraîtra pas; mes amis sont un +peu effrayés et murmurent le mot d'«absurde»! Vous pouvez vous imaginer +ce que dira le public[98]! Je regrette un peu la somme assez ronde que +cette machine m'aurait rapportée; mais il ne faut pas s'exposer à ce +qu'on vous paye moins plus tard... Je suis tout stupéfait moi-même des +profonds calculs que je fais là. + +Un littérateur de mes amis, du nom de Droujinine, est mort ce matin; il +y a longtemps qu'il était malade (de la poitrine), et je l'ai vu +quelques jours après mon arrivée: c'était un spectre. Il s'est endormi +tranquillement, il n'a pas souffert. La mort est une grande et terrible +chose, et si elle pouvait entendre ce qu'on lui dit, je la supplierais +de me laisser encore sur la terre. Je veux vous voir encore, et pendant +longtemps, si c'est, possible. O ma chère amie, vivez longtemps et +laissez-moi vivre auprès de vous tous. Adieu, à après-demain. Dites +mille choses à Viardot et à Mlle ***. Quant à vous, je vous baise les +mains avec _Innbrunst_. + +_Der Ihrige_ + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLVI + + +Paris, 16 février 1865. + + * * * * * + +....Je n'ai été à aucun théâtre. Décidément, cela ne m'amuse pas d'y +aller... seul. J'ai assisté à l'ouverture des Chambres, dans la grande +Salle des États du Louvre. Nous étions pressés comme des harengs. Trois +choses m'ont frappé: le caractère exclusivement _militaire_ de cette +cérémonie (le seul passage applaudi est celui où l'on parle d'un nouvel +arc de triomphe à ériger), l'absence complète et absolue de jolies +figures féminines, et le timbre de la voix de l'empereur. Si on pouvait +noter des voix comme on dessine des têtes, on dirait que c'est un +professeur suisse qui parle,--un professeur de botanique ou de +numismatique. Le discours en lui-même est très anodin, très +pacifique--et ambigu, cela va sans dire. + +L'impératrice avait une robe fort laide, mais elle a beaucoup de grâce +et de dignité. Le prince impérial a l'air bien chétif et bien éteint. Le +prince Napoléon a une vraie tournure de Tibère ou de Domitien. Je devais +dîner avec lui hier chez Bixio, mais j'ai refusé cet honneur. Je ne +l'aime pas du tout, et puis il a parlé avec trop de mépris de mes +pauvres Russes. Rien de plus ridicule que certaines figures +encapuchonnées, affublées d'uniformes: les toques rouges, jaunes, +bariolées, dorées des avocats et des juges avaient un faux air oriental +à mourir de rire. Que de cordons, de plaques, de dorures, de casques, de +panaches! Grand Dieu! et dire que toute cette friperie fait de +l'effet!... Que dis-je? elle conduit le monde... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLVII + + +Spasskoïé, 1er juillet 1865. + + Chère et bonne madame Viardot, + +...Je suis tout enchanté de ce que M. Rietz[99] (dont je regrette +beaucoup de n'avoir pas fait la connaissance) vous a dit. Cela doit +vous donner des ailes. C'est bien autre chose que ce que nous autres, +_dilettantillons_, avons pu vous dire,--et si vous ne faites pas des +sonates, si je ne trouve pas à mon retour quelque bel adagio à peu près +achevé, il me faudra vous gronder. Je m'imagine, en effet, que l'idée +musicale doit se déployer avec plus d'ampleur et de liberté quand on n'a +pas un cadre tracé d'avance, d'une couleur, d'une forme déjà +déterminées, et déterminées par un autre. + +Allons! au travail! Je ne l'ai tant admiré et encouragé que depuis que +je ne fais rien moi-même. Eh bien, non! Je vous donne ma parole +d'honneur que si vous vous mettez à faire des sonates, je reprendrai ma +besogne littéraire. «Passez-moi la casse, je vous passerai le séné.» Un +roman pour une sonate: cela vous va-t-il? Dieu! quelle perspective +d'activité fiévreuse se dévoile devant moi. Il y en a pour tout +l'hiver..... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLVIII + + +Saint-Pétersbourg, rue Karavannaïa, +lundi 4/16 mars 1867. + + Chère madame Viardot, + +Je vais dire ce que j'ai fait depuis deux jours. J'ai vu le pauvre +Milutine, il parle sans trop d'effort, mais il prend constamment un mot +pour un autre. Il a oublié les lettres, les chiffres, il m'a demandé si +je voulais donner ma _voiture_ à un _aqueduc_, c'est-à-dire mon roman à +une revue: _Vanitas vanitum et omnia vanitas!_ Lui si brillant, si +intelligent, si énergique... un enfant qui balbutie! Son bras et sa +jambe sont complètement immobiles... l'homme peut survivre, mais +Milutine est mort. + +Mon pied va beaucoup mieux, je n'ai presque plus besoin de canne, et +cela malgré le froid horrible qu'il fait: vingt et vingt-deux degrés! +Botkine et moi nous avons passé la soirée d'hier chez Mme Abaza. Elle +a organisé des chœurs de jeunes demoiselles, et cela ne marche pas +trop mal. Nous y avons trouvé Rubinstein et sa femme. Il a joué comme un +lion, en secouant un peu trop sa crinière... musicalement parlant. On a +beaucoup parlé de vous. + +Mes deux machines font beaucoup de bruit à Pétersbourg, on voudrait me +faire lire à droite et à gauche, mais j'ai autre chose à faire. +J'écrirai à Bade, à Viardot, à Marianne[100] et à Mme Anstett, dès +demain. + +Aujourd'hui j'embrasse tout le monde et vous serre cordialement les +mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLIX + + +Saint-Pétersbourg, Karavannïa, 5/17 mars 1864. + + Chère et bonne madame Viardot, + +J'ai reçu hier le télégramme de Viardot qui m'annonce votre arrivée à +Bade. Je pars demain pour Moscou, et j'espère y trouver une lettre de +vous ou de Viardot, peut-être des deux. + +Mon pied est revenu à son état chronique, ni bien, ni trop mal; je +marche sans bâton à peu près, mais je boite, et il me semble qu'il est +devenu plus court que l'autre. Espérons qu'il sera remis complètement +pour l'époque de la chasse. + +J'ai eu un très grand plaisir avant-hier soir; Mme Niessen-Saloman +m'a invité de venir assister à une des soirées que le Conservatoire +donne une ou deux fois par mois. J'y ai entendu une Mlle +Lavroska[101] chanter avec beaucoup de goût et une belle voix de +mezzo-soprano votre _Tsvetok_[102] (Fleur desséchée), et _Schopote_ (le +Murmure), _Suda!_ (Evocation)[103]. Le public, très difficile +d'ailleurs, a applaudi à tout rompre. Mme Niessen m'a chargé de mille +choses pour vous. Le vieux Pétroff[104], qui se trouvait aussi à cette +soirée, m'a parlé de vous avec des larmes dans les yeux, et m'a assuré +qu'il ne se passait pas de jour sans qu'il ne pensât à vous. Tout cela +m'a fait naturellement beaucoup de plaisir, et je vous le dis, parce que +je suis sûr que cela vous en fera aussi. + +IV. TOURGUENEFF. + + +Dimanche soir. + +Je suis allé voir ce matin Mme Skobeleff, qui parle de vous avec +enthousiasme. Olga, sa seconde fille, qui par parenthèse a grandi +énormément, a joué du piano d'une façon charmante, avec un sentiment +poétique et musical fort rare dans le monde où elle vit. Il faut espérer +qu'elle ne fera pas comme sa sœur, qui a complètement abandonné la +musique. + +J'ai oublié de vous dire que nous avons eu hier soir une séance de +quatuors chez Mme Abaza. On a commencé par un trio de Rubinstein, +joué par lui-même (et j'avoue que sa manière de vouloir toujours changer +le piano en orchestre finit par me donner sur les nerfs). Puis on a joué +un Schumann et deux Beethoven de la dernière époque, très bien, ma foi! +Botkine a fait ronron. Mme Rubinstein est venue avec son mari, elle +est toujours aussi gentille. Rubinstein quitte décidément le +Conservatoire, malgré toutes les génuflexions qu'on exécute devant lui. +J'ai vu à la même soirée Mme de Radhen, dame d'honneur de Mme la +grande-duchesse Hélène, qui est toujours aussi aimable et qui, je crois, +a beaucoup d'affection pour vous. + +Je n'ai pas perdu mon temps ici. J'ai travaillé plusieurs scènes de mon +roman[105]; j'ai tout arrangé avec mon intendant. Je ne m'arrêterai à +Moscou que le temps nécessaire pour voir Katkoff[106] et lui remettre +mon manuscrit qu'on mettra à l'impression aussitôt... Mais je rabâche, +je crois vous avoir déjà parlé de tout cela. + + +Lundi soir. + +Mon départ a été retardé d'un jour. Il y a un papier d'affaire à +refaire. Je pars demain _senza dubbio_. + +Ce soir je suis à un grand concert de la musique d'avenir russe, car il +y en a aussi. Mais c'est absolument pitoyable, vide d'idées, +d'originalité. Ce n'est qu'une mauvaise copie de ce qui se fait en +Allemagne. Avec cela une outrecuidance renforcée de tout le manque de +civilisation qui nous distingue. Tout le monde est jeté dans le même +sac: Rossini, Mozart et jusqu'à Beethoven... Allez donc!... c'est +pitoyable... + +Je pars demain à deux heures. Je vous écrirai de Moscou. En attendant, +je dis mille et mille bonnes choses à tout le monde et vous embrasse +tendrement les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +L + + +Moscou, jeudi 9/21 mars 1867. + +Me voici donc ici, _theuerste Freundin_! installé dans une bonne chambre +avec un jardin tout enseveli sous des édredons de neige; devant ma +fenêtre, et au delà des arbres, une petite église byzantine rouge avec +des toits verts, dont la sonnerie m'a réveillé ce matin. + +Il y a aujourd'hui trois semaines que j'ai quitté Bade... puissé-je être +de retour dans quatre! Je vais y travailler de toutes mes forces... Une +fois le voyage de Spasskoïé derrière moi, le reste ira plus facilement. +Vous pouvez croire que je me soigne beaucoup pour éviter toute espèce de +retard. Le pied va assez bien. + +Et vous, que faites-vous? Jamais je n'ai eu aussi peu de nouvelles de +vous que pendant cette absence. Je sais par un télégramme de Viardot, +envoyé il y a une semaine, que vous étiez arrivés à Bade; mais ensuite +que s'est-il passé? Que se passe-t-il? Ma pensée s'occupe incessamment +de ces questions. Je n'ai pas trouvé de lettre chez Katkoff; peut-être +en viendra-t-il une aujourd'hui. + + +Vendredi matin. + +Non, il n'est pas arrivé de lettre, j'ai envoyé hier un télégramme avec +réponse; je ne puis pas rester dans cette incertitude. La réponse n'est +pas encore venue... elle viendra pourtant. + +Je pars demain pour Spasskoïé. Mon manuscrit est déjà à l'imprimerie. Je +compte être de retour dans une semaine. Ecrivez-moi à l'adresse de +Massloff. Mon pied va presque bien, je n'ai plus de canne. + + +Vendredi 2 heures. + +La réponse est venue enfin; elle m'a tranquillisé, quoique j'eusse +désiré au mot de «santés» une autre épithète que «passables». La grande +question n'est pas résolue, elle le sera probablement sous peu de jours. +Je ne puis vous dire quelle _sehnsucht_ j'ai pour Bade et combien chaque +jour me semble long et pesant! + +J'ai passé la soirée d'avant-hier chez M. Pissemsky, un de nos bons +littérateurs[107]. Je ne sais si vous vous rappelez quelques fragments +d'un roman que je vous ai traduit et qui vous ont frappée par leur verve +brutale. Il y avait plusieurs dames chez lui; dans le nombre une Mlle +Savitzki, qui, à ce qu'on dit, a un talent d'actrice hors ligne, et dont +la figure, quoique laide, avait en effet quelque chose de remarquable, +des sourcils et des yeux tragiques. + +J'ai écrit à Viardot une petite lettre dans laquelle je donne quelques +détails sur mes faits et gestes depuis mercredi, jour de mon arrivée +chez l'ami Massloff. + +J'ai vu mon frère, qui est aussi en train de s'acheter une maison à +Moscou; il a l'air mieux portant et plus dispos que dans ces derniers +temps. + +Hier au soir, je suis allé chez le long W..., pour voir sa sœur, une +princesse T..., très aimable femme; Mme W... parle de Bade avec le plus +vif regret. J'ai fait chorus, comme vous pouvez bien l'imaginer. + +A propos, le bruit s'était répandu ici que Z... avait _tué_ son valet de +chambre. Mme Anstett serait-elle passée par là?... Ayez la bonté de +saluer de ma part cette bonne femme et dites-lui que je lui écrirai dès +mon retour de la campagne. Oh! Mme Anstett, et Pégase, et la gare +d'Oos, quand vous reverrai-je? + +Ecrivez-moi, je vous en prie, donnez-moi quelques détails. Mille amitiés +à tout le monde et les souvenirs les plus affectueux pour vous. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LI + + +Moscou, 14/26 mars 1867. + +Ouf! chère madame Viardot, quelles journées je viens de passer! Je vais +vous les raconter en détail. Vous vous rappelez que je devais partir +samedi pour Spasskoïé; je me suis mis en route, en effet, vers cinq +heures et demie, avec un valet de chambre et mon intendant. Il y a un +chemin de fer qui va d'ici à une ville nommée Serpoukhoff, à 90 verstes +de Moscou; un traîneau ouvert m'y attendait pour continuer le voyage. Je +ne me sentais pas bien dès le matin; à peine établi dans un wagon, je +fus pris par une toux violente qui ne fit que croître et embellir; +arrivé à la gare de Serpoukhoff, qui se trouve à quatre verstes de la +ville, je m'installai pourtant dans mon traîneau; mais grâce aux +épouvantables _oukhabi_ (vous savez ce que c'est)[108] de ces affreuses +quatre verstes, j'atteignis Serpoukhoff avec une vraie fièvre de cheval. +Impossible de songer à continuer le voyage. Je passai une nuit blanche +dans une misérable chambre d'auberge, avec cent pulsations à la minute +et une toux qui me brisait la poitrine, et dès sept heures du matin, je +dus, dans ce triste état, me soumettre de nouveau à la torture des +_oukhabi_ et regagner plus mort que vif le chemin de fer et Moscou. La +maison de Massloff me sembla un vrai paradis après cet enfer. J'envoyai +chercher vite un médecin et, grâce aux sudorifiques, purgatifs et autres +médicaments, me voici aujourd'hui capable de vous écrire et de vous +raconter mes misères. Cela n'a été qu'une assez forte bronchite; dans +trois ou quatre jours, il n'y paraîtra plus. + +Mais voyez-vous le contretemps! Le voyage de Spasskoïé est plus +indispensable que jamais. J'ai envoyé mon intendant prendre les devants; +il faut que je recommence ma tentative, et nous sommes ici en Russie, à +la veille du temps où toutes les communications cessent, grâce à la +fonte des neiges. Si mon oncle voulait être raisonnable et laisser les +choses s'arranger par écrit! Mais il ne le sera pas, ne le voudra pas. +J'ai pourtant rassemblé toutes mes forces, je lui ai écrit aujourd'hui +une longue lettre: peut-être fera-t-elle quelque impression sur +lui[109]. Mais je me console à l'idée que cela aurait pu être plus +grave. Je vous tiendrai au courant de ce qui m'arrivera. + +J'ai eu un autre grand plaisir en rentrant avant-hier à la maison: j'ai +trouvé vos deux lettres; celle que vous aviez adressée à Pétersbourg et +l'autre, avec l'adresse de Massloff (fort exactement écrite), et la +lettre de Viardot. Si l'inventeur du télégraphe électrique est un grand +homme, l'inventeur de l'écriture, Cadmus, je crois, n'est pas à +dédaigner. Quelle charmante chose que cette feuille de papier qui vient +à vous à travers l'espace et qui apporte l'empreinte physique et morale +d'une vie qui vous est chère! J'ai lu et relu ces chères lettres et je +crois que c'est ce qui m'a guéri. Vous verrez que je finirai par devenir +amoureux de la reine et de toute la maison royale de Prusse; ils sont +vraiment bien gentils avec vous. Cela leur fait beaucoup d'honneur, +mais je ne leur en suis pas moins reconnaissant. + +On me promet de m'apporter demain les premières épreuves de mon +roman[110]. Quand je pense que toutes les choses pour lesquelles je suis +venu en Russie ne font que commencer... Il ne faut pas que je +m'appesantisse trop sur ces pensées, ma fièvre me reprendrait. + +Je continuerai demain, j'espère être en état de vous dire que je suis +guéri. Mon pied est à peu près revenu à son état normal; j'inaugure la +botte dans trois ou quatre jours, quand je pourrai sortir. + + +Mercredi. + +Ma bronchite a disparu ou à peu près; elle a été courte et bonne. Je +recommence après-demain l'assaut de Sébastopol. Je ne resterai que deux +jours à Spasskoïé; je vous écrirai encore d'ici là. Oh! quelle corvée, +quelle corvée que tout ce voyage! Enfin, pourvu que tout aille bien chez +vous. Mille amitiés au bon Viardot (j'espère que son lumbago a disparu +comme ma bronchite), à tout le monde; je vous serre les deux mains de +toute la force de mon attachement. Portez-vous bien. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LII + + +Moscou, 17/29 mars 1867. + +Chère madame Viardot, _theurste Freundin_, ma grippe a disparu et ne m'a +laissé qu'une toux stomachique qui cèdera à son tour à l'influence du +printemps, quand il viendra, ou plutôt à celle de l'air de Bade, que je +compte bien respirer avant vingt jours. + +L'impression a commencé avec vigueur, et je passe ma journée à relire +des épreuves. C'est peu agréable d'avoir ainsi son nez constamment +enfoui dans sa propre odeur, mais c'est indispensable. + +Si je n'avais pas ce boulet de voyage à Spasskoïé accroché à mon pied, +quelle bonne fugue je pourrais faire immédiatement! Mais ce voyage est +inévitable; et par quels chemins, par quel temps, _eterni Dei_! Dans ce +moment même, nous avons un ouragan de neige qui fait mal au cœur à +voir. Il n'y a de vert ici devant les fenêtres que les toits des +maisons. + +On parle beaucoup ici de ce qui se passe en France, des derniers débats +à la Chambre; on croit généralement que c'est le commencement de la fin, +et l'on est persuadé en même temps que dès que l'Exposition sera à peu +près finie, votre maître essayera de sortir de sa cruelle position par +un coup de tête désespéré, où la question d'Orient (et nous par +conséquent) jouera un grand rôle. + +En attendant, nous sommes ici en pleine fièvre de chemin de fer. Les +commissions pleuvent de tous côtés, les compagnies surgissent partout. +On pourra aller de Moscou à Mtsensk dès le mois de septembre (pas +maintenant, hélas!), et dans trois ans je pourrai faire le voyage de +chez moi sans même toucher Moscou, directement par Vilna, Vitebsk et +Orel. Tout ceci est parfait, mais pour le moment, les _oukhabi_ +m'attendent gueule béante. Si ces affreux précipices étaient tout droits +encore! Mais ils ont de faux mouvements dans leur fond, qui vous font +éprouver à s'y méprendre l'effet du roulis d'un vaisseau, plus les tapes +que l'on reçoit sur le sommet de la tête et sur les flancs, les reins, +etc. Je n'oublierai pas de sitôt les charmantes quatre verstes qui +séparent Serpoukhoff de la gare du chemin de fer! Elles m'attendent +encore de pied ferme, ces scélérates de verstes! Enfin! enfin! +patience!! + +Portez-vous bien, je vous en conjure, vous tous à Bade. Je répondrai à +Viardot; dites-lui que je le remercie de sa bonne lettre. J'espère +qu'il est enfin parvenu à abattre des bécasses. Le temps continue ici à +être à la diable; les épreuves vont ferme. + +Mille millions de bonnes choses à tout le monde; j'embrasse vos chères +mains. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LIII + + +Moscou, 19/31 mars 1867. + +Chère et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum +printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien à +propos. J'étais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne +bouffée comme celle-ci. + +Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une +rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible. + +J'ai reçu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me +traite d'assassin pour n'être pas venu à Spasskoïé, comme si cette +grippe, qui m'a saisi au passage, n'eût été qu'une invention de ma part! +Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spasskoïé +derrière moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la +fonte des neiges s'établit, on ne pourra plus aller bientôt ici sur +patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me +risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la +toux qui ne me lâche pas encore! D'un autre côté, me voici embarqué dans +la publication de mon roman; cela va me retenir à Moscou pendant une +semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion à +Spasskoïé devant moi, rien ne s'opposerait à ce que je fusse à Bade dans +quinze jours! C'est là seulement que je serai guéri. + + +19 mars/1er avril. + +J'ai passé une partie de la nuit à écrire deux longues lettres à mon +oncle et à mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation +horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les +exhortations inutiles à des pois chiches qui rebondissent, lancés contre +une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que +mes pois chiches vont me sauter au nez. + +Je me suis traîné hier matin à un concert de musique de chambre avec +Laub, Cossmann (qui par parenthèse me dit de le mettre à vos pieds), et +M. Rubinstein[111]. On a joué un délicieux quatuor de Mozart, en _si +bémol majeur_ de Beethoven et l'_ottetto_ de Mendelssohn. Laub est un +peu trop uniformément doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que +son frère, plus simplement et plus correctement. L'_ottetto_ de M... m'a +semblé faible et vide après les deux autres. C'est de la littérature +musicale fort bien faite,--un article de la _Revue des Deux +Mondes_,--tandis que les deux colosses sont des poètes _von gottes +gnaden_ et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a été +très chaud. Serge Wolkoff s'est approché de moi et m'a demandé de vos +nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre +comme la vie s'en va vite, vite, vite. + +J'ai dû faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff. +Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai débuté et fini par +une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a +plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal[112]. Il +m'a réitéré la promesse de me faire délivrer les dernières épreuves +vendredi[113]. Je pourrai quitter Moscou dès dimanche. Que ferai-je la +semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin, +vous le saurez d'avance. + +Merci, mille fois merci pour vos chères lettres: elles me sont bien +nécessaires, elles me donnent du courage. J'embrasse les enfants, je dis +mille amitiés à Viardot, à Louise, à tout le monde: et je fais comme +Cossmann, je me mets à vos pieds. + +Portez-vous bien et au revoir. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LIV + + +Moscou, 4 avril/23 mars 1867. + +_O theuerste Freundin_, que vous êtes donc bonne de m'écrire si souvent! +Depuis que je suis ici, je ne puis me défendre d'une impression étrange: +il me semble que je suis en prison; et je suis emprisonné en effet par +le mauvais temps, par la neige sale et vilaine qui rend les rues +impraticables, et puis ma jambe, qui me permet à peine de me traîner +dans les vastes chambres de la maison que j'habite... et cette toux qui +ne me lâche pas... Eh bien! vos lettres sont comme des messagers de +liberté! Elles semblent me dire que, dans peu de jours, toutes ces +entraves tomberont et je redeviendrai ce que j'ai été jusqu'à présent. +Je compte les instants... onze jours encore... c'est bien long. Oh! que +j'en ai assez de cet hiver interminable, de tout ce que je vois, de tout +ce qui m'entoure!... + +Voyons, je vais vous raconter quelque chose. J'ai lu deux fois +l'_Histoire du lieutenant_; la première fois chez M. Katkoff, qui me l'a +immédiatement achetée, et où j'ai été cruellement agacé par Mme X..., +qui n'a cessé de se gratter le nez, de s'arranger, de se tasser, de se +frotter les yeux et le ventre (elle est grosse de son quinzième enfant), +pendant tout le temps. J'étais assis auprès d'elle et je ne voyais +qu'elle, car je tenais mon nez plongé dans mon cahier; je l'ai trouvée +fort laide et disgracieuse, ce qu'elle est du reste, lecture à part. La +seconde fois, ça a été chez la femme du prince Tcherkaski, du même +prince T... qui a été ministre de l'Intérieur en Pologne, et qui a donné +sa démission après la maladie de Milutine. On était en petit comité, des +gens d'esprit s'intéressant peu aux choses littéraires, des dames sur le +retour et dévotes, sans fiel pourtant, et un imbécile à la mode, bon +enfant et enthousiaste. Le long Wassittchikoff était du nombre; ce n'est +pas pourtant lui l'imbécile. Ma petite plaisanterie a plu tout en +scandalisant un peu... Je dois ajouter que faire une lecture est une +vraie corvée pour moi, je ne puis m'empêcher d'avoir un secret sentiment +de honte. Et après-demain donc!... lecture publique avec tout le +bataclan... Je vous donnerai tous ces détails... + +Je termine brusquement cette lettre, car il faut que je l'envoie +sur-le-champ à la poste. Ma santé n'est pas trop fameuse non plus... Mon +pied me fait mal, je tousse... Enfin! patience... patience!... + +J'embrasse toute la maisonnée et vous serre les deux mains avec toute la +force d'un attachement inaltérable. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LV + + +Moscou, Comptoir des Apanages. +6 avril/25 mars 1867. + +Si j'étais le comte Michel Wilhorski, chère madame Viardot, je serais +fermement convaincu que l'année de 1867 est une année «climatérique» +pour moi. Tout va à la diable et je reçois toujours _einen Strich durch +die Rechnung_. Vous savez déjà que je devais lire aujourd'hui en séance +publique un fragment de mon roman: eh bien! hier soir, vers dix heures, +j'ai été pris d'une attaque de goutte à l'orteil tellement violente, que +rien de tout ce que j'ai eu jusqu'à présent ne peut s'y comparer: j'ai +souffert toute la nuit comme un damné, et ce n'est que depuis une heure +ou deux que l'accès se calme. Naturellement, la lecture est tombée à +l'eau. A une heure et demie, au moment où le public «accourait en foule» +(il paraît en effet qu'il y avait foule), j'étais couché sur le dos, et +mon pied nu levé vers le ciel. Dites à Didie[114] de faire un dessin +là-dessus. L'accès se calme à l'heure qu'il est, mais ce qui me +tourmente, c'est qu'il ait pu avoir lieu, après plus de trois mois de +maladie: quand cela finira-t-il, et sur quoi puis-je compter? + +Voilà mon départ de Moscou retardé, car il faut que je tienne ma +promesse et que je fasse cette malencontreuse lecture, et mon arrivée à +Bade, retardée aussi: ce n'est plus le 15 que je pourrai revoir ces +endroits chéris! Et si je pouvais me reprocher la moindre imprudence! +Mais rien, une vie exemplaire, une vie d'ascète, de saint +Jean-Baptiste... et crac! un accès... Vous comprendrez aisément, et +sans que j'aie besoin de vous l'expliquer, combien tout ceci m'est +pénible... Oh! vilaine, vilaine année climatérique! + + +Dimanche. + +Cela va mieux, mais je ne puis pas encore marcher, c'est-à-dire poser le +pied à terre, je suis obligé de me traîner le genou sur une chaise; +pourtant je ne désespère pas de pouvoir faire ma diablesse de lecture +_mercredi_, de façon que je pourrai m'en aller jeudi... Mais je ne veux +plus rien prévoir, je ne veux plus employer le futur; tout me crève +toujours dans la main. + +Je viens d'avoir encore une longue conversation avec Katkoff, qui, après +des compliments à perte de vue sur mon roman, a fini par me dire qu'il +craint qu'on ne reconnaisse dans Irène[115] une certaine personne, qu'en +conséquence il me conseille de _retrancher_ le personnage. J'ai refusé +net, pour deux raisons: la première, c'est que son idée n'a pas le sens +commun et que je ne veux pas, pour lui complaire, gâter toute une +besogne; la deuxième, c'est que toutes les épreuves sont corrigées et +revues et que ce serait tout un travail à refaire, qui prendrait encore +dix jours de temps. Assez de Moscou comme cela! Je vous jure que je me +sens ici comme en prison. + + +Dimanche soir. + +Je viens de recevoir votre lettre ainsi que celle de Viardot... Pauvres +petits enfants, avec leur poisson d'avril!.... Je n'ai pas pu y +contribuer, et Massembach est dans un piètre état... L'année 1867 aura, +vous verrez, la même influence pernicieuse sur mon second architecte, et +un beau matin patatras! on entendra un grand bruit dans la vallée de +Thiergarten... c'est la belle maison de M. Turkaneff ou Dourganif[116] +qui sera écroulée... Et je ne verserai pas de flammes. + +Rien de nouveau depuis ce matin. Le temps est exécrable, toujours cette +sale neige devant les yeux... Oh! comment faire pour s'en aller! Je ne +dis plus rien, je ne fais plus de projets. _Was geschehen soll, wird +geschehen_, comme dirait notre profond professeur de philosophie, +Wender, à Berlin. + +En attendant, le pauvre goutteux embrasse tout le monde et se recommande +à vos prières. + +Je répondrai à Viardot avant de m'en aller, et je vous embrasse les +mains avec la plus affectueuse amitié. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LVI + + +Moscou, 9 avril/28 mars 1867. + +Année climatérique, année climatérique, chère madame Viardot, je ne sors +pas de là. Voici que mon pied va mieux et ma lecture ratée samedi doit +avoir lieu demain mercredi. Autre misère: M. Katkoff me fait de si +grandes difficultés pour mon malencontreux roman, que je commence à +croire qu'on ne pourra pas le publier dans sa revue. M. Katkoff veut à +toute force faire d'Irène une vertueuse matrone et de tous les généraux +et autres messieurs qui figurent dans mon roman, des citoyens +exemplaires; vous voyez que nous ne sommes pas près de nous entendre. +J'ai fait quelques concessions, mais, aujourd'hui, j'ai fini par dire: +«Halte là!» Nous verrons s'il cédera. Quant à moi, je suis bien décidé +à ne plus reculer d'une semelle. Les artistes doivent avoir aussi une +conscience et je ne veux pas que la mienne me fasse des reproches. +Enfin, vous voyez quel embrouillamini que tout cela, et vendredi, coûte +que coûte, je dois pourtant partir. Je vous jure que quand je me verrai +enfin à Bade, je pousserai un _ouf!_ à faire trembler toutes les +montagnes de la Forêt Noire. + +Cela se gâte aussi, naturellement, du côté de mon oncle. Avec tout cela, +le temps est mauvais et toujours cette neige devant les yeux, j'en +deviendrai malade! + +Mais parlons d'autre chose. Je suis véritablement épris de la reine de +Prusse, et si jamais elle me donnait sa main à baiser, je le ferais avec +le plus grand plaisir. Il est impossible d'être plus gracieuse, et on +sent qu'elle a pour vous une véritable affection, ce qui la rend +charmante à mes yeux. Avec tout cela, il n'est pas impossible que votre +marche militaire ne retentisse sur un champ de bataille... dans les +environs du Rhin. On est très inquiet ici; la baisse terrible à Paris +que le télégraphe nous a annoncée aujourd'hui commence à faire rêver les +plus insouciants et l'on se dit que, malgré l'Exposition, Français et +Prussiens pourraient bien en venir aux mains pendant le cours de l'été. +Il ne faut pas s'y tromper; si cela arrivait, la Russie se mettrait +franchement du côté de la Prusse, comme en 1815. L'opinion publique est +très antifrançaise dans notre pays, et voyez la bizarrerie: dans ce +conflit, ce serait le Prussien qui représenterait le progrès, la +civilisation et l'avenir, et le Français, le fils du Français de 1830, +la routine et le passé!... + + * * * * * + +Je sais que c'est insupportablement long et ennuyeux de copier de la +musique; mais faites-le, et pour Gérard et pour l'éditeur de Berlin. Je +suis sûr que cela aura grand succès et vous encouragera à continuer. + +Si Dieu me prête vie, dans une semaine à pareille heure j'aurai déjà +franchi la frontière, mais on ne peut rien savoir de positif. En +attendant, mille et mille amitiés à tout le monde; je vous embrasse les +mains avec tendresse. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LVII + + +Moscou, mercredi 10 avril 1867. + + Chère madame Viardot, + +Un ouragan de neige souffle, geint, gémit, hurle depuis ce matin à +travers les rues désolées de Moscou; les branches s'entre-choquent et se +tordent comme des désespérées, des cloches tintent tristement au +travers: nous sommes en plein grand Carême... Quel joli petit temps! +quel charmant pays! + +Je pars dans une heure pour ma lecture, j'aurai un public furieux d'être +venu de si loin (tout est loin à Moscou), par une tempête pareille pour +entendre des balivernes... Gare au fiasco! Enfin, espérons toujours +qu'on ne sifflera pas; et si on siffle, eh bien, on sera à l'unisson du +dehors. Je ne crois pas que j'en dormirai moins bien, ou plus mal. + +Est-ce vraiment vrai que je m'en vais après-demain? Cela me paraît +impossible... + + +Mercredi soir. + +Eh bien, je dois le dire avec une _rude franchise_: j'ai eu un très +grand succès. J'ai lu le chapitre «Chez Goubareff», vous savez: où il y +a tout ce tas de gens qui font des commérages révolutionnaires, puis le +premier entretien de mon héros avec Potougouine, le philosophe +russe[117]. On a beaucoup ri, on a applaudi, j'ai été reçu et reconduit +par des battements de mains vigoureux et unanimes. Il y avait trois à +quatre cents personnes. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il paraît +que j'ai très bien lu; je recevais des compliments de tous côtés. Tout +cela m'a fait plaisir, et j'ai eu surtout du plaisir à penser que je +vous le dirais. + +Et vous, chère madame Viardot, qu'avez-vous fait aujourd'hui à +Strasbourg? Vous a-t-on fait une ovation en règle? Vous me direz tout +cela de vive voix. Oh! que c'est bon de pouvoir se dire cela!... Si rien +ne vient mettre des bâtons dans les roues, je pars d'ici après-demain, +vendredi; et je vous jure que je ne resterai pas à Pétersbourg une +seconde de plus que le strict nécessaire. + +L'affaire Katkoff s'est arrangée; j'ai sacrifié une scène, peu +importante d'ailleurs, et j'ai sauvé le reste. Le principal demeure +intact, mais voilà le véritable revers de la médaille en littérature. +Enfin, il faut se consoler à l'idée que cela pouvait être pire, et que +les 2.000 roubles me restent. + +J'ai aussi vendu ma nouvelle édition[118]. J'ai fait des affaires tout +plein, et je rapporte pas mal d'argent. Ça m'a été d'autant plus +nécessaire que je ne dois pas espérer en recevoir de sitôt de Spasskoïé: +mon nouvel intendant y a trouvé, littéralement, le chaos; il y a des +dettes auxquelles je ne m'attendais pas. Il faudra continuer à battre le +fer pendant qu'il est chaud, c'est-à-dire il faudra travailler, écrire, +pendant que je me sens en train: j'ai promis pour la nouvelle édition +une immense préface d'une centaine de pages, dans laquelle je raconterai +mes souvenirs littéraires et sociaux pendant vingt-cinq ans, car il y +aura au printemps de l'année suivante juste un quart de siècle que je +fais imprimer; il est vrai que les vers par lesquels j'ai débuté en 1843 +étaient bien médiocres. Enfin, c'est un prétexte pour raconter ses +souvenirs. La même année 1843 m'offre une date bien plus mémorable et +plus chère pour moi: c'est en novembre 1843 que j'eus le bonheur de +faire votre connaissance, il y a bientôt un quart de siècle aussi, vous +voyez. Espérons que notre amitié fêtera sa cinquantaine... Oh! oh! et +que dira ma goutte?... + + +Jeudi matin. + +La bourrasque a cessé, mais elle a laissé partout des monceaux de neige. +Cette neige fond, parce qu'il y a trois ou quatre degrés au-dessus de +zéro, mais, pour le moment, on se croirait au cœur même de l'hiver. +Mon pied va décidément mieux; mais comme il ne faut pas que l'année +climatérique perde ses droits, ma toux est revenue avec violence. Mais +elle ne m'empêchera pas de partir demain. Je vous écrirai dès mon +arrivée à Pétersbourg. Dans une semaine, je suis _peut-être!_ à Bade! En +attendant, j'embrasse tout le monde et je me mets à vos pieds. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LVIII + + +Paris, hôtel Byron, mercredi minuit +[25 mars 1868]. + + Chère madame Viardot, + +Je rentre de la représentation de _Hamlet_ à l'Opéra. Je me hâte de dire +que Nilsson[119] est vraiment charmante, et qu'on ne peut rien voir de +plus gracieux que sa grande scène au quatrième acte. Comme physique, +comme manières, imaginez-vous Mlle Holmsen _extrêmement_ idéalisée: +elle a aussi ces petits mouvements brusques de la tête et des bras, +cette sorte de raideur et de saccadé dans la prononciation; il paraît +que c'est suédois, mais le tout est attrayant, pur et virginal, d'une +virginité presque amère, _herb_, comme disent les Allemands. La voix est +jolie, mais je crains qu'elle ne puisse résister longtemps à «l'urlo +francese». Faure est toujours «magistral», d'une tenue et d'une diction +irréprochables. Le libretto est tout simplement absurde! Au dernier +acte, le spectre de papa apparaît au su et au vu de tout le monde, même +du roi criminel, et ordonne à Hamlet d'aller percer le flanc de ce +tyran, ce que l'autre exécute à la satisfaction générale, et le tyran se +fait tuer avec résignation, comme un lièvre dans une battue, le spectre +étant le batteur et Hamlet le chasseur. Les décors sont +_admirabilissimes_, les costumes aussi, la mise en scène splendide. +Jamais je n'ai rien vu de plus beau que la représentation de la pièce +devant la cour au quatrième acte... Mais il faut voir Nilsson. La salle +était pleine, et au premier rang, dans une loge, l'Empereur et +l'Impératrice... qui sont restés jusqu'à la fin! + +J'ai assidûment lorgné l'ami de Viardot, et je l'ai trouvé aussi laid +que possible. J'ai pu enfin découvrir sa bouche sous ses moustaches, qui +est lippue, de la même couleur que la peau du visage, repoussante; mais +le sourire lentement goguenard, qui se promène de l'œil droit, ou +plutôt du coin de l'œil droit le long de la joue flasque et ridée, +est le même, et que Viardot le sache bien, ce que cet homme a eu +d'intelligence n'a pas bronché, j'en mettrai ma main au feu après +l'avoir vu. C'est un être blasé, fatigué, mais pas du tout malade. Il y +a eu une dizaine de cris de «Vive l'Empereur!» à son entrée, parmi les +Romains. Voilà tout. + +J'ai reçu ce matin les gentils billets de mes deux petites amies, +auxquelles je répondrai ce soir même. Mille amitiés à tout le monde. Je +vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LIX + + +Spasskoïé, jeudi 13/25 juin 1868, +onze heures du soir. + +Me voici enfin ici, chère et bonne madame Viardot, au terme de mon +«hardi voyage». Je suis arrivé vers neuf heures du soir, Feth[120] et +G... m'ont retenu presque de force, et j'ai trouvé mon intendant qui +s'est laissé pousser une barbe magnifique. + +Il a une très belle tête maintenant, mon vieux chasseur Athanase, qui +tombe en ruine de décrépitude, et l'ex-médecin de ma mère, un certain +Porphyre, avec lequel j'ai fait mon premier voyage en Allemagne[121] et +qui est venu affermer une petite terre que j'ai dans le gouvernement +d'Orel[122]. + +La maison est toute blanchie à la chaux et repeinte, tout est en ordre, +pas trop indigne en un mot de votre visite et de celle de Didie qui aura +lieu... dans deux ans? + +Je ne suis pas encore allé au jardin; je ferai demain une grande +promenade et nous aurons de longues conversations avec l'intendant. On +viendra m'attaquer avec des demandes, je suis bien résolu d'opposer une +résistance inflexible. Je ne veux pas perdre une minute et j'espère bien +n'être plus ici dans quinze jours. + +L'impression que me fait la Russie maintenant est désastreuse; je ne +sais si cela provient de la famine qu'on vient de traverser, mais il me +semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misérables, aussi +ruinées, les visages aussi hâves, tout aussi triste... des cabarets +partout et une irrémédiable misère! Spasskoïé est le seul village que +j'ai vu jusqu'à présent où les toits en chaume ne soient pas béants, et +Dieu sait s'il y a loin de Spasskoïé au moindre village de la Forêt +Noire! + +J'écris tout ceci, et quand je pense à la distance énorme, infinie qui +nous sépare, je sens que mon sang se glace. Je vous en conjure, +portez-vous bien, tous, tant que vous êtes, toute la maison! + +Je vais me coucher avec une sensation bizarre... Je ne crois pas que je +m'endorme de sitôt; les vieux murs semblent me regarder comme un +étranger, et je le suis en effet. Dormez bien, là-bas, dans le cher +«Thiergarten», et pensez à moi. A demain. + + +Vendredi 11/26 juin, dix heures du matin. + +Eh bien! non... j'ai très bien dormi et je me suis réveillé fort tard. +Je viens de faire une grande promenade dans le jardin qui m'a semblé +immense; je crois que toute la vallée du Thiergarten y tiendrait. Des +souvenirs d'enfance sont venus m'assaillir; cela ne manque jamais. Je +m'y suis vu tout petit garçon, beaucoup plus jeune que Paul[123], +courant dans les allées, me couchant entre les plates-bandes pour y +voler des fraises. Voici l'arbre où j'ai tué mon premier corbeau, voici +la place où j'ai trouvé cet énorme champignon; où j'ai été témoin de la +lutte d'une couleuvre et d'un crapaud, lutte qui m'a fait pour la +première fois douter de la bonne Providence. Puis sont venus des +souvenirs de jeune étudiant, d'homme fait... J'ai visité le tombeau de +la pauvre Diane[124]; la pierre que j'y avais mise a disparu. Tous les +arbres ont grandi d'une façon extraordinaire pendant ces trois années; +c'est à n'en pas croire ses yeux! Les tilleuls sont magnifiques, l'herbe +grouille de fleurs, mais elle est moins haute que d'habitude; le +printemps a été très froid et cela dure jusqu'à présent. Si cela +continue ainsi et s'il ne vient pas de pluie, ce sera de nouveau une +mauvaise année. Il y a encore par-ci par-là quelques restes de lilas en +fleurs. Je vous envoie deux ou trois de ces fleurs. + +J'envoie à Didie une tête d'étude; c'est une religieuse _quêteuse_ qui +s'en va de village en village... Avouez que cette figure-là ne laisse +rien à désirer. + +J'espère qu'on m'apportera quelque chose de la poste aujourd'hui. Mille +choses à Viardot, mille tendresses à tous; je vous baise les deux mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LX + + +Spasskoïé, 2 juillet/20 juin 1868. + + Chère madame Viardot, + +Ainsi Wagner a triomphé! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez +trouvé de grandes beautés dans la partition, il faut crier bravo! au +public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations +analogues jusque dans notre littérature (le dernier roman de Léon +Tolstoï[125] a du Wagner). Je sens que cela peut être très beau, mais +c'est autre chose que tout ce que j'ai aimé autrefois, ce que j'aime +encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon +_Standpunkt_. Je ne suis pas tout à fait comme Viardot, je puis le faire +encore, mais l'effort est indispensable, tandis que l'_autre_ art +m'enlève et m'emporte comme un flot. + +Il m'est venu en tête à ce propos ces jours derniers la comparaison +suivante: on peut par exemple exciter la _compassion_ en décrivant ou on +représentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le +_vrai_!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois +davantage... Wagner est un des fondateurs de l'école du gémissement, de +là vient la force et la pénétration de ses effets. Cette comparaison +cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que +je veux dire. + +La reine est encore à Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y +sera encore pour la reprise de _Krakamiche_[126], qui doit avoir lieu le +20 juillet sans faute. + +Mon rhume de cerveau est plus éternuant que jamais; il paraît que je +n'en serai _quitte_ qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps à +attendre. Mille choses à tout le monde. Je vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXI + + +Spasskoïé, 5 juillet/23 juin 1868. + + _Theureste, beste Freundin_, + +Vous voilà donc seule à Bade au moment où je vous écris. Ce serait le +moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto[127]. J'ai +essayé de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui +ne me quitte pas depuis dix jours m'a complètement abruti. Il faisait +jusqu'ici un temps horriblement désagréable, froid, aigre, humide: on +dirait que le bon Dieu a chargé quelque vieille fille bien acariâtre de +présider à la température. Oh! mon Dieu, quelle différence entre Bade et +cela!! + +Le flot de gens qui me considèrent comme une vache à lait monte chaque +jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim, +d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il +y a une limite à tout. Je me défends à l'aide de mon brave Kichinsky, +l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes. + +Nous avons aujourd'hui la première belle journée, et j'ai passé des +heures entières dehors, à cuire mon misérable rhume au soleil. Je crois +que cela m'a réussi jusqu'à un certain point. Assis sur un banc (comme +dans la première lettre de ma nouvelle: _Faust_), j'ai dû penser à +Viardot; inondée par la lumière la plus pure, tout imprégnée de parfums, +de beauté, de tranquillité apparente, la terre autour de moi offrait un +vrai champ de carnage: tout s'entre-dévorait avec frénésie, avec rage. +J'ai sauvé la vie à une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi +entraînait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgré +une résistance désespérée. A peine avais-je délivré la petite, +qu'avisant un moucheron à demi mort, elle l'empoigna avec la même +férocité; cette fois-ci je laissai faire. Détruire ou être détruit; il +n'y a pas de milieu: détruisons! + +Il faisait admirablement beau, malgré cela; et si vous venez un jour à +Spasskoïé, je vous mènerai à ce banc. Deux magnifiques pins d'une espèce +rare, poussent, collés l'un à l'autre (ils sont déjà très grands, ils +m'ont fait penser à Didie et Marianne[128]), au milieu d'une jolie +pelouse; au delà, à travers les branches pendantes des bouleaux se +montre l'étang, le grand étang ou plutôt le lac de Spasskoïé... Vous +verrez, c'est très joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque +plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des +tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et +de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mêler de loin le +chant des cailles dans les blés... Vous verrez, c'est très joli. Il faut +venir en masse. + + +Lundi. + +Je compte les jours, il en reste _douze_. On commence déjà à faire les +préparatifs du départ, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus +en plus nombreux des pétitionnaires. C'est une vraie cour des miracles! +D'où sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces êtres +décrépits et que la faim rend tout hérissés? Quelle profonde misère +partout! La _sainte_ Russie est loin d'être la Russie florissante; du +reste, un saint n'est pas tenu à l'être. + +Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrivée, je puis donc +dire au revoir. Mille choses à tout le monde. + +Je vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXII + + +Cologne, hôtel du Dôme, 18/6 février 1871, +minuit. + +_Ecco mi al fine in Badi... Colonia_, bien chère amie. + +Tout a marché comme sur des roulettes, la mer était divine! J'ai trouvé +Cologne et l'hôtel épouvantablement pleins de monde; dans ce moment on +chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous +connaissez. Le garçon vient de me dire que _des masses_ de soldats +arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille +seulement à Cologne et plus de cent mille d'ici à Mayence. On croit ici +que les Français n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se +prépare à les écraser définitivement. D'où sort cette tourbe +innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des +paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le +sang des Français qu'ils s'apprêtent à verser leur colorait les joues +d'avance... C'est effrayant à voir, je vous assure. Un Allemand avec +lequel je voyageais m'a dit: «_Vor lauter Sieg gehen wir su Guande--aber +wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen +gnaedig! Frankreich wird aus gerottet[129]!_» Il paraît que Bismarck a +fixé le jour du _24_ février comme fin de l'armistice, pour pouvoir +entrer précisément ce _jour-là_ à Paris... Cela lui ressemble. + + * * * * * + +Je pars d'ici demain à 9 heures et j'arrive le soir à 8 heures et demie +à Bade; naturellement je vous écrirai aussitôt. + +Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pensé à vous et à toute la +chère maison de Devonshire Place[130]. Dans ce moment, vous devez déjà +être rentrée de votre soirée; je suis sûr que vous avez très bien +chanté. Vous avez reçu mon télégramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais +me coucher. Je vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXIII + + +Saint-Pétersbourg, dimanche 26/14 février 1871, +minuit et demi. + + Ma chère madame Viardot, + +Je viens d'une soirée chez Mme Séroff[131], où Louise[132] a chanté +des choses de Schumann, le _Doppelgänger_, la _Gretchen_, etc. Ce qui +m'a fait plaisir dans le concert, c'est avant tout, votre élève Mlle +Lavrofska[133], dont la voix est très belle et qui chante avec goût et +mesure, en vraie cantatrice; puis une basse, M. Melnikoff, une voix +jeune et mordante. Le reste est détestable. Mlle Levitski a la voix +déjà complètement abîmée. Un grand final de _Rousslane_[134] m'a semblé +fort beau, original et poétique. L'orchestre, les chœurs, de beaux +moyens, mais le directeur est un sabreur: le public chaud, mais sans +discernement et même brutal. La salle est vaste, belle, et mauvaise pour +la voix. + +Dans le courant de la journée j'ai fait la connaissance d'un jeune +sculpteur russe de Wilna, doué d'un talent hors ligne. Il a fait une +statue d'Ivan le Terrible, assis, négligemment vêtu, une Bible sur les +genoux, plongé dans une rêverie terrible et sinistre. Je trouve cette +statue tout bonnement un chef-d'œuvre de compréhension historique, +psychologique, et d'une magnifique exécution. Et cela a été fait par un +petit jeune homme, pauvre comme un rat d'église, maladif, n'ayant +commencé à travailler et à apprendre à lire et à écrire qu'à vingt-deux +ans; il avait été jusque-là un ouvrier... _Spiritus fiat ubi vult._ Il y +a certainement du génie dans ce pauvre garçon malingre. On l'envoie en +Italie pour sa santé. Il s'appelle Antokolsky; c'est un nom qui +restera[135]. + +J'ai dîné tranquillement chez mon vieil ami Annenkoff. + +A demain! + + +Lundi 27 février, minuit. + +Je reviens du club d'échecs, où j'ai lu les télégrammes officiels... +Ainsi l'Alsace, la Lorraine perdues, cinq milliards... Pauvre France! +Quel coup terrible et comment s'en relever? J'ai bien vivement pensé à +vous et à ce que vous avez dû ressentir... C'est enfin la paix, mais +quelle paix! Ici, tout le monde est plein de sympathie pour la France, +mais ce n'est qu'une amertume de plus... + +Au revoir, chère amie; portez-vous bien, écrivez-moi. + +_Der Ihrige_, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXIV + + +Saint-Pétersbourg, 19 février/3 mars 1871. + + Ma chère madame Viardot, + +Je vais vous raconter ce que j'ai fait ces deux jours. Hier, j'ai dîné +chez M. P..., une espèce de fin merle pétersbourgeois, qui, ayant épousé +la fille naturelle de Stieglitz, le banquier, est devenu énormément +riche, habite un palais, donne des dîners raffinés, etc. J'y ai trouvé +Frédro radieux et pimpant et la jolie poseuse Mme Z... qui n'est plus +aussi jolie qu'elle l'était naguère, mais qui pose toujours. Frédro a +naturellement beaucoup parlé de vous, de Weimar, de Wagner; quant à moi, +j'ai pu me convaincre que mon _Roi Lear des steppes_[136] avait eu +beaucoup de succès dans le public. + +Je suis rentré à la maison et j'ai écrit un article sur ce petit +sculpteur de génie Antokolsky. Il faut battre la caisse pour lui et +faire en sorte que la commande que la cour lui a faite soit enfin +exécutée, et qu'il ait un peu d'argent pour s'en aller en Italie. Ce +matin, l'article a paru. + +Aujourd'hui étant le jour anniversaire de l'émancipation des paysans, +j'ai reçu une invitation au dîner annuel par le comité ayant pris part +aux travaux qui ont fait aboutir cette grande réforme. J'ai été le seul +invité en dehors des membres du comité, ce qui est un très grand honneur +pour moi et le seul de ce genre qui puisse me toucher. Ces messieurs ne +se sont pas contentés de cela; ils ont bu à ma santé! J'aurais peut-être +dû m'y attendre et préparer un speech, mais n'ayant pas eu cette pensée, +j'ai balbutié, avec mon éloquence ordinaire, quelques paroles +inintelligibles... Enfin ils ont pu voir que j'étais ému, car je l'étais +en effet, et voilà[137]. + +Beaucoup de personnes viennent me voir; il est évident que si certaines +personnes me tiennent pour mort et s'étonnent que je ne me fasse pas +enterrer, d'autres ont conservé de l'amitié pour moi, _sempre bene!_ + +Ici on est très content que la paix ait été faite; on plaint beaucoup +la France, et on s'attend à ce qu'elle montre de l'élasticité et de +l'énergie dans sa régénération; on accepte parfaitement la République +(je ne parle naturellement que de ceux qui l'aiment). + +Mon intendant m'annonce l'assemblée générale des aspirants à prendre mon +bien en fermage, pour le 5 mars de notre style; involontairement cela me +fait l'effet d'une volée de corbeaux, qui, le bec grand ouvert, +attendent leur proie. Je tâcherai de laisser le moins de _viande_ +possible, comme dirait Müller. + +A demain. Je suis pas mal fatigué, je me porte bien, mais je dors mal +dans ce diable de Pétersbourg, dans ces chambres où il fait si chaud. +Mille et mille amitiés à tous. Je vous baise les mains avec la tendresse +la plus tendre. + +_Der Ihrige_, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXV + + +Saint-Pétersbourg, +lundi 22 février/6 mars 1871. + + Chère madame Viardot, + +Avant toute chose, laissez-moi vous dire combien j'ai été heureux de +recevoir votre lettre du 25, avec tous les détails sur les deux concerts +du 23 et du 24! Vous avez pris une glorieuse revanche, et combien je +regrette de n'y pas avoir assisté! Maintenant la mauvaise époque est +passée, la voix est en ordre et tout marchera bien. Je suis très heureux +et je vous félicite de tout mon cœur. + +Passons maintenant à mes faits et gestes depuis vendredi soir. + +Ce jour-là, après vous avoir écrit ma lettre, je suis allé à un raout +chez une comtesse P...; beaucoup de personnes connues, quelques jolies +figures, des conversations peu intéressantes. Samedi matin, visites et +courses. A 4 heures, je reçois l'invitation d'aller chez la +grande-duchesse Hélène; elle me fait attendre jusqu'à 5 heures un quart; +conversation politique. Elle a beaucoup vieilli. Puis dîner littéraire +chez mon éditeur. Il me comble de civilités; puis je vais à une réunion +du comité pédagogique, où une jeune demoiselle de dix-neuf ans (fille +d'un professeur de mes amis, M. K...) défend une thèse d'histoire avec +une science, un aplomb et une éloquence rares, devant deux cents +personnes. Voilà certes du nouveau, et pas l'ombre de pédantisme, une +naïveté d'enfant, une si grande absence de préoccupation personnelle, +que cela ôte toute timidité. C'est phénoménal! On l'a applaudie à tout +rompre. Il y a eu beaucoup de demoiselles dans l'auditoire, des +institutrices. + +Hier matin, séance pour mon portrait, mais pas chez M. Gay, chez un +autre peintre, du nom de Makovsky[138], qui ne m'en a demandé qu'une, et +qui a fait quelque chose de fort remarquable comme peinture. Je suis +arrivé à l'âge de cinquante-deux ans sans qu'on ait fait mon portrait à +l'huile, et voilà qu'on en fait deux à la fois. Puis concert de +Rubinstein à l'assemblée de la noblesse; un monde fou; il joue comme +toujours; immenses applaudissements. Auer y a joué aussi, mais j'avoue +que j'ai surtout admiré ses yeux et toute sa physionomie. Le morceau +pour orchestre intitulé _Don Quichotte_ est assez bien; seulement +l'élément comique, le Sancho Pança, manque complètement. Il a introduit +des fragments d'airs espagnols, en les choisissant assez vulgaires. Je +crois me rappeler qu'il vous les avait demandés ainsi. Puis, dîner +tranquille et patriarcal chez Annenkoff, réception de votre bonne et +chère lettre... On joue aux cartes le soir, je rentre d'assez bonne +heure, et voilà! + +Je commence à me lasser de Pétersbourg. J'ai dû y rester pour prendre un +peu l'air du pays; maintenant il faut partir et pousser, talonner les +affaires, pour revenir au plus vite! Mon intendant doit m'envoyer de +l'argent. Borisoff[139] m'attend à Moscou, et nous partirons +probablement ensemble pour la campagne. + +J'ai dû promettre de faire une lecture publique, très courte, samedi +prochain (pour un but de bienfaisance). Lundi, dans une semaine, je +file. + +Nous sommes en plein dégel. La neige a disparu, ou plutôt elle est +devenue noire, et nous pataugeons dans une horrible boue. C'est très +laid au soleil. + +A demain chère amie... + +_Der Ihrige_, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXVI + + +Saint-Pétersbourg, hôtel Demouth, +8 mars/21 février 1871. + + Chère madame Viardot, + +Il y a de cela une heure, au moment de sortir de chez Annenkoff, le +postillon est venu à ma rencontre, avec _deux_ lettres, l'une de vous, +l'autre des petites. Vous dire le plaisir que cela m'a fait est +superflu! + +Vous avez chanté hier à Liverpool et vous chanterez demain à +Manchester... Je vous accompagne de toute l'intensité de ma pensée, mais +je n'ai plus peur pour vous; je suis persuadé que maintenant cela ira +comme sur des roulettes. + +Je vais vous raconter ma vie pendant hier et aujourd'hui. Règle +générale, ma journée commence de très bonne heure par un envahissement +de vieux amis, vieilles connaissances, ou bien de personnes qui veulent +m'exploiter d'une façon ou d'une autre, ou qui ont affaire à moi. Ce +matin il est venu entre autres une vieille mendiante polonaise, qui m'a +soutiré cinq roubles. Non, jamais, depuis que le monde est monde, il +n'y a eu de figure plus typique dans son genre, et si j'étais peintre je +lui donnerais volontiers vingt-cinq roubles pour la faire poser! Ensuite +viennent les excursions, qui, par la boue horrible dont toutes les rues +sont remplies, et vu que cette fois-ci je ne me permets pas le luxe +d'une voiture, présentent des difficultés de locomotion considérables; +puis arrive le moment du dîner. + +Hier j'ai dîné chez la vieille comtesse Protassoff, une dame très +affable et «bon enfant», où j'ai trouvé cinq ou six personnes assez +agréables; tout le monde est enragé contre les Allemands, mais à quoi +cela a-t-il servi? Le soir je suis allé chez un M. J..., le frère de +celui que vous avez vu à Bade et qui est si ennuyeux; celui-ci est +encore plus beau--il a _volcan_ de cheveux gris sur la tête--et encore +plus ennuyeux! J'y ai trouvé plusieurs adeptes de la nouvelle école +musicale russe (pas Cui, malheureusement), mais le grand Balakireff +qu'ils reconnaissent pour leur chef; le grand Balakireff a assez mal +joué quelques fragments d'une fantaisie à orchestre de Rymsky-Korsakoff +(vous vous rappelez, on vous a envoyé quelques jolies romances de lui); +cette fantaisie sur un sujet de légende russe, assez bizarre, m'a semblé +en effet en avoir, de la fantaisie. Puis le grand Balakireff a assez +mal joué des réminiscences de Liszt et de Berlioz, qui, lui surtout, est +pour ces messieurs l'Absolu et l'Idéal. Je crois, après tout, que c'est +un homme intelligent. _Kein talent, doch ein character._ + +Ce, matin j'ai été plus envahi que jamais, puis j'ai eu ma dernière +séance chez M. Gay. J'en dois une encore à M. Makovsky. Le portrait de +M. Gay est d'une ressemblance frappante à ce que disent tous les amis et +à ce que je crois moi-même. Puis j'ai fait des visites _littéraires_, +c'est-à-dire ennuyeuses, mais il le fa-a-allait, comme dit Bilboquet. +Puis j'ai dîné tout seul, pour la première fois depuis mon arrivée ici, +dans un petit restaurant sous terre, au-dessous du sol je veux dire, et +je suis allé chez papa Annenkoff. Hier, oui, j'ai oublié! j'ai fait une +assez longue visite à l'_Hermitage_[140] où j'ai admiré de nouveau les +chefs-d'œuvre dont cette galerie est pleine: les Potter, les +Rembrandt, etc., etc. En fait de choses nouvelles, il y a une +merveilleuse petite Vierge de Léonard (dans la galerie Litta), des vases +admirables de la collection Campana, et surtout un petit sphynx assis +(un sujet de lampe) venu des fouilles de Kertch[141] qui est bien une +des choses les plus fascinatrices qu'on puisse voir; il est peint et +d'une conservation étonnante. J'aurais bien désiré que Viardot eût vu ce +sphynx! Puis sont venues les deux lettres chez Annenkoff, et voilà! + +Et maintenant, à demain. Mille embrassades à tout le monde. + +_Der Ihrige_, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXVII + + +Saint-Pétersbourg, vendredi 10 mars 1871. + + Chère et bien-aimée madame Viardot, + +Je vous avais dit que ma lecture de demain était tombée à l'eau. +Malheureusement ce n'était qu'un faux bruit, et je lis en effet, entre +Mlle Lovato, chantant: «Ce n'est pas dans le nez que ça me +chatouille», et une autre demoiselle de la même force; c'est tout à fait +café chantant; mais le but m'étant très sympathique (c'est pour les +blessés français, on n'en parle pas sur l'affiche, mais tout le monde le +sait...), je passe outre. On a mis mon nom en vedette, et l'on me voit +rayonner à côté «d'huîtres fraîches», etc. + +J'ai pensé à votre arrivée à Brighton et me suis senti très flatté d'une +pareille similitude! Avec tout cela, je crains qu'il n'y ait que fort +peu de monde, car le public ici est trop bourré de concerts, tableaux +vivants, etc. Demain, je vous dirai le résultat. + +Et maintenant parlons de mes faits et gestes. Séance pour _les_ +portraits (ils sont achevés maintenant, Dieu merci!), séance pour des +photographies (ce n'est pas moi qui paye, je vous prie de le croire!), +visites littéraires, pour affaires, visites reçues et rendues; c'est un +brouhaha que ma vie ici; et je serai bien content quand je roulerai vers +la tranquille Moscou et vers Spasskoïé, plus tranquille encore. Tout +cela est nécessaire; mais quand ce sera fini, ce sera bien _agriable_, +comme dit Thérésa. + +J'ai dîné hier, jeudi, avec trois _jeunes_ littérateurs, et la +conversation a été vive et animée. Nous n'avons bu qu'_une_ bouteille de +vin! J'ai dû passer ensuite la soirée chez une femme bien ennuyeuse, que +vous connaissez je crois, Mme M..., cette personne qui a de si +grosses joues, et elle a été digne de sa réputation. Aujourd'hui, dîner +chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes +intentions envers la littérature; il est en train de fonder une vaste +entreprise lexico-encyclopédique; il est très riche, et il faut +encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De là, je suis +allé dans un autre salon, politico-littéraire aussi, mais d'une couleur +un peu plus tranchée, de façon que je me rends compte des différentes +nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la _Cara +patria_. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix. + + +Samedi soir. + +Eh bien, ma chère et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais ça +a été autre chose que je n'avais cru. Un peu café chantant, en effet, de +la musique exécrable, mais un public énorme, bouillant de jeunesse: +apothéose de _Garibaldi_ en tableau vivant, lecture par une dame de +_Souvenirs d'un séjour parmi les Garibaldiens_, déclamation par une +grosse dinde, à la voix fêlée, des _Deux Grenadiers_ de Schumann, qui, +comme vous vous le rappelez peut-être, se terminent par _la +Marseillaise_; alors explosion de bravos frénétiques, cris de: «Vive la +France!» tempête, en un mot, qui a duré dix minutes. Un acteur français +a, il est vrai, dit _les Deux Gendarmes_, mais une actrice française a +déclamé _les Pigeons de la République_, et ce mot a fait courir le +frisson habituel. + +Quant à moi, je dois avouer que jamais je n'ai été l'objet de +pareilles--pardon du mot!--_ovations_. Je vous le dis parce que je sais +que cela vous fera plaisir, et j'ai pensé à vous pendant tout le temps +que je me tenais là, confus, rouge, un sourire impassible sur la face, +en présence de cette foule qui hurlait... Ça me faisait l'effet d'une +grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses +épaules nues. J'ai lu le fragment des _Mémoires d'un chasseur_ intitulé +_Bourmistr_; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'étaient détendus +pendant tout ce tapage, et j'étais calme, puis le public était si +bienveillant! + +Vous voilà revenue de Liverpool; peut-être aurais-je quelque nouvelle de +vous demain. + +En attendant, mille amitiés. Je vous baise les mains. + +IV. TOURGUENEFF. + + +Saint-Pétersbourg, samedi 11 mars 1871. + +Je continue ma lettre, chère madame Viardot. + +Après dîner je suis allé au concert de la Société russe. Symphonie nº 3 +de Beethoven, assez brutalement jouée, et puis... vous allez vous +étonner... et en même temps vous rendrez justice à ma bonne foi: on a +donné l'ouverture des _Maîtres chanteurs_ et l'entr'acte, qui m'ont fait +le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la +puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et +l'entr'acte a été redemandé. + +Un petit musicien que vous connaissez, et qui se nomme Ch. Lenz, m'a +entraîné du concert chez un de nos meilleurs acteurs, M Samoïloff, où je +devais rencontrer Rubinstein. Il y était en effet. Il a pris les +Allemands (!) en horreur, et veut rester en Russie. Comme il faut +toujours qu'il entreprenne quelque chose, il s'est mis en tête de fonder +une société, un «Orpheum» ou «Verein», où se réunirait toute +l'intelligence artistico-littéraire de Pétersbourg. Cette idée a été +longuement débattue, et on a fini par décider qu'on ferait une soirée +d'épreuve, jeudi prochain (on a choisi ce jour-là, parce que je pars +vendredi), et on a fait des listes d'invitation, des circulaires. J'ai +dû signer la circulaire littéraire. Il ne sortira naturellement rien de +tout cela; du reste cela ne me regarde pas, puisque je n'habite pas la +Russie; mais enfin, cela a amusé Rubinstein, et il est entier en diable +et têtu comme un mulet. J'ai rencontré sa femme: elle a très bonne mine; +il paraît que son garçon continue à être splendide. + +J'ai l'idée de vous envoyer mes textes russes du _Gaertner_ et de _Es +ist ein schlechtes Wetter_. J'ai choisi ces deux-là, comme étant de +beaucoup les plus difficiles. Le cheval de la princesse, _Blanc de +neige_, est devenu noir comme l'acier, mais c'est aussi dans la nature. + +Faites-vous chanter cela par Mme Gourieff, vous verrez si cela va +bien... + +J'ai dîné paisiblement chez mon vieux Annenkoff; après dîner, j'ai eu +une entrevue avec un monsieur, pour le fermage de mes biens, et +peut-être pour la vente de l'un deux. Ce monsieur est un galant homme, +que je connais depuis longtemps et qui a de l'argent. + +Le tourbillon de Pétersbourg, où je suis tombé et d'où je compte me +retirer bien vite, ne me fait oublier un instant ni Londres, ni mon +retour, ni tout ce que j'aime au monde, et plus que jamais. Je ne serai +heureux que quand j'aurai franchi le seuil de Devonshire Place, 30! + +J'ai reçu une lettre de Lewis, qui me parle d'un de vos samedis, auquel +il aurait assisté, et d'un autre où il comptait retourner. Il semble +vous avoir pris en affection. + +A demain, _theuerste Freundin_. Mille amitiés à tous. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + +Nous terminons ici la publication des lettres de Tourgueneff à Mme +Viardot. L'illustre artiste n'a pas cru possible, pour des motifs +divers, de rendre public le reste de la correspondance, plus d'une +centaine de lettres se rapportant à la même époque (de 1844 à 1871). +Mais les pages publiées--outre leur charme intime--peuvent déjà servir +de contribution appréciable à l'étude de la vie intérieure de +Tourgueneff qui doit nous intéresser, pour le moins, autant que celle de +ses créations. + +Des biographes russes ont mis déjà à profit les lettres parues dans mon +ouvrage sur _Tourgueneff d'après sa correspondance_, et ils ont pu +élucider certains côtés du problème psychologique et moral que présente +l'âme d'un artiste, aussi grand par l'esprit et le cœur, doué d'une +aussi rare puissance évocatrice que l'est l'auteur de cette +correspondance. + +Notre tâche ne fut pas vaine. + +E. H.-K. + + * * * * * + +Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 le volume + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + +MÉMOIRES--SOUVENIRS--CORRESPONDANCE + +CHARLES ALEXANDRE +Souvenirs sur Lamartine. 1 vol + +PAUL ALEXIS +Emile Zola. Notes d'un ami. 1 vol + +THÉODORE DE BANVILLE +Mes souvenirs. 1 vol + +MARIE BASHKIRTSEFF +Journal, 2 vols + +ÉMILE BERGERAT +Théophile Gautier. Biographie, entretiens, souvenirs. 1 vol + +PHILARÈTE CHASLES +Mémoires, 2 vols + +LEON DAUDET +Alphonse Daudet. 1 vol + +EUGÈNE DELACROIX +Lettres. 2 vols + +ALIDOR DELZANT +Les Goncourt, 1 vol + +GUSTAVE FLAUBERT +Correspondance. 4 vols + +JULES DE GONCOURT +Lettres. 1 vol + +E. ET J. DE GONCOURT +Journal. Mémoires de la Vie litteraire. 9 vols + +VICTOR HUGO +Choses vues. 1 vol + +PIERRE LANFREY +Correspondance. 1 vol + +L. DE MONTLUC +Correspondance de Juarez et de Montluc. 1 vol + +PAUL DE MUSSET +Biographie d'Alfred de Musset. 1 vol + +HENRI REGNAULT +Correspondance. 1 vol + +STENDHAL +Journal, 1 vol + +LÉON TOLSTOÏ +Correspondance inédite. 1 vol + +IVAN TOURGUENEFF +Correspondance. 1 vol + +ÉMILE ZOLA +Correspondance.--LETTRES DE JEUNESSE 1 vol + +4433. -- Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris. + + * * * * * + + +Notes sur la transcription + +On a effectué les corrections suivantes: + +Clément Thomas lui-même n'interromptit=>Clément Thomas lui-même +n'interrompit + +le lond du rivage=>le long du rivage + +que Dieu vons bénisse=>que Dieu vous bénisse + +Ç'a a été le dernier geste de Socrate mourant=>Ça a été le dernier geste +de Socrate mourant + +elle nous aunonce=>elle nous announce + +Je viens de m'excercer=>Je viens de m'exercer + +n'est pas capable de se distraire de sa préoccution=>n'est pas capable +de se distraire de sa préoccupation + +l'engager à aller trouver la tranquilité=>l'engager à aller trouver la +tranquillité + +J'ai donc trentre-quatre ans=>J'ai donc trente-quatre ans + +Notre voyage est redardé d'un jour=>Notre voyage est retardé d'un jour + +Voici les quelques lignes que je vous proprose=>Voici les quelques +lignes que je vous propose + +au-desus de la fenêtre=>au-dessus de la fenêtre + +Mais imaginezvous=>Mais imaginez-vous + +Wieniaswki a énormément gagné=>Wieniawski a énormément gagné + +Vanitas vanitum et onmia vanitas!=>Vanitas vanitum et omnia vanitas! + +A propos, le bruit s'était répaudu ici>=A propos, le bruit s'était +répandu ici + +Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes poils +chiches vont me sauter au nez.=>Je crains bien que mon oncle soit cette +muraille et que mes pois chiches vont me sauter au nez. + +Avec tout cela, il n'est impossible=>Avec tout cela, il n'est pas +impossible + +Vous voilà donc seul à Bade=>Vous voilà donc seule à Bade + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] En septembre 1883. + +[2] Voir _Ivan Tourgueneff d'après sa correspondance avec ses amis +français_, par E. Halpérine-Kaminsky (Fasquelle, éditeur). + +[3] Poète russe renommé, auteur de _Souvenirs_ sur Tourgueneff. + +[4] Terre de Tourgueneff, dans le gouvernement d'Orel. + +[5] Le présent recueil contient également les huit lettres que Mme +Viardot a bien voulu me communiquer en plus de celles qui constituent le +paquet qui lui a été restitué, lettres que j'avais déjà insérées dans le +volume: _Ivan Tourgueneff d'après sa correspondance avec ses amis +français_. Toutes les lettres de Tourgueneff à Mme Viardot dont la +publication a été autorisée par la destinataire sont donc réunies ici. + +[6] M. et Mme Viardot. + +[7] L'Opéra de Berlin. + +[8] Il s'agit évidemment des compositions de musique de Mme Viardot. + +[9] Allusion à la fameuse revue russe _le Contemporain_, sous la +direction du poète Nekrassov et de Panaïev, et dont les principaux +collaborateurs étaient, avec Tourgueneff: Tolstoï, Ostrovky, +Grigorovitch, le critique Belinsky, etc. + +[10] La fille aînée de Mme Viardot, devenue plus tard Mme Heritte. + +[11] La langue allemande. + +[12] Probablement ses premiers _Récits d'un chasseur_, parus en 1847 +dans _le Contemporain_. + +[13] Mme Garcia, mère de Mme Viardot. + +[14] Cousine germaine de Mme Viardot. Cantatrice, élève, je crois, de +M. Manuel Garcia, frère de Mme Viardot. + +[15] Le frère de Mme Garcia, mère de Mme Viardot. + +[16] M. Manuel Garcia. + +[17] Fils d'un médecin fameux de l'époque. + +[18] L'auteur de: _Essence du christianisme_, etc. + +[19] Critique russe, ami de Tourgueneff et plus tard son exécuteur +testamentaire. + +[20] Allusion aux superstitions populaires russes qui veulent qu'on +crache lorsqu'on constate la bonne santé d'une personne. + +[21] M. Garcia, le frère de Mme Viardot, artiste renommé, comme toute +la famille Garcia, inventeur du laryngoscope. + +[22] Jeu de mots expliqué par les ratures assez nombreuses de cette +partie de la lettre. + +[23] Romancier, ou plutôt auteur de nouvelles, devenu plus tard célèbre. + +[24] Une phrase en espagnol, une en allemand et une en russe contenant +le même souhait; la dernière, en caractères russes, signifie: +«Portez-vous bien et souvenez-vous de nous.» + +[25] _La Vie est un songe._ + +[26] _Le Magicien prodigieux._ + +[27] Louis Viardot traduisit en effet, en collaboration avec l'auteur, +plusieurs des nouvelles de Tourgueneff, notamment les _Récits d'un +chasseur_, d'autres sous le titre de _Scènes de la vie russe_, etc. + +[28] Savant naturaliste allemand. + +[29] La famille du général comte Serge Kaminsky, fils du maréchal russe +qui servit en qualité de volontaire dans l'armée française en 1758 et +1759. Le comte Serge avait habité Orel, ville où est né Tourgueneff. + +[30] D'espagnol. + +[31] Probablement _le Célibataire_, comédie en trois actes. + +[32] Poète et militant politique allemand qui, sous l'influence des +idées de la révolution de Février à Paris, se porta, à la tête d'une +colonne d'ouvriers armés, et, à l'aide des révolutionnaires de Bade, +pénétra dans la ville, mais fut repoussé par les troupes +wurtembergeoises. + +[33] En russe: «Je vous en prie.» + +[34] Le célèbre écrivain socialiste russe. + +[35] On le sait aujourd'hui, le général Lamoricière avait pour mission +de conclure une entente entre la République de 1848 et l'empereur +Nicolas Ier. + +[36] Domestique de M. et Mme Viardot. + +[37] Le vieux chien de chasse de M. Viardot. + +[38] Il s'agit probablement du romancier russe de ce nom. + +[39] Phrase en lettres russes qui signifie: «Comprenez-vous le russe? ou +l'avez-vous oublié?» + +[40] Cousine germaine de Mme Viardot. + +[41] Léonard, célèbre violoniste. + +[42] Le frère de Mme Garcia. + +[43] _Un déjeuner chez le maréchal de la noblesse_, la seule comédie en +un acte de Tourgueneff, datée de 1849. + +[44] Allusion probable à la traduction, faite par l'auteur en +collaboration avec Louis Viardot, du _Commensal_, comédie en deux actes, +écrite en 1848, et parue en français sous le titre primitif de _le Pain +d'autrui_ dans le volume: _Scènes de la vie russe_ (Paris, 1858). + +[45] Critique musical de l'_Athenæum_ de Londres. + +[46] Belle-sœur de Mme Viardot. + +[47] _Gold verdienen_, gagner de l'argent (ou de l'_or_--_gold_); +_verdienen_--gagner;--_dienen_--servir. + +[48] Le chien de garde. + +[49] La vieille cuisinière de Courtavenel. + +[50] Petit bois près de Courtavenel. + +[51] M. Sitchès. + +[52] Général espagnol. + +[53] Vieux cheval de M. et Mme Viardot. + +[54] Le frère de Mme Viardot. + +[55] Un familier de la maison. + +[56] A M. Louis Viardot. + +[57] La nouvelle de la mort de sa mère a obligé Tourgueneff de partir +pour la Russie afin de mettre en ordre les affaires de la succession. + +[58] Propriété patrimoniale de Tourgueneff. + +[59] La fille de Tourgueneff. + +[60] La fille de Tourgueneff confiée par lui à Mme Viardot. + +[61] Le célèbre acteur, ami de Gogol et créateur du principal rôle de +_Revisor_ (le rôle du maire). + +[62] La mère de Mme Viardot. + +[63] Le frère et la fille de Mme Viardot. + +[64] Nicolas Ier. + +[65] Le grand-duc Alexandre Nicolaïevitch, plus tard Alexandre II. + +[66] Eugène Vivier, le célèbre corniste improvisateur, homme de beaucoup +d'esprit et dont les traits amusaient souvent Tourgueneff et toute la +famille Viardot. Les journaux en ont parlé récemment à l'occasion de sa +mort. + +[67] On sait (voir _Tourgueneff d'après sa correspondance_, par E. +Halpérine-Kaminsky) que Tourgueneff a été exilé dans sa propriété de +Spasskoïé à la suite de son article sur la mort de Gogol, en 1852. Cette +réclusion a duré jusqu'à la fin de 1854; rendu libre grâce à +l'intervention du grand-duc héritier (plus tard Alexandre II), +Tourgueneff revint en France. + +[68] M. Tutcheff a été un poète d'une rare finesse et de grâce. + +[69] Il faut se souvenir que le servage n'était pas encore aboli à cette +époque en Russie. + +[70] Journal russe, Mme Viardot était à ce moment en représentation à +Saint-Pétersbourg. + +[71] On se souvient que Tourgueneff a été exilé dans ses terres à la +suite de son article sur Gogol. + +[72] La fille de Tourgueneff. + +[73] Mme Viardot s'était chargée de la surveillance de son éducation. + +[74] _Roudine_, probablement. + +[75] _Scènes de la vie russe_, 2e série, traduite, en collaboration +de l'auteur, par Louis Viardot. + +[76] A M. Louis Viardot. + +[77] L'un des directeurs de la maison d'édition Hachette. + +[78] La deuxième série des _Scènes de la vie russe_. + +[79] Xavier Marmier avait traduit un volume des nouvelles de +Tourgueneff, sous le même titre de _Scènes de la vie russe_ (1re +série). + +[80] Un récit de Tourgueneff, qu'il traduisit en commun avec M. Viardot +et qui parut dans le recueil: _Scènes de la vie russe_, en 1858 (2e +série). + +[81] Autre récit de Tourgueneff. + +[82] _Idem._ + +[83] La mort du célèbre peintre Arry Scheffer. + +[84] Dans la propriété de Léon Tolstoï, à Yasnaïa Poliana, qui n'est pas +très éloignée de Spasskoïé. + +[85] Le tableau dont parle Tourgueneff est la fameuse «Apparition du +Christ», à laquelle le peintre russe a travaillé pendant plus d'un quart +de siècle et qui est son principal titre de gloire. + +[86] Représentant russe de l'art académique. + +[87] Il s'agit de _A la Vielle_, roman traduit en français sous le titre +de: _Un Bulgare_. + +[88] Les Comités institués par Alexandre II pour préparer la réforme de +l'affranchissement des serfs, affranchissement proclamé par l'Empereur +le 19 février 1861. + +[89] Critique d'art et de littérature allemand. + +[90] Pierre Botkine, littérateur et grand ami de Tourgueneff. + +[91] Tourgueneff faisait grand cas du jugement littéraire de la comtesse +et soumettait parfois à son appréciation ses écrits; bien que portant un +nom français, elle est d'origine russe. + +[92] Critique littéraire et biographique de Tourgueneff. Il fut plus +tard son exécuteur testamentaire. + +[93] Le comte Nicolas Milutine, célèbre homme d'État, l'un des +principaux artisans de l'affranchissement des serfs et d'autres réformes +libérales du règne d'Alexandre II. + +[94] Tourgueneff fut accusé de pactiser avec les révolutionnaires russes +réfugiés à l'étranger, et il fut mandé par le gouvernement à +Saint-Pétersbourg pour se justifier devant une commission du Sénat, +érigée pour la circonstance en tribunal suprême. + +[95] Les prévisions de Tourgueneff se sont réalisées: Séroff est devenu +l'un des plus puissants représentants de l'école musicale russe. + +[96] _Rognéda_ est en effet considérée comme le chef-d'œuvre de +Séroff. + +[97] Pauline Viardot, célèbre cantatrice. + +[98] Il s'agit évidemment du récit _Assez!_ le seul publié en 1864. + +[99] Chef d'orchestre au Gewandhaus de Leipzig. + +[100] La fille de Mme Viardot. + +[101] Devenue célèbre depuis. + +[102] Titres écrits en caractères russes. + +[103] Compositions, sur paroles russes, de Mme Viardot. + +[104] Chanteur au théâtre italien. + +[105] _Fumée._ + +[106] Publiciste fameux, alors directeur libéral de la revue moscovite +_le Messager russe_. Il devint plus tard réactionnaire et joua un rôle +considérable sous le règne d'Alexandre III. + +[107] Le public français sait aujourd'hui, par les traductions publiées, +la grande valeur de cet écrivain. + +[108] Excavations et fondrières de route. + +[109] L'oncle paternel de Tourgueneff avait été longtemps l'intendant de +ses biens; mais il les avait si mal gérés que Tourgueneff dut, malgré +les liens de parenté, confier l'administration de Spasskoïé à un nouveau +gérant, tout en indemnisant son oncle d'une forte somme. + +[110] _Fumée._ + +[111] Nicolas Rubinstein, frère d'Antoine, également pianiste fameux, et +plus tard directeur du conservatoire de Moscou. + +[112] Il s'agit de l'_Histoire du lieutenant Yergounov_. + +[113] Les épreuves de _Fumée_. + +[114] L'une des filles de Mme Viardot. + +[115] L'héroïne de _Fumée_. + +[116] Tourgueneff; l'architecte en question était un Allemand qui a +construit la villa de Tourgueneff à Bade. + +[117] Épisodes de _Fumée_. + +[118] De ses œuvres complètes à ce moment. + +[119] Christine Nilsson, la célèbre cantatrice, qui avait débuté avec un +éclatant succès, en 1864, au Théâtre-Lyrique de Paris. + +[120] Le célèbre poète russe, ami de Tourgueneff et de Tolstoï. + +[121] En 1838. + +[122] Ce Porphyre eut une destinée peu banale: il avait accompagné +Tourgueneff en Allemagne en qualité de groom; son jeune maître, s'étant +aperçu de ses capacités intellectuelles, le prépara et le fit entrer à +la Faculté de médecine de Berlin. Ses études médicales achevées, +Porphyre, malgré son titre de docteur, malgré l'invitation pressante de +Tourgueneff de rester en Allemagne, où il était amoureux et sur le point +d'épouser une Berlinoise,--revint avec Tourgueneff à Spasskoïé et +demeura serf de Mme Tourgueneff mère jusqu'à la mort de celle-ci. + +[123] Le fils de M. et Mme Viardot. + +[124] La chienne. + +[125] _Guerre et Paix._ + +[126] _Krakamiche le dernier des sorciers_, est un des trois contes +fantastiques (les deux autres sont: _l'Ogre, Conte de fée_ et _Trop de +femmes_) écrits en français par Tourgueneff, et dont la musique a été +composée par Mme Viardot. Pleines de gaieté et d'esprit, ces +opérettes ont été représentées à Bade, dans l'intimité de la famille +Viardot, et les rôles ont été tenus par les élèves de Mme Viardot, +souvent par l'illustre cantatrice, et même par Tourgueneff, qui +incarnait l'ogre, le sorcier ou le pacha. Assistaient à ces +représentations les nombreux amis ou connaissances de tous les pays qui +habitaient à Bade, parfois le roi, plus tard empereur, Guillaume Ier, +et la reine de Prusse, ainsi que leur petit-fils, aujourd'hui Guillaume +II. + +[127] En composant la musique sur un livret de Tourgueneff. + +[128] Les deux filles cadettes de M. et Mme Viardot. + +[129] «Nous périrons à force de victoires; mais si les Français veulent +continuer la guerre... que Dieu leur vienne en aide! la France sera +exterminée!» + +[130] La famille de Mme Viardot habitait pendant la guerre +l'Angleterre. + +[131] La femme du grand compositeur russe, auteur de _Rognéda_, etc. + +[132] La fille aînée de Mme Viardot. + +[133] Devenue plus tard célèbre. + +[134] Opéra de Glinka. + +[135] On sait combien la prédiction de Tourgueneff se réalisa: +Antokolsky (mort il y a quelques années) est devenu le plus grand +sculpteur russe, chef d'une nouvelle école, et sa gloire fut consacrée à +l'Exposition universelle de 1878, où, seul parmi les artistes étrangers, +il reçut la médaille d'honneur. Plus tard, il fut élu membre étranger de +l'Institut de France et eut les plus hautes récompenses en Russie. A +rapprocher un autre fait de divination esthétique de Tourgueneff: il +avait prédit à Tolstoï sa glorieuse carrière dès le début. En 1854, au +moment de l'apparition de l'_Adolescence_ (2e partie de l'ouvrage: +_Enfance, Adolescence, Jeunesse_, traduit en français sous le titre de +_Mes Mémoires_), Tourgueneff écrivit à un ami: «Je me réjouis fort du +succès de l'_Adolescence_. Que Dieu prête longue vie à Tolstoï, et j'en +ai le ferme espoir, il vous étonnera tous: c'est un talent de premier +ordre.» Voir également, dans la lettre à Mme Viardot du 19 janvier +1864, le jugement de Tourgueneff sur le compositeur Séroff. + +[136] Récit de Tourgueneff. + +[137] On sait que la publication, en 1847-1850, de ses _Récits d'un +chasseur_ avait produit une impression ineffaçable sur le public russe +et notamment sur le tzar Alexandre II, libérateur des serfs en 1861. +Tourgueneff contribua donc grandement à cet affranchissement. + +[138] Depuis, on a connu à Paris ce peintre de réel talent. + +[139] Un ami intime de Tourgueneff, mort jeune. + +[140] _Ermitage_, la galerie impériale de tableaux. + +[141] Ville en Crimée. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres à Madame Viardot, by Ivan Tourgueneff + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT *** + +***** This file should be named 38335-0.txt or 38335-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/3/3/38335/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Internet Archive.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres Madame Viardot + +Author: Ivan Tourgueneff + +Annotator: E. Halprine-Kaminsky + +Release Date: December 18, 2011 [EBook #38335] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Internet Archive.) + + + + + + + + +LETTRES + +A MADAME VIARDOT + +EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS + +AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF + +DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER + + 3 fr. 50 le volume. + +=PRES ET ENFANTS.= Prcd d'une lettre l'diteur par Prosper MRIME, +de l'Acadmie franaise (5 dition), 1 volume. + +=CORRESPONDANCE= (Lettres ses amis de France); Avec notes +d'HALPRINE-KAMINSKY (3 mille), 1 volume. + +_Il a t tir du prsent ouvrage +10 exemplaires numrots sur papier de Hollunde._ + +Paris.--L. MARETUEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--15203. + + + + +IVAN TOURGUENEFF + +LETTRES + +A MADAME VIARDOT + +publies et annotes par E. HALPRINE-KAMINSKY + +PARIS + +BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER +EUGNE FASQUELLE, DITEUR +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1907 + +Tous droits rservs. + + + + +PRFACE + + +Les lettres du grand crivain russe Ivan Sergueevitch Tourgueneff +Mme Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire. + +gares ou drobes, au moment o la guerre de 1870 obligea la famille +Viardot quitter Bade pour Londres, ces lettres ont t retrouves plus +d'un quart de sicle aprs. + +Naturellement, Mme Viardot dsirait rentrer en possession de +documents dont elle ne s'tait jamais volontairement dessaisie, et +auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part, +les motifs qu'avanait le possesseur actuel pour garder les lettres +n'taient pas sans valeur non plus. Il avait trouv le prcieux +paquet--parmi des papiers peu importants--dans une caisse qu'il avait +achete un bouquiniste de Berlin; celui-ci, son tour, l'avait +acquise de la veuve d'un mdecin franais, parat-il; ici, s'arrte mon +investigation sur l'origine de la caisse. + +Quoi qu'il en soit, le dernier acqureur, admirateur dvou de +Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dpt sacr la +correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour o il +pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait +venir qu'aprs la mort de la destinataire des lettres. + +Comme, en dfinitive, le possesseur des lettres tait moins proccup +d'une question pcuniaire que du dsir d'entourer cette publication de +meilleures conditions littraires possibles, je finis par le persuader +des avantages rels qu'il y aurait la faire du vivant et sous les +auspices de la clbre artiste. + +C'est ainsi qu'aprs deux ans de pourparlers je pus obtenir la +restitution de tout le paquet des lettres, dates de 1846 1871, et que +j'dite avec l'autorisation et sous le contrle de Mme Viardot. + +Une partie de ce qui nous a t livr parat seulement. Par une rserve + mon avis excessive, Mme Viardot ne laisse passer que les pages +ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore +contenant le moins d'apprciations flatteuses pour la cratrice, +universellement admire, de tant de personnages de l'imagination +lyrique; elle carta aussi des passages, des lettres entires, maills +de saillies spirituelles, jamais mchantes, contre des personnes +connues, ou sems de dtails d'un caractre priv. + +Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait donner. Rien, en +effet, qui ne soit attachant dans l'change suivi de penses entre ces +natures d'artistes, lies d'amiti et de sympathie intellectuelle. C'est +un vritable journal intime, crit l'intention d'une me soeur, +commenc l'ge d'homme et termin seulement la mort de l'auteur[1]. + +Tourgueneff rencontra pour la premire fois M. et Mme Viardot +Saint-Ptersbourg en 1843: il tait peine g de vingt-cinq ans. Je +l'ai dit ailleurs[2]: M. Viardot, qui avait prcdemment sjourn en +Russie, cherchait familiariser les Franais avec les chefs-d'oeuvre +de la littrature russe. Il tait connu par de savantes tudes d'art et +de littrature trangre. Mme Viardot, trs jeune encore,--elle avait +vingt-deux ans,--tait dj la clbre cantatrice, acclame dans toutes +les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive +et durable impression sur la nature esthtique de Tourgueneff. + + * * * * * + +Le futur auteur des _Rcits d'un chasseur_, cette poque obscure +encore, reut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point +qu'on est tent de croire qu'ils avaient devin le talent du romancier +avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a +racont lui-mme, Tourgueneff se trouva l'tranger, dnu de toutes +ressources. Sa mre, mcontente de son dpart et blesse de le voir, +lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrire littraire, +s'tait refuse subvenir ses besoins. Dans cette situation, il +trouva auprs de la famille Viardot la plus large hospitalit, et +Courtavenel, leur proprit de Rosay en Brie, fut, selon sa propre +expression, son berceau littraire. C'est ici, raconte-t-il son ami +Fet[3], que, n'ayant pas les moyens de vivre Paris, je passais l'hiver +tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui +m'taient prpars par une vieille domestique. C'est ici que, pour +gagner de l'argent, j'ai crit la plupart de mes _Rcits d'un chasseur_, +et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma +fille de Spassko[4]. + +Cette petite fille tant trs malheureuse en Russie, Tourgueneff se +confia Mme Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit +soin de son ducation. + +Sauf ses rares visites Ptersbourg, Moscou ou sa proprit de +Spassko, l'crivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France. +Mais qu'il s'en aille seulement Versailles, Courtavenel, ou reste +Paris, en l'absence de Mme Viardot faisant ses tournes travers +l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un +journal intime. + +Grce M. et Mme Viardot, il fut mis en relation avec le monde +artistique et littraire franais; c'est chez eux qu'il rencontra pour +la premire fois George Sand. Peu peu, le cercle de ses connaissances +s'tendit Mrime, Sainte Beuve, Thophile Gautier, Flaubert, Paul de +Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules +Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frres Goncourt, Gavarni, +Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot, +Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard, Zola, Daudet, Guy de +Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'cole naturaliste. +L'lment thtral n'tait pas moins bien reprsent dans les salons de +la cratrice d'_Orphe_. + +Les impressions varies nourries par ce milieu et par les frquents +voyages travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de Mme Viardot, +devaient donc se reflter dans leur correspondance. Aussi, outre sa +valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre +intressant l'histoire littraire de la seconde moiti du XIXe +sicle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le +Journal dbute certainement vers 1843; du moins les premires lettres, +parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par +leur caractre familier, font prsumer l'existence de plus anciennes. +Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera +ci-dessous, de vieux amis, des amis de trois ans? Encore un coup, je +regrette, avec tous les admirateurs du matre russe, ces suppressions +svres; puisse l'accueil que fera le public la srie que nous lui +livrons rendre M{me} Viardot plus clmente l'avenir[5]! + +E. HALPRINE-KAMINSKY. + + + + +LETTRES + +A MADAME VIARDOT + + + + +I + + +Saint-Ptersbourg, ce 8/20 novembre 1846. + +J'ai hte de rpondre la bonne lettre que vous m'avez crite tous les +deux, mes chers amis[6]. Elle m'a fait un plaisir vritable, en me +prouvant que vous n'avez pas chang envers moi. Je vous remercie en mme +temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passe +et future. Si le sort ne m'est pas tout fait contraire, j'espre +pouvoir faire un petit voyage en Europe l'anne prochaine, ds le mois +de janvier, si bien qu'il ne serait pas impossible que vous, Madame, +ayez un spectateur de plus l'Opern-Haus[7]. + +Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je +vous prie de le croire--et j'ai t bien heureux et bien content de +votre triomphe dans la _Norma_. Ceci me prouve que vous avez fait des +progrs, c'est--dire de ces progrs comme en font les matres et qu'ils +ne cessent de faire jusqu' la fin. Vous tes parvenue vous approprier +l'lment _tragique_, le seul dont vous n'tiez pas encore entirement +matresse (car pour le pathtique, ceux qui vous ont vue dans la +_Somnambula_ savent quoi s'en tenir), et je vous en flicite de tout +mon coeur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature +aussi richement doue que la vtre, il n'est pas de couronne laquelle +on n'ait le droit d'aspirer, par la grce de Dieu. + +Le choix des opras que vous allez donner l'Opern-Haus me parat +admirable (il va sans dire que je prfrerais les _Huguenots_ au _Camp +de Silsie_). Pour l'_Iphignie_, j'oserais vous conseiller de relire +avec attention la tragdie de ce nom, de Goethe, d'autant plus que +vous avez affaire des Allemands, qui, presque tous, la savent par +coeur, et dont la manire de comprendre ou de reprsenter Iphignie +est par cela mme irrvocablement fixe. Du reste, la tragdie de +Goethe est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a +trace est d'une simplicit antique, chaste et calme--peut-tre trop +calme, surtout pour vous, qui, grce Dieu, nous venez du Midi. +Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractre, je +crois que ce rle vous ira merveille, d'autant plus que vous n'avez +pas besoin de faire un effort pour vous lever tout ce qu'il y a de +noble, de grand et de vrai dans la cration de Goethe,--tout cela se +trouvant naturellement en vous. Iphignie elle-mme n'tait pas une +fille du Nord; un poisson n'a pas de mrite rester calme... + +Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;--au contraire, +vous exagrez un tant soit peu l'accentuation,--mais je suis sr qu'avec +votre application ordinaire vous avez dj fait disparatre ce lger +dfaut. + +Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pdant; vous savez qu'ils +prennent leur source dans le vif intrt que je prends vos moindres +faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse _vous_ +convenir et _nous_ contenter quand nous vous coutons... Prenez-vous-en + vous-mme... pourquoi nous avoir gts? + +Mon Dieu, comme j'aurais t heureux de vous entendre cet hiver!... Il +faudra que j'en vienne bout d'une manire ou d'une autre. + +Dans la lettre que j'ai crite madame votre mre, j'ai donn quelques +dtails sur le thtre d'ici, ce qui me dispense de revenir l-dessus. +Je prfre vous fliciter sur l'emploi de votre temps la campagne... +Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage[8]... +Patience! + +Je n'ai pas encore reu le petit livre de Viardot (que je remercie +beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai dj lu, et j'y ai retrouv +cet esprit sobre et fin, ce style lgant et simple dont la tradition +semble vouloir se perdre en France. A propos de littrature, le prince +Karol du dernier roman de Mme Sand (_Lucrezia Fioriani_), parat tre +Chopin. + +Je vous dirai (si cela peut vous intresser) que nous avons russi +fonder un journal nous, qui paratra ds la nouvelle anne et qui +s'annonce sous des auspices trs favorables. Je n'y participe qu'en +qualit de collaborateur[9]. + +Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma +sant est bonne, mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est dj un grand +bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies o je vis en vrai +solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu rassembler des +quatre parties du monde--mes esprances et mes souvenirs. J'aurais bien +voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais la campagne, mais la +vie est si chre Ptersbourg! C'tait une jument anglaise bai clair, +admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de mme +le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse, +ou plutt d'une chienne. Elle se nomme _Pif_ (drle de nom, n'est-ce +pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a t baptise par une +vieille Anglaise qui demeure chez ma mre _Queen Victoria_. J'avais un +autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon rien, mais qui +s'tait attach moi. Celui-l rpondait au nom de _Paradise Lost_... +Voil bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie +de l'excuser. + +Il faut que vous me promettiez de m'crire le _lendemain_ de votre +premire reprsentation allemande; d'ici l, si l'envie vous en prend, +tant mieux. De mon ct, maintenant que la digue est rompue, je vais +vous inonder de lettres. J'cris cette fois-ci votre adresse, car je +ne sais si Viardot est encore Berlin. Il est cependant trange que nos +lettres se soient perdues! + +Mille--non--un million d'amitis tous les vtres. Je crois que vous +n'avez pas besoin de mes protestations d'amiti et de dvouement pour y +croire; nous sommes dj de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis +et serai toujours le mme; je ne veux pas, je ne puis pas changer. + +Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les +voeux les plus sincres pour votre bonheur. + +A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-l! + +Louise[10] n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser +d'un gros baiser que je donne sa petite joue rondelette. Adieu, encore +une fois. + +Votre tout dvou, + +YVAN TOURGUENEFF. + + + + +II + + +Paris, 19 octobre 1847. + +Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne trs +difficile ceux qui ont prtendu l'honneur de correspondre avec vous? +J'en suis d'autant plus embarrass qu'une lgre indisposition +(maintenant entirement dissipe) m'ayant retenu dans ma chambre tous +ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une +petite revue de tout ce qui se passe Paris. Me voil donc rduit mes +propres ressources, comme la Mde de Corneille. C'est fort +inquitant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah! +mais--sans plaisanter!--quelle abominable chose que l'abus de la parole! +Voil une phrase qui, force d'avoir t rpte, ne veut plus rien +dire; et quand on l'emploie trs srieusement, on s'expose n'tre pas +cru. Enfin! comme dit votre mari--je commence par le commencement. + +Je commence par vous dire que nous sommes tous trs enchants de +l'heureux commencement de vos prgrinations, et que nous attendons avec +impatience les nouvelles de votre dbut. Nous voyons d'ici tomber les +fleurs et nous entendons les bravos. Hlas!... Vous savez ce que veut +dire cet hlas! + +Eh bien, vous voil donc au fond de l'Allemagne! Il faut esprer que ces +braves Brger sauront mriter leur bonheur. Vous tes Dresde.... +N'tions-nous pas hier Courtavenel? Le temps _passe_ toujours vite, +qu'il soit rempli ou vide, mais il _arrive_ lentement... comme une +clochette de troka russe. + +Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes +pour s'en amuser, les rfuter et les oublier. Il raffermit-- ses +dpens--dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit +si droit, si _simple_, et si srieux dans sa finesse et sa grce, n'a +pas d goter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque +du Platon franais (jamais homme ne fut plus mal surnomm). Cependant +on y pche par-ci par-l quelques ides neuves et hardies, ou plutt +quelques germes d'ides fcondes. Son dvouement la libert de +l'intelligence; son encyclopdie, voil ce qui le fera vivre. Son +coeur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de +l'esprit et le gte. Dcidment les feux d'artifice du paradoxe ne +vaudront jamais le _bon soleil_ de la vrit. Et cependant, quoi de plus +quotidien que le soleil? (Pas Paris, par exemple!) Ma foi! vive le +soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde! + +Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre +madame votre mre nous a paru tous bien juste. Je ne le connais +presque pas; d'aprs ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prt +l'estimer,--beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de +belles choses qu'avec le talent et l'instinct runis: avec la tte et le +coeur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tte prdomine. Je puis me +tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinment +mes erreurs, quand on me met le nez dessus--ce qui n'est pas difficile, +vu les proportions de cet organe. Je suis ducable. + +Et propos, comment va _die deutsche Sprache_[11]? Parfaitement, +j'imagine. J'ai dj pris un matre d'espagnol: el seor Castelar. J'ai +beaucoup travaill tous ces temps-ci; je viens d'expdier un gros paquet + notre Revue[12]. C'est que je _tiens_ _tenir_ mes promesses. +J'achve de lire en ce moment un livre de _Daumer_ sur les mystres du +christianisme. Ce Daumer est une espce de fou qui veut toute force +prouver que le christianisme primitif, judaque, considr comme secte, +n'est autre chose que le culte de Moloch renouvel; que les premiers +chrtiens sacrifiaient et _mangeaient_ des victimes humaines, et que +Judas n'a trahi son matre que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur +que lui inspirait un pareil repas. Daumer dpense beaucoup d'rudition +pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'glise +jusqu'au quatorzime sicle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y +a de vrai dans son ide--c'est le ct sanglant, triste, anti-humain de +cette religion, qui devrait tre toute d'amour et de charit. Vous ne +sauriez vous imaginer l'effet pnible que font toutes ces lgendes de +martyrs qu'il vous raconte les unes aprs les autres, toutes ces +flagellations, ces processions, ces ossements adors, ces autodafs, ce +mpris froce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et +tout ce sang!... C'est tellement pnible que je ne veux plus vous en +parler.... + +Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opra +National, sur la _Cloptre_ de Mme de Girardin (qui a russi, mon +grand regret), etc., etc. Cependant, ds aujourd'hui, je puis vous dire +que j'ai assist hier soir la premire reprsentation de _Didier, +l'honnte homme_, nouvelle pice de Scribe, aux Varits. La donne +n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement maniganc.... Ferville y a +t admirable de vrit, de noblesse et de sensibilit. Or, il parat +qu'une pice identiquement pareille a t donne hier au soir au Gymnase +sous le nom de _Jrme le maon_. C'est Bouff qui y remplissait le rle +de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrs, +mais il est de fait que le Gymnase a fait relche avant-hier et a rpt +jour et nuit pour tre prt le mme jour que l'autre thtre. J'irai +voir ce _Jrme_, et vous ferai part de mes impressions.--Bouff est +certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,--mais Ferville est +peut-tre plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une +btise, je serai le premier crier mon _mea culpa_. + +Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde. +Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien +dvous, ce qui n'est pas tonnant le moins du monde, car enfin... ma +foi, quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas mme en +profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je +m'arrte l'ide que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement +perptuel de compliments dans les oreilles, et je me borne vous +dire... enfin tout ce que vous voulez.... + +J'espre que votre mari se porte bien, qu'il va chasser outrance et +nous crire un joli petit article l-dessus. Je lui serre la main ainsi +qu' vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon coeur.... Si +Mme Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu +Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue.... + + * * * * * + +Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter madame votre +mre pour qu'elle y mette quelques mots. + +Bonjour, portez-vous bien de toutes les faons; et voil. + +Votre tout dvou, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +III + + +Paris, le 8 dcembre 1847. + +Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante +lettre que madame votre mre m'a remise de votre part. Vous faites bien +de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement +reconnaissants! _Danke, danke._ + +Tous les dtails que vous nous donnez de votre vie Dresde sont lus et +relus mille fois; les Dresdennois sont dcidment un bon peuple.... + + * * * * * + +Avant tout, il faut que je vous dise que maman[13] se porte trs bien +et Mlle Antonia[14] aussi, et Mme Sitchs aussi; le papa +Sitchs[15] tousse un peu, mais ce n'est pas du tout tonnant. Des +900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le +seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les +bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non +plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort. + +_El hermano de Vd_[16] va trs bien de mme; il a fait magnifiquement +relier un exemplaire de sa mthode, qu'il destine la reine Christine, +pour qu'elle apprenne sa fille l'art de faire des fioritures et des +transpositions. + +A propos de musique, j'ai entendu Mme Alboni dans _Smiramide_. Elle +y a eu un _trs grand_ succs. Sa voix a entirement chang de caractre +depuis Ptersbourg; de brutale qu'elle tait, elle est devenue _trop_ +molle, molle; elle chante la Rose Chri, maintenant; elle fait bien +les agilits; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant, +mais pas d'nergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa +figure placide et grasse se refuse toute expression dramatique; elle +se borne de temps en temps froncer pniblement le sourcil. Ce qu'elle +a dit de mieux a t le _In si barbara sciagura_. Les Parisiens en sont +enchants. Mme Grisi, talonne par l'mulation, s'est surpasse; elle +m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas t mauvais non plus, +quoique, en gnral, je trouve qu'il chante en pre de famille. + +Hier, je suis all, avec le jeune Le Roy d'tiolles[17], +l'Opra-Comique; on y donnait _la Dame blanche_. Quelle jolie musique, +galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais +peut-tre plus franais encore qu'Auber; Boeldieu est ple quelquefois, +mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de _la +Muette_).... + +Vernet m'a fait un trs grand plaisir dans la vieille pice: _le Pre de +la dbutante_. Tous les acteurs franais sont essentiellement +ralistes, mais personne ne l'est aussi finement, aussi brovontement, +disait un Allemand, que Vernet. Il contente la fois l'instinct et +l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait +rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voil quelqu'un qui +s'entend crer.--Il y a des artistes qui parviennent se dbarrasser +de leur individualit; mais travers la personne qu'ils reprsentent, +on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espce +de contrainte ragit sur vous. Vous tiez encore ainsi Ptersbourg, +mais dj alors votre talent brisait ses dernires entraves (je me +rappelle maintenant les premires reprsentations de _la Somnambule_), +et depuis?... + + * * * * * + +Vous me dites que vous vous tes mise lire _Uriel Acosta_, de Gutzkow. +N'est-ce pas que ce fantme, que cet ouvrage pnible d'un homme d'esprit +sans talent, tout farci d'allusions et de proccupations politiques, +religieuses, philosophiques, vous a dplu? Et puis, tous ces effets +criards, ces coups de thtre,--y a-t-il quelque chose de plus dgotant +qu'une brutalit qui n'est pas nave? + +L'ombre de Shakespeare pse sur les paules de tous les auteurs +dramatiques; ils ne peuvent se dfaire de leurs rminiscences; ils ont +trop lu, les malheureux, et pas du tout vcu! Ce n'est qu'en Allemagne +qu'il a t possible qu'un crivain dj connu (M. Mundt, le mari de la +soeur de Mller) se soit vu rduit _afficher dans les gazettes_ +qu'il dsirait une pouse (ce fait est littralement vrai). + +On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un +opra qu'il puait la musique (_puzza musica_). Tous les ouvrages qu'on +fait aujourd'hui puent la littrature, le mtier, la convention. Pour +trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le +prurit littraire, le bavardage de l'gosme qui s'tudie et s'admire +soi-mme, voil la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens +qui retournent leurs vomissements. + +C'est l'criture qui le dit, navement, cette fois. Il n'y a plus ni +Dieu ni Diable, et l'avnement de l'Homme est encore loin. + +Parmi tout ce qui crivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach[18] est +le seul _homme_, le seul caractre et le seul talent. + +Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littraire, Dieu merci! le +deuxime volume de _la Rvolution franaise_, par Michelet. Cela part du +coeur, il y a du sang, de la chaleur l-dedans; c'est un homme du +peuple qui parle au peuple,--c'est une belle intelligence et un noble +coeur. Le deuxime volume est infiniment suprieur au premier. C'est +tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc. + +Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgr +tout le plaisir que j'ai babiller devant vous, je ne voudrais pas +abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je +mne ici une vie qui me plat excessivement: toute la matine, je +travaille; deux heures, je sors, je vais chez maman o je reste une +demi-heure, puis je lis les journaux, je me promne; aprs dner, je +vais au thtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois +des amis, surtout M. Annenkoff[19], un charmant garon aussi fin +d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voil.... + +Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au +monde. Rappelez-moi, s'il vous plat, au bon souvenir de votre mari; je +vais lui crire un de ces jours; j'espre qu'il se porte merveille. Je +vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours. + +Votre dvou + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +IV + + +Paris, 14 dcembre 1847. + +Bravo, Madame, bravo, _evviva!_ Je ne puis commencer ma lettre +autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait Dresde et +Hambourg ce que la Dite vient de faire contre le _Sonder-Bund_: aprs +avoir enfonc les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine +droute. Et puis vous irez, comme Csar, la conqute de la +Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton pique!) Vous nous avez fait aussi +beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin Hambourg. +En gnral, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous +crivez madame votre mre--ce sont les dtails que vous nous donnez... +les dtails, mais c'est le coloris, la lumire du tableau.--Ne nous +envoyez pas de simples dessins ou des grisailles--chacune de vos lettres +est relue une dizaine de fois--toujours deux fois de suite haute voix. +(C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, aprs l'avoir dvore +en bloc, on se met l'plucher par-ci par-l; l'apptit revient en +mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des +fautes d'orthographe en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de +plus.... + +A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien +contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois +fois[20]). Aussi--ne ft-ce que par mulation--nous nous portons, tous +tant que nous sommes, merveille.... Ce que c'est que l'mulation! + +Je regrette de me voir forc de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci +je n'ai absolument aucune nouvelle intressante vous communiquer. + +Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai +travaill force; jamais les ides ne m'taient venues si abondamment; +elles se prsentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre +diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout coup assailli par +une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tte et ne plus +savoir o loger son monde. + +Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer deux amis +russes; ces messieurs ont ri se tordre.... a me faisait un effet +extrmement trange et fort agrable.... Dcidment je ne me savais pas +si drle que a--et puis il ne suffit pas de terminer une chose, il +faut la copier (voil une corve!) et l'expdier. Aussi les diteurs de +ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des +gros paquets de lettres! J'espre qu'ils en seront contents. Je prie +trs humblement mon bon ange (tout le monde en a un, ce qu'on dit) de +continuer m'tre favorable--et je vais continuer de mon ct abattre +de la besogne. C'est une excellente chose que le travail. + +coutez, Madame: si aprs la rception de cette lettre, vous avez encore + chanter _le Barbier_, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me +pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les +Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose +d'pic. + +Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de +grandes promenades avant dner aux Tuileries. J'y regarde jouer une +foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement +habills! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses +mordilles par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des +bonnes, le beau soleil rouge travers les grands marronniers, les +statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des +Tuileries, tout cela me plat infiniment, me repose et me rafrachit +aprs une matine de travail. J'y rve--non pas vaguement, +l'allemande, ce que je fais, ce que je vais faire.... Je ne manque +jamais (c'est--dire les trois ou quatre fois que j'y ai t) d'aller +faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve l'entre des +Tuileries, du ct de la rivire--mon groupe favori. Le soir, je vais +chez bonne maman; nous y avons pass, il y a quelques jours, cinq ou +six heures avec Manuel[21] faire mille extravagances. Cela nous a fait +penser Courtavenel, Mascarille, Jodelet, etc., etc. Vous n'tes +pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour o +nous regardions le ciel si pur travers les feuilles dores des +trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce +chapitre. + +Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et +crott (vos pflia pflia sont parfaits de vrit), mais quand le ciel +est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans +un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh +bien, tant mieux! Riez mme, riez aux clats montrer toutes vos dents. +Vous savez ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur +la route de Berlin Hambourg! + +J'ai promis madame votre mre de lui porter ma lettre... il faut lui +laisser de la place. J'aurais d y penser d'avance et resserrer +davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me +nommer bavard. + +Je vais crire, l'un de ces jours, une lettre votre mari. Le deuxime +volume de Michelet est un chef-d'oeuvre. Louis Blanc se couvre de +ridicule par sa querelle avec Eugne Pelletan. + +Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve +tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre +fortement la main, je vous reflicite et je reste: + +Votre ami dvou, + +IV. TOURGUENEFF. + +_P.-S._--N'ayant pas trouv madame votre mre la maison, je ferme +cette lettre de peur de retard. J'cris cela dans la boutique d'un +picier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses +armes. + + + + +V + + +19 dcembre 1847. + + Madame, + + * * * * * + +Madame votre mre (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a racont +votre dernire lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas + une belle journe de dcembre, c'est bien tratre, il fait humide le +long de la rivire. J'espre que votre mal de gorge se sera dissip +bien vite et que _les Huguenots_ ont eu le mme succs que _le Barbier_. +Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup Hambourg. On +n'y voit que des marchants, toujours parlant de chemins de fer, +actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je +suis sr qu'au fond de votre me vous devez ressentir un secret dpit de +devoir _amuser_ de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser. +Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous coutant; ils +rservent tout leur srieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils +vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur +devoir--et on ne les en remercie pas... + +Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit sur vous le _Joseph_ de +Mhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici; +dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables +d'opras, comme _Jrusalem_.... + +Au moment o je vous cris ces lignes, une bande de musiciens ambulants +se met chanter le _Mourir pour la patrie_, de Gossec.... Dieu, que +c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah a, mais dcidment les +vieux musiciens valaient mieux que ceux d' prsent. Quelle nergie +srieuse! quelle conviction! quelle simplicit grandiose! Chant en 93 +par des centaines de voix, cet hymne a d faire battre bien des +coeurs. + +En gnral, depuis quelque temps, je me dtourne de plus en plus du +temps prsent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette +corps perdu dans le pass. Je lis maintenant Calderon avec acharnement +(en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand pote dramatique +catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus +antichrtien. Sa _Devocion de la Cruz_ est un chef-d'oeuvre. Cette foi +immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou mme d'une rflexion, +vous crase force de grandeur et de majest, malgr tout ce que cette +doctrine a de rpulsif et d'atroce. Ce nant de tout ce qui constitue la +dignit de l'homme devant la volont divine, l'indiffrence pour tout +ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la _grce_ se rpand +sur son lu--est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'tre qui +proclame ainsi avec tant d'audace son propre nant s'lve par cela mme + l'gal de cette Divinit fantastique, dont il se reconnat tre le +jouet. Et cette Divinit--c'est encore l'oeuvre de ses mains. +Cependant, je prfre Promthe, je prfre Satan, le type de la rvolte +et de l'individualit. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon +matre; je veux la vrit et non le salut; je l'attends de mon +intelligence et non de la grce. + +_N. B._--Excusez toutes ces fio-ratures[22]. + +Malgr tout, Calderon est un gnie bien extraordinaire et vigoureux +surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants anctres, nous +arrivons tout au plus tre gracieux dans notre faiblesse.... Je pense +au _Caprice_ de Musset (qui continue faire fureur ici). Mais je pense +aussi en mme temps que je continue ne pas avoir de nouvelles vous +donner; et cependant il s'est pass des choses assez intressantes. M. +Michelet a ouvert son cours, Mme Alboni a chant hier _la +Cenerentola_ (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup +d'une fille lectrique ou magntique qui fait, pendant son sommeil, en +coutant la musique, des gestes qui y ont rapport ( la musique), etc., +etc., etc. + +Mais que voulez-vous, je tourne l'ours; je ne sors presque pas de ma +chambre,--je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espre que ce ne +sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu +et de courir Paris; il faut cependant en avoir une ide. + +J'ai reu des lettres de mes diteurs qui me font toutes sortes de beaux +compliments sur mon activit; en mme temps ils m'ont envoy le dernier +numro de notre Revue; j'y ai trouv une admirable nouvelle d'un +monsieur Grigorovitch[23].... + + * * * * * + +J'crirai demain une lettre votre mari, que je vous prie de saluer +bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de +Louise--et pour cause; ce qui ne m'empche pas de l'embrasser sur les +deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je +vous souhaite tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand et de noble +dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possdez +dj. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous +les vtres. + +Vous ne restez pas Hambourg plus de quatre cinq jours, n'est-ce pas? +Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-tre encore. + +_Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudt zdorovy i +pomnit nass[24]._ + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +VI + + +Paris, ce 25 dcembre 1847. + +Nous tions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas +recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gts), quand +votre lettre du 21, avec tous ses charmants dtails, nous a combls de +joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous +assurer que jamais mes yeux ne se portent mieux que quand ils ont +dchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous crivez parfaitement bien +pour une clbrit. Du reste, votre criture varie l'infini; +quelquefois elle est jolie, fine, perle--une vraie petite souris qui +trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement, grandes +enjambes; souvent il lui arrive de s'lancer avec une rapidit, avec +une impatience extrmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce +qu'elles peuvent. + +Vous faites trs bien de nous dcrire vos costumes; nous autres +ralistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous +faites est bien fait. Vos succs Hambourg nous causent une joie +infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes _bons_ de vous +encourager? + +Je vous remercie de tout mon coeur pour le bon et affectueux conseil +que vous me donnez dans votre lettre Mme Garcia. Ce que vous dites +de la quabra dura qu'on remarque toujours dans une oeuvre +interrompue est bien vrai--_das sind goldene Worte_. Aussi, depuis que +je suis Paris, je n'ai jamais travaill qu' une chose la fois et +j'en ai conduit plusieurs bon port, je l'espre du moins. Il ne s'est +pas pass de semaine que je n'aie envoy un gros paquet mes diteurs. + +Depuis la dernire lettre que je vous ai crite, j'ai encore lu un drame +de Calderon, _la Vida es sueno_[25]. C'est une des conceptions +dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y rgne une nergie +sauvage, un ddain sombre et profond de la vie, une hardiesse de penses +tonnante, ct du fanatisme catholique le plus inflexible. Le +Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet +espagnol, avec toute la diffrence qu'il y a entre le Midi et le Nord. +Hamlet est plus rflchi, plus subtil, plus philosophique; le caractre +de Sigismond est simple, nu et pntrant comme une pe; l'un n'agit pas + force d'irrsolution, de doute et de rflexions; l'autre agit--car son +sang mridional le pousse--mais tout en agissant, il sait bien que la +vie n'est qu'un songe. + +Je viens de commencer maintenant le _Faust_ espagnol, _el Magico +prodigioso_[26]; je suis tout encalderonis. En lisant ces belles +productions, on sent qu'elles ont pouss naturellement sur un sol +fertile et vigoureux; leur got, leur parfum, est simple; le graillon +littraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a t la dernire +et la plus belle expression du catholicisme naf et de la socit qu'il +avait forme son image. Tandis que dans le temps de crise et de +transition o nous vivons, toutes les oeuvres artistiques ou +littraires ne reprsentent tout au plus que les opinions, les +sentiments individuels, les rflexions confuses et contradictoires, +l'clectisme de leurs auteurs; la vie s'est parpille; il n'y a plus de +grand mouvement gnral, except peut-tre celui de l'industrie, qui, +considre sous le point de vue de la soumission progressive des +lments de la nature au gnie de l'homme, deviendra peut-tre la +libratrice, la rgnratrice du genre humain. Aussi, mon avis, les +plus grands potes contemporains sont les Amricains qui vont percer +l'isthme de Panama et parlent d'tablir un tlgraphe lectrique +travers l'Ocan. Une fois la rvolution sociale consomme--vive la +nouvelle littrature!... + +Une grande partie de ces rflexions m'est venue l'esprit l'autre soir, +pendant que j'assistais la reprsentation d'une revue de l'anne 1847, +_le Banc d'hutres_, au Palais-Royal. C'tait amusant, et je riais.... +Mais, bon Dieu! que c'tait maigre, ple, timide et mesquin ct de ce +qu'aurait pu en faire--je ne dis pas Aristophane--mais quelqu'un de son +cole! Une comdie fantastique, extravagante, railleuse et mue, +impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la +socit et dans l'homme mme, et finissant par rire de sa propre misre, +s'levant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au +stupide pour le glorifier, le jeter la face de notre orgueil.... que +ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes vous au Scribe +perptuit. + +Je ne dsespre pas de vous lire _les Oiseaux_ ou _les Grenouilles_ +d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique. + + * * * * * + +Ainsi vous voil donc Berlin; vos deux premires campagnes sont +termines, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple dj +conquis. + +Vous allez dbuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra + tudier les journaux de Berlin. Il y a dans les _Didaskalia_ de +Francfort un article enthousiaste sur vous, dat de Hambourg. A propos, +_l'Illustration_ annonce votre engagement au Grand-Opra pour l'hiver +prochain. On crit de Ptersbourg que le thtre italien y est +l'agonie. J'ai parl dans une lettre votre mari de _la Cerenentola_ et +de Mme Alboni. + +J'espre que vous allez vous porter tous, mari, femme et enfant, comme +des anges, ou comme nous, car nous allons trs bien, mais trs bien. + +Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous rptant toujours la +mme chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus +grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes voeux sont bien +sincres... Portez-vous bien, soyez heureuse. + +Votre tout dvou + +IV. TOURGUENEFF. + +_P.-S._--_Que Dios bendiga Vd._ + + + + +VII + + +Paris, ce 11 janvier 1848. + +Je viens de recevoir l'instant la lettre que vous m'avez envoye sous +le couvert de Mme Garcia. Je remercie votre mari, de son bon +souvenir. Quant ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne +demande pas mieux que d'avoir tort, et d'tre dtromp le plus vite +possible. + +Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamtralement +oppos celui de Florian) ne mritent pas l'honneur d'une traduction; +mais l'offre que me fait et seor Louis est trop flatteuse pour que je +ne m'abonne pas, ds prsent, en profiter plus tard, quand j'aurai +fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur +m'arrive[27]. En mme temps je souhaite au grand chasseur... halte-l! +je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne +s'est pas laiss infecter par les superstitions de ma chre patrie, je +ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gter son plaisir. + +Les articles sur _la Norma_ m'ont fait prouver ce que les Allemands +nomment _Wehmuth_. En vous comparant avec vous-mme d'il y a un an, MM. +les critiques semblent remarquer un changement, un dveloppement dans la +manire dont vous faites ce rle. Et moi--_ay de mi_--je ne puis savoir +ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la _Norma_ depuis +Saint-Ptersbourg. _Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen._ Je suis +prt crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas +chagrin. Rellstab et Kossack parlent tous les deux _von einer +milderen Darstellung_; je sais bien que ce n'est pas l une _Milde_ +la Lind; je suis persuad, au contraire, que cela doit tre trs beau, +trs vrai et trs poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas +les grandes mes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les +assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignit. Les coups +de marteau, dit Pouchkine quelque part, brisent le verre et forgent +l'acier, l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont pass +par l, ceux qui ont _su_ souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce +bonheur, car c'en est un que l'goste, par exemple, ou le lche ne +connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit--s'ils y +rsistent. + +Dieu! que j'aurais t content d'assister une reprsentation de _la +Norma_! Cette femme au coeur si haut plac et si naf, si droit, si +vrai, en lutte avec son amour et sa destine, ces grands et simples +mouvements des passions dans une me primitive, ce cruel et doux mlange +de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,--et dans la mort,--cette +explosion dlirante de la fin, cette intelligence si forte et si fire, +qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entire par la +tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,--n'en parlons +plus. Je tcherai de vous reconstruire dans _la Norma_ d'aprs l'ide +que j'ai de votre talent, d'aprs mon souvenir... Il est vrai que je ne +suis plus rompu comme autrefois cet exercice allemand par +excellence... enfin j'essayerai. + +Vous me parlez aussi du _Romo_, du troisime acte; vous avez la bont +de me demander des remarques sur Romo. Que pourrais-je vous dire que +vous n'auriez dj su et senti d'avance? Plus je rflchis la scne du +troisime acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manire de la +rendre--la vtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux +que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le +dsespoir qui vous saisit alors doit tre tellement terrible que, s'il +n'est pas retenu et _glac_ par la ferme rsolution de se donner la mort + soi-mme, ou par tout autre _grand_ sentiment, l'art n'est plus en +tat de le rendre. Des cris entrecoups, des sanglots, des +vanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le +spectateur lui-mme n'en serait pas mu, de cette motion profonde et +poignante qui vous fait verser avec dlices des larmes quelquefois bien +amres. Tandis que de la manire dont vous voulez faire _Romo_ (d'aprs +ce que vous m'crivez), vous produirez sur votre auditoire une +impression ineffaable. Je me souviens de l'observation fine et juste +que vous ftes un jour sur les petits mouvements agits et contenus que +se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela +n'tait peut-tre chez elle que du savoir-faire; mais, en gnral, c'est +le calme _provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond_, +le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous cts les lans +dsesprs de la passion, qui leur communique cette puret de lignes, +cette beaut idale et relle; la vraie, la seule beaut de l'art. Et ce +qui prouve la vrit de cette remarque, c'est que la vie elle-mme--dans +de rares moments, il est vrai, dans les moments o elle se dgage de +tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun--s'lve au mme genre de +beaut. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont +les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on +ajouter. Mais il s'agit de savoir runir les deux extrmes, ou sinon on +paratra froid. Il est plus facile de ne pas attenter la perfection, +plus facile de rester mi-chemin, d'autant plus que la plupart des +spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutt ne sont pas habitus + autre chose; mais vous n'tes ce que vous tes que par cette noble +tendance ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,--_ist der Pnkt +getroffen_,--tous les coeurs, mme les plus vulgaires, bondissent et +s'lancent. A Ptersbourg, il fallait tre soi-mme un peu artiste pour +sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez +grandi depuis lors; vous tes devenue comprhensible pour tout le monde, +sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses rserves aux lus. + +Je vous cris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bont de +suppler--avec votre finesse de divination ordinaire-- ce que mes +expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de +faire du style; je n'en ai pas mme la volont. Je ne veux que vous dire +ce que je pense. + +Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parl de ce qui se fait +Paris. Je le ferai dans une autre lettre, trs prochaine, si vous le +voulez bien. + + * * * * * + +Tout le monde se porte bien. J'ai t hier aux Italiens; on donnait _la +Donna del Lago_, de Rossini. Quelle dlicieuse musique (malgr quelques +longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! Mlle +Alboni y a t bien dans les andante et trs molle dans les allegro. +Elle et Mlle Grisi ont dit ravir le petit duo du deuxime acte. +Mario a bien chant son air. Les choeurs ont t dtestables. (Quel +dommage! le choeur des Bardes est magnifique, autant qu'on en pouvait +juger)..... + + * * * * * + +Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup. + +Je reste votre tout dvou + +IVAN. TOURGUENEFF. + + + + +VIII + + +Paris, 17/5 janvier 1848. + + * * * * * + +Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que +vous venez d'crire bonne maman, par exemple! Avec quel plaisir on +en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en t dans une +longue alle bien verte et bien frache. Ah! se dit-on, il fait bon ici; +et on marche petits pas, on coute babiller les oiseaux. Vous babillez +bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plat; sachez que +vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus +gourmands.--Vous imaginez-vous, Madame, votre mre au coin de son feu, +me faisant lire haute voix votre lettre qu'elle a eu dj presque le +temps d'apprendre par coeur? C'est alors que sa figure est bonne +peindre!... + + * * * * * + +Vous ai-je dit dans ma dernire lettre que j'ai assist un concert du +Conservatoire? On n'y a donn que Mendelssohn. La _Symphonie en la_ m'a +beaucoup plu. C'est lgant, fort, lev. L'excution a t +_monstrueusement_ parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose +de plus tonnant. + + * * * * * + +Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Romo, et au moment +o j'cris (il est onze heures et demie), vous devez tre dans une jolie +petite agitation. Je fais les voeux les plus sincres pour votre +russite. Il me semble qu'elle sera complte. Pourquoi ne puis-je tre +Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi? + +Ah ! mais dcidment, depuis quelque temps, je ne vous donne plus +aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou. +Voyons, cependant. + +J'ai t l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une +admirable chose.--Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs, +d'arbres, de statues, et recouvert une hauteur prodigieuse par un +immense _dais_ en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de +fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul +_drawback_ ou dsagrment que j'y ai prouv a t une odeur de dalle +mouille, odeur chaude et lgrement nausabonde. On dit aussi que la +pluie y pntre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin +d'Hiver doit tre un spectacle blouissant. + +Votre mari vous a certainement parl du nouveau roman de Mme Sand, +que _le Journal des Dbats_ publie dans son feuilleton: _Franois le +Champi_. C'est fait dans la meilleure manire: simple, vrai, poignant. +Elle y entremle peut-tre un peu trop d'expressions de paysan; a donne +de temps en temps un air affect son rcit. L'art n'est pas un +daguerrotype, et un aussi grand matre que Mme Sand pourrait se +passer de ces caprices d'artiste un peu blas. Mais on voit clairement +qu'elle en a eu jusque par-dessus la tte des socialistes, des +communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est +excde et qu'elle se plonge avec dlices dans la fontaine de Jouvence +de l'art naf et terre terre. Il y a entre autres, tout au +commencement de la prface, une description en quelques lignes d'une +journe d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de +rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une +manire ferme, claire et comprhensible; elle sait _dessiner_ jusqu'aux +parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal; mais vous me +comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin +bord de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois +les feuilles dores sur le ciel d'un bleu ple, les fruits rouges de +l'glantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses +chiens et une foule d'autres choses!... + +Paris a t mis en moi pendant quelques jours par le discours fanatique +et contre-rvolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a +applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait la +Convention. Encore un symptme--et des plus graves--de l'tat des +esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de +gens intresss le faire avorter. Nous verrons. + +A propos d'enfantement: la petite chienne de Mlle Jenny est morte en +couche; pauvre petite bte! elle a d beaucoup souffrir. Ce dcs a fait +contremander un vendredi. + +Vous avez donc de la neige et des traneaux; nous n'avons que de la boue +et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Mller-Strbing[28] entrer +chez vous, une branche de lilas la main. Donnez donc madame votre +mre une petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup +l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent +son vol du ct de Berlin. + +Eh bien! et Mme Lange, continue-t-elle vous plaire? Donnez-nous-en +des nouvelles. + +Et les dames Kaminski[29]? + +Je travaille beaucoup et avec assez de fruit. + +J'ai dj lu presque tout _le Gil Blas_ en espagnol, je traduis _Manon +Lescaut_ et je suis entr en correspondance avec un autre lve de mon +matre[30], correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de +nous perfectionner dans l'tude de la magnifica lengua castellana. +Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu gay (je +ne sais plus quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et +il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote. +Du reste, mon matre m'assure que c'est un bon garon et qu'il ne l'a +pas pris eu mauvaise part. + +En mme temps, je travaille une comdie[31] destine un acteur de +Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (_N. B._ Vous voyez +aussi que j'utilise les marges.) + +Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins, +je rpondrai l'aimable lettre du seor don Louis. + +Portez-vous bien. + +Votre dvou + +IVAN. TOURGUENEFF. + + + + +IX + + +Paris, samedi 29 avril 1848. + +_Guten Morgen und tausend Dank, theuerste_ Madame. + + * * * * * + +...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps +brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, _froidiuscule_, pour ne pas +dire froid--_very gentlemanlike_, c'est--dire atroce! J'attendrai un +soleil plus propice pour aller Fontainebleau; jusqu' prsent, nous +n'avons eu qu'un _genuine english tun, warranted to produce a gentle and +confortable heat_. Cependant, a ne m'a pas empch d'aller hier +l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande diablesse +d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait +vritablement plu? _Un lion qui dvore une brebis dans une fort._ Le +lion est fauve, hriss, superbe; il s'est bien commodment couch, il +mange avec apptit, avec sensualit, avec toute tranquillit d'esprit; +et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tachet et +lumineux la fois, qui est particulier Delacroix! Il y a aussi deux +autres tableaux de lui: _la Mort de Valentin_ (dans _Faust_) et _la Mort +du Christ_, deux abominables crotes--si j'ose m'exprimer ainsi! Du +reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la Rpublique! + +Le soir, j'ai t voir _les Cinq Sens_, ballet. C'est inimaginablement +absurde. Il y a, entre autres, une scne de magntisme (Grisi magntise +M. Petitpa pour lui faire natre le sens du _got_) qui est quelque +chose de colossal en fait de stupidit! Il y avait beaucoup de monde, on +a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dans, en effet. Mais c'est +ennuyeux, un ballet--des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est +monotone. + +Avant le ballet, on a donn le deuxime acte de _Lucie_ avec +Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi +ou Raba--enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme +avait une peur atroce, mais sa voix est fort mauvaise; il est vrai de +dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empche pas d'tre vieille...... + + * * * * * + + +Dimanche 30 avril. + +Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez la fentre... tiens, +c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire +la politesse de lui donner un compagnon... + +Peut-tre on ne voit rien--quelque chose peut-tre! + +C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,--je voulais +dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez la +fentre et qu'on respire l'air du printemps,--on ne peut s'empcher de +dsirer tre heureux. La vie--cette petite tincelle rougetre dans +l'ocan sombre et muet de l'ternit!--ce seul moment qui vous +appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est +vrai. (Demain je m'achterai d'autres plumes; celles-ci sont dtestables +et me gtent le plaisir que j'ai de vous crire.) Voyons +cependant.--(Ah! grce Dieu, en voil une qui est passable!) Qu'ai-je +fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parl avec +beaucoup d'loges, sans le connatre, je le confesse. _Les +Provinciales_ de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens, +loquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un +esclave, d'un esclave du catholicisme,--les chrubins, ces glorieux +composs de tte et de plume, ces illustres faces volantes, qui sont +toujours rouges et brlantes, du jsuite Le Moine, m'ont fait rire aux +clats. + +Puis, je suis all voir l'exposition des figures reprsentant la +Rpublique, ou plutt de sept cents esquisses reprsentant cette figure, +et j'en suis revenu indign, comme tout le monde. C'est une abomination +inimaginable! Quel concours! O es-tu, jury? + +Puis j'ai pass ma soire chez T..., dont je vous ai dj parl. Nous y +avons _men_ une conversation plus ou moins intressante, mais fort +pnible. Connaissez-vous de ces maisons o il est impossible de causer +esprit _couch_, o la conversation devient une srie de problmes qu'on +rsout la sueur de son intellect, o les matres de la maison ne se +doutent pas que souvent la plus dlicate des attentions est de ne pas +faire attention ses convives, o il y a de la glu chaque parole? +Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et +c'est vous qui faites le cheval. + +Puis, en me couchant, j'ai lu _le Voyage autour de ma chambre_ du comte +de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a +fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,--faite par un homme de +beaucoup d'esprit,--et j'ai remarqu qu'en fait d'imitation, les plus +spirituelles sont prcisment les plus dtestables, quand elles se +prennent au srieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans +talent imite prtentieusement et avec effort, avec le pire de tous les +efforts, avec celui de vouloir tre original. Une pense captive qui se +dbat, triste spectacle! + +Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,--des gostes +remplis de sensibilit, qui se mijotent, se lchent et se plaisent, tout +en se donnant des airs de simplicit et de bonhomie. (Topffer est un peu +dans ce genre.) + +L'expdition de mon ami Herwegh[32] a fait un fiasco complet, on a fait +un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef +en second, Bornstedt, a t tu; pour Herwegh, on le dit de retour +Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire +_le Roi Lear_, surtout la scne entre le roi, Edgar et le fou, dans la +fort. Pauvre diable! il aurait d ne pas commencer l'affaire ou se +faire tuer comme l'autre... + + * * * * * + +Votre mari revient-il Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des +lus. + +Mme Sitchs m'a donn de vos nouvelles. J'espre, Madame, que vous +aurez la bont de m'crire bientt. + +A demain... + + +Lundi 1er mai, 11 h. du soir. + +J'ai profit du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller +Ville-d'Avray, petit village au del de Saint-Cloud. Je crois que j'y +louerai une chambre. J'ai pass plus de quatre heures dans les +bois--triste, mu, attentif, absorbant et absorb. L'impression que la +nature fait sur l'homme seul est trange... Il y a dans cette impression +un fonds d'amertume _frache_ comme dans toutes les odeurs des champs, +un peu de mlancolie _sereine_ comme dans les chants des oiseaux. Vous +comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me +comprends moi-mme. Je ne puis voir sans motion une branche couverte de +feuilles jeunes et verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel +bleu--pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce raison du contraste entre ce +petit brin vivant, qui flotte au gr du moindre souffle, que je puis +briser, qui doit mourir, mais qu'une sve gnreuse anime et colore, et +cette immensit ternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant +que grce la terre? (Car hors de notre atmosphre il fait un froid de +70 degrs et fort peu _clair_. La lumire se centuple au contact de la +terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,--mais la vie, la ralit, +ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beaut fugitive... j'adore +tout cela. Je suis attach la glbe, moi. Je prfrerais contempler +les mouvements prcipits de la patte humide d'un canard, qui se gratte +le derrire de la tte au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues +et tincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui +vient de boire dans un tang, o elle est entre jusqu'au genou-- tout +ce que les chrubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir +dans les cieux... + + +Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin. + +Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit +philosophicopanthistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux +parler de vous, ce qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit +aujourd'hui. + +Vous dbutez dans _les Huguenots_; c'est trs bien. Mais il ne faut pas +qu'on ne vous fasse faire que des rles dramatiques. Si vous chantiez +_la Somnambula_?... C'est le meilleur rle de Mlle Lind; elle y +dbute--eh bien, aprs? Je crois pouvoir rpondre d'un grand succs. +Vous irez l'entendre aprs-demain; vous m'crirez, n'est-ce pas, +l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez +pas enfermer dans la spcialit des rles dramatiques. Les journaux +disent que c'est le 6, samedi, que vous dbutez, est-ce vrai? Il y aura +quelqu'un ce soir-l Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais +enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drle +d'expression, tre dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange? +les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est +pas dans son assiette ordinaire; cette inquitude provient peut-tre de +la possibilit d'tre mang par un autre Dieu que le sien. Je dis des +btises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!! + +J'ai t avant-hier soir voir Frdrick Lematre dans _Robert Macaire_. +La pice est mal faite et ignoble, mais Frdrick est l'acteur le plus +puissant que je connaisse. Il en est effrayant. Robert Macaire, c'est +encore un Promthe, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence, +quelle audace effronte, quel aplomb cynique, quel dfi tout et quel +mpris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne. +Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frdrick en +artiste, et trouve le rle dgotant. Mais aussi quelle vrit +accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens +du beau sont deux bosses qui n'ont rien faire l'une avec l'autre. +Heureux qui les possde toute deux. + +Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure +pour ne rentrer que fort tard dans la journe. Il faut que je me trouve +une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empch de me dcider pour +Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un +pont de bateaux et pied,--les mariniers ayant profit de la Rvolution +de Fvrier pour dtruire le pont du chemin de fer--et cela prend +beaucoup de temps. + +Je tcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemble nationale le +jour de l'ouverture. Si j'y russis, je vous promets la description la +plus fidle. De votre ct, Madame, quand vous serez bien case, vous me +dcrirez votre maison et votre salon. Faites cela, s'il vous plat, +_pojalousta_[33]. + + * * * * * + +Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main. + +Mille amitis Mme Garcia, votre mari, Mlle Antonia et Louise. +_Leben Sie wohl._ + +_Ihr ergebener Freund._ + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +X + +_Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journe de lundi 15 mai +(1848)._ + + +Je sortis de chez moi midi.--La physionomie des boulevards ne +prsentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la +Madeleine se trouvaient dj deux trois cents ouvriers avec des +bannires. + +La chaleur tait touffante. On parlait avec animation dans les groupes. +Bientt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'annes grimper sur une +chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en +faveur de la Pologne. Je m'approchai; ce qu'il disait tait fort +violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis +dire prs de moi que c'tait l'abb Chatel. + +Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde +le gnral Courtois mont sur son cheval blanc ( la La Fayette); il +s'avana dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit +tout coup parler avec vhmence et force gestes; je ne pus entendre +ce qu'il dit. Il retourna ensuite par o il tait venu. + +Bientt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front, +drapeaux en tte; une trentaine d'officiers de la garde nationale de +tous grades escortaient la ptition. Un homme longue barbe (que je sus +plus tard tre Huber) s'avanait en cabriolet. + +Je vis la procession se drouler lentement devant moi (je m'tais plac +sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemble +nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tte de la colonne +s'arrta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu' +la grille. De temps autre, un grand cri s'levait: Vive la Pologne! +cri bien plus lugubre entendre que celui de: Vive la Rpublique! l'_o_ +remplaant l'_i_. + +Bientt on put voir des gens en blouse monter prcipitamment les marches +du palais de l'Assemble; on dit autour de moi que c'taient les +dlgus qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu +de jours auparavant, l'Assemble avait dcrt ne pas recevoir _les +ptitionnaires la barre_, comme le faisait la Convention; et quoique +parfaitement difi sur la faiblesse et l'irrsolution de nos nouveaux +lgislateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire. + +Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui +s'tait arrte jusqu' la grille de la Chambre. Toute la place de la +Concorde tait encombre de monde. J'entendis dire autour de moi que +l'Assemble recevait en ce moment les dlgus, et que toute la +procession allait dfiler devant elle. Sur les marches du pristyle se +tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baonnettes au bout des +fusils. + +cras par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-lyses; puis je +revins la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas +trouv, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait tre trois +heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la +procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les +dernires bannires de l'autre ct du pont. J'avais peine dpass +l'oblisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit +noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il +rencontrait: Mes amis, mes amis, l'Assemble est envahie, venez notre +secours; je suis un reprsentant du peuple! + +Je m'avanai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barr +par un dtachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se +rpandit tout coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns +affirmaient que l'Assemble tait dissoute, d'autres le niaient; enfin, +un brouhaha inimaginable. + +Et cependant les dehors de l'Assemble ne prsentaient rien +d'extraordinaire; les _gardes_ la _gardaient_, comme si rien ne s'tait +pass. Un instant, nous entendmes battre le rappel, puis tout se tut. +(Nous smes plus tard que c'tait le prsident lui-mme qui avait +ordonn de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lchet.) + +Deux grandes heures se passrent ainsi! Personne ne savait rien de +positif, mais l'insurrection paraissait avoir russi. + +Je parvins faire une troue dans la haie des gardes du pont et je me +plaais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannires, +courir le long des quais, de l'autre ct de la Seine... + +--Ils vont l'Htel de Ville! s'cria quelqu'un prs de moi; c'est +encore comme au 24 fvrier. + +Je redescendis avec l'intention d'aller l'Htel de Ville... Mais dans +ce moment nous entendmes tout coup un roulement prolong de tambour, +et un bataillon de la garde mobile apparut du ct de la Madeleine et +vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme, l'exception d'une +poigne d'hommes dont l'un tait arm d'un pistolet, personne ne leur +fit rsistance, il s'arrtrent devant le pont, aprs avoir conduit les +meutiers au poste. + +Cependant, mme alors, rien ne paraissait dcid; je dirai plus: la +contenance de ces gardes mobiles tait passablement indcise. Pendant +une heure au moins avant leur arrive et un quart d'heure aprs, tout le +monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les +mots: C'est fini! prononcs d'une faon joyeuse ou triste, suivant la +faon de penser de ceux qui les prononaient. + +Le commandant du bataillon, homme d'une figure minemment franaise, +joviale et rsolue, fit ses soldats un petit discours termin par ces +mots: Les Franais seront toujours Franais. Vive la Rpublique! Cela +ne le compromettait pas. + +J'ai oubli de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et +d'attente dont je vous ai parl, nous avions vu une lgion de gardes +nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-lyses et +traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis--vis des Invalides. Ce +fut cette lgion qui prit les meutiers par derrire et les dlogea de +l'Assemble. + +Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait +t reu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de: +Vive l'Assemble nationale recommencrent avec une nouvelle force. +Tout coup, le bruit se rpandit que les reprsentants taient rentrs +dans la salle. Ce fut un changement vue. Le rappel clata de toutes +parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur +les pointes de leurs baonnettes (ce qui, par parenthse, produisit un +effet prodigieux) et crirent: Vive l'Assemble nationale! Un +lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla +une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est +pass; + +L'Assemble est plus forte que jamais! s'cria-t-il. Nous avons cras +les misrables... Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des dputs +insults, battus!... + +Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemble furent encombrs +de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux; +des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait +triomph, avec raison, cette fois. + +Je restai encore sur la place jusqu' six heures... Je venais +d'apprendre qu' l'Htel de Ville aussi le gouvernement avait remport +la victoire... Je ne dnai ce jour-l qu' sept heures. + +De toute la foule de choses qui me frapprent, je n'en citerai que +trois: ce fut en premier lieu l'_ordre extrieur_ qui ne cessa de rgner +autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appels soldats, gardrent +l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; aprs l'avoir laiss +passer, ils se refermrent sur elle. Il est vrai de dire que +l'Assemble, de son ct, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait +en attendre; elle couta Blanqui prorer pendant une demi-heure, sans +protester! Le prsident ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les +reprsentants ne quittrent pas leurs siges, et ce ne fut que quand on +les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilit avait t celle des +snateurs romains devant les Gaulois, a aurait t superbe; mais non, +leur silence tait le silence de la peur; ils sigeaient, le prsident +prsidait... Personne, M. d'Adelsward except, ne protestait... et +Clment Thomas lui-mme n'interrompit Blanqui que pour demander +gravement la parole!... + +Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manire dont les marchands de +coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides, +contents et indiffrents, ils avaient l'air de pcheurs amenant un filet +bien charg. + +Troisimement, ce qui m'tonna beaucoup moi-mme, ce fut l'impossibilit +dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple +dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce +qu'ils dsiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils taient rvolutionnaires +ou ractionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air +d'attendre la fin de l'orage.--Et cependant je m'adressai souvent des +ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce +que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou +fatalit?... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XI + + +Hyres, vendredi 20 octobre 1848. + +Bonjour, madame. Me voil enfin parvenu au but de mes prgrinations! Je +suis arriv hier aprs un sjour de deux jours Toulon, o j'avais t +retenu par une lgre indisposition, parfaitement dissipe maintenant, +et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma +nvralgie--car j'ai lieu d'esprer qu'elle est bien morte cette +fois.--J'occupe une jolie petite chambre l'htel d'Europe, donnant sur +une terrasse d'o j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante, +toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mriers (je +suis vraiment bien fch de toutes ces terminaisons en _iers_), parmi +lesquels s'lvent de temps en temps les ventails, ou plutt les +plumeaux tranges des palmiers. Cette plaine, que bordent droite et +gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au del +duquel s'tendent et bleuissent la faon de Capri les les d'Hyres. +Une range de pins parasol court le long du rivage. Tout cela serait +charmant, si ce n'tait la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre +jours, et qui dans ce moment mme enveloppe toute cette belle plaine +d'un brouillard uniforme, terne et gris. + +Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espre que cette pluie ne +durera pas ternellement--ou si elle dure, ma foi, je travaillerai +faire trembler. + +Je vous ai envoy ma dernire lettre de Marseille, le jour de mon dpart +pour Toulon--il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas +grand'chose.... Voyons cependant. + +Je suis arriv Toulon de grand matin, aprs un voyage de nuit assez +dsagrable, par de mauvais chemins.--Toulon est une assez jolie ville, +pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.--Il faisait un temps +assez extravagant, de grosses nues charges de pluie passaient +lourdement sur la ville, en laissant chapper de vritables torrents +d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement; +puis une fois la bourrasque passe, un vigoureux soleil, radieux et gai, +venait frapper les maisons et les rues ruisselantes. + +Toulon est entour de hautes montagnes d'un gris jauntre; rien n'tait +charmant comme de les voir sortir peu peu la lumire, travers les +derniers brouillards de l'onde qui s'en allait. Je m'embarquai dans un +petit bateau voile et je fis une tourne dans la rade qui est fort +belle et spacieuse. Nous passmes devant la frgate _le Muiron_, qui +ramena Napolon d'gypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y +avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.--Pendant les +cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois +ondes, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant, +pendant et aprs, sur la mer, tait quelque chose de magnifique. Elle +prenait tantt une teinte d'encre de Chine nacre avec des reflets +bleutres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec +de petites paillettes d'or; droite, elle tait d'un blanc laiteux; +gauche, prs des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'cume... et +tout cela changeait, se dplaait chaque instant, selon qu'on tournait +la tte ou que les nuages passaient. + +Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de +voir les forats; mais aussitt que je dclinai ma qualit d'tranger, +et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entre.--Il tait +venu, ce qu'il parat, de nouveaux ordres, trs svres. L-dessus, je +m'en fus mon htel et m'apprtais dj partir pour Hyres, quand je +fus pris d'une espce d'attaque nerveuse l'estomac, qui me fora de +rester.--J'envoyai chercher un mdecin qui m'administra des calmants, +m'ordonna le repos, et, vingt-quatre heures plus tard, c'est--dire +hier quatre heures, je partais, parfaitement rtabli, frais et dispos, +pour Hyres, o j'arrivais juste temps pour me mettre table avec un +Anglais roux, horriblement gn dans ses mouvements par une cravate en +crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique la +figure repoussante--un bouc avec des yeux de perroquet--et un vieux +capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait +cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la +grande habitude qu'il en a contracte avec les Bdouins. + + * * * * * + +Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien, +n'est-ce pas?... Je dne chez vous dimanche 5; voulez-vous _accepter +cette invitation_?--C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois, +vous aurez un convive de plus table. Je demande pour ce jour-l une +charlotte russe. + +La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un +bout l'autre, sans la moindre petite chappe de lumire. Aujourd'hui, +aprs mon excursion la poste, je suis entr l'glise, qui est trs +ancienne et trs bien conserve. L'intrieur en est triste et sombre; la +lumire y pntre peine travers les vitraux coloris--il n'y en a +pas un qui soit blanc. Au moment o j'entrais, tous les prtres (il y en +avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprtaient a chanter le +_Requiem_ devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entour de +cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les +chaises. Les prtres et les enfants de choeur se mirent psalmodier +d'une voix criarde et fausse... Dcidment, je prfre le grand air, le +bcher et les jeux des anciens. + +A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des +les avec l'_Odysse_ et d'y rester un temps indfini..... + + * * * * * + +J'ai encore une comdie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter +Hyres. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de +l'hiver.--C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il +le faudra. + +Eh bien? et _Jeanne la Folle_, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la +moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous dj eu quelques +glimpses de la musique du _Prophte_ l'poque de mon retour? C'est +ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la +serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bnisse un million de fois. + +Mille amitis tous les vtres. Que fait Viardot? Se porte-il bien? A +revoir donc-- table--le 5. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XII + + +Versailles, mercredi 10 janvier 1849. + +Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien! +je ne vais pas mal non plus. Le bon Mller, avec lequel j'ai pass +presque toute la journe d'hier, a d vous le dire. + +Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de dsagrable mes +nerfs. Le sclrat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je +m'ennuie un peu Versailles--mais j'y tiendrai bon, je _traduis_, je +lis Saint-Simon, je me promne, je vais au caf lire les journaux--et +dj les habitus, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me +regardaient en dessous et de ct, comme le font d'habitude les +sangliers acculs dans les tableaux de chasse--commencent me soulever +leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino +entrecoupe aux mmes endroits par les mmes plaisanteries-- un sou le +cent!--et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo. +Non, je ne demande rien, je regarde ces plantes bulbeuses, et leur air +de tranquillit inaltrable et simplement bte m'inspire une espce +d'ennui rsign--c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne +m'extraire une molaire! + +Vous attendez-vous ce que je vous dise quelque chose de Versailles? +oui? Eh bien, vous serez attrape. Vous connaissez mon culte de +l'imprvu, et ici je ne saurais dire que des choses uses jusqu' la +corde et que tout le monde a entendues et rptes mille fois. Du reste, +avec les mots suivants, que je vais vous crire: grandeur, solitude, +silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glaces, grands +souvenirs, longues avenues dsertes--avec ces mots que vous remuerez +comme les pierres d'un kalidoscope--avec votre imagination et votre +esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en tat de vous dire +vous-mme tout ce que j'aurais pu vous crire, et mille millions de fois +mieux encore (j'ai hte d'ajouter ces dernires paroles, car sans cela +ma phrase devenait d'une fatuit faire trembler), si vous ne prfrez +pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empcher de vous +conseiller. + +J'ai cependant t chez H. Vernet; son tableau est faible et froid. + +J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai, +tourdi, peu ou point d'ducation, spirituel, railleur et quelque peu +mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans +vritable dignit; l'autre doux, rveur, paresseux et gourmand, nourri +des lectures de Lamartine, insinuant et ddaigneux en mme temps. Ils +frquentent le mme caf que moi. Le premier appartient (si un chien +peut appartenir!!!) un petit chirurgien d'arme trs maigre, trs laid +et trs revche; le second a pour matresse la dame du comptoir, vieille +petite femme, dente force d'tre bonne.--Il y en a qui vous font cet +effet-l.--J'ai invit le premier venir me voir, mais il prtend que +son matre lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne +raison et me suis content de lui donner un morceau de sucre qu'il a +croqu l'instant mme en remuant sa queue avec politesse et vivacit. + +Sur ce, je baise vos belles mains et reste tout jamais + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XIII + + +Paris, dimanche soir, juin 1849. + +Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous Courtavenel? Je vous donne +en mille de deviner ce quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en +mille--car vous l'avez dj devin la vue de ce morceau de papier de +musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai compos ce que vous +voyez--musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a cot de peine, de +sueur au front, d'agonie mentale, se refuse la description. J'ai +trouv l'air assez vite--vous comprenez: l'inspiration!--mais ensuite le +trouver sur le piano--et puis l'crire.... J'en ai dchir quatre ou +cinq brouillons; et mme maintenant je ne suis pas sr de ne pas avoir +crit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce, +s'il vous plat? J'ai d rassembler grand'peine tout ce qui a surnag +de bribes musicales dans ma mmoire, je vous assure; la tte m'en fait +mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-tre pendant deux +minutes. + +Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;--je vais sortir +demain pour la premire fois. Voyons, arrangez cela une basse comme +pour les notes que j'crivais au hasard. Si votre frre Manuel m'avait +vu l'ouvrage--cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur +le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en +agitant ses bras d'une manire gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est +aussi difficile que a de composer de la musique? Meyerbeer est un grand +homme!!! + + +Lundi. + +A mon rveil, j'ai trouv votre lettre et ne suis plus en train de +plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises +choses inutiles dans le monde--le cholra, la grle, les rois, les +soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope? + +A propos de cholra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantt c'tait +le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le dveloppe. +Il s'accommode de tous les rgimes, ce gaillard-l.--Pour moi, je sens +sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir +aujourd'hui,--ne voil-t-il pas qu'il me survient une espce de fluxion + la joue! De par tous les diables,--o ai-je pu prendre du froid,--moi +qui ne sors pas de ma chambre? Je me vois oblig de la garder encore +aujourd'hui. + +Le dsastre survenu Courtavenel me rappelle une scne pnible dont +j'ai t tmoin en Russie. Toute une famille de paysans tait sortie en +chariot pour aller faire la rcolte d'un champ eux, situ quelques +verstes de leur village; et ne voil-t-il pas qu'une grle pouvantable +vient dtruire de fond en comble tous les pis! Ce champ si beau n'tait +qu'une mare de boue. Je vins passer par l; ils taient tous +silencieusement assis autour de leur tlga; les femmes pleuraient; le +pre, tte nue et la poitrine dcouverte, ne disait rien. Je m'approchai +d'eux, je tchai de les consoler, mais mon premier mot, le paysan se +laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena +sa chemise de grosse toile grise sur la tte. a a t le dernier geste +de Socrate mourant: dernire et muette protestation de l'homme contre la +cruaut de ses semblables ou la brutale indiffrence de la nature. C'est +qu'elle l'est: elle est indiffrente; il n'y a de l'me qu'en nous et +peut-tre un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la +vieille nuit cherche ternellement engloutir. Cela n'empche pas cette +sclrate de nature d'tre admirablement belle; et le rossignol peut +nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte +demi broy se meurt douloureusement dans son gsier. Sagre-gorgon, que +c'est noir!--je crois que j'ai t trop loquent,--mais a ne fait rien. + +Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis +fort reconnaissant Mme Sitchs de l'intrt qu'elle me tmoigne et +que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir +jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-l--, il ne faut pas y +penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitis tout +le monde, et M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il +ne m'a pas oubli. + +Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bnisse. + +A propos, j'ai trouv trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous trs +mauvais, mais en persvrant je trouverai quelque chose peut-tre. + +A revoir, aprs-demain. En attendant, je vous serre les mains bien +amicalement. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XIV + + +Courtavenel, mercredi. + +Voici, Madame, votre second bulletin. + +Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est dcidment +fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec +impatience le facteur, qui va, je l'espre, nous donner de bonnes +nouvelles. + +La journe d'hier a t moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous +avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous +jouions au whist, il est survenu un grand vnement. Voici ce que +c'tait: un gros rat s'tait introduit dans la cuisine, et Vronique, +dont il avait dvor la veille le chausson (quel animal vorace! passe +encore si c'tait celui de Mller), avait eu l'adresse de boucher le +trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un +torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous +levons tous, nous nous armons de btons et nous entrons dans la cuisine. +Le malheureux s'tait rfugi sous l'armoire du coin; on l'en +chasse,--il sort. Vronique lui lance un coup sans l'atteindre; il +rentre sous l'armoire et disparat. On cherche, on cherche dans tous +les coins,--pas de rat. On se donne inutilement au diable--enfin, +Vronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue +grise s'agite rapidement dans l'air,--le rus coquin s'tait fourr +l!--Il descend comme l'clair,--on veut le frapper,--il disparat de +nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,--rien! Et +remarquez qu'il n'y a que trs peu de meubles dans la cuisine. De guerre +lasse, nous nous retirons,--nous nous remettons au whist.--Voil que +Vronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des +pincettes.--Imaginez-vous o il s'tait cach! Il y avait sur une table +dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de +Vronique,--il s'tait gliss dans une des manches.--Notez que j'ai +remu cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches. +N'admirez-vous pas la prsence d'esprit, le rapide coup d'oeil, +l'nergie du caractre de cette petite bte? Un homme, dans un pareil +pril, aurait cent fois perdu la tte. Vronique allait sortir et +abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe +remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mrit de sauver sa +viande. + +Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le _National_ une +fcheuse nouvelle: il parat qu'on a arrt plusieurs dmocrates +allemands.--Mller serait-il du nombre?--J'ai peur aussi pour +Herzen[34]. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.--La raction est +tout enivre de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son +cynisme. + +Le temps est trs doux aujourd'hui, mais en juin on dsirerait autre +chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est +pas trop frais. Vous nous ramnerez les beaux jours.--Nous ne vous +attendons pas avant samedi. + +Nous y sommes rsigns.... Une petite note de la direction dans le +journal ne nous laisse pas d'illusions l-dessus.--Patience! mais que +nous serons heureux de vous revoir!... + +Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres. +(Suivent les lettres de Louise et de Berthe.) + + * * * * * + +_P. S._--Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et +demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.--Au nom du ciel, +soignez-vous.--Mille amitis vous et aux autres. + +_Tausend Grsse._ + +_Jhr_ IV. TOURGUENEFF. + + + + +XV + + +Courtavenel, 19 juin 1849. + +Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?--Tous les habitants de +Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont charg de vous +rendre compte de la journe d'hier. Le voici, ce compte: + +Aprs votre dpart, tout le monde est all se coucher, et on a dormi +jusqu' dix heures; puis on s'est lev, on a assez silencieusement +djeun, on a jou au billard sans se dpcher, puis on s'est mis +l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchs avec le journal, Mme +Sitchs je ne sais o, et moi dans le petit cabinet, o je me suis mis +rflchir sur le _sujet_ en question. J'ai rflchi une heure, puis j'ai +lu de l'espagnol, puis j'ai crit une demi-page du sujet, puis je suis +all dans le grand salon, o j'ai vu avec tonnement qu'il n'tait que +deux heures. Alors, j'ai travaill trois quarts d'heure avec Louise, qui +commence oublier un peu son allemand, mais qui a trs peu de fautes +d'orthographe dans la dicte; ensuite, je suis all me promener seul, +et, mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est alle se promener +jusqu'au dner, qui a eu lieu cinq heures. Aprs le dner, le temps, +qui jusque-l semblait traner la patte comme une perdrix blesse, m'a +paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu' neuf heures, grce +la fatigue que mes deux promenades m'avaient cause. A neuf heures, on +nous a apport du th--ou plutt du vulnraire suisse de Razay, que nous +avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite +conversation honnte et modre sur des sujets parfaitement connus et +fort peu intressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de +livres moraux et instructifs, auraient t difis, j'en suis sr, en +voyant notre maintien modeste et plein de bon got, notre dfrence l'un +pour l'autre, qu'un lger assoupissement ne rendait que plus agrable. +Enfin, aprs avoir joui pendant prs d'une heure de la socit de nos +semblables, plaisir pour lequel on prtend que l'homme est n, nous nous +levmes, nous nous acheminmes vers la salle manger, nous prmes nos +luminaires, nous nous souhaitmes une bonne nuit et nous nous couchmes +dans nos lits, o nous dormmes sur-le-champ. + +Ce matin, il fait un temps trs bon, trs doux; j'ai fait une assez +grande promenade avant le djeuner, et je vous cris maintenant entre le +djeuner et le billard, de crainte que le facteur ne vienne plus tt +qu' l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience. + +Je vous serre la main trs fort, bien fort. Mille amitis Viardot et +aux autres amis... + +_Une heure._--Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques +paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien +aimable aujourd'hui. J'ai pass toute la matine dans le parc. Que +faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons +tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore +mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et revoir. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XVI + + +Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir. + + Madame, + +Les joncs ont vcu! vos fosss sont propres, et l'humanit respire. Mais +a n'a pas t sans peine. Nous avons travaill comme des ngres pendant +deux jours--et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque +chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crott, mouill, mais radieux! +Les joncs taient trs longs et trs difficiles arracher, d'autant +plus difficiles qu'ils taient plus cassants. Enfin, la chose est faite! + +Depuis trois jours, je suis seul Courtavenel; eh bien! je vous jure +que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie +de le croire, et je vous en fournirai la preuve. + + * * * * * + +A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu +paresseux; il avait presque laiss prir les lauriers-roses faute de les +arroser, et les plates-bandes taient dans un mauvais tat; je ne lui ai +rien dit, mais je me suis mis arroser les fleurs moi-mme et +arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais loquent, a t +compris, et depuis quelques jours tout est rentr dans l'ordre. Il parle +avec trop de volubilit et il sourit trop; mais sa femme est une bonne +petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette +dernire phrase d'une outrecuidance inoue dans la bouche d'un +grandissime paresseux comme moi? + +Vous n'avez pas oubli le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un dmon que +ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui prsente +un gant, il s'lance, s'y accroche et se laisse porter comme un +bouledogue. Mais j'ai remarqu que chaque fois, aprs le combat, il +s'approche de la porte de la salle manger et crie comme un forcen +jusqu' ce qu'on lui ait donn manger. Ce que je prenais pour du +courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait +bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voil +comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter a. + +Ces dtails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire, +vous qui vous trouvez la veille de chanter _le Prophte_ Londres... +Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et +cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir lire ces +dtails.--Voyez quel aplomb! + +Ainsi dcidment vous allez chanter _le Prophte_, et c'est vous qui +faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure. +Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la premire +reprsentation... Ce soir-l, on ne se couchera pas avant minuit +Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends un trs, trs, trs grand +succs.--Que Dieu vous protge, vous bnisse et vous conserve une +excellente sant.--Voil tout ce que je lui demande; le reste est votre +affaire. + + * * * * * + +Comme, aprs tout, j'ai beaucoup de temps disponible Courtavenel, +j'en profite pour faire des btises, parfaitement ineptes. Je vous +assure, de temps en temps, cela m'est ncessaire; sans cette soupape de +sret, je risquerais un beau jour de devenir trs bte pour tout de +bon. + +Par exemple, j'ai compos hier soir de la musique sur les paroles +suivantes: + + Un jour une chaste bergre + Vit dans un fertile verger, + Assis sur la verte fougre, + Un jeune et pudique tranger. + Timide, ainsi qu'une gazelle, + Elle allait fuir quand, tout coup, + Aux yeux effrays de la belle + S'offre un pouvantable loup. + A l'aspect de sa dent qui grince, + La bergre se trouva mal. + Alors, pour la sauver, le prince + Se fit manger par l'animal. + +Proposez au clbre auteur de _l'Offrande_ de composer de son ct de la +musique l-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui +l'emportera, vous serez juge. + +A propos, je vous demande pardon de vous crire de pareilles +stupidits. + + +Vendredi 20, 10 h. du soir. + +Bonsoir, Madame, que faites-vous cette heure? Je suis assis devant la +table ronde du grand salon.... Le plus profond silence rgne dans la +maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe. + +J'ai vraiment trs bien travaill aujourd'hui; j'ai t surpris par une +pluie d'orage pendant ma promenade. + +Dites Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette anne. + +Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur _le Prophte_. Il +m'a dit des choses trs judicieuses, entre autres que la thorie est la +meilleure des pratiques. Si l'on disait cela Mller, c'est pour le +coup qu'il rejetterait sa tte de ct et en arrire, en ouvrant la +bouche et levant les sourcils. Le jour de mon dpart de Paris, ce pauvre +diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner, +malheureusement. + +coutez, j'ai beau ne pas avoir _den politischen Pathos_, mais il y a +une chose qui me rvolte: c'est l'ambassade du gnral Lamoricire au +quartier gnral de l'empereur Nicolas[35]. C'est trop, c'est trop, je +vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnte homme finira par ne plus +savoir o vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes +chers compatriotes, ou bien, si elles se lvent et veulent marcher, on +les crase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et +empestent, pourries et gangrenes qu'elles sont. Ce serait le cas de +chanter avec Roger: Et Dieu ne tonne pas sur ces ttes impies? Mais +baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destin tre +libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de +courtisanerie que Goethe a crit son fameux vers: + + _Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein._ + +C'est tout bonnement un fait, une vrit qu'il nonait en observateur +exact de la nature qu'il tait. + +A demain. + +Ce qui n'empche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent.... +Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-l des tres comme +vous sur la terre, on se vomirait soi-mme... A demain. + + +Samedi 21. + +Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voil tout ce qu'il +y a de nouveau. Je vous serre les mains trs fort. Mille amitis +Viardot et tout le monde. A revoir. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XVII + + +Courtavenel, samedi 4 juillet 1849. + +Bonjour, Madame. Je n'ai reu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez +crite mardi; je ne sais quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites +pas si _le Prophte_ marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je +crois que cela s'entend de soi-mme. Vous verrez que vous irez quinze +reprsentations. Les offres (ou plutt c'est mieux que des offres) de +Liverpool sont trs belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue + ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien +et suis fort content de mon sort. Le temps a t assez beau tous ces +jours-ci. + +J'ai reu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une +partie de billard, je l'ai promen en bateau. Je rame mieux que lui, qui +cependant se vante d'avoir t dans son temps le meilleur canotier de +Bercy. Il a d l'oublier depuis ce temps-l, car je suis loin d'tre +fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement +l'eau dcrot beaucoup dans les fosss; elle fuit plus que jamais du +ct de la fontaine, malgr la terre glaise dont on avait cru boucher le +conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait dj pas si +difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi +que je vous dise que les fosss n'ont pas t curs du tout; il y a +normment de vase au fond. Le pre Ngros me disait l'autre jour, en +montrant le poing un tre imaginaire: Ah! si l'on me volait comme on +vole M. Viardot! Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches +sont l pour tre vols. Mais c'est que vous n'tes pas encore riche +pour pouvoir l'tre en conscience. Je crains bien qu' votre retour il +ne soit plus possible de faire le tour des fosss; dj, maintenant, il +est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,--c'est +ainsi que j'ai surnomm le pont qui conduit la ferme. Dans tous les +cas, le grand Ocan nous restera,--le ct des fosss qui longe la roule + partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu' Blandureau. +Il m'a appris que Mlle Laure ne pouvait pas me souffrir. Il parat +que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invit +de venir demain djeuner chez lui. + + +Lundi. + +J'ai djeun hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous +connaissez, qui m'a sembl un bon diable, bien tranquille; un docteur de +Paris, dans le genre de M*** de Ptersbourg, et le frre de Fougeux; il +m'a fait penser un autre frre, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux +nous a fait boire de vingt vins diffrents; vers la fin du djeuner tout +le monde parlait la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espce +de fivre de rpter des choses parfaitement insignifiantes, qui +s'empare d'une runion de personnes se connaissant peu et se convenant +encore moins, dont le vin a chauff la tte. Chacun secoue son sac +lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussire. Puis nous allmes +faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas dj si +laid! Le gros Fougeux est dcidment un bon garon, et puis il ne se +prend pas au srieux, ce qui est toujours fort agrable. Les gens qui se +prennent au srieux peuvent devenir de grands politiques,--de grands +hommes, si vous voulez,--mais leur socit est aussi lourde supporter, +Goethe l'a dit: _Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehrt +gewiss nicht zum Besten_. Il y a une rivire Rozay, cela m'a fort +surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des +joncs, mais sans eau. + +Voici ce que j'ai lu depuis que je suis Courtavenel: + +1 Les deux volumes du _Manuel d'histoire_, de M. Ott. Ce M. Ott est un +dmocrate de l'cole de M. Bucbez,--un dmocrate catholique,--Cette +alliance hors nature ne peut produire que des monstres; + +2 Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette +histoire-l se trouve-t-elle Courtavenel? C'est dtestable, mais cela +m'a rafrachi la mmoire sur beaucoup de dates et de faits; + +3 _L'Histoire du moyen ge_, de Rotteck. Indiciblement mauvais. +Libralisme vent, nausabond et faux. Style emphatique et plat. Des +gens de cette espce finissent par devenir des membres de la _droite_ +d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,--il est +mort,--heureusement! Mais une foule de gens _ejusdem farin_ lui ont +malheureusement survcu; + +4 _Les Lettres de Lady Montague_ (crites en 1717). Livre charmant, +plein de grce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui +l'a crit, malgr son extraction; + +5 _Doa Isabel de Solis, novela historica_, de D. Martinez de la Rosa. +J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande +pardon vos compatriotes, si toute leur littrature contemporaine est +de cette force-l... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des +chroniques qui soient intressants; + +6 _Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807_, par le gnral +Sarrazin. C'est crit avec clart, mais la haine que ce Franais porte +aux Franais est un peu trop violente pour tre naturelle. Le gnral +S... me fait tout l'effet d'un gredin; + +7 _Mmoires_ de Bausset, _sur Napolon_. C'est l'ouvrage d'un valet de +chambre distingu,--si un valet de chambre peut l'tre.--Des faits +intressants; + +8 Traduction des _Gorgiques_ de Virgile, par Delille. Je ne sais plus +si c'tait M. Martin ou M. Nisard qui l'avait loue en ma prsence. Je +n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins +coulent avec une facilit dgotante; c'est fluide et insipide comme de +l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette +littrature latine est factice et froide, une vraie littrature de +littrateur; + +9 _La Pucelle_, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en gnral c'est +trs ennuyeux, surtout la partie qui est cense ne pas devoir l'tre. +Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des +railleries sanglantes rvlent le matre; + +10 Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napolon. Une compilation de +tous ses jugements sur les vnements, les personnes, les choses. Quelle +grande et forte organisation que ce Napolon, quelle force de caractre, +quelle suite et quelle unit dans la volont! Et en mme temps jamais +homme n'appartint plus au pass. Il le rsume compltement, mais il +tourne le dos l'avenir, cet avenir qui se dbattra longtemps sous +les chanes qu'il lui a forges. La monarchie se mourait en Europe: il a +organis l'autorit, le gouvernement, ce hideux fantme, qui, impuissant + produire, vide et bte avec le mot _Ordre_ la bouche, une pe dans +une main et de l'or dans l'autre, nous crase tous sous ses pieds de +fer. Saperlotte! quelle image orientale! Excellente transition pour +arriver au + +11 _Coran._ Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon +sens dans ce livre; mais je prvois que la boursouflure orientale et le +vague de la langue prophtique m'en dgoteront bientt. + +Vous voyez qu'aprs tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces +livres susnomms, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui +s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui +ai arrang sa bibliothque, _que es un primor_. De son ct, Jean[36] ne +fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, pousseter, balayer et cirer +du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait! + + + + +XVIII + + +Mardi. + +Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai, +que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter +le salon, quand j'ai tout coup entendu deux profonds soupirs bien +distincts qui ont retenti, ou plutt pass comme un souffle deux pas +de moi. Sultan[37] tait couch depuis longtemps, j'tais parfaitement +seul. Cela m'a donn une lgre horripilation. En traversant le +corridor, je me suis demand ce que j'aurais fait si j'avais senti une +main tout coup saisir la mienne: et j'ai d m'avouer que j'aurais +pouss un cri d'aigle. On est dcidment moins brave la nuit que le +jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant +de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour. +Hier je me suis plac sur le pont et j'ai cout. Voil les diffrents +sons que j'ai entendus: + +Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration. + +Le frlement, le chuchotement continuel des feuilles. + +Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour. + +Des poissons venaient faire la surface de l'eau un petit bruit, qui +ressemblait un baiser. + +De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin. + +Une branche se cassait; qui l'avait casse? + +Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une +voix? + +Et puis tout coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous +tinter l'oreille... + +A propos de cousins, les rougets me dvorent cette anne. Depuis +quelques jours j'en suis plein, et je me gratte haute voix. + +A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous +dise qu'ayant trouv sous le tapis vert du piano votre gros livre de +musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir. +Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour +pouvoir me donner, ne ft-ce qu'une ide de la mlodie; cependant j'ai +tch de dchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais +chants. Autant que je puis en juger, vous avez t distingue de tous +temps; mais ce que vous faisiez auparavant tait bien moins franc.--P. +e. je trouve la premire phrase de _l'Hirondelle et Le prisonnier_ +charmante: Hirondelle gentille, qui voltige la grille du cachot noir, +vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte. C'est trs bien +jusqu'ici; mais j'aime te voir..... a me reste dans le gosier comme +un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en +fermant les yeux et en inclinant un peu la tte sur l'paule, comme on +fait quand on veut juger avec impartialit: impossible! Il y a surtout +cet _ut_ qui me dsole. J'ai mme essay de le remplacer: impossible, +toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli! +C'est gal, je prfre _la Luciole_, ou _Marie et Julie_, ou _la nuit et +le jour_. De qui sont les paroles intitules _Songes_? Il y a l trois +vers qui me plaisent bien: + + O languissante et blesse + On voit dans l'onde glace + Tomber la biche aux abois. + +Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la +terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'alle, et la +surface du petit tang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les +chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent +joyeusement dans l'air clair et sec.--Allez-vous composer, cette +anne-ci? J'ai essay deux ou trois fois de faire des paroles, mais, +hlas! mon Pgase n'est plus qu'un vieux cheval couronn qui ne peut +faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs; +l'aspect de ce compatriote m'meut; je lui te mon chapeau et lui +demande des nouvelles de mon pays. En vrit, j'tais presque touch. +Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pice de vers l-dessus. +Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Branger, quoi! +Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement +rimer deux vers. Enfin le dsespoir m'a pris, et voici ce dont je suis +accouch: + + Corbeau, corbeau, + Tu n'es pas beau, + Mais tu viens de mon pays: + Eh bien! retourne-z-y. + +Je doute fort que vous mettiez cela en musique. + +En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouv deux cahiers o il +n'y en avait point: c'taient des posies russes copies par vous et le +commencement d'une grammaire. a m'a sembl bien drle tout de mme. +Seriez-vous encore en tat de lire ce que vous y avez crit? C'est +Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub[38], que vous vous tes occupe +de cela? + +_Vy ponimaeti po Rousski? ili ouj pozabyli[39]?_ + +Voyons: qu'est-ce que c'est que cela? + +Je bavarde aujourd'hui comme une pie reste vieille fille.... A propos, +savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie +une jeune fille, morte fille, est cense se trouver dans un tat de +rprobation, la femme tant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous, +le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est +l'Orient ici est l'Occident plus loin: c'est selon le point o l'on se +trouve. + +Ainsi donc Mlle Antonia[40] est devenue depuis hier Mme +Lonard[41]. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger table plus +qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empcher de rire sous cape +quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste +d'une ctelette: Mme Pauline Viardot: Antonita, _vamos_...--Mme +Garcia (avec beaucoup de prcipitation et d'nergie): _Come, come, tu +no comes nada._--M. Sitchs[42] (en secouant un peu la tte): _Es +menester comer, hija._--Mlle Antonia (avec vivacit): _Sea por el +amor de Dios, padre._--Mais je babille trop. A demain. + + +Mercredi soir. + +Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever +cette quatrime page et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il +y a une semaine que je vous ai crit pour la dernire fois). Voil tout + coup qu'on annonce le frre de M. Fougeux, qui vient s'installer ici +jusqu' cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement +cette lettre inacheve (elle n'est dj pas mal longue), je n'en fais +rien, je remets demain. Cette quatrime page m'a retenu; pourquoi? je +ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous +prouver la sincrit de mon repentir, je m'engage crire une feuille +de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole +d'honneur! Comme si c'tait une tche pour moi que de vous crire... +Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette la porte +et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fentre et je +continue. + +Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre; +je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas t fch de +vous voir faire Fids en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on +ne peut pas penser des excursions en Angleterre! + +Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire +ses livres. Fids est donc alle aux nues.... Tant mieux, tant mieux. +J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez, je vais me lever +et faire une cabriole en signe de rjouissance. Voil qui est fait. + +Vous avez la bont de me demander des nouvelles de ma sant; je me porte + merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien +portante, soyez heureuse, gaie, contente, admire, aime, clbre: je +sais bien que vous tes tout cela, mais cela ne m'empche pas de me +donner le plaisir de vous le souhaiter... + +Attendez: je vous ai numr tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous +me demanderez peut-tre si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une +comdie en un acte[43]; Madame je vous jure par les mnes de mes +anctres, qui taient probablement laids comme des boucs et puants comme +des singes, que j'ai crit, copi et expdi une comdie en un acte, une +comdie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous[44]. Ah! voil. +Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui +renferme ma premire comdie, j'en emporte un autre. a a t mme, je +l'avoue, la _seconde_ raison de mon voyage Paris. Je voulais rapporter +le bon cahier. Mais, mon grand tonnement, j'appris, rue Laffitte, n +11, que Mme Sitchs avait emport les clefs de son appartement +Bruxelles, telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon +chapeau gris sur la tte, ce qui faisait sourire les passants qui me +prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis +faire de traduction; mais dans cinq ou six jours--aprs le retour de +Mme Sitchs,--j'irai Paris pour vingt-quatre heures et je +rapporterai le cahier. Je serais all Paris rien que pour cela, mais +j'ai encore autre chose y faire. + +Et mon argent qu'on s'obstine ne pas m'envoyer! + +Pour en revenir M. Fougeux frre, il faut avouer que jamais personne +ne m'a sci le dos comme lui; il a fini par me rciter par coeur des +fragments de Rousseau et de La Bruyre. Monsieur, me disait-il, +remarquez cette phrase: Un trne tait indigne d'elle; et il la +rptait quarante fois. Voil une ide; on sait quoi s'en tenir. +Voil une ide enfin. Voil une ide. Je finissais par lui achever ses +phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine +d'tre bte? C'est vrai: je crois que personne n'est bte +naturellement. Mais force d'art, on parvient tout. J'ai vu le moment +o il allait rester dner. C'est que je dne, savez-vous? Comment? je +n'en sais rien. Mais je dne, et trs bien. J'espre bien le savoir un +jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fids (je +ne parle pas du premier) est le mme qu' Paris, n'est-ce pas? + +Vous avez raison dans ce que vous dites propos de votre buste; +cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si +l'on fait des lithographies ou des gravures des Fids Londres, +rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de +Chorley[45]. _Et vous tes bien bonne_ de me dire ce que vous me dites. + + +Jeudi. + +Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le +feuillage des arbres est encore tout troubl, pour parler la Chnier; +l'air est rafrachi et extrmement doux. Je m'attends recevoir +aujourd'hui une lettre de M. et Mme Sitchs qui m'annonce leur +arrive. Courtavenel n'a jamais t aussi propre, grce aux soins +paternels de Jean. Il parat que Mlle Berthe[46] va venir aussi. + +Un levreau d'une assez jolie taille s'est noy avant-hier dans les +fosss. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se +serait-il suicid! Cependant, son ge, on croit encore au bonheur. Du +reste, il parat qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il +parat qu'un chien s'est noy exprs en Angleterre,--mais en Angleterre +cela se conoit. Je ne devrais pas mdire de ce pays-l, aprs tout; je +crois qu'on vous y aime. Le nom de Mme Jameson ne m'est pas inconnu; +je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la +remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, Paris, est encore +juste maintenant: + +Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is +accompanied with a grin, which is designed to express complacence and +social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion +of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally +remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an +honest English horse-laugh. + +On peut remarquer la mme chose quand deux personnes se quittent ou +s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe +toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais excepts), moi +tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien, +qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces +contorsions affectes et ridicules; je suis persuad que la manire dont +ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la +civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au +lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je +n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frre. + +A propos de votre frre, dites-lui que je lui serre la main bien +fortement. Dites lui surtout qu'il faut-tre de bonne humeur, ne ft-ce +que pour la sant, quitte briser quelque meuble de temps en temps. +Sait-il dj _speak english_? Et l'allemand? Il l'a probablement +abandonn! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit +_Gold verdienen_; car _verdienen_ vient de _dienen_[47]. + +Je fais tous les jours une grande promenade avant dner, accompagn de +Sultan. Je crains bien que cette anne, il n'y ait moins de gibier que +les annes prcdentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait +beaucoup de tort aux couves. Je trouve souvent des couples de perdrix +sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent trs bien la comdie? +Elles savent trs bien feindre d'tre blesses, de pouvoir voler +peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien +aprs elles et le dtourner de l'endroit o se trouvent les petits. +L'amour maternel a failli coter bien cher avant-hier l'une d'elles: +elle a si bien joue son rle que Sultan l'a happe. Mais comme c'est un +_perfect gentleman_, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ter +quelques plumes; j'ai rendu la libert cette mre courageuse et trop +bonne actrice. Ce que c'est cependant que le thtre. Voil un acteur +qui m'meut, qui me fait verser des larmes: il se met pleurer +lui-mme, et me fait rire peut-tre. Et cependant, s'il ne fait que +_jouer_, que _feindre_, je ne crois pas qu'il puisse m'mouvoir +compltement; il faut, ce qu'il parat, un certain mlange de nature +et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas, +ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgr que vous soyez the +_subtlest_ tragedian of the world. Dcidment on ne fait trs bien que +ce dont on ne peut se rendre entirement compte; c'est pour cela qu'il +vous arrive de courir aprs vous-mme. En poussant cette maxime jusqu'au +paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas +le savoir. + +Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour +demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous tes, commencer par +Viardot. Que Dieu vous bnisse et veille sur vous. Je vous serre bien +cordialement la main. A revoir. + +Votre tout dvou + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XIX + + +Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849. + +Me voil donc Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivs ici +hier soir, par un temps superbe. Le ciel tait d'une srnit admirable. + +Les feuilles des arbres avaient un clat la fois mtallique et +huileux, la luzerne paraissait frise sous les rayons obliques et rouges +du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-dessous de l'glise de +Rozay; elles se posaient chaque instant sur les ferrures de la croix, +en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du ct de la lumire. + +J'esprais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne +m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arriv. + +Courtavenel me parat assez endormi; l'herbe avait pouss sur les petits +chemins de la cour; l'air dans les chambres tait trs enrou (je vous +assure) et de mauvaise humeur; nous le rveillmes. J'ouvris les +fentres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois; +j'apaisai Cuirassier[48], qui, selon son habitude, s'lanait sur nous +avec la frocit d'une hyne, et, quand nous nous mmes table, la +maison avait dj repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin, +le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le foss se +balancent aussi agrablement que toujours, sans se douter que dans peu +de temps, ils vont tre impitoyablement arrachs et leur cendre livre +au vent. Le messager a dj reu les ordres concernant le bateau. Ainsi +me voil donc de nouveau Courtavenel, et ds aprs-demain j'y vais +rester tout seul avec Vronique[49]. Si j'allais l'pouser, pour la +rcompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi +qu'une chimre l'heure qu'il est! + +Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui +nous allons, avec M. Sitchs, pcher des tanches Maisonfleurs[50]. +Nous nous assirons l'ombre du grand chne, et naturellement nous +penserons beaucoup vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement +vous vous prparez chanter. J'attends, nous attendons une lettre +aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de +dfinitif sur _le Prophte_. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle +et grande feuille de papier que je prends pour vous crire? Hein? +M'avez-vous jamais crit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui +m'arrive, je me sens un extrieur de rodomont... et, au fond, je suis un +bien petit garon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis trs +mesquinement et trs pitrement sur le derrire, comme un chien qui sent +qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de ct en clignant des +yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutt je suis un peu triste et un +peu mlancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de mme bien +content d'tre Courtavenel, le papier vert saule de ma chambre me +rjouit la vue, et je suis tout de mme bien content. Mais je reprendrai +ma lettre plus tard. + + +Cinq heures. + +Nous revenons de la pche avec cinquante tanches. Nous avons reu votre +petit billet. Cette fatigue se dissipera bientt... Mais comment? +serait-il possible qu'on ne donnt pas _le Prophte_? Je vous avoue que +cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce +que cela aurait l'air d'une reculade devant le succs de Mlle +Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voil, le principal. Je +ne suis pas en train d'crire; nous allons dner; il fait un temps trs +charmant. A demain. + + +Vendredi, neuf heures du matin. + +Voil ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tt +aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous cris ces mots la +hte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'tre bonnes. Enfin, tous +mes voeux vous accompagnent. Le bateau sera ici aprs-demain. J'envoie +ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai crire ce soir, +l'instant mme une lettre immense; aussi pourquoi le facteur est-il +venu si tt? Au nom du ciel, soignez votre chre sant! Courtavenel est +charmant, nous allons le tenir dans l'tat le plus coquet du monde. Je +vais travailler comme un ngre; vous aurez la traduction. + +Au revoir, je salue tout le monde et je reste jamais + +Votre tout dvou + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XX + + +Courtavenel, samedi 14 juillet 1849. + +Bonjour, Madame, _und liebe Freundin_. + +Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous trs bien et +nous pensons beaucoup vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau +Courtavenel. Ce que vous nous dites du _Prophte_ nous a fait beaucoup +rflchir... Nous nous sommes entretenus l-dessus avec beaucoup de +gravit. Pour ma part, je suis persuad qu'on vous le fera chanter une +douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tt que vous le +dites; je vous jure que je le dsire de tout mon coeur; vous tes +capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous +fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent tout +rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: _She is wonderful; quite +extraordinary. Oh yes, oh yes!_ Tout cela est ncessaire, et quand vous +viendrez Courtavenel, aprs tous vos triomphes, vous jouirez +doublement et du beau temps et de la proprets de vos fosss, et du +bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voil ce que +j'appelle parler le langage de la raison. + +Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous, +que vous enfonciez aussi cette toile rtrospective, cette renomme de +conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant. + +Hier, aprs souper, il y a eu une discussion politique des plus +fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait +Espartero[52], lui le dfendait assez mal, il faut l'avouer, plutt par +des _Que sabes tu!_ et _Calla, majadera_, que par des raisons solides... +Mais la petite femme tait terrible... Savez-vous que c'est un grand +enfant gt que votre oncle? Ils ont l'intention de partir aprs demain, +et je vais rester seul. + +C'est drle, seul Courtavenel, dans cette grande maison... Nous +attendons Jean demain. + +Tous ces jours-ci le temps a t trs beau, mais il a fait un grand vent +qui, de temps autre, devenait trs fort et trs persistant. +L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait trs bien aux +peupliers; ils tincelaient trs firement au soleil. Il faut vous dire +que j'ai remarqu une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air trs +colier et trs bte, moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose +du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce +cas-l, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des +arbres qui ont la permission de se remuer un peu. + +A propos, je me suis amus dcouvrir dans les environs des arbres +ayant de la physionomie, de l'individualit, et je leur ai donn des +noms; votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le dsirez. Il +y a le marronnier de la cour, que j'ai surnomm _Hermann_, je lui +cherche sa _Dorothe_. Il y a un bouleau Maisonfleurs, qui ressemble +beaucoup _Gretchen_; un chne a t baptis _Homre_, un orme +_l'aimable vaurien_, un autre _la vertu effarouche_, un saule _Mme +Vanderborght_. + + +Lundi 16. + +Nous nous attendions recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela +nous fait croire que les rptitions ont probablement commenc, et que +vous ne voulez pas nous crire avant qu'il y ait quoique chose de +dfinitif. Votre sant est parfaitement et entirement rtablie, +n'est-ce pas? + +M. et Mme Sitchs ne partent que demain. Jean est arriv hier soir +avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levs tous trois heures et +demie pour aller pcher. Nous avons pris nous 118 poissons. M. Sitchs +80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrire le bois. On peut +ne pas tre vertueux et trouver du plaisir voir un lever de soleil. Il +y eut un moment charmant: nous tions placs prs du chne gauche; je +lve les yeux, il tait clair par en dessous, le soleil tait encore +bien bas. C'tait trs joli et trs original. Cela n'a dur qu'un +instant... En gnral, je trouve que les arbres clairs ont quelque +chose de fantastique et de mystrieux qui parle l'imagination. C'est +pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais, +assez parler d'arbres comme cela. + +Le bateau est arriv! Il est moins lgant que je ne l'avais cru; mais +il n'est pas mal. Je viens de m'exercer ramer pendant, deux heures... +je commence m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements +rguliers et pas violents... J'ai fait faire M. et Mme Sitchs cinq +fois le tour des fosss; puis j'ai promen Sultan, qui n'a pas paru +prendre un grand plaisir ce genre d'amusement. Du reste, il se porte +bien, il est gros et gras. Vronique ne peut le voir sans lui dire qu'il +est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la +comprendre. J'aime beaucoup la mettre sur ce chapitre pendant qu'il +est l. On voit trs bien sa figure, sa manire modeste de +s'asseoir, de dtourner demi la tte et d'agiter imperceptiblement la +queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il +s'agit...--Voyez-vous, monsieur, me dit Vronique en s'animant +beaucoup, voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien! +ce chien est un voleur, un trs grand voleur, et on a beau le lui dire, +il n'en rougit mme pas (_textuel_); il est rus, ce chien, ah! je crois +bien. Alors je m'adresse Sultan et je lui rpte ce propos de +Vronique, mais c'est peine s'il secoue les oreilles.--Vous perdez +votre peine, monsieur, continue Vronique, ce chien n'a pas de +conscience. Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les +luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire +de mal, je la lui ai reprise et l'ai lche. Toutes les autres bles de +la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent merveille. + +Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec +Vronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande oeuvre de destruction. +A demain! + + +Mardi 17. + +M. et Mme Sitchs sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade +contre les joncs est remise demain, la demande de Jean, qui avait +beaucoup faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais +pas m'ennuyer, j'en suis sr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais +beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai fln tout le +jour... mais demain! J'espre bien recevoir une lettre demain. + + +Mercredi 18. + +Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reois +pas de journaux anglais. J'ai t trop gueux pour pouvoir m'abonner. +Patience! il faut esprer que tout va bien. Le facteur attend, il est +encore venu une heure trop tt; je dois terminer cette lettre. Mille +amitis Viardot, Manuel[54], tout le monde. + +Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille +sur vous. + +Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXI + + +Courtavenel, samedi, 28 juillet 49. + +Bonsoir, Madame, _guten Abend, theuerste Freundin_. + +Dix heures et demie du soir.--J'inscris ces mots avec une certaine +fiert. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de +faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantit incroyable +d'toiles. Les grandes, celles dont la lumire est bleue, et qui ont +l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers +tandis que la lune regarde travers les branches noires... + +A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine qu'on va donner _le +Prophte_ trois fois par semaine; vous verrez que votre succs ne fera +que crotre et embellir comme Paris. J'espre que vos collaborateurs +se tiennent mieux maintenant. + +Pour revenir mes toiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun +que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce +qu'on trouve dans tous les livres d'ducation. Eh bien! je vous assure +que ce n'est pas l l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les +regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jets +profusion dans les profondeurs les plus recules de l'espace, ne sont +autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe +tout, pntre partout, fait germer sans but et sans ncessit tout un +monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit +d'un mouvement irrsistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas +faire autrement; ce n'est pas une oeuvre rflchie. Mais qu'est-ce que +c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le +moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne +sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela +fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque +chose, et cela fait surgir les toiles comme des boutons sur la peau, +sans qu'il lui en cote davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand +mrite. Cette chose indiffrente, imprieuse, vorace, goste, +envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous +voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle, +quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)--adorez-la pour sa +beaut, pour sa bont, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni +pour sa gloire! (Voyez les livres d'ducation, dont je parlais +ci-dessus). Car, 1 il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2 il +n'y a pas plus de gloire dans la cration qu'il n'y a de gloire dans une +pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digre; tout +cela ne peut pas faire autrement que de suivre la LOI de son existence +qui est la VIE. + +Ouf! voil de la philosophie spculative! Je ne veux pas relire mon +griffonnage. Secouons-nous et passons autre chose. Mais j'y pense, je +continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bnisse, ou que la _Vie_ +vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et +bien portante. + + +Dimanche soir. + +Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai pass presque toute la +journe dehors; j'ai navigu sur les fosss. A propos! vous serez +peut-tre tonne que j'aie pu faire un voyage Paris, vu l'tat de ma +bourse; mais c'est que Mme Sitchs, en partant, m'a laiss trente +francs, dont vingt-six ont fil. Du reste, je vis ici comme dans un +chteau enchant; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus +pour un homme seul? + +J'espre que cette disette d'argent va bientt cesser et qu'on finira +par se dire l-bas: Ah a! mais avec quoi vit-il donc? + +J'ai vraiment beaucoup travaill ces jours-ci. Je vous montrerai les +feuilles votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; dcidment +je mne une vie trs agrable. + + +Lundi. + +Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il +n'a pas cess de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein! +qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serr, +et mme maintenant. Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze +heures! j'entends la gouttire vomir des torrents dans le foss. Mais, +par compensation, j'ai reu aujourd'hui de Paris le _Musical World_ et +le _Britannia_, o j'ai trouv des articles sur _le Prophte_, que j'ai +dgusts avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un _Illustrated_ +sous bande, envoyez-moi donc aussi le numro de _l'Athenum_. (A propos, +mille choses Chorley.) + +Bonne nuit, je vais me coucher. + + +Mardi, 31 juillet. + +Voil ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir huit heures et +demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever +vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense +bien souvent vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et +bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que +toutes les btes de la maison se portent bien, y compris votre trs +humble serviteur, que je m'attends une lettre demain, que je vous +souhaite sant, bonheur et gaiet, que je prie le Dieu bon de vous bnir +mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohrente, que je +salue trs amicalement Viardot et les amis, et que je reste tout, +jamais + +Votre + +TOURGUENEFF. + + + + +XXII + + +Courtavenel, samedi 11 aot 1849. + +Bonjour, Madame. Eh bien, je continue rester seul Courtavenel et je +viens de recevoir une lettre de Melle Berthe, dans laquelle elle me +dit qu'elle _attend_ de jour en jour l'arrive de M. et Mme Sitchs. +J'espre que Mme Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule +Bruxelles? + + +Dimanche. + +Depuis hier je suis mre, je connais les joies de la maternit, j'ai une +famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que +je nourris moi-mme et que je soigne avec un vritable plaisir. Ce sont +trois petits levrauts que j'ai achets un paysan. Pour les avoir, j'ai +donn mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et +familiers. + +Ils commencent dj grignoter les feuilles de laitue que je leur +prsente, mais leur principale nourriture est du lait. Ils ont l'air si +innocent et si drle quand ils relvent leurs petites oreilles! Je les +tiens dans la cage o nous avions mis le hrisson. Ils viennent moi +ds que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me +farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, orns de longues +moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si +gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave mourir +de rire. Il parat que je suis devenu non seulement mre, mais vieille +femme, car je rabche. Malheureusement, ils seront dj assez grands le +jour de votre arrive; ils perdront de leur grce. Enfin, je tcherai +qu'ils fassent honneur mon ducation. + +J'ai dn hier chez Fougeux. Eh bien, son frre n'est pas si ennuyeux +que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connat +davantage,--ce qui est consolant. Fougeux est un trs bon diable; il est +n grand-pre... Et il n'est pas mari! Je suis all et revenu sur le +dos de Comorn, qui a encore le pied assez sr pour son ge. Il faisait +noir dans la fort de Blandureau. (Je suis revenu neuf heures.) + + +Lundi. + +J'ai fait cette nuit un rve assez drle, comme j'en fais quelquefois; +je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une +route borde de peupliers. Il faisait sombre, j'tais trs fatigu, et +pour arriver au gte il fallait chanter cinq cents fois de suite: _A la +voix de ta mre..._ Je me htais d'en finir avec ma tche et j'en +perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rve. Tout coup, +je vois venir moi une grande figure blanche qui me fait signe de la +suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frre Anatole (je n'en ai jamais eu +de ce nom-l). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques +instants plus tard, il me semble que nous sommes exposs un grand +vent; je jette un regard autour de moi, et, malgr l'obscurit, je puis +distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrmement +lev et dominant sur la mer.--Mais o allons-nous? demandai-je mon +conducteur.--Nous sommes des oiseaux, rpond-il, partons.--Comment, des +oiseaux? rpliquai-je.--Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me +moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une +poche au-dessous, comme chez un plican. Mais, dans ce moment mme, le +vent m'enlve. Je ne saurais vous dcrire le frmissement de bonheur que +j'prouvai en dployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai +contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lanai +en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les +mouettes. J'tais oiseau dans ce moment-l, je vous assure, et +maintenant, l'heure o je vous cris, je n'ai pas un souvenir plus +distinct de mon dner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est +parfaitement clair et net, non seulement dans la mmoire de ma cervelle, +si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui +prouve que la vida es sueo, y el sueo es la vida. Mais ce que je ne +saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se droulait autour de moi, +pendant que je planais ainsi dans l'air: c'tait la mer, immense, +agite, sombre, avec des points lumineux; et l des vaisseaux peine +visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand +bruit montait jusqu' moi; je me laissais tomber. Le mugissement +devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages +qui me semblaient rouler avec fracas, chasss par le vent. De temps en +temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'lanait du sein de la +mer, et je sentais l'cume rejaillir sur mon visage, puis, tout coup, +de grandes lueurs s'tendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me +disais-je, ce sont les clairs marins (!) dcouverts par Galile... Ils +ne vont pas si vite que les clairs de l'air parce que l'eau est plus +lourde et plus difficile dplacer. A la lueur de ces clairs, je +voyais la mer illumine jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs +avec de grosses ttes, monter lentement jusqu' la surface... Je me +disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'tait ma +nourriture. Mais je sentais une secrte horreur qui m'en empchait... Et +puis ils taient trop gros. Tout coup, je vois la mer blanchir et +sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se rpand autour de +moi... C'est le soleil qui se lve, me, dis-je, fuyons, il va tout +brler. Mais j'avais beau me jeter de ct et d'autre, tout devenait +clatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes +montaient dans l'air, je sentais une chaleur touffante, mes plumes +commenaient roussir. J'aperois le haut du disque du soleil qui +occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse +insupportable me saisit et je m'veille. Il faisait dj jour; je voyais +devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas +encore o j'tais.... + +Mais est-ce permis de dcrire un rve aussi longuement que cela? Vous +allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a +pas abondance de matires Courtavenel. + + +Lundi soir. + +Le frre de Fougeux est encore venu dner aujourd'hui. Dcidment, il +n'est pas bte et il n'est pas non plus trs ennuyeux; cependant je +trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter +bientt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy[55]. Il ne fait +rien, n'a pas de profession, et malgr cela il est tout encrot de +prjugs nationaux, bonapartistes, littraires et judiciaires. Si, du +moins, il avait profit de son indpendance pour se dlivrer de tout ce +fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutt fait. Branger a dit avec +raison: + + Philosophe + De mince toffe, + Ton oeil ne peut se dtacher + Du vieux coq de ton vieux clocher. + + +Mardi. + +Je ne reois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley, +laquelle je m'empresserai de rpondre demain. Dites Viardot (je lui +crirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va tre ouverte le 25. +Faut-il que je fasse des dmarches pour son permis de chasse? Du reste, +tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bnir mille fois et de vous +ramener saine et sauve en France. + +Toujours point de nouvelles de M. et Mme Sitchs. Bonjour; +portez-vous bien et soyez heureuse... + +Votre, + +I. TOURGUENEFF. + + + + +XXIII + + +Courtavenel, jeudi, 16 aot 49. + +Bonjour, Madame: _guten Morgen_. + + * * * * * + +Et en effet, ils sont arrivs hier soir tous les deux. Je parle de M. et +Mme Sitchs. J'ai t bien content de les voir. Et puis ils avaient +l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses, les moindres +dtails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilit si +joyeuse! Ils m'ont montr le portrait de Lonard qui m'a l'air d'un bon +diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu Mlle +Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a rpondu; comment ils +ont vu pour la premire fois M. Lonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils +lui ont rpondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait la +main et leurs habits eux, et puis ensuite, en s'levant des dtails +plus importants, les prparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont d +tout me dcrire; et ils le faisaient, ils se rptaient avec dlices, +ils imitaient la manire de regarder, le son de voix de Lonard, et je +les coutais avec un vritable intrt; car le bonheur est contagieux. +Enfin j'espre que tout ceci continuera aussi bien que cela a commenc. +Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la +veine s'puise. + +Mlle Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence se +remplir. Je ne dnerai plus en tte tte avec moi-mme. + + +Vendredi. + +Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel la hauteur des +circonstances. Madame! un flau terrible, semblable ces plaies +d'gypte dont parle l'_criture sainte_, est venu s'abattre sur les +beaux lieux que vous habitez, ou plutt que vous n'habitez pas. Il ne +nous a pas frapps l'improviste, il nous avait dj souvent menacs de +ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois prouv l'effet +de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a +dpass les prvisions les plus sinistres, branl les coeurs les plus +fermes et rpandu au loin la stupeur du dsespoir. Madame! ce flau, +c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre +coeur sensible a d le deviner. Madame! dans l'espace _d'une_ heure, +madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'tait pas sortie de toute +la journe, en a pris cinquante, _cincuenta fnfzig fifty_! sur son +visage et sur son cou! Elle nous les a montrs; nous les avons compts. +Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous +nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me +gratte avec les dix doigts jusqu' faire ruisseler le sang. J'espre que +cela ne durera pas. Ce serait trop pouvantable! Nous attendons Mlle +Berthe avec impatience,--_para dar comer los bichos_, comme dit le +seigneur D. Pablo,--peut-tre qu'elle fera une diversion utile. Jamais +cela n'a t aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux +soit assouvie avant votre arrive! + +Le frre de M. Fougeux est dcidment _a bore_ (vous savez ce que cela +veut dire en anglais) de la premire classe. Il est venu me _rougetter_ +le jour de l'arrive de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement +suffisant, d'aussi prtentieusement vide, d'aussi solennellement niais +ne s'est tal sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce +petit sourire qui voudrait tre malicieux et qui n'est que contraint, ce +sourire tout satur d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les +lvres des sots contents d'eux-mmes? Eh bien, ce sourire-l ne quitte +pas la face blme de ce monsieur. Ce qui m'tonne dans tout cela, c'est +ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures cet tre-l; +je l'ai _cru_ mme _moins_ ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y +a des personnes qui prtendent que j'ai l'esprit tourn la satire. +Imaginez-vous qu'il a la manie de rpter de la prose par coeur. Nous +parlions de descriptions.... Monsieur, me dit-il avec son air +magistral, toute description est superflue moins qu'elle ne soit comme +celle de Fnelon dans _Tlmaque_ qui dit: La nature n'tait qu'un +vaste jardin. Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voil une ide +neuve, belle, touchante, qui parle mon me. Et pendant une demi-heure +le monstre n'a cess de rpter cette phrase divine, adorable, etc. Quel +tre insupportable! Il a d tre n dans une vieille cave humide des +amours d'une vieille araigne et d'un crapaud paralytique. Je me figure +le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araigne toute poudreuse. En un +mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de voeu plus cruel. +Mais il parat qu'ils sont inconnus Rozay. Courtavenel en serait-il la +patrie exclusive? + + +Samedi soir. + +Mlle Berthe est arrive hier avec Louison. Louise a trs bonne mine, +et Mlle Berthe n'a pas non plus l'air trs maladif. La petite nous a +montr ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manires un peu je +m'en fiche pas mal, mais cela se fera, car c'est une bonne et douce +nature au fond, malgr son petit rire de casse-noisette. + +Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis travailler un +peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant, +l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les +fosss seront remplacs par une belle ceinture de vase bien noire. Je +ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois dfauts +principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur +d'appartenir; c'est--dire qu'il est bavard, paresseux et propre rien. +Quel mauvais jardinier je ferais!... En y rflchissant, je ne sais pas +_qui_ je ferais _bon_. Est-ce du franais? Ma foi, je m'en bats +l'oeil. + +Il y a longtemps que je n'ai reu de lettre de vous! C'est un peu ma +faute, mais tout pch misricorde. _Bitte, bitte..._ + + +Dimanche. + +Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir +leur fureur. Il tait temps. Je devenais, comme dit Annibal dans +_l'Aventurire_, si laid nu que je n'osais m'y mettre. + +J'ai promen ces dames en bateau; j'ai compos des chansons pour Louise. + +Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours! + +Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez +plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez dj reues +depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bnisse mille fois et +conserve votre sant. Tout vous. + +IVAN. TOURGUENEFF. + + * * * * * + +_P.-S._--J'crirai Viardot demain. Les livres sont morts! + + + + +XXIV + + +16 mai 1850. + +Je suis Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un +enfant, d'y tre. Je suis all dire bonjour tous les endroits auxquels +j'avais dit dj adieu avant de partir. La Russie attendra; cette +immense et sombre figure, immobile et voile comme le sphinx d'OEdipe. +Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer +sur moi avec une attention morne, comme il convient des yeux de +pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai toi, et tu pourras me +dvorer ton aise si je ne devine pas l'nigme! Laisse-moi en paix +pendant quelque temps encore! Je reviendrai tes steppes!... + +Il a fait trs beau aujourd'hui. Gounod s'est promen tout le jour dans +le bois de Blondureau la recherche d'une ide; mais l'inspiration, +capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouv. +C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-mme. Il prendra sa revanche demain. +Dans ce moment il est couch sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a +une obstination et une tnacit dans son travail qui font mon +admiration. Le vide de la journe d'aujourd'hui le rend trs malheureux; +il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se +distraire de sa proccupation. Dans sa dsolation, il s'en prend au +texte. J'ai tch de le remonter et je crois y tre parvenu. Il est trs +dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser +les doigts sur le ventre, et l'on se dit: Mais tout cela est +atroce!--J'ai reu ses dolances un peu en riant, car je sais que tous +ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis trs +flatt d'tre le confident de ces petites douleurs de cration... + +IV. TOURGUENEFF. + +Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva, +toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune +correspondance n'en est reste. Mme Charles Gounod m'crivit en +effet: ...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre pote. +Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer dans des maisons amies, +mais je crois que l se sont bornes leurs relations intimes, car, parmi +la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout +dernirement, je n'ai trouv aucune signature de Tourgueneff. + +La composition qui proccupait Gounod au moment o Tourgueneff crivait + Mme Viardot tait _Sapho_, son premier opra, reprsent le 10 +avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup +du malheur qui venait de le frapper,--la mort de son frre,--Gounod +s'tait retir, en compagnie de sa mre, dans la proprit de ses amis, +M. et Mme Viardot. Dans ses _Mmoires d'un Artiste_, rcemment +publis, l'auteur de _Faust_ raconte que c'est grce la promesse +spontane de l'illustre cantatrice de chanter sa premire oeuvre que, +jeune et ignor, il a pu obtenir d'Emile Augier, dj clbre, d'crire +le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opra. Instruite du +deuil qui venait de l'atteindre, Mme Viardot, qui se trouvait en +Allemagne, lui crivit aussitt pour l'engager aller trouver la +tranquillit et la solitude dont il avait besoin dans sa proprit de +Courtavenel. + +Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partmes, ma mre et moi, +pour cette rsidence o se trouvait la mre de Mme Viardot (Mme +Garcia, la veuve du clbre chanteur), en compagnie d'une soeur de +Mme Viardot et d'une jeune fille (l'ane des enfants), aujourd'hui +Mme Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai l +aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'minent crivain russe, +excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail ds +mon arrive. + +E. H.-K. + + + + +XXV + + +Paris, lundi 24 juin 1850. + +Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami[56] sans vous +avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la +ncessit de cette sparation[57]. J'emporte de vous le souvenir le plus +affectueux; j'ai su apprcier l'excellence et la noblesse de votre +caractre, et, croyez-moi, je ne me sentirai vritablement heureux que +quand je pourrai de nouveau, vos cts, le fusil la main, parcourir +les plaines bien-aimes de la Brie. J'accepte votre prophtie; je veux y +croire. La patrie a des droits sans doute; mais la vritable patrie +n'est-elle pas l o l'on a trouv le plus d'affection, o le coeur et +l'esprit se sentent plus l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre +que j'aime l'gal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire +combien j'ai t touch de tous les tmoignages d'amiti que j'ai reus +depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai +mrits; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans +mon coeur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher +Viardot, un ami dvou toute preuve. + +Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au +monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et +qui me ddommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent. +Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion. + +Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXVI + + +Tourguenevo[58], lundi 9 septembre 1850. + +Bonjour, chre, bonne, noble, excellente amie, bonjour, vous qui tes +ce qu'il y a de meilleur au monde! Donnez-moi vos chres mains pour que +je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne +humeur. L, c'est fait. Maintenant nous allons causer. + +Il faut donc que je vous dise que vous tes un ange de bont et que vos +lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que +c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser +si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu' +l'adoration. Que Dieu vous bnisse mille fois! J'ai bien besoin +d'affection dans cet instant, je suis tellement isol ici. Aussi je ne +saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de +l'affection pour moi. + + +Jeudi. + +J'ai t forc d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je +m'empresse de revenir vous, aussitt que je puis le faire. Des +affaires de famille, ou plutt des embarras de famille, en ont t la +cause. Je commence croire que tout tire sa fin; aussi ne vous en +parlerai-je que quand j'aurai un rsultat annoncer bon ou mauvais. + +J'ai fait un petit voyage trente verstes d'ici; je suis all voir une +de mes anciennes flammes, dont c'tait la fte. L'ancienne flamme a +diablement chang et vieilli (elle s'est marie depuis et est devenue +mre de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort +tatillon. Je pardonne mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et +mme la teinte couperose de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne +pas, c'est d'tre devenue insignifiante, endormie et plate; c'est +surtout de s'tre accroch une fausse queue en cheveux _noirs_, tandis +que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si +ngligemment qu'on voyait le noeud qui tait gros comme le poing, et +dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grce + gauche et droite. Elle s'est mise jouer du piano, mais le +malheureux instrument tait faux faire frmir, faux de cette fausset +doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et +elle jouait des pices de musique horriblement vieillies, et elle les +jouait trs mal... Hlas! Trois fois hlas! Mon ancienne flamme n'est +pas mme de la fume l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie, +voil tout. Ce que c'est que de nous! + +J'ai pass la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos +lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en crire de si bonnes! Si +vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre de vous! Quel esprit +charmant, fin et juste, quel grand et noble coeur s'y rvle chaque +ligne! J'ai du plaisir vous le dire, ayez-en le lire, car c'est bien +vrai ce que je vous dis l, vous pouvez m'en croire. + +Pour la petite Pauline[59], vous savez dj que je suis dcid suivre +vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien. +Je vous crirai de Moscou et de Ptersbourg jour par jour tout ce que je +ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec +bonheur du moment que vous vous y intressez. _Si Dios quiere_, elle +sera bientt Paris. + +Vous tes mon bon ange, vous. Le mot de _bon ange_ me fait penser la +romance du _Domino noir_, et puis je vous vois marchant sur l'herbe +Courtavenel, une guitare la main, et montrant la belle Ins +Mlle Antonia, et ma mmoire _locale_ me retrace l'instant mme le +ciel, les arbres de l-bas, votre robe dessins bruns, votre chapeau +gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la lgre brise +d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il +devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose. + +Il est fort possible que j'aurais eu de Mme Pasta l'opinion que vous +me supposez, si je l'avais entendue Ptersbourg au commencement de mon +ducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni +entendue, mais me voil maintenant fix sur ce que je dois penser +d'elle. + +Vous me demandez en quoi rside le Beau. Si, en dpit des ravages du +temps qui dtruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est +toujours l... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle, +et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation +matrielle, son immortalit subsiste. Le Beau est rpandu partout, il +s'tend mme jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec +autant d'intensit que dans l'individualit humaine; c'est l qu'il +parle le plus l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je +prfrerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix +dfectueuse, une voix belle et bte une voix dont la beaut n'est que +matrielle. + +Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxime +acte de _Sapho_! Si Gounod n'est pas une _grande puissance_ musicale, +s'il n'a pas du gnie, je renonce toute espce de jugement sur les +hommes et les talents. Je ne puis m'empcher de vous porter envie; +pensez moi, quand cette belle musique vous remuera l'me, pensez moi +si vous le pouvez. La musique de Gounod me fait penser que _la Juive_, +surtout la musique chue en partage Rachel, est, je ne dirai pas peu +de chose, mais ct du vrai et de la beaut. Vous avez eu un grand +succs, et cependant je suis bien sr que cette dclamation lourde et +force a d vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'me. +On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin +n'est pas l. Ce n'est pas immortel, comme toute beaut vritable doit +l'tre. _Le Vallon_ est immortel. + +Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire, +dont je vous ai parl dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je +continue trouver cette enfant un petit tre bien singulier. +Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir; +des traits d'une finesse inoue, un sourire charmant et des yeux comme +je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantt doux et caressants, +tantt perants et observateurs, une physionomie qui change d'expression + chaque instant, et dont chaque expression est tonnante de vrit et +d'originalit. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de +sentiment merveilleuse; elle rflchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est +surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau +marche la vrit. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure, +commencer par ma mre, et avec tout cela, c'est un enfant, un +_vritable_ enfant. Il y a des moments o son regard prend une teinte +rveuse et triste qui vous serre l'me. Mais en gnral elle est fort +gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec +des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout mu. + +Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frre de +mon pre, et d'une paysanne. Ma mre l'a recueillie chez elle et l'a +traite en poupe. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de +son ducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des +airs de tte et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque +chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre +ce qu'elle entend son petit raisonnement, et puis elle vous fait des +rparties tonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'tait +encore Moscou. Elle tait reste prs d'une heure dans ma chambre, ma +mre l'en punit sans songer que c'tait moi qui l'avais emmene, et tout +en lui dfendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le +cabinet de ma mre, je vois la petite dans un coin, fort triste et +silencieuse; j'en demande la raison: ma mre me conte une histoire de +dsobissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse +un petit mot de reproche. Elle dtourne la tte sans mot dire. Je sors +et ne rentre que fort tard. Le lendemain de trs bonne heure, la petite +entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde +quelque temps en silence et m'adresse cette question brle-pourpoint: + +--Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi? + +--Oui. + +--Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai t punie... J'avais +promis de ne pas vous le dire, _et je ne vous l'aurais pas dit, si vous +n'aviez pas cru_ maman. + +--As-tu pleur pendant la punition? + +Elle releva la tte d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux: +Oh! non. Puis elle ajouta aprs un moment de silence ou de rflexion, +car chez elle c'est tout un:--Mais j'ai pleur quand vous vous tes +approch de moi dans le cabinet. + +--Ah! c'est donc pour cela que tu as dtourn la tte? + +--Vous l'avez remarqu, et vous n'avez pas vu que je pleurais? + +--Non, il faut te l'avouer. + +Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla. + +Je vous jure que je n'ai pas ajout un seul mot ce qu'elle a dit; mais +si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y +lisait tant de travail de sa pense, la lutte de ses sentiments. Elle +est blonde et trs blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuanc de noir; +ses dents sont de vraies petites perles. Elle est trs aimante et trs +sensible; avec cela, peu ou point de mmoire, aussi sait-elle peine +son alphabet. Je vous assure que c'est une bien trange petite crature, +et je l'tudie avec intrt. Elle n'a pas encore cinq ans. + + +Samedi, 2/14 septembre. + +C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chre et bonne amie; je vais +donc vous envoyer cette lettre qui, malgr ma promesse, ne ressemble +gure un _volume_. Mais enfin, vous tes l'indulgence mme, et je vous +enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte +pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain +temps ici, j'espre que vous en avez un superbe Courtavenel: pas de +pluie, mais un ciel gris et froid, un vent _idem_, et dans les +intervalles de rafales on entend le petit tintement aigre des msanges +dans les bouleaux; l'arrive des msanges, comme le dpart des grues et +des oies sauvages, prsage le froid. A propos de grues, nous en voyons +tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol rgulier et lent +vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du _Faust_: + + _Wenn ber Flchen ber Seen,_ + _Der Kranich nach der Heimath strebt._ + +L'emploi du mot _streben_ est bien heureux, essayez un peu de le +traduire en franais!... + +Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble +vous tomber des nuages sur la tte. C'est clatant, sonore, puissant et +trs mlancolique. Il semble vous dire: Adieu, pauvres petits roquets +d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, l o il +va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la +misre!... Patience! + +Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu' prsent je vous +les ai envoyes par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les +recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend +sous la fentre. C'est un cuyer de mon frre, trs beau garon et trs +content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque +chose,--va, mon garon, porte cette lettre. Et vous, mes chers amis, +soyez bien assurs que le jour o je cesserai de vous aimer, tendrement, +profondment, j'aurai cess d'exister. Que le bon Dieu vous bnisse tous +et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dvotion. Soyez +heureuse, bnie et bien portante! + +Votre vieil ami, + +I. TOURGUENEFF. + + + + +XXVII + + +Moscou, midi 1/13 janvier 1851. + +Bonjour, chre et bonne madame Viardot. Je ne veux pas commencer mon +anne sans invoquer ma douce et chre patronne et sans appeler sur elle +toutes les bndictions du Ciel. + +Hlas! se peut-il que toute cette anne s'coule sans que j'aie le +bonheur de vous revoir? C'est une ide bien cruelle et laquelle il +faut cependant que je m'habitue... + + * * * * * + +Nous avons pass la soire d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a +sonn, vous vous imaginez bien qui j'ai mentalement port mon toast! +Tout mon tre s'est lanc vers mes amis, mes chers amis de l-bas... +Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon coeur est toujours +l-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques +visites faire. J'ai une foule de choses vous communiquer. Ce n'est +pas sans raison que je suis rest si longtemps Moscou. J'ai men +bonne fin une entreprise assez difficile et dlicate. Je vous parlerai +de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comdies +manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un thtre de socit. On m'a +engag d'assister la reprsentation, mais je me garderai bien de le +faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous +dirai quel aura t le rsultat. A demain. Mais je veux me mettre vos +pieds et embrasser le pan de votre robe ds aujourd'hui, chre, chre, +bonne, noble amie. Que le Ciel vous protge! + + +Mercredi, 3 janvier. + +Il parat que ma comdie a eu un trs grand succs avant-hier, car on la +rpte aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y +aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me +_donner des airs_. + +J'ai donn hier un dner d'adieu mes amis, nous tions en tout vingt +personnes. Il faut avouer que vers la fin de la soire nous tions tous +on ne peut plus anims. Il y avait entre autres un acteur comique d'un +trs grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en +improvisant des scnes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup +d'imagination et une vrit de jeu, d'intonation et de geste, que je +n'ai presque jamais rencontre aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon +voir que l'art devenu nature. + +Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis rest Moscou +beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la +raison: Il y avait deux personnes, deux femmes loigner de la maison, +o elles mettaient la discorde chaque instant. Pour l'une d'elles la +chose n'a pas t difficile (c'tait une veuve d'une quarantaine +d'annes, que ma mre avait eue prs d'elle pendant les derniers mois de +sa vie), on l'a largement paye et prie d'aller chercher une autre +maison que la ntre. L'autre tait cette jeune fille que ma mre avait +adopte, une vraie Mme Lafarge, fausse, mchante, ruse et sans +coeur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite +vipre a fait de mal. Elle avait entortill mon frre, qui, dans sa +bont nave, la prenait pour un ange: elle est alle jusqu' calomnier +odieusement son propre pre, et puis, quand j'ai russi par le plus +grand des hasards saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout +avou, elle nous a bravs avec une insolence, un aplomb qui m'a fait +penser Tartufe ordonnant, chapeau en tte, Orgon, de quitter sa +maison. Il tait impossible de la garder plus longtemps, et cependant +nous ne pouvions pas la mettre sur le pav... Son propre pre refusait +de la prendre chez lui (il est mari et a une grande famille). Notre +situation tait trs embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouv +une personne, un docteur, ami du pre de la demoiselle, qui a consenti +s'en charger en la prvenant d'avance qu'elle serait garde vue. Mon +frre et moi, nous lui avons donn une lettre de change de 60.000 francs +payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intrt, toute la garde-robe de +ma mre, etc., etc. Elle nous a donn un reu, et nous en voil quittes! +Ouf! a a t une lourde charge. Je ne sais ce qui devait rsulter de +son sjour chez mon frre, mais je sais que nous ne respirons que depuis +qu'elle n'est plus l. Quelle mauvaise et perverse nature, dix-sept +ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reu une ducation dtestable... +Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je +vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles oprations! J'y +mets assez de sang-froid et de rsolution, mais cela me dtraque les +nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et +honntes gens. La mchancet, la perfidie surtout ne me fait pas peur, +mais elle me soulve le coeur. Il m'a t impossible de travailler +pendant ces derniers quinze jours. + + +Vendredi 5. + +H bien, en effet, j'ai eu un grand succs avant-hier. Les acteurs ont +t dtestables, surtout la jeune premire (une princesse Tcherkassky), +ce qui n'a empch ni le public d'applaudir outrance, ni moi d'aller +les remercier avec effusion derrire les coulisses. J'ai t, malgr +tout, assez content d'avoir assist cette reprsentation. Je crois que +ma pice aura du succs sur le thtre, puisqu'elle a plu, malgr le +massacre des _dilettanti_. (On la donne Ptersbourg le 20, ici le 18.) +C'est tout de mme drle de se voir jouer. + +Je pars demain, mais je vous crirai encore avant de partir. Il me tarde +d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus Moscou, elles +m'attendent Ptersbourg... A demain. + + +Lundi 8. + +L'homme propose et Dieu dispose, chre madame Viardot. Je devais partir +samedi, et me voil encore Moscou. J'ai attrap une toux, et, aussi +longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre. +J'espre qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez +dsagrable, mais il faut s'y rsigner. + +Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six +chiens et une chienne. Sa tendresse de mre va jusqu' la frocit, et +elle fait des yeux terribles quand je touche un de ses petits. Les +autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette +lettre aujourd'hui, je vous crirai encore une fois avant de partir. +J'espre que je pourrai le faire jeudi. + +Il y a plus de deux mois que la petite Pauline[60] est Paris. Comment +va-t-elle, et fait-elle des progrs? + +Je suis certain de trouver des dtails qui la concernent dans vos +lettres qui m'attendent Ptersbourg, car je suis sr qu'il y en a +l-bas au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une +ide. Si j'crivais Gounod au lieu de vous crire avant mon dpart? +C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu' Ptersbourg. + +Votre + +IVAN. TOURGUENEFF. + + + + +XXVIII + + +Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851. + +Je relve de maladie, comme Jodelet dans _les Prcieuses ridicules_, +chre et bonne amie; j'ai eu une fivre catarrhale assez forte, qui m'a +mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout dsagrable, +c'est le retard que cette maladie a apport mon voyage, et ce qu'il y +a surtout de dsagrable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos +lettres qui m'attendent Ptersbourg et que j'ai eu la btise de ne pas +faire venir ici; j'esprais toujours pouvoir partir. Il est trs +probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire +quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne +reois pas de vos nouvelles, j'en suis tout dsorient. + +On donne demain une comdie que j'ai compose pour les acteurs de +Ptersbourg, mais que Stchepkine[61] m'a demande pour son bnfice. + +Je n'ai rien refuser ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas +trop mal, j'irai la premire reprsentation. Jusqu' prsent je ne +ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il parat que la +jeune premire est dtestable. Enfin, nous verrons. + +Adieu, jusqu' demain, chre et bonne amie; je vous invoque et me mets +sous votre protection, chre patronne. + + +Jeudi, une heure du matin. + +C'est donc pour ce soir; cela commence me faire un peu d'effet. +Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me +conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant dsagrable... +Mon frre y va avec sa femme.--C'est une petite comdie en un acte qui a +pour titre: _Une Provinciale_. La donne en est simple, tout dpend du +jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon, ce que l'on dit; +l'autre (ou plutt l'actrice) est trs mauvais. La salle sera pleine. +Stchepkine vient de m'envoyer un billet pour loge d'en haut. Je crois +que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les +diables. + + +Sept heures du soir. + +J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au thtre. Je ne +puis pas rester la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que +vous crirai-je en rentrant? + + +Onze heures. + +Par exemple je m'attendais tout, hormis un tel succs! Imaginez-vous +qu'on m'a rappel avec des vocifrations telles, que je me suis enfui +tout perdu, comme si j'avais mille diables mes trousses, et mon frre +vient de m'apprendre que le vacarme a dur un grand quart d'heure et n'a +cess que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'tais pas au +thtre. Je regrette beaucoup de m'tre enfui, car on a pu croire que je +faisais la petite bouche. + +Ma pice a t assez bien joue par tout le monde, la jeune premire +excepte, qui a t dtestable; mais en revanche, l'acteur charg du +rle principal a t charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme +Choumski; il a fait un grand pas dans l'opinion du public, je suis +enchant de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment o la toile s'est +leve, j'ai prononc tout bas votre nom, il m'a port bonheur. Mais il +faut que je me couche, car j'ai une fivre de cheval. + + +Vendredi, 2 heures. + +L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai pass une +mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai +vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me fliciter; il +parat que mon succs a t en effet trs grand; la salle tait comble, +et on a vu de mes ennemis (littraires) applaudir tout rompre. Tant +mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder +sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau Choumski, +cela lui fera plaisir. On donne, demain la mme pice Ptersbourg. +C'est cependant agrable d'avoir un succs. Allons, il faut que cela me +serve d'peron. + +Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de +Ptersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres mon nom, +qu'on n'envoie pas Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure mon +arrive; cela me cause un dpit dont je ne saurais vous donner une +ide. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bte! + +Permettez-moi de vous remercier pour mon succs d'hier; je m'imagine que +si je n'avais pas prononc votre nom, la chose aurait pris une tout +autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie votre +cher et bon souvenir, votre influence. Je vous embrasse les mains avec +reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain. + +IVAN. TOURGUENEFF. + + +Lundi. + +Je ne vous ai pas crit ni samedi, ni dimanche; j'tais _languissant_, +pour ne pas dire bte. On rpte ma pice ce soir, on ne joue ici la +comdie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en +voiture; il fait un temps superbe. + +Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts la lumire; ils +sont trs drles, trs gentils et trs bien portants. + +Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine! +J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments perte de vue. +Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir. Je suis +sr que vous me parlez dans vos lettres de _Sapho_, des rptitions +commences (car j'espre bien qu'elles le sont); et dire que je n'en +sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre +jours. Je vous crirai un volume et pour Gounod. Je vous rpte, je ne +quitterai pas Moscou sans lui avoir crit une longue lettre. + +Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le franais et +le piano? + +Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence +par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis Mme Garcia[62]; puis Mme +Gounod; puis Mme Berthe; puis el mujer Marinero Espaol y su +muyler; puis Manuel; puis Louise[63], puis tout le monde, tous les amis +et je finis par vous. Mes chers amis, mon coeur est avec vous. Adieu. +Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre +fidle ami + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXIX + + +Saint-Ptersbourg, 21 fvrier 1852. + + * * * * * + +...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais +commence. Un bien grand malheur nous a frapps: Gogol est mort +Moscou, mort aprs avoir tout brl,--tout,--le deuxime tome des _Ames +Mortes_, une foule de choses acheves ou commences,--tout enfin. Il +vous serait difficile d'apprcier toute la grandeur de cette perte si +cruelle, si complte. Il n'y a pas de Russe dont le coeur ne saigne +dans cet instant. C'tait plus qu'un simple crivain pour nous: il nous +avait rvls nous-mmes. Il tait dans plus d'un sens le continuateur +de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paratre +exagres, dictes par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous +ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et mme si vous les +connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il tait +pour nous. Il faut tre Russe pour le sentir. Les esprits les plus +pntrants parmi les trangers, un Mrime par exemple, n'ont vu en +Gogol qu'un humoriste la faon anglaise. Sa signification historique +leur a compltement chapp. Je le rpte, il faut tre Russe pour +savoir ce que nous avons perdu... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXX + + +Saint-Ptersbourg, 1er/13 mai 1852. + + _A Monsieur et Madame Viardot._ + + Mes chers amis, + +Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans +quelques jours, ou bien elle l'expdiera Paris aprs avoir franchi la +frontire, de sorte que je puis vous parler un peu coeur ouvert et +sans craindre la curiosit de la police. + +Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitt Saint-Ptersbourg +depuis un mois c'est bien contre mon gr. Je suis aux arrts d'une +maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans +un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. a n'a t +qu'un prtexte, l'article en lui-mme tant parfaitement insignifiant. +Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroch la +premire occasion venue. Je ne me plains pas de l'Empereur[64], +l'affaire lui a t si perfidement prsente, qu'il n'aurait pu agir +autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la +mort de Gogol, et on n'a pas t fch, en mme temps, de mettre +l'embargo sur mon activit littraire. + +Dans quinze jours d'ici on m'expdiera la campagne, o je dois rester +jusqu' nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez; +cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne +chambre, des livres; je puis crire. J'ai pu voir du monde dans les +premiers jours. Maintenant c'est dfendu, car il en venait trop. Le +malheur ne fait pas fuir les amis, mme en Russie. Le _malheur_, dire +vrai, n'est pas trs grand. L'anne 1852 n'aura pas eu de printemps pour +moi, voil tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il +faut dire un adieu dfinitif toute esprance de faire un voyage hors +du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion l-dessus. Je +savais bien, en vous quittant, que c'tait pour longtemps, si ce n'est +pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me +permette d'aller et de venir dans l'intrieur de la Russie. J'espre que +cela ne me sera pas refus! L'Hritier[65] est trs bon, je lui ai +crit une lettre dont j'attends quelque bien. + +Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scells sur +mes papiers, ou plutt on a cachet les portes de mon appartement, qu'on +a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on +savait qu'il ne s'y trouvait rien de dfendu. + +Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de +ce loisir forc pour travailler du polonais, que j'avais commenc +tudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de +rclusion. Je les compte, allez! + +Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agrables, que j'ai vous +donner. J'espre que vous m'en donnerez de meilleures. Ma sant est +bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une +mche de cheveux blancs, sans exagration. Cependant je ne perds pas +courage. A la campagne, la _chasse_ m'attend! Puis, je vais tche +d'arranger mes affaires; je continuerai mes tudes sur le peuple russe, +sur le peuple le plus trange et le plus tonnant qu'il y ait au monde. +Je travaillerai mon roman avec d'autant plus de libert d'esprit que +je ne le destinerai pas passer sous les griffes de la censure. Mon +arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon +ouvrage Moscou. Je le regrette, mais que faire? + +Je vous prie de m'crire souvent, mes chers amis, vos lettres +contribueront beaucoup me donner du courage pendant ce temps +d'preuves. Vos lettres et le souvenir des jours passs de Courtavenel, +voil tout mon bien. Je ne m'appesantis pas l-dessus, crainte de +m'attendrir. Vous le savez bien, mon coeur est avec vous, je puis le +dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus. +J'ai mang tout mon pain blanc; mchons ce qui reste de pain bis, et +prions le Ciel qu'il soit bien bon comme disait Vivier[66]. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement +secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal +quelconque suffirait pour m'achever. + +Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra +aussi content que je puis l'tre. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas, +crivez-moi souvent, et soyez bien persuads que ma pense est toujours +avec vous. Je vous embrasse _tous_, et je vous envoie mille +bndictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! crivez-moi +souvent. Je vous embrasse encore. Adieu! + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXI + + +Spassko[67], 13 octobre 1852. + +Imaginez-vous un ouragan, une trombe de neige qui ne tombe pas, qui se +prcipite, qui tourbillonne, _obscurcit_ l'air tout en tant blanche, et +couvre dj la terre hauteur d'homme. Voil le temps qu'il fait +l'heure qu'il est, chre madame Viardot. Vous autres, Europens, vous ne +sauriez vous faire une ide de ce que c'est qu'une _mtielle_ russe. +Heureusement qu'il ne fait pas trs froid, sans cela que de victimes! +Il y a deux ans, neuf cents personnes prissaient dans le seul +gouvernement de Toula par une _mtielle_ semblable celle-ci. Mais de +mmoire d'homme on n'en a pas vu de pareille cette poque! Il parat +que pour nous consoler du dtestable t que nous venons de subir, +l'hiver veut arriver plus tt que de coutume. C'est l'histoire du +monsieur qui pouse une femme laide et pauvre, _mais_ bte! Et cependant +je ne suis pas triste malgr le temps affreux, malgr cet avant-got des +six mois d'isolement complet qui m'attendent. Je me sens au contraire +tout mu et rjoui: c'est que j'ai devant moi la chre lettre que vous +m'avez crite votre retour d'Angleterre Courtavenel. + +Ma chre et bonne amie, je vous supplie de m'crire souvent; vos lettres +me rendaient toujours heureux, mais c'est surtout maintenant qu'elles me +sont devenues ncessaires; me voici clou la campagne pour je ne sais +combien de temps, rduit mes propres ressources. Pas de musique, pas +d'amis; que dis-je? pas mme de voisins pour s'ennuyer ensemble! Les +Tutcheff[68] sont d'excellentes gens, mais nous nageons dans des eaux +trop diffrentes. Que me reste-t-il? Je crois vous l'avoir dit plus +d'une fois: le travail et les souvenirs. Mais pour que l'un me soit +facile et les autres moins amers, il me faut vos lettres avec ces bruits +de vie heureuse et active, avec cette odeur de soleil et de posie +qu'elles m'apportent... Je sens ma vie qui s'enfuit goutte goutte +comme l'eau d'un robinet demi ferm; je ne la regrette pas; qu'elle +s'puise... qu'en ferais-je? Il n'est donn personne de retourner sur +les traces du pass, mais j'aime me le rappeler, ce pass charmant et +insaisissable, par une soire comme celle-ci, o, en coutant les +hurlements dsols de la bise sur toute cette neige amoncele, il me +semble... Fi! je ne veux ni m'attrister ni vous attrister aussi par +contre-coup... Tout ce qui m'arrive est encore trs supportable, il faut +se raidir sous le faix pour le moins sentir... Mais crivez-moi souvent. + + Et de tristesse couronne + La terre entre dans son sommeil... + +Cette phrase de _l'Automne_ de Gounod me chante dans la tte depuis le +commencement de cette lettre; son _Automne_ est adorable. Je me sens +tout pntr d'attendrissement, il faut s'y arracher, car quoi bon? + +Je viens d'ouvrir pour un instant la porte de mon balcon... Brrrrr! +quelle bouffe de froid sombre, de vent glacial et de neige... Diane, +qui s'tait leve, recule d'horreur... Ah! pauvre petite, tu n'es pas +habitue un climat pareil. Pauvre Franaise, va! Allons, mettons-nous +l'un ct de l'autre et pensons Courtavenel. A demain. + + +Mardi. + +Aujourd'hui, il fait un temps trange, mais assez agrable. L'air est +rempli de brouillard; pas le moindre vent, tout est blanc, le ciel et la +terre; la neige fond petit bruit. On entend partout le chuchotement de +gouttelettes d'eau qui tombent; il fait trs doux. Nous allons, mes deux +chasseurs et moi, faire une excursion quelques verstes d'ici; nous +esprons tuer pas mal de livres. + +J'ai commenc, selon votre dsir, un petit trait sur le _Jeu du +paysan_, qui remplira au moins quatre pages, et que je vous enverrai +mardi prochain; je ne croyais pas que cela pt devenir aussi long... Mon +chasseur vient d'entrer en me disant: Ah, monsieur, il faut partir; la +terre _prend un bain tide_ aprs la mtielle d'hier. J'ai fait atteler +deux traneaux, nous allons inaugurer le tranage. + +Dites Viardot que j'ai lu sa lettre avec grand plaisir. Le petit conte +de la fin est plaisamment imagin; mais ces sortes de choses sont comme +tous les tours de force des pianistes, toute la difficult (et tout le +mrite) gt dans l'_excution_. Mais, un jour ou l'autre, nous verrons. + +Adieu, chre amie, bientt. Mille amitis tout le monde. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXII + + +Spassko, 28 octobre 1852. + +C'est aujourd'hui mon jour de naissance, chre madame Viardot, et c'est +pour cela que je vous cris. J'ai trente-quatre ans. Je croyais n'en +avoir que trente-trois, mais j'ai dcouvert l'un de ces jours un petit +carnet de ma mre, o _nos_ naissances (celle de mon frre et la mienne) +ont t inscrites par elle, le jour mme. J'y ai trouv l'inscription +suivante: Aujourd'hui, 28 Octobre 1818, je suis accouche d'un fils +nomm Jean, Orel, midi. J'ai donc trente-quatre ans bel et bien +sonns... Diable, diable, diable, c'est que je ne suis plus jeune, mais +du tout, du tout... Enfin! + +Je crois vous avoir parl dans ma dernire lettre d'une _mtielle_ +russe; aujourd'hui c'est un vritable ouragan. C'est tellement affreux +et horrible que a en devient beau. La maison tremble et craque, et puis +ces _tnbres blanches_ qui tourbillonnent devant les fentres... Mon +pauvre frre devait arriver aujourd'hui chez moi directement d'un assez +long voyage, j'espre qu'il aura trouv un abri quelque part. Tutcheff +et sa femme sont revenus hier, en mme temps que moi. J'ai fait une +excursion de deux jours Orel, ville qui se trouve 55 verstes de chez +moi. J'ai tt un tant soit peu de la vie de province dans un chef-lieu +de gouvernement, c'est passablement triste. Je suis bien dcid ne pas +mettre le nez dehors et travailler dans mes quatre murs. A demain, +chre amie. + + +1er novembre. + +Je ne vous ai pas crit ces jours-ci, mais il faut que je vous crive +aujourd'hui... c'est encore un anniversaire, et savez-vous lequel? Il y +a aujourd'hui juste neuf ans que je vous ai vue pour la premire fois +chez vous, Ptersbourg, dans la maison Demidoff. Je me souviens de +cette premire visite comme si elle avait eu lieu hier. C'tait le +matin. Je n'tais pas venu seul; le petit major Komaroff +m'accompagnait... Eh bien, malgr le ridicule achev de ce personnage, +j'ai toujours du plaisir penser lui; sa figure veille une foule +d'ides et de souvenirs; le hasard l'a associ ce temps si regrett et +loign de moi; je sens renatre en moi les impressions de cette saison +de 1843 1844... Neuf annes! Hlas! il y en aura dix, que je n'aurai +pas plus d'espoir de vous revoir que je n'en ai maintenant... + +Ce qui me manque ici surtout, c'est d'entendre de la musique; voil six +mois que j'en suis sevr, mais compltement. Mme Tutcheff semble +vouloir l'abandonner; j'ai eu hier toutes les peines du monde la +mettre au piano. Je l'ai prie de jouer le final de _Don Juan_. Elle +dchiffre bien et a le sens musical, mais elle aime se l'enfermer dans +sa coquille, surtout depuis la mort de sa fille. Puis elle aime _trop_ +son mari, et n'est heureuse qu'auprs de lui! Elle me rappelle +quelquefois ces petites perruches vertes, dites insparables qui se +tiennent constamment cte cte. Malheureusement, son mari n'aime la +musique que modrment, on plutt, il l'aime, comme beaucoup de monde, +pour tout autre chose que pour ce qui est musique en elle. Il y a, par +exemple, des peintres dont les jouissances musicales proviennent du +sentiment du coloris, de l'harmonie des lignes, etc. La plupart des +littrateurs ne recherchent, en fait de musique, que des impressions +littraires; ce sont, en gnral, de mauvais auditeurs et de mauvais +juges. Tutcheff, qui n'a aucune spcialit, n'aime, en fait de musique, +que ce qui branle vaguement certaines sensations, certaines ides en +lui, c'est--dire qu'au fond, il l'aime peu, qu'il peut trs bien s'en +passer, et qu'il prfre le _connu_. Personne ici n'a la _faim_ musicale +qui me tourmente. La soeur de Mme Tutcheff, jeune personne trs +borne, trs sentimentale et trs contente d'elle-mme, me donne sur les +nerfs par ses extases, qui arrivent invariablement ds la premire note, +et qu'elle a l'air de distribuer toutes chaudes et toutes prtes, comme +les galettes du Gymnase; sa soeur est une nature bien plus leve et +plus srieuse, mais un peu sche... Et puis, je le rpte, il y a ce +terrible absorbant de mari!--Tout cela fait que je reste priv de +musique. Cependant, je compte aller l'un de ces jours chez un de nos +voisins ( 50 verstes d'ici), qui a tout un orchestre avec un matre de +chapelle allemand. Mais je ne puis me figurer ce que peut tre un +orchestre... achet, car ce voisin a achet les musiciens _en +masse_[69]... Je vous en parlerai. + +Chre bonne madame Viardot, aujourd'hui, comme il y a neuf ans, comme +dans neuf autres annes encore, je suis vous de coeur, vous le savez +bien! + + +4 novembre. + +Chre madame Viardot, bonjour. J'espre que je vais bientt recevoir une +lettre de vous; il y a aujourd'hui trois semaines que la dernire m'est +parvenue. Je n'ai rien de nouveau vous raconter. Il fait toujours un +temps affreux. J'ai tant perscut Mme T... qu'elle s'est mise hier +au piano et, avec l'aide de sa soeur, elle m'a jou plusieurs fois de +suite l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven ( quatre mains). Quel +chef-d'oeuvre! je ne connais pas d'ouverture qui vaille celle-l. + +Vous devez tre dj de retour la rue de Douai; dites-moi comment vous +passez vos journes. Vos samedis continuent-ils? Que lisez-vous? Pour +moi, je suis plong jusqu'au cou dans les chroniques russes. Je ne lis +pas autre chose quand je ne travaille pas. Comment trouvez-vous cette +fin d'une vieille chanson russe? (Il s'agit d'un jeune homme assassin +et cach sous un buisson). + + Ce n'est pas une hirondelle + Qui s'agite autour de son nid; + C'est une mre qui s'agite autour de son fils. + Elle pleure--c'est comme une rivire qui coule; + Sa soeur pleure--c'est comme un ruisseau qui court; + Sa jeune femme pleure--c'est comme la rose qui tombe; + Le soleil se lvera; il schera la rose! + +Vous ne sauriez croire ce qu'il y a de grce, de posie et de fracheur +dans ces chansons; je vous en enverrai quelques-unes traduites. Cette +promesse me rappelle une _autre_ traduction... Tiens! Et _le Jeu du +paysan_ que je ne vous envoie pas! Vous l'aurez dans une semaine, cela +me servira de prtexte pour vous crire encore une fois. + +D'ici l, soyez heureuse et bien portante. Mille amitis tout le +monde. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXIII + + +Spassko, 20 fvrier 1853. + + Chre madame Viardot. + +J'ai appris par une lettre de la princesse Mestchersky le dpart de +votre mari, et par _l'Abeille du Nord_[70] le jour de votre bnfice; je +vous avoue, sans vouloir vous faire le moindre reproche, que j'eusse +prfr savoir tout cela par vous. Mais vous vivez dans un tourbillon +qui prend tout votre temps, et pourvu que vous ne m'oubliiez pas, je ne +demande rien. + +Votre pauvre mari n'a donc pas t en tat de rsister au climat de +Ptersbourg? Il faut esprer qu'il se porte parfaitement l'heure qu'il +est. La princesse Mestchersky m'crit aussi que vous avez l'intention de +demeurer Moscou dans la maison d'une princesse Galitzine; est-ce vrai? +L'argent que je dois votre mari (150 roubles pour le fusil, 400 pour +la pension de Pauline jusqu'au 1er mars 54, et 35 roubles qu'il avait +dpenss en plus de ce que je lui avais envoy, en tout 585 roubles +argent), sera chez moi dans trois jours, je vous l'enverrai mardi +prochain, c'est--dire le 24 fvrier, et vous l'aurez Ptersbourg +avant votre dpart pour Moscou. + +N'oubliez pas, s'il vous plat, de me donner votre adresse Moscou, et +surtout, n'oubliez pas mon photographe! + +Je suis trs content que vous ayez fait la connaissance de la princesse +Mestchersky; sous une enveloppe un peu anglaise et dvote, elle cache un +coeur trs dvou et trs aimant. Et puis elle a beaucoup d'esprit, et +du plus fin. Vous avez dcidment fait sa conqute, malgr quelques +prventions qu'on lui avait donnes contre vous et que votre premier +abord a dissipes. Elle a t de tout temps trs bonne envers moi, et +c'est peut-tre la seule personne sur laquelle je puisse compter +srieusement Ptersbourg. + +Je n'ai vraiment aucune nouvelle vous donner de moi; ma sant est +passable et je travaille beaucoup. Le dgel a interrompu toute espce de +communication, et je ne vois absolument personne. Heureusement, les +journaux arrivent, quoique plus tard que de coutume. Je fais aussi +beaucoup de lectures. + +Je compte recevoir une lettre dimanche et je vous crirai un peu plus au +long mardi. C'est demain l'anniversaire de la mort de Gogol, et il ne +veut pas me sortir de la tte. Je crains de mettre un peu de tristesse +dans ma lettre et je prfre l'interrompre. + +Adieu, chre amie. Je vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXIV + + +Spassko, le 12/24 mai 1853. + +Voici donc que je vous cris de nouveau Paris, Londres, quinze +jours de distance d'ici, chre et bonne madame Viardot, un mois +d'aller et de revenir pour une lettre! Il tait cruel de vous savoir +Ptersbourg et de ne pas vous voir, mais il tait doux de recevoir une +rponse dans dix jours. Enfin! comme dit votre mari, il faut s'y +rsigner. + +J'ai reu votre lettre de Moscou. J'ai t bien tonn d'apprendre que +vous n'aviez pas reu de mes nouvelles. Je vous avais cependant crit +tous les dix jours. Je vais dcidment mieux depuis quelque temps; j'ai +mme t en tat de faire une excursion de chasse 150 verstes d'ici, +et j'ai tu pas mal de doubles. + +Comment allez-vous aprs toutes ces courses par chemin de fer? J'attends +avec anxit la lettre que vous m'avez probablement crite avant de +partir pour Varsovie. Je l'aurai probablement demain. Dieu veuille que +cette affaire de thtre Londres, dans laquelle vous vous embarquez, +vous mne bon port! Il est probable que vous n'aurez que des comparses +autour de vous et que tout le poids de la lutte psera sur vos seules +paules. Enfin nous saurons tout cela bientt, j'espre. + +Vous continuez garder le silence sur votre rengagement Ptersbourg. +Je viens de lire dans les journaux que Mlle de la Grange y va. +Dcidment vous ne revenez plus. Cela m'attristerait beaucoup si je ne +pouvais encore garder quelque illusion sur la probabilit de mon retour + Ptersbourg pour l'hiver; mais je ne suis que trop sr de rester +ici[71]. + +N'abandonnez pas votre projet de venir donner des concerts en Russie +l'anne prochaine... Votre dernier triomphe, surtout Moscou, doit vous +y encourager. Si vous venez avec V... Moscou, j'espre bien que vous +ferez une pointe jusque chez moi. Mon jardin est splendide l'heure +qu'il est, la verdure y est clatante, c'est une jeunesse, une +fracheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une ide; j'ai une +alle de grands bouleaux devant mes fentres, leurs feuilles sont encore +lgrement plisses; elles gardent encore l'empreinte de l'tui, du +bourgeon qui les renfermait il y a quelques jours; cela leur donne l'air +de fte d'une robe toute neuve, o des plis de l'toffe se voient. Tout +mon jardin est plein de rossignols, de loriots, de grives, c'est une +bndiction! Si je pouvais m'imaginer que vous vous y promnerez un +jour! Ce n'est pas impossible... mais ce n'est gure probable. + +Vous recevrez ma lettre Londres. N'oubliez pas de demander Chorley +s'il en a reu une de moi en fvrier, o je lui demande des explications +dfinitives sur un certain auteur du nom de _Chenston_ (il sait de quoi +il s'agit). Pourquoi ne me dit-il pas son opinion sur Gogol, et comment +va sa sant? + + +Le 13 mai. + +Je vous avais dsign ce jour comme tant celui de la naissance de +petite Pauline[72]; d'aprs un document que j'ai reu dernirement, +elle est ne le 26 avril (8 mai) 1842. Elle a quinze jours de plus que +je ne le croyais. Je ne crois pas du reste qu'il soit ncessaire de +changer la date. Donnez-moi de ses nouvelles[73]. Dans quatre ou cinq +jours, j'crirai une longue lettre maman Garcia. Je vous prie de lui +embrasser les mains de ma part. Les yeux de Mme Tutcheff vont mieux +depuis quelque temps, et nous faisons beaucoup de musique. Elle +dchiffre trs bien, et a un sentiment trs juste de ce qui est beau et +vrai. Sa soeur, au contraire, a une tendance _naturelle_ vers ce qui +est doucereux et commun, et les larmes lui viennent avec une facilit +dsesprante... Heureusement qu'elle joue la seconde partie, la basse. +Elle a des doigts de coton, et quand elle s'embrouille, elle tche +encore de donner une note quelconque une expression suave. C'est +affreux! Le jeu de Mme T... a beaucoup de fermet et de rythme. A +force de faire rpter mademoiselle, certaines pices vont trs bien. +Nous sommes plongs maintenant dans Mozart jusqu'au cou. Je dis _nous_, +car je me tiens derrire les chaises de ces dames, je tourne les +feuillets, et je fais le matre de chapelle. Dans les moments +d'enthousiasme, je ne puis m'empcher d'mettre des espces de sons +horriblement faux, sous prtexte de chant, ce qui cause des crispations +nerveuses tous les assistants. + +Je me suis remis mon roman[74]. J'ai six semaines devant moi jusqu' +l'ouverture dfinitive de la chasse. + +Adieu, _theuerste Freudin_. Soyez heureuse. Mille amitis V... +J'embrasse tendrement vos chres mains et suis jamais. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + +_P.-S._--Avez-vous remis les deux exemplaires de mon livre[75]? + + + + +XXXV + + +Bellefontaine, le 27 aot 1857, jeudi. + + Mon cher ami[76], + +Je suis arriv ici 11 heures et demie, aprs une trs facile +_traverse_, et j'ai trouv le prince arriv de Russie de la veille. Il +compte faire l'ouverture de la chasse le 4 septembre et il nous engage +ds le 3 pour trois ou quatre jours. Il parat qu'il y a immensment de +gibier (j'ai parl son garde): perdrix, livres, lapins, faisans, +chevreuils. Il faudra, d'aprs ce qu'il dit, dtruire trois quatre +cents livres, les voisins se plaignent beaucoup; le reste l'avenant. +On m'a prpar deux chiens, que je vais essayer, et j'espre en acheter +un. Voici donc comment s'arrangera l'affaire: Je reviendrai +Courtavenel le 29 ou le 30; et le 3, nous partirons ensemble. On arrive + Melun 10 heures et le chemin de fer repart 10 heures et demie; +c'est trs commode. + +Mille choses tout le monde et revoir. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXVI + + +Paris, 16 octobre 1857. + + Mon cher ami, + +Notre voyage est retard d'un jour, c'est demain que nous partons. J'ai +vu Templier[77], je lui ai parl de notre traduction[78]. Il dit qu'il +ne pourrait pas la faire paratre avant celle de Marmier[79], qui sera +un peu retarde par l'envoi des preuves Rome. + +Il y a dans le _Journal des Dbats_ un grand article de M. Ratisbonne +sur Manin, trs bien fait. + +Voici les quelques lignes que je vous propose d'ajouter la fin des +_Grands Bois_[80]: + +--Allons donc, Yegor, s'cria Kondrate, qui, pendant ce temps, s'tait +install sur le devant de la tlga, viens t'asseoir ct de moi. A +quoi rves-tu? Est-ce ta vache? + +--Sa vache! rptais-je en levant les yeux sur le grave et placide +visage de Yegor. Il semblait rver en effet et regardait au loin dans la +campagne qui commenait s'assombrir dj. + +--Oui, continua Kondrate, il a perdu sa dernire vache cette nuit. Il +n'a pas de chance, il faut l'avouer. + +Yegor s'assit sans mot dire dans la tlga, et nous partmes... Il +savait ne pas se plaindre, lui. + +Quant aux _Trois Rencontres_[81], je vais tcher de vous l'envoyer de +Rome. Mais le volume est dj assez rempli comme cela, et vous pouvez le +considrer comme termin, ds prsent. + +Mille amitis tout Courtavenel. Je vous serre cordialement la main. + +Votre tout dvou. + +IV. TOURGUENEFF. + +_P.-S._--Si vous mettez _le Rossignol_[82], effacez la phrase: Dieu qui +m'a donn la voix, lui a t l'esprit. + + + + +XXXVII + + +Spassko, 7 juillet/25 juin 1858. + + Chre amie, + +Je reviens Spassko aprs une absence de quatre jours et je trouve +votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle[83]! Je n'osais pus vous +parler de mes pressentiments; je m'efforais de me persuader moi-mme +que tout pouvait encore bien finir,--et voil qu'il n'est plus! Je le +regrette beaucoup pour lui-mme; je regrette tout ce qu'il a emport +avec lui; je ressens profondment la cruelle douleur que cette perte +vous a cause, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement. +Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent tre bien tristes aussi +tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent +doivent se resserrer encore plus troitement; ce n'est pas une +consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends, +c'est un coeur bien dvou qui vous dit de compter sur lui comme sur +celui qui vient de cesser de battre. + +Je ne peux m'empcher de penser la dernire fois que j'ai vu Scheffer; +il avait si bon air que l'ide d'une dernire entrevue ne pouvait pas +mme se prsenter mon esprit. Il tait en train de peindre un Christ +avec la Samaritaine; je m'assis derrire lui et nous causmes +longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'tait dans les +premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de +meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille! + +Je suis trop sous l'impression de cette funbre nouvelle pour vous +parler beaucoup de moi. Je vous dirai en deux mots que j'ai pass trois +journes fort agrables chez des amis[84]: deux frres et une soeur, +excellente personne qui se sent trs malheureuse. Elle a t force de +se sparer de son mari, espce de Henri VIII campagnard fort dgotant; +elle a trois enfants qui viennent trs bien, surtout depuis que le papa +n'est plus l. Il les traitait fort durement par systme; il se donnait +le plaisir de les lever la spartiate, tout en menant un train de vie +directement oppos. Ces choses-l arrivent souvent: on se donne ainsi +les agrments du vice et de la vertu,--ceux de la vertu par procuration. + +Des deux frres, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant +garon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en mme temps, trs +bon, trs tendre et dlicat de got et de sentiment, un tre +vritablement original. Le troisime frre (le comte L. Tolsto, celui +dont je vous ai parl comme d'_un de nos meilleurs crivains_, cela vous +fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est +mon voisin;--mais pour Tolsto: il est srieusement et pour tout de bon +un talent hors ligne, et j'espre bien un jour vous en convaincre en +vous traduisant son _Histoire d'une enfance_. Je ferme ici cette +interminable parenthse). Le troisime frre, dis-je, qui devait venir, +n'est pas venu. La soeur est assez bonne musicienne; _nous avons_ jou +du Beethoven, du Mozart, etc. + + * * * * * + +I. TOURGUENEFF. + + + + +XXXVIII + + +Spassko, 21 juillet 1858. + + Chre et bonne madame Viardot, + +Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes. +Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parl dans mes lettres de +Rome, vient de mourir du cholra Saint-Ptersbourg. + +Pauvre homme! aprs vingt-cinq annes de travail, de privations, de +misre, de rclusion volontaire, au moment o son tableau venait d'tre +expos, avant d'avoir reu une rcompense quelconque, avant mme de +s'tre convaincu du succs de cette oeuvre laquelle il avait vou +toute sa vie,--la mort, une mort subite comme un coup d'apoplexie, mais +plus cruelle, car elle ne frappe pas la tte! Un mchant article de +journal qui lui disait des injures, puis des ddains calculs, voil +tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui +s'est coul entre son retour et sa mort. Quant son tableau[85], il +appartient certainement cette poque de l'art o nous sommes entrs +depuis un sicle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une poque +de dcadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la +philosophie, de la posie, de l'histoire, de la religion. Il y a des +dfauts dplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une oeuvre +srieuse, leve, et dont il faut dsirer l'influence en Russie, ne +ft-ce que comme raction l'cole fonde par Bruloff[86]... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XXXIX + + +Spassko, 30 juillet 1858. + +...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se +passer: J'ai beaucoup travaill un roman que j'ai commenc et que +j'espre finir pour le commencement de l'hiver[87]; puis je suis all +la chasse 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours, +car les marais taient encore vides, le temps de la migration des +doubles et des bcassines n'est pas encore commenc. Je m'occupe en mme +temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les +paysans: partir de l'automne, ils seront tous mis l'_obroc_, +c'est--dire que je leur cderai la moiti des terres pour une redevance +annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce +ne sera qu'un tat transitoire, en attendant la dcision des +comits[88]: mais rien de dfinitif ne saurait tre fait d'ici l. + +Je viens de vous mentionner un roman que je suis en train d'crire. Que +j'aurais t heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les +caractres, le but que je me suis fix, etc.; comme j'aurais recueilli +prcieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci, +j'ai longtemps mdit mon sujet, et j'viterai, je l'espre, les +solutions impatientes et brusques qui vous choquaient bon droit. Je me +sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est dj +loin de moi; j'cris avec un certain calme qui m'tonne: pourvu que +l'oeuvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit mdiocre. + + * * * * * + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XL + + +Spassko, le 31 mars/12 avril 1859. + +Me revoici dans mon vieux nid, chre et bonne madame Viardot! mais je +n'y suis que pour trois semaines. Cette ide m'est surtout consolante, +quand je jette un regard par la fentre: de la neige et de la boue par +terre, de la pluie dans l'air, un grand drap blanc mouill et sale en +guise de ciel, un vent qui gmit comme un enfant malade; c'est vilain! +Il est vrai que cela peut, cela doit changer d'un moment l'autre. Nous +aurons des feuilles et de l'herbe dans une semaine, dans cinq jours +peut-tre! Pour le moment, il n'y a que la prsence des corbeaux noirs +au bec blanc, des alouettes et des grives, qui nous annonce le +printemps. Autres indices: les mouches commencent sortir de leur +lthargie, les moineaux se chamaillent et babillent plus que jamais, une +bande d'oies sauvages traverse le ciel, une bouffe de vent, plus chaude +qu' l'ordinaire, nous apporte l'odeur des bourgeons qui se gonflent +dj sur les branches des saules. Cependant vous ne quittez ni pelisse, +ni cache-nez, ni bottes fourres. Les chemins sont impraticables; +dbcle gnrale des rivires! Gare ceux qui tombent malades en ce +moment-ci! pour eux, ni mdicaments ni mdecins! Molire dirait que +c'est prcisment ce qui peut les sauver. Impossibilit complte d'aller +voir ses voisins, ou de recevoir leurs visites! Mais j'y pense, nous +n'avons pas de voisins. Le seul que nous possdions, un bon et charmant +garon, vient de mourir; ce souvenir m'attriste. + +J'tais en train de dire mille folies. Les bcasses ne sont pas encore +arrives. Ma chienne et moi nous les attendons avec impatience. Ma +chienne Boubout (fille de la pauvre Diane) a d faire des tudes de +philosophie allemande pendant l'hiver qui vient de s'couler: je lui +trouve le regard d'une profondeur, et toute la physionomie d'une +gravit!... C'est extraordinaire! Elle pourrait poser pour le portrait +de Llio, comme expression. + +Je suis curieux comment Lady Macbeth vous a russi. C'est un beau rle, +grand, simple (malgr la ruse de la dame), profond, et pourtant +difficile, presque dangereux. Mais, comme dit Lear dans la tragdie de +Shakespeare (vous souvenez-vous de la lecture de cette tragdie +Courtavenel sous un acacia en fleurs, et puis dans le coup de la +diligence avec Laure endormie, vous souvenez-vous?): le danger et moi, +nous sommes deux lions ns le mme jour et dans la mme litire; mais je +suis l'an et le plus fort des deux. Si nous faisions Macbeth +Courtavenel? Je demande tre l'ombre de Banquo, elle ne parle pas. + +Je me trouve, l'heure qu'il est, dans les douleurs de l'enfantement. +J'ai un sujet de roman dans ma tte que je tourne et retourne sans +cesse; mais jusqu' prsent l'enfant s'obstine se prsenter par les... +Voyez dans un dictionnaire de mdecine quelle est la moins bonne manire +de se prsenter... Patience, l'enfant natra, peut-tre, viable, malgr +tout. + +A revoir, avant six semaines, je l'espre. Mille bonnes choses +Viardot, tous les amis. Quant vous, je vous baise les mains. + +Votre, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLI + + +Berlin, htel de Saint-Ptersbourg, +ce 11 janvier 1864, jeudi. + +Chre et bonne madame Viardot, me voici donc crivant ma _premire_ +lettre! L'absence a rellement commenc... Enfin il faut se rsigner et +penser au retour. + +Il y a deux heures que je suis arriv ici, et je sors d'un lit o je +n'ai pas pu dormir, mais o je me suis rchauff, ce qui tait bien +ncessaire, vu l'horrible froid de cette nuit. A 4 heures du matin, une +espce de spectre tout blanc de givre (c'tait le conducteur) a +entr'ouvert la portire pour nous annoncer d'une voix rauque qu'il +faisait plus de _18_, dix-huit degrs Raumur! Pourvu que vous n'ayez +rien de pareil Bade! Dieu sait ce qui m'attend en Russie! Aussi +vais-je m'acheter une chancelire plus vaste et un second (pardon!) +caleon de flanelle. + +J'ai fait une partie de la route avec le descendant dgnr de +Mandrin, le comte Fleuring, qui m'a racont avec beaucoup de lenteur +l'attentat commis il y a quelque temps sur le roi de Prusse Bade. Il +m'a tout naturellement demand de vos nouvelles, etc. J'ai pu constater +qu'il dort trs bien en chemin de fer et qu'il ronfle. + +Il n'y a nulle part de la neige, mais de la glace partout. Le Mein, +Francfort, charriait d'normes blocs... J'ai la figure en compote. Voil + peu prs toutes mes impressions de voyage jusqu' prsent. + +Je n'ai pas encore vu Pietsch[89]. Je vais de ce pas m'habiller, +djeuner et sortir. Je pars ce soir, et je ne m'arrterai plus jusqu' +Ptersbourg: cette dent demande tre vite arrache. Maintenant, mes +commissions. + +1 _Delenda est Carthago_, il faut mettre de la flanelle, je veux dire +du feutre, dans votre petit salon, des deux cts et au-dessus de la +fentre. + +2 Des bourrelets partout, utiliser les doubles croises. La premire +fentre du salon n'a pas t acheve. La salle manger surtout! + +3 Envoyez la mtronomisation (quel mot!) de vos mlodies sans tarder. + +4 Des nouvelles de vous, de Viardot, des enfants, de tout le monde, du +chat; pas de promenade sur l'tang par ce froid-ci. + +J'enverrai un tlgramme d'ici Botkine[90]. Je vous crirai maintenant +de la frontire prussienne. + +Et maintenant mille et mille souvenirs et amitis. Je vous baise +tendrement les mains. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLII + + +Berlin, htel de Saint-Ptersbourg, +jeudi, 14 janvier 1864. + +Il est sept heures un quart du soir, chre madame Viardot; dans ce +moment vous tes tous runis au salon. Vous faites de la musique, +Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le +coeur est aussi dans ce salon bien-aim, je me prpare redormir +encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour +Koenigsberg (le train part dix heures trois quarts). + +J'ai vu Pietsch chez lui, et je l'attends pour prendre une tasse de th +avec moi. Il vous adore plus que jamais; il est trs triste et +dcourag, le pauvre garon! _Pauvre_ est le mot, hlas! Il m'a fait +mille questions sur vous, sur vos enfants, etc., etc... J'ai vu aussi sa +femme, qui est bien maigre, et les enfants, qui sont bien jolis. Dites +Viardot qu'il est formellement dfendu d'importer un fusil en Russie, et +que le sien va faire un sjour forc chez Pietsch, auquel, du reste, je +le recommanderai particulirement. + +Je me fais l'effet d'un homme qui rve: je ne puis m'habituer l'ide +que je suis dj si loin de Bade, et les personnes et les objets passent +devant moi, sans avoir l'air de me toucher. Une fois Ptersbourg, je +vais travailler des pieds et des mains pour me dbarrasser au plus vite. + +J'achverai cette lettre demain Koenigsberg, ou sur la frontire et +je vous l'enverrai. En attendant, je vous serre la main, et j'ai le +coeur bien gros. + + +Le 15, une heure. + +Me voici Koenigsberg. Je pars dans une demi-heure. + +Mille amitis. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLIII + + +Bade, hlas non! Saint-Ptersbourg! +Lundi, 18 janvier 1864, Htel de France. + +Chre et bonne madame Viardot, ma main, en mettant ce nom chri de Bade +au haut de la page, a trahi mes constantes penses... Je ne suis que +trop Saint-Ptersbourg! Et pourtant, l'instant prsent est le plus +doux de la journe; c'est celui o je cause avec vous. Je vais donc vous +raconter ce que j'ai fait. + +J'ai eu des visites de littrateurs dans la matine, ce qui m'a empch +de sortir de bonne heure: puis, toutes les rues avoisinantes taient +pleines de troupes qui se rendaient la parade de l'piphanie. Il m'a +t impossible de pousser jusque chez la comtesse Lambert[91], que je +verrai demain pour sr; j'ai fait deux ou trois visites, puis j'ai dn +chez mon bon Annenkoff[92] avec quelques vieux amis. De l, je suis +all au thtre entendre l'opra de M. Sroff, _Judith_. Eh bien, je +dois dire que c'est une oeuvre remarquable, malgr des longueurs et +des gaucheries impossibles, une excution pitoyable, des dcors _idem_. +Cela procde en droite ligne de Wagner; mais il y a je ne sais quel +souffle de passion et de grandeur, o se rvle une physionomie musicale +fort intressante et mme originale. La grande scne qui prcde le +meurtre d'Holopherne m'a vraiment frapp. Mais imaginez-vous (je vous +vois rire d'ici) qu'au cinquime acte, Judith arrive la tte de son +monsieur la main, la montre au peuple, puis chante un air avec +accompagnement d'arpge sur les harpes, un air bleu de ciel, et qu'il y +a mme un jeune homme en turban et camard qui l'pouse dans cet instant! +Si cette Judith est grave, je vous l'apporterai. Je suis trs curieux +de savoir votre opinion. M. Sroff est n des entrailles de Wagner, il +est vrai, mais ce n'est pas un trop mauvais fils. On me mne demain soir +chez lui. + +Le matin je vais au Snat et je laisse les deux pages suivantes pour y +crire ce qui m'y sera arriv. J'ai vu au thtre le prince W..., qui +m'a dit avec la gravit qui le distingue: Wagner a la mlodie +chromatique, et Sroff l'a diatonique. Et je suis all prendre le th +chez Milutine[93]. + + + + +XLIV + + +Mardi 19/7 janvier 1864. + +Avant toute autre chose, merci pour la petite lettre que vous m'avez +crite et qui m'est arrive ce matin. Elle m'a fait le plus grand +plaisir; j'ai des nouvelles de vous et de ce Bade bien-aim. Merci. + +J'ai fait ma visite au Snat aujourd'hui entre midi et une heure: on m'a +introduit avec une certaine pompe dans une grande chambre, o j'ai vu +six vieux messieurs en uniforme, avec des crachats. On m'a tenu debout +pendant une heure, on m'a lu les rponses que j'avais envoyes. On m'a +demand si je n'avais rien ajouter, puis on m'a renvoy en me disant +de venir lundi pour tre confront avec un autre monsieur. Tout le monde +a t trs poli et trs silencieux, ce qui est un excellent signe; et, +d'aprs tout ce qu'on dit, l'affaire va se terminer encore plus vite +que je ne l'esprais. Tant mieux[94]! + +Du Snat, je suis all voir ma vieille amie, la comtesse Lambert, que +j'ai trouve souffrante, comme de coutume, mais peu change. Sa vie est +trop triste... Elle a eu du plaisir me voir et s'est mise pleurer. +Pauvre femme! J'ai redn chez Annenkoff, et j'ai pass la soire chez +Sroff; je reviens de l. Il nous a jou des fragments de son nouvel +opra, _Rognda_; le sujet est tir de nos anciennes annales. Eh bien, +ou je me trompe lourdement, ou ce petit homme bizarre et nerveux a un +fort grand talent[95]. Deux choeurs surtout, et un air d'adolescent +d'une puret vraiment mozartesque, m'ont transport... Ma foi! j'ai dit +le mot, je le laisse. C'est pour le coup que j'aurais voulu, moi aussi, +vous avoir mes cts pour pouvoir contrler mes impressions et lire +dans vos traits la confirmation, ou peut-tre la ngation de mes +sentiments. Cette _Rognda_ me parat devoir devenir bien suprieure +_Judith_; il y a beaucoup plus de franchise et d'originalit, et +l'influence de Wagner se fait-bien moins sentir[96]. Il se dmenait +comme un diable devant son piano et chantait d'une voix impossible. Ce +Sroff est un trs grand coloriste et manie l'orchestre d'une faon +magistrale. Enfin, je suis revenu sous le charme et j'y suis encore. + +Il faut que vous m'criviez sans perdre de temps les dates exactes de +votre sjour Leipzig, Erfurt, etc., pour que je sache o vous crire. +Il ne fait pas froid du tout ici; j'espre qu'il ne gle pas si fort +Bade et que les petits ont repris leur traneau. Travaillez-vous +beaucoup? Dites mille choses de ma part tout le monde. Je vous baise +les mains. + +_Der Ihrige_ + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLV + + +Saint-Ptersbourg, 31/19 janvier 1864. + + _Theuerste, beste Freundin_, + +J'ai reu aujourd'hui votre lettre date du petit salon; je vous en ai +crit deux Leipzig, en les adressant _P. V. beruhmte Sngerin[97], +an Gewandhaus_; j'espre qu'elles vous seront parvenues. Si pourtant +vous ne les aviez pas reues, je me borne vous dire que mon affaire +avec le Snat est finie, et que j'ai reu l'assurance qu'on ne me +refuserait pas la permission d'aller o bon me semble, mme hors du +pays, ce qui fait que dans un mois je quitte Ptersbourg. + +Mon pied ne me fait plus mal du tout et ma toux a disparu. A l'exception +de deux ou trois jours de froid, le temps a t trs doux depuis mon +arrive ici. + +J'ai assist hier une excellente reprsentation de _Fidelio_: tous les +rles taient remplis par les premiers sujets. Calzolari faisait +Florestan, et Mme Barbot est un peu insuffisante comme voix et comme +jeu surtout dans la grande scne: mais il y a un je ne sais quel souffle +potique dans ce qu'elle fait. C'est trop lgant quelquefois, et trop +franais; elle se donne beaucoup de peine et chante avec conscience. +Bocco et le tyran (Angiolini et Evenardi) taient parfaits. Le vieux +Botkine se pmait mes cts, et je dois dire que la musique m'a fait +un effet extraordinaire; j'ai applaudi comme un claqueur. + +Aujourd'hui, j'ai entendu le quatuor 127 (posthume) de Beethoven, jou + la perfection par Wieniawski et Davidoff. C'tait bien autre chose que +Maurin et Chevillard. Wieniawski a normment gagn depuis que je l'ai +entendu pour la dernire fois; il a jou _la Chaconne_ de Bach pour +violon seul, de faon pouvoir se faire entendre mme aprs +l'incomparable Joachim. + +Je commence croire que ma nouvelle ne paratra pas; mes amis sont un +peu effrays et murmurent le mot d'absurde! Vous pouvez vous imaginer +ce que dira le public[98]! Je regrette un peu la somme assez ronde que +cette machine m'aurait rapporte; mais il ne faut pas s'exposer ce +qu'on vous paye moins plus tard... Je suis tout stupfait moi-mme des +profonds calculs que je fais l. + +Un littrateur de mes amis, du nom de Droujinine, est mort ce matin; il +y a longtemps qu'il tait malade (de la poitrine), et je l'ai vu +quelques jours aprs mon arrive: c'tait un spectre. Il s'est endormi +tranquillement, il n'a pas souffert. La mort est une grande et terrible +chose, et si elle pouvait entendre ce qu'on lui dit, je la supplierais +de me laisser encore sur la terre. Je veux vous voir encore, et pendant +longtemps, si c'est, possible. O ma chre amie, vivez longtemps et +laissez-moi vivre auprs de vous tous. Adieu, aprs-demain. Dites +mille choses Viardot et Mlle ***. Quant vous, je vous baise les +mains avec _Innbrunst_. + +_Der Ihrige_ + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLVI + + +Paris, 16 fvrier 1865. + + * * * * * + +....Je n'ai t aucun thtre. Dcidment, cela ne m'amuse pas d'y +aller... seul. J'ai assist l'ouverture des Chambres, dans la grande +Salle des tats du Louvre. Nous tions presss comme des harengs. Trois +choses m'ont frapp: le caractre exclusivement _militaire_ de cette +crmonie (le seul passage applaudi est celui o l'on parle d'un nouvel +arc de triomphe riger), l'absence complte et absolue de jolies +figures fminines, et le timbre de la voix de l'empereur. Si on pouvait +noter des voix comme on dessine des ttes, on dirait que c'est un +professeur suisse qui parle,--un professeur de botanique ou de +numismatique. Le discours en lui-mme est trs anodin, trs +pacifique--et ambigu, cela va sans dire. + +L'impratrice avait une robe fort laide, mais elle a beaucoup de grce +et de dignit. Le prince imprial a l'air bien chtif et bien teint. Le +prince Napolon a une vraie tournure de Tibre ou de Domitien. Je devais +dner avec lui hier chez Bixio, mais j'ai refus cet honneur. Je ne +l'aime pas du tout, et puis il a parl avec trop de mpris de mes +pauvres Russes. Rien de plus ridicule que certaines figures +encapuchonnes, affubles d'uniformes: les toques rouges, jaunes, +barioles, dores des avocats et des juges avaient un faux air oriental + mourir de rire. Que de cordons, de plaques, de dorures, de casques, de +panaches! Grand Dieu! et dire que toute cette friperie fait de +l'effet!... Que dis-je? elle conduit le monde... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLVII + + +Spassko, 1er juillet 1865. + + Chre et bonne madame Viardot, + +...Je suis tout enchant de ce que M. Rietz[99] (dont je regrette +beaucoup de n'avoir pas fait la connaissance) vous a dit. Cela doit +vous donner des ailes. C'est bien autre chose que ce que nous autres, +_dilettantillons_, avons pu vous dire,--et si vous ne faites pas des +sonates, si je ne trouve pas mon retour quelque bel adagio peu prs +achev, il me faudra vous gronder. Je m'imagine, en effet, que l'ide +musicale doit se dployer avec plus d'ampleur et de libert quand on n'a +pas un cadre trac d'avance, d'une couleur, d'une forme dj +dtermines, et dtermines par un autre. + +Allons! au travail! Je ne l'ai tant admir et encourag que depuis que +je ne fais rien moi-mme. Eh bien, non! Je vous donne ma parole +d'honneur que si vous vous mettez faire des sonates, je reprendrai ma +besogne littraire. Passez-moi la casse, je vous passerai le sn. Un +roman pour une sonate: cela vous va-t-il? Dieu! quelle perspective +d'activit fivreuse se dvoile devant moi. Il y en a pour tout +l'hiver..... + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLVIII + + +Saint-Ptersbourg, rue Karavannaa, +lundi 4/16 mars 1867. + + Chre madame Viardot, + +Je vais dire ce que j'ai fait depuis deux jours. J'ai vu le pauvre +Milutine, il parle sans trop d'effort, mais il prend constamment un mot +pour un autre. Il a oubli les lettres, les chiffres, il m'a demand si +je voulais donner ma _voiture_ un _aqueduc_, c'est--dire mon roman +une revue: _Vanitas vanitum et omnia vanitas!_ Lui si brillant, si +intelligent, si nergique... un enfant qui balbutie! Son bras et sa +jambe sont compltement immobiles... l'homme peut survivre, mais +Milutine est mort. + +Mon pied va beaucoup mieux, je n'ai presque plus besoin de canne, et +cela malgr le froid horrible qu'il fait: vingt et vingt-deux degrs! +Botkine et moi nous avons pass la soire d'hier chez Mme Abaza. Elle +a organis des choeurs de jeunes demoiselles, et cela ne marche pas +trop mal. Nous y avons trouv Rubinstein et sa femme. Il a jou comme un +lion, en secouant un peu trop sa crinire... musicalement parlant. On a +beaucoup parl de vous. + +Mes deux machines font beaucoup de bruit Ptersbourg, on voudrait me +faire lire droite et gauche, mais j'ai autre chose faire. +J'crirai Bade, Viardot, Marianne[100] et Mme Anstett, ds +demain. + +Aujourd'hui j'embrasse tout le monde et vous serre cordialement les +mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +XLIX + + +Saint-Ptersbourg, Karavanna, 5/17 mars 1864. + + Chre et bonne madame Viardot, + +J'ai reu hier le tlgramme de Viardot qui m'annonce votre arrive +Bade. Je pars demain pour Moscou, et j'espre y trouver une lettre de +vous ou de Viardot, peut-tre des deux. + +Mon pied est revenu son tat chronique, ni bien, ni trop mal; je +marche sans bton peu prs, mais je boite, et il me semble qu'il est +devenu plus court que l'autre. Esprons qu'il sera remis compltement +pour l'poque de la chasse. + +J'ai eu un trs grand plaisir avant-hier soir; Mme Niessen-Saloman +m'a invit de venir assister une des soires que le Conservatoire +donne une ou deux fois par mois. J'y ai entendu une Mlle +Lavroska[101] chanter avec beaucoup de got et une belle voix de +mezzo-soprano votre _Tsvetok_[102] (Fleur dessche), et _Schopote_ (le +Murmure), _Suda!_ (Evocation)[103]. Le public, trs difficile +d'ailleurs, a applaudi tout rompre. Mme Niessen m'a charg de mille +choses pour vous. Le vieux Ptroff[104], qui se trouvait aussi cette +soire, m'a parl de vous avec des larmes dans les yeux, et m'a assur +qu'il ne se passait pas de jour sans qu'il ne penst vous. Tout cela +m'a fait naturellement beaucoup de plaisir, et je vous le dis, parce que +je suis sr que cela vous en fera aussi. + +IV. TOURGUENEFF. + + +Dimanche soir. + +Je suis all voir ce matin Mme Skobeleff, qui parle de vous avec +enthousiasme. Olga, sa seconde fille, qui par parenthse a grandi +normment, a jou du piano d'une faon charmante, avec un sentiment +potique et musical fort rare dans le monde o elle vit. Il faut esprer +qu'elle ne fera pas comme sa soeur, qui a compltement abandonn la +musique. + +J'ai oubli de vous dire que nous avons eu hier soir une sance de +quatuors chez Mme Abaza. On a commenc par un trio de Rubinstein, +jou par lui-mme (et j'avoue que sa manire de vouloir toujours changer +le piano en orchestre finit par me donner sur les nerfs). Puis on a jou +un Schumann et deux Beethoven de la dernire poque, trs bien, ma foi! +Botkine a fait ronron. Mme Rubinstein est venue avec son mari, elle +est toujours aussi gentille. Rubinstein quitte dcidment le +Conservatoire, malgr toutes les gnuflexions qu'on excute devant lui. +J'ai vu la mme soire Mme de Radhen, dame d'honneur de Mme la +grande-duchesse Hlne, qui est toujours aussi aimable et qui, je crois, +a beaucoup d'affection pour vous. + +Je n'ai pas perdu mon temps ici. J'ai travaill plusieurs scnes de mon +roman[105]; j'ai tout arrang avec mon intendant. Je ne m'arrterai +Moscou que le temps ncessaire pour voir Katkoff[106] et lui remettre +mon manuscrit qu'on mettra l'impression aussitt... Mais je rabche, +je crois vous avoir dj parl de tout cela. + + +Lundi soir. + +Mon dpart a t retard d'un jour. Il y a un papier d'affaire +refaire. Je pars demain _senza dubbio_. + +Ce soir je suis un grand concert de la musique d'avenir russe, car il +y en a aussi. Mais c'est absolument pitoyable, vide d'ides, +d'originalit. Ce n'est qu'une mauvaise copie de ce qui se fait en +Allemagne. Avec cela une outrecuidance renforce de tout le manque de +civilisation qui nous distingue. Tout le monde est jet dans le mme +sac: Rossini, Mozart et jusqu' Beethoven... Allez donc!... c'est +pitoyable... + +Je pars demain deux heures. Je vous crirai de Moscou. En attendant, +je dis mille et mille bonnes choses tout le monde et vous embrasse +tendrement les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +L + + +Moscou, jeudi 9/21 mars 1867. + +Me voici donc ici, _theuerste Freundin_! install dans une bonne chambre +avec un jardin tout enseveli sous des dredons de neige; devant ma +fentre, et au del des arbres, une petite glise byzantine rouge avec +des toits verts, dont la sonnerie m'a rveill ce matin. + +Il y a aujourd'hui trois semaines que j'ai quitt Bade... puiss-je tre +de retour dans quatre! Je vais y travailler de toutes mes forces... Une +fois le voyage de Spassko derrire moi, le reste ira plus facilement. +Vous pouvez croire que je me soigne beaucoup pour viter toute espce de +retard. Le pied va assez bien. + +Et vous, que faites-vous? Jamais je n'ai eu aussi peu de nouvelles de +vous que pendant cette absence. Je sais par un tlgramme de Viardot, +envoy il y a une semaine, que vous tiez arrivs Bade; mais ensuite +que s'est-il pass? Que se passe-t-il? Ma pense s'occupe incessamment +de ces questions. Je n'ai pas trouv de lettre chez Katkoff; peut-tre +en viendra-t-il une aujourd'hui. + + +Vendredi matin. + +Non, il n'est pas arriv de lettre, j'ai envoy hier un tlgramme avec +rponse; je ne puis pas rester dans cette incertitude. La rponse n'est +pas encore venue... elle viendra pourtant. + +Je pars demain pour Spassko. Mon manuscrit est dj l'imprimerie. Je +compte tre de retour dans une semaine. Ecrivez-moi l'adresse de +Massloff. Mon pied va presque bien, je n'ai plus de canne. + + +Vendredi 2 heures. + +La rponse est venue enfin; elle m'a tranquillis, quoique j'eusse +dsir au mot de sants une autre pithte que passables. La grande +question n'est pas rsolue, elle le sera probablement sous peu de jours. +Je ne puis vous dire quelle _sehnsucht_ j'ai pour Bade et combien chaque +jour me semble long et pesant! + +J'ai pass la soire d'avant-hier chez M. Pissemsky, un de nos bons +littrateurs[107]. Je ne sais si vous vous rappelez quelques fragments +d'un roman que je vous ai traduit et qui vous ont frappe par leur verve +brutale. Il y avait plusieurs dames chez lui; dans le nombre une Mlle +Savitzki, qui, ce qu'on dit, a un talent d'actrice hors ligne, et dont +la figure, quoique laide, avait en effet quelque chose de remarquable, +des sourcils et des yeux tragiques. + +J'ai crit Viardot une petite lettre dans laquelle je donne quelques +dtails sur mes faits et gestes depuis mercredi, jour de mon arrive +chez l'ami Massloff. + +J'ai vu mon frre, qui est aussi en train de s'acheter une maison +Moscou; il a l'air mieux portant et plus dispos que dans ces derniers +temps. + +Hier au soir, je suis all chez le long W..., pour voir sa soeur, une +princesse T..., trs aimable femme; Mme W... parle de Bade avec le plus +vif regret. J'ai fait chorus, comme vous pouvez bien l'imaginer. + +A propos, le bruit s'tait rpandu ici que Z... avait _tu_ son valet de +chambre. Mme Anstett serait-elle passe par l?... Ayez la bont de +saluer de ma part cette bonne femme et dites-lui que je lui crirai ds +mon retour de la campagne. Oh! Mme Anstett, et Pgase, et la gare +d'Oos, quand vous reverrai-je? + +Ecrivez-moi, je vous en prie, donnez-moi quelques dtails. Mille amitis + tout le monde et les souvenirs les plus affectueux pour vous. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LI + + +Moscou, 14/26 mars 1867. + +Ouf! chre madame Viardot, quelles journes je viens de passer! Je vais +vous les raconter en dtail. Vous vous rappelez que je devais partir +samedi pour Spassko; je me suis mis en route, en effet, vers cinq +heures et demie, avec un valet de chambre et mon intendant. Il y a un +chemin de fer qui va d'ici une ville nomme Serpoukhoff, 90 verstes +de Moscou; un traneau ouvert m'y attendait pour continuer le voyage. Je +ne me sentais pas bien ds le matin; peine tabli dans un wagon, je +fus pris par une toux violente qui ne fit que crotre et embellir; +arriv la gare de Serpoukhoff, qui se trouve quatre verstes de la +ville, je m'installai pourtant dans mon traneau; mais grce aux +pouvantables _oukhabi_ (vous savez ce que c'est)[108] de ces affreuses +quatre verstes, j'atteignis Serpoukhoff avec une vraie fivre de cheval. +Impossible de songer continuer le voyage. Je passai une nuit blanche +dans une misrable chambre d'auberge, avec cent pulsations la minute +et une toux qui me brisait la poitrine, et ds sept heures du matin, je +dus, dans ce triste tat, me soumettre de nouveau la torture des +_oukhabi_ et regagner plus mort que vif le chemin de fer et Moscou. La +maison de Massloff me sembla un vrai paradis aprs cet enfer. J'envoyai +chercher vite un mdecin et, grce aux sudorifiques, purgatifs et autres +mdicaments, me voici aujourd'hui capable de vous crire et de vous +raconter mes misres. Cela n'a t qu'une assez forte bronchite; dans +trois ou quatre jours, il n'y paratra plus. + +Mais voyez-vous le contretemps! Le voyage de Spassko est plus +indispensable que jamais. J'ai envoy mon intendant prendre les devants; +il faut que je recommence ma tentative, et nous sommes ici en Russie, +la veille du temps o toutes les communications cessent, grce la +fonte des neiges. Si mon oncle voulait tre raisonnable et laisser les +choses s'arranger par crit! Mais il ne le sera pas, ne le voudra pas. +J'ai pourtant rassembl toutes mes forces, je lui ai crit aujourd'hui +une longue lettre: peut-tre fera-t-elle quelque impression sur +lui[109]. Mais je me console l'ide que cela aurait pu tre plus +grave. Je vous tiendrai au courant de ce qui m'arrivera. + +J'ai eu un autre grand plaisir en rentrant avant-hier la maison: j'ai +trouv vos deux lettres; celle que vous aviez adresse Ptersbourg et +l'autre, avec l'adresse de Massloff (fort exactement crite), et la +lettre de Viardot. Si l'inventeur du tlgraphe lectrique est un grand +homme, l'inventeur de l'criture, Cadmus, je crois, n'est pas +ddaigner. Quelle charmante chose que cette feuille de papier qui vient + vous travers l'espace et qui apporte l'empreinte physique et morale +d'une vie qui vous est chre! J'ai lu et relu ces chres lettres et je +crois que c'est ce qui m'a guri. Vous verrez que je finirai par devenir +amoureux de la reine et de toute la maison royale de Prusse; ils sont +vraiment bien gentils avec vous. Cela leur fait beaucoup d'honneur, +mais je ne leur en suis pas moins reconnaissant. + +On me promet de m'apporter demain les premires preuves de mon +roman[110]. Quand je pense que toutes les choses pour lesquelles je suis +venu en Russie ne font que commencer... Il ne faut pas que je +m'appesantisse trop sur ces penses, ma fivre me reprendrait. + +Je continuerai demain, j'espre tre en tat de vous dire que je suis +guri. Mon pied est peu prs revenu son tat normal; j'inaugure la +botte dans trois ou quatre jours, quand je pourrai sortir. + + +Mercredi. + +Ma bronchite a disparu ou peu prs; elle a t courte et bonne. Je +recommence aprs-demain l'assaut de Sbastopol. Je ne resterai que deux +jours Spassko; je vous crirai encore d'ici l. Oh! quelle corve, +quelle corve que tout ce voyage! Enfin, pourvu que tout aille bien chez +vous. Mille amitis au bon Viardot (j'espre que son lumbago a disparu +comme ma bronchite), tout le monde; je vous serre les deux mains de +toute la force de mon attachement. Portez-vous bien. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LII + + +Moscou, 17/29 mars 1867. + +Chre madame Viardot, _theurste Freundin_, ma grippe a disparu et ne m'a +laiss qu'une toux stomachique qui cdera son tour l'influence du +printemps, quand il viendra, ou plutt celle de l'air de Bade, que je +compte bien respirer avant vingt jours. + +L'impression a commenc avec vigueur, et je passe ma journe relire +des preuves. C'est peu agrable d'avoir ainsi son nez constamment +enfoui dans sa propre odeur, mais c'est indispensable. + +Si je n'avais pas ce boulet de voyage Spassko accroch mon pied, +quelle bonne fugue je pourrais faire immdiatement! Mais ce voyage est +invitable; et par quels chemins, par quel temps, _eterni Dei_! Dans ce +moment mme, nous avons un ouragan de neige qui fait mal au coeur +voir. Il n'y a de vert ici devant les fentres que les toits des +maisons. + +On parle beaucoup ici de ce qui se passe en France, des derniers dbats + la Chambre; on croit gnralement que c'est le commencement de la fin, +et l'on est persuad en mme temps que ds que l'Exposition sera peu +prs finie, votre matre essayera de sortir de sa cruelle position par +un coup de tte dsespr, o la question d'Orient (et nous par +consquent) jouera un grand rle. + +En attendant, nous sommes ici en pleine fivre de chemin de fer. Les +commissions pleuvent de tous cts, les compagnies surgissent partout. +On pourra aller de Moscou Mtsensk ds le mois de septembre (pas +maintenant, hlas!), et dans trois ans je pourrai faire le voyage de +chez moi sans mme toucher Moscou, directement par Vilna, Vitebsk et +Orel. Tout ceci est parfait, mais pour le moment, les _oukhabi_ +m'attendent gueule bante. Si ces affreux prcipices taient tout droits +encore! Mais ils ont de faux mouvements dans leur fond, qui vous font +prouver s'y mprendre l'effet du roulis d'un vaisseau, plus les tapes +que l'on reoit sur le sommet de la tte et sur les flancs, les reins, +etc. Je n'oublierai pas de sitt les charmantes quatre verstes qui +sparent Serpoukhoff de la gare du chemin de fer! Elles m'attendent +encore de pied ferme, ces sclrates de verstes! Enfin! enfin! +patience!! + +Portez-vous bien, je vous en conjure, vous tous Bade. Je rpondrai +Viardot; dites-lui que je le remercie de sa bonne lettre. J'espre +qu'il est enfin parvenu abattre des bcasses. Le temps continue ici +tre la diable; les preuves vont ferme. + +Mille millions de bonnes choses tout le monde; j'embrasse vos chres +mains. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LIII + + +Moscou, 19/31 mars 1867. + +Chre et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum +printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien +propos. J'tais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne +bouffe comme celle-ci. + +Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une +rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible. + +J'ai reu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me +traite d'assassin pour n'tre pas venu Spassko, comme si cette +grippe, qui m'a saisi au passage, n'et t qu'une invention de ma part! +Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spassko +derrire moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la +fonte des neiges s'tablit, on ne pourra plus aller bientt ici sur +patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me +risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la +toux qui ne me lche pas encore! D'un autre ct, me voici embarqu dans +la publication de mon roman; cela va me retenir Moscou pendant une +semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion +Spassko devant moi, rien ne s'opposerait ce que je fusse Bade dans +quinze jours! C'est l seulement que je serai guri. + + +19 mars/1er avril. + +J'ai pass une partie de la nuit crire deux longues lettres mon +oncle et mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation +horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les +exhortations inutiles des pois chiches qui rebondissent, lancs contre +une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que +mes pois chiches vont me sauter au nez. + +Je me suis tran hier matin un concert de musique de chambre avec +Laub, Cossmann (qui par parenthse me dit de le mettre vos pieds), et +M. Rubinstein[111]. On a jou un dlicieux quatuor de Mozart, en _si +bmol majeur_ de Beethoven et l'_ottetto_ de Mendelssohn. Laub est un +peu trop uniformment doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que +son frre, plus simplement et plus correctement. L'_ottetto_ de M... m'a +sembl faible et vide aprs les deux autres. C'est de la littrature +musicale fort bien faite,--un article de la _Revue des Deux +Mondes_,--tandis que les deux colosses sont des potes _von gottes +gnaden_ et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a t +trs chaud. Serge Wolkoff s'est approch de moi et m'a demand de vos +nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre +comme la vie s'en va vite, vite, vite. + +J'ai d faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff. +Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai dbut et fini par +une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a +plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal[112]. Il +m'a ritr la promesse de me faire dlivrer les dernires preuves +vendredi[113]. Je pourrai quitter Moscou ds dimanche. Que ferai-je la +semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin, +vous le saurez d'avance. + +Merci, mille fois merci pour vos chres lettres: elles me sont bien +ncessaires, elles me donnent du courage. J'embrasse les enfants, je dis +mille amitis Viardot, Louise, tout le monde: et je fais comme +Cossmann, je me mets vos pieds. + +Portez-vous bien et au revoir. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LIV + + +Moscou, 4 avril/23 mars 1867. + +_O theuerste Freundin_, que vous tes donc bonne de m'crire si souvent! +Depuis que je suis ici, je ne puis me dfendre d'une impression trange: +il me semble que je suis en prison; et je suis emprisonn en effet par +le mauvais temps, par la neige sale et vilaine qui rend les rues +impraticables, et puis ma jambe, qui me permet peine de me traner +dans les vastes chambres de la maison que j'habite... et cette toux qui +ne me lche pas... Eh bien! vos lettres sont comme des messagers de +libert! Elles semblent me dire que, dans peu de jours, toutes ces +entraves tomberont et je redeviendrai ce que j'ai t jusqu' prsent. +Je compte les instants... onze jours encore... c'est bien long. Oh! que +j'en ai assez de cet hiver interminable, de tout ce que je vois, de tout +ce qui m'entoure!... + +Voyons, je vais vous raconter quelque chose. J'ai lu deux fois +l'_Histoire du lieutenant_; la premire fois chez M. Katkoff, qui me l'a +immdiatement achete, et o j'ai t cruellement agac par Mme X..., +qui n'a cess de se gratter le nez, de s'arranger, de se tasser, de se +frotter les yeux et le ventre (elle est grosse de son quinzime enfant), +pendant tout le temps. J'tais assis auprs d'elle et je ne voyais +qu'elle, car je tenais mon nez plong dans mon cahier; je l'ai trouve +fort laide et disgracieuse, ce qu'elle est du reste, lecture part. La +seconde fois, a a t chez la femme du prince Tcherkaski, du mme +prince T... qui a t ministre de l'Intrieur en Pologne, et qui a donn +sa dmission aprs la maladie de Milutine. On tait en petit comit, des +gens d'esprit s'intressant peu aux choses littraires, des dames sur le +retour et dvotes, sans fiel pourtant, et un imbcile la mode, bon +enfant et enthousiaste. Le long Wassittchikoff tait du nombre; ce n'est +pas pourtant lui l'imbcile. Ma petite plaisanterie a plu tout en +scandalisant un peu... Je dois ajouter que faire une lecture est une +vraie corve pour moi, je ne puis m'empcher d'avoir un secret sentiment +de honte. Et aprs-demain donc!... lecture publique avec tout le +bataclan... Je vous donnerai tous ces dtails... + +Je termine brusquement cette lettre, car il faut que je l'envoie +sur-le-champ la poste. Ma sant n'est pas trop fameuse non plus... Mon +pied me fait mal, je tousse... Enfin! patience... patience!... + +J'embrasse toute la maisonne et vous serre les deux mains avec toute la +force d'un attachement inaltrable. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LV + + +Moscou, Comptoir des Apanages. +6 avril/25 mars 1867. + +Si j'tais le comte Michel Wilhorski, chre madame Viardot, je serais +fermement convaincu que l'anne de 1867 est une anne climatrique +pour moi. Tout va la diable et je reois toujours _einen Strich durch +die Rechnung_. Vous savez dj que je devais lire aujourd'hui en sance +publique un fragment de mon roman: eh bien! hier soir, vers dix heures, +j'ai t pris d'une attaque de goutte l'orteil tellement violente, que +rien de tout ce que j'ai eu jusqu' prsent ne peut s'y comparer: j'ai +souffert toute la nuit comme un damn, et ce n'est que depuis une heure +ou deux que l'accs se calme. Naturellement, la lecture est tombe +l'eau. A une heure et demie, au moment o le public accourait en foule +(il parat en effet qu'il y avait foule), j'tais couch sur le dos, et +mon pied nu lev vers le ciel. Dites Didie[114] de faire un dessin +l-dessus. L'accs se calme l'heure qu'il est, mais ce qui me +tourmente, c'est qu'il ait pu avoir lieu, aprs plus de trois mois de +maladie: quand cela finira-t-il, et sur quoi puis-je compter? + +Voil mon dpart de Moscou retard, car il faut que je tienne ma +promesse et que je fasse cette malencontreuse lecture, et mon arrive +Bade, retarde aussi: ce n'est plus le 15 que je pourrai revoir ces +endroits chris! Et si je pouvais me reprocher la moindre imprudence! +Mais rien, une vie exemplaire, une vie d'ascte, de saint +Jean-Baptiste... et crac! un accs... Vous comprendrez aisment, et +sans que j'aie besoin de vous l'expliquer, combien tout ceci m'est +pnible... Oh! vilaine, vilaine anne climatrique! + + +Dimanche. + +Cela va mieux, mais je ne puis pas encore marcher, c'est--dire poser le +pied terre, je suis oblig de me traner le genou sur une chaise; +pourtant je ne dsespre pas de pouvoir faire ma diablesse de lecture +_mercredi_, de faon que je pourrai m'en aller jeudi... Mais je ne veux +plus rien prvoir, je ne veux plus employer le futur; tout me crve +toujours dans la main. + +Je viens d'avoir encore une longue conversation avec Katkoff, qui, aprs +des compliments perte de vue sur mon roman, a fini par me dire qu'il +craint qu'on ne reconnaisse dans Irne[115] une certaine personne, qu'en +consquence il me conseille de _retrancher_ le personnage. J'ai refus +net, pour deux raisons: la premire, c'est que son ide n'a pas le sens +commun et que je ne veux pas, pour lui complaire, gter toute une +besogne; la deuxime, c'est que toutes les preuves sont corriges et +revues et que ce serait tout un travail refaire, qui prendrait encore +dix jours de temps. Assez de Moscou comme cela! Je vous jure que je me +sens ici comme en prison. + + +Dimanche soir. + +Je viens de recevoir votre lettre ainsi que celle de Viardot... Pauvres +petits enfants, avec leur poisson d'avril!.... Je n'ai pas pu y +contribuer, et Massembach est dans un pitre tat... L'anne 1867 aura, +vous verrez, la mme influence pernicieuse sur mon second architecte, et +un beau matin patatras! on entendra un grand bruit dans la valle de +Thiergarten... c'est la belle maison de M. Turkaneff ou Dourganif[116] +qui sera croule... Et je ne verserai pas de flammes. + +Rien de nouveau depuis ce matin. Le temps est excrable, toujours cette +sale neige devant les yeux... Oh! comment faire pour s'en aller! Je ne +dis plus rien, je ne fais plus de projets. _Was geschehen soll, wird +geschehen_, comme dirait notre profond professeur de philosophie, +Wender, Berlin. + +En attendant, le pauvre goutteux embrasse tout le monde et se recommande + vos prires. + +Je rpondrai Viardot avant de m'en aller, et je vous embrasse les +mains avec la plus affectueuse amiti. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LVI + + +Moscou, 9 avril/28 mars 1867. + +Anne climatrique, anne climatrique, chre madame Viardot, je ne sors +pas de l. Voici que mon pied va mieux et ma lecture rate samedi doit +avoir lieu demain mercredi. Autre misre: M. Katkoff me fait de si +grandes difficults pour mon malencontreux roman, que je commence +croire qu'on ne pourra pas le publier dans sa revue. M. Katkoff veut +toute force faire d'Irne une vertueuse matrone et de tous les gnraux +et autres messieurs qui figurent dans mon roman, des citoyens +exemplaires; vous voyez que nous ne sommes pas prs de nous entendre. +J'ai fait quelques concessions, mais, aujourd'hui, j'ai fini par dire: +Halte l! Nous verrons s'il cdera. Quant moi, je suis bien dcid + ne plus reculer d'une semelle. Les artistes doivent avoir aussi une +conscience et je ne veux pas que la mienne me fasse des reproches. +Enfin, vous voyez quel embrouillamini que tout cela, et vendredi, cote +que cote, je dois pourtant partir. Je vous jure que quand je me verrai +enfin Bade, je pousserai un _ouf!_ faire trembler toutes les +montagnes de la Fort Noire. + +Cela se gte aussi, naturellement, du ct de mon oncle. Avec tout cela, +le temps est mauvais et toujours cette neige devant les yeux, j'en +deviendrai malade! + +Mais parlons d'autre chose. Je suis vritablement pris de la reine de +Prusse, et si jamais elle me donnait sa main baiser, je le ferais avec +le plus grand plaisir. Il est impossible d'tre plus gracieuse, et on +sent qu'elle a pour vous une vritable affection, ce qui la rend +charmante mes yeux. Avec tout cela, il n'est pas impossible que votre +marche militaire ne retentisse sur un champ de bataille... dans les +environs du Rhin. On est trs inquiet ici; la baisse terrible Paris +que le tlgraphe nous a annonce aujourd'hui commence faire rver les +plus insouciants et l'on se dit que, malgr l'Exposition, Franais et +Prussiens pourraient bien en venir aux mains pendant le cours de l't. +Il ne faut pas s'y tromper; si cela arrivait, la Russie se mettrait +franchement du ct de la Prusse, comme en 1815. L'opinion publique est +trs antifranaise dans notre pays, et voyez la bizarrerie: dans ce +conflit, ce serait le Prussien qui reprsenterait le progrs, la +civilisation et l'avenir, et le Franais, le fils du Franais de 1830, +la routine et le pass!... + + * * * * * + +Je sais que c'est insupportablement long et ennuyeux de copier de la +musique; mais faites-le, et pour Grard et pour l'diteur de Berlin. Je +suis sr que cela aura grand succs et vous encouragera continuer. + +Si Dieu me prte vie, dans une semaine pareille heure j'aurai dj +franchi la frontire, mais on ne peut rien savoir de positif. En +attendant, mille et mille amitis tout le monde; je vous embrasse les +mains avec tendresse. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LVII + + +Moscou, mercredi 10 avril 1867. + + Chre madame Viardot, + +Un ouragan de neige souffle, geint, gmit, hurle depuis ce matin +travers les rues dsoles de Moscou; les branches s'entre-choquent et se +tordent comme des dsespres, des cloches tintent tristement au +travers: nous sommes en plein grand Carme... Quel joli petit temps! +quel charmant pays! + +Je pars dans une heure pour ma lecture, j'aurai un public furieux d'tre +venu de si loin (tout est loin Moscou), par une tempte pareille pour +entendre des balivernes... Gare au fiasco! Enfin, esprons toujours +qu'on ne sifflera pas; et si on siffle, eh bien, on sera l'unisson du +dehors. Je ne crois pas que j'en dormirai moins bien, ou plus mal. + +Est-ce vraiment vrai que je m'en vais aprs-demain? Cela me parat +impossible... + + +Mercredi soir. + +Eh bien, je dois le dire avec une _rude franchise_: j'ai eu un trs +grand succs. J'ai lu le chapitre Chez Goubareff, vous savez: o il y +a tout ce tas de gens qui font des commrages rvolutionnaires, puis le +premier entretien de mon hros avec Potougouine, le philosophe +russe[117]. On a beaucoup ri, on a applaudi, j'ai t reu et reconduit +par des battements de mains vigoureux et unanimes. Il y avait trois +quatre cents personnes. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il parat +que j'ai trs bien lu; je recevais des compliments de tous cts. Tout +cela m'a fait plaisir, et j'ai eu surtout du plaisir penser que je +vous le dirais. + +Et vous, chre madame Viardot, qu'avez-vous fait aujourd'hui +Strasbourg? Vous a-t-on fait une ovation en rgle? Vous me direz tout +cela de vive voix. Oh! que c'est bon de pouvoir se dire cela!... Si rien +ne vient mettre des btons dans les roues, je pars d'ici aprs-demain, +vendredi; et je vous jure que je ne resterai pas Ptersbourg une +seconde de plus que le strict ncessaire. + +L'affaire Katkoff s'est arrange; j'ai sacrifi une scne, peu +importante d'ailleurs, et j'ai sauv le reste. Le principal demeure +intact, mais voil le vritable revers de la mdaille en littrature. +Enfin, il faut se consoler l'ide que cela pouvait tre pire, et que +les 2.000 roubles me restent. + +J'ai aussi vendu ma nouvelle dition[118]. J'ai fait des affaires tout +plein, et je rapporte pas mal d'argent. a m'a t d'autant plus +ncessaire que je ne dois pas esprer en recevoir de sitt de Spassko: +mon nouvel intendant y a trouv, littralement, le chaos; il y a des +dettes auxquelles je ne m'attendais pas. Il faudra continuer battre le +fer pendant qu'il est chaud, c'est--dire il faudra travailler, crire, +pendant que je me sens en train: j'ai promis pour la nouvelle dition +une immense prface d'une centaine de pages, dans laquelle je raconterai +mes souvenirs littraires et sociaux pendant vingt-cinq ans, car il y +aura au printemps de l'anne suivante juste un quart de sicle que je +fais imprimer; il est vrai que les vers par lesquels j'ai dbut en 1843 +taient bien mdiocres. Enfin, c'est un prtexte pour raconter ses +souvenirs. La mme anne 1843 m'offre une date bien plus mmorable et +plus chre pour moi: c'est en novembre 1843 que j'eus le bonheur de +faire votre connaissance, il y a bientt un quart de sicle aussi, vous +voyez. Esprons que notre amiti ftera sa cinquantaine... Oh! oh! et +que dira ma goutte?... + + +Jeudi matin. + +La bourrasque a cess, mais elle a laiss partout des monceaux de neige. +Cette neige fond, parce qu'il y a trois ou quatre degrs au-dessus de +zro, mais, pour le moment, on se croirait au coeur mme de l'hiver. +Mon pied va dcidment mieux; mais comme il ne faut pas que l'anne +climatrique perde ses droits, ma toux est revenue avec violence. Mais +elle ne m'empchera pas de partir demain. Je vous crirai ds mon +arrive Ptersbourg. Dans une semaine, je suis _peut-tre!_ Bade! En +attendant, j'embrasse tout le monde et je me mets vos pieds. + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LVIII + + +Paris, htel Byron, mercredi minuit +[25 mars 1868]. + + Chre madame Viardot, + +Je rentre de la reprsentation de _Hamlet_ l'Opra. Je me hte de dire +que Nilsson[119] est vraiment charmante, et qu'on ne peut rien voir de +plus gracieux que sa grande scne au quatrime acte. Comme physique, +comme manires, imaginez-vous Mlle Holmsen _extrmement_ idalise: +elle a aussi ces petits mouvements brusques de la tte et des bras, +cette sorte de raideur et de saccad dans la prononciation; il parat +que c'est sudois, mais le tout est attrayant, pur et virginal, d'une +virginit presque amre, _herb_, comme disent les Allemands. La voix est +jolie, mais je crains qu'elle ne puisse rsister longtemps l'urlo +francese. Faure est toujours magistral, d'une tenue et d'une diction +irrprochables. Le libretto est tout simplement absurde! Au dernier +acte, le spectre de papa apparat au su et au vu de tout le monde, mme +du roi criminel, et ordonne Hamlet d'aller percer le flanc de ce +tyran, ce que l'autre excute la satisfaction gnrale, et le tyran se +fait tuer avec rsignation, comme un livre dans une battue, le spectre +tant le batteur et Hamlet le chasseur. Les dcors sont +_admirabilissimes_, les costumes aussi, la mise en scne splendide. +Jamais je n'ai rien vu de plus beau que la reprsentation de la pice +devant la cour au quatrime acte... Mais il faut voir Nilsson. La salle +tait pleine, et au premier rang, dans une loge, l'Empereur et +l'Impratrice... qui sont rests jusqu' la fin! + +J'ai assidment lorgn l'ami de Viardot, et je l'ai trouv aussi laid +que possible. J'ai pu enfin dcouvrir sa bouche sous ses moustaches, qui +est lippue, de la mme couleur que la peau du visage, repoussante; mais +le sourire lentement goguenard, qui se promne de l'oeil droit, ou +plutt du coin de l'oeil droit le long de la joue flasque et ride, +est le mme, et que Viardot le sache bien, ce que cet homme a eu +d'intelligence n'a pas bronch, j'en mettrai ma main au feu aprs +l'avoir vu. C'est un tre blas, fatigu, mais pas du tout malade. Il y +a eu une dizaine de cris de Vive l'Empereur! son entre, parmi les +Romains. Voil tout. + +J'ai reu ce matin les gentils billets de mes deux petites amies, +auxquelles je rpondrai ce soir mme. Mille amitis tout le monde. Je +vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LIX + + +Spassko, jeudi 13/25 juin 1868, +onze heures du soir. + +Me voici enfin ici, chre et bonne madame Viardot, au terme de mon +hardi voyage. Je suis arriv vers neuf heures du soir, Feth[120] et +G... m'ont retenu presque de force, et j'ai trouv mon intendant qui +s'est laiss pousser une barbe magnifique. + +Il a une trs belle tte maintenant, mon vieux chasseur Athanase, qui +tombe en ruine de dcrpitude, et l'ex-mdecin de ma mre, un certain +Porphyre, avec lequel j'ai fait mon premier voyage en Allemagne[121] et +qui est venu affermer une petite terre que j'ai dans le gouvernement +d'Orel[122]. + +La maison est toute blanchie la chaux et repeinte, tout est en ordre, +pas trop indigne en un mot de votre visite et de celle de Didie qui aura +lieu... dans deux ans? + +Je ne suis pas encore all au jardin; je ferai demain une grande +promenade et nous aurons de longues conversations avec l'intendant. On +viendra m'attaquer avec des demandes, je suis bien rsolu d'opposer une +rsistance inflexible. Je ne veux pas perdre une minute et j'espre bien +n'tre plus ici dans quinze jours. + +L'impression que me fait la Russie maintenant est dsastreuse; je ne +sais si cela provient de la famine qu'on vient de traverser, mais il me +semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misrables, aussi +ruines, les visages aussi hves, tout aussi triste... des cabarets +partout et une irrmdiable misre! Spassko est le seul village que +j'ai vu jusqu' prsent o les toits en chaume ne soient pas bants, et +Dieu sait s'il y a loin de Spassko au moindre village de la Fort +Noire! + +J'cris tout ceci, et quand je pense la distance norme, infinie qui +nous spare, je sens que mon sang se glace. Je vous en conjure, +portez-vous bien, tous, tant que vous tes, toute la maison! + +Je vais me coucher avec une sensation bizarre... Je ne crois pas que je +m'endorme de sitt; les vieux murs semblent me regarder comme un +tranger, et je le suis en effet. Dormez bien, l-bas, dans le cher +Thiergarten, et pensez moi. A demain. + + +Vendredi 11/26 juin, dix heures du matin. + +Eh bien! non... j'ai trs bien dormi et je me suis rveill fort tard. +Je viens de faire une grande promenade dans le jardin qui m'a sembl +immense; je crois que toute la valle du Thiergarten y tiendrait. Des +souvenirs d'enfance sont venus m'assaillir; cela ne manque jamais. Je +m'y suis vu tout petit garon, beaucoup plus jeune que Paul[123], +courant dans les alles, me couchant entre les plates-bandes pour y +voler des fraises. Voici l'arbre o j'ai tu mon premier corbeau, voici +la place o j'ai trouv cet norme champignon; o j'ai t tmoin de la +lutte d'une couleuvre et d'un crapaud, lutte qui m'a fait pour la +premire fois douter de la bonne Providence. Puis sont venus des +souvenirs de jeune tudiant, d'homme fait... J'ai visit le tombeau de +la pauvre Diane[124]; la pierre que j'y avais mise a disparu. Tous les +arbres ont grandi d'une faon extraordinaire pendant ces trois annes; +c'est n'en pas croire ses yeux! Les tilleuls sont magnifiques, l'herbe +grouille de fleurs, mais elle est moins haute que d'habitude; le +printemps a t trs froid et cela dure jusqu' prsent. Si cela +continue ainsi et s'il ne vient pas de pluie, ce sera de nouveau une +mauvaise anne. Il y a encore par-ci par-l quelques restes de lilas en +fleurs. Je vous envoie deux ou trois de ces fleurs. + +J'envoie Didie une tte d'tude; c'est une religieuse _quteuse_ qui +s'en va de village en village... Avouez que cette figure-l ne laisse +rien dsirer. + +J'espre qu'on m'apportera quelque chose de la poste aujourd'hui. Mille +choses Viardot, mille tendresses tous; je vous baise les deux mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LX + + +Spassko, 2 juillet/20 juin 1868. + + Chre madame Viardot, + +Ainsi Wagner a triomph! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez +trouv de grandes beauts dans la partition, il faut crier bravo! au +public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations +analogues jusque dans notre littrature (le dernier roman de Lon +Tolsto[125] a du Wagner). Je sens que cela peut tre trs beau, mais +c'est autre chose que tout ce que j'ai aim autrefois, ce que j'aime +encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon +_Standpunkt_. Je ne suis pas tout fait comme Viardot, je puis le faire +encore, mais l'effort est indispensable, tandis que l'_autre_ art +m'enlve et m'emporte comme un flot. + +Il m'est venu en tte ce propos ces jours derniers la comparaison +suivante: on peut par exemple exciter la _compassion_ en dcrivant ou on +reprsentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le +_vrai_!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois +davantage... Wagner est un des fondateurs de l'cole du gmissement, de +l vient la force et la pntration de ses effets. Cette comparaison +cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que +je veux dire. + +La reine est encore Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y +sera encore pour la reprise de _Krakamiche_[126], qui doit avoir lieu le +20 juillet sans faute. + +Mon rhume de cerveau est plus ternuant que jamais; il parat que je +n'en serai _quitte_ qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps +attendre. Mille choses tout le monde. Je vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXI + + +Spassko, 5 juillet/23 juin 1868. + + _Theureste, beste Freundin_, + +Vous voil donc seule Bade au moment o je vous cris. Ce serait le +moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto[127]. J'ai +essay de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui +ne me quitte pas depuis dix jours m'a compltement abruti. Il faisait +jusqu'ici un temps horriblement dsagrable, froid, aigre, humide: on +dirait que le bon Dieu a charg quelque vieille fille bien acaritre de +prsider la temprature. Oh! mon Dieu, quelle diffrence entre Bade et +cela!! + +Le flot de gens qui me considrent comme une vache lait monte chaque +jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim, +d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il +y a une limite tout. Je me dfends l'aide de mon brave Kichinsky, +l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes. + +Nous avons aujourd'hui la premire belle journe, et j'ai pass des +heures entires dehors, cuire mon misrable rhume au soleil. Je crois +que cela m'a russi jusqu' un certain point. Assis sur un banc (comme +dans la premire lettre de ma nouvelle: _Faust_), j'ai d penser +Viardot; inonde par la lumire la plus pure, tout imprgne de parfums, +de beaut, de tranquillit apparente, la terre autour de moi offrait un +vrai champ de carnage: tout s'entre-dvorait avec frnsie, avec rage. +J'ai sauv la vie une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi +entranait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgr +une rsistance dsespre. A peine avais-je dlivr la petite, +qu'avisant un moucheron demi mort, elle l'empoigna avec la mme +frocit; cette fois-ci je laissai faire. Dtruire ou tre dtruit; il +n'y a pas de milieu: dtruisons! + +Il faisait admirablement beau, malgr cela; et si vous venez un jour +Spassko, je vous mnerai ce banc. Deux magnifiques pins d'une espce +rare, poussent, colls l'un l'autre (ils sont dj trs grands, ils +m'ont fait penser Didie et Marianne[128]), au milieu d'une jolie +pelouse; au del, travers les branches pendantes des bouleaux se +montre l'tang, le grand tang ou plutt le lac de Spassko... Vous +verrez, c'est trs joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque +plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des +tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et +de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mler de loin le +chant des cailles dans les bls... Vous verrez, c'est trs joli. Il faut +venir en masse. + + +Lundi. + +Je compte les jours, il en reste _douze_. On commence dj faire les +prparatifs du dpart, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus +en plus nombreux des ptitionnaires. C'est une vraie cour des miracles! +D'o sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces tres +dcrpits et que la faim rend tout hrisss? Quelle profonde misre +partout! La _sainte_ Russie est loin d'tre la Russie florissante; du +reste, un saint n'est pas tenu l'tre. + +Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrive, je puis donc +dire au revoir. Mille choses tout le monde. + +Je vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXII + + +Cologne, htel du Dme, 18/6 fvrier 1871, +minuit. + +_Ecco mi al fine in Badi... Colonia_, bien chre amie. + +Tout a march comme sur des roulettes, la mer tait divine! J'ai trouv +Cologne et l'htel pouvantablement pleins de monde; dans ce moment on +chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous +connaissez. Le garon vient de me dire que _des masses_ de soldats +arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille +seulement Cologne et plus de cent mille d'ici Mayence. On croit ici +que les Franais n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se +prpare les craser dfinitivement. D'o sort cette tourbe +innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des +paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le +sang des Franais qu'ils s'apprtent verser leur colorait les joues +d'avance... C'est effrayant voir, je vous assure. Un Allemand avec +lequel je voyageais m'a dit: _Vor lauter Sieg gehen wir su Guande--aber +wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen +gnaedig! Frankreich wird aus gerottet[129]!_ Il parat que Bismarck a +fix le jour du _24_ fvrier comme fin de l'armistice, pour pouvoir +entrer prcisment ce _jour-l_ Paris... Cela lui ressemble. + + * * * * * + +Je pars d'ici demain 9 heures et j'arrive le soir 8 heures et demie + Bade; naturellement je vous crirai aussitt. + +Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pens vous et toute la +chre maison de Devonshire Place[130]. Dans ce moment, vous devez dj +tre rentre de votre soire; je suis sr que vous avez trs bien +chant. Vous avez reu mon tlgramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais +me coucher. Je vous baise les mains. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXIII + + +Saint-Ptersbourg, dimanche 26/14 fvrier 1871, +minuit et demi. + + Ma chre madame Viardot, + +Je viens d'une soire chez Mme Sroff[131], o Louise[132] a chant +des choses de Schumann, le _Doppelgnger_, la _Gretchen_, etc. Ce qui +m'a fait plaisir dans le concert, c'est avant tout, votre lve Mlle +Lavrofska[133], dont la voix est trs belle et qui chante avec got et +mesure, en vraie cantatrice; puis une basse, M. Melnikoff, une voix +jeune et mordante. Le reste est dtestable. Mlle Levitski a la voix +dj compltement abme. Un grand final de _Rousslane_[134] m'a sembl +fort beau, original et potique. L'orchestre, les choeurs, de beaux +moyens, mais le directeur est un sabreur: le public chaud, mais sans +discernement et mme brutal. La salle est vaste, belle, et mauvaise pour +la voix. + +Dans le courant de la journe j'ai fait la connaissance d'un jeune +sculpteur russe de Wilna, dou d'un talent hors ligne. Il a fait une +statue d'Ivan le Terrible, assis, ngligemment vtu, une Bible sur les +genoux, plong dans une rverie terrible et sinistre. Je trouve cette +statue tout bonnement un chef-d'oeuvre de comprhension historique, +psychologique, et d'une magnifique excution. Et cela a t fait par un +petit jeune homme, pauvre comme un rat d'glise, maladif, n'ayant +commenc travailler et apprendre lire et crire qu' vingt-deux +ans; il avait t jusque-l un ouvrier... _Spiritus fiat ubi vult._ Il y +a certainement du gnie dans ce pauvre garon malingre. On l'envoie en +Italie pour sa sant. Il s'appelle Antokolsky; c'est un nom qui +restera[135]. + +J'ai dn tranquillement chez mon vieil ami Annenkoff. + +A demain! + + +Lundi 27 fvrier, minuit. + +Je reviens du club d'checs, o j'ai lu les tlgrammes officiels... +Ainsi l'Alsace, la Lorraine perdues, cinq milliards... Pauvre France! +Quel coup terrible et comment s'en relever? J'ai bien vivement pens +vous et ce que vous avez d ressentir... C'est enfin la paix, mais +quelle paix! Ici, tout le monde est plein de sympathie pour la France, +mais ce n'est qu'une amertume de plus... + +Au revoir, chre amie; portez-vous bien, crivez-moi. + +_Der Ihrige_, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXIV + + +Saint-Ptersbourg, 19 fvrier/3 mars 1871. + + Ma chre madame Viardot, + +Je vais vous raconter ce que j'ai fait ces deux jours. Hier, j'ai dn +chez M. P..., une espce de fin merle ptersbourgeois, qui, ayant pous +la fille naturelle de Stieglitz, le banquier, est devenu normment +riche, habite un palais, donne des dners raffins, etc. J'y ai trouv +Frdro radieux et pimpant et la jolie poseuse Mme Z... qui n'est plus +aussi jolie qu'elle l'tait nagure, mais qui pose toujours. Frdro a +naturellement beaucoup parl de vous, de Weimar, de Wagner; quant moi, +j'ai pu me convaincre que mon _Roi Lear des steppes_[136] avait eu +beaucoup de succs dans le public. + +Je suis rentr la maison et j'ai crit un article sur ce petit +sculpteur de gnie Antokolsky. Il faut battre la caisse pour lui et +faire en sorte que la commande que la cour lui a faite soit enfin +excute, et qu'il ait un peu d'argent pour s'en aller en Italie. Ce +matin, l'article a paru. + +Aujourd'hui tant le jour anniversaire de l'mancipation des paysans, +j'ai reu une invitation au dner annuel par le comit ayant pris part +aux travaux qui ont fait aboutir cette grande rforme. J'ai t le seul +invit en dehors des membres du comit, ce qui est un trs grand honneur +pour moi et le seul de ce genre qui puisse me toucher. Ces messieurs ne +se sont pas contents de cela; ils ont bu ma sant! J'aurais peut-tre +d m'y attendre et prparer un speech, mais n'ayant pas eu cette pense, +j'ai balbuti, avec mon loquence ordinaire, quelques paroles +inintelligibles... Enfin ils ont pu voir que j'tais mu, car je l'tais +en effet, et voil[137]. + +Beaucoup de personnes viennent me voir; il est vident que si certaines +personnes me tiennent pour mort et s'tonnent que je ne me fasse pas +enterrer, d'autres ont conserv de l'amiti pour moi, _sempre bene!_ + +Ici on est trs content que la paix ait t faite; on plaint beaucoup +la France, et on s'attend ce qu'elle montre de l'lasticit et de +l'nergie dans sa rgnration; on accepte parfaitement la Rpublique +(je ne parle naturellement que de ceux qui l'aiment). + +Mon intendant m'annonce l'assemble gnrale des aspirants prendre mon +bien en fermage, pour le 5 mars de notre style; involontairement cela me +fait l'effet d'une vole de corbeaux, qui, le bec grand ouvert, +attendent leur proie. Je tcherai de laisser le moins de _viande_ +possible, comme dirait Mller. + +A demain. Je suis pas mal fatigu, je me porte bien, mais je dors mal +dans ce diable de Ptersbourg, dans ces chambres o il fait si chaud. +Mille et mille amitis tous. Je vous baise les mains avec la tendresse +la plus tendre. + +_Der Ihrige_, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXV + + +Saint-Ptersbourg, +lundi 22 fvrier/6 mars 1871. + + Chre madame Viardot, + +Avant toute chose, laissez-moi vous dire combien j'ai t heureux de +recevoir votre lettre du 25, avec tous les dtails sur les deux concerts +du 23 et du 24! Vous avez pris une glorieuse revanche, et combien je +regrette de n'y pas avoir assist! Maintenant la mauvaise poque est +passe, la voix est en ordre et tout marchera bien. Je suis trs heureux +et je vous flicite de tout mon coeur. + +Passons maintenant mes faits et gestes depuis vendredi soir. + +Ce jour-l, aprs vous avoir crit ma lettre, je suis all un raout +chez une comtesse P...; beaucoup de personnes connues, quelques jolies +figures, des conversations peu intressantes. Samedi matin, visites et +courses. A 4 heures, je reois l'invitation d'aller chez la +grande-duchesse Hlne; elle me fait attendre jusqu' 5 heures un quart; +conversation politique. Elle a beaucoup vieilli. Puis dner littraire +chez mon diteur. Il me comble de civilits; puis je vais une runion +du comit pdagogique, o une jeune demoiselle de dix-neuf ans (fille +d'un professeur de mes amis, M. K...) dfend une thse d'histoire avec +une science, un aplomb et une loquence rares, devant deux cents +personnes. Voil certes du nouveau, et pas l'ombre de pdantisme, une +navet d'enfant, une si grande absence de proccupation personnelle, +que cela te toute timidit. C'est phnomnal! On l'a applaudie tout +rompre. Il y a eu beaucoup de demoiselles dans l'auditoire, des +institutrices. + +Hier matin, sance pour mon portrait, mais pas chez M. Gay, chez un +autre peintre, du nom de Makovsky[138], qui ne m'en a demand qu'une, et +qui a fait quelque chose de fort remarquable comme peinture. Je suis +arriv l'ge de cinquante-deux ans sans qu'on ait fait mon portrait +l'huile, et voil qu'on en fait deux la fois. Puis concert de +Rubinstein l'assemble de la noblesse; un monde fou; il joue comme +toujours; immenses applaudissements. Auer y a jou aussi, mais j'avoue +que j'ai surtout admir ses yeux et toute sa physionomie. Le morceau +pour orchestre intitul _Don Quichotte_ est assez bien; seulement +l'lment comique, le Sancho Pana, manque compltement. Il a introduit +des fragments d'airs espagnols, en les choisissant assez vulgaires. Je +crois me rappeler qu'il vous les avait demands ainsi. Puis, dner +tranquille et patriarcal chez Annenkoff, rception de votre bonne et +chre lettre... On joue aux cartes le soir, je rentre d'assez bonne +heure, et voil! + +Je commence me lasser de Ptersbourg. J'ai d y rester pour prendre un +peu l'air du pays; maintenant il faut partir et pousser, talonner les +affaires, pour revenir au plus vite! Mon intendant doit m'envoyer de +l'argent. Borisoff[139] m'attend Moscou, et nous partirons +probablement ensemble pour la campagne. + +J'ai d promettre de faire une lecture publique, trs courte, samedi +prochain (pour un but de bienfaisance). Lundi, dans une semaine, je +file. + +Nous sommes en plein dgel. La neige a disparu, ou plutt elle est +devenue noire, et nous pataugeons dans une horrible boue. C'est trs +laid au soleil. + +A demain chre amie... + +_Der Ihrige_, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXVI + + +Saint-Ptersbourg, htel Demouth, +8 mars/21 fvrier 1871. + + Chre madame Viardot, + +Il y a de cela une heure, au moment de sortir de chez Annenkoff, le +postillon est venu ma rencontre, avec _deux_ lettres, l'une de vous, +l'autre des petites. Vous dire le plaisir que cela m'a fait est +superflu! + +Vous avez chant hier Liverpool et vous chanterez demain +Manchester... Je vous accompagne de toute l'intensit de ma pense, mais +je n'ai plus peur pour vous; je suis persuad que maintenant cela ira +comme sur des roulettes. + +Je vais vous raconter ma vie pendant hier et aujourd'hui. Rgle +gnrale, ma journe commence de trs bonne heure par un envahissement +de vieux amis, vieilles connaissances, ou bien de personnes qui veulent +m'exploiter d'une faon ou d'une autre, ou qui ont affaire moi. Ce +matin il est venu entre autres une vieille mendiante polonaise, qui m'a +soutir cinq roubles. Non, jamais, depuis que le monde est monde, il +n'y a eu de figure plus typique dans son genre, et si j'tais peintre je +lui donnerais volontiers vingt-cinq roubles pour la faire poser! Ensuite +viennent les excursions, qui, par la boue horrible dont toutes les rues +sont remplies, et vu que cette fois-ci je ne me permets pas le luxe +d'une voiture, prsentent des difficults de locomotion considrables; +puis arrive le moment du dner. + +Hier j'ai dn chez la vieille comtesse Protassoff, une dame trs +affable et bon enfant, o j'ai trouv cinq ou six personnes assez +agrables; tout le monde est enrag contre les Allemands, mais quoi +cela a-t-il servi? Le soir je suis all chez un M. J..., le frre de +celui que vous avez vu Bade et qui est si ennuyeux; celui-ci est +encore plus beau--il a _volcan_ de cheveux gris sur la tte--et encore +plus ennuyeux! J'y ai trouv plusieurs adeptes de la nouvelle cole +musicale russe (pas Cui, malheureusement), mais le grand Balakireff +qu'ils reconnaissent pour leur chef; le grand Balakireff a assez mal +jou quelques fragments d'une fantaisie orchestre de Rymsky-Korsakoff +(vous vous rappelez, on vous a envoy quelques jolies romances de lui); +cette fantaisie sur un sujet de lgende russe, assez bizarre, m'a sembl +en effet en avoir, de la fantaisie. Puis le grand Balakireff a assez +mal jou des rminiscences de Liszt et de Berlioz, qui, lui surtout, est +pour ces messieurs l'Absolu et l'Idal. Je crois, aprs tout, que c'est +un homme intelligent. _Kein talent, doch ein character._ + +Ce, matin j'ai t plus envahi que jamais, puis j'ai eu ma dernire +sance chez M. Gay. J'en dois une encore M. Makovsky. Le portrait de +M. Gay est d'une ressemblance frappante ce que disent tous les amis et + ce que je crois moi-mme. Puis j'ai fait des visites _littraires_, +c'est--dire ennuyeuses, mais il le fa-a-allait, comme dit Bilboquet. +Puis j'ai dn tout seul, pour la premire fois depuis mon arrive ici, +dans un petit restaurant sous terre, au-dessous du sol je veux dire, et +je suis all chez papa Annenkoff. Hier, oui, j'ai oubli! j'ai fait une +assez longue visite l'_Hermitage_[140] o j'ai admir de nouveau les +chefs-d'oeuvre dont cette galerie est pleine: les Potter, les +Rembrandt, etc., etc. En fait de choses nouvelles, il y a une +merveilleuse petite Vierge de Lonard (dans la galerie Litta), des vases +admirables de la collection Campana, et surtout un petit sphynx assis +(un sujet de lampe) venu des fouilles de Kertch[141] qui est bien une +des choses les plus fascinatrices qu'on puisse voir; il est peint et +d'une conservation tonnante. J'aurais bien dsir que Viardot et vu ce +sphynx! Puis sont venues les deux lettres chez Annenkoff, et voil! + +Et maintenant, demain. Mille embrassades tout le monde. + +_Der Ihrige_, + +IV. TOURGUENEFF. + + + + +LXVII + + +Saint-Ptersbourg, vendredi 10 mars 1871. + + Chre et bien-aime madame Viardot, + +Je vous avais dit que ma lecture de demain tait tombe l'eau. +Malheureusement ce n'tait qu'un faux bruit, et je lis en effet, entre +Mlle Lovato, chantant: Ce n'est pas dans le nez que a me +chatouille, et une autre demoiselle de la mme force; c'est tout fait +caf chantant; mais le but m'tant trs sympathique (c'est pour les +blesss franais, on n'en parle pas sur l'affiche, mais tout le monde le +sait...), je passe outre. On a mis mon nom en vedette, et l'on me voit +rayonner ct d'hutres fraches, etc. + +J'ai pens votre arrive Brighton et me suis senti trs flatt d'une +pareille similitude! Avec tout cela, je crains qu'il n'y ait que fort +peu de monde, car le public ici est trop bourr de concerts, tableaux +vivants, etc. Demain, je vous dirai le rsultat. + +Et maintenant parlons de mes faits et gestes. Sance pour _les_ +portraits (ils sont achevs maintenant, Dieu merci!), sance pour des +photographies (ce n'est pas moi qui paye, je vous prie de le croire!), +visites littraires, pour affaires, visites reues et rendues; c'est un +brouhaha que ma vie ici; et je serai bien content quand je roulerai vers +la tranquille Moscou et vers Spassko, plus tranquille encore. Tout +cela est ncessaire; mais quand ce sera fini, ce sera bien _agriable_, +comme dit Thrsa. + +J'ai dn hier, jeudi, avec trois _jeunes_ littrateurs, et la +conversation a t vive et anime. Nous n'avons bu qu'_une_ bouteille de +vin! J'ai d passer ensuite la soire chez une femme bien ennuyeuse, que +vous connaissez je crois, Mme M..., cette personne qui a de si +grosses joues, et elle a t digne de sa rputation. Aujourd'hui, dner +chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes +intentions envers la littrature; il est en train de fonder une vaste +entreprise lexico-encyclopdique; il est trs riche, et il faut +encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De l, je suis +all dans un autre salon, politico-littraire aussi, mais d'une couleur +un peu plus tranche, de faon que je me rends compte des diffrentes +nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la _Cara +patria_. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix. + + +Samedi soir. + +Eh bien, ma chre et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais a +a t autre chose que je n'avais cru. Un peu caf chantant, en effet, de +la musique excrable, mais un public norme, bouillant de jeunesse: +apothose de _Garibaldi_ en tableau vivant, lecture par une dame de +_Souvenirs d'un sjour parmi les Garibaldiens_, dclamation par une +grosse dinde, la voix fle, des _Deux Grenadiers_ de Schumann, qui, +comme vous vous le rappelez peut-tre, se terminent par _la +Marseillaise_; alors explosion de bravos frntiques, cris de: Vive la +France! tempte, en un mot, qui a dur dix minutes. Un acteur franais +a, il est vrai, dit _les Deux Gendarmes_, mais une actrice franaise a +dclam _les Pigeons de la Rpublique_, et ce mot a fait courir le +frisson habituel. + +Quant moi, je dois avouer que jamais je n'ai t l'objet de +pareilles--pardon du mot!--_ovations_. Je vous le dis parce que je sais +que cela vous fera plaisir, et j'ai pens vous pendant tout le temps +que je me tenais l, confus, rouge, un sourire impassible sur la face, +en prsence de cette foule qui hurlait... a me faisait l'effet d'une +grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses +paules nues. J'ai lu le fragment des _Mmoires d'un chasseur_ intitul +_Bourmistr_; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'taient dtendus +pendant tout ce tapage, et j'tais calme, puis le public tait si +bienveillant! + +Vous voil revenue de Liverpool; peut-tre aurais-je quelque nouvelle de +vous demain. + +En attendant, mille amitis. Je vous baise les mains. + +IV. TOURGUENEFF. + + +Saint-Ptersbourg, samedi 11 mars 1871. + +Je continue ma lettre, chre madame Viardot. + +Aprs dner je suis all au concert de la Socit russe. Symphonie n 3 +de Beethoven, assez brutalement joue, et puis... vous allez vous +tonner... et en mme temps vous rendrez justice ma bonne foi: on a +donn l'ouverture des _Matres chanteurs_ et l'entr'acte, qui m'ont fait +le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la +puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et +l'entr'acte a t redemand. + +Un petit musicien que vous connaissez, et qui se nomme Ch. Lenz, m'a +entran du concert chez un de nos meilleurs acteurs, M Samoloff, o je +devais rencontrer Rubinstein. Il y tait en effet. Il a pris les +Allemands (!) en horreur, et veut rester en Russie. Comme il faut +toujours qu'il entreprenne quelque chose, il s'est mis en tte de fonder +une socit, un Orpheum ou Verein, o se runirait toute +l'intelligence artistico-littraire de Ptersbourg. Cette ide a t +longuement dbattue, et on a fini par dcider qu'on ferait une soire +d'preuve, jeudi prochain (on a choisi ce jour-l, parce que je pars +vendredi), et on a fait des listes d'invitation, des circulaires. J'ai +d signer la circulaire littraire. Il ne sortira naturellement rien de +tout cela; du reste cela ne me regarde pas, puisque je n'habite pas la +Russie; mais enfin, cela a amus Rubinstein, et il est entier en diable +et ttu comme un mulet. J'ai rencontr sa femme: elle a trs bonne mine; +il parat que son garon continue tre splendide. + +J'ai l'ide de vous envoyer mes textes russes du _Gaertner_ et de _Es +ist ein schlechtes Wetter_. J'ai choisi ces deux-l, comme tant de +beaucoup les plus difficiles. Le cheval de la princesse, _Blanc de +neige_, est devenu noir comme l'acier, mais c'est aussi dans la nature. + +Faites-vous chanter cela par Mme Gourieff, vous verrez si cela va +bien... + +J'ai dn paisiblement chez mon vieux Annenkoff; aprs dner, j'ai eu +une entrevue avec un monsieur, pour le fermage de mes biens, et +peut-tre pour la vente de l'un deux. Ce monsieur est un galant homme, +que je connais depuis longtemps et qui a de l'argent. + +Le tourbillon de Ptersbourg, o je suis tomb et d'o je compte me +retirer bien vite, ne me fait oublier un instant ni Londres, ni mon +retour, ni tout ce que j'aime au monde, et plus que jamais. Je ne serai +heureux que quand j'aurai franchi le seuil de Devonshire Place, 30! + +J'ai reu une lettre de Lewis, qui me parle d'un de vos samedis, auquel +il aurait assist, et d'un autre o il comptait retourner. Il semble +vous avoir pris en affection. + +A demain, _theuerste Freundin_. Mille amitis tous. + +Votre + +IV. TOURGUENEFF. + +Nous terminons ici la publication des lettres de Tourgueneff Mme +Viardot. L'illustre artiste n'a pas cru possible, pour des motifs +divers, de rendre public le reste de la correspondance, plus d'une +centaine de lettres se rapportant la mme poque (de 1844 1871). +Mais les pages publies--outre leur charme intime--peuvent dj servir +de contribution apprciable l'tude de la vie intrieure de +Tourgueneff qui doit nous intresser, pour le moins, autant que celle de +ses crations. + +Des biographes russes ont mis dj profit les lettres parues dans mon +ouvrage sur _Tourgueneff d'aprs sa correspondance_, et ils ont pu +lucider certains cts du problme psychologique et moral que prsente +l'me d'un artiste, aussi grand par l'esprit et le coeur, dou d'une +aussi rare puissance vocatrice que l'est l'auteur de cette +correspondance. + +Notre tche ne fut pas vaine. + +E. H.-K. + + * * * * * + +Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER + + 3 fr. 50 le volume + +EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + +MMOIRES--SOUVENIRS--CORRESPONDANCE + +CHARLES ALEXANDRE +Souvenirs sur Lamartine. 1 vol + +PAUL ALEXIS +Emile Zola. Notes d'un ami. 1 vol + +THODORE DE BANVILLE +Mes souvenirs. 1 vol + +MARIE BASHKIRTSEFF +Journal, 2 vols + +MILE BERGERAT +Thophile Gautier. Biographie, entretiens, souvenirs. 1 vol + +PHILARTE CHASLES +Mmoires, 2 vols + +LEON DAUDET +Alphonse Daudet. 1 vol + +EUGNE DELACROIX +Lettres. 2 vols + +ALIDOR DELZANT +Les Goncourt, 1 vol + +GUSTAVE FLAUBERT +Correspondance. 4 vols + +JULES DE GONCOURT +Lettres. 1 vol + +E. ET J. DE GONCOURT +Journal. Mmoires de la Vie litteraire. 9 vols + +VICTOR HUGO +Choses vues. 1 vol + +PIERRE LANFREY +Correspondance. 1 vol + +L. DE MONTLUC +Correspondance de Juarez et de Montluc. 1 vol + +PAUL DE MUSSET +Biographie d'Alfred de Musset. 1 vol + +HENRI REGNAULT +Correspondance. 1 vol + +STENDHAL +Journal, 1 vol + +LON TOLSTO +Correspondance indite. 1 vol + +IVAN TOURGUENEFF +Correspondance. 1 vol + +MILE ZOLA +Correspondance.--LETTRES DE JEUNESSE 1 vol + +4433. -- Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benot, 7, Paris. + + * * * * * + + +Notes sur la transcription + +On a effectu les corrections suivantes: + +Clment Thomas lui-mme n'interromptit=>Clment Thomas lui-mme +n'interrompit + +le lond du rivage=>le long du rivage + +que Dieu vons bnisse=>que Dieu vous bnisse + +'a a t le dernier geste de Socrate mourant=>a a t le dernier geste +de Socrate mourant + +elle nous aunonce=>elle nous announce + +Je viens de m'excercer=>Je viens de m'exercer + +n'est pas capable de se distraire de sa proccution=>n'est pas capable +de se distraire de sa proccupation + +l'engager aller trouver la tranquilit=>l'engager aller trouver la +tranquillit + +J'ai donc trentre-quatre ans=>J'ai donc trente-quatre ans + +Notre voyage est redard d'un jour=>Notre voyage est retard d'un jour + +Voici les quelques lignes que je vous proprose=>Voici les quelques +lignes que je vous propose + +au-desus de la fentre=>au-dessus de la fentre + +Mais imaginezvous=>Mais imaginez-vous + +Wieniaswki a normment gagn=>Wieniawski a normment gagn + +Vanitas vanitum et onmia vanitas!=>Vanitas vanitum et omnia vanitas! + +A propos, le bruit s'tait rpaudu ici>=A propos, le bruit s'tait +rpandu ici + +Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes poils +chiches vont me sauter au nez.=>Je crains bien que mon oncle soit cette +muraille et que mes pois chiches vont me sauter au nez. + +Avec tout cela, il n'est impossible=>Avec tout cela, il n'est pas +impossible + +Vous voil donc seul Bade=>Vous voil donc seule Bade + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] En septembre 1883. + +[2] Voir _Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance avec ses amis +franais_, par E. Halprine-Kaminsky (Fasquelle, diteur). + +[3] Pote russe renomm, auteur de _Souvenirs_ sur Tourgueneff. + +[4] Terre de Tourgueneff, dans le gouvernement d'Orel. + +[5] Le prsent recueil contient galement les huit lettres que Mme +Viardot a bien voulu me communiquer en plus de celles qui constituent le +paquet qui lui a t restitu, lettres que j'avais dj insres dans le +volume: _Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance avec ses amis +franais_. Toutes les lettres de Tourgueneff Mme Viardot dont la +publication a t autorise par la destinataire sont donc runies ici. + +[6] M. et Mme Viardot. + +[7] L'Opra de Berlin. + +[8] Il s'agit videmment des compositions de musique de Mme Viardot. + +[9] Allusion la fameuse revue russe _le Contemporain_, sous la +direction du pote Nekrassov et de Panaev, et dont les principaux +collaborateurs taient, avec Tourgueneff: Tolsto, Ostrovky, +Grigorovitch, le critique Belinsky, etc. + +[10] La fille ane de Mme Viardot, devenue plus tard Mme Heritte. + +[11] La langue allemande. + +[12] Probablement ses premiers _Rcits d'un chasseur_, parus en 1847 +dans _le Contemporain_. + +[13] Mme Garcia, mre de Mme Viardot. + +[14] Cousine germaine de Mme Viardot. Cantatrice, lve, je crois, de +M. Manuel Garcia, frre de Mme Viardot. + +[15] Le frre de Mme Garcia, mre de Mme Viardot. + +[16] M. Manuel Garcia. + +[17] Fils d'un mdecin fameux de l'poque. + +[18] L'auteur de: _Essence du christianisme_, etc. + +[19] Critique russe, ami de Tourgueneff et plus tard son excuteur +testamentaire. + +[20] Allusion aux superstitions populaires russes qui veulent qu'on +crache lorsqu'on constate la bonne sant d'une personne. + +[21] M. Garcia, le frre de Mme Viardot, artiste renomm, comme toute +la famille Garcia, inventeur du laryngoscope. + +[22] Jeu de mots expliqu par les ratures assez nombreuses de cette +partie de la lettre. + +[23] Romancier, ou plutt auteur de nouvelles, devenu plus tard clbre. + +[24] Une phrase en espagnol, une en allemand et une en russe contenant +le mme souhait; la dernire, en caractres russes, signifie: +Portez-vous bien et souvenez-vous de nous. + +[25] _La Vie est un songe._ + +[26] _Le Magicien prodigieux._ + +[27] Louis Viardot traduisit en effet, en collaboration avec l'auteur, +plusieurs des nouvelles de Tourgueneff, notamment les _Rcits d'un +chasseur_, d'autres sous le titre de _Scnes de la vie russe_, etc. + +[28] Savant naturaliste allemand. + +[29] La famille du gnral comte Serge Kaminsky, fils du marchal russe +qui servit en qualit de volontaire dans l'arme franaise en 1758 et +1759. Le comte Serge avait habit Orel, ville o est n Tourgueneff. + +[30] D'espagnol. + +[31] Probablement _le Clibataire_, comdie en trois actes. + +[32] Pote et militant politique allemand qui, sous l'influence des +ides de la rvolution de Fvrier Paris, se porta, la tte d'une +colonne d'ouvriers arms, et, l'aide des rvolutionnaires de Bade, +pntra dans la ville, mais fut repouss par les troupes +wurtembergeoises. + +[33] En russe: Je vous en prie. + +[34] Le clbre crivain socialiste russe. + +[35] On le sait aujourd'hui, le gnral Lamoricire avait pour mission +de conclure une entente entre la Rpublique de 1848 et l'empereur +Nicolas Ier. + +[36] Domestique de M. et Mme Viardot. + +[37] Le vieux chien de chasse de M. Viardot. + +[38] Il s'agit probablement du romancier russe de ce nom. + +[39] Phrase en lettres russes qui signifie: Comprenez-vous le russe? ou +l'avez-vous oubli? + +[40] Cousine germaine de Mme Viardot. + +[41] Lonard, clbre violoniste. + +[42] Le frre de Mme Garcia. + +[43] _Un djeuner chez le marchal de la noblesse_, la seule comdie en +un acte de Tourgueneff, date de 1849. + +[44] Allusion probable la traduction, faite par l'auteur en +collaboration avec Louis Viardot, du _Commensal_, comdie en deux actes, +crite en 1848, et parue en franais sous le titre primitif de _le Pain +d'autrui_ dans le volume: _Scnes de la vie russe_ (Paris, 1858). + +[45] Critique musical de l'_Athenum_ de Londres. + +[46] Belle-soeur de Mme Viardot. + +[47] _Gold verdienen_, gagner de l'argent (ou de l'_or_--_gold_); +_verdienen_--gagner;--_dienen_--servir. + +[48] Le chien de garde. + +[49] La vieille cuisinire de Courtavenel. + +[50] Petit bois prs de Courtavenel. + +[51] M. Sitchs. + +[52] Gnral espagnol. + +[53] Vieux cheval de M. et Mme Viardot. + +[54] Le frre de Mme Viardot. + +[55] Un familier de la maison. + +[56] A M. Louis Viardot. + +[57] La nouvelle de la mort de sa mre a oblig Tourgueneff de partir +pour la Russie afin de mettre en ordre les affaires de la succession. + +[58] Proprit patrimoniale de Tourgueneff. + +[59] La fille de Tourgueneff. + +[60] La fille de Tourgueneff confie par lui Mme Viardot. + +[61] Le clbre acteur, ami de Gogol et crateur du principal rle de +_Revisor_ (le rle du maire). + +[62] La mre de Mme Viardot. + +[63] Le frre et la fille de Mme Viardot. + +[64] Nicolas Ier. + +[65] Le grand-duc Alexandre Nicolaevitch, plus tard Alexandre II. + +[66] Eugne Vivier, le clbre corniste improvisateur, homme de beaucoup +d'esprit et dont les traits amusaient souvent Tourgueneff et toute la +famille Viardot. Les journaux en ont parl rcemment l'occasion de sa +mort. + +[67] On sait (voir _Tourgueneff d'aprs sa correspondance_, par E. +Halprine-Kaminsky) que Tourgueneff a t exil dans sa proprit de +Spassko la suite de son article sur la mort de Gogol, en 1852. Cette +rclusion a dur jusqu' la fin de 1854; rendu libre grce +l'intervention du grand-duc hritier (plus tard Alexandre II), +Tourgueneff revint en France. + +[68] M. Tutcheff a t un pote d'une rare finesse et de grce. + +[69] Il faut se souvenir que le servage n'tait pas encore aboli cette +poque en Russie. + +[70] Journal russe, Mme Viardot tait ce moment en reprsentation +Saint-Ptersbourg. + +[71] On se souvient que Tourgueneff a t exil dans ses terres la +suite de son article sur Gogol. + +[72] La fille de Tourgueneff. + +[73] Mme Viardot s'tait charge de la surveillance de son ducation. + +[74] _Roudine_, probablement. + +[75] _Scnes de la vie russe_, 2e srie, traduite, en collaboration +de l'auteur, par Louis Viardot. + +[76] A M. Louis Viardot. + +[77] L'un des directeurs de la maison d'dition Hachette. + +[78] La deuxime srie des _Scnes de la vie russe_. + +[79] Xavier Marmier avait traduit un volume des nouvelles de +Tourgueneff, sous le mme titre de _Scnes de la vie russe_ (1re +srie). + +[80] Un rcit de Tourgueneff, qu'il traduisit en commun avec M. Viardot +et qui parut dans le recueil: _Scnes de la vie russe_, en 1858 (2e +srie). + +[81] Autre rcit de Tourgueneff. + +[82] _Idem._ + +[83] La mort du clbre peintre Arry Scheffer. + +[84] Dans la proprit de Lon Tolsto, Yasnaa Poliana, qui n'est pas +trs loigne de Spassko. + +[85] Le tableau dont parle Tourgueneff est la fameuse Apparition du +Christ, laquelle le peintre russe a travaill pendant plus d'un quart +de sicle et qui est son principal titre de gloire. + +[86] Reprsentant russe de l'art acadmique. + +[87] Il s'agit de _A la Vielle_, roman traduit en franais sous le titre +de: _Un Bulgare_. + +[88] Les Comits institus par Alexandre II pour prparer la rforme de +l'affranchissement des serfs, affranchissement proclam par l'Empereur +le 19 fvrier 1861. + +[89] Critique d'art et de littrature allemand. + +[90] Pierre Botkine, littrateur et grand ami de Tourgueneff. + +[91] Tourgueneff faisait grand cas du jugement littraire de la comtesse +et soumettait parfois son apprciation ses crits; bien que portant un +nom franais, elle est d'origine russe. + +[92] Critique littraire et biographique de Tourgueneff. Il fut plus +tard son excuteur testamentaire. + +[93] Le comte Nicolas Milutine, clbre homme d'tat, l'un des +principaux artisans de l'affranchissement des serfs et d'autres rformes +librales du rgne d'Alexandre II. + +[94] Tourgueneff fut accus de pactiser avec les rvolutionnaires russes +rfugis l'tranger, et il fut mand par le gouvernement +Saint-Ptersbourg pour se justifier devant une commission du Snat, +rige pour la circonstance en tribunal suprme. + +[95] Les prvisions de Tourgueneff se sont ralises: Sroff est devenu +l'un des plus puissants reprsentants de l'cole musicale russe. + +[96] _Rognda_ est en effet considre comme le chef-d'oeuvre de +Sroff. + +[97] Pauline Viardot, clbre cantatrice. + +[98] Il s'agit videmment du rcit _Assez!_ le seul publi en 1864. + +[99] Chef d'orchestre au Gewandhaus de Leipzig. + +[100] La fille de Mme Viardot. + +[101] Devenue clbre depuis. + +[102] Titres crits en caractres russes. + +[103] Compositions, sur paroles russes, de Mme Viardot. + +[104] Chanteur au thtre italien. + +[105] _Fume._ + +[106] Publiciste fameux, alors directeur libral de la revue moscovite +_le Messager russe_. Il devint plus tard ractionnaire et joua un rle +considrable sous le rgne d'Alexandre III. + +[107] Le public franais sait aujourd'hui, par les traductions publies, +la grande valeur de cet crivain. + +[108] Excavations et fondrires de route. + +[109] L'oncle paternel de Tourgueneff avait t longtemps l'intendant de +ses biens; mais il les avait si mal grs que Tourgueneff dut, malgr +les liens de parent, confier l'administration de Spassko un nouveau +grant, tout en indemnisant son oncle d'une forte somme. + +[110] _Fume._ + +[111] Nicolas Rubinstein, frre d'Antoine, galement pianiste fameux, et +plus tard directeur du conservatoire de Moscou. + +[112] Il s'agit de l'_Histoire du lieutenant Yergounov_. + +[113] Les preuves de _Fume_. + +[114] L'une des filles de Mme Viardot. + +[115] L'hrone de _Fume_. + +[116] Tourgueneff; l'architecte en question tait un Allemand qui a +construit la villa de Tourgueneff Bade. + +[117] pisodes de _Fume_. + +[118] De ses oeuvres compltes ce moment. + +[119] Christine Nilsson, la clbre cantatrice, qui avait dbut avec un +clatant succs, en 1864, au Thtre-Lyrique de Paris. + +[120] Le clbre pote russe, ami de Tourgueneff et de Tolsto. + +[121] En 1838. + +[122] Ce Porphyre eut une destine peu banale: il avait accompagn +Tourgueneff en Allemagne en qualit de groom; son jeune matre, s'tant +aperu de ses capacits intellectuelles, le prpara et le fit entrer +la Facult de mdecine de Berlin. Ses tudes mdicales acheves, +Porphyre, malgr son titre de docteur, malgr l'invitation pressante de +Tourgueneff de rester en Allemagne, o il tait amoureux et sur le point +d'pouser une Berlinoise,--revint avec Tourgueneff Spassko et +demeura serf de Mme Tourgueneff mre jusqu' la mort de celle-ci. + +[123] Le fils de M. et Mme Viardot. + +[124] La chienne. + +[125] _Guerre et Paix._ + +[126] _Krakamiche le dernier des sorciers_, est un des trois contes +fantastiques (les deux autres sont: _l'Ogre, Conte de fe_ et _Trop de +femmes_) crits en franais par Tourgueneff, et dont la musique a t +compose par Mme Viardot. Pleines de gaiet et d'esprit, ces +oprettes ont t reprsentes Bade, dans l'intimit de la famille +Viardot, et les rles ont t tenus par les lves de Mme Viardot, +souvent par l'illustre cantatrice, et mme par Tourgueneff, qui +incarnait l'ogre, le sorcier ou le pacha. Assistaient ces +reprsentations les nombreux amis ou connaissances de tous les pays qui +habitaient Bade, parfois le roi, plus tard empereur, Guillaume Ier, +et la reine de Prusse, ainsi que leur petit-fils, aujourd'hui Guillaume +II. + +[127] En composant la musique sur un livret de Tourgueneff. + +[128] Les deux filles cadettes de M. et Mme Viardot. + +[129] Nous prirons force de victoires; mais si les Franais veulent +continuer la guerre... que Dieu leur vienne en aide! la France sera +extermine! + +[130] La famille de Mme Viardot habitait pendant la guerre +l'Angleterre. + +[131] La femme du grand compositeur russe, auteur de _Rognda_, etc. + +[132] La fille ane de Mme Viardot. + +[133] Devenue plus tard clbre. + +[134] Opra de Glinka. + +[135] On sait combien la prdiction de Tourgueneff se ralisa: +Antokolsky (mort il y a quelques annes) est devenu le plus grand +sculpteur russe, chef d'une nouvelle cole, et sa gloire fut consacre +l'Exposition universelle de 1878, o, seul parmi les artistes trangers, +il reut la mdaille d'honneur. Plus tard, il fut lu membre tranger de +l'Institut de France et eut les plus hautes rcompenses en Russie. A +rapprocher un autre fait de divination esthtique de Tourgueneff: il +avait prdit Tolsto sa glorieuse carrire ds le dbut. En 1854, au +moment de l'apparition de l'_Adolescence_ (2e partie de l'ouvrage: +_Enfance, Adolescence, Jeunesse_, traduit en franais sous le titre de +_Mes Mmoires_), Tourgueneff crivit un ami: Je me rjouis fort du +succs de l'_Adolescence_. Que Dieu prte longue vie Tolsto, et j'en +ai le ferme espoir, il vous tonnera tous: c'est un talent de premier +ordre. Voir galement, dans la lettre Mme Viardot du 19 janvier +1864, le jugement de Tourgueneff sur le compositeur Sroff. + +[136] Rcit de Tourgueneff. + +[137] On sait que la publication, en 1847-1850, de ses _Rcits d'un +chasseur_ avait produit une impression ineffaable sur le public russe +et notamment sur le tzar Alexandre II, librateur des serfs en 1861. +Tourgueneff contribua donc grandement cet affranchissement. + +[138] Depuis, on a connu Paris ce peintre de rel talent. + +[139] Un ami intime de Tourgueneff, mort jeune. + +[140] _Ermitage_, la galerie impriale de tableaux. + +[141] Ville en Crime. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres Madame Viardot, by Ivan Tourgueneff + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT *** + +***** This file should be named 38335-8.txt or 38335-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/3/3/38335/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Internet Archive.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres Madame Viardot + +Author: Ivan Tourgueneff + +Annotator: E. Halprine-Kaminsky + +Release Date: December 18, 2011 [EBook #38335] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Internet Archive.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="cb"><big><big>LETTRES</big></big><br /> +A MADAME VIARDOT</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/cover.jpg" width="340" height="550" alt="" title="" /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/insidecover.jpg" width="324" height="550" alt="" title="" /> +</p> + +<p class="un">Eugne FASQUELLE, diteur, 11, rue de Grenelle, Paris</p> + +<p class="c">AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF</p> + +<p class="c"><small>DANS LA</small> BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER</p> + +<p class="c"> 3 fr. 50 le volume.</p> + +<div class="sml"> +<p class="hang"><b>PRES ET ENFANTS.</b> Prcd d'une lettre l'diteur par Prosper M<small>RIME</small>, +de l'Acadmie franaise (5 dition), 1 volume.</p> + +<p class="hang"><b>CORRESPONDANCE</b> (Lettres ses amis de France); Avec notes +d'H<small>ALPRINE</small>-K<small>AMINSKY</small> (3 mille), 1 volume.</p> +</div> + +<p class="c"><br /><br /> +<i>Il a t tir du prsent ouvrage<br /> +10 exemplaires numrots sur papier de Hollunde.</i><br /> +</p> + +<p class="c"><br /><br /> +Paris.—L. M<small>ARETUEUX</small>, imprimeur, 1, rue Cassette.—15203.</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">———</p> + +<h1> +IVAN TOURGUENEFF<br /> +———<br /> +<big><big>LETTRES</big></big><br /> +<br /> +<small>A</small> MADAME VIARDOT<br /> +<br /> +<small>publies et annotes par E. HALPRINE-KAMINSKY</small></h1> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">———</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +<br /> +BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br /> +<small>EUGNE FASQUELLE, DITEUR</small><br /> +11, <small>RUE DE GRENELLE</small>, 11<br /> +——<br /> +1907<br /> +Tous droits rservs.</p> + +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="lettres" +style="max-width:50em;margin:5% auto 5% auto;text-align:center;border:2px dotted gray;"> +<tr valign="top"> +<td><a href="#I"> I, </a> +<a href="#II"> II, </a> +<a href="#III"> III, </a> +<a href="#IV"> IV, </a> +<a href="#V"> V, </a> +<a href="#VI"> VI, </a> +<a href="#VII"> VII, </a> +<a href="#VIII"> VIII, </a> +<a href="#IX"> IX, </a> +<a href="#X"> X, </a> +<a href="#XI"> XI, </a> +<a href="#XII"> XII, </a> +<a href="#XIII"> XIII, </a> +<a href="#XIV"> XIV, </a> +<a href="#XV"> XV, </a> +<a href="#XVI"> XVI, </a> +<a href="#XVII"> XVII, </a> +<a href="#XVIII"> XVIII, </a> +<a href="#XIX"> XIX, </a> +<a href="#XX"> XX, </a> +<a href="#XXI"> XXI, </a> +<a href="#XXII"> XXII, </a> +<a href="#XXIII"> XXIII, </a></td> + +<td><a href="#XXIV"> XXIV, </a> +<a href="#XXV"> XXV, </a> +<a href="#XXVI"> XXVI, </a> +<a href="#XXVII"> XXVII, </a> +<a href="#XXVIII"> XXVIII, </a> +<a href="#XXIX"> XXIX, </a> +<a href="#XXX"> XXX, </a> +<a href="#XXXI"> XXXI, </a> +<a href="#XXXII"> XXXII, </a> +<a href="#XXXIII"> XXXIII, </a> +<a href="#XXXIV"> XXXIV, </a> +<a href="#XXXV"> XXXV, </a> +<a href="#XXXVI"> XXXVI, </a> +<a href="#XXXVII"> XXXVII, </a> +<a href="#XXXVIII"> XXXVIII, </a> +<a href="#XXXIX"> XXXIX, </a> +<a href="#XL"> XL, </a> +<a href="#XLI"> XLI, </a> +<a href="#XLII"> XLII, </a> +<a href="#XLIII"> XLIII, </a> +<a href="#XLIV"> XLIV, </a> +<a href="#XLV"> XLV, </a> +<a href="#XLVI"> XLVI, </a> +<a href="#XLVII"> XLVII, </a></td> + +<td><a href="#XLVIII"> XLVIII, </a> +<a href="#XLIX"> XLIX, </a> +<a href="#L"> L, </a> +<a href="#LI"> LI, </a> +<a href="#LII"> LII, </a> +<a href="#LIII"> LIII, </a> +<a href="#LIV"> LIV, </a> +<a href="#LV"> LV, </a> +<a href="#LVI"> LVI, </a> +<a href="#LVII"> LVII, </a> +<a href="#LVIII"> LVIII, </a> +<a href="#LIX"> LIX, </a> +<a href="#LX"> LX, </a> +<a href="#LXI"> LXI, </a> +<a href="#LXII"> LXII, </a> +<a href="#LXIII"> LXIII, </a> +<a href="#LXIV"> LXIV, </a> +<a href="#LXV"> LXV, </a> +<a href="#LXVI"> LXVI, </a> +<a href="#LXVII"> LXVII.</a> <a href="#NOTES">Notes.</a> +</td></tr> +</table> + +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRFACE</h2> + +<p>Les lettres du grand crivain russe Ivan Sergueevitch Tourgueneff +M<sup>me</sup> Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire.</p> + +<p>gares ou drobes, au moment o la guerre de 1870 obligea la famille +Viardot quitter Bade pour Londres, ces lettres ont t retrouves plus +d'un quart de sicle aprs.</p> + +<p>Naturellement, M<sup>me</sup> Viardot dsirait rentrer en possession de +documents dont elle ne s'tait jamais volontairement dessaisie, et +auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part, +les motifs qu'avanait le possesseur actuel pour garder les lettres +n'taient pas sans valeur non plus. Il avait trouv le prcieux +paquet—parmi des papiers peu importants—dans une caisse qu'il avait +achete un bouquiniste de Berlin; celui-ci, son tour, l'avait +acquise de la veuve d'un mdecin franais, parat-il; ici, s'arrte mon +investigation sur l'origine de la caisse.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le dernier acqureur, admirateur dvou de +Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dpt sacr la +correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour o il +pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait +venir qu'aprs la mort de la destinataire des lettres.</p> + +<p>Comme, en dfinitive, le possesseur des lettres tait moins proccup +d'une question pcuniaire que du dsir d'entourer cette publication de +meilleures conditions littraires possibles, je finis par le persuader +des avantages rels qu'il y aurait la faire du vivant et sous les +auspices de la clbre artiste.</p> + +<p>C'est ainsi qu'aprs deux ans de pourparlers je pus obtenir la +restitution de tout le paquet des lettres, dates de 1846 1871, et que +j'dite avec l'autorisation et sous le contrle de M<sup>me</sup> Viardot.</p> + +<p>Une partie de ce qui nous a t livr parat seulement. Par une rserve + mon avis excessive, M<sup>me</sup> Viardot ne laisse passer que les pages +ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore +contenant le moins d'apprciations flatteuses pour la cratrice, +universellement admire, de tant de personnages de l'imagination +lyrique; elle carta aussi des passages, des lettres entires, maills +de saillies spirituelles, jamais mchantes, contre des personnes +connues, ou sems de dtails d'un caractre priv.</p> + +<p>Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait donner. Rien, en +effet, qui ne soit attachant dans l'change suivi de penses entre ces +natures d'artistes, lies d'amiti et de sympathie intellectuelle. C'est +un vritable journal intime, crit l'intention d'une me sœur, +commenc l'ge d'homme et termin seulement la mort de l'auteur<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Tourgueneff rencontra pour la premire fois M. et M<sup>me</sup> Viardot +Saint-Ptersbourg en 1843: il tait peine g de vingt-cinq ans. Je +l'ai dit ailleurs<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>: M. Viardot, qui avait prcdemment sjourn en +Russie, cherchait familiariser les Franais avec les chefs-d'œuvre +de la littrature russe. Il tait connu par de savantes tudes d'art et +de littrature trangre. M<sup>me</sup> Viardot, trs jeune encore,—elle avait +vingt-deux ans,—tait dj la clbre cantatrice, acclame dans toutes +les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive +et durable impression sur la nature esthtique de Tourgueneff.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Le futur auteur des <i>Rcits d'un chasseur</i>, cette poque obscure +encore, reut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point +qu'on est tent de croire qu'ils avaient devin le talent du romancier +avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a +racont lui-mme, Tourgueneff se trouva l'tranger, dnu de toutes +ressources. Sa mre, mcontente de son dpart et blesse de le voir, +lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrire littraire, +s'tait refuse subvenir ses besoins. Dans cette situation, il +trouva auprs de la famille Viardot la plus large hospitalit, et +Courtavenel, leur proprit de Rosay en Brie, fut, selon sa propre +expression, son berceau littraire. C'est ici, raconte-t-il son ami +Fet<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, que, n'ayant pas les moyens de vivre Paris, je passais l'hiver +tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui +m'taient prpars par une vieille domestique. C'est ici que, pour +gagner de l'argent, j'ai crit la plupart de mes <i>Rcits d'un chasseur</i>, +et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma +fille de Spassko<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>Cette petite fille tant trs malheureuse en Russie, Tourgueneff se +confia M<sup>me</sup> Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit +soin de son ducation.</p> + +<p>Sauf ses rares visites Ptersbourg, Moscou ou sa proprit de +Spassko, l'crivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France. +Mais qu'il s'en aille seulement Versailles, Courtavenel, ou reste +Paris, en l'absence de M<sup>me</sup> Viardot faisant ses tournes travers +l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un +journal intime.</p> + +<p>Grce M. et M<sup>me</sup> Viardot, il fut mis en relation avec le monde +artistique et littraire franais; c'est chez eux qu'il rencontra pour +la premire fois George Sand. Peu peu, le cercle de ses connaissances +s'tendit Mrime, Sainte Beuve, Thophile Gautier, Flaubert, Paul de +Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules +Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frres Goncourt, Gavarni, +Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot, +Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard, Zola, Daudet, Guy de +Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'cole naturaliste. +L'lment thtral n'tait pas moins bien reprsent dans les salons de +la cratrice d'<i>Orphe</i>.</p> + +<p>Les impressions varies nourries par ce milieu et par les frquents +voyages travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de M<sup>me</sup> Viardot, +devaient donc se reflter dans leur correspondance. Aussi, outre sa +valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre +intressant l'histoire littraire de la seconde moiti du <small>XIX</small><sup>e</sup> +sicle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le +Journal dbute certainement vers 1843; du moins les premires lettres, +parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par +leur caractre familier, font prsumer l'existence de plus anciennes. +Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera +ci-dessous, de vieux amis, des amis de trois ans? Encore un coup, je +regrette, avec tous les admirateurs du matre russe, ces suppressions +svres; puisse l'accueil que fera le public la srie que nous lui +livrons rendre M{me} Viardot plus clmente l'avenir<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>!</p> + +<p class="r"> +E. H<small>ALPRINE</small>-K<small>AMINSKY</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1><small>LETTRES</small><br /><br /> +A MADAME VIARDOT</h1> + +<hr /> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, ce 8/20 novembre 1846.<br /> +</p> + +<p>J'ai hte de rpondre la bonne lettre que vous m'avez crite tous les +deux, mes chers amis<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Elle m'a fait un plaisir vritable, en me +prouvant que vous n'avez pas chang envers moi. Je vous remercie en mme +temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passe +et future. Si le sort ne m'est pas tout fait contraire, j'espre +pouvoir faire un petit voyage en Europe l'anne prochaine, ds le mois +de janvier, si bien qu'il ne serait<a name="page_002" id="page_002"></a> pas impossible que vous, Madame, +ayez un spectateur de plus l'Opern-Haus<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je +vous prie de le croire—et j'ai t bien heureux et bien content de +votre triomphe dans la <i>Norma</i>. Ceci me prouve que vous avez fait des +progrs, c'est--dire de ces progrs comme en font les matres et qu'ils +ne cessent de faire jusqu' la fin. Vous tes parvenue vous approprier +l'lment <i>tragique</i>, le seul dont vous n'tiez pas encore entirement +matresse (car pour le pathtique, ceux qui vous ont vue dans la +<i>Somnambula</i> savent quoi s'en tenir), et je vous en flicite de tout +mon cœur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature +aussi richement doue que la vtre, il n'est pas de couronne laquelle +on n'ait le droit d'aspirer, par la grce de Dieu.</p> + +<p>Le choix des opras que vous allez donner l'Opern-Haus me parat +admirable (il va sans dire que je prfrerais les <i>Huguenots</i> au <i>Camp +de Silsie</i>). Pour l'<i>Iphignie</i>, j'oserais vous conseiller de relire +avec attention la tragdie de ce nom, de Gœthe, d'autant plus que +vous avez affaire des Allemands, qui, presque tous, la savent par +cœur, et dont la manire de comprendre<a name="page_003" id="page_003"></a> ou de reprsenter Iphignie +est par cela mme irrvocablement fixe. Du reste, la tragdie de +Gœthe est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a +trace est d'une simplicit antique, chaste et calme—peut-tre trop +calme, surtout pour vous, qui, grce Dieu, nous venez du Midi. +Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractre, je +crois que ce rle vous ira merveille, d'autant plus que vous n'avez +pas besoin de faire un effort pour vous lever tout ce qu'il y a de +noble, de grand et de vrai dans la cration de Gœthe,—tout cela se +trouvant naturellement en vous. Iphignie elle-mme n'tait pas une +fille du Nord; un poisson n'a pas de mrite rester calme...</p> + +<p>Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;—au contraire, +vous exagrez un tant soit peu l'accentuation,—mais je suis sr qu'avec +votre application ordinaire vous avez dj fait disparatre ce lger +dfaut.</p> + +<p>Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pdant; vous savez qu'ils +prennent leur source dans le vif intrt que je prends vos moindres +faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse <i>vous</i> +convenir et <i>nous</i> contenter quand nous vous coutons... Prenez-vous-en + vous-mme... pourquoi nous avoir gts?<a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p>Mon Dieu, comme j'aurais t heureux de vous entendre cet hiver!... Il +faudra que j'en vienne bout d'une manire ou d'une autre.</p> + +<p>Dans la lettre que j'ai crite madame votre mre, j'ai donn quelques +dtails sur le thtre d'ici, ce qui me dispense de revenir l-dessus. +Je prfre vous fliciter sur l'emploi de votre temps la campagne... +Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>... +Patience!</p> + +<p>Je n'ai pas encore reu le petit livre de Viardot (que je remercie +beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai dj lu, et j'y ai retrouv +cet esprit sobre et fin, ce style lgant et simple dont la tradition +semble vouloir se perdre en France. A propos de littrature, le prince +Karol du dernier roman de M<sup>me</sup> Sand (<i>Lucrezia Fioriani</i>), parat tre +Chopin.</p> + +<p>Je vous dirai (si cela peut vous intresser) que nous avons russi +fonder un journal nous, qui paratra ds la nouvelle anne et qui +s'annonce sous des auspices trs favorables. Je n'y participe qu'en +qualit de collaborateur<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<p>Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma +sant est bonne,<a name="page_005" id="page_005"></a> mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est dj un grand +bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies o je vis en vrai +solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu rassembler des +quatre parties du monde—mes esprances et mes souvenirs. J'aurais bien +voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais la campagne, mais la +vie est si chre Ptersbourg! C'tait une jument anglaise bai clair, +admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de mme +le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse, +ou plutt d'une chienne. Elle se nomme <i>Pif</i> (drle de nom, n'est-ce +pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a t baptise par une +vieille Anglaise qui demeure chez ma mre <i>Queen Victoria</i>. J'avais un +autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon rien, mais qui +s'tait attach moi. Celui-l rpondait au nom de <i>Paradise Lost</i>... +Voil bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie +de l'excuser.</p> + +<p>Il faut que vous me promettiez de m'crire le <i>lendemain</i> de votre +premire reprsentation allemande; d'ici l, si l'envie vous en prend, +tant mieux. De mon ct, maintenant que la digue<a name="page_006" id="page_006"></a> est rompue, je vais +vous inonder de lettres. J'cris cette fois-ci votre adresse, car je +ne sais si Viardot est encore Berlin. Il est cependant trange que nos +lettres se soient perdues!</p> + +<p>Mille—non—un million d'amitis tous les vtres. Je crois que vous +n'avez pas besoin de mes protestations d'amiti et de dvouement pour y +croire; nous sommes dj de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis +et serai toujours le mme; je ne veux pas, je ne puis pas changer.</p> + +<p>Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les +vœux les plus sincres pour votre bonheur.</p> + +<p>A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-l!</p> + +<p>Louise<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser +d'un gros baiser que je donne sa petite joue rondelette. Adieu, encore +une fois.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 15%;">Votre tout dvou,</span><br /> +Y<small>VAN</small> T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<p class="r"> +Paris, 19 octobre 1847.<br /> +</p> + +<p>Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne trs +difficile ceux qui ont prtendu l'honneur de correspondre avec vous? +J'en suis d'autant plus embarrass qu'une lgre indisposition +(maintenant entirement dissipe) m'ayant retenu dans ma chambre tous +ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une +petite revue de tout ce qui se passe Paris. Me voil donc rduit mes +propres ressources, comme la Mde de Corneille. C'est fort +inquitant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah! +mais—sans plaisanter!—quelle abominable chose que l'abus de la parole! +Voil une phrase qui, force d'avoir t rpte, ne veut plus rien +dire; et quand on l'emploie trs srieusement, on s'expose n'tre pas +cru. Enfin! comme dit votre mari—je commence par le commencement.</p> + +<p>Je commence par vous dire que nous sommes tous trs enchants de +l'heureux commencement de vos prgrinations, et que nous attendons avec +impatience les nouvelles de votre dbut.<a name="page_008" id="page_008"></a> Nous voyons d'ici tomber les +fleurs et nous entendons les bravos. Hlas!... Vous savez ce que veut +dire cet hlas!</p> + +<p>Eh bien, vous voil donc au fond de l'Allemagne! Il faut esprer que ces +braves Brger sauront mriter leur bonheur. Vous tes Dresde.... +N'tions-nous pas hier Courtavenel? Le temps <i>passe</i> toujours vite, +qu'il soit rempli ou vide, mais il <i>arrive</i> lentement... comme une +clochette de troka russe.</p> + +<p>Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes +pour s'en amuser, les rfuter et les oublier. Il raffermit— ses +dpens—dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit +si droit, si <i>simple</i>, et si srieux dans sa finesse et sa grce, n'a +pas d goter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque +du Platon franais (jamais homme ne fut plus mal surnomm). Cependant +on y pche par-ci par-l quelques ides neuves et hardies, ou plutt +quelques germes d'ides fcondes. Son dvouement la libert de +l'intelligence; son encyclopdie, voil ce qui le fera vivre. Son +cœur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de +l'esprit et le gte. Dcidment les feux d'artifice du paradoxe ne +vaudront jamais le <i>bon soleil</i> de la vrit. Et cependant, quoi de plus +quotidien que le soleil? (Pas<a name="page_009" id="page_009"></a> Paris, par exemple!) Ma foi! vive le +soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde!</p> + +<p>Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre +madame votre mre nous a paru tous bien juste. Je ne le connais +presque pas; d'aprs ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prt +l'estimer,—beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de +belles choses qu'avec le talent et l'instinct runis: avec la tte et le +cœur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tte prdomine. Je puis me +tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinment +mes erreurs, quand on me met le nez dessus—ce qui n'est pas difficile, +vu les proportions de cet organe. Je suis ducable.</p> + +<p>Et propos, comment va <i>die deutsche Sprache</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>? Parfaitement, +j'imagine. J'ai dj pris un matre d'espagnol: el seor Castelar. J'ai +beaucoup travaill tous ces temps-ci; je viens d'expdier un gros paquet + notre Revue<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. C'est que je <i>tiens</i> <i>tenir</i> mes promesses. +J'achve de lire en ce moment un livre de <i>Daumer</i> sur les mystres du +christianisme. Ce Daumer est une espce de fou qui veut toute force +prouver que<a name="page_010" id="page_010"></a> le christianisme primitif, judaque, considr comme secte, +n'est autre chose que le culte de Moloch renouvel; que les premiers +chrtiens sacrifiaient et <i>mangeaient</i> des victimes humaines, et que +Judas n'a trahi son matre que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur +que lui inspirait un pareil repas. Daumer dpense beaucoup d'rudition +pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'glise +jusqu'au quatorzime sicle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y +a de vrai dans son ide—c'est le ct sanglant, triste, anti-humain de +cette religion, qui devrait tre toute d'amour et de charit. Vous ne +sauriez vous imaginer l'effet pnible que font toutes ces lgendes de +martyrs qu'il vous raconte les unes aprs les autres, toutes ces +flagellations, ces processions, ces ossements adors, ces autodafs, ce +mpris froce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et +tout ce sang!... C'est tellement pnible que je ne veux plus vous en +parler....</p> + +<p>Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opra +National, sur la <i>Cloptre</i> de M<sup>me</sup> de Girardin (qui a russi, mon +grand regret), etc., etc. Cependant, ds aujourd'hui, je puis vous dire +que j'ai assist hier soir la premire reprsentation de <i>Didier, +l'honnte<a name="page_011" id="page_011"></a> homme</i>, nouvelle pice de Scribe, aux Varits. La donne +n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement maniganc.... Ferville y a +t admirable de vrit, de noblesse et de sensibilit. Or, il parat +qu'une pice identiquement pareille a t donne hier au soir au Gymnase +sous le nom de <i>Jrme le maon</i>. C'est Bouff qui y remplissait le rle +de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrs, +mais il est de fait que le Gymnase a fait relche avant-hier et a rpt +jour et nuit pour tre prt le mme jour que l'autre thtre. J'irai +voir ce <i>Jrme</i>, et vous ferai part de mes impressions.—Bouff est +certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,—mais Ferville est +peut-tre plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une +btise, je serai le premier crier mon <i>mea culpa</i>.</p> + +<p>Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde. +Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien +dvous, ce qui n'est pas tonnant le moins du monde, car enfin... ma +foi, quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas mme en +profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je +m'arrte l'ide que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement +perptuel de compliments dans les<a name="page_012" id="page_012"></a> oreilles, et je me borne vous +dire... enfin tout ce que vous voulez....</p> + +<p>J'espre que votre mari se porte bien, qu'il va chasser outrance et +nous crire un joli petit article l-dessus. Je lui serre la main ainsi +qu' vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon cœur.... Si +M<sup>me</sup> Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu +Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue....</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter madame votre +mre pour qu'elle y mette quelques mots.</p> + +<p>Bonjour, portez-vous bien de toutes les faons; et voil.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 15%;">Votre tout dvou,</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<p class="r"> +Paris, le 8 dcembre 1847.<br /> +</p> + +<p>Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante +lettre que madame votre mre m'a remise de votre part. Vous faites bien +de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement +reconnaissants! <i>Danke, danke.</i><a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<p>Tous les dtails que vous nous donnez de votre vie Dresde sont lus et +relus mille fois; les Dresdennois sont dcidment un bon peuple....</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Avant tout, il faut que je vous dise que maman<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> se porte trs bien +et M<sup>lle</sup> Antonia<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> aussi, et M<sup>me</sup> Sitchs aussi; le papa +Sitchs<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> tousse un peu, mais ce n'est pas du tout tonnant. Des +900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le +seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les +bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non +plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort.</p> + +<p><i>El hermano de Vd</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> va trs bien de mme; il a fait magnifiquement +relier un exemplaire de sa mthode, qu'il destine la reine Christine, +pour qu'elle apprenne sa fille l'art de faire des fioritures et des +transpositions.</p> + +<p>A propos de musique, j'ai entendu M<sup>me</sup> Alboni dans <i>Smiramide</i>. Elle +y a eu un <i>trs grand</i> succs. Sa voix a entirement chang de caractre +depuis<a name="page_014" id="page_014"></a> Ptersbourg; de brutale qu'elle tait, elle est devenue <i>trop</i> +molle, molle; elle chante la Rose Chri, maintenant; elle fait bien +les agilits; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant, +mais pas d'nergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa +figure placide et grasse se refuse toute expression dramatique; elle +se borne de temps en temps froncer pniblement le sourcil. Ce qu'elle +a dit de mieux a t le <i>In si barbara sciagura</i>. Les Parisiens en sont +enchants. M<sup>me</sup> Grisi, talonne par l'mulation, s'est surpasse; elle +m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas t mauvais non plus, +quoique, en gnral, je trouve qu'il chante en pre de famille.</p> + +<p>Hier, je suis all, avec le jeune Le Roy d'tiolles<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, +l'Opra-Comique; on y donnait <i>la Dame blanche</i>. Quelle jolie musique, +galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais +peut-tre plus franais encore qu'Auber; Boeldieu est ple quelquefois, +mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de <i>la +Muette</i>)....</p> + +<p>Vernet m'a fait un trs grand plaisir dans la vieille pice: <i>le Pre de +la dbutante</i>. Tous les acteurs franais sont essentiellement +ralistes,<a name="page_015" id="page_015"></a> mais personne ne l'est aussi finement, aussi brovontement, +disait un Allemand, que Vernet. Il contente la fois l'instinct et +l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait +rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voil quelqu'un qui +s'entend crer.—Il y a des artistes qui parviennent se dbarrasser +de leur individualit; mais travers la personne qu'ils reprsentent, +on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espce +de contrainte ragit sur vous. Vous tiez encore ainsi Ptersbourg, +mais dj alors votre talent brisait ses dernires entraves (je me +rappelle maintenant les premires reprsentations de <i>la Somnambule</i>), +et depuis?...</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Vous me dites que vous vous tes mise lire <i>Uriel Acosta</i>, de Gutzkow. +N'est-ce pas que ce fantme, que cet ouvrage pnible d'un homme d'esprit +sans talent, tout farci d'allusions et de proccupations politiques, +religieuses, philosophiques, vous a dplu? Et puis, tous ces effets +criards, ces coups de thtre,—y a-t-il quelque chose de plus dgotant +qu'une brutalit qui n'est pas nave?</p> + +<p>L'ombre de Shakespeare pse sur les paules de tous les auteurs +dramatiques; ils ne peuvent se dfaire de leurs rminiscences; ils ont +trop<a name="page_016" id="page_016"></a> lu, les malheureux, et pas du tout vcu! Ce n'est qu'en Allemagne +qu'il a t possible qu'un crivain dj connu (M. Mundt, le mari de la +sœur de Mller) se soit vu rduit <i>afficher dans les gazettes</i> +qu'il dsirait une pouse (ce fait est littralement vrai).</p> + +<p>On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un +opra qu'il puait la musique (<i>puzza musica</i>). Tous les ouvrages qu'on +fait aujourd'hui puent la littrature, le mtier, la convention. Pour +trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le +prurit littraire, le bavardage de l'gosme qui s'tudie et s'admire +soi-mme, voil la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens +qui retournent leurs vomissements.</p> + +<p>C'est l'criture qui le dit, navement, cette fois. Il n'y a plus ni +Dieu ni Diable, et l'avnement de l'Homme est encore loin.</p> + +<p>Parmi tout ce qui crivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> est +le seul <i>homme</i>, le seul caractre et le seul talent.</p> + +<p>Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littraire, Dieu merci! le +deuxime volume de <i>la Rvolution franaise</i>, par Michelet. Cela part du +cœur, il y a du sang, de la chaleur l-dedans;<a name="page_017" id="page_017"></a> c'est un homme du +peuple qui parle au peuple,—c'est une belle intelligence et un noble +cœur. Le deuxime volume est infiniment suprieur au premier. C'est +tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc.</p> + +<p>Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgr +tout le plaisir que j'ai babiller devant vous, je ne voudrais pas +abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je +mne ici une vie qui me plat excessivement: toute la matine, je +travaille; deux heures, je sors, je vais chez maman o je reste une +demi-heure, puis je lis les journaux, je me promne; aprs dner, je +vais au thtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois +des amis, surtout M. Annenkoff<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, un charmant garon aussi fin +d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voil....</p> + +<p>Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au +monde. Rappelez-moi, s'il vous plat, au bon souvenir de votre mari; je +vais lui crire un de ces jours; j'espre qu'il se porte merveille. Je +vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours.</p> + +<p class="r"> +Votre dvou<br /> +<br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_018" id="page_018"></a></p> + +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<p class="r"> +Paris, 14 dcembre 1847.<br /> +</p> + +<p>Bravo, Madame, bravo, <i>evviva!</i> Je ne puis commencer ma lettre +autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait Dresde et +Hambourg ce que la Dite vient de faire contre le <i>Sonder-Bund</i>: aprs +avoir enfonc les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine +droute. Et puis vous irez, comme Csar, la conqute de la +Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton pique!) Vous nous avez fait aussi +beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin Hambourg. +En gnral, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous +crivez madame votre mre—ce sont les dtails que vous nous donnez... +les dtails, mais c'est le coloris, la lumire du tableau.—Ne nous +envoyez pas de simples dessins ou des grisailles—chacune de vos lettres +est relue une dizaine de fois—toujours deux fois de suite haute voix. +(C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, aprs l'avoir dvore +en bloc, on se met l'plucher par-ci par-l; l'apptit revient en +mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des +fautes d'orthographe<a name="page_019" id="page_019"></a> en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de +plus....</p> + +<p>A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien +contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois +fois<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>). Aussi—ne ft-ce que par mulation—nous nous portons, tous +tant que nous sommes, merveille.... Ce que c'est que l'mulation!</p> + +<p>Je regrette de me voir forc de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci +je n'ai absolument aucune nouvelle intressante vous communiquer.</p> + +<p>Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai +travaill force; jamais les ides ne m'taient venues si abondamment; +elles se prsentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre +diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout coup assailli par +une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tte et ne plus +savoir o loger son monde.</p> + +<p>Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer deux amis +russes; ces messieurs ont ri se tordre.... a me faisait un effet +extrmement trange et fort agrable.... Dcidment je ne me savais pas +si drle que a—et<a name="page_020" id="page_020"></a> puis il ne suffit pas de terminer une chose, il +faut la copier (voil une corve!) et l'expdier. Aussi les diteurs de +ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des +gros paquets de lettres! J'espre qu'ils en seront contents. Je prie +trs humblement mon bon ange (tout le monde en a un, ce qu'on dit) de +continuer m'tre favorable—et je vais continuer de mon ct abattre +de la besogne. C'est une excellente chose que le travail.</p> + +<p>coutez, Madame: si aprs la rception de cette lettre, vous avez encore + chanter <i>le Barbier</i>, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me +pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les +Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose +d'pic.</p> + +<p>Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de +grandes promenades avant dner aux Tuileries. J'y regarde jouer une +foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement +habills! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses +mordilles par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des +bonnes, le beau soleil rouge travers les grands marronniers, les +statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des +Tuileries, tout cela me<a name="page_021" id="page_021"></a> plat infiniment, me repose et me rafrachit +aprs une matine de travail. J'y rve—non pas vaguement, +l'allemande, ce que je fais, ce que je vais faire.... Je ne manque +jamais (c'est--dire les trois ou quatre fois que j'y ai t) d'aller +faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve l'entre des +Tuileries, du ct de la rivire—mon groupe favori. Le soir, je vais +chez bonne maman; nous y avons pass, il y a quelques jours, cinq ou +six heures avec Manuel<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> faire mille extravagances. Cela nous a fait +penser Courtavenel, Mascarille, Jodelet, etc., etc. Vous n'tes +pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour o +nous regardions le ciel si pur travers les feuilles dores des +trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce +chapitre.</p> + +<p>Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et +crott (vos pflia pflia sont parfaits de vrit), mais quand le ciel +est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans +un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh +bien, tant mieux! Riez mme, riez aux clats montrer toutes vos dents. +Vous savez<a name="page_022" id="page_022"></a> ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur +la route de Berlin Hambourg!</p> + +<p>J'ai promis madame votre mre de lui porter ma lettre... il faut lui +laisser de la place. J'aurais d y penser d'avance et resserrer +davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me +nommer bavard.</p> + +<p>Je vais crire, l'un de ces jours, une lettre votre mari. Le deuxime +volume de Michelet est un chef-d'œuvre. Louis Blanc se couvre de +ridicule par sa querelle avec Eugne Pelletan.</p> + +<p>Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve +tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre +fortement la main, je vous reflicite et je reste:</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-left: 15%;">Votre ami dvou,</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—N'ayant pas trouv madame votre mre la maison, je ferme +cette lettre de peur de retard. J'cris cela dans la boutique d'un +picier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses +armes.<a name="page_023" id="page_023"></a></p> + +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + +<p class="r"> +19 dcembre 1847.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Madame,</span><br /> +</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Madame votre mre (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a racont +votre dernire lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas + une belle journe de dcembre, c'est bien tratre, il fait humide le +long de la rivire. J'espre que votre mal de gorge se sera dissip +bien vite et que <i>les Huguenots</i> ont eu le mme succs que <i>le Barbier</i>. +Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup Hambourg. On +n'y voit que des marchants, toujours parlant de chemins de fer, +actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je +suis sr qu'au fond de votre me vous devez ressentir un secret dpit de +devoir <i>amuser</i> de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser. +Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous coutant; ils +rservent tout leur srieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils +vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur +devoir—et on ne les en remercie pas...</p> + +<p>Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit<a name="page_024" id="page_024"></a> sur vous le <i>Joseph</i> de +Mhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici; +dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables +d'opras, comme <i>Jrusalem</i>....</p> + +<p>Au moment o je vous cris ces lignes, une bande de musiciens ambulants +se met chanter le <i>Mourir pour la patrie</i>, de Gossec.... Dieu, que +c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah a, mais dcidment les +vieux musiciens valaient mieux que ceux d' prsent. Quelle nergie +srieuse! quelle conviction! quelle simplicit grandiose! Chant en 93 +par des centaines de voix, cet hymne a d faire battre bien des +cœurs.</p> + +<p>En gnral, depuis quelque temps, je me dtourne de plus en plus du +temps prsent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette +corps perdu dans le pass. Je lis maintenant Calderon avec acharnement +(en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand pote dramatique +catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus +antichrtien. Sa <i>Devocion de la Cruz</i> est un chef-d'œuvre. Cette foi +immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou mme d'une rflexion, +vous crase force de grandeur et de majest, malgr tout ce que cette +doctrine a de rpulsif et d'atroce. Ce nant de tout ce qui constitue la +dignit de<a name="page_025" id="page_025"></a> l'homme devant la volont divine, l'indiffrence pour tout +ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la <i>grce</i> se rpand +sur son lu—est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'tre qui +proclame ainsi avec tant d'audace son propre nant s'lve par cela mme + l'gal de cette Divinit fantastique, dont il se reconnat tre le +jouet. Et cette Divinit—c'est encore l'œuvre de ses mains. +Cependant, je prfre Promthe, je prfre Satan, le type de la rvolte +et de l'individualit. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon +matre; je veux la vrit et non le salut; je l'attends de mon +intelligence et non de la grce.</p> + +<p><i>N. B.</i>—Excusez toutes ces fio-ratures<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<p>Malgr tout, Calderon est un gnie bien extraordinaire et vigoureux +surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants anctres, nous +arrivons tout au plus tre gracieux dans notre faiblesse.... Je pense +au <i>Caprice</i> de Musset (qui continue faire fureur ici). Mais je pense +aussi en mme temps que je continue ne pas avoir de nouvelles vous +donner; et cependant il s'est pass des choses assez intressantes. M. +Michelet a ouvert son cours, M<sup>me</sup> Alboni a<a name="page_026" id="page_026"></a> chant hier <i>la +Cenerentola</i> (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup +d'une fille lectrique ou magntique qui fait, pendant son sommeil, en +coutant la musique, des gestes qui y ont rapport ( la musique), etc., +etc., etc.</p> + +<p>Mais que voulez-vous, je tourne l'ours; je ne sors presque pas de ma +chambre,—je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espre que ce ne +sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu +et de courir Paris; il faut cependant en avoir une ide.</p> + +<p>J'ai reu des lettres de mes diteurs qui me font toutes sortes de beaux +compliments sur mon activit; en mme temps ils m'ont envoy le dernier +numro de notre Revue; j'y ai trouv une admirable nouvelle d'un +monsieur Grigorovitch<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>....</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>J'crirai demain une lettre votre mari, que je vous prie de saluer +bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de +Louise—et pour cause; ce qui ne m'empche pas de l'embrasser sur les +deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je +vous souhaite tout ce qu'il y<a name="page_027" id="page_027"></a> a de bon, de beau, de grand et de noble +dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possdez +dj. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous +les vtres.</p> + +<p>Vous ne restez pas Hambourg plus de quatre cinq jours, n'est-ce pas? +Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-tre encore.</p> + +<p><i>Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudt zdorovy i +pomnit nass<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</i></p> + +<p>Votre</p> + +<p class="r">I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + +<p class="r"> +Paris, ce 25 dcembre 1847.<br /> +</p> + +<p>Nous tions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas +recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gts), quand +votre lettre du 21, avec tous ses charmants dtails, nous a combls de +joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous +assurer que jamais mes yeux ne se<a name="page_028" id="page_028"></a> portent mieux que quand ils ont +dchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous crivez parfaitement bien +pour une clbrit. Du reste, votre criture varie l'infini; +quelquefois elle est jolie, fine, perle—une vraie petite souris qui +trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement, grandes +enjambes; souvent il lui arrive de s'lancer avec une rapidit, avec +une impatience extrmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce +qu'elles peuvent.</p> + +<p>Vous faites trs bien de nous dcrire vos costumes; nous autres +ralistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous +faites est bien fait. Vos succs Hambourg nous causent une joie +infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes <i>bons</i> de vous +encourager?</p> + +<p>Je vous remercie de tout mon cœur pour le bon et affectueux conseil +que vous me donnez dans votre lettre M<sup>me</sup> Garcia. Ce que vous dites +de la quabra dura qu'on remarque toujours dans une œuvre +interrompue est bien vrai—<i>das sind goldene Worte</i>. Aussi, depuis que +je suis Paris, je n'ai jamais travaill qu' une chose la fois et +j'en ai conduit plusieurs bon port, je l'espre du moins. Il ne s'est +pas pass de semaine que je n'aie envoy un gros paquet mes diteurs.<a name="page_029" id="page_029"></a></p> + +<p>Depuis la dernire lettre que je vous ai crite, j'ai encore lu un drame +de Calderon, <i>la Vida es sueno</i><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. C'est une des conceptions +dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y rgne une nergie +sauvage, un ddain sombre et profond de la vie, une hardiesse de penses +tonnante, ct du fanatisme catholique le plus inflexible. Le +Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet +espagnol, avec toute la diffrence qu'il y a entre le Midi et le Nord. +Hamlet est plus rflchi, plus subtil, plus philosophique; le caractre +de Sigismond est simple, nu et pntrant comme une pe; l'un n'agit pas + force d'irrsolution, de doute et de rflexions; l'autre agit—car son +sang mridional le pousse—mais tout en agissant, il sait bien que la +vie n'est qu'un songe.</p> + +<p>Je viens de commencer maintenant le <i>Faust</i> espagnol, <i>el Magico +prodigioso</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>; je suis tout encalderonis. En lisant ces belles +productions, on sent qu'elles ont pouss naturellement sur un sol +fertile et vigoureux; leur got, leur parfum, est simple; le graillon +littraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a t la dernire +et la plus belle expression du catholicisme<a name="page_030" id="page_030"></a> naf et de la socit qu'il +avait forme son image. Tandis que dans le temps de crise et de +transition o nous vivons, toutes les œuvres artistiques ou +littraires ne reprsentent tout au plus que les opinions, les +sentiments individuels, les rflexions confuses et contradictoires, +l'clectisme de leurs auteurs; la vie s'est parpille; il n'y a plus de +grand mouvement gnral, except peut-tre celui de l'industrie, qui, +considre sous le point de vue de la soumission progressive des +lments de la nature au gnie de l'homme, deviendra peut-tre la +libratrice, la rgnratrice du genre humain. Aussi, mon avis, les +plus grands potes contemporains sont les Amricains qui vont percer +l'isthme de Panama et parlent d'tablir un tlgraphe lectrique +travers l'Ocan. Une fois la rvolution sociale consomme—vive la +nouvelle littrature!...</p> + +<p>Une grande partie de ces rflexions m'est venue l'esprit l'autre soir, +pendant que j'assistais la reprsentation d'une revue de l'anne 1847, +<i>le Banc d'hutres</i>, au Palais-Royal. C'tait amusant, et je riais.... +Mais, bon Dieu! que c'tait maigre, ple, timide et mesquin ct de ce +qu'aurait pu en faire—je ne dis pas Aristophane—mais quelqu'un de son +cole! Une comdie fantastique, extravagante, railleuse et<a name="page_031" id="page_031"></a> mue, +impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la +socit et dans l'homme mme, et finissant par rire de sa propre misre, +s'levant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au +stupide pour le glorifier, le jeter la face de notre orgueil.... que +ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes vous au Scribe +perptuit.</p> + +<p>Je ne dsespre pas de vous lire <i>les Oiseaux</i> ou <i>les Grenouilles</i> +d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Ainsi vous voil donc Berlin; vos deux premires campagnes sont +termines, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple dj +conquis.</p> + +<p>Vous allez dbuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra + tudier les journaux de Berlin. Il y a dans les <i>Didaskalia</i> de +Francfort un article enthousiaste sur vous, dat de Hambourg. A propos, +<i>l'Illustration</i> annonce votre engagement au Grand-Opra pour l'hiver +prochain. On crit de Ptersbourg que le thtre italien y est +l'agonie. J'ai parl dans une lettre votre mari de <i>la Cerenentola</i> et +de M<sup>me</sup> Alboni.</p> + +<p>J'espre que vous allez vous porter tous,<a name="page_032" id="page_032"></a> mari, femme et enfant, comme +des anges, ou comme nous, car nous allons trs bien, mais trs bien.</p> + +<p>Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous rptant toujours la +mme chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus +grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes vœux sont bien +sincres... Portez-vous bien, soyez heureuse.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre tout dvou</span><br /> +<br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—<i>Que Dios bendiga Vd.</i></p> + +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + +<p class="r"> +Paris, ce 11 janvier 1848.<br /> +</p> + +<p>Je viens de recevoir l'instant la lettre que vous m'avez envoye sous +le couvert de M<sup>me</sup> Garcia. Je remercie votre mari, de son bon +souvenir. Quant ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne +demande pas mieux que d'avoir tort, et d'tre dtromp le plus vite +possible.</p> + +<p>Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamtralement +oppos celui de Florian<a name="page_033" id="page_033"></a>) ne mritent pas l'honneur d'une traduction; +mais l'offre que me fait et seor Louis est trop flatteuse pour que je +ne m'abonne pas, ds prsent, en profiter plus tard, quand j'aurai +fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur +m'arrive<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. En mme temps je souhaite au grand chasseur... halte-l! +je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne +s'est pas laiss infecter par les superstitions de ma chre patrie, je +ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gter son plaisir.</p> + +<p>Les articles sur <i>la Norma</i> m'ont fait prouver ce que les Allemands +nomment <i>Wehmuth</i>. En vous comparant avec vous-mme d'il y a un an, MM. +les critiques semblent remarquer un changement, un dveloppement dans la +manire dont vous faites ce rle. Et moi—<i>ay de mi</i>—je ne puis savoir +ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la <i>Norma</i> depuis +Saint-Ptersbourg. <i>Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen.</i> Je suis +prt crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas +chagrin. Rellstab et Kossack parlent tous les deux <i>von<a name="page_034" id="page_034"></a> einer +milderen Darstellung</i>; je sais bien que ce n'est pas l une <i>Milde</i> +la Lind; je suis persuad, au contraire, que cela doit tre trs beau, +trs vrai et trs poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas +les grandes mes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les +assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignit. Les coups +de marteau, dit Pouchkine quelque part, brisent le verre et forgent +l'acier, l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont pass +par l, ceux qui ont <i>su</i> souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce +bonheur, car c'en est un que l'goste, par exemple, ou le lche ne +connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit—s'ils y +rsistent.</p> + +<p>Dieu! que j'aurais t content d'assister une reprsentation de <i>la +Norma</i>! Cette femme au cœur si haut plac et si naf, si droit, si +vrai, en lutte avec son amour et sa destine, ces grands et simples +mouvements des passions dans une me primitive, ce cruel et doux mlange +de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,—et dans la mort,—cette +explosion dlirante de la fin, cette intelligence si forte et si fire, +qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entire par la +tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,—n'en parlons +plus. Je<a name="page_035" id="page_035"></a> tcherai de vous reconstruire dans <i>la Norma</i> d'aprs l'ide +que j'ai de votre talent, d'aprs mon souvenir... Il est vrai que je ne +suis plus rompu comme autrefois cet exercice allemand par +excellence... enfin j'essayerai.</p> + +<p>Vous me parlez aussi du <i>Romo</i>, du troisime acte; vous avez la bont +de me demander des remarques sur Romo. Que pourrais-je vous dire que +vous n'auriez dj su et senti d'avance? Plus je rflchis la scne du +troisime acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manire de la +rendre—la vtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux +que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le +dsespoir qui vous saisit alors doit tre tellement terrible que, s'il +n'est pas retenu et <i>glac</i> par la ferme rsolution de se donner la mort + soi-mme, ou par tout autre <i>grand</i> sentiment, l'art n'est plus en +tat de le rendre. Des cris entrecoups, des sanglots, des +vanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le +spectateur lui-mme n'en serait pas mu, de cette motion profonde et +poignante qui vous fait verser avec dlices des larmes quelquefois bien +amres. Tandis que de la manire dont vous voulez faire <i>Romo</i> (d'aprs +ce que vous m'crivez), vous produirez sur votre auditoire une +impression ineffaable. Je me souviens de l'observation<a name="page_036" id="page_036"></a> fine et juste +que vous ftes un jour sur les petits mouvements agits et contenus que +se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela +n'tait peut-tre chez elle que du savoir-faire; mais, en gnral, c'est +le calme <i>provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond</i>, +le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous cts les lans +dsesprs de la passion, qui leur communique cette puret de lignes, +cette beaut idale et relle; la vraie, la seule beaut de l'art. Et ce +qui prouve la vrit de cette remarque, c'est que la vie elle-mme—dans +de rares moments, il est vrai, dans les moments o elle se dgage de +tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun—s'lve au mme genre de +beaut. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont +les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on +ajouter. Mais il s'agit de savoir runir les deux extrmes, ou sinon on +paratra froid. Il est plus facile de ne pas attenter la perfection, +plus facile de rester mi-chemin, d'autant plus que la plupart des +spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutt ne sont pas habitus + autre chose; mais vous n'tes ce que vous tes que par cette noble +tendance ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,—<i>ist der Pnkt +getroffen</i>,—tous les cœurs, mme les plus vulgaires, bondissent<a name="page_037" id="page_037"></a> et +s'lancent. A Ptersbourg, il fallait tre soi-mme un peu artiste pour +sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez +grandi depuis lors; vous tes devenue comprhensible pour tout le monde, +sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses rserves aux lus.</p> + +<p>Je vous cris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bont de +suppler—avec votre finesse de divination ordinaire— ce que mes +expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de +faire du style; je n'en ai pas mme la volont. Je ne veux que vous dire +ce que je pense.</p> + +<p>Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parl de ce qui se fait +Paris. Je le ferai dans une autre lettre, trs prochaine, si vous le +voulez bien. . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Tout le monde se porte bien. J'ai t hier aux Italiens; on donnait <i>la +Donna del Lago</i>, de Rossini. Quelle dlicieuse musique (malgr quelques +longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! M<sup>lle</sup> +Alboni y a t bien dans les andante et trs molle dans les allegro. +Elle et M<sup>lle</sup> Grisi ont dit ravir le petit duo du deuxime acte. +Mario a bien chant son air. Les chœurs ont t dtestables. (Quel +dommage! le chœur des Bardes est magnifique,<a name="page_038" id="page_038"></a> autant qu'on en pouvait +juger)........</p> + +<p>Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup.</p> + +<p>Je reste votre tout dvou</p> + +<p class="r"> +I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 17/5 janvier 1848.<br /> +</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que +vous venez d'crire bonne maman, par exemple! Avec quel plaisir on +en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en t dans une +longue alle bien verte et bien frache. Ah! se dit-on, il fait bon ici; +et on marche petits pas, on coute babiller les oiseaux. Vous babillez +bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plat; sachez que +vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus +gourmands.—Vous imaginez-vous, Madame, votre mre au coin de son feu, +me faisant lire haute voix votre lettre qu'elle a eu dj presque le +temps d'apprendre par cœur? C'est alors que sa figure est bonne +peindre!...<a name="page_039" id="page_039"></a></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Vous ai-je dit dans ma dernire lettre que j'ai assist un concert du +Conservatoire? On n'y a donn que Mendelssohn. La <i>Symphonie en la</i> m'a +beaucoup plu. C'est lgant, fort, lev. L'excution a t +<i>monstrueusement</i> parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose +de plus tonnant. . . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Romo, et au moment +o j'cris (il est onze heures et demie), vous devez tre dans une jolie +petite agitation. Je fais les vœux les plus sincres pour votre +russite. Il me semble qu'elle sera complte. Pourquoi ne puis-je tre +Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi?</p> + +<p>Ah ! mais dcidment, depuis quelque temps, je ne vous donne plus +aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou. +Voyons, cependant.</p> + +<p>J'ai t l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une +admirable chose.—Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs, +d'arbres, de statues, et recouvert une hauteur prodigieuse par un +immense <i>dais</i> en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de +fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul +<i>drawback</i> ou dsagrment que j'y ai<a name="page_040" id="page_040"></a> prouv a t une odeur de dalle +mouille, odeur chaude et lgrement nausabonde. On dit aussi que la +pluie y pntre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin +d'Hiver doit tre un spectacle blouissant.</p> + +<p>Votre mari vous a certainement parl du nouveau roman de M<sup>me</sup> Sand, +que <i>le Journal des Dbats</i> publie dans son feuilleton: <i>Franois le +Champi</i>. C'est fait dans la meilleure manire: simple, vrai, poignant. +Elle y entremle peut-tre un peu trop d'expressions de paysan; a donne +de temps en temps un air affect son rcit. L'art n'est pas un +daguerrotype, et un aussi grand matre que M<sup>me</sup> Sand pourrait se +passer de ces caprices d'artiste un peu blas. Mais on voit clairement +qu'elle en a eu jusque par-dessus la tte des socialistes, des +communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est +excde et qu'elle se plonge avec dlices dans la fontaine de Jouvence +de l'art naf et terre terre. Il y a entre autres, tout au +commencement de la prface, une description en quelques lignes d'une +journe d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de +rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une +manire ferme, claire et comprhensible; elle sait <i>dessiner</i> jusqu'aux +parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je<a name="page_041" id="page_041"></a> m'exprime mal; mais vous me +comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin +bord de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois +les feuilles dores sur le ciel d'un bleu ple, les fruits rouges de +l'glantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses +chiens et une foule d'autres choses!...</p> + +<p>Paris a t mis en moi pendant quelques jours par le discours fanatique +et contre-rvolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a +applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait la +Convention. Encore un symptme—et des plus graves—de l'tat des +esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de +gens intresss le faire avorter. Nous verrons.</p> + +<p>A propos d'enfantement: la petite chienne de M<sup>lle</sup> Jenny est morte en +couche; pauvre petite bte! elle a d beaucoup souffrir. Ce dcs a fait +contremander un vendredi.</p> + +<p>Vous avez donc de la neige et des traneaux; nous n'avons que de la boue +et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Mller-Strbing<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> entrer +chez vous, une branche de lilas la main. Donnez donc madame votre +mre une<a name="page_042" id="page_042"></a> petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup +l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent +son vol du ct de Berlin.</p> + +<p>Eh bien! et M<sup>me</sup> Lange, continue-t-elle vous plaire? Donnez-nous-en +des nouvelles.</p> + +<p>Et les dames Kaminski<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>?</p> + +<p>Je travaille beaucoup et avec assez de fruit.</p> + +<p>J'ai dj lu presque tout <i>le Gil Blas</i> en espagnol, je traduis <i>Manon +Lescaut</i> et je suis entr en correspondance avec un autre lve de mon +matre<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de +nous perfectionner dans l'tude de la magnifica lengua castellana. +Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu gay (je +ne sais plus quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et +il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote. +Du reste, mon matre m'assure que c'est un bon garon et qu'il ne l'a +pas pris eu mauvaise part.</p> + +<p>En mme temps, je travaille une comdie<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a><a name="page_043" id="page_043"></a> destine un acteur de +Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (<i>N. B.</i> Vous voyez +aussi que j'utilise les marges.)</p> + +<p>Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins, +je rpondrai l'aimable lettre du seor don Louis.</p> + +<p>Portez-vous bien.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre dvou</span><br /> +I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + +<p class="r"> +Paris, samedi 29 avril 1848.<br /> +</p> + +<p><i>Guten Morgen und tausend Dank, theuerste</i> Madame.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps +brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, <i>froidiuscule</i>, pour ne pas +dire froid—<i>very gentlemanlike</i>, c'est--dire atroce! J'attendrai un +soleil plus propice pour aller Fontainebleau; jusqu' prsent, nous +n'avons eu qu'un <i>genuine english tun, warranted to produce a gentle and +confortable heat</i>. Cependant, a ne m'a pas empch d'aller hier +l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande<a name="page_044" id="page_044"></a> diablesse +d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait +vritablement plu? <i>Un lion qui dvore une brebis dans une fort.</i> Le +lion est fauve, hriss, superbe; il s'est bien commodment couch, il +mange avec apptit, avec sensualit, avec toute tranquillit d'esprit; +et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tachet et +lumineux la fois, qui est particulier Delacroix! Il y a aussi deux +autres tableaux de lui: <i>la Mort de Valentin</i> (dans <i>Faust</i>) et <i>la Mort +du Christ</i>, deux abominables crotes—si j'ose m'exprimer ainsi! Du +reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la Rpublique!</p> + +<p>Le soir, j'ai t voir <i>les Cinq Sens</i>, ballet. C'est inimaginablement +absurde. Il y a, entre autres, une scne de magntisme (Grisi magntise +M. Petitpa pour lui faire natre le sens du <i>got</i>) qui est quelque +chose de colossal en fait de stupidit! Il y avait beaucoup de monde, on +a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dans, en effet. Mais c'est +ennuyeux, un ballet—des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est +monotone.</p> + +<p>Avant le ballet, on a donn le deuxime acte de <i>Lucie</i> avec +Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi +ou Raba—enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme +avait une peur atroce, mais<a name="page_045" id="page_045"></a> sa voix est fort mauvaise; il est vrai de +dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empche pas d'tre vieille. . . . . . . .</p> + +<p class="r"> +Dimanche 30 avril.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez la fentre... tiens, +c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire +la politesse de lui donner un compagnon...</p> + +<p>Peut-tre on ne voit rien—quelque chose peut-tre!</p> + +<p>C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,—je voulais +dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez la +fentre et qu'on respire l'air du printemps,—on ne peut s'empcher de +dsirer tre heureux. La vie—cette petite tincelle rougetre dans +l'ocan sombre et muet de l'ternit!—ce seul moment qui vous +appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est +vrai. (Demain je m'achterai d'autres plumes; celles-ci sont dtestables +et me gtent le plaisir que j'ai de vous crire.) Voyons +cependant.—(Ah! grce Dieu, en voil une qui est passable!) Qu'ai-je +fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parl avec +beaucoup d'loges, sans le connatre, je le confesse. <i>Les +Provinciales<a name="page_046" id="page_046"></a></i> de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens, +loquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un +esclave, d'un esclave du catholicisme,—les chrubins, ces glorieux +composs de tte et de plume, ces illustres faces volantes, qui sont +toujours rouges et brlantes, du jsuite Le Moine, m'ont fait rire aux +clats.</p> + +<p>Puis, je suis all voir l'exposition des figures reprsentant la +Rpublique, ou plutt de sept cents esquisses reprsentant cette figure, +et j'en suis revenu indign, comme tout le monde. C'est une abomination +inimaginable! Quel concours! O es-tu, jury?</p> + +<p>Puis j'ai pass ma soire chez T..., dont je vous ai dj parl. Nous y +avons <i>men</i> une conversation plus ou moins intressante, mais fort +pnible. Connaissez-vous de ces maisons o il est impossible de causer +esprit <i>couch</i>, o la conversation devient une srie de problmes qu'on +rsout la sueur de son intellect, o les matres de la maison ne se +doutent pas que souvent la plus dlicate des attentions est de ne pas +faire attention ses convives, o il y a de la glu chaque parole? +Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et +c'est vous qui faites le cheval.</p> + +<p>Puis, en me couchant, j'ai lu <i>le Voyage autour<a name="page_047" id="page_047"></a> de ma chambre</i> du comte +de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a +fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,—faite par un homme de +beaucoup d'esprit,—et j'ai remarqu qu'en fait d'imitation, les plus +spirituelles sont prcisment les plus dtestables, quand elles se +prennent au srieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans +talent imite prtentieusement et avec effort, avec le pire de tous les +efforts, avec celui de vouloir tre original. Une pense captive qui se +dbat, triste spectacle!</p> + +<p>Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,—des gostes +remplis de sensibilit, qui se mijotent, se lchent et se plaisent, tout +en se donnant des airs de simplicit et de bonhomie. (Topffer est un peu +dans ce genre.)</p> + +<p>L'expdition de mon ami Herwegh<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> a fait un fiasco complet, on a fait +un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef +en second, Bornstedt, a t tu; pour Herwegh, on le dit de retour +Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire<a name="page_048" id="page_048"></a> +<i>le Roi Lear</i>, surtout la scne entre le roi, Edgar et le fou, dans la +fort. Pauvre diable! il aurait d ne pas commencer l'affaire ou se +faire tuer comme l'autre...</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Votre mari revient-il Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des +lus.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Sitchs m'a donn de vos nouvelles. J'espre, Madame, que vous +aurez la bont de m'crire bientt.</p> + +<p>A demain...</p> + +<p class="r"> +Lundi 1<sup>er</sup> mai, 11 h. du soir.<br /> +</p> + +<p>J'ai profit du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller +Ville-d'Avray, petit village au del de Saint-Cloud. Je crois que j'y +louerai une chambre. J'ai pass plus de quatre heures dans les +bois—triste, mu, attentif, absorbant et absorb. L'impression que la +nature fait sur l'homme seul est trange... Il y a dans cette impression +un fonds d'amertume <i>frache</i> comme dans toutes les odeurs des champs, +un peu de mlancolie <i>sereine</i> comme dans les chants des oiseaux. Vous +comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me +comprends moi-mme. Je ne puis voir sans motion une branche couverte de +feuilles jeunes et<a name="page_049" id="page_049"></a> verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel +bleu—pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce raison du contraste entre ce +petit brin vivant, qui flotte au gr du moindre souffle, que je puis +briser, qui doit mourir, mais qu'une sve gnreuse anime et colore, et +cette immensit ternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant +que grce la terre? (Car hors de notre atmosphre il fait un froid de +70 degrs et fort peu <i>clair</i>. La lumire se centuple au contact de la +terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,—mais la vie, la ralit, +ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beaut fugitive... j'adore +tout cela. Je suis attach la glbe, moi. Je prfrerais contempler +les mouvements prcipits de la patte humide d'un canard, qui se gratte +le derrire de la tte au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues +et tincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui +vient de boire dans un tang, o elle est entre jusqu'au genou— tout +ce que les chrubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir +dans les cieux...</p> + +<p class="r"> +Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin.<br /> +</p> + +<p>Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit +philosophicopanthistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux +parler de vous, ce<a name="page_050" id="page_050"></a> qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit +aujourd'hui.</p> + +<p>Vous dbutez dans <i>les Huguenots</i>; c'est trs bien. Mais il ne faut pas +qu'on ne vous fasse faire que des rles dramatiques. Si vous chantiez +<i>la Somnambula</i>?... C'est le meilleur rle de M<sup>lle</sup> Lind; elle y +dbute—eh bien, aprs? Je crois pouvoir rpondre d'un grand succs. +Vous irez l'entendre aprs-demain; vous m'crirez, n'est-ce pas, +l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez +pas enfermer dans la spcialit des rles dramatiques. Les journaux +disent que c'est le 6, samedi, que vous dbutez, est-ce vrai? Il y aura +quelqu'un ce soir-l Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais +enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drle +d'expression, tre dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange? +les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est +pas dans son assiette ordinaire; cette inquitude provient peut-tre de +la possibilit d'tre mang par un autre Dieu que le sien. Je dis des +btises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!!</p> + +<p>J'ai t avant-hier soir voir Frdrick Lematre dans <i>Robert Macaire</i>. +La pice est mal faite et ignoble, mais Frdrick est l'acteur le plus +puissant que je connaisse. Il en est effrayant.<a name="page_051" id="page_051"></a> Robert Macaire, c'est +encore un Promthe, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence, +quelle audace effronte, quel aplomb cynique, quel dfi tout et quel +mpris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne. +Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frdrick en +artiste, et trouve le rle dgotant. Mais aussi quelle vrit +accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens +du beau sont deux bosses qui n'ont rien faire l'une avec l'autre. +Heureux qui les possde toute deux.</p> + +<p>Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure +pour ne rentrer que fort tard dans la journe. Il faut que je me trouve +une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empch de me dcider pour +Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un +pont de bateaux et pied,—les mariniers ayant profit de la Rvolution +de Fvrier pour dtruire le pont du chemin de fer—et cela prend +beaucoup de temps.</p> + +<p>Je tcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemble nationale le +jour de l'ouverture. Si j'y russis, je vous promets la description la +plus fidle. De votre ct, Madame, quand vous serez bien case, vous me +dcrirez votre maison<a name="page_052" id="page_052"></a> et votre salon. Faites cela, s'il vous plat, +<i>pojalousta</i><a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main.</p> + +<p>Mille amitis M<sup>me</sup> Garcia, votre mari, M<sup>lle</sup> Antonia et Louise. +<i>Leben Sie wohl.</i></p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;"><i>Ihr ergebener Freund.</i></span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> + +<p class="c"><i>Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journe de lundi 15 mai +(1848).</i></p> + +<p>Je sortis de chez moi midi.—La physionomie des boulevards ne +prsentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la +Madeleine se trouvaient dj deux trois cents ouvriers avec des +bannires.</p> + +<p>La chaleur tait touffante. On parlait avec animation dans les groupes. +Bientt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'annes grimper sur une +chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en +faveur de la Pologne.<a name="page_053" id="page_053"></a> Je m'approchai; ce qu'il disait tait fort +violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis +dire prs de moi que c'tait l'abb Chatel.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde +le gnral Courtois mont sur son cheval blanc ( la La Fayette); il +s'avana dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit +tout coup parler avec vhmence et force gestes; je ne pus entendre +ce qu'il dit. Il retourna ensuite par o il tait venu.</p> + +<p>Bientt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front, +drapeaux en tte; une trentaine d'officiers de la garde nationale de +tous grades escortaient la ptition. Un homme longue barbe (que je sus +plus tard tre Huber) s'avanait en cabriolet.</p> + +<p>Je vis la procession se drouler lentement devant moi (je m'tais plac +sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemble +nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tte de la colonne +s'arrta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu' +la grille. De temps autre, un grand cri s'levait: Vive la Pologne! +cri bien plus lugubre entendre que celui de: Vive la Rpublique! l'<i>o</i> +remplaant l'<i>i</i>.<a name="page_054" id="page_054"></a></p> + +<p>Bientt on put voir des gens en blouse monter prcipitamment les marches +du palais de l'Assemble; on dit autour de moi que c'taient les +dlgus qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu +de jours auparavant, l'Assemble avait dcrt ne pas recevoir <i>les +ptitionnaires la barre</i>, comme le faisait la Convention; et quoique +parfaitement difi sur la faiblesse et l'irrsolution de nos nouveaux +lgislateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire.</p> + +<p>Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui +s'tait arrte jusqu' la grille de la Chambre. Toute la place de la +Concorde tait encombre de monde. J'entendis dire autour de moi que +l'Assemble recevait en ce moment les dlgus, et que toute la +procession allait dfiler devant elle. Sur les marches du pristyle se +tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baonnettes au bout des +fusils.</p> + +<p>cras par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-lyses; puis je +revins la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas +trouv, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait tre trois +heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la +procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les +dernires bannires de<a name="page_055" id="page_055"></a> l'autre ct du pont. J'avais peine dpass +l'oblisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit +noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il +rencontrait: Mes amis, mes amis, l'Assemble est envahie, venez notre +secours; je suis un reprsentant du peuple!</p> + +<p>Je m'avanai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barr +par un dtachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se +rpandit tout coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns +affirmaient que l'Assemble tait dissoute, d'autres le niaient; enfin, +un brouhaha inimaginable.</p> + +<p>Et cependant les dehors de l'Assemble ne prsentaient rien +d'extraordinaire; les <i>gardes</i> la <i>gardaient</i>, comme si rien ne s'tait +pass. Un instant, nous entendmes battre le rappel, puis tout se tut. +(Nous smes plus tard que c'tait le prsident lui-mme qui avait +ordonn de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lchet.)</p> + +<p>Deux grandes heures se passrent ainsi! Personne ne savait rien de +positif, mais l'insurrection paraissait avoir russi.</p> + +<p>Je parvins faire une troue dans la haie des gardes du pont et je me +plaais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannires,<a name="page_056" id="page_056"></a> +courir le long des quais, de l'autre ct de la Seine...</p> + +<p>—Ils vont l'Htel de Ville! s'cria quelqu'un prs de moi; c'est +encore comme au 24 fvrier.</p> + +<p>Je redescendis avec l'intention d'aller l'Htel de Ville... Mais dans +ce moment nous entendmes tout coup un roulement prolong de tambour, +et un bataillon de la garde mobile apparut du ct de la Madeleine et +vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme, l'exception d'une +poigne d'hommes dont l'un tait arm d'un pistolet, personne ne leur +fit rsistance, il s'arrtrent devant le pont, aprs avoir conduit les +meutiers au poste.</p> + +<p>Cependant, mme alors, rien ne paraissait dcid; je dirai plus: la +contenance de ces gardes mobiles tait passablement indcise. Pendant +une heure au moins avant leur arrive et un quart d'heure aprs, tout le +monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les +mots: C'est fini! prononcs d'une faon joyeuse ou triste, suivant la +faon de penser de ceux qui les prononaient.</p> + +<p>Le commandant du bataillon, homme d'une figure minemment franaise, +joviale et rsolue, fit ses soldats un petit discours termin par ces +mots: Les Franais seront toujours Franais.<a name="page_057" id="page_057"></a> Vive la Rpublique! Cela +ne le compromettait pas.</p> + +<p>J'ai oubli de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et +d'attente dont je vous ai parl, nous avions vu une lgion de gardes +nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-lyses et +traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis--vis des Invalides. Ce +fut cette lgion qui prit les meutiers par derrire et les dlogea de +l'Assemble.</p> + +<p>Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait +t reu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de: +Vive l'Assemble nationale recommencrent avec une nouvelle force. +Tout coup, le bruit se rpandit que les reprsentants taient rentrs +dans la salle. Ce fut un changement vue. Le rappel clata de toutes +parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur +les pointes de leurs baonnettes (ce qui, par parenthse, produisit un +effet prodigieux) et crirent: Vive l'Assemble nationale! Un +lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla +une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est +pass;</p> + +<p>L'Assemble est plus forte que jamais! s'cria-t-il. Nous avons cras +les misrables...<a name="page_058" id="page_058"></a> Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des dputs +insults, battus!...</p> + +<p>Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemble furent encombrs +de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux; +des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait +triomph, avec raison, cette fois.</p> + +<p>Je restai encore sur la place jusqu' six heures... Je venais +d'apprendre qu' l'Htel de Ville aussi le gouvernement avait remport +la victoire... Je ne dnai ce jour-l qu' sept heures.</p> + +<p>De toute la foule de choses qui me frapprent, je n'en citerai que +trois: ce fut en premier lieu l'<i>ordre extrieur</i> qui ne cessa de rgner +autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appels soldats, gardrent +l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; aprs l'avoir laiss +passer, ils se refermrent sur elle. Il est vrai de dire que +l'Assemble, de son ct, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait +en attendre; elle couta Blanqui prorer pendant une demi-heure, sans +protester! Le prsident ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les +reprsentants ne quittrent pas leurs siges, et ce ne fut que quand on +les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilit avait t celle des +snateurs romains devant les Gaulois, a aurait t superbe;<a name="page_059" id="page_059"></a> mais non, +leur silence tait le silence de la peur; ils sigeaient, le prsident +prsidait... Personne, M. d'Adelsward except, ne protestait... et +Clment Thomas lui-mme n'interrompit Blanqui que pour demander +gravement la parole!...</p> + +<p>Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manire dont les marchands de +coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides, +contents et indiffrents, ils avaient l'air de pcheurs amenant un filet +bien charg.</p> + +<p>Troisimement, ce qui m'tonna beaucoup moi-mme, ce fut l'impossibilit +dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple +dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce +qu'ils dsiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils taient rvolutionnaires +ou ractionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air +d'attendre la fin de l'orage.—Et cependant je m'adressai souvent des +ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce +que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou +fatalit?...</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + +<p class="r"> +Hyres, vendredi 20 octobre 1848.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, madame. Me voil enfin parvenu au but de mes prgrinations! Je +suis arriv hier aprs un sjour de deux jours Toulon, o j'avais t +retenu par une lgre indisposition, parfaitement dissipe maintenant, +et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma +nvralgie—car j'ai lieu d'esprer qu'elle est bien morte cette +fois.—J'occupe une jolie petite chambre l'htel d'Europe, donnant sur +une terrasse d'o j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante, +toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mriers (je +suis vraiment bien fch de toutes ces terminaisons en <i>iers</i>), parmi +lesquels s'lvent de temps en temps les ventails, ou plutt les +plumeaux tranges des palmiers. Cette plaine, que bordent droite et +gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au del +duquel s'tendent et bleuissent la faon de Capri les les d'Hyres. +Une range de pins parasol court le long du rivage. Tout cela serait +charmant, si ce n'tait la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre +jours, et qui dans ce<a name="page_061" id="page_061"></a> moment mme enveloppe toute cette belle plaine +d'un brouillard uniforme, terne et gris.</p> + +<p>Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espre que cette pluie ne +durera pas ternellement—ou si elle dure, ma foi, je travaillerai +faire trembler.</p> + +<p>Je vous ai envoy ma dernire lettre de Marseille, le jour de mon dpart +pour Toulon—il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas +grand'chose.... Voyons cependant.</p> + +<p>Je suis arriv Toulon de grand matin, aprs un voyage de nuit assez +dsagrable, par de mauvais chemins.—Toulon est une assez jolie ville, +pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.—Il faisait un temps +assez extravagant, de grosses nues charges de pluie passaient +lourdement sur la ville, en laissant chapper de vritables torrents +d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement; +puis une fois la bourrasque passe, un vigoureux soleil, radieux et gai, +venait frapper les maisons et les rues ruisselantes.</p> + +<p>Toulon est entour de hautes montagnes d'un gris jauntre; rien n'tait +charmant comme de les voir sortir peu peu la lumire, travers les +derniers brouillards de l'onde qui s'en allait. Je m'embarquai dans un +petit bateau voile et je fis une tourne dans la rade qui est fort<a name="page_062" id="page_062"></a> +belle et spacieuse. Nous passmes devant la frgate <i>le Muiron</i>, qui +ramena Napolon d'gypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y +avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.—Pendant les +cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois +ondes, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant, +pendant et aprs, sur la mer, tait quelque chose de magnifique. Elle +prenait tantt une teinte d'encre de Chine nacre avec des reflets +bleutres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec +de petites paillettes d'or; droite, elle tait d'un blanc laiteux; +gauche, prs des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'cume... et +tout cela changeait, se dplaait chaque instant, selon qu'on tournait +la tte ou que les nuages passaient.</p> + +<p>Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de +voir les forats; mais aussitt que je dclinai ma qualit d'tranger, +et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entre.—Il tait +venu, ce qu'il parat, de nouveaux ordres, trs svres. L-dessus, je +m'en fus mon htel et m'apprtais dj partir pour Hyres, quand je +fus pris d'une espce d'attaque nerveuse l'estomac, qui me fora de +rester.—J'envoyai chercher un mdecin qui m'administra des calmants, +m'ordonna le repos,<a name="page_063" id="page_063"></a> et, vingt-quatre heures plus tard, c'est--dire +hier quatre heures, je partais, parfaitement rtabli, frais et dispos, +pour Hyres, o j'arrivais juste temps pour me mettre table avec un +Anglais roux, horriblement gn dans ses mouvements par une cravate en +crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique la +figure repoussante—un bouc avec des yeux de perroquet—et un vieux +capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait +cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la +grande habitude qu'il en a contracte avec les Bdouins.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien, +n'est-ce pas?... Je dne chez vous dimanche 5; voulez-vous <i>accepter +cette invitation</i>?—C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois, +vous aurez un convive de plus table. Je demande pour ce jour-l une +charlotte russe.</p> + +<p>La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un +bout l'autre, sans la moindre petite chappe de lumire. Aujourd'hui, +aprs mon excursion la poste, je suis entr l'glise, qui est trs +ancienne et trs bien conserve. L'intrieur en est triste et sombre; la +lumire y pntre peine travers les<a name="page_064" id="page_064"></a> vitraux coloris—il n'y en a +pas un qui soit blanc. Au moment o j'entrais, tous les prtres (il y en +avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprtaient a chanter le +<i>Requiem</i> devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entour de +cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les +chaises. Les prtres et les enfants de chœur se mirent psalmodier +d'une voix criarde et fausse... Dcidment, je prfre le grand air, le +bcher et les jeux des anciens.</p> + +<p>A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des +les avec l'<i>Odysse</i> et d'y rester un temps indfini......</p> + +<p>J'ai encore une comdie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter +Hyres. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de +l'hiver.—C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il +le faudra.</p> + +<p>Eh bien? et <i>Jeanne la Folle</i>, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la +moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous dj eu quelques +glimpses de la musique du <i>Prophte</i> l'poque de mon retour? C'est +ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la +serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bnisse un million de fois.</p> + +<p>Mille amitis tous les vtres. Que fait Viardot?<a name="page_065" id="page_065"></a> Se porte-il bien? A +revoir donc— table—le 5.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right:20%;">Votre</span><br /> +<br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + +<p class="r"> +Versailles, mercredi 10 janvier 1849.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien! +je ne vais pas mal non plus. Le bon Mller, avec lequel j'ai pass +presque toute la journe d'hier, a d vous le dire.</p> + +<p>Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de dsagrable mes +nerfs. Le sclrat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je +m'ennuie un peu Versailles—mais j'y tiendrai bon, je <i>traduis</i>, je +lis Saint-Simon, je me promne, je vais au caf lire les journaux—et +dj les habitus, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me +regardaient en dessous et de ct, comme le font d'habitude les +sangliers acculs dans les tableaux de chasse—commencent me soulever +leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino +entrecoupe aux mmes endroits par les mmes<a name="page_066" id="page_066"></a> plaisanteries— un sou le +cent!—et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo. +Non, je ne demande rien, je regarde ces plantes bulbeuses, et leur air +de tranquillit inaltrable et simplement bte m'inspire une espce +d'ennui rsign—c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne +m'extraire une molaire!</p> + +<p>Vous attendez-vous ce que je vous dise quelque chose de Versailles? +oui? Eh bien, vous serez attrape. Vous connaissez mon culte de +l'imprvu, et ici je ne saurais dire que des choses uses jusqu' la +corde et que tout le monde a entendues et rptes mille fois. Du reste, +avec les mots suivants, que je vais vous crire: grandeur, solitude, +silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glaces, grands +souvenirs, longues avenues dsertes—avec ces mots que vous remuerez +comme les pierres d'un kalidoscope—avec votre imagination et votre +esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en tat de vous dire +vous-mme tout ce que j'aurais pu vous crire, et mille millions de fois +mieux encore (j'ai hte d'ajouter ces dernires paroles, car sans cela +ma phrase devenait d'une fatuit faire trembler), si vous ne prfrez +pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empcher de vous +conseiller.<a name="page_067" id="page_067"></a></p> + +<p>J'ai cependant t chez H. Vernet; son tableau est faible et froid.</p> + +<p>J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai, +tourdi, peu ou point d'ducation, spirituel, railleur et quelque peu +mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans +vritable dignit; l'autre doux, rveur, paresseux et gourmand, nourri +des lectures de Lamartine, insinuant et ddaigneux en mme temps. Ils +frquentent le mme caf que moi. Le premier appartient (si un chien +peut appartenir!!!) un petit chirurgien d'arme trs maigre, trs laid +et trs revche; le second a pour matresse la dame du comptoir, vieille +petite femme, dente force d'tre bonne.—Il y en a qui vous font cet +effet-l.—J'ai invit le premier venir me voir, mais il prtend que +son matre lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne +raison et me suis content de lui donner un morceau de sucre qu'il a +croqu l'instant mme en remuant sa queue avec politesse et vivacit.</p> + +<p>Sur ce, je baise vos belles mains et reste tout jamais</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_068" id="page_068"></a></p> + +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, dimanche soir, juin 1849.<br /> +</p> + +<p>Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous Courtavenel? Je vous donne +en mille de deviner ce quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en +mille—car vous l'avez dj devin la vue de ce morceau de papier de +musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai compos ce que vous +voyez—musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a cot de peine, de +sueur au front, d'agonie mentale, se refuse la description. J'ai +trouv l'air assez vite—vous comprenez: l'inspiration!—mais ensuite le +trouver sur le piano—et puis l'crire.... J'en ai dchir quatre ou +cinq brouillons; et mme maintenant je ne suis pas sr de ne pas avoir +crit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce, +s'il vous plat? J'ai d rassembler grand'peine tout ce qui a surnag +de bribes musicales dans ma mmoire, je vous assure; la tte m'en fait +mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-tre pendant deux +minutes.</p> + +<p>Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;—je vais sortir +demain pour la premire<a name="page_069" id="page_069"></a> fois. Voyons, arrangez cela une basse comme +pour les notes que j'crivais au hasard. Si votre frre Manuel m'avait +vu l'ouvrage—cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur +le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en +agitant ses bras d'une manire gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est +aussi difficile que a de composer de la musique? Meyerbeer est un grand +homme!!!</p> + +<p class="r"> +Lundi.<br /> +</p> + +<p>A mon rveil, j'ai trouv votre lettre et ne suis plus en train de +plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises +choses inutiles dans le monde—le cholra, la grle, les rois, les +soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope?</p> + +<p>A propos de cholra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantt c'tait +le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le dveloppe. +Il s'accommode de tous les rgimes, ce gaillard-l.—Pour moi, je sens +sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir +aujourd'hui,—ne voil-t-il pas qu'il me survient une espce de fluxion + la joue! De par tous les diables,—o ai-je pu prendre du froid,—moi +qui ne sors pas de ma chambre?<a name="page_070" id="page_070"></a> Je me vois oblig de la garder encore +aujourd'hui.</p> + +<p>Le dsastre survenu Courtavenel me rappelle une scne pnible dont +j'ai t tmoin en Russie. Toute une famille de paysans tait sortie en +chariot pour aller faire la rcolte d'un champ eux, situ quelques +verstes de leur village; et ne voil-t-il pas qu'une grle pouvantable +vient dtruire de fond en comble tous les pis! Ce champ si beau n'tait +qu'une mare de boue. Je vins passer par l; ils taient tous +silencieusement assis autour de leur tlga; les femmes pleuraient; le +pre, tte nue et la poitrine dcouverte, ne disait rien. Je m'approchai +d'eux, je tchai de les consoler, mais mon premier mot, le paysan se +laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena +sa chemise de grosse toile grise sur la tte. a a t le dernier geste +de Socrate mourant: dernire et muette protestation de l'homme contre la +cruaut de ses semblables ou la brutale indiffrence de la nature. C'est +qu'elle l'est: elle est indiffrente; il n'y a de l'me qu'en nous et +peut-tre un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la +vieille nuit cherche ternellement engloutir. Cela n'empche pas cette +sclrate de nature d'tre admirablement belle; et le rossignol peut<a name="page_071" id="page_071"></a> +nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte +demi broy se meurt douloureusement dans son gsier. Sagre-gorgon, que +c'est noir!—je crois que j'ai t trop loquent,—mais a ne fait rien.</p> + +<p>Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis +fort reconnaissant M<sup>me</sup> Sitchs de l'intrt qu'elle me tmoigne et +que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir +jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-l—, il ne faut pas y +penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitis tout +le monde, et M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il +ne m'a pas oubli.</p> + +<p>Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bnisse.</p> + +<p>A propos, j'ai trouv trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous trs +mauvais, mais en persvrant je trouverai quelque chose peut-tre.</p> + +<p>A revoir, aprs-demain. En attendant, je vous serre les mains bien +amicalement.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_072" id="page_072"></a></p> + +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> + +<p class="r"> +Courtavenel, mercredi.<br /> +</p> + +<p>Voici, Madame, votre second bulletin.</p> + +<p>Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est dcidment +fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec +impatience le facteur, qui va, je l'espre, nous donner de bonnes +nouvelles.</p> + +<p>La journe d'hier a t moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous +avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous +jouions au whist, il est survenu un grand vnement. Voici ce que +c'tait: un gros rat s'tait introduit dans la cuisine, et Vronique, +dont il avait dvor la veille le chausson (quel animal vorace! passe +encore si c'tait celui de Mller), avait eu l'adresse de boucher le +trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un +torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous +levons tous, nous nous armons de btons et nous entrons dans la cuisine. +Le malheureux s'tait rfugi sous l'armoire du coin; on l'en +chasse,—il sort. Vronique lui lance un coup sans l'atteindre; il +rentre sous l'armoire et disparat. On cherche, on cherche<a name="page_073" id="page_073"></a> dans tous +les coins,—pas de rat. On se donne inutilement au diable—enfin, +Vronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue +grise s'agite rapidement dans l'air,—le rus coquin s'tait fourr +l!—Il descend comme l'clair,—on veut le frapper,—il disparat de +nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,—rien! Et +remarquez qu'il n'y a que trs peu de meubles dans la cuisine. De guerre +lasse, nous nous retirons,—nous nous remettons au whist.—Voil que +Vronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des +pincettes.—Imaginez-vous o il s'tait cach! Il y avait sur une table +dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de +Vronique,—il s'tait gliss dans une des manches.—Notez que j'ai +remu cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches. +N'admirez-vous pas la prsence d'esprit, le rapide coup d'œil, +l'nergie du caractre de cette petite bte? Un homme, dans un pareil +pril, aurait cent fois perdu la tte. Vronique allait sortir et +abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe +remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mrit de sauver sa +viande.</p> + +<p>Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le <i>National</i> une +fcheuse nouvelle: il parat<a name="page_074" id="page_074"></a> qu'on a arrt plusieurs dmocrates +allemands.—Mller serait-il du nombre?—J'ai peur aussi pour +Herzen<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.—La raction est +tout enivre de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son +cynisme.</p> + +<p>Le temps est trs doux aujourd'hui, mais en juin on dsirerait autre +chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est +pas trop frais. Vous nous ramnerez les beaux jours.—Nous ne vous +attendons pas avant samedi.</p> + +<p>Nous y sommes rsigns.... Une petite note de la direction dans le +journal ne nous laisse pas d'illusions l-dessus.—Patience! mais que +nous serons heureux de vous revoir!...</p> + +<p>Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres. +(Suivent les lettres de Louise et de Berthe.)</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>P. S.</i>—Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et +demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.—Au nom du ciel, +soignez-vous.—Mille amitis vous et aux autres.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;"><i>Tausend Grsse.</i></span><br /> +<i>Jhr</i> I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_075" id="page_075"></a></p> + +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> + +<p class="r"> +Courtavenel, 19 juin 1849.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?—Tous les habitants de +Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont charg de vous +rendre compte de la journe d'hier. Le voici, ce compte:</p> + +<p>Aprs votre dpart, tout le monde est all se coucher, et on a dormi +jusqu' dix heures; puis on s'est lev, on a assez silencieusement +djeun, on a jou au billard sans se dpcher, puis on s'est mis +l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchs avec le journal, Mme +Sitchs je ne sais o, et moi dans le petit cabinet, o je me suis mis +rflchir sur le <i>sujet</i> en question. J'ai rflchi une heure, puis j'ai +lu de l'espagnol, puis j'ai crit une demi-page du sujet, puis je suis +all dans le grand salon, o j'ai vu avec tonnement qu'il n'tait que +deux heures. Alors, j'ai travaill trois quarts d'heure avec Louise, qui +commence oublier un peu son allemand, mais qui a trs peu de fautes +d'orthographe dans la dicte; ensuite, je suis all me promener seul, +et, mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est alle se promener +jusqu'au dner,<a name="page_076" id="page_076"></a> qui a eu lieu cinq heures. Aprs le dner, le temps, +qui jusque-l semblait traner la patte comme une perdrix blesse, m'a +paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu' neuf heures, grce +la fatigue que mes deux promenades m'avaient cause. A neuf heures, on +nous a apport du th—ou plutt du vulnraire suisse de Razay, que nous +avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite +conversation honnte et modre sur des sujets parfaitement connus et +fort peu intressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de +livres moraux et instructifs, auraient t difis, j'en suis sr, en +voyant notre maintien modeste et plein de bon got, notre dfrence l'un +pour l'autre, qu'un lger assoupissement ne rendait que plus agrable. +Enfin, aprs avoir joui pendant prs d'une heure de la socit de nos +semblables, plaisir pour lequel on prtend que l'homme est n, nous nous +levmes, nous nous acheminmes vers la salle manger, nous prmes nos +luminaires, nous nous souhaitmes une bonne nuit et nous nous couchmes +dans nos lits, o nous dormmes sur-le-champ.</p> + +<p>Ce matin, il fait un temps trs bon, trs doux; j'ai fait une assez +grande promenade avant le djeuner, et je vous cris maintenant entre le +djeuner et le billard, de crainte que le facteur<a name="page_077" id="page_077"></a> ne vienne plus tt +qu' l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience.</p> + +<p>Je vous serre la main trs fort, bien fort. Mille amitis Viardot et +aux autres amis...</p> + +<p><i>Une heure.</i>—Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques +paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien +aimable aujourd'hui. J'ai pass toute la matine dans le parc. Que +faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons +tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore +mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et revoir.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> + +<p class="r"> +Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Madame,</span><br /> +</p> + +<p>Les joncs ont vcu! vos fosss sont propres, et l'humanit respire. Mais +a n'a pas t sans peine. Nous avons travaill comme des ngres pendant +deux jours—et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque +chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crott, mouill, mais<a name="page_078" id="page_078"></a> radieux! +Les joncs taient trs longs et trs difficiles arracher, d'autant +plus difficiles qu'ils taient plus cassants. Enfin, la chose est faite!</p> + +<p>Depuis trois jours, je suis seul Courtavenel; eh bien! je vous jure +que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie +de le croire, et je vous en fournirai la preuve.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu +paresseux; il avait presque laiss prir les lauriers-roses faute de les +arroser, et les plates-bandes taient dans un mauvais tat; je ne lui ai +rien dit, mais je me suis mis arroser les fleurs moi-mme et +arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais loquent, a t +compris, et depuis quelques jours tout est rentr dans l'ordre. Il parle +avec trop de volubilit et il sourit trop; mais sa femme est une bonne +petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette +dernire phrase d'une outrecuidance inoue dans la bouche d'un +grandissime paresseux comme moi?</p> + +<p>Vous n'avez pas oubli le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un dmon que +ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui prsente +un gant, il s'lance, s'y accroche et se laisse porter comme un +bouledogue. Mais j'ai remarqu que chaque fois, aprs le combat, il +s'approche<a name="page_079" id="page_079"></a> de la porte de la salle manger et crie comme un forcen +jusqu' ce qu'on lui ait donn manger. Ce que je prenais pour du +courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait +bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voil +comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter a.</p> + +<p>Ces dtails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire, +vous qui vous trouvez la veille de chanter <i>le Prophte</i> Londres... +Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et +cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir lire ces +dtails.—Voyez quel aplomb!</p> + +<p>Ainsi dcidment vous allez chanter <i>le Prophte</i>, et c'est vous qui +faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure. +Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la premire +reprsentation... Ce soir-l, on ne se couchera pas avant minuit +Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends un trs, trs, trs grand +succs.—Que Dieu vous protge, vous bnisse et vous conserve une +excellente sant.—Voil tout ce que je lui demande; le reste est votre +affaire.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Comme, aprs tout, j'ai beaucoup de temps<a name="page_080" id="page_080"></a> disponible Courtavenel, +j'en profite pour faire des btises, parfaitement ineptes. Je vous +assure, de temps en temps, cela m'est ncessaire; sans cette soupape de +sret, je risquerais un beau jour de devenir trs bte pour tout de +bon.</p> + +<p>Par exemple, j'ai compos hier soir de la musique sur les paroles +suivantes:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un jour une chaste bergre</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vit dans un fertile verger,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Assis sur la verte fougre,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un jeune et pudique tranger.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Timide, ainsi qu'une gazelle,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Elle allait fuir quand, tout coup,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Aux yeux effrays de la belle</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">S'offre un pouvantable loup.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">A l'aspect de sa dent qui grince,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La bergre se trouva mal.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Alors, pour la sauver, le prince</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Se fit manger par l'animal.</span></td></tr> +</table> + +<p>Proposez au clbre auteur de <i>l'Offrande</i> de composer de son ct de la +musique l-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui +l'emportera, vous serez juge.</p> + +<p>A propos, je vous demande pardon de vous crire de pareilles +stupidits.<a name="page_081" id="page_081"></a></p> + +<p class="r"> +Vendredi 20, 10 h. du soir.<br /> +</p> + +<p>Bonsoir, Madame, que faites-vous cette heure? Je suis assis devant la +table ronde du grand salon.... Le plus profond silence rgne dans la +maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe.</p> + +<p>J'ai vraiment trs bien travaill aujourd'hui; j'ai t surpris par une +pluie d'orage pendant ma promenade.</p> + +<p>Dites Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette anne.</p> + +<p>Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur <i>le Prophte</i>. Il +m'a dit des choses trs judicieuses, entre autres que la thorie est la +meilleure des pratiques. Si l'on disait cela Mller, c'est pour le +coup qu'il rejetterait sa tte de ct et en arrire, en ouvrant la +bouche et levant les sourcils. Le jour de mon dpart de Paris, ce pauvre +diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner, +malheureusement.</p> + +<p>coutez, j'ai beau ne pas avoir <i>den politischen Pathos</i>, mais il y a +une chose qui me rvolte: c'est l'ambassade du gnral Lamoricire au +quartier gnral de l'empereur<a name="page_082" id="page_082"></a> Nicolas<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. C'est trop, c'est trop, je +vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnte homme finira par ne plus +savoir o vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes +chers compatriotes, ou bien, si elles se lvent et veulent marcher, on +les crase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et +empestent, pourries et gangrenes qu'elles sont. Ce serait le cas de +chanter avec Roger: Et Dieu ne tonne pas sur ces ttes impies? Mais +baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destin tre +libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de +courtisanerie que Gœthe a crit son fameux vers:</p> + +<p class="c"><i>Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein.</i></p> + +<p>C'est tout bonnement un fait, une vrit qu'il nonait en observateur +exact de la nature qu'il tait.</p> + +<p>A demain.</p> + +<p>Ce qui n'empche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent.... +Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-l des tres comme<a name="page_083" id="page_083"></a> +vous sur la terre, on se vomirait soi-mme... A demain.</p> + +<p class="r"> +Samedi 21.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voil tout ce qu'il +y a de nouveau. Je vous serre les mains trs fort. Mille amitis +Viardot et tout le monde. A revoir.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> + +<p class="r"> +Courtavenel, samedi 4 juillet 1849.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, Madame. Je n'ai reu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez +crite mardi; je ne sais quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites +pas si <i>le Prophte</i> marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je +crois que cela s'entend de soi-mme. Vous verrez que vous irez quinze +reprsentations. Les offres (ou plutt c'est mieux que des offres) de +Liverpool sont trs belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue + ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien +et suis fort content de mon<a name="page_084" id="page_084"></a> sort. Le temps a t assez beau tous ces +jours-ci.</p> + +<p>J'ai reu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une +partie de billard, je l'ai promen en bateau. Je rame mieux que lui, qui +cependant se vante d'avoir t dans son temps le meilleur canotier de +Bercy. Il a d l'oublier depuis ce temps-l, car je suis loin d'tre +fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement +l'eau dcrot beaucoup dans les fosss; elle fuit plus que jamais du +ct de la fontaine, malgr la terre glaise dont on avait cru boucher le +conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait dj pas si +difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi +que je vous dise que les fosss n'ont pas t curs du tout; il y a +normment de vase au fond. Le pre Ngros me disait l'autre jour, en +montrant le poing un tre imaginaire: Ah! si l'on me volait comme on +vole M. Viardot! Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches +sont l pour tre vols. Mais c'est que vous n'tes pas encore riche +pour pouvoir l'tre en conscience. Je crains bien qu' votre retour il +ne soit plus possible de faire le tour des fosss; dj, maintenant, il +est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,—c'est +ainsi que j'ai surnomm le pont qui conduit la ferme. Dans<a name="page_085" id="page_085"></a> tous les +cas, le grand Ocan nous restera,—le ct des fosss qui longe la roule + partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu' Blandureau. +Il m'a appris que M<sup>lle</sup> Laure ne pouvait pas me souffrir. Il parat +que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invit +de venir demain djeuner chez lui.</p> + +<p class="r"> +Lundi.<br /> +</p> + +<p>J'ai djeun hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous +connaissez, qui m'a sembl un bon diable, bien tranquille; un docteur de +Paris, dans le genre de M*** de Ptersbourg, et le frre de Fougeux; il +m'a fait penser un autre frre, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux +nous a fait boire de vingt vins diffrents; vers la fin du djeuner tout +le monde parlait la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espce +de fivre de rpter des choses parfaitement insignifiantes, qui +s'empare d'une runion de personnes se connaissant peu et se convenant +encore moins, dont le vin a chauff la tte. Chacun secoue son sac +lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussire. Puis nous allmes +faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas dj si +laid! Le gros Fougeux est dcidment un bon garon, et puis<a name="page_086" id="page_086"></a> il ne se +prend pas au srieux, ce qui est toujours fort agrable. Les gens qui se +prennent au srieux peuvent devenir de grands politiques,—de grands +hommes, si vous voulez,—mais leur socit est aussi lourde supporter, +Gœthe l'a dit: <i>Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehrt +gewiss nicht zum Besten</i>. Il y a une rivire Rozay, cela m'a fort +surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des +joncs, mais sans eau.</p> + +<p>Voici ce que j'ai lu depuis que je suis Courtavenel:</p> + +<p>1 Les deux volumes du <i>Manuel d'histoire</i>, de M. Ott. Ce M. Ott est un +dmocrate de l'cole de M. Bucbez,—un dmocrate catholique,—Cette +alliance hors nature ne peut produire que des monstres;</p> + +<p>2 Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette +histoire-l se trouve-t-elle Courtavenel? C'est dtestable, mais cela +m'a rafrachi la mmoire sur beaucoup de dates et de faits;</p> + +<p>3 <i>L'Histoire du moyen ge</i>, de Rotteck. Indiciblement mauvais. +Libralisme vent, nausabond et faux. Style emphatique et plat. Des +gens de cette espce finissent par devenir des membres de la <i>droite</i> +d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,—il<a name="page_087" id="page_087"></a> est +mort,—heureusement! Mais une foule de gens <i>ejusdem farin</i> lui ont +malheureusement survcu;</p> + +<p>4 <i>Les Lettres de Lady Montague</i> (crites en 1717). Livre charmant, +plein de grce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui +l'a crit, malgr son extraction;</p> + +<p>5 <i>Doa Isabel de Solis, novela historica</i>, de D. Martinez de la Rosa. +J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande +pardon vos compatriotes, si toute leur littrature contemporaine est +de cette force-l... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des +chroniques qui soient intressants;</p> + +<p>6 <i>Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807</i>, par le gnral +Sarrazin. C'est crit avec clart, mais la haine que ce Franais porte +aux Franais est un peu trop violente pour tre naturelle. Le gnral +S... me fait tout l'effet d'un gredin;</p> + +<p>7 <i>Mmoires</i> de Bausset, <i>sur Napolon</i>. C'est l'ouvrage d'un valet de +chambre distingu,—si un valet de chambre peut l'tre.—Des faits +intressants;</p> + +<p>8 Traduction des <i>Gorgiques</i> de Virgile, par Delille. Je ne sais plus +si c'tait M. Martin ou M. Nisard qui l'avait loue en ma prsence. Je<a name="page_088" id="page_088"></a> +n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins +coulent avec une facilit dgotante; c'est fluide et insipide comme de +l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette +littrature latine est factice et froide, une vraie littrature de +littrateur;</p> + +<p>9 <i>La Pucelle</i>, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en gnral c'est +trs ennuyeux, surtout la partie qui est cense ne pas devoir l'tre. +Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des +railleries sanglantes rvlent le matre;</p> + +<p>10 Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napolon. Une compilation de +tous ses jugements sur les vnements, les personnes, les choses. Quelle +grande et forte organisation que ce Napolon, quelle force de caractre, +quelle suite et quelle unit dans la volont! Et en mme temps jamais +homme n'appartint plus au pass. Il le rsume compltement, mais il +tourne le dos l'avenir, cet avenir qui se dbattra longtemps sous +les chanes qu'il lui a forges. La monarchie se mourait en Europe: il a +organis l'autorit, le gouvernement, ce hideux fantme, qui, impuissant + produire, vide et bte avec le mot <i>Ordre</i> la bouche, une pe dans +une main et de l'or dans l'autre, nous crase tous sous ses pieds de +fer. Saperlotte!<a name="page_089" id="page_089"></a> quelle image orientale! Excellente transition pour +arriver au</p> + +<p>11 <i>Coran.</i> Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon +sens dans ce livre; mais je prvois que la boursouflure orientale et le +vague de la langue prophtique m'en dgoteront bientt.</p> + +<p>Vous voyez qu'aprs tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces +livres susnomms, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui +s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui +ai arrang sa bibliothque, <i>que es un primor</i>. De son ct, Jean<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a> ne +fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, pousseter, balayer et cirer +du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait!</p> + +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2> + +<p class="r"> +Mardi.<br /> +</p> + +<p>Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai, +que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter +le salon, quand j'ai tout coup entendu deux profonds soupirs bien +distincts<a name="page_090" id="page_090"></a> qui ont retenti, ou plutt pass comme un souffle deux pas +de moi. Sultan<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> tait couch depuis longtemps, j'tais parfaitement +seul. Cela m'a donn une lgre horripilation. En traversant le +corridor, je me suis demand ce que j'aurais fait si j'avais senti une +main tout coup saisir la mienne: et j'ai d m'avouer que j'aurais +pouss un cri d'aigle. On est dcidment moins brave la nuit que le +jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant +de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour. +Hier je me suis plac sur le pont et j'ai cout. Voil les diffrents +sons que j'ai entendus:</p> + +<p>Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration.</p> + +<p>Le frlement, le chuchotement continuel des feuilles.</p> + +<p>Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour.</p> + +<p>Des poissons venaient faire la surface de l'eau un petit bruit, qui +ressemblait un baiser.</p> + +<p>De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin.</p> + +<p>Une branche se cassait; qui l'avait casse?<a name="page_091" id="page_091"></a></p> + +<p>Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une +voix?</p> + +<p>Et puis tout coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous +tinter l'oreille...</p> + +<p>A propos de cousins, les rougets me dvorent cette anne. Depuis +quelques jours j'en suis plein, et je me gratte haute voix.</p> + +<p>A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous +dise qu'ayant trouv sous le tapis vert du piano votre gros livre de +musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir. +Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour +pouvoir me donner, ne ft-ce qu'une ide de la mlodie; cependant j'ai +tch de dchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais +chants. Autant que je puis en juger, vous avez t distingue de tous +temps; mais ce que vous faisiez auparavant tait bien moins franc.—P. +e. je trouve la premire phrase de <i>l'Hirondelle et Le prisonnier</i> +charmante: Hirondelle gentille, qui voltige la grille du cachot noir, +vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte. C'est trs bien +jusqu'ici; mais j'aime te voir..... a me reste dans le gosier comme +un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en +fermant les yeux et en inclinant un peu la tte sur l'paule, comme on +fait quand on veut<a name="page_092" id="page_092"></a> juger avec impartialit: impossible! Il y a surtout +cet <i>ut</i> qui me dsole. J'ai mme essay de le remplacer: impossible, +toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli! +C'est gal, je prfre <i>la Luciole</i>, ou <i>Marie et Julie</i>, ou <i>la nuit et +le jour</i>. De qui sont les paroles intitules <i>Songes</i>? Il y a l trois +vers qui me plaisent bien:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O languissante et blesse</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On voit dans l'onde glace</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tomber la biche aux abois.</span></td></tr> +</table> + +<p>Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la +terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'alle, et la +surface du petit tang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les +chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent +joyeusement dans l'air clair et sec.—Allez-vous composer, cette +anne-ci? J'ai essay deux ou trois fois de faire des paroles, mais, +hlas! mon Pgase n'est plus qu'un vieux cheval couronn qui ne peut +faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs; +l'aspect de ce compatriote m'meut; je lui te mon chapeau et lui +demande des nouvelles de mon pays. En vrit, j'tais presque touch. +Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pice de vers l-dessus.<a name="page_093" id="page_093"></a> +Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Branger, quoi! +Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement +rimer deux vers. Enfin le dsespoir m'a pris, et voici ce dont je suis +accouch:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Corbeau, corbeau,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Tu n'es pas beau,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais tu viens de mon pays:</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Eh bien! retourne-z-y.</span></td></tr> +</table> + +<p>Je doute fort que vous mettiez cela en musique.</p> + +<p>En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouv deux cahiers o il +n'y en avait point: c'taient des posies russes copies par vous et le +commencement d'une grammaire. a m'a sembl bien drle tout de mme. +Seriez-vous encore en tat de lire ce que vous y avez crit? C'est +Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, que vous vous tes occupe +de cela?</p> + +<p><i>Vy ponimaeti po Rousski? ili ouj pozabyli<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>?</i></p> + +<p>Voyons: qu'est-ce que c'est que cela?</p> + +<p>Je bavarde aujourd'hui comme une pie reste vieille fille.... A propos, +savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie<a name="page_094" id="page_094"></a> +une jeune fille, morte fille, est cense se trouver dans un tat de +rprobation, la femme tant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous, +le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est +l'Orient ici est l'Occident plus loin: c'est selon le point o l'on se +trouve.</p> + +<p>Ainsi donc M<sup>lle</sup> Antonia<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> est devenue depuis hier M<sup>me</sup> +Lonard<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger table plus +qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empcher de rire sous cape +quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste +d'une ctelette: M<sup>me</sup> Pauline Viardot: Antonita, <i>vamos</i>...—M<sup>me</sup> +Garcia (avec beaucoup de prcipitation et d'nergie): <i>Come, come, tu +no comes nada.</i>—M. Sitchs<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> (en secouant un peu la tte): <i>Es +menester comer, hija.</i>—M<sup>lle</sup> Antonia (avec vivacit): <i>Sea por el +amor de Dios, padre.</i>—Mais je babille trop. A demain.</p> + +<p class="r"> +Mercredi soir.<br /> +</p> + +<p>Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever +cette quatrime page<a name="page_095" id="page_095"></a> et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il +y a une semaine que je vous ai crit pour la dernire fois). Voil tout + coup qu'on annonce le frre de M. Fougeux, qui vient s'installer ici +jusqu' cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement +cette lettre inacheve (elle n'est dj pas mal longue), je n'en fais +rien, je remets demain. Cette quatrime page m'a retenu; pourquoi? je +ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous +prouver la sincrit de mon repentir, je m'engage crire une feuille +de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole +d'honneur! Comme si c'tait une tche pour moi que de vous crire... +Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette la porte +et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fentre et je +continue.</p> + +<p>Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre; +je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas t fch de +vous voir faire Fids en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on +ne peut pas penser des excursions en Angleterre!</p> + +<p>Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire +ses livres. Fids est donc alle aux nues.... Tant mieux, tant mieux. +J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez,<a name="page_096" id="page_096"></a> je vais me lever +et faire une cabriole en signe de rjouissance. Voil qui est fait.</p> + +<p>Vous avez la bont de me demander des nouvelles de ma sant; je me porte + merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien +portante, soyez heureuse, gaie, contente, admire, aime, clbre: je +sais bien que vous tes tout cela, mais cela ne m'empche pas de me +donner le plaisir de vous le souhaiter...</p> + +<p>Attendez: je vous ai numr tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous +me demanderez peut-tre si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une +comdie en un acte<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>; Madame je vous jure par les mnes de mes +anctres, qui taient probablement laids comme des boucs et puants comme +des singes, que j'ai crit, copi et expdi une comdie en un acte, une +comdie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. Ah! voil. +Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui +renferme ma premire comdie, j'en emporte un autre.<a name="page_097" id="page_097"></a> a a t mme, je +l'avoue, la <i>seconde</i> raison de mon voyage Paris. Je voulais rapporter +le bon cahier. Mais, mon grand tonnement, j'appris, rue Laffitte, n +11, que M<sup>me</sup> Sitchs avait emport les clefs de son appartement +Bruxelles, telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon +chapeau gris sur la tte, ce qui faisait sourire les passants qui me +prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis +faire de traduction; mais dans cinq ou six jours—aprs le retour de +M<sup>me</sup> Sitchs,—j'irai Paris pour vingt-quatre heures et je +rapporterai le cahier. Je serais all Paris rien que pour cela, mais +j'ai encore autre chose y faire.</p> + +<p>Et mon argent qu'on s'obstine ne pas m'envoyer!</p> + +<p>Pour en revenir M. Fougeux frre, il faut avouer que jamais personne +ne m'a sci le dos comme lui; il a fini par me rciter par cœur des +fragments de Rousseau et de La Bruyre. Monsieur, me disait-il, +remarquez cette phrase: Un trne tait indigne d'elle; et il la +rptait quarante fois. Voil une ide; on sait quoi s'en tenir. +Voil une ide enfin. Voil une ide. Je finissais par lui achever ses +phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine +d'tre bte? C'est vrai: je crois<a name="page_098" id="page_098"></a> que personne n'est bte +naturellement. Mais force d'art, on parvient tout. J'ai vu le moment +o il allait rester dner. C'est que je dne, savez-vous? Comment? je +n'en sais rien. Mais je dne, et trs bien. J'espre bien le savoir un +jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fids (je +ne parle pas du premier) est le mme qu' Paris, n'est-ce pas?</p> + +<p>Vous avez raison dans ce que vous dites propos de votre buste; +cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si +l'on fait des lithographies ou des gravures des Fids Londres, +rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de +Chorley<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. <i>Et vous tes bien bonne</i> de me dire ce que vous me dites.</p> + +<p class="r"> +Jeudi.<br /> +</p> + +<p>Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le +feuillage des arbres est encore tout troubl, pour parler la Chnier; +l'air est rafrachi et extrmement doux. Je m'attends recevoir +aujourd'hui une lettre de M. et M<sup>me</sup> Sitchs qui m'annonce leur +arrive. Courtavenel n'a jamais t aussi propre, grce<a name="page_099" id="page_099"></a> aux soins +paternels de Jean. Il parat que M<sup>lle</sup> Berthe<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a> va venir aussi.</p> + +<p>Un levreau d'une assez jolie taille s'est noy avant-hier dans les +fosss. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se +serait-il suicid! Cependant, son ge, on croit encore au bonheur. Du +reste, il parat qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il +parat qu'un chien s'est noy exprs en Angleterre,—mais en Angleterre +cela se conoit. Je ne devrais pas mdire de ce pays-l, aprs tout; je +crois qu'on vous y aime. Le nom de M<sup>me</sup> Jameson ne m'est pas inconnu; +je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la +remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, Paris, est encore +juste maintenant:</p> + +<p>Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is +accompanied with a grin, which is designed to express complacence and +social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion +of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally +remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an +honest English horse-laugh.<a name="page_100" id="page_100"></a></p> + +<p>On peut remarquer la mme chose quand deux personnes se quittent ou +s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe +toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais excepts), moi +tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien, +qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces +contorsions affectes et ridicules; je suis persuad que la manire dont +ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la +civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au +lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je +n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frre.</p> + +<p>A propos de votre frre, dites-lui que je lui serre la main bien +fortement. Dites lui surtout qu'il faut-tre de bonne humeur, ne ft-ce +que pour la sant, quitte briser quelque meuble de temps en temps. +Sait-il dj <i>speak english</i>? Et l'allemand? Il l'a probablement +abandonn! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit +<i>Gold verdienen</i>; car <i>verdienen</i> vient de <i>dienen</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.<a name="page_101" id="page_101"></a></p> + +<p>Je fais tous les jours une grande promenade avant dner, accompagn de +Sultan. Je crains bien que cette anne, il n'y ait moins de gibier que +les annes prcdentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait +beaucoup de tort aux couves. Je trouve souvent des couples de perdrix +sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent trs bien la comdie? +Elles savent trs bien feindre d'tre blesses, de pouvoir voler +peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien +aprs elles et le dtourner de l'endroit o se trouvent les petits. +L'amour maternel a failli coter bien cher avant-hier l'une d'elles: +elle a si bien joue son rle que Sultan l'a happe. Mais comme c'est un +<i>perfect gentleman</i>, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ter +quelques plumes; j'ai rendu la libert cette mre courageuse et trop +bonne actrice. Ce que c'est cependant que le thtre. Voil un acteur +qui m'meut, qui me fait verser des larmes: il se met pleurer +lui-mme, et me fait rire peut-tre. Et cependant, s'il ne fait que +<i>jouer</i>, que <i>feindre</i>, je ne crois pas qu'il puisse m'mouvoir +compltement; il faut, ce qu'il parat, un certain mlange de nature +et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas, +ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgr que vous soyez the<a name="page_102" id="page_102"></a> +<i>subtlest</i> tragedian of the world. Dcidment on ne fait trs bien que +ce dont on ne peut se rendre entirement compte; c'est pour cela qu'il +vous arrive de courir aprs vous-mme. En poussant cette maxime jusqu'au +paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas +le savoir.</p> + +<p>Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour +demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous tes, commencer par +Viardot. Que Dieu vous bnisse et veille sur vous. Je vous serre bien +cordialement la main. A revoir.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre tout dvou</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2> + +<p class="r"> +Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849.<br /> +</p> + +<p>Me voil donc Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivs ici +hier soir, par un temps superbe. Le ciel tait d'une srnit admirable.</p> + +<p>Les feuilles des arbres avaient un clat la fois mtallique et +huileux, la luzerne paraissait frise sous les rayons obliques et rouges +du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-<a name="page_103" id="page_103"></a>dessous de l'glise de +Rozay; elles se posaient chaque instant sur les ferrures de la croix, +en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du ct de la lumire.</p> + +<p>J'esprais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne +m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arriv.</p> + +<p>Courtavenel me parat assez endormi; l'herbe avait pouss sur les petits +chemins de la cour; l'air dans les chambres tait trs enrou (je vous +assure) et de mauvaise humeur; nous le rveillmes. J'ouvris les +fentres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois; +j'apaisai Cuirassier<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, qui, selon son habitude, s'lanait sur nous +avec la frocit d'une hyne, et, quand nous nous mmes table, la +maison avait dj repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin, +le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le foss se +balancent aussi agrablement que toujours, sans se douter que dans peu +de temps, ils vont tre impitoyablement arrachs et leur cendre livre +au vent. Le messager a dj reu les ordres concernant le bateau. Ainsi +me voil donc de nouveau Courtavenel, et ds aprs-demain j'y vais +rester tout seul avec Vronique<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>. Si j'allais<a name="page_104" id="page_104"></a> l'pouser, pour la +rcompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi +qu'une chimre l'heure qu'il est!</p> + +<p>Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui +nous allons, avec M. Sitchs, pcher des tanches Maisonfleurs<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>. +Nous nous assirons l'ombre du grand chne, et naturellement nous +penserons beaucoup vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement +vous vous prparez chanter. J'attends, nous attendons une lettre +aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de +dfinitif sur <i>le Prophte</i>. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle +et grande feuille de papier que je prends pour vous crire? Hein? +M'avez-vous jamais crit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui +m'arrive, je me sens un extrieur de rodomont... et, au fond, je suis un +bien petit garon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis trs +mesquinement et trs pitrement sur le derrire, comme un chien qui sent +qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de ct en clignant des +yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutt je suis un peu triste et un +peu mlancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de mme bien +content d'tre Courtavenel,<a name="page_105" id="page_105"></a> le papier vert saule de ma chambre me +rjouit la vue, et je suis tout de mme bien content. Mais je reprendrai +ma lettre plus tard.</p> + +<p class="r"> +Cinq heures.<br /> +</p> + +<p>Nous revenons de la pche avec cinquante tanches. Nous avons reu votre +petit billet. Cette fatigue se dissipera bientt... Mais comment? +serait-il possible qu'on ne donnt pas <i>le Prophte</i>? Je vous avoue que +cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce +que cela aurait l'air d'une reculade devant le succs de M<sup>lle</sup> +Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voil, le principal. Je +ne suis pas en train d'crire; nous allons dner; il fait un temps trs +charmant. A demain.</p> + +<p class="r"> +Vendredi, neuf heures du matin.<br /> +</p> + +<p>Voil ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tt +aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous cris ces mots la +hte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'tre bonnes. Enfin, tous +mes vœux vous accompagnent. Le bateau sera ici aprs-demain. J'envoie +ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai crire ce soir, +l'instant mme une lettre<a name="page_106" id="page_106"></a> immense; aussi pourquoi le facteur est-il +venu si tt? Au nom du ciel, soignez votre chre sant! Courtavenel est +charmant, nous allons le tenir dans l'tat le plus coquet du monde. Je +vais travailler comme un ngre; vous aurez la traduction.</p> + +<p>Au revoir, je salue tout le monde et je reste jamais</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre tout dvou</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2> + +<p class="r"> +Courtavenel, samedi 14 juillet 1849.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, Madame, <i>und liebe Freundin</i>.</p> + +<p>Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous trs bien et +nous pensons beaucoup vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau +Courtavenel. Ce que vous nous dites du <i>Prophte</i> nous a fait beaucoup +rflchir... Nous nous sommes entretenus l-dessus avec beaucoup de +gravit. Pour ma part, je suis persuad qu'on vous le fera chanter une +douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tt que vous le +dites; je vous jure que je le dsire de tout mon cœur; vous tes +capable de ne pas y croire, mais<a name="page_107" id="page_107"></a> je vous l'assure. Il faut que vous +fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent tout +rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: <i>She is wonderful; quite +extraordinary. Oh yes, oh yes!</i> Tout cela est ncessaire, et quand vous +viendrez Courtavenel, aprs tous vos triomphes, vous jouirez +doublement et du beau temps et de la proprets de vos fosss, et du +bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voil ce que +j'appelle parler le langage de la raison.</p> + +<p>Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous, +que vous enfonciez aussi cette toile rtrospective, cette renomme de +conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.</p> + +<p>Hier, aprs souper, il y a eu une discussion politique des plus +fougueuses entre Don Pablo<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> et sa femme... Elle attaquait +Espartero<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, lui le dfendait assez mal, il faut l'avouer, plutt par +des <i>Que sabes tu!</i> et <i>Calla, majadera</i>, que par des raisons solides... +Mais la petite femme tait terrible... Savez-vous que c'est un grand +enfant gt que votre oncle? Ils ont l'intention de partir aprs demain, +et je vais rester seul.</p> + +<p><a name="page_108" id="page_108"></a>C'est drle, seul Courtavenel, dans cette grande maison... Nous +attendons Jean demain.</p> + +<p>Tous ces jours-ci le temps a t trs beau, mais il a fait un grand vent +qui, de temps autre, devenait trs fort et trs persistant. +L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait trs bien aux +peupliers; ils tincelaient trs firement au soleil. Il faut vous dire +que j'ai remarqu une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air trs +colier et trs bte, moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose +du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce +cas-l, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des +arbres qui ont la permission de se remuer un peu.</p> + +<p>A propos, je me suis amus dcouvrir dans les environs des arbres +ayant de la physionomie, de l'individualit, et je leur ai donn des +noms; votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le dsirez. Il +y a le marronnier de la cour, que j'ai surnomm <i>Hermann</i>, je lui +cherche sa <i>Dorothe</i>. Il y a un bouleau Maisonfleurs, qui ressemble +beaucoup <i>Gretchen</i>; un chne a t baptis <i>Homre</i>, un orme +<i>l'aimable vaurien</i>, un autre <i>la vertu effarouche</i>, un saule <i>Mme +Vanderborght</i>.<a name="page_109" id="page_109"></a></p> + +<p class="r"> +Lundi 16.<br /> +</p> + +<p>Nous nous attendions recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela +nous fait croire que les rptitions ont probablement commenc, et que +vous ne voulez pas nous crire avant qu'il y ait quoique chose de +dfinitif. Votre sant est parfaitement et entirement rtablie, +n'est-ce pas?</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> Sitchs ne partent que demain. Jean est arriv hier soir +avec Comorn<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Ce matin, nous nous sommes levs tous trois heures et +demie pour aller pcher. Nous avons pris nous 118 poissons. M. Sitchs +80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrire le bois. On peut +ne pas tre vertueux et trouver du plaisir voir un lever de soleil. Il +y eut un moment charmant: nous tions placs prs du chne gauche; je +lve les yeux, il tait clair par en dessous, le soleil tait encore +bien bas. C'tait trs joli et trs original. Cela n'a dur qu'un +instant... En gnral, je trouve que les arbres clairs ont quelque +chose de fantastique et de mystrieux qui parle l'imagination. C'est +pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un<a name="page_110" id="page_110"></a> jardin.... Mais, +assez parler d'arbres comme cela.</p> + +<p>Le bateau est arriv! Il est moins lgant que je ne l'avais cru; mais +il n'est pas mal. Je viens de m'exercer ramer pendant, deux heures... +je commence m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements +rguliers et pas violents... J'ai fait faire M. et M<sup>me</sup> Sitchs cinq +fois le tour des fosss; puis j'ai promen Sultan, qui n'a pas paru +prendre un grand plaisir ce genre d'amusement. Du reste, il se porte +bien, il est gros et gras. Vronique ne peut le voir sans lui dire qu'il +est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la +comprendre. J'aime beaucoup la mettre sur ce chapitre pendant qu'il +est l. On voit trs bien sa figure, sa manire modeste de +s'asseoir, de dtourner demi la tte et d'agiter imperceptiblement la +queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il +s'agit...—Voyez-vous, monsieur, me dit Vronique en s'animant +beaucoup, voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien! +ce chien est un voleur, un trs grand voleur, et on a beau le lui dire, +il n'en rougit mme pas (<i>textuel</i>); il est rus, ce chien, ah! je crois +bien. Alors je m'adresse Sultan et je lui rpte ce propos de +Vronique, mais c'est peine s'il secoue les oreilles.—Vous perdez +votre peine, monsieur<a name="page_111" id="page_111"></a>, continue Vronique, ce chien n'a pas de +conscience. Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les +luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire +de mal, je la lui ai reprise et l'ai lche. Toutes les autres bles de +la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent merveille.</p> + +<p>Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec +Vronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande œuvre de destruction. +A demain!</p> + +<p class="r"> +Mardi 17.<br /> +</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> Sitchs sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade +contre les joncs est remise demain, la demande de Jean, qui avait +beaucoup faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais +pas m'ennuyer, j'en suis sr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais +beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai fln tout le +jour... mais demain! J'espre bien recevoir une lettre demain.</p> + +<p class="r"> +Mercredi 18.<br /> +</p> + +<p>Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reois +pas de journaux anglais. J'ai t trop gueux pour pouvoir m'abonner.<a name="page_112" id="page_112"></a> +Patience! il faut esprer que tout va bien. Le facteur attend, il est +encore venu une heure trop tt; je dois terminer cette lettre. Mille +amitis Viardot, Manuel<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, tout le monde.</p> + +<p>Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille +sur vous.</p> + +<p>Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h2> + +<p class="r"> +Courtavenel, samedi, 28 juillet 49.<br /> +</p> + +<p>Bonsoir, Madame, <i>guten Abend, theuerste Freundin</i>.</p> + +<p>Dix heures et demie du soir.—J'inscris ces mots avec une certaine +fiert. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de +faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantit incroyable +d'toiles. Les grandes, celles dont la lumire est bleue, et qui ont +l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers +tandis que la lune regarde travers les branches noires...</p> + +<p>A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine<a name="page_113" id="page_113"></a> qu'on va donner <i>le +Prophte</i> trois fois par semaine; vous verrez que votre succs ne fera +que crotre et embellir comme Paris. J'espre que vos collaborateurs +se tiennent mieux maintenant.</p> + +<p>Pour revenir mes toiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun +que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce +qu'on trouve dans tous les livres d'ducation. Eh bien! je vous assure +que ce n'est pas l l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les +regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jets +profusion dans les profondeurs les plus recules de l'espace, ne sont +autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe +tout, pntre partout, fait germer sans but et sans ncessit tout un +monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit +d'un mouvement irrsistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas +faire autrement; ce n'est pas une œuvre rflchie. Mais qu'est-ce que +c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le +moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne +sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela +fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque +chose, et cela fait surgir les<a name="page_114" id="page_114"></a> toiles comme des boutons sur la peau, +sans qu'il lui en cote davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand +mrite. Cette chose indiffrente, imprieuse, vorace, goste, +envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous +voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle, +quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)—adorez-la pour sa +beaut, pour sa bont, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni +pour sa gloire! (Voyez les livres d'ducation, dont je parlais +ci-dessus). Car, 1 il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2 il +n'y a pas plus de gloire dans la cration qu'il n'y a de gloire dans une +pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digre; tout +cela ne peut pas faire autrement que de suivre la L<small>OI</small> de son existence +qui est la V<small>IE</small>.</p> + +<p>Ouf! voil de la philosophie spculative! Je ne veux pas relire mon +griffonnage. Secouons-nous et passons autre chose. Mais j'y pense, je +continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bnisse, ou que la <i>Vie</i> +vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et +bien portante.<a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<p class="r"> +Dimanche soir.<br /> +</p> + +<p>Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai pass presque toute la +journe dehors; j'ai navigu sur les fosss. A propos! vous serez +peut-tre tonne que j'aie pu faire un voyage Paris, vu l'tat de ma +bourse; mais c'est que M<sup>me</sup> Sitchs, en partant, m'a laiss trente +francs, dont vingt-six ont fil. Du reste, je vis ici comme dans un +chteau enchant; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus +pour un homme seul?</p> + +<p>J'espre que cette disette d'argent va bientt cesser et qu'on finira +par se dire l-bas: Ah a! mais avec quoi vit-il donc?</p> + +<p>J'ai vraiment beaucoup travaill ces jours-ci. Je vous montrerai les +feuilles votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; dcidment +je mne une vie trs agrable.</p> + +<p class="r"> +Lundi.<br /> +</p> + +<p>Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il +n'a pas cess de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein! +qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serr, +et mme maintenant.<a name="page_116" id="page_116"></a> Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze +heures! j'entends la gouttire vomir des torrents dans le foss. Mais, +par compensation, j'ai reu aujourd'hui de Paris le <i>Musical World</i> et +le <i>Britannia</i>, o j'ai trouv des articles sur <i>le Prophte</i>, que j'ai +dgusts avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un <i>Illustrated</i> +sous bande, envoyez-moi donc aussi le numro de <i>l'Athenum</i>. (A propos, +mille choses Chorley.)</p> + +<p>Bonne nuit, je vais me coucher.</p> + +<p class="r"> +Mardi, 31 juillet.<br /> +</p> + +<p>Voil ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir huit heures et +demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever +vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense +bien souvent vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et +bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que +toutes les btes de la maison se portent bien, y compris votre trs +humble serviteur, que je m'attends une lettre demain, que je vous +souhaite sant, bonheur et gaiet, que je prie le Dieu bon de vous bnir +mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohrente, que je +salue trs amicalement<a name="page_117" id="page_117"></a> Viardot et les amis, et que je reste tout, +jamais</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h2> + +<p class="r"> +Courtavenel, samedi 11 aot 1849.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, Madame. Eh bien, je continue rester seul Courtavenel et je +viens de recevoir une lettre de M<sup>elle</sup> Berthe, dans laquelle elle me +dit qu'elle <i>attend</i> de jour en jour l'arrive de M. et M<sup>me</sup> Sitchs. +J'espre que M<sup>me</sup> Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule +Bruxelles?</p> + +<p class="r"> +Dimanche.<br /> +</p> + +<p>Depuis hier je suis mre, je connais les joies de la maternit, j'ai une +famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que +je nourris moi-mme et que je soigne avec un vritable plaisir. Ce sont +trois petits levrauts que j'ai achets un paysan. Pour les avoir, j'ai +donn mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et +familiers.</p> + +<p>Ils commencent dj grignoter les feuilles de laitue que je leur +prsente, mais leur principale<a name="page_118" id="page_118"></a> nourriture est du lait. Ils ont l'air si +innocent et si drle quand ils relvent leurs petites oreilles! Je les +tiens dans la cage o nous avions mis le hrisson. Ils viennent moi +ds que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me +farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, orns de longues +moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si +gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave mourir +de rire. Il parat que je suis devenu non seulement mre, mais vieille +femme, car je rabche. Malheureusement, ils seront dj assez grands le +jour de votre arrive; ils perdront de leur grce. Enfin, je tcherai +qu'ils fassent honneur mon ducation.</p> + +<p>J'ai dn hier chez Fougeux. Eh bien, son frre n'est pas si ennuyeux +que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connat +davantage,—ce qui est consolant. Fougeux est un trs bon diable; il est +n grand-pre... Et il n'est pas mari! Je suis all et revenu sur le +dos de Comorn, qui a encore le pied assez sr pour son ge. Il faisait +noir dans la fort de Blandureau. (Je suis revenu neuf heures.)<a name="page_119" id="page_119"></a></p> + +<p class="r"> +Lundi.<br /> +</p> + +<p>J'ai fait cette nuit un rve assez drle, comme j'en fais quelquefois; +je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une +route borde de peupliers. Il faisait sombre, j'tais trs fatigu, et +pour arriver au gte il fallait chanter cinq cents fois de suite: <i>A la +voix de ta mre...</i> Je me htais d'en finir avec ma tche et j'en +perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rve. Tout coup, +je vois venir moi une grande figure blanche qui me fait signe de la +suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frre Anatole (je n'en ai jamais eu +de ce nom-l). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques +instants plus tard, il me semble que nous sommes exposs un grand +vent; je jette un regard autour de moi, et, malgr l'obscurit, je puis +distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrmement +lev et dominant sur la mer.—Mais o allons-nous? demandai-je mon +conducteur.—Nous sommes des oiseaux, rpond-il, partons.—Comment, des +oiseaux? rpliquai-je.—Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me +moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une +poche au-dessous, comme chez un plican.<a name="page_120" id="page_120"></a> Mais, dans ce moment mme, le +vent m'enlve. Je ne saurais vous dcrire le frmissement de bonheur que +j'prouvai en dployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai +contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lanai +en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les +mouettes. J'tais oiseau dans ce moment-l, je vous assure, et +maintenant, l'heure o je vous cris, je n'ai pas un souvenir plus +distinct de mon dner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est +parfaitement clair et net, non seulement dans la mmoire de ma cervelle, +si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui +prouve que la vida es sueo, y el sueo es la vida. Mais ce que je ne +saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se droulait autour de moi, +pendant que je planais ainsi dans l'air: c'tait la mer, immense, +agite, sombre, avec des points lumineux; et l des vaisseaux peine +visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand +bruit montait jusqu' moi; je me laissais tomber. Le mugissement +devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages +qui me semblaient rouler avec fracas, chasss par le vent. De temps en +temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'lanait du sein de la +mer,<a name="page_121" id="page_121"></a> et je sentais l'cume rejaillir sur mon visage, puis, tout coup, +de grandes lueurs s'tendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me +disais-je, ce sont les clairs marins (!) dcouverts par Galile... Ils +ne vont pas si vite que les clairs de l'air parce que l'eau est plus +lourde et plus difficile dplacer. A la lueur de ces clairs, je +voyais la mer illumine jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs +avec de grosses ttes, monter lentement jusqu' la surface... Je me +disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'tait ma +nourriture. Mais je sentais une secrte horreur qui m'en empchait... Et +puis ils taient trop gros. Tout coup, je vois la mer blanchir et +sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se rpand autour de +moi... C'est le soleil qui se lve, me, dis-je, fuyons, il va tout +brler. Mais j'avais beau me jeter de ct et d'autre, tout devenait +clatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes +montaient dans l'air, je sentais une chaleur touffante, mes plumes +commenaient roussir. J'aperois le haut du disque du soleil qui +occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse +insupportable me saisit et je m'veille. Il faisait dj jour; je voyais +devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas +encore o j'tais....<a name="page_122" id="page_122"></a></p> + +<p>Mais est-ce permis de dcrire un rve aussi longuement que cela? Vous +allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a +pas abondance de matires Courtavenel.</p> + +<p class="r"> +Lundi soir.<br /> +</p> + +<p>Le frre de Fougeux est encore venu dner aujourd'hui. Dcidment, il +n'est pas bte et il n'est pas non plus trs ennuyeux; cependant je +trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter +bientt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Il ne fait +rien, n'a pas de profession, et malgr cela il est tout encrot de +prjugs nationaux, bonapartistes, littraires et judiciaires. Si, du +moins, il avait profit de son indpendance pour se dlivrer de tout ce +fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutt fait. Branger a dit avec +raison:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td><span style="margin-left: 3em;">Philosophe</span></td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 3em;">De mince toffe,</span></td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 0em;">Ton œil ne peut se dtacher</span></td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 0em;">Du vieux coq de ton vieux clocher.</span></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_123" id="page_123"></a></p> + +<p class="r"> +Mardi.<br /> +</p> + +<p>Je ne reois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley, +laquelle je m'empresserai de rpondre demain. Dites Viardot (je lui +crirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va tre ouverte le 25. +Faut-il que je fasse des dmarches pour son permis de chasse? Du reste, +tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bnir mille fois et de vous +ramener saine et sauve en France.</p> + +<p>Toujours point de nouvelles de M. et M<sup>me</sup> Sitchs. Bonjour; +portez-vous bien et soyez heureuse...</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre,</span><br /> +I. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h2> + +<p class="r"> +Courtavenel, jeudi, 16 aot 49.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, Madame: <i>guten Morgen</i>.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Et en effet, ils sont arrivs hier soir tous les deux. Je parle de M. et +M<sup>me</sup> Sitchs. J'ai t bien content de les voir. Et puis ils avaient +l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses,<a name="page_124" id="page_124"></a> les moindres +dtails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilit si +joyeuse! Ils m'ont montr le portrait de Lonard qui m'a l'air d'un bon +diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu M<sup>lle</sup> +Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a rpondu; comment ils +ont vu pour la premire fois M. Lonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils +lui ont rpondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait la +main et leurs habits eux, et puis ensuite, en s'levant des dtails +plus importants, les prparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont d +tout me dcrire; et ils le faisaient, ils se rptaient avec dlices, +ils imitaient la manire de regarder, le son de voix de Lonard, et je +les coutais avec un vritable intrt; car le bonheur est contagieux. +Enfin j'espre que tout ceci continuera aussi bien que cela a commenc. +Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la +veine s'puise.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence se +remplir. Je ne dnerai plus en tte tte avec moi-mme.</p> + +<p class="r"> +Vendredi.<br /> +</p> + +<p>Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel la hauteur des +circonstances. Madame!<a name="page_125" id="page_125"></a> un flau terrible, semblable ces plaies +d'gypte dont parle l'<i>criture sainte</i>, est venu s'abattre sur les +beaux lieux que vous habitez, ou plutt que vous n'habitez pas. Il ne +nous a pas frapps l'improviste, il nous avait dj souvent menacs de +ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois prouv l'effet +de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a +dpass les prvisions les plus sinistres, branl les cœurs les plus +fermes et rpandu au loin la stupeur du dsespoir. Madame! ce flau, +c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre +cœur sensible a d le deviner. Madame! dans l'espace <i>d'une</i> heure, +madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'tait pas sortie de toute +la journe, en a pris cinquante, <i>cincuenta fnfzig fifty</i>! sur son +visage et sur son cou! Elle nous les a montrs; nous les avons compts. +Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous +nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me +gratte avec les dix doigts jusqu' faire ruisseler le sang. J'espre que +cela ne durera pas. Ce serait trop pouvantable! Nous attendons M<sup>lle</sup> +Berthe avec impatience,—<i>para dar comer los bichos</i>, comme dit le +seigneur D. Pablo,—peut-tre qu'elle fera une diversion utile. Jamais +cela<a name="page_126" id="page_126"></a> n'a t aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux +soit assouvie avant votre arrive!</p> + +<p>Le frre de M. Fougeux est dcidment <i>a bore</i> (vous savez ce que cela +veut dire en anglais) de la premire classe. Il est venu me <i>rougetter</i> +le jour de l'arrive de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement +suffisant, d'aussi prtentieusement vide, d'aussi solennellement niais +ne s'est tal sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce +petit sourire qui voudrait tre malicieux et qui n'est que contraint, ce +sourire tout satur d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les +lvres des sots contents d'eux-mmes? Eh bien, ce sourire-l ne quitte +pas la face blme de ce monsieur. Ce qui m'tonne dans tout cela, c'est +ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures cet tre-l; +je l'ai <i>cru</i> mme <i>moins</i> ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y +a des personnes qui prtendent que j'ai l'esprit tourn la satire. +Imaginez-vous qu'il a la manie de rpter de la prose par cœur. Nous +parlions de descriptions.... Monsieur, me dit-il avec son air +magistral, toute description est superflue moins qu'elle ne soit comme +celle de Fnelon dans <i>Tlmaque</i> qui dit: La nature n'tait qu'un +vaste jardin. Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voil une<a name="page_127" id="page_127"></a> ide +neuve, belle, touchante, qui parle mon me. Et pendant une demi-heure +le monstre n'a cess de rpter cette phrase divine, adorable, etc. Quel +tre insupportable! Il a d tre n dans une vieille cave humide des +amours d'une vieille araigne et d'un crapaud paralytique. Je me figure +le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araigne toute poudreuse. En un +mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de vœu plus cruel. +Mais il parat qu'ils sont inconnus Rozay. Courtavenel en serait-il la +patrie exclusive?</p> + +<p class="r"> +Samedi soir.<br /> +</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Berthe est arrive hier avec Louison. Louise a trs bonne mine, +et M<sup>lle</sup> Berthe n'a pas non plus l'air trs maladif. La petite nous a +montr ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manires un peu je +m'en fiche pas mal, mais cela se fera, car c'est une bonne et douce +nature au fond, malgr son petit rire de casse-noisette.</p> + +<p>Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis travailler un +peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant, +l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les +fosss seront remplacs<a name="page_128" id="page_128"></a> par une belle ceinture de vase bien noire. Je +ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois dfauts +principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur +d'appartenir; c'est--dire qu'il est bavard, paresseux et propre rien. +Quel mauvais jardinier je ferais!... En y rflchissant, je ne sais pas +<i>qui</i> je ferais <i>bon</i>. Est-ce du franais? Ma foi, je m'en bats +l'œil.</p> + +<p>Il y a longtemps que je n'ai reu de lettre de vous! C'est un peu ma +faute, mais tout pch misricorde. <i>Bitte, bitte...</i></p> + +<p class="r"> +Dimanche.<br /> +</p> + +<p>Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir +leur fureur. Il tait temps. Je devenais, comme dit Annibal dans +<i>l'Aventurire</i>, si laid nu que je n'osais m'y mettre.</p> + +<p>J'ai promen ces dames en bateau; j'ai compos des chansons pour Louise.</p> + +<p>Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours!</p> + +<p>Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez +plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez dj reues +depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bnisse<a name="page_129" id="page_129"></a> mille fois et +conserve votre sant. Tout vous.</p> + +<p class="r"> +I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—J'crirai Viardot demain. Les livres sont morts!</p> + +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2> + +<p class="r"> +16 mai 1850.<br /> +</p> + +<p>Je suis Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un +enfant, d'y tre. Je suis all dire bonjour tous les endroits auxquels +j'avais dit dj adieu avant de partir. La Russie attendra; cette +immense et sombre figure, immobile et voile comme le sphinx d'Œdipe. +Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer +sur moi avec une attention morne, comme il convient des yeux de +pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai toi, et tu pourras me +dvorer ton aise si je ne devine pas l'nigme! Laisse-moi en paix +pendant quelque temps encore! Je reviendrai tes steppes!...</p> + +<p>Il a fait trs beau aujourd'hui. Gounod s'est promen tout le jour dans +le bois de Blondureau la recherche d'une ide; mais l'inspiration,<a name="page_130" id="page_130"></a> +capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouv. +C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-mme. Il prendra sa revanche demain. +Dans ce moment il est couch sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a +une obstination et une tnacit dans son travail qui font mon +admiration. Le vide de la journe d'aujourd'hui le rend trs malheureux; +il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se +distraire de sa proccupation. Dans sa dsolation, il s'en prend au +texte. J'ai tch de le remonter et je crois y tre parvenu. Il est trs +dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser +les doigts sur le ventre, et l'on se dit: Mais tout cela est +atroce!—J'ai reu ses dolances un peu en riant, car je sais que tous +ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis trs +flatt d'tre le confident de ces petites douleurs de cration...</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p>Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva, +toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune +correspondance n'en est reste. M<sup>me</sup> Charles Gounod m'crivit en +effet: ...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre pote. +Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer<a name="page_131" id="page_131"></a> dans des maisons amies, +mais je crois que l se sont bornes leurs relations intimes, car, parmi +la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout +dernirement, je n'ai trouv aucune signature de Tourgueneff.</p> + +<p>La composition qui proccupait Gounod au moment o Tourgueneff crivait + M<sup>me</sup> Viardot tait <i>Sapho</i>, son premier opra, reprsent le 10 +avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup +du malheur qui venait de le frapper,—la mort de son frre,—Gounod +s'tait retir, en compagnie de sa mre, dans la proprit de ses amis, +M. et M<sup>me</sup> Viardot. Dans ses <i>Mmoires d'un Artiste</i>, rcemment +publis, l'auteur de <i>Faust</i> raconte que c'est grce la promesse +spontane de l'illustre cantatrice de chanter sa premire œuvre que, +jeune et ignor, il a pu obtenir d'Emile Augier, dj clbre, d'crire +le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opra. Instruite du +deuil qui venait de l'atteindre, M<sup>me</sup> Viardot, qui se trouvait en +Allemagne, lui crivit aussitt pour l'engager aller trouver la +tranquillit et la solitude dont il avait besoin dans sa proprit de +Courtavenel.</p> + +<p>Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partmes, ma mre et moi, +pour cette rsidence o se trouvait la mre de M<sup>me</sup> Viardot (M<sup>me</sup> +Garcia, la veuve du clbre chanteur), en compagnie d'une sœur de +M<sup>me</sup> Viardot et d'une jeune fille (l'ane des enfants), aujourd'hui +M<sup>me</sup> Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai l<a name="page_132" id="page_132"></a> +aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'minent crivain russe, +excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail ds +mon arrive.</p> + +<p class="r"> +E. H.-K.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h2> + +<p class="r"> +Paris, lundi 24 juin 1850.<br /> +</p> + +<p>Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a> sans vous +avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la +ncessit de cette sparation<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. J'emporte de vous le souvenir le plus +affectueux; j'ai su apprcier l'excellence et la noblesse de votre +caractre, et, croyez-moi, je ne me sentirai vritablement heureux que +quand je pourrai de nouveau, vos cts, le fusil la main, parcourir +les plaines bien-aimes de la Brie. J'accepte votre prophtie; je veux y +croire. La patrie a des droits sans doute; mais la vritable patrie +n'est-elle pas l o l'on a trouv le plus d'affection, o le cœur et +l'esprit se sentent plus l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre +que<a name="page_133" id="page_133"></a> j'aime l'gal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire +combien j'ai t touch de tous les tmoignages d'amiti que j'ai reus +depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai +mrits; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans +mon cœur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher +Viardot, un ami dvou toute preuve.</p> + +<p>Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au +monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et +qui me ddommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent. +Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion.</p> + +<p>Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h2> + +<p class="r"> +Tourguenevo<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, lundi 9 septembre 1850.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, chre, bonne, noble, excellente amie, bonjour, vous qui tes +ce qu'il y a de<a name="page_134" id="page_134"></a> meilleur au monde! Donnez-moi vos chres mains pour que +je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne +humeur. L, c'est fait. Maintenant nous allons causer.</p> + +<p>Il faut donc que je vous dise que vous tes un ange de bont et que vos +lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que +c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser +si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu' +l'adoration. Que Dieu vous bnisse mille fois! J'ai bien besoin +d'affection dans cet instant, je suis tellement isol ici. Aussi je ne +saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de +l'affection pour moi.</p> + +<p class="r"> +Jeudi.<br /> +</p> + +<p>J'ai t forc d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je +m'empresse de revenir vous, aussitt que je puis le faire. Des +affaires de famille, ou plutt des embarras de famille, en ont t la +cause. Je commence croire que tout tire sa fin; aussi ne vous en +parlerai-je que quand j'aurai un rsultat annoncer bon ou mauvais.</p> + +<p>J'ai fait un petit voyage trente verstes d'ici; je suis all voir une +de mes anciennes flammes,<a name="page_135" id="page_135"></a> dont c'tait la fte. L'ancienne flamme a +diablement chang et vieilli (elle s'est marie depuis et est devenue +mre de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort +tatillon. Je pardonne mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et +mme la teinte couperose de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne +pas, c'est d'tre devenue insignifiante, endormie et plate; c'est +surtout de s'tre accroch une fausse queue en cheveux <i>noirs</i>, tandis +que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si +ngligemment qu'on voyait le nœud qui tait gros comme le poing, et +dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grce + gauche et droite. Elle s'est mise jouer du piano, mais le +malheureux instrument tait faux faire frmir, faux de cette fausset +doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et +elle jouait des pices de musique horriblement vieillies, et elle les +jouait trs mal... Hlas! Trois fois hlas! Mon ancienne flamme n'est +pas mme de la fume l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie, +voil tout. Ce que c'est que de nous!</p> + +<p>J'ai pass la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos +lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en crire de si bonnes! Si +vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre<a name="page_136" id="page_136"></a> de vous! Quel esprit +charmant, fin et juste, quel grand et noble cœur s'y rvle chaque +ligne! J'ai du plaisir vous le dire, ayez-en le lire, car c'est bien +vrai ce que je vous dis l, vous pouvez m'en croire.</p> + +<p>Pour la petite Pauline<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>, vous savez dj que je suis dcid suivre +vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien. +Je vous crirai de Moscou et de Ptersbourg jour par jour tout ce que je +ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec +bonheur du moment que vous vous y intressez. <i>Si Dios quiere</i>, elle +sera bientt Paris.</p> + +<p>Vous tes mon bon ange, vous. Le mot de <i>bon ange</i> me fait penser la +romance du <i>Domino noir</i>, et puis je vous vois marchant sur l'herbe +Courtavenel, une guitare la main, et montrant la belle Ins +M<sup>lle</sup> Antonia, et ma mmoire <i>locale</i> me retrace l'instant mme le +ciel, les arbres de l-bas, votre robe dessins bruns, votre chapeau +gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la lgre brise +d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il +devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose.</p> + +<p>Il est fort possible que j'aurais eu de M<sup>me</sup> Pasta<a name="page_137" id="page_137"></a> l'opinion que vous +me supposez, si je l'avais entendue Ptersbourg au commencement de mon +ducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni +entendue, mais me voil maintenant fix sur ce que je dois penser +d'elle.</p> + +<p>Vous me demandez en quoi rside le Beau. Si, en dpit des ravages du +temps qui dtruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est +toujours l... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle, +et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation +matrielle, son immortalit subsiste. Le Beau est rpandu partout, il +s'tend mme jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec +autant d'intensit que dans l'individualit humaine; c'est l qu'il +parle le plus l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je +prfrerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix +dfectueuse, une voix belle et bte une voix dont la beaut n'est que +matrielle.</p> + +<p>Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxime +acte de <i>Sapho</i>! Si Gounod n'est pas une <i>grande puissance</i> musicale, +s'il n'a pas du gnie, je renonce toute espce de jugement sur les +hommes et les talents. Je ne puis m'empcher de vous porter envie; +pensez moi, quand cette belle musique vous remuera l'me, pensez moi +si vous le pouvez.<a name="page_138" id="page_138"></a> La musique de Gounod me fait penser que <i>la Juive</i>, +surtout la musique chue en partage Rachel, est, je ne dirai pas peu +de chose, mais ct du vrai et de la beaut. Vous avez eu un grand +succs, et cependant je suis bien sr que cette dclamation lourde et +force a d vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'me. +On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin +n'est pas l. Ce n'est pas immortel, comme toute beaut vritable doit +l'tre. <i>Le Vallon</i> est immortel.</p> + +<p>Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire, +dont je vous ai parl dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je +continue trouver cette enfant un petit tre bien singulier. +Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir; +des traits d'une finesse inoue, un sourire charmant et des yeux comme +je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantt doux et caressants, +tantt perants et observateurs, une physionomie qui change d'expression + chaque instant, et dont chaque expression est tonnante de vrit et +d'originalit. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de +sentiment merveilleuse; elle rflchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est +surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau<a name="page_139" id="page_139"></a> +marche la vrit. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure, +commencer par ma mre, et avec tout cela, c'est un enfant, un +<i>vritable</i> enfant. Il y a des moments o son regard prend une teinte +rveuse et triste qui vous serre l'me. Mais en gnral elle est fort +gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec +des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout mu.</p> + +<p>Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frre de +mon pre, et d'une paysanne. Ma mre l'a recueillie chez elle et l'a +traite en poupe. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de +son ducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des +airs de tte et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque +chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre +ce qu'elle entend son petit raisonnement, et puis elle vous fait des +rparties tonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'tait +encore Moscou. Elle tait reste prs d'une heure dans ma chambre, ma +mre l'en punit sans songer que c'tait moi qui l'avais emmene, et tout +en lui dfendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le +cabinet de ma mre, je vois la petite dans un coin, fort triste et +silencieuse; j'en demande la raison:<a name="page_140" id="page_140"></a> ma mre me conte une histoire de +dsobissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse +un petit mot de reproche. Elle dtourne la tte sans mot dire. Je sors +et ne rentre que fort tard. Le lendemain de trs bonne heure, la petite +entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde +quelque temps en silence et m'adresse cette question brle-pourpoint:</p> + +<p>—Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai t punie... J'avais +promis de ne pas vous le dire, <i>et je ne vous l'aurais pas dit, si vous +n'aviez pas cru</i> maman.</p> + +<p>—As-tu pleur pendant la punition?</p> + +<p>Elle releva la tte d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux: +Oh! non. Puis elle ajouta aprs un moment de silence ou de rflexion, +car chez elle c'est tout un:—Mais j'ai pleur quand vous vous tes +approch de moi dans le cabinet.</p> + +<p>—Ah! c'est donc pour cela que tu as dtourn la tte?</p> + +<p>—Vous l'avez remarqu, et vous n'avez pas vu que je pleurais?</p> + +<p>—Non, il faut te l'avouer.<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p>Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla.</p> + +<p>Je vous jure que je n'ai pas ajout un seul mot ce qu'elle a dit; mais +si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y +lisait tant de travail de sa pense, la lutte de ses sentiments. Elle +est blonde et trs blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuanc de noir; +ses dents sont de vraies petites perles. Elle est trs aimante et trs +sensible; avec cela, peu ou point de mmoire, aussi sait-elle peine +son alphabet. Je vous assure que c'est une bien trange petite crature, +et je l'tudie avec intrt. Elle n'a pas encore cinq ans.</p> + +<p class="r"> +Samedi, 2/14 septembre.<br /> +</p> + +<p>C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chre et bonne amie; je vais +donc vous envoyer cette lettre qui, malgr ma promesse, ne ressemble +gure un <i>volume</i>. Mais enfin, vous tes l'indulgence mme, et je vous +enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte +pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain +temps ici, j'espre que vous en avez un superbe Courtavenel: pas de +pluie, mais un ciel gris et froid, un vent <i>idem</i>, et dans les +intervalles de rafales<a name="page_142" id="page_142"></a> on entend le petit tintement aigre des msanges +dans les bouleaux; l'arrive des msanges, comme le dpart des grues et +des oies sauvages, prsage le froid. A propos de grues, nous en voyons +tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol rgulier et lent +vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du <i>Faust</i>:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Wenn ber Flchen ber Seen,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Der Kranich nach der Heimath strebt.</i></span></td></tr> +</table> + +<p>L'emploi du mot <i>streben</i> est bien heureux, essayez un peu de le +traduire en franais!...</p> + +<p>Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble +vous tomber des nuages sur la tte. C'est clatant, sonore, puissant et +trs mlancolique. Il semble vous dire: Adieu, pauvres petits roquets +d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, l o il +va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la +misre!... Patience!</p> + +<p>Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu' prsent je vous +les ai envoyes par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les +recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend +sous la fentre. C'est un cuyer de mon frre, trs beau garon et trs +content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque +chose,—va, mon garon,<a name="page_143" id="page_143"></a> porte cette lettre. Et vous, mes chers amis, +soyez bien assurs que le jour o je cesserai de vous aimer, tendrement, +profondment, j'aurai cess d'exister. Que le bon Dieu vous bnisse tous +et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dvotion. Soyez +heureuse, bnie et bien portante!</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre vieil ami,</span><br /> +I. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2> + +<p class="r"> +Moscou, midi 1/13 janvier 1851.<br /> +</p> + +<p>Bonjour, chre et bonne madame Viardot. Je ne veux pas commencer mon +anne sans invoquer ma douce et chre patronne et sans appeler sur elle +toutes les bndictions du Ciel.</p> + +<p>Hlas! se peut-il que toute cette anne s'coule sans que j'aie le +bonheur de vous revoir? C'est une ide bien cruelle et laquelle il +faut cependant que je m'habitue...</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Nous avons pass la soire d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a +sonn, vous vous imaginez bien qui j'ai mentalement port mon toast! +Tout mon tre s'est lanc vers mes amis,<a name="page_144" id="page_144"></a> mes chers amis de l-bas... +Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon cœur est toujours +l-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques +visites faire. J'ai une foule de choses vous communiquer. Ce n'est +pas sans raison que je suis rest si longtemps Moscou. J'ai men +bonne fin une entreprise assez difficile et dlicate. Je vous parlerai +de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comdies +manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un thtre de socit. On m'a +engag d'assister la reprsentation, mais je me garderai bien de le +faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous +dirai quel aura t le rsultat. A demain. Mais je veux me mettre vos +pieds et embrasser le pan de votre robe ds aujourd'hui, chre, chre, +bonne, noble amie. Que le Ciel vous protge!</p> + +<p class="r"> +Mercredi, 3 janvier.<br /> +</p> + +<p>Il parat que ma comdie a eu un trs grand succs avant-hier, car on la +rpte aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y +aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me +<i>donner des airs</i>.</p> + +<p>J'ai donn hier un dner d'adieu mes amis, nous tions en tout vingt +personnes. Il faut<a name="page_145" id="page_145"></a> avouer que vers la fin de la soire nous tions tous +on ne peut plus anims. Il y avait entre autres un acteur comique d'un +trs grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en +improvisant des scnes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup +d'imagination et une vrit de jeu, d'intonation et de geste, que je +n'ai presque jamais rencontre aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon +voir que l'art devenu nature.</p> + +<p>Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis rest Moscou +beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la +raison: Il y avait deux personnes, deux femmes loigner de la maison, +o elles mettaient la discorde chaque instant. Pour l'une d'elles la +chose n'a pas t difficile (c'tait une veuve d'une quarantaine +d'annes, que ma mre avait eue prs d'elle pendant les derniers mois de +sa vie), on l'a largement paye et prie d'aller chercher une autre +maison que la ntre. L'autre tait cette jeune fille que ma mre avait +adopte, une vraie M<sup>me</sup> Lafarge, fausse, mchante, ruse et sans +cœur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite +vipre a fait de mal. Elle avait entortill mon frre, qui, dans sa +bont nave, la prenait pour un ange: elle est alle jusqu' calomnier +odieusement son propre pre, et puis, quand j'ai russi par le plus +grand<a name="page_146" id="page_146"></a> des hasards saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout +avou, elle nous a bravs avec une insolence, un aplomb qui m'a fait +penser Tartufe ordonnant, chapeau en tte, Orgon, de quitter sa +maison. Il tait impossible de la garder plus longtemps, et cependant +nous ne pouvions pas la mettre sur le pav... Son propre pre refusait +de la prendre chez lui (il est mari et a une grande famille). Notre +situation tait trs embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouv +une personne, un docteur, ami du pre de la demoiselle, qui a consenti +s'en charger en la prvenant d'avance qu'elle serait garde vue. Mon +frre et moi, nous lui avons donn une lettre de change de 60.000 francs +payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intrt, toute la garde-robe de +ma mre, etc., etc. Elle nous a donn un reu, et nous en voil quittes! +Ouf! a a t une lourde charge. Je ne sais ce qui devait rsulter de +son sjour chez mon frre, mais je sais que nous ne respirons que depuis +qu'elle n'est plus l. Quelle mauvaise et perverse nature, dix-sept +ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reu une ducation dtestable... +Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je +vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles oprations! J'y +mets assez de sang-froid et de rsolution, mais cela me<a name="page_147" id="page_147"></a> dtraque les +nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et +honntes gens. La mchancet, la perfidie surtout ne me fait pas peur, +mais elle me soulve le cœur. Il m'a t impossible de travailler +pendant ces derniers quinze jours.</p> + +<p class="r"> +Vendredi 5.<br /> +</p> + +<p>H bien, en effet, j'ai eu un grand succs avant-hier. Les acteurs ont +t dtestables, surtout la jeune premire (une princesse Tcherkassky), +ce qui n'a empch ni le public d'applaudir outrance, ni moi d'aller +les remercier avec effusion derrire les coulisses. J'ai t, malgr +tout, assez content d'avoir assist cette reprsentation. Je crois que +ma pice aura du succs sur le thtre, puisqu'elle a plu, malgr le +massacre des <i>dilettanti</i>. (On la donne Ptersbourg le 20, ici le 18.) +C'est tout de mme drle de se voir jouer.</p> + +<p>Je pars demain, mais je vous crirai encore avant de partir. Il me tarde +d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus Moscou, elles +m'attendent Ptersbourg... A demain.<a name="page_148" id="page_148"></a></p> + +<p class="r"> +Lundi 8.<br /> +</p> + +<p>L'homme propose et Dieu dispose, chre madame Viardot. Je devais partir +samedi, et me voil encore Moscou. J'ai attrap une toux, et, aussi +longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre. +J'espre qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez +dsagrable, mais il faut s'y rsigner.</p> + +<p>Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six +chiens et une chienne. Sa tendresse de mre va jusqu' la frocit, et +elle fait des yeux terribles quand je touche un de ses petits. Les +autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette +lettre aujourd'hui, je vous crirai encore une fois avant de partir. +J'espre que je pourrai le faire jeudi.</p> + +<p>Il y a plus de deux mois que la petite Pauline<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a> est Paris. Comment +va-t-elle, et fait-elle des progrs?</p> + +<p>Je suis certain de trouver des dtails qui la concernent dans vos +lettres qui m'attendent Ptersbourg, car je suis sr qu'il y en a +l-bas<a name="page_149" id="page_149"></a> au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une +ide. Si j'crivais Gounod au lieu de vous crire avant mon dpart? +C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu' Ptersbourg.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2> + +<p class="r"> +Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851.<br /> +</p> + +<p>Je relve de maladie, comme Jodelet dans <i>les Prcieuses ridicules</i>, +chre et bonne amie; j'ai eu une fivre catarrhale assez forte, qui m'a +mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout dsagrable, +c'est le retard que cette maladie a apport mon voyage, et ce qu'il y +a surtout de dsagrable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos +lettres qui m'attendent Ptersbourg et que j'ai eu la btise de ne pas +faire venir ici; j'esprais toujours pouvoir partir. Il est trs +probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire +quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne +reois pas de vos nouvelles, j'en suis tout dsorient.</p> + +<p>On donne demain une comdie que j'ai compose<a name="page_150" id="page_150"></a> pour les acteurs de +Ptersbourg, mais que Stchepkine<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> m'a demande pour son bnfice.</p> + +<p>Je n'ai rien refuser ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas +trop mal, j'irai la premire reprsentation. Jusqu' prsent je ne +ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il parat que la +jeune premire est dtestable. Enfin, nous verrons.</p> + +<p>Adieu, jusqu' demain, chre et bonne amie; je vous invoque et me mets +sous votre protection, chre patronne.</p> + +<p class="r"> +Jeudi, une heure du matin.<br /> +</p> + +<p>C'est donc pour ce soir; cela commence me faire un peu d'effet. +Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me +conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant dsagrable... +Mon frre y va avec sa femme.—C'est une petite comdie en un acte qui a +pour titre: <i>Une Provinciale</i>. La donne en est simple, tout dpend du +jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon, ce que l'on dit; +l'autre (ou plutt l'actrice) est trs mauvais. La salle sera pleine. +Stchepkine vient de m'envoyer<a name="page_151" id="page_151"></a> un billet pour loge d'en haut. Je crois +que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les +diables.</p> + +<p class="r"> +Sept heures du soir.<br /> +</p> + +<p>J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au thtre. Je ne +puis pas rester la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que +vous crirai-je en rentrant?</p> + +<p class="r"> +Onze heures.<br /> +</p> + +<p>Par exemple je m'attendais tout, hormis un tel succs! Imaginez-vous +qu'on m'a rappel avec des vocifrations telles, que je me suis enfui +tout perdu, comme si j'avais mille diables mes trousses, et mon frre +vient de m'apprendre que le vacarme a dur un grand quart d'heure et n'a +cess que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'tais pas au +thtre. Je regrette beaucoup de m'tre enfui, car on a pu croire que je +faisais la petite bouche.</p> + +<p>Ma pice a t assez bien joue par tout le monde, la jeune premire +excepte, qui a t dtestable; mais en revanche, l'acteur charg du +rle principal a t charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme +Choumski; il a fait un grand<a name="page_152" id="page_152"></a> pas dans l'opinion du public, je suis +enchant de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment o la toile s'est +leve, j'ai prononc tout bas votre nom, il m'a port bonheur. Mais il +faut que je me couche, car j'ai une fivre de cheval.</p> + +<p class="r"> +Vendredi, 2 heures.<br /> +</p> + +<p>L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai pass une +mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai +vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me fliciter; il +parat que mon succs a t en effet trs grand; la salle tait comble, +et on a vu de mes ennemis (littraires) applaudir tout rompre. Tant +mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder +sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau Choumski, +cela lui fera plaisir. On donne, demain la mme pice Ptersbourg. +C'est cependant agrable d'avoir un succs. Allons, il faut que cela me +serve d'peron.</p> + +<p>Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de +Ptersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres mon nom, +qu'on n'envoie pas Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure mon +arrive; cela me cause un dpit dont je ne saurais vous<a name="page_153" id="page_153"></a> donner une +ide. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bte!</p> + +<p>Permettez-moi de vous remercier pour mon succs d'hier; je m'imagine que +si je n'avais pas prononc votre nom, la chose aurait pris une tout +autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie votre +cher et bon souvenir, votre influence. Je vous embrasse les mains avec +reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain.</p> + +<p class="r"> +I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p class="r"> +Lundi.<br /> +</p> + +<p>Je ne vous ai pas crit ni samedi, ni dimanche; j'tais <i>languissant</i>, +pour ne pas dire bte. On rpte ma pice ce soir, on ne joue ici la +comdie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en +voiture; il fait un temps superbe.</p> + +<p>Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts la lumire; ils +sont trs drles, trs gentils et trs bien portants.</p> + +<p>Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine! +J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments perte de vue. +Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir.<a name="page_154" id="page_154"></a> Je suis +sr que vous me parlez dans vos lettres de <i>Sapho</i>, des rptitions +commences (car j'espre bien qu'elles le sont); et dire que je n'en +sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre +jours. Je vous crirai un volume et pour Gounod. Je vous rpte, je ne +quitterai pas Moscou sans lui avoir crit une longue lettre.</p> + +<p>Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le franais et +le piano?</p> + +<p>Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence +par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis M<sup>me</sup> Garcia<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>; puis M<sup>me</sup> +Gounod; puis M<sup>me</sup> Berthe; puis el mujer Marinero Espaol y su +muyler; puis Manuel; puis Louise<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, puis tout le monde, tous les amis +et je finis par vous. Mes chers amis, mon cœur est avec vous. Adieu. +Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre +fidle ami</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, 21 fvrier 1852.<br /> +</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais +commence. Un bien grand malheur nous a frapps: Gogol est mort +Moscou, mort aprs avoir tout brl,—tout,—le deuxime tome des <i>Ames +Mortes</i>, une foule de choses acheves ou commences,—tout enfin. Il +vous serait difficile d'apprcier toute la grandeur de cette perte si +cruelle, si complte. Il n'y a pas de Russe dont le cœur ne saigne +dans cet instant. C'tait plus qu'un simple crivain pour nous: il nous +avait rvls nous-mmes. Il tait dans plus d'un sens le continuateur +de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paratre +exagres, dictes par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous +ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et mme si vous les +connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il tait +pour nous. Il faut tre Russe pour le sentir. Les esprits les plus +pntrants parmi les trangers, un Mrime par exemple, n'ont vu en +Gogol qu'un humoriste la faon anglaise. Sa signification<a name="page_156" id="page_156"></a> historique +leur a compltement chapp. Je le rpte, il faut tre Russe pour +savoir ce que nous avons perdu...</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, 1<sup>er</sup>/13 mai 1852.<br /> +</p> + +<p class="c"><i>A Monsieur et Madame Viardot.</i></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mes chers amis,</span><br /> +</p> + +<p>Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans +quelques jours, ou bien elle l'expdiera Paris aprs avoir franchi la +frontire, de sorte que je puis vous parler un peu cœur ouvert et +sans craindre la curiosit de la police.</p> + +<p>Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitt Saint-Ptersbourg +depuis un mois c'est bien contre mon gr. Je suis aux arrts d'une +maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans +un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. a n'a t +qu'un prtexte, l'article en lui-mme tant parfaitement insignifiant. +Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroch la +premire occasion venue. Je ne me plains pas<a name="page_157" id="page_157"></a> de l'Empereur<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, +l'affaire lui a t si perfidement prsente, qu'il n'aurait pu agir +autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la +mort de Gogol, et on n'a pas t fch, en mme temps, de mettre +l'embargo sur mon activit littraire.</p> + +<p>Dans quinze jours d'ici on m'expdiera la campagne, o je dois rester +jusqu' nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez; +cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne +chambre, des livres; je puis crire. J'ai pu voir du monde dans les +premiers jours. Maintenant c'est dfendu, car il en venait trop. Le +malheur ne fait pas fuir les amis, mme en Russie. Le <i>malheur</i>, dire +vrai, n'est pas trs grand. L'anne 1852 n'aura pas eu de printemps pour +moi, voil tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il +faut dire un adieu dfinitif toute esprance de faire un voyage hors +du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion l-dessus. Je +savais bien, en vous quittant, que c'tait pour longtemps, si ce n'est +pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me +permette d'aller et de venir dans l'intrieur de la Russie. J'espre que +cela ne me sera pas refus! L'Hritier<a name="page_158" id="page_158"></a><a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a> est trs bon, je lui ai +crit une lettre dont j'attends quelque bien.</p> + +<p>Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scells sur +mes papiers, ou plutt on a cachet les portes de mon appartement, qu'on +a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on +savait qu'il ne s'y trouvait rien de dfendu.</p> + +<p>Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de +ce loisir forc pour travailler du polonais, que j'avais commenc +tudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de +rclusion. Je les compte, allez!</p> + +<p>Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agrables, que j'ai vous +donner. J'espre que vous m'en donnerez de meilleures. Ma sant est +bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une +mche de cheveux blancs, sans exagration. Cependant je ne perds pas +courage. A la campagne, la <i>chasse</i> m'attend! Puis, je vais tche +d'arranger mes affaires; je continuerai mes tudes sur le peuple russe, +sur le peuple le plus trange et le plus tonnant qu'il y ait au monde. +Je travaillerai mon roman avec<a name="page_159" id="page_159"></a> d'autant plus de libert d'esprit que +je ne le destinerai pas passer sous les griffes de la censure. Mon +arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon +ouvrage Moscou. Je le regrette, mais que faire?</p> + +<p>Je vous prie de m'crire souvent, mes chers amis, vos lettres +contribueront beaucoup me donner du courage pendant ce temps +d'preuves. Vos lettres et le souvenir des jours passs de Courtavenel, +voil tout mon bien. Je ne m'appesantis pas l-dessus, crainte de +m'attendrir. Vous le savez bien, mon cœur est avec vous, je puis le +dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus. +J'ai mang tout mon pain blanc; mchons ce qui reste de pain bis, et +prions le Ciel qu'il soit bien bon comme disait Vivier<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement +secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal +quelconque suffirait pour m'achever.</p> + +<p>Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra +aussi content que je puis l'tre. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas,<a name="page_160" id="page_160"></a> +crivez-moi souvent, et soyez bien persuads que ma pense est toujours +avec vous. Je vous embrasse <i>tous</i>, et je vous envoie mille +bndictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! crivez-moi +souvent. Je vous embrasse encore. Adieu!</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2> + +<p class="r"> +Spassko<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, 13 octobre 1852.<br /> +</p> + +<p>Imaginez-vous un ouragan, une trombe de neige qui ne tombe pas, qui se +prcipite, qui tourbillonne, <i>obscurcit</i> l'air tout en tant blanche, et +couvre dj la terre hauteur d'homme. Voil le temps qu'il fait +l'heure qu'il est, chre madame Viardot. Vous autres, Europens, vous ne +sauriez vous faire une ide de ce que c'est qu'une <i>mtielle</i> russe. +Heureusement qu'il ne<a name="page_161" id="page_161"></a> fait pas trs froid, sans cela que de victimes! +Il y a deux ans, neuf cents personnes prissaient dans le seul +gouvernement de Toula par une <i>mtielle</i> semblable celle-ci. Mais de +mmoire d'homme on n'en a pas vu de pareille cette poque! Il parat +que pour nous consoler du dtestable t que nous venons de subir, +l'hiver veut arriver plus tt que de coutume. C'est l'histoire du +monsieur qui pouse une femme laide et pauvre, <i>mais</i> bte! Et cependant +je ne suis pas triste malgr le temps affreux, malgr cet avant-got des +six mois d'isolement complet qui m'attendent. Je me sens au contraire +tout mu et rjoui: c'est que j'ai devant moi la chre lettre que vous +m'avez crite votre retour d'Angleterre Courtavenel.</p> + +<p>Ma chre et bonne amie, je vous supplie de m'crire souvent; vos lettres +me rendaient toujours heureux, mais c'est surtout maintenant qu'elles me +sont devenues ncessaires; me voici clou la campagne pour je ne sais +combien de temps, rduit mes propres ressources. Pas de musique, pas +d'amis; que dis-je? pas mme de voisins pour s'ennuyer ensemble! Les +Tutcheff<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a> sont d'excellentes gens, mais nous nageons dans des eaux +trop diffrentes. Que me reste-t-il?<a name="page_162" id="page_162"></a> Je crois vous l'avoir dit plus +d'une fois: le travail et les souvenirs. Mais pour que l'un me soit +facile et les autres moins amers, il me faut vos lettres avec ces bruits +de vie heureuse et active, avec cette odeur de soleil et de posie +qu'elles m'apportent... Je sens ma vie qui s'enfuit goutte goutte +comme l'eau d'un robinet demi ferm; je ne la regrette pas; qu'elle +s'puise... qu'en ferais-je? Il n'est donn personne de retourner sur +les traces du pass, mais j'aime me le rappeler, ce pass charmant et +insaisissable, par une soire comme celle-ci, o, en coutant les +hurlements dsols de la bise sur toute cette neige amoncele, il me +semble... Fi! je ne veux ni m'attrister ni vous attrister aussi par +contre-coup... Tout ce qui m'arrive est encore trs supportable, il faut +se raidir sous le faix pour le moins sentir... Mais crivez-moi souvent.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et de tristesse couronne</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La terre entre dans son sommeil...</span></td></tr> +</table> + +<p>Cette phrase de <i>l'Automne</i> de Gounod me chante dans la tte depuis le +commencement de cette lettre; son <i>Automne</i> est adorable. Je me sens +tout pntr d'attendrissement, il faut s'y arracher, car quoi bon?</p> + +<p>Je viens d'ouvrir pour un instant la porte de<a name="page_163" id="page_163"></a> mon balcon... Brrrrr! +quelle bouffe de froid sombre, de vent glacial et de neige... Diane, +qui s'tait leve, recule d'horreur... Ah! pauvre petite, tu n'es pas +habitue un climat pareil. Pauvre Franaise, va! Allons, mettons-nous +l'un ct de l'autre et pensons Courtavenel. A demain.</p> + +<p class="r"> +Mardi.<br /> +</p> + +<p>Aujourd'hui, il fait un temps trange, mais assez agrable. L'air est +rempli de brouillard; pas le moindre vent, tout est blanc, le ciel et la +terre; la neige fond petit bruit. On entend partout le chuchotement de +gouttelettes d'eau qui tombent; il fait trs doux. Nous allons, mes deux +chasseurs et moi, faire une excursion quelques verstes d'ici; nous +esprons tuer pas mal de livres.</p> + +<p>J'ai commenc, selon votre dsir, un petit trait sur le <i>Jeu du +paysan</i>, qui remplira au moins quatre pages, et que je vous enverrai +mardi prochain; je ne croyais pas que cela pt devenir aussi long... Mon +chasseur vient d'entrer en me disant: Ah, monsieur, il faut partir; la +terre <i>prend un bain tide</i> aprs la mtielle d'hier. J'ai fait atteler +deux traneaux, nous allons inaugurer le tranage.<a name="page_164" id="page_164"></a></p> + +<p>Dites Viardot que j'ai lu sa lettre avec grand plaisir. Le petit conte +de la fin est plaisamment imagin; mais ces sortes de choses sont comme +tous les tours de force des pianistes, toute la difficult (et tout le +mrite) gt dans l'<i>excution</i>. Mais, un jour ou l'autre, nous verrons.</p> + +<p>Adieu, chre amie, bientt. Mille amitis tout le monde.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2> + +<p class="r"> +Spassko, 28 octobre 1852.<br /> +</p> + +<p>C'est aujourd'hui mon jour de naissance, chre madame Viardot, et c'est +pour cela que je vous cris. J'ai trente-quatre ans. Je croyais n'en +avoir que trente-trois, mais j'ai dcouvert l'un de ces jours un petit +carnet de ma mre, o <i>nos</i> naissances (celle de mon frre et la mienne) +ont t inscrites par elle, le jour mme. J'y ai trouv l'inscription +suivante: Aujourd'hui, 28 Octobre 1818, je suis accouche d'un fils +nomm Jean, Orel, midi. J'ai donc trente-quatre ans bel et bien +sonns... Diable, diable, diable,<a name="page_165" id="page_165"></a> c'est que je ne suis plus jeune, mais +du tout, du tout... Enfin!</p> + +<p>Je crois vous avoir parl dans ma dernire lettre d'une <i>mtielle</i> +russe; aujourd'hui c'est un vritable ouragan. C'est tellement affreux +et horrible que a en devient beau. La maison tremble et craque, et puis +ces <i>tnbres blanches</i> qui tourbillonnent devant les fentres... Mon +pauvre frre devait arriver aujourd'hui chez moi directement d'un assez +long voyage, j'espre qu'il aura trouv un abri quelque part. Tutcheff +et sa femme sont revenus hier, en mme temps que moi. J'ai fait une +excursion de deux jours Orel, ville qui se trouve 55 verstes de chez +moi. J'ai tt un tant soit peu de la vie de province dans un chef-lieu +de gouvernement, c'est passablement triste. Je suis bien dcid ne pas +mettre le nez dehors et travailler dans mes quatre murs. A demain, +chre amie.</p> + +<p class="r"> +1<sup>er</sup> novembre.<br /> +</p> + +<p>Je ne vous ai pas crit ces jours-ci, mais il faut que je vous crive +aujourd'hui... c'est encore un anniversaire, et savez-vous lequel? Il y +a aujourd'hui juste neuf ans que je vous ai vue pour la premire fois +chez vous, Ptersbourg, dans la maison Demidoff. Je me souviens<a name="page_166" id="page_166"></a> de +cette premire visite comme si elle avait eu lieu hier. C'tait le +matin. Je n'tais pas venu seul; le petit major Komaroff +m'accompagnait... Eh bien, malgr le ridicule achev de ce personnage, +j'ai toujours du plaisir penser lui; sa figure veille une foule +d'ides et de souvenirs; le hasard l'a associ ce temps si regrett et +loign de moi; je sens renatre en moi les impressions de cette saison +de 1843 1844... Neuf annes! Hlas! il y en aura dix, que je n'aurai +pas plus d'espoir de vous revoir que je n'en ai maintenant...</p> + +<p>Ce qui me manque ici surtout, c'est d'entendre de la musique; voil six +mois que j'en suis sevr, mais compltement. M<sup>me</sup> Tutcheff semble +vouloir l'abandonner; j'ai eu hier toutes les peines du monde la +mettre au piano. Je l'ai prie de jouer le final de <i>Don Juan</i>. Elle +dchiffre bien et a le sens musical, mais elle aime se l'enfermer dans +sa coquille, surtout depuis la mort de sa fille. Puis elle aime <i>trop</i> +son mari, et n'est heureuse qu'auprs de lui! Elle me rappelle +quelquefois ces petites perruches vertes, dites insparables qui se +tiennent constamment cte cte. Malheureusement, son mari n'aime la +musique que modrment, on plutt, il l'aime, comme beaucoup de monde, +pour tout autre chose que pour ce qui est musique<a name="page_167" id="page_167"></a> en elle. Il y a, par +exemple, des peintres dont les jouissances musicales proviennent du +sentiment du coloris, de l'harmonie des lignes, etc. La plupart des +littrateurs ne recherchent, en fait de musique, que des impressions +littraires; ce sont, en gnral, de mauvais auditeurs et de mauvais +juges. Tutcheff, qui n'a aucune spcialit, n'aime, en fait de musique, +que ce qui branle vaguement certaines sensations, certaines ides en +lui, c'est--dire qu'au fond, il l'aime peu, qu'il peut trs bien s'en +passer, et qu'il prfre le <i>connu</i>. Personne ici n'a la <i>faim</i> musicale +qui me tourmente. La sœur de M<sup>me</sup> Tutcheff, jeune personne trs +borne, trs sentimentale et trs contente d'elle-mme, me donne sur les +nerfs par ses extases, qui arrivent invariablement ds la premire note, +et qu'elle a l'air de distribuer toutes chaudes et toutes prtes, comme +les galettes du Gymnase; sa sœur est une nature bien plus leve et +plus srieuse, mais un peu sche... Et puis, je le rpte, il y a ce +terrible absorbant de mari!—Tout cela fait que je reste priv de +musique. Cependant, je compte aller l'un de ces jours chez un de nos +voisins ( 50 verstes d'ici), qui a tout un orchestre avec un matre de +chapelle allemand. Mais je ne puis me figurer ce que peut tre un +orchestre... achet, car ce voisin<a name="page_168" id="page_168"></a> a achet les musiciens <i>en +masse</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>... Je vous en parlerai.</p> + +<p>Chre bonne madame Viardot, aujourd'hui, comme il y a neuf ans, comme +dans neuf autres annes encore, je suis vous de cœur, vous le savez +bien!</p> + +<p class="r"> +4 novembre.<br /> +</p> + +<p>Chre madame Viardot, bonjour. J'espre que je vais bientt recevoir une +lettre de vous; il y a aujourd'hui trois semaines que la dernire m'est +parvenue. Je n'ai rien de nouveau vous raconter. Il fait toujours un +temps affreux. J'ai tant perscut M<sup>me</sup> T... qu'elle s'est mise hier +au piano et, avec l'aide de sa sœur, elle m'a jou plusieurs fois de +suite l'ouverture de <i>Coriolan</i> de Beethoven ( quatre mains). Quel +chef-d'œuvre! je ne connais pas d'ouverture qui vaille celle-l.</p> + +<p>Vous devez tre dj de retour la rue de Douai; dites-moi comment vous +passez vos journes. Vos samedis continuent-ils? Que lisez-vous? Pour +moi, je suis plong jusqu'au cou dans les chroniques russes. Je ne lis +pas autre<a name="page_169" id="page_169"></a> chose quand je ne travaille pas. Comment trouvez-vous cette +fin d'une vieille chanson russe? (Il s'agit d'un jeune homme assassin +et cach sous un buisson).</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce n'est pas une hirondelle</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui s'agite autour de son nid;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">C'est une mre qui s'agite autour de son fils.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Elle pleure—c'est comme une rivire qui coule;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sa sœur pleure—c'est comme un ruisseau qui court;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sa jeune femme pleure—c'est comme la rose qui tombe;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le soleil se lvera; il schera la rose!</span></td></tr> +</table> + +<p>Vous ne sauriez croire ce qu'il y a de grce, de posie et de fracheur +dans ces chansons; je vous en enverrai quelques-unes traduites. Cette +promesse me rappelle une <i>autre</i> traduction... Tiens! Et <i>le Jeu du +paysan</i> que je ne vous envoie pas! Vous l'aurez dans une semaine, cela +me servira de prtexte pour vous crire encore une fois.</p> + +<p>D'ici l, soyez heureuse et bien portante. Mille amitis tout le +monde.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h2> + +<p class="r"> +Spassko, 20 fvrier 1853.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot.</span><br /> +</p> + +<p>J'ai appris par une lettre de la princesse Mestchersky le dpart de +votre mari, et par <i>l'Abeille du Nord</i><a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a> le jour de votre bnfice; je +vous avoue, sans vouloir vous faire le moindre reproche, que j'eusse +prfr savoir tout cela par vous. Mais vous vivez dans un tourbillon +qui prend tout votre temps, et pourvu que vous ne m'oubliiez pas, je ne +demande rien.</p> + +<p>Votre pauvre mari n'a donc pas t en tat de rsister au climat de +Ptersbourg? Il faut esprer qu'il se porte parfaitement l'heure qu'il +est. La princesse Mestchersky m'crit aussi que vous avez l'intention de +demeurer Moscou dans la maison d'une princesse Galitzine; est-ce vrai? +L'argent que je dois votre mari (150 roubles pour le fusil, 400 pour +la pension de Pauline jusqu'au 1<sup>er</sup> mars 54, et 35 roubles qu'il avait +dpenss en plus de ce que je lui avais<a name="page_171" id="page_171"></a> envoy, en tout 585 roubles +argent), sera chez moi dans trois jours, je vous l'enverrai mardi +prochain, c'est--dire le 24 fvrier, et vous l'aurez Ptersbourg +avant votre dpart pour Moscou.</p> + +<p>N'oubliez pas, s'il vous plat, de me donner votre adresse Moscou, et +surtout, n'oubliez pas mon photographe!</p> + +<p>Je suis trs content que vous ayez fait la connaissance de la princesse +Mestchersky; sous une enveloppe un peu anglaise et dvote, elle cache un +cœur trs dvou et trs aimant. Et puis elle a beaucoup d'esprit, et +du plus fin. Vous avez dcidment fait sa conqute, malgr quelques +prventions qu'on lui avait donnes contre vous et que votre premier +abord a dissipes. Elle a t de tout temps trs bonne envers moi, et +c'est peut-tre la seule personne sur laquelle je puisse compter +srieusement Ptersbourg.</p> + +<p>Je n'ai vraiment aucune nouvelle vous donner de moi; ma sant est +passable et je travaille beaucoup. Le dgel a interrompu toute espce de +communication, et je ne vois absolument personne. Heureusement, les +journaux arrivent, quoique plus tard que de coutume. Je fais aussi +beaucoup de lectures.</p> + +<p>Je compte recevoir une lettre dimanche et je vous crirai un peu plus au +long mardi. C'est<a name="page_172" id="page_172"></a> demain l'anniversaire de la mort de Gogol, et il ne +veut pas me sortir de la tte. Je crains de mettre un peu de tristesse +dans ma lettre et je prfre l'interrompre.</p> + +<p>Adieu, chre amie. Je vous baise les mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h2> + +<p class="r"> +Spassko, le 12/24 mai 1853.<br /> +</p> + +<p>Voici donc que je vous cris de nouveau Paris, Londres, quinze +jours de distance d'ici, chre et bonne madame Viardot, un mois +d'aller et de revenir pour une lettre! Il tait cruel de vous savoir +Ptersbourg et de ne pas vous voir, mais il tait doux de recevoir une +rponse dans dix jours. Enfin! comme dit votre mari, il faut s'y +rsigner.</p> + +<p>J'ai reu votre lettre de Moscou. J'ai t bien tonn d'apprendre que +vous n'aviez pas reu de mes nouvelles. Je vous avais cependant crit +tous les dix jours. Je vais dcidment mieux depuis quelque temps; j'ai +mme t en tat de faire une excursion de chasse 150 verstes d'ici, +et j'ai tu pas mal de doubles.<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>Comment allez-vous aprs toutes ces courses par chemin de fer? J'attends +avec anxit la lettre que vous m'avez probablement crite avant de +partir pour Varsovie. Je l'aurai probablement demain. Dieu veuille que +cette affaire de thtre Londres, dans laquelle vous vous embarquez, +vous mne bon port! Il est probable que vous n'aurez que des comparses +autour de vous et que tout le poids de la lutte psera sur vos seules +paules. Enfin nous saurons tout cela bientt, j'espre.</p> + +<p>Vous continuez garder le silence sur votre rengagement Ptersbourg. +Je viens de lire dans les journaux que M<sup>lle</sup> de la Grange y va. +Dcidment vous ne revenez plus. Cela m'attristerait beaucoup si je ne +pouvais encore garder quelque illusion sur la probabilit de mon retour + Ptersbourg pour l'hiver; mais je ne suis que trop sr de rester +ici<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p> + +<p>N'abandonnez pas votre projet de venir donner des concerts en Russie +l'anne prochaine... Votre dernier triomphe, surtout Moscou, doit vous +y encourager. Si vous venez avec V... Moscou, j'espre bien que vous +ferez une pointe jusque chez moi. Mon jardin est splendide <a name="page_174" id="page_174"></a> l'heure +qu'il est, la verdure y est clatante, c'est une jeunesse, une +fracheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une ide; j'ai une +alle de grands bouleaux devant mes fentres, leurs feuilles sont encore +lgrement plisses; elles gardent encore l'empreinte de l'tui, du +bourgeon qui les renfermait il y a quelques jours; cela leur donne l'air +de fte d'une robe toute neuve, o des plis de l'toffe se voient. Tout +mon jardin est plein de rossignols, de loriots, de grives, c'est une +bndiction! Si je pouvais m'imaginer que vous vous y promnerez un +jour! Ce n'est pas impossible... mais ce n'est gure probable.</p> + +<p>Vous recevrez ma lettre Londres. N'oubliez pas de demander Chorley +s'il en a reu une de moi en fvrier, o je lui demande des explications +dfinitives sur un certain auteur du nom de <i>Chenston</i> (il sait de quoi +il s'agit). Pourquoi ne me dit-il pas son opinion sur Gogol, et comment +va sa sant?</p> + +<p class="r"> +Le 13 mai.<br /> +</p> + +<p>Je vous avais dsign ce jour comme tant celui de la naissance de +petite Pauline<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>;<a name="page_175" id="page_175"></a> d'aprs un document que j'ai reu dernirement, +elle est ne le 26 avril (8 mai) 1842. Elle a quinze jours de plus que +je ne le croyais. Je ne crois pas du reste qu'il soit ncessaire de +changer la date. Donnez-moi de ses nouvelles<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. Dans quatre ou cinq +jours, j'crirai une longue lettre maman Garcia. Je vous prie de lui +embrasser les mains de ma part. Les yeux de M<sup>me</sup> Tutcheff vont mieux +depuis quelque temps, et nous faisons beaucoup de musique. Elle +dchiffre trs bien, et a un sentiment trs juste de ce qui est beau et +vrai. Sa sœur, au contraire, a une tendance <i>naturelle</i> vers ce qui +est doucereux et commun, et les larmes lui viennent avec une facilit +dsesprante... Heureusement qu'elle joue la seconde partie, la basse. +Elle a des doigts de coton, et quand elle s'embrouille, elle tche +encore de donner une note quelconque une expression suave. C'est +affreux! Le jeu de M<sup>me</sup> T... a beaucoup de fermet et de rythme. A +force de faire rpter mademoiselle, certaines pices vont trs bien. +Nous sommes plongs maintenant dans Mozart jusqu'au cou. Je dis <i>nous</i>, +car je me tiens derrire les chaises de ces dames, je tourne les +feuillets, et je fais le matre de chapelle. Dans les moments +d'enthousiasme,<a name="page_176" id="page_176"></a> je ne puis m'empcher d'mettre des espces de sons +horriblement faux, sous prtexte de chant, ce qui cause des crispations +nerveuses tous les assistants.</p> + +<p>Je me suis remis mon roman<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>. J'ai six semaines devant moi jusqu' +l'ouverture dfinitive de la chasse.</p> + +<p>Adieu, <i>theuerste Freudin</i>. Soyez heureuse. Mille amitis V... +J'embrasse tendrement vos chres mains et suis jamais.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Avez-vous remis les deux exemplaires de mon livre<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>?</p> + +<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h2> + +<p class="r"> +Bellefontaine, le 27 aot 1857, jeudi.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis arriv ici 11 heures et demie, aprs une trs facile +<i>traverse</i>, et j'ai trouv le prince<a name="page_177" id="page_177"></a> arriv de Russie de la veille. Il +compte faire l'ouverture de la chasse le 4 septembre et il nous engage +ds le 3 pour trois ou quatre jours. Il parat qu'il y a immensment de +gibier (j'ai parl son garde): perdrix, livres, lapins, faisans, +chevreuils. Il faudra, d'aprs ce qu'il dit, dtruire trois quatre +cents livres, les voisins se plaignent beaucoup; le reste l'avenant. +On m'a prpar deux chiens, que je vais essayer, et j'espre en acheter +un. Voici donc comment s'arrangera l'affaire: Je reviendrai +Courtavenel le 29 ou le 30; et le 3, nous partirons ensemble. On arrive + Melun 10 heures et le chemin de fer repart 10 heures et demie; +c'est trs commode.</p> + +<p>Mille choses tout le monde et revoir.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h2> + +<p class="r"> +Paris, 16 octobre 1857.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Notre voyage est retard d'un jour, c'est demain que nous partons. J'ai +vu Templier<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>, je<a name="page_178" id="page_178"></a> lui ai parl de notre traduction<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>. Il dit qu'il +ne pourrait pas la faire paratre avant celle de Marmier<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>, qui sera +un peu retarde par l'envoi des preuves Rome.</p> + +<p>Il y a dans le <i>Journal des Dbats</i> un grand article de M. Ratisbonne +sur Manin, trs bien fait.</p> + +<p>Voici les quelques lignes que je vous propose d'ajouter la fin des +<i>Grands Bois</i><a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>:</p> + +<p>—Allons donc, Yegor, s'cria Kondrate, qui, pendant ce temps, s'tait +install sur le devant de la tlga, viens t'asseoir ct de moi. A +quoi rves-tu? Est-ce ta vache?</p> + +<p>—Sa vache! rptais-je en levant les yeux sur le grave et placide +visage de Yegor. Il semblait rver en effet et regardait au loin dans la +campagne qui commenait s'assombrir dj.</p> + +<p>—Oui, continua Kondrate, il a perdu sa dernire vache cette nuit. Il +n'a pas de chance, il faut l'avouer.</p> + +<p>Yegor s'assit sans mot dire dans la tlga,<a name="page_179" id="page_179"></a> et nous partmes... Il +savait ne pas se plaindre, lui.</p> + +<p>Quant aux <i>Trois Rencontres</i><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>, je vais tcher de vous l'envoyer de +Rome. Mais le volume est dj assez rempli comme cela, et vous pouvez le +considrer comme termin, ds prsent.</p> + +<p>Mille amitis tout Courtavenel. Je vous serre cordialement la main.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre tout dvou.</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Si vous mettez <i>le Rossignol</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>, effacez la phrase: Dieu qui +m'a donn la voix, lui a t l'esprit.</p> + +<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h2> + +<p class="r"> +Spassko, 7 juillet/25 juin 1858.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre amie,</span><br /> +</p> + +<p>Je reviens Spassko aprs une absence de quatre jours et je trouve +votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>! Je n'osais pus vous +parler de mes pressentiments; je m'efforais de<a name="page_180" id="page_180"></a> me persuader moi-mme +que tout pouvait encore bien finir,—et voil qu'il n'est plus! Je le +regrette beaucoup pour lui-mme; je regrette tout ce qu'il a emport +avec lui; je ressens profondment la cruelle douleur que cette perte +vous a cause, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement. +Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent tre bien tristes aussi +tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent +doivent se resserrer encore plus troitement; ce n'est pas une +consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends, +c'est un cœur bien dvou qui vous dit de compter sur lui comme sur +celui qui vient de cesser de battre.</p> + +<p>Je ne peux m'empcher de penser la dernire fois que j'ai vu Scheffer; +il avait si bon air que l'ide d'une dernire entrevue ne pouvait pas +mme se prsenter mon esprit. Il tait en train de peindre un Christ +avec la Samaritaine; je m'assis derrire lui et nous causmes +longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'tait dans les +premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de +meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille!</p> + +<p>Je suis trop sous l'impression de cette funbre nouvelle pour vous +parler beaucoup de moi. Je<a name="page_181" id="page_181"></a> vous dirai en deux mots que j'ai pass trois +journes fort agrables chez des amis<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>: deux frres et une sœur, +excellente personne qui se sent trs malheureuse. Elle a t force de +se sparer de son mari, espce de Henri VIII campagnard fort dgotant; +elle a trois enfants qui viennent trs bien, surtout depuis que le papa +n'est plus l. Il les traitait fort durement par systme; il se donnait +le plaisir de les lever la spartiate, tout en menant un train de vie +directement oppos. Ces choses-l arrivent souvent: on se donne ainsi +les agrments du vice et de la vertu,—ceux de la vertu par procuration.</p> + +<p>Des deux frres, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant +garon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en mme temps, trs +bon, trs tendre et dlicat de got et de sentiment, un tre +vritablement original. Le troisime frre (le comte L. Tolsto, celui +dont je vous ai parl comme d'<i>un de nos meilleurs crivains</i>, cela vous +fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est +mon voisin;—mais pour Tolsto: il est srieusement et pour tout de bon +un talent hors ligne,<a name="page_182" id="page_182"></a> et j'espre bien un jour vous en convaincre en +vous traduisant son <i>Histoire d'une enfance</i>. Je ferme ici cette +interminable parenthse). Le troisime frre, dis-je, qui devait venir, +n'est pas venu. La sœur est assez bonne musicienne; <i>nous avons</i> jou +du Beethoven, du Mozart, etc.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="r"> +I. T<small>OURGUENEFF</small>.</p> + +<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2> + +<p class="r"> +Spassko, 21 juillet 1858.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre et bonne madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes. +Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parl dans mes lettres de +Rome, vient de mourir du cholra Saint-Ptersbourg.</p> + +<p>Pauvre homme! aprs vingt-cinq annes de travail, de privations, de +misre, de rclusion volontaire, au moment o son tableau venait d'tre +expos, avant d'avoir reu une rcompense quelconque, avant mme de +s'tre convaincu du succs de cette œuvre laquelle il avait vou +toute sa vie,—la mort, une mort<a name="page_183" id="page_183"></a> subite comme un coup d'apoplexie, mais +plus cruelle, car elle ne frappe pas la tte! Un mchant article de +journal qui lui disait des injures, puis des ddains calculs, voil +tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui +s'est coul entre son retour et sa mort. Quant son tableau<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>, il +appartient certainement cette poque de l'art o nous sommes entrs +depuis un sicle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une poque +de dcadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la +philosophie, de la posie, de l'histoire, de la religion. Il y a des +dfauts dplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une œuvre +srieuse, leve, et dont il faut dsirer l'influence en Russie, ne +ft-ce que comme raction l'cole fonde par Bruloff<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>...</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h2> + +<p class="r"> +Spassko, 30 juillet 1858.<br /> +</p> + +<p>...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se +passer: J'ai beaucoup travaill un roman que j'ai commenc et que +j'espre finir pour le commencement de l'hiver<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>; puis je suis all +la chasse 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours, +car les marais taient encore vides, le temps de la migration des +doubles et des bcassines n'est pas encore commenc. Je m'occupe en mme +temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les +paysans: partir de l'automne, ils seront tous mis l'<i>obroc</i>, +c'est--dire que je leur cderai la moiti des terres pour une redevance +annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce +ne sera qu'un tat transitoire, en attendant la dcision des +comits<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>: mais rien de dfinitif ne saurait tre fait d'ici l.</p> + +<p>Je viens de vous mentionner un roman que<a name="page_185" id="page_185"></a> je suis en train d'crire. Que +j'aurais t heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les +caractres, le but que je me suis fix, etc.; comme j'aurais recueilli +prcieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci, +j'ai longtemps mdit mon sujet, et j'viterai, je l'espre, les +solutions impatientes et brusques qui vous choquaient bon droit. Je me +sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est dj +loin de moi; j'cris avec un certain calme qui m'tonne: pourvu que +l'œuvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit mdiocre.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XL" id="XL"></a>XL</h2> + +<p class="r"> +Spassko, le 31 mars/12 avril 1859.<br /> +</p> + +<p>Me revoici dans mon vieux nid, chre et bonne madame Viardot! mais je +n'y suis que pour trois semaines. Cette ide m'est surtout consolante, +quand je jette un regard par la fentre: de la neige et de la boue par +terre, de la pluie dans l'air, un grand drap blanc mouill et sale en +guise de ciel, un vent qui gmit comme un<a name="page_186" id="page_186"></a> enfant malade; c'est vilain! +Il est vrai que cela peut, cela doit changer d'un moment l'autre. Nous +aurons des feuilles et de l'herbe dans une semaine, dans cinq jours +peut-tre! Pour le moment, il n'y a que la prsence des corbeaux noirs +au bec blanc, des alouettes et des grives, qui nous annonce le +printemps. Autres indices: les mouches commencent sortir de leur +lthargie, les moineaux se chamaillent et babillent plus que jamais, une +bande d'oies sauvages traverse le ciel, une bouffe de vent, plus chaude +qu' l'ordinaire, nous apporte l'odeur des bourgeons qui se gonflent +dj sur les branches des saules. Cependant vous ne quittez ni pelisse, +ni cache-nez, ni bottes fourres. Les chemins sont impraticables; +dbcle gnrale des rivires! Gare ceux qui tombent malades en ce +moment-ci! pour eux, ni mdicaments ni mdecins! Molire dirait que +c'est prcisment ce qui peut les sauver. Impossibilit complte d'aller +voir ses voisins, ou de recevoir leurs visites! Mais j'y pense, nous +n'avons pas de voisins. Le seul que nous possdions, un bon et charmant +garon, vient de mourir; ce souvenir m'attriste.</p> + +<p>J'tais en train de dire mille folies. Les bcasses ne sont pas encore +arrives. Ma chienne et moi nous les attendons avec impatience. Ma +chienne<a name="page_187" id="page_187"></a> Boubout (fille de la pauvre Diane) a d faire des tudes de +philosophie allemande pendant l'hiver qui vient de s'couler: je lui +trouve le regard d'une profondeur, et toute la physionomie d'une +gravit!... C'est extraordinaire! Elle pourrait poser pour le portrait +de Llio, comme expression.</p> + +<p>Je suis curieux comment Lady Macbeth vous a russi. C'est un beau rle, +grand, simple (malgr la ruse de la dame), profond, et pourtant +difficile, presque dangereux. Mais, comme dit Lear dans la tragdie de +Shakespeare (vous souvenez-vous de la lecture de cette tragdie +Courtavenel sous un acacia en fleurs, et puis dans le coup de la +diligence avec Laure endormie, vous souvenez-vous?): le danger et moi, +nous sommes deux lions ns le mme jour et dans la mme litire; mais je +suis l'an et le plus fort des deux. Si nous faisions Macbeth +Courtavenel? Je demande tre l'ombre de Banquo, elle ne parle pas.</p> + +<p>Je me trouve, l'heure qu'il est, dans les douleurs de l'enfantement. +J'ai un sujet de roman dans ma tte que je tourne et retourne sans +cesse; mais jusqu' prsent l'enfant s'obstine se prsenter par les... +Voyez dans un dictionnaire de mdecine quelle est la moins bonne manire +de se prsenter... Patience, l'enfant natra, peut-tre, viable, malgr +tout.<a name="page_188" id="page_188"></a></p> + +<p>A revoir, avant six semaines, je l'espre. Mille bonnes choses +Viardot, tous les amis. Quant vous, je vous baise les mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre,</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h2> + +<p class="r"> +Berlin, htel de Saint-Ptersbourg,<br /> +ce 11 janvier 1864, jeudi. <br /> +</p> + +<p>Chre et bonne madame Viardot, me voici donc crivant ma <i>premire</i> +lettre! L'absence a rellement commenc... Enfin il faut se rsigner et +penser au retour.</p> + +<p>Il y a deux heures que je suis arriv ici, et je sors d'un lit o je +n'ai pas pu dormir, mais o je me suis rchauff, ce qui tait bien +ncessaire, vu l'horrible froid de cette nuit. A 4 heures du matin, une +espce de spectre tout blanc de givre (c'tait le conducteur) a +entr'ouvert la portire pour nous annoncer d'une voix rauque qu'il +faisait plus de <i>18</i>, dix-huit degrs Raumur! Pourvu que vous n'ayez +rien de pareil Bade! Dieu sait ce qui m'attend en Russie! Aussi +vais-je m'acheter une chancelire plus vaste et un second (pardon!) +caleon de flanelle.</p> + +<p>J'ai fait une partie de la route avec le descendant<a name="page_189" id="page_189"></a> dgnr de +Mandrin, le comte Fleuring, qui m'a racont avec beaucoup de lenteur +l'attentat commis il y a quelque temps sur le roi de Prusse Bade. Il +m'a tout naturellement demand de vos nouvelles, etc. J'ai pu constater +qu'il dort trs bien en chemin de fer et qu'il ronfle.</p> + +<p>Il n'y a nulle part de la neige, mais de la glace partout. Le Mein, +Francfort, charriait d'normes blocs... J'ai la figure en compote. Voil + peu prs toutes mes impressions de voyage jusqu' prsent.</p> + +<p>Je n'ai pas encore vu Pietsch<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>. Je vais de ce pas m'habiller, +djeuner et sortir. Je pars ce soir, et je ne m'arrterai plus jusqu' +Ptersbourg: cette dent demande tre vite arrache. Maintenant, mes +commissions.</p> + +<p>1 <i>Delenda est Carthago</i>, il faut mettre de la flanelle, je veux dire +du feutre, dans votre petit salon, des deux cts et au-dessus de la +fentre.</p> + +<p>2 Des bourrelets partout, utiliser les doubles croises. La premire +fentre du salon n'a pas t acheve. La salle manger surtout!</p> + +<p>3 Envoyez la mtronomisation (quel mot!) de vos mlodies sans tarder.</p> + +<p>4 Des nouvelles de vous, de Viardot, des<a name="page_190" id="page_190"></a> enfants, de tout le monde, du +chat; pas de promenade sur l'tang par ce froid-ci.</p> + +<p>J'enverrai un tlgramme d'ici Botkine<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. Je vous crirai maintenant +de la frontire prussienne.</p> + +<p>Et maintenant mille et mille souvenirs et amitis. Je vous baise +tendrement les mains.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h2> + +<p class="r"> +Berlin, htel de Saint-Ptersbourg,<br /> +jeudi, 14 janvier 1864. <br /> +</p> + +<p>Il est sept heures un quart du soir, chre madame Viardot; dans ce +moment vous tes tous runis au salon. Vous faites de la musique, +Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le +cœur est aussi dans ce salon bien-aim, je me prpare redormir +encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour +Kœnigsberg (le train part dix heures trois quarts).</p> + +<p>J'ai vu Pietsch chez lui, et je l'attends pour prendre une tasse de th +avec moi. Il vous adore<a name="page_191" id="page_191"></a> plus que jamais; il est trs triste et +dcourag, le pauvre garon! <i>Pauvre</i> est le mot, hlas! Il m'a fait +mille questions sur vous, sur vos enfants, etc., etc... J'ai vu aussi sa +femme, qui est bien maigre, et les enfants, qui sont bien jolis. Dites +Viardot qu'il est formellement dfendu d'importer un fusil en Russie, et +que le sien va faire un sjour forc chez Pietsch, auquel, du reste, je +le recommanderai particulirement.</p> + +<p>Je me fais l'effet d'un homme qui rve: je ne puis m'habituer l'ide +que je suis dj si loin de Bade, et les personnes et les objets passent +devant moi, sans avoir l'air de me toucher. Une fois Ptersbourg, je +vais travailler des pieds et des mains pour me dbarrasser au plus vite.</p> + +<p>J'achverai cette lettre demain Kœnigsberg, ou sur la frontire et +je vous l'enverrai. En attendant, je vous serre la main, et j'ai le +cœur bien gros.</p> + +<p class="r"> +Le 15, une heure.<br /> +</p> + +<p>Me voici Kœnigsberg. Je pars dans une demi-heure.</p> + +<p>Mille amitis.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h2> + +<p class="r"> +Bade, hlas non! Saint-Ptersbourg! <br /> +Lundi, 18 janvier 1864, Htel de France.<br /> +</p> + +<p>Chre et bonne madame Viardot, ma main, en mettant ce nom chri de Bade +au haut de la page, a trahi mes constantes penses... Je ne suis que +trop Saint-Ptersbourg! Et pourtant, l'instant prsent est le plus +doux de la journe; c'est celui o je cause avec vous. Je vais donc vous +raconter ce que j'ai fait.</p> + +<p>J'ai eu des visites de littrateurs dans la matine, ce qui m'a empch +de sortir de bonne heure: puis, toutes les rues avoisinantes taient +pleines de troupes qui se rendaient la parade de l'piphanie. Il m'a +t impossible de pousser jusque chez la comtesse Lambert<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, que je +verrai demain pour sr; j'ai fait deux ou trois visites, puis j'ai dn +chez mon bon Annenkoff<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a> avec<a name="page_193" id="page_193"></a> quelques vieux amis. De l, je suis +all au thtre entendre l'opra de M. Sroff, <i>Judith</i>. Eh bien, je +dois dire que c'est une œuvre remarquable, malgr des longueurs et +des gaucheries impossibles, une excution pitoyable, des dcors <i>idem</i>. +Cela procde en droite ligne de Wagner; mais il y a je ne sais quel +souffle de passion et de grandeur, o se rvle une physionomie musicale +fort intressante et mme originale. La grande scne qui prcde le +meurtre d'Holopherne m'a vraiment frapp. Mais imaginez-vous (je vous +vois rire d'ici) qu'au cinquime acte, Judith arrive la tte de son +monsieur la main, la montre au peuple, puis chante un air avec +accompagnement d'arpge sur les harpes, un air bleu de ciel, et qu'il y +a mme un jeune homme en turban et camard qui l'pouse dans cet instant! +Si cette Judith est grave, je vous l'apporterai. Je suis trs curieux +de savoir votre opinion. M. Sroff est n des entrailles de Wagner, il +est vrai, mais ce n'est pas un trop mauvais fils. On me mne demain soir +chez lui.</p> + +<p>Le matin je vais au Snat et je laisse les deux pages suivantes pour y +crire ce qui m'y sera arriv. J'ai vu au thtre le prince W..., qui +m'a dit avec la gravit qui le distingue: Wagner a la mlodie +chromatique, et Sroff l'a diatonique.<a name="page_194" id="page_194"></a> Et je suis all prendre le th +chez Milutine<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p> + +<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h2> + +<p class="r"> +Mardi 19/7 janvier 1864.<br /> +</p> + +<p>Avant toute autre chose, merci pour la petite lettre que vous m'avez +crite et qui m'est arrive ce matin. Elle m'a fait le plus grand +plaisir; j'ai des nouvelles de vous et de ce Bade bien-aim. Merci.</p> + +<p>J'ai fait ma visite au Snat aujourd'hui entre midi et une heure: on m'a +introduit avec une certaine pompe dans une grande chambre, o j'ai vu +six vieux messieurs en uniforme, avec des crachats. On m'a tenu debout +pendant une heure, on m'a lu les rponses que j'avais envoyes. On m'a +demand si je n'avais rien ajouter, puis on m'a renvoy en me disant +de venir lundi pour tre confront avec un autre monsieur. Tout le monde +a t trs poli et trs silencieux, ce qui est un excellent signe; et, +d'aprs tout ce qu'on dit, l'affaire va se terminer<a name="page_195" id="page_195"></a> encore plus vite +que je ne l'esprais. Tant mieux<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>!</p> + +<p>Du Snat, je suis all voir ma vieille amie, la comtesse Lambert, que +j'ai trouve souffrante, comme de coutume, mais peu change. Sa vie est +trop triste... Elle a eu du plaisir me voir et s'est mise pleurer. +Pauvre femme! J'ai redn chez Annenkoff, et j'ai pass la soire chez +Sroff; je reviens de l. Il nous a jou des fragments de son nouvel +opra, <i>Rognda</i>; le sujet est tir de nos anciennes annales. Eh bien, +ou je me trompe lourdement, ou ce petit homme bizarre et nerveux a un +fort grand talent<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. Deux chœurs surtout, et un air d'adolescent +d'une puret vraiment mozartesque, m'ont transport... Ma foi! j'ai dit +le mot, je le laisse. C'est pour le coup que j'aurais voulu, moi aussi, +vous avoir mes cts pour pouvoir contrler mes impressions et lire +dans vos traits la confirmation, ou peut-tre la ngation de mes +sentiments. Cette <i>Rognda</i> me parat devoir devenir bien suprieure +<i>Judith</i>; il y a beaucoup plus de franchise<a name="page_196" id="page_196"></a> et d'originalit, et +l'influence de Wagner se fait-bien moins sentir<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>. Il se dmenait +comme un diable devant son piano et chantait d'une voix impossible. Ce +Sroff est un trs grand coloriste et manie l'orchestre d'une faon +magistrale. Enfin, je suis revenu sous le charme et j'y suis encore.</p> + +<p>Il faut que vous m'criviez sans perdre de temps les dates exactes de +votre sjour Leipzig, Erfurt, etc., pour que je sache o vous crire. +Il ne fait pas froid du tout ici; j'espre qu'il ne gle pas si fort +Bade et que les petits ont repris leur traneau. Travaillez-vous +beaucoup? Dites mille choses de ma part tout le monde. Je vous baise +les mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i></span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, 31/19 janvier 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Theuerste, beste Freundin</i>,</span><br /> +</p> + +<p>J'ai reu aujourd'hui votre lettre date du petit salon; je vous en ai +crit deux Leipzig,<a name="page_197" id="page_197"></a> en les adressant <i>P. V. beruhmte Sngerin<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>, +an Gewandhaus</i>; j'espre qu'elles vous seront parvenues. Si pourtant +vous ne les aviez pas reues, je me borne vous dire que mon affaire +avec le Snat est finie, et que j'ai reu l'assurance qu'on ne me +refuserait pas la permission d'aller o bon me semble, mme hors du +pays, ce qui fait que dans un mois je quitte Ptersbourg.</p> + +<p>Mon pied ne me fait plus mal du tout et ma toux a disparu. A l'exception +de deux ou trois jours de froid, le temps a t trs doux depuis mon +arrive ici.</p> + +<p>J'ai assist hier une excellente reprsentation de <i>Fidelio</i>: tous les +rles taient remplis par les premiers sujets. Calzolari faisait +Florestan, et M<sup>me</sup> Barbot est un peu insuffisante comme voix et comme +jeu surtout dans la grande scne: mais il y a un je ne sais quel souffle +potique dans ce qu'elle fait. C'est trop lgant quelquefois, et trop +franais; elle se donne beaucoup de peine et chante avec conscience. +Bocco et le tyran (Angiolini et Evenardi) taient parfaits. Le vieux +Botkine se pmait mes cts, et je dois dire que la musique m'a fait +un effet extraordinaire; j'ai applaudi comme un claqueur.</p> + +<p><a name="page_198" id="page_198"></a>Aujourd'hui, j'ai entendu le quatuor 127 (posthume) de Beethoven, jou + la perfection par Wieniawski et Davidoff. C'tait bien autre chose que +Maurin et Chevillard. Wieniawski a normment gagn depuis que je l'ai +entendu pour la dernire fois; il a jou <i>la Chaconne</i> de Bach pour +violon seul, de faon pouvoir se faire entendre mme aprs +l'incomparable Joachim.</p> + +<p>Je commence croire que ma nouvelle ne paratra pas; mes amis sont un +peu effrays et murmurent le mot d'absurde! Vous pouvez vous imaginer +ce que dira le public<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>! Je regrette un peu la somme assez ronde que +cette machine m'aurait rapporte; mais il ne faut pas s'exposer ce +qu'on vous paye moins plus tard... Je suis tout stupfait moi-mme des +profonds calculs que je fais l.</p> + +<p>Un littrateur de mes amis, du nom de Droujinine, est mort ce matin; il +y a longtemps qu'il tait malade (de la poitrine), et je l'ai vu +quelques jours aprs mon arrive: c'tait un spectre. Il s'est endormi +tranquillement, il n'a pas souffert. La mort est une grande et terrible +chose, et si elle pouvait entendre ce qu'on lui dit, je la supplierais +de me laisser encore sur la<a name="page_199" id="page_199"></a> terre. Je veux vous voir encore, et pendant +longtemps, si c'est, possible. O ma chre amie, vivez longtemps et +laissez-moi vivre auprs de vous tous. Adieu, aprs-demain. Dites +mille choses Viardot et M<sup>lle</sup> ***. Quant vous, je vous baise les +mains avec <i>Innbrunst</i>.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i></span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h2> + +<p class="r"> +Paris, 16 fvrier 1865.<br /> +</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>....Je n'ai t aucun thtre. Dcidment, cela ne m'amuse pas d'y +aller... seul. J'ai assist l'ouverture des Chambres, dans la grande +Salle des tats du Louvre. Nous tions presss comme des harengs. Trois +choses m'ont frapp: le caractre exclusivement <i>militaire</i> de cette +crmonie (le seul passage applaudi est celui o l'on parle d'un nouvel +arc de triomphe riger), l'absence complte et absolue de jolies +figures fminines, et le timbre de la voix de l'empereur. Si on pouvait +noter des voix comme on dessine des ttes, on dirait que c'est un +professeur suisse qui parle,—un professeur de botanique ou de +numismatique. Le discours en<a name="page_200" id="page_200"></a> lui-mme est trs anodin, trs +pacifique—et ambigu, cela va sans dire.</p> + +<p>L'impratrice avait une robe fort laide, mais elle a beaucoup de grce +et de dignit. Le prince imprial a l'air bien chtif et bien teint. Le +prince Napolon a une vraie tournure de Tibre ou de Domitien. Je devais +dner avec lui hier chez Bixio, mais j'ai refus cet honneur. Je ne +l'aime pas du tout, et puis il a parl avec trop de mpris de mes +pauvres Russes. Rien de plus ridicule que certaines figures +encapuchonnes, affubles d'uniformes: les toques rouges, jaunes, +barioles, dores des avocats et des juges avaient un faux air oriental + mourir de rire. Que de cordons, de plaques, de dorures, de casques, de +panaches! Grand Dieu! et dire que toute cette friperie fait de +l'effet!... Que dis-je? elle conduit le monde...</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h2> + +<p class="r"> +Spassko, 1<sup>er</sup> juillet 1865.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre et bonne madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>...Je suis tout enchant de ce que M. Rietz<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a> (dont je regrette +beaucoup de n'avoir pas fait la<a name="page_201" id="page_201"></a> connaissance) vous a dit. Cela doit +vous donner des ailes. C'est bien autre chose que ce que nous autres, +<i>dilettantillons</i>, avons pu vous dire,—et si vous ne faites pas des +sonates, si je ne trouve pas mon retour quelque bel adagio peu prs +achev, il me faudra vous gronder. Je m'imagine, en effet, que l'ide +musicale doit se dployer avec plus d'ampleur et de libert quand on n'a +pas un cadre trac d'avance, d'une couleur, d'une forme dj +dtermines, et dtermines par un autre.</p> + +<p>Allons! au travail! Je ne l'ai tant admir et encourag que depuis que +je ne fais rien moi-mme. Eh bien, non! Je vous donne ma parole +d'honneur que si vous vous mettez faire des sonates, je reprendrai ma +besogne littraire. Passez-moi la casse, je vous passerai le sn. Un +roman pour une sonate: cela vous va-t-il? Dieu! quelle perspective +d'activit fivreuse se dvoile devant moi. Il y en a pour tout +l'hiver.....</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_202" id="page_202"></a></p> + +<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, rue Karavannaa,<br /> +lundi 4/16 mars 1867. <br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Je vais dire ce que j'ai fait depuis deux jours. J'ai vu le pauvre +Milutine, il parle sans trop d'effort, mais il prend constamment un mot +pour un autre. Il a oubli les lettres, les chiffres, il m'a demand si +je voulais donner ma <i>voiture</i> un <i>aqueduc</i>, c'est--dire mon roman +une revue: <i>Vanitas vanitum et omnia vanitas!</i> Lui si brillant, si +intelligent, si nergique... un enfant qui balbutie! Son bras et sa +jambe sont compltement immobiles... l'homme peut survivre, mais +Milutine est mort.</p> + +<p>Mon pied va beaucoup mieux, je n'ai presque plus besoin de canne, et +cela malgr le froid horrible qu'il fait: vingt et vingt-deux degrs! +Botkine et moi nous avons pass la soire d'hier chez M<sup>me</sup> Abaza. Elle +a organis des chœurs de jeunes demoiselles, et cela ne marche pas +trop mal. Nous y avons trouv Rubinstein et sa femme. Il a jou comme un +lion, en secouant un peu trop sa crinire... musicalement parlant. On a +beaucoup parl de vous.<a name="page_203" id="page_203"></a></p> + +<p>Mes deux machines font beaucoup de bruit Ptersbourg, on voudrait me +faire lire droite et gauche, mais j'ai autre chose faire. +J'crirai Bade, Viardot, Marianne<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a> et M<sup>me</sup> Anstett, ds +demain.</p> + +<p>Aujourd'hui j'embrasse tout le monde et vous serre cordialement les +mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, Karavanna, 5/17 mars 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre et bonne madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>J'ai reu hier le tlgramme de Viardot qui m'annonce votre arrive +Bade. Je pars demain pour Moscou, et j'espre y trouver une lettre de +vous ou de Viardot, peut-tre des deux.</p> + +<p>Mon pied est revenu son tat chronique, ni bien, ni trop mal; je +marche sans bton peu prs, mais je boite, et il me semble qu'il est +devenu plus court que l'autre. Esprons qu'il sera remis compltement +pour l'poque de la chasse.<a name="page_204" id="page_204"></a></p> + +<p>J'ai eu un trs grand plaisir avant-hier soir; M<sup>me</sup> Niessen-Saloman +m'a invit de venir assister une des soires que le Conservatoire +donne une ou deux fois par mois. J'y ai entendu une M<sup>lle</sup> +Lavroska<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a> chanter avec beaucoup de got et une belle voix de +mezzo-soprano votre <i>Tsvetok</i><a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a> (Fleur dessche), et <i>Schopote</i> (le +Murmure), <i>Suda!</i> (Evocation)<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. Le public, trs difficile +d'ailleurs, a applaudi tout rompre. M<sup>me</sup> Niessen m'a charg de mille +choses pour vous. Le vieux Ptroff<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, qui se trouvait aussi cette +soire, m'a parl de vous avec des larmes dans les yeux, et m'a assur +qu'il ne se passait pas de jour sans qu'il ne penst vous. Tout cela +m'a fait naturellement beaucoup de plaisir, et je vous le dis, parce que +je suis sr que cela vous en fera aussi.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_205" id="page_205"></a></p> + +<p class="r"> +Dimanche soir.<br /> +</p> + +<p>Je suis all voir ce matin M<sup>me</sup> Skobeleff, qui parle de vous avec +enthousiasme. Olga, sa seconde fille, qui par parenthse a grandi +normment, a jou du piano d'une faon charmante, avec un sentiment +potique et musical fort rare dans le monde o elle vit. Il faut esprer +qu'elle ne fera pas comme sa sœur, qui a compltement abandonn la +musique.</p> + +<p>J'ai oubli de vous dire que nous avons eu hier soir une sance de +quatuors chez M<sup>me</sup> Abaza. On a commenc par un trio de Rubinstein, +jou par lui-mme (et j'avoue que sa manire de vouloir toujours changer +le piano en orchestre finit par me donner sur les nerfs). Puis on a jou +un Schumann et deux Beethoven de la dernire poque, trs bien, ma foi! +Botkine a fait ronron. M<sup>me</sup> Rubinstein est venue avec son mari, elle +est toujours aussi gentille. Rubinstein quitte dcidment le +Conservatoire, malgr toutes les gnuflexions qu'on excute devant lui. +J'ai vu la mme soire M<sup>me</sup> de Radhen, dame d'honneur de M<sup>me</sup> la +grande-duchesse Hlne, qui est toujours aussi aimable et qui, je crois, +a beaucoup d'affection pour vous.</p> + +<p>Je n'ai pas perdu mon temps ici. J'ai travaill<a name="page_206" id="page_206"></a> plusieurs scnes de mon +roman<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>; j'ai tout arrang avec mon intendant. Je ne m'arrterai +Moscou que le temps ncessaire pour voir Katkoff<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a> et lui remettre +mon manuscrit qu'on mettra l'impression aussitt... Mais je rabche, +je crois vous avoir dj parl de tout cela.</p> + +<p class="r"> +Lundi soir.<br /> +</p> + +<p>Mon dpart a t retard d'un jour. Il y a un papier d'affaire +refaire. Je pars demain <i>senza dubbio</i>.</p> + +<p>Ce soir je suis un grand concert de la musique d'avenir russe, car il +y en a aussi. Mais c'est absolument pitoyable, vide d'ides, +d'originalit. Ce n'est qu'une mauvaise copie de ce qui se fait en +Allemagne. Avec cela une outrecuidance renforce de tout le manque de +civilisation qui nous distingue. Tout le monde est jet dans le mme +sac: Rossini, Mozart et jusqu' Beethoven... Allez donc!... c'est +pitoyable...</p> + +<p>Je pars demain deux heures. Je vous crirai de Moscou. En attendant, +je dis mille et mille<a name="page_207" id="page_207"></a> bonnes choses tout le monde et vous embrasse +tendrement les mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="L" id="L"></a>L</h2> + +<p class="r"> +Moscou, jeudi 9/21 mars 1867.<br /> +</p> + +<p>Me voici donc ici, <i>theuerste Freundin</i>! install dans une bonne chambre +avec un jardin tout enseveli sous des dredons de neige; devant ma +fentre, et au del des arbres, une petite glise byzantine rouge avec +des toits verts, dont la sonnerie m'a rveill ce matin.</p> + +<p>Il y a aujourd'hui trois semaines que j'ai quitt Bade... puiss-je tre +de retour dans quatre! Je vais y travailler de toutes mes forces... Une +fois le voyage de Spassko derrire moi, le reste ira plus facilement. +Vous pouvez croire que je me soigne beaucoup pour viter toute espce de +retard. Le pied va assez bien.</p> + +<p>Et vous, que faites-vous? Jamais je n'ai eu aussi peu de nouvelles de +vous que pendant cette absence. Je sais par un tlgramme de Viardot, +envoy il y a une semaine, que vous tiez arrivs Bade; mais ensuite +que s'est-il<a name="page_208" id="page_208"></a> pass? Que se passe-t-il? Ma pense s'occupe incessamment +de ces questions. Je n'ai pas trouv de lettre chez Katkoff; peut-tre +en viendra-t-il une aujourd'hui.</p> + +<p class="r"> +Vendredi matin.<br /> +</p> + +<p>Non, il n'est pas arriv de lettre, j'ai envoy hier un tlgramme avec +rponse; je ne puis pas rester dans cette incertitude. La rponse n'est +pas encore venue... elle viendra pourtant.</p> + +<p>Je pars demain pour Spassko. Mon manuscrit est dj l'imprimerie. Je +compte tre de retour dans une semaine. Ecrivez-moi l'adresse de +Massloff. Mon pied va presque bien, je n'ai plus de canne.</p> + +<p class="r"> +Vendredi 2 heures.<br /> +</p> + +<p>La rponse est venue enfin; elle m'a tranquillis, quoique j'eusse +dsir au mot de sants une autre pithte que passables. La grande +question n'est pas rsolue, elle le sera probablement sous peu de jours. +Je ne puis vous dire quelle <i>sehnsucht</i> j'ai pour Bade et combien chaque +jour me semble long et pesant!</p> + +<p>J'ai pass la soire d'avant-hier chez M. Pissemsky,<a name="page_209" id="page_209"></a> un de nos bons +littrateurs<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>. Je ne sais si vous vous rappelez quelques fragments +d'un roman que je vous ai traduit et qui vous ont frappe par leur verve +brutale. Il y avait plusieurs dames chez lui; dans le nombre une M<sup>lle</sup> +Savitzki, qui, ce qu'on dit, a un talent d'actrice hors ligne, et dont +la figure, quoique laide, avait en effet quelque chose de remarquable, +des sourcils et des yeux tragiques.</p> + +<p>J'ai crit Viardot une petite lettre dans laquelle je donne quelques +dtails sur mes faits et gestes depuis mercredi, jour de mon arrive +chez l'ami Massloff.</p> + +<p>J'ai vu mon frre, qui est aussi en train de s'acheter une maison +Moscou; il a l'air mieux portant et plus dispos que dans ces derniers +temps.</p> + +<p>Hier au soir, je suis all chez le long W..., pour voir sa sœur, une +princesse T..., trs aimable femme; Mme W... parle de Bade avec le plus +vif regret. J'ai fait chorus, comme vous pouvez bien l'imaginer.</p> + +<p>A propos, le bruit s'tait rpandu ici que Z... avait <i>tu</i> son valet de +chambre. M<sup>me</sup> Anstett serait-elle passe par l?... Ayez la bont de<a name="page_210" id="page_210"></a> +saluer de ma part cette bonne femme et dites-lui que je lui crirai ds +mon retour de la campagne. Oh! M<sup>me</sup> Anstett, et Pgase, et la gare +d'Oos, quand vous reverrai-je?</p> + +<p>Ecrivez-moi, je vous en prie, donnez-moi quelques dtails. Mille amitis + tout le monde et les souvenirs les plus affectueux pour vous.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LI" id="LI"></a>LI</h2> + +<p class="r"> +Moscou, 14/26 mars 1867.<br /> +</p> + +<p>Ouf! chre madame Viardot, quelles journes je viens de passer! Je vais +vous les raconter en dtail. Vous vous rappelez que je devais partir +samedi pour Spassko; je me suis mis en route, en effet, vers cinq +heures et demie, avec un valet de chambre et mon intendant. Il y a un +chemin de fer qui va d'ici une ville nomme Serpoukhoff, 90 verstes +de Moscou; un traneau ouvert m'y attendait pour continuer le voyage. Je +ne me sentais pas bien ds le matin; peine tabli dans un wagon, je +fus pris par une toux violente qui ne fit que crotre et embellir; +arriv la gare de Serpoukhoff, qui se trouve quatre verstes de la +ville, je m'installai pourtant dans<a name="page_211" id="page_211"></a> mon traneau; mais grce aux +pouvantables <i>oukhabi</i> (vous savez ce que c'est)<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a> de ces affreuses +quatre verstes, j'atteignis Serpoukhoff avec une vraie fivre de cheval. +Impossible de songer continuer le voyage. Je passai une nuit blanche +dans une misrable chambre d'auberge, avec cent pulsations la minute +et une toux qui me brisait la poitrine, et ds sept heures du matin, je +dus, dans ce triste tat, me soumettre de nouveau la torture des +<i>oukhabi</i> et regagner plus mort que vif le chemin de fer et Moscou. La +maison de Massloff me sembla un vrai paradis aprs cet enfer. J'envoyai +chercher vite un mdecin et, grce aux sudorifiques, purgatifs et autres +mdicaments, me voici aujourd'hui capable de vous crire et de vous +raconter mes misres. Cela n'a t qu'une assez forte bronchite; dans +trois ou quatre jours, il n'y paratra plus.</p> + +<p>Mais voyez-vous le contretemps! Le voyage de Spassko est plus +indispensable que jamais. J'ai envoy mon intendant prendre les devants; +il faut que je recommence ma tentative, et nous sommes ici en Russie, +la veille du temps o toutes les communications cessent, grce la +fonte des neiges. Si mon oncle voulait tre raisonnable et laisser les +choses s'arranger par<a name="page_212" id="page_212"></a> crit! Mais il ne le sera pas, ne le voudra pas. +J'ai pourtant rassembl toutes mes forces, je lui ai crit aujourd'hui +une longue lettre: peut-tre fera-t-elle quelque impression sur +lui<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>. Mais je me console l'ide que cela aurait pu tre plus +grave. Je vous tiendrai au courant de ce qui m'arrivera.</p> + +<p>J'ai eu un autre grand plaisir en rentrant avant-hier la maison: j'ai +trouv vos deux lettres; celle que vous aviez adresse Ptersbourg et +l'autre, avec l'adresse de Massloff (fort exactement crite), et la +lettre de Viardot. Si l'inventeur du tlgraphe lectrique est un grand +homme, l'inventeur de l'criture, Cadmus, je crois, n'est pas +ddaigner. Quelle charmante chose que cette feuille de papier qui vient + vous travers l'espace et qui apporte l'empreinte physique et morale +d'une vie qui vous est chre! J'ai lu et relu ces chres lettres et je +crois que c'est ce qui m'a guri. Vous verrez que je finirai par devenir +amoureux de la reine et de toute la maison royale de Prusse; ils sont +vraiment bien gentils avec vous. Cela leur fait beaucoup d'honneur,<a name="page_213" id="page_213"></a> +mais je ne leur en suis pas moins reconnaissant.</p> + +<p>On me promet de m'apporter demain les premires preuves de mon +roman<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. Quand je pense que toutes les choses pour lesquelles je suis +venu en Russie ne font que commencer... Il ne faut pas que je +m'appesantisse trop sur ces penses, ma fivre me reprendrait.</p> + +<p>Je continuerai demain, j'espre tre en tat de vous dire que je suis +guri. Mon pied est peu prs revenu son tat normal; j'inaugure la +botte dans trois ou quatre jours, quand je pourrai sortir.</p> + +<p class="r"> +Mercredi.<br /> +</p> + +<p>Ma bronchite a disparu ou peu prs; elle a t courte et bonne. Je +recommence aprs-demain l'assaut de Sbastopol. Je ne resterai que deux +jours Spassko; je vous crirai encore d'ici l. Oh! quelle corve, +quelle corve que tout ce voyage! Enfin, pourvu que tout aille bien chez +vous. Mille amitis au bon Viardot (j'espre que son lumbago a disparu +comme ma bronchite), tout le monde; je vous serre les deux mains de +toute la force de mon attachement. Portez-vous bien.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<h2><a name="LII" id="LII"></a>LII</h2> + +<p class="r"> +Moscou, 17/29 mars 1867.<br /> +</p> + +<p>Chre madame Viardot, <i>theurste Freundin</i>, ma grippe a disparu et ne m'a +laiss qu'une toux stomachique qui cdera son tour l'influence du +printemps, quand il viendra, ou plutt celle de l'air de Bade, que je +compte bien respirer avant vingt jours.</p> + +<p>L'impression a commenc avec vigueur, et je passe ma journe relire +des preuves. C'est peu agrable d'avoir ainsi son nez constamment +enfoui dans sa propre odeur, mais c'est indispensable.</p> + +<p>Si je n'avais pas ce boulet de voyage Spassko accroch mon pied, +quelle bonne fugue je pourrais faire immdiatement! Mais ce voyage est +invitable; et par quels chemins, par quel temps, <i>eterni Dei</i>! Dans ce +moment mme, nous avons un ouragan de neige qui fait mal au cœur +voir. Il n'y a de vert ici devant les fentres que les toits des +maisons.</p> + +<p>On parle beaucoup ici de ce qui se passe en France, des derniers dbats + la Chambre; on croit gnralement que c'est le commencement de la fin, +et l'on est persuad en mme temps<a name="page_215" id="page_215"></a> que ds que l'Exposition sera peu +prs finie, votre matre essayera de sortir de sa cruelle position par +un coup de tte dsespr, o la question d'Orient (et nous par +consquent) jouera un grand rle.</p> + +<p>En attendant, nous sommes ici en pleine fivre de chemin de fer. Les +commissions pleuvent de tous cts, les compagnies surgissent partout. +On pourra aller de Moscou Mtsensk ds le mois de septembre (pas +maintenant, hlas!), et dans trois ans je pourrai faire le voyage de +chez moi sans mme toucher Moscou, directement par Vilna, Vitebsk et +Orel. Tout ceci est parfait, mais pour le moment, les <i>oukhabi</i> +m'attendent gueule bante. Si ces affreux prcipices taient tout droits +encore! Mais ils ont de faux mouvements dans leur fond, qui vous font +prouver s'y mprendre l'effet du roulis d'un vaisseau, plus les tapes +que l'on reoit sur le sommet de la tte et sur les flancs, les reins, +etc. Je n'oublierai pas de sitt les charmantes quatre verstes qui +sparent Serpoukhoff de la gare du chemin de fer! Elles m'attendent +encore de pied ferme, ces sclrates de verstes! Enfin! enfin! +patience!!</p> + +<p>Portez-vous bien, je vous en conjure, vous tous Bade. Je rpondrai +Viardot; dites-lui que je le remercie de sa bonne lettre. J'espre<a name="page_216" id="page_216"></a> +qu'il est enfin parvenu abattre des bcasses. Le temps continue ici +tre la diable; les preuves vont ferme.</p> + +<p>Mille millions de bonnes choses tout le monde; j'embrasse vos chres +mains.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII</h2> + +<p class="r"> +Moscou, 19/31 mars 1867.<br /> +</p> + +<p>Chre et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum +printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien +propos. J'tais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne +bouffe comme celle-ci.</p> + +<p>Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une +rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible.</p> + +<p>J'ai reu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me +traite d'assassin pour n'tre pas venu Spassko, comme si cette +grippe, qui m'a saisi au passage, n'et t qu'une invention de ma part! +Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spassko +derrire<a name="page_217" id="page_217"></a> moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la +fonte des neiges s'tablit, on ne pourra plus aller bientt ici sur +patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me +risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la +toux qui ne me lche pas encore! D'un autre ct, me voici embarqu dans +la publication de mon roman; cela va me retenir Moscou pendant une +semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion +Spassko devant moi, rien ne s'opposerait ce que je fusse Bade dans +quinze jours! C'est l seulement que je serai guri.</p> + +<p class="r"> +19 mars/1<sup>er</sup> avril.<br /> +</p> + +<p>J'ai pass une partie de la nuit crire deux longues lettres mon +oncle et mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation +horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les +exhortations inutiles des pois chiches qui rebondissent, lancs contre +une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que +mes pois chiches vont me sauter au nez.</p> + +<p>Je me suis tran hier matin un concert de musique de chambre avec +Laub, Cossmann (qui par parenthse me dit de le mettre vos pieds),<a name="page_218" id="page_218"></a> et +M. Rubinstein<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. On a jou un dlicieux quatuor de Mozart, en <i>si +bmol majeur</i> de Beethoven et l'<i>ottetto</i> de Mendelssohn. Laub est un +peu trop uniformment doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que +son frre, plus simplement et plus correctement. L'<i>ottetto</i> de M... m'a +sembl faible et vide aprs les deux autres. C'est de la littrature +musicale fort bien faite,—un article de la <i>Revue des Deux +Mondes</i>,—tandis que les deux colosses sont des potes <i>von gottes +gnaden</i> et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a t +trs chaud. Serge Wolkoff s'est approch de moi et m'a demand de vos +nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre +comme la vie s'en va vite, vite, vite.</p> + +<p>J'ai d faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff. +Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai dbut et fini par +une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a +plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>. Il +m'a ritr la promesse de me faire dlivrer les dernires preuves +vendredi<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>. Je pourrai quitter Moscou<a name="page_219" id="page_219"></a> ds dimanche. Que ferai-je la +semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin, +vous le saurez d'avance.</p> + +<p>Merci, mille fois merci pour vos chres lettres: elles me sont bien +ncessaires, elles me donnent du courage. J'embrasse les enfants, je dis +mille amitis Viardot, Louise, tout le monde: et je fais comme +Cossmann, je me mets vos pieds.</p> + +<p>Portez-vous bien et au revoir.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV</h2> + +<p class="r"> +Moscou, 4 avril/23 mars 1867.<br /> +</p> + +<p><i>O theuerste Freundin</i>, que vous tes donc bonne de m'crire si souvent! +Depuis que je suis ici, je ne puis me dfendre d'une impression trange: +il me semble que je suis en prison; et je suis emprisonn en effet par +le mauvais temps, par la neige sale et vilaine qui rend les rues +impraticables, et puis ma jambe, qui me permet peine de me traner +dans les vastes chambres de la maison que j'habite... et cette toux qui +ne me lche pas... Eh bien! vos lettres<a name="page_220" id="page_220"></a> sont comme des messagers de +libert! Elles semblent me dire que, dans peu de jours, toutes ces +entraves tomberont et je redeviendrai ce que j'ai t jusqu' prsent. +Je compte les instants... onze jours encore... c'est bien long. Oh! que +j'en ai assez de cet hiver interminable, de tout ce que je vois, de tout +ce qui m'entoure!...</p> + +<p>Voyons, je vais vous raconter quelque chose. J'ai lu deux fois +l'<i>Histoire du lieutenant</i>; la premire fois chez M. Katkoff, qui me l'a +immdiatement achete, et o j'ai t cruellement agac par M<sup>me</sup> X..., +qui n'a cess de se gratter le nez, de s'arranger, de se tasser, de se +frotter les yeux et le ventre (elle est grosse de son quinzime enfant), +pendant tout le temps. J'tais assis auprs d'elle et je ne voyais +qu'elle, car je tenais mon nez plong dans mon cahier; je l'ai trouve +fort laide et disgracieuse, ce qu'elle est du reste, lecture part. La +seconde fois, a a t chez la femme du prince Tcherkaski, du mme +prince T... qui a t ministre de l'Intrieur en Pologne, et qui a donn +sa dmission aprs la maladie de Milutine. On tait en petit comit, des +gens d'esprit s'intressant peu aux choses littraires, des dames sur le +retour et dvotes, sans fiel pourtant, et un imbcile la mode, bon +enfant et enthousiaste. Le long Wassittchikoff tait du nombre; ce n'est +pas pourtant lui l'imbcile.<a name="page_221" id="page_221"></a> Ma petite plaisanterie a plu tout en +scandalisant un peu... Je dois ajouter que faire une lecture est une +vraie corve pour moi, je ne puis m'empcher d'avoir un secret sentiment +de honte. Et aprs-demain donc!... lecture publique avec tout le +bataclan... Je vous donnerai tous ces dtails...</p> + +<p>Je termine brusquement cette lettre, car il faut que je l'envoie +sur-le-champ la poste. Ma sant n'est pas trop fameuse non plus... Mon +pied me fait mal, je tousse... Enfin! patience... patience!...</p> + +<p>J'embrasse toute la maisonne et vous serre les deux mains avec toute la +force d'un attachement inaltrable.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LV" id="LV"></a>LV</h2> + +<p class="r"> +Moscou, Comptoir des Apanages.<br /> +6 avril/25 mars 1867. <br /> +</p> + +<p>Si j'tais le comte Michel Wilhorski, chre madame Viardot, je serais +fermement convaincu que l'anne de 1867 est une anne climatrique +pour moi. Tout va la diable et je reois toujours <i>einen Strich durch +die Rechnung</i>. Vous<a name="page_222" id="page_222"></a> savez dj que je devais lire aujourd'hui en sance +publique un fragment de mon roman: eh bien! hier soir, vers dix heures, +j'ai t pris d'une attaque de goutte l'orteil tellement violente, que +rien de tout ce que j'ai eu jusqu' prsent ne peut s'y comparer: j'ai +souffert toute la nuit comme un damn, et ce n'est que depuis une heure +ou deux que l'accs se calme. Naturellement, la lecture est tombe +l'eau. A une heure et demie, au moment o le public accourait en foule +(il parat en effet qu'il y avait foule), j'tais couch sur le dos, et +mon pied nu lev vers le ciel. Dites Didie<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a> de faire un dessin +l-dessus. L'accs se calme l'heure qu'il est, mais ce qui me +tourmente, c'est qu'il ait pu avoir lieu, aprs plus de trois mois de +maladie: quand cela finira-t-il, et sur quoi puis-je compter?</p> + +<p>Voil mon dpart de Moscou retard, car il faut que je tienne ma +promesse et que je fasse cette malencontreuse lecture, et mon arrive +Bade, retarde aussi: ce n'est plus le 15 que je pourrai revoir ces +endroits chris! Et si je pouvais me reprocher la moindre imprudence! +Mais rien, une vie exemplaire, une vie d'ascte, de saint +Jean-Baptiste... et crac! un accs...<a name="page_223" id="page_223"></a> Vous comprendrez aisment, et +sans que j'aie besoin de vous l'expliquer, combien tout ceci m'est +pnible... Oh! vilaine, vilaine anne climatrique!</p> + +<p class="r"> +Dimanche.<br /> +</p> + +<p>Cela va mieux, mais je ne puis pas encore marcher, c'est--dire poser le +pied terre, je suis oblig de me traner le genou sur une chaise; +pourtant je ne dsespre pas de pouvoir faire ma diablesse de lecture +<i>mercredi</i>, de faon que je pourrai m'en aller jeudi... Mais je ne veux +plus rien prvoir, je ne veux plus employer le futur; tout me crve +toujours dans la main.</p> + +<p>Je viens d'avoir encore une longue conversation avec Katkoff, qui, aprs +des compliments perte de vue sur mon roman, a fini par me dire qu'il +craint qu'on ne reconnaisse dans Irne<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a> une certaine personne, qu'en +consquence il me conseille de <i>retrancher</i> le personnage. J'ai refus +net, pour deux raisons: la premire, c'est que son ide n'a pas le sens +commun et que je ne veux pas, pour lui complaire, gter toute une +besogne; la deuxime, c'est que toutes les<a name="page_224" id="page_224"></a> preuves sont corriges et +revues et que ce serait tout un travail refaire, qui prendrait encore +dix jours de temps. Assez de Moscou comme cela! Je vous jure que je me +sens ici comme en prison.</p> + +<p class="r"> +Dimanche soir.<br /> +</p> + +<p>Je viens de recevoir votre lettre ainsi que celle de Viardot... Pauvres +petits enfants, avec leur poisson d'avril!.... Je n'ai pas pu y +contribuer, et Massembach est dans un pitre tat... L'anne 1867 aura, +vous verrez, la mme influence pernicieuse sur mon second architecte, et +un beau matin patatras! on entendra un grand bruit dans la valle de +Thiergarten... c'est la belle maison de M. Turkaneff ou Dourganif<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a> +qui sera croule... Et je ne verserai pas de flammes.</p> + +<p>Rien de nouveau depuis ce matin. Le temps est excrable, toujours cette +sale neige devant les yeux... Oh! comment faire pour s'en aller! Je ne +dis plus rien, je ne fais plus de projets. <i>Was geschehen soll, wird +geschehen</i>, comme dirait notre profond professeur de philosophie, +Wender, Berlin.<a name="page_225" id="page_225"></a></p> + +<p>En attendant, le pauvre goutteux embrasse tout le monde et se recommande + vos prires.</p> + +<p>Je rpondrai Viardot avant de m'en aller, et je vous embrasse les +mains avec la plus affectueuse amiti.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI</h2> + +<p class="r"> +Moscou, 9 avril/28 mars 1867.<br /> +</p> + +<p>Anne climatrique, anne climatrique, chre madame Viardot, je ne sors +pas de l. Voici que mon pied va mieux et ma lecture rate samedi doit +avoir lieu demain mercredi. Autre misre: M. Katkoff me fait de si +grandes difficults pour mon malencontreux roman, que je commence +croire qu'on ne pourra pas le publier dans sa revue. M. Katkoff veut +toute force faire d'Irne une vertueuse matrone et de tous les gnraux +et autres messieurs qui figurent dans mon roman, des citoyens +exemplaires; vous voyez que nous ne sommes pas prs de nous entendre. +J'ai fait quelques concessions, mais, aujourd'hui, j'ai fini par dire: +Halte l! Nous verrons s'il cdera. Quant moi, je suis<a name="page_226" id="page_226"></a> bien dcid + ne plus reculer d'une semelle. Les artistes doivent avoir aussi une +conscience et je ne veux pas que la mienne me fasse des reproches. +Enfin, vous voyez quel embrouillamini que tout cela, et vendredi, cote +que cote, je dois pourtant partir. Je vous jure que quand je me verrai +enfin Bade, je pousserai un <i>ouf!</i> faire trembler toutes les +montagnes de la Fort Noire.</p> + +<p>Cela se gte aussi, naturellement, du ct de mon oncle. Avec tout cela, +le temps est mauvais et toujours cette neige devant les yeux, j'en +deviendrai malade!</p> + +<p>Mais parlons d'autre chose. Je suis vritablement pris de la reine de +Prusse, et si jamais elle me donnait sa main baiser, je le ferais avec +le plus grand plaisir. Il est impossible d'tre plus gracieuse, et on +sent qu'elle a pour vous une vritable affection, ce qui la rend +charmante mes yeux. Avec tout cela, il n'est pas impossible que votre +marche militaire ne retentisse sur un champ de bataille... dans les +environs du Rhin. On est trs inquiet ici; la baisse terrible Paris +que le tlgraphe nous a annonce aujourd'hui commence faire rver les +plus insouciants et l'on se dit que, malgr l'Exposition, Franais et +Prussiens pourraient bien en venir aux mains pendant le cours de l't. +Il ne<a name="page_227" id="page_227"></a> faut pas s'y tromper; si cela arrivait, la Russie se mettrait +franchement du ct de la Prusse, comme en 1815. L'opinion publique est +trs antifranaise dans notre pays, et voyez la bizarrerie: dans ce +conflit, ce serait le Prussien qui reprsenterait le progrs, la +civilisation et l'avenir, et le Franais, le fils du Franais de 1830, +la routine et le pass!...</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Je sais que c'est insupportablement long et ennuyeux de copier de la +musique; mais faites-le, et pour Grard et pour l'diteur de Berlin. Je +suis sr que cela aura grand succs et vous encouragera continuer.</p> + +<p>Si Dieu me prte vie, dans une semaine pareille heure j'aurai dj +franchi la frontire, mais on ne peut rien savoir de positif. En +attendant, mille et mille amitis tout le monde; je vous embrasse les +mains avec tendresse.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_228" id="page_228"></a></p> + +<h2><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII</h2> + +<p class="r"> +Moscou, mercredi 10 avril 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Un ouragan de neige souffle, geint, gmit, hurle depuis ce matin +travers les rues dsoles de Moscou; les branches s'entre-choquent et se +tordent comme des dsespres, des cloches tintent tristement au +travers: nous sommes en plein grand Carme... Quel joli petit temps! +quel charmant pays!</p> + +<p>Je pars dans une heure pour ma lecture, j'aurai un public furieux d'tre +venu de si loin (tout est loin Moscou), par une tempte pareille pour +entendre des balivernes... Gare au fiasco! Enfin, esprons toujours +qu'on ne sifflera pas; et si on siffle, eh bien, on sera l'unisson du +dehors. Je ne crois pas que j'en dormirai moins bien, ou plus mal.</p> + +<p>Est-ce vraiment vrai que je m'en vais aprs-demain? Cela me parat +impossible...<a name="page_229" id="page_229"></a></p> + +<p class="r"> +Mercredi soir.<br /> +</p> + +<p>Eh bien, je dois le dire avec une <i>rude franchise</i>: j'ai eu un trs +grand succs. J'ai lu le chapitre Chez Goubareff, vous savez: o il y +a tout ce tas de gens qui font des commrages rvolutionnaires, puis le +premier entretien de mon hros avec Potougouine, le philosophe +russe<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>. On a beaucoup ri, on a applaudi, j'ai t reu et reconduit +par des battements de mains vigoureux et unanimes. Il y avait trois +quatre cents personnes. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il parat +que j'ai trs bien lu; je recevais des compliments de tous cts. Tout +cela m'a fait plaisir, et j'ai eu surtout du plaisir penser que je +vous le dirais.</p> + +<p>Et vous, chre madame Viardot, qu'avez-vous fait aujourd'hui +Strasbourg? Vous a-t-on fait une ovation en rgle? Vous me direz tout +cela de vive voix. Oh! que c'est bon de pouvoir se dire cela!... Si rien +ne vient mettre des btons dans les roues, je pars d'ici aprs-demain, +vendredi; et je vous jure que je ne resterai pas Ptersbourg une +seconde de plus que le strict ncessaire.<a name="page_230" id="page_230"></a></p> + +<p>L'affaire Katkoff s'est arrange; j'ai sacrifi une scne, peu +importante d'ailleurs, et j'ai sauv le reste. Le principal demeure +intact, mais voil le vritable revers de la mdaille en littrature. +Enfin, il faut se consoler l'ide que cela pouvait tre pire, et que +les 2.000 roubles me restent.</p> + +<p>J'ai aussi vendu ma nouvelle dition<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>. J'ai fait des affaires tout +plein, et je rapporte pas mal d'argent. a m'a t d'autant plus +ncessaire que je ne dois pas esprer en recevoir de sitt de Spassko: +mon nouvel intendant y a trouv, littralement, le chaos; il y a des +dettes auxquelles je ne m'attendais pas. Il faudra continuer battre le +fer pendant qu'il est chaud, c'est--dire il faudra travailler, crire, +pendant que je me sens en train: j'ai promis pour la nouvelle dition +une immense prface d'une centaine de pages, dans laquelle je raconterai +mes souvenirs littraires et sociaux pendant vingt-cinq ans, car il y +aura au printemps de l'anne suivante juste un quart de sicle que je +fais imprimer; il est vrai que les vers par lesquels j'ai dbut en 1843 +taient bien mdiocres. Enfin, c'est un prtexte pour raconter ses +souvenirs. La mme anne 1843 m'offre une<a name="page_231" id="page_231"></a> date bien plus mmorable et +plus chre pour moi: c'est en novembre 1843 que j'eus le bonheur de +faire votre connaissance, il y a bientt un quart de sicle aussi, vous +voyez. Esprons que notre amiti ftera sa cinquantaine... Oh! oh! et +que dira ma goutte?...</p> + +<p class="r"> +Jeudi matin.<br /> +</p> + +<p>La bourrasque a cess, mais elle a laiss partout des monceaux de neige. +Cette neige fond, parce qu'il y a trois ou quatre degrs au-dessus de +zro, mais, pour le moment, on se croirait au cœur mme de l'hiver. +Mon pied va dcidment mieux; mais comme il ne faut pas que l'anne +climatrique perde ses droits, ma toux est revenue avec violence. Mais +elle ne m'empchera pas de partir demain. Je vous crirai ds mon +arrive Ptersbourg. Dans une semaine, je suis <i>peut-tre!</i> Bade! En +attendant, j'embrasse tout le monde et je me mets vos pieds.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_232" id="page_232"></a></p> + +<h2><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, htel Byron, mercredi minuit<br /> +[25 mars 1868]. <br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Je rentre de la reprsentation de <i>Hamlet</i> l'Opra. Je me hte de dire +que Nilsson<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a> est vraiment charmante, et qu'on ne peut rien voir de +plus gracieux que sa grande scne au quatrime acte. Comme physique, +comme manires, imaginez-vous M<sup>lle</sup> Holmsen <i>extrmement</i> idalise: +elle a aussi ces petits mouvements brusques de la tte et des bras, +cette sorte de raideur et de saccad dans la prononciation; il parat +que c'est sudois, mais le tout est attrayant, pur et virginal, d'une +virginit presque amre, <i>herb</i>, comme disent les Allemands. La voix est +jolie, mais je crains qu'elle ne puisse rsister longtemps l'urlo +francese. Faure est toujours magistral, d'une tenue et d'une diction +irrprochables. Le libretto est tout simplement absurde! Au dernier +acte, le spectre de papa<a name="page_233" id="page_233"></a> apparat au su et au vu de tout le monde, mme +du roi criminel, et ordonne Hamlet d'aller percer le flanc de ce +tyran, ce que l'autre excute la satisfaction gnrale, et le tyran se +fait tuer avec rsignation, comme un livre dans une battue, le spectre +tant le batteur et Hamlet le chasseur. Les dcors sont +<i>admirabilissimes</i>, les costumes aussi, la mise en scne splendide. +Jamais je n'ai rien vu de plus beau que la reprsentation de la pice +devant la cour au quatrime acte... Mais il faut voir Nilsson. La salle +tait pleine, et au premier rang, dans une loge, l'Empereur et +l'Impratrice... qui sont rests jusqu' la fin!</p> + +<p>J'ai assidment lorgn l'ami de Viardot, et je l'ai trouv aussi laid +que possible. J'ai pu enfin dcouvrir sa bouche sous ses moustaches, qui +est lippue, de la mme couleur que la peau du visage, repoussante; mais +le sourire lentement goguenard, qui se promne de l'œil droit, ou +plutt du coin de l'œil droit le long de la joue flasque et ride, +est le mme, et que Viardot le sache bien, ce que cet homme a eu +d'intelligence n'a pas bronch, j'en mettrai ma main au feu aprs +l'avoir vu. C'est un tre blas, fatigu, mais pas du tout malade. Il y +a eu une dizaine de cris de Vive l'Empereur! son entre, parmi les +Romains. Voil tout.<a name="page_234" id="page_234"></a></p> + +<p>J'ai reu ce matin les gentils billets de mes deux petites amies, +auxquelles je rpondrai ce soir mme. Mille amitis tout le monde. Je +vous baise les mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX</h2> + +<p class="r"> +Spassko, jeudi 13/25 juin 1868,<br /> +onze heures du soir. <br /> +</p> + +<p>Me voici enfin ici, chre et bonne madame Viardot, au terme de mon +hardi voyage. Je suis arriv vers neuf heures du soir, Feth<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a> et +G... m'ont retenu presque de force, et j'ai trouv mon intendant qui +s'est laiss pousser une barbe magnifique.</p> + +<p>Il a une trs belle tte maintenant, mon vieux chasseur Athanase, qui +tombe en ruine de dcrpitude, et l'ex-mdecin de ma mre, un certain +Porphyre, avec lequel j'ai fait mon premier voyage en Allemagne<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a> et +qui est venu<a name="page_235" id="page_235"></a> affermer une petite terre que j'ai dans le gouvernement +d'Orel<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p> + +<p>La maison est toute blanchie la chaux et repeinte, tout est en ordre, +pas trop indigne en un mot de votre visite et de celle de Didie qui aura +lieu... dans deux ans?</p> + +<p>Je ne suis pas encore all au jardin; je ferai demain une grande +promenade et nous aurons de longues conversations avec l'intendant. On +viendra m'attaquer avec des demandes, je suis bien rsolu d'opposer une +rsistance inflexible. Je ne veux pas perdre une minute et j'espre bien +n'tre plus ici dans quinze jours.</p> + +<p>L'impression que me fait la Russie maintenant est dsastreuse; je ne +sais si cela provient de la famine qu'on vient de traverser, mais il me +semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misrables, aussi +ruines, les visages aussi hves, tout aussi triste... des cabarets<a name="page_236" id="page_236"></a> +partout et une irrmdiable misre! Spassko est le seul village que +j'ai vu jusqu' prsent o les toits en chaume ne soient pas bants, et +Dieu sait s'il y a loin de Spassko au moindre village de la Fort +Noire!</p> + +<p>J'cris tout ceci, et quand je pense la distance norme, infinie qui +nous spare, je sens que mon sang se glace. Je vous en conjure, +portez-vous bien, tous, tant que vous tes, toute la maison!</p> + +<p>Je vais me coucher avec une sensation bizarre... Je ne crois pas que je +m'endorme de sitt; les vieux murs semblent me regarder comme un +tranger, et je le suis en effet. Dormez bien, l-bas, dans le cher +Thiergarten, et pensez moi. A demain.</p> + +<p class="r"> +Vendredi 11/26 juin, dix heures du matin.<br /> +</p> + +<p>Eh bien! non... j'ai trs bien dormi et je me suis rveill fort tard. +Je viens de faire une grande promenade dans le jardin qui m'a sembl +immense; je crois que toute la valle du Thiergarten y tiendrait. Des +souvenirs d'enfance sont venus m'assaillir; cela ne manque jamais. Je +m'y suis vu tout petit garon, beaucoup plus<a name="page_237" id="page_237"></a> jeune que Paul<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>, +courant dans les alles, me couchant entre les plates-bandes pour y +voler des fraises. Voici l'arbre o j'ai tu mon premier corbeau, voici +la place o j'ai trouv cet norme champignon; o j'ai t tmoin de la +lutte d'une couleuvre et d'un crapaud, lutte qui m'a fait pour la +premire fois douter de la bonne Providence. Puis sont venus des +souvenirs de jeune tudiant, d'homme fait... J'ai visit le tombeau de +la pauvre Diane<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>; la pierre que j'y avais mise a disparu. Tous les +arbres ont grandi d'une faon extraordinaire pendant ces trois annes; +c'est n'en pas croire ses yeux! Les tilleuls sont magnifiques, l'herbe +grouille de fleurs, mais elle est moins haute que d'habitude; le +printemps a t trs froid et cela dure jusqu' prsent. Si cela +continue ainsi et s'il ne vient pas de pluie, ce sera de nouveau une +mauvaise anne. Il y a encore par-ci par-l quelques restes de lilas en +fleurs. Je vous envoie deux ou trois de ces fleurs.</p> + +<p>J'envoie Didie une tte d'tude; c'est une religieuse <i>quteuse</i> qui +s'en va de village en village... Avouez que cette figure-l ne laisse +rien dsirer.<a name="page_238" id="page_238"></a></p> + +<p>J'espre qu'on m'apportera quelque chose de la poste aujourd'hui. Mille +choses Viardot, mille tendresses tous; je vous baise les deux mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LX" id="LX"></a>LX</h2> + +<p class="r"> +Spassko, 2 juillet/20 juin 1868.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Ainsi Wagner a triomph! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez +trouv de grandes beauts dans la partition, il faut crier bravo! au +public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations +analogues jusque dans notre littrature (le dernier roman de Lon +Tolsto<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a> a du Wagner). Je sens que cela peut tre trs beau, mais +c'est autre chose que tout ce que j'ai aim autrefois, ce que j'aime +encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon +<i>Standpunkt</i>. Je ne suis pas tout fait comme Viardot, je puis le faire +encore, mais<a name="page_239" id="page_239"></a> l'effort est indispensable, tandis que l'<i>autre</i> art +m'enlve et m'emporte comme un flot.</p> + +<p>Il m'est venu en tte ce propos ces jours derniers la comparaison +suivante: on peut par exemple exciter la <i>compassion</i> en dcrivant ou on +reprsentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le +<i>vrai</i>!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois +davantage... Wagner est un des fondateurs de l'cole du gmissement, de +l vient la force et la pntration de ses effets. Cette comparaison +cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que +je veux dire.</p> + +<p>La reine est encore Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y +sera encore pour la reprise de <i>Krakamiche</i><a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>, qui doit avoir lieu le +20 juillet sans faute.<a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p>Mon rhume de cerveau est plus ternuant que jamais; il parat que je +n'en serai <i>quitte</i> qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps +attendre. Mille choses tout le monde. Je vous baise les mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI</h2> + +<p class="r"> +Spassko, 5 juillet/23 juin 1868.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Theureste, beste Freundin</i>,</span><br /> +</p> + +<p>Vous voil donc seule Bade au moment o je vous cris. Ce serait le +moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>. J'ai +essay de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui +ne me quitte pas depuis dix jours m'a compltement abruti. Il faisait +jusqu'ici un temps horriblement dsagrable, froid, aigre, humide: on +dirait que le bon Dieu a charg quelque vieille fille bien acaritre de +prsider la temprature. Oh! mon Dieu, quelle diffrence entre Bade et +cela!!<a name="page_241" id="page_241"></a></p> + +<p>Le flot de gens qui me considrent comme une vache lait monte chaque +jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim, +d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il +y a une limite tout. Je me dfends l'aide de mon brave Kichinsky, +l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes.</p> + +<p>Nous avons aujourd'hui la premire belle journe, et j'ai pass des +heures entires dehors, cuire mon misrable rhume au soleil. Je crois +que cela m'a russi jusqu' un certain point. Assis sur un banc (comme +dans la premire lettre de ma nouvelle: <i>Faust</i>), j'ai d penser +Viardot; inonde par la lumire la plus pure, tout imprgne de parfums, +de beaut, de tranquillit apparente, la terre autour de moi offrait un +vrai champ de carnage: tout s'entre-dvorait avec frnsie, avec rage. +J'ai sauv la vie une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi +entranait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgr +une rsistance dsespre. A peine avais-je dlivr la petite, +qu'avisant un moucheron demi mort, elle l'empoigna avec la mme +frocit; cette fois-ci je laissai faire. Dtruire ou tre dtruit; il +n'y a pas de milieu: dtruisons!</p> + +<p>Il faisait admirablement beau, malgr cela;<a name="page_242" id="page_242"></a> et si vous venez un jour +Spassko, je vous mnerai ce banc. Deux magnifiques pins d'une espce +rare, poussent, colls l'un l'autre (ils sont dj trs grands, ils +m'ont fait penser Didie et Marianne<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>), au milieu d'une jolie +pelouse; au del, travers les branches pendantes des bouleaux se +montre l'tang, le grand tang ou plutt le lac de Spassko... Vous +verrez, c'est trs joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque +plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des +tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et +de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mler de loin le +chant des cailles dans les bls... Vous verrez, c'est trs joli. Il faut +venir en masse.</p> + +<p class="r"> +Lundi.<br /> +</p> + +<p>Je compte les jours, il en reste <i>douze</i>. On commence dj faire les +prparatifs du dpart, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus +en plus nombreux des ptitionnaires. C'est une vraie cour des miracles! +D'o sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces tres +dcrpits et que la faim rend tout hrisss?<a name="page_243" id="page_243"></a> Quelle profonde misre +partout! La <i>sainte</i> Russie est loin d'tre la Russie florissante; du +reste, un saint n'est pas tenu l'tre.</p> + +<p>Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrive, je puis donc +dire au revoir. Mille choses tout le monde.</p> + +<p>Je vous baise les mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII</h2> + +<p class="c"> +Cologne, htel du Dme, 18/6 fvrier 1871,<br /> +minuit.</p> + +<p><i>Ecco mi al fine in Badi... Colonia</i>, bien chre amie.</p> + +<p>Tout a march comme sur des roulettes, la mer tait divine! J'ai trouv +Cologne et l'htel pouvantablement pleins de monde; dans ce moment on +chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous +connaissez. Le garon vient de me dire que <i>des masses</i> de soldats +arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille +seulement Cologne et plus de cent mille d'ici Mayence. On croit ici +que les Franais n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se +prpare les craser <a name="page_244" id="page_244"></a>dfinitivement. D'o sort cette tourbe +innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des +paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le +sang des Franais qu'ils s'apprtent verser leur colorait les joues +d'avance... C'est effrayant voir, je vous assure. Un Allemand avec +lequel je voyageais m'a dit: <i>Vor lauter Sieg gehen wir su Guande—aber +wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen +gnaedig! Frankreich wird aus gerottet<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>!</i> Il parat que Bismarck a +fix le jour du <i>24</i> fvrier comme fin de l'armistice, pour pouvoir +entrer prcisment ce <i>jour-l</i> Paris... Cela lui ressemble.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Je pars d'ici demain 9 heures et j'arrive le soir 8 heures et demie + Bade; naturellement je vous crirai aussitt.</p> + +<p>Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pens vous et toute la +chre maison de Devonshire Place<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>. Dans ce moment, vous devez dj +tre rentre de votre soire; je suis sr que vous avez trs bien +chant. Vous avez<a name="page_245" id="page_245"></a> reu mon tlgramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais +me coucher. Je vous baise les mains.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, dimanche 26/14 fvrier 1871,<br /> +minuit et demi. <br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Ma chre madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Je viens d'une soire chez M<sup>me</sup> Sroff<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, o Louise<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a> a chant +des choses de Schumann, le <i>Doppelgnger</i>, la <i>Gretchen</i>, etc. Ce qui +m'a fait plaisir dans le concert, c'est avant tout, votre lve M<sup>lle</sup> +Lavrofska<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>, dont la voix est trs belle et qui chante avec got et +mesure, en vraie cantatrice; puis une basse, M. Melnikoff, une voix +jeune et mordante. Le reste est dtestable. M<sup>lle</sup> Levitski a la voix +dj compltement abme. Un grand final de <i>Rousslane</i><a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a> m'a<a name="page_246" id="page_246"></a> sembl +fort beau, original et potique. L'orchestre, les chœurs, de beaux +moyens, mais le directeur est un sabreur: le public chaud, mais sans +discernement et mme brutal. La salle est vaste, belle, et mauvaise pour +la voix.</p> + +<p>Dans le courant de la journe j'ai fait la connaissance d'un jeune +sculpteur russe de Wilna, dou d'un talent hors ligne. Il a fait une +statue d'Ivan le Terrible, assis, ngligemment vtu, une Bible sur les +genoux, plong dans une rverie terrible et sinistre. Je trouve cette +statue tout bonnement un chef-d'œuvre de comprhension historique, +psychologique, et d'une magnifique excution. Et cela a t fait par un +petit jeune homme, pauvre comme un rat d'glise, maladif, n'ayant +commenc travailler et apprendre lire et crire qu' vingt-deux +ans; il avait t jusque-l un ouvrier... <i>Spiritus fiat ubi vult.</i> Il y +a certainement du gnie dans ce pauvre garon malingre. On l'envoie en +Italie pour sa sant. Il s'appelle Antokolsky; c'est un nom qui +restera<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.<a name="page_247" id="page_247"></a></p> + +<p>J'ai dn tranquillement chez mon vieil ami Annenkoff.</p> + +<p>A demain!</p> + +<p class="r"> +Lundi 27 fvrier, minuit.<br /> +</p> + +<p>Je reviens du club d'checs, o j'ai lu les tlgrammes officiels... +Ainsi l'Alsace, la Lorraine perdues, cinq milliards... Pauvre France! +Quel coup terrible et comment s'en relever? J'ai bien vivement pens +vous et ce que vous avez d ressentir... C'est enfin la paix, mais +quelle paix! Ici, tout le monde est plein de sympathie pour la France, +mais ce n'est qu'une amertume de plus...</p> + +<p>Au revoir, chre amie; portez-vous bien, crivez-moi.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i>,</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_248" id="page_248"></a></p> + +<h2><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, 19 fvrier/3 mars 1871.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Ma chre madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Je vais vous raconter ce que j'ai fait ces deux jours. Hier, j'ai dn +chez M. P..., une espce de fin merle ptersbourgeois, qui, ayant pous +la fille naturelle de Stieglitz, le banquier, est devenu normment +riche, habite un palais, donne des dners raffins, etc. J'y ai trouv +Frdro radieux et pimpant et la jolie poseuse M<sup>me</sup> Z... qui n'est plus +aussi jolie qu'elle l'tait nagure, mais qui pose toujours. Frdro a +naturellement beaucoup parl de vous, de Weimar, de Wagner; quant moi, +j'ai pu me convaincre que mon <i>Roi Lear des steppes</i><a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a> avait eu +beaucoup de succs dans le public.</p> + +<p>Je suis rentr la maison et j'ai crit un article sur ce petit +sculpteur de gnie Antokolsky. Il faut battre la caisse pour lui et +faire en sorte que la commande que la cour lui a faite soit enfin +excute, et qu'il ait un peu d'argent<a name="page_249" id="page_249"></a> pour s'en aller en Italie. Ce +matin, l'article a paru.</p> + +<p>Aujourd'hui tant le jour anniversaire de l'mancipation des paysans, +j'ai reu une invitation au dner annuel par le comit ayant pris part +aux travaux qui ont fait aboutir cette grande rforme. J'ai t le seul +invit en dehors des membres du comit, ce qui est un trs grand honneur +pour moi et le seul de ce genre qui puisse me toucher. Ces messieurs ne +se sont pas contents de cela; ils ont bu ma sant! J'aurais peut-tre +d m'y attendre et prparer un speech, mais n'ayant pas eu cette pense, +j'ai balbuti, avec mon loquence ordinaire, quelques paroles +inintelligibles... Enfin ils ont pu voir que j'tais mu, car je l'tais +en effet, et voil<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p> + +<p>Beaucoup de personnes viennent me voir; il est vident que si certaines +personnes me tiennent pour mort et s'tonnent que je ne me fasse pas +enterrer, d'autres ont conserv de l'amiti pour moi, <i>sempre bene!</i></p> + +<p>Ici on est trs content que la paix ait t faite;<a name="page_250" id="page_250"></a> on plaint beaucoup +la France, et on s'attend ce qu'elle montre de l'lasticit et de +l'nergie dans sa rgnration; on accepte parfaitement la Rpublique +(je ne parle naturellement que de ceux qui l'aiment).</p> + +<p>Mon intendant m'annonce l'assemble gnrale des aspirants prendre mon +bien en fermage, pour le 5 mars de notre style; involontairement cela me +fait l'effet d'une vole de corbeaux, qui, le bec grand ouvert, +attendent leur proie. Je tcherai de laisser le moins de <i>viande</i> +possible, comme dirait Mller.</p> + +<p>A demain. Je suis pas mal fatigu, je me porte bien, mais je dors mal +dans ce diable de Ptersbourg, dans ces chambres o il fait si chaud. +Mille et mille amitis tous. Je vous baise les mains avec la tendresse +la plus tendre.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i>,</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_251" id="page_251"></a></p> + +<h2><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg,<br /> +lundi 22 fvrier/6 mars 1871.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Avant toute chose, laissez-moi vous dire combien j'ai t heureux de +recevoir votre lettre du 25, avec tous les dtails sur les deux concerts +du 23 et du 24! Vous avez pris une glorieuse revanche, et combien je +regrette de n'y pas avoir assist! Maintenant la mauvaise poque est +passe, la voix est en ordre et tout marchera bien. Je suis trs heureux +et je vous flicite de tout mon cœur.</p> + +<p>Passons maintenant mes faits et gestes depuis vendredi soir.</p> + +<p>Ce jour-l, aprs vous avoir crit ma lettre, je suis all un raout +chez une comtesse P...; beaucoup de personnes connues, quelques jolies +figures, des conversations peu intressantes. Samedi matin, visites et +courses. A 4 heures, je reois l'invitation d'aller chez la +grande-duchesse Hlne; elle me fait attendre jusqu' 5 heures un quart; +conversation politique. Elle a beaucoup vieilli. Puis dner littraire +chez<a name="page_252" id="page_252"></a> mon diteur. Il me comble de civilits; puis je vais une runion +du comit pdagogique, o une jeune demoiselle de dix-neuf ans (fille +d'un professeur de mes amis, M. K...) dfend une thse d'histoire avec +une science, un aplomb et une loquence rares, devant deux cents +personnes. Voil certes du nouveau, et pas l'ombre de pdantisme, une +navet d'enfant, une si grande absence de proccupation personnelle, +que cela te toute timidit. C'est phnomnal! On l'a applaudie tout +rompre. Il y a eu beaucoup de demoiselles dans l'auditoire, des +institutrices.</p> + +<p>Hier matin, sance pour mon portrait, mais pas chez M. Gay, chez un +autre peintre, du nom de Makovsky<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, qui ne m'en a demand qu'une, et +qui a fait quelque chose de fort remarquable comme peinture. Je suis +arriv l'ge de cinquante-deux ans sans qu'on ait fait mon portrait +l'huile, et voil qu'on en fait deux la fois. Puis concert de +Rubinstein l'assemble de la noblesse; un monde fou; il joue comme +toujours; immenses applaudissements. Auer y a jou aussi, mais j'avoue +que j'ai surtout admir ses yeux et toute sa physionomie. Le morceau +pour orchestre intitul <i>Don Quichotte</i> est assez<a name="page_253" id="page_253"></a> bien; seulement +l'lment comique, le Sancho Pana, manque compltement. Il a introduit +des fragments d'airs espagnols, en les choisissant assez vulgaires. Je +crois me rappeler qu'il vous les avait demands ainsi. Puis, dner +tranquille et patriarcal chez Annenkoff, rception de votre bonne et +chre lettre... On joue aux cartes le soir, je rentre d'assez bonne +heure, et voil!</p> + +<p>Je commence me lasser de Ptersbourg. J'ai d y rester pour prendre un +peu l'air du pays; maintenant il faut partir et pousser, talonner les +affaires, pour revenir au plus vite! Mon intendant doit m'envoyer de +l'argent. Borisoff<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a> m'attend Moscou, et nous partirons +probablement ensemble pour la campagne.</p> + +<p>J'ai d promettre de faire une lecture publique, trs courte, samedi +prochain (pour un but de bienfaisance). Lundi, dans une semaine, je +file.</p> + +<p>Nous sommes en plein dgel. La neige a disparu, ou plutt elle est +devenue noire, et nous pataugeons dans une horrible boue. C'est trs +laid au soleil.</p> + +<p>A demain chre amie...</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i>,</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<h2><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, htel Demouth,<br /> +8 mars/21 fvrier 1871. <br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Il y a de cela une heure, au moment de sortir de chez Annenkoff, le +postillon est venu ma rencontre, avec <i>deux</i> lettres, l'une de vous, +l'autre des petites. Vous dire le plaisir que cela m'a fait est +superflu!</p> + +<p>Vous avez chant hier Liverpool et vous chanterez demain +Manchester... Je vous accompagne de toute l'intensit de ma pense, mais +je n'ai plus peur pour vous; je suis persuad que maintenant cela ira +comme sur des roulettes.</p> + +<p>Je vais vous raconter ma vie pendant hier et aujourd'hui. Rgle +gnrale, ma journe commence de trs bonne heure par un envahissement +de vieux amis, vieilles connaissances, ou bien de personnes qui veulent +m'exploiter d'une faon ou d'une autre, ou qui ont affaire moi. Ce +matin il est venu entre autres une vieille mendiante polonaise, qui m'a +soutir cinq roubles. Non, jamais, depuis que le monde est<a name="page_255" id="page_255"></a> monde, il +n'y a eu de figure plus typique dans son genre, et si j'tais peintre je +lui donnerais volontiers vingt-cinq roubles pour la faire poser! Ensuite +viennent les excursions, qui, par la boue horrible dont toutes les rues +sont remplies, et vu que cette fois-ci je ne me permets pas le luxe +d'une voiture, prsentent des difficults de locomotion considrables; +puis arrive le moment du dner.</p> + +<p>Hier j'ai dn chez la vieille comtesse Protassoff, une dame trs +affable et bon enfant, o j'ai trouv cinq ou six personnes assez +agrables; tout le monde est enrag contre les Allemands, mais quoi +cela a-t-il servi? Le soir je suis all chez un M. J..., le frre de +celui que vous avez vu Bade et qui est si ennuyeux; celui-ci est +encore plus beau—il a <i>volcan</i> de cheveux gris sur la tte—et encore +plus ennuyeux! J'y ai trouv plusieurs adeptes de la nouvelle cole +musicale russe (pas Cui, malheureusement), mais le grand Balakireff +qu'ils reconnaissent pour leur chef; le grand Balakireff a assez mal +jou quelques fragments d'une fantaisie orchestre de Rymsky-Korsakoff +(vous vous rappelez, on vous a envoy quelques jolies romances de lui); +cette fantaisie sur un sujet de lgende russe, assez bizarre, m'a sembl +en effet en avoir, de la fantaisie. Puis le grand Balakireff<a name="page_256" id="page_256"></a> a assez +mal jou des rminiscences de Liszt et de Berlioz, qui, lui surtout, est +pour ces messieurs l'Absolu et l'Idal. Je crois, aprs tout, que c'est +un homme intelligent. <i>Kein talent, doch ein character.</i></p> + +<p>Ce, matin j'ai t plus envahi que jamais, puis j'ai eu ma dernire +sance chez M. Gay. J'en dois une encore M. Makovsky. Le portrait de +M. Gay est d'une ressemblance frappante ce que disent tous les amis et + ce que je crois moi-mme. Puis j'ai fait des visites <i>littraires</i>, +c'est--dire ennuyeuses, mais il le fa-a-allait, comme dit Bilboquet. +Puis j'ai dn tout seul, pour la premire fois depuis mon arrive ici, +dans un petit restaurant sous terre, au-dessous du sol je veux dire, et +je suis all chez papa Annenkoff. Hier, oui, j'ai oubli! j'ai fait une +assez longue visite l'<i>Hermitage</i><a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a> o j'ai admir de nouveau les +chefs-d'œuvre dont cette galerie est pleine: les Potter, les +Rembrandt, etc., etc. En fait de choses nouvelles, il y a une +merveilleuse petite Vierge de Lonard (dans la galerie Litta), des vases +admirables de la collection Campana, et surtout un petit sphynx assis +(un sujet de lampe) venu des fouilles de Kertch<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a> qui est bien une<a name="page_257" id="page_257"></a> +des choses les plus fascinatrices qu'on puisse voir; il est peint et +d'une conservation tonnante. J'aurais bien dsir que Viardot et vu ce +sphynx! Puis sont venues les deux lettres chez Annenkoff, et voil!</p> + +<p>Et maintenant, demain. Mille embrassades tout le monde.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i>,</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII</h2> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, vendredi 10 mars 1871.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chre et bien-aime madame Viardot,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous avais dit que ma lecture de demain tait tombe l'eau. +Malheureusement ce n'tait qu'un faux bruit, et je lis en effet, entre +M<sup>lle</sup> Lovato, chantant: Ce n'est pas dans le nez que a me +chatouille, et une autre demoiselle de la mme force; c'est tout fait +caf chantant; mais le but m'tant trs sympathique (c'est pour les +blesss franais, on n'en parle pas sur l'affiche, mais tout le monde le +sait...), je passe outre. On a mis mon nom en vedette, et l'on me voit +rayonner ct d'hutres fraches, etc.<a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<p>J'ai pens votre arrive Brighton et me suis senti trs flatt d'une +pareille similitude! Avec tout cela, je crains qu'il n'y ait que fort +peu de monde, car le public ici est trop bourr de concerts, tableaux +vivants, etc. Demain, je vous dirai le rsultat.</p> + +<p>Et maintenant parlons de mes faits et gestes. Sance pour <i>les</i> +portraits (ils sont achevs maintenant, Dieu merci!), sance pour des +photographies (ce n'est pas moi qui paye, je vous prie de le croire!), +visites littraires, pour affaires, visites reues et rendues; c'est un +brouhaha que ma vie ici; et je serai bien content quand je roulerai vers +la tranquille Moscou et vers Spassko, plus tranquille encore. Tout +cela est ncessaire; mais quand ce sera fini, ce sera bien <i>agriable</i>, +comme dit Thrsa.</p> + +<p>J'ai dn hier, jeudi, avec trois <i>jeunes</i> littrateurs, et la +conversation a t vive et anime. Nous n'avons bu qu'<i>une</i> bouteille de +vin! J'ai d passer ensuite la soire chez une femme bien ennuyeuse, que +vous connaissez je crois, M<sup>me</sup> M..., cette personne qui a de si +grosses joues, et elle a t digne de sa rputation. Aujourd'hui, dner +chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes +intentions envers la littrature; il est en train de fonder une vaste +entreprise lexico-encyclopdique;<a name="page_259" id="page_259"></a> il est trs riche, et il faut +encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De l, je suis +all dans un autre salon, politico-littraire aussi, mais d'une couleur +un peu plus tranche, de faon que je me rends compte des diffrentes +nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la <i>Cara +patria</i>. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix.</p> + +<p class="r"> +Samedi soir.<br /> +</p> + +<p>Eh bien, ma chre et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais a +a t autre chose que je n'avais cru. Un peu caf chantant, en effet, de +la musique excrable, mais un public norme, bouillant de jeunesse: +apothose de <i>Garibaldi</i> en tableau vivant, lecture par une dame de +<i>Souvenirs d'un sjour parmi les Garibaldiens</i>, dclamation par une +grosse dinde, la voix fle, des <i>Deux Grenadiers</i> de Schumann, qui, +comme vous vous le rappelez peut-tre, se terminent par <i>la +Marseillaise</i>; alors explosion de bravos frntiques, cris de: Vive la +France! tempte, en un mot, qui a dur dix minutes. Un acteur franais +a, il est vrai, dit <i>les Deux Gendarmes</i>, mais une actrice franaise a +dclam <i>les Pigeons de la Rpublique</i>, et ce mot a fait courir le +frisson habituel.<a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<p>Quant moi, je dois avouer que jamais je n'ai t l'objet de +pareilles—pardon du mot!—<i>ovations</i>. Je vous le dis parce que je sais +que cela vous fera plaisir, et j'ai pens vous pendant tout le temps +que je me tenais l, confus, rouge, un sourire impassible sur la face, +en prsence de cette foule qui hurlait... a me faisait l'effet d'une +grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses +paules nues. J'ai lu le fragment des <i>Mmoires d'un chasseur</i> intitul +<i>Bourmistr</i>; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'taient dtendus +pendant tout ce tapage, et j'tais calme, puis le public tait si +bienveillant!</p> + +<p>Vous voil revenue de Liverpool; peut-tre aurais-je quelque nouvelle de +vous demain.</p> + +<p>En attendant, mille amitis. Je vous baise les mains.</p> + +<p class="r"> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p class="r"> +Saint-Ptersbourg, samedi 11 mars 1871.<br /> +</p> + +<p>Je continue ma lettre, chre madame Viardot.</p> + +<p>Aprs dner je suis all au concert de la Socit russe. Symphonie n 3 +de Beethoven, assez brutalement joue, et puis... vous allez vous +tonner... et en mme temps vous rendrez justice<a name="page_261" id="page_261"></a> ma bonne foi: on a +donn l'ouverture des <i>Matres chanteurs</i> et l'entr'acte, qui m'ont fait +le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la +puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et +l'entr'acte a t redemand.</p> + +<p>Un petit musicien que vous connaissez, et qui se nomme Ch. Lenz, m'a +entran du concert chez un de nos meilleurs acteurs, M Samoloff, o je +devais rencontrer Rubinstein. Il y tait en effet. Il a pris les +Allemands (!) en horreur, et veut rester en Russie. Comme il faut +toujours qu'il entreprenne quelque chose, il s'est mis en tte de fonder +une socit, un Orpheum ou Verein, o se runirait toute +l'intelligence artistico-littraire de Ptersbourg. Cette ide a t +longuement dbattue, et on a fini par dcider qu'on ferait une soire +d'preuve, jeudi prochain (on a choisi ce jour-l, parce que je pars +vendredi), et on a fait des listes d'invitation, des circulaires. J'ai +d signer la circulaire littraire. Il ne sortira naturellement rien de +tout cela; du reste cela ne me regarde pas, puisque je n'habite pas la +Russie; mais enfin, cela a amus Rubinstein, et il est entier en diable +et ttu comme un mulet. J'ai rencontr sa femme: elle a trs bonne mine; +il parat que son garon continue tre splendide.<a name="page_262" id="page_262"></a></p> + +<p>J'ai l'ide de vous envoyer mes textes russes du <i>Gaertner</i> et de <i>Es +ist ein schlechtes Wetter</i>. J'ai choisi ces deux-l, comme tant de +beaucoup les plus difficiles. Le cheval de la princesse, <i>Blanc de +neige</i>, est devenu noir comme l'acier, mais c'est aussi dans la nature.</p> + +<p>Faites-vous chanter cela par M<sup>me</sup> Gourieff, vous verrez si cela va +bien...</p> + +<p>J'ai dn paisiblement chez mon vieux Annenkoff; aprs dner, j'ai eu +une entrevue avec un monsieur, pour le fermage de mes biens, et +peut-tre pour la vente de l'un deux. Ce monsieur est un galant homme, +que je connais depuis longtemps et qui a de l'argent.</p> + +<p>Le tourbillon de Ptersbourg, o je suis tomb et d'o je compte me +retirer bien vite, ne me fait oublier un instant ni Londres, ni mon +retour, ni tout ce que j'aime au monde, et plus que jamais. Je ne serai +heureux que quand j'aurai franchi le seuil de Devonshire Place, 30!</p> + +<p>J'ai reu une lettre de Lewis, qui me parle d'un de vos samedis, auquel +il aurait assist, et d'un autre o il comptait retourner. Il semble +vous avoir pris en affection.</p> + +<p>A demain, <i>theuerste Freundin</i>. Mille amitis tous.</p> + +<p class="r"> +<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br /> +I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_263" id="page_263"></a></p> + +<p>Nous terminons ici la publication des lettres de Tourgueneff M<sup>me</sup> +Viardot. L'illustre artiste n'a pas cru possible, pour des motifs +divers, de rendre public le reste de la correspondance, plus d'une +centaine de lettres se rapportant la mme poque (de 1844 1871). +Mais les pages publies—outre leur charme intime—peuvent dj servir +de contribution apprciable l'tude de la vie intrieure de +Tourgueneff qui doit nous intresser, pour le moins, autant que celle de +ses crations.</p> + +<p>Des biographes russes ont mis dj profit les lettres parues dans mon +ouvrage sur <i>Tourgueneff d'aprs sa correspondance</i>, et ils ont pu +lucider certains cts du problme psychologique et moral que prsente +l'me d'un artiste, aussi grand par l'esprit et le cœur, dou d'une +aussi rare puissance vocatrice que l'est l'auteur de cette +correspondance.</p> + +<p>Notre tche ne fut pas vaine.</p> + +<p class="r"> +E. H.-K.<br /> +</p> + +<hr /> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="" +style="border:2px dotted gray;"> +<tr><th align="center">Notes sur la transcription</th></tr> +<tr><td align="center">On a effectu les corrections suivantes:</td></tr> +<tr><td>Clment Thomas lui-mme n'interromptit=>Clment Thomas lui-mme n'interrompit</td></tr> +<tr><td>le lond du rivage=>le long du rivage</td></tr> +<tr><td>que Dieu vons bnisse=>que Dieu vous bnisse</td></tr> +<tr><td>'a a t le dernier geste de Socrate mourant=>a a t le dernier geste de Socrate mourant</td></tr> +<tr><td>elle nous aunonce=>elle nous announce</td></tr> +<tr><td>Je viens de m'excercer=>Je viens de m'exercer</td></tr> +<tr><td>n'est pas capable de se distraire de sa proccution=>n'est pas capable de se distraire de sa proccupation</td></tr> +<tr><td>l'engager aller trouver la tranquilit=>l'engager aller trouver la tranquillit</td></tr> +<tr><td>J'ai donc trentre-quatre ans=>J'ai donc trente-quatre ans</td></tr> +<tr><td>Notre voyage est redard d'un jour=>Notre voyage est retard d'un jour</td></tr> +<tr><td>Voici les quelques lignes que je vous proprose=>Voici les quelques lignes que je vous propose</td></tr> +<tr><td>au-desus de la fentre=>au-dessus de la fentre</td></tr> +<tr><td>Mais imaginezvous=>Mais imaginez-vous</td></tr> +<tr><td>Wieniaswki a normment gagn=>Wieniawski a normment gagn</td></tr> +<tr><td>Vanitas vanitum et onmia vanitas!=>Vanitas vanitum et omnia vanitas!</td></tr> +<tr><td>A propos, le bruit s'tait rpaudu ici>=A propos, le bruit s'tait rpandu ici</td></tr> +<tr><td>Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes poils chiches vont me sauter au nez.=>Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes pois chiches vont me sauter au nez.</td></tr> +<tr><td>Avec tout cela, il n'est impossible=>Avec tout cela, il n'est pas impossible</td></tr> +<tr><td>Vous voil donc seul Bade=>Vous voil donc seule Bade</td></tr> +</table> + +<hr /> + +<div class="footnotes"><p class="cb"><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> En septembre 1883.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir <i>Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance avec ses +amis franais</i>, par E. Halprine-Kaminsky (Fasquelle, diteur).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Pote russe renomm, auteur de <i>Souvenirs</i> sur +Tourgueneff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Terre de Tourgueneff, dans le gouvernement d'Orel.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le prsent recueil contient galement les huit lettres que +M<sup>me</sup> Viardot a bien voulu me communiquer en plus de celles qui +constituent le paquet qui lui a t restitu, lettres que j'avais dj +insres dans le volume: <i>Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance +avec ses amis franais</i>. Toutes les lettres de Tourgueneff M<sup>me</sup> +Viardot dont la publication a t autorise par la destinataire sont +donc runies ici.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> L'Opra de Berlin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Il s'agit videmment des compositions de musique de M<sup>me</sup> +Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Allusion la fameuse revue russe <i>le Contemporain</i>, sous +la direction du pote Nekrassov et de Panaev, et dont les principaux +collaborateurs taient, avec Tourgueneff: Tolsto, Ostrovky, +Grigorovitch, le critique Belinsky, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> La fille ane de M<sup>me</sup> Viardot, devenue plus tard M<sup>me</sup> +Heritte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> La langue allemande.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Probablement ses premiers <i>Rcits d'un chasseur</i>, parus en +1847 dans <i>le Contemporain</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> M<sup>me</sup> Garcia, mre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Cousine germaine de M<sup>me</sup> Viardot. Cantatrice, lve, je +crois, de M. Manuel Garcia, frre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le frre de M<sup>me</sup> Garcia, mre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> M. Manuel Garcia.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Fils d'un mdecin fameux de l'poque.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> L'auteur de: <i>Essence du christianisme</i>, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Critique russe, ami de Tourgueneff et plus tard son +excuteur testamentaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Allusion aux superstitions populaires russes qui veulent +qu'on crache lorsqu'on constate la bonne sant d'une personne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> M. Garcia, le frre de M<sup>me</sup> Viardot, artiste renomm, +comme toute la famille Garcia, inventeur du laryngoscope.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Jeu de mots expliqu par les ratures assez nombreuses de +cette partie de la lettre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Romancier, ou plutt auteur de nouvelles, devenu plus tard +clbre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Une phrase en espagnol, une en allemand et une en russe +contenant le mme souhait; la dernire, en caractres russes, signifie: +Portez-vous bien et souvenez-vous de nous.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>La Vie est un songe.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Le Magicien prodigieux.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Louis Viardot traduisit en effet, en collaboration avec +l'auteur, plusieurs des nouvelles de Tourgueneff, notamment les <i>Rcits +d'un chasseur</i>, d'autres sous le titre de <i>Scnes de la vie russe</i>, +etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Savant naturaliste allemand.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> La famille du gnral comte Serge Kaminsky, fils du +marchal russe qui servit en qualit de volontaire dans l'arme +franaise en 1758 et 1759. Le comte Serge avait habit Orel, ville o +est n Tourgueneff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> D'espagnol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Probablement <i>le Clibataire</i>, comdie en trois actes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Pote et militant politique allemand qui, sous l'influence +des ides de la rvolution de Fvrier Paris, se porta, la tte d'une +colonne d'ouvriers arms, et, l'aide des rvolutionnaires de Bade, +pntra dans la ville, mais fut repouss par les troupes +wurtembergeoises.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> En russe: Je vous en prie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Le clbre crivain socialiste russe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> On le sait aujourd'hui, le gnral Lamoricire avait pour +mission de conclure une entente entre la Rpublique de 1848 et +l'empereur Nicolas I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Domestique de M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Le vieux chien de chasse de M. Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Il s'agit probablement du romancier russe de ce nom.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Phrase en lettres russes qui signifie: Comprenez-vous le +russe? ou l'avez-vous oubli?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Cousine germaine de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Lonard, clbre violoniste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Le frre de M<sup>me</sup> Garcia.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Un djeuner chez le marchal de la noblesse</i>, la seule +comdie en un acte de Tourgueneff, date de 1849.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Allusion probable la traduction, faite par l'auteur en +collaboration avec Louis Viardot, du <i>Commensal</i>, comdie en deux actes, +crite en 1848, et parue en franais sous le titre primitif de <i>le Pain +d'autrui</i> dans le volume: <i>Scnes de la vie russe</i> (Paris, 1858).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Critique musical de l'<i>Athenum</i> de Londres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Belle-sœur de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Gold verdienen</i>, gagner de l'argent (ou de +l'<i>or</i>—<i>gold</i>); <i>verdienen</i>—gagner;—<i>dienen</i>—servir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Le chien de garde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> La vieille cuisinire de Courtavenel.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Petit bois prs de Courtavenel.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> M. Sitchs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Gnral espagnol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Vieux cheval de M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Le frre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Un familier de la maison.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> A M. Louis Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> La nouvelle de la mort de sa mre a oblig Tourgueneff de +partir pour la Russie afin de mettre en ordre les affaires de la +succession.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Proprit patrimoniale de Tourgueneff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> La fille de Tourgueneff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> La fille de Tourgueneff confie par lui M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Le clbre acteur, ami de Gogol et crateur du principal +rle de <i>Revisor</i> (le rle du maire).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> La mre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Le frre et la fille de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Nicolas I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Le grand-duc Alexandre Nicolaevitch, plus tard Alexandre +II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Eugne Vivier, le clbre corniste improvisateur, homme de +beaucoup d'esprit et dont les traits amusaient souvent Tourgueneff et +toute la famille Viardot. Les journaux en ont parl rcemment +l'occasion de sa mort.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> On sait (voir <i>Tourgueneff d'aprs sa correspondance</i>, par +E. Halprine-Kaminsky) que Tourgueneff a t exil dans sa proprit de +Spassko la suite de son article sur la mort de Gogol, en 1852. Cette +rclusion a dur jusqu' la fin de 1854; rendu libre grce +l'intervention du grand-duc hritier (plus tard Alexandre II), +Tourgueneff revint en France.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> M. Tutcheff a t un pote d'une rare finesse et de +grce.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Il faut se souvenir que le servage n'tait pas encore +aboli cette poque en Russie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Journal russe, M<sup>me</sup> Viardot tait ce moment en +reprsentation Saint-Ptersbourg.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> On se souvient que Tourgueneff a t exil dans ses terres + la suite de son article sur Gogol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> La fille de Tourgueneff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> M<sup>me</sup> Viardot s'tait charge de la surveillance de son +ducation.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Roudine</i>, probablement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Scnes de la vie russe</i>, 2<sup>e</sup> srie, traduite, en +collaboration de l'auteur, par Louis Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> A M. Louis Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> L'un des directeurs de la maison d'dition Hachette.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> La deuxime srie des <i>Scnes de la vie russe</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Xavier Marmier avait traduit un volume des nouvelles de +Tourgueneff, sous le mme titre de <i>Scnes de la vie russe</i> (1<sup>re</sup> +srie).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Un rcit de Tourgueneff, qu'il traduisit en commun avec M. +Viardot et qui parut dans le recueil: <i>Scnes de la vie russe</i>, en 1858 +(2<sup>e</sup> srie).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Autre rcit de Tourgueneff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Idem.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> La mort du clbre peintre Arry Scheffer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Dans la proprit de Lon Tolsto, Yasnaa Poliana, qui +n'est pas trs loigne de Spassko.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Le tableau dont parle Tourgueneff est la fameuse +Apparition du Christ, laquelle le peintre russe a travaill pendant +plus d'un quart de sicle et qui est son principal titre de gloire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Reprsentant russe de l'art acadmique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Il s'agit de <i>A la Vielle</i>, roman traduit en franais sous +le titre de: <i>Un Bulgare</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Les Comits institus par Alexandre II pour prparer la +rforme de l'affranchissement des serfs, affranchissement proclam par +l'Empereur le 19 fvrier 1861.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Critique d'art et de littrature allemand.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Pierre Botkine, littrateur et grand ami de Tourgueneff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Tourgueneff faisait grand cas du jugement littraire de la +comtesse et soumettait parfois son apprciation ses crits; bien que +portant un nom franais, elle est d'origine russe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Critique littraire et biographique de Tourgueneff. Il fut +plus tard son excuteur testamentaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Le comte Nicolas Milutine, clbre homme d'tat, l'un des +principaux artisans de l'affranchissement des serfs et d'autres rformes +librales du rgne d'Alexandre II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Tourgueneff fut accus de pactiser avec les +rvolutionnaires russes rfugis l'tranger, et il fut mand par le +gouvernement Saint-Ptersbourg pour se justifier devant une commission +du Snat, rige pour la circonstance en tribunal suprme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Les prvisions de Tourgueneff se sont ralises: Sroff +est devenu l'un des plus puissants reprsentants de l'cole musicale +russe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Rognda</i> est en effet considre comme le chef-d'œuvre +de Sroff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Pauline Viardot, clbre cantatrice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Il s'agit videmment du rcit <i>Assez!</i> le seul publi en +1864.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Chef d'orchestre au Gewandhaus de Leipzig.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> La fille de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Devenue clbre depuis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Titres crits en caractres russes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Compositions, sur paroles russes, de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Chanteur au thtre italien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Fume.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Publiciste fameux, alors directeur libral de la revue +moscovite <i>le Messager russe</i>. Il devint plus tard ractionnaire et joua +un rle considrable sous le rgne d'Alexandre III.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Le public franais sait aujourd'hui, par les traductions +publies, la grande valeur de cet crivain.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Excavations et fondrires de route.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> L'oncle paternel de Tourgueneff avait t longtemps +l'intendant de ses biens; mais il les avait si mal grs que Tourgueneff +dut, malgr les liens de parent, confier l'administration de Spassko + un nouveau grant, tout en indemnisant son oncle d'une forte somme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Fume.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Nicolas Rubinstein, frre d'Antoine, galement pianiste +fameux, et plus tard directeur du conservatoire de Moscou.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Il s'agit de l'<i>Histoire du lieutenant Yergounov</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Les preuves de <i>Fume</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> L'une des filles de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> L'hrone de <i>Fume</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Tourgueneff; l'architecte en question tait un Allemand +qui a construit la villa de Tourgueneff Bade.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> pisodes de <i>Fume</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> De ses œuvres compltes ce moment.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Christine Nilsson, la clbre cantatrice, qui avait +dbut avec un clatant succs, en 1864, au Thtre-Lyrique de Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Le clbre pote russe, ami de Tourgueneff et de +Tolsto.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> En 1838.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Ce Porphyre eut une destine peu banale: il avait +accompagn Tourgueneff en Allemagne en qualit de groom; son jeune +matre, s'tant aperu de ses capacits intellectuelles, le prpara et +le fit entrer la Facult de mdecine de Berlin. Ses tudes mdicales +acheves, Porphyre, malgr son titre de docteur, malgr l'invitation +pressante de Tourgueneff de rester en Allemagne, o il tait amoureux et +sur le point d'pouser une Berlinoise,—revint avec Tourgueneff +Spassko et demeura serf de M<sup>me</sup> Tourgueneff mre jusqu' la mort de +celle-ci.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Le fils de M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> La chienne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> <i>Guerre et Paix.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Krakamiche le dernier des sorciers</i>, est un des trois +contes fantastiques (les deux autres sont: <i>l'Ogre, Conte de fe</i> et +<i>Trop de femmes</i>) crits en franais par Tourgueneff, et dont la musique +a t compose par M<sup>me</sup> Viardot. Pleines de gaiet et d'esprit, ces +oprettes ont t reprsentes Bade, dans l'intimit de la famille +Viardot, et les rles ont t tenus par les lves de M<sup>me</sup> Viardot, +souvent par l'illustre cantatrice, et mme par Tourgueneff, qui +incarnait l'ogre, le sorcier ou le pacha. Assistaient ces +reprsentations les nombreux amis ou connaissances de tous les pays qui +habitaient Bade, parfois le roi, plus tard empereur, Guillaume I<sup>er</sup>, +et la reine de Prusse, ainsi que leur petit-fils, aujourd'hui Guillaume +II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> En composant la musique sur un livret de Tourgueneff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Les deux filles cadettes de M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Nous prirons force de victoires; mais si les Franais +veulent continuer la guerre... que Dieu leur vienne en aide! la France +sera extermine!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> La famille de M<sup>me</sup> Viardot habitait pendant la guerre +l'Angleterre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> La femme du grand compositeur russe, auteur de <i>Rognda</i>, +etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> La fille ane de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Devenue plus tard clbre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Opra de Glinka.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> On sait combien la prdiction de Tourgueneff se ralisa: +Antokolsky (mort il y a quelques annes) est devenu le plus grand +sculpteur russe, chef d'une nouvelle cole, et sa gloire fut consacre +l'Exposition universelle de 1878, o, seul parmi les artistes trangers, +il reut la mdaille d'honneur. Plus tard, il fut lu membre tranger de +l'Institut de France et eut les plus hautes rcompenses en Russie. A +rapprocher un autre fait de divination esthtique de Tourgueneff: il +avait prdit Tolsto sa glorieuse carrire ds le dbut. En 1854, au +moment de l'apparition de l'<i>Adolescence</i> (2<sup>e</sup> partie de l'ouvrage: +<i>Enfance, Adolescence, Jeunesse</i>, traduit en franais sous le titre de +<i>Mes Mmoires</i>), Tourgueneff crivit un ami: Je me rjouis fort du +succs de l'<i>Adolescence</i>. Que Dieu prte longue vie Tolsto, et j'en +ai le ferme espoir, il vous tonnera tous: c'est un talent de premier +ordre. Voir galement, dans la lettre M<sup>me</sup> Viardot du 19 janvier +1864, le jugement de Tourgueneff sur le compositeur Sroff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Rcit de Tourgueneff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> On sait que la publication, en 1847-1850, de ses <i>Rcits +d'un chasseur</i> avait produit une impression ineffaable sur le public +russe et notamment sur le tzar Alexandre II, librateur des serfs en +1861. Tourgueneff contribua donc grandement cet affranchissement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Depuis, on a connu Paris ce peintre de rel talent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Un ami intime de Tourgueneff, mort jeune.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Ermitage</i>, la galerie impriale de tableaux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Ville en Crime.</p></div> +</div> + +<hr /> + +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="" +style="margin:8% auto 8% auto;"> +<tr><th align="center" colspan="2">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br /> + 3 fr. 50 le volume</th></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">—————</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2"><b><big>MMOIRES—SOUVENIRS—CORRESPONDANCE</big></b></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">CHARLES ALEXANDRE</td></tr> +<tr><td>Souvenirs sur Lamartine.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">PAUL ALEXIS</td></tr> +<tr><td>Emile Zola. Notes d'un ami.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">THODORE DE BANVILLE</td></tr> +<tr><td>Mes souvenirs.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">MARIE BASHKIRTSEFF</td></tr> +<tr><td>Journal,</td><td valign="bottom">2 vols</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">MILE BERGERAT</td></tr> +<tr><td>Thophile Gautier. Biographie, entretiens, souvenirs.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">PHILARTE CHASLES</td></tr> +<tr><td>Mmoires,</td><td valign="bottom">2 vols</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">LEON DAUDET</td></tr> +<tr><td>Alphonse Daudet.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">EUGNE DELACROIX</td></tr> +<tr><td>Lettres.</td><td valign="bottom">2 vols</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">ALIDOR DELZANT</td></tr> +<tr><td>Les Goncourt,</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">GUSTAVE FLAUBERT</td></tr> +<tr><td>Correspondance.</td><td valign="bottom">4 vols</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">JULES DE GONCOURT</td></tr> +<tr><td>Lettres.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">E. ET J. DE GONCOURT</td></tr> +<tr><td>Journal. Mmoires de la Vie litteraire.</td><td valign="bottom">9 vols</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">VICTOR HUGO</td></tr> +<tr><td>Choses vues.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">PIERRE LANFREY</td></tr> +<tr><td>Correspondance.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">L. DE MONTLUC</td></tr> +<tr><td>Correspondance de Juarez et de Montluc.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">PAUL DE MUSSET</td></tr> +<tr><td>Biographie d'Alfred de Musset.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">HENRI REGNAULT</td></tr> +<tr><td>Correspondance.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">STENDHAL</td></tr> +<tr><td>Journal,</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">LON TOLSTO</td></tr> +<tr><td>Correspondance indite.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">IVAN TOURGUENEFF</td></tr> +<tr><td>Correspondance.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">MILE ZOLA</td></tr> +<tr><td>Correspondance.—LETTRES DE JEUNESSE</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">4433. — Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benot, 7, Paris.</td></tr> +</table> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/insideback.jpg" width="324" height="550" alt="" title="" /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/back.jpg" width="340" height="550" alt="" title="" /> +</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres Madame Viardot, by Ivan Tourgueneff + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT *** + +***** This file should be named 38335-h.htm or 38335-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/3/3/38335/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Internet Archive.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/38335-h/images/back.jpg b/38335-h/images/back.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0a617b4 --- /dev/null +++ b/38335-h/images/back.jpg diff --git a/38335-h/images/cover.jpg b/38335-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e27ac2f --- /dev/null +++ b/38335-h/images/cover.jpg diff --git a/38335-h/images/insideback.jpg b/38335-h/images/insideback.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..688f6f4 --- /dev/null +++ b/38335-h/images/insideback.jpg diff --git a/38335-h/images/insidecover.jpg b/38335-h/images/insidecover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..84d9736 --- /dev/null +++ b/38335-h/images/insidecover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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