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+The Project Gutenberg EBook of Lettres à Madame Viardot, by Ivan Tourgueneff
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres à Madame Viardot
+
+Author: Ivan Tourgueneff
+
+Annotator: E. Halpérine-Kaminsky
+
+Release Date: December 18, 2011 [EBook #38335]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT ***
+
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+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Internet Archive.)
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+LETTRES
+
+A MADAME VIARDOT
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS
+
+AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF
+
+DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume.
+
+=PÈRES ET ENFANTS.= Précédé d'une lettre à l'éditeur par Prosper MÉRIMÉE,
+de l'Académie française (5º édition), 1 volume.
+
+=CORRESPONDANCE= (Lettres à ses amis de France); Avec notes
+d'HALPÉRINE-KAMINSKY (3º mille), 1 volume.
+
+_Il a été tiré du présent ouvrage
+10 exemplaires numérotés sur papier de Hollunde._
+
+Paris.--L. MARETUEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--15203.
+
+
+
+
+IVAN TOURGUENEFF
+
+LETTRES
+
+A MADAME VIARDOT
+
+publiées et annotées par E. HALPÉRINE-KAMINSKY
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1907
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Les lettres du grand écrivain russe Ivan Sergueïevitch Tourgueneff à
+Mme Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire.
+
+Égarées ou dérobées, au moment où la guerre de 1870 obligea la famille
+Viardot à quitter Bade pour Londres, ces lettres ont été retrouvées plus
+d'un quart de siècle après.
+
+Naturellement, Mme Viardot désirait rentrer en possession de
+documents dont elle ne s'était jamais volontairement dessaisie, et
+auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part,
+les motifs qu'avançait le possesseur actuel pour garder les lettres
+n'étaient pas sans valeur non plus. Il avait trouvé le précieux
+paquet--parmi des papiers peu importants--dans une caisse qu'il avait
+achetée à un bouquiniste de Berlin; celui-ci, à son tour, l'avait
+acquise de la veuve d'un médecin français, paraît-il; ici, s'arrête mon
+investigation sur l'origine de la caisse.
+
+Quoi qu'il en soit, le dernier acquéreur, admirateur dévoué de
+Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dépôt sacré la
+correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour où il
+pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait
+venir qu'après la mort de la destinataire des lettres.
+
+Comme, en définitive, le possesseur des lettres était moins préoccupé
+d'une question pécuniaire que du désir d'entourer cette publication de
+meilleures conditions littéraires possibles, je finis par le persuader
+des avantages réels qu'il y aurait à la faire du vivant et sous les
+auspices de la célèbre artiste.
+
+C'est ainsi qu'après deux ans de pourparlers je pus obtenir la
+restitution de tout le paquet des lettres, datées de 1846 à 1871, et que
+j'édite avec l'autorisation et sous le contrôle de Mme Viardot.
+
+Une partie de ce qui nous a été livré paraît seulement. Par une réserve
+à mon avis excessive, Mme Viardot ne laisse passer que les pages
+ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore
+contenant le moins d'appréciations flatteuses pour la créatrice,
+universellement admirée, de tant de personnages de l'imagination
+lyrique; elle écarta aussi des passages, des lettres entières, émaillés
+de saillies spirituelles, jamais méchantes, contre des personnes
+connues, ou semés de détails d'un caractère privé.
+
+Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait à donner. Rien, en
+effet, qui ne soit attachant dans l'échange suivi de pensées entre ces
+natures d'artistes, liées d'amitié et de sympathie intellectuelle. C'est
+un véritable journal intime, écrit à l'intention d'une âme sœur,
+commencé à l'âge d'homme et terminé seulement à la mort de l'auteur[1].
+
+Tourgueneff rencontra pour la première fois M. et Mme Viardot à
+Saint-Pétersbourg en 1843: il était à peine âgé de vingt-cinq ans. Je
+l'ai dit ailleurs[2]: M. Viardot, qui avait précédemment séjourné en
+Russie, cherchait à familiariser les Français avec les chefs-d'œuvre
+de la littérature russe. Il était connu par de savantes études d'art et
+de littérature étrangère. Mme Viardot, très jeune encore,--elle avait
+vingt-deux ans,--était déjà la célèbre cantatrice, acclamée dans toutes
+les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive
+et durable impression sur la nature esthétique de Tourgueneff.
+
+ * * * * *
+
+Le futur auteur des _Récits d'un chasseur_, à cette époque obscure
+encore, reçut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point
+qu'on est tenté de croire qu'ils avaient deviné le talent du romancier
+avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a
+raconté lui-même, Tourgueneff se trouva à l'étranger, dénué de toutes
+ressources. Sa mère, mécontente de son départ et blessée de le voir,
+lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrière littéraire,
+s'était refusée à subvenir à ses besoins. Dans cette situation, il
+trouva auprès de la famille Viardot la plus large hospitalité, et
+Courtavenel, leur propriété de Rosay en Brie, fut, selon sa propre
+expression, son berceau littéraire. «C'est ici, raconte-t-il à son ami
+Fet[3], que, n'ayant pas les moyens de vivre à Paris, je passais l'hiver
+tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui
+m'étaient préparés par une vieille domestique. C'est ici que, pour
+gagner de l'argent, j'ai écrit la plupart de mes _Récits d'un chasseur_,
+et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma
+fille de Spasskoïé[4]».
+
+Cette petite fille étant très malheureuse en Russie, Tourgueneff se
+confia à Mme Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit
+soin de son éducation.
+
+Sauf ses rares visites à Pétersbourg, à Moscou ou à sa propriété de
+Spasskoïé, l'écrivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France.
+Mais qu'il s'en aille seulement à Versailles, à Courtavenel, ou reste à
+Paris, en l'absence de Mme Viardot faisant ses tournées à travers
+l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un
+journal intime.
+
+Grâce à M. et Mme Viardot, il fut mis en relation avec le monde
+artistique et littéraire français; c'est chez eux qu'il rencontra pour
+la première fois George Sand. Peu à peu, le cercle de ses connaissances
+s'étendit à Mérimée, Sainte Beuve, Théophile Gautier, Flaubert, Paul de
+Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules
+Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frères Goncourt, Gavarni,
+Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot,
+Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard, à Zola, Daudet, Guy de
+Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'école naturaliste.
+L'élément théâtral n'était pas moins bien représenté dans les salons de
+la créatrice d'_Orphée_.
+
+Les impressions variées nourries par ce milieu et par les fréquents
+voyages à travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de Mme Viardot,
+devaient donc se refléter dans leur correspondance. Aussi, outre sa
+valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre
+intéressant à l'histoire littéraire de la seconde moitié du XIXe
+siècle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le
+«Journal» débute certainement vers 1843; du moins les premières lettres,
+parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par
+leur caractère familier, font présumer l'existence de plus anciennes.
+Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera
+ci-dessous, de «vieux amis, des amis de trois ans»? Encore un coup, je
+regrette, avec tous les admirateurs du maître russe, ces suppressions
+sévères; puisse l'accueil que fera le public à la série que nous lui
+livrons rendre M{me} Viardot plus clémente à l'avenir[5]!
+
+E. HALPÉRINE-KAMINSKY.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+A MADAME VIARDOT
+
+
+
+
+I
+
+
+Saint-Pétersbourg, ce 8/20 novembre 1846.
+
+J'ai hâte de répondre à la bonne lettre que vous m'avez écrite tous les
+deux, mes chers amis[6]. Elle m'a fait un plaisir véritable, en me
+prouvant que vous n'avez pas changé envers moi. Je vous remercie en même
+temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passée
+et future. Si le sort ne m'est pas tout à fait contraire, j'espère
+pouvoir faire un petit voyage en Europe l'année prochaine, dès le mois
+de janvier, si bien qu'il ne serait pas impossible que vous, Madame,
+ayez un spectateur de plus à l'«Opern-Haus[7]».
+
+Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je
+vous prie de le croire--et j'ai été bien heureux et bien content de
+votre triomphe dans la _Norma_. Ceci me prouve que vous avez fait des
+progrès, c'est-à-dire de ces progrès comme en font les maîtres et qu'ils
+ne cessent de faire jusqu'à la fin. Vous êtes parvenue à vous approprier
+l'élément _tragique_, le seul dont vous n'étiez pas encore entièrement
+maîtresse (car pour le pathétique, ceux qui vous ont vue dans la
+_Somnambula_ savent à quoi s'en tenir), et je vous en félicite de tout
+mon cœur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature
+aussi richement douée que la vôtre, il n'est pas de couronne à laquelle
+on n'ait le droit d'aspirer, par la grâce de Dieu.
+
+Le choix des opéras que vous allez donner à l'«Opern-Haus» me paraît
+admirable (il va sans dire que je préférerais les _Huguenots_ au _Camp
+de Silésie_). Pour l'_Iphigénie_, j'oserais vous conseiller de relire
+avec attention la tragédie de ce nom, de Gœthe, d'autant plus que
+vous avez affaire à des Allemands, qui, presque tous, la savent par
+cœur, et dont la manière de comprendre ou de représenter Iphigénie
+est par cela même irrévocablement fixée. Du reste, la tragédie de
+Gœthe est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a
+tracée est d'une simplicité antique, chaste et calme--peut-être trop
+calme, surtout pour vous, qui, grâce à Dieu, nous venez du Midi.
+Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractère, je
+crois que ce rôle vous ira à merveille, d'autant plus que vous n'avez
+pas besoin de faire un effort pour vous élever à tout ce qu'il y a de
+noble, de grand et de vrai dans la création de Gœthe,--tout cela se
+trouvant naturellement en vous. Iphigénie elle-même n'était pas une
+«fille du Nord»; un poisson n'a pas de mérite à rester calme...
+
+Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;--au contraire,
+vous exagérez un tant soit peu l'accentuation,--mais je suis sûr qu'avec
+votre application ordinaire vous avez déjà fait disparaître ce léger
+défaut.
+
+Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pédant; vous savez qu'ils
+prennent leur source dans le vif intérêt que je prends à vos moindres
+faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse _vous_
+convenir et _nous_ contenter quand nous vous écoutons... Prenez-vous-en
+à vous-même... pourquoi nous avoir gâtés?
+
+Mon Dieu, comme j'aurais été heureux de vous entendre cet hiver!... Il
+faudra que j'en vienne à bout d'une manière ou d'une autre.
+
+Dans la lettre que j'ai écrite à madame votre mère, j'ai donné quelques
+détails sur le théâtre d'ici, ce qui me dispense de revenir là-dessus.
+Je préfère vous féliciter sur l'emploi de votre temps à la campagne...
+Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage[8]...
+Patience!
+
+Je n'ai pas encore reçu le petit livre de Viardot (que je remercie
+beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai déjà lu, et j'y ai retrouvé
+cet esprit sobre et fin, ce style élégant et simple dont la tradition
+semble vouloir se perdre en France. A propos de littérature, le prince
+Karol du dernier roman de Mme Sand (_Lucrezia Fioriani_), paraît être
+Chopin.
+
+Je vous dirai (si cela peut vous intéresser) que nous avons réussi à
+fonder un journal à nous, qui paraîtra dès la nouvelle année et qui
+s'annonce sous des auspices très favorables. Je n'y participe qu'en
+qualité de collaborateur[9].
+
+Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma
+santé est bonne, mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est déjà un grand
+bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies où je vis en vrai
+solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu à rassembler des
+quatre parties du monde--mes espérances et mes souvenirs. J'aurais bien
+voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais à la campagne, mais la
+vie est si chère à Pétersbourg! C'était une jument anglaise bai clair,
+admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de même
+le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse,
+ou plutôt d'une chienne. Elle se nomme _Pif_ (drôle de nom, n'est-ce
+pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a été baptisée par une
+vieille Anglaise qui demeure chez ma mère _Queen Victoria_. J'avais un
+autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon à rien, mais qui
+s'était attaché à moi. Celui-là répondait au nom de _Paradise Lost_...
+Voilà bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie
+de l'excuser.
+
+Il faut que vous me promettiez de m'écrire le _lendemain_ de votre
+première représentation allemande; d'ici là, si l'envie vous en prend,
+tant mieux. De mon côté, maintenant que la digue est rompue, je vais
+vous inonder de lettres. J'écris cette fois-ci à votre adresse, car je
+ne sais si Viardot est encore à Berlin. Il est cependant étrange que nos
+lettres se soient perdues!
+
+Mille--non--un million d'amitiés à tous les vôtres. Je crois que vous
+n'avez pas besoin de mes protestations d'amitié et de dévouement pour y
+croire; nous sommes déjà de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis
+et serai toujours le même; je ne veux pas, je ne puis pas changer.
+
+Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les
+vœux les plus sincères pour votre bonheur.
+
+A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-là!
+
+Louise[10] n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser
+d'un gros baiser que je donne à sa petite joue rondelette. Adieu, encore
+une fois.
+
+Votre tout dévoué,
+
+YVAN TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+II
+
+
+Paris, 19 octobre 1847.
+
+Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne très
+difficile à ceux qui ont prétendu à l'honneur de correspondre avec vous?
+J'en suis d'autant plus embarrassé qu'une légère indisposition
+(maintenant entièrement dissipée) m'ayant retenu dans ma chambre tous
+ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une
+petite revue de tout ce qui se passe à Paris. Me voilà donc réduit à mes
+propres ressources, comme la Médée de Corneille. C'est fort
+inquiétant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah!
+mais--sans plaisanter!--quelle abominable chose que l'abus de la parole!
+Voilà une phrase qui, à force d'avoir été répétée, ne veut plus rien
+dire; et quand on l'emploie très sérieusement, on s'expose à n'être pas
+cru. Enfin! comme dit votre mari--je commence par le commencement.
+
+Je commence par vous dire que nous sommes tous très enchantés de
+l'heureux commencement de vos pérégrinations, et que nous attendons avec
+impatience les nouvelles de votre début. Nous voyons d'ici tomber les
+fleurs et nous entendons les bravos. Hélas!... Vous savez ce que veut
+dire cet hélas!
+
+Eh bien, vous voilà donc au fond de l'Allemagne! Il faut espérer que ces
+braves «Bürger» sauront mériter leur bonheur. Vous êtes à Dresde....
+N'étions-nous pas hier à Courtavenel? Le temps _passe_ toujours vite,
+qu'il soit rempli ou vide, mais il _arrive_ lentement... comme une
+clochette de troïka russe.
+
+Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes
+pour s'en amuser, les réfuter et les oublier. Il raffermit--à ses
+dépens--dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit
+si droit, si _simple_, et si sérieux dans sa finesse et sa grâce, n'a
+pas dû goûter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque
+du «Platon français» (jamais homme ne fut plus mal surnommé). Cependant
+on y pêche par-ci par-là quelques idées neuves et hardies, ou plutôt
+quelques germes d'idées fécondes. Son dévouement à la liberté de
+l'intelligence; son encyclopédie, voilà ce qui le fera vivre. Son
+cœur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de
+l'esprit et le gâte. Décidément les feux d'artifice du paradoxe ne
+vaudront jamais le _bon soleil_ de la vérité. Et cependant, quoi de plus
+quotidien que le soleil? (Pas à Paris, par exemple!) Ma foi! vive le
+soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde!
+
+Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre à
+madame votre mère nous a paru à tous bien juste. Je ne le connais
+presque pas; d'après ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prêt à
+l'estimer,--beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de
+belles choses qu'avec le talent et l'instinct réunis: avec la tête et le
+cœur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tête prédomine. Je puis me
+tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinément à
+mes erreurs, quand on me met le nez dessus--ce qui n'est pas difficile,
+vu les proportions de cet organe. Je suis éducable.
+
+Et à propos, comment va _die deutsche Sprache_[11]? Parfaitement,
+j'imagine. J'ai déjà pris un maître d'espagnol: el señor Castelar. J'ai
+beaucoup travaillé tous ces temps-ci; je viens d'expédier un gros paquet
+à notre Revue[12]. C'est que je _tiens_ à _tenir_ mes promesses.
+J'achève de lire en ce moment un livre de _Daumer_ sur les mystères du
+christianisme. Ce Daumer est une espèce de fou qui veut à toute force
+prouver que le christianisme primitif, judaïque, considéré comme secte,
+n'est autre chose que le culte de Moloch renouvelé; que les premiers
+chrétiens sacrifiaient et _mangeaient_ des victimes humaines, et que
+Judas n'a trahi son maître que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur
+que lui inspirait un pareil repas. Daumer dépense beaucoup d'érudition
+pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'Église
+jusqu'au quatorzième siècle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y
+a de vrai dans son idée--c'est le côté sanglant, triste, anti-humain de
+cette religion, qui devrait être toute d'amour et de charité. Vous ne
+sauriez vous imaginer l'effet pénible que font toutes ces légendes de
+martyrs qu'il vous raconte les unes après les autres, toutes ces
+flagellations, ces processions, ces ossements adorés, ces autodafés, ce
+mépris féroce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et
+tout ce sang!... C'est tellement pénible que je ne veux plus vous en
+parler....
+
+Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opéra
+National, sur la _Cléopâtre_ de Mme de Girardin (qui a réussi, à mon
+grand regret), etc., etc. Cependant, dès aujourd'hui, je puis vous dire
+que j'ai assisté hier soir à la première représentation de _Didier,
+l'honnête homme_, nouvelle pièce de Scribe, aux Variétés. La donnée
+n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement manigancé.... Ferville y a
+été admirable de vérité, de noblesse et de sensibilité. Or, il paraît
+qu'une pièce identiquement pareille a été donnée hier au soir au Gymnase
+sous le nom de _Jérôme le maçon_. C'est Bouffé qui y remplissait le rôle
+de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrés,
+mais il est de fait que le Gymnase a fait relâche avant-hier et a répété
+jour et nuit pour être prêt le même jour que l'autre théâtre. J'irai
+voir ce _Jérôme_, et vous ferai part de mes impressions.--Bouffé est
+certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,--mais Ferville est
+peut-être plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une
+bêtise, je serai le premier à crier mon _mea culpa_.
+
+Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde.
+Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien
+dévoués, ce qui n'est pas étonnant le moins du monde, car enfin... ma
+foi, à quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas même en
+profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je
+m'arrête à l'idée que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement
+perpétuel de compliments dans les oreilles, et je me borne à vous
+dire... enfin tout ce que vous voulez....
+
+J'espère que votre mari se porte bien, qu'il va chasser à outrance et
+nous écrire un joli petit article là-dessus. Je lui serre la main ainsi
+qu'à vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon cœur.... Si
+Mme Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu à
+Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue....
+
+ * * * * *
+
+Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter à madame votre
+mère pour qu'elle y mette quelques mots.
+
+Bonjour, portez-vous bien de toutes les façons; et voilà.
+
+Votre tout dévoué,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+III
+
+
+Paris, le 8 décembre 1847.
+
+Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante
+lettre que madame votre mère m'a remise de votre part. Vous faites bien
+de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement
+reconnaissants! _Danke, danke._
+
+Tous les détails que vous nous donnez de votre vie à Dresde sont lus et
+relus mille fois; les Dresdennois sont décidément un bon peuple....
+
+ * * * * *
+
+Avant tout, il faut que je vous dise que «maman[13]» se porte très bien
+et Mlle Antonia[14] aussi, et Mme Sitchès aussi; le papa
+Sitchès[15] tousse un peu, mais ce n'est pas du tout étonnant. Des
+900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le
+seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les
+bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non
+plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort.
+
+_El hermano de Vd_[16] va très bien de même; il a fait magnifiquement
+relier un exemplaire de sa méthode, qu'il destine à la reine Christine,
+pour qu'elle apprenne à sa fille l'art de faire des fioritures et des
+transpositions.
+
+A propos de musique, j'ai entendu Mme Alboni dans _Sémiramide_. Elle
+y a eu un _très grand_ succès. Sa voix a entièrement changé de caractère
+depuis Pétersbourg; de brutale qu'elle était, elle est devenue _trop_
+molle, molle; elle chante à la Rose Chéri, maintenant; elle fait bien
+les agilités; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant,
+mais pas d'énergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa
+figure placide et grasse se refuse à toute expression dramatique; elle
+se borne de temps en temps à froncer péniblement le sourcil. Ce qu'elle
+a dit de mieux a été le _In si barbara sciagura_. Les Parisiens en sont
+enchantés. Mme Grisi, talonnée par l'émulation, s'est surpassée; elle
+m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas été mauvais non plus,
+quoique, en général, je trouve qu'il chante en père de famille.
+
+Hier, je suis allé, avec le jeune Le Roy d'Étiolles[17], à
+l'Opéra-Comique; on y donnait _la Dame blanche_. Quelle jolie musique,
+galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais
+peut-être plus français encore qu'Auber; Boïeldieu est pâle quelquefois,
+mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de _la
+Muette_)....
+
+Vernet m'a fait un très grand plaisir dans la vieille pièce: _le Père de
+la débutante_. Tous les acteurs français sont essentiellement
+réalistes, mais personne ne l'est aussi finement, aussi «brovontement»,
+disait un Allemand, que Vernet. Il contente à la fois l'instinct et
+l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait
+rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voilà quelqu'un qui
+s'entend à créer.--Il y a des artistes qui parviennent à se débarrasser
+de leur individualité; mais à travers la personne qu'ils représentent,
+on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espèce
+de contrainte réagit sur vous. Vous étiez encore ainsi à Pétersbourg,
+mais déjà alors votre talent brisait ses dernières entraves (je me
+rappelle maintenant les premières représentations de _la Somnambule_),
+et depuis?...
+
+ * * * * *
+
+Vous me dites que vous vous êtes mise à lire _Uriel Acosta_, de Gutzkow.
+N'est-ce pas que ce fantôme, que cet ouvrage pénible d'un homme d'esprit
+sans talent, tout farci d'allusions et de préoccupations politiques,
+religieuses, philosophiques, vous a déplu? Et puis, tous ces effets
+criards, ces coups de théâtre,--y a-t-il quelque chose de plus dégoûtant
+qu'une brutalité qui n'est pas naïve?
+
+L'ombre de Shakespeare pèse sur les épaules de tous les auteurs
+dramatiques; ils ne peuvent se défaire de leurs réminiscences; ils ont
+trop lu, les malheureux, et pas du tout vécu! Ce n'est qu'en Allemagne
+qu'il a été possible qu'un écrivain déjà connu (M. Mundt, le mari de la
+sœur de Müller) se soit vu réduit à _afficher dans les gazettes_
+qu'il désirait une épouse (ce fait est littéralement vrai).
+
+On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un
+opéra qu'il puait la musique (_puzza musica_). Tous les ouvrages qu'on
+fait aujourd'hui puent la littérature, le métier, la convention. Pour
+trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le
+prurit littéraire, le bavardage de l'égoïsme qui s'étudie et s'admire
+soi-même, voilà la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens
+qui retournent à leurs vomissements.
+
+C'est l'Écriture qui le dit, naïvement, cette fois. Il n'y a plus ni
+Dieu ni Diable, et l'avènement de l'Homme est encore loin.
+
+Parmi tout ce qui écrivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach[18] est
+le seul _homme_, le seul caractère et le seul talent.
+
+Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littéraire, Dieu merci! le
+deuxième volume de _la Révolution française_, par Michelet. Cela part du
+cœur, il y a du sang, de la chaleur là-dedans; c'est un homme du
+peuple qui parle au peuple,--c'est une belle intelligence et un noble
+cœur. Le deuxième volume est infiniment supérieur au premier. C'est
+tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc.
+
+Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgré
+tout le plaisir que j'ai à babiller devant vous, je ne voudrais pas
+abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je
+mène ici une vie qui me plaît excessivement: toute la matinée, je
+travaille; à deux heures, je sors, je vais chez maman où je reste une
+demi-heure, puis je lis les journaux, je me promène; après dîner, je
+vais au théâtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois
+des amis, surtout M. Annenkoff[19], un charmant garçon aussi fin
+d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voilà....
+
+Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au
+monde. Rappelez-moi, s'il vous plaît, au bon souvenir de votre mari; je
+vais lui écrire un de ces jours; j'espère qu'il se porte à merveille. Je
+vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours.
+
+Votre dévoué
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Paris, 14 décembre 1847.
+
+Bravo, Madame, bravo, _evviva!_ Je ne puis commencer ma lettre
+autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait à Dresde et à
+Hambourg ce que la Diète vient de faire contre le _Sonder-Bund_: après
+avoir enfoncé les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine
+déroute. Et puis vous irez, comme César, à la conquête de la
+Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton épique!) Vous nous avez fait aussi
+beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin à Hambourg.
+En général, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous
+écrivez à madame votre mère--ce sont les détails que vous nous donnez...
+les détails, mais c'est le coloris, la lumière du tableau.--Ne nous
+envoyez pas de simples dessins ou des grisailles--chacune de vos lettres
+est relue une dizaine de fois--toujours deux fois de suite à haute voix.
+(C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, après l'avoir dévorée
+en bloc, on se met à l'éplucher par-ci par-là; l'appétit revient en
+mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des
+fautes d'orthographe en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de
+plus....
+
+A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien
+contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois
+fois[20]). Aussi--ne fût-ce que par émulation--nous nous portons, tous
+tant que nous sommes, à merveille.... Ce que c'est que l'émulation!
+
+Je regrette de me voir forcé de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci
+je n'ai absolument aucune nouvelle intéressante à vous communiquer.
+
+Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai
+travaillé à force; jamais les idées ne m'étaient venues si abondamment;
+elles se présentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre
+diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout à coup assailli par
+une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tête et ne plus
+savoir où loger son monde.
+
+Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer à deux amis
+russes; ces messieurs ont ri à se tordre.... Ça me faisait un effet
+extrêmement étrange et fort agréable.... Décidément je ne me savais pas
+si drôle que ça--et puis il ne suffit pas de terminer une chose, il
+faut la copier (voilà une corvée!) et l'expédier. Aussi les éditeurs de
+ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des
+gros paquets de lettres! J'espère qu'ils en seront contents. Je prie
+très humblement mon bon ange (tout le monde en a un, à ce qu'on dit) de
+continuer à m'être favorable--et je vais continuer de mon côté à abattre
+de la besogne. C'est une excellente chose que le travail.
+
+Écoutez, Madame: si après la réception de cette lettre, vous avez encore
+à chanter _le Barbier_, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me
+pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les
+Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose
+d'épicé.
+
+Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de
+grandes promenades avant dîner aux Tuileries. J'y regarde jouer une
+foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement
+habillés! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses
+mordillées par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des
+bonnes, le beau soleil rouge à travers les grands marronniers, les
+statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des
+Tuileries, tout cela me plaît infiniment, me repose et me rafraîchit
+après une matinée de travail. J'y rêve--non pas vaguement, à
+l'allemande, à ce que je fais, à ce que je vais faire.... Je ne manque
+jamais (c'est-à-dire les trois ou quatre fois que j'y ai été) d'aller
+faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve à l'entrée des
+Tuileries, du côté de la rivière--mon groupe favori. Le soir, je vais
+chez «bonne maman»; nous y avons passé, il y a quelques jours, cinq ou
+six heures avec Manuel[21] à faire mille extravagances. Cela nous a fait
+penser à Courtavenel, à Mascarille, à Jodelet, etc., etc. Vous n'êtes
+pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour où
+nous regardions le ciel si pur à travers les feuilles dorées des
+trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce
+chapitre.
+
+Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et
+crotté (vos «pflia pflia» sont parfaits de vérité), mais quand le ciel
+est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans
+un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh
+bien, tant mieux! Riez même, riez aux éclats à montrer toutes vos dents.
+Vous savez ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur
+la route de Berlin à Hambourg!
+
+J'ai promis à madame votre mère de lui porter ma lettre... il faut lui
+laisser de la place. J'aurais dû y penser d'avance et resserrer
+davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me
+nommer bavard.
+
+Je vais écrire, l'un de ces jours, une lettre à votre mari. Le deuxième
+volume de Michelet est un chef-d'œuvre. Louis Blanc se couvre de
+ridicule par sa querelle avec Eugène Pelletan.
+
+Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve
+tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre
+fortement la main, je vous refélicite et je reste:
+
+Votre ami dévoué,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+_P.-S._--N'ayant pas trouvé madame votre mère à la maison, je ferme
+cette lettre de peur de retard. J'écris cela dans la boutique d'un
+épicier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses
+armes.
+
+
+
+
+V
+
+
+19 décembre 1847.
+
+ Madame,
+
+ * * * * *
+
+Madame votre mère (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a raconté
+votre dernière lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas
+à une belle journée de décembre, c'est bien traître, il fait humide «le
+long de la rivière». J'espère que votre mal de gorge se sera dissipé
+bien vite et que _les Huguenots_ ont eu le même succès que _le Barbier_.
+Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup à Hambourg. On
+n'y voit que des «marchants», toujours parlant de chemins de fer,
+actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je
+suis sûr qu'au fond de votre âme vous devez ressentir un secret dépit de
+devoir _amuser_ de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser.
+Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous écoutant; ils
+réservent tout leur sérieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils
+vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur
+devoir--et on ne les en remercie pas...
+
+Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit sur vous le _Joseph_ de
+Méhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici;
+dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables
+d'opéras, comme _Jérusalem_....
+
+Au moment où je vous écris ces lignes, une bande de musiciens ambulants
+se met à chanter le _Mourir pour la patrie_, de Gossec.... Dieu, que
+c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah ça, mais décidément les
+vieux musiciens valaient mieux que ceux d'à présent. Quelle énergie
+sérieuse! quelle conviction! quelle simplicité grandiose! Chanté en 93
+par des centaines de voix, cet hymne a dû faire battre bien des
+cœurs.
+
+En général, depuis quelque temps, je me détourne de plus en plus du
+temps présent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette à
+corps perdu dans le passé. Je lis maintenant Calderon avec acharnement
+(en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand poète dramatique
+catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus
+antichrétien. Sa _Devocion de la Cruz_ est un chef-d'œuvre. Cette foi
+immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou même d'une réflexion,
+vous écrase à force de grandeur et de majesté, malgré tout ce que cette
+doctrine a de répulsif et d'atroce. Ce néant de tout ce qui constitue la
+dignité de l'homme devant la volonté divine, l'indifférence pour tout
+ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la _grâce_ se répand
+sur son élu--est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'être qui
+proclame ainsi avec tant d'audace son propre néant s'élève par cela même
+à l'égal de cette Divinité fantastique, dont il se reconnaît être le
+jouet. Et cette Divinité--c'est encore l'œuvre de ses mains.
+Cependant, je préfère Prométhée, je préfère Satan, le type de la révolte
+et de l'individualité. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon
+maître; je veux la vérité et non le salut; je l'attends de mon
+intelligence et non de la grâce.
+
+_N. B._--Excusez toutes ces fio-ratures[22].
+
+Malgré tout, Calderon est un génie bien extraordinaire et vigoureux
+surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants ancêtres, nous
+arrivons tout au plus à être gracieux dans notre faiblesse.... Je pense
+au _Caprice_ de Musset (qui continue à faire fureur ici). Mais je pense
+aussi en même temps que je continue à ne pas avoir de nouvelles à vous
+donner; et cependant il s'est passé des choses assez intéressantes. M.
+Michelet a ouvert son cours, Mme Alboni a chanté hier _la
+Cenerentola_ (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup
+d'une fille électrique ou magnétique qui fait, pendant son sommeil, en
+écoutant la musique, des gestes qui y ont rapport (à la musique), etc.,
+etc., etc.
+
+Mais que voulez-vous, je tourne à l'ours; je ne sors presque pas de ma
+chambre,--je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espère que ce ne
+sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu
+et de courir à Paris; il faut cependant en avoir une idée.
+
+J'ai reçu des lettres de mes éditeurs qui me font toutes sortes de beaux
+compliments sur mon activité; en même temps ils m'ont envoyé le dernier
+numéro de notre Revue; j'y ai trouvé une admirable nouvelle d'un
+monsieur Grigorovitch[23]....
+
+ * * * * *
+
+J'écrirai demain une lettre à votre mari, que je vous prie de saluer
+bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de
+Louise--et pour cause; ce qui ne m'empêche pas de l'embrasser sur les
+deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je
+vous souhaite tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand et de noble
+dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possédez
+déjà. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous
+les vôtres.
+
+Vous ne restez pas à Hambourg plus de quatre à cinq jours, n'est-ce pas?
+Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-être encore.
+
+_Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudté zdorovy i
+pomnité nass[24]._
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Paris, ce 25 décembre 1847.
+
+Nous étions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas
+recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gâtés), quand
+votre lettre du 21, avec tous ses charmants détails, nous a comblés de
+joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous
+assurer que jamais mes yeux ne se portent mieux que quand ils ont à
+déchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous écrivez parfaitement bien
+pour une célébrité. Du reste, votre écriture varie à l'infini;
+quelquefois elle est jolie, fine, perlée--une vraie petite souris qui
+trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement, à grandes
+enjambées; souvent il lui arrive de s'élancer avec une rapidité, avec
+une impatience extrêmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce
+qu'elles peuvent.
+
+Vous faites très bien de nous décrire vos costumes; nous autres
+réalistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous
+faites est bien fait. Vos succès à Hambourg nous causent une joie
+infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes _bons_ de vous
+encourager?
+
+Je vous remercie de tout mon cœur pour le bon et affectueux conseil
+que vous me donnez dans votre lettre à Mme Garcia. Ce que vous dites
+de la «quabra dura» qu'on remarque toujours dans une œuvre
+interrompue est bien vrai--«_das sind goldene Worte_». Aussi, depuis que
+je suis à Paris, je n'ai jamais travaillé qu'à une chose à la fois et
+j'en ai conduit plusieurs à bon port, je l'espère du moins. Il ne s'est
+pas passé de semaine que je n'aie envoyé un gros paquet à mes éditeurs.
+
+Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, j'ai encore lu un drame
+de Calderon, _la Vida es sueno_[25]. C'est une des conceptions
+dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y règne une énergie
+sauvage, un dédain sombre et profond de la vie, une hardiesse de pensées
+étonnante, à côté du fanatisme catholique le plus inflexible. Le
+Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet
+espagnol, avec toute la différence qu'il y a entre le Midi et le Nord.
+Hamlet est plus réfléchi, plus subtil, plus philosophique; le caractère
+de Sigismond est simple, nu et pénétrant comme une épée; l'un n'agit pas
+à force d'irrésolution, de doute et de réflexions; l'autre agit--car son
+sang méridional le pousse--mais tout en agissant, il sait bien que la
+vie n'est qu'un songe.
+
+Je viens de commencer maintenant le _Faust_ espagnol, _el Magico
+prodigioso_[26]; je suis tout encalderonisé. En lisant ces belles
+productions, on sent qu'elles ont poussé naturellement sur un sol
+fertile et vigoureux; leur goût, leur parfum, est simple; le graillon
+littéraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a été la dernière
+et la plus belle expression du catholicisme naïf et de la société qu'il
+avait formée à son image. Tandis que dans le temps de crise et de
+transition où nous vivons, toutes les œuvres artistiques ou
+littéraires ne représentent tout au plus que les opinions, les
+sentiments individuels, les réflexions confuses et contradictoires,
+l'éclectisme de leurs auteurs; la vie s'est éparpillée; il n'y a plus de
+grand mouvement général, excepté peut-être celui de l'industrie, qui,
+considérée sous le point de vue de la soumission progressive des
+éléments de la nature au génie de l'homme, deviendra peut-être la
+libératrice, la régénératrice du genre humain. Aussi, à mon avis, les
+plus grands poètes contemporains sont les Américains qui vont percer
+l'isthme de Panama et parlent d'établir un télégraphe électrique à
+travers l'Océan. Une fois la révolution sociale consommée--vive la
+nouvelle littérature!...
+
+Une grande partie de ces réflexions m'est venue à l'esprit l'autre soir,
+pendant que j'assistais à la représentation d'une revue de l'année 1847,
+_le Banc d'huîtres_, au Palais-Royal. C'était amusant, et je riais....
+Mais, bon Dieu! que c'était maigre, pâle, timide et mesquin à côté de ce
+qu'aurait pu en faire--je ne dis pas Aristophane--mais quelqu'un de son
+école! Une comédie fantastique, extravagante, railleuse et émue,
+impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la
+société et dans l'homme même, et finissant par rire de sa propre misère,
+s'élevant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au
+stupide pour le glorifier, le jeter à la face de notre orgueil.... que
+ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes voués au Scribe à
+perpétuité.
+
+Je ne désespère pas de vous lire _les Oiseaux_ ou _les Grenouilles_
+d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi vous voilà donc à Berlin; vos deux premières campagnes sont
+terminées, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple déjà
+conquis.
+
+Vous allez débuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra
+à étudier les journaux de Berlin. Il y a dans les _Didaskalia_ de
+Francfort un article enthousiaste sur vous, daté de Hambourg. A propos,
+_l'Illustration_ annonce votre engagement au Grand-Opéra pour l'hiver
+prochain. On écrit de Pétersbourg que le théâtre italien y est à
+l'agonie. J'ai parlé dans une lettre à votre mari de _la Cerenentola_ et
+de Mme Alboni.
+
+J'espère que vous allez vous porter tous, mari, femme et enfant, comme
+des anges, ou comme nous, car nous allons très bien, mais très bien.
+
+Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous répétant toujours la
+même chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus
+grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes vœux sont bien
+sincères... Portez-vous bien, soyez heureuse.
+
+Votre tout dévoué
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+_P.-S._--_Que Dios bendiga Vd._
+
+
+
+
+VII
+
+
+Paris, ce 11 janvier 1848.
+
+Je viens de recevoir à l'instant la lettre que vous m'avez envoyée sous
+le couvert de Mme Garcia. Je remercie votre mari, de son bon
+souvenir. Quant à ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne
+demande pas mieux que d'avoir tort, et d'être détrompé le plus vite
+possible.
+
+Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamétralement
+opposé à celui de Florian) ne méritent pas l'honneur d'une traduction;
+mais l'offre que me fait et señor Louis est trop flatteuse pour que je
+ne m'abonne pas, dès à présent, à en profiter plus tard, quand j'aurai
+fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur
+m'arrive[27]. En même temps je souhaite au grand chasseur... halte-là!
+je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne
+s'est pas laissé infecter par les superstitions de ma chère patrie, je
+ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gâter son plaisir.
+
+Les articles sur _la Norma_ m'ont fait éprouver ce que les Allemands
+nomment _Wehmuth_. En vous comparant avec vous-même d'il y a un an, MM.
+les critiques semblent remarquer un changement, un développement dans la
+manière dont vous faites ce rôle. Et moi--_ay de mi_--je ne puis savoir
+ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la _Norma_ depuis
+Saint-Pétersbourg. _Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen._ Je suis
+prêt à crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas
+chagriné. Rellstab et Kossack parlent tous les deux «_von einer
+milderen Darstellung_»; je sais bien que ce n'est pas là une _Milde_ à
+la Lind; je suis persuadé, au contraire, que cela doit être très beau,
+très vrai et très poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas
+les grandes âmes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les
+assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignité. «Les coups
+de marteau», dit Pouchkine quelque part, «brisent le verre et forgent
+l'acier», l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont passé
+par là, ceux qui ont _su_ souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce
+bonheur, car c'en est un que l'égoïste, par exemple, ou le lâche ne
+connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit--s'ils y
+résistent.
+
+Dieu! que j'aurais été content d'assister à une représentation de _la
+Norma_! Cette femme au cœur si haut placé et si naïf, si droit, si
+vrai, en lutte avec son amour et sa destinée, ces grands et simples
+mouvements des passions dans une âme primitive, ce cruel et doux mélange
+de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,--et dans la mort,--cette
+explosion délirante de la fin, cette intelligence si forte et si fière,
+qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entière par la
+tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,--n'en parlons
+plus. Je tâcherai de vous «reconstruire» dans _la Norma_ d'après l'idée
+que j'ai de votre talent, d'après mon souvenir... Il est vrai que je ne
+suis plus rompu comme autrefois à cet exercice allemand par
+excellence... enfin j'essayerai.
+
+Vous me parlez aussi du _Roméo_, du troisième acte; vous avez la bonté
+de me demander des remarques sur Roméo. Que pourrais-je vous dire que
+vous n'auriez déjà su et senti d'avance? Plus je réfléchis à la scène du
+troisième acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manière de la
+rendre--la vôtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux
+que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le
+désespoir qui vous saisit alors doit être tellement terrible que, s'il
+n'est pas retenu et _glacé_ par la ferme résolution de se donner la mort
+à soi-même, ou par tout autre _grand_ sentiment, l'art n'est plus en
+état de le rendre. Des cris entrecoupés, des sanglots, des
+évanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le
+spectateur lui-même n'en serait pas ému, de cette émotion profonde et
+poignante qui vous fait verser avec délices des larmes quelquefois bien
+amères. Tandis que de la manière dont vous voulez faire _Roméo_ (d'après
+ce que vous m'écrivez), vous produirez sur votre auditoire une
+impression ineffaçable. Je me souviens de l'observation fine et juste
+que vous fîtes un jour sur les petits mouvements agités et contenus que
+se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela
+n'était peut-être chez elle que du savoir-faire; mais, en général, c'est
+le calme _provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond_,
+le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous côtés les élans
+désespérés de la passion, qui leur communique cette pureté de lignes,
+cette beauté idéale et réelle; la vraie, la seule beauté de l'art. Et ce
+qui prouve la vérité de cette remarque, c'est que la vie elle-même--dans
+de rares moments, il est vrai, dans les moments où elle se dégage de
+tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun--s'élève au même genre de
+beauté. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont
+les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on
+ajouter. Mais il s'agit de savoir réunir les deux extrêmes, ou sinon on
+paraîtra froid. Il est plus facile de ne pas attenter à la perfection,
+plus facile de rester à mi-chemin, d'autant plus que la plupart des
+spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutôt ne sont pas habitués
+à autre chose; mais vous n'êtes ce que vous êtes que par cette noble
+tendance à ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,--_ist der Pünkt
+getroffen_,--tous les cœurs, même les plus vulgaires, bondissent et
+s'élancent. A Pétersbourg, il fallait être soi-même un peu artiste pour
+sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez
+grandi depuis lors; vous êtes devenue compréhensible pour tout le monde,
+sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses réservées aux élus.
+
+Je vous écris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bonté de
+suppléer--avec votre finesse de divination ordinaire--à ce que mes
+expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de
+faire du style; je n'en ai pas même la volonté. Je ne veux que vous dire
+ce que je pense.
+
+Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parlé de ce qui se fait à
+Paris. Je le ferai dans une autre lettre, très prochaine, si vous le
+voulez bien.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde se porte bien. J'ai été hier aux Italiens; on donnait _la
+Donna del Lago_, de Rossini. Quelle délicieuse musique (malgré quelques
+longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! Mlle
+Alboni y a été bien dans les andante et très molle dans les allegro.
+Elle et Mlle Grisi ont dit à ravir le petit duo du deuxième acte.
+Mario a bien chanté son air. Les chœurs ont été détestables. (Quel
+dommage! le chœur des Bardes est magnifique, autant qu'on en pouvait
+juger).....
+
+ * * * * *
+
+Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup.
+
+Je reste votre tout dévoué
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Paris, 17/5 janvier 1848.
+
+ * * * * *
+
+Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que
+vous venez d'écrire à «bonne maman», par exemple! Avec quel plaisir on
+en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en été dans une
+longue allée bien verte et bien fraîche. Ah! se dit-on, il fait bon ici;
+et on marche à petits pas, on écoute babiller les oiseaux. Vous babillez
+bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plaît; sachez que
+vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus
+gourmands.--Vous imaginez-vous, Madame, votre mère au coin de son feu,
+me faisant lire à haute voix votre lettre qu'elle a eu déjà presque le
+temps d'apprendre par cœur? C'est alors que sa figure est bonne à
+peindre!...
+
+ * * * * *
+
+Vous ai-je dit dans ma dernière lettre que j'ai assisté à un concert du
+Conservatoire? On n'y a donné que Mendelssohn. La _Symphonie en la_ m'a
+beaucoup plu. C'est élégant, fort, élevé. L'exécution a été
+_monstrueusement_ parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose
+de plus étonnant.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Roméo, et au moment
+où j'écris (il est onze heures et demie), vous devez être dans une jolie
+petite agitation. Je fais les vœux les plus sincères pour votre
+réussite. Il me semble qu'elle sera complète. Pourquoi ne puis-je être à
+Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi?
+
+Ah çà! mais décidément, depuis quelque temps, je ne vous donne plus
+aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou.
+Voyons, cependant.
+
+J'ai été l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une
+admirable chose.--Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs,
+d'arbres, de statues, et recouvert à une hauteur prodigieuse par un
+immense _dais_ en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de
+fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul
+_drawback_ ou désagrément que j'y ai éprouvé a été une odeur de dalle
+mouillée, odeur chaude et légèrement nauséabonde. On dit aussi que la
+pluie y pénètre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin
+d'Hiver doit être un spectacle éblouissant.
+
+Votre mari vous a certainement parlé du nouveau roman de Mme Sand,
+que _le Journal des Débats_ publie dans son feuilleton: _François le
+Champi_. C'est fait dans la meilleure manière: simple, vrai, poignant.
+Elle y entremêle peut-être un peu trop d'expressions de paysan; ça donne
+de temps en temps un air affecté à son récit. L'art n'est pas un
+daguerréotype, et un aussi grand maître que Mme Sand pourrait se
+passer de ces caprices d'artiste un peu blasé. Mais on voit clairement
+qu'elle en a eu jusque par-dessus la tête des socialistes, des
+communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est
+excédée et qu'elle se plonge avec délices dans la fontaine de Jouvence
+de l'art naïf et terre à terre. Il y a entre autres, tout au
+commencement de la préface, une description en quelques lignes d'une
+journée d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de
+rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une
+manière ferme, claire et compréhensible; elle sait _dessiner_ jusqu'aux
+parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal; mais vous me
+comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin
+bordé de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois
+les feuilles dorées sur le ciel d'un bleu pâle, les fruits rouges de
+l'églantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses
+chiens et une foule d'autres choses!...
+
+Paris a été mis en émoi pendant quelques jours par le discours fanatique
+et contre-révolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a
+applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait à la
+Convention. Encore un symptôme--et des plus graves--de l'état des
+esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de
+gens intéressés à le faire avorter. Nous verrons.
+
+A propos d'enfantement: la petite chienne de Mlle Jenny est morte en
+couche; pauvre petite bête! elle a dû beaucoup souffrir. Ce décès a fait
+contremander un vendredi.
+
+Vous avez donc de la neige et des traîneaux; nous n'avons que de la boue
+et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Müller-Strübing[28] entrer
+chez vous, une branche de lilas à la main. Donnez donc à madame votre
+mère une petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup
+l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent
+son vol du côté de Berlin.
+
+Eh bien! et Mme Lange, continue-t-elle à vous plaire? Donnez-nous-en
+des nouvelles.
+
+Et les dames Kaminski[29]?
+
+Je travaille beaucoup et avec assez de fruit.
+
+J'ai déjà lu presque tout _le Gil Blas_ en espagnol, je traduis _Manon
+Lescaut_ et je suis entré en correspondance avec un autre élève de mon
+maître[30], correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de
+nous perfectionner dans l'étude de la «magnifica lengua castellana».
+Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu égayé (je
+ne sais plus à quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et
+il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote.
+Du reste, mon maître m'assure que c'est un bon garçon et qu'il ne l'a
+pas pris eu mauvaise part.
+
+En même temps, je travaille à une comédie[31] destinée à un acteur de
+Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (_N. B._ Vous voyez
+aussi que j'utilise les marges.)
+
+Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins,
+je répondrai à l'aimable lettre du señor don Louis.
+
+Portez-vous bien.
+
+Votre dévoué
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Paris, samedi 29 avril 1848.
+
+_Guten Morgen und tausend Dank, theuerste_ Madame.
+
+ * * * * *
+
+...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps
+brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, _froidiuscule_, pour ne pas
+dire froid--_very gentlemanlike_, c'est-à-dire atroce! J'attendrai un
+soleil plus propice pour aller à Fontainebleau; jusqu'à présent, nous
+n'avons eu qu'un _genuine english tun, warranted to produce a gentle and
+confortable heat_. Cependant, ça ne m'a pas empêché d'aller hier à
+l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande diablesse
+d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait
+véritablement plu? _Un lion qui dévore une brebis dans une forêt._ Le
+lion est fauve, hérissé, superbe; il s'est bien commodément couché, il
+mange avec appétit, avec sensualité, avec toute tranquillité d'esprit;
+et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tacheté et
+lumineux à la fois, qui est particulier à Delacroix! Il y a aussi deux
+autres tableaux de lui: _la Mort de Valentin_ (dans _Faust_) et _la Mort
+du Christ_, deux abominables croûtes--si j'ose m'exprimer ainsi! Du
+reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la République!
+
+Le soir, j'ai été voir _les Cinq Sens_, ballet. C'est inimaginablement
+absurde. Il y a, entre autres, une scène de magnétisme (Grisi magnétise
+M. Petitpa pour lui faire naître le sens du _goût_) qui est quelque
+chose de colossal en fait de stupidité! Il y avait beaucoup de monde, on
+a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dansé, en effet. Mais c'est
+ennuyeux, un ballet--des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est
+monotone.
+
+Avant le ballet, on a donné le deuxième acte de _Lucie_ avec
+Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi
+ou Raba--enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme
+avait une peur atroce, mais sa voix est fort mauvaise; il est vrai de
+dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empêche pas d'être vieille......
+
+ * * * * *
+
+
+Dimanche 30 avril.
+
+Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez à la fenêtre... tiens,
+c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire
+la politesse de lui donner un compagnon...
+
+«Peut-être on ne voit rien--quelque chose peut-être!»
+
+C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,--je voulais
+dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez à la
+fenêtre et qu'on respire l'air du printemps,--on ne peut s'empêcher de
+désirer être heureux. La vie--cette petite étincelle rougeâtre dans
+l'océan sombre et muet de l'Éternité!--ce seul moment qui vous
+appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est
+vrai. (Demain je m'achèterai d'autres plumes; celles-ci sont détestables
+et me gâtent le plaisir que j'ai de vous écrire.) Voyons
+cependant.--(Ah! grâce à Dieu, en voilà une qui est passable!) Qu'ai-je
+fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parlé avec
+beaucoup d'éloges, sans le connaître, je le confesse. _Les
+Provinciales_ de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens,
+éloquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un
+esclave, d'un esclave du catholicisme,--«les chérubins, ces glorieux
+composés de tête et de plume», «ces illustres faces volantes, qui sont
+toujours rouges et brûlantes», du jésuite Le Moine, m'ont fait rire aux
+éclats.
+
+Puis, je suis allé voir l'exposition des figures représentant la
+République, ou plutôt de sept cents esquisses représentant cette figure,
+et j'en suis revenu indigné, comme tout le monde. C'est une abomination
+inimaginable! Quel concours! Où es-tu, jury?
+
+Puis j'ai passé ma soirée chez T..., dont je vous ai déjà parlé. Nous y
+avons _mené_ une conversation plus ou moins intéressante, mais fort
+pénible. Connaissez-vous de ces maisons où il est impossible de causer à
+esprit _couché_, où la conversation devient une série de problèmes qu'on
+résout à la sueur de son intellect, où les maîtres de la maison ne se
+doutent pas que souvent la plus délicate des attentions est de ne pas
+faire attention à ses convives, où il y a de la glu à chaque parole?
+Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et
+c'est vous qui faites le cheval.
+
+Puis, en me couchant, j'ai lu _le Voyage autour de ma chambre_ du comte
+de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a
+fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,--faite par un homme de
+beaucoup d'esprit,--et j'ai remarqué qu'en fait d'imitation, les plus
+spirituelles sont précisément les plus détestables, quand elles se
+prennent au sérieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans
+talent imite prétentieusement et avec effort, avec le pire de tous les
+efforts, avec celui de vouloir être original. Une pensée captive qui se
+débat, triste spectacle!
+
+Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,--des égoïstes
+remplis de sensibilité, qui se mijotent, se lèchent et se plaisent, tout
+en se donnant des airs de simplicité et de bonhomie. (Topffer est un peu
+dans ce genre.)
+
+L'expédition de mon ami Herwegh[32] a fait un fiasco complet, on a fait
+un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef
+en second, Bornstedt, a été tué; pour Herwegh, on le dit de retour à
+Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire
+_le Roi Lear_, surtout la scène entre le roi, Edgar et le fou, dans la
+forêt. Pauvre diable! il aurait dû ne pas commencer l'affaire ou se
+faire tuer comme l'autre...
+
+ * * * * *
+
+Votre mari revient-il à Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des
+élus.
+
+Mme Sitchès m'a donné de vos nouvelles. J'espère, Madame, que vous
+aurez la bonté de m'écrire bientôt.
+
+A demain...
+
+
+Lundi 1er mai, 11 h. du soir.
+
+J'ai profité du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller à
+Ville-d'Avray, petit village au delà de Saint-Cloud. Je crois que j'y
+louerai une chambre. J'ai passé plus de quatre heures dans les
+bois--triste, ému, attentif, absorbant et absorbé. L'impression que la
+nature fait sur l'homme seul est étrange... Il y a dans cette impression
+un fonds d'amertume _fraîche_ comme dans toutes les odeurs des champs,
+un peu de mélancolie _sereine_ comme dans les chants des oiseaux. Vous
+comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me
+comprends moi-même. Je ne puis voir sans émotion une branche couverte de
+feuilles jeunes et verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel
+bleu--pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce à raison du contraste entre ce
+petit brin vivant, qui flotte au gré du moindre souffle, que je puis
+briser, qui doit mourir, mais qu'une sève généreuse anime et colore, et
+cette immensité éternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant
+que grâce à la terre? (Car hors de notre atmosphère il fait un froid de
+70 degrés et fort peu _clair_. La lumière se centuple au contact de la
+terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,--mais la vie, la réalité,
+ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beauté fugitive... j'adore
+tout cela. Je suis attaché à la glèbe, moi. Je préférerais contempler
+les mouvements précipités de la patte humide d'un canard, qui se gratte
+le derrière de la tête au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues
+et étincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui
+vient de boire dans un étang, où elle est entrée jusqu'au genou--à tout
+ce que les chérubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir
+dans les cieux...
+
+
+Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin.
+
+Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit
+philosophicopanthéistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux
+parler de vous, ce qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit
+aujourd'hui.
+
+Vous débutez dans _les Huguenots_; c'est très bien. Mais il ne faut pas
+qu'on ne vous fasse faire que des rôles dramatiques. Si vous chantiez
+_la Somnambula_?... C'est le meilleur rôle de Mlle Lind; elle y
+débute--eh bien, après? Je crois pouvoir répondre d'un grand succès.
+Vous irez l'entendre après-demain; vous m'écrirez, n'est-ce pas,
+l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez
+pas enfermer dans la spécialité des rôles dramatiques. Les journaux
+disent que c'est le 6, samedi, que vous débutez, est-ce vrai? Il y aura
+quelqu'un ce soir-là à Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais
+enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drôle
+d'expression, être dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange?
+les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est
+pas dans son assiette ordinaire; cette inquiétude provient peut-être de
+la possibilité d'être mangé par un autre Dieu que le sien. Je dis des
+bêtises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!!
+
+J'ai été avant-hier soir voir Frédérick Lemaître dans _Robert Macaire_.
+La pièce est mal faite et ignoble, mais Frédérick est l'acteur le plus
+puissant que je connaisse. Il en est effrayant. Robert Macaire, c'est
+encore un Prométhée, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence,
+quelle audace effrontée, quel aplomb cynique, quel défi à tout et quel
+mépris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne.
+Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frédérick en
+artiste, et trouve le rôle dégoûtant. Mais aussi quelle vérité
+accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens
+du beau sont deux bosses qui n'ont rien à faire l'une avec l'autre.
+Heureux qui les possède toute deux.
+
+Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure
+pour ne rentrer que fort tard dans la journée. Il faut que je me trouve
+une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empêché de me décider pour
+Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un
+pont de bateaux et à pied,--les mariniers ayant profité de la Révolution
+de Février pour détruire le pont du chemin de fer--et cela prend
+beaucoup de temps.
+
+Je tâcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemblée nationale le
+jour de l'ouverture. Si j'y réussis, je vous promets la description la
+plus fidèle. De votre côté, Madame, quand vous serez bien casée, vous me
+décrirez votre maison et votre salon. Faites cela, s'il vous plaît,
+_pojalouïsta_[33].
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main.
+
+Mille amitiés à Mme Garcia, à votre mari, Mlle Antonia et Louise.
+_Leben Sie wohl._
+
+_Ihr ergebener Freund._
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+X
+
+_Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journée de lundi 15 mai
+(1848)._
+
+
+Je sortis de chez moi à midi.--La physionomie des boulevards ne
+présentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la
+Madeleine se trouvaient déjà deux à trois cents ouvriers avec des
+bannières.
+
+La chaleur était étouffante. On parlait avec animation dans les groupes.
+Bientôt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'années grimper sur une
+chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en
+faveur de la Pologne. Je m'approchai; ce qu'il disait était fort
+violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis
+dire près de moi que c'était l'abbé Chatel.
+
+Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde
+le général Courtois monté sur son cheval blanc (à la La Fayette); il
+s'avança dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit
+tout à coup à parler avec véhémence et force gestes; je ne pus entendre
+ce qu'il dit. Il retourna ensuite par où il était venu.
+
+Bientôt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front,
+drapeaux en tête; une trentaine d'officiers de la garde nationale de
+tous grades escortaient la pétition. Un homme à longue barbe (que je sus
+plus tard être Huber) s'avançait en cabriolet.
+
+Je vis la procession se dérouler lentement devant moi (je m'étais placé
+sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemblée
+nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tête de la colonne
+s'arrêta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu'à
+la grille. De temps à autre, un grand cri s'élevait: Vive la Pologne!
+cri bien plus lugubre à entendre que celui de: Vive la République! l'_o_
+remplaçant l'_i_.
+
+Bientôt on put voir des gens en blouse monter précipitamment les marches
+du palais de l'Assemblée; on dit autour de moi que c'étaient les
+délégués qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu
+de jours auparavant, l'Assemblée avait décrété ne pas recevoir _les
+pétitionnaires à la barre_, comme le faisait la Convention; et quoique
+parfaitement édifié sur la faiblesse et l'irrésolution de nos nouveaux
+législateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire.
+
+Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui
+s'était arrêtée jusqu'à la grille de la Chambre. Toute la place de la
+Concorde était encombrée de monde. J'entendis dire autour de moi que
+l'Assemblée recevait en ce moment les délégués, et que toute la
+procession allait défiler devant elle. Sur les marches du péristyle se
+tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baïonnettes au bout des
+fusils.
+
+Écrasé par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-Élysées; puis je
+revins à la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas
+trouvé, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait être trois
+heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la
+procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les
+dernières bannières de l'autre côté du pont. J'avais à peine dépassé
+l'obélisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit
+noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il
+rencontrait: «Mes amis, mes amis, l'Assemblée est envahie, venez à notre
+secours; je suis un représentant du peuple!»
+
+Je m'avançai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barré
+par un détachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se
+répandit tout à coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns
+affirmaient que l'Assemblée était dissoute, d'autres le niaient; enfin,
+un brouhaha inimaginable.
+
+Et cependant les dehors de l'Assemblée ne présentaient rien
+d'extraordinaire; les _gardes_ la _gardaient_, comme si rien ne s'était
+passé. Un instant, nous entendîmes battre le rappel, puis tout se tut.
+(Nous sûmes plus tard que c'était le président lui-même qui avait
+ordonné de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lâcheté.)
+
+Deux grandes heures se passèrent ainsi! Personne ne savait rien de
+positif, mais l'insurrection paraissait avoir réussi.
+
+Je parvins à faire une trouée dans la haie des gardes du pont et je me
+plaçais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannières,
+courir le long des quais, de l'autre côté de la Seine...
+
+--Ils vont à l'Hôtel de Ville! s'écria quelqu'un près de moi; c'est
+encore comme au 24 février.
+
+Je redescendis avec l'intention d'aller à l'Hôtel de Ville... Mais dans
+ce moment nous entendîmes tout à coup un roulement prolongé de tambour,
+et un bataillon de la garde mobile apparut du côté de la Madeleine et
+vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme, à l'exception d'une
+poignée d'hommes dont l'un était armé d'un pistolet, personne ne leur
+fit résistance, il s'arrêtèrent devant le pont, après avoir conduit les
+émeutiers au poste.
+
+Cependant, même alors, rien ne paraissait décidé; je dirai plus: la
+contenance de ces gardes mobiles était passablement indécise. Pendant
+une heure au moins avant leur arrivée et un quart d'heure après, tout le
+monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les
+mots: «C'est fini!» prononcés d'une façon joyeuse ou triste, suivant la
+façon de penser de ceux qui les prononçaient.
+
+Le commandant du bataillon, homme d'une figure éminemment française,
+joviale et résolue, fit à ses soldats un petit discours terminé par ces
+mots: «Les Français seront toujours Français. Vive la République!» Cela
+ne le compromettait pas.
+
+J'ai oublié de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et
+d'attente dont je vous ai parlé, nous avions vu une légion de gardes
+nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-Élysées et
+traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis-à-vis des Invalides. Ce
+fut cette légion qui prit les émeutiers par derrière et les délogea de
+l'Assemblée.
+
+Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait
+été reçu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de:
+«Vive l'Assemblée nationale» recommencèrent avec une nouvelle force.
+Tout à coup, le bruit se répandit que les représentants étaient rentrés
+dans la salle. Ce fut un changement à vue. Le rappel éclata de toutes
+parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur
+les pointes de leurs baïonnettes (ce qui, par parenthèse, produisit un
+effet prodigieux) et crièrent: «Vive l'Assemblée nationale!» Un
+lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla
+une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est
+passé;
+
+«L'Assemblée est plus forte que jamais! s'écria-t-il. Nous avons écrasé
+les misérables... Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des députés
+insultés, battus!...»
+
+Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemblée furent encombrés
+de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux;
+des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait
+triomphé, avec raison, cette fois.
+
+Je restai encore sur la place jusqu'à six heures... Je venais
+d'apprendre qu'à l'Hôtel de Ville aussi le gouvernement avait remporté
+la victoire... Je ne dînai ce jour-là qu'à sept heures.
+
+De toute la foule de choses qui me frappèrent, je n'en citerai que
+trois: ce fut en premier lieu l'_ordre extérieur_ qui ne cessa de régner
+autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appelés soldats, gardèrent
+l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; après l'avoir laissé
+passer, ils se refermèrent sur elle. Il est vrai de dire que
+l'Assemblée, de son côté, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait
+en attendre; elle écouta Blanqui pérorer pendant une demi-heure, sans
+protester! Le président ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les
+représentants ne quittèrent pas leurs sièges, et ce ne fut que quand on
+les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilité avait été celle des
+sénateurs romains devant les Gaulois, ça aurait été superbe; mais non,
+leur silence était le silence de la peur; ils siégeaient, le président
+présidait... Personne, M. d'Adelsward excepté, ne protestait... et
+Clément Thomas lui-même n'interrompit Blanqui que pour demander
+gravement la parole!...
+
+Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manière dont les marchands de
+coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides,
+contents et indifférents, ils avaient l'air de pêcheurs amenant un filet
+bien chargé.
+
+Troisièmement, ce qui m'étonna beaucoup moi-même, ce fut l'impossibilité
+dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple
+dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce
+qu'ils désiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils étaient révolutionnaires
+ou réactionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air
+d'attendre la fin de l'orage.--Et cependant je m'adressai souvent à des
+ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce
+que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou
+fatalité?...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Hyères, vendredi 20 octobre 1848.
+
+Bonjour, madame. Me voilà enfin parvenu au but de mes pérégrinations! Je
+suis arrivé hier après un séjour de deux jours à Toulon, où j'avais été
+retenu par une légère indisposition, parfaitement dissipée maintenant,
+et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma
+névralgie--car j'ai lieu d'espérer qu'elle est bien morte cette
+fois.--J'occupe une jolie petite chambre à l'hôtel d'Europe, donnant sur
+une terrasse d'où j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante,
+toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mûriers (je
+suis vraiment bien fâché de toutes ces terminaisons en _iers_), parmi
+lesquels s'élèvent de temps en temps les éventails, ou plutôt les
+plumeaux étranges des palmiers. Cette plaine, que bordent à droite et à
+gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au delà
+duquel s'étendent et bleuissent à la façon de Capri les îles d'Hyères.
+Une rangée de pins à parasol court le long du rivage. Tout cela serait
+charmant, si ce n'était la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre
+jours, et qui dans ce moment même enveloppe toute cette belle plaine
+d'un brouillard uniforme, terne et gris.
+
+Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espère que cette pluie ne
+durera pas éternellement--ou si elle dure, ma foi, je travaillerai à
+faire trembler.
+
+Je vous ai envoyé ma dernière lettre de Marseille, le jour de mon départ
+pour Toulon--il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas
+grand'chose.... Voyons cependant.
+
+Je suis arrivé à Toulon de grand matin, après un voyage de nuit assez
+désagréable, par de mauvais chemins.--Toulon est une assez jolie ville,
+pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.--Il faisait un temps
+assez extravagant, de grosses nuées chargées de pluie passaient
+lourdement sur la ville, en laissant échapper de véritables torrents
+d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement;
+puis une fois la bourrasque passée, un vigoureux soleil, radieux et gai,
+venait frapper les maisons et les rues ruisselantes.
+
+Toulon est entouré de hautes montagnes d'un gris jaunâtre; rien n'était
+charmant comme de les voir sortir peu à peu à la lumière, à travers les
+derniers brouillards de l'ondée qui s'en allait. Je m'embarquai dans un
+petit bateau à voile et je fis une tournée dans la rade qui est fort
+belle et spacieuse. Nous passâmes devant la frégate _le Muiron_, qui
+ramena Napoléon d'Égypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y
+avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.--Pendant les
+cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois
+ondées, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant,
+pendant et après, sur la mer, était quelque chose de magnifique. Elle
+prenait tantôt une teinte d'encre de Chine nacrée avec des reflets
+bleuâtres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec
+de petites paillettes d'or; à droite, elle était d'un blanc laiteux; à
+gauche, près des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'écume... et
+tout cela changeait, se déplaçait à chaque instant, selon qu'on tournait
+la tête ou que les nuages passaient.
+
+Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de
+voir les forçats; mais aussitôt que je déclinai ma qualité d'étranger,
+et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entrée.--Il était
+venu, à ce qu'il paraît, de nouveaux ordres, très sévères. Là-dessus, je
+m'en fus à mon hôtel et m'apprêtais déjà à partir pour Hyères, quand je
+fus pris d'une espèce d'attaque nerveuse à l'estomac, qui me força de
+rester.--J'envoyai chercher un médecin qui m'administra des calmants,
+m'ordonna le repos, et, vingt-quatre heures plus tard, c'est-à-dire
+hier à quatre heures, je partais, parfaitement rétabli, frais et dispos,
+pour Hyères, où j'arrivais juste à temps pour me mettre à table avec un
+Anglais roux, horriblement gêné dans ses mouvements par une cravate en
+crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique à la
+figure repoussante--un bouc avec des yeux de perroquet--et un vieux
+capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait
+cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la
+grande habitude qu'il en a contractée avec les Bédouins.
+
+ * * * * *
+
+Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien,
+n'est-ce pas?... Je dîne chez vous dimanche 5; voulez-vous _accepter
+cette invitation_?--C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois,
+vous aurez un convive de plus à table. Je demande pour ce jour-là une
+charlotte russe.
+
+La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un
+bout à l'autre, sans la moindre petite échappée de lumière. Aujourd'hui,
+après mon excursion à la poste, je suis entré à l'église, qui est très
+ancienne et très bien conservée. L'intérieur en est triste et sombre; la
+lumière y pénètre à peine à travers les vitraux coloriés--il n'y en a
+pas un qui soit blanc. Au moment où j'entrais, tous les prêtres (il y en
+avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprêtaient a chanter le
+_Requiem_ devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entouré de
+cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les
+chaises. Les prêtres et les enfants de chœur se mirent à psalmodier
+d'une voix criarde et fausse... Décidément, je préfère le grand air, le
+bûcher et les jeux des anciens.
+
+A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des
+îles avec l'_Odyssée_ et d'y rester un temps indéfini.....
+
+ * * * * *
+
+J'ai encore une comédie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter
+Hyères. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de
+l'hiver.--C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il
+le faudra.
+
+Eh bien? et _Jeanne la Folle_, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la
+moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous déjà eu quelques
+«glimpses» de la musique du _Prophète_ à l'époque de mon retour? C'est
+ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la
+serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bénisse un million de fois.
+
+Mille amitiés à tous les vôtres. Que fait Viardot? Se porte-il bien? A
+revoir donc--à table--le 5.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Versailles, mercredi 10 janvier 1849.
+
+Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien!
+je ne vais pas mal non plus. Le bon Müller, avec lequel j'ai passé
+presque toute la journée d'hier, a dû vous le dire.
+
+Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de désagréable à mes
+nerfs. Le scélérat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je
+m'ennuie un peu à Versailles--mais j'y tiendrai bon, je _traduis_, je
+lis Saint-Simon, je me promène, je vais au café lire les journaux--et
+déjà les habitués, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me
+regardaient en dessous et de côté, comme le font d'habitude les
+sangliers acculés dans les tableaux de chasse--commencent à me soulever
+leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino
+entrecoupée aux mêmes endroits par les mêmes plaisanteries--à un sou le
+cent!--et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo.
+Non, je ne demande rien, je regarde ces «plantes bulbeuses», et leur air
+de tranquillité inaltérable et simplement bête m'inspire une espèce
+d'ennui résigné--c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne
+m'extraire une molaire!
+
+Vous attendez-vous à ce que je vous dise quelque chose de Versailles?
+oui? Eh bien, vous serez attrapée. Vous connaissez mon culte de
+l'imprévu, et ici je ne saurais dire que des choses usées jusqu'à la
+corde et que tout le monde a entendues et répétées mille fois. Du reste,
+avec les mots suivants, que je vais vous écrire: grandeur, solitude,
+silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glacées, grands
+souvenirs, longues avenues désertes--avec ces mots que vous remuerez
+comme les pierres d'un kaléidoscope--avec votre imagination et votre
+esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en état de vous dire à
+vous-même tout ce que j'aurais pu vous écrire, et mille millions de fois
+mieux encore (j'ai hâte d'ajouter ces dernières paroles, car sans cela
+ma phrase devenait d'une fatuité à faire trembler), si vous ne préférez
+pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empêcher de vous
+conseiller.
+
+J'ai cependant été chez H. Vernet; son tableau est faible et froid.
+
+J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai,
+étourdi, peu ou point d'éducation, spirituel, railleur et quelque peu
+mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans
+véritable dignité; l'autre doux, rêveur, paresseux et gourmand, nourri
+des lectures de Lamartine, insinuant et dédaigneux en même temps. Ils
+fréquentent le même café que moi. Le premier appartient (si un chien
+peut appartenir!!!) à un petit chirurgien d'armée très maigre, très laid
+et très revêche; le second a pour maîtresse la dame du comptoir, vieille
+petite femme, édentée à force d'être bonne.--Il y en a qui vous font cet
+effet-là.--J'ai invité le premier à venir me voir, mais il prétend que
+son maître lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne
+raison et me suis contenté de lui donner un morceau de sucre qu'il a
+croqué à l'instant même en remuant sa queue avec politesse et vivacité.
+
+Sur ce, je baise vos belles mains et reste à tout jamais
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Paris, dimanche soir, juin 1849.
+
+Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous à Courtavenel? Je vous donne
+en mille de deviner ce à quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en
+mille--car vous l'avez déjà deviné à la vue de ce morceau de papier de
+musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai composé ce que vous
+voyez--musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a coûté de peine, de
+sueur au front, d'agonie mentale, se refuse à la description. J'ai
+trouvé l'air assez vite--vous comprenez: l'inspiration!--mais ensuite le
+trouver sur le piano--et puis l'écrire.... J'en ai déchiré quatre ou
+cinq brouillons; et même maintenant je ne suis pas sûr de ne pas avoir
+écrit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce,
+s'il vous plaît? J'ai dû rassembler à grand'peine tout ce qui a surnagé
+de bribes musicales dans ma mémoire, je vous assure; la tête m'en fait
+mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-être pendant deux
+minutes.
+
+Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;--je vais sortir
+demain pour la première fois. Voyons, arrangez à cela une basse comme
+pour les notes que j'écrivais au hasard. Si votre frère Manuel m'avait
+vu à l'ouvrage--cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur
+le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en
+agitant ses bras d'une manière gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est
+aussi difficile que ça de composer de la musique? Meyerbeer est un grand
+homme!!!
+
+
+Lundi.
+
+A mon réveil, j'ai trouvé votre lettre et ne suis plus en train de
+plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises
+choses inutiles dans le monde--le choléra, la grêle, les rois, les
+soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope?
+
+A propos de choléra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantôt c'était
+le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le développe.
+Il s'accommode de tous les régimes, ce gaillard-là.--Pour moi, je sens
+sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir
+aujourd'hui,--ne voilà-t-il pas qu'il me survient une espèce de fluxion
+à la joue! De par tous les diables,--où ai-je pu prendre du froid,--moi
+qui ne sors pas de ma chambre? Je me vois obligé de la garder encore
+aujourd'hui.
+
+Le désastre survenu à Courtavenel me rappelle une scène pénible dont
+j'ai été témoin en Russie. Toute une famille de paysans était sortie en
+chariot pour aller faire la récolte d'un champ à eux, situé à quelques
+verstes de leur village; et ne voilà-t-il pas qu'une grêle épouvantable
+vient détruire de fond en comble tous les épis! Ce champ si beau n'était
+qu'une mare de boue. Je vins à passer par là; ils étaient tous
+silencieusement assis autour de leur téléga; les femmes pleuraient; le
+père, tête nue et la poitrine découverte, ne disait rien. Je m'approchai
+d'eux, je tâchai de les consoler, mais à mon premier mot, le paysan se
+laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena
+sa chemise de grosse toile grise sur la tête. Ça a été le dernier geste
+de Socrate mourant: dernière et muette protestation de l'homme contre la
+cruauté de ses semblables ou la brutale indifférence de la nature. C'est
+qu'elle l'est: elle est indifférente; il n'y a de l'âme qu'en nous et
+peut-être un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la
+vieille nuit cherche éternellement à engloutir. Cela n'empêche pas cette
+scélérate de nature d'être admirablement belle; et le rossignol peut
+nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte à
+demi broyé se meurt douloureusement dans son gésier. Sagre-gorgon, que
+c'est noir!--je crois que j'ai été trop éloquent,--mais ça ne fait rien.
+
+Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis
+fort reconnaissant à Mme Sitchès de l'intérêt qu'elle me témoigne et
+que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir
+jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-là--, il ne faut pas y
+penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitiés à tout
+le monde, et à M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il
+ne m'a pas oublié.
+
+Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bénisse.
+
+A propos, j'ai trouvé trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous très
+mauvais, mais en persévérant je trouverai quelque chose peut-être.
+
+A revoir, après-demain. En attendant, je vous serre les mains bien
+amicalement.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Courtavenel, mercredi.
+
+Voici, Madame, votre second bulletin.
+
+Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est décidément
+fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec
+impatience le facteur, qui va, je l'espère, nous donner de bonnes
+nouvelles.
+
+La journée d'hier a été moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous
+avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous
+jouions au whist, il est survenu un grand événement. Voici ce que
+c'était: un gros rat s'était introduit dans la cuisine, et Véronique,
+dont il avait dévoré la veille le chausson (quel animal vorace! passe
+encore si c'était celui de Müller), avait eu l'adresse de boucher le
+trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un
+torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous
+levons tous, nous nous armons de bâtons et nous entrons dans la cuisine.
+Le malheureux s'était réfugié sous l'armoire du coin; on l'en
+chasse,--il sort. Véronique lui lance un coup sans l'atteindre; il
+rentre sous l'armoire et disparaît. On cherche, on cherche dans tous
+les coins,--pas de rat. On se donne inutilement au diable--enfin,
+Véronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue
+grise s'agite rapidement dans l'air,--le rusé coquin s'était fourré
+là!--Il descend comme l'éclair,--on veut le frapper,--il disparaît de
+nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,--rien! Et
+remarquez qu'il n'y a que très peu de meubles dans la cuisine. De guerre
+lasse, nous nous retirons,--nous nous remettons au whist.--Voilà que
+Véronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des
+pincettes.--Imaginez-vous où il s'était caché! Il y avait sur une table
+dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de
+Véronique,--il s'était glissé dans une des manches.--Notez que j'ai
+remué cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches.
+N'admirez-vous pas la présence d'esprit, le rapide coup d'œil,
+l'énergie du caractère de cette petite bête? Un homme, dans un pareil
+péril, aurait cent fois perdu la tête. Véronique allait sortir et
+abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe
+remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mérité de «sauver sa
+viande».
+
+Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le _National_ une
+fâcheuse nouvelle: il paraît qu'on a arrêté plusieurs démocrates
+allemands.--Müller serait-il du nombre?--J'ai peur aussi pour
+Herzen[34]. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.--La réaction est
+tout enivrée de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son
+cynisme.
+
+Le temps est très doux aujourd'hui, mais en juin on désirerait autre
+chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est
+pas trop frais. Vous nous ramènerez les beaux jours.--Nous ne vous
+attendons pas avant samedi.
+
+Nous y sommes résignés.... Une petite note de la direction dans le
+journal ne nous laisse pas d'illusions là-dessus.--Patience! mais que
+nous serons heureux de vous revoir!...
+
+Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres.
+(Suivent les lettres de Louise et de Berthe.)
+
+ * * * * *
+
+_P. S._--Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et
+demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.--Au nom du ciel,
+soignez-vous.--Mille amitiés à vous et aux autres.
+
+_Tausend Grüsse._
+
+_Jhr_ IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Courtavenel, 19 juin 1849.
+
+Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?--Tous les habitants de
+Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont chargé de vous
+rendre compte de la journée d'hier. Le voici, ce compte:
+
+Après votre départ, tout le monde est allé se coucher, et on a dormi
+jusqu'à dix heures; puis on s'est levé, on a assez silencieusement
+déjeuné, on a joué au billard sans se dépêcher, puis on s'est mis à
+l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchès avec le journal, Mme
+Sitchès je ne sais où, et moi dans le petit cabinet, où je me suis mis à
+réfléchir sur le _sujet_ en question. J'ai réfléchi une heure, puis j'ai
+lu de l'espagnol, puis j'ai écrit une demi-page du sujet, puis je suis
+allé dans le grand salon, où j'ai vu avec étonnement qu'il n'était que
+deux heures. Alors, j'ai travaillé trois quarts d'heure avec Louise, qui
+commence à oublier un peu son allemand, mais qui a très peu de fautes
+d'orthographe dans la dictée; ensuite, je suis allé me promener seul,
+et, à mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est allée se promener
+jusqu'au dîner, qui a eu lieu à cinq heures. Après le dîner, le temps,
+qui jusque-là semblait traîner la patte comme une perdrix blessée, m'a
+paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu'à neuf heures, grâce à
+la fatigue que mes deux promenades m'avaient causée. A neuf heures, on
+nous a apporté du thé--ou plutôt du vulnéraire suisse de Razay, que nous
+avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite
+conversation honnête et modérée sur des sujets parfaitement connus et
+fort peu intéressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de
+livres moraux et instructifs, auraient été édifiés, j'en suis sûr, en
+voyant notre maintien modeste et plein de bon goût, notre déférence l'un
+pour l'autre, qu'un léger assoupissement ne rendait que plus agréable.
+Enfin, après avoir joui pendant près d'une heure de la société de nos
+semblables, plaisir pour lequel on prétend que l'homme est né, nous nous
+levâmes, nous nous acheminâmes vers la salle à manger, nous prîmes nos
+luminaires, nous nous souhaitâmes une bonne nuit et nous nous couchâmes
+dans nos lits, où nous dormîmes sur-le-champ.
+
+Ce matin, il fait un temps très bon, très doux; j'ai fait une assez
+grande promenade avant le déjeuner, et je vous écris maintenant entre le
+déjeuner et le billard, de crainte que le facteur ne vienne plus tôt
+qu'à l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience.
+
+Je vous serre la main très fort, bien fort. Mille amitiés à Viardot et
+aux autres amis...
+
+_Une heure._--Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques
+paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien
+aimable aujourd'hui. J'ai passé toute la matinée dans le parc. Que
+faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons
+tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore
+mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et à revoir.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir.
+
+ Madame,
+
+Les joncs ont vécu! vos fossés sont propres, et l'humanité respire. Mais
+ça n'a pas été sans peine. Nous avons travaillé comme des nègres pendant
+deux jours--et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque
+chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crotté, mouillé, mais radieux!
+Les joncs étaient très longs et très difficiles à arracher, d'autant
+plus difficiles qu'ils étaient plus cassants. Enfin, la chose est faite!
+
+Depuis trois jours, je suis seul à Courtavenel; eh bien! je vous jure
+que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie
+de le croire, et je vous en fournirai la preuve.
+
+ * * * * *
+
+A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu
+paresseux; il avait presque laissé périr les lauriers-roses faute de les
+arroser, et les plates-bandes étaient dans un mauvais état; je ne lui ai
+rien dit, mais je me suis mis à arroser les fleurs moi-même et à
+arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais éloquent, a été
+compris, et depuis quelques jours tout est rentré dans l'ordre. Il parle
+avec trop de volubilité et il sourit trop; mais sa femme est une bonne
+petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette
+dernière phrase d'une outrecuidance inouïe dans la bouche d'un
+grandissime paresseux comme moi?
+
+Vous n'avez pas oublié le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un démon que
+ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui présente
+un gant, il s'élance, s'y accroche et se laisse porter comme un
+bouledogue. Mais j'ai remarqué que chaque fois, après le combat, il
+s'approche de la porte de la salle à manger et crie comme un forcené
+jusqu'à ce qu'on lui ait donné à manger. Ce que je prenais pour du
+courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait
+bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voilà
+comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter ça.
+
+Ces détails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire,
+vous qui vous trouvez à la veille de chanter _le Prophète_ à Londres...
+Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et
+cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir à lire ces
+détails.--Voyez quel aplomb!
+
+Ainsi décidément vous allez chanter _le Prophète_, et c'est vous qui
+faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure.
+Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la première
+représentation... Ce soir-là, on ne se couchera pas avant minuit à
+Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends à un très, très, très grand
+succès.--Que Dieu vous protège, vous bénisse et vous conserve une
+excellente santé.--Voilà tout ce que je lui demande; le reste est votre
+affaire.
+
+ * * * * *
+
+Comme, après tout, j'ai beaucoup de temps disponible à Courtavenel,
+j'en profite pour faire des bêtises, parfaitement ineptes. Je vous
+assure, de temps en temps, cela m'est nécessaire; sans cette soupape de
+sûreté, je risquerais un beau jour de devenir très bête pour tout de
+bon.
+
+Par exemple, j'ai composé hier soir de la musique sur les paroles
+suivantes:
+
+ Un jour une chaste bergère
+ Vit dans un fertile verger,
+ Assis sur la verte fougère,
+ Un jeune et pudique étranger.
+ Timide, ainsi qu'une gazelle,
+ Elle allait fuir quand, tout à coup,
+ Aux yeux effrayés de la belle
+ S'offre un épouvantable loup.
+ A l'aspect de sa dent qui grince,
+ La bergère se trouva mal.
+ Alors, pour la sauver, le prince
+ Se fit manger par l'animal.
+
+Proposez au célèbre auteur de _l'Offrande_ de composer de son côté de la
+musique là-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui
+l'emportera, vous serez juge.
+
+A propos, je vous demande pardon de vous écrire de pareilles
+stupidités.
+
+
+Vendredi 20, 10 h. du soir.
+
+Bonsoir, Madame, que faites-vous à cette heure? Je suis assis devant la
+table ronde du grand salon.... Le plus profond silence règne dans la
+maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe.
+
+J'ai vraiment très bien travaillé aujourd'hui; j'ai été surpris par une
+pluie d'orage pendant ma promenade.
+
+Dites à Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette année.
+
+Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur _le Prophète_. Il
+m'a dit des choses très judicieuses, entre autres que «la théorie est la
+meilleure des pratiques». Si l'on disait cela à Müller, c'est pour le
+coup qu'il rejetterait sa tête de côté et en arrière, en ouvrant la
+bouche et levant les sourcils. Le jour de mon départ de Paris, ce pauvre
+diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner,
+malheureusement.
+
+Écoutez, j'ai beau ne pas avoir _den politischen Pathos_, mais il y a
+une chose qui me révolte: c'est l'ambassade du général Lamoricière au
+quartier général de l'empereur Nicolas[35]. C'est trop, c'est trop, je
+vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnête homme finira par ne plus
+savoir où vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes
+chers compatriotes, ou bien, si elles se lèvent et veulent marcher, on
+les écrase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et
+empestent, pourries et gangrenées qu'elles sont. Ce serait le cas de
+chanter avec Roger: «Et Dieu ne tonne pas sur ces têtes impies?» Mais
+baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destiné à être
+libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de
+courtisanerie que Gœthe a écrit son fameux vers:
+
+ _Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein._
+
+C'est tout bonnement un fait, une vérité qu'il énonçait en observateur
+exact de la nature qu'il était.
+
+A demain.
+
+Ce qui n'empêche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent....
+Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-là des êtres comme
+vous sur la terre, on se vomirait soi-même... A demain.
+
+
+Samedi 21.
+
+Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voilà tout ce qu'il
+y a de nouveau. Je vous serre les mains très fort. Mille amitiés à
+Viardot et à tout le monde. A revoir.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Courtavenel, samedi 4 juillet 1849.
+
+Bonjour, Madame. Je n'ai reçu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez
+écrite mardi; je ne sais à quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites
+pas si _le Prophète_ marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je
+crois que cela s'entend de soi-même. Vous verrez que vous irez à quinze
+représentations. Les offres (ou plutôt c'est mieux que des offres) de
+Liverpool sont très belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue
+à ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien
+et suis fort content de mon sort. Le temps a été assez beau tous ces
+jours-ci.
+
+J'ai reçu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une
+partie de billard, je l'ai promené en bateau. Je rame mieux que lui, qui
+cependant se vante d'avoir été dans son temps le meilleur canotier de
+Bercy. Il a dû l'oublier depuis ce temps-là, car je suis loin d'être
+fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement
+l'eau décroît beaucoup dans les fossés; elle fuit plus que jamais du
+côté de la fontaine, malgré la terre glaise dont on avait cru boucher le
+conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait déjà pas si
+difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi
+que je vous dise que les fossés n'ont pas été curés du tout; il y a
+énormément de vase au fond. Le père Négros me disait l'autre jour, en
+montrant le poing à un être imaginaire: «Ah! si l'on me volait comme on
+vole M. Viardot!» Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches
+sont là pour être volés. Mais c'est que vous n'êtes pas encore riche
+pour pouvoir l'être en conscience. Je crains bien qu'à votre retour il
+ne soit plus possible de faire le tour des fossés; déjà, maintenant, il
+est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,--c'est
+ainsi que j'ai surnommé le pont qui conduit à la ferme. Dans tous les
+cas, le grand Océan nous restera,--le côté des fossés qui longe la roule
+à partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu'à Blandureau.
+Il m'a appris que Mlle Laure ne pouvait pas me souffrir. Il paraît
+que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invité
+de venir demain déjeuner chez lui.
+
+
+Lundi.
+
+J'ai déjeuné hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous
+connaissez, qui m'a semblé un bon diable, bien tranquille; un docteur de
+Paris, dans le genre de M*** de Pétersbourg, et le frère de Fougeux; il
+m'a fait penser à un autre frère, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux
+nous a fait boire de vingt vins différents; vers la fin du déjeuner tout
+le monde parlait à la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espèce
+de fièvre de répéter des choses parfaitement insignifiantes, qui
+s'empare d'une réunion de personnes se connaissant peu et se convenant
+encore moins, dont le vin a échauffé la tête. Chacun secoue son sac à
+lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussière. Puis nous allâmes
+faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas déjà si
+laid! Le gros Fougeux est décidément un bon garçon, et puis il ne se
+prend pas au sérieux, ce qui est toujours fort agréable. Les gens qui se
+prennent au sérieux peuvent devenir de grands politiques,--de grands
+hommes, si vous voulez,--mais leur société est aussi lourde à supporter,
+Gœthe l'a dit: _Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehört
+gewiss nicht zum Besten_. Il y a une rivière à Rozay, cela m'a fort
+surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des
+joncs, mais sans eau.
+
+Voici ce que j'ai lu depuis que je suis à Courtavenel:
+
+1º Les deux volumes du _Manuel d'histoire_, de M. Ott. Ce M. Ott est un
+démocrate de l'école de M. Bucbez,--un démocrate catholique,--Cette
+alliance hors nature ne peut produire que des monstres;
+
+2º Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette
+histoire-là se trouve-t-elle à Courtavenel? C'est détestable, mais cela
+m'a rafraîchi la mémoire sur beaucoup de dates et de faits;
+
+3º _L'Histoire du moyen âge_, de Rotteck. Indiciblement mauvais.
+Libéralisme éventé, nauséabond et faux. Style emphatique et plat. Des
+gens de cette espèce finissent par devenir des membres de la _droite_
+d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,--il est
+mort,--heureusement! Mais une foule de gens _ejusdem farinæ_ lui ont
+malheureusement survécu;
+
+4º _Les Lettres de Lady Montague_ (écrites en 1717). Livre charmant,
+plein de grâce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui
+l'a écrit, malgré son extraction;
+
+5º _Doña Isabel de Solis, novela historica_, de D. Martinez de la Rosa.
+J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande
+pardon à vos compatriotes, si toute leur littérature contemporaine est
+de cette force-là... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des
+chroniques qui soient intéressants;
+
+6º _Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807_, par le général
+Sarrazin. C'est écrit avec clarté, mais la haine que ce Français porte
+aux Français est un peu trop violente pour être naturelle. Le général
+S... me fait tout l'effet d'un gredin;
+
+7º _Mémoires_ de Bausset, _sur Napoléon_. C'est l'ouvrage d'un valet de
+chambre distingué,--si un valet de chambre peut l'être.--Des faits
+intéressants;
+
+8º Traduction des _Géorgiques_ de Virgile, par Delille. Je ne sais plus
+si c'était M. Martin ou M. Nisard qui l'avait louée en ma présence. Je
+n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins
+coulent avec une facilité dégoûtante; c'est fluide et insipide comme de
+l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette
+littérature latine est factice et froide, une vraie littérature de
+littérateur;
+
+9º _La Pucelle_, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en général c'est
+très ennuyeux, surtout la partie qui est censée ne pas devoir l'être.
+Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des
+railleries sanglantes révêlent le maître;
+
+10º Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napoléon. Une compilation de
+tous ses jugements sur les événements, les personnes, les choses. Quelle
+grande et forte organisation que ce Napoléon, quelle force de caractère,
+quelle suite et quelle unité dans la volonté! Et en même temps jamais
+homme n'appartint plus au passé. Il le résume complètement, mais il
+tourne le dos à l'avenir, à cet avenir qui se débattra longtemps sous
+les chaînes qu'il lui a forgées. La monarchie se mourait en Europe: il a
+organisé l'autorité, le gouvernement, ce hideux fantôme, qui, impuissant
+à produire, vide et bête avec le mot _Ordre_ à la bouche, une épée dans
+une main et de l'or dans l'autre, nous écrase tous sous ses pieds de
+fer. Saperlotte! quelle image orientale! Excellente transition pour
+arriver au
+
+11º _Coran._ Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon
+sens dans ce livre; mais je prévois que la boursouflure orientale et le
+vague de la langue prophétique m'en dégoûteront bientôt.
+
+Vous voyez qu'après tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces
+livres susnommés, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui
+s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui
+ai arrangé sa bibliothèque, _que es un primor_. De son côté, Jean[36] ne
+fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, épousseter, balayer et cirer
+du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait!
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Mardi.
+
+Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai,
+que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter
+le salon, quand j'ai tout à coup entendu deux profonds soupirs bien
+distincts qui ont retenti, ou plutôt passé comme un souffle à deux pas
+de moi. Sultan[37] était couché depuis longtemps, j'étais parfaitement
+seul. Cela m'a donné une légère horripilation. En traversant le
+corridor, je me suis demandé ce que j'aurais fait si j'avais senti une
+main tout à coup saisir la mienne: et j'ai dû m'avouer que j'aurais
+poussé un cri d'aigle. On est décidément moins brave la nuit que le
+jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant
+de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour.
+Hier je me suis placé sur le pont et j'ai écouté. Voilà les différents
+sons que j'ai entendus:
+
+Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration.
+
+Le frôlement, le chuchotement continuel des feuilles.
+
+Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour.
+
+Des poissons venaient faire à la surface de l'eau un petit bruit, qui
+ressemblait à un baiser.
+
+De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin.
+
+Une branche se cassait; qui l'avait cassée?
+
+Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une
+voix?
+
+Et puis tout à coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous
+tinter à l'oreille...
+
+A propos de cousins, les rougets me dévorent cette année. Depuis
+quelques jours j'en suis plein, et je me gratte à haute voix.
+
+A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous
+dise qu'ayant trouvé sous le tapis vert du piano votre gros livre de
+musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir.
+Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour
+pouvoir me donner, ne fût-ce qu'une idée de la mélodie; cependant j'ai
+tâché de déchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais
+chantés. Autant que je puis en juger, vous avez été distinguée de tous
+temps; mais ce que vous faisiez auparavant était bien moins franc.--P.
+e. je trouve la première phrase de _l'Hirondelle et Le prisonnier_
+charmante: «Hirondelle gentille, qui voltige à la grille du cachot noir,
+vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte.» C'est très bien
+jusqu'ici; mais «j'aime à te voir»..... ça me reste dans le gosier comme
+un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en
+fermant les yeux et en inclinant un peu la tête sur l'épaule, comme on
+fait quand on veut juger avec impartialité: impossible! Il y a surtout
+cet _ut_ qui me désole. J'ai même essayé de le remplacer: impossible,
+toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli!
+C'est égal, je préfère _la Luciole_, ou _Marie et Julie_, ou _la nuit et
+le jour_. De qui sont les paroles intitulées _Songes_? Il y a là trois
+vers qui me plaisent bien:
+
+ Où languissante et blessée
+ On voit dans l'onde glacée
+ Tomber la biche aux abois.
+
+Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la
+terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'allée, et la
+surface du petit étang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les
+chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent
+joyeusement dans l'air clair et sec.--Allez-vous composer, cette
+année-ci? J'ai essayé deux ou trois fois de faire des paroles, mais,
+hélas! mon Pégase n'est plus qu'un vieux cheval couronné qui ne peut
+faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs;
+l'aspect de ce compatriote m'émeut; je lui ôte mon chapeau et lui
+demande des nouvelles de mon pays. En vérité, j'étais presque touché.
+Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pièce de vers là-dessus.
+Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Béranger, quoi!
+Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement
+rimer deux vers. Enfin le désespoir m'a pris, et voici ce dont je suis
+accouché:
+
+ Corbeau, corbeau,
+ Tu n'es pas beau,
+ Mais tu viens de mon pays:
+ Eh bien! retourne-z-y.
+
+Je doute fort que vous mettiez cela en musique.
+
+En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouvé deux cahiers où il
+n'y en avait point: c'étaient des poésies russes copiées par vous et le
+commencement d'une grammaire. Ça m'a semblé bien drôle tout de même.
+Seriez-vous encore en état de lire ce que vous y avez écrit? C'est à
+Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub[38], que vous vous êtes occupée
+de cela?
+
+_Vy ponimaïetié po Rousski? ili oujé pozabyli[39]?_
+
+Voyons: qu'est-ce que c'est que cela?
+
+Je bavarde aujourd'hui comme une pie restée vieille fille.... A propos,
+savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie
+une jeune fille, morte fille, est censée se trouver dans un état de
+réprobation, la femme étant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous,
+le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est à
+l'Orient ici est à l'Occident plus loin: c'est selon le point où l'on se
+trouve.
+
+Ainsi donc Mlle Antonia[40] est devenue depuis hier Mme
+Léonard[41]. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger à table plus
+qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empêcher de rire sous cape
+quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste
+d'une côtelette: Mme Pauline Viardot: «Antonita, _vamos_...»--Mme
+Garcia (avec beaucoup de précipitation et d'énergie): «_Come, come, tu
+no comes nada._»--M. Sitchès[42] (en secouant un peu la tête): «_Es
+menester comer, hija._»--Mlle Antonia (avec vivacité): «_Sea por el
+amor de Dios, padre._»--Mais je babille trop. A demain.
+
+
+Mercredi soir.
+
+Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever
+cette quatrième page et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il
+y a une semaine que je vous ai écrit pour la dernière fois). Voilà tout
+à coup qu'on annonce le frère de M. Fougeux, qui vient s'installer ici
+jusqu'à cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement
+cette lettre inachevée (elle n'est déjà pas mal longue), je n'en fais
+rien, je remets à demain. Cette quatrième page m'a retenu; pourquoi? je
+ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous
+prouver la sincérité de mon repentir, je m'engage à écrire une feuille
+de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole
+d'honneur! Comme si c'était une tâche pour moi que de vous écrire...
+Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette à la porte
+et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fenêtre et je
+continue.
+
+Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre;
+je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas été fâché de
+vous voir faire Fidès en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on
+ne peut pas penser à des excursions en Angleterre!
+
+Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire
+ses livres. Fidès est donc allée aux nues.... Tant mieux, tant mieux.
+J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez, je vais me lever
+et faire une cabriole en signe de réjouissance. Voilà qui est fait.
+
+Vous avez la bonté de me demander des nouvelles de ma santé; je me porte
+à merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien
+portante, soyez heureuse, gaie, contente, admirée, aimée, célèbre: je
+sais bien que vous êtes tout cela, mais cela ne m'empêche pas de me
+donner le plaisir de vous le souhaiter...
+
+Attendez: je vous ai énuméré tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous
+me demanderez peut-être si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une
+comédie en un acte[43]; Madame je vous jure par les mânes de mes
+ancêtres, qui étaient probablement laids comme des boucs et puants comme
+des singes, que j'ai écrit, copié et expédié une comédie en un acte, une
+comédie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous[44]. Ah! voilà.
+Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui
+renferme ma première comédie, j'en emporte un autre. Ça a été même, je
+l'avoue, la _seconde_ raison de mon voyage à Paris. Je voulais rapporter
+le bon cahier. Mais, à mon grand étonnement, j'appris, rue Laffitte, nº
+11, que Mme Sitchès avait emporté les clefs de son appartement à
+Bruxelles, à telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon
+chapeau gris sur la tête, ce qui faisait sourire les passants qui me
+prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis
+faire de traduction; mais dans cinq ou six jours--après le retour de
+Mme Sitchès,--j'irai à Paris pour vingt-quatre heures et je
+rapporterai le cahier. Je serais allé à Paris rien que pour cela, mais
+j'ai encore autre chose à y faire.
+
+Et mon argent qu'on s'obstine à ne pas m'envoyer!
+
+Pour en revenir à M. Fougeux frère, il faut avouer que jamais personne
+ne m'a scié le dos comme lui; il a fini par me réciter par cœur des
+fragments de Rousseau et de La Bruyère. «Monsieur, me disait-il,
+remarquez cette phrase: Un trône était indigne d'elle»; et il la
+répétait quarante fois. «Voilà une idée; on sait à quoi s'en tenir.
+Voilà une idée enfin. Voilà une idée.» Je finissais par lui achever ses
+phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine
+d'être bête? C'est vrai: je crois que personne n'est bête
+naturellement. Mais à force d'art, on parvient à tout. J'ai vu le moment
+où il allait rester dîner. C'est que je dîne, savez-vous? Comment? je
+n'en sais rien. Mais je dîne, et très bien. J'espère bien le savoir un
+jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fidès (je
+ne parle pas du premier) est le même qu'à Paris, n'est-ce pas?
+
+Vous avez raison dans ce que vous dites à propos de votre buste;
+cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si
+l'on fait des lithographies ou des gravures des Fidès à Londres,
+rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de
+Chorley[45]. _Et vous êtes bien bonne_ de me dire ce que vous me dites.
+
+
+Jeudi.
+
+Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le
+feuillage des arbres est encore tout troublé, pour parler à la Chénier;
+l'air est rafraîchi et extrêmement doux. Je m'attends à recevoir
+aujourd'hui une lettre de M. et Mme Sitchès qui m'annonce leur
+arrivée. Courtavenel n'a jamais été aussi propre, grâce aux soins
+paternels de Jean. Il paraît que Mlle Berthe[46] va venir aussi.
+
+Un levreau d'une assez jolie taille s'est noyé avant-hier dans les
+fossés. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se
+serait-il suicidé! Cependant, à son âge, on croit encore au bonheur. Du
+reste, il paraît qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il
+paraît qu'un chien s'est noyé exprès en Angleterre,--mais en Angleterre
+cela se conçoit. Je ne devrais pas médire de ce pays-là, après tout; je
+crois qu'on vous y aime. Le nom de Mme Jameson ne m'est pas inconnu;
+je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la
+remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, à Paris, est encore
+juste maintenant:
+
+«Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is
+accompanied with a grin, which is designed to express complacence and
+social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion
+of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally
+remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an
+honest English horse-laugh.»
+
+On peut remarquer la même chose quand deux personnes se quittent ou
+s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe
+toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais exceptés), moi
+tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien,
+qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces
+contorsions affectées et ridicules; je suis persuadé que la manière dont
+ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la
+civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au
+lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je
+n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frère.
+
+A propos de votre frère, dites-lui que je lui serre la main bien
+fortement. Dites lui surtout qu'il faut-être de bonne humeur, ne fût-ce
+que pour la santé, quitte à briser quelque meuble de temps en temps.
+Sait-il déjà _speak english_? Et l'allemand? Il l'a probablement
+abandonné! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit
+_Gold verdienen_; car _verdienen_ vient de _dienen_[47].
+
+Je fais tous les jours une grande promenade avant dîner, accompagné de
+Sultan. Je crains bien que cette année, il n'y ait moins de gibier que
+les années précédentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait
+beaucoup de tort aux couvées. Je trouve souvent des couples de perdrix
+sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent très bien la comédie?
+Elles savent très bien feindre d'être blessées, de pouvoir voler à
+peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien
+après elles et le détourner de l'endroit où se trouvent les petits.
+L'amour maternel a failli coûter bien cher avant-hier à l'une d'elles:
+elle a si bien jouée son rôle que Sultan l'a happée. Mais comme c'est un
+_perfect gentleman_, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ôter
+quelques plumes; j'ai rendu la liberté à cette mère courageuse et trop
+bonne actrice. Ce que c'est cependant que le théâtre. Voilà un acteur
+qui m'émeut, qui me fait verser des larmes: il se met à pleurer
+lui-même, et me fait rire peut-être. Et cependant, s'il ne fait que
+_jouer_, que _feindre_, je ne crois pas qu'il puisse m'émouvoir
+complètement; il faut, à ce qu'il paraît, un certain mélange de nature
+et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas,
+ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgré que vous soyez «the
+_subtlest_ tragedian of the world.» Décidément on ne fait très bien que
+ce dont on ne peut se rendre entièrement compte; c'est pour cela qu'il
+vous arrive de courir après vous-même. En poussant cette maxime jusqu'au
+paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas
+le savoir.
+
+Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour
+demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous êtes, à commencer par
+Viardot. Que Dieu vous bénisse et veille sur vous. Je vous serre bien
+cordialement la main. A revoir.
+
+Votre tout dévoué
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849.
+
+Me voilà donc à Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivés ici
+hier soir, par un temps superbe. Le ciel était d'une sérénité admirable.
+
+Les feuilles des arbres avaient un éclat à la fois métallique et
+huileux, la luzerne paraissait frisée sous les rayons obliques et rouges
+du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-dessous de l'église de
+Rozay; elles se posaient à chaque instant sur les ferrures de la croix,
+en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du côté de la lumière.
+
+J'espérais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne
+m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arrivé.
+
+Courtavenel me paraît assez endormi; l'herbe avait poussé sur les petits
+chemins de la cour; l'air dans les chambres était très enroué (je vous
+assure) et de mauvaise humeur; nous le réveillâmes. J'ouvris les
+fenêtres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois;
+j'apaisai Cuirassier[48], qui, selon son habitude, s'élançait sur nous
+avec la férocité d'une hyène, et, quand nous nous mîmes à table, la
+maison avait déjà repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin,
+le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le fossé se
+balancent aussi agréablement que toujours, sans se douter que dans peu
+de temps, ils vont être impitoyablement arrachés et leur cendre livrée
+au vent. Le messager a déjà reçu les ordres concernant le bateau. Ainsi
+me voilà donc de nouveau à Courtavenel, et dès après-demain j'y vais
+rester tout seul avec Véronique[49]. Si j'allais l'épouser, pour la
+récompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi
+qu'une chimère à l'heure qu'il est!
+
+Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui
+nous allons, avec M. Sitchès, pêcher des tanches à Maisonfleurs[50].
+Nous nous assiérons à l'ombre du grand chêne, et naturellement nous
+penserons beaucoup à vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement
+vous vous préparez à chanter. J'attends, nous attendons une lettre
+aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de
+définitif sur _le Prophète_. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle
+et grande feuille de papier que je prends pour vous écrire? Hein?
+M'avez-vous jamais écrit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui
+m'arrive, je me sens un extérieur de rodomont... et, au fond, je suis un
+bien petit garçon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis très
+mesquinement et très piètrement sur le derrière, comme un chien qui sent
+qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de côté en clignant des
+yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutôt je suis un peu triste et un
+peu mélancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de même bien
+content d'être à Courtavenel, le papier vert saule de ma chambre me
+réjouit la vue, et je suis tout de même bien content. Mais je reprendrai
+ma lettre plus tard.
+
+
+Cinq heures.
+
+Nous revenons de la pêche avec cinquante tanches. Nous avons reçu votre
+petit billet. Cette fatigue se dissipera bientôt... Mais comment?
+serait-il possible qu'on ne donnât pas _le Prophète_? Je vous avoue que
+cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce
+que cela aurait l'air d'une reculade devant le succès de Mlle
+Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voilà, le principal. Je
+ne suis pas en train d'écrire; nous allons dîner; il fait un temps très
+charmant. A demain.
+
+
+Vendredi, neuf heures du matin.
+
+Voilà ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tôt
+aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous écris ces mots à la
+hâte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'être bonnes. Enfin, tous
+mes vœux vous accompagnent. Le bateau sera ici après-demain. J'envoie
+ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai à écrire ce soir, à
+l'instant même une lettre immense; aussi pourquoi le facteur est-il
+venu si tôt? Au nom du ciel, soignez votre chère santé! Courtavenel est
+charmant, nous allons le tenir dans l'état le plus coquet du monde. Je
+vais travailler comme un nègre; vous aurez la traduction.
+
+Au revoir, je salue tout le monde et je reste à jamais
+
+Votre tout dévoué
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Courtavenel, samedi 14 juillet 1849.
+
+Bonjour, Madame, _und liebe Freundin_.
+
+Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous très bien et
+nous pensons beaucoup à vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau à
+Courtavenel. Ce que vous nous dites du _Prophète_ nous a fait beaucoup
+réfléchir... Nous nous sommes entretenus là-dessus avec beaucoup de
+gravité. Pour ma part, je suis persuadé qu'on vous le fera chanter une
+douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tôt que vous le
+dites; je vous jure que je le désire de tout mon cœur; vous êtes
+capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous
+fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent à tout
+rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: _She is wonderful; quite
+extraordinary. Oh yes, oh yes!_ Tout cela est nécessaire, et quand vous
+viendrez à Courtavenel, après tous vos triomphes, vous jouirez
+doublement et du beau temps et de la propretés de vos fossés, et du
+bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voilà ce que
+j'appelle parler le langage de la raison.
+
+Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous,
+que vous enfonciez aussi cette étoile rétrospective, cette renommée de
+conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.
+
+Hier, après souper, il y a eu une discussion politique des plus
+fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait
+Espartero[52], lui le défendait assez mal, il faut l'avouer, plutôt par
+des _Que sabes tu!_ et _Calla, majadera_, que par des raisons solides...
+Mais la petite femme était terrible... Savez-vous que c'est un grand
+enfant gâté que votre oncle? Ils ont l'intention de partir après demain,
+et je vais rester seul.
+
+C'est drôle, seul à Courtavenel, dans cette grande maison... Nous
+attendons Jean demain.
+
+Tous ces jours-ci le temps a été très beau, mais il a fait un grand vent
+qui, de temps à autre, devenait très fort et très persistant.
+L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait très bien aux
+peupliers; ils étincelaient très fièrement au soleil. Il faut vous dire
+que j'ai remarqué une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air très
+écolier et très bête, à moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose
+du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce
+cas-là, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des
+arbres qui ont la permission de se remuer un peu.
+
+A propos, je me suis amusé à découvrir dans les environs des arbres
+ayant de la physionomie, de l'individualité, et je leur ai donné des
+noms; à votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le désirez. Il
+y a le marronnier de la cour, que j'ai surnommé _Hermann_, je lui
+cherche sa _Dorothée_. Il y a un bouleau à Maisonfleurs, qui ressemble
+beaucoup à _Gretchen_; un chêne a été baptisé _Homère_, un orme
+_l'aimable vaurien_, un autre _la vertu effarouchée_, un saule _Mme
+Vanderborght_.
+
+
+Lundi 16.
+
+Nous nous attendions à recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela
+nous fait croire que les répétitions ont probablement commencé, et que
+vous ne voulez pas nous écrire avant qu'il y ait quoique chose de
+définitif. Votre santé est parfaitement et entièrement rétablie,
+n'est-ce pas?
+
+M. et Mme Sitchès ne partent que demain. Jean est arrivé hier soir
+avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levés tous à trois heures et
+demie pour aller pêcher. Nous avons pris à nous 118 poissons. M. Sitchès
+80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrière le bois. On peut
+ne pas être vertueux et trouver du plaisir à voir un lever de soleil. Il
+y eut un moment charmant: nous étions placés près du chêne à gauche; je
+lève les yeux, il était éclairé par en dessous, le soleil était encore
+bien bas. C'était très joli et très original. Cela n'a duré qu'un
+instant... En général, je trouve que les arbres éclairés ont quelque
+chose de fantastique et de mystérieux qui parle à l'imagination. C'est
+pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais,
+assez parler d'arbres comme cela.
+
+Le bateau est arrivé! Il est moins élégant que je ne l'avais cru; mais
+il n'est pas mal. Je viens de m'exercer à ramer pendant, deux heures...
+je commence à m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements
+réguliers et pas violents... J'ai fait faire à M. et Mme Sitchès cinq
+fois le tour des fossés; puis j'ai promené Sultan, qui n'a pas paru
+prendre un grand plaisir à ce genre d'amusement. Du reste, il se porte
+bien, il est gros et gras. Véronique ne peut le voir sans lui dire qu'il
+est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la
+comprendre. J'aime beaucoup à la mettre sur ce chapitre pendant qu'il
+est là. On voit très bien à sa figure, à sa manière modeste de
+s'asseoir, de détourner à demi la tête et d'agiter imperceptiblement la
+queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il
+s'agit...--«Voyez-vous, monsieur», me dit Véronique en s'animant
+beaucoup, «voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien!
+ce chien est un voleur, un très grand voleur, et on a beau le lui dire,
+il n'en rougit même pas (_textuel_); il est rusé, ce chien, ah! je crois
+bien.» Alors je m'adresse à Sultan et je lui répète ce propos de
+Véronique, mais c'est à peine s'il secoue les oreilles.--«Vous perdez
+votre peine, monsieur», continue Véronique, «ce chien n'a pas de
+conscience.» Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les
+luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire
+de mal, je la lui ai reprise et l'ai lâchée. Toutes les autres bêles de
+la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent à merveille.
+
+Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec
+Véronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande œuvre de destruction.
+A demain!
+
+
+Mardi 17.
+
+M. et Mme Sitchès sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade
+contre les joncs est remise à demain, à la demande de Jean, qui avait
+beaucoup à faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais
+pas m'ennuyer, j'en suis sûr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais
+beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai flâné tout le
+jour... mais demain! J'espère bien recevoir une lettre demain.
+
+
+Mercredi 18.
+
+Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reçois
+pas de journaux anglais. J'ai été trop gueux pour pouvoir m'abonner.
+Patience! il faut espérer que tout va bien. Le facteur attend, il est
+encore venu une heure trop tôt; je dois terminer cette lettre. Mille
+amitiés à Viardot, à Manuel[54], à tout le monde.
+
+Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille
+sur vous.
+
+Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Courtavenel, samedi, 28 juillet 49.
+
+Bonsoir, Madame, _guten Abend, theuerste Freundin_.
+
+Dix heures et demie du soir.--J'inscris ces mots avec une certaine
+fierté. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de
+faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantité incroyable
+d'étoiles. Les grandes, celles dont la lumière est bleue, et qui ont
+l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers
+tandis que la lune regarde à travers les branches noires...
+
+A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine qu'on va donner _le
+Prophète_ trois fois par semaine; vous verrez que votre succès ne fera
+que croître et embellir comme à Paris. J'espère que vos collaborateurs
+se tiennent mieux maintenant.
+
+Pour revenir à mes étoiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun
+que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce
+qu'on trouve dans tous les livres d'éducation. Eh bien! je vous assure
+que ce n'est pas là l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les
+regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jetés à
+profusion dans les profondeurs les plus reculées de l'espace, ne sont
+autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe
+tout, pénètre partout, fait germer sans but et sans nécessité tout un
+monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit
+d'un mouvement irrésistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas
+faire autrement; ce n'est pas une œuvre réfléchie. Mais qu'est-ce que
+c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le
+moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne
+sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela
+fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque
+chose, et cela fait surgir les étoiles comme des boutons sur la peau,
+sans qu'il lui en coûte davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand
+mérite. Cette chose indifférente, impérieuse, vorace, égoïste,
+envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous
+voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle,
+quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)--adorez-la pour sa
+beauté, pour sa bonté, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni
+pour sa gloire! (Voyez les livres d'éducation, dont je parlais
+ci-dessus). Car, 1º il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2º il
+n'y a pas plus de gloire dans la création qu'il n'y a de gloire dans une
+pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digère; tout
+cela ne peut pas faire autrement que de suivre la LOI de son existence
+qui est la VIE.
+
+Ouf! voilà de la philosophie spéculative! Je ne veux pas relire mon
+griffonnage. Secouons-nous et passons à autre chose. Mais j'y pense, je
+continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bénisse, ou que la _Vie_
+vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et
+bien portante.
+
+
+Dimanche soir.
+
+Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai passé presque toute la
+journée dehors; j'ai navigué sur les fossés. A propos! vous serez
+peut-être étonnée que j'aie pu faire un voyage à Paris, vu l'état de ma
+bourse; mais c'est que Mme Sitchès, en partant, m'a laissé trente
+francs, dont vingt-six ont filé. Du reste, je vis ici comme dans un
+château enchanté; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus
+pour un homme seul?
+
+J'espère que cette disette d'argent va bientôt cesser et qu'on finira
+par se dire là-bas: Ah ça! mais avec quoi vit-il donc?
+
+J'ai vraiment beaucoup travaillé ces jours-ci. Je vous montrerai les
+feuilles à votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; décidément
+je mène une vie très agréable.
+
+
+Lundi.
+
+Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il
+n'a pas cessé de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein!
+qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serré,
+et même maintenant. Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze
+heures! j'entends la gouttière vomir des torrents dans le fossé. Mais,
+par compensation, j'ai reçu aujourd'hui de Paris le _Musical World_ et
+le _Britannia_, où j'ai trouvé des articles sur _le Prophète_, que j'ai
+dégustés avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un _Illustrated_
+sous bande, envoyez-moi donc aussi le numéro de _l'Athenæum_. (A propos,
+mille choses à Chorley.)
+
+Bonne nuit, je vais me coucher.
+
+
+Mardi, 31 juillet.
+
+Voilà ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir à huit heures et
+demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever
+vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense
+bien souvent à vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et
+bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que
+toutes les bêtes de la maison se portent bien, y compris votre très
+humble serviteur, que je m'attends à une lettre demain, que je vous
+souhaite santé, bonheur et gaieté, que je prie le Dieu bon de vous bénir
+mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohérente, que je
+salue très amicalement Viardot et les amis, et que je reste à tout,
+jamais
+
+Votre
+
+TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Courtavenel, samedi 11 août 1849.
+
+Bonjour, Madame. Eh bien, je continue à rester seul à Courtavenel et je
+viens de recevoir une lettre de Melle Berthe, dans laquelle elle me
+dit qu'elle _attend_ de jour en jour l'arrivée de M. et Mme Sitchès.
+J'espère que Mme Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule à
+Bruxelles?
+
+
+Dimanche.
+
+Depuis hier je suis mère, je connais les joies de la maternité, j'ai une
+famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que
+je nourris moi-même et que je soigne avec un véritable plaisir. Ce sont
+trois petits levrauts que j'ai achetés à un paysan. Pour les avoir, j'ai
+donné mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et
+familiers.
+
+Ils commencent déjà à grignoter les feuilles de laitue que je leur
+présente, mais leur principale nourriture est du lait. Ils ont l'air si
+innocent et si drôle quand ils relèvent leurs petites oreilles! Je les
+tiens dans la cage où nous avions mis le hérisson. Ils viennent à moi
+dès que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me
+farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, ornés de longues
+moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si
+gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave à mourir
+de rire. Il paraît que je suis devenu non seulement mère, mais vieille
+femme, car je rabâche. Malheureusement, ils seront déjà assez grands le
+jour de votre arrivée; ils perdront de leur grâce. Enfin, je tâcherai
+qu'ils fassent honneur à mon éducation.
+
+J'ai dîné hier chez Fougeux. Eh bien, son frère n'est pas si ennuyeux
+que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connaît
+davantage,--ce qui est consolant. Fougeux est un très bon diable; il est
+né grand-père... Et il n'est pas marié! Je suis allé et revenu sur le
+dos de Comorn, qui a encore le pied assez sûr pour son âge. Il faisait
+noir dans la forêt de Blandureau. (Je suis revenu à neuf heures.)
+
+
+Lundi.
+
+J'ai fait cette nuit un rêve assez drôle, comme j'en fais quelquefois;
+je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une
+route bordée de peupliers. Il faisait sombre, j'étais très fatigué, et
+pour arriver au gîte il fallait chanter cinq cents fois de suite: _A la
+voix de ta mère..._ Je me hâtais d'en finir avec ma tâche et j'en
+perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rêve. Tout à coup,
+je vois venir à moi une grande figure blanche qui me fait signe de la
+suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frère Anatole (je n'en ai jamais eu
+de ce nom-là). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques
+instants plus tard, il me semble que nous sommes exposés à un grand
+vent; je jette un regard autour de moi, et, malgré l'obscurité, je puis
+distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrêmement
+élevé et dominant sur la mer.--Mais où allons-nous? demandai-je à mon
+conducteur.--Nous sommes des oiseaux, répond-il, partons.--Comment, des
+oiseaux? répliquai-je.--Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me
+moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une
+poche au-dessous, comme chez un pélican. Mais, dans ce moment même, le
+vent m'enlève. Je ne saurais vous décrire le frémissement de bonheur que
+j'éprouvai en déployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai
+contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lançai
+en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les
+mouettes. J'étais oiseau dans ce moment-là, je vous assure, et
+maintenant, à l'heure où je vous écris, je n'ai pas un souvenir plus
+distinct de mon dîner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est
+parfaitement clair et net, non seulement dans la mémoire de ma cervelle,
+si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui
+prouve que «la vida es sueño, y el sueño es la vida». Mais ce que je ne
+saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se déroulait autour de moi,
+pendant que je planais ainsi dans l'air: c'était la mer, immense,
+agitée, sombre, avec des points lumineux; çà et là des vaisseaux à peine
+visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand
+bruit montait jusqu'à moi; je me laissais tomber. Le mugissement
+devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages
+qui me semblaient rouler avec fracas, chassés par le vent. De temps en
+temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'élançait du sein de la
+mer, et je sentais l'écume rejaillir sur mon visage, puis, tout à coup,
+de grandes lueurs s'étendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me
+disais-je, ce sont les éclairs marins (!) découverts par Galilée... Ils
+ne vont pas si vite que les éclairs de l'air parce que l'eau est plus
+lourde et plus difficile à déplacer. A la lueur de ces éclairs, je
+voyais la mer illuminée jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs
+avec de grosses têtes, monter lentement jusqu'à la surface... Je me
+disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'était ma
+nourriture. Mais je sentais une secrète horreur qui m'en empêchait... Et
+puis ils étaient trop gros. Tout à coup, je vois la mer blanchir et
+sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se répand autour de
+moi... C'est le soleil qui se lève, me, dis-je, fuyons, il va tout
+brûler. Mais j'avais beau me jeter de côté et d'autre, tout devenait
+éclatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes
+montaient dans l'air, je sentais une chaleur étouffante, mes plumes
+commençaient à roussir. J'aperçois le haut du disque du soleil qui
+occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse
+insupportable me saisit et je m'éveille. Il faisait déjà jour; je voyais
+devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas
+encore où j'étais....
+
+Mais est-ce permis de décrire un rêve aussi longuement que cela? Vous
+allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a
+pas abondance de matières à Courtavenel.
+
+
+Lundi soir.
+
+Le frère de Fougeux est encore venu dîner aujourd'hui. Décidément, il
+n'est pas bête et il n'est pas non plus très ennuyeux; cependant je
+trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter
+bientôt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy[55]. Il ne fait
+rien, n'a pas de profession, et malgré cela il est tout encroûté de
+préjugés nationaux, bonapartistes, littéraires et judiciaires. Si, du
+moins, il avait profité de son indépendance pour se délivrer de tout ce
+fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutôt fait. Béranger a dit avec
+raison:
+
+ Philosophe
+ De mince étoffe,
+ Ton œil ne peut se détacher
+ Du vieux coq de ton vieux clocher.
+
+
+Mardi.
+
+Je ne reçois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley, à
+laquelle je m'empresserai de répondre demain. Dites à Viardot (je lui
+écrirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va être ouverte le 25.
+Faut-il que je fasse des démarches pour son permis de chasse? Du reste,
+tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bénir mille fois et de vous
+ramener saine et sauve en France.
+
+Toujours point de nouvelles de M. et Mme Sitchès. Bonjour;
+portez-vous bien et soyez heureuse...
+
+Votre,
+
+I. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Courtavenel, jeudi, 16 août 49.
+
+Bonjour, Madame: _guten Morgen_.
+
+ * * * * *
+
+Et en effet, ils sont arrivés hier soir tous les deux. Je parle de M. et
+Mme Sitchès. J'ai été bien content de les voir. Et puis ils avaient
+l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses, les moindres
+détails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilité si
+joyeuse! Ils m'ont montré le portrait de Léonard qui m'a l'air d'un bon
+diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu Mlle
+Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a répondu; comment ils
+ont vu pour la première fois M. Léonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils
+lui ont répondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait à la
+main et leurs habits à eux, et puis ensuite, en s'élevant à des détails
+plus importants, les préparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont dû
+tout me décrire; et ils le faisaient, ils se répétaient avec délices,
+ils imitaient la manière de regarder, le son de voix de Léonard, et je
+les écoutais avec un véritable intérêt; car le bonheur est contagieux.
+Enfin j'espère que tout ceci continuera aussi bien que cela a commencé.
+Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la
+veine s'épuise.
+
+Mlle Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence à se
+remplir. Je ne dînerai plus en tête à tête avec moi-même.
+
+
+Vendredi.
+
+Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel à la hauteur des
+circonstances. Madame! un fléau terrible, semblable à ces plaies
+d'Égypte dont parle l'_Écriture sainte_, est venu s'abattre sur les
+«beaux lieux» que vous habitez, ou plutôt que vous n'habitez pas. Il ne
+nous a pas frappés à l'improviste, il nous avait déjà souvent menacés de
+ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois éprouvé l'effet
+de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a
+dépassé les prévisions les plus sinistres, ébranlé les cœurs les plus
+fermes et répandu au loin la stupeur du désespoir. Madame! ce fléau,
+c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre
+cœur sensible a dû le deviner. Madame! dans l'espace _d'une_ heure,
+madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'était pas sortie de toute
+la journée, en a pris cinquante, _cincuenta fünfzig fifty_! sur son
+visage et sur son cou! Elle nous les a montrés; nous les avons comptés.
+Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous
+nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me
+gratte avec les dix doigts jusqu'à faire ruisseler le sang. J'espère que
+cela ne durera pas. Ce serait trop épouvantable! Nous attendons Mlle
+Berthe avec impatience,--_para dar á comer á los bichos_, comme dit le
+seigneur D. Pablo,--peut-être qu'elle fera une diversion utile. Jamais
+cela n'a été aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux
+soit assouvie avant votre arrivée!
+
+Le frère de M. Fougeux est décidément _a bore_ (vous savez ce que cela
+veut dire en anglais) de la première classe. Il est venu me _rougetter_
+le jour de l'arrivée de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement
+suffisant, d'aussi prétentieusement vide, d'aussi solennellement niais
+ne s'est étalé sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce
+petit sourire qui voudrait être malicieux et qui n'est que contraint, ce
+sourire tout saturé d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les
+lèvres des sots contents d'eux-mêmes? Eh bien, ce sourire-là ne quitte
+pas la face blême de ce monsieur. Ce qui m'étonne dans tout cela, c'est
+ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures à cet être-là;
+je l'ai _cru_ même _moins_ ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y
+a des personnes qui prétendent que j'ai l'esprit tourné à la satire.
+Imaginez-vous qu'il a la manie de répéter de la prose par cœur. Nous
+parlions de descriptions.... «Monsieur», me dit-il avec son air
+magistral, toute description est superflue à moins qu'elle ne soit comme
+celle de Fénelon dans _Télémaque_ qui dit: «La nature n'était qu'un
+vaste jardin.» Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voilà une idée
+neuve, belle, touchante, qui parle à mon âme.» Et pendant une demi-heure
+le monstre n'a cessé de répéter cette phrase divine, adorable, etc. Quel
+être insupportable! Il a dû être né dans une vieille cave humide des
+amours d'une vieille araignée et d'un crapaud paralytique. Je me figure
+le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araignée toute poudreuse. En un
+mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de vœu plus cruel.
+Mais il paraît qu'ils sont inconnus à Rozay. Courtavenel en serait-il la
+patrie exclusive?
+
+
+Samedi soir.
+
+Mlle Berthe est arrivée hier avec Louison. Louise a très bonne mine,
+et Mlle Berthe n'a pas non plus l'air très maladif. La petite nous a
+montré ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manières un peu «je
+m'en fiche pas mal», mais cela se fera, car c'est une bonne et douce
+nature au fond, malgré son petit rire de casse-noisette.
+
+Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis à travailler un
+peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant, à
+l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les
+fossés seront remplacés par une belle ceinture de vase bien noire. Je
+ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois défauts
+principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur
+d'appartenir; c'est-à-dire qu'il est bavard, paresseux et propre à rien.
+Quel mauvais jardinier je ferais!... En y réfléchissant, je ne sais pas
+_qui_ je ferais _bon_. Est-ce du français? Ma foi, je m'en bats
+l'œil.
+
+Il y a longtemps que je n'ai reçu de lettre de vous! C'est un peu ma
+faute, mais à tout péché miséricorde. _Bitte, bitte..._
+
+
+Dimanche.
+
+Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir
+leur fureur. Il était temps. Je devenais, comme dit Annibal dans
+_l'Aventurière_, si laid à nu que je n'osais m'y mettre.
+
+J'ai promené ces dames en bateau; j'ai composé des chansons pour Louise.
+
+Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours!
+
+Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez
+plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez déjà reçues
+depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bénisse mille fois et
+conserve votre santé. Tout à vous.
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--J'écrirai à Viardot demain. Les lièvres sont morts!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+16 mai 1850.
+
+Je suis à Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un
+enfant, d'y être. Je suis allé dire bonjour à tous les endroits auxquels
+j'avais dit déjà adieu avant de partir. La Russie attendra; cette
+immense et sombre figure, immobile et voilée comme le sphinx d'Œdipe.
+Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer
+sur moi avec une attention morne, comme il convient à des yeux de
+pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai à toi, et tu pourras me
+dévorer à ton aise si je ne devine pas l'énigme! Laisse-moi en paix
+pendant quelque temps encore! Je reviendrai à tes steppes!...
+
+Il a fait très beau aujourd'hui. Gounod s'est promené tout le jour dans
+le bois de Blondureau à la recherche d'une idée; mais l'inspiration,
+capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouvé.
+C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-même. Il prendra sa revanche demain.
+Dans ce moment il est couché sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a
+une obstination et une ténacité dans son travail qui font mon
+admiration. Le vide de la journée d'aujourd'hui le rend très malheureux;
+il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se
+distraire de sa préoccupation. Dans sa désolation, il s'en prend au
+texte. J'ai tâché de le remonter et je crois y être parvenu. Il est très
+dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser
+les doigts sur le ventre, et l'on se dit: «Mais tout cela est
+atroce!»--J'ai reçu ses doléances un peu en riant, car je sais que tous
+ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis très
+flatté d'être le confident de ces petites douleurs de création...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva,
+toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune
+correspondance n'en est restée. Mme Charles Gounod m'écrivit en
+effet: «...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre poète.
+Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer dans des maisons amies,
+mais je crois que là se sont bornées leurs relations intimes, car, parmi
+la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout
+dernièrement, je n'ai trouvé aucune signature de Tourgueneff.»
+
+La composition qui préoccupait Gounod au moment où Tourgueneff écrivait
+à Mme Viardot était _Sapho_, son premier opéra, représenté le 10
+avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup
+du malheur qui venait de le frapper,--la mort de son frère,--Gounod
+s'était retiré, en compagnie de sa mère, dans la propriété de ses amis,
+M. et Mme Viardot. Dans ses _Mémoires d'un Artiste_, récemment
+publiés, l'auteur de _Faust_ raconte que c'est grâce à la promesse
+spontanée de l'illustre cantatrice de chanter sa première œuvre que,
+jeune et ignoré, il a pu obtenir d'Emile Augier, déjà célèbre, d'écrire
+le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opéra. Instruite du
+deuil qui venait de l'atteindre, Mme Viardot, qui se trouvait en
+Allemagne, lui écrivit aussitôt pour l'engager à aller trouver la
+tranquillité et la solitude dont il avait besoin dans sa propriété de
+Courtavenel.
+
+«Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partîmes, ma mère et moi,
+pour cette résidence où se trouvait la mère de Mme Viardot (Mme
+Garcia, la veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une sœur de
+Mme Viardot et d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui
+Mme Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là
+aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe,
+excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès
+mon arrivée.»
+
+E. H.-K.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Paris, lundi 24 juin 1850.
+
+Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami[56] sans vous
+avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la
+nécessité de cette séparation[57]. J'emporte de vous le souvenir le plus
+affectueux; j'ai su apprécier l'excellence et la noblesse de votre
+caractère, et, croyez-moi, je ne me sentirai véritablement heureux que
+quand je pourrai de nouveau, à vos côtés, le fusil à la main, parcourir
+les plaines bien-aimées de la Brie. J'accepte votre prophétie; je veux y
+croire. La patrie a des droits sans doute; mais la véritable patrie
+n'est-elle pas là où l'on a trouvé le plus d'affection, où le cœur et
+l'esprit se sentent plus à l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre
+que j'aime à l'égal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire
+combien j'ai été touché de tous les témoignages d'amitié que j'ai reçus
+depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai
+mérités; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans
+mon cœur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher
+Viardot, un ami dévoué à toute épreuve.
+
+Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au
+monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et
+qui me dédommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent.
+Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion.
+
+Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Tourguenevo[58], lundi 9 septembre 1850.
+
+Bonjour, chère, bonne, noble, excellente amie, bonjour, ô vous qui êtes
+ce qu'il y a de meilleur au monde! Donnez-moi vos chères mains pour que
+je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne
+humeur. Là, c'est fait. Maintenant nous allons causer.
+
+Il faut donc que je vous dise que vous êtes un ange de bonté et que vos
+lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que
+c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser
+si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu'à
+l'adoration. Que Dieu vous bénisse mille fois! J'ai bien besoin
+d'affection dans cet instant, je suis tellement isolé ici. Aussi je ne
+saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de
+l'affection pour moi.
+
+
+Jeudi.
+
+J'ai été forcé d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je
+m'empresse de revenir à vous, aussitôt que je puis le faire. Des
+affaires de famille, ou plutôt des embarras de famille, en ont été la
+cause. Je commence à croire que tout tire à sa fin; aussi ne vous en
+parlerai-je que quand j'aurai un résultat à annoncer bon ou mauvais.
+
+J'ai fait un petit voyage à trente verstes d'ici; je suis allé voir une
+de mes «anciennes flammes», dont c'était la fête. L'ancienne flamme a
+diablement changé et vieilli (elle s'est mariée depuis et est devenue
+mère de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort
+tatillon. Je pardonne à mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et
+même la teinte couperosée de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne
+pas, c'est d'être devenue insignifiante, endormie et plate; c'est
+surtout de s'être accroché une fausse queue en cheveux _noirs_, tandis
+que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si
+négligemment qu'on voyait le nœud qui était gros comme le poing, et
+dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grâce
+à gauche et à droite. Elle s'est mise à jouer du piano, mais le
+malheureux instrument était faux à faire frémir, faux de cette fausseté
+doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et
+elle jouait des pièces de musique horriblement vieillies, et elle les
+jouait très mal... Hélas! Trois fois hélas! Mon ancienne flamme n'est
+pas même de la fumée à l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie,
+voilà tout. Ce que c'est que de nous!
+
+J'ai passé la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos
+lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en écrire de si bonnes! Si
+vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre de vous! Quel esprit
+charmant, fin et juste, quel grand et noble cœur s'y révèle à chaque
+ligne! J'ai du plaisir à vous le dire, ayez-en à le lire, car c'est bien
+vrai ce que je vous dis là, vous pouvez m'en croire.
+
+Pour la petite Pauline[59], vous savez déjà que je suis décidé à suivre
+vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien.
+Je vous écrirai de Moscou et de Pétersbourg jour par jour tout ce que je
+ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec
+bonheur du moment que vous vous y intéressez. _Si Dios quiere_, elle
+sera bientôt à Paris.
+
+Vous êtes mon bon ange, vous. Le mot de _bon ange_ me fait penser à la
+romance du _Domino noir_, et puis je vous vois marchant sur l'herbe à
+Courtavenel, une guitare à la main, et montrant «la belle Inès» à
+Mlle Antonia, et ma mémoire _locale_ me retrace à l'instant même le
+ciel, les arbres de là-bas, votre robe à dessins bruns, votre chapeau
+gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la légère brise
+d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il
+devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose.
+
+Il est fort possible que j'aurais eu de Mme Pasta l'opinion que vous
+me supposez, si je l'avais entendue à Pétersbourg au commencement de mon
+éducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni
+entendue, mais me voilà maintenant fixé sur ce que je dois penser
+d'elle.
+
+Vous me demandez en quoi réside le «Beau». Si, en dépit des ravages du
+temps qui détruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est
+toujours là... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle,
+et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation
+matérielle, son immortalité subsiste. Le Beau est répandu partout, il
+s'étend même jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec
+autant d'intensité que dans l'individualité humaine; c'est là qu'il
+parle le plus à l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je
+préférerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix
+défectueuse, à une voix belle et bête une voix dont la beauté n'est que
+matérielle.
+
+Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxième
+acte de _Sapho_! Si Gounod n'est pas une _grande puissance_ musicale,
+s'il n'a pas du génie, je renonce à toute espèce de jugement sur les
+hommes et les talents. Je ne puis m'empêcher de vous porter envie;
+pensez à moi, quand cette belle musique vous remuera l'âme, pensez à moi
+si vous le pouvez. La musique de Gounod me fait penser que _la Juive_,
+surtout la musique échue en partage à Rachel, est, je ne dirai pas peu
+de chose, mais à côté du vrai et de la beauté. Vous avez eu un grand
+succès, et cependant je suis bien sûr que cette déclamation lourde et
+forcée a dû vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'âme.
+On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin
+n'est pas là. Ce n'est pas immortel, comme toute beauté véritable doit
+l'être. _Le Vallon_ est immortel.
+
+Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire,
+dont je vous ai parlé dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je
+continue à trouver cette enfant un petit être bien singulier.
+Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir;
+des traits d'une finesse inouïe, un sourire charmant et des yeux comme
+je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantôt doux et caressants,
+tantôt perçants et observateurs, une physionomie qui change d'expression
+à chaque instant, et dont chaque expression est étonnante de vérité et
+d'originalité. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de
+sentiment merveilleuse; elle réfléchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est
+surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau
+marche à la vérité. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure, à
+commencer par ma mère, et avec tout cela, c'est un enfant, un
+_véritable_ enfant. Il y a des moments où son regard prend une teinte
+rêveuse et triste qui vous serre l'âme. Mais en général elle est fort
+gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec
+des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout ému.
+
+Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frère de
+mon père, et d'une paysanne. Ma mère l'a recueillie chez elle et l'a
+traitée en poupée. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de
+son éducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des
+airs de tête et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque
+chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre
+ce qu'elle entend à son petit raisonnement, et puis elle vous fait des
+réparties étonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'était
+encore à Moscou. Elle était restée près d'une heure dans ma chambre, ma
+mère l'en punit sans songer que c'était moi qui l'avais emmenée, et tout
+en lui défendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le
+cabinet de ma mère, je vois la petite dans un coin, fort triste et
+silencieuse; j'en demande la raison: ma mère me conte une histoire de
+désobéissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse
+un petit mot de reproche. Elle détourne la tête sans mot dire. Je sors
+et ne rentre que fort tard. Le lendemain de très bonne heure, la petite
+entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde
+quelque temps en silence et m'adresse cette question à brûle-pourpoint:
+
+--Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai été punie... J'avais
+promis de ne pas vous le dire, _et je ne vous l'aurais pas dit, si vous
+n'aviez pas cru_ maman.
+
+--As-tu pleuré pendant la punition?
+
+Elle releva la tête d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux:
+«Oh! non.» Puis elle ajouta après un moment de silence ou de réflexion,
+car chez elle c'est tout un:--Mais j'ai pleuré quand vous vous êtes
+approché de moi dans le cabinet.
+
+--Ah! c'est donc pour cela que tu as détourné la tête?
+
+--Vous l'avez remarqué, et vous n'avez pas vu que je pleurais?
+
+--Non, il faut te l'avouer.
+
+Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla.
+
+Je vous jure que je n'ai pas ajouté un seul mot à ce qu'elle a dit; mais
+si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y
+lisait tant de travail de sa pensée, la lutte de ses sentiments. Elle
+est blonde et très blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuancé de noir;
+ses dents sont de vraies petites perles. Elle est très aimante et très
+sensible; avec cela, peu ou point de mémoire, aussi sait-elle à peine
+son alphabet. Je vous assure que c'est une bien étrange petite créature,
+et je l'étudie avec intérêt. Elle n'a pas encore cinq ans.
+
+
+Samedi, 2/14 septembre.
+
+C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chère et bonne amie; je vais
+donc vous envoyer cette lettre qui, malgré ma promesse, ne ressemble
+guère à un _volume_. Mais enfin, vous êtes l'indulgence même, et je vous
+enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte
+pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain
+temps ici, j'espère que vous en avez un superbe à Courtavenel: pas de
+pluie, mais un ciel gris et froid, un vent _idem_, et dans les
+intervalles de rafales on entend le petit tintement aigre des mésanges
+dans les bouleaux; l'arrivée des mésanges, comme le départ des grues et
+des oies sauvages, présage le froid. A propos de grues, nous en voyons
+tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol régulier et lent
+vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du _Faust_:
+
+ _Wenn über Flächen über Seen,_
+ _Der Kranich nach der Heimath strebt._
+
+L'emploi du mot _streben_ est bien heureux, essayez un peu de le
+traduire en français!...
+
+Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble
+vous tomber des nuages sur la tête. C'est éclatant, sonore, puissant et
+très mélancolique. Il semble vous dire: «Adieu, pauvres petits roquets
+d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, là où il
+va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la
+misère!... Patience!»
+
+Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu'à présent je vous
+les ai envoyées par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les
+recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend
+sous la fenêtre. C'est un écuyer de mon frère, très beau garçon et très
+content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque
+chose,--va, mon garçon, porte cette lettre. Et vous, mes chers amis,
+soyez bien assurés que le jour où je cesserai de vous aimer, tendrement,
+profondément, j'aurai cessé d'exister. Que le bon Dieu vous bénisse tous
+et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dévotion. Soyez
+heureuse, bénie et bien portante!
+
+Votre vieil ami,
+
+I. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Moscou, midi 1/13 janvier 1851.
+
+Bonjour, chère et bonne madame Viardot. Je ne veux pas commencer mon
+année sans invoquer ma douce et chère patronne et sans appeler sur elle
+toutes les bénédictions du Ciel.
+
+Hélas! se peut-il que toute cette année s'écoule sans que j'aie le
+bonheur de vous revoir? C'est une idée bien cruelle et à laquelle il
+faut cependant que je m'habitue...
+
+ * * * * *
+
+Nous avons passé la soirée d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a
+sonné, vous vous imaginez bien à qui j'ai mentalement porté mon toast!
+Tout mon être s'est élancé vers mes amis, mes chers amis de là-bas...
+Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon cœur est toujours
+là-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques
+visites à faire. J'ai une foule de choses à vous communiquer. Ce n'est
+pas sans raison que je suis resté si longtemps à Moscou. J'ai mené à
+bonne fin une entreprise assez difficile et délicate. Je vous parlerai
+de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comédies
+manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un théâtre de société. On m'a
+engagé d'assister à la représentation, mais je me garderai bien de le
+faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous
+dirai quel aura été le résultat. A demain. Mais je veux me mettre à vos
+pieds et embrasser le pan de votre robe dès aujourd'hui, chère, chère,
+bonne, noble amie. Que le Ciel vous protège!
+
+
+Mercredi, 3 janvier.
+
+Il paraît que ma comédie a eu un très grand succès avant-hier, car on la
+répète aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y
+aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me
+_donner des airs_.
+
+J'ai donné hier un dîner d'adieu à mes amis, nous étions en tout vingt
+personnes. Il faut avouer que vers la fin de la soirée nous étions tous
+on ne peut plus animés. Il y avait entre autres un acteur comique d'un
+très grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en
+improvisant des scènes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup
+d'imagination et une vérité de jeu, d'intonation et de geste, que je
+n'ai presque jamais rencontrée aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon à
+voir que l'art devenu nature.
+
+Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis resté à Moscou
+beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la
+raison: Il y avait deux personnes, deux femmes à éloigner de la maison,
+où elles mettaient la discorde à chaque instant. Pour l'une d'elles la
+chose n'a pas été difficile (c'était une veuve d'une quarantaine
+d'années, que ma mère avait eue près d'elle pendant les derniers mois de
+sa vie), on l'a largement payée et priée d'aller chercher une autre
+maison que la nôtre. L'autre était cette jeune fille que ma mère avait
+adoptée, une vraie Mme Lafarge, fausse, méchante, rusée et sans
+cœur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite
+vipère a fait de mal. Elle avait entortillé mon frère, qui, dans sa
+bonté naïve, la prenait pour un ange: elle est allée jusqu'à calomnier
+odieusement son propre père, et puis, quand j'ai réussi par le plus
+grand des hasards à saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout
+avoué, elle nous a bravés avec une insolence, un aplomb qui m'a fait
+penser à Tartufe ordonnant, chapeau en tête, à Orgon, de quitter sa
+maison. Il était impossible de la garder plus longtemps, et cependant
+nous ne pouvions pas la mettre sur le pavé... Son propre père refusait
+de la prendre chez lui (il est marié et a une grande famille). Notre
+situation était très embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouvé
+une personne, un docteur, ami du père de la demoiselle, qui a consenti à
+s'en charger en la prévenant d'avance qu'elle serait gardée à vue. Mon
+frère et moi, nous lui avons donné une lettre de change de 60.000 francs
+payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intérêt, toute la garde-robe de
+ma mère, etc., etc. Elle nous a donné un reçu, et nous en voilà quittes!
+Ouf! ça a été une lourde charge. Je ne sais ce qui devait résulter de
+son séjour chez mon frère, mais je sais que nous ne respirons que depuis
+qu'elle n'est plus là. Quelle mauvaise et perverse nature, à dix-sept
+ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reçu une éducation détestable...
+Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je
+vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles opérations! J'y
+mets assez de sang-froid et de résolution, mais cela me détraque les
+nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et
+honnêtes gens. La méchanceté, la perfidie surtout ne me fait pas peur,
+mais elle me soulève le cœur. Il m'a été impossible de travailler
+pendant ces derniers quinze jours.
+
+
+Vendredi 5.
+
+Hé bien, en effet, j'ai eu un grand succès avant-hier. Les acteurs ont
+été détestables, surtout la jeune première (une princesse Tcherkassky),
+ce qui n'a empêché ni le public d'applaudir à outrance, ni moi d'aller
+les remercier avec effusion derrière les coulisses. J'ai été, malgré
+tout, assez content d'avoir assisté à cette représentation. Je crois que
+ma pièce aura du succès sur le théâtre, puisqu'elle a plu, malgré le
+massacre des _dilettanti_. (On la donne à Pétersbourg le 20, ici le 18.)
+C'est tout de même drôle de se voir jouer.
+
+Je pars demain, mais je vous écrirai encore avant de partir. Il me tarde
+d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus à Moscou, elles
+m'attendent à Pétersbourg... A demain.
+
+
+Lundi 8.
+
+L'homme propose et Dieu dispose, chère madame Viardot. Je devais partir
+samedi, et me voilà encore à Moscou. J'ai attrapé une toux, et, aussi
+longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre.
+J'espère qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez
+désagréable, mais il faut s'y résigner.
+
+Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six
+chiens et une chienne. Sa tendresse de mère va jusqu'à la férocité, et
+elle fait des yeux terribles quand je touche à un de ses petits. Les
+autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette
+lettre aujourd'hui, je vous écrirai encore une fois avant de partir.
+J'espère que je pourrai le faire jeudi.
+
+Il y a plus de deux mois que la petite Pauline[60] est à Paris. Comment
+va-t-elle, et fait-elle des progrès?
+
+Je suis certain de trouver des détails qui la concernent dans vos
+lettres qui m'attendent à Pétersbourg, car je suis sûr qu'il y en a
+là-bas au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une
+idée. Si j'écrivais à Gounod au lieu de vous écrire avant mon départ?
+C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu'à Pétersbourg.
+
+Votre
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851.
+
+Je relève de maladie, comme Jodelet dans _les Précieuses ridicules_,
+chère et bonne amie; j'ai eu une fièvre catarrhale assez forte, qui m'a
+mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout désagréable,
+c'est le retard que cette maladie a apporté à mon voyage, et ce qu'il y
+a surtout de désagréable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos
+lettres qui m'attendent à Pétersbourg et que j'ai eu la bêtise de ne pas
+faire venir ici; j'espérais toujours pouvoir partir. Il est très
+probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire
+quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne
+reçois pas de vos nouvelles, j'en suis tout désorienté.
+
+On donne demain une comédie que j'ai composée pour les acteurs de
+Pétersbourg, mais que Stchepkine[61] m'a demandée pour son bénéfice.
+
+Je n'ai rien à refuser à ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas
+trop mal, j'irai à la première représentation. Jusqu'à présent je ne
+ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il paraît que la
+jeune première est détestable. Enfin, nous verrons.
+
+Adieu, jusqu'à demain, chère et bonne amie; je vous invoque et me mets
+sous votre protection, chère patronne.
+
+
+Jeudi, une heure du matin.
+
+C'est donc pour ce soir; cela commence à me faire un peu d'effet.
+Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me
+conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant désagréable...
+Mon frère y va avec sa femme.--C'est une petite comédie en un acte qui a
+pour titre: _Une Provinciale_. La donnée en est simple, tout dépend du
+jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon, à ce que l'on dit;
+l'autre (ou plutôt l'actrice) est très mauvais. La salle sera pleine.
+Stchepkine vient de m'envoyer un billet pour loge d'en haut. Je crois
+que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les
+diables.
+
+
+Sept heures du soir.
+
+J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au théâtre. Je ne
+puis pas rester à la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que
+vous écrirai-je en rentrant?
+
+
+Onze heures.
+
+Par exemple je m'attendais à tout, hormis à un tel succès! Imaginez-vous
+qu'on m'a rappelé avec des vociférations telles, que je me suis enfui
+tout éperdu, comme si j'avais mille diables à mes trousses, et mon frère
+vient de m'apprendre que le vacarme a duré un grand quart d'heure et n'a
+cessé que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'étais pas au
+théâtre. Je regrette beaucoup de m'être enfui, car on a pu croire que je
+faisais la petite bouche.
+
+Ma pièce a été assez bien jouée par tout le monde, la jeune première
+exceptée, qui a été détestable; mais en revanche, l'acteur chargé du
+rôle principal a été charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme
+Choumski; il a fait un grand pas dans l'opinion du public, je suis
+enchanté de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment où la toile s'est
+levée, j'ai prononcé tout bas votre nom, il m'a porté bonheur. Mais il
+faut que je me couche, car j'ai une fièvre de cheval.
+
+
+Vendredi, 2 heures.
+
+L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai passé une
+mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai
+vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me féliciter; il
+paraît que mon succès a été en effet très grand; la salle était comble,
+et on a vu de mes ennemis (littéraires) applaudir à tout rompre. Tant
+mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder
+sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau à Choumski,
+cela lui fera plaisir. On donne, demain la même pièce à Pétersbourg.
+C'est cependant agréable d'avoir un succès. Allons, il faut que cela me
+serve d'éperon.
+
+Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de
+Pétersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres à mon nom,
+qu'on n'envoie pas à Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure à mon
+arrivée; cela me cause un dépit dont je ne saurais vous donner une
+idée. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bête!
+
+Permettez-moi de vous remercier pour mon succès d'hier; je m'imagine que
+si je n'avais pas prononcé votre nom, la chose aurait pris une tout
+autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie à votre
+cher et bon souvenir, à votre influence. Je vous embrasse les mains avec
+reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain.
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+
+Lundi.
+
+Je ne vous ai pas écrit ni samedi, ni dimanche; j'étais _languissant_,
+pour ne pas dire bête. On répète ma pièce ce soir, on ne joue ici la
+comédie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en
+voiture; il fait un temps superbe.
+
+Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts à la lumière; ils
+sont très drôles, très gentils et très bien portants.
+
+Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine!
+J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments à perte de vue.
+Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir. Je suis
+sûr que vous me parlez dans vos lettres de _Sapho_, des répétitions
+commencées (car j'espère bien qu'elles le sont); et dire que je n'en
+sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre
+jours. Je vous écrirai un volume et pour Gounod. Je vous répète, je ne
+quitterai pas Moscou sans lui avoir écrit une longue lettre.
+
+Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le français et
+le piano?
+
+Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence
+par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis Mme Garcia[62]; puis Mme
+Gounod; puis Mme Berthe; puis «el mujer Marinero Español y su
+muyler»; puis Manuel; puis Louise[63], puis tout le monde, tous les amis
+et je finis par vous. Mes chers amis, mon cœur est avec vous. Adieu.
+Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre
+fidèle ami
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Saint-Pétersbourg, 21 février 1852.
+
+ * * * * *
+
+...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais
+commencée. Un bien grand malheur nous a frappés: Gogol est mort à
+Moscou, mort après avoir tout brûlé,--tout,--le deuxième tome des _Ames
+Mortes_, une foule de choses achevées ou commencées,--tout enfin. Il
+vous serait difficile d'apprécier toute la grandeur de cette perte si
+cruelle, si complète. Il n'y a pas de Russe dont le cœur ne saigne
+dans cet instant. C'était plus qu'un simple écrivain pour nous: il nous
+avait révélés à nous-mêmes. Il était dans plus d'un sens le continuateur
+de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paraître
+exagérées, dictées par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous
+ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et même si vous les
+connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il était
+pour nous. Il faut être Russe pour le sentir. Les esprits les plus
+pénétrants parmi les étrangers, un Mérimée par exemple, n'ont vu en
+Gogol qu'un humoriste à la façon anglaise. Sa signification historique
+leur a complètement échappé. Je le répète, il faut être Russe pour
+savoir ce que nous avons perdu...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Saint-Pétersbourg, 1er/13 mai 1852.
+
+ _A Monsieur et à Madame Viardot._
+
+ Mes chers amis,
+
+Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans
+quelques jours, ou bien elle l'expédiera à Paris après avoir franchi la
+frontière, de sorte que je puis vous parler un peu à cœur ouvert et
+sans craindre la curiosité de la police.
+
+Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitté Saint-Pétersbourg
+depuis un mois c'est bien contre mon gré. Je suis aux arrêts d'une
+maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans
+un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. Ça n'a été
+qu'un prétexte, l'article en lui-même étant parfaitement insignifiant.
+Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroché à la
+première occasion venue. Je ne me plains pas de l'Empereur[64],
+l'affaire lui a été si perfidement présentée, qu'il n'aurait pu agir
+autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la
+mort de Gogol, et on n'a pas été fâché, en même temps, de mettre
+l'embargo sur mon activité littéraire.
+
+Dans quinze jours d'ici on m'expédiera à la campagne, où je dois rester
+jusqu'à nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez;
+cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne
+chambre, des livres; je puis écrire. J'ai pu voir du monde dans les
+premiers jours. Maintenant c'est défendu, car il en venait trop. Le
+malheur ne fait pas fuir les amis, même en Russie. Le _malheur_, à dire
+vrai, n'est pas très grand. L'année 1852 n'aura pas eu de printemps pour
+moi, voilà tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il
+faut dire un adieu définitif à toute espérance de faire un voyage hors
+du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion là-dessus. Je
+savais bien, en vous quittant, que c'était pour longtemps, si ce n'est
+pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me
+permette d'aller et de venir dans l'intérieur de la Russie. J'espère que
+cela ne me sera pas refusé! L'Héritier[65] est très bon, je lui ai
+écrit une lettre dont j'attends quelque bien.
+
+Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scellés sur
+mes papiers, ou plutôt on a cacheté les portes de mon appartement, qu'on
+a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on
+savait qu'il ne s'y trouvait rien de défendu.
+
+Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de
+ce loisir forcé pour travailler du polonais, que j'avais commencé à
+étudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de
+réclusion. Je les compte, allez!
+
+Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agréables, que j'ai à vous
+donner. J'espère que vous m'en donnerez de meilleures. Ma santé est
+bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une
+mèche de cheveux blancs, sans exagération. Cependant je ne perds pas
+courage. A la campagne, la _chasse_ m'attend! Puis, je vais tâche
+d'arranger mes affaires; je continuerai mes études sur le peuple russe,
+sur le peuple le plus étrange et le plus étonnant qu'il y ait au monde.
+Je travaillerai à mon roman avec d'autant plus de liberté d'esprit que
+je ne le destinerai pas à passer sous les griffes de la censure. Mon
+arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon
+ouvrage à Moscou. Je le regrette, mais que faire?
+
+Je vous prie de m'écrire souvent, mes chers amis, vos lettres
+contribueront beaucoup à me donner du courage pendant ce temps
+d'épreuves. Vos lettres et le souvenir des jours passés de Courtavenel,
+voilà tout mon bien. Je ne m'appesantis pas là-dessus, crainte de
+m'attendrir. Vous le savez bien, mon cœur est avec vous, je puis le
+dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus.
+J'ai mangé tout mon pain blanc; mâchons ce qui reste de pain bis, et
+prions le Ciel qu'il soit «bien bon» comme disait Vivier[66].
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement
+secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal
+quelconque suffirait pour m'achever.
+
+Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra
+aussi content que je puis l'être. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas,
+écrivez-moi souvent, et soyez bien persuadés que ma pensée est toujours
+avec vous. Je vous embrasse _tous_, et je vous envoie mille
+bénédictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! Écrivez-moi
+souvent. Je vous embrasse encore. Adieu!
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Spasskoïé[67], 13 octobre 1852.
+
+Imaginez-vous un ouragan, une trombe de neige qui ne tombe pas, qui se
+précipite, qui tourbillonne, _obscurcit_ l'air tout en étant blanche, et
+couvre déjà la terre à hauteur d'homme. Voilà le temps qu'il fait à
+l'heure qu'il est, chère madame Viardot. Vous autres, Européens, vous ne
+sauriez vous faire une idée de ce que c'est qu'une _métielle_ russe.
+Heureusement qu'il ne fait pas très froid, sans cela que de victimes!
+Il y a deux ans, neuf cents personnes périssaient dans le seul
+gouvernement de Toula par une _métielle_ semblable à celle-ci. Mais de
+mémoire d'homme on n'en a pas vu de pareille à cette époque! Il paraît
+que pour nous consoler du détestable été que nous venons de subir,
+l'hiver veut arriver plus tôt que de coutume. C'est l'histoire du
+monsieur qui épouse une femme laide et pauvre, _mais_ bête! Et cependant
+je ne suis pas triste malgré le temps affreux, malgré cet avant-goût des
+six mois d'isolement complet qui m'attendent. Je me sens au contraire
+tout ému et réjoui: c'est que j'ai devant moi la chère lettre que vous
+m'avez écrite à votre retour d'Angleterre à Courtavenel.
+
+Ma chère et bonne amie, je vous supplie de m'écrire souvent; vos lettres
+me rendaient toujours heureux, mais c'est surtout maintenant qu'elles me
+sont devenues nécessaires; me voici cloué à la campagne pour je ne sais
+combien de temps, réduit à mes propres ressources. Pas de musique, pas
+d'amis; que dis-je? pas même de voisins pour s'ennuyer ensemble! Les
+Tutcheff[68] sont d'excellentes gens, mais nous nageons dans des eaux
+trop différentes. Que me reste-t-il? Je crois vous l'avoir dit plus
+d'une fois: le travail et les souvenirs. Mais pour que l'un me soit
+facile et les autres moins amers, il me faut vos lettres avec ces bruits
+de vie heureuse et active, avec cette odeur de soleil et de poésie
+qu'elles m'apportent... Je sens ma vie qui s'enfuit goutte à goutte
+comme l'eau d'un robinet à demi fermé; je ne la regrette pas; qu'elle
+s'épuise... qu'en ferais-je? Il n'est donné à personne de retourner sur
+les traces du passé, mais j'aime à me le rappeler, ce passé charmant et
+insaisissable, par une soirée comme celle-ci, où, en écoutant les
+hurlements désolés de la bise sur toute cette neige amoncelée, il me
+semble... Fi! je ne veux ni m'attrister ni vous attrister aussi par
+contre-coup... Tout ce qui m'arrive est encore très supportable, il faut
+se raidir sous le faix pour le moins sentir... Mais écrivez-moi souvent.
+
+ Et de tristesse couronnée
+ La terre entre dans son sommeil...
+
+Cette phrase de _l'Automne_ de Gounod me chante dans la tête depuis le
+commencement de cette lettre; son _Automne_ est adorable. Je me sens
+tout pénétré d'attendrissement, il faut s'y arracher, car à quoi bon?
+
+Je viens d'ouvrir pour un instant la porte de mon balcon... Brrrrr!
+quelle bouffée de froid sombre, de vent glacial et de neige... Diane,
+qui s'était levée, recule d'horreur... Ah! pauvre petite, tu n'es pas
+habituée à un climat pareil. Pauvre Française, va! Allons, mettons-nous
+l'un à côté de l'autre et pensons à Courtavenel. A demain.
+
+
+Mardi.
+
+Aujourd'hui, il fait un temps étrange, mais assez agréable. L'air est
+rempli de brouillard; pas le moindre vent, tout est blanc, le ciel et la
+terre; la neige fond à petit bruit. On entend partout le chuchotement de
+gouttelettes d'eau qui tombent; il fait très doux. Nous allons, mes deux
+chasseurs et moi, faire une excursion à quelques verstes d'ici; nous
+espérons tuer pas mal de lièvres.
+
+J'ai commencé, selon votre désir, un petit traité sur le _Jeu du
+paysan_, qui remplira au moins quatre pages, et que je vous enverrai
+mardi prochain; je ne croyais pas que cela pût devenir aussi long... Mon
+chasseur vient d'entrer en me disant: «Ah, monsieur, il faut partir; la
+terre _prend un bain tiède_ après la métielle d'hier.» J'ai fait atteler
+deux traîneaux, nous allons inaugurer le traînage.
+
+Dites à Viardot que j'ai lu sa lettre avec grand plaisir. Le petit conte
+de la fin est plaisamment imaginé; mais ces sortes de choses sont comme
+tous les tours de force des pianistes, toute la difficulté (et tout le
+mérite) gît dans l'_exécution_. Mais, un jour ou l'autre, nous verrons.
+
+Adieu, chère amie, à bientôt. Mille amitiés à tout le monde.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Spasskoïé, 28 octobre 1852.
+
+C'est aujourd'hui mon jour de naissance, chère madame Viardot, et c'est
+pour cela que je vous écris. J'ai trente-quatre ans. Je croyais n'en
+avoir que trente-trois, mais j'ai découvert l'un de ces jours un petit
+carnet de ma mère, où _nos_ naissances (celle de mon frère et la mienne)
+ont été inscrites par elle, le jour même. J'y ai trouvé l'inscription
+suivante: «Aujourd'hui, 28 Octobre 1818, je suis accouchée d'un fils
+nommé Jean, à Orel, à midi.» J'ai donc trente-quatre ans bel et bien
+sonnés... Diable, diable, diable, c'est que je ne suis plus jeune, mais
+du tout, du tout... Enfin!
+
+Je crois vous avoir parlé dans ma dernière lettre d'une _métielle_
+russe; aujourd'hui c'est un véritable ouragan. C'est tellement affreux
+et horrible que ça en devient beau. La maison tremble et craque, et puis
+ces _ténèbres blanches_ qui tourbillonnent devant les fenêtres... Mon
+pauvre frère devait arriver aujourd'hui chez moi directement d'un assez
+long voyage, j'espère qu'il aura trouvé un abri quelque part. Tutcheff
+et sa femme sont revenus hier, en même temps que moi. J'ai fait une
+excursion de deux jours à Orel, ville qui se trouve à 55 verstes de chez
+moi. J'ai tâté un tant soit peu de la vie de province dans un chef-lieu
+de gouvernement, c'est passablement triste. Je suis bien décidé à ne pas
+mettre le nez dehors et à travailler dans mes quatre murs. A demain,
+chère amie.
+
+
+1er novembre.
+
+Je ne vous ai pas écrit ces jours-ci, mais il faut que je vous écrive
+aujourd'hui... c'est encore un anniversaire, et savez-vous lequel? Il y
+a aujourd'hui juste neuf ans que je vous ai vue pour la première fois
+chez vous, à Pétersbourg, dans la maison Demidoff. Je me souviens de
+cette première visite comme si elle avait eu lieu hier. C'était le
+matin. Je n'étais pas venu seul; le petit major Komaroff
+m'accompagnait... Eh bien, malgré le ridicule achevé de ce personnage,
+j'ai toujours du plaisir à penser à lui; sa figure éveille une foule
+d'idées et de souvenirs; le hasard l'a associé à ce temps si regretté et
+éloigné de moi; je sens renaître en moi les impressions de cette saison
+de 1843 à 1844... Neuf années! Hélas! il y en aura dix, que je n'aurai
+pas plus d'espoir de vous revoir que je n'en ai maintenant...
+
+Ce qui me manque ici surtout, c'est d'entendre de la musique; voilà six
+mois que j'en suis sevré, mais complètement. Mme Tutcheff semble
+vouloir l'abandonner; j'ai eu hier toutes les peines du monde à la
+mettre au piano. Je l'ai priée de jouer le final de _Don Juan_. Elle
+déchiffre bien et a le sens musical, mais elle aime à se l'enfermer dans
+sa coquille, surtout depuis la mort de sa fille. Puis elle aime _trop_
+son mari, et n'est heureuse qu'auprès de lui! Elle me rappelle
+quelquefois ces petites perruches vertes, dites inséparables qui se
+tiennent constamment côte à côte. Malheureusement, son mari n'aime la
+musique que modérément, on plutôt, il l'aime, comme beaucoup de monde,
+pour tout autre chose que pour ce qui est musique en elle. Il y a, par
+exemple, des peintres dont les jouissances musicales proviennent du
+sentiment du coloris, de l'harmonie des lignes, etc. La plupart des
+littérateurs ne recherchent, en fait de musique, que des impressions
+littéraires; ce sont, en général, de mauvais auditeurs et de mauvais
+juges. Tutcheff, qui n'a aucune spécialité, n'aime, en fait de musique,
+que ce qui ébranle vaguement certaines sensations, certaines idées en
+lui, c'est-à-dire qu'au fond, il l'aime peu, qu'il peut très bien s'en
+passer, et qu'il préfère le _connu_. Personne ici n'a la _faim_ musicale
+qui me tourmente. La sœur de Mme Tutcheff, jeune personne très
+bornée, très sentimentale et très contente d'elle-même, me donne sur les
+nerfs par ses extases, qui arrivent invariablement dès la première note,
+et qu'elle a l'air de distribuer toutes chaudes et toutes prêtes, comme
+les galettes du Gymnase; sa sœur est une nature bien plus élevée et
+plus sérieuse, mais un peu sèche... Et puis, je le répète, il y a ce
+terrible absorbant de mari!--Tout cela fait que je reste privé de
+musique. Cependant, je compte aller l'un de ces jours chez un de nos
+voisins (à 50 verstes d'ici), qui a tout un orchestre avec un maître de
+chapelle allemand. Mais je ne puis me figurer ce que peut être un
+orchestre... acheté, car ce voisin a acheté les musiciens _en
+masse_[69]... Je vous en parlerai.
+
+Chère bonne madame Viardot, aujourd'hui, comme il y a neuf ans, comme
+dans neuf autres années encore, je suis à vous de cœur, vous le savez
+bien!
+
+
+4 novembre.
+
+Chère madame Viardot, bonjour. J'espère que je vais bientôt recevoir une
+lettre de vous; il y a aujourd'hui trois semaines que la dernière m'est
+parvenue. Je n'ai rien de nouveau à vous raconter. Il fait toujours un
+temps affreux. J'ai tant persécuté Mme T... qu'elle s'est mise hier
+au piano et, avec l'aide de sa sœur, elle m'a joué plusieurs fois de
+suite l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven (à quatre mains). Quel
+chef-d'œuvre! je ne connais pas d'ouverture qui vaille celle-là.
+
+Vous devez être déjà de retour à la rue de Douai; dites-moi comment vous
+passez vos journées. Vos samedis continuent-ils? Que lisez-vous? Pour
+moi, je suis plongé jusqu'au cou dans les chroniques russes. Je ne lis
+pas autre chose quand je ne travaille pas. Comment trouvez-vous cette
+fin d'une vieille chanson russe? (Il s'agit d'un jeune homme assassiné
+et caché «sous un buisson»).
+
+ Ce n'est pas une hirondelle
+ Qui s'agite autour de son nid;
+ C'est une mère qui s'agite autour de son fils.
+ Elle pleure--c'est comme une rivière qui coule;
+ Sa sœur pleure--c'est comme un ruisseau qui court;
+ Sa jeune femme pleure--c'est comme la rosée qui tombe;
+ Le soleil se lèvera; il sèchera la rosée!
+
+Vous ne sauriez croire ce qu'il y a de grâce, de poésie et de fraîcheur
+dans ces chansons; je vous en enverrai quelques-unes traduites. Cette
+promesse me rappelle une _autre_ traduction... Tiens! Et _le Jeu du
+paysan_ que je ne vous envoie pas! Vous l'aurez dans une semaine, cela
+me servira de prétexte pour vous écrire encore une fois.
+
+D'ici là, soyez heureuse et bien portante. Mille amitiés à tout le
+monde.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Spasskoïé, 20 février 1853.
+
+ Chère madame Viardot.
+
+J'ai appris par une lettre de la princesse Mestchersky le départ de
+votre mari, et par _l'Abeille du Nord_[70] le jour de votre bénéfice; je
+vous avoue, sans vouloir vous faire le moindre reproche, que j'eusse
+préféré savoir tout cela par vous. Mais vous vivez dans un tourbillon
+qui prend tout votre temps, et pourvu que vous ne m'oubliiez pas, je ne
+demande rien.
+
+Votre pauvre mari n'a donc pas été en état de résister au climat de
+Pétersbourg? Il faut espérer qu'il se porte parfaitement à l'heure qu'il
+est. La princesse Mestchersky m'écrit aussi que vous avez l'intention de
+demeurer à Moscou dans la maison d'une princesse Galitzine; est-ce vrai?
+L'argent que je dois à votre mari (150 roubles pour le fusil, 400 pour
+la pension de Pauline jusqu'au 1er mars 54, et 35 roubles qu'il avait
+dépensés en plus de ce que je lui avais envoyé, en tout 585 roubles
+argent), sera chez moi dans trois jours, je vous l'enverrai mardi
+prochain, c'est-à-dire le 24 février, et vous l'aurez à Pétersbourg
+avant votre départ pour Moscou.
+
+N'oubliez pas, s'il vous plaît, de me donner votre adresse à Moscou, et
+surtout, n'oubliez pas mon photographe!
+
+Je suis très content que vous ayez fait la connaissance de la princesse
+Mestchersky; sous une enveloppe un peu anglaise et dévote, elle cache un
+cœur très dévoué et très aimant. Et puis elle a beaucoup d'esprit, et
+du plus fin. Vous avez décidément fait sa conquête, malgré quelques
+préventions qu'on lui avait données contre vous et que votre premier
+abord a dissipées. Elle a été de tout temps très bonne envers moi, et
+c'est peut-être la seule personne sur laquelle je puisse compter
+sérieusement à Pétersbourg.
+
+Je n'ai vraiment aucune nouvelle à vous donner de moi; ma santé est
+passable et je travaille beaucoup. Le dégel a interrompu toute espèce de
+communication, et je ne vois absolument personne. Heureusement, les
+journaux arrivent, quoique plus tard que de coutume. Je fais aussi
+beaucoup de lectures.
+
+Je compte recevoir une lettre dimanche et je vous écrirai un peu plus au
+long mardi. C'est demain l'anniversaire de la mort de Gogol, et il ne
+veut pas me sortir de la tête. Je crains de mettre un peu de tristesse
+dans ma lettre et je préfère l'interrompre.
+
+Adieu, chère amie. Je vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Spasskoïé, le 12/24 mai 1853.
+
+Voici donc que je vous écris de nouveau à Paris, à Londres, à quinze
+jours de distance d'ici, chère et bonne madame Viardot, à un mois
+d'aller et de revenir pour une lettre! Il était cruel de vous savoir à
+Pétersbourg et de ne pas vous voir, mais il était doux de recevoir une
+réponse dans dix jours. Enfin! comme dit votre mari, il faut s'y
+résigner.
+
+J'ai reçu votre lettre de Moscou. J'ai été bien étonné d'apprendre que
+vous n'aviez pas reçu de mes nouvelles. Je vous avais cependant écrit
+tous les dix jours. Je vais décidément mieux depuis quelque temps; j'ai
+même été en état de faire une excursion de chasse à 150 verstes d'ici,
+et j'ai tué pas mal de doubles.
+
+Comment allez-vous après toutes ces courses par chemin de fer? J'attends
+avec anxiété la lettre que vous m'avez probablement écrite avant de
+partir pour Varsovie. Je l'aurai probablement demain. Dieu veuille que
+cette affaire de théâtre à Londres, dans laquelle vous vous embarquez,
+vous mène à bon port! Il est probable que vous n'aurez que des comparses
+autour de vous et que tout le poids de la lutte pèsera sur vos seules
+épaules. Enfin nous saurons tout cela bientôt, j'espère.
+
+Vous continuez à garder le silence sur votre réengagement à Pétersbourg.
+Je viens de lire dans les journaux que Mlle de la Grange y va.
+Décidément vous ne revenez plus. Cela m'attristerait beaucoup si je ne
+pouvais encore garder quelque illusion sur la probabilité de mon retour
+à Pétersbourg pour l'hiver; mais je ne suis que trop sûr de rester
+ici[71].
+
+N'abandonnez pas votre projet de venir donner des concerts en Russie
+l'année prochaine... Votre dernier triomphe, surtout à Moscou, doit vous
+y encourager. Si vous venez avec V... à Moscou, j'espère bien que vous
+ferez une pointe jusque chez moi. Mon jardin est splendide à l'heure
+qu'il est, la verdure y est éclatante, c'est une jeunesse, une
+fraîcheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une idée; j'ai une
+allée de grands bouleaux devant mes fenêtres, leurs feuilles sont encore
+légèrement plissées; elles gardent encore l'empreinte de l'étui, du
+bourgeon qui les renfermait il y a quelques jours; cela leur donne l'air
+de fête d'une robe toute neuve, où des plis de l'étoffe se voient. Tout
+mon jardin est plein de rossignols, de loriots, de grives, c'est une
+bénédiction! Si je pouvais m'imaginer que vous vous y promènerez un
+jour! Ce n'est pas impossible... mais ce n'est guère probable.
+
+Vous recevrez ma lettre à Londres. N'oubliez pas de demander à Chorley
+s'il en a reçu une de moi en février, où je lui demande des explications
+définitives sur un certain auteur du nom de _Chenston_ (il sait de quoi
+il s'agit). Pourquoi ne me dit-il pas son opinion sur Gogol, et comment
+va sa santé?
+
+
+Le 13 mai.
+
+Je vous avais désigné ce jour comme étant celui de la naissance de
+petite Pauline[72]; d'après un document que j'ai reçu dernièrement,
+elle est née le 26 avril (8 mai) 1842. Elle a quinze jours de plus que
+je ne le croyais. Je ne crois pas du reste qu'il soit nécessaire de
+changer la date. Donnez-moi de ses nouvelles[73]. Dans quatre ou cinq
+jours, j'écrirai une longue lettre à maman Garcia. Je vous prie de lui
+embrasser les mains de ma part. Les yeux de Mme Tutcheff vont mieux
+depuis quelque temps, et nous faisons beaucoup de musique. Elle
+déchiffre très bien, et a un sentiment très juste de ce qui est beau et
+vrai. Sa sœur, au contraire, a une tendance _naturelle_ vers ce qui
+est doucereux et commun, et les larmes lui viennent avec une facilité
+désespérante... Heureusement qu'elle joue la seconde partie, la basse.
+Elle a des doigts de coton, et quand elle s'embrouille, elle tâche
+encore de donner à une note quelconque une expression suave. C'est
+affreux! Le jeu de Mme T... a beaucoup de fermeté et de rythme. A
+force de faire répéter mademoiselle, certaines pièces vont très bien.
+Nous sommes plongés maintenant dans Mozart jusqu'au cou. Je dis _nous_,
+car je me tiens derrière les chaises de ces dames, je tourne les
+feuillets, et je fais le maître de chapelle. Dans les moments
+d'enthousiasme, je ne puis m'empêcher d'émettre des espèces de sons
+horriblement faux, sous prétexte de chant, ce qui cause des crispations
+nerveuses à tous les assistants.
+
+Je me suis remis à mon roman[74]. J'ai six semaines devant moi jusqu'à
+l'ouverture définitive de la chasse.
+
+Adieu, _theuerste Freudin_. Soyez heureuse. Mille amitiés à V...
+J'embrasse tendrement vos chères mains et suis à jamais.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+_P.-S._--Avez-vous remis les deux exemplaires de mon livre[75]?
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Bellefontaine, le 27 août 1857, jeudi.
+
+ Mon cher ami[76],
+
+Je suis arrivé ici à 11 heures et demie, après une très facile
+_traversée_, et j'ai trouvé le prince arrivé de Russie de la veille. Il
+compte faire l'ouverture de la chasse le 4 septembre et il nous engage
+dès le 3 pour trois ou quatre jours. Il paraît qu'il y a immensément de
+gibier (j'ai parlé à son garde): perdrix, lièvres, lapins, faisans,
+chevreuils. Il faudra, d'après ce qu'il dit, détruire trois à quatre
+cents lièvres, les voisins se plaignent beaucoup; le reste à l'avenant.
+On m'a préparé deux chiens, que je vais essayer, et j'espère en acheter
+un. Voici donc comment s'arrangera l'affaire: Je reviendrai à
+Courtavenel le 29 ou le 30; et le 3, nous partirons ensemble. On arrive
+à Melun à 10 heures et le chemin de fer repart à 10 heures et demie;
+c'est très commode.
+
+Mille choses à tout le monde et à revoir.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Paris, 16 octobre 1857.
+
+ Mon cher ami,
+
+Notre voyage est retardé d'un jour, c'est demain que nous partons. J'ai
+vu Templier[77], je lui ai parlé de notre traduction[78]. Il dit qu'il
+ne pourrait pas la faire paraître avant celle de Marmier[79], qui sera
+un peu retardée par l'envoi des épreuves à Rome.
+
+Il y a dans le _Journal des Débats_ un grand article de M. Ratisbonne
+sur Manin, très bien fait.
+
+Voici les quelques lignes que je vous propose d'ajouter à la fin des
+_Grands Bois_[80]:
+
+«--Allons donc, Yegor», s'écria Kondrate, qui, pendant ce temps, s'était
+installé sur le devant de la téléga, «viens t'asseoir à côté de moi. A
+quoi rêves-tu? Est-ce à ta vache?»
+
+«--Sa vache!» répétais-je en levant les yeux sur le grave et placide
+visage de Yegor. Il semblait rêver en effet et regardait au loin dans la
+campagne qui commençait à s'assombrir déjà.
+
+«--Oui», continua Kondrate, «il a perdu sa dernière vache cette nuit. Il
+n'a pas de chance, il faut l'avouer.»
+
+«Yegor s'assit sans mot dire dans la téléga, et nous partîmes... Il
+savait ne pas se plaindre, lui.»
+
+Quant aux _Trois Rencontres_[81], je vais tâcher de vous l'envoyer de
+Rome. Mais le volume est déjà assez rempli comme cela, et vous pouvez le
+considérer comme terminé, dès à présent.
+
+Mille amitiés à tout Courtavenel. Je vous serre cordialement la main.
+
+Votre tout dévoué.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+_P.-S._--Si vous mettez _le Rossignol_[82], effacez la phrase: «Dieu qui
+m'a donné la voix, lui a ôté l'esprit.»
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Spasskoïé, 7 juillet/25 juin 1858.
+
+ Chère amie,
+
+Je reviens à Spasskoïé après une absence de quatre jours et je trouve
+votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle[83]! Je n'osais pus vous
+parler de mes pressentiments; je m'efforçais de me persuader à moi-même
+que tout pouvait encore bien finir,--et voilà qu'il n'est plus! Je le
+regrette beaucoup pour lui-même; je regrette tout ce qu'il a emporté
+avec lui; je ressens profondément la cruelle douleur que cette perte
+vous a causée, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement.
+Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent être bien tristes aussi
+tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent
+doivent se resserrer encore plus étroitement; ce n'est pas une
+consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends,
+c'est un cœur bien dévoué qui vous dit de compter sur lui comme sur
+celui qui vient de cesser de battre.
+
+Je ne peux m'empêcher de penser à la dernière fois que j'ai vu Scheffer;
+il avait si bon air que l'idée d'une dernière entrevue ne pouvait pas
+même se présenter à mon esprit. Il était en train de peindre un Christ
+avec la Samaritaine; je m'assis derrière lui et nous causâmes
+longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'était dans les
+premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de
+meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille!
+
+Je suis trop sous l'impression de cette funèbre nouvelle pour vous
+parler beaucoup de moi. Je vous dirai en deux mots que j'ai passé trois
+journées fort agréables chez des amis[84]: deux frères et une sœur,
+excellente personne qui se sent très malheureuse. Elle a été forcée de
+se séparer de son mari, espèce de Henri VIII campagnard fort dégoûtant;
+elle a trois enfants qui viennent très bien, surtout depuis que le papa
+n'est plus là. Il les traitait fort durement par système; il se donnait
+le plaisir de les élever à la spartiate, tout en menant un train de vie
+directement opposé. Ces choses-là arrivent souvent: on se donne ainsi
+les agréments du vice et de la vertu,--ceux de la vertu par procuration.
+
+Des deux frères, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant
+garçon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en même temps, très
+bon, très tendre et délicat de goût et de sentiment, un être
+véritablement original. Le troisième frère (le comte L. Tolstoï, celui
+dont je vous ai parlé comme d'_un de nos meilleurs écrivains_, cela vous
+fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est
+mon voisin;--mais pour Tolstoï: il est sérieusement et pour tout de bon
+un talent hors ligne, et j'espère bien un jour vous en convaincre en
+vous traduisant son _Histoire d'une enfance_. Je ferme ici cette
+interminable parenthèse). Le troisième frère, dis-je, qui devait venir,
+n'est pas venu. La sœur est assez bonne musicienne; _nous avons_ joué
+du Beethoven, du Mozart, etc.
+
+ * * * * *
+
+I. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Spasskoïé, 21 juillet 1858.
+
+ Chère et bonne madame Viardot,
+
+Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes.
+Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parlé dans mes lettres de
+Rome, vient de mourir du choléra à Saint-Pétersbourg.
+
+Pauvre homme! après vingt-cinq années de travail, de privations, de
+misère, de réclusion volontaire, au moment où son tableau venait d'être
+exposé, avant d'avoir reçu une récompense quelconque, avant même de
+s'être convaincu du succès de cette œuvre à laquelle il avait voué
+toute sa vie,--la mort, une mort subite comme un coup d'apoplexie, mais
+plus cruelle, car elle ne frappe pas à la tête! Un méchant article de
+journal qui lui disait des injures, puis des dédains calculés, voilà
+tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui
+s'est écoulé entre son retour et sa mort. Quant à son tableau[85], il
+appartient certainement à cette époque de l'art où nous sommes entrés
+depuis un siècle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une époque
+de décadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la
+philosophie, de la poésie, de l'histoire, de la religion. Il y a des
+défauts déplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une œuvre
+sérieuse, élevée, et dont il faut désirer l'influence en Russie, ne
+fût-ce que comme réaction à l'école fondée par Bruloff[86]...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Spasskoïé, 30 juillet 1858.
+
+...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se
+passer: J'ai beaucoup travaillé à un roman que j'ai commencé et que
+j'espère finir pour le commencement de l'hiver[87]; puis je suis allé à
+la chasse à 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours,
+car les marais étaient encore vides, le temps de la migration des
+doubles et des bécassines n'est pas encore commencé. Je m'occupe en même
+temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les
+paysans: à partir de l'automne, ils seront tous mis à l'_obroc_,
+c'est-à-dire que je leur céderai la moitié des terres pour une redevance
+annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce
+ne sera qu'un état transitoire, en attendant la décision des
+comités[88]: mais rien de définitif ne saurait être fait d'ici là.
+
+Je viens de vous mentionner un roman que je suis en train d'écrire. Que
+j'aurais été heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les
+caractères, le but que je me suis fixé, etc.; comme j'aurais recueilli
+précieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci,
+j'ai longtemps médité mon sujet, et j'éviterai, je l'espère, les
+solutions impatientes et brusques qui vous choquaient à bon droit. Je me
+sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est déjà
+loin de moi; j'écris avec un certain calme qui m'étonne: pourvu que
+l'œuvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit médiocre.
+
+ * * * * *
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Spasskoïé, le 31 mars/12 avril 1859.
+
+Me revoici dans mon vieux nid, chère et bonne madame Viardot! mais je
+n'y suis que pour trois semaines. Cette idée m'est surtout consolante,
+quand je jette un regard par la fenêtre: de la neige et de la boue par
+terre, de la pluie dans l'air, un grand drap blanc mouillé et sale en
+guise de ciel, un vent qui gémit comme un enfant malade; c'est vilain!
+Il est vrai que cela peut, cela doit changer d'un moment à l'autre. Nous
+aurons des feuilles et de l'herbe dans une semaine, dans cinq jours
+peut-être! Pour le moment, il n'y a que la présence des corbeaux noirs
+au bec blanc, des alouettes et des grives, qui nous annonce le
+printemps. Autres indices: les mouches commencent à sortir de leur
+léthargie, les moineaux se chamaillent et babillent plus que jamais, une
+bande d'oies sauvages traverse le ciel, une bouffée de vent, plus chaude
+qu'à l'ordinaire, nous apporte l'odeur des bourgeons qui se gonflent
+déjà sur les branches des saules. Cependant vous ne quittez ni pelisse,
+ni cache-nez, ni bottes fourrées. Les chemins sont impraticables;
+débâcle générale des rivières! Gare à ceux qui tombent malades en ce
+moment-ci! pour eux, ni médicaments ni médecins! Molière dirait que
+c'est précisément ce qui peut les sauver. Impossibilité complète d'aller
+voir ses voisins, ou de recevoir leurs visites! Mais j'y pense, nous
+n'avons pas de voisins. Le seul que nous possédions, un bon et charmant
+garçon, vient de mourir; ce souvenir m'attriste.
+
+J'étais en train de dire mille folies. Les bécasses ne sont pas encore
+arrivées. Ma chienne et moi nous les attendons avec impatience. Ma
+chienne Boubout (fille de la pauvre Diane) a dû faire des études de
+philosophie allemande pendant l'hiver qui vient de s'écouler: je lui
+trouve le regard d'une profondeur, et toute la physionomie d'une
+gravité!... C'est extraordinaire! Elle pourrait poser pour le portrait
+de Lélio, comme expression.
+
+Je suis curieux comment Lady Macbeth vous a réussi. C'est un beau rôle,
+grand, simple (malgré la ruse de la dame), profond, et pourtant
+difficile, presque dangereux. Mais, comme dit Lear dans la tragédie de
+Shakespeare (vous souvenez-vous de la lecture de cette tragédie à
+Courtavenel sous un acacia en fleurs, et puis dans le coupé de la
+diligence avec Laure endormie, vous souvenez-vous?): le danger et moi,
+nous sommes deux lions nés le même jour et dans la même litière; mais je
+suis l'aîné et le plus fort des deux. Si nous faisions Macbeth à
+Courtavenel? Je demande à être l'ombre de Banquo, elle ne parle pas.
+
+Je me trouve, à l'heure qu'il est, dans les douleurs de l'enfantement.
+J'ai un sujet de roman dans ma tête que je tourne et retourne sans
+cesse; mais jusqu'à présent l'enfant s'obstine à se présenter par les...
+Voyez dans un dictionnaire de médecine quelle est la moins bonne manière
+de se présenter... Patience, l'enfant naîtra, peut-être, viable, malgré
+tout.
+
+A revoir, avant six semaines, je l'espère. Mille bonnes choses à
+Viardot, à tous les amis. Quant à vous, je vous baise les mains.
+
+Votre,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Berlin, hôtel de Saint-Pétersbourg,
+ce 11 janvier 1864, jeudi.
+
+Chère et bonne madame Viardot, me voici donc écrivant ma _première_
+lettre! L'absence a réellement commencé... Enfin il faut se résigner et
+penser au retour.
+
+Il y a deux heures que je suis arrivé ici, et je sors d'un lit où je
+n'ai pas pu dormir, mais où je me suis réchauffé, ce qui était bien
+nécessaire, vu l'horrible froid de cette nuit. A 4 heures du matin, une
+espèce de spectre tout blanc de givre (c'était le conducteur) a
+entr'ouvert la portière pour nous annoncer d'une voix rauque qu'il
+faisait plus de _18_, dix-huit degrés Réaumur! Pourvu que vous n'ayez
+rien de pareil à Bade! Dieu sait ce qui m'attend en Russie! Aussi
+vais-je m'acheter une chancelière plus vaste et un second (pardon!)
+caleçon de flanelle.
+
+J'ai fait une partie de la route avec le descendant dégénéré de
+Mandrin, le comte Fleuring, qui m'a raconté avec beaucoup de lenteur
+l'attentat commis il y a quelque temps sur le roi de Prusse à Bade. Il
+m'a tout naturellement demandé de vos nouvelles, etc. J'ai pu constater
+qu'il dort très bien en chemin de fer et qu'il ronfle.
+
+Il n'y a nulle part de la neige, mais de la glace partout. Le Mein, à
+Francfort, charriait d'énormes blocs... J'ai la figure en compote. Voilà
+à peu près toutes mes impressions de voyage jusqu'à présent.
+
+Je n'ai pas encore vu Pietsch[89]. Je vais de ce pas m'habiller,
+déjeuner et sortir. Je pars ce soir, et je ne m'arrêterai plus jusqu'à
+Pétersbourg: cette dent demande à être vite arrachée. Maintenant, mes
+commissions.
+
+1º _Delenda est Carthago_, il faut mettre de la flanelle, je veux dire
+du feutre, dans votre petit salon, des deux côtés et au-dessus de la
+fenêtre.
+
+2º Des bourrelets partout, utiliser les doubles croisées. La première
+fenêtre du salon n'a pas été achevée. La salle à manger surtout!
+
+3º Envoyez la métronomisation (quel mot!) de vos mélodies sans tarder.
+
+4º Des nouvelles de vous, de Viardot, des enfants, de tout le monde, du
+chat; pas de promenade sur l'étang par ce froid-ci.
+
+J'enverrai un télégramme d'ici à Botkine[90]. Je vous écrirai maintenant
+de la frontière prussienne.
+
+Et maintenant mille et mille souvenirs et amitiés. Je vous baise
+tendrement les mains.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Berlin, hôtel de Saint-Pétersbourg,
+jeudi, 14 janvier 1864.
+
+Il est sept heures un quart du soir, chère madame Viardot; dans ce
+moment vous êtes tous réunis au salon. Vous faites de la musique,
+Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le
+cœur est aussi dans ce salon bien-aimé, je me prépare à redormir
+encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour
+Kœnigsberg (le train part à dix heures trois quarts).
+
+J'ai vu Pietsch chez lui, et je l'attends pour prendre une tasse de thé
+avec moi. Il vous adore plus que jamais; il est très triste et
+découragé, le pauvre garçon! _Pauvre_ est le mot, hélas! Il m'a fait
+mille questions sur vous, sur vos enfants, etc., etc... J'ai vu aussi sa
+femme, qui est bien maigre, et les enfants, qui sont bien jolis. Dites à
+Viardot qu'il est formellement défendu d'importer un fusil en Russie, et
+que le sien va faire un séjour forcé chez Pietsch, auquel, du reste, je
+le recommanderai particulièrement.
+
+Je me fais l'effet d'un homme qui rêve: je ne puis m'habituer à l'idée
+que je suis déjà si loin de Bade, et les personnes et les objets passent
+devant moi, sans avoir l'air de me toucher. Une fois à Pétersbourg, je
+vais travailler des pieds et des mains pour me débarrasser au plus vite.
+
+J'achèverai cette lettre demain à Kœnigsberg, ou sur la frontière et
+je vous l'enverrai. En attendant, je vous serre la main, et j'ai le
+cœur bien gros.
+
+
+Le 15, à une heure.
+
+Me voici à Kœnigsberg. Je pars dans une demi-heure.
+
+Mille amitiés.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Bade, hélas non! Saint-Pétersbourg!
+Lundi, 18 janvier 1864, Hôtel de France.
+
+Chère et bonne madame Viardot, ma main, en mettant ce nom chéri de Bade
+au haut de la page, a trahi mes constantes pensées... Je ne suis que
+trop à Saint-Pétersbourg! Et pourtant, l'instant présent est le plus
+doux de la journée; c'est celui où je cause avec vous. Je vais donc vous
+raconter ce que j'ai fait.
+
+J'ai eu des visites de littérateurs dans la matinée, ce qui m'a empêché
+de sortir de bonne heure: puis, toutes les rues avoisinantes étaient
+pleines de troupes qui se rendaient à la parade de l'Épiphanie. Il m'a
+été impossible de pousser jusque chez la comtesse Lambert[91], que je
+verrai demain pour sûr; j'ai fait deux ou trois visites, puis j'ai dîné
+chez mon bon Annenkoff[92] avec quelques vieux amis. De là, je suis
+allé au théâtre entendre l'opéra de M. Séroff, _Judith_. Eh bien, je
+dois dire que c'est une œuvre remarquable, malgré des longueurs et
+des gaucheries impossibles, une exécution pitoyable, des décors _idem_.
+Cela procède en droite ligne de Wagner; mais il y a je ne sais quel
+souffle de passion et de grandeur, où se révèle une physionomie musicale
+fort intéressante et même originale. La grande scène qui précède le
+meurtre d'Holopherne m'a vraiment frappé. Mais imaginez-vous (je vous
+vois rire d'ici) qu'au cinquième acte, Judith arrive la tête de son
+monsieur à la main, la montre au peuple, puis chante un air avec
+accompagnement d'arpège sur les harpes, un air bleu de ciel, et qu'il y
+a même un jeune homme en turban et camard qui l'épouse dans cet instant!
+Si cette Judith est gravée, je vous l'apporterai. Je suis très curieux
+de savoir votre opinion. M. Séroff est né des entrailles de Wagner, il
+est vrai, mais ce n'est pas un trop mauvais fils. On me mène demain soir
+chez lui.
+
+Le matin je vais au Sénat et je laisse les deux pages suivantes pour y
+écrire ce qui m'y sera arrivé. J'ai vu au théâtre le prince W..., qui
+m'a dit avec la gravité qui le distingue: «Wagner a la mélodie
+chromatique, et Séroff l'a diatonique.» Et je suis allé prendre le thé
+chez Milutine[93].
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Mardi 19/7 janvier 1864.
+
+Avant toute autre chose, merci pour la petite lettre que vous m'avez
+écrite et qui m'est arrivée ce matin. Elle m'a fait le plus grand
+plaisir; j'ai des nouvelles de vous et de ce Bade bien-aimé. Merci.
+
+J'ai fait ma visite au Sénat aujourd'hui entre midi et une heure: on m'a
+introduit avec une certaine pompe dans une grande chambre, où j'ai vu
+six vieux messieurs en uniforme, avec des crachats. On m'a tenu debout
+pendant une heure, on m'a lu les réponses que j'avais envoyées. On m'a
+demandé si je n'avais rien à ajouter, puis on m'a renvoyé en me disant
+de venir lundi pour être confronté avec un autre monsieur. Tout le monde
+a été très poli et très silencieux, ce qui est un excellent signe; et,
+d'après tout ce qu'on dit, l'affaire va se terminer encore plus vite
+que je ne l'espérais. Tant mieux[94]!
+
+Du Sénat, je suis allé voir ma vieille amie, la comtesse Lambert, que
+j'ai trouvée souffrante, comme de coutume, mais peu changée. Sa vie est
+trop triste... Elle a eu du plaisir à me voir et s'est mise à pleurer.
+Pauvre femme! J'ai redîné chez Annenkoff, et j'ai passé la soirée chez
+Séroff; je reviens de là. Il nous a joué des fragments de son nouvel
+opéra, _Rognéda_; le sujet est tiré de nos anciennes annales. Eh bien,
+ou je me trompe lourdement, ou ce petit homme bizarre et nerveux a un
+fort grand talent[95]. Deux chœurs surtout, et un air d'adolescent
+d'une pureté vraiment mozartesque, m'ont transporté... Ma foi! j'ai dit
+le mot, je le laisse. C'est pour le coup que j'aurais voulu, moi aussi,
+vous avoir à mes côtés pour pouvoir contrôler mes impressions et lire
+dans vos traits la confirmation, ou peut-être la négation de mes
+sentiments. Cette _Rognéda_ me paraît devoir devenir bien supérieure à
+_Judith_; il y a beaucoup plus de franchise et d'originalité, et
+l'influence de Wagner se fait-bien moins sentir[96]. Il se démenait
+comme un diable devant son piano et chantait d'une voix impossible. Ce
+Séroff est un très grand coloriste et manie l'orchestre d'une façon
+magistrale. Enfin, je suis revenu sous le charme et j'y suis encore.
+
+Il faut que vous m'écriviez sans perdre de temps les dates exactes de
+votre séjour à Leipzig, Erfurt, etc., pour que je sache où vous écrire.
+Il ne fait pas froid du tout ici; j'espère qu'il ne gèle pas si fort à
+Bade et que les petits ont repris leur traîneau. Travaillez-vous
+beaucoup? Dites mille choses de ma part à tout le monde. Je vous baise
+les mains.
+
+_Der Ihrige_
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Saint-Pétersbourg, 31/19 janvier 1864.
+
+ _Theuerste, beste Freundin_,
+
+J'ai reçu aujourd'hui votre lettre datée du petit salon; je vous en ai
+écrit deux à Leipzig, en les adressant à _P. V. beruhmte Sängerin[97],
+an Gewandhaus_; j'espère qu'elles vous seront parvenues. Si pourtant
+vous ne les aviez pas reçues, je me borne à vous dire que mon affaire
+avec le Sénat est finie, et que j'ai reçu l'assurance qu'on ne me
+refuserait pas la permission d'aller où bon me semble, même hors du
+pays, ce qui fait que dans un mois je quitte Pétersbourg.
+
+Mon pied ne me fait plus mal du tout et ma toux a disparu. A l'exception
+de deux ou trois jours de froid, le temps a été très doux depuis mon
+arrivée ici.
+
+J'ai assisté hier à une excellente représentation de _Fidelio_: tous les
+rôles étaient remplis par les premiers sujets. Calzolari faisait
+Florestan, et Mme Barbot est un peu insuffisante comme voix et comme
+jeu surtout dans la grande scène: mais il y a un je ne sais quel souffle
+poétique dans ce qu'elle fait. C'est trop élégant quelquefois, et trop
+français; elle se donne beaucoup de peine et chante avec conscience.
+Bocco et le tyran (Angiolini et Evenardi) étaient parfaits. Le vieux
+Botkine se pâmait à mes côtés, et je dois dire que la musique m'a fait
+un effet extraordinaire; j'ai applaudi comme un claqueur.
+
+Aujourd'hui, j'ai entendu le quatuor 127 (posthume) de Beethoven, joué
+à la perfection par Wieniawski et Davidoff. C'était bien autre chose que
+Maurin et Chevillard. Wieniawski a énormément gagné depuis que je l'ai
+entendu pour la dernière fois; il a joué _la Chaconne_ de Bach pour
+violon seul, de façon à pouvoir se faire entendre même après
+l'incomparable Joachim.
+
+Je commence à croire que ma nouvelle ne paraîtra pas; mes amis sont un
+peu effrayés et murmurent le mot d'«absurde»! Vous pouvez vous imaginer
+ce que dira le public[98]! Je regrette un peu la somme assez ronde que
+cette machine m'aurait rapportée; mais il ne faut pas s'exposer à ce
+qu'on vous paye moins plus tard... Je suis tout stupéfait moi-même des
+profonds calculs que je fais là.
+
+Un littérateur de mes amis, du nom de Droujinine, est mort ce matin; il
+y a longtemps qu'il était malade (de la poitrine), et je l'ai vu
+quelques jours après mon arrivée: c'était un spectre. Il s'est endormi
+tranquillement, il n'a pas souffert. La mort est une grande et terrible
+chose, et si elle pouvait entendre ce qu'on lui dit, je la supplierais
+de me laisser encore sur la terre. Je veux vous voir encore, et pendant
+longtemps, si c'est, possible. O ma chère amie, vivez longtemps et
+laissez-moi vivre auprès de vous tous. Adieu, à après-demain. Dites
+mille choses à Viardot et à Mlle ***. Quant à vous, je vous baise les
+mains avec _Innbrunst_.
+
+_Der Ihrige_
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Paris, 16 février 1865.
+
+ * * * * *
+
+....Je n'ai été à aucun théâtre. Décidément, cela ne m'amuse pas d'y
+aller... seul. J'ai assisté à l'ouverture des Chambres, dans la grande
+Salle des États du Louvre. Nous étions pressés comme des harengs. Trois
+choses m'ont frappé: le caractère exclusivement _militaire_ de cette
+cérémonie (le seul passage applaudi est celui où l'on parle d'un nouvel
+arc de triomphe à ériger), l'absence complète et absolue de jolies
+figures féminines, et le timbre de la voix de l'empereur. Si on pouvait
+noter des voix comme on dessine des têtes, on dirait que c'est un
+professeur suisse qui parle,--un professeur de botanique ou de
+numismatique. Le discours en lui-même est très anodin, très
+pacifique--et ambigu, cela va sans dire.
+
+L'impératrice avait une robe fort laide, mais elle a beaucoup de grâce
+et de dignité. Le prince impérial a l'air bien chétif et bien éteint. Le
+prince Napoléon a une vraie tournure de Tibère ou de Domitien. Je devais
+dîner avec lui hier chez Bixio, mais j'ai refusé cet honneur. Je ne
+l'aime pas du tout, et puis il a parlé avec trop de mépris de mes
+pauvres Russes. Rien de plus ridicule que certaines figures
+encapuchonnées, affublées d'uniformes: les toques rouges, jaunes,
+bariolées, dorées des avocats et des juges avaient un faux air oriental
+à mourir de rire. Que de cordons, de plaques, de dorures, de casques, de
+panaches! Grand Dieu! et dire que toute cette friperie fait de
+l'effet!... Que dis-je? elle conduit le monde...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Spasskoïé, 1er juillet 1865.
+
+ Chère et bonne madame Viardot,
+
+...Je suis tout enchanté de ce que M. Rietz[99] (dont je regrette
+beaucoup de n'avoir pas fait la connaissance) vous a dit. Cela doit
+vous donner des ailes. C'est bien autre chose que ce que nous autres,
+_dilettantillons_, avons pu vous dire,--et si vous ne faites pas des
+sonates, si je ne trouve pas à mon retour quelque bel adagio à peu près
+achevé, il me faudra vous gronder. Je m'imagine, en effet, que l'idée
+musicale doit se déployer avec plus d'ampleur et de liberté quand on n'a
+pas un cadre tracé d'avance, d'une couleur, d'une forme déjà
+déterminées, et déterminées par un autre.
+
+Allons! au travail! Je ne l'ai tant admiré et encouragé que depuis que
+je ne fais rien moi-même. Eh bien, non! Je vous donne ma parole
+d'honneur que si vous vous mettez à faire des sonates, je reprendrai ma
+besogne littéraire. «Passez-moi la casse, je vous passerai le séné.» Un
+roman pour une sonate: cela vous va-t-il? Dieu! quelle perspective
+d'activité fiévreuse se dévoile devant moi. Il y en a pour tout
+l'hiver.....
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Saint-Pétersbourg, rue Karavannaïa,
+lundi 4/16 mars 1867.
+
+ Chère madame Viardot,
+
+Je vais dire ce que j'ai fait depuis deux jours. J'ai vu le pauvre
+Milutine, il parle sans trop d'effort, mais il prend constamment un mot
+pour un autre. Il a oublié les lettres, les chiffres, il m'a demandé si
+je voulais donner ma _voiture_ à un _aqueduc_, c'est-à-dire mon roman à
+une revue: _Vanitas vanitum et omnia vanitas!_ Lui si brillant, si
+intelligent, si énergique... un enfant qui balbutie! Son bras et sa
+jambe sont complètement immobiles... l'homme peut survivre, mais
+Milutine est mort.
+
+Mon pied va beaucoup mieux, je n'ai presque plus besoin de canne, et
+cela malgré le froid horrible qu'il fait: vingt et vingt-deux degrés!
+Botkine et moi nous avons passé la soirée d'hier chez Mme Abaza. Elle
+a organisé des chœurs de jeunes demoiselles, et cela ne marche pas
+trop mal. Nous y avons trouvé Rubinstein et sa femme. Il a joué comme un
+lion, en secouant un peu trop sa crinière... musicalement parlant. On a
+beaucoup parlé de vous.
+
+Mes deux machines font beaucoup de bruit à Pétersbourg, on voudrait me
+faire lire à droite et à gauche, mais j'ai autre chose à faire.
+J'écrirai à Bade, à Viardot, à Marianne[100] et à Mme Anstett, dès
+demain.
+
+Aujourd'hui j'embrasse tout le monde et vous serre cordialement les
+mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Saint-Pétersbourg, Karavannïa, 5/17 mars 1864.
+
+ Chère et bonne madame Viardot,
+
+J'ai reçu hier le télégramme de Viardot qui m'annonce votre arrivée à
+Bade. Je pars demain pour Moscou, et j'espère y trouver une lettre de
+vous ou de Viardot, peut-être des deux.
+
+Mon pied est revenu à son état chronique, ni bien, ni trop mal; je
+marche sans bâton à peu près, mais je boite, et il me semble qu'il est
+devenu plus court que l'autre. Espérons qu'il sera remis complètement
+pour l'époque de la chasse.
+
+J'ai eu un très grand plaisir avant-hier soir; Mme Niessen-Saloman
+m'a invité de venir assister à une des soirées que le Conservatoire
+donne une ou deux fois par mois. J'y ai entendu une Mlle
+Lavroska[101] chanter avec beaucoup de goût et une belle voix de
+mezzo-soprano votre _Tsvetok_[102] (Fleur desséchée), et _Schopote_ (le
+Murmure), _Suda!_ (Evocation)[103]. Le public, très difficile
+d'ailleurs, a applaudi à tout rompre. Mme Niessen m'a chargé de mille
+choses pour vous. Le vieux Pétroff[104], qui se trouvait aussi à cette
+soirée, m'a parlé de vous avec des larmes dans les yeux, et m'a assuré
+qu'il ne se passait pas de jour sans qu'il ne pensât à vous. Tout cela
+m'a fait naturellement beaucoup de plaisir, et je vous le dis, parce que
+je suis sûr que cela vous en fera aussi.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+Dimanche soir.
+
+Je suis allé voir ce matin Mme Skobeleff, qui parle de vous avec
+enthousiasme. Olga, sa seconde fille, qui par parenthèse a grandi
+énormément, a joué du piano d'une façon charmante, avec un sentiment
+poétique et musical fort rare dans le monde où elle vit. Il faut espérer
+qu'elle ne fera pas comme sa sœur, qui a complètement abandonné la
+musique.
+
+J'ai oublié de vous dire que nous avons eu hier soir une séance de
+quatuors chez Mme Abaza. On a commencé par un trio de Rubinstein,
+joué par lui-même (et j'avoue que sa manière de vouloir toujours changer
+le piano en orchestre finit par me donner sur les nerfs). Puis on a joué
+un Schumann et deux Beethoven de la dernière époque, très bien, ma foi!
+Botkine a fait ronron. Mme Rubinstein est venue avec son mari, elle
+est toujours aussi gentille. Rubinstein quitte décidément le
+Conservatoire, malgré toutes les génuflexions qu'on exécute devant lui.
+J'ai vu à la même soirée Mme de Radhen, dame d'honneur de Mme la
+grande-duchesse Hélène, qui est toujours aussi aimable et qui, je crois,
+a beaucoup d'affection pour vous.
+
+Je n'ai pas perdu mon temps ici. J'ai travaillé plusieurs scènes de mon
+roman[105]; j'ai tout arrangé avec mon intendant. Je ne m'arrêterai à
+Moscou que le temps nécessaire pour voir Katkoff[106] et lui remettre
+mon manuscrit qu'on mettra à l'impression aussitôt... Mais je rabâche,
+je crois vous avoir déjà parlé de tout cela.
+
+
+Lundi soir.
+
+Mon départ a été retardé d'un jour. Il y a un papier d'affaire à
+refaire. Je pars demain _senza dubbio_.
+
+Ce soir je suis à un grand concert de la musique d'avenir russe, car il
+y en a aussi. Mais c'est absolument pitoyable, vide d'idées,
+d'originalité. Ce n'est qu'une mauvaise copie de ce qui se fait en
+Allemagne. Avec cela une outrecuidance renforcée de tout le manque de
+civilisation qui nous distingue. Tout le monde est jeté dans le même
+sac: Rossini, Mozart et jusqu'à Beethoven... Allez donc!... c'est
+pitoyable...
+
+Je pars demain à deux heures. Je vous écrirai de Moscou. En attendant,
+je dis mille et mille bonnes choses à tout le monde et vous embrasse
+tendrement les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+L
+
+
+Moscou, jeudi 9/21 mars 1867.
+
+Me voici donc ici, _theuerste Freundin_! installé dans une bonne chambre
+avec un jardin tout enseveli sous des édredons de neige; devant ma
+fenêtre, et au delà des arbres, une petite église byzantine rouge avec
+des toits verts, dont la sonnerie m'a réveillé ce matin.
+
+Il y a aujourd'hui trois semaines que j'ai quitté Bade... puissé-je être
+de retour dans quatre! Je vais y travailler de toutes mes forces... Une
+fois le voyage de Spasskoïé derrière moi, le reste ira plus facilement.
+Vous pouvez croire que je me soigne beaucoup pour éviter toute espèce de
+retard. Le pied va assez bien.
+
+Et vous, que faites-vous? Jamais je n'ai eu aussi peu de nouvelles de
+vous que pendant cette absence. Je sais par un télégramme de Viardot,
+envoyé il y a une semaine, que vous étiez arrivés à Bade; mais ensuite
+que s'est-il passé? Que se passe-t-il? Ma pensée s'occupe incessamment
+de ces questions. Je n'ai pas trouvé de lettre chez Katkoff; peut-être
+en viendra-t-il une aujourd'hui.
+
+
+Vendredi matin.
+
+Non, il n'est pas arrivé de lettre, j'ai envoyé hier un télégramme avec
+réponse; je ne puis pas rester dans cette incertitude. La réponse n'est
+pas encore venue... elle viendra pourtant.
+
+Je pars demain pour Spasskoïé. Mon manuscrit est déjà à l'imprimerie. Je
+compte être de retour dans une semaine. Ecrivez-moi à l'adresse de
+Massloff. Mon pied va presque bien, je n'ai plus de canne.
+
+
+Vendredi 2 heures.
+
+La réponse est venue enfin; elle m'a tranquillisé, quoique j'eusse
+désiré au mot de «santés» une autre épithète que «passables». La grande
+question n'est pas résolue, elle le sera probablement sous peu de jours.
+Je ne puis vous dire quelle _sehnsucht_ j'ai pour Bade et combien chaque
+jour me semble long et pesant!
+
+J'ai passé la soirée d'avant-hier chez M. Pissemsky, un de nos bons
+littérateurs[107]. Je ne sais si vous vous rappelez quelques fragments
+d'un roman que je vous ai traduit et qui vous ont frappée par leur verve
+brutale. Il y avait plusieurs dames chez lui; dans le nombre une Mlle
+Savitzki, qui, à ce qu'on dit, a un talent d'actrice hors ligne, et dont
+la figure, quoique laide, avait en effet quelque chose de remarquable,
+des sourcils et des yeux tragiques.
+
+J'ai écrit à Viardot une petite lettre dans laquelle je donne quelques
+détails sur mes faits et gestes depuis mercredi, jour de mon arrivée
+chez l'ami Massloff.
+
+J'ai vu mon frère, qui est aussi en train de s'acheter une maison à
+Moscou; il a l'air mieux portant et plus dispos que dans ces derniers
+temps.
+
+Hier au soir, je suis allé chez le long W..., pour voir sa sœur, une
+princesse T..., très aimable femme; Mme W... parle de Bade avec le plus
+vif regret. J'ai fait chorus, comme vous pouvez bien l'imaginer.
+
+A propos, le bruit s'était répandu ici que Z... avait _tué_ son valet de
+chambre. Mme Anstett serait-elle passée par là?... Ayez la bonté de
+saluer de ma part cette bonne femme et dites-lui que je lui écrirai dès
+mon retour de la campagne. Oh! Mme Anstett, et Pégase, et la gare
+d'Oos, quand vous reverrai-je?
+
+Ecrivez-moi, je vous en prie, donnez-moi quelques détails. Mille amitiés
+à tout le monde et les souvenirs les plus affectueux pour vous.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LI
+
+
+Moscou, 14/26 mars 1867.
+
+Ouf! chère madame Viardot, quelles journées je viens de passer! Je vais
+vous les raconter en détail. Vous vous rappelez que je devais partir
+samedi pour Spasskoïé; je me suis mis en route, en effet, vers cinq
+heures et demie, avec un valet de chambre et mon intendant. Il y a un
+chemin de fer qui va d'ici à une ville nommée Serpoukhoff, à 90 verstes
+de Moscou; un traîneau ouvert m'y attendait pour continuer le voyage. Je
+ne me sentais pas bien dès le matin; à peine établi dans un wagon, je
+fus pris par une toux violente qui ne fit que croître et embellir;
+arrivé à la gare de Serpoukhoff, qui se trouve à quatre verstes de la
+ville, je m'installai pourtant dans mon traîneau; mais grâce aux
+épouvantables _oukhabi_ (vous savez ce que c'est)[108] de ces affreuses
+quatre verstes, j'atteignis Serpoukhoff avec une vraie fièvre de cheval.
+Impossible de songer à continuer le voyage. Je passai une nuit blanche
+dans une misérable chambre d'auberge, avec cent pulsations à la minute
+et une toux qui me brisait la poitrine, et dès sept heures du matin, je
+dus, dans ce triste état, me soumettre de nouveau à la torture des
+_oukhabi_ et regagner plus mort que vif le chemin de fer et Moscou. La
+maison de Massloff me sembla un vrai paradis après cet enfer. J'envoyai
+chercher vite un médecin et, grâce aux sudorifiques, purgatifs et autres
+médicaments, me voici aujourd'hui capable de vous écrire et de vous
+raconter mes misères. Cela n'a été qu'une assez forte bronchite; dans
+trois ou quatre jours, il n'y paraîtra plus.
+
+Mais voyez-vous le contretemps! Le voyage de Spasskoïé est plus
+indispensable que jamais. J'ai envoyé mon intendant prendre les devants;
+il faut que je recommence ma tentative, et nous sommes ici en Russie, à
+la veille du temps où toutes les communications cessent, grâce à la
+fonte des neiges. Si mon oncle voulait être raisonnable et laisser les
+choses s'arranger par écrit! Mais il ne le sera pas, ne le voudra pas.
+J'ai pourtant rassemblé toutes mes forces, je lui ai écrit aujourd'hui
+une longue lettre: peut-être fera-t-elle quelque impression sur
+lui[109]. Mais je me console à l'idée que cela aurait pu être plus
+grave. Je vous tiendrai au courant de ce qui m'arrivera.
+
+J'ai eu un autre grand plaisir en rentrant avant-hier à la maison: j'ai
+trouvé vos deux lettres; celle que vous aviez adressée à Pétersbourg et
+l'autre, avec l'adresse de Massloff (fort exactement écrite), et la
+lettre de Viardot. Si l'inventeur du télégraphe électrique est un grand
+homme, l'inventeur de l'écriture, Cadmus, je crois, n'est pas à
+dédaigner. Quelle charmante chose que cette feuille de papier qui vient
+à vous à travers l'espace et qui apporte l'empreinte physique et morale
+d'une vie qui vous est chère! J'ai lu et relu ces chères lettres et je
+crois que c'est ce qui m'a guéri. Vous verrez que je finirai par devenir
+amoureux de la reine et de toute la maison royale de Prusse; ils sont
+vraiment bien gentils avec vous. Cela leur fait beaucoup d'honneur,
+mais je ne leur en suis pas moins reconnaissant.
+
+On me promet de m'apporter demain les premières épreuves de mon
+roman[110]. Quand je pense que toutes les choses pour lesquelles je suis
+venu en Russie ne font que commencer... Il ne faut pas que je
+m'appesantisse trop sur ces pensées, ma fièvre me reprendrait.
+
+Je continuerai demain, j'espère être en état de vous dire que je suis
+guéri. Mon pied est à peu près revenu à son état normal; j'inaugure la
+botte dans trois ou quatre jours, quand je pourrai sortir.
+
+
+Mercredi.
+
+Ma bronchite a disparu ou à peu près; elle a été courte et bonne. Je
+recommence après-demain l'assaut de Sébastopol. Je ne resterai que deux
+jours à Spasskoïé; je vous écrirai encore d'ici là. Oh! quelle corvée,
+quelle corvée que tout ce voyage! Enfin, pourvu que tout aille bien chez
+vous. Mille amitiés au bon Viardot (j'espère que son lumbago a disparu
+comme ma bronchite), à tout le monde; je vous serre les deux mains de
+toute la force de mon attachement. Portez-vous bien.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LII
+
+
+Moscou, 17/29 mars 1867.
+
+Chère madame Viardot, _theurste Freundin_, ma grippe a disparu et ne m'a
+laissé qu'une toux stomachique qui cèdera à son tour à l'influence du
+printemps, quand il viendra, ou plutôt à celle de l'air de Bade, que je
+compte bien respirer avant vingt jours.
+
+L'impression a commencé avec vigueur, et je passe ma journée à relire
+des épreuves. C'est peu agréable d'avoir ainsi son nez constamment
+enfoui dans sa propre odeur, mais c'est indispensable.
+
+Si je n'avais pas ce boulet de voyage à Spasskoïé accroché à mon pied,
+quelle bonne fugue je pourrais faire immédiatement! Mais ce voyage est
+inévitable; et par quels chemins, par quel temps, _eterni Dei_! Dans ce
+moment même, nous avons un ouragan de neige qui fait mal au cœur à
+voir. Il n'y a de vert ici devant les fenêtres que les toits des
+maisons.
+
+On parle beaucoup ici de ce qui se passe en France, des derniers débats
+à la Chambre; on croit généralement que c'est le commencement de la fin,
+et l'on est persuadé en même temps que dès que l'Exposition sera à peu
+près finie, votre maître essayera de sortir de sa cruelle position par
+un coup de tête désespéré, où la question d'Orient (et nous par
+conséquent) jouera un grand rôle.
+
+En attendant, nous sommes ici en pleine fièvre de chemin de fer. Les
+commissions pleuvent de tous côtés, les compagnies surgissent partout.
+On pourra aller de Moscou à Mtsensk dès le mois de septembre (pas
+maintenant, hélas!), et dans trois ans je pourrai faire le voyage de
+chez moi sans même toucher Moscou, directement par Vilna, Vitebsk et
+Orel. Tout ceci est parfait, mais pour le moment, les _oukhabi_
+m'attendent gueule béante. Si ces affreux précipices étaient tout droits
+encore! Mais ils ont de faux mouvements dans leur fond, qui vous font
+éprouver à s'y méprendre l'effet du roulis d'un vaisseau, plus les tapes
+que l'on reçoit sur le sommet de la tête et sur les flancs, les reins,
+etc. Je n'oublierai pas de sitôt les charmantes quatre verstes qui
+séparent Serpoukhoff de la gare du chemin de fer! Elles m'attendent
+encore de pied ferme, ces scélérates de verstes! Enfin! enfin!
+patience!!
+
+Portez-vous bien, je vous en conjure, vous tous à Bade. Je répondrai à
+Viardot; dites-lui que je le remercie de sa bonne lettre. J'espère
+qu'il est enfin parvenu à abattre des bécasses. Le temps continue ici à
+être à la diable; les épreuves vont ferme.
+
+Mille millions de bonnes choses à tout le monde; j'embrasse vos chères
+mains.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Moscou, 19/31 mars 1867.
+
+Chère et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum
+printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien à
+propos. J'étais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne
+bouffée comme celle-ci.
+
+Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une
+rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible.
+
+J'ai reçu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me
+traite d'assassin pour n'être pas venu à Spasskoïé, comme si cette
+grippe, qui m'a saisi au passage, n'eût été qu'une invention de ma part!
+Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spasskoïé
+derrière moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la
+fonte des neiges s'établit, on ne pourra plus aller bientôt ici sur
+patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me
+risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la
+toux qui ne me lâche pas encore! D'un autre côté, me voici embarqué dans
+la publication de mon roman; cela va me retenir à Moscou pendant une
+semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion à
+Spasskoïé devant moi, rien ne s'opposerait à ce que je fusse à Bade dans
+quinze jours! C'est là seulement que je serai guéri.
+
+
+19 mars/1er avril.
+
+J'ai passé une partie de la nuit à écrire deux longues lettres à mon
+oncle et à mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation
+horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les
+exhortations inutiles à des pois chiches qui rebondissent, lancés contre
+une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que
+mes pois chiches vont me sauter au nez.
+
+Je me suis traîné hier matin à un concert de musique de chambre avec
+Laub, Cossmann (qui par parenthèse me dit de le mettre à vos pieds), et
+M. Rubinstein[111]. On a joué un délicieux quatuor de Mozart, en _si
+bémol majeur_ de Beethoven et l'_ottetto_ de Mendelssohn. Laub est un
+peu trop uniformément doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que
+son frère, plus simplement et plus correctement. L'_ottetto_ de M... m'a
+semblé faible et vide après les deux autres. C'est de la littérature
+musicale fort bien faite,--un article de la _Revue des Deux
+Mondes_,--tandis que les deux colosses sont des poètes _von gottes
+gnaden_ et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a été
+très chaud. Serge Wolkoff s'est approché de moi et m'a demandé de vos
+nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre
+comme la vie s'en va vite, vite, vite.
+
+J'ai dû faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff.
+Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai débuté et fini par
+une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a
+plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal[112]. Il
+m'a réitéré la promesse de me faire délivrer les dernières épreuves
+vendredi[113]. Je pourrai quitter Moscou dès dimanche. Que ferai-je la
+semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin,
+vous le saurez d'avance.
+
+Merci, mille fois merci pour vos chères lettres: elles me sont bien
+nécessaires, elles me donnent du courage. J'embrasse les enfants, je dis
+mille amitiés à Viardot, à Louise, à tout le monde: et je fais comme
+Cossmann, je me mets à vos pieds.
+
+Portez-vous bien et au revoir.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+Moscou, 4 avril/23 mars 1867.
+
+_O theuerste Freundin_, que vous êtes donc bonne de m'écrire si souvent!
+Depuis que je suis ici, je ne puis me défendre d'une impression étrange:
+il me semble que je suis en prison; et je suis emprisonné en effet par
+le mauvais temps, par la neige sale et vilaine qui rend les rues
+impraticables, et puis ma jambe, qui me permet à peine de me traîner
+dans les vastes chambres de la maison que j'habite... et cette toux qui
+ne me lâche pas... Eh bien! vos lettres sont comme des messagers de
+liberté! Elles semblent me dire que, dans peu de jours, toutes ces
+entraves tomberont et je redeviendrai ce que j'ai été jusqu'à présent.
+Je compte les instants... onze jours encore... c'est bien long. Oh! que
+j'en ai assez de cet hiver interminable, de tout ce que je vois, de tout
+ce qui m'entoure!...
+
+Voyons, je vais vous raconter quelque chose. J'ai lu deux fois
+l'_Histoire du lieutenant_; la première fois chez M. Katkoff, qui me l'a
+immédiatement achetée, et où j'ai été cruellement agacé par Mme X...,
+qui n'a cessé de se gratter le nez, de s'arranger, de se tasser, de se
+frotter les yeux et le ventre (elle est grosse de son quinzième enfant),
+pendant tout le temps. J'étais assis auprès d'elle et je ne voyais
+qu'elle, car je tenais mon nez plongé dans mon cahier; je l'ai trouvée
+fort laide et disgracieuse, ce qu'elle est du reste, lecture à part. La
+seconde fois, ça a été chez la femme du prince Tcherkaski, du même
+prince T... qui a été ministre de l'Intérieur en Pologne, et qui a donné
+sa démission après la maladie de Milutine. On était en petit comité, des
+gens d'esprit s'intéressant peu aux choses littéraires, des dames sur le
+retour et dévotes, sans fiel pourtant, et un imbécile à la mode, bon
+enfant et enthousiaste. Le long Wassittchikoff était du nombre; ce n'est
+pas pourtant lui l'imbécile. Ma petite plaisanterie a plu tout en
+scandalisant un peu... Je dois ajouter que faire une lecture est une
+vraie corvée pour moi, je ne puis m'empêcher d'avoir un secret sentiment
+de honte. Et après-demain donc!... lecture publique avec tout le
+bataclan... Je vous donnerai tous ces détails...
+
+Je termine brusquement cette lettre, car il faut que je l'envoie
+sur-le-champ à la poste. Ma santé n'est pas trop fameuse non plus... Mon
+pied me fait mal, je tousse... Enfin! patience... patience!...
+
+J'embrasse toute la maisonnée et vous serre les deux mains avec toute la
+force d'un attachement inaltérable.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LV
+
+
+Moscou, Comptoir des Apanages.
+6 avril/25 mars 1867.
+
+Si j'étais le comte Michel Wilhorski, chère madame Viardot, je serais
+fermement convaincu que l'année de 1867 est une année «climatérique»
+pour moi. Tout va à la diable et je reçois toujours _einen Strich durch
+die Rechnung_. Vous savez déjà que je devais lire aujourd'hui en séance
+publique un fragment de mon roman: eh bien! hier soir, vers dix heures,
+j'ai été pris d'une attaque de goutte à l'orteil tellement violente, que
+rien de tout ce que j'ai eu jusqu'à présent ne peut s'y comparer: j'ai
+souffert toute la nuit comme un damné, et ce n'est que depuis une heure
+ou deux que l'accès se calme. Naturellement, la lecture est tombée à
+l'eau. A une heure et demie, au moment où le public «accourait en foule»
+(il paraît en effet qu'il y avait foule), j'étais couché sur le dos, et
+mon pied nu levé vers le ciel. Dites à Didie[114] de faire un dessin
+là-dessus. L'accès se calme à l'heure qu'il est, mais ce qui me
+tourmente, c'est qu'il ait pu avoir lieu, après plus de trois mois de
+maladie: quand cela finira-t-il, et sur quoi puis-je compter?
+
+Voilà mon départ de Moscou retardé, car il faut que je tienne ma
+promesse et que je fasse cette malencontreuse lecture, et mon arrivée à
+Bade, retardée aussi: ce n'est plus le 15 que je pourrai revoir ces
+endroits chéris! Et si je pouvais me reprocher la moindre imprudence!
+Mais rien, une vie exemplaire, une vie d'ascète, de saint
+Jean-Baptiste... et crac! un accès... Vous comprendrez aisément, et
+sans que j'aie besoin de vous l'expliquer, combien tout ceci m'est
+pénible... Oh! vilaine, vilaine année climatérique!
+
+
+Dimanche.
+
+Cela va mieux, mais je ne puis pas encore marcher, c'est-à-dire poser le
+pied à terre, je suis obligé de me traîner le genou sur une chaise;
+pourtant je ne désespère pas de pouvoir faire ma diablesse de lecture
+_mercredi_, de façon que je pourrai m'en aller jeudi... Mais je ne veux
+plus rien prévoir, je ne veux plus employer le futur; tout me crève
+toujours dans la main.
+
+Je viens d'avoir encore une longue conversation avec Katkoff, qui, après
+des compliments à perte de vue sur mon roman, a fini par me dire qu'il
+craint qu'on ne reconnaisse dans Irène[115] une certaine personne, qu'en
+conséquence il me conseille de _retrancher_ le personnage. J'ai refusé
+net, pour deux raisons: la première, c'est que son idée n'a pas le sens
+commun et que je ne veux pas, pour lui complaire, gâter toute une
+besogne; la deuxième, c'est que toutes les épreuves sont corrigées et
+revues et que ce serait tout un travail à refaire, qui prendrait encore
+dix jours de temps. Assez de Moscou comme cela! Je vous jure que je me
+sens ici comme en prison.
+
+
+Dimanche soir.
+
+Je viens de recevoir votre lettre ainsi que celle de Viardot... Pauvres
+petits enfants, avec leur poisson d'avril!.... Je n'ai pas pu y
+contribuer, et Massembach est dans un piètre état... L'année 1867 aura,
+vous verrez, la même influence pernicieuse sur mon second architecte, et
+un beau matin patatras! on entendra un grand bruit dans la vallée de
+Thiergarten... c'est la belle maison de M. Turkaneff ou Dourganif[116]
+qui sera écroulée... Et je ne verserai pas de flammes.
+
+Rien de nouveau depuis ce matin. Le temps est exécrable, toujours cette
+sale neige devant les yeux... Oh! comment faire pour s'en aller! Je ne
+dis plus rien, je ne fais plus de projets. _Was geschehen soll, wird
+geschehen_, comme dirait notre profond professeur de philosophie,
+Wender, à Berlin.
+
+En attendant, le pauvre goutteux embrasse tout le monde et se recommande
+à vos prières.
+
+Je répondrai à Viardot avant de m'en aller, et je vous embrasse les
+mains avec la plus affectueuse amitié.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Moscou, 9 avril/28 mars 1867.
+
+Année climatérique, année climatérique, chère madame Viardot, je ne sors
+pas de là. Voici que mon pied va mieux et ma lecture ratée samedi doit
+avoir lieu demain mercredi. Autre misère: M. Katkoff me fait de si
+grandes difficultés pour mon malencontreux roman, que je commence à
+croire qu'on ne pourra pas le publier dans sa revue. M. Katkoff veut à
+toute force faire d'Irène une vertueuse matrone et de tous les généraux
+et autres messieurs qui figurent dans mon roman, des citoyens
+exemplaires; vous voyez que nous ne sommes pas près de nous entendre.
+J'ai fait quelques concessions, mais, aujourd'hui, j'ai fini par dire:
+«Halte là!» Nous verrons s'il cédera. Quant à moi, je suis bien décidé
+à ne plus reculer d'une semelle. Les artistes doivent avoir aussi une
+conscience et je ne veux pas que la mienne me fasse des reproches.
+Enfin, vous voyez quel embrouillamini que tout cela, et vendredi, coûte
+que coûte, je dois pourtant partir. Je vous jure que quand je me verrai
+enfin à Bade, je pousserai un _ouf!_ à faire trembler toutes les
+montagnes de la Forêt Noire.
+
+Cela se gâte aussi, naturellement, du côté de mon oncle. Avec tout cela,
+le temps est mauvais et toujours cette neige devant les yeux, j'en
+deviendrai malade!
+
+Mais parlons d'autre chose. Je suis véritablement épris de la reine de
+Prusse, et si jamais elle me donnait sa main à baiser, je le ferais avec
+le plus grand plaisir. Il est impossible d'être plus gracieuse, et on
+sent qu'elle a pour vous une véritable affection, ce qui la rend
+charmante à mes yeux. Avec tout cela, il n'est pas impossible que votre
+marche militaire ne retentisse sur un champ de bataille... dans les
+environs du Rhin. On est très inquiet ici; la baisse terrible à Paris
+que le télégraphe nous a annoncée aujourd'hui commence à faire rêver les
+plus insouciants et l'on se dit que, malgré l'Exposition, Français et
+Prussiens pourraient bien en venir aux mains pendant le cours de l'été.
+Il ne faut pas s'y tromper; si cela arrivait, la Russie se mettrait
+franchement du côté de la Prusse, comme en 1815. L'opinion publique est
+très antifrançaise dans notre pays, et voyez la bizarrerie: dans ce
+conflit, ce serait le Prussien qui représenterait le progrès, la
+civilisation et l'avenir, et le Français, le fils du Français de 1830,
+la routine et le passé!...
+
+ * * * * *
+
+Je sais que c'est insupportablement long et ennuyeux de copier de la
+musique; mais faites-le, et pour Gérard et pour l'éditeur de Berlin. Je
+suis sûr que cela aura grand succès et vous encouragera à continuer.
+
+Si Dieu me prête vie, dans une semaine à pareille heure j'aurai déjà
+franchi la frontière, mais on ne peut rien savoir de positif. En
+attendant, mille et mille amitiés à tout le monde; je vous embrasse les
+mains avec tendresse.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Moscou, mercredi 10 avril 1867.
+
+ Chère madame Viardot,
+
+Un ouragan de neige souffle, geint, gémit, hurle depuis ce matin à
+travers les rues désolées de Moscou; les branches s'entre-choquent et se
+tordent comme des désespérées, des cloches tintent tristement au
+travers: nous sommes en plein grand Carême... Quel joli petit temps!
+quel charmant pays!
+
+Je pars dans une heure pour ma lecture, j'aurai un public furieux d'être
+venu de si loin (tout est loin à Moscou), par une tempête pareille pour
+entendre des balivernes... Gare au fiasco! Enfin, espérons toujours
+qu'on ne sifflera pas; et si on siffle, eh bien, on sera à l'unisson du
+dehors. Je ne crois pas que j'en dormirai moins bien, ou plus mal.
+
+Est-ce vraiment vrai que je m'en vais après-demain? Cela me paraît
+impossible...
+
+
+Mercredi soir.
+
+Eh bien, je dois le dire avec une _rude franchise_: j'ai eu un très
+grand succès. J'ai lu le chapitre «Chez Goubareff», vous savez: où il y
+a tout ce tas de gens qui font des commérages révolutionnaires, puis le
+premier entretien de mon héros avec Potougouine, le philosophe
+russe[117]. On a beaucoup ri, on a applaudi, j'ai été reçu et reconduit
+par des battements de mains vigoureux et unanimes. Il y avait trois à
+quatre cents personnes. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il paraît
+que j'ai très bien lu; je recevais des compliments de tous côtés. Tout
+cela m'a fait plaisir, et j'ai eu surtout du plaisir à penser que je
+vous le dirais.
+
+Et vous, chère madame Viardot, qu'avez-vous fait aujourd'hui à
+Strasbourg? Vous a-t-on fait une ovation en règle? Vous me direz tout
+cela de vive voix. Oh! que c'est bon de pouvoir se dire cela!... Si rien
+ne vient mettre des bâtons dans les roues, je pars d'ici après-demain,
+vendredi; et je vous jure que je ne resterai pas à Pétersbourg une
+seconde de plus que le strict nécessaire.
+
+L'affaire Katkoff s'est arrangée; j'ai sacrifié une scène, peu
+importante d'ailleurs, et j'ai sauvé le reste. Le principal demeure
+intact, mais voilà le véritable revers de la médaille en littérature.
+Enfin, il faut se consoler à l'idée que cela pouvait être pire, et que
+les 2.000 roubles me restent.
+
+J'ai aussi vendu ma nouvelle édition[118]. J'ai fait des affaires tout
+plein, et je rapporte pas mal d'argent. Ça m'a été d'autant plus
+nécessaire que je ne dois pas espérer en recevoir de sitôt de Spasskoïé:
+mon nouvel intendant y a trouvé, littéralement, le chaos; il y a des
+dettes auxquelles je ne m'attendais pas. Il faudra continuer à battre le
+fer pendant qu'il est chaud, c'est-à-dire il faudra travailler, écrire,
+pendant que je me sens en train: j'ai promis pour la nouvelle édition
+une immense préface d'une centaine de pages, dans laquelle je raconterai
+mes souvenirs littéraires et sociaux pendant vingt-cinq ans, car il y
+aura au printemps de l'année suivante juste un quart de siècle que je
+fais imprimer; il est vrai que les vers par lesquels j'ai débuté en 1843
+étaient bien médiocres. Enfin, c'est un prétexte pour raconter ses
+souvenirs. La même année 1843 m'offre une date bien plus mémorable et
+plus chère pour moi: c'est en novembre 1843 que j'eus le bonheur de
+faire votre connaissance, il y a bientôt un quart de siècle aussi, vous
+voyez. Espérons que notre amitié fêtera sa cinquantaine... Oh! oh! et
+que dira ma goutte?...
+
+
+Jeudi matin.
+
+La bourrasque a cessé, mais elle a laissé partout des monceaux de neige.
+Cette neige fond, parce qu'il y a trois ou quatre degrés au-dessus de
+zéro, mais, pour le moment, on se croirait au cœur même de l'hiver.
+Mon pied va décidément mieux; mais comme il ne faut pas que l'année
+climatérique perde ses droits, ma toux est revenue avec violence. Mais
+elle ne m'empêchera pas de partir demain. Je vous écrirai dès mon
+arrivée à Pétersbourg. Dans une semaine, je suis _peut-être!_ à Bade! En
+attendant, j'embrasse tout le monde et je me mets à vos pieds.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+Paris, hôtel Byron, mercredi minuit
+[25 mars 1868].
+
+ Chère madame Viardot,
+
+Je rentre de la représentation de _Hamlet_ à l'Opéra. Je me hâte de dire
+que Nilsson[119] est vraiment charmante, et qu'on ne peut rien voir de
+plus gracieux que sa grande scène au quatrième acte. Comme physique,
+comme manières, imaginez-vous Mlle Holmsen _extrêmement_ idéalisée:
+elle a aussi ces petits mouvements brusques de la tête et des bras,
+cette sorte de raideur et de saccadé dans la prononciation; il paraît
+que c'est suédois, mais le tout est attrayant, pur et virginal, d'une
+virginité presque amère, _herb_, comme disent les Allemands. La voix est
+jolie, mais je crains qu'elle ne puisse résister longtemps à «l'urlo
+francese». Faure est toujours «magistral», d'une tenue et d'une diction
+irréprochables. Le libretto est tout simplement absurde! Au dernier
+acte, le spectre de papa apparaît au su et au vu de tout le monde, même
+du roi criminel, et ordonne à Hamlet d'aller percer le flanc de ce
+tyran, ce que l'autre exécute à la satisfaction générale, et le tyran se
+fait tuer avec résignation, comme un lièvre dans une battue, le spectre
+étant le batteur et Hamlet le chasseur. Les décors sont
+_admirabilissimes_, les costumes aussi, la mise en scène splendide.
+Jamais je n'ai rien vu de plus beau que la représentation de la pièce
+devant la cour au quatrième acte... Mais il faut voir Nilsson. La salle
+était pleine, et au premier rang, dans une loge, l'Empereur et
+l'Impératrice... qui sont restés jusqu'à la fin!
+
+J'ai assidûment lorgné l'ami de Viardot, et je l'ai trouvé aussi laid
+que possible. J'ai pu enfin découvrir sa bouche sous ses moustaches, qui
+est lippue, de la même couleur que la peau du visage, repoussante; mais
+le sourire lentement goguenard, qui se promène de l'œil droit, ou
+plutôt du coin de l'œil droit le long de la joue flasque et ridée,
+est le même, et que Viardot le sache bien, ce que cet homme a eu
+d'intelligence n'a pas bronché, j'en mettrai ma main au feu après
+l'avoir vu. C'est un être blasé, fatigué, mais pas du tout malade. Il y
+a eu une dizaine de cris de «Vive l'Empereur!» à son entrée, parmi les
+Romains. Voilà tout.
+
+J'ai reçu ce matin les gentils billets de mes deux petites amies,
+auxquelles je répondrai ce soir même. Mille amitiés à tout le monde. Je
+vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LIX
+
+
+Spasskoïé, jeudi 13/25 juin 1868,
+onze heures du soir.
+
+Me voici enfin ici, chère et bonne madame Viardot, au terme de mon
+«hardi voyage». Je suis arrivé vers neuf heures du soir, Feth[120] et
+G... m'ont retenu presque de force, et j'ai trouvé mon intendant qui
+s'est laissé pousser une barbe magnifique.
+
+Il a une très belle tête maintenant, mon vieux chasseur Athanase, qui
+tombe en ruine de décrépitude, et l'ex-médecin de ma mère, un certain
+Porphyre, avec lequel j'ai fait mon premier voyage en Allemagne[121] et
+qui est venu affermer une petite terre que j'ai dans le gouvernement
+d'Orel[122].
+
+La maison est toute blanchie à la chaux et repeinte, tout est en ordre,
+pas trop indigne en un mot de votre visite et de celle de Didie qui aura
+lieu... dans deux ans?
+
+Je ne suis pas encore allé au jardin; je ferai demain une grande
+promenade et nous aurons de longues conversations avec l'intendant. On
+viendra m'attaquer avec des demandes, je suis bien résolu d'opposer une
+résistance inflexible. Je ne veux pas perdre une minute et j'espère bien
+n'être plus ici dans quinze jours.
+
+L'impression que me fait la Russie maintenant est désastreuse; je ne
+sais si cela provient de la famine qu'on vient de traverser, mais il me
+semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misérables, aussi
+ruinées, les visages aussi hâves, tout aussi triste... des cabarets
+partout et une irrémédiable misère! Spasskoïé est le seul village que
+j'ai vu jusqu'à présent où les toits en chaume ne soient pas béants, et
+Dieu sait s'il y a loin de Spasskoïé au moindre village de la Forêt
+Noire!
+
+J'écris tout ceci, et quand je pense à la distance énorme, infinie qui
+nous sépare, je sens que mon sang se glace. Je vous en conjure,
+portez-vous bien, tous, tant que vous êtes, toute la maison!
+
+Je vais me coucher avec une sensation bizarre... Je ne crois pas que je
+m'endorme de sitôt; les vieux murs semblent me regarder comme un
+étranger, et je le suis en effet. Dormez bien, là-bas, dans le cher
+«Thiergarten», et pensez à moi. A demain.
+
+
+Vendredi 11/26 juin, dix heures du matin.
+
+Eh bien! non... j'ai très bien dormi et je me suis réveillé fort tard.
+Je viens de faire une grande promenade dans le jardin qui m'a semblé
+immense; je crois que toute la vallée du Thiergarten y tiendrait. Des
+souvenirs d'enfance sont venus m'assaillir; cela ne manque jamais. Je
+m'y suis vu tout petit garçon, beaucoup plus jeune que Paul[123],
+courant dans les allées, me couchant entre les plates-bandes pour y
+voler des fraises. Voici l'arbre où j'ai tué mon premier corbeau, voici
+la place où j'ai trouvé cet énorme champignon; où j'ai été témoin de la
+lutte d'une couleuvre et d'un crapaud, lutte qui m'a fait pour la
+première fois douter de la bonne Providence. Puis sont venus des
+souvenirs de jeune étudiant, d'homme fait... J'ai visité le tombeau de
+la pauvre Diane[124]; la pierre que j'y avais mise a disparu. Tous les
+arbres ont grandi d'une façon extraordinaire pendant ces trois années;
+c'est à n'en pas croire ses yeux! Les tilleuls sont magnifiques, l'herbe
+grouille de fleurs, mais elle est moins haute que d'habitude; le
+printemps a été très froid et cela dure jusqu'à présent. Si cela
+continue ainsi et s'il ne vient pas de pluie, ce sera de nouveau une
+mauvaise année. Il y a encore par-ci par-là quelques restes de lilas en
+fleurs. Je vous envoie deux ou trois de ces fleurs.
+
+J'envoie à Didie une tête d'étude; c'est une religieuse _quêteuse_ qui
+s'en va de village en village... Avouez que cette figure-là ne laisse
+rien à désirer.
+
+J'espère qu'on m'apportera quelque chose de la poste aujourd'hui. Mille
+choses à Viardot, mille tendresses à tous; je vous baise les deux mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LX
+
+
+Spasskoïé, 2 juillet/20 juin 1868.
+
+ Chère madame Viardot,
+
+Ainsi Wagner a triomphé! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez
+trouvé de grandes beautés dans la partition, il faut crier bravo! au
+public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations
+analogues jusque dans notre littérature (le dernier roman de Léon
+Tolstoï[125] a du Wagner). Je sens que cela peut être très beau, mais
+c'est autre chose que tout ce que j'ai aimé autrefois, ce que j'aime
+encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon
+_Standpunkt_. Je ne suis pas tout à fait comme Viardot, je puis le faire
+encore, mais l'effort est indispensable, tandis que l'_autre_ art
+m'enlève et m'emporte comme un flot.
+
+Il m'est venu en tête à ce propos ces jours derniers la comparaison
+suivante: on peut par exemple exciter la _compassion_ en décrivant ou on
+représentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le
+_vrai_!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois
+davantage... Wagner est un des fondateurs de l'école du gémissement, de
+là vient la force et la pénétration de ses effets. Cette comparaison
+cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que
+je veux dire.
+
+La reine est encore à Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y
+sera encore pour la reprise de _Krakamiche_[126], qui doit avoir lieu le
+20 juillet sans faute.
+
+Mon rhume de cerveau est plus éternuant que jamais; il paraît que je
+n'en serai _quitte_ qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps à
+attendre. Mille choses à tout le monde. Je vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXI
+
+
+Spasskoïé, 5 juillet/23 juin 1868.
+
+ _Theureste, beste Freundin_,
+
+Vous voilà donc seule à Bade au moment où je vous écris. Ce serait le
+moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto[127]. J'ai
+essayé de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui
+ne me quitte pas depuis dix jours m'a complètement abruti. Il faisait
+jusqu'ici un temps horriblement désagréable, froid, aigre, humide: on
+dirait que le bon Dieu a chargé quelque vieille fille bien acariâtre de
+présider à la température. Oh! mon Dieu, quelle différence entre Bade et
+cela!!
+
+Le flot de gens qui me considèrent comme une vache à lait monte chaque
+jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim,
+d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il
+y a une limite à tout. Je me défends à l'aide de mon brave Kichinsky,
+l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes.
+
+Nous avons aujourd'hui la première belle journée, et j'ai passé des
+heures entières dehors, à cuire mon misérable rhume au soleil. Je crois
+que cela m'a réussi jusqu'à un certain point. Assis sur un banc (comme
+dans la première lettre de ma nouvelle: _Faust_), j'ai dû penser à
+Viardot; inondée par la lumière la plus pure, tout imprégnée de parfums,
+de beauté, de tranquillité apparente, la terre autour de moi offrait un
+vrai champ de carnage: tout s'entre-dévorait avec frénésie, avec rage.
+J'ai sauvé la vie à une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi
+entraînait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgré
+une résistance désespérée. A peine avais-je délivré la petite,
+qu'avisant un moucheron à demi mort, elle l'empoigna avec la même
+férocité; cette fois-ci je laissai faire. Détruire ou être détruit; il
+n'y a pas de milieu: détruisons!
+
+Il faisait admirablement beau, malgré cela; et si vous venez un jour à
+Spasskoïé, je vous mènerai à ce banc. Deux magnifiques pins d'une espèce
+rare, poussent, collés l'un à l'autre (ils sont déjà très grands, ils
+m'ont fait penser à Didie et Marianne[128]), au milieu d'une jolie
+pelouse; au delà, à travers les branches pendantes des bouleaux se
+montre l'étang, le grand étang ou plutôt le lac de Spasskoïé... Vous
+verrez, c'est très joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque
+plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des
+tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et
+de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mêler de loin le
+chant des cailles dans les blés... Vous verrez, c'est très joli. Il faut
+venir en masse.
+
+
+Lundi.
+
+Je compte les jours, il en reste _douze_. On commence déjà à faire les
+préparatifs du départ, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus
+en plus nombreux des pétitionnaires. C'est une vraie cour des miracles!
+D'où sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces êtres
+décrépits et que la faim rend tout hérissés? Quelle profonde misère
+partout! La _sainte_ Russie est loin d'être la Russie florissante; du
+reste, un saint n'est pas tenu à l'être.
+
+Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrivée, je puis donc
+dire au revoir. Mille choses à tout le monde.
+
+Je vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+Cologne, hôtel du Dôme, 18/6 février 1871,
+minuit.
+
+_Ecco mi al fine in Badi... Colonia_, bien chère amie.
+
+Tout a marché comme sur des roulettes, la mer était divine! J'ai trouvé
+Cologne et l'hôtel épouvantablement pleins de monde; dans ce moment on
+chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous
+connaissez. Le garçon vient de me dire que _des masses_ de soldats
+arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille
+seulement à Cologne et plus de cent mille d'ici à Mayence. On croit ici
+que les Français n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se
+prépare à les écraser définitivement. D'où sort cette tourbe
+innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des
+paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le
+sang des Français qu'ils s'apprêtent à verser leur colorait les joues
+d'avance... C'est effrayant à voir, je vous assure. Un Allemand avec
+lequel je voyageais m'a dit: «_Vor lauter Sieg gehen wir su Guande--aber
+wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen
+gnaedig! Frankreich wird aus gerottet[129]!_» Il paraît que Bismarck a
+fixé le jour du _24_ février comme fin de l'armistice, pour pouvoir
+entrer précisément ce _jour-là_ à Paris... Cela lui ressemble.
+
+ * * * * *
+
+Je pars d'ici demain à 9 heures et j'arrive le soir à 8 heures et demie
+à Bade; naturellement je vous écrirai aussitôt.
+
+Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pensé à vous et à toute la
+chère maison de Devonshire Place[130]. Dans ce moment, vous devez déjà
+être rentrée de votre soirée; je suis sûr que vous avez très bien
+chanté. Vous avez reçu mon télégramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais
+me coucher. Je vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXIII
+
+
+Saint-Pétersbourg, dimanche 26/14 février 1871,
+minuit et demi.
+
+ Ma chère madame Viardot,
+
+Je viens d'une soirée chez Mme Séroff[131], où Louise[132] a chanté
+des choses de Schumann, le _Doppelgänger_, la _Gretchen_, etc. Ce qui
+m'a fait plaisir dans le concert, c'est avant tout, votre élève Mlle
+Lavrofska[133], dont la voix est très belle et qui chante avec goût et
+mesure, en vraie cantatrice; puis une basse, M. Melnikoff, une voix
+jeune et mordante. Le reste est détestable. Mlle Levitski a la voix
+déjà complètement abîmée. Un grand final de _Rousslane_[134] m'a semblé
+fort beau, original et poétique. L'orchestre, les chœurs, de beaux
+moyens, mais le directeur est un sabreur: le public chaud, mais sans
+discernement et même brutal. La salle est vaste, belle, et mauvaise pour
+la voix.
+
+Dans le courant de la journée j'ai fait la connaissance d'un jeune
+sculpteur russe de Wilna, doué d'un talent hors ligne. Il a fait une
+statue d'Ivan le Terrible, assis, négligemment vêtu, une Bible sur les
+genoux, plongé dans une rêverie terrible et sinistre. Je trouve cette
+statue tout bonnement un chef-d'œuvre de compréhension historique,
+psychologique, et d'une magnifique exécution. Et cela a été fait par un
+petit jeune homme, pauvre comme un rat d'église, maladif, n'ayant
+commencé à travailler et à apprendre à lire et à écrire qu'à vingt-deux
+ans; il avait été jusque-là un ouvrier... _Spiritus fiat ubi vult._ Il y
+a certainement du génie dans ce pauvre garçon malingre. On l'envoie en
+Italie pour sa santé. Il s'appelle Antokolsky; c'est un nom qui
+restera[135].
+
+J'ai dîné tranquillement chez mon vieil ami Annenkoff.
+
+A demain!
+
+
+Lundi 27 février, minuit.
+
+Je reviens du club d'échecs, où j'ai lu les télégrammes officiels...
+Ainsi l'Alsace, la Lorraine perdues, cinq milliards... Pauvre France!
+Quel coup terrible et comment s'en relever? J'ai bien vivement pensé à
+vous et à ce que vous avez dû ressentir... C'est enfin la paix, mais
+quelle paix! Ici, tout le monde est plein de sympathie pour la France,
+mais ce n'est qu'une amertume de plus...
+
+Au revoir, chère amie; portez-vous bien, écrivez-moi.
+
+_Der Ihrige_,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Saint-Pétersbourg, 19 février/3 mars 1871.
+
+ Ma chère madame Viardot,
+
+Je vais vous raconter ce que j'ai fait ces deux jours. Hier, j'ai dîné
+chez M. P..., une espèce de fin merle pétersbourgeois, qui, ayant épousé
+la fille naturelle de Stieglitz, le banquier, est devenu énormément
+riche, habite un palais, donne des dîners raffinés, etc. J'y ai trouvé
+Frédro radieux et pimpant et la jolie poseuse Mme Z... qui n'est plus
+aussi jolie qu'elle l'était naguère, mais qui pose toujours. Frédro a
+naturellement beaucoup parlé de vous, de Weimar, de Wagner; quant à moi,
+j'ai pu me convaincre que mon _Roi Lear des steppes_[136] avait eu
+beaucoup de succès dans le public.
+
+Je suis rentré à la maison et j'ai écrit un article sur ce petit
+sculpteur de génie Antokolsky. Il faut battre la caisse pour lui et
+faire en sorte que la commande que la cour lui a faite soit enfin
+exécutée, et qu'il ait un peu d'argent pour s'en aller en Italie. Ce
+matin, l'article a paru.
+
+Aujourd'hui étant le jour anniversaire de l'émancipation des paysans,
+j'ai reçu une invitation au dîner annuel par le comité ayant pris part
+aux travaux qui ont fait aboutir cette grande réforme. J'ai été le seul
+invité en dehors des membres du comité, ce qui est un très grand honneur
+pour moi et le seul de ce genre qui puisse me toucher. Ces messieurs ne
+se sont pas contentés de cela; ils ont bu à ma santé! J'aurais peut-être
+dû m'y attendre et préparer un speech, mais n'ayant pas eu cette pensée,
+j'ai balbutié, avec mon éloquence ordinaire, quelques paroles
+inintelligibles... Enfin ils ont pu voir que j'étais ému, car je l'étais
+en effet, et voilà[137].
+
+Beaucoup de personnes viennent me voir; il est évident que si certaines
+personnes me tiennent pour mort et s'étonnent que je ne me fasse pas
+enterrer, d'autres ont conservé de l'amitié pour moi, _sempre bene!_
+
+Ici on est très content que la paix ait été faite; on plaint beaucoup
+la France, et on s'attend à ce qu'elle montre de l'élasticité et de
+l'énergie dans sa régénération; on accepte parfaitement la République
+(je ne parle naturellement que de ceux qui l'aiment).
+
+Mon intendant m'annonce l'assemblée générale des aspirants à prendre mon
+bien en fermage, pour le 5 mars de notre style; involontairement cela me
+fait l'effet d'une volée de corbeaux, qui, le bec grand ouvert,
+attendent leur proie. Je tâcherai de laisser le moins de _viande_
+possible, comme dirait Müller.
+
+A demain. Je suis pas mal fatigué, je me porte bien, mais je dors mal
+dans ce diable de Pétersbourg, dans ces chambres où il fait si chaud.
+Mille et mille amitiés à tous. Je vous baise les mains avec la tendresse
+la plus tendre.
+
+_Der Ihrige_,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Saint-Pétersbourg,
+lundi 22 février/6 mars 1871.
+
+ Chère madame Viardot,
+
+Avant toute chose, laissez-moi vous dire combien j'ai été heureux de
+recevoir votre lettre du 25, avec tous les détails sur les deux concerts
+du 23 et du 24! Vous avez pris une glorieuse revanche, et combien je
+regrette de n'y pas avoir assisté! Maintenant la mauvaise époque est
+passée, la voix est en ordre et tout marchera bien. Je suis très heureux
+et je vous félicite de tout mon cœur.
+
+Passons maintenant à mes faits et gestes depuis vendredi soir.
+
+Ce jour-là, après vous avoir écrit ma lettre, je suis allé à un raout
+chez une comtesse P...; beaucoup de personnes connues, quelques jolies
+figures, des conversations peu intéressantes. Samedi matin, visites et
+courses. A 4 heures, je reçois l'invitation d'aller chez la
+grande-duchesse Hélène; elle me fait attendre jusqu'à 5 heures un quart;
+conversation politique. Elle a beaucoup vieilli. Puis dîner littéraire
+chez mon éditeur. Il me comble de civilités; puis je vais à une réunion
+du comité pédagogique, où une jeune demoiselle de dix-neuf ans (fille
+d'un professeur de mes amis, M. K...) défend une thèse d'histoire avec
+une science, un aplomb et une éloquence rares, devant deux cents
+personnes. Voilà certes du nouveau, et pas l'ombre de pédantisme, une
+naïveté d'enfant, une si grande absence de préoccupation personnelle,
+que cela ôte toute timidité. C'est phénoménal! On l'a applaudie à tout
+rompre. Il y a eu beaucoup de demoiselles dans l'auditoire, des
+institutrices.
+
+Hier matin, séance pour mon portrait, mais pas chez M. Gay, chez un
+autre peintre, du nom de Makovsky[138], qui ne m'en a demandé qu'une, et
+qui a fait quelque chose de fort remarquable comme peinture. Je suis
+arrivé à l'âge de cinquante-deux ans sans qu'on ait fait mon portrait à
+l'huile, et voilà qu'on en fait deux à la fois. Puis concert de
+Rubinstein à l'assemblée de la noblesse; un monde fou; il joue comme
+toujours; immenses applaudissements. Auer y a joué aussi, mais j'avoue
+que j'ai surtout admiré ses yeux et toute sa physionomie. Le morceau
+pour orchestre intitulé _Don Quichotte_ est assez bien; seulement
+l'élément comique, le Sancho Pança, manque complètement. Il a introduit
+des fragments d'airs espagnols, en les choisissant assez vulgaires. Je
+crois me rappeler qu'il vous les avait demandés ainsi. Puis, dîner
+tranquille et patriarcal chez Annenkoff, réception de votre bonne et
+chère lettre... On joue aux cartes le soir, je rentre d'assez bonne
+heure, et voilà!
+
+Je commence à me lasser de Pétersbourg. J'ai dû y rester pour prendre un
+peu l'air du pays; maintenant il faut partir et pousser, talonner les
+affaires, pour revenir au plus vite! Mon intendant doit m'envoyer de
+l'argent. Borisoff[139] m'attend à Moscou, et nous partirons
+probablement ensemble pour la campagne.
+
+J'ai dû promettre de faire une lecture publique, très courte, samedi
+prochain (pour un but de bienfaisance). Lundi, dans une semaine, je
+file.
+
+Nous sommes en plein dégel. La neige a disparu, ou plutôt elle est
+devenue noire, et nous pataugeons dans une horrible boue. C'est très
+laid au soleil.
+
+A demain chère amie...
+
+_Der Ihrige_,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+Saint-Pétersbourg, hôtel Demouth,
+8 mars/21 février 1871.
+
+ Chère madame Viardot,
+
+Il y a de cela une heure, au moment de sortir de chez Annenkoff, le
+postillon est venu à ma rencontre, avec _deux_ lettres, l'une de vous,
+l'autre des petites. Vous dire le plaisir que cela m'a fait est
+superflu!
+
+Vous avez chanté hier à Liverpool et vous chanterez demain à
+Manchester... Je vous accompagne de toute l'intensité de ma pensée, mais
+je n'ai plus peur pour vous; je suis persuadé que maintenant cela ira
+comme sur des roulettes.
+
+Je vais vous raconter ma vie pendant hier et aujourd'hui. Règle
+générale, ma journée commence de très bonne heure par un envahissement
+de vieux amis, vieilles connaissances, ou bien de personnes qui veulent
+m'exploiter d'une façon ou d'une autre, ou qui ont affaire à moi. Ce
+matin il est venu entre autres une vieille mendiante polonaise, qui m'a
+soutiré cinq roubles. Non, jamais, depuis que le monde est monde, il
+n'y a eu de figure plus typique dans son genre, et si j'étais peintre je
+lui donnerais volontiers vingt-cinq roubles pour la faire poser! Ensuite
+viennent les excursions, qui, par la boue horrible dont toutes les rues
+sont remplies, et vu que cette fois-ci je ne me permets pas le luxe
+d'une voiture, présentent des difficultés de locomotion considérables;
+puis arrive le moment du dîner.
+
+Hier j'ai dîné chez la vieille comtesse Protassoff, une dame très
+affable et «bon enfant», où j'ai trouvé cinq ou six personnes assez
+agréables; tout le monde est enragé contre les Allemands, mais à quoi
+cela a-t-il servi? Le soir je suis allé chez un M. J..., le frère de
+celui que vous avez vu à Bade et qui est si ennuyeux; celui-ci est
+encore plus beau--il a _volcan_ de cheveux gris sur la tête--et encore
+plus ennuyeux! J'y ai trouvé plusieurs adeptes de la nouvelle école
+musicale russe (pas Cui, malheureusement), mais le grand Balakireff
+qu'ils reconnaissent pour leur chef; le grand Balakireff a assez mal
+joué quelques fragments d'une fantaisie à orchestre de Rymsky-Korsakoff
+(vous vous rappelez, on vous a envoyé quelques jolies romances de lui);
+cette fantaisie sur un sujet de légende russe, assez bizarre, m'a semblé
+en effet en avoir, de la fantaisie. Puis le grand Balakireff a assez
+mal joué des réminiscences de Liszt et de Berlioz, qui, lui surtout, est
+pour ces messieurs l'Absolu et l'Idéal. Je crois, après tout, que c'est
+un homme intelligent. _Kein talent, doch ein character._
+
+Ce, matin j'ai été plus envahi que jamais, puis j'ai eu ma dernière
+séance chez M. Gay. J'en dois une encore à M. Makovsky. Le portrait de
+M. Gay est d'une ressemblance frappante à ce que disent tous les amis et
+à ce que je crois moi-même. Puis j'ai fait des visites _littéraires_,
+c'est-à-dire ennuyeuses, mais il le fa-a-allait, comme dit Bilboquet.
+Puis j'ai dîné tout seul, pour la première fois depuis mon arrivée ici,
+dans un petit restaurant sous terre, au-dessous du sol je veux dire, et
+je suis allé chez papa Annenkoff. Hier, oui, j'ai oublié! j'ai fait une
+assez longue visite à l'_Hermitage_[140] où j'ai admiré de nouveau les
+chefs-d'œuvre dont cette galerie est pleine: les Potter, les
+Rembrandt, etc., etc. En fait de choses nouvelles, il y a une
+merveilleuse petite Vierge de Léonard (dans la galerie Litta), des vases
+admirables de la collection Campana, et surtout un petit sphynx assis
+(un sujet de lampe) venu des fouilles de Kertch[141] qui est bien une
+des choses les plus fascinatrices qu'on puisse voir; il est peint et
+d'une conservation étonnante. J'aurais bien désiré que Viardot eût vu ce
+sphynx! Puis sont venues les deux lettres chez Annenkoff, et voilà!
+
+Et maintenant, à demain. Mille embrassades à tout le monde.
+
+_Der Ihrige_,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+Saint-Pétersbourg, vendredi 10 mars 1871.
+
+ Chère et bien-aimée madame Viardot,
+
+Je vous avais dit que ma lecture de demain était tombée à l'eau.
+Malheureusement ce n'était qu'un faux bruit, et je lis en effet, entre
+Mlle Lovato, chantant: «Ce n'est pas dans le nez que ça me
+chatouille», et une autre demoiselle de la même force; c'est tout à fait
+café chantant; mais le but m'étant très sympathique (c'est pour les
+blessés français, on n'en parle pas sur l'affiche, mais tout le monde le
+sait...), je passe outre. On a mis mon nom en vedette, et l'on me voit
+rayonner à côté «d'huîtres fraîches», etc.
+
+J'ai pensé à votre arrivée à Brighton et me suis senti très flatté d'une
+pareille similitude! Avec tout cela, je crains qu'il n'y ait que fort
+peu de monde, car le public ici est trop bourré de concerts, tableaux
+vivants, etc. Demain, je vous dirai le résultat.
+
+Et maintenant parlons de mes faits et gestes. Séance pour _les_
+portraits (ils sont achevés maintenant, Dieu merci!), séance pour des
+photographies (ce n'est pas moi qui paye, je vous prie de le croire!),
+visites littéraires, pour affaires, visites reçues et rendues; c'est un
+brouhaha que ma vie ici; et je serai bien content quand je roulerai vers
+la tranquille Moscou et vers Spasskoïé, plus tranquille encore. Tout
+cela est nécessaire; mais quand ce sera fini, ce sera bien _agriable_,
+comme dit Thérésa.
+
+J'ai dîné hier, jeudi, avec trois _jeunes_ littérateurs, et la
+conversation a été vive et animée. Nous n'avons bu qu'_une_ bouteille de
+vin! J'ai dû passer ensuite la soirée chez une femme bien ennuyeuse, que
+vous connaissez je crois, Mme M..., cette personne qui a de si
+grosses joues, et elle a été digne de sa réputation. Aujourd'hui, dîner
+chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes
+intentions envers la littérature; il est en train de fonder une vaste
+entreprise lexico-encyclopédique; il est très riche, et il faut
+encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De là, je suis
+allé dans un autre salon, politico-littéraire aussi, mais d'une couleur
+un peu plus tranchée, de façon que je me rends compte des différentes
+nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la _Cara
+patria_. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix.
+
+
+Samedi soir.
+
+Eh bien, ma chère et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais ça
+a été autre chose que je n'avais cru. Un peu café chantant, en effet, de
+la musique exécrable, mais un public énorme, bouillant de jeunesse:
+apothéose de _Garibaldi_ en tableau vivant, lecture par une dame de
+_Souvenirs d'un séjour parmi les Garibaldiens_, déclamation par une
+grosse dinde, à la voix fêlée, des _Deux Grenadiers_ de Schumann, qui,
+comme vous vous le rappelez peut-être, se terminent par _la
+Marseillaise_; alors explosion de bravos frénétiques, cris de: «Vive la
+France!» tempête, en un mot, qui a duré dix minutes. Un acteur français
+a, il est vrai, dit _les Deux Gendarmes_, mais une actrice française a
+déclamé _les Pigeons de la République_, et ce mot a fait courir le
+frisson habituel.
+
+Quant à moi, je dois avouer que jamais je n'ai été l'objet de
+pareilles--pardon du mot!--_ovations_. Je vous le dis parce que je sais
+que cela vous fera plaisir, et j'ai pensé à vous pendant tout le temps
+que je me tenais là, confus, rouge, un sourire impassible sur la face,
+en présence de cette foule qui hurlait... Ça me faisait l'effet d'une
+grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses
+épaules nues. J'ai lu le fragment des _Mémoires d'un chasseur_ intitulé
+_Bourmistr_; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'étaient détendus
+pendant tout ce tapage, et j'étais calme, puis le public était si
+bienveillant!
+
+Vous voilà revenue de Liverpool; peut-être aurais-je quelque nouvelle de
+vous demain.
+
+En attendant, mille amitiés. Je vous baise les mains.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+Saint-Pétersbourg, samedi 11 mars 1871.
+
+Je continue ma lettre, chère madame Viardot.
+
+Après dîner je suis allé au concert de la Société russe. Symphonie nº 3
+de Beethoven, assez brutalement jouée, et puis... vous allez vous
+étonner... et en même temps vous rendrez justice à ma bonne foi: on a
+donné l'ouverture des _Maîtres chanteurs_ et l'entr'acte, qui m'ont fait
+le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la
+puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et
+l'entr'acte a été redemandé.
+
+Un petit musicien que vous connaissez, et qui se nomme Ch. Lenz, m'a
+entraîné du concert chez un de nos meilleurs acteurs, M Samoïloff, où je
+devais rencontrer Rubinstein. Il y était en effet. Il a pris les
+Allemands (!) en horreur, et veut rester en Russie. Comme il faut
+toujours qu'il entreprenne quelque chose, il s'est mis en tête de fonder
+une société, un «Orpheum» ou «Verein», où se réunirait toute
+l'intelligence artistico-littéraire de Pétersbourg. Cette idée a été
+longuement débattue, et on a fini par décider qu'on ferait une soirée
+d'épreuve, jeudi prochain (on a choisi ce jour-là, parce que je pars
+vendredi), et on a fait des listes d'invitation, des circulaires. J'ai
+dû signer la circulaire littéraire. Il ne sortira naturellement rien de
+tout cela; du reste cela ne me regarde pas, puisque je n'habite pas la
+Russie; mais enfin, cela a amusé Rubinstein, et il est entier en diable
+et têtu comme un mulet. J'ai rencontré sa femme: elle a très bonne mine;
+il paraît que son garçon continue à être splendide.
+
+J'ai l'idée de vous envoyer mes textes russes du _Gaertner_ et de _Es
+ist ein schlechtes Wetter_. J'ai choisi ces deux-là, comme étant de
+beaucoup les plus difficiles. Le cheval de la princesse, _Blanc de
+neige_, est devenu noir comme l'acier, mais c'est aussi dans la nature.
+
+Faites-vous chanter cela par Mme Gourieff, vous verrez si cela va
+bien...
+
+J'ai dîné paisiblement chez mon vieux Annenkoff; après dîner, j'ai eu
+une entrevue avec un monsieur, pour le fermage de mes biens, et
+peut-être pour la vente de l'un deux. Ce monsieur est un galant homme,
+que je connais depuis longtemps et qui a de l'argent.
+
+Le tourbillon de Pétersbourg, où je suis tombé et d'où je compte me
+retirer bien vite, ne me fait oublier un instant ni Londres, ni mon
+retour, ni tout ce que j'aime au monde, et plus que jamais. Je ne serai
+heureux que quand j'aurai franchi le seuil de Devonshire Place, 30!
+
+J'ai reçu une lettre de Lewis, qui me parle d'un de vos samedis, auquel
+il aurait assisté, et d'un autre où il comptait retourner. Il semble
+vous avoir pris en affection.
+
+A demain, _theuerste Freundin_. Mille amitiés à tous.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+Nous terminons ici la publication des lettres de Tourgueneff à Mme
+Viardot. L'illustre artiste n'a pas cru possible, pour des motifs
+divers, de rendre public le reste de la correspondance, plus d'une
+centaine de lettres se rapportant à la même époque (de 1844 à 1871).
+Mais les pages publiées--outre leur charme intime--peuvent déjà servir
+de contribution appréciable à l'étude de la vie intérieure de
+Tourgueneff qui doit nous intéresser, pour le moins, autant que celle de
+ses créations.
+
+Des biographes russes ont mis déjà à profit les lettres parues dans mon
+ouvrage sur _Tourgueneff d'après sa correspondance_, et ils ont pu
+élucider certains côtés du problème psychologique et moral que présente
+l'âme d'un artiste, aussi grand par l'esprit et le cœur, doué d'une
+aussi rare puissance évocatrice que l'est l'auteur de cette
+correspondance.
+
+Notre tâche ne fut pas vaine.
+
+E. H.-K.
+
+ * * * * *
+
+Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+MÉMOIRES--SOUVENIRS--CORRESPONDANCE
+
+CHARLES ALEXANDRE
+Souvenirs sur Lamartine. 1 vol
+
+PAUL ALEXIS
+Emile Zola. Notes d'un ami. 1 vol
+
+THÉODORE DE BANVILLE
+Mes souvenirs. 1 vol
+
+MARIE BASHKIRTSEFF
+Journal, 2 vols
+
+ÉMILE BERGERAT
+Théophile Gautier. Biographie, entretiens, souvenirs. 1 vol
+
+PHILARÈTE CHASLES
+Mémoires, 2 vols
+
+LEON DAUDET
+Alphonse Daudet. 1 vol
+
+EUGÈNE DELACROIX
+Lettres. 2 vols
+
+ALIDOR DELZANT
+Les Goncourt, 1 vol
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+Correspondance. 4 vols
+
+JULES DE GONCOURT
+Lettres. 1 vol
+
+E. ET J. DE GONCOURT
+Journal. Mémoires de la Vie litteraire. 9 vols
+
+VICTOR HUGO
+Choses vues. 1 vol
+
+PIERRE LANFREY
+Correspondance. 1 vol
+
+L. DE MONTLUC
+Correspondance de Juarez et de Montluc. 1 vol
+
+PAUL DE MUSSET
+Biographie d'Alfred de Musset. 1 vol
+
+HENRI REGNAULT
+Correspondance. 1 vol
+
+STENDHAL
+Journal, 1 vol
+
+LÉON TOLSTOÏ
+Correspondance inédite. 1 vol
+
+IVAN TOURGUENEFF
+Correspondance. 1 vol
+
+ÉMILE ZOLA
+Correspondance.--LETTRES DE JEUNESSE 1 vol
+
+4433. -- Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris.
+
+ * * * * *
+
+
+Notes sur la transcription
+
+On a effectué les corrections suivantes:
+
+Clément Thomas lui-même n'interromptit=>Clément Thomas lui-même
+n'interrompit
+
+le lond du rivage=>le long du rivage
+
+que Dieu vons bénisse=>que Dieu vous bénisse
+
+Ç'a a été le dernier geste de Socrate mourant=>Ça a été le dernier geste
+de Socrate mourant
+
+elle nous aunonce=>elle nous announce
+
+Je viens de m'excercer=>Je viens de m'exercer
+
+n'est pas capable de se distraire de sa préoccution=>n'est pas capable
+de se distraire de sa préoccupation
+
+l'engager à aller trouver la tranquilité=>l'engager à aller trouver la
+tranquillité
+
+J'ai donc trentre-quatre ans=>J'ai donc trente-quatre ans
+
+Notre voyage est redardé d'un jour=>Notre voyage est retardé d'un jour
+
+Voici les quelques lignes que je vous proprose=>Voici les quelques
+lignes que je vous propose
+
+au-desus de la fenêtre=>au-dessus de la fenêtre
+
+Mais imaginezvous=>Mais imaginez-vous
+
+Wieniaswki a énormément gagné=>Wieniawski a énormément gagné
+
+Vanitas vanitum et onmia vanitas!=>Vanitas vanitum et omnia vanitas!
+
+A propos, le bruit s'était répaudu ici>=A propos, le bruit s'était
+répandu ici
+
+Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes poils
+chiches vont me sauter au nez.=>Je crains bien que mon oncle soit cette
+muraille et que mes pois chiches vont me sauter au nez.
+
+Avec tout cela, il n'est impossible=>Avec tout cela, il n'est pas
+impossible
+
+Vous voilà donc seul à Bade=>Vous voilà donc seule à Bade
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] En septembre 1883.
+
+[2] Voir _Ivan Tourgueneff d'après sa correspondance avec ses amis
+français_, par E. Halpérine-Kaminsky (Fasquelle, éditeur).
+
+[3] Poète russe renommé, auteur de _Souvenirs_ sur Tourgueneff.
+
+[4] Terre de Tourgueneff, dans le gouvernement d'Orel.
+
+[5] Le présent recueil contient également les huit lettres que Mme
+Viardot a bien voulu me communiquer en plus de celles qui constituent le
+paquet qui lui a été restitué, lettres que j'avais déjà insérées dans le
+volume: _Ivan Tourgueneff d'après sa correspondance avec ses amis
+français_. Toutes les lettres de Tourgueneff à Mme Viardot dont la
+publication a été autorisée par la destinataire sont donc réunies ici.
+
+[6] M. et Mme Viardot.
+
+[7] L'Opéra de Berlin.
+
+[8] Il s'agit évidemment des compositions de musique de Mme Viardot.
+
+[9] Allusion à la fameuse revue russe _le Contemporain_, sous la
+direction du poète Nekrassov et de Panaïev, et dont les principaux
+collaborateurs étaient, avec Tourgueneff: Tolstoï, Ostrovky,
+Grigorovitch, le critique Belinsky, etc.
+
+[10] La fille aînée de Mme Viardot, devenue plus tard Mme Heritte.
+
+[11] La langue allemande.
+
+[12] Probablement ses premiers _Récits d'un chasseur_, parus en 1847
+dans _le Contemporain_.
+
+[13] Mme Garcia, mère de Mme Viardot.
+
+[14] Cousine germaine de Mme Viardot. Cantatrice, élève, je crois, de
+M. Manuel Garcia, frère de Mme Viardot.
+
+[15] Le frère de Mme Garcia, mère de Mme Viardot.
+
+[16] M. Manuel Garcia.
+
+[17] Fils d'un médecin fameux de l'époque.
+
+[18] L'auteur de: _Essence du christianisme_, etc.
+
+[19] Critique russe, ami de Tourgueneff et plus tard son exécuteur
+testamentaire.
+
+[20] Allusion aux superstitions populaires russes qui veulent qu'on
+crache lorsqu'on constate la bonne santé d'une personne.
+
+[21] M. Garcia, le frère de Mme Viardot, artiste renommé, comme toute
+la famille Garcia, inventeur du laryngoscope.
+
+[22] Jeu de mots expliqué par les ratures assez nombreuses de cette
+partie de la lettre.
+
+[23] Romancier, ou plutôt auteur de nouvelles, devenu plus tard célèbre.
+
+[24] Une phrase en espagnol, une en allemand et une en russe contenant
+le même souhait; la dernière, en caractères russes, signifie:
+«Portez-vous bien et souvenez-vous de nous.»
+
+[25] _La Vie est un songe._
+
+[26] _Le Magicien prodigieux._
+
+[27] Louis Viardot traduisit en effet, en collaboration avec l'auteur,
+plusieurs des nouvelles de Tourgueneff, notamment les _Récits d'un
+chasseur_, d'autres sous le titre de _Scènes de la vie russe_, etc.
+
+[28] Savant naturaliste allemand.
+
+[29] La famille du général comte Serge Kaminsky, fils du maréchal russe
+qui servit en qualité de volontaire dans l'armée française en 1758 et
+1759. Le comte Serge avait habité Orel, ville où est né Tourgueneff.
+
+[30] D'espagnol.
+
+[31] Probablement _le Célibataire_, comédie en trois actes.
+
+[32] Poète et militant politique allemand qui, sous l'influence des
+idées de la révolution de Février à Paris, se porta, à la tête d'une
+colonne d'ouvriers armés, et, à l'aide des révolutionnaires de Bade,
+pénétra dans la ville, mais fut repoussé par les troupes
+wurtembergeoises.
+
+[33] En russe: «Je vous en prie.»
+
+[34] Le célèbre écrivain socialiste russe.
+
+[35] On le sait aujourd'hui, le général Lamoricière avait pour mission
+de conclure une entente entre la République de 1848 et l'empereur
+Nicolas Ier.
+
+[36] Domestique de M. et Mme Viardot.
+
+[37] Le vieux chien de chasse de M. Viardot.
+
+[38] Il s'agit probablement du romancier russe de ce nom.
+
+[39] Phrase en lettres russes qui signifie: «Comprenez-vous le russe? ou
+l'avez-vous oublié?»
+
+[40] Cousine germaine de Mme Viardot.
+
+[41] Léonard, célèbre violoniste.
+
+[42] Le frère de Mme Garcia.
+
+[43] _Un déjeuner chez le maréchal de la noblesse_, la seule comédie en
+un acte de Tourgueneff, datée de 1849.
+
+[44] Allusion probable à la traduction, faite par l'auteur en
+collaboration avec Louis Viardot, du _Commensal_, comédie en deux actes,
+écrite en 1848, et parue en français sous le titre primitif de _le Pain
+d'autrui_ dans le volume: _Scènes de la vie russe_ (Paris, 1858).
+
+[45] Critique musical de l'_Athenæum_ de Londres.
+
+[46] Belle-sœur de Mme Viardot.
+
+[47] _Gold verdienen_, gagner de l'argent (ou de l'_or_--_gold_);
+_verdienen_--gagner;--_dienen_--servir.
+
+[48] Le chien de garde.
+
+[49] La vieille cuisinière de Courtavenel.
+
+[50] Petit bois près de Courtavenel.
+
+[51] M. Sitchès.
+
+[52] Général espagnol.
+
+[53] Vieux cheval de M. et Mme Viardot.
+
+[54] Le frère de Mme Viardot.
+
+[55] Un familier de la maison.
+
+[56] A M. Louis Viardot.
+
+[57] La nouvelle de la mort de sa mère a obligé Tourgueneff de partir
+pour la Russie afin de mettre en ordre les affaires de la succession.
+
+[58] Propriété patrimoniale de Tourgueneff.
+
+[59] La fille de Tourgueneff.
+
+[60] La fille de Tourgueneff confiée par lui à Mme Viardot.
+
+[61] Le célèbre acteur, ami de Gogol et créateur du principal rôle de
+_Revisor_ (le rôle du maire).
+
+[62] La mère de Mme Viardot.
+
+[63] Le frère et la fille de Mme Viardot.
+
+[64] Nicolas Ier.
+
+[65] Le grand-duc Alexandre Nicolaïevitch, plus tard Alexandre II.
+
+[66] Eugène Vivier, le célèbre corniste improvisateur, homme de beaucoup
+d'esprit et dont les traits amusaient souvent Tourgueneff et toute la
+famille Viardot. Les journaux en ont parlé récemment à l'occasion de sa
+mort.
+
+[67] On sait (voir _Tourgueneff d'après sa correspondance_, par E.
+Halpérine-Kaminsky) que Tourgueneff a été exilé dans sa propriété de
+Spasskoïé à la suite de son article sur la mort de Gogol, en 1852. Cette
+réclusion a duré jusqu'à la fin de 1854; rendu libre grâce à
+l'intervention du grand-duc héritier (plus tard Alexandre II),
+Tourgueneff revint en France.
+
+[68] M. Tutcheff a été un poète d'une rare finesse et de grâce.
+
+[69] Il faut se souvenir que le servage n'était pas encore aboli à cette
+époque en Russie.
+
+[70] Journal russe, Mme Viardot était à ce moment en représentation à
+Saint-Pétersbourg.
+
+[71] On se souvient que Tourgueneff a été exilé dans ses terres à la
+suite de son article sur Gogol.
+
+[72] La fille de Tourgueneff.
+
+[73] Mme Viardot s'était chargée de la surveillance de son éducation.
+
+[74] _Roudine_, probablement.
+
+[75] _Scènes de la vie russe_, 2e série, traduite, en collaboration
+de l'auteur, par Louis Viardot.
+
+[76] A M. Louis Viardot.
+
+[77] L'un des directeurs de la maison d'édition Hachette.
+
+[78] La deuxième série des _Scènes de la vie russe_.
+
+[79] Xavier Marmier avait traduit un volume des nouvelles de
+Tourgueneff, sous le même titre de _Scènes de la vie russe_ (1re
+série).
+
+[80] Un récit de Tourgueneff, qu'il traduisit en commun avec M. Viardot
+et qui parut dans le recueil: _Scènes de la vie russe_, en 1858 (2e
+série).
+
+[81] Autre récit de Tourgueneff.
+
+[82] _Idem._
+
+[83] La mort du célèbre peintre Arry Scheffer.
+
+[84] Dans la propriété de Léon Tolstoï, à Yasnaïa Poliana, qui n'est pas
+très éloignée de Spasskoïé.
+
+[85] Le tableau dont parle Tourgueneff est la fameuse «Apparition du
+Christ», à laquelle le peintre russe a travaillé pendant plus d'un quart
+de siècle et qui est son principal titre de gloire.
+
+[86] Représentant russe de l'art académique.
+
+[87] Il s'agit de _A la Vielle_, roman traduit en français sous le titre
+de: _Un Bulgare_.
+
+[88] Les Comités institués par Alexandre II pour préparer la réforme de
+l'affranchissement des serfs, affranchissement proclamé par l'Empereur
+le 19 février 1861.
+
+[89] Critique d'art et de littérature allemand.
+
+[90] Pierre Botkine, littérateur et grand ami de Tourgueneff.
+
+[91] Tourgueneff faisait grand cas du jugement littéraire de la comtesse
+et soumettait parfois à son appréciation ses écrits; bien que portant un
+nom français, elle est d'origine russe.
+
+[92] Critique littéraire et biographique de Tourgueneff. Il fut plus
+tard son exécuteur testamentaire.
+
+[93] Le comte Nicolas Milutine, célèbre homme d'État, l'un des
+principaux artisans de l'affranchissement des serfs et d'autres réformes
+libérales du règne d'Alexandre II.
+
+[94] Tourgueneff fut accusé de pactiser avec les révolutionnaires russes
+réfugiés à l'étranger, et il fut mandé par le gouvernement à
+Saint-Pétersbourg pour se justifier devant une commission du Sénat,
+érigée pour la circonstance en tribunal suprême.
+
+[95] Les prévisions de Tourgueneff se sont réalisées: Séroff est devenu
+l'un des plus puissants représentants de l'école musicale russe.
+
+[96] _Rognéda_ est en effet considérée comme le chef-d'œuvre de
+Séroff.
+
+[97] Pauline Viardot, célèbre cantatrice.
+
+[98] Il s'agit évidemment du récit _Assez!_ le seul publié en 1864.
+
+[99] Chef d'orchestre au Gewandhaus de Leipzig.
+
+[100] La fille de Mme Viardot.
+
+[101] Devenue célèbre depuis.
+
+[102] Titres écrits en caractères russes.
+
+[103] Compositions, sur paroles russes, de Mme Viardot.
+
+[104] Chanteur au théâtre italien.
+
+[105] _Fumée._
+
+[106] Publiciste fameux, alors directeur libéral de la revue moscovite
+_le Messager russe_. Il devint plus tard réactionnaire et joua un rôle
+considérable sous le règne d'Alexandre III.
+
+[107] Le public français sait aujourd'hui, par les traductions publiées,
+la grande valeur de cet écrivain.
+
+[108] Excavations et fondrières de route.
+
+[109] L'oncle paternel de Tourgueneff avait été longtemps l'intendant de
+ses biens; mais il les avait si mal gérés que Tourgueneff dut, malgré
+les liens de parenté, confier l'administration de Spasskoïé à un nouveau
+gérant, tout en indemnisant son oncle d'une forte somme.
+
+[110] _Fumée._
+
+[111] Nicolas Rubinstein, frère d'Antoine, également pianiste fameux, et
+plus tard directeur du conservatoire de Moscou.
+
+[112] Il s'agit de l'_Histoire du lieutenant Yergounov_.
+
+[113] Les épreuves de _Fumée_.
+
+[114] L'une des filles de Mme Viardot.
+
+[115] L'héroïne de _Fumée_.
+
+[116] Tourgueneff; l'architecte en question était un Allemand qui a
+construit la villa de Tourgueneff à Bade.
+
+[117] Épisodes de _Fumée_.
+
+[118] De ses œuvres complètes à ce moment.
+
+[119] Christine Nilsson, la célèbre cantatrice, qui avait débuté avec un
+éclatant succès, en 1864, au Théâtre-Lyrique de Paris.
+
+[120] Le célèbre poète russe, ami de Tourgueneff et de Tolstoï.
+
+[121] En 1838.
+
+[122] Ce Porphyre eut une destinée peu banale: il avait accompagné
+Tourgueneff en Allemagne en qualité de groom; son jeune maître, s'étant
+aperçu de ses capacités intellectuelles, le prépara et le fit entrer à
+la Faculté de médecine de Berlin. Ses études médicales achevées,
+Porphyre, malgré son titre de docteur, malgré l'invitation pressante de
+Tourgueneff de rester en Allemagne, où il était amoureux et sur le point
+d'épouser une Berlinoise,--revint avec Tourgueneff à Spasskoïé et
+demeura serf de Mme Tourgueneff mère jusqu'à la mort de celle-ci.
+
+[123] Le fils de M. et Mme Viardot.
+
+[124] La chienne.
+
+[125] _Guerre et Paix._
+
+[126] _Krakamiche le dernier des sorciers_, est un des trois contes
+fantastiques (les deux autres sont: _l'Ogre, Conte de fée_ et _Trop de
+femmes_) écrits en français par Tourgueneff, et dont la musique a été
+composée par Mme Viardot. Pleines de gaieté et d'esprit, ces
+opérettes ont été représentées à Bade, dans l'intimité de la famille
+Viardot, et les rôles ont été tenus par les élèves de Mme Viardot,
+souvent par l'illustre cantatrice, et même par Tourgueneff, qui
+incarnait l'ogre, le sorcier ou le pacha. Assistaient à ces
+représentations les nombreux amis ou connaissances de tous les pays qui
+habitaient à Bade, parfois le roi, plus tard empereur, Guillaume Ier,
+et la reine de Prusse, ainsi que leur petit-fils, aujourd'hui Guillaume
+II.
+
+[127] En composant la musique sur un livret de Tourgueneff.
+
+[128] Les deux filles cadettes de M. et Mme Viardot.
+
+[129] «Nous périrons à force de victoires; mais si les Français veulent
+continuer la guerre... que Dieu leur vienne en aide! la France sera
+exterminée!»
+
+[130] La famille de Mme Viardot habitait pendant la guerre
+l'Angleterre.
+
+[131] La femme du grand compositeur russe, auteur de _Rognéda_, etc.
+
+[132] La fille aînée de Mme Viardot.
+
+[133] Devenue plus tard célèbre.
+
+[134] Opéra de Glinka.
+
+[135] On sait combien la prédiction de Tourgueneff se réalisa:
+Antokolsky (mort il y a quelques années) est devenu le plus grand
+sculpteur russe, chef d'une nouvelle école, et sa gloire fut consacrée à
+l'Exposition universelle de 1878, où, seul parmi les artistes étrangers,
+il reçut la médaille d'honneur. Plus tard, il fut élu membre étranger de
+l'Institut de France et eut les plus hautes récompenses en Russie. A
+rapprocher un autre fait de divination esthétique de Tourgueneff: il
+avait prédit à Tolstoï sa glorieuse carrière dès le début. En 1854, au
+moment de l'apparition de l'_Adolescence_ (2e partie de l'ouvrage:
+_Enfance, Adolescence, Jeunesse_, traduit en français sous le titre de
+_Mes Mémoires_), Tourgueneff écrivit à un ami: «Je me réjouis fort du
+succès de l'_Adolescence_. Que Dieu prête longue vie à Tolstoï, et j'en
+ai le ferme espoir, il vous étonnera tous: c'est un talent de premier
+ordre.» Voir également, dans la lettre à Mme Viardot du 19 janvier
+1864, le jugement de Tourgueneff sur le compositeur Séroff.
+
+[136] Récit de Tourgueneff.
+
+[137] On sait que la publication, en 1847-1850, de ses _Récits d'un
+chasseur_ avait produit une impression ineffaçable sur le public russe
+et notamment sur le tzar Alexandre II, libérateur des serfs en 1861.
+Tourgueneff contribua donc grandement à cet affranchissement.
+
+[138] Depuis, on a connu à Paris ce peintre de réel talent.
+
+[139] Un ami intime de Tourgueneff, mort jeune.
+
+[140] _Ermitage_, la galerie impériale de tableaux.
+
+[141] Ville en Crimée.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Lettres à Madame Viardot, by Ivan Tourgueneff
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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@@ -0,0 +1,7061 @@
+The Project Gutenberg EBook of Lettres Madame Viardot, by Ivan Tourgueneff
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres Madame Viardot
+
+Author: Ivan Tourgueneff
+
+Annotator: E. Halprine-Kaminsky
+
+Release Date: December 18, 2011 [EBook #38335]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Internet Archive.)
+
+
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+
+
+
+LETTRES
+
+A MADAME VIARDOT
+
+EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS
+
+AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF
+
+DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+
+ 3 fr. 50 le volume.
+
+=PRES ET ENFANTS.= Prcd d'une lettre l'diteur par Prosper MRIME,
+de l'Acadmie franaise (5 dition), 1 volume.
+
+=CORRESPONDANCE= (Lettres ses amis de France); Avec notes
+d'HALPRINE-KAMINSKY (3 mille), 1 volume.
+
+_Il a t tir du prsent ouvrage
+10 exemplaires numrots sur papier de Hollunde._
+
+Paris.--L. MARETUEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--15203.
+
+
+
+
+IVAN TOURGUENEFF
+
+LETTRES
+
+A MADAME VIARDOT
+
+publies et annotes par E. HALPRINE-KAMINSKY
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+EUGNE FASQUELLE, DITEUR
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1907
+
+Tous droits rservs.
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+Les lettres du grand crivain russe Ivan Sergueevitch Tourgueneff
+Mme Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire.
+
+gares ou drobes, au moment o la guerre de 1870 obligea la famille
+Viardot quitter Bade pour Londres, ces lettres ont t retrouves plus
+d'un quart de sicle aprs.
+
+Naturellement, Mme Viardot dsirait rentrer en possession de
+documents dont elle ne s'tait jamais volontairement dessaisie, et
+auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part,
+les motifs qu'avanait le possesseur actuel pour garder les lettres
+n'taient pas sans valeur non plus. Il avait trouv le prcieux
+paquet--parmi des papiers peu importants--dans une caisse qu'il avait
+achete un bouquiniste de Berlin; celui-ci, son tour, l'avait
+acquise de la veuve d'un mdecin franais, parat-il; ici, s'arrte mon
+investigation sur l'origine de la caisse.
+
+Quoi qu'il en soit, le dernier acqureur, admirateur dvou de
+Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dpt sacr la
+correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour o il
+pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait
+venir qu'aprs la mort de la destinataire des lettres.
+
+Comme, en dfinitive, le possesseur des lettres tait moins proccup
+d'une question pcuniaire que du dsir d'entourer cette publication de
+meilleures conditions littraires possibles, je finis par le persuader
+des avantages rels qu'il y aurait la faire du vivant et sous les
+auspices de la clbre artiste.
+
+C'est ainsi qu'aprs deux ans de pourparlers je pus obtenir la
+restitution de tout le paquet des lettres, dates de 1846 1871, et que
+j'dite avec l'autorisation et sous le contrle de Mme Viardot.
+
+Une partie de ce qui nous a t livr parat seulement. Par une rserve
+ mon avis excessive, Mme Viardot ne laisse passer que les pages
+ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore
+contenant le moins d'apprciations flatteuses pour la cratrice,
+universellement admire, de tant de personnages de l'imagination
+lyrique; elle carta aussi des passages, des lettres entires, maills
+de saillies spirituelles, jamais mchantes, contre des personnes
+connues, ou sems de dtails d'un caractre priv.
+
+Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait donner. Rien, en
+effet, qui ne soit attachant dans l'change suivi de penses entre ces
+natures d'artistes, lies d'amiti et de sympathie intellectuelle. C'est
+un vritable journal intime, crit l'intention d'une me soeur,
+commenc l'ge d'homme et termin seulement la mort de l'auteur[1].
+
+Tourgueneff rencontra pour la premire fois M. et Mme Viardot
+Saint-Ptersbourg en 1843: il tait peine g de vingt-cinq ans. Je
+l'ai dit ailleurs[2]: M. Viardot, qui avait prcdemment sjourn en
+Russie, cherchait familiariser les Franais avec les chefs-d'oeuvre
+de la littrature russe. Il tait connu par de savantes tudes d'art et
+de littrature trangre. Mme Viardot, trs jeune encore,--elle avait
+vingt-deux ans,--tait dj la clbre cantatrice, acclame dans toutes
+les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive
+et durable impression sur la nature esthtique de Tourgueneff.
+
+ * * * * *
+
+Le futur auteur des _Rcits d'un chasseur_, cette poque obscure
+encore, reut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point
+qu'on est tent de croire qu'ils avaient devin le talent du romancier
+avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a
+racont lui-mme, Tourgueneff se trouva l'tranger, dnu de toutes
+ressources. Sa mre, mcontente de son dpart et blesse de le voir,
+lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrire littraire,
+s'tait refuse subvenir ses besoins. Dans cette situation, il
+trouva auprs de la famille Viardot la plus large hospitalit, et
+Courtavenel, leur proprit de Rosay en Brie, fut, selon sa propre
+expression, son berceau littraire. C'est ici, raconte-t-il son ami
+Fet[3], que, n'ayant pas les moyens de vivre Paris, je passais l'hiver
+tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui
+m'taient prpars par une vieille domestique. C'est ici que, pour
+gagner de l'argent, j'ai crit la plupart de mes _Rcits d'un chasseur_,
+et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma
+fille de Spassko[4].
+
+Cette petite fille tant trs malheureuse en Russie, Tourgueneff se
+confia Mme Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit
+soin de son ducation.
+
+Sauf ses rares visites Ptersbourg, Moscou ou sa proprit de
+Spassko, l'crivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France.
+Mais qu'il s'en aille seulement Versailles, Courtavenel, ou reste
+Paris, en l'absence de Mme Viardot faisant ses tournes travers
+l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un
+journal intime.
+
+Grce M. et Mme Viardot, il fut mis en relation avec le monde
+artistique et littraire franais; c'est chez eux qu'il rencontra pour
+la premire fois George Sand. Peu peu, le cercle de ses connaissances
+s'tendit Mrime, Sainte Beuve, Thophile Gautier, Flaubert, Paul de
+Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules
+Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frres Goncourt, Gavarni,
+Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot,
+Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard, Zola, Daudet, Guy de
+Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'cole naturaliste.
+L'lment thtral n'tait pas moins bien reprsent dans les salons de
+la cratrice d'_Orphe_.
+
+Les impressions varies nourries par ce milieu et par les frquents
+voyages travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de Mme Viardot,
+devaient donc se reflter dans leur correspondance. Aussi, outre sa
+valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre
+intressant l'histoire littraire de la seconde moiti du XIXe
+sicle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le
+Journal dbute certainement vers 1843; du moins les premires lettres,
+parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par
+leur caractre familier, font prsumer l'existence de plus anciennes.
+Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera
+ci-dessous, de vieux amis, des amis de trois ans? Encore un coup, je
+regrette, avec tous les admirateurs du matre russe, ces suppressions
+svres; puisse l'accueil que fera le public la srie que nous lui
+livrons rendre M{me} Viardot plus clmente l'avenir[5]!
+
+E. HALPRINE-KAMINSKY.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+A MADAME VIARDOT
+
+
+
+
+I
+
+
+Saint-Ptersbourg, ce 8/20 novembre 1846.
+
+J'ai hte de rpondre la bonne lettre que vous m'avez crite tous les
+deux, mes chers amis[6]. Elle m'a fait un plaisir vritable, en me
+prouvant que vous n'avez pas chang envers moi. Je vous remercie en mme
+temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passe
+et future. Si le sort ne m'est pas tout fait contraire, j'espre
+pouvoir faire un petit voyage en Europe l'anne prochaine, ds le mois
+de janvier, si bien qu'il ne serait pas impossible que vous, Madame,
+ayez un spectateur de plus l'Opern-Haus[7].
+
+Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je
+vous prie de le croire--et j'ai t bien heureux et bien content de
+votre triomphe dans la _Norma_. Ceci me prouve que vous avez fait des
+progrs, c'est--dire de ces progrs comme en font les matres et qu'ils
+ne cessent de faire jusqu' la fin. Vous tes parvenue vous approprier
+l'lment _tragique_, le seul dont vous n'tiez pas encore entirement
+matresse (car pour le pathtique, ceux qui vous ont vue dans la
+_Somnambula_ savent quoi s'en tenir), et je vous en flicite de tout
+mon coeur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature
+aussi richement doue que la vtre, il n'est pas de couronne laquelle
+on n'ait le droit d'aspirer, par la grce de Dieu.
+
+Le choix des opras que vous allez donner l'Opern-Haus me parat
+admirable (il va sans dire que je prfrerais les _Huguenots_ au _Camp
+de Silsie_). Pour l'_Iphignie_, j'oserais vous conseiller de relire
+avec attention la tragdie de ce nom, de Goethe, d'autant plus que
+vous avez affaire des Allemands, qui, presque tous, la savent par
+coeur, et dont la manire de comprendre ou de reprsenter Iphignie
+est par cela mme irrvocablement fixe. Du reste, la tragdie de
+Goethe est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a
+trace est d'une simplicit antique, chaste et calme--peut-tre trop
+calme, surtout pour vous, qui, grce Dieu, nous venez du Midi.
+Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractre, je
+crois que ce rle vous ira merveille, d'autant plus que vous n'avez
+pas besoin de faire un effort pour vous lever tout ce qu'il y a de
+noble, de grand et de vrai dans la cration de Goethe,--tout cela se
+trouvant naturellement en vous. Iphignie elle-mme n'tait pas une
+fille du Nord; un poisson n'a pas de mrite rester calme...
+
+Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;--au contraire,
+vous exagrez un tant soit peu l'accentuation,--mais je suis sr qu'avec
+votre application ordinaire vous avez dj fait disparatre ce lger
+dfaut.
+
+Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pdant; vous savez qu'ils
+prennent leur source dans le vif intrt que je prends vos moindres
+faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse _vous_
+convenir et _nous_ contenter quand nous vous coutons... Prenez-vous-en
+ vous-mme... pourquoi nous avoir gts?
+
+Mon Dieu, comme j'aurais t heureux de vous entendre cet hiver!... Il
+faudra que j'en vienne bout d'une manire ou d'une autre.
+
+Dans la lettre que j'ai crite madame votre mre, j'ai donn quelques
+dtails sur le thtre d'ici, ce qui me dispense de revenir l-dessus.
+Je prfre vous fliciter sur l'emploi de votre temps la campagne...
+Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage[8]...
+Patience!
+
+Je n'ai pas encore reu le petit livre de Viardot (que je remercie
+beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai dj lu, et j'y ai retrouv
+cet esprit sobre et fin, ce style lgant et simple dont la tradition
+semble vouloir se perdre en France. A propos de littrature, le prince
+Karol du dernier roman de Mme Sand (_Lucrezia Fioriani_), parat tre
+Chopin.
+
+Je vous dirai (si cela peut vous intresser) que nous avons russi
+fonder un journal nous, qui paratra ds la nouvelle anne et qui
+s'annonce sous des auspices trs favorables. Je n'y participe qu'en
+qualit de collaborateur[9].
+
+Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma
+sant est bonne, mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est dj un grand
+bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies o je vis en vrai
+solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu rassembler des
+quatre parties du monde--mes esprances et mes souvenirs. J'aurais bien
+voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais la campagne, mais la
+vie est si chre Ptersbourg! C'tait une jument anglaise bai clair,
+admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de mme
+le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse,
+ou plutt d'une chienne. Elle se nomme _Pif_ (drle de nom, n'est-ce
+pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a t baptise par une
+vieille Anglaise qui demeure chez ma mre _Queen Victoria_. J'avais un
+autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon rien, mais qui
+s'tait attach moi. Celui-l rpondait au nom de _Paradise Lost_...
+Voil bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie
+de l'excuser.
+
+Il faut que vous me promettiez de m'crire le _lendemain_ de votre
+premire reprsentation allemande; d'ici l, si l'envie vous en prend,
+tant mieux. De mon ct, maintenant que la digue est rompue, je vais
+vous inonder de lettres. J'cris cette fois-ci votre adresse, car je
+ne sais si Viardot est encore Berlin. Il est cependant trange que nos
+lettres se soient perdues!
+
+Mille--non--un million d'amitis tous les vtres. Je crois que vous
+n'avez pas besoin de mes protestations d'amiti et de dvouement pour y
+croire; nous sommes dj de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis
+et serai toujours le mme; je ne veux pas, je ne puis pas changer.
+
+Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les
+voeux les plus sincres pour votre bonheur.
+
+A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-l!
+
+Louise[10] n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser
+d'un gros baiser que je donne sa petite joue rondelette. Adieu, encore
+une fois.
+
+Votre tout dvou,
+
+YVAN TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+II
+
+
+Paris, 19 octobre 1847.
+
+Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne trs
+difficile ceux qui ont prtendu l'honneur de correspondre avec vous?
+J'en suis d'autant plus embarrass qu'une lgre indisposition
+(maintenant entirement dissipe) m'ayant retenu dans ma chambre tous
+ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une
+petite revue de tout ce qui se passe Paris. Me voil donc rduit mes
+propres ressources, comme la Mde de Corneille. C'est fort
+inquitant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah!
+mais--sans plaisanter!--quelle abominable chose que l'abus de la parole!
+Voil une phrase qui, force d'avoir t rpte, ne veut plus rien
+dire; et quand on l'emploie trs srieusement, on s'expose n'tre pas
+cru. Enfin! comme dit votre mari--je commence par le commencement.
+
+Je commence par vous dire que nous sommes tous trs enchants de
+l'heureux commencement de vos prgrinations, et que nous attendons avec
+impatience les nouvelles de votre dbut. Nous voyons d'ici tomber les
+fleurs et nous entendons les bravos. Hlas!... Vous savez ce que veut
+dire cet hlas!
+
+Eh bien, vous voil donc au fond de l'Allemagne! Il faut esprer que ces
+braves Brger sauront mriter leur bonheur. Vous tes Dresde....
+N'tions-nous pas hier Courtavenel? Le temps _passe_ toujours vite,
+qu'il soit rempli ou vide, mais il _arrive_ lentement... comme une
+clochette de troka russe.
+
+Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes
+pour s'en amuser, les rfuter et les oublier. Il raffermit-- ses
+dpens--dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit
+si droit, si _simple_, et si srieux dans sa finesse et sa grce, n'a
+pas d goter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque
+du Platon franais (jamais homme ne fut plus mal surnomm). Cependant
+on y pche par-ci par-l quelques ides neuves et hardies, ou plutt
+quelques germes d'ides fcondes. Son dvouement la libert de
+l'intelligence; son encyclopdie, voil ce qui le fera vivre. Son
+coeur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de
+l'esprit et le gte. Dcidment les feux d'artifice du paradoxe ne
+vaudront jamais le _bon soleil_ de la vrit. Et cependant, quoi de plus
+quotidien que le soleil? (Pas Paris, par exemple!) Ma foi! vive le
+soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde!
+
+Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre
+madame votre mre nous a paru tous bien juste. Je ne le connais
+presque pas; d'aprs ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prt
+l'estimer,--beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de
+belles choses qu'avec le talent et l'instinct runis: avec la tte et le
+coeur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tte prdomine. Je puis me
+tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinment
+mes erreurs, quand on me met le nez dessus--ce qui n'est pas difficile,
+vu les proportions de cet organe. Je suis ducable.
+
+Et propos, comment va _die deutsche Sprache_[11]? Parfaitement,
+j'imagine. J'ai dj pris un matre d'espagnol: el seor Castelar. J'ai
+beaucoup travaill tous ces temps-ci; je viens d'expdier un gros paquet
+ notre Revue[12]. C'est que je _tiens_ _tenir_ mes promesses.
+J'achve de lire en ce moment un livre de _Daumer_ sur les mystres du
+christianisme. Ce Daumer est une espce de fou qui veut toute force
+prouver que le christianisme primitif, judaque, considr comme secte,
+n'est autre chose que le culte de Moloch renouvel; que les premiers
+chrtiens sacrifiaient et _mangeaient_ des victimes humaines, et que
+Judas n'a trahi son matre que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur
+que lui inspirait un pareil repas. Daumer dpense beaucoup d'rudition
+pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'glise
+jusqu'au quatorzime sicle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y
+a de vrai dans son ide--c'est le ct sanglant, triste, anti-humain de
+cette religion, qui devrait tre toute d'amour et de charit. Vous ne
+sauriez vous imaginer l'effet pnible que font toutes ces lgendes de
+martyrs qu'il vous raconte les unes aprs les autres, toutes ces
+flagellations, ces processions, ces ossements adors, ces autodafs, ce
+mpris froce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et
+tout ce sang!... C'est tellement pnible que je ne veux plus vous en
+parler....
+
+Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opra
+National, sur la _Cloptre_ de Mme de Girardin (qui a russi, mon
+grand regret), etc., etc. Cependant, ds aujourd'hui, je puis vous dire
+que j'ai assist hier soir la premire reprsentation de _Didier,
+l'honnte homme_, nouvelle pice de Scribe, aux Varits. La donne
+n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement maniganc.... Ferville y a
+t admirable de vrit, de noblesse et de sensibilit. Or, il parat
+qu'une pice identiquement pareille a t donne hier au soir au Gymnase
+sous le nom de _Jrme le maon_. C'est Bouff qui y remplissait le rle
+de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrs,
+mais il est de fait que le Gymnase a fait relche avant-hier et a rpt
+jour et nuit pour tre prt le mme jour que l'autre thtre. J'irai
+voir ce _Jrme_, et vous ferai part de mes impressions.--Bouff est
+certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,--mais Ferville est
+peut-tre plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une
+btise, je serai le premier crier mon _mea culpa_.
+
+Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde.
+Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien
+dvous, ce qui n'est pas tonnant le moins du monde, car enfin... ma
+foi, quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas mme en
+profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je
+m'arrte l'ide que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement
+perptuel de compliments dans les oreilles, et je me borne vous
+dire... enfin tout ce que vous voulez....
+
+J'espre que votre mari se porte bien, qu'il va chasser outrance et
+nous crire un joli petit article l-dessus. Je lui serre la main ainsi
+qu' vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon coeur.... Si
+Mme Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu
+Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue....
+
+ * * * * *
+
+Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter madame votre
+mre pour qu'elle y mette quelques mots.
+
+Bonjour, portez-vous bien de toutes les faons; et voil.
+
+Votre tout dvou,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+III
+
+
+Paris, le 8 dcembre 1847.
+
+Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante
+lettre que madame votre mre m'a remise de votre part. Vous faites bien
+de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement
+reconnaissants! _Danke, danke._
+
+Tous les dtails que vous nous donnez de votre vie Dresde sont lus et
+relus mille fois; les Dresdennois sont dcidment un bon peuple....
+
+ * * * * *
+
+Avant tout, il faut que je vous dise que maman[13] se porte trs bien
+et Mlle Antonia[14] aussi, et Mme Sitchs aussi; le papa
+Sitchs[15] tousse un peu, mais ce n'est pas du tout tonnant. Des
+900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le
+seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les
+bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non
+plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort.
+
+_El hermano de Vd_[16] va trs bien de mme; il a fait magnifiquement
+relier un exemplaire de sa mthode, qu'il destine la reine Christine,
+pour qu'elle apprenne sa fille l'art de faire des fioritures et des
+transpositions.
+
+A propos de musique, j'ai entendu Mme Alboni dans _Smiramide_. Elle
+y a eu un _trs grand_ succs. Sa voix a entirement chang de caractre
+depuis Ptersbourg; de brutale qu'elle tait, elle est devenue _trop_
+molle, molle; elle chante la Rose Chri, maintenant; elle fait bien
+les agilits; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant,
+mais pas d'nergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa
+figure placide et grasse se refuse toute expression dramatique; elle
+se borne de temps en temps froncer pniblement le sourcil. Ce qu'elle
+a dit de mieux a t le _In si barbara sciagura_. Les Parisiens en sont
+enchants. Mme Grisi, talonne par l'mulation, s'est surpasse; elle
+m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas t mauvais non plus,
+quoique, en gnral, je trouve qu'il chante en pre de famille.
+
+Hier, je suis all, avec le jeune Le Roy d'tiolles[17],
+l'Opra-Comique; on y donnait _la Dame blanche_. Quelle jolie musique,
+galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais
+peut-tre plus franais encore qu'Auber; Boeldieu est ple quelquefois,
+mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de _la
+Muette_)....
+
+Vernet m'a fait un trs grand plaisir dans la vieille pice: _le Pre de
+la dbutante_. Tous les acteurs franais sont essentiellement
+ralistes, mais personne ne l'est aussi finement, aussi brovontement,
+disait un Allemand, que Vernet. Il contente la fois l'instinct et
+l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait
+rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voil quelqu'un qui
+s'entend crer.--Il y a des artistes qui parviennent se dbarrasser
+de leur individualit; mais travers la personne qu'ils reprsentent,
+on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espce
+de contrainte ragit sur vous. Vous tiez encore ainsi Ptersbourg,
+mais dj alors votre talent brisait ses dernires entraves (je me
+rappelle maintenant les premires reprsentations de _la Somnambule_),
+et depuis?...
+
+ * * * * *
+
+Vous me dites que vous vous tes mise lire _Uriel Acosta_, de Gutzkow.
+N'est-ce pas que ce fantme, que cet ouvrage pnible d'un homme d'esprit
+sans talent, tout farci d'allusions et de proccupations politiques,
+religieuses, philosophiques, vous a dplu? Et puis, tous ces effets
+criards, ces coups de thtre,--y a-t-il quelque chose de plus dgotant
+qu'une brutalit qui n'est pas nave?
+
+L'ombre de Shakespeare pse sur les paules de tous les auteurs
+dramatiques; ils ne peuvent se dfaire de leurs rminiscences; ils ont
+trop lu, les malheureux, et pas du tout vcu! Ce n'est qu'en Allemagne
+qu'il a t possible qu'un crivain dj connu (M. Mundt, le mari de la
+soeur de Mller) se soit vu rduit _afficher dans les gazettes_
+qu'il dsirait une pouse (ce fait est littralement vrai).
+
+On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un
+opra qu'il puait la musique (_puzza musica_). Tous les ouvrages qu'on
+fait aujourd'hui puent la littrature, le mtier, la convention. Pour
+trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le
+prurit littraire, le bavardage de l'gosme qui s'tudie et s'admire
+soi-mme, voil la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens
+qui retournent leurs vomissements.
+
+C'est l'criture qui le dit, navement, cette fois. Il n'y a plus ni
+Dieu ni Diable, et l'avnement de l'Homme est encore loin.
+
+Parmi tout ce qui crivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach[18] est
+le seul _homme_, le seul caractre et le seul talent.
+
+Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littraire, Dieu merci! le
+deuxime volume de _la Rvolution franaise_, par Michelet. Cela part du
+coeur, il y a du sang, de la chaleur l-dedans; c'est un homme du
+peuple qui parle au peuple,--c'est une belle intelligence et un noble
+coeur. Le deuxime volume est infiniment suprieur au premier. C'est
+tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc.
+
+Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgr
+tout le plaisir que j'ai babiller devant vous, je ne voudrais pas
+abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je
+mne ici une vie qui me plat excessivement: toute la matine, je
+travaille; deux heures, je sors, je vais chez maman o je reste une
+demi-heure, puis je lis les journaux, je me promne; aprs dner, je
+vais au thtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois
+des amis, surtout M. Annenkoff[19], un charmant garon aussi fin
+d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voil....
+
+Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au
+monde. Rappelez-moi, s'il vous plat, au bon souvenir de votre mari; je
+vais lui crire un de ces jours; j'espre qu'il se porte merveille. Je
+vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours.
+
+Votre dvou
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Paris, 14 dcembre 1847.
+
+Bravo, Madame, bravo, _evviva!_ Je ne puis commencer ma lettre
+autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait Dresde et
+Hambourg ce que la Dite vient de faire contre le _Sonder-Bund_: aprs
+avoir enfonc les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine
+droute. Et puis vous irez, comme Csar, la conqute de la
+Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton pique!) Vous nous avez fait aussi
+beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin Hambourg.
+En gnral, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous
+crivez madame votre mre--ce sont les dtails que vous nous donnez...
+les dtails, mais c'est le coloris, la lumire du tableau.--Ne nous
+envoyez pas de simples dessins ou des grisailles--chacune de vos lettres
+est relue une dizaine de fois--toujours deux fois de suite haute voix.
+(C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, aprs l'avoir dvore
+en bloc, on se met l'plucher par-ci par-l; l'apptit revient en
+mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des
+fautes d'orthographe en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de
+plus....
+
+A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien
+contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois
+fois[20]). Aussi--ne ft-ce que par mulation--nous nous portons, tous
+tant que nous sommes, merveille.... Ce que c'est que l'mulation!
+
+Je regrette de me voir forc de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci
+je n'ai absolument aucune nouvelle intressante vous communiquer.
+
+Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai
+travaill force; jamais les ides ne m'taient venues si abondamment;
+elles se prsentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre
+diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout coup assailli par
+une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tte et ne plus
+savoir o loger son monde.
+
+Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer deux amis
+russes; ces messieurs ont ri se tordre.... a me faisait un effet
+extrmement trange et fort agrable.... Dcidment je ne me savais pas
+si drle que a--et puis il ne suffit pas de terminer une chose, il
+faut la copier (voil une corve!) et l'expdier. Aussi les diteurs de
+ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des
+gros paquets de lettres! J'espre qu'ils en seront contents. Je prie
+trs humblement mon bon ange (tout le monde en a un, ce qu'on dit) de
+continuer m'tre favorable--et je vais continuer de mon ct abattre
+de la besogne. C'est une excellente chose que le travail.
+
+coutez, Madame: si aprs la rception de cette lettre, vous avez encore
+ chanter _le Barbier_, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me
+pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les
+Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose
+d'pic.
+
+Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de
+grandes promenades avant dner aux Tuileries. J'y regarde jouer une
+foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement
+habills! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses
+mordilles par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des
+bonnes, le beau soleil rouge travers les grands marronniers, les
+statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des
+Tuileries, tout cela me plat infiniment, me repose et me rafrachit
+aprs une matine de travail. J'y rve--non pas vaguement,
+l'allemande, ce que je fais, ce que je vais faire.... Je ne manque
+jamais (c'est--dire les trois ou quatre fois que j'y ai t) d'aller
+faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve l'entre des
+Tuileries, du ct de la rivire--mon groupe favori. Le soir, je vais
+chez bonne maman; nous y avons pass, il y a quelques jours, cinq ou
+six heures avec Manuel[21] faire mille extravagances. Cela nous a fait
+penser Courtavenel, Mascarille, Jodelet, etc., etc. Vous n'tes
+pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour o
+nous regardions le ciel si pur travers les feuilles dores des
+trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce
+chapitre.
+
+Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et
+crott (vos pflia pflia sont parfaits de vrit), mais quand le ciel
+est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans
+un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh
+bien, tant mieux! Riez mme, riez aux clats montrer toutes vos dents.
+Vous savez ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur
+la route de Berlin Hambourg!
+
+J'ai promis madame votre mre de lui porter ma lettre... il faut lui
+laisser de la place. J'aurais d y penser d'avance et resserrer
+davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me
+nommer bavard.
+
+Je vais crire, l'un de ces jours, une lettre votre mari. Le deuxime
+volume de Michelet est un chef-d'oeuvre. Louis Blanc se couvre de
+ridicule par sa querelle avec Eugne Pelletan.
+
+Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve
+tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre
+fortement la main, je vous reflicite et je reste:
+
+Votre ami dvou,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+_P.-S._--N'ayant pas trouv madame votre mre la maison, je ferme
+cette lettre de peur de retard. J'cris cela dans la boutique d'un
+picier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses
+armes.
+
+
+
+
+V
+
+
+19 dcembre 1847.
+
+ Madame,
+
+ * * * * *
+
+Madame votre mre (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a racont
+votre dernire lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas
+ une belle journe de dcembre, c'est bien tratre, il fait humide le
+long de la rivire. J'espre que votre mal de gorge se sera dissip
+bien vite et que _les Huguenots_ ont eu le mme succs que _le Barbier_.
+Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup Hambourg. On
+n'y voit que des marchants, toujours parlant de chemins de fer,
+actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je
+suis sr qu'au fond de votre me vous devez ressentir un secret dpit de
+devoir _amuser_ de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser.
+Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous coutant; ils
+rservent tout leur srieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils
+vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur
+devoir--et on ne les en remercie pas...
+
+Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit sur vous le _Joseph_ de
+Mhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici;
+dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables
+d'opras, comme _Jrusalem_....
+
+Au moment o je vous cris ces lignes, une bande de musiciens ambulants
+se met chanter le _Mourir pour la patrie_, de Gossec.... Dieu, que
+c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah a, mais dcidment les
+vieux musiciens valaient mieux que ceux d' prsent. Quelle nergie
+srieuse! quelle conviction! quelle simplicit grandiose! Chant en 93
+par des centaines de voix, cet hymne a d faire battre bien des
+coeurs.
+
+En gnral, depuis quelque temps, je me dtourne de plus en plus du
+temps prsent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette
+corps perdu dans le pass. Je lis maintenant Calderon avec acharnement
+(en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand pote dramatique
+catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus
+antichrtien. Sa _Devocion de la Cruz_ est un chef-d'oeuvre. Cette foi
+immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou mme d'une rflexion,
+vous crase force de grandeur et de majest, malgr tout ce que cette
+doctrine a de rpulsif et d'atroce. Ce nant de tout ce qui constitue la
+dignit de l'homme devant la volont divine, l'indiffrence pour tout
+ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la _grce_ se rpand
+sur son lu--est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'tre qui
+proclame ainsi avec tant d'audace son propre nant s'lve par cela mme
+ l'gal de cette Divinit fantastique, dont il se reconnat tre le
+jouet. Et cette Divinit--c'est encore l'oeuvre de ses mains.
+Cependant, je prfre Promthe, je prfre Satan, le type de la rvolte
+et de l'individualit. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon
+matre; je veux la vrit et non le salut; je l'attends de mon
+intelligence et non de la grce.
+
+_N. B._--Excusez toutes ces fio-ratures[22].
+
+Malgr tout, Calderon est un gnie bien extraordinaire et vigoureux
+surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants anctres, nous
+arrivons tout au plus tre gracieux dans notre faiblesse.... Je pense
+au _Caprice_ de Musset (qui continue faire fureur ici). Mais je pense
+aussi en mme temps que je continue ne pas avoir de nouvelles vous
+donner; et cependant il s'est pass des choses assez intressantes. M.
+Michelet a ouvert son cours, Mme Alboni a chant hier _la
+Cenerentola_ (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup
+d'une fille lectrique ou magntique qui fait, pendant son sommeil, en
+coutant la musique, des gestes qui y ont rapport ( la musique), etc.,
+etc., etc.
+
+Mais que voulez-vous, je tourne l'ours; je ne sors presque pas de ma
+chambre,--je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espre que ce ne
+sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu
+et de courir Paris; il faut cependant en avoir une ide.
+
+J'ai reu des lettres de mes diteurs qui me font toutes sortes de beaux
+compliments sur mon activit; en mme temps ils m'ont envoy le dernier
+numro de notre Revue; j'y ai trouv une admirable nouvelle d'un
+monsieur Grigorovitch[23]....
+
+ * * * * *
+
+J'crirai demain une lettre votre mari, que je vous prie de saluer
+bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de
+Louise--et pour cause; ce qui ne m'empche pas de l'embrasser sur les
+deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je
+vous souhaite tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand et de noble
+dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possdez
+dj. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous
+les vtres.
+
+Vous ne restez pas Hambourg plus de quatre cinq jours, n'est-ce pas?
+Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-tre encore.
+
+_Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudt zdorovy i
+pomnit nass[24]._
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Paris, ce 25 dcembre 1847.
+
+Nous tions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas
+recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gts), quand
+votre lettre du 21, avec tous ses charmants dtails, nous a combls de
+joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous
+assurer que jamais mes yeux ne se portent mieux que quand ils ont
+dchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous crivez parfaitement bien
+pour une clbrit. Du reste, votre criture varie l'infini;
+quelquefois elle est jolie, fine, perle--une vraie petite souris qui
+trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement, grandes
+enjambes; souvent il lui arrive de s'lancer avec une rapidit, avec
+une impatience extrmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce
+qu'elles peuvent.
+
+Vous faites trs bien de nous dcrire vos costumes; nous autres
+ralistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous
+faites est bien fait. Vos succs Hambourg nous causent une joie
+infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes _bons_ de vous
+encourager?
+
+Je vous remercie de tout mon coeur pour le bon et affectueux conseil
+que vous me donnez dans votre lettre Mme Garcia. Ce que vous dites
+de la quabra dura qu'on remarque toujours dans une oeuvre
+interrompue est bien vrai--_das sind goldene Worte_. Aussi, depuis que
+je suis Paris, je n'ai jamais travaill qu' une chose la fois et
+j'en ai conduit plusieurs bon port, je l'espre du moins. Il ne s'est
+pas pass de semaine que je n'aie envoy un gros paquet mes diteurs.
+
+Depuis la dernire lettre que je vous ai crite, j'ai encore lu un drame
+de Calderon, _la Vida es sueno_[25]. C'est une des conceptions
+dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y rgne une nergie
+sauvage, un ddain sombre et profond de la vie, une hardiesse de penses
+tonnante, ct du fanatisme catholique le plus inflexible. Le
+Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet
+espagnol, avec toute la diffrence qu'il y a entre le Midi et le Nord.
+Hamlet est plus rflchi, plus subtil, plus philosophique; le caractre
+de Sigismond est simple, nu et pntrant comme une pe; l'un n'agit pas
+ force d'irrsolution, de doute et de rflexions; l'autre agit--car son
+sang mridional le pousse--mais tout en agissant, il sait bien que la
+vie n'est qu'un songe.
+
+Je viens de commencer maintenant le _Faust_ espagnol, _el Magico
+prodigioso_[26]; je suis tout encalderonis. En lisant ces belles
+productions, on sent qu'elles ont pouss naturellement sur un sol
+fertile et vigoureux; leur got, leur parfum, est simple; le graillon
+littraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a t la dernire
+et la plus belle expression du catholicisme naf et de la socit qu'il
+avait forme son image. Tandis que dans le temps de crise et de
+transition o nous vivons, toutes les oeuvres artistiques ou
+littraires ne reprsentent tout au plus que les opinions, les
+sentiments individuels, les rflexions confuses et contradictoires,
+l'clectisme de leurs auteurs; la vie s'est parpille; il n'y a plus de
+grand mouvement gnral, except peut-tre celui de l'industrie, qui,
+considre sous le point de vue de la soumission progressive des
+lments de la nature au gnie de l'homme, deviendra peut-tre la
+libratrice, la rgnratrice du genre humain. Aussi, mon avis, les
+plus grands potes contemporains sont les Amricains qui vont percer
+l'isthme de Panama et parlent d'tablir un tlgraphe lectrique
+travers l'Ocan. Une fois la rvolution sociale consomme--vive la
+nouvelle littrature!...
+
+Une grande partie de ces rflexions m'est venue l'esprit l'autre soir,
+pendant que j'assistais la reprsentation d'une revue de l'anne 1847,
+_le Banc d'hutres_, au Palais-Royal. C'tait amusant, et je riais....
+Mais, bon Dieu! que c'tait maigre, ple, timide et mesquin ct de ce
+qu'aurait pu en faire--je ne dis pas Aristophane--mais quelqu'un de son
+cole! Une comdie fantastique, extravagante, railleuse et mue,
+impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la
+socit et dans l'homme mme, et finissant par rire de sa propre misre,
+s'levant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au
+stupide pour le glorifier, le jeter la face de notre orgueil.... que
+ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes vous au Scribe
+perptuit.
+
+Je ne dsespre pas de vous lire _les Oiseaux_ ou _les Grenouilles_
+d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi vous voil donc Berlin; vos deux premires campagnes sont
+termines, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple dj
+conquis.
+
+Vous allez dbuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra
+ tudier les journaux de Berlin. Il y a dans les _Didaskalia_ de
+Francfort un article enthousiaste sur vous, dat de Hambourg. A propos,
+_l'Illustration_ annonce votre engagement au Grand-Opra pour l'hiver
+prochain. On crit de Ptersbourg que le thtre italien y est
+l'agonie. J'ai parl dans une lettre votre mari de _la Cerenentola_ et
+de Mme Alboni.
+
+J'espre que vous allez vous porter tous, mari, femme et enfant, comme
+des anges, ou comme nous, car nous allons trs bien, mais trs bien.
+
+Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous rptant toujours la
+mme chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus
+grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes voeux sont bien
+sincres... Portez-vous bien, soyez heureuse.
+
+Votre tout dvou
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+_P.-S._--_Que Dios bendiga Vd._
+
+
+
+
+VII
+
+
+Paris, ce 11 janvier 1848.
+
+Je viens de recevoir l'instant la lettre que vous m'avez envoye sous
+le couvert de Mme Garcia. Je remercie votre mari, de son bon
+souvenir. Quant ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne
+demande pas mieux que d'avoir tort, et d'tre dtromp le plus vite
+possible.
+
+Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamtralement
+oppos celui de Florian) ne mritent pas l'honneur d'une traduction;
+mais l'offre que me fait et seor Louis est trop flatteuse pour que je
+ne m'abonne pas, ds prsent, en profiter plus tard, quand j'aurai
+fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur
+m'arrive[27]. En mme temps je souhaite au grand chasseur... halte-l!
+je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne
+s'est pas laiss infecter par les superstitions de ma chre patrie, je
+ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gter son plaisir.
+
+Les articles sur _la Norma_ m'ont fait prouver ce que les Allemands
+nomment _Wehmuth_. En vous comparant avec vous-mme d'il y a un an, MM.
+les critiques semblent remarquer un changement, un dveloppement dans la
+manire dont vous faites ce rle. Et moi--_ay de mi_--je ne puis savoir
+ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la _Norma_ depuis
+Saint-Ptersbourg. _Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen._ Je suis
+prt crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas
+chagrin. Rellstab et Kossack parlent tous les deux _von einer
+milderen Darstellung_; je sais bien que ce n'est pas l une _Milde_
+la Lind; je suis persuad, au contraire, que cela doit tre trs beau,
+trs vrai et trs poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas
+les grandes mes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les
+assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignit. Les coups
+de marteau, dit Pouchkine quelque part, brisent le verre et forgent
+l'acier, l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont pass
+par l, ceux qui ont _su_ souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce
+bonheur, car c'en est un que l'goste, par exemple, ou le lche ne
+connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit--s'ils y
+rsistent.
+
+Dieu! que j'aurais t content d'assister une reprsentation de _la
+Norma_! Cette femme au coeur si haut plac et si naf, si droit, si
+vrai, en lutte avec son amour et sa destine, ces grands et simples
+mouvements des passions dans une me primitive, ce cruel et doux mlange
+de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,--et dans la mort,--cette
+explosion dlirante de la fin, cette intelligence si forte et si fire,
+qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entire par la
+tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,--n'en parlons
+plus. Je tcherai de vous reconstruire dans _la Norma_ d'aprs l'ide
+que j'ai de votre talent, d'aprs mon souvenir... Il est vrai que je ne
+suis plus rompu comme autrefois cet exercice allemand par
+excellence... enfin j'essayerai.
+
+Vous me parlez aussi du _Romo_, du troisime acte; vous avez la bont
+de me demander des remarques sur Romo. Que pourrais-je vous dire que
+vous n'auriez dj su et senti d'avance? Plus je rflchis la scne du
+troisime acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manire de la
+rendre--la vtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux
+que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le
+dsespoir qui vous saisit alors doit tre tellement terrible que, s'il
+n'est pas retenu et _glac_ par la ferme rsolution de se donner la mort
+ soi-mme, ou par tout autre _grand_ sentiment, l'art n'est plus en
+tat de le rendre. Des cris entrecoups, des sanglots, des
+vanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le
+spectateur lui-mme n'en serait pas mu, de cette motion profonde et
+poignante qui vous fait verser avec dlices des larmes quelquefois bien
+amres. Tandis que de la manire dont vous voulez faire _Romo_ (d'aprs
+ce que vous m'crivez), vous produirez sur votre auditoire une
+impression ineffaable. Je me souviens de l'observation fine et juste
+que vous ftes un jour sur les petits mouvements agits et contenus que
+se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela
+n'tait peut-tre chez elle que du savoir-faire; mais, en gnral, c'est
+le calme _provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond_,
+le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous cts les lans
+dsesprs de la passion, qui leur communique cette puret de lignes,
+cette beaut idale et relle; la vraie, la seule beaut de l'art. Et ce
+qui prouve la vrit de cette remarque, c'est que la vie elle-mme--dans
+de rares moments, il est vrai, dans les moments o elle se dgage de
+tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun--s'lve au mme genre de
+beaut. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont
+les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on
+ajouter. Mais il s'agit de savoir runir les deux extrmes, ou sinon on
+paratra froid. Il est plus facile de ne pas attenter la perfection,
+plus facile de rester mi-chemin, d'autant plus que la plupart des
+spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutt ne sont pas habitus
+ autre chose; mais vous n'tes ce que vous tes que par cette noble
+tendance ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,--_ist der Pnkt
+getroffen_,--tous les coeurs, mme les plus vulgaires, bondissent et
+s'lancent. A Ptersbourg, il fallait tre soi-mme un peu artiste pour
+sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez
+grandi depuis lors; vous tes devenue comprhensible pour tout le monde,
+sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses rserves aux lus.
+
+Je vous cris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bont de
+suppler--avec votre finesse de divination ordinaire-- ce que mes
+expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de
+faire du style; je n'en ai pas mme la volont. Je ne veux que vous dire
+ce que je pense.
+
+Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parl de ce qui se fait
+Paris. Je le ferai dans une autre lettre, trs prochaine, si vous le
+voulez bien.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde se porte bien. J'ai t hier aux Italiens; on donnait _la
+Donna del Lago_, de Rossini. Quelle dlicieuse musique (malgr quelques
+longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! Mlle
+Alboni y a t bien dans les andante et trs molle dans les allegro.
+Elle et Mlle Grisi ont dit ravir le petit duo du deuxime acte.
+Mario a bien chant son air. Les choeurs ont t dtestables. (Quel
+dommage! le choeur des Bardes est magnifique, autant qu'on en pouvait
+juger).....
+
+ * * * * *
+
+Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup.
+
+Je reste votre tout dvou
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Paris, 17/5 janvier 1848.
+
+ * * * * *
+
+Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que
+vous venez d'crire bonne maman, par exemple! Avec quel plaisir on
+en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en t dans une
+longue alle bien verte et bien frache. Ah! se dit-on, il fait bon ici;
+et on marche petits pas, on coute babiller les oiseaux. Vous babillez
+bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plat; sachez que
+vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus
+gourmands.--Vous imaginez-vous, Madame, votre mre au coin de son feu,
+me faisant lire haute voix votre lettre qu'elle a eu dj presque le
+temps d'apprendre par coeur? C'est alors que sa figure est bonne
+peindre!...
+
+ * * * * *
+
+Vous ai-je dit dans ma dernire lettre que j'ai assist un concert du
+Conservatoire? On n'y a donn que Mendelssohn. La _Symphonie en la_ m'a
+beaucoup plu. C'est lgant, fort, lev. L'excution a t
+_monstrueusement_ parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose
+de plus tonnant.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Romo, et au moment
+o j'cris (il est onze heures et demie), vous devez tre dans une jolie
+petite agitation. Je fais les voeux les plus sincres pour votre
+russite. Il me semble qu'elle sera complte. Pourquoi ne puis-je tre
+Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi?
+
+Ah ! mais dcidment, depuis quelque temps, je ne vous donne plus
+aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou.
+Voyons, cependant.
+
+J'ai t l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une
+admirable chose.--Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs,
+d'arbres, de statues, et recouvert une hauteur prodigieuse par un
+immense _dais_ en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de
+fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul
+_drawback_ ou dsagrment que j'y ai prouv a t une odeur de dalle
+mouille, odeur chaude et lgrement nausabonde. On dit aussi que la
+pluie y pntre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin
+d'Hiver doit tre un spectacle blouissant.
+
+Votre mari vous a certainement parl du nouveau roman de Mme Sand,
+que _le Journal des Dbats_ publie dans son feuilleton: _Franois le
+Champi_. C'est fait dans la meilleure manire: simple, vrai, poignant.
+Elle y entremle peut-tre un peu trop d'expressions de paysan; a donne
+de temps en temps un air affect son rcit. L'art n'est pas un
+daguerrotype, et un aussi grand matre que Mme Sand pourrait se
+passer de ces caprices d'artiste un peu blas. Mais on voit clairement
+qu'elle en a eu jusque par-dessus la tte des socialistes, des
+communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est
+excde et qu'elle se plonge avec dlices dans la fontaine de Jouvence
+de l'art naf et terre terre. Il y a entre autres, tout au
+commencement de la prface, une description en quelques lignes d'une
+journe d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de
+rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une
+manire ferme, claire et comprhensible; elle sait _dessiner_ jusqu'aux
+parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal; mais vous me
+comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin
+bord de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois
+les feuilles dores sur le ciel d'un bleu ple, les fruits rouges de
+l'glantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses
+chiens et une foule d'autres choses!...
+
+Paris a t mis en moi pendant quelques jours par le discours fanatique
+et contre-rvolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a
+applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait la
+Convention. Encore un symptme--et des plus graves--de l'tat des
+esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de
+gens intresss le faire avorter. Nous verrons.
+
+A propos d'enfantement: la petite chienne de Mlle Jenny est morte en
+couche; pauvre petite bte! elle a d beaucoup souffrir. Ce dcs a fait
+contremander un vendredi.
+
+Vous avez donc de la neige et des traneaux; nous n'avons que de la boue
+et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Mller-Strbing[28] entrer
+chez vous, une branche de lilas la main. Donnez donc madame votre
+mre une petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup
+l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent
+son vol du ct de Berlin.
+
+Eh bien! et Mme Lange, continue-t-elle vous plaire? Donnez-nous-en
+des nouvelles.
+
+Et les dames Kaminski[29]?
+
+Je travaille beaucoup et avec assez de fruit.
+
+J'ai dj lu presque tout _le Gil Blas_ en espagnol, je traduis _Manon
+Lescaut_ et je suis entr en correspondance avec un autre lve de mon
+matre[30], correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de
+nous perfectionner dans l'tude de la magnifica lengua castellana.
+Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu gay (je
+ne sais plus quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et
+il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote.
+Du reste, mon matre m'assure que c'est un bon garon et qu'il ne l'a
+pas pris eu mauvaise part.
+
+En mme temps, je travaille une comdie[31] destine un acteur de
+Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (_N. B._ Vous voyez
+aussi que j'utilise les marges.)
+
+Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins,
+je rpondrai l'aimable lettre du seor don Louis.
+
+Portez-vous bien.
+
+Votre dvou
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Paris, samedi 29 avril 1848.
+
+_Guten Morgen und tausend Dank, theuerste_ Madame.
+
+ * * * * *
+
+...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps
+brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, _froidiuscule_, pour ne pas
+dire froid--_very gentlemanlike_, c'est--dire atroce! J'attendrai un
+soleil plus propice pour aller Fontainebleau; jusqu' prsent, nous
+n'avons eu qu'un _genuine english tun, warranted to produce a gentle and
+confortable heat_. Cependant, a ne m'a pas empch d'aller hier
+l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande diablesse
+d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait
+vritablement plu? _Un lion qui dvore une brebis dans une fort._ Le
+lion est fauve, hriss, superbe; il s'est bien commodment couch, il
+mange avec apptit, avec sensualit, avec toute tranquillit d'esprit;
+et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tachet et
+lumineux la fois, qui est particulier Delacroix! Il y a aussi deux
+autres tableaux de lui: _la Mort de Valentin_ (dans _Faust_) et _la Mort
+du Christ_, deux abominables crotes--si j'ose m'exprimer ainsi! Du
+reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la Rpublique!
+
+Le soir, j'ai t voir _les Cinq Sens_, ballet. C'est inimaginablement
+absurde. Il y a, entre autres, une scne de magntisme (Grisi magntise
+M. Petitpa pour lui faire natre le sens du _got_) qui est quelque
+chose de colossal en fait de stupidit! Il y avait beaucoup de monde, on
+a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dans, en effet. Mais c'est
+ennuyeux, un ballet--des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est
+monotone.
+
+Avant le ballet, on a donn le deuxime acte de _Lucie_ avec
+Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi
+ou Raba--enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme
+avait une peur atroce, mais sa voix est fort mauvaise; il est vrai de
+dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empche pas d'tre vieille......
+
+ * * * * *
+
+
+Dimanche 30 avril.
+
+Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez la fentre... tiens,
+c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire
+la politesse de lui donner un compagnon...
+
+Peut-tre on ne voit rien--quelque chose peut-tre!
+
+C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,--je voulais
+dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez la
+fentre et qu'on respire l'air du printemps,--on ne peut s'empcher de
+dsirer tre heureux. La vie--cette petite tincelle rougetre dans
+l'ocan sombre et muet de l'ternit!--ce seul moment qui vous
+appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est
+vrai. (Demain je m'achterai d'autres plumes; celles-ci sont dtestables
+et me gtent le plaisir que j'ai de vous crire.) Voyons
+cependant.--(Ah! grce Dieu, en voil une qui est passable!) Qu'ai-je
+fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parl avec
+beaucoup d'loges, sans le connatre, je le confesse. _Les
+Provinciales_ de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens,
+loquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un
+esclave, d'un esclave du catholicisme,--les chrubins, ces glorieux
+composs de tte et de plume, ces illustres faces volantes, qui sont
+toujours rouges et brlantes, du jsuite Le Moine, m'ont fait rire aux
+clats.
+
+Puis, je suis all voir l'exposition des figures reprsentant la
+Rpublique, ou plutt de sept cents esquisses reprsentant cette figure,
+et j'en suis revenu indign, comme tout le monde. C'est une abomination
+inimaginable! Quel concours! O es-tu, jury?
+
+Puis j'ai pass ma soire chez T..., dont je vous ai dj parl. Nous y
+avons _men_ une conversation plus ou moins intressante, mais fort
+pnible. Connaissez-vous de ces maisons o il est impossible de causer
+esprit _couch_, o la conversation devient une srie de problmes qu'on
+rsout la sueur de son intellect, o les matres de la maison ne se
+doutent pas que souvent la plus dlicate des attentions est de ne pas
+faire attention ses convives, o il y a de la glu chaque parole?
+Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et
+c'est vous qui faites le cheval.
+
+Puis, en me couchant, j'ai lu _le Voyage autour de ma chambre_ du comte
+de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a
+fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,--faite par un homme de
+beaucoup d'esprit,--et j'ai remarqu qu'en fait d'imitation, les plus
+spirituelles sont prcisment les plus dtestables, quand elles se
+prennent au srieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans
+talent imite prtentieusement et avec effort, avec le pire de tous les
+efforts, avec celui de vouloir tre original. Une pense captive qui se
+dbat, triste spectacle!
+
+Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,--des gostes
+remplis de sensibilit, qui se mijotent, se lchent et se plaisent, tout
+en se donnant des airs de simplicit et de bonhomie. (Topffer est un peu
+dans ce genre.)
+
+L'expdition de mon ami Herwegh[32] a fait un fiasco complet, on a fait
+un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef
+en second, Bornstedt, a t tu; pour Herwegh, on le dit de retour
+Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire
+_le Roi Lear_, surtout la scne entre le roi, Edgar et le fou, dans la
+fort. Pauvre diable! il aurait d ne pas commencer l'affaire ou se
+faire tuer comme l'autre...
+
+ * * * * *
+
+Votre mari revient-il Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des
+lus.
+
+Mme Sitchs m'a donn de vos nouvelles. J'espre, Madame, que vous
+aurez la bont de m'crire bientt.
+
+A demain...
+
+
+Lundi 1er mai, 11 h. du soir.
+
+J'ai profit du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller
+Ville-d'Avray, petit village au del de Saint-Cloud. Je crois que j'y
+louerai une chambre. J'ai pass plus de quatre heures dans les
+bois--triste, mu, attentif, absorbant et absorb. L'impression que la
+nature fait sur l'homme seul est trange... Il y a dans cette impression
+un fonds d'amertume _frache_ comme dans toutes les odeurs des champs,
+un peu de mlancolie _sereine_ comme dans les chants des oiseaux. Vous
+comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me
+comprends moi-mme. Je ne puis voir sans motion une branche couverte de
+feuilles jeunes et verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel
+bleu--pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce raison du contraste entre ce
+petit brin vivant, qui flotte au gr du moindre souffle, que je puis
+briser, qui doit mourir, mais qu'une sve gnreuse anime et colore, et
+cette immensit ternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant
+que grce la terre? (Car hors de notre atmosphre il fait un froid de
+70 degrs et fort peu _clair_. La lumire se centuple au contact de la
+terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,--mais la vie, la ralit,
+ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beaut fugitive... j'adore
+tout cela. Je suis attach la glbe, moi. Je prfrerais contempler
+les mouvements prcipits de la patte humide d'un canard, qui se gratte
+le derrire de la tte au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues
+et tincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui
+vient de boire dans un tang, o elle est entre jusqu'au genou-- tout
+ce que les chrubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir
+dans les cieux...
+
+
+Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin.
+
+Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit
+philosophicopanthistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux
+parler de vous, ce qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit
+aujourd'hui.
+
+Vous dbutez dans _les Huguenots_; c'est trs bien. Mais il ne faut pas
+qu'on ne vous fasse faire que des rles dramatiques. Si vous chantiez
+_la Somnambula_?... C'est le meilleur rle de Mlle Lind; elle y
+dbute--eh bien, aprs? Je crois pouvoir rpondre d'un grand succs.
+Vous irez l'entendre aprs-demain; vous m'crirez, n'est-ce pas,
+l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez
+pas enfermer dans la spcialit des rles dramatiques. Les journaux
+disent que c'est le 6, samedi, que vous dbutez, est-ce vrai? Il y aura
+quelqu'un ce soir-l Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais
+enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drle
+d'expression, tre dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange?
+les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est
+pas dans son assiette ordinaire; cette inquitude provient peut-tre de
+la possibilit d'tre mang par un autre Dieu que le sien. Je dis des
+btises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!!
+
+J'ai t avant-hier soir voir Frdrick Lematre dans _Robert Macaire_.
+La pice est mal faite et ignoble, mais Frdrick est l'acteur le plus
+puissant que je connaisse. Il en est effrayant. Robert Macaire, c'est
+encore un Promthe, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence,
+quelle audace effronte, quel aplomb cynique, quel dfi tout et quel
+mpris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne.
+Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frdrick en
+artiste, et trouve le rle dgotant. Mais aussi quelle vrit
+accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens
+du beau sont deux bosses qui n'ont rien faire l'une avec l'autre.
+Heureux qui les possde toute deux.
+
+Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure
+pour ne rentrer que fort tard dans la journe. Il faut que je me trouve
+une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empch de me dcider pour
+Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un
+pont de bateaux et pied,--les mariniers ayant profit de la Rvolution
+de Fvrier pour dtruire le pont du chemin de fer--et cela prend
+beaucoup de temps.
+
+Je tcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemble nationale le
+jour de l'ouverture. Si j'y russis, je vous promets la description la
+plus fidle. De votre ct, Madame, quand vous serez bien case, vous me
+dcrirez votre maison et votre salon. Faites cela, s'il vous plat,
+_pojalousta_[33].
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main.
+
+Mille amitis Mme Garcia, votre mari, Mlle Antonia et Louise.
+_Leben Sie wohl._
+
+_Ihr ergebener Freund._
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+X
+
+_Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journe de lundi 15 mai
+(1848)._
+
+
+Je sortis de chez moi midi.--La physionomie des boulevards ne
+prsentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la
+Madeleine se trouvaient dj deux trois cents ouvriers avec des
+bannires.
+
+La chaleur tait touffante. On parlait avec animation dans les groupes.
+Bientt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'annes grimper sur une
+chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en
+faveur de la Pologne. Je m'approchai; ce qu'il disait tait fort
+violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis
+dire prs de moi que c'tait l'abb Chatel.
+
+Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde
+le gnral Courtois mont sur son cheval blanc ( la La Fayette); il
+s'avana dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit
+tout coup parler avec vhmence et force gestes; je ne pus entendre
+ce qu'il dit. Il retourna ensuite par o il tait venu.
+
+Bientt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front,
+drapeaux en tte; une trentaine d'officiers de la garde nationale de
+tous grades escortaient la ptition. Un homme longue barbe (que je sus
+plus tard tre Huber) s'avanait en cabriolet.
+
+Je vis la procession se drouler lentement devant moi (je m'tais plac
+sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemble
+nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tte de la colonne
+s'arrta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu'
+la grille. De temps autre, un grand cri s'levait: Vive la Pologne!
+cri bien plus lugubre entendre que celui de: Vive la Rpublique! l'_o_
+remplaant l'_i_.
+
+Bientt on put voir des gens en blouse monter prcipitamment les marches
+du palais de l'Assemble; on dit autour de moi que c'taient les
+dlgus qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu
+de jours auparavant, l'Assemble avait dcrt ne pas recevoir _les
+ptitionnaires la barre_, comme le faisait la Convention; et quoique
+parfaitement difi sur la faiblesse et l'irrsolution de nos nouveaux
+lgislateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire.
+
+Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui
+s'tait arrte jusqu' la grille de la Chambre. Toute la place de la
+Concorde tait encombre de monde. J'entendis dire autour de moi que
+l'Assemble recevait en ce moment les dlgus, et que toute la
+procession allait dfiler devant elle. Sur les marches du pristyle se
+tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baonnettes au bout des
+fusils.
+
+cras par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-lyses; puis je
+revins la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas
+trouv, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait tre trois
+heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la
+procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les
+dernires bannires de l'autre ct du pont. J'avais peine dpass
+l'oblisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit
+noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il
+rencontrait: Mes amis, mes amis, l'Assemble est envahie, venez notre
+secours; je suis un reprsentant du peuple!
+
+Je m'avanai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barr
+par un dtachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se
+rpandit tout coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns
+affirmaient que l'Assemble tait dissoute, d'autres le niaient; enfin,
+un brouhaha inimaginable.
+
+Et cependant les dehors de l'Assemble ne prsentaient rien
+d'extraordinaire; les _gardes_ la _gardaient_, comme si rien ne s'tait
+pass. Un instant, nous entendmes battre le rappel, puis tout se tut.
+(Nous smes plus tard que c'tait le prsident lui-mme qui avait
+ordonn de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lchet.)
+
+Deux grandes heures se passrent ainsi! Personne ne savait rien de
+positif, mais l'insurrection paraissait avoir russi.
+
+Je parvins faire une troue dans la haie des gardes du pont et je me
+plaais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannires,
+courir le long des quais, de l'autre ct de la Seine...
+
+--Ils vont l'Htel de Ville! s'cria quelqu'un prs de moi; c'est
+encore comme au 24 fvrier.
+
+Je redescendis avec l'intention d'aller l'Htel de Ville... Mais dans
+ce moment nous entendmes tout coup un roulement prolong de tambour,
+et un bataillon de la garde mobile apparut du ct de la Madeleine et
+vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme, l'exception d'une
+poigne d'hommes dont l'un tait arm d'un pistolet, personne ne leur
+fit rsistance, il s'arrtrent devant le pont, aprs avoir conduit les
+meutiers au poste.
+
+Cependant, mme alors, rien ne paraissait dcid; je dirai plus: la
+contenance de ces gardes mobiles tait passablement indcise. Pendant
+une heure au moins avant leur arrive et un quart d'heure aprs, tout le
+monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les
+mots: C'est fini! prononcs d'une faon joyeuse ou triste, suivant la
+faon de penser de ceux qui les prononaient.
+
+Le commandant du bataillon, homme d'une figure minemment franaise,
+joviale et rsolue, fit ses soldats un petit discours termin par ces
+mots: Les Franais seront toujours Franais. Vive la Rpublique! Cela
+ne le compromettait pas.
+
+J'ai oubli de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et
+d'attente dont je vous ai parl, nous avions vu une lgion de gardes
+nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-lyses et
+traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis--vis des Invalides. Ce
+fut cette lgion qui prit les meutiers par derrire et les dlogea de
+l'Assemble.
+
+Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait
+t reu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de:
+Vive l'Assemble nationale recommencrent avec une nouvelle force.
+Tout coup, le bruit se rpandit que les reprsentants taient rentrs
+dans la salle. Ce fut un changement vue. Le rappel clata de toutes
+parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur
+les pointes de leurs baonnettes (ce qui, par parenthse, produisit un
+effet prodigieux) et crirent: Vive l'Assemble nationale! Un
+lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla
+une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est
+pass;
+
+L'Assemble est plus forte que jamais! s'cria-t-il. Nous avons cras
+les misrables... Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des dputs
+insults, battus!...
+
+Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemble furent encombrs
+de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux;
+des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait
+triomph, avec raison, cette fois.
+
+Je restai encore sur la place jusqu' six heures... Je venais
+d'apprendre qu' l'Htel de Ville aussi le gouvernement avait remport
+la victoire... Je ne dnai ce jour-l qu' sept heures.
+
+De toute la foule de choses qui me frapprent, je n'en citerai que
+trois: ce fut en premier lieu l'_ordre extrieur_ qui ne cessa de rgner
+autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appels soldats, gardrent
+l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; aprs l'avoir laiss
+passer, ils se refermrent sur elle. Il est vrai de dire que
+l'Assemble, de son ct, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait
+en attendre; elle couta Blanqui prorer pendant une demi-heure, sans
+protester! Le prsident ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les
+reprsentants ne quittrent pas leurs siges, et ce ne fut que quand on
+les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilit avait t celle des
+snateurs romains devant les Gaulois, a aurait t superbe; mais non,
+leur silence tait le silence de la peur; ils sigeaient, le prsident
+prsidait... Personne, M. d'Adelsward except, ne protestait... et
+Clment Thomas lui-mme n'interrompit Blanqui que pour demander
+gravement la parole!...
+
+Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manire dont les marchands de
+coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides,
+contents et indiffrents, ils avaient l'air de pcheurs amenant un filet
+bien charg.
+
+Troisimement, ce qui m'tonna beaucoup moi-mme, ce fut l'impossibilit
+dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple
+dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce
+qu'ils dsiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils taient rvolutionnaires
+ou ractionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air
+d'attendre la fin de l'orage.--Et cependant je m'adressai souvent des
+ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce
+que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou
+fatalit?...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Hyres, vendredi 20 octobre 1848.
+
+Bonjour, madame. Me voil enfin parvenu au but de mes prgrinations! Je
+suis arriv hier aprs un sjour de deux jours Toulon, o j'avais t
+retenu par une lgre indisposition, parfaitement dissipe maintenant,
+et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma
+nvralgie--car j'ai lieu d'esprer qu'elle est bien morte cette
+fois.--J'occupe une jolie petite chambre l'htel d'Europe, donnant sur
+une terrasse d'o j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante,
+toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mriers (je
+suis vraiment bien fch de toutes ces terminaisons en _iers_), parmi
+lesquels s'lvent de temps en temps les ventails, ou plutt les
+plumeaux tranges des palmiers. Cette plaine, que bordent droite et
+gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au del
+duquel s'tendent et bleuissent la faon de Capri les les d'Hyres.
+Une range de pins parasol court le long du rivage. Tout cela serait
+charmant, si ce n'tait la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre
+jours, et qui dans ce moment mme enveloppe toute cette belle plaine
+d'un brouillard uniforme, terne et gris.
+
+Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espre que cette pluie ne
+durera pas ternellement--ou si elle dure, ma foi, je travaillerai
+faire trembler.
+
+Je vous ai envoy ma dernire lettre de Marseille, le jour de mon dpart
+pour Toulon--il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas
+grand'chose.... Voyons cependant.
+
+Je suis arriv Toulon de grand matin, aprs un voyage de nuit assez
+dsagrable, par de mauvais chemins.--Toulon est une assez jolie ville,
+pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.--Il faisait un temps
+assez extravagant, de grosses nues charges de pluie passaient
+lourdement sur la ville, en laissant chapper de vritables torrents
+d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement;
+puis une fois la bourrasque passe, un vigoureux soleil, radieux et gai,
+venait frapper les maisons et les rues ruisselantes.
+
+Toulon est entour de hautes montagnes d'un gris jauntre; rien n'tait
+charmant comme de les voir sortir peu peu la lumire, travers les
+derniers brouillards de l'onde qui s'en allait. Je m'embarquai dans un
+petit bateau voile et je fis une tourne dans la rade qui est fort
+belle et spacieuse. Nous passmes devant la frgate _le Muiron_, qui
+ramena Napolon d'gypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y
+avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.--Pendant les
+cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois
+ondes, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant,
+pendant et aprs, sur la mer, tait quelque chose de magnifique. Elle
+prenait tantt une teinte d'encre de Chine nacre avec des reflets
+bleutres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec
+de petites paillettes d'or; droite, elle tait d'un blanc laiteux;
+gauche, prs des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'cume... et
+tout cela changeait, se dplaait chaque instant, selon qu'on tournait
+la tte ou que les nuages passaient.
+
+Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de
+voir les forats; mais aussitt que je dclinai ma qualit d'tranger,
+et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entre.--Il tait
+venu, ce qu'il parat, de nouveaux ordres, trs svres. L-dessus, je
+m'en fus mon htel et m'apprtais dj partir pour Hyres, quand je
+fus pris d'une espce d'attaque nerveuse l'estomac, qui me fora de
+rester.--J'envoyai chercher un mdecin qui m'administra des calmants,
+m'ordonna le repos, et, vingt-quatre heures plus tard, c'est--dire
+hier quatre heures, je partais, parfaitement rtabli, frais et dispos,
+pour Hyres, o j'arrivais juste temps pour me mettre table avec un
+Anglais roux, horriblement gn dans ses mouvements par une cravate en
+crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique la
+figure repoussante--un bouc avec des yeux de perroquet--et un vieux
+capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait
+cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la
+grande habitude qu'il en a contracte avec les Bdouins.
+
+ * * * * *
+
+Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien,
+n'est-ce pas?... Je dne chez vous dimanche 5; voulez-vous _accepter
+cette invitation_?--C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois,
+vous aurez un convive de plus table. Je demande pour ce jour-l une
+charlotte russe.
+
+La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un
+bout l'autre, sans la moindre petite chappe de lumire. Aujourd'hui,
+aprs mon excursion la poste, je suis entr l'glise, qui est trs
+ancienne et trs bien conserve. L'intrieur en est triste et sombre; la
+lumire y pntre peine travers les vitraux coloris--il n'y en a
+pas un qui soit blanc. Au moment o j'entrais, tous les prtres (il y en
+avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprtaient a chanter le
+_Requiem_ devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entour de
+cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les
+chaises. Les prtres et les enfants de choeur se mirent psalmodier
+d'une voix criarde et fausse... Dcidment, je prfre le grand air, le
+bcher et les jeux des anciens.
+
+A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des
+les avec l'_Odysse_ et d'y rester un temps indfini.....
+
+ * * * * *
+
+J'ai encore une comdie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter
+Hyres. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de
+l'hiver.--C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il
+le faudra.
+
+Eh bien? et _Jeanne la Folle_, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la
+moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous dj eu quelques
+glimpses de la musique du _Prophte_ l'poque de mon retour? C'est
+ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la
+serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bnisse un million de fois.
+
+Mille amitis tous les vtres. Que fait Viardot? Se porte-il bien? A
+revoir donc-- table--le 5.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Versailles, mercredi 10 janvier 1849.
+
+Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien!
+je ne vais pas mal non plus. Le bon Mller, avec lequel j'ai pass
+presque toute la journe d'hier, a d vous le dire.
+
+Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de dsagrable mes
+nerfs. Le sclrat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je
+m'ennuie un peu Versailles--mais j'y tiendrai bon, je _traduis_, je
+lis Saint-Simon, je me promne, je vais au caf lire les journaux--et
+dj les habitus, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me
+regardaient en dessous et de ct, comme le font d'habitude les
+sangliers acculs dans les tableaux de chasse--commencent me soulever
+leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino
+entrecoupe aux mmes endroits par les mmes plaisanteries-- un sou le
+cent!--et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo.
+Non, je ne demande rien, je regarde ces plantes bulbeuses, et leur air
+de tranquillit inaltrable et simplement bte m'inspire une espce
+d'ennui rsign--c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne
+m'extraire une molaire!
+
+Vous attendez-vous ce que je vous dise quelque chose de Versailles?
+oui? Eh bien, vous serez attrape. Vous connaissez mon culte de
+l'imprvu, et ici je ne saurais dire que des choses uses jusqu' la
+corde et que tout le monde a entendues et rptes mille fois. Du reste,
+avec les mots suivants, que je vais vous crire: grandeur, solitude,
+silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glaces, grands
+souvenirs, longues avenues dsertes--avec ces mots que vous remuerez
+comme les pierres d'un kalidoscope--avec votre imagination et votre
+esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en tat de vous dire
+vous-mme tout ce que j'aurais pu vous crire, et mille millions de fois
+mieux encore (j'ai hte d'ajouter ces dernires paroles, car sans cela
+ma phrase devenait d'une fatuit faire trembler), si vous ne prfrez
+pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empcher de vous
+conseiller.
+
+J'ai cependant t chez H. Vernet; son tableau est faible et froid.
+
+J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai,
+tourdi, peu ou point d'ducation, spirituel, railleur et quelque peu
+mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans
+vritable dignit; l'autre doux, rveur, paresseux et gourmand, nourri
+des lectures de Lamartine, insinuant et ddaigneux en mme temps. Ils
+frquentent le mme caf que moi. Le premier appartient (si un chien
+peut appartenir!!!) un petit chirurgien d'arme trs maigre, trs laid
+et trs revche; le second a pour matresse la dame du comptoir, vieille
+petite femme, dente force d'tre bonne.--Il y en a qui vous font cet
+effet-l.--J'ai invit le premier venir me voir, mais il prtend que
+son matre lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne
+raison et me suis content de lui donner un morceau de sucre qu'il a
+croqu l'instant mme en remuant sa queue avec politesse et vivacit.
+
+Sur ce, je baise vos belles mains et reste tout jamais
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Paris, dimanche soir, juin 1849.
+
+Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous Courtavenel? Je vous donne
+en mille de deviner ce quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en
+mille--car vous l'avez dj devin la vue de ce morceau de papier de
+musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai compos ce que vous
+voyez--musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a cot de peine, de
+sueur au front, d'agonie mentale, se refuse la description. J'ai
+trouv l'air assez vite--vous comprenez: l'inspiration!--mais ensuite le
+trouver sur le piano--et puis l'crire.... J'en ai dchir quatre ou
+cinq brouillons; et mme maintenant je ne suis pas sr de ne pas avoir
+crit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce,
+s'il vous plat? J'ai d rassembler grand'peine tout ce qui a surnag
+de bribes musicales dans ma mmoire, je vous assure; la tte m'en fait
+mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-tre pendant deux
+minutes.
+
+Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;--je vais sortir
+demain pour la premire fois. Voyons, arrangez cela une basse comme
+pour les notes que j'crivais au hasard. Si votre frre Manuel m'avait
+vu l'ouvrage--cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur
+le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en
+agitant ses bras d'une manire gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est
+aussi difficile que a de composer de la musique? Meyerbeer est un grand
+homme!!!
+
+
+Lundi.
+
+A mon rveil, j'ai trouv votre lettre et ne suis plus en train de
+plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises
+choses inutiles dans le monde--le cholra, la grle, les rois, les
+soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope?
+
+A propos de cholra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantt c'tait
+le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le dveloppe.
+Il s'accommode de tous les rgimes, ce gaillard-l.--Pour moi, je sens
+sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir
+aujourd'hui,--ne voil-t-il pas qu'il me survient une espce de fluxion
+ la joue! De par tous les diables,--o ai-je pu prendre du froid,--moi
+qui ne sors pas de ma chambre? Je me vois oblig de la garder encore
+aujourd'hui.
+
+Le dsastre survenu Courtavenel me rappelle une scne pnible dont
+j'ai t tmoin en Russie. Toute une famille de paysans tait sortie en
+chariot pour aller faire la rcolte d'un champ eux, situ quelques
+verstes de leur village; et ne voil-t-il pas qu'une grle pouvantable
+vient dtruire de fond en comble tous les pis! Ce champ si beau n'tait
+qu'une mare de boue. Je vins passer par l; ils taient tous
+silencieusement assis autour de leur tlga; les femmes pleuraient; le
+pre, tte nue et la poitrine dcouverte, ne disait rien. Je m'approchai
+d'eux, je tchai de les consoler, mais mon premier mot, le paysan se
+laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena
+sa chemise de grosse toile grise sur la tte. a a t le dernier geste
+de Socrate mourant: dernire et muette protestation de l'homme contre la
+cruaut de ses semblables ou la brutale indiffrence de la nature. C'est
+qu'elle l'est: elle est indiffrente; il n'y a de l'me qu'en nous et
+peut-tre un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la
+vieille nuit cherche ternellement engloutir. Cela n'empche pas cette
+sclrate de nature d'tre admirablement belle; et le rossignol peut
+nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte
+demi broy se meurt douloureusement dans son gsier. Sagre-gorgon, que
+c'est noir!--je crois que j'ai t trop loquent,--mais a ne fait rien.
+
+Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis
+fort reconnaissant Mme Sitchs de l'intrt qu'elle me tmoigne et
+que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir
+jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-l--, il ne faut pas y
+penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitis tout
+le monde, et M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il
+ne m'a pas oubli.
+
+Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bnisse.
+
+A propos, j'ai trouv trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous trs
+mauvais, mais en persvrant je trouverai quelque chose peut-tre.
+
+A revoir, aprs-demain. En attendant, je vous serre les mains bien
+amicalement.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Courtavenel, mercredi.
+
+Voici, Madame, votre second bulletin.
+
+Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est dcidment
+fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec
+impatience le facteur, qui va, je l'espre, nous donner de bonnes
+nouvelles.
+
+La journe d'hier a t moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous
+avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous
+jouions au whist, il est survenu un grand vnement. Voici ce que
+c'tait: un gros rat s'tait introduit dans la cuisine, et Vronique,
+dont il avait dvor la veille le chausson (quel animal vorace! passe
+encore si c'tait celui de Mller), avait eu l'adresse de boucher le
+trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un
+torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous
+levons tous, nous nous armons de btons et nous entrons dans la cuisine.
+Le malheureux s'tait rfugi sous l'armoire du coin; on l'en
+chasse,--il sort. Vronique lui lance un coup sans l'atteindre; il
+rentre sous l'armoire et disparat. On cherche, on cherche dans tous
+les coins,--pas de rat. On se donne inutilement au diable--enfin,
+Vronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue
+grise s'agite rapidement dans l'air,--le rus coquin s'tait fourr
+l!--Il descend comme l'clair,--on veut le frapper,--il disparat de
+nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,--rien! Et
+remarquez qu'il n'y a que trs peu de meubles dans la cuisine. De guerre
+lasse, nous nous retirons,--nous nous remettons au whist.--Voil que
+Vronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des
+pincettes.--Imaginez-vous o il s'tait cach! Il y avait sur une table
+dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de
+Vronique,--il s'tait gliss dans une des manches.--Notez que j'ai
+remu cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches.
+N'admirez-vous pas la prsence d'esprit, le rapide coup d'oeil,
+l'nergie du caractre de cette petite bte? Un homme, dans un pareil
+pril, aurait cent fois perdu la tte. Vronique allait sortir et
+abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe
+remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mrit de sauver sa
+viande.
+
+Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le _National_ une
+fcheuse nouvelle: il parat qu'on a arrt plusieurs dmocrates
+allemands.--Mller serait-il du nombre?--J'ai peur aussi pour
+Herzen[34]. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.--La raction est
+tout enivre de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son
+cynisme.
+
+Le temps est trs doux aujourd'hui, mais en juin on dsirerait autre
+chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est
+pas trop frais. Vous nous ramnerez les beaux jours.--Nous ne vous
+attendons pas avant samedi.
+
+Nous y sommes rsigns.... Une petite note de la direction dans le
+journal ne nous laisse pas d'illusions l-dessus.--Patience! mais que
+nous serons heureux de vous revoir!...
+
+Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres.
+(Suivent les lettres de Louise et de Berthe.)
+
+ * * * * *
+
+_P. S._--Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et
+demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.--Au nom du ciel,
+soignez-vous.--Mille amitis vous et aux autres.
+
+_Tausend Grsse._
+
+_Jhr_ IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Courtavenel, 19 juin 1849.
+
+Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?--Tous les habitants de
+Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont charg de vous
+rendre compte de la journe d'hier. Le voici, ce compte:
+
+Aprs votre dpart, tout le monde est all se coucher, et on a dormi
+jusqu' dix heures; puis on s'est lev, on a assez silencieusement
+djeun, on a jou au billard sans se dpcher, puis on s'est mis
+l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchs avec le journal, Mme
+Sitchs je ne sais o, et moi dans le petit cabinet, o je me suis mis
+rflchir sur le _sujet_ en question. J'ai rflchi une heure, puis j'ai
+lu de l'espagnol, puis j'ai crit une demi-page du sujet, puis je suis
+all dans le grand salon, o j'ai vu avec tonnement qu'il n'tait que
+deux heures. Alors, j'ai travaill trois quarts d'heure avec Louise, qui
+commence oublier un peu son allemand, mais qui a trs peu de fautes
+d'orthographe dans la dicte; ensuite, je suis all me promener seul,
+et, mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est alle se promener
+jusqu'au dner, qui a eu lieu cinq heures. Aprs le dner, le temps,
+qui jusque-l semblait traner la patte comme une perdrix blesse, m'a
+paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu' neuf heures, grce
+la fatigue que mes deux promenades m'avaient cause. A neuf heures, on
+nous a apport du th--ou plutt du vulnraire suisse de Razay, que nous
+avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite
+conversation honnte et modre sur des sujets parfaitement connus et
+fort peu intressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de
+livres moraux et instructifs, auraient t difis, j'en suis sr, en
+voyant notre maintien modeste et plein de bon got, notre dfrence l'un
+pour l'autre, qu'un lger assoupissement ne rendait que plus agrable.
+Enfin, aprs avoir joui pendant prs d'une heure de la socit de nos
+semblables, plaisir pour lequel on prtend que l'homme est n, nous nous
+levmes, nous nous acheminmes vers la salle manger, nous prmes nos
+luminaires, nous nous souhaitmes une bonne nuit et nous nous couchmes
+dans nos lits, o nous dormmes sur-le-champ.
+
+Ce matin, il fait un temps trs bon, trs doux; j'ai fait une assez
+grande promenade avant le djeuner, et je vous cris maintenant entre le
+djeuner et le billard, de crainte que le facteur ne vienne plus tt
+qu' l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience.
+
+Je vous serre la main trs fort, bien fort. Mille amitis Viardot et
+aux autres amis...
+
+_Une heure._--Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques
+paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien
+aimable aujourd'hui. J'ai pass toute la matine dans le parc. Que
+faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons
+tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore
+mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et revoir.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir.
+
+ Madame,
+
+Les joncs ont vcu! vos fosss sont propres, et l'humanit respire. Mais
+a n'a pas t sans peine. Nous avons travaill comme des ngres pendant
+deux jours--et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque
+chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crott, mouill, mais radieux!
+Les joncs taient trs longs et trs difficiles arracher, d'autant
+plus difficiles qu'ils taient plus cassants. Enfin, la chose est faite!
+
+Depuis trois jours, je suis seul Courtavenel; eh bien! je vous jure
+que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie
+de le croire, et je vous en fournirai la preuve.
+
+ * * * * *
+
+A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu
+paresseux; il avait presque laiss prir les lauriers-roses faute de les
+arroser, et les plates-bandes taient dans un mauvais tat; je ne lui ai
+rien dit, mais je me suis mis arroser les fleurs moi-mme et
+arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais loquent, a t
+compris, et depuis quelques jours tout est rentr dans l'ordre. Il parle
+avec trop de volubilit et il sourit trop; mais sa femme est une bonne
+petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette
+dernire phrase d'une outrecuidance inoue dans la bouche d'un
+grandissime paresseux comme moi?
+
+Vous n'avez pas oubli le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un dmon que
+ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui prsente
+un gant, il s'lance, s'y accroche et se laisse porter comme un
+bouledogue. Mais j'ai remarqu que chaque fois, aprs le combat, il
+s'approche de la porte de la salle manger et crie comme un forcen
+jusqu' ce qu'on lui ait donn manger. Ce que je prenais pour du
+courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait
+bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voil
+comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter a.
+
+Ces dtails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire,
+vous qui vous trouvez la veille de chanter _le Prophte_ Londres...
+Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et
+cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir lire ces
+dtails.--Voyez quel aplomb!
+
+Ainsi dcidment vous allez chanter _le Prophte_, et c'est vous qui
+faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure.
+Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la premire
+reprsentation... Ce soir-l, on ne se couchera pas avant minuit
+Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends un trs, trs, trs grand
+succs.--Que Dieu vous protge, vous bnisse et vous conserve une
+excellente sant.--Voil tout ce que je lui demande; le reste est votre
+affaire.
+
+ * * * * *
+
+Comme, aprs tout, j'ai beaucoup de temps disponible Courtavenel,
+j'en profite pour faire des btises, parfaitement ineptes. Je vous
+assure, de temps en temps, cela m'est ncessaire; sans cette soupape de
+sret, je risquerais un beau jour de devenir trs bte pour tout de
+bon.
+
+Par exemple, j'ai compos hier soir de la musique sur les paroles
+suivantes:
+
+ Un jour une chaste bergre
+ Vit dans un fertile verger,
+ Assis sur la verte fougre,
+ Un jeune et pudique tranger.
+ Timide, ainsi qu'une gazelle,
+ Elle allait fuir quand, tout coup,
+ Aux yeux effrays de la belle
+ S'offre un pouvantable loup.
+ A l'aspect de sa dent qui grince,
+ La bergre se trouva mal.
+ Alors, pour la sauver, le prince
+ Se fit manger par l'animal.
+
+Proposez au clbre auteur de _l'Offrande_ de composer de son ct de la
+musique l-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui
+l'emportera, vous serez juge.
+
+A propos, je vous demande pardon de vous crire de pareilles
+stupidits.
+
+
+Vendredi 20, 10 h. du soir.
+
+Bonsoir, Madame, que faites-vous cette heure? Je suis assis devant la
+table ronde du grand salon.... Le plus profond silence rgne dans la
+maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe.
+
+J'ai vraiment trs bien travaill aujourd'hui; j'ai t surpris par une
+pluie d'orage pendant ma promenade.
+
+Dites Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette anne.
+
+Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur _le Prophte_. Il
+m'a dit des choses trs judicieuses, entre autres que la thorie est la
+meilleure des pratiques. Si l'on disait cela Mller, c'est pour le
+coup qu'il rejetterait sa tte de ct et en arrire, en ouvrant la
+bouche et levant les sourcils. Le jour de mon dpart de Paris, ce pauvre
+diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner,
+malheureusement.
+
+coutez, j'ai beau ne pas avoir _den politischen Pathos_, mais il y a
+une chose qui me rvolte: c'est l'ambassade du gnral Lamoricire au
+quartier gnral de l'empereur Nicolas[35]. C'est trop, c'est trop, je
+vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnte homme finira par ne plus
+savoir o vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes
+chers compatriotes, ou bien, si elles se lvent et veulent marcher, on
+les crase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et
+empestent, pourries et gangrenes qu'elles sont. Ce serait le cas de
+chanter avec Roger: Et Dieu ne tonne pas sur ces ttes impies? Mais
+baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destin tre
+libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de
+courtisanerie que Goethe a crit son fameux vers:
+
+ _Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein._
+
+C'est tout bonnement un fait, une vrit qu'il nonait en observateur
+exact de la nature qu'il tait.
+
+A demain.
+
+Ce qui n'empche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent....
+Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-l des tres comme
+vous sur la terre, on se vomirait soi-mme... A demain.
+
+
+Samedi 21.
+
+Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voil tout ce qu'il
+y a de nouveau. Je vous serre les mains trs fort. Mille amitis
+Viardot et tout le monde. A revoir.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Courtavenel, samedi 4 juillet 1849.
+
+Bonjour, Madame. Je n'ai reu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez
+crite mardi; je ne sais quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites
+pas si _le Prophte_ marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je
+crois que cela s'entend de soi-mme. Vous verrez que vous irez quinze
+reprsentations. Les offres (ou plutt c'est mieux que des offres) de
+Liverpool sont trs belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue
+ ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien
+et suis fort content de mon sort. Le temps a t assez beau tous ces
+jours-ci.
+
+J'ai reu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une
+partie de billard, je l'ai promen en bateau. Je rame mieux que lui, qui
+cependant se vante d'avoir t dans son temps le meilleur canotier de
+Bercy. Il a d l'oublier depuis ce temps-l, car je suis loin d'tre
+fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement
+l'eau dcrot beaucoup dans les fosss; elle fuit plus que jamais du
+ct de la fontaine, malgr la terre glaise dont on avait cru boucher le
+conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait dj pas si
+difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi
+que je vous dise que les fosss n'ont pas t curs du tout; il y a
+normment de vase au fond. Le pre Ngros me disait l'autre jour, en
+montrant le poing un tre imaginaire: Ah! si l'on me volait comme on
+vole M. Viardot! Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches
+sont l pour tre vols. Mais c'est que vous n'tes pas encore riche
+pour pouvoir l'tre en conscience. Je crains bien qu' votre retour il
+ne soit plus possible de faire le tour des fosss; dj, maintenant, il
+est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,--c'est
+ainsi que j'ai surnomm le pont qui conduit la ferme. Dans tous les
+cas, le grand Ocan nous restera,--le ct des fosss qui longe la roule
+ partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu' Blandureau.
+Il m'a appris que Mlle Laure ne pouvait pas me souffrir. Il parat
+que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invit
+de venir demain djeuner chez lui.
+
+
+Lundi.
+
+J'ai djeun hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous
+connaissez, qui m'a sembl un bon diable, bien tranquille; un docteur de
+Paris, dans le genre de M*** de Ptersbourg, et le frre de Fougeux; il
+m'a fait penser un autre frre, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux
+nous a fait boire de vingt vins diffrents; vers la fin du djeuner tout
+le monde parlait la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espce
+de fivre de rpter des choses parfaitement insignifiantes, qui
+s'empare d'une runion de personnes se connaissant peu et se convenant
+encore moins, dont le vin a chauff la tte. Chacun secoue son sac
+lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussire. Puis nous allmes
+faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas dj si
+laid! Le gros Fougeux est dcidment un bon garon, et puis il ne se
+prend pas au srieux, ce qui est toujours fort agrable. Les gens qui se
+prennent au srieux peuvent devenir de grands politiques,--de grands
+hommes, si vous voulez,--mais leur socit est aussi lourde supporter,
+Goethe l'a dit: _Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehrt
+gewiss nicht zum Besten_. Il y a une rivire Rozay, cela m'a fort
+surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des
+joncs, mais sans eau.
+
+Voici ce que j'ai lu depuis que je suis Courtavenel:
+
+1 Les deux volumes du _Manuel d'histoire_, de M. Ott. Ce M. Ott est un
+dmocrate de l'cole de M. Bucbez,--un dmocrate catholique,--Cette
+alliance hors nature ne peut produire que des monstres;
+
+2 Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette
+histoire-l se trouve-t-elle Courtavenel? C'est dtestable, mais cela
+m'a rafrachi la mmoire sur beaucoup de dates et de faits;
+
+3 _L'Histoire du moyen ge_, de Rotteck. Indiciblement mauvais.
+Libralisme vent, nausabond et faux. Style emphatique et plat. Des
+gens de cette espce finissent par devenir des membres de la _droite_
+d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,--il est
+mort,--heureusement! Mais une foule de gens _ejusdem farin_ lui ont
+malheureusement survcu;
+
+4 _Les Lettres de Lady Montague_ (crites en 1717). Livre charmant,
+plein de grce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui
+l'a crit, malgr son extraction;
+
+5 _Doa Isabel de Solis, novela historica_, de D. Martinez de la Rosa.
+J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande
+pardon vos compatriotes, si toute leur littrature contemporaine est
+de cette force-l... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des
+chroniques qui soient intressants;
+
+6 _Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807_, par le gnral
+Sarrazin. C'est crit avec clart, mais la haine que ce Franais porte
+aux Franais est un peu trop violente pour tre naturelle. Le gnral
+S... me fait tout l'effet d'un gredin;
+
+7 _Mmoires_ de Bausset, _sur Napolon_. C'est l'ouvrage d'un valet de
+chambre distingu,--si un valet de chambre peut l'tre.--Des faits
+intressants;
+
+8 Traduction des _Gorgiques_ de Virgile, par Delille. Je ne sais plus
+si c'tait M. Martin ou M. Nisard qui l'avait loue en ma prsence. Je
+n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins
+coulent avec une facilit dgotante; c'est fluide et insipide comme de
+l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette
+littrature latine est factice et froide, une vraie littrature de
+littrateur;
+
+9 _La Pucelle_, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en gnral c'est
+trs ennuyeux, surtout la partie qui est cense ne pas devoir l'tre.
+Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des
+railleries sanglantes rvlent le matre;
+
+10 Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napolon. Une compilation de
+tous ses jugements sur les vnements, les personnes, les choses. Quelle
+grande et forte organisation que ce Napolon, quelle force de caractre,
+quelle suite et quelle unit dans la volont! Et en mme temps jamais
+homme n'appartint plus au pass. Il le rsume compltement, mais il
+tourne le dos l'avenir, cet avenir qui se dbattra longtemps sous
+les chanes qu'il lui a forges. La monarchie se mourait en Europe: il a
+organis l'autorit, le gouvernement, ce hideux fantme, qui, impuissant
+ produire, vide et bte avec le mot _Ordre_ la bouche, une pe dans
+une main et de l'or dans l'autre, nous crase tous sous ses pieds de
+fer. Saperlotte! quelle image orientale! Excellente transition pour
+arriver au
+
+11 _Coran._ Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon
+sens dans ce livre; mais je prvois que la boursouflure orientale et le
+vague de la langue prophtique m'en dgoteront bientt.
+
+Vous voyez qu'aprs tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces
+livres susnomms, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui
+s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui
+ai arrang sa bibliothque, _que es un primor_. De son ct, Jean[36] ne
+fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, pousseter, balayer et cirer
+du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait!
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Mardi.
+
+Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai,
+que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter
+le salon, quand j'ai tout coup entendu deux profonds soupirs bien
+distincts qui ont retenti, ou plutt pass comme un souffle deux pas
+de moi. Sultan[37] tait couch depuis longtemps, j'tais parfaitement
+seul. Cela m'a donn une lgre horripilation. En traversant le
+corridor, je me suis demand ce que j'aurais fait si j'avais senti une
+main tout coup saisir la mienne: et j'ai d m'avouer que j'aurais
+pouss un cri d'aigle. On est dcidment moins brave la nuit que le
+jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant
+de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour.
+Hier je me suis plac sur le pont et j'ai cout. Voil les diffrents
+sons que j'ai entendus:
+
+Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration.
+
+Le frlement, le chuchotement continuel des feuilles.
+
+Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour.
+
+Des poissons venaient faire la surface de l'eau un petit bruit, qui
+ressemblait un baiser.
+
+De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin.
+
+Une branche se cassait; qui l'avait casse?
+
+Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une
+voix?
+
+Et puis tout coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous
+tinter l'oreille...
+
+A propos de cousins, les rougets me dvorent cette anne. Depuis
+quelques jours j'en suis plein, et je me gratte haute voix.
+
+A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous
+dise qu'ayant trouv sous le tapis vert du piano votre gros livre de
+musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir.
+Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour
+pouvoir me donner, ne ft-ce qu'une ide de la mlodie; cependant j'ai
+tch de dchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais
+chants. Autant que je puis en juger, vous avez t distingue de tous
+temps; mais ce que vous faisiez auparavant tait bien moins franc.--P.
+e. je trouve la premire phrase de _l'Hirondelle et Le prisonnier_
+charmante: Hirondelle gentille, qui voltige la grille du cachot noir,
+vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte. C'est trs bien
+jusqu'ici; mais j'aime te voir..... a me reste dans le gosier comme
+un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en
+fermant les yeux et en inclinant un peu la tte sur l'paule, comme on
+fait quand on veut juger avec impartialit: impossible! Il y a surtout
+cet _ut_ qui me dsole. J'ai mme essay de le remplacer: impossible,
+toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli!
+C'est gal, je prfre _la Luciole_, ou _Marie et Julie_, ou _la nuit et
+le jour_. De qui sont les paroles intitules _Songes_? Il y a l trois
+vers qui me plaisent bien:
+
+ O languissante et blesse
+ On voit dans l'onde glace
+ Tomber la biche aux abois.
+
+Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la
+terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'alle, et la
+surface du petit tang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les
+chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent
+joyeusement dans l'air clair et sec.--Allez-vous composer, cette
+anne-ci? J'ai essay deux ou trois fois de faire des paroles, mais,
+hlas! mon Pgase n'est plus qu'un vieux cheval couronn qui ne peut
+faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs;
+l'aspect de ce compatriote m'meut; je lui te mon chapeau et lui
+demande des nouvelles de mon pays. En vrit, j'tais presque touch.
+Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pice de vers l-dessus.
+Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Branger, quoi!
+Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement
+rimer deux vers. Enfin le dsespoir m'a pris, et voici ce dont je suis
+accouch:
+
+ Corbeau, corbeau,
+ Tu n'es pas beau,
+ Mais tu viens de mon pays:
+ Eh bien! retourne-z-y.
+
+Je doute fort que vous mettiez cela en musique.
+
+En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouv deux cahiers o il
+n'y en avait point: c'taient des posies russes copies par vous et le
+commencement d'une grammaire. a m'a sembl bien drle tout de mme.
+Seriez-vous encore en tat de lire ce que vous y avez crit? C'est
+Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub[38], que vous vous tes occupe
+de cela?
+
+_Vy ponimaeti po Rousski? ili ouj pozabyli[39]?_
+
+Voyons: qu'est-ce que c'est que cela?
+
+Je bavarde aujourd'hui comme une pie reste vieille fille.... A propos,
+savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie
+une jeune fille, morte fille, est cense se trouver dans un tat de
+rprobation, la femme tant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous,
+le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est
+l'Orient ici est l'Occident plus loin: c'est selon le point o l'on se
+trouve.
+
+Ainsi donc Mlle Antonia[40] est devenue depuis hier Mme
+Lonard[41]. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger table plus
+qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empcher de rire sous cape
+quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste
+d'une ctelette: Mme Pauline Viardot: Antonita, _vamos_...--Mme
+Garcia (avec beaucoup de prcipitation et d'nergie): _Come, come, tu
+no comes nada._--M. Sitchs[42] (en secouant un peu la tte): _Es
+menester comer, hija._--Mlle Antonia (avec vivacit): _Sea por el
+amor de Dios, padre._--Mais je babille trop. A demain.
+
+
+Mercredi soir.
+
+Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever
+cette quatrime page et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il
+y a une semaine que je vous ai crit pour la dernire fois). Voil tout
+ coup qu'on annonce le frre de M. Fougeux, qui vient s'installer ici
+jusqu' cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement
+cette lettre inacheve (elle n'est dj pas mal longue), je n'en fais
+rien, je remets demain. Cette quatrime page m'a retenu; pourquoi? je
+ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous
+prouver la sincrit de mon repentir, je m'engage crire une feuille
+de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole
+d'honneur! Comme si c'tait une tche pour moi que de vous crire...
+Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette la porte
+et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fentre et je
+continue.
+
+Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre;
+je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas t fch de
+vous voir faire Fids en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on
+ne peut pas penser des excursions en Angleterre!
+
+Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire
+ses livres. Fids est donc alle aux nues.... Tant mieux, tant mieux.
+J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez, je vais me lever
+et faire une cabriole en signe de rjouissance. Voil qui est fait.
+
+Vous avez la bont de me demander des nouvelles de ma sant; je me porte
+ merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien
+portante, soyez heureuse, gaie, contente, admire, aime, clbre: je
+sais bien que vous tes tout cela, mais cela ne m'empche pas de me
+donner le plaisir de vous le souhaiter...
+
+Attendez: je vous ai numr tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous
+me demanderez peut-tre si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une
+comdie en un acte[43]; Madame je vous jure par les mnes de mes
+anctres, qui taient probablement laids comme des boucs et puants comme
+des singes, que j'ai crit, copi et expdi une comdie en un acte, une
+comdie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous[44]. Ah! voil.
+Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui
+renferme ma premire comdie, j'en emporte un autre. a a t mme, je
+l'avoue, la _seconde_ raison de mon voyage Paris. Je voulais rapporter
+le bon cahier. Mais, mon grand tonnement, j'appris, rue Laffitte, n
+11, que Mme Sitchs avait emport les clefs de son appartement
+Bruxelles, telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon
+chapeau gris sur la tte, ce qui faisait sourire les passants qui me
+prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis
+faire de traduction; mais dans cinq ou six jours--aprs le retour de
+Mme Sitchs,--j'irai Paris pour vingt-quatre heures et je
+rapporterai le cahier. Je serais all Paris rien que pour cela, mais
+j'ai encore autre chose y faire.
+
+Et mon argent qu'on s'obstine ne pas m'envoyer!
+
+Pour en revenir M. Fougeux frre, il faut avouer que jamais personne
+ne m'a sci le dos comme lui; il a fini par me rciter par coeur des
+fragments de Rousseau et de La Bruyre. Monsieur, me disait-il,
+remarquez cette phrase: Un trne tait indigne d'elle; et il la
+rptait quarante fois. Voil une ide; on sait quoi s'en tenir.
+Voil une ide enfin. Voil une ide. Je finissais par lui achever ses
+phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine
+d'tre bte? C'est vrai: je crois que personne n'est bte
+naturellement. Mais force d'art, on parvient tout. J'ai vu le moment
+o il allait rester dner. C'est que je dne, savez-vous? Comment? je
+n'en sais rien. Mais je dne, et trs bien. J'espre bien le savoir un
+jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fids (je
+ne parle pas du premier) est le mme qu' Paris, n'est-ce pas?
+
+Vous avez raison dans ce que vous dites propos de votre buste;
+cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si
+l'on fait des lithographies ou des gravures des Fids Londres,
+rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de
+Chorley[45]. _Et vous tes bien bonne_ de me dire ce que vous me dites.
+
+
+Jeudi.
+
+Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le
+feuillage des arbres est encore tout troubl, pour parler la Chnier;
+l'air est rafrachi et extrmement doux. Je m'attends recevoir
+aujourd'hui une lettre de M. et Mme Sitchs qui m'annonce leur
+arrive. Courtavenel n'a jamais t aussi propre, grce aux soins
+paternels de Jean. Il parat que Mlle Berthe[46] va venir aussi.
+
+Un levreau d'une assez jolie taille s'est noy avant-hier dans les
+fosss. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se
+serait-il suicid! Cependant, son ge, on croit encore au bonheur. Du
+reste, il parat qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il
+parat qu'un chien s'est noy exprs en Angleterre,--mais en Angleterre
+cela se conoit. Je ne devrais pas mdire de ce pays-l, aprs tout; je
+crois qu'on vous y aime. Le nom de Mme Jameson ne m'est pas inconnu;
+je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la
+remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, Paris, est encore
+juste maintenant:
+
+Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is
+accompanied with a grin, which is designed to express complacence and
+social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion
+of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally
+remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an
+honest English horse-laugh.
+
+On peut remarquer la mme chose quand deux personnes se quittent ou
+s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe
+toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais excepts), moi
+tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien,
+qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces
+contorsions affectes et ridicules; je suis persuad que la manire dont
+ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la
+civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au
+lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je
+n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frre.
+
+A propos de votre frre, dites-lui que je lui serre la main bien
+fortement. Dites lui surtout qu'il faut-tre de bonne humeur, ne ft-ce
+que pour la sant, quitte briser quelque meuble de temps en temps.
+Sait-il dj _speak english_? Et l'allemand? Il l'a probablement
+abandonn! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit
+_Gold verdienen_; car _verdienen_ vient de _dienen_[47].
+
+Je fais tous les jours une grande promenade avant dner, accompagn de
+Sultan. Je crains bien que cette anne, il n'y ait moins de gibier que
+les annes prcdentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait
+beaucoup de tort aux couves. Je trouve souvent des couples de perdrix
+sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent trs bien la comdie?
+Elles savent trs bien feindre d'tre blesses, de pouvoir voler
+peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien
+aprs elles et le dtourner de l'endroit o se trouvent les petits.
+L'amour maternel a failli coter bien cher avant-hier l'une d'elles:
+elle a si bien joue son rle que Sultan l'a happe. Mais comme c'est un
+_perfect gentleman_, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ter
+quelques plumes; j'ai rendu la libert cette mre courageuse et trop
+bonne actrice. Ce que c'est cependant que le thtre. Voil un acteur
+qui m'meut, qui me fait verser des larmes: il se met pleurer
+lui-mme, et me fait rire peut-tre. Et cependant, s'il ne fait que
+_jouer_, que _feindre_, je ne crois pas qu'il puisse m'mouvoir
+compltement; il faut, ce qu'il parat, un certain mlange de nature
+et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas,
+ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgr que vous soyez the
+_subtlest_ tragedian of the world. Dcidment on ne fait trs bien que
+ce dont on ne peut se rendre entirement compte; c'est pour cela qu'il
+vous arrive de courir aprs vous-mme. En poussant cette maxime jusqu'au
+paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas
+le savoir.
+
+Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour
+demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous tes, commencer par
+Viardot. Que Dieu vous bnisse et veille sur vous. Je vous serre bien
+cordialement la main. A revoir.
+
+Votre tout dvou
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849.
+
+Me voil donc Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivs ici
+hier soir, par un temps superbe. Le ciel tait d'une srnit admirable.
+
+Les feuilles des arbres avaient un clat la fois mtallique et
+huileux, la luzerne paraissait frise sous les rayons obliques et rouges
+du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-dessous de l'glise de
+Rozay; elles se posaient chaque instant sur les ferrures de la croix,
+en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du ct de la lumire.
+
+J'esprais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne
+m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arriv.
+
+Courtavenel me parat assez endormi; l'herbe avait pouss sur les petits
+chemins de la cour; l'air dans les chambres tait trs enrou (je vous
+assure) et de mauvaise humeur; nous le rveillmes. J'ouvris les
+fentres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois;
+j'apaisai Cuirassier[48], qui, selon son habitude, s'lanait sur nous
+avec la frocit d'une hyne, et, quand nous nous mmes table, la
+maison avait dj repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin,
+le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le foss se
+balancent aussi agrablement que toujours, sans se douter que dans peu
+de temps, ils vont tre impitoyablement arrachs et leur cendre livre
+au vent. Le messager a dj reu les ordres concernant le bateau. Ainsi
+me voil donc de nouveau Courtavenel, et ds aprs-demain j'y vais
+rester tout seul avec Vronique[49]. Si j'allais l'pouser, pour la
+rcompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi
+qu'une chimre l'heure qu'il est!
+
+Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui
+nous allons, avec M. Sitchs, pcher des tanches Maisonfleurs[50].
+Nous nous assirons l'ombre du grand chne, et naturellement nous
+penserons beaucoup vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement
+vous vous prparez chanter. J'attends, nous attendons une lettre
+aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de
+dfinitif sur _le Prophte_. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle
+et grande feuille de papier que je prends pour vous crire? Hein?
+M'avez-vous jamais crit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui
+m'arrive, je me sens un extrieur de rodomont... et, au fond, je suis un
+bien petit garon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis trs
+mesquinement et trs pitrement sur le derrire, comme un chien qui sent
+qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de ct en clignant des
+yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutt je suis un peu triste et un
+peu mlancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de mme bien
+content d'tre Courtavenel, le papier vert saule de ma chambre me
+rjouit la vue, et je suis tout de mme bien content. Mais je reprendrai
+ma lettre plus tard.
+
+
+Cinq heures.
+
+Nous revenons de la pche avec cinquante tanches. Nous avons reu votre
+petit billet. Cette fatigue se dissipera bientt... Mais comment?
+serait-il possible qu'on ne donnt pas _le Prophte_? Je vous avoue que
+cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce
+que cela aurait l'air d'une reculade devant le succs de Mlle
+Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voil, le principal. Je
+ne suis pas en train d'crire; nous allons dner; il fait un temps trs
+charmant. A demain.
+
+
+Vendredi, neuf heures du matin.
+
+Voil ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tt
+aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous cris ces mots la
+hte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'tre bonnes. Enfin, tous
+mes voeux vous accompagnent. Le bateau sera ici aprs-demain. J'envoie
+ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai crire ce soir,
+l'instant mme une lettre immense; aussi pourquoi le facteur est-il
+venu si tt? Au nom du ciel, soignez votre chre sant! Courtavenel est
+charmant, nous allons le tenir dans l'tat le plus coquet du monde. Je
+vais travailler comme un ngre; vous aurez la traduction.
+
+Au revoir, je salue tout le monde et je reste jamais
+
+Votre tout dvou
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Courtavenel, samedi 14 juillet 1849.
+
+Bonjour, Madame, _und liebe Freundin_.
+
+Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous trs bien et
+nous pensons beaucoup vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau
+Courtavenel. Ce que vous nous dites du _Prophte_ nous a fait beaucoup
+rflchir... Nous nous sommes entretenus l-dessus avec beaucoup de
+gravit. Pour ma part, je suis persuad qu'on vous le fera chanter une
+douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tt que vous le
+dites; je vous jure que je le dsire de tout mon coeur; vous tes
+capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous
+fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent tout
+rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: _She is wonderful; quite
+extraordinary. Oh yes, oh yes!_ Tout cela est ncessaire, et quand vous
+viendrez Courtavenel, aprs tous vos triomphes, vous jouirez
+doublement et du beau temps et de la proprets de vos fosss, et du
+bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voil ce que
+j'appelle parler le langage de la raison.
+
+Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous,
+que vous enfonciez aussi cette toile rtrospective, cette renomme de
+conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.
+
+Hier, aprs souper, il y a eu une discussion politique des plus
+fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait
+Espartero[52], lui le dfendait assez mal, il faut l'avouer, plutt par
+des _Que sabes tu!_ et _Calla, majadera_, que par des raisons solides...
+Mais la petite femme tait terrible... Savez-vous que c'est un grand
+enfant gt que votre oncle? Ils ont l'intention de partir aprs demain,
+et je vais rester seul.
+
+C'est drle, seul Courtavenel, dans cette grande maison... Nous
+attendons Jean demain.
+
+Tous ces jours-ci le temps a t trs beau, mais il a fait un grand vent
+qui, de temps autre, devenait trs fort et trs persistant.
+L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait trs bien aux
+peupliers; ils tincelaient trs firement au soleil. Il faut vous dire
+que j'ai remarqu une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air trs
+colier et trs bte, moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose
+du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce
+cas-l, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des
+arbres qui ont la permission de se remuer un peu.
+
+A propos, je me suis amus dcouvrir dans les environs des arbres
+ayant de la physionomie, de l'individualit, et je leur ai donn des
+noms; votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le dsirez. Il
+y a le marronnier de la cour, que j'ai surnomm _Hermann_, je lui
+cherche sa _Dorothe_. Il y a un bouleau Maisonfleurs, qui ressemble
+beaucoup _Gretchen_; un chne a t baptis _Homre_, un orme
+_l'aimable vaurien_, un autre _la vertu effarouche_, un saule _Mme
+Vanderborght_.
+
+
+Lundi 16.
+
+Nous nous attendions recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela
+nous fait croire que les rptitions ont probablement commenc, et que
+vous ne voulez pas nous crire avant qu'il y ait quoique chose de
+dfinitif. Votre sant est parfaitement et entirement rtablie,
+n'est-ce pas?
+
+M. et Mme Sitchs ne partent que demain. Jean est arriv hier soir
+avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levs tous trois heures et
+demie pour aller pcher. Nous avons pris nous 118 poissons. M. Sitchs
+80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrire le bois. On peut
+ne pas tre vertueux et trouver du plaisir voir un lever de soleil. Il
+y eut un moment charmant: nous tions placs prs du chne gauche; je
+lve les yeux, il tait clair par en dessous, le soleil tait encore
+bien bas. C'tait trs joli et trs original. Cela n'a dur qu'un
+instant... En gnral, je trouve que les arbres clairs ont quelque
+chose de fantastique et de mystrieux qui parle l'imagination. C'est
+pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais,
+assez parler d'arbres comme cela.
+
+Le bateau est arriv! Il est moins lgant que je ne l'avais cru; mais
+il n'est pas mal. Je viens de m'exercer ramer pendant, deux heures...
+je commence m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements
+rguliers et pas violents... J'ai fait faire M. et Mme Sitchs cinq
+fois le tour des fosss; puis j'ai promen Sultan, qui n'a pas paru
+prendre un grand plaisir ce genre d'amusement. Du reste, il se porte
+bien, il est gros et gras. Vronique ne peut le voir sans lui dire qu'il
+est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la
+comprendre. J'aime beaucoup la mettre sur ce chapitre pendant qu'il
+est l. On voit trs bien sa figure, sa manire modeste de
+s'asseoir, de dtourner demi la tte et d'agiter imperceptiblement la
+queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il
+s'agit...--Voyez-vous, monsieur, me dit Vronique en s'animant
+beaucoup, voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien!
+ce chien est un voleur, un trs grand voleur, et on a beau le lui dire,
+il n'en rougit mme pas (_textuel_); il est rus, ce chien, ah! je crois
+bien. Alors je m'adresse Sultan et je lui rpte ce propos de
+Vronique, mais c'est peine s'il secoue les oreilles.--Vous perdez
+votre peine, monsieur, continue Vronique, ce chien n'a pas de
+conscience. Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les
+luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire
+de mal, je la lui ai reprise et l'ai lche. Toutes les autres bles de
+la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent merveille.
+
+Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec
+Vronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande oeuvre de destruction.
+A demain!
+
+
+Mardi 17.
+
+M. et Mme Sitchs sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade
+contre les joncs est remise demain, la demande de Jean, qui avait
+beaucoup faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais
+pas m'ennuyer, j'en suis sr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais
+beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai fln tout le
+jour... mais demain! J'espre bien recevoir une lettre demain.
+
+
+Mercredi 18.
+
+Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reois
+pas de journaux anglais. J'ai t trop gueux pour pouvoir m'abonner.
+Patience! il faut esprer que tout va bien. Le facteur attend, il est
+encore venu une heure trop tt; je dois terminer cette lettre. Mille
+amitis Viardot, Manuel[54], tout le monde.
+
+Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille
+sur vous.
+
+Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Courtavenel, samedi, 28 juillet 49.
+
+Bonsoir, Madame, _guten Abend, theuerste Freundin_.
+
+Dix heures et demie du soir.--J'inscris ces mots avec une certaine
+fiert. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de
+faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantit incroyable
+d'toiles. Les grandes, celles dont la lumire est bleue, et qui ont
+l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers
+tandis que la lune regarde travers les branches noires...
+
+A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine qu'on va donner _le
+Prophte_ trois fois par semaine; vous verrez que votre succs ne fera
+que crotre et embellir comme Paris. J'espre que vos collaborateurs
+se tiennent mieux maintenant.
+
+Pour revenir mes toiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun
+que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce
+qu'on trouve dans tous les livres d'ducation. Eh bien! je vous assure
+que ce n'est pas l l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les
+regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jets
+profusion dans les profondeurs les plus recules de l'espace, ne sont
+autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe
+tout, pntre partout, fait germer sans but et sans ncessit tout un
+monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit
+d'un mouvement irrsistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas
+faire autrement; ce n'est pas une oeuvre rflchie. Mais qu'est-ce que
+c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le
+moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne
+sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela
+fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque
+chose, et cela fait surgir les toiles comme des boutons sur la peau,
+sans qu'il lui en cote davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand
+mrite. Cette chose indiffrente, imprieuse, vorace, goste,
+envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous
+voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle,
+quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)--adorez-la pour sa
+beaut, pour sa bont, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni
+pour sa gloire! (Voyez les livres d'ducation, dont je parlais
+ci-dessus). Car, 1 il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2 il
+n'y a pas plus de gloire dans la cration qu'il n'y a de gloire dans une
+pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digre; tout
+cela ne peut pas faire autrement que de suivre la LOI de son existence
+qui est la VIE.
+
+Ouf! voil de la philosophie spculative! Je ne veux pas relire mon
+griffonnage. Secouons-nous et passons autre chose. Mais j'y pense, je
+continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bnisse, ou que la _Vie_
+vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et
+bien portante.
+
+
+Dimanche soir.
+
+Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai pass presque toute la
+journe dehors; j'ai navigu sur les fosss. A propos! vous serez
+peut-tre tonne que j'aie pu faire un voyage Paris, vu l'tat de ma
+bourse; mais c'est que Mme Sitchs, en partant, m'a laiss trente
+francs, dont vingt-six ont fil. Du reste, je vis ici comme dans un
+chteau enchant; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus
+pour un homme seul?
+
+J'espre que cette disette d'argent va bientt cesser et qu'on finira
+par se dire l-bas: Ah a! mais avec quoi vit-il donc?
+
+J'ai vraiment beaucoup travaill ces jours-ci. Je vous montrerai les
+feuilles votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; dcidment
+je mne une vie trs agrable.
+
+
+Lundi.
+
+Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il
+n'a pas cess de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein!
+qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serr,
+et mme maintenant. Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze
+heures! j'entends la gouttire vomir des torrents dans le foss. Mais,
+par compensation, j'ai reu aujourd'hui de Paris le _Musical World_ et
+le _Britannia_, o j'ai trouv des articles sur _le Prophte_, que j'ai
+dgusts avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un _Illustrated_
+sous bande, envoyez-moi donc aussi le numro de _l'Athenum_. (A propos,
+mille choses Chorley.)
+
+Bonne nuit, je vais me coucher.
+
+
+Mardi, 31 juillet.
+
+Voil ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir huit heures et
+demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever
+vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense
+bien souvent vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et
+bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que
+toutes les btes de la maison se portent bien, y compris votre trs
+humble serviteur, que je m'attends une lettre demain, que je vous
+souhaite sant, bonheur et gaiet, que je prie le Dieu bon de vous bnir
+mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohrente, que je
+salue trs amicalement Viardot et les amis, et que je reste tout,
+jamais
+
+Votre
+
+TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Courtavenel, samedi 11 aot 1849.
+
+Bonjour, Madame. Eh bien, je continue rester seul Courtavenel et je
+viens de recevoir une lettre de Melle Berthe, dans laquelle elle me
+dit qu'elle _attend_ de jour en jour l'arrive de M. et Mme Sitchs.
+J'espre que Mme Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule
+Bruxelles?
+
+
+Dimanche.
+
+Depuis hier je suis mre, je connais les joies de la maternit, j'ai une
+famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que
+je nourris moi-mme et que je soigne avec un vritable plaisir. Ce sont
+trois petits levrauts que j'ai achets un paysan. Pour les avoir, j'ai
+donn mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et
+familiers.
+
+Ils commencent dj grignoter les feuilles de laitue que je leur
+prsente, mais leur principale nourriture est du lait. Ils ont l'air si
+innocent et si drle quand ils relvent leurs petites oreilles! Je les
+tiens dans la cage o nous avions mis le hrisson. Ils viennent moi
+ds que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me
+farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, orns de longues
+moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si
+gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave mourir
+de rire. Il parat que je suis devenu non seulement mre, mais vieille
+femme, car je rabche. Malheureusement, ils seront dj assez grands le
+jour de votre arrive; ils perdront de leur grce. Enfin, je tcherai
+qu'ils fassent honneur mon ducation.
+
+J'ai dn hier chez Fougeux. Eh bien, son frre n'est pas si ennuyeux
+que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connat
+davantage,--ce qui est consolant. Fougeux est un trs bon diable; il est
+n grand-pre... Et il n'est pas mari! Je suis all et revenu sur le
+dos de Comorn, qui a encore le pied assez sr pour son ge. Il faisait
+noir dans la fort de Blandureau. (Je suis revenu neuf heures.)
+
+
+Lundi.
+
+J'ai fait cette nuit un rve assez drle, comme j'en fais quelquefois;
+je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une
+route borde de peupliers. Il faisait sombre, j'tais trs fatigu, et
+pour arriver au gte il fallait chanter cinq cents fois de suite: _A la
+voix de ta mre..._ Je me htais d'en finir avec ma tche et j'en
+perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rve. Tout coup,
+je vois venir moi une grande figure blanche qui me fait signe de la
+suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frre Anatole (je n'en ai jamais eu
+de ce nom-l). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques
+instants plus tard, il me semble que nous sommes exposs un grand
+vent; je jette un regard autour de moi, et, malgr l'obscurit, je puis
+distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrmement
+lev et dominant sur la mer.--Mais o allons-nous? demandai-je mon
+conducteur.--Nous sommes des oiseaux, rpond-il, partons.--Comment, des
+oiseaux? rpliquai-je.--Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me
+moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une
+poche au-dessous, comme chez un plican. Mais, dans ce moment mme, le
+vent m'enlve. Je ne saurais vous dcrire le frmissement de bonheur que
+j'prouvai en dployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai
+contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lanai
+en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les
+mouettes. J'tais oiseau dans ce moment-l, je vous assure, et
+maintenant, l'heure o je vous cris, je n'ai pas un souvenir plus
+distinct de mon dner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est
+parfaitement clair et net, non seulement dans la mmoire de ma cervelle,
+si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui
+prouve que la vida es sueo, y el sueo es la vida. Mais ce que je ne
+saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se droulait autour de moi,
+pendant que je planais ainsi dans l'air: c'tait la mer, immense,
+agite, sombre, avec des points lumineux; et l des vaisseaux peine
+visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand
+bruit montait jusqu' moi; je me laissais tomber. Le mugissement
+devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages
+qui me semblaient rouler avec fracas, chasss par le vent. De temps en
+temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'lanait du sein de la
+mer, et je sentais l'cume rejaillir sur mon visage, puis, tout coup,
+de grandes lueurs s'tendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me
+disais-je, ce sont les clairs marins (!) dcouverts par Galile... Ils
+ne vont pas si vite que les clairs de l'air parce que l'eau est plus
+lourde et plus difficile dplacer. A la lueur de ces clairs, je
+voyais la mer illumine jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs
+avec de grosses ttes, monter lentement jusqu' la surface... Je me
+disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'tait ma
+nourriture. Mais je sentais une secrte horreur qui m'en empchait... Et
+puis ils taient trop gros. Tout coup, je vois la mer blanchir et
+sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se rpand autour de
+moi... C'est le soleil qui se lve, me, dis-je, fuyons, il va tout
+brler. Mais j'avais beau me jeter de ct et d'autre, tout devenait
+clatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes
+montaient dans l'air, je sentais une chaleur touffante, mes plumes
+commenaient roussir. J'aperois le haut du disque du soleil qui
+occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse
+insupportable me saisit et je m'veille. Il faisait dj jour; je voyais
+devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas
+encore o j'tais....
+
+Mais est-ce permis de dcrire un rve aussi longuement que cela? Vous
+allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a
+pas abondance de matires Courtavenel.
+
+
+Lundi soir.
+
+Le frre de Fougeux est encore venu dner aujourd'hui. Dcidment, il
+n'est pas bte et il n'est pas non plus trs ennuyeux; cependant je
+trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter
+bientt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy[55]. Il ne fait
+rien, n'a pas de profession, et malgr cela il est tout encrot de
+prjugs nationaux, bonapartistes, littraires et judiciaires. Si, du
+moins, il avait profit de son indpendance pour se dlivrer de tout ce
+fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutt fait. Branger a dit avec
+raison:
+
+ Philosophe
+ De mince toffe,
+ Ton oeil ne peut se dtacher
+ Du vieux coq de ton vieux clocher.
+
+
+Mardi.
+
+Je ne reois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley,
+laquelle je m'empresserai de rpondre demain. Dites Viardot (je lui
+crirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va tre ouverte le 25.
+Faut-il que je fasse des dmarches pour son permis de chasse? Du reste,
+tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bnir mille fois et de vous
+ramener saine et sauve en France.
+
+Toujours point de nouvelles de M. et Mme Sitchs. Bonjour;
+portez-vous bien et soyez heureuse...
+
+Votre,
+
+I. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Courtavenel, jeudi, 16 aot 49.
+
+Bonjour, Madame: _guten Morgen_.
+
+ * * * * *
+
+Et en effet, ils sont arrivs hier soir tous les deux. Je parle de M. et
+Mme Sitchs. J'ai t bien content de les voir. Et puis ils avaient
+l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses, les moindres
+dtails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilit si
+joyeuse! Ils m'ont montr le portrait de Lonard qui m'a l'air d'un bon
+diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu Mlle
+Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a rpondu; comment ils
+ont vu pour la premire fois M. Lonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils
+lui ont rpondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait la
+main et leurs habits eux, et puis ensuite, en s'levant des dtails
+plus importants, les prparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont d
+tout me dcrire; et ils le faisaient, ils se rptaient avec dlices,
+ils imitaient la manire de regarder, le son de voix de Lonard, et je
+les coutais avec un vritable intrt; car le bonheur est contagieux.
+Enfin j'espre que tout ceci continuera aussi bien que cela a commenc.
+Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la
+veine s'puise.
+
+Mlle Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence se
+remplir. Je ne dnerai plus en tte tte avec moi-mme.
+
+
+Vendredi.
+
+Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel la hauteur des
+circonstances. Madame! un flau terrible, semblable ces plaies
+d'gypte dont parle l'_criture sainte_, est venu s'abattre sur les
+beaux lieux que vous habitez, ou plutt que vous n'habitez pas. Il ne
+nous a pas frapps l'improviste, il nous avait dj souvent menacs de
+ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois prouv l'effet
+de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a
+dpass les prvisions les plus sinistres, branl les coeurs les plus
+fermes et rpandu au loin la stupeur du dsespoir. Madame! ce flau,
+c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre
+coeur sensible a d le deviner. Madame! dans l'espace _d'une_ heure,
+madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'tait pas sortie de toute
+la journe, en a pris cinquante, _cincuenta fnfzig fifty_! sur son
+visage et sur son cou! Elle nous les a montrs; nous les avons compts.
+Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous
+nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me
+gratte avec les dix doigts jusqu' faire ruisseler le sang. J'espre que
+cela ne durera pas. Ce serait trop pouvantable! Nous attendons Mlle
+Berthe avec impatience,--_para dar comer los bichos_, comme dit le
+seigneur D. Pablo,--peut-tre qu'elle fera une diversion utile. Jamais
+cela n'a t aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux
+soit assouvie avant votre arrive!
+
+Le frre de M. Fougeux est dcidment _a bore_ (vous savez ce que cela
+veut dire en anglais) de la premire classe. Il est venu me _rougetter_
+le jour de l'arrive de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement
+suffisant, d'aussi prtentieusement vide, d'aussi solennellement niais
+ne s'est tal sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce
+petit sourire qui voudrait tre malicieux et qui n'est que contraint, ce
+sourire tout satur d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les
+lvres des sots contents d'eux-mmes? Eh bien, ce sourire-l ne quitte
+pas la face blme de ce monsieur. Ce qui m'tonne dans tout cela, c'est
+ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures cet tre-l;
+je l'ai _cru_ mme _moins_ ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y
+a des personnes qui prtendent que j'ai l'esprit tourn la satire.
+Imaginez-vous qu'il a la manie de rpter de la prose par coeur. Nous
+parlions de descriptions.... Monsieur, me dit-il avec son air
+magistral, toute description est superflue moins qu'elle ne soit comme
+celle de Fnelon dans _Tlmaque_ qui dit: La nature n'tait qu'un
+vaste jardin. Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voil une ide
+neuve, belle, touchante, qui parle mon me. Et pendant une demi-heure
+le monstre n'a cess de rpter cette phrase divine, adorable, etc. Quel
+tre insupportable! Il a d tre n dans une vieille cave humide des
+amours d'une vieille araigne et d'un crapaud paralytique. Je me figure
+le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araigne toute poudreuse. En un
+mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de voeu plus cruel.
+Mais il parat qu'ils sont inconnus Rozay. Courtavenel en serait-il la
+patrie exclusive?
+
+
+Samedi soir.
+
+Mlle Berthe est arrive hier avec Louison. Louise a trs bonne mine,
+et Mlle Berthe n'a pas non plus l'air trs maladif. La petite nous a
+montr ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manires un peu je
+m'en fiche pas mal, mais cela se fera, car c'est une bonne et douce
+nature au fond, malgr son petit rire de casse-noisette.
+
+Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis travailler un
+peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant,
+l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les
+fosss seront remplacs par une belle ceinture de vase bien noire. Je
+ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois dfauts
+principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur
+d'appartenir; c'est--dire qu'il est bavard, paresseux et propre rien.
+Quel mauvais jardinier je ferais!... En y rflchissant, je ne sais pas
+_qui_ je ferais _bon_. Est-ce du franais? Ma foi, je m'en bats
+l'oeil.
+
+Il y a longtemps que je n'ai reu de lettre de vous! C'est un peu ma
+faute, mais tout pch misricorde. _Bitte, bitte..._
+
+
+Dimanche.
+
+Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir
+leur fureur. Il tait temps. Je devenais, comme dit Annibal dans
+_l'Aventurire_, si laid nu que je n'osais m'y mettre.
+
+J'ai promen ces dames en bateau; j'ai compos des chansons pour Louise.
+
+Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours!
+
+Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez
+plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez dj reues
+depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bnisse mille fois et
+conserve votre sant. Tout vous.
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--J'crirai Viardot demain. Les livres sont morts!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+16 mai 1850.
+
+Je suis Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un
+enfant, d'y tre. Je suis all dire bonjour tous les endroits auxquels
+j'avais dit dj adieu avant de partir. La Russie attendra; cette
+immense et sombre figure, immobile et voile comme le sphinx d'OEdipe.
+Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer
+sur moi avec une attention morne, comme il convient des yeux de
+pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai toi, et tu pourras me
+dvorer ton aise si je ne devine pas l'nigme! Laisse-moi en paix
+pendant quelque temps encore! Je reviendrai tes steppes!...
+
+Il a fait trs beau aujourd'hui. Gounod s'est promen tout le jour dans
+le bois de Blondureau la recherche d'une ide; mais l'inspiration,
+capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouv.
+C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-mme. Il prendra sa revanche demain.
+Dans ce moment il est couch sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a
+une obstination et une tnacit dans son travail qui font mon
+admiration. Le vide de la journe d'aujourd'hui le rend trs malheureux;
+il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se
+distraire de sa proccupation. Dans sa dsolation, il s'en prend au
+texte. J'ai tch de le remonter et je crois y tre parvenu. Il est trs
+dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser
+les doigts sur le ventre, et l'on se dit: Mais tout cela est
+atroce!--J'ai reu ses dolances un peu en riant, car je sais que tous
+ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis trs
+flatt d'tre le confident de ces petites douleurs de cration...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva,
+toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune
+correspondance n'en est reste. Mme Charles Gounod m'crivit en
+effet: ...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre pote.
+Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer dans des maisons amies,
+mais je crois que l se sont bornes leurs relations intimes, car, parmi
+la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout
+dernirement, je n'ai trouv aucune signature de Tourgueneff.
+
+La composition qui proccupait Gounod au moment o Tourgueneff crivait
+ Mme Viardot tait _Sapho_, son premier opra, reprsent le 10
+avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup
+du malheur qui venait de le frapper,--la mort de son frre,--Gounod
+s'tait retir, en compagnie de sa mre, dans la proprit de ses amis,
+M. et Mme Viardot. Dans ses _Mmoires d'un Artiste_, rcemment
+publis, l'auteur de _Faust_ raconte que c'est grce la promesse
+spontane de l'illustre cantatrice de chanter sa premire oeuvre que,
+jeune et ignor, il a pu obtenir d'Emile Augier, dj clbre, d'crire
+le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opra. Instruite du
+deuil qui venait de l'atteindre, Mme Viardot, qui se trouvait en
+Allemagne, lui crivit aussitt pour l'engager aller trouver la
+tranquillit et la solitude dont il avait besoin dans sa proprit de
+Courtavenel.
+
+Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partmes, ma mre et moi,
+pour cette rsidence o se trouvait la mre de Mme Viardot (Mme
+Garcia, la veuve du clbre chanteur), en compagnie d'une soeur de
+Mme Viardot et d'une jeune fille (l'ane des enfants), aujourd'hui
+Mme Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai l
+aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'minent crivain russe,
+excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail ds
+mon arrive.
+
+E. H.-K.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Paris, lundi 24 juin 1850.
+
+Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami[56] sans vous
+avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la
+ncessit de cette sparation[57]. J'emporte de vous le souvenir le plus
+affectueux; j'ai su apprcier l'excellence et la noblesse de votre
+caractre, et, croyez-moi, je ne me sentirai vritablement heureux que
+quand je pourrai de nouveau, vos cts, le fusil la main, parcourir
+les plaines bien-aimes de la Brie. J'accepte votre prophtie; je veux y
+croire. La patrie a des droits sans doute; mais la vritable patrie
+n'est-elle pas l o l'on a trouv le plus d'affection, o le coeur et
+l'esprit se sentent plus l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre
+que j'aime l'gal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire
+combien j'ai t touch de tous les tmoignages d'amiti que j'ai reus
+depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai
+mrits; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans
+mon coeur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher
+Viardot, un ami dvou toute preuve.
+
+Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au
+monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et
+qui me ddommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent.
+Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion.
+
+Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Tourguenevo[58], lundi 9 septembre 1850.
+
+Bonjour, chre, bonne, noble, excellente amie, bonjour, vous qui tes
+ce qu'il y a de meilleur au monde! Donnez-moi vos chres mains pour que
+je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne
+humeur. L, c'est fait. Maintenant nous allons causer.
+
+Il faut donc que je vous dise que vous tes un ange de bont et que vos
+lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que
+c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser
+si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu'
+l'adoration. Que Dieu vous bnisse mille fois! J'ai bien besoin
+d'affection dans cet instant, je suis tellement isol ici. Aussi je ne
+saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de
+l'affection pour moi.
+
+
+Jeudi.
+
+J'ai t forc d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je
+m'empresse de revenir vous, aussitt que je puis le faire. Des
+affaires de famille, ou plutt des embarras de famille, en ont t la
+cause. Je commence croire que tout tire sa fin; aussi ne vous en
+parlerai-je que quand j'aurai un rsultat annoncer bon ou mauvais.
+
+J'ai fait un petit voyage trente verstes d'ici; je suis all voir une
+de mes anciennes flammes, dont c'tait la fte. L'ancienne flamme a
+diablement chang et vieilli (elle s'est marie depuis et est devenue
+mre de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort
+tatillon. Je pardonne mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et
+mme la teinte couperose de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne
+pas, c'est d'tre devenue insignifiante, endormie et plate; c'est
+surtout de s'tre accroch une fausse queue en cheveux _noirs_, tandis
+que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si
+ngligemment qu'on voyait le noeud qui tait gros comme le poing, et
+dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grce
+ gauche et droite. Elle s'est mise jouer du piano, mais le
+malheureux instrument tait faux faire frmir, faux de cette fausset
+doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et
+elle jouait des pices de musique horriblement vieillies, et elle les
+jouait trs mal... Hlas! Trois fois hlas! Mon ancienne flamme n'est
+pas mme de la fume l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie,
+voil tout. Ce que c'est que de nous!
+
+J'ai pass la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos
+lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en crire de si bonnes! Si
+vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre de vous! Quel esprit
+charmant, fin et juste, quel grand et noble coeur s'y rvle chaque
+ligne! J'ai du plaisir vous le dire, ayez-en le lire, car c'est bien
+vrai ce que je vous dis l, vous pouvez m'en croire.
+
+Pour la petite Pauline[59], vous savez dj que je suis dcid suivre
+vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien.
+Je vous crirai de Moscou et de Ptersbourg jour par jour tout ce que je
+ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec
+bonheur du moment que vous vous y intressez. _Si Dios quiere_, elle
+sera bientt Paris.
+
+Vous tes mon bon ange, vous. Le mot de _bon ange_ me fait penser la
+romance du _Domino noir_, et puis je vous vois marchant sur l'herbe
+Courtavenel, une guitare la main, et montrant la belle Ins
+Mlle Antonia, et ma mmoire _locale_ me retrace l'instant mme le
+ciel, les arbres de l-bas, votre robe dessins bruns, votre chapeau
+gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la lgre brise
+d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il
+devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose.
+
+Il est fort possible que j'aurais eu de Mme Pasta l'opinion que vous
+me supposez, si je l'avais entendue Ptersbourg au commencement de mon
+ducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni
+entendue, mais me voil maintenant fix sur ce que je dois penser
+d'elle.
+
+Vous me demandez en quoi rside le Beau. Si, en dpit des ravages du
+temps qui dtruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est
+toujours l... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle,
+et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation
+matrielle, son immortalit subsiste. Le Beau est rpandu partout, il
+s'tend mme jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec
+autant d'intensit que dans l'individualit humaine; c'est l qu'il
+parle le plus l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je
+prfrerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix
+dfectueuse, une voix belle et bte une voix dont la beaut n'est que
+matrielle.
+
+Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxime
+acte de _Sapho_! Si Gounod n'est pas une _grande puissance_ musicale,
+s'il n'a pas du gnie, je renonce toute espce de jugement sur les
+hommes et les talents. Je ne puis m'empcher de vous porter envie;
+pensez moi, quand cette belle musique vous remuera l'me, pensez moi
+si vous le pouvez. La musique de Gounod me fait penser que _la Juive_,
+surtout la musique chue en partage Rachel, est, je ne dirai pas peu
+de chose, mais ct du vrai et de la beaut. Vous avez eu un grand
+succs, et cependant je suis bien sr que cette dclamation lourde et
+force a d vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'me.
+On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin
+n'est pas l. Ce n'est pas immortel, comme toute beaut vritable doit
+l'tre. _Le Vallon_ est immortel.
+
+Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire,
+dont je vous ai parl dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je
+continue trouver cette enfant un petit tre bien singulier.
+Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir;
+des traits d'une finesse inoue, un sourire charmant et des yeux comme
+je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantt doux et caressants,
+tantt perants et observateurs, une physionomie qui change d'expression
+ chaque instant, et dont chaque expression est tonnante de vrit et
+d'originalit. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de
+sentiment merveilleuse; elle rflchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est
+surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau
+marche la vrit. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure,
+commencer par ma mre, et avec tout cela, c'est un enfant, un
+_vritable_ enfant. Il y a des moments o son regard prend une teinte
+rveuse et triste qui vous serre l'me. Mais en gnral elle est fort
+gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec
+des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout mu.
+
+Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frre de
+mon pre, et d'une paysanne. Ma mre l'a recueillie chez elle et l'a
+traite en poupe. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de
+son ducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des
+airs de tte et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque
+chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre
+ce qu'elle entend son petit raisonnement, et puis elle vous fait des
+rparties tonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'tait
+encore Moscou. Elle tait reste prs d'une heure dans ma chambre, ma
+mre l'en punit sans songer que c'tait moi qui l'avais emmene, et tout
+en lui dfendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le
+cabinet de ma mre, je vois la petite dans un coin, fort triste et
+silencieuse; j'en demande la raison: ma mre me conte une histoire de
+dsobissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse
+un petit mot de reproche. Elle dtourne la tte sans mot dire. Je sors
+et ne rentre que fort tard. Le lendemain de trs bonne heure, la petite
+entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde
+quelque temps en silence et m'adresse cette question brle-pourpoint:
+
+--Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai t punie... J'avais
+promis de ne pas vous le dire, _et je ne vous l'aurais pas dit, si vous
+n'aviez pas cru_ maman.
+
+--As-tu pleur pendant la punition?
+
+Elle releva la tte d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux:
+Oh! non. Puis elle ajouta aprs un moment de silence ou de rflexion,
+car chez elle c'est tout un:--Mais j'ai pleur quand vous vous tes
+approch de moi dans le cabinet.
+
+--Ah! c'est donc pour cela que tu as dtourn la tte?
+
+--Vous l'avez remarqu, et vous n'avez pas vu que je pleurais?
+
+--Non, il faut te l'avouer.
+
+Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla.
+
+Je vous jure que je n'ai pas ajout un seul mot ce qu'elle a dit; mais
+si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y
+lisait tant de travail de sa pense, la lutte de ses sentiments. Elle
+est blonde et trs blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuanc de noir;
+ses dents sont de vraies petites perles. Elle est trs aimante et trs
+sensible; avec cela, peu ou point de mmoire, aussi sait-elle peine
+son alphabet. Je vous assure que c'est une bien trange petite crature,
+et je l'tudie avec intrt. Elle n'a pas encore cinq ans.
+
+
+Samedi, 2/14 septembre.
+
+C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chre et bonne amie; je vais
+donc vous envoyer cette lettre qui, malgr ma promesse, ne ressemble
+gure un _volume_. Mais enfin, vous tes l'indulgence mme, et je vous
+enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte
+pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain
+temps ici, j'espre que vous en avez un superbe Courtavenel: pas de
+pluie, mais un ciel gris et froid, un vent _idem_, et dans les
+intervalles de rafales on entend le petit tintement aigre des msanges
+dans les bouleaux; l'arrive des msanges, comme le dpart des grues et
+des oies sauvages, prsage le froid. A propos de grues, nous en voyons
+tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol rgulier et lent
+vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du _Faust_:
+
+ _Wenn ber Flchen ber Seen,_
+ _Der Kranich nach der Heimath strebt._
+
+L'emploi du mot _streben_ est bien heureux, essayez un peu de le
+traduire en franais!...
+
+Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble
+vous tomber des nuages sur la tte. C'est clatant, sonore, puissant et
+trs mlancolique. Il semble vous dire: Adieu, pauvres petits roquets
+d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, l o il
+va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la
+misre!... Patience!
+
+Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu' prsent je vous
+les ai envoyes par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les
+recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend
+sous la fentre. C'est un cuyer de mon frre, trs beau garon et trs
+content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque
+chose,--va, mon garon, porte cette lettre. Et vous, mes chers amis,
+soyez bien assurs que le jour o je cesserai de vous aimer, tendrement,
+profondment, j'aurai cess d'exister. Que le bon Dieu vous bnisse tous
+et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dvotion. Soyez
+heureuse, bnie et bien portante!
+
+Votre vieil ami,
+
+I. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Moscou, midi 1/13 janvier 1851.
+
+Bonjour, chre et bonne madame Viardot. Je ne veux pas commencer mon
+anne sans invoquer ma douce et chre patronne et sans appeler sur elle
+toutes les bndictions du Ciel.
+
+Hlas! se peut-il que toute cette anne s'coule sans que j'aie le
+bonheur de vous revoir? C'est une ide bien cruelle et laquelle il
+faut cependant que je m'habitue...
+
+ * * * * *
+
+Nous avons pass la soire d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a
+sonn, vous vous imaginez bien qui j'ai mentalement port mon toast!
+Tout mon tre s'est lanc vers mes amis, mes chers amis de l-bas...
+Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon coeur est toujours
+l-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques
+visites faire. J'ai une foule de choses vous communiquer. Ce n'est
+pas sans raison que je suis rest si longtemps Moscou. J'ai men
+bonne fin une entreprise assez difficile et dlicate. Je vous parlerai
+de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comdies
+manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un thtre de socit. On m'a
+engag d'assister la reprsentation, mais je me garderai bien de le
+faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous
+dirai quel aura t le rsultat. A demain. Mais je veux me mettre vos
+pieds et embrasser le pan de votre robe ds aujourd'hui, chre, chre,
+bonne, noble amie. Que le Ciel vous protge!
+
+
+Mercredi, 3 janvier.
+
+Il parat que ma comdie a eu un trs grand succs avant-hier, car on la
+rpte aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y
+aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me
+_donner des airs_.
+
+J'ai donn hier un dner d'adieu mes amis, nous tions en tout vingt
+personnes. Il faut avouer que vers la fin de la soire nous tions tous
+on ne peut plus anims. Il y avait entre autres un acteur comique d'un
+trs grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en
+improvisant des scnes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup
+d'imagination et une vrit de jeu, d'intonation et de geste, que je
+n'ai presque jamais rencontre aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon
+voir que l'art devenu nature.
+
+Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis rest Moscou
+beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la
+raison: Il y avait deux personnes, deux femmes loigner de la maison,
+o elles mettaient la discorde chaque instant. Pour l'une d'elles la
+chose n'a pas t difficile (c'tait une veuve d'une quarantaine
+d'annes, que ma mre avait eue prs d'elle pendant les derniers mois de
+sa vie), on l'a largement paye et prie d'aller chercher une autre
+maison que la ntre. L'autre tait cette jeune fille que ma mre avait
+adopte, une vraie Mme Lafarge, fausse, mchante, ruse et sans
+coeur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite
+vipre a fait de mal. Elle avait entortill mon frre, qui, dans sa
+bont nave, la prenait pour un ange: elle est alle jusqu' calomnier
+odieusement son propre pre, et puis, quand j'ai russi par le plus
+grand des hasards saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout
+avou, elle nous a bravs avec une insolence, un aplomb qui m'a fait
+penser Tartufe ordonnant, chapeau en tte, Orgon, de quitter sa
+maison. Il tait impossible de la garder plus longtemps, et cependant
+nous ne pouvions pas la mettre sur le pav... Son propre pre refusait
+de la prendre chez lui (il est mari et a une grande famille). Notre
+situation tait trs embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouv
+une personne, un docteur, ami du pre de la demoiselle, qui a consenti
+s'en charger en la prvenant d'avance qu'elle serait garde vue. Mon
+frre et moi, nous lui avons donn une lettre de change de 60.000 francs
+payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intrt, toute la garde-robe de
+ma mre, etc., etc. Elle nous a donn un reu, et nous en voil quittes!
+Ouf! a a t une lourde charge. Je ne sais ce qui devait rsulter de
+son sjour chez mon frre, mais je sais que nous ne respirons que depuis
+qu'elle n'est plus l. Quelle mauvaise et perverse nature, dix-sept
+ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reu une ducation dtestable...
+Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je
+vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles oprations! J'y
+mets assez de sang-froid et de rsolution, mais cela me dtraque les
+nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et
+honntes gens. La mchancet, la perfidie surtout ne me fait pas peur,
+mais elle me soulve le coeur. Il m'a t impossible de travailler
+pendant ces derniers quinze jours.
+
+
+Vendredi 5.
+
+H bien, en effet, j'ai eu un grand succs avant-hier. Les acteurs ont
+t dtestables, surtout la jeune premire (une princesse Tcherkassky),
+ce qui n'a empch ni le public d'applaudir outrance, ni moi d'aller
+les remercier avec effusion derrire les coulisses. J'ai t, malgr
+tout, assez content d'avoir assist cette reprsentation. Je crois que
+ma pice aura du succs sur le thtre, puisqu'elle a plu, malgr le
+massacre des _dilettanti_. (On la donne Ptersbourg le 20, ici le 18.)
+C'est tout de mme drle de se voir jouer.
+
+Je pars demain, mais je vous crirai encore avant de partir. Il me tarde
+d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus Moscou, elles
+m'attendent Ptersbourg... A demain.
+
+
+Lundi 8.
+
+L'homme propose et Dieu dispose, chre madame Viardot. Je devais partir
+samedi, et me voil encore Moscou. J'ai attrap une toux, et, aussi
+longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre.
+J'espre qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez
+dsagrable, mais il faut s'y rsigner.
+
+Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six
+chiens et une chienne. Sa tendresse de mre va jusqu' la frocit, et
+elle fait des yeux terribles quand je touche un de ses petits. Les
+autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette
+lettre aujourd'hui, je vous crirai encore une fois avant de partir.
+J'espre que je pourrai le faire jeudi.
+
+Il y a plus de deux mois que la petite Pauline[60] est Paris. Comment
+va-t-elle, et fait-elle des progrs?
+
+Je suis certain de trouver des dtails qui la concernent dans vos
+lettres qui m'attendent Ptersbourg, car je suis sr qu'il y en a
+l-bas au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une
+ide. Si j'crivais Gounod au lieu de vous crire avant mon dpart?
+C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu' Ptersbourg.
+
+Votre
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851.
+
+Je relve de maladie, comme Jodelet dans _les Prcieuses ridicules_,
+chre et bonne amie; j'ai eu une fivre catarrhale assez forte, qui m'a
+mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout dsagrable,
+c'est le retard que cette maladie a apport mon voyage, et ce qu'il y
+a surtout de dsagrable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos
+lettres qui m'attendent Ptersbourg et que j'ai eu la btise de ne pas
+faire venir ici; j'esprais toujours pouvoir partir. Il est trs
+probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire
+quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne
+reois pas de vos nouvelles, j'en suis tout dsorient.
+
+On donne demain une comdie que j'ai compose pour les acteurs de
+Ptersbourg, mais que Stchepkine[61] m'a demande pour son bnfice.
+
+Je n'ai rien refuser ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas
+trop mal, j'irai la premire reprsentation. Jusqu' prsent je ne
+ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il parat que la
+jeune premire est dtestable. Enfin, nous verrons.
+
+Adieu, jusqu' demain, chre et bonne amie; je vous invoque et me mets
+sous votre protection, chre patronne.
+
+
+Jeudi, une heure du matin.
+
+C'est donc pour ce soir; cela commence me faire un peu d'effet.
+Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me
+conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant dsagrable...
+Mon frre y va avec sa femme.--C'est une petite comdie en un acte qui a
+pour titre: _Une Provinciale_. La donne en est simple, tout dpend du
+jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon, ce que l'on dit;
+l'autre (ou plutt l'actrice) est trs mauvais. La salle sera pleine.
+Stchepkine vient de m'envoyer un billet pour loge d'en haut. Je crois
+que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les
+diables.
+
+
+Sept heures du soir.
+
+J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au thtre. Je ne
+puis pas rester la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que
+vous crirai-je en rentrant?
+
+
+Onze heures.
+
+Par exemple je m'attendais tout, hormis un tel succs! Imaginez-vous
+qu'on m'a rappel avec des vocifrations telles, que je me suis enfui
+tout perdu, comme si j'avais mille diables mes trousses, et mon frre
+vient de m'apprendre que le vacarme a dur un grand quart d'heure et n'a
+cess que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'tais pas au
+thtre. Je regrette beaucoup de m'tre enfui, car on a pu croire que je
+faisais la petite bouche.
+
+Ma pice a t assez bien joue par tout le monde, la jeune premire
+excepte, qui a t dtestable; mais en revanche, l'acteur charg du
+rle principal a t charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme
+Choumski; il a fait un grand pas dans l'opinion du public, je suis
+enchant de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment o la toile s'est
+leve, j'ai prononc tout bas votre nom, il m'a port bonheur. Mais il
+faut que je me couche, car j'ai une fivre de cheval.
+
+
+Vendredi, 2 heures.
+
+L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai pass une
+mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai
+vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me fliciter; il
+parat que mon succs a t en effet trs grand; la salle tait comble,
+et on a vu de mes ennemis (littraires) applaudir tout rompre. Tant
+mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder
+sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau Choumski,
+cela lui fera plaisir. On donne, demain la mme pice Ptersbourg.
+C'est cependant agrable d'avoir un succs. Allons, il faut que cela me
+serve d'peron.
+
+Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de
+Ptersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres mon nom,
+qu'on n'envoie pas Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure mon
+arrive; cela me cause un dpit dont je ne saurais vous donner une
+ide. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bte!
+
+Permettez-moi de vous remercier pour mon succs d'hier; je m'imagine que
+si je n'avais pas prononc votre nom, la chose aurait pris une tout
+autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie votre
+cher et bon souvenir, votre influence. Je vous embrasse les mains avec
+reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain.
+
+IVAN. TOURGUENEFF.
+
+
+Lundi.
+
+Je ne vous ai pas crit ni samedi, ni dimanche; j'tais _languissant_,
+pour ne pas dire bte. On rpte ma pice ce soir, on ne joue ici la
+comdie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en
+voiture; il fait un temps superbe.
+
+Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts la lumire; ils
+sont trs drles, trs gentils et trs bien portants.
+
+Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine!
+J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments perte de vue.
+Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir. Je suis
+sr que vous me parlez dans vos lettres de _Sapho_, des rptitions
+commences (car j'espre bien qu'elles le sont); et dire que je n'en
+sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre
+jours. Je vous crirai un volume et pour Gounod. Je vous rpte, je ne
+quitterai pas Moscou sans lui avoir crit une longue lettre.
+
+Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le franais et
+le piano?
+
+Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence
+par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis Mme Garcia[62]; puis Mme
+Gounod; puis Mme Berthe; puis el mujer Marinero Espaol y su
+muyler; puis Manuel; puis Louise[63], puis tout le monde, tous les amis
+et je finis par vous. Mes chers amis, mon coeur est avec vous. Adieu.
+Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre
+fidle ami
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Saint-Ptersbourg, 21 fvrier 1852.
+
+ * * * * *
+
+...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais
+commence. Un bien grand malheur nous a frapps: Gogol est mort
+Moscou, mort aprs avoir tout brl,--tout,--le deuxime tome des _Ames
+Mortes_, une foule de choses acheves ou commences,--tout enfin. Il
+vous serait difficile d'apprcier toute la grandeur de cette perte si
+cruelle, si complte. Il n'y a pas de Russe dont le coeur ne saigne
+dans cet instant. C'tait plus qu'un simple crivain pour nous: il nous
+avait rvls nous-mmes. Il tait dans plus d'un sens le continuateur
+de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paratre
+exagres, dictes par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous
+ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et mme si vous les
+connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il tait
+pour nous. Il faut tre Russe pour le sentir. Les esprits les plus
+pntrants parmi les trangers, un Mrime par exemple, n'ont vu en
+Gogol qu'un humoriste la faon anglaise. Sa signification historique
+leur a compltement chapp. Je le rpte, il faut tre Russe pour
+savoir ce que nous avons perdu...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Saint-Ptersbourg, 1er/13 mai 1852.
+
+ _A Monsieur et Madame Viardot._
+
+ Mes chers amis,
+
+Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans
+quelques jours, ou bien elle l'expdiera Paris aprs avoir franchi la
+frontire, de sorte que je puis vous parler un peu coeur ouvert et
+sans craindre la curiosit de la police.
+
+Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitt Saint-Ptersbourg
+depuis un mois c'est bien contre mon gr. Je suis aux arrts d'une
+maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans
+un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. a n'a t
+qu'un prtexte, l'article en lui-mme tant parfaitement insignifiant.
+Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroch la
+premire occasion venue. Je ne me plains pas de l'Empereur[64],
+l'affaire lui a t si perfidement prsente, qu'il n'aurait pu agir
+autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la
+mort de Gogol, et on n'a pas t fch, en mme temps, de mettre
+l'embargo sur mon activit littraire.
+
+Dans quinze jours d'ici on m'expdiera la campagne, o je dois rester
+jusqu' nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez;
+cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne
+chambre, des livres; je puis crire. J'ai pu voir du monde dans les
+premiers jours. Maintenant c'est dfendu, car il en venait trop. Le
+malheur ne fait pas fuir les amis, mme en Russie. Le _malheur_, dire
+vrai, n'est pas trs grand. L'anne 1852 n'aura pas eu de printemps pour
+moi, voil tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il
+faut dire un adieu dfinitif toute esprance de faire un voyage hors
+du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion l-dessus. Je
+savais bien, en vous quittant, que c'tait pour longtemps, si ce n'est
+pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me
+permette d'aller et de venir dans l'intrieur de la Russie. J'espre que
+cela ne me sera pas refus! L'Hritier[65] est trs bon, je lui ai
+crit une lettre dont j'attends quelque bien.
+
+Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scells sur
+mes papiers, ou plutt on a cachet les portes de mon appartement, qu'on
+a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on
+savait qu'il ne s'y trouvait rien de dfendu.
+
+Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de
+ce loisir forc pour travailler du polonais, que j'avais commenc
+tudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de
+rclusion. Je les compte, allez!
+
+Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agrables, que j'ai vous
+donner. J'espre que vous m'en donnerez de meilleures. Ma sant est
+bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une
+mche de cheveux blancs, sans exagration. Cependant je ne perds pas
+courage. A la campagne, la _chasse_ m'attend! Puis, je vais tche
+d'arranger mes affaires; je continuerai mes tudes sur le peuple russe,
+sur le peuple le plus trange et le plus tonnant qu'il y ait au monde.
+Je travaillerai mon roman avec d'autant plus de libert d'esprit que
+je ne le destinerai pas passer sous les griffes de la censure. Mon
+arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon
+ouvrage Moscou. Je le regrette, mais que faire?
+
+Je vous prie de m'crire souvent, mes chers amis, vos lettres
+contribueront beaucoup me donner du courage pendant ce temps
+d'preuves. Vos lettres et le souvenir des jours passs de Courtavenel,
+voil tout mon bien. Je ne m'appesantis pas l-dessus, crainte de
+m'attendrir. Vous le savez bien, mon coeur est avec vous, je puis le
+dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus.
+J'ai mang tout mon pain blanc; mchons ce qui reste de pain bis, et
+prions le Ciel qu'il soit bien bon comme disait Vivier[66].
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement
+secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal
+quelconque suffirait pour m'achever.
+
+Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra
+aussi content que je puis l'tre. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas,
+crivez-moi souvent, et soyez bien persuads que ma pense est toujours
+avec vous. Je vous embrasse _tous_, et je vous envoie mille
+bndictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! crivez-moi
+souvent. Je vous embrasse encore. Adieu!
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Spassko[67], 13 octobre 1852.
+
+Imaginez-vous un ouragan, une trombe de neige qui ne tombe pas, qui se
+prcipite, qui tourbillonne, _obscurcit_ l'air tout en tant blanche, et
+couvre dj la terre hauteur d'homme. Voil le temps qu'il fait
+l'heure qu'il est, chre madame Viardot. Vous autres, Europens, vous ne
+sauriez vous faire une ide de ce que c'est qu'une _mtielle_ russe.
+Heureusement qu'il ne fait pas trs froid, sans cela que de victimes!
+Il y a deux ans, neuf cents personnes prissaient dans le seul
+gouvernement de Toula par une _mtielle_ semblable celle-ci. Mais de
+mmoire d'homme on n'en a pas vu de pareille cette poque! Il parat
+que pour nous consoler du dtestable t que nous venons de subir,
+l'hiver veut arriver plus tt que de coutume. C'est l'histoire du
+monsieur qui pouse une femme laide et pauvre, _mais_ bte! Et cependant
+je ne suis pas triste malgr le temps affreux, malgr cet avant-got des
+six mois d'isolement complet qui m'attendent. Je me sens au contraire
+tout mu et rjoui: c'est que j'ai devant moi la chre lettre que vous
+m'avez crite votre retour d'Angleterre Courtavenel.
+
+Ma chre et bonne amie, je vous supplie de m'crire souvent; vos lettres
+me rendaient toujours heureux, mais c'est surtout maintenant qu'elles me
+sont devenues ncessaires; me voici clou la campagne pour je ne sais
+combien de temps, rduit mes propres ressources. Pas de musique, pas
+d'amis; que dis-je? pas mme de voisins pour s'ennuyer ensemble! Les
+Tutcheff[68] sont d'excellentes gens, mais nous nageons dans des eaux
+trop diffrentes. Que me reste-t-il? Je crois vous l'avoir dit plus
+d'une fois: le travail et les souvenirs. Mais pour que l'un me soit
+facile et les autres moins amers, il me faut vos lettres avec ces bruits
+de vie heureuse et active, avec cette odeur de soleil et de posie
+qu'elles m'apportent... Je sens ma vie qui s'enfuit goutte goutte
+comme l'eau d'un robinet demi ferm; je ne la regrette pas; qu'elle
+s'puise... qu'en ferais-je? Il n'est donn personne de retourner sur
+les traces du pass, mais j'aime me le rappeler, ce pass charmant et
+insaisissable, par une soire comme celle-ci, o, en coutant les
+hurlements dsols de la bise sur toute cette neige amoncele, il me
+semble... Fi! je ne veux ni m'attrister ni vous attrister aussi par
+contre-coup... Tout ce qui m'arrive est encore trs supportable, il faut
+se raidir sous le faix pour le moins sentir... Mais crivez-moi souvent.
+
+ Et de tristesse couronne
+ La terre entre dans son sommeil...
+
+Cette phrase de _l'Automne_ de Gounod me chante dans la tte depuis le
+commencement de cette lettre; son _Automne_ est adorable. Je me sens
+tout pntr d'attendrissement, il faut s'y arracher, car quoi bon?
+
+Je viens d'ouvrir pour un instant la porte de mon balcon... Brrrrr!
+quelle bouffe de froid sombre, de vent glacial et de neige... Diane,
+qui s'tait leve, recule d'horreur... Ah! pauvre petite, tu n'es pas
+habitue un climat pareil. Pauvre Franaise, va! Allons, mettons-nous
+l'un ct de l'autre et pensons Courtavenel. A demain.
+
+
+Mardi.
+
+Aujourd'hui, il fait un temps trange, mais assez agrable. L'air est
+rempli de brouillard; pas le moindre vent, tout est blanc, le ciel et la
+terre; la neige fond petit bruit. On entend partout le chuchotement de
+gouttelettes d'eau qui tombent; il fait trs doux. Nous allons, mes deux
+chasseurs et moi, faire une excursion quelques verstes d'ici; nous
+esprons tuer pas mal de livres.
+
+J'ai commenc, selon votre dsir, un petit trait sur le _Jeu du
+paysan_, qui remplira au moins quatre pages, et que je vous enverrai
+mardi prochain; je ne croyais pas que cela pt devenir aussi long... Mon
+chasseur vient d'entrer en me disant: Ah, monsieur, il faut partir; la
+terre _prend un bain tide_ aprs la mtielle d'hier. J'ai fait atteler
+deux traneaux, nous allons inaugurer le tranage.
+
+Dites Viardot que j'ai lu sa lettre avec grand plaisir. Le petit conte
+de la fin est plaisamment imagin; mais ces sortes de choses sont comme
+tous les tours de force des pianistes, toute la difficult (et tout le
+mrite) gt dans l'_excution_. Mais, un jour ou l'autre, nous verrons.
+
+Adieu, chre amie, bientt. Mille amitis tout le monde.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Spassko, 28 octobre 1852.
+
+C'est aujourd'hui mon jour de naissance, chre madame Viardot, et c'est
+pour cela que je vous cris. J'ai trente-quatre ans. Je croyais n'en
+avoir que trente-trois, mais j'ai dcouvert l'un de ces jours un petit
+carnet de ma mre, o _nos_ naissances (celle de mon frre et la mienne)
+ont t inscrites par elle, le jour mme. J'y ai trouv l'inscription
+suivante: Aujourd'hui, 28 Octobre 1818, je suis accouche d'un fils
+nomm Jean, Orel, midi. J'ai donc trente-quatre ans bel et bien
+sonns... Diable, diable, diable, c'est que je ne suis plus jeune, mais
+du tout, du tout... Enfin!
+
+Je crois vous avoir parl dans ma dernire lettre d'une _mtielle_
+russe; aujourd'hui c'est un vritable ouragan. C'est tellement affreux
+et horrible que a en devient beau. La maison tremble et craque, et puis
+ces _tnbres blanches_ qui tourbillonnent devant les fentres... Mon
+pauvre frre devait arriver aujourd'hui chez moi directement d'un assez
+long voyage, j'espre qu'il aura trouv un abri quelque part. Tutcheff
+et sa femme sont revenus hier, en mme temps que moi. J'ai fait une
+excursion de deux jours Orel, ville qui se trouve 55 verstes de chez
+moi. J'ai tt un tant soit peu de la vie de province dans un chef-lieu
+de gouvernement, c'est passablement triste. Je suis bien dcid ne pas
+mettre le nez dehors et travailler dans mes quatre murs. A demain,
+chre amie.
+
+
+1er novembre.
+
+Je ne vous ai pas crit ces jours-ci, mais il faut que je vous crive
+aujourd'hui... c'est encore un anniversaire, et savez-vous lequel? Il y
+a aujourd'hui juste neuf ans que je vous ai vue pour la premire fois
+chez vous, Ptersbourg, dans la maison Demidoff. Je me souviens de
+cette premire visite comme si elle avait eu lieu hier. C'tait le
+matin. Je n'tais pas venu seul; le petit major Komaroff
+m'accompagnait... Eh bien, malgr le ridicule achev de ce personnage,
+j'ai toujours du plaisir penser lui; sa figure veille une foule
+d'ides et de souvenirs; le hasard l'a associ ce temps si regrett et
+loign de moi; je sens renatre en moi les impressions de cette saison
+de 1843 1844... Neuf annes! Hlas! il y en aura dix, que je n'aurai
+pas plus d'espoir de vous revoir que je n'en ai maintenant...
+
+Ce qui me manque ici surtout, c'est d'entendre de la musique; voil six
+mois que j'en suis sevr, mais compltement. Mme Tutcheff semble
+vouloir l'abandonner; j'ai eu hier toutes les peines du monde la
+mettre au piano. Je l'ai prie de jouer le final de _Don Juan_. Elle
+dchiffre bien et a le sens musical, mais elle aime se l'enfermer dans
+sa coquille, surtout depuis la mort de sa fille. Puis elle aime _trop_
+son mari, et n'est heureuse qu'auprs de lui! Elle me rappelle
+quelquefois ces petites perruches vertes, dites insparables qui se
+tiennent constamment cte cte. Malheureusement, son mari n'aime la
+musique que modrment, on plutt, il l'aime, comme beaucoup de monde,
+pour tout autre chose que pour ce qui est musique en elle. Il y a, par
+exemple, des peintres dont les jouissances musicales proviennent du
+sentiment du coloris, de l'harmonie des lignes, etc. La plupart des
+littrateurs ne recherchent, en fait de musique, que des impressions
+littraires; ce sont, en gnral, de mauvais auditeurs et de mauvais
+juges. Tutcheff, qui n'a aucune spcialit, n'aime, en fait de musique,
+que ce qui branle vaguement certaines sensations, certaines ides en
+lui, c'est--dire qu'au fond, il l'aime peu, qu'il peut trs bien s'en
+passer, et qu'il prfre le _connu_. Personne ici n'a la _faim_ musicale
+qui me tourmente. La soeur de Mme Tutcheff, jeune personne trs
+borne, trs sentimentale et trs contente d'elle-mme, me donne sur les
+nerfs par ses extases, qui arrivent invariablement ds la premire note,
+et qu'elle a l'air de distribuer toutes chaudes et toutes prtes, comme
+les galettes du Gymnase; sa soeur est une nature bien plus leve et
+plus srieuse, mais un peu sche... Et puis, je le rpte, il y a ce
+terrible absorbant de mari!--Tout cela fait que je reste priv de
+musique. Cependant, je compte aller l'un de ces jours chez un de nos
+voisins ( 50 verstes d'ici), qui a tout un orchestre avec un matre de
+chapelle allemand. Mais je ne puis me figurer ce que peut tre un
+orchestre... achet, car ce voisin a achet les musiciens _en
+masse_[69]... Je vous en parlerai.
+
+Chre bonne madame Viardot, aujourd'hui, comme il y a neuf ans, comme
+dans neuf autres annes encore, je suis vous de coeur, vous le savez
+bien!
+
+
+4 novembre.
+
+Chre madame Viardot, bonjour. J'espre que je vais bientt recevoir une
+lettre de vous; il y a aujourd'hui trois semaines que la dernire m'est
+parvenue. Je n'ai rien de nouveau vous raconter. Il fait toujours un
+temps affreux. J'ai tant perscut Mme T... qu'elle s'est mise hier
+au piano et, avec l'aide de sa soeur, elle m'a jou plusieurs fois de
+suite l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven ( quatre mains). Quel
+chef-d'oeuvre! je ne connais pas d'ouverture qui vaille celle-l.
+
+Vous devez tre dj de retour la rue de Douai; dites-moi comment vous
+passez vos journes. Vos samedis continuent-ils? Que lisez-vous? Pour
+moi, je suis plong jusqu'au cou dans les chroniques russes. Je ne lis
+pas autre chose quand je ne travaille pas. Comment trouvez-vous cette
+fin d'une vieille chanson russe? (Il s'agit d'un jeune homme assassin
+et cach sous un buisson).
+
+ Ce n'est pas une hirondelle
+ Qui s'agite autour de son nid;
+ C'est une mre qui s'agite autour de son fils.
+ Elle pleure--c'est comme une rivire qui coule;
+ Sa soeur pleure--c'est comme un ruisseau qui court;
+ Sa jeune femme pleure--c'est comme la rose qui tombe;
+ Le soleil se lvera; il schera la rose!
+
+Vous ne sauriez croire ce qu'il y a de grce, de posie et de fracheur
+dans ces chansons; je vous en enverrai quelques-unes traduites. Cette
+promesse me rappelle une _autre_ traduction... Tiens! Et _le Jeu du
+paysan_ que je ne vous envoie pas! Vous l'aurez dans une semaine, cela
+me servira de prtexte pour vous crire encore une fois.
+
+D'ici l, soyez heureuse et bien portante. Mille amitis tout le
+monde.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Spassko, 20 fvrier 1853.
+
+ Chre madame Viardot.
+
+J'ai appris par une lettre de la princesse Mestchersky le dpart de
+votre mari, et par _l'Abeille du Nord_[70] le jour de votre bnfice; je
+vous avoue, sans vouloir vous faire le moindre reproche, que j'eusse
+prfr savoir tout cela par vous. Mais vous vivez dans un tourbillon
+qui prend tout votre temps, et pourvu que vous ne m'oubliiez pas, je ne
+demande rien.
+
+Votre pauvre mari n'a donc pas t en tat de rsister au climat de
+Ptersbourg? Il faut esprer qu'il se porte parfaitement l'heure qu'il
+est. La princesse Mestchersky m'crit aussi que vous avez l'intention de
+demeurer Moscou dans la maison d'une princesse Galitzine; est-ce vrai?
+L'argent que je dois votre mari (150 roubles pour le fusil, 400 pour
+la pension de Pauline jusqu'au 1er mars 54, et 35 roubles qu'il avait
+dpenss en plus de ce que je lui avais envoy, en tout 585 roubles
+argent), sera chez moi dans trois jours, je vous l'enverrai mardi
+prochain, c'est--dire le 24 fvrier, et vous l'aurez Ptersbourg
+avant votre dpart pour Moscou.
+
+N'oubliez pas, s'il vous plat, de me donner votre adresse Moscou, et
+surtout, n'oubliez pas mon photographe!
+
+Je suis trs content que vous ayez fait la connaissance de la princesse
+Mestchersky; sous une enveloppe un peu anglaise et dvote, elle cache un
+coeur trs dvou et trs aimant. Et puis elle a beaucoup d'esprit, et
+du plus fin. Vous avez dcidment fait sa conqute, malgr quelques
+prventions qu'on lui avait donnes contre vous et que votre premier
+abord a dissipes. Elle a t de tout temps trs bonne envers moi, et
+c'est peut-tre la seule personne sur laquelle je puisse compter
+srieusement Ptersbourg.
+
+Je n'ai vraiment aucune nouvelle vous donner de moi; ma sant est
+passable et je travaille beaucoup. Le dgel a interrompu toute espce de
+communication, et je ne vois absolument personne. Heureusement, les
+journaux arrivent, quoique plus tard que de coutume. Je fais aussi
+beaucoup de lectures.
+
+Je compte recevoir une lettre dimanche et je vous crirai un peu plus au
+long mardi. C'est demain l'anniversaire de la mort de Gogol, et il ne
+veut pas me sortir de la tte. Je crains de mettre un peu de tristesse
+dans ma lettre et je prfre l'interrompre.
+
+Adieu, chre amie. Je vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Spassko, le 12/24 mai 1853.
+
+Voici donc que je vous cris de nouveau Paris, Londres, quinze
+jours de distance d'ici, chre et bonne madame Viardot, un mois
+d'aller et de revenir pour une lettre! Il tait cruel de vous savoir
+Ptersbourg et de ne pas vous voir, mais il tait doux de recevoir une
+rponse dans dix jours. Enfin! comme dit votre mari, il faut s'y
+rsigner.
+
+J'ai reu votre lettre de Moscou. J'ai t bien tonn d'apprendre que
+vous n'aviez pas reu de mes nouvelles. Je vous avais cependant crit
+tous les dix jours. Je vais dcidment mieux depuis quelque temps; j'ai
+mme t en tat de faire une excursion de chasse 150 verstes d'ici,
+et j'ai tu pas mal de doubles.
+
+Comment allez-vous aprs toutes ces courses par chemin de fer? J'attends
+avec anxit la lettre que vous m'avez probablement crite avant de
+partir pour Varsovie. Je l'aurai probablement demain. Dieu veuille que
+cette affaire de thtre Londres, dans laquelle vous vous embarquez,
+vous mne bon port! Il est probable que vous n'aurez que des comparses
+autour de vous et que tout le poids de la lutte psera sur vos seules
+paules. Enfin nous saurons tout cela bientt, j'espre.
+
+Vous continuez garder le silence sur votre rengagement Ptersbourg.
+Je viens de lire dans les journaux que Mlle de la Grange y va.
+Dcidment vous ne revenez plus. Cela m'attristerait beaucoup si je ne
+pouvais encore garder quelque illusion sur la probabilit de mon retour
+ Ptersbourg pour l'hiver; mais je ne suis que trop sr de rester
+ici[71].
+
+N'abandonnez pas votre projet de venir donner des concerts en Russie
+l'anne prochaine... Votre dernier triomphe, surtout Moscou, doit vous
+y encourager. Si vous venez avec V... Moscou, j'espre bien que vous
+ferez une pointe jusque chez moi. Mon jardin est splendide l'heure
+qu'il est, la verdure y est clatante, c'est une jeunesse, une
+fracheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une ide; j'ai une
+alle de grands bouleaux devant mes fentres, leurs feuilles sont encore
+lgrement plisses; elles gardent encore l'empreinte de l'tui, du
+bourgeon qui les renfermait il y a quelques jours; cela leur donne l'air
+de fte d'une robe toute neuve, o des plis de l'toffe se voient. Tout
+mon jardin est plein de rossignols, de loriots, de grives, c'est une
+bndiction! Si je pouvais m'imaginer que vous vous y promnerez un
+jour! Ce n'est pas impossible... mais ce n'est gure probable.
+
+Vous recevrez ma lettre Londres. N'oubliez pas de demander Chorley
+s'il en a reu une de moi en fvrier, o je lui demande des explications
+dfinitives sur un certain auteur du nom de _Chenston_ (il sait de quoi
+il s'agit). Pourquoi ne me dit-il pas son opinion sur Gogol, et comment
+va sa sant?
+
+
+Le 13 mai.
+
+Je vous avais dsign ce jour comme tant celui de la naissance de
+petite Pauline[72]; d'aprs un document que j'ai reu dernirement,
+elle est ne le 26 avril (8 mai) 1842. Elle a quinze jours de plus que
+je ne le croyais. Je ne crois pas du reste qu'il soit ncessaire de
+changer la date. Donnez-moi de ses nouvelles[73]. Dans quatre ou cinq
+jours, j'crirai une longue lettre maman Garcia. Je vous prie de lui
+embrasser les mains de ma part. Les yeux de Mme Tutcheff vont mieux
+depuis quelque temps, et nous faisons beaucoup de musique. Elle
+dchiffre trs bien, et a un sentiment trs juste de ce qui est beau et
+vrai. Sa soeur, au contraire, a une tendance _naturelle_ vers ce qui
+est doucereux et commun, et les larmes lui viennent avec une facilit
+dsesprante... Heureusement qu'elle joue la seconde partie, la basse.
+Elle a des doigts de coton, et quand elle s'embrouille, elle tche
+encore de donner une note quelconque une expression suave. C'est
+affreux! Le jeu de Mme T... a beaucoup de fermet et de rythme. A
+force de faire rpter mademoiselle, certaines pices vont trs bien.
+Nous sommes plongs maintenant dans Mozart jusqu'au cou. Je dis _nous_,
+car je me tiens derrire les chaises de ces dames, je tourne les
+feuillets, et je fais le matre de chapelle. Dans les moments
+d'enthousiasme, je ne puis m'empcher d'mettre des espces de sons
+horriblement faux, sous prtexte de chant, ce qui cause des crispations
+nerveuses tous les assistants.
+
+Je me suis remis mon roman[74]. J'ai six semaines devant moi jusqu'
+l'ouverture dfinitive de la chasse.
+
+Adieu, _theuerste Freudin_. Soyez heureuse. Mille amitis V...
+J'embrasse tendrement vos chres mains et suis jamais.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+_P.-S._--Avez-vous remis les deux exemplaires de mon livre[75]?
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Bellefontaine, le 27 aot 1857, jeudi.
+
+ Mon cher ami[76],
+
+Je suis arriv ici 11 heures et demie, aprs une trs facile
+_traverse_, et j'ai trouv le prince arriv de Russie de la veille. Il
+compte faire l'ouverture de la chasse le 4 septembre et il nous engage
+ds le 3 pour trois ou quatre jours. Il parat qu'il y a immensment de
+gibier (j'ai parl son garde): perdrix, livres, lapins, faisans,
+chevreuils. Il faudra, d'aprs ce qu'il dit, dtruire trois quatre
+cents livres, les voisins se plaignent beaucoup; le reste l'avenant.
+On m'a prpar deux chiens, que je vais essayer, et j'espre en acheter
+un. Voici donc comment s'arrangera l'affaire: Je reviendrai
+Courtavenel le 29 ou le 30; et le 3, nous partirons ensemble. On arrive
+ Melun 10 heures et le chemin de fer repart 10 heures et demie;
+c'est trs commode.
+
+Mille choses tout le monde et revoir.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Paris, 16 octobre 1857.
+
+ Mon cher ami,
+
+Notre voyage est retard d'un jour, c'est demain que nous partons. J'ai
+vu Templier[77], je lui ai parl de notre traduction[78]. Il dit qu'il
+ne pourrait pas la faire paratre avant celle de Marmier[79], qui sera
+un peu retarde par l'envoi des preuves Rome.
+
+Il y a dans le _Journal des Dbats_ un grand article de M. Ratisbonne
+sur Manin, trs bien fait.
+
+Voici les quelques lignes que je vous propose d'ajouter la fin des
+_Grands Bois_[80]:
+
+--Allons donc, Yegor, s'cria Kondrate, qui, pendant ce temps, s'tait
+install sur le devant de la tlga, viens t'asseoir ct de moi. A
+quoi rves-tu? Est-ce ta vache?
+
+--Sa vache! rptais-je en levant les yeux sur le grave et placide
+visage de Yegor. Il semblait rver en effet et regardait au loin dans la
+campagne qui commenait s'assombrir dj.
+
+--Oui, continua Kondrate, il a perdu sa dernire vache cette nuit. Il
+n'a pas de chance, il faut l'avouer.
+
+Yegor s'assit sans mot dire dans la tlga, et nous partmes... Il
+savait ne pas se plaindre, lui.
+
+Quant aux _Trois Rencontres_[81], je vais tcher de vous l'envoyer de
+Rome. Mais le volume est dj assez rempli comme cela, et vous pouvez le
+considrer comme termin, ds prsent.
+
+Mille amitis tout Courtavenel. Je vous serre cordialement la main.
+
+Votre tout dvou.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+_P.-S._--Si vous mettez _le Rossignol_[82], effacez la phrase: Dieu qui
+m'a donn la voix, lui a t l'esprit.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Spassko, 7 juillet/25 juin 1858.
+
+ Chre amie,
+
+Je reviens Spassko aprs une absence de quatre jours et je trouve
+votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle[83]! Je n'osais pus vous
+parler de mes pressentiments; je m'efforais de me persuader moi-mme
+que tout pouvait encore bien finir,--et voil qu'il n'est plus! Je le
+regrette beaucoup pour lui-mme; je regrette tout ce qu'il a emport
+avec lui; je ressens profondment la cruelle douleur que cette perte
+vous a cause, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement.
+Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent tre bien tristes aussi
+tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent
+doivent se resserrer encore plus troitement; ce n'est pas une
+consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends,
+c'est un coeur bien dvou qui vous dit de compter sur lui comme sur
+celui qui vient de cesser de battre.
+
+Je ne peux m'empcher de penser la dernire fois que j'ai vu Scheffer;
+il avait si bon air que l'ide d'une dernire entrevue ne pouvait pas
+mme se prsenter mon esprit. Il tait en train de peindre un Christ
+avec la Samaritaine; je m'assis derrire lui et nous causmes
+longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'tait dans les
+premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de
+meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille!
+
+Je suis trop sous l'impression de cette funbre nouvelle pour vous
+parler beaucoup de moi. Je vous dirai en deux mots que j'ai pass trois
+journes fort agrables chez des amis[84]: deux frres et une soeur,
+excellente personne qui se sent trs malheureuse. Elle a t force de
+se sparer de son mari, espce de Henri VIII campagnard fort dgotant;
+elle a trois enfants qui viennent trs bien, surtout depuis que le papa
+n'est plus l. Il les traitait fort durement par systme; il se donnait
+le plaisir de les lever la spartiate, tout en menant un train de vie
+directement oppos. Ces choses-l arrivent souvent: on se donne ainsi
+les agrments du vice et de la vertu,--ceux de la vertu par procuration.
+
+Des deux frres, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant
+garon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en mme temps, trs
+bon, trs tendre et dlicat de got et de sentiment, un tre
+vritablement original. Le troisime frre (le comte L. Tolsto, celui
+dont je vous ai parl comme d'_un de nos meilleurs crivains_, cela vous
+fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est
+mon voisin;--mais pour Tolsto: il est srieusement et pour tout de bon
+un talent hors ligne, et j'espre bien un jour vous en convaincre en
+vous traduisant son _Histoire d'une enfance_. Je ferme ici cette
+interminable parenthse). Le troisime frre, dis-je, qui devait venir,
+n'est pas venu. La soeur est assez bonne musicienne; _nous avons_ jou
+du Beethoven, du Mozart, etc.
+
+ * * * * *
+
+I. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Spassko, 21 juillet 1858.
+
+ Chre et bonne madame Viardot,
+
+Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes.
+Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parl dans mes lettres de
+Rome, vient de mourir du cholra Saint-Ptersbourg.
+
+Pauvre homme! aprs vingt-cinq annes de travail, de privations, de
+misre, de rclusion volontaire, au moment o son tableau venait d'tre
+expos, avant d'avoir reu une rcompense quelconque, avant mme de
+s'tre convaincu du succs de cette oeuvre laquelle il avait vou
+toute sa vie,--la mort, une mort subite comme un coup d'apoplexie, mais
+plus cruelle, car elle ne frappe pas la tte! Un mchant article de
+journal qui lui disait des injures, puis des ddains calculs, voil
+tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui
+s'est coul entre son retour et sa mort. Quant son tableau[85], il
+appartient certainement cette poque de l'art o nous sommes entrs
+depuis un sicle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une poque
+de dcadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la
+philosophie, de la posie, de l'histoire, de la religion. Il y a des
+dfauts dplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une oeuvre
+srieuse, leve, et dont il faut dsirer l'influence en Russie, ne
+ft-ce que comme raction l'cole fonde par Bruloff[86]...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Spassko, 30 juillet 1858.
+
+...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se
+passer: J'ai beaucoup travaill un roman que j'ai commenc et que
+j'espre finir pour le commencement de l'hiver[87]; puis je suis all
+la chasse 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours,
+car les marais taient encore vides, le temps de la migration des
+doubles et des bcassines n'est pas encore commenc. Je m'occupe en mme
+temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les
+paysans: partir de l'automne, ils seront tous mis l'_obroc_,
+c'est--dire que je leur cderai la moiti des terres pour une redevance
+annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce
+ne sera qu'un tat transitoire, en attendant la dcision des
+comits[88]: mais rien de dfinitif ne saurait tre fait d'ici l.
+
+Je viens de vous mentionner un roman que je suis en train d'crire. Que
+j'aurais t heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les
+caractres, le but que je me suis fix, etc.; comme j'aurais recueilli
+prcieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci,
+j'ai longtemps mdit mon sujet, et j'viterai, je l'espre, les
+solutions impatientes et brusques qui vous choquaient bon droit. Je me
+sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est dj
+loin de moi; j'cris avec un certain calme qui m'tonne: pourvu que
+l'oeuvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit mdiocre.
+
+ * * * * *
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Spassko, le 31 mars/12 avril 1859.
+
+Me revoici dans mon vieux nid, chre et bonne madame Viardot! mais je
+n'y suis que pour trois semaines. Cette ide m'est surtout consolante,
+quand je jette un regard par la fentre: de la neige et de la boue par
+terre, de la pluie dans l'air, un grand drap blanc mouill et sale en
+guise de ciel, un vent qui gmit comme un enfant malade; c'est vilain!
+Il est vrai que cela peut, cela doit changer d'un moment l'autre. Nous
+aurons des feuilles et de l'herbe dans une semaine, dans cinq jours
+peut-tre! Pour le moment, il n'y a que la prsence des corbeaux noirs
+au bec blanc, des alouettes et des grives, qui nous annonce le
+printemps. Autres indices: les mouches commencent sortir de leur
+lthargie, les moineaux se chamaillent et babillent plus que jamais, une
+bande d'oies sauvages traverse le ciel, une bouffe de vent, plus chaude
+qu' l'ordinaire, nous apporte l'odeur des bourgeons qui se gonflent
+dj sur les branches des saules. Cependant vous ne quittez ni pelisse,
+ni cache-nez, ni bottes fourres. Les chemins sont impraticables;
+dbcle gnrale des rivires! Gare ceux qui tombent malades en ce
+moment-ci! pour eux, ni mdicaments ni mdecins! Molire dirait que
+c'est prcisment ce qui peut les sauver. Impossibilit complte d'aller
+voir ses voisins, ou de recevoir leurs visites! Mais j'y pense, nous
+n'avons pas de voisins. Le seul que nous possdions, un bon et charmant
+garon, vient de mourir; ce souvenir m'attriste.
+
+J'tais en train de dire mille folies. Les bcasses ne sont pas encore
+arrives. Ma chienne et moi nous les attendons avec impatience. Ma
+chienne Boubout (fille de la pauvre Diane) a d faire des tudes de
+philosophie allemande pendant l'hiver qui vient de s'couler: je lui
+trouve le regard d'une profondeur, et toute la physionomie d'une
+gravit!... C'est extraordinaire! Elle pourrait poser pour le portrait
+de Llio, comme expression.
+
+Je suis curieux comment Lady Macbeth vous a russi. C'est un beau rle,
+grand, simple (malgr la ruse de la dame), profond, et pourtant
+difficile, presque dangereux. Mais, comme dit Lear dans la tragdie de
+Shakespeare (vous souvenez-vous de la lecture de cette tragdie
+Courtavenel sous un acacia en fleurs, et puis dans le coup de la
+diligence avec Laure endormie, vous souvenez-vous?): le danger et moi,
+nous sommes deux lions ns le mme jour et dans la mme litire; mais je
+suis l'an et le plus fort des deux. Si nous faisions Macbeth
+Courtavenel? Je demande tre l'ombre de Banquo, elle ne parle pas.
+
+Je me trouve, l'heure qu'il est, dans les douleurs de l'enfantement.
+J'ai un sujet de roman dans ma tte que je tourne et retourne sans
+cesse; mais jusqu' prsent l'enfant s'obstine se prsenter par les...
+Voyez dans un dictionnaire de mdecine quelle est la moins bonne manire
+de se prsenter... Patience, l'enfant natra, peut-tre, viable, malgr
+tout.
+
+A revoir, avant six semaines, je l'espre. Mille bonnes choses
+Viardot, tous les amis. Quant vous, je vous baise les mains.
+
+Votre,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Berlin, htel de Saint-Ptersbourg,
+ce 11 janvier 1864, jeudi.
+
+Chre et bonne madame Viardot, me voici donc crivant ma _premire_
+lettre! L'absence a rellement commenc... Enfin il faut se rsigner et
+penser au retour.
+
+Il y a deux heures que je suis arriv ici, et je sors d'un lit o je
+n'ai pas pu dormir, mais o je me suis rchauff, ce qui tait bien
+ncessaire, vu l'horrible froid de cette nuit. A 4 heures du matin, une
+espce de spectre tout blanc de givre (c'tait le conducteur) a
+entr'ouvert la portire pour nous annoncer d'une voix rauque qu'il
+faisait plus de _18_, dix-huit degrs Raumur! Pourvu que vous n'ayez
+rien de pareil Bade! Dieu sait ce qui m'attend en Russie! Aussi
+vais-je m'acheter une chancelire plus vaste et un second (pardon!)
+caleon de flanelle.
+
+J'ai fait une partie de la route avec le descendant dgnr de
+Mandrin, le comte Fleuring, qui m'a racont avec beaucoup de lenteur
+l'attentat commis il y a quelque temps sur le roi de Prusse Bade. Il
+m'a tout naturellement demand de vos nouvelles, etc. J'ai pu constater
+qu'il dort trs bien en chemin de fer et qu'il ronfle.
+
+Il n'y a nulle part de la neige, mais de la glace partout. Le Mein,
+Francfort, charriait d'normes blocs... J'ai la figure en compote. Voil
+ peu prs toutes mes impressions de voyage jusqu' prsent.
+
+Je n'ai pas encore vu Pietsch[89]. Je vais de ce pas m'habiller,
+djeuner et sortir. Je pars ce soir, et je ne m'arrterai plus jusqu'
+Ptersbourg: cette dent demande tre vite arrache. Maintenant, mes
+commissions.
+
+1 _Delenda est Carthago_, il faut mettre de la flanelle, je veux dire
+du feutre, dans votre petit salon, des deux cts et au-dessus de la
+fentre.
+
+2 Des bourrelets partout, utiliser les doubles croises. La premire
+fentre du salon n'a pas t acheve. La salle manger surtout!
+
+3 Envoyez la mtronomisation (quel mot!) de vos mlodies sans tarder.
+
+4 Des nouvelles de vous, de Viardot, des enfants, de tout le monde, du
+chat; pas de promenade sur l'tang par ce froid-ci.
+
+J'enverrai un tlgramme d'ici Botkine[90]. Je vous crirai maintenant
+de la frontire prussienne.
+
+Et maintenant mille et mille souvenirs et amitis. Je vous baise
+tendrement les mains.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Berlin, htel de Saint-Ptersbourg,
+jeudi, 14 janvier 1864.
+
+Il est sept heures un quart du soir, chre madame Viardot; dans ce
+moment vous tes tous runis au salon. Vous faites de la musique,
+Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le
+coeur est aussi dans ce salon bien-aim, je me prpare redormir
+encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour
+Koenigsberg (le train part dix heures trois quarts).
+
+J'ai vu Pietsch chez lui, et je l'attends pour prendre une tasse de th
+avec moi. Il vous adore plus que jamais; il est trs triste et
+dcourag, le pauvre garon! _Pauvre_ est le mot, hlas! Il m'a fait
+mille questions sur vous, sur vos enfants, etc., etc... J'ai vu aussi sa
+femme, qui est bien maigre, et les enfants, qui sont bien jolis. Dites
+Viardot qu'il est formellement dfendu d'importer un fusil en Russie, et
+que le sien va faire un sjour forc chez Pietsch, auquel, du reste, je
+le recommanderai particulirement.
+
+Je me fais l'effet d'un homme qui rve: je ne puis m'habituer l'ide
+que je suis dj si loin de Bade, et les personnes et les objets passent
+devant moi, sans avoir l'air de me toucher. Une fois Ptersbourg, je
+vais travailler des pieds et des mains pour me dbarrasser au plus vite.
+
+J'achverai cette lettre demain Koenigsberg, ou sur la frontire et
+je vous l'enverrai. En attendant, je vous serre la main, et j'ai le
+coeur bien gros.
+
+
+Le 15, une heure.
+
+Me voici Koenigsberg. Je pars dans une demi-heure.
+
+Mille amitis.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Bade, hlas non! Saint-Ptersbourg!
+Lundi, 18 janvier 1864, Htel de France.
+
+Chre et bonne madame Viardot, ma main, en mettant ce nom chri de Bade
+au haut de la page, a trahi mes constantes penses... Je ne suis que
+trop Saint-Ptersbourg! Et pourtant, l'instant prsent est le plus
+doux de la journe; c'est celui o je cause avec vous. Je vais donc vous
+raconter ce que j'ai fait.
+
+J'ai eu des visites de littrateurs dans la matine, ce qui m'a empch
+de sortir de bonne heure: puis, toutes les rues avoisinantes taient
+pleines de troupes qui se rendaient la parade de l'piphanie. Il m'a
+t impossible de pousser jusque chez la comtesse Lambert[91], que je
+verrai demain pour sr; j'ai fait deux ou trois visites, puis j'ai dn
+chez mon bon Annenkoff[92] avec quelques vieux amis. De l, je suis
+all au thtre entendre l'opra de M. Sroff, _Judith_. Eh bien, je
+dois dire que c'est une oeuvre remarquable, malgr des longueurs et
+des gaucheries impossibles, une excution pitoyable, des dcors _idem_.
+Cela procde en droite ligne de Wagner; mais il y a je ne sais quel
+souffle de passion et de grandeur, o se rvle une physionomie musicale
+fort intressante et mme originale. La grande scne qui prcde le
+meurtre d'Holopherne m'a vraiment frapp. Mais imaginez-vous (je vous
+vois rire d'ici) qu'au cinquime acte, Judith arrive la tte de son
+monsieur la main, la montre au peuple, puis chante un air avec
+accompagnement d'arpge sur les harpes, un air bleu de ciel, et qu'il y
+a mme un jeune homme en turban et camard qui l'pouse dans cet instant!
+Si cette Judith est grave, je vous l'apporterai. Je suis trs curieux
+de savoir votre opinion. M. Sroff est n des entrailles de Wagner, il
+est vrai, mais ce n'est pas un trop mauvais fils. On me mne demain soir
+chez lui.
+
+Le matin je vais au Snat et je laisse les deux pages suivantes pour y
+crire ce qui m'y sera arriv. J'ai vu au thtre le prince W..., qui
+m'a dit avec la gravit qui le distingue: Wagner a la mlodie
+chromatique, et Sroff l'a diatonique. Et je suis all prendre le th
+chez Milutine[93].
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Mardi 19/7 janvier 1864.
+
+Avant toute autre chose, merci pour la petite lettre que vous m'avez
+crite et qui m'est arrive ce matin. Elle m'a fait le plus grand
+plaisir; j'ai des nouvelles de vous et de ce Bade bien-aim. Merci.
+
+J'ai fait ma visite au Snat aujourd'hui entre midi et une heure: on m'a
+introduit avec une certaine pompe dans une grande chambre, o j'ai vu
+six vieux messieurs en uniforme, avec des crachats. On m'a tenu debout
+pendant une heure, on m'a lu les rponses que j'avais envoyes. On m'a
+demand si je n'avais rien ajouter, puis on m'a renvoy en me disant
+de venir lundi pour tre confront avec un autre monsieur. Tout le monde
+a t trs poli et trs silencieux, ce qui est un excellent signe; et,
+d'aprs tout ce qu'on dit, l'affaire va se terminer encore plus vite
+que je ne l'esprais. Tant mieux[94]!
+
+Du Snat, je suis all voir ma vieille amie, la comtesse Lambert, que
+j'ai trouve souffrante, comme de coutume, mais peu change. Sa vie est
+trop triste... Elle a eu du plaisir me voir et s'est mise pleurer.
+Pauvre femme! J'ai redn chez Annenkoff, et j'ai pass la soire chez
+Sroff; je reviens de l. Il nous a jou des fragments de son nouvel
+opra, _Rognda_; le sujet est tir de nos anciennes annales. Eh bien,
+ou je me trompe lourdement, ou ce petit homme bizarre et nerveux a un
+fort grand talent[95]. Deux choeurs surtout, et un air d'adolescent
+d'une puret vraiment mozartesque, m'ont transport... Ma foi! j'ai dit
+le mot, je le laisse. C'est pour le coup que j'aurais voulu, moi aussi,
+vous avoir mes cts pour pouvoir contrler mes impressions et lire
+dans vos traits la confirmation, ou peut-tre la ngation de mes
+sentiments. Cette _Rognda_ me parat devoir devenir bien suprieure
+_Judith_; il y a beaucoup plus de franchise et d'originalit, et
+l'influence de Wagner se fait-bien moins sentir[96]. Il se dmenait
+comme un diable devant son piano et chantait d'une voix impossible. Ce
+Sroff est un trs grand coloriste et manie l'orchestre d'une faon
+magistrale. Enfin, je suis revenu sous le charme et j'y suis encore.
+
+Il faut que vous m'criviez sans perdre de temps les dates exactes de
+votre sjour Leipzig, Erfurt, etc., pour que je sache o vous crire.
+Il ne fait pas froid du tout ici; j'espre qu'il ne gle pas si fort
+Bade et que les petits ont repris leur traneau. Travaillez-vous
+beaucoup? Dites mille choses de ma part tout le monde. Je vous baise
+les mains.
+
+_Der Ihrige_
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Saint-Ptersbourg, 31/19 janvier 1864.
+
+ _Theuerste, beste Freundin_,
+
+J'ai reu aujourd'hui votre lettre date du petit salon; je vous en ai
+crit deux Leipzig, en les adressant _P. V. beruhmte Sngerin[97],
+an Gewandhaus_; j'espre qu'elles vous seront parvenues. Si pourtant
+vous ne les aviez pas reues, je me borne vous dire que mon affaire
+avec le Snat est finie, et que j'ai reu l'assurance qu'on ne me
+refuserait pas la permission d'aller o bon me semble, mme hors du
+pays, ce qui fait que dans un mois je quitte Ptersbourg.
+
+Mon pied ne me fait plus mal du tout et ma toux a disparu. A l'exception
+de deux ou trois jours de froid, le temps a t trs doux depuis mon
+arrive ici.
+
+J'ai assist hier une excellente reprsentation de _Fidelio_: tous les
+rles taient remplis par les premiers sujets. Calzolari faisait
+Florestan, et Mme Barbot est un peu insuffisante comme voix et comme
+jeu surtout dans la grande scne: mais il y a un je ne sais quel souffle
+potique dans ce qu'elle fait. C'est trop lgant quelquefois, et trop
+franais; elle se donne beaucoup de peine et chante avec conscience.
+Bocco et le tyran (Angiolini et Evenardi) taient parfaits. Le vieux
+Botkine se pmait mes cts, et je dois dire que la musique m'a fait
+un effet extraordinaire; j'ai applaudi comme un claqueur.
+
+Aujourd'hui, j'ai entendu le quatuor 127 (posthume) de Beethoven, jou
+ la perfection par Wieniawski et Davidoff. C'tait bien autre chose que
+Maurin et Chevillard. Wieniawski a normment gagn depuis que je l'ai
+entendu pour la dernire fois; il a jou _la Chaconne_ de Bach pour
+violon seul, de faon pouvoir se faire entendre mme aprs
+l'incomparable Joachim.
+
+Je commence croire que ma nouvelle ne paratra pas; mes amis sont un
+peu effrays et murmurent le mot d'absurde! Vous pouvez vous imaginer
+ce que dira le public[98]! Je regrette un peu la somme assez ronde que
+cette machine m'aurait rapporte; mais il ne faut pas s'exposer ce
+qu'on vous paye moins plus tard... Je suis tout stupfait moi-mme des
+profonds calculs que je fais l.
+
+Un littrateur de mes amis, du nom de Droujinine, est mort ce matin; il
+y a longtemps qu'il tait malade (de la poitrine), et je l'ai vu
+quelques jours aprs mon arrive: c'tait un spectre. Il s'est endormi
+tranquillement, il n'a pas souffert. La mort est une grande et terrible
+chose, et si elle pouvait entendre ce qu'on lui dit, je la supplierais
+de me laisser encore sur la terre. Je veux vous voir encore, et pendant
+longtemps, si c'est, possible. O ma chre amie, vivez longtemps et
+laissez-moi vivre auprs de vous tous. Adieu, aprs-demain. Dites
+mille choses Viardot et Mlle ***. Quant vous, je vous baise les
+mains avec _Innbrunst_.
+
+_Der Ihrige_
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Paris, 16 fvrier 1865.
+
+ * * * * *
+
+....Je n'ai t aucun thtre. Dcidment, cela ne m'amuse pas d'y
+aller... seul. J'ai assist l'ouverture des Chambres, dans la grande
+Salle des tats du Louvre. Nous tions presss comme des harengs. Trois
+choses m'ont frapp: le caractre exclusivement _militaire_ de cette
+crmonie (le seul passage applaudi est celui o l'on parle d'un nouvel
+arc de triomphe riger), l'absence complte et absolue de jolies
+figures fminines, et le timbre de la voix de l'empereur. Si on pouvait
+noter des voix comme on dessine des ttes, on dirait que c'est un
+professeur suisse qui parle,--un professeur de botanique ou de
+numismatique. Le discours en lui-mme est trs anodin, trs
+pacifique--et ambigu, cela va sans dire.
+
+L'impratrice avait une robe fort laide, mais elle a beaucoup de grce
+et de dignit. Le prince imprial a l'air bien chtif et bien teint. Le
+prince Napolon a une vraie tournure de Tibre ou de Domitien. Je devais
+dner avec lui hier chez Bixio, mais j'ai refus cet honneur. Je ne
+l'aime pas du tout, et puis il a parl avec trop de mpris de mes
+pauvres Russes. Rien de plus ridicule que certaines figures
+encapuchonnes, affubles d'uniformes: les toques rouges, jaunes,
+barioles, dores des avocats et des juges avaient un faux air oriental
+ mourir de rire. Que de cordons, de plaques, de dorures, de casques, de
+panaches! Grand Dieu! et dire que toute cette friperie fait de
+l'effet!... Que dis-je? elle conduit le monde...
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Spassko, 1er juillet 1865.
+
+ Chre et bonne madame Viardot,
+
+...Je suis tout enchant de ce que M. Rietz[99] (dont je regrette
+beaucoup de n'avoir pas fait la connaissance) vous a dit. Cela doit
+vous donner des ailes. C'est bien autre chose que ce que nous autres,
+_dilettantillons_, avons pu vous dire,--et si vous ne faites pas des
+sonates, si je ne trouve pas mon retour quelque bel adagio peu prs
+achev, il me faudra vous gronder. Je m'imagine, en effet, que l'ide
+musicale doit se dployer avec plus d'ampleur et de libert quand on n'a
+pas un cadre trac d'avance, d'une couleur, d'une forme dj
+dtermines, et dtermines par un autre.
+
+Allons! au travail! Je ne l'ai tant admir et encourag que depuis que
+je ne fais rien moi-mme. Eh bien, non! Je vous donne ma parole
+d'honneur que si vous vous mettez faire des sonates, je reprendrai ma
+besogne littraire. Passez-moi la casse, je vous passerai le sn. Un
+roman pour une sonate: cela vous va-t-il? Dieu! quelle perspective
+d'activit fivreuse se dvoile devant moi. Il y en a pour tout
+l'hiver.....
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Saint-Ptersbourg, rue Karavannaa,
+lundi 4/16 mars 1867.
+
+ Chre madame Viardot,
+
+Je vais dire ce que j'ai fait depuis deux jours. J'ai vu le pauvre
+Milutine, il parle sans trop d'effort, mais il prend constamment un mot
+pour un autre. Il a oubli les lettres, les chiffres, il m'a demand si
+je voulais donner ma _voiture_ un _aqueduc_, c'est--dire mon roman
+une revue: _Vanitas vanitum et omnia vanitas!_ Lui si brillant, si
+intelligent, si nergique... un enfant qui balbutie! Son bras et sa
+jambe sont compltement immobiles... l'homme peut survivre, mais
+Milutine est mort.
+
+Mon pied va beaucoup mieux, je n'ai presque plus besoin de canne, et
+cela malgr le froid horrible qu'il fait: vingt et vingt-deux degrs!
+Botkine et moi nous avons pass la soire d'hier chez Mme Abaza. Elle
+a organis des choeurs de jeunes demoiselles, et cela ne marche pas
+trop mal. Nous y avons trouv Rubinstein et sa femme. Il a jou comme un
+lion, en secouant un peu trop sa crinire... musicalement parlant. On a
+beaucoup parl de vous.
+
+Mes deux machines font beaucoup de bruit Ptersbourg, on voudrait me
+faire lire droite et gauche, mais j'ai autre chose faire.
+J'crirai Bade, Viardot, Marianne[100] et Mme Anstett, ds
+demain.
+
+Aujourd'hui j'embrasse tout le monde et vous serre cordialement les
+mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Saint-Ptersbourg, Karavanna, 5/17 mars 1864.
+
+ Chre et bonne madame Viardot,
+
+J'ai reu hier le tlgramme de Viardot qui m'annonce votre arrive
+Bade. Je pars demain pour Moscou, et j'espre y trouver une lettre de
+vous ou de Viardot, peut-tre des deux.
+
+Mon pied est revenu son tat chronique, ni bien, ni trop mal; je
+marche sans bton peu prs, mais je boite, et il me semble qu'il est
+devenu plus court que l'autre. Esprons qu'il sera remis compltement
+pour l'poque de la chasse.
+
+J'ai eu un trs grand plaisir avant-hier soir; Mme Niessen-Saloman
+m'a invit de venir assister une des soires que le Conservatoire
+donne une ou deux fois par mois. J'y ai entendu une Mlle
+Lavroska[101] chanter avec beaucoup de got et une belle voix de
+mezzo-soprano votre _Tsvetok_[102] (Fleur dessche), et _Schopote_ (le
+Murmure), _Suda!_ (Evocation)[103]. Le public, trs difficile
+d'ailleurs, a applaudi tout rompre. Mme Niessen m'a charg de mille
+choses pour vous. Le vieux Ptroff[104], qui se trouvait aussi cette
+soire, m'a parl de vous avec des larmes dans les yeux, et m'a assur
+qu'il ne se passait pas de jour sans qu'il ne penst vous. Tout cela
+m'a fait naturellement beaucoup de plaisir, et je vous le dis, parce que
+je suis sr que cela vous en fera aussi.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+Dimanche soir.
+
+Je suis all voir ce matin Mme Skobeleff, qui parle de vous avec
+enthousiasme. Olga, sa seconde fille, qui par parenthse a grandi
+normment, a jou du piano d'une faon charmante, avec un sentiment
+potique et musical fort rare dans le monde o elle vit. Il faut esprer
+qu'elle ne fera pas comme sa soeur, qui a compltement abandonn la
+musique.
+
+J'ai oubli de vous dire que nous avons eu hier soir une sance de
+quatuors chez Mme Abaza. On a commenc par un trio de Rubinstein,
+jou par lui-mme (et j'avoue que sa manire de vouloir toujours changer
+le piano en orchestre finit par me donner sur les nerfs). Puis on a jou
+un Schumann et deux Beethoven de la dernire poque, trs bien, ma foi!
+Botkine a fait ronron. Mme Rubinstein est venue avec son mari, elle
+est toujours aussi gentille. Rubinstein quitte dcidment le
+Conservatoire, malgr toutes les gnuflexions qu'on excute devant lui.
+J'ai vu la mme soire Mme de Radhen, dame d'honneur de Mme la
+grande-duchesse Hlne, qui est toujours aussi aimable et qui, je crois,
+a beaucoup d'affection pour vous.
+
+Je n'ai pas perdu mon temps ici. J'ai travaill plusieurs scnes de mon
+roman[105]; j'ai tout arrang avec mon intendant. Je ne m'arrterai
+Moscou que le temps ncessaire pour voir Katkoff[106] et lui remettre
+mon manuscrit qu'on mettra l'impression aussitt... Mais je rabche,
+je crois vous avoir dj parl de tout cela.
+
+
+Lundi soir.
+
+Mon dpart a t retard d'un jour. Il y a un papier d'affaire
+refaire. Je pars demain _senza dubbio_.
+
+Ce soir je suis un grand concert de la musique d'avenir russe, car il
+y en a aussi. Mais c'est absolument pitoyable, vide d'ides,
+d'originalit. Ce n'est qu'une mauvaise copie de ce qui se fait en
+Allemagne. Avec cela une outrecuidance renforce de tout le manque de
+civilisation qui nous distingue. Tout le monde est jet dans le mme
+sac: Rossini, Mozart et jusqu' Beethoven... Allez donc!... c'est
+pitoyable...
+
+Je pars demain deux heures. Je vous crirai de Moscou. En attendant,
+je dis mille et mille bonnes choses tout le monde et vous embrasse
+tendrement les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+L
+
+
+Moscou, jeudi 9/21 mars 1867.
+
+Me voici donc ici, _theuerste Freundin_! install dans une bonne chambre
+avec un jardin tout enseveli sous des dredons de neige; devant ma
+fentre, et au del des arbres, une petite glise byzantine rouge avec
+des toits verts, dont la sonnerie m'a rveill ce matin.
+
+Il y a aujourd'hui trois semaines que j'ai quitt Bade... puiss-je tre
+de retour dans quatre! Je vais y travailler de toutes mes forces... Une
+fois le voyage de Spassko derrire moi, le reste ira plus facilement.
+Vous pouvez croire que je me soigne beaucoup pour viter toute espce de
+retard. Le pied va assez bien.
+
+Et vous, que faites-vous? Jamais je n'ai eu aussi peu de nouvelles de
+vous que pendant cette absence. Je sais par un tlgramme de Viardot,
+envoy il y a une semaine, que vous tiez arrivs Bade; mais ensuite
+que s'est-il pass? Que se passe-t-il? Ma pense s'occupe incessamment
+de ces questions. Je n'ai pas trouv de lettre chez Katkoff; peut-tre
+en viendra-t-il une aujourd'hui.
+
+
+Vendredi matin.
+
+Non, il n'est pas arriv de lettre, j'ai envoy hier un tlgramme avec
+rponse; je ne puis pas rester dans cette incertitude. La rponse n'est
+pas encore venue... elle viendra pourtant.
+
+Je pars demain pour Spassko. Mon manuscrit est dj l'imprimerie. Je
+compte tre de retour dans une semaine. Ecrivez-moi l'adresse de
+Massloff. Mon pied va presque bien, je n'ai plus de canne.
+
+
+Vendredi 2 heures.
+
+La rponse est venue enfin; elle m'a tranquillis, quoique j'eusse
+dsir au mot de sants une autre pithte que passables. La grande
+question n'est pas rsolue, elle le sera probablement sous peu de jours.
+Je ne puis vous dire quelle _sehnsucht_ j'ai pour Bade et combien chaque
+jour me semble long et pesant!
+
+J'ai pass la soire d'avant-hier chez M. Pissemsky, un de nos bons
+littrateurs[107]. Je ne sais si vous vous rappelez quelques fragments
+d'un roman que je vous ai traduit et qui vous ont frappe par leur verve
+brutale. Il y avait plusieurs dames chez lui; dans le nombre une Mlle
+Savitzki, qui, ce qu'on dit, a un talent d'actrice hors ligne, et dont
+la figure, quoique laide, avait en effet quelque chose de remarquable,
+des sourcils et des yeux tragiques.
+
+J'ai crit Viardot une petite lettre dans laquelle je donne quelques
+dtails sur mes faits et gestes depuis mercredi, jour de mon arrive
+chez l'ami Massloff.
+
+J'ai vu mon frre, qui est aussi en train de s'acheter une maison
+Moscou; il a l'air mieux portant et plus dispos que dans ces derniers
+temps.
+
+Hier au soir, je suis all chez le long W..., pour voir sa soeur, une
+princesse T..., trs aimable femme; Mme W... parle de Bade avec le plus
+vif regret. J'ai fait chorus, comme vous pouvez bien l'imaginer.
+
+A propos, le bruit s'tait rpandu ici que Z... avait _tu_ son valet de
+chambre. Mme Anstett serait-elle passe par l?... Ayez la bont de
+saluer de ma part cette bonne femme et dites-lui que je lui crirai ds
+mon retour de la campagne. Oh! Mme Anstett, et Pgase, et la gare
+d'Oos, quand vous reverrai-je?
+
+Ecrivez-moi, je vous en prie, donnez-moi quelques dtails. Mille amitis
+ tout le monde et les souvenirs les plus affectueux pour vous.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LI
+
+
+Moscou, 14/26 mars 1867.
+
+Ouf! chre madame Viardot, quelles journes je viens de passer! Je vais
+vous les raconter en dtail. Vous vous rappelez que je devais partir
+samedi pour Spassko; je me suis mis en route, en effet, vers cinq
+heures et demie, avec un valet de chambre et mon intendant. Il y a un
+chemin de fer qui va d'ici une ville nomme Serpoukhoff, 90 verstes
+de Moscou; un traneau ouvert m'y attendait pour continuer le voyage. Je
+ne me sentais pas bien ds le matin; peine tabli dans un wagon, je
+fus pris par une toux violente qui ne fit que crotre et embellir;
+arriv la gare de Serpoukhoff, qui se trouve quatre verstes de la
+ville, je m'installai pourtant dans mon traneau; mais grce aux
+pouvantables _oukhabi_ (vous savez ce que c'est)[108] de ces affreuses
+quatre verstes, j'atteignis Serpoukhoff avec une vraie fivre de cheval.
+Impossible de songer continuer le voyage. Je passai une nuit blanche
+dans une misrable chambre d'auberge, avec cent pulsations la minute
+et une toux qui me brisait la poitrine, et ds sept heures du matin, je
+dus, dans ce triste tat, me soumettre de nouveau la torture des
+_oukhabi_ et regagner plus mort que vif le chemin de fer et Moscou. La
+maison de Massloff me sembla un vrai paradis aprs cet enfer. J'envoyai
+chercher vite un mdecin et, grce aux sudorifiques, purgatifs et autres
+mdicaments, me voici aujourd'hui capable de vous crire et de vous
+raconter mes misres. Cela n'a t qu'une assez forte bronchite; dans
+trois ou quatre jours, il n'y paratra plus.
+
+Mais voyez-vous le contretemps! Le voyage de Spassko est plus
+indispensable que jamais. J'ai envoy mon intendant prendre les devants;
+il faut que je recommence ma tentative, et nous sommes ici en Russie,
+la veille du temps o toutes les communications cessent, grce la
+fonte des neiges. Si mon oncle voulait tre raisonnable et laisser les
+choses s'arranger par crit! Mais il ne le sera pas, ne le voudra pas.
+J'ai pourtant rassembl toutes mes forces, je lui ai crit aujourd'hui
+une longue lettre: peut-tre fera-t-elle quelque impression sur
+lui[109]. Mais je me console l'ide que cela aurait pu tre plus
+grave. Je vous tiendrai au courant de ce qui m'arrivera.
+
+J'ai eu un autre grand plaisir en rentrant avant-hier la maison: j'ai
+trouv vos deux lettres; celle que vous aviez adresse Ptersbourg et
+l'autre, avec l'adresse de Massloff (fort exactement crite), et la
+lettre de Viardot. Si l'inventeur du tlgraphe lectrique est un grand
+homme, l'inventeur de l'criture, Cadmus, je crois, n'est pas
+ddaigner. Quelle charmante chose que cette feuille de papier qui vient
+ vous travers l'espace et qui apporte l'empreinte physique et morale
+d'une vie qui vous est chre! J'ai lu et relu ces chres lettres et je
+crois que c'est ce qui m'a guri. Vous verrez que je finirai par devenir
+amoureux de la reine et de toute la maison royale de Prusse; ils sont
+vraiment bien gentils avec vous. Cela leur fait beaucoup d'honneur,
+mais je ne leur en suis pas moins reconnaissant.
+
+On me promet de m'apporter demain les premires preuves de mon
+roman[110]. Quand je pense que toutes les choses pour lesquelles je suis
+venu en Russie ne font que commencer... Il ne faut pas que je
+m'appesantisse trop sur ces penses, ma fivre me reprendrait.
+
+Je continuerai demain, j'espre tre en tat de vous dire que je suis
+guri. Mon pied est peu prs revenu son tat normal; j'inaugure la
+botte dans trois ou quatre jours, quand je pourrai sortir.
+
+
+Mercredi.
+
+Ma bronchite a disparu ou peu prs; elle a t courte et bonne. Je
+recommence aprs-demain l'assaut de Sbastopol. Je ne resterai que deux
+jours Spassko; je vous crirai encore d'ici l. Oh! quelle corve,
+quelle corve que tout ce voyage! Enfin, pourvu que tout aille bien chez
+vous. Mille amitis au bon Viardot (j'espre que son lumbago a disparu
+comme ma bronchite), tout le monde; je vous serre les deux mains de
+toute la force de mon attachement. Portez-vous bien.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LII
+
+
+Moscou, 17/29 mars 1867.
+
+Chre madame Viardot, _theurste Freundin_, ma grippe a disparu et ne m'a
+laiss qu'une toux stomachique qui cdera son tour l'influence du
+printemps, quand il viendra, ou plutt celle de l'air de Bade, que je
+compte bien respirer avant vingt jours.
+
+L'impression a commenc avec vigueur, et je passe ma journe relire
+des preuves. C'est peu agrable d'avoir ainsi son nez constamment
+enfoui dans sa propre odeur, mais c'est indispensable.
+
+Si je n'avais pas ce boulet de voyage Spassko accroch mon pied,
+quelle bonne fugue je pourrais faire immdiatement! Mais ce voyage est
+invitable; et par quels chemins, par quel temps, _eterni Dei_! Dans ce
+moment mme, nous avons un ouragan de neige qui fait mal au coeur
+voir. Il n'y a de vert ici devant les fentres que les toits des
+maisons.
+
+On parle beaucoup ici de ce qui se passe en France, des derniers dbats
+ la Chambre; on croit gnralement que c'est le commencement de la fin,
+et l'on est persuad en mme temps que ds que l'Exposition sera peu
+prs finie, votre matre essayera de sortir de sa cruelle position par
+un coup de tte dsespr, o la question d'Orient (et nous par
+consquent) jouera un grand rle.
+
+En attendant, nous sommes ici en pleine fivre de chemin de fer. Les
+commissions pleuvent de tous cts, les compagnies surgissent partout.
+On pourra aller de Moscou Mtsensk ds le mois de septembre (pas
+maintenant, hlas!), et dans trois ans je pourrai faire le voyage de
+chez moi sans mme toucher Moscou, directement par Vilna, Vitebsk et
+Orel. Tout ceci est parfait, mais pour le moment, les _oukhabi_
+m'attendent gueule bante. Si ces affreux prcipices taient tout droits
+encore! Mais ils ont de faux mouvements dans leur fond, qui vous font
+prouver s'y mprendre l'effet du roulis d'un vaisseau, plus les tapes
+que l'on reoit sur le sommet de la tte et sur les flancs, les reins,
+etc. Je n'oublierai pas de sitt les charmantes quatre verstes qui
+sparent Serpoukhoff de la gare du chemin de fer! Elles m'attendent
+encore de pied ferme, ces sclrates de verstes! Enfin! enfin!
+patience!!
+
+Portez-vous bien, je vous en conjure, vous tous Bade. Je rpondrai
+Viardot; dites-lui que je le remercie de sa bonne lettre. J'espre
+qu'il est enfin parvenu abattre des bcasses. Le temps continue ici
+tre la diable; les preuves vont ferme.
+
+Mille millions de bonnes choses tout le monde; j'embrasse vos chres
+mains.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Moscou, 19/31 mars 1867.
+
+Chre et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum
+printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien
+propos. J'tais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne
+bouffe comme celle-ci.
+
+Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une
+rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible.
+
+J'ai reu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me
+traite d'assassin pour n'tre pas venu Spassko, comme si cette
+grippe, qui m'a saisi au passage, n'et t qu'une invention de ma part!
+Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spassko
+derrire moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la
+fonte des neiges s'tablit, on ne pourra plus aller bientt ici sur
+patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me
+risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la
+toux qui ne me lche pas encore! D'un autre ct, me voici embarqu dans
+la publication de mon roman; cela va me retenir Moscou pendant une
+semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion
+Spassko devant moi, rien ne s'opposerait ce que je fusse Bade dans
+quinze jours! C'est l seulement que je serai guri.
+
+
+19 mars/1er avril.
+
+J'ai pass une partie de la nuit crire deux longues lettres mon
+oncle et mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation
+horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les
+exhortations inutiles des pois chiches qui rebondissent, lancs contre
+une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que
+mes pois chiches vont me sauter au nez.
+
+Je me suis tran hier matin un concert de musique de chambre avec
+Laub, Cossmann (qui par parenthse me dit de le mettre vos pieds), et
+M. Rubinstein[111]. On a jou un dlicieux quatuor de Mozart, en _si
+bmol majeur_ de Beethoven et l'_ottetto_ de Mendelssohn. Laub est un
+peu trop uniformment doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que
+son frre, plus simplement et plus correctement. L'_ottetto_ de M... m'a
+sembl faible et vide aprs les deux autres. C'est de la littrature
+musicale fort bien faite,--un article de la _Revue des Deux
+Mondes_,--tandis que les deux colosses sont des potes _von gottes
+gnaden_ et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a t
+trs chaud. Serge Wolkoff s'est approch de moi et m'a demand de vos
+nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre
+comme la vie s'en va vite, vite, vite.
+
+J'ai d faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff.
+Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai dbut et fini par
+une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a
+plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal[112]. Il
+m'a ritr la promesse de me faire dlivrer les dernires preuves
+vendredi[113]. Je pourrai quitter Moscou ds dimanche. Que ferai-je la
+semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin,
+vous le saurez d'avance.
+
+Merci, mille fois merci pour vos chres lettres: elles me sont bien
+ncessaires, elles me donnent du courage. J'embrasse les enfants, je dis
+mille amitis Viardot, Louise, tout le monde: et je fais comme
+Cossmann, je me mets vos pieds.
+
+Portez-vous bien et au revoir.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+Moscou, 4 avril/23 mars 1867.
+
+_O theuerste Freundin_, que vous tes donc bonne de m'crire si souvent!
+Depuis que je suis ici, je ne puis me dfendre d'une impression trange:
+il me semble que je suis en prison; et je suis emprisonn en effet par
+le mauvais temps, par la neige sale et vilaine qui rend les rues
+impraticables, et puis ma jambe, qui me permet peine de me traner
+dans les vastes chambres de la maison que j'habite... et cette toux qui
+ne me lche pas... Eh bien! vos lettres sont comme des messagers de
+libert! Elles semblent me dire que, dans peu de jours, toutes ces
+entraves tomberont et je redeviendrai ce que j'ai t jusqu' prsent.
+Je compte les instants... onze jours encore... c'est bien long. Oh! que
+j'en ai assez de cet hiver interminable, de tout ce que je vois, de tout
+ce qui m'entoure!...
+
+Voyons, je vais vous raconter quelque chose. J'ai lu deux fois
+l'_Histoire du lieutenant_; la premire fois chez M. Katkoff, qui me l'a
+immdiatement achete, et o j'ai t cruellement agac par Mme X...,
+qui n'a cess de se gratter le nez, de s'arranger, de se tasser, de se
+frotter les yeux et le ventre (elle est grosse de son quinzime enfant),
+pendant tout le temps. J'tais assis auprs d'elle et je ne voyais
+qu'elle, car je tenais mon nez plong dans mon cahier; je l'ai trouve
+fort laide et disgracieuse, ce qu'elle est du reste, lecture part. La
+seconde fois, a a t chez la femme du prince Tcherkaski, du mme
+prince T... qui a t ministre de l'Intrieur en Pologne, et qui a donn
+sa dmission aprs la maladie de Milutine. On tait en petit comit, des
+gens d'esprit s'intressant peu aux choses littraires, des dames sur le
+retour et dvotes, sans fiel pourtant, et un imbcile la mode, bon
+enfant et enthousiaste. Le long Wassittchikoff tait du nombre; ce n'est
+pas pourtant lui l'imbcile. Ma petite plaisanterie a plu tout en
+scandalisant un peu... Je dois ajouter que faire une lecture est une
+vraie corve pour moi, je ne puis m'empcher d'avoir un secret sentiment
+de honte. Et aprs-demain donc!... lecture publique avec tout le
+bataclan... Je vous donnerai tous ces dtails...
+
+Je termine brusquement cette lettre, car il faut que je l'envoie
+sur-le-champ la poste. Ma sant n'est pas trop fameuse non plus... Mon
+pied me fait mal, je tousse... Enfin! patience... patience!...
+
+J'embrasse toute la maisonne et vous serre les deux mains avec toute la
+force d'un attachement inaltrable.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LV
+
+
+Moscou, Comptoir des Apanages.
+6 avril/25 mars 1867.
+
+Si j'tais le comte Michel Wilhorski, chre madame Viardot, je serais
+fermement convaincu que l'anne de 1867 est une anne climatrique
+pour moi. Tout va la diable et je reois toujours _einen Strich durch
+die Rechnung_. Vous savez dj que je devais lire aujourd'hui en sance
+publique un fragment de mon roman: eh bien! hier soir, vers dix heures,
+j'ai t pris d'une attaque de goutte l'orteil tellement violente, que
+rien de tout ce que j'ai eu jusqu' prsent ne peut s'y comparer: j'ai
+souffert toute la nuit comme un damn, et ce n'est que depuis une heure
+ou deux que l'accs se calme. Naturellement, la lecture est tombe
+l'eau. A une heure et demie, au moment o le public accourait en foule
+(il parat en effet qu'il y avait foule), j'tais couch sur le dos, et
+mon pied nu lev vers le ciel. Dites Didie[114] de faire un dessin
+l-dessus. L'accs se calme l'heure qu'il est, mais ce qui me
+tourmente, c'est qu'il ait pu avoir lieu, aprs plus de trois mois de
+maladie: quand cela finira-t-il, et sur quoi puis-je compter?
+
+Voil mon dpart de Moscou retard, car il faut que je tienne ma
+promesse et que je fasse cette malencontreuse lecture, et mon arrive
+Bade, retarde aussi: ce n'est plus le 15 que je pourrai revoir ces
+endroits chris! Et si je pouvais me reprocher la moindre imprudence!
+Mais rien, une vie exemplaire, une vie d'ascte, de saint
+Jean-Baptiste... et crac! un accs... Vous comprendrez aisment, et
+sans que j'aie besoin de vous l'expliquer, combien tout ceci m'est
+pnible... Oh! vilaine, vilaine anne climatrique!
+
+
+Dimanche.
+
+Cela va mieux, mais je ne puis pas encore marcher, c'est--dire poser le
+pied terre, je suis oblig de me traner le genou sur une chaise;
+pourtant je ne dsespre pas de pouvoir faire ma diablesse de lecture
+_mercredi_, de faon que je pourrai m'en aller jeudi... Mais je ne veux
+plus rien prvoir, je ne veux plus employer le futur; tout me crve
+toujours dans la main.
+
+Je viens d'avoir encore une longue conversation avec Katkoff, qui, aprs
+des compliments perte de vue sur mon roman, a fini par me dire qu'il
+craint qu'on ne reconnaisse dans Irne[115] une certaine personne, qu'en
+consquence il me conseille de _retrancher_ le personnage. J'ai refus
+net, pour deux raisons: la premire, c'est que son ide n'a pas le sens
+commun et que je ne veux pas, pour lui complaire, gter toute une
+besogne; la deuxime, c'est que toutes les preuves sont corriges et
+revues et que ce serait tout un travail refaire, qui prendrait encore
+dix jours de temps. Assez de Moscou comme cela! Je vous jure que je me
+sens ici comme en prison.
+
+
+Dimanche soir.
+
+Je viens de recevoir votre lettre ainsi que celle de Viardot... Pauvres
+petits enfants, avec leur poisson d'avril!.... Je n'ai pas pu y
+contribuer, et Massembach est dans un pitre tat... L'anne 1867 aura,
+vous verrez, la mme influence pernicieuse sur mon second architecte, et
+un beau matin patatras! on entendra un grand bruit dans la valle de
+Thiergarten... c'est la belle maison de M. Turkaneff ou Dourganif[116]
+qui sera croule... Et je ne verserai pas de flammes.
+
+Rien de nouveau depuis ce matin. Le temps est excrable, toujours cette
+sale neige devant les yeux... Oh! comment faire pour s'en aller! Je ne
+dis plus rien, je ne fais plus de projets. _Was geschehen soll, wird
+geschehen_, comme dirait notre profond professeur de philosophie,
+Wender, Berlin.
+
+En attendant, le pauvre goutteux embrasse tout le monde et se recommande
+ vos prires.
+
+Je rpondrai Viardot avant de m'en aller, et je vous embrasse les
+mains avec la plus affectueuse amiti.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Moscou, 9 avril/28 mars 1867.
+
+Anne climatrique, anne climatrique, chre madame Viardot, je ne sors
+pas de l. Voici que mon pied va mieux et ma lecture rate samedi doit
+avoir lieu demain mercredi. Autre misre: M. Katkoff me fait de si
+grandes difficults pour mon malencontreux roman, que je commence
+croire qu'on ne pourra pas le publier dans sa revue. M. Katkoff veut
+toute force faire d'Irne une vertueuse matrone et de tous les gnraux
+et autres messieurs qui figurent dans mon roman, des citoyens
+exemplaires; vous voyez que nous ne sommes pas prs de nous entendre.
+J'ai fait quelques concessions, mais, aujourd'hui, j'ai fini par dire:
+Halte l! Nous verrons s'il cdera. Quant moi, je suis bien dcid
+ ne plus reculer d'une semelle. Les artistes doivent avoir aussi une
+conscience et je ne veux pas que la mienne me fasse des reproches.
+Enfin, vous voyez quel embrouillamini que tout cela, et vendredi, cote
+que cote, je dois pourtant partir. Je vous jure que quand je me verrai
+enfin Bade, je pousserai un _ouf!_ faire trembler toutes les
+montagnes de la Fort Noire.
+
+Cela se gte aussi, naturellement, du ct de mon oncle. Avec tout cela,
+le temps est mauvais et toujours cette neige devant les yeux, j'en
+deviendrai malade!
+
+Mais parlons d'autre chose. Je suis vritablement pris de la reine de
+Prusse, et si jamais elle me donnait sa main baiser, je le ferais avec
+le plus grand plaisir. Il est impossible d'tre plus gracieuse, et on
+sent qu'elle a pour vous une vritable affection, ce qui la rend
+charmante mes yeux. Avec tout cela, il n'est pas impossible que votre
+marche militaire ne retentisse sur un champ de bataille... dans les
+environs du Rhin. On est trs inquiet ici; la baisse terrible Paris
+que le tlgraphe nous a annonce aujourd'hui commence faire rver les
+plus insouciants et l'on se dit que, malgr l'Exposition, Franais et
+Prussiens pourraient bien en venir aux mains pendant le cours de l't.
+Il ne faut pas s'y tromper; si cela arrivait, la Russie se mettrait
+franchement du ct de la Prusse, comme en 1815. L'opinion publique est
+trs antifranaise dans notre pays, et voyez la bizarrerie: dans ce
+conflit, ce serait le Prussien qui reprsenterait le progrs, la
+civilisation et l'avenir, et le Franais, le fils du Franais de 1830,
+la routine et le pass!...
+
+ * * * * *
+
+Je sais que c'est insupportablement long et ennuyeux de copier de la
+musique; mais faites-le, et pour Grard et pour l'diteur de Berlin. Je
+suis sr que cela aura grand succs et vous encouragera continuer.
+
+Si Dieu me prte vie, dans une semaine pareille heure j'aurai dj
+franchi la frontire, mais on ne peut rien savoir de positif. En
+attendant, mille et mille amitis tout le monde; je vous embrasse les
+mains avec tendresse.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Moscou, mercredi 10 avril 1867.
+
+ Chre madame Viardot,
+
+Un ouragan de neige souffle, geint, gmit, hurle depuis ce matin
+travers les rues dsoles de Moscou; les branches s'entre-choquent et se
+tordent comme des dsespres, des cloches tintent tristement au
+travers: nous sommes en plein grand Carme... Quel joli petit temps!
+quel charmant pays!
+
+Je pars dans une heure pour ma lecture, j'aurai un public furieux d'tre
+venu de si loin (tout est loin Moscou), par une tempte pareille pour
+entendre des balivernes... Gare au fiasco! Enfin, esprons toujours
+qu'on ne sifflera pas; et si on siffle, eh bien, on sera l'unisson du
+dehors. Je ne crois pas que j'en dormirai moins bien, ou plus mal.
+
+Est-ce vraiment vrai que je m'en vais aprs-demain? Cela me parat
+impossible...
+
+
+Mercredi soir.
+
+Eh bien, je dois le dire avec une _rude franchise_: j'ai eu un trs
+grand succs. J'ai lu le chapitre Chez Goubareff, vous savez: o il y
+a tout ce tas de gens qui font des commrages rvolutionnaires, puis le
+premier entretien de mon hros avec Potougouine, le philosophe
+russe[117]. On a beaucoup ri, on a applaudi, j'ai t reu et reconduit
+par des battements de mains vigoureux et unanimes. Il y avait trois
+quatre cents personnes. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il parat
+que j'ai trs bien lu; je recevais des compliments de tous cts. Tout
+cela m'a fait plaisir, et j'ai eu surtout du plaisir penser que je
+vous le dirais.
+
+Et vous, chre madame Viardot, qu'avez-vous fait aujourd'hui
+Strasbourg? Vous a-t-on fait une ovation en rgle? Vous me direz tout
+cela de vive voix. Oh! que c'est bon de pouvoir se dire cela!... Si rien
+ne vient mettre des btons dans les roues, je pars d'ici aprs-demain,
+vendredi; et je vous jure que je ne resterai pas Ptersbourg une
+seconde de plus que le strict ncessaire.
+
+L'affaire Katkoff s'est arrange; j'ai sacrifi une scne, peu
+importante d'ailleurs, et j'ai sauv le reste. Le principal demeure
+intact, mais voil le vritable revers de la mdaille en littrature.
+Enfin, il faut se consoler l'ide que cela pouvait tre pire, et que
+les 2.000 roubles me restent.
+
+J'ai aussi vendu ma nouvelle dition[118]. J'ai fait des affaires tout
+plein, et je rapporte pas mal d'argent. a m'a t d'autant plus
+ncessaire que je ne dois pas esprer en recevoir de sitt de Spassko:
+mon nouvel intendant y a trouv, littralement, le chaos; il y a des
+dettes auxquelles je ne m'attendais pas. Il faudra continuer battre le
+fer pendant qu'il est chaud, c'est--dire il faudra travailler, crire,
+pendant que je me sens en train: j'ai promis pour la nouvelle dition
+une immense prface d'une centaine de pages, dans laquelle je raconterai
+mes souvenirs littraires et sociaux pendant vingt-cinq ans, car il y
+aura au printemps de l'anne suivante juste un quart de sicle que je
+fais imprimer; il est vrai que les vers par lesquels j'ai dbut en 1843
+taient bien mdiocres. Enfin, c'est un prtexte pour raconter ses
+souvenirs. La mme anne 1843 m'offre une date bien plus mmorable et
+plus chre pour moi: c'est en novembre 1843 que j'eus le bonheur de
+faire votre connaissance, il y a bientt un quart de sicle aussi, vous
+voyez. Esprons que notre amiti ftera sa cinquantaine... Oh! oh! et
+que dira ma goutte?...
+
+
+Jeudi matin.
+
+La bourrasque a cess, mais elle a laiss partout des monceaux de neige.
+Cette neige fond, parce qu'il y a trois ou quatre degrs au-dessus de
+zro, mais, pour le moment, on se croirait au coeur mme de l'hiver.
+Mon pied va dcidment mieux; mais comme il ne faut pas que l'anne
+climatrique perde ses droits, ma toux est revenue avec violence. Mais
+elle ne m'empchera pas de partir demain. Je vous crirai ds mon
+arrive Ptersbourg. Dans une semaine, je suis _peut-tre!_ Bade! En
+attendant, j'embrasse tout le monde et je me mets vos pieds.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+Paris, htel Byron, mercredi minuit
+[25 mars 1868].
+
+ Chre madame Viardot,
+
+Je rentre de la reprsentation de _Hamlet_ l'Opra. Je me hte de dire
+que Nilsson[119] est vraiment charmante, et qu'on ne peut rien voir de
+plus gracieux que sa grande scne au quatrime acte. Comme physique,
+comme manires, imaginez-vous Mlle Holmsen _extrmement_ idalise:
+elle a aussi ces petits mouvements brusques de la tte et des bras,
+cette sorte de raideur et de saccad dans la prononciation; il parat
+que c'est sudois, mais le tout est attrayant, pur et virginal, d'une
+virginit presque amre, _herb_, comme disent les Allemands. La voix est
+jolie, mais je crains qu'elle ne puisse rsister longtemps l'urlo
+francese. Faure est toujours magistral, d'une tenue et d'une diction
+irrprochables. Le libretto est tout simplement absurde! Au dernier
+acte, le spectre de papa apparat au su et au vu de tout le monde, mme
+du roi criminel, et ordonne Hamlet d'aller percer le flanc de ce
+tyran, ce que l'autre excute la satisfaction gnrale, et le tyran se
+fait tuer avec rsignation, comme un livre dans une battue, le spectre
+tant le batteur et Hamlet le chasseur. Les dcors sont
+_admirabilissimes_, les costumes aussi, la mise en scne splendide.
+Jamais je n'ai rien vu de plus beau que la reprsentation de la pice
+devant la cour au quatrime acte... Mais il faut voir Nilsson. La salle
+tait pleine, et au premier rang, dans une loge, l'Empereur et
+l'Impratrice... qui sont rests jusqu' la fin!
+
+J'ai assidment lorgn l'ami de Viardot, et je l'ai trouv aussi laid
+que possible. J'ai pu enfin dcouvrir sa bouche sous ses moustaches, qui
+est lippue, de la mme couleur que la peau du visage, repoussante; mais
+le sourire lentement goguenard, qui se promne de l'oeil droit, ou
+plutt du coin de l'oeil droit le long de la joue flasque et ride,
+est le mme, et que Viardot le sache bien, ce que cet homme a eu
+d'intelligence n'a pas bronch, j'en mettrai ma main au feu aprs
+l'avoir vu. C'est un tre blas, fatigu, mais pas du tout malade. Il y
+a eu une dizaine de cris de Vive l'Empereur! son entre, parmi les
+Romains. Voil tout.
+
+J'ai reu ce matin les gentils billets de mes deux petites amies,
+auxquelles je rpondrai ce soir mme. Mille amitis tout le monde. Je
+vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LIX
+
+
+Spassko, jeudi 13/25 juin 1868,
+onze heures du soir.
+
+Me voici enfin ici, chre et bonne madame Viardot, au terme de mon
+hardi voyage. Je suis arriv vers neuf heures du soir, Feth[120] et
+G... m'ont retenu presque de force, et j'ai trouv mon intendant qui
+s'est laiss pousser une barbe magnifique.
+
+Il a une trs belle tte maintenant, mon vieux chasseur Athanase, qui
+tombe en ruine de dcrpitude, et l'ex-mdecin de ma mre, un certain
+Porphyre, avec lequel j'ai fait mon premier voyage en Allemagne[121] et
+qui est venu affermer une petite terre que j'ai dans le gouvernement
+d'Orel[122].
+
+La maison est toute blanchie la chaux et repeinte, tout est en ordre,
+pas trop indigne en un mot de votre visite et de celle de Didie qui aura
+lieu... dans deux ans?
+
+Je ne suis pas encore all au jardin; je ferai demain une grande
+promenade et nous aurons de longues conversations avec l'intendant. On
+viendra m'attaquer avec des demandes, je suis bien rsolu d'opposer une
+rsistance inflexible. Je ne veux pas perdre une minute et j'espre bien
+n'tre plus ici dans quinze jours.
+
+L'impression que me fait la Russie maintenant est dsastreuse; je ne
+sais si cela provient de la famine qu'on vient de traverser, mais il me
+semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misrables, aussi
+ruines, les visages aussi hves, tout aussi triste... des cabarets
+partout et une irrmdiable misre! Spassko est le seul village que
+j'ai vu jusqu' prsent o les toits en chaume ne soient pas bants, et
+Dieu sait s'il y a loin de Spassko au moindre village de la Fort
+Noire!
+
+J'cris tout ceci, et quand je pense la distance norme, infinie qui
+nous spare, je sens que mon sang se glace. Je vous en conjure,
+portez-vous bien, tous, tant que vous tes, toute la maison!
+
+Je vais me coucher avec une sensation bizarre... Je ne crois pas que je
+m'endorme de sitt; les vieux murs semblent me regarder comme un
+tranger, et je le suis en effet. Dormez bien, l-bas, dans le cher
+Thiergarten, et pensez moi. A demain.
+
+
+Vendredi 11/26 juin, dix heures du matin.
+
+Eh bien! non... j'ai trs bien dormi et je me suis rveill fort tard.
+Je viens de faire une grande promenade dans le jardin qui m'a sembl
+immense; je crois que toute la valle du Thiergarten y tiendrait. Des
+souvenirs d'enfance sont venus m'assaillir; cela ne manque jamais. Je
+m'y suis vu tout petit garon, beaucoup plus jeune que Paul[123],
+courant dans les alles, me couchant entre les plates-bandes pour y
+voler des fraises. Voici l'arbre o j'ai tu mon premier corbeau, voici
+la place o j'ai trouv cet norme champignon; o j'ai t tmoin de la
+lutte d'une couleuvre et d'un crapaud, lutte qui m'a fait pour la
+premire fois douter de la bonne Providence. Puis sont venus des
+souvenirs de jeune tudiant, d'homme fait... J'ai visit le tombeau de
+la pauvre Diane[124]; la pierre que j'y avais mise a disparu. Tous les
+arbres ont grandi d'une faon extraordinaire pendant ces trois annes;
+c'est n'en pas croire ses yeux! Les tilleuls sont magnifiques, l'herbe
+grouille de fleurs, mais elle est moins haute que d'habitude; le
+printemps a t trs froid et cela dure jusqu' prsent. Si cela
+continue ainsi et s'il ne vient pas de pluie, ce sera de nouveau une
+mauvaise anne. Il y a encore par-ci par-l quelques restes de lilas en
+fleurs. Je vous envoie deux ou trois de ces fleurs.
+
+J'envoie Didie une tte d'tude; c'est une religieuse _quteuse_ qui
+s'en va de village en village... Avouez que cette figure-l ne laisse
+rien dsirer.
+
+J'espre qu'on m'apportera quelque chose de la poste aujourd'hui. Mille
+choses Viardot, mille tendresses tous; je vous baise les deux mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LX
+
+
+Spassko, 2 juillet/20 juin 1868.
+
+ Chre madame Viardot,
+
+Ainsi Wagner a triomph! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez
+trouv de grandes beauts dans la partition, il faut crier bravo! au
+public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations
+analogues jusque dans notre littrature (le dernier roman de Lon
+Tolsto[125] a du Wagner). Je sens que cela peut tre trs beau, mais
+c'est autre chose que tout ce que j'ai aim autrefois, ce que j'aime
+encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon
+_Standpunkt_. Je ne suis pas tout fait comme Viardot, je puis le faire
+encore, mais l'effort est indispensable, tandis que l'_autre_ art
+m'enlve et m'emporte comme un flot.
+
+Il m'est venu en tte ce propos ces jours derniers la comparaison
+suivante: on peut par exemple exciter la _compassion_ en dcrivant ou on
+reprsentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le
+_vrai_!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois
+davantage... Wagner est un des fondateurs de l'cole du gmissement, de
+l vient la force et la pntration de ses effets. Cette comparaison
+cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que
+je veux dire.
+
+La reine est encore Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y
+sera encore pour la reprise de _Krakamiche_[126], qui doit avoir lieu le
+20 juillet sans faute.
+
+Mon rhume de cerveau est plus ternuant que jamais; il parat que je
+n'en serai _quitte_ qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps
+attendre. Mille choses tout le monde. Je vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXI
+
+
+Spassko, 5 juillet/23 juin 1868.
+
+ _Theureste, beste Freundin_,
+
+Vous voil donc seule Bade au moment o je vous cris. Ce serait le
+moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto[127]. J'ai
+essay de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui
+ne me quitte pas depuis dix jours m'a compltement abruti. Il faisait
+jusqu'ici un temps horriblement dsagrable, froid, aigre, humide: on
+dirait que le bon Dieu a charg quelque vieille fille bien acaritre de
+prsider la temprature. Oh! mon Dieu, quelle diffrence entre Bade et
+cela!!
+
+Le flot de gens qui me considrent comme une vache lait monte chaque
+jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim,
+d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il
+y a une limite tout. Je me dfends l'aide de mon brave Kichinsky,
+l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes.
+
+Nous avons aujourd'hui la premire belle journe, et j'ai pass des
+heures entires dehors, cuire mon misrable rhume au soleil. Je crois
+que cela m'a russi jusqu' un certain point. Assis sur un banc (comme
+dans la premire lettre de ma nouvelle: _Faust_), j'ai d penser
+Viardot; inonde par la lumire la plus pure, tout imprgne de parfums,
+de beaut, de tranquillit apparente, la terre autour de moi offrait un
+vrai champ de carnage: tout s'entre-dvorait avec frnsie, avec rage.
+J'ai sauv la vie une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi
+entranait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgr
+une rsistance dsespre. A peine avais-je dlivr la petite,
+qu'avisant un moucheron demi mort, elle l'empoigna avec la mme
+frocit; cette fois-ci je laissai faire. Dtruire ou tre dtruit; il
+n'y a pas de milieu: dtruisons!
+
+Il faisait admirablement beau, malgr cela; et si vous venez un jour
+Spassko, je vous mnerai ce banc. Deux magnifiques pins d'une espce
+rare, poussent, colls l'un l'autre (ils sont dj trs grands, ils
+m'ont fait penser Didie et Marianne[128]), au milieu d'une jolie
+pelouse; au del, travers les branches pendantes des bouleaux se
+montre l'tang, le grand tang ou plutt le lac de Spassko... Vous
+verrez, c'est trs joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque
+plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des
+tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et
+de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mler de loin le
+chant des cailles dans les bls... Vous verrez, c'est trs joli. Il faut
+venir en masse.
+
+
+Lundi.
+
+Je compte les jours, il en reste _douze_. On commence dj faire les
+prparatifs du dpart, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus
+en plus nombreux des ptitionnaires. C'est une vraie cour des miracles!
+D'o sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces tres
+dcrpits et que la faim rend tout hrisss? Quelle profonde misre
+partout! La _sainte_ Russie est loin d'tre la Russie florissante; du
+reste, un saint n'est pas tenu l'tre.
+
+Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrive, je puis donc
+dire au revoir. Mille choses tout le monde.
+
+Je vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+Cologne, htel du Dme, 18/6 fvrier 1871,
+minuit.
+
+_Ecco mi al fine in Badi... Colonia_, bien chre amie.
+
+Tout a march comme sur des roulettes, la mer tait divine! J'ai trouv
+Cologne et l'htel pouvantablement pleins de monde; dans ce moment on
+chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous
+connaissez. Le garon vient de me dire que _des masses_ de soldats
+arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille
+seulement Cologne et plus de cent mille d'ici Mayence. On croit ici
+que les Franais n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se
+prpare les craser dfinitivement. D'o sort cette tourbe
+innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des
+paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le
+sang des Franais qu'ils s'apprtent verser leur colorait les joues
+d'avance... C'est effrayant voir, je vous assure. Un Allemand avec
+lequel je voyageais m'a dit: _Vor lauter Sieg gehen wir su Guande--aber
+wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen
+gnaedig! Frankreich wird aus gerottet[129]!_ Il parat que Bismarck a
+fix le jour du _24_ fvrier comme fin de l'armistice, pour pouvoir
+entrer prcisment ce _jour-l_ Paris... Cela lui ressemble.
+
+ * * * * *
+
+Je pars d'ici demain 9 heures et j'arrive le soir 8 heures et demie
+ Bade; naturellement je vous crirai aussitt.
+
+Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pens vous et toute la
+chre maison de Devonshire Place[130]. Dans ce moment, vous devez dj
+tre rentre de votre soire; je suis sr que vous avez trs bien
+chant. Vous avez reu mon tlgramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais
+me coucher. Je vous baise les mains.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXIII
+
+
+Saint-Ptersbourg, dimanche 26/14 fvrier 1871,
+minuit et demi.
+
+ Ma chre madame Viardot,
+
+Je viens d'une soire chez Mme Sroff[131], o Louise[132] a chant
+des choses de Schumann, le _Doppelgnger_, la _Gretchen_, etc. Ce qui
+m'a fait plaisir dans le concert, c'est avant tout, votre lve Mlle
+Lavrofska[133], dont la voix est trs belle et qui chante avec got et
+mesure, en vraie cantatrice; puis une basse, M. Melnikoff, une voix
+jeune et mordante. Le reste est dtestable. Mlle Levitski a la voix
+dj compltement abme. Un grand final de _Rousslane_[134] m'a sembl
+fort beau, original et potique. L'orchestre, les choeurs, de beaux
+moyens, mais le directeur est un sabreur: le public chaud, mais sans
+discernement et mme brutal. La salle est vaste, belle, et mauvaise pour
+la voix.
+
+Dans le courant de la journe j'ai fait la connaissance d'un jeune
+sculpteur russe de Wilna, dou d'un talent hors ligne. Il a fait une
+statue d'Ivan le Terrible, assis, ngligemment vtu, une Bible sur les
+genoux, plong dans une rverie terrible et sinistre. Je trouve cette
+statue tout bonnement un chef-d'oeuvre de comprhension historique,
+psychologique, et d'une magnifique excution. Et cela a t fait par un
+petit jeune homme, pauvre comme un rat d'glise, maladif, n'ayant
+commenc travailler et apprendre lire et crire qu' vingt-deux
+ans; il avait t jusque-l un ouvrier... _Spiritus fiat ubi vult._ Il y
+a certainement du gnie dans ce pauvre garon malingre. On l'envoie en
+Italie pour sa sant. Il s'appelle Antokolsky; c'est un nom qui
+restera[135].
+
+J'ai dn tranquillement chez mon vieil ami Annenkoff.
+
+A demain!
+
+
+Lundi 27 fvrier, minuit.
+
+Je reviens du club d'checs, o j'ai lu les tlgrammes officiels...
+Ainsi l'Alsace, la Lorraine perdues, cinq milliards... Pauvre France!
+Quel coup terrible et comment s'en relever? J'ai bien vivement pens
+vous et ce que vous avez d ressentir... C'est enfin la paix, mais
+quelle paix! Ici, tout le monde est plein de sympathie pour la France,
+mais ce n'est qu'une amertume de plus...
+
+Au revoir, chre amie; portez-vous bien, crivez-moi.
+
+_Der Ihrige_,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Saint-Ptersbourg, 19 fvrier/3 mars 1871.
+
+ Ma chre madame Viardot,
+
+Je vais vous raconter ce que j'ai fait ces deux jours. Hier, j'ai dn
+chez M. P..., une espce de fin merle ptersbourgeois, qui, ayant pous
+la fille naturelle de Stieglitz, le banquier, est devenu normment
+riche, habite un palais, donne des dners raffins, etc. J'y ai trouv
+Frdro radieux et pimpant et la jolie poseuse Mme Z... qui n'est plus
+aussi jolie qu'elle l'tait nagure, mais qui pose toujours. Frdro a
+naturellement beaucoup parl de vous, de Weimar, de Wagner; quant moi,
+j'ai pu me convaincre que mon _Roi Lear des steppes_[136] avait eu
+beaucoup de succs dans le public.
+
+Je suis rentr la maison et j'ai crit un article sur ce petit
+sculpteur de gnie Antokolsky. Il faut battre la caisse pour lui et
+faire en sorte que la commande que la cour lui a faite soit enfin
+excute, et qu'il ait un peu d'argent pour s'en aller en Italie. Ce
+matin, l'article a paru.
+
+Aujourd'hui tant le jour anniversaire de l'mancipation des paysans,
+j'ai reu une invitation au dner annuel par le comit ayant pris part
+aux travaux qui ont fait aboutir cette grande rforme. J'ai t le seul
+invit en dehors des membres du comit, ce qui est un trs grand honneur
+pour moi et le seul de ce genre qui puisse me toucher. Ces messieurs ne
+se sont pas contents de cela; ils ont bu ma sant! J'aurais peut-tre
+d m'y attendre et prparer un speech, mais n'ayant pas eu cette pense,
+j'ai balbuti, avec mon loquence ordinaire, quelques paroles
+inintelligibles... Enfin ils ont pu voir que j'tais mu, car je l'tais
+en effet, et voil[137].
+
+Beaucoup de personnes viennent me voir; il est vident que si certaines
+personnes me tiennent pour mort et s'tonnent que je ne me fasse pas
+enterrer, d'autres ont conserv de l'amiti pour moi, _sempre bene!_
+
+Ici on est trs content que la paix ait t faite; on plaint beaucoup
+la France, et on s'attend ce qu'elle montre de l'lasticit et de
+l'nergie dans sa rgnration; on accepte parfaitement la Rpublique
+(je ne parle naturellement que de ceux qui l'aiment).
+
+Mon intendant m'annonce l'assemble gnrale des aspirants prendre mon
+bien en fermage, pour le 5 mars de notre style; involontairement cela me
+fait l'effet d'une vole de corbeaux, qui, le bec grand ouvert,
+attendent leur proie. Je tcherai de laisser le moins de _viande_
+possible, comme dirait Mller.
+
+A demain. Je suis pas mal fatigu, je me porte bien, mais je dors mal
+dans ce diable de Ptersbourg, dans ces chambres o il fait si chaud.
+Mille et mille amitis tous. Je vous baise les mains avec la tendresse
+la plus tendre.
+
+_Der Ihrige_,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Saint-Ptersbourg,
+lundi 22 fvrier/6 mars 1871.
+
+ Chre madame Viardot,
+
+Avant toute chose, laissez-moi vous dire combien j'ai t heureux de
+recevoir votre lettre du 25, avec tous les dtails sur les deux concerts
+du 23 et du 24! Vous avez pris une glorieuse revanche, et combien je
+regrette de n'y pas avoir assist! Maintenant la mauvaise poque est
+passe, la voix est en ordre et tout marchera bien. Je suis trs heureux
+et je vous flicite de tout mon coeur.
+
+Passons maintenant mes faits et gestes depuis vendredi soir.
+
+Ce jour-l, aprs vous avoir crit ma lettre, je suis all un raout
+chez une comtesse P...; beaucoup de personnes connues, quelques jolies
+figures, des conversations peu intressantes. Samedi matin, visites et
+courses. A 4 heures, je reois l'invitation d'aller chez la
+grande-duchesse Hlne; elle me fait attendre jusqu' 5 heures un quart;
+conversation politique. Elle a beaucoup vieilli. Puis dner littraire
+chez mon diteur. Il me comble de civilits; puis je vais une runion
+du comit pdagogique, o une jeune demoiselle de dix-neuf ans (fille
+d'un professeur de mes amis, M. K...) dfend une thse d'histoire avec
+une science, un aplomb et une loquence rares, devant deux cents
+personnes. Voil certes du nouveau, et pas l'ombre de pdantisme, une
+navet d'enfant, une si grande absence de proccupation personnelle,
+que cela te toute timidit. C'est phnomnal! On l'a applaudie tout
+rompre. Il y a eu beaucoup de demoiselles dans l'auditoire, des
+institutrices.
+
+Hier matin, sance pour mon portrait, mais pas chez M. Gay, chez un
+autre peintre, du nom de Makovsky[138], qui ne m'en a demand qu'une, et
+qui a fait quelque chose de fort remarquable comme peinture. Je suis
+arriv l'ge de cinquante-deux ans sans qu'on ait fait mon portrait
+l'huile, et voil qu'on en fait deux la fois. Puis concert de
+Rubinstein l'assemble de la noblesse; un monde fou; il joue comme
+toujours; immenses applaudissements. Auer y a jou aussi, mais j'avoue
+que j'ai surtout admir ses yeux et toute sa physionomie. Le morceau
+pour orchestre intitul _Don Quichotte_ est assez bien; seulement
+l'lment comique, le Sancho Pana, manque compltement. Il a introduit
+des fragments d'airs espagnols, en les choisissant assez vulgaires. Je
+crois me rappeler qu'il vous les avait demands ainsi. Puis, dner
+tranquille et patriarcal chez Annenkoff, rception de votre bonne et
+chre lettre... On joue aux cartes le soir, je rentre d'assez bonne
+heure, et voil!
+
+Je commence me lasser de Ptersbourg. J'ai d y rester pour prendre un
+peu l'air du pays; maintenant il faut partir et pousser, talonner les
+affaires, pour revenir au plus vite! Mon intendant doit m'envoyer de
+l'argent. Borisoff[139] m'attend Moscou, et nous partirons
+probablement ensemble pour la campagne.
+
+J'ai d promettre de faire une lecture publique, trs courte, samedi
+prochain (pour un but de bienfaisance). Lundi, dans une semaine, je
+file.
+
+Nous sommes en plein dgel. La neige a disparu, ou plutt elle est
+devenue noire, et nous pataugeons dans une horrible boue. C'est trs
+laid au soleil.
+
+A demain chre amie...
+
+_Der Ihrige_,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+Saint-Ptersbourg, htel Demouth,
+8 mars/21 fvrier 1871.
+
+ Chre madame Viardot,
+
+Il y a de cela une heure, au moment de sortir de chez Annenkoff, le
+postillon est venu ma rencontre, avec _deux_ lettres, l'une de vous,
+l'autre des petites. Vous dire le plaisir que cela m'a fait est
+superflu!
+
+Vous avez chant hier Liverpool et vous chanterez demain
+Manchester... Je vous accompagne de toute l'intensit de ma pense, mais
+je n'ai plus peur pour vous; je suis persuad que maintenant cela ira
+comme sur des roulettes.
+
+Je vais vous raconter ma vie pendant hier et aujourd'hui. Rgle
+gnrale, ma journe commence de trs bonne heure par un envahissement
+de vieux amis, vieilles connaissances, ou bien de personnes qui veulent
+m'exploiter d'une faon ou d'une autre, ou qui ont affaire moi. Ce
+matin il est venu entre autres une vieille mendiante polonaise, qui m'a
+soutir cinq roubles. Non, jamais, depuis que le monde est monde, il
+n'y a eu de figure plus typique dans son genre, et si j'tais peintre je
+lui donnerais volontiers vingt-cinq roubles pour la faire poser! Ensuite
+viennent les excursions, qui, par la boue horrible dont toutes les rues
+sont remplies, et vu que cette fois-ci je ne me permets pas le luxe
+d'une voiture, prsentent des difficults de locomotion considrables;
+puis arrive le moment du dner.
+
+Hier j'ai dn chez la vieille comtesse Protassoff, une dame trs
+affable et bon enfant, o j'ai trouv cinq ou six personnes assez
+agrables; tout le monde est enrag contre les Allemands, mais quoi
+cela a-t-il servi? Le soir je suis all chez un M. J..., le frre de
+celui que vous avez vu Bade et qui est si ennuyeux; celui-ci est
+encore plus beau--il a _volcan_ de cheveux gris sur la tte--et encore
+plus ennuyeux! J'y ai trouv plusieurs adeptes de la nouvelle cole
+musicale russe (pas Cui, malheureusement), mais le grand Balakireff
+qu'ils reconnaissent pour leur chef; le grand Balakireff a assez mal
+jou quelques fragments d'une fantaisie orchestre de Rymsky-Korsakoff
+(vous vous rappelez, on vous a envoy quelques jolies romances de lui);
+cette fantaisie sur un sujet de lgende russe, assez bizarre, m'a sembl
+en effet en avoir, de la fantaisie. Puis le grand Balakireff a assez
+mal jou des rminiscences de Liszt et de Berlioz, qui, lui surtout, est
+pour ces messieurs l'Absolu et l'Idal. Je crois, aprs tout, que c'est
+un homme intelligent. _Kein talent, doch ein character._
+
+Ce, matin j'ai t plus envahi que jamais, puis j'ai eu ma dernire
+sance chez M. Gay. J'en dois une encore M. Makovsky. Le portrait de
+M. Gay est d'une ressemblance frappante ce que disent tous les amis et
+ ce que je crois moi-mme. Puis j'ai fait des visites _littraires_,
+c'est--dire ennuyeuses, mais il le fa-a-allait, comme dit Bilboquet.
+Puis j'ai dn tout seul, pour la premire fois depuis mon arrive ici,
+dans un petit restaurant sous terre, au-dessous du sol je veux dire, et
+je suis all chez papa Annenkoff. Hier, oui, j'ai oubli! j'ai fait une
+assez longue visite l'_Hermitage_[140] o j'ai admir de nouveau les
+chefs-d'oeuvre dont cette galerie est pleine: les Potter, les
+Rembrandt, etc., etc. En fait de choses nouvelles, il y a une
+merveilleuse petite Vierge de Lonard (dans la galerie Litta), des vases
+admirables de la collection Campana, et surtout un petit sphynx assis
+(un sujet de lampe) venu des fouilles de Kertch[141] qui est bien une
+des choses les plus fascinatrices qu'on puisse voir; il est peint et
+d'une conservation tonnante. J'aurais bien dsir que Viardot et vu ce
+sphynx! Puis sont venues les deux lettres chez Annenkoff, et voil!
+
+Et maintenant, demain. Mille embrassades tout le monde.
+
+_Der Ihrige_,
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+Saint-Ptersbourg, vendredi 10 mars 1871.
+
+ Chre et bien-aime madame Viardot,
+
+Je vous avais dit que ma lecture de demain tait tombe l'eau.
+Malheureusement ce n'tait qu'un faux bruit, et je lis en effet, entre
+Mlle Lovato, chantant: Ce n'est pas dans le nez que a me
+chatouille, et une autre demoiselle de la mme force; c'est tout fait
+caf chantant; mais le but m'tant trs sympathique (c'est pour les
+blesss franais, on n'en parle pas sur l'affiche, mais tout le monde le
+sait...), je passe outre. On a mis mon nom en vedette, et l'on me voit
+rayonner ct d'hutres fraches, etc.
+
+J'ai pens votre arrive Brighton et me suis senti trs flatt d'une
+pareille similitude! Avec tout cela, je crains qu'il n'y ait que fort
+peu de monde, car le public ici est trop bourr de concerts, tableaux
+vivants, etc. Demain, je vous dirai le rsultat.
+
+Et maintenant parlons de mes faits et gestes. Sance pour _les_
+portraits (ils sont achevs maintenant, Dieu merci!), sance pour des
+photographies (ce n'est pas moi qui paye, je vous prie de le croire!),
+visites littraires, pour affaires, visites reues et rendues; c'est un
+brouhaha que ma vie ici; et je serai bien content quand je roulerai vers
+la tranquille Moscou et vers Spassko, plus tranquille encore. Tout
+cela est ncessaire; mais quand ce sera fini, ce sera bien _agriable_,
+comme dit Thrsa.
+
+J'ai dn hier, jeudi, avec trois _jeunes_ littrateurs, et la
+conversation a t vive et anime. Nous n'avons bu qu'_une_ bouteille de
+vin! J'ai d passer ensuite la soire chez une femme bien ennuyeuse, que
+vous connaissez je crois, Mme M..., cette personne qui a de si
+grosses joues, et elle a t digne de sa rputation. Aujourd'hui, dner
+chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes
+intentions envers la littrature; il est en train de fonder une vaste
+entreprise lexico-encyclopdique; il est trs riche, et il faut
+encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De l, je suis
+all dans un autre salon, politico-littraire aussi, mais d'une couleur
+un peu plus tranche, de faon que je me rends compte des diffrentes
+nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la _Cara
+patria_. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix.
+
+
+Samedi soir.
+
+Eh bien, ma chre et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais a
+a t autre chose que je n'avais cru. Un peu caf chantant, en effet, de
+la musique excrable, mais un public norme, bouillant de jeunesse:
+apothose de _Garibaldi_ en tableau vivant, lecture par une dame de
+_Souvenirs d'un sjour parmi les Garibaldiens_, dclamation par une
+grosse dinde, la voix fle, des _Deux Grenadiers_ de Schumann, qui,
+comme vous vous le rappelez peut-tre, se terminent par _la
+Marseillaise_; alors explosion de bravos frntiques, cris de: Vive la
+France! tempte, en un mot, qui a dur dix minutes. Un acteur franais
+a, il est vrai, dit _les Deux Gendarmes_, mais une actrice franaise a
+dclam _les Pigeons de la Rpublique_, et ce mot a fait courir le
+frisson habituel.
+
+Quant moi, je dois avouer que jamais je n'ai t l'objet de
+pareilles--pardon du mot!--_ovations_. Je vous le dis parce que je sais
+que cela vous fera plaisir, et j'ai pens vous pendant tout le temps
+que je me tenais l, confus, rouge, un sourire impassible sur la face,
+en prsence de cette foule qui hurlait... a me faisait l'effet d'une
+grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses
+paules nues. J'ai lu le fragment des _Mmoires d'un chasseur_ intitul
+_Bourmistr_; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'taient dtendus
+pendant tout ce tapage, et j'tais calme, puis le public tait si
+bienveillant!
+
+Vous voil revenue de Liverpool; peut-tre aurais-je quelque nouvelle de
+vous demain.
+
+En attendant, mille amitis. Je vous baise les mains.
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+
+Saint-Ptersbourg, samedi 11 mars 1871.
+
+Je continue ma lettre, chre madame Viardot.
+
+Aprs dner je suis all au concert de la Socit russe. Symphonie n 3
+de Beethoven, assez brutalement joue, et puis... vous allez vous
+tonner... et en mme temps vous rendrez justice ma bonne foi: on a
+donn l'ouverture des _Matres chanteurs_ et l'entr'acte, qui m'ont fait
+le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la
+puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et
+l'entr'acte a t redemand.
+
+Un petit musicien que vous connaissez, et qui se nomme Ch. Lenz, m'a
+entran du concert chez un de nos meilleurs acteurs, M Samoloff, o je
+devais rencontrer Rubinstein. Il y tait en effet. Il a pris les
+Allemands (!) en horreur, et veut rester en Russie. Comme il faut
+toujours qu'il entreprenne quelque chose, il s'est mis en tte de fonder
+une socit, un Orpheum ou Verein, o se runirait toute
+l'intelligence artistico-littraire de Ptersbourg. Cette ide a t
+longuement dbattue, et on a fini par dcider qu'on ferait une soire
+d'preuve, jeudi prochain (on a choisi ce jour-l, parce que je pars
+vendredi), et on a fait des listes d'invitation, des circulaires. J'ai
+d signer la circulaire littraire. Il ne sortira naturellement rien de
+tout cela; du reste cela ne me regarde pas, puisque je n'habite pas la
+Russie; mais enfin, cela a amus Rubinstein, et il est entier en diable
+et ttu comme un mulet. J'ai rencontr sa femme: elle a trs bonne mine;
+il parat que son garon continue tre splendide.
+
+J'ai l'ide de vous envoyer mes textes russes du _Gaertner_ et de _Es
+ist ein schlechtes Wetter_. J'ai choisi ces deux-l, comme tant de
+beaucoup les plus difficiles. Le cheval de la princesse, _Blanc de
+neige_, est devenu noir comme l'acier, mais c'est aussi dans la nature.
+
+Faites-vous chanter cela par Mme Gourieff, vous verrez si cela va
+bien...
+
+J'ai dn paisiblement chez mon vieux Annenkoff; aprs dner, j'ai eu
+une entrevue avec un monsieur, pour le fermage de mes biens, et
+peut-tre pour la vente de l'un deux. Ce monsieur est un galant homme,
+que je connais depuis longtemps et qui a de l'argent.
+
+Le tourbillon de Ptersbourg, o je suis tomb et d'o je compte me
+retirer bien vite, ne me fait oublier un instant ni Londres, ni mon
+retour, ni tout ce que j'aime au monde, et plus que jamais. Je ne serai
+heureux que quand j'aurai franchi le seuil de Devonshire Place, 30!
+
+J'ai reu une lettre de Lewis, qui me parle d'un de vos samedis, auquel
+il aurait assist, et d'un autre o il comptait retourner. Il semble
+vous avoir pris en affection.
+
+A demain, _theuerste Freundin_. Mille amitis tous.
+
+Votre
+
+IV. TOURGUENEFF.
+
+Nous terminons ici la publication des lettres de Tourgueneff Mme
+Viardot. L'illustre artiste n'a pas cru possible, pour des motifs
+divers, de rendre public le reste de la correspondance, plus d'une
+centaine de lettres se rapportant la mme poque (de 1844 1871).
+Mais les pages publies--outre leur charme intime--peuvent dj servir
+de contribution apprciable l'tude de la vie intrieure de
+Tourgueneff qui doit nous intresser, pour le moins, autant que celle de
+ses crations.
+
+Des biographes russes ont mis dj profit les lettres parues dans mon
+ouvrage sur _Tourgueneff d'aprs sa correspondance_, et ils ont pu
+lucider certains cts du problme psychologique et moral que prsente
+l'me d'un artiste, aussi grand par l'esprit et le coeur, dou d'une
+aussi rare puissance vocatrice que l'est l'auteur de cette
+correspondance.
+
+Notre tche ne fut pas vaine.
+
+E. H.-K.
+
+ * * * * *
+
+Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+
+ 3 fr. 50 le volume
+
+EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+MMOIRES--SOUVENIRS--CORRESPONDANCE
+
+CHARLES ALEXANDRE
+Souvenirs sur Lamartine. 1 vol
+
+PAUL ALEXIS
+Emile Zola. Notes d'un ami. 1 vol
+
+THODORE DE BANVILLE
+Mes souvenirs. 1 vol
+
+MARIE BASHKIRTSEFF
+Journal, 2 vols
+
+MILE BERGERAT
+Thophile Gautier. Biographie, entretiens, souvenirs. 1 vol
+
+PHILARTE CHASLES
+Mmoires, 2 vols
+
+LEON DAUDET
+Alphonse Daudet. 1 vol
+
+EUGNE DELACROIX
+Lettres. 2 vols
+
+ALIDOR DELZANT
+Les Goncourt, 1 vol
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+Correspondance. 4 vols
+
+JULES DE GONCOURT
+Lettres. 1 vol
+
+E. ET J. DE GONCOURT
+Journal. Mmoires de la Vie litteraire. 9 vols
+
+VICTOR HUGO
+Choses vues. 1 vol
+
+PIERRE LANFREY
+Correspondance. 1 vol
+
+L. DE MONTLUC
+Correspondance de Juarez et de Montluc. 1 vol
+
+PAUL DE MUSSET
+Biographie d'Alfred de Musset. 1 vol
+
+HENRI REGNAULT
+Correspondance. 1 vol
+
+STENDHAL
+Journal, 1 vol
+
+LON TOLSTO
+Correspondance indite. 1 vol
+
+IVAN TOURGUENEFF
+Correspondance. 1 vol
+
+MILE ZOLA
+Correspondance.--LETTRES DE JEUNESSE 1 vol
+
+4433. -- Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benot, 7, Paris.
+
+ * * * * *
+
+
+Notes sur la transcription
+
+On a effectu les corrections suivantes:
+
+Clment Thomas lui-mme n'interromptit=>Clment Thomas lui-mme
+n'interrompit
+
+le lond du rivage=>le long du rivage
+
+que Dieu vons bnisse=>que Dieu vous bnisse
+
+'a a t le dernier geste de Socrate mourant=>a a t le dernier geste
+de Socrate mourant
+
+elle nous aunonce=>elle nous announce
+
+Je viens de m'excercer=>Je viens de m'exercer
+
+n'est pas capable de se distraire de sa proccution=>n'est pas capable
+de se distraire de sa proccupation
+
+l'engager aller trouver la tranquilit=>l'engager aller trouver la
+tranquillit
+
+J'ai donc trentre-quatre ans=>J'ai donc trente-quatre ans
+
+Notre voyage est redard d'un jour=>Notre voyage est retard d'un jour
+
+Voici les quelques lignes que je vous proprose=>Voici les quelques
+lignes que je vous propose
+
+au-desus de la fentre=>au-dessus de la fentre
+
+Mais imaginezvous=>Mais imaginez-vous
+
+Wieniaswki a normment gagn=>Wieniawski a normment gagn
+
+Vanitas vanitum et onmia vanitas!=>Vanitas vanitum et omnia vanitas!
+
+A propos, le bruit s'tait rpaudu ici>=A propos, le bruit s'tait
+rpandu ici
+
+Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes poils
+chiches vont me sauter au nez.=>Je crains bien que mon oncle soit cette
+muraille et que mes pois chiches vont me sauter au nez.
+
+Avec tout cela, il n'est impossible=>Avec tout cela, il n'est pas
+impossible
+
+Vous voil donc seul Bade=>Vous voil donc seule Bade
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] En septembre 1883.
+
+[2] Voir _Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance avec ses amis
+franais_, par E. Halprine-Kaminsky (Fasquelle, diteur).
+
+[3] Pote russe renomm, auteur de _Souvenirs_ sur Tourgueneff.
+
+[4] Terre de Tourgueneff, dans le gouvernement d'Orel.
+
+[5] Le prsent recueil contient galement les huit lettres que Mme
+Viardot a bien voulu me communiquer en plus de celles qui constituent le
+paquet qui lui a t restitu, lettres que j'avais dj insres dans le
+volume: _Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance avec ses amis
+franais_. Toutes les lettres de Tourgueneff Mme Viardot dont la
+publication a t autorise par la destinataire sont donc runies ici.
+
+[6] M. et Mme Viardot.
+
+[7] L'Opra de Berlin.
+
+[8] Il s'agit videmment des compositions de musique de Mme Viardot.
+
+[9] Allusion la fameuse revue russe _le Contemporain_, sous la
+direction du pote Nekrassov et de Panaev, et dont les principaux
+collaborateurs taient, avec Tourgueneff: Tolsto, Ostrovky,
+Grigorovitch, le critique Belinsky, etc.
+
+[10] La fille ane de Mme Viardot, devenue plus tard Mme Heritte.
+
+[11] La langue allemande.
+
+[12] Probablement ses premiers _Rcits d'un chasseur_, parus en 1847
+dans _le Contemporain_.
+
+[13] Mme Garcia, mre de Mme Viardot.
+
+[14] Cousine germaine de Mme Viardot. Cantatrice, lve, je crois, de
+M. Manuel Garcia, frre de Mme Viardot.
+
+[15] Le frre de Mme Garcia, mre de Mme Viardot.
+
+[16] M. Manuel Garcia.
+
+[17] Fils d'un mdecin fameux de l'poque.
+
+[18] L'auteur de: _Essence du christianisme_, etc.
+
+[19] Critique russe, ami de Tourgueneff et plus tard son excuteur
+testamentaire.
+
+[20] Allusion aux superstitions populaires russes qui veulent qu'on
+crache lorsqu'on constate la bonne sant d'une personne.
+
+[21] M. Garcia, le frre de Mme Viardot, artiste renomm, comme toute
+la famille Garcia, inventeur du laryngoscope.
+
+[22] Jeu de mots expliqu par les ratures assez nombreuses de cette
+partie de la lettre.
+
+[23] Romancier, ou plutt auteur de nouvelles, devenu plus tard clbre.
+
+[24] Une phrase en espagnol, une en allemand et une en russe contenant
+le mme souhait; la dernire, en caractres russes, signifie:
+Portez-vous bien et souvenez-vous de nous.
+
+[25] _La Vie est un songe._
+
+[26] _Le Magicien prodigieux._
+
+[27] Louis Viardot traduisit en effet, en collaboration avec l'auteur,
+plusieurs des nouvelles de Tourgueneff, notamment les _Rcits d'un
+chasseur_, d'autres sous le titre de _Scnes de la vie russe_, etc.
+
+[28] Savant naturaliste allemand.
+
+[29] La famille du gnral comte Serge Kaminsky, fils du marchal russe
+qui servit en qualit de volontaire dans l'arme franaise en 1758 et
+1759. Le comte Serge avait habit Orel, ville o est n Tourgueneff.
+
+[30] D'espagnol.
+
+[31] Probablement _le Clibataire_, comdie en trois actes.
+
+[32] Pote et militant politique allemand qui, sous l'influence des
+ides de la rvolution de Fvrier Paris, se porta, la tte d'une
+colonne d'ouvriers arms, et, l'aide des rvolutionnaires de Bade,
+pntra dans la ville, mais fut repouss par les troupes
+wurtembergeoises.
+
+[33] En russe: Je vous en prie.
+
+[34] Le clbre crivain socialiste russe.
+
+[35] On le sait aujourd'hui, le gnral Lamoricire avait pour mission
+de conclure une entente entre la Rpublique de 1848 et l'empereur
+Nicolas Ier.
+
+[36] Domestique de M. et Mme Viardot.
+
+[37] Le vieux chien de chasse de M. Viardot.
+
+[38] Il s'agit probablement du romancier russe de ce nom.
+
+[39] Phrase en lettres russes qui signifie: Comprenez-vous le russe? ou
+l'avez-vous oubli?
+
+[40] Cousine germaine de Mme Viardot.
+
+[41] Lonard, clbre violoniste.
+
+[42] Le frre de Mme Garcia.
+
+[43] _Un djeuner chez le marchal de la noblesse_, la seule comdie en
+un acte de Tourgueneff, date de 1849.
+
+[44] Allusion probable la traduction, faite par l'auteur en
+collaboration avec Louis Viardot, du _Commensal_, comdie en deux actes,
+crite en 1848, et parue en franais sous le titre primitif de _le Pain
+d'autrui_ dans le volume: _Scnes de la vie russe_ (Paris, 1858).
+
+[45] Critique musical de l'_Athenum_ de Londres.
+
+[46] Belle-soeur de Mme Viardot.
+
+[47] _Gold verdienen_, gagner de l'argent (ou de l'_or_--_gold_);
+_verdienen_--gagner;--_dienen_--servir.
+
+[48] Le chien de garde.
+
+[49] La vieille cuisinire de Courtavenel.
+
+[50] Petit bois prs de Courtavenel.
+
+[51] M. Sitchs.
+
+[52] Gnral espagnol.
+
+[53] Vieux cheval de M. et Mme Viardot.
+
+[54] Le frre de Mme Viardot.
+
+[55] Un familier de la maison.
+
+[56] A M. Louis Viardot.
+
+[57] La nouvelle de la mort de sa mre a oblig Tourgueneff de partir
+pour la Russie afin de mettre en ordre les affaires de la succession.
+
+[58] Proprit patrimoniale de Tourgueneff.
+
+[59] La fille de Tourgueneff.
+
+[60] La fille de Tourgueneff confie par lui Mme Viardot.
+
+[61] Le clbre acteur, ami de Gogol et crateur du principal rle de
+_Revisor_ (le rle du maire).
+
+[62] La mre de Mme Viardot.
+
+[63] Le frre et la fille de Mme Viardot.
+
+[64] Nicolas Ier.
+
+[65] Le grand-duc Alexandre Nicolaevitch, plus tard Alexandre II.
+
+[66] Eugne Vivier, le clbre corniste improvisateur, homme de beaucoup
+d'esprit et dont les traits amusaient souvent Tourgueneff et toute la
+famille Viardot. Les journaux en ont parl rcemment l'occasion de sa
+mort.
+
+[67] On sait (voir _Tourgueneff d'aprs sa correspondance_, par E.
+Halprine-Kaminsky) que Tourgueneff a t exil dans sa proprit de
+Spassko la suite de son article sur la mort de Gogol, en 1852. Cette
+rclusion a dur jusqu' la fin de 1854; rendu libre grce
+l'intervention du grand-duc hritier (plus tard Alexandre II),
+Tourgueneff revint en France.
+
+[68] M. Tutcheff a t un pote d'une rare finesse et de grce.
+
+[69] Il faut se souvenir que le servage n'tait pas encore aboli cette
+poque en Russie.
+
+[70] Journal russe, Mme Viardot tait ce moment en reprsentation
+Saint-Ptersbourg.
+
+[71] On se souvient que Tourgueneff a t exil dans ses terres la
+suite de son article sur Gogol.
+
+[72] La fille de Tourgueneff.
+
+[73] Mme Viardot s'tait charge de la surveillance de son ducation.
+
+[74] _Roudine_, probablement.
+
+[75] _Scnes de la vie russe_, 2e srie, traduite, en collaboration
+de l'auteur, par Louis Viardot.
+
+[76] A M. Louis Viardot.
+
+[77] L'un des directeurs de la maison d'dition Hachette.
+
+[78] La deuxime srie des _Scnes de la vie russe_.
+
+[79] Xavier Marmier avait traduit un volume des nouvelles de
+Tourgueneff, sous le mme titre de _Scnes de la vie russe_ (1re
+srie).
+
+[80] Un rcit de Tourgueneff, qu'il traduisit en commun avec M. Viardot
+et qui parut dans le recueil: _Scnes de la vie russe_, en 1858 (2e
+srie).
+
+[81] Autre rcit de Tourgueneff.
+
+[82] _Idem._
+
+[83] La mort du clbre peintre Arry Scheffer.
+
+[84] Dans la proprit de Lon Tolsto, Yasnaa Poliana, qui n'est pas
+trs loigne de Spassko.
+
+[85] Le tableau dont parle Tourgueneff est la fameuse Apparition du
+Christ, laquelle le peintre russe a travaill pendant plus d'un quart
+de sicle et qui est son principal titre de gloire.
+
+[86] Reprsentant russe de l'art acadmique.
+
+[87] Il s'agit de _A la Vielle_, roman traduit en franais sous le titre
+de: _Un Bulgare_.
+
+[88] Les Comits institus par Alexandre II pour prparer la rforme de
+l'affranchissement des serfs, affranchissement proclam par l'Empereur
+le 19 fvrier 1861.
+
+[89] Critique d'art et de littrature allemand.
+
+[90] Pierre Botkine, littrateur et grand ami de Tourgueneff.
+
+[91] Tourgueneff faisait grand cas du jugement littraire de la comtesse
+et soumettait parfois son apprciation ses crits; bien que portant un
+nom franais, elle est d'origine russe.
+
+[92] Critique littraire et biographique de Tourgueneff. Il fut plus
+tard son excuteur testamentaire.
+
+[93] Le comte Nicolas Milutine, clbre homme d'tat, l'un des
+principaux artisans de l'affranchissement des serfs et d'autres rformes
+librales du rgne d'Alexandre II.
+
+[94] Tourgueneff fut accus de pactiser avec les rvolutionnaires russes
+rfugis l'tranger, et il fut mand par le gouvernement
+Saint-Ptersbourg pour se justifier devant une commission du Snat,
+rige pour la circonstance en tribunal suprme.
+
+[95] Les prvisions de Tourgueneff se sont ralises: Sroff est devenu
+l'un des plus puissants reprsentants de l'cole musicale russe.
+
+[96] _Rognda_ est en effet considre comme le chef-d'oeuvre de
+Sroff.
+
+[97] Pauline Viardot, clbre cantatrice.
+
+[98] Il s'agit videmment du rcit _Assez!_ le seul publi en 1864.
+
+[99] Chef d'orchestre au Gewandhaus de Leipzig.
+
+[100] La fille de Mme Viardot.
+
+[101] Devenue clbre depuis.
+
+[102] Titres crits en caractres russes.
+
+[103] Compositions, sur paroles russes, de Mme Viardot.
+
+[104] Chanteur au thtre italien.
+
+[105] _Fume._
+
+[106] Publiciste fameux, alors directeur libral de la revue moscovite
+_le Messager russe_. Il devint plus tard ractionnaire et joua un rle
+considrable sous le rgne d'Alexandre III.
+
+[107] Le public franais sait aujourd'hui, par les traductions publies,
+la grande valeur de cet crivain.
+
+[108] Excavations et fondrires de route.
+
+[109] L'oncle paternel de Tourgueneff avait t longtemps l'intendant de
+ses biens; mais il les avait si mal grs que Tourgueneff dut, malgr
+les liens de parent, confier l'administration de Spassko un nouveau
+grant, tout en indemnisant son oncle d'une forte somme.
+
+[110] _Fume._
+
+[111] Nicolas Rubinstein, frre d'Antoine, galement pianiste fameux, et
+plus tard directeur du conservatoire de Moscou.
+
+[112] Il s'agit de l'_Histoire du lieutenant Yergounov_.
+
+[113] Les preuves de _Fume_.
+
+[114] L'une des filles de Mme Viardot.
+
+[115] L'hrone de _Fume_.
+
+[116] Tourgueneff; l'architecte en question tait un Allemand qui a
+construit la villa de Tourgueneff Bade.
+
+[117] pisodes de _Fume_.
+
+[118] De ses oeuvres compltes ce moment.
+
+[119] Christine Nilsson, la clbre cantatrice, qui avait dbut avec un
+clatant succs, en 1864, au Thtre-Lyrique de Paris.
+
+[120] Le clbre pote russe, ami de Tourgueneff et de Tolsto.
+
+[121] En 1838.
+
+[122] Ce Porphyre eut une destine peu banale: il avait accompagn
+Tourgueneff en Allemagne en qualit de groom; son jeune matre, s'tant
+aperu de ses capacits intellectuelles, le prpara et le fit entrer
+la Facult de mdecine de Berlin. Ses tudes mdicales acheves,
+Porphyre, malgr son titre de docteur, malgr l'invitation pressante de
+Tourgueneff de rester en Allemagne, o il tait amoureux et sur le point
+d'pouser une Berlinoise,--revint avec Tourgueneff Spassko et
+demeura serf de Mme Tourgueneff mre jusqu' la mort de celle-ci.
+
+[123] Le fils de M. et Mme Viardot.
+
+[124] La chienne.
+
+[125] _Guerre et Paix._
+
+[126] _Krakamiche le dernier des sorciers_, est un des trois contes
+fantastiques (les deux autres sont: _l'Ogre, Conte de fe_ et _Trop de
+femmes_) crits en franais par Tourgueneff, et dont la musique a t
+compose par Mme Viardot. Pleines de gaiet et d'esprit, ces
+oprettes ont t reprsentes Bade, dans l'intimit de la famille
+Viardot, et les rles ont t tenus par les lves de Mme Viardot,
+souvent par l'illustre cantatrice, et mme par Tourgueneff, qui
+incarnait l'ogre, le sorcier ou le pacha. Assistaient ces
+reprsentations les nombreux amis ou connaissances de tous les pays qui
+habitaient Bade, parfois le roi, plus tard empereur, Guillaume Ier,
+et la reine de Prusse, ainsi que leur petit-fils, aujourd'hui Guillaume
+II.
+
+[127] En composant la musique sur un livret de Tourgueneff.
+
+[128] Les deux filles cadettes de M. et Mme Viardot.
+
+[129] Nous prirons force de victoires; mais si les Franais veulent
+continuer la guerre... que Dieu leur vienne en aide! la France sera
+extermine!
+
+[130] La famille de Mme Viardot habitait pendant la guerre
+l'Angleterre.
+
+[131] La femme du grand compositeur russe, auteur de _Rognda_, etc.
+
+[132] La fille ane de Mme Viardot.
+
+[133] Devenue plus tard clbre.
+
+[134] Opra de Glinka.
+
+[135] On sait combien la prdiction de Tourgueneff se ralisa:
+Antokolsky (mort il y a quelques annes) est devenu le plus grand
+sculpteur russe, chef d'une nouvelle cole, et sa gloire fut consacre
+l'Exposition universelle de 1878, o, seul parmi les artistes trangers,
+il reut la mdaille d'honneur. Plus tard, il fut lu membre tranger de
+l'Institut de France et eut les plus hautes rcompenses en Russie. A
+rapprocher un autre fait de divination esthtique de Tourgueneff: il
+avait prdit Tolsto sa glorieuse carrire ds le dbut. En 1854, au
+moment de l'apparition de l'_Adolescence_ (2e partie de l'ouvrage:
+_Enfance, Adolescence, Jeunesse_, traduit en franais sous le titre de
+_Mes Mmoires_), Tourgueneff crivit un ami: Je me rjouis fort du
+succs de l'_Adolescence_. Que Dieu prte longue vie Tolsto, et j'en
+ai le ferme espoir, il vous tonnera tous: c'est un talent de premier
+ordre. Voir galement, dans la lettre Mme Viardot du 19 janvier
+1864, le jugement de Tourgueneff sur le compositeur Sroff.
+
+[136] Rcit de Tourgueneff.
+
+[137] On sait que la publication, en 1847-1850, de ses _Rcits d'un
+chasseur_ avait produit une impression ineffaable sur le public russe
+et notamment sur le tzar Alexandre II, librateur des serfs en 1861.
+Tourgueneff contribua donc grandement cet affranchissement.
+
+[138] Depuis, on a connu Paris ce peintre de rel talent.
+
+[139] Un ami intime de Tourgueneff, mort jeune.
+
+[140] _Ermitage_, la galerie impriale de tableaux.
+
+[141] Ville en Crime.
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
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+ of receipt of the work.
+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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Binary files differ
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+Title: Lettres Madame Viardot
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+Author: Ivan Tourgueneff
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+Annotator: E. Halprine-Kaminsky
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+Release Date: December 18, 2011 [EBook #38335]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
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+
+<hr class="full" />
+
+<p class="cb"><big><big>LETTRES</big></big><br />
+A MADAME VIARDOT</p>
+
+<p>
+<br />&nbsp;
+<br />
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/cover.jpg" width="340" height="550" alt="" title="" />
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/insidecover.jpg" width="324" height="550" alt="" title="" />
+</p>
+
+<p class="un">Eugne FASQUELLE, diteur, 11, rue de Grenelle, Paris</p>
+
+<p class="c">AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF</p>
+
+<p class="c"><small>DANS LA</small> BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER</p>
+
+<p class="c"> 3 fr. 50 le volume.</p>
+
+<div class="sml">
+<p class="hang"><b>PRES ET ENFANTS.</b> Prcd d'une lettre l'diteur par Prosper M<small>RIME</small>,
+de l'Acadmie franaise (5 dition), 1 volume.</p>
+
+<p class="hang"><b>CORRESPONDANCE</b> (Lettres ses amis de France); Avec notes
+d'H<small>ALPRINE</small>-K<small>AMINSKY</small> (3 mille), 1 volume.</p>
+</div>
+
+<p class="c"><br /><br />
+<i>Il a t tir du prsent ouvrage<br />
+10 exemplaires numrots sur papier de Hollunde.</i><br />
+</p>
+
+<p class="c"><br /><br />
+Paris.&mdash;L. M<small>ARETUEUX</small>, imprimeur, 1, rue Cassette.&mdash;15203.</p>
+
+<p>
+<br />&nbsp;
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h1>
+IVAN TOURGUENEFF<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+<big><big>LETTRES</big></big><br />
+<br />
+<small>A</small> MADAME VIARDOT<br />
+<br />
+<small>publies et annotes par E. HALPRINE-KAMINSKY</small></h1>
+
+<p>
+<br />&nbsp;
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+<br />
+BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br />
+<small>EUGNE FASQUELLE, DITEUR</small><br />
+11, <small>RUE DE GRENELLE</small>, 11<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1907<br />
+Tous droits rservs.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="lettres"
+style="max-width:50em;margin:5% auto 5% auto;text-align:center;border:2px dotted gray;">
+<tr valign="top">
+<td><a href="#I"> I, </a>
+<a href="#II"> II, </a>
+<a href="#III"> III, </a>
+<a href="#IV"> IV, </a>
+<a href="#V"> V, </a>
+<a href="#VI"> VI, </a>
+<a href="#VII"> VII, </a>
+<a href="#VIII"> VIII, </a>
+<a href="#IX"> IX, </a>
+<a href="#X"> X, </a>
+<a href="#XI"> XI, </a>
+<a href="#XII"> XII, </a>
+<a href="#XIII"> XIII, </a>
+<a href="#XIV"> XIV, </a>
+<a href="#XV"> XV, </a>
+<a href="#XVI"> XVI, </a>
+<a href="#XVII"> XVII, </a>
+<a href="#XVIII"> XVIII, </a>
+<a href="#XIX"> XIX, </a>
+<a href="#XX"> XX, </a>
+<a href="#XXI"> XXI, </a>
+<a href="#XXII"> XXII, </a>
+<a href="#XXIII"> XXIII, </a></td>
+
+<td><a href="#XXIV"> XXIV, </a>
+<a href="#XXV"> XXV, </a>
+<a href="#XXVI"> XXVI, </a>
+<a href="#XXVII"> XXVII, </a>
+<a href="#XXVIII"> XXVIII, </a>
+<a href="#XXIX"> XXIX, </a>
+<a href="#XXX"> XXX, </a>
+<a href="#XXXI"> XXXI, </a>
+<a href="#XXXII"> XXXII, </a>
+<a href="#XXXIII"> XXXIII, </a>
+<a href="#XXXIV"> XXXIV, </a>
+<a href="#XXXV"> XXXV, </a>
+<a href="#XXXVI"> XXXVI, </a>
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+<a href="#XXXVIII"> XXXVIII, </a>
+<a href="#XXXIX"> XXXIX, </a>
+<a href="#XL"> XL, </a>
+<a href="#XLI"> XLI, </a>
+<a href="#XLII"> XLII, </a>
+<a href="#XLIII"> XLIII, </a>
+<a href="#XLIV"> XLIV, </a>
+<a href="#XLV"> XLV, </a>
+<a href="#XLVI"> XLVI, </a>
+<a href="#XLVII"> XLVII, </a></td>
+
+<td><a href="#XLVIII"> XLVIII, </a>
+<a href="#XLIX"> XLIX, </a>
+<a href="#L"> L, </a>
+<a href="#LI"> LI, </a>
+<a href="#LII"> LII, </a>
+<a href="#LIII"> LIII, </a>
+<a href="#LIV"> LIV, </a>
+<a href="#LV"> LV, </a>
+<a href="#LVI"> LVI, </a>
+<a href="#LVII"> LVII, </a>
+<a href="#LVIII"> LVIII, </a>
+<a href="#LIX"> LIX, </a>
+<a href="#LX"> LX, </a>
+<a href="#LXI"> LXI, </a>
+<a href="#LXII"> LXII, </a>
+<a href="#LXIII"> LXIII, </a>
+<a href="#LXIV"> LXIV, </a>
+<a href="#LXV"> LXV, </a>
+<a href="#LXVI"> LXVI, </a>
+<a href="#LXVII"> LXVII.</a> <a href="#NOTES">Notes.</a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRFACE</h2>
+
+<p>Les lettres du grand crivain russe Ivan Sergueevitch Tourgueneff
+M<sup>me</sup> Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire.</p>
+
+<p>gares ou drobes, au moment o la guerre de 1870 obligea la famille
+Viardot quitter Bade pour Londres, ces lettres ont t retrouves plus
+d'un quart de sicle aprs.</p>
+
+<p>Naturellement, M<sup>me</sup> Viardot dsirait rentrer en possession de
+documents dont elle ne s'tait jamais volontairement dessaisie, et
+auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part,
+les motifs qu'avanait le possesseur actuel pour garder les lettres
+n'taient pas sans valeur non plus. Il avait trouv le prcieux
+paquet&mdash;parmi des papiers peu importants&mdash;dans une caisse qu'il avait
+achete un bouquiniste de Berlin; celui-ci, son tour, l'avait
+acquise de la veuve d'un mdecin franais, parat-il; ici, s'arrte mon
+investigation sur l'origine de la caisse.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le dernier acqureur, admirateur dvou de
+Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dpt sacr la
+correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour o il
+pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait
+venir qu'aprs la mort de la destinataire des lettres.</p>
+
+<p>Comme, en dfinitive, le possesseur des lettres tait moins proccup
+d'une question pcuniaire que du dsir d'entourer cette publication de
+meilleures conditions littraires possibles, je finis par le persuader
+des avantages rels qu'il y aurait la faire du vivant et sous les
+auspices de la clbre artiste.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'aprs deux ans de pourparlers je pus obtenir la
+restitution de tout le paquet des lettres, dates de 1846 1871, et que
+j'dite avec l'autorisation et sous le contrle de M<sup>me</sup> Viardot.</p>
+
+<p>Une partie de ce qui nous a t livr parat seulement. Par une rserve
+ mon avis excessive, M<sup>me</sup> Viardot ne laisse passer que les pages
+ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore
+contenant le moins d'apprciations flatteuses pour la cratrice,
+universellement admire, de tant de personnages de l'imagination
+lyrique; elle carta aussi des passages, des lettres entires, maills
+de saillies spirituelles, jamais mchantes, contre des personnes
+connues, ou sems de dtails d'un caractre priv.</p>
+
+<p>Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait donner. Rien, en
+effet, qui ne soit attachant dans l'change suivi de penses entre ces
+natures d'artistes, lies d'amiti et de sympathie intellectuelle. C'est
+un vritable journal intime, crit l'intention d'une me s&oelig;ur,
+commenc l'ge d'homme et termin seulement la mort de l'auteur<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Tourgueneff rencontra pour la premire fois M. et M<sup>me</sup> Viardot
+Saint-Ptersbourg en 1843: il tait peine g de vingt-cinq ans. Je
+l'ai dit ailleurs<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>: M. Viardot, qui avait prcdemment sjourn en
+Russie, cherchait familiariser les Franais avec les chefs-d'&oelig;uvre
+de la littrature russe. Il tait connu par de savantes tudes d'art et
+de littrature trangre. M<sup>me</sup> Viardot, trs jeune encore,&mdash;elle avait
+vingt-deux ans,&mdash;tait dj la clbre cantatrice, acclame dans toutes
+les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive
+et durable impression sur la nature esthtique de Tourgueneff.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le futur auteur des <i>Rcits d'un chasseur</i>, cette poque obscure
+encore, reut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point
+qu'on est tent de croire qu'ils avaient devin le talent du romancier
+avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a
+racont lui-mme, Tourgueneff se trouva l'tranger, dnu de toutes
+ressources. Sa mre, mcontente de son dpart et blesse de le voir,
+lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrire littraire,
+s'tait refuse subvenir ses besoins. Dans cette situation, il
+trouva auprs de la famille Viardot la plus large hospitalit, et
+Courtavenel, leur proprit de Rosay en Brie, fut, selon sa propre
+expression, son berceau littraire. C'est ici, raconte-t-il son ami
+Fet<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, que, n'ayant pas les moyens de vivre Paris, je passais l'hiver
+tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui
+m'taient prpars par une vieille domestique. C'est ici que, pour
+gagner de l'argent, j'ai crit la plupart de mes <i>Rcits d'un chasseur</i>,
+et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma
+fille de Spassko<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Cette petite fille tant trs malheureuse en Russie, Tourgueneff se
+confia M<sup>me</sup> Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit
+soin de son ducation.</p>
+
+<p>Sauf ses rares visites Ptersbourg, Moscou ou sa proprit de
+Spassko, l'crivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France.
+Mais qu'il s'en aille seulement Versailles, Courtavenel, ou reste
+Paris, en l'absence de M<sup>me</sup> Viardot faisant ses tournes travers
+l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un
+journal intime.</p>
+
+<p>Grce M. et M<sup>me</sup> Viardot, il fut mis en relation avec le monde
+artistique et littraire franais; c'est chez eux qu'il rencontra pour
+la premire fois George Sand. Peu peu, le cercle de ses connaissances
+s'tendit Mrime, Sainte Beuve, Thophile Gautier, Flaubert, Paul de
+Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules
+Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frres Goncourt, Gavarni,
+Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot,
+Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard, Zola, Daudet, Guy de
+Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'cole naturaliste.
+L'lment thtral n'tait pas moins bien reprsent dans les salons de
+la cratrice d'<i>Orphe</i>.</p>
+
+<p>Les impressions varies nourries par ce milieu et par les frquents
+voyages travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de M<sup>me</sup> Viardot,
+devaient donc se reflter dans leur correspondance. Aussi, outre sa
+valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre
+intressant l'histoire littraire de la seconde moiti du <small>XIX</small><sup>e</sup>
+sicle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le
+Journal dbute certainement vers 1843; du moins les premires lettres,
+parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par
+leur caractre familier, font prsumer l'existence de plus anciennes.
+Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera
+ci-dessous, de vieux amis, des amis de trois ans? Encore un coup, je
+regrette, avec tous les admirateurs du matre russe, ces suppressions
+svres; puisse l'accueil que fera le public la srie que nous lui
+livrons rendre M{me} Viardot plus clmente l'avenir<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>!</p>
+
+<p class="r">
+E. H<small>ALPRINE</small>-K<small>AMINSKY</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1><small>LETTRES</small><br /><br />
+A MADAME VIARDOT</h1>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, ce 8/20 novembre 1846.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai hte de rpondre la bonne lettre que vous m'avez crite tous les
+deux, mes chers amis<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Elle m'a fait un plaisir vritable, en me
+prouvant que vous n'avez pas chang envers moi. Je vous remercie en mme
+temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passe
+et future. Si le sort ne m'est pas tout fait contraire, j'espre
+pouvoir faire un petit voyage en Europe l'anne prochaine, ds le mois
+de janvier, si bien qu'il ne serait<a name="page_002" id="page_002"></a> pas impossible que vous, Madame,
+ayez un spectateur de plus l'Opern-Haus<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je
+vous prie de le croire&mdash;et j'ai t bien heureux et bien content de
+votre triomphe dans la <i>Norma</i>. Ceci me prouve que vous avez fait des
+progrs, c'est--dire de ces progrs comme en font les matres et qu'ils
+ne cessent de faire jusqu' la fin. Vous tes parvenue vous approprier
+l'lment <i>tragique</i>, le seul dont vous n'tiez pas encore entirement
+matresse (car pour le pathtique, ceux qui vous ont vue dans la
+<i>Somnambula</i> savent quoi s'en tenir), et je vous en flicite de tout
+mon c&oelig;ur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature
+aussi richement doue que la vtre, il n'est pas de couronne laquelle
+on n'ait le droit d'aspirer, par la grce de Dieu.</p>
+
+<p>Le choix des opras que vous allez donner l'Opern-Haus me parat
+admirable (il va sans dire que je prfrerais les <i>Huguenots</i> au <i>Camp
+de Silsie</i>). Pour l'<i>Iphignie</i>, j'oserais vous conseiller de relire
+avec attention la tragdie de ce nom, de G&oelig;the, d'autant plus que
+vous avez affaire des Allemands, qui, presque tous, la savent par
+c&oelig;ur, et dont la manire de comprendre<a name="page_003" id="page_003"></a> ou de reprsenter Iphignie
+est par cela mme irrvocablement fixe. Du reste, la tragdie de
+G&oelig;the est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a
+trace est d'une simplicit antique, chaste et calme&mdash;peut-tre trop
+calme, surtout pour vous, qui, grce Dieu, nous venez du Midi.
+Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractre, je
+crois que ce rle vous ira merveille, d'autant plus que vous n'avez
+pas besoin de faire un effort pour vous lever tout ce qu'il y a de
+noble, de grand et de vrai dans la cration de G&oelig;the,&mdash;tout cela se
+trouvant naturellement en vous. Iphignie elle-mme n'tait pas une
+fille du Nord; un poisson n'a pas de mrite rester calme...</p>
+
+<p>Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;&mdash;au contraire,
+vous exagrez un tant soit peu l'accentuation,&mdash;mais je suis sr qu'avec
+votre application ordinaire vous avez dj fait disparatre ce lger
+dfaut.</p>
+
+<p>Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pdant; vous savez qu'ils
+prennent leur source dans le vif intrt que je prends vos moindres
+faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse <i>vous</i>
+convenir et <i>nous</i> contenter quand nous vous coutons... Prenez-vous-en
+ vous-mme... pourquoi nous avoir gts?<a name="page_004" id="page_004"></a></p>
+
+<p>Mon Dieu, comme j'aurais t heureux de vous entendre cet hiver!... Il
+faudra que j'en vienne bout d'une manire ou d'une autre.</p>
+
+<p>Dans la lettre que j'ai crite madame votre mre, j'ai donn quelques
+dtails sur le thtre d'ici, ce qui me dispense de revenir l-dessus.
+Je prfre vous fliciter sur l'emploi de votre temps la campagne...
+Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>...
+Patience!</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore reu le petit livre de Viardot (que je remercie
+beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai dj lu, et j'y ai retrouv
+cet esprit sobre et fin, ce style lgant et simple dont la tradition
+semble vouloir se perdre en France. A propos de littrature, le prince
+Karol du dernier roman de M<sup>me</sup> Sand (<i>Lucrezia Fioriani</i>), parat tre
+Chopin.</p>
+
+<p>Je vous dirai (si cela peut vous intresser) que nous avons russi
+fonder un journal nous, qui paratra ds la nouvelle anne et qui
+s'annonce sous des auspices trs favorables. Je n'y participe qu'en
+qualit de collaborateur<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma
+sant est bonne,<a name="page_005" id="page_005"></a> mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est dj un grand
+bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies o je vis en vrai
+solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu rassembler des
+quatre parties du monde&mdash;mes esprances et mes souvenirs. J'aurais bien
+voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais la campagne, mais la
+vie est si chre Ptersbourg! C'tait une jument anglaise bai clair,
+admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de mme
+le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse,
+ou plutt d'une chienne. Elle se nomme <i>Pif</i> (drle de nom, n'est-ce
+pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a t baptise par une
+vieille Anglaise qui demeure chez ma mre <i>Queen Victoria</i>. J'avais un
+autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon rien, mais qui
+s'tait attach moi. Celui-l rpondait au nom de <i>Paradise Lost</i>...
+Voil bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie
+de l'excuser.</p>
+
+<p>Il faut que vous me promettiez de m'crire le <i>lendemain</i> de votre
+premire reprsentation allemande; d'ici l, si l'envie vous en prend,
+tant mieux. De mon ct, maintenant que la digue<a name="page_006" id="page_006"></a> est rompue, je vais
+vous inonder de lettres. J'cris cette fois-ci votre adresse, car je
+ne sais si Viardot est encore Berlin. Il est cependant trange que nos
+lettres se soient perdues!</p>
+
+<p>Mille&mdash;non&mdash;un million d'amitis tous les vtres. Je crois que vous
+n'avez pas besoin de mes protestations d'amiti et de dvouement pour y
+croire; nous sommes dj de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis
+et serai toujours le mme; je ne veux pas, je ne puis pas changer.</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les
+v&oelig;ux les plus sincres pour votre bonheur.</p>
+
+<p>A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-l!</p>
+
+<p>Louise<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser
+d'un gros baiser que je donne sa petite joue rondelette. Adieu, encore
+une fois.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 15%;">Votre tout dvou,</span><br />
+Y<small>VAN</small> T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 19 octobre 1847.<br />
+</p>
+
+<p>Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne trs
+difficile ceux qui ont prtendu l'honneur de correspondre avec vous?
+J'en suis d'autant plus embarrass qu'une lgre indisposition
+(maintenant entirement dissipe) m'ayant retenu dans ma chambre tous
+ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une
+petite revue de tout ce qui se passe Paris. Me voil donc rduit mes
+propres ressources, comme la Mde de Corneille. C'est fort
+inquitant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah!
+mais&mdash;sans plaisanter!&mdash;quelle abominable chose que l'abus de la parole!
+Voil une phrase qui, force d'avoir t rpte, ne veut plus rien
+dire; et quand on l'emploie trs srieusement, on s'expose n'tre pas
+cru. Enfin! comme dit votre mari&mdash;je commence par le commencement.</p>
+
+<p>Je commence par vous dire que nous sommes tous trs enchants de
+l'heureux commencement de vos prgrinations, et que nous attendons avec
+impatience les nouvelles de votre dbut.<a name="page_008" id="page_008"></a> Nous voyons d'ici tomber les
+fleurs et nous entendons les bravos. Hlas!... Vous savez ce que veut
+dire cet hlas!</p>
+
+<p>Eh bien, vous voil donc au fond de l'Allemagne! Il faut esprer que ces
+braves Brger sauront mriter leur bonheur. Vous tes Dresde....
+N'tions-nous pas hier Courtavenel? Le temps <i>passe</i> toujours vite,
+qu'il soit rempli ou vide, mais il <i>arrive</i> lentement... comme une
+clochette de troka russe.</p>
+
+<p>Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes
+pour s'en amuser, les rfuter et les oublier. Il raffermit&mdash; ses
+dpens&mdash;dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit
+si droit, si <i>simple</i>, et si srieux dans sa finesse et sa grce, n'a
+pas d goter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque
+du Platon franais (jamais homme ne fut plus mal surnomm). Cependant
+on y pche par-ci par-l quelques ides neuves et hardies, ou plutt
+quelques germes d'ides fcondes. Son dvouement la libert de
+l'intelligence; son encyclopdie, voil ce qui le fera vivre. Son
+c&oelig;ur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de
+l'esprit et le gte. Dcidment les feux d'artifice du paradoxe ne
+vaudront jamais le <i>bon soleil</i> de la vrit. Et cependant, quoi de plus
+quotidien que le soleil? (Pas<a name="page_009" id="page_009"></a> Paris, par exemple!) Ma foi! vive le
+soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde!</p>
+
+<p>Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre
+madame votre mre nous a paru tous bien juste. Je ne le connais
+presque pas; d'aprs ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prt
+l'estimer,&mdash;beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de
+belles choses qu'avec le talent et l'instinct runis: avec la tte et le
+c&oelig;ur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tte prdomine. Je puis me
+tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinment
+mes erreurs, quand on me met le nez dessus&mdash;ce qui n'est pas difficile,
+vu les proportions de cet organe. Je suis ducable.</p>
+
+<p>Et propos, comment va <i>die deutsche Sprache</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>? Parfaitement,
+j'imagine. J'ai dj pris un matre d'espagnol: el seor Castelar. J'ai
+beaucoup travaill tous ces temps-ci; je viens d'expdier un gros paquet
+ notre Revue<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. C'est que je <i>tiens</i> <i>tenir</i> mes promesses.
+J'achve de lire en ce moment un livre de <i>Daumer</i> sur les mystres du
+christianisme. Ce Daumer est une espce de fou qui veut toute force
+prouver que<a name="page_010" id="page_010"></a> le christianisme primitif, judaque, considr comme secte,
+n'est autre chose que le culte de Moloch renouvel; que les premiers
+chrtiens sacrifiaient et <i>mangeaient</i> des victimes humaines, et que
+Judas n'a trahi son matre que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur
+que lui inspirait un pareil repas. Daumer dpense beaucoup d'rudition
+pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'glise
+jusqu'au quatorzime sicle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y
+a de vrai dans son ide&mdash;c'est le ct sanglant, triste, anti-humain de
+cette religion, qui devrait tre toute d'amour et de charit. Vous ne
+sauriez vous imaginer l'effet pnible que font toutes ces lgendes de
+martyrs qu'il vous raconte les unes aprs les autres, toutes ces
+flagellations, ces processions, ces ossements adors, ces autodafs, ce
+mpris froce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et
+tout ce sang!... C'est tellement pnible que je ne veux plus vous en
+parler....</p>
+
+<p>Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opra
+National, sur la <i>Cloptre</i> de M<sup>me</sup> de Girardin (qui a russi, mon
+grand regret), etc., etc. Cependant, ds aujourd'hui, je puis vous dire
+que j'ai assist hier soir la premire reprsentation de <i>Didier,
+l'honnte<a name="page_011" id="page_011"></a> homme</i>, nouvelle pice de Scribe, aux Varits. La donne
+n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement maniganc.... Ferville y a
+t admirable de vrit, de noblesse et de sensibilit. Or, il parat
+qu'une pice identiquement pareille a t donne hier au soir au Gymnase
+sous le nom de <i>Jrme le maon</i>. C'est Bouff qui y remplissait le rle
+de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrs,
+mais il est de fait que le Gymnase a fait relche avant-hier et a rpt
+jour et nuit pour tre prt le mme jour que l'autre thtre. J'irai
+voir ce <i>Jrme</i>, et vous ferai part de mes impressions.&mdash;Bouff est
+certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,&mdash;mais Ferville est
+peut-tre plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une
+btise, je serai le premier crier mon <i>mea culpa</i>.</p>
+
+<p>Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde.
+Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien
+dvous, ce qui n'est pas tonnant le moins du monde, car enfin... ma
+foi, quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas mme en
+profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je
+m'arrte l'ide que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement
+perptuel de compliments dans les<a name="page_012" id="page_012"></a> oreilles, et je me borne vous
+dire... enfin tout ce que vous voulez....</p>
+
+<p>J'espre que votre mari se porte bien, qu'il va chasser outrance et
+nous crire un joli petit article l-dessus. Je lui serre la main ainsi
+qu' vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon c&oelig;ur.... Si
+M<sup>me</sup> Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu
+Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue....</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter madame votre
+mre pour qu'elle y mette quelques mots.</p>
+
+<p>Bonjour, portez-vous bien de toutes les faons; et voil.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 15%;">Votre tout dvou,</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, le 8 dcembre 1847.<br />
+</p>
+
+<p>Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante
+lettre que madame votre mre m'a remise de votre part. Vous faites bien
+de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement
+reconnaissants! <i>Danke, danke.</i><a name="page_013" id="page_013"></a></p>
+
+<p>Tous les dtails que vous nous donnez de votre vie Dresde sont lus et
+relus mille fois; les Dresdennois sont dcidment un bon peuple....</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Avant tout, il faut que je vous dise que maman<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> se porte trs bien
+et M<sup>lle</sup> Antonia<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> aussi, et M<sup>me</sup> Sitchs aussi; le papa
+Sitchs<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> tousse un peu, mais ce n'est pas du tout tonnant. Des
+900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le
+seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les
+bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non
+plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort.</p>
+
+<p><i>El hermano de Vd</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> va trs bien de mme; il a fait magnifiquement
+relier un exemplaire de sa mthode, qu'il destine la reine Christine,
+pour qu'elle apprenne sa fille l'art de faire des fioritures et des
+transpositions.</p>
+
+<p>A propos de musique, j'ai entendu M<sup>me</sup> Alboni dans <i>Smiramide</i>. Elle
+y a eu un <i>trs grand</i> succs. Sa voix a entirement chang de caractre
+depuis<a name="page_014" id="page_014"></a> Ptersbourg; de brutale qu'elle tait, elle est devenue <i>trop</i>
+molle, molle; elle chante la Rose Chri, maintenant; elle fait bien
+les agilits; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant,
+mais pas d'nergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa
+figure placide et grasse se refuse toute expression dramatique; elle
+se borne de temps en temps froncer pniblement le sourcil. Ce qu'elle
+a dit de mieux a t le <i>In si barbara sciagura</i>. Les Parisiens en sont
+enchants. M<sup>me</sup> Grisi, talonne par l'mulation, s'est surpasse; elle
+m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas t mauvais non plus,
+quoique, en gnral, je trouve qu'il chante en pre de famille.</p>
+
+<p>Hier, je suis all, avec le jeune Le Roy d'tiolles<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>,
+l'Opra-Comique; on y donnait <i>la Dame blanche</i>. Quelle jolie musique,
+galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais
+peut-tre plus franais encore qu'Auber; Boeldieu est ple quelquefois,
+mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de <i>la
+Muette</i>)....</p>
+
+<p>Vernet m'a fait un trs grand plaisir dans la vieille pice: <i>le Pre de
+la dbutante</i>. Tous les acteurs franais sont essentiellement
+ralistes,<a name="page_015" id="page_015"></a> mais personne ne l'est aussi finement, aussi brovontement,
+disait un Allemand, que Vernet. Il contente la fois l'instinct et
+l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait
+rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voil quelqu'un qui
+s'entend crer.&mdash;Il y a des artistes qui parviennent se dbarrasser
+de leur individualit; mais travers la personne qu'ils reprsentent,
+on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espce
+de contrainte ragit sur vous. Vous tiez encore ainsi Ptersbourg,
+mais dj alors votre talent brisait ses dernires entraves (je me
+rappelle maintenant les premires reprsentations de <i>la Somnambule</i>),
+et depuis?...</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Vous me dites que vous vous tes mise lire <i>Uriel Acosta</i>, de Gutzkow.
+N'est-ce pas que ce fantme, que cet ouvrage pnible d'un homme d'esprit
+sans talent, tout farci d'allusions et de proccupations politiques,
+religieuses, philosophiques, vous a dplu? Et puis, tous ces effets
+criards, ces coups de thtre,&mdash;y a-t-il quelque chose de plus dgotant
+qu'une brutalit qui n'est pas nave?</p>
+
+<p>L'ombre de Shakespeare pse sur les paules de tous les auteurs
+dramatiques; ils ne peuvent se dfaire de leurs rminiscences; ils ont
+trop<a name="page_016" id="page_016"></a> lu, les malheureux, et pas du tout vcu! Ce n'est qu'en Allemagne
+qu'il a t possible qu'un crivain dj connu (M. Mundt, le mari de la
+s&oelig;ur de Mller) se soit vu rduit <i>afficher dans les gazettes</i>
+qu'il dsirait une pouse (ce fait est littralement vrai).</p>
+
+<p>On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un
+opra qu'il puait la musique (<i>puzza musica</i>). Tous les ouvrages qu'on
+fait aujourd'hui puent la littrature, le mtier, la convention. Pour
+trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le
+prurit littraire, le bavardage de l'gosme qui s'tudie et s'admire
+soi-mme, voil la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens
+qui retournent leurs vomissements.</p>
+
+<p>C'est l'criture qui le dit, navement, cette fois. Il n'y a plus ni
+Dieu ni Diable, et l'avnement de l'Homme est encore loin.</p>
+
+<p>Parmi tout ce qui crivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> est
+le seul <i>homme</i>, le seul caractre et le seul talent.</p>
+
+<p>Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littraire, Dieu merci! le
+deuxime volume de <i>la Rvolution franaise</i>, par Michelet. Cela part du
+c&oelig;ur, il y a du sang, de la chaleur l-dedans;<a name="page_017" id="page_017"></a> c'est un homme du
+peuple qui parle au peuple,&mdash;c'est une belle intelligence et un noble
+c&oelig;ur. Le deuxime volume est infiniment suprieur au premier. C'est
+tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc.</p>
+
+<p>Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgr
+tout le plaisir que j'ai babiller devant vous, je ne voudrais pas
+abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je
+mne ici une vie qui me plat excessivement: toute la matine, je
+travaille; deux heures, je sors, je vais chez maman o je reste une
+demi-heure, puis je lis les journaux, je me promne; aprs dner, je
+vais au thtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois
+des amis, surtout M. Annenkoff<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, un charmant garon aussi fin
+d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voil....</p>
+
+<p>Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au
+monde. Rappelez-moi, s'il vous plat, au bon souvenir de votre mari; je
+vais lui crire un de ces jours; j'espre qu'il se porte merveille. Je
+vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours.</p>
+
+<p class="r">
+Votre dvou<br />
+<br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_018" id="page_018"></a></p>
+
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 14 dcembre 1847.<br />
+</p>
+
+<p>Bravo, Madame, bravo, <i>evviva!</i> Je ne puis commencer ma lettre
+autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait Dresde et
+Hambourg ce que la Dite vient de faire contre le <i>Sonder-Bund</i>: aprs
+avoir enfonc les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine
+droute. Et puis vous irez, comme Csar, la conqute de la
+Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton pique!) Vous nous avez fait aussi
+beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin Hambourg.
+En gnral, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous
+crivez madame votre mre&mdash;ce sont les dtails que vous nous donnez...
+les dtails, mais c'est le coloris, la lumire du tableau.&mdash;Ne nous
+envoyez pas de simples dessins ou des grisailles&mdash;chacune de vos lettres
+est relue une dizaine de fois&mdash;toujours deux fois de suite haute voix.
+(C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, aprs l'avoir dvore
+en bloc, on se met l'plucher par-ci par-l; l'apptit revient en
+mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des
+fautes d'orthographe<a name="page_019" id="page_019"></a> en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de
+plus....</p>
+
+<p>A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien
+contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois
+fois<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>). Aussi&mdash;ne ft-ce que par mulation&mdash;nous nous portons, tous
+tant que nous sommes, merveille.... Ce que c'est que l'mulation!</p>
+
+<p>Je regrette de me voir forc de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci
+je n'ai absolument aucune nouvelle intressante vous communiquer.</p>
+
+<p>Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai
+travaill force; jamais les ides ne m'taient venues si abondamment;
+elles se prsentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre
+diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout coup assailli par
+une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tte et ne plus
+savoir o loger son monde.</p>
+
+<p>Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer deux amis
+russes; ces messieurs ont ri se tordre.... a me faisait un effet
+extrmement trange et fort agrable.... Dcidment je ne me savais pas
+si drle que a&mdash;et<a name="page_020" id="page_020"></a> puis il ne suffit pas de terminer une chose, il
+faut la copier (voil une corve!) et l'expdier. Aussi les diteurs de
+ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des
+gros paquets de lettres! J'espre qu'ils en seront contents. Je prie
+trs humblement mon bon ange (tout le monde en a un, ce qu'on dit) de
+continuer m'tre favorable&mdash;et je vais continuer de mon ct abattre
+de la besogne. C'est une excellente chose que le travail.</p>
+
+<p>coutez, Madame: si aprs la rception de cette lettre, vous avez encore
+ chanter <i>le Barbier</i>, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me
+pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les
+Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose
+d'pic.</p>
+
+<p>Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de
+grandes promenades avant dner aux Tuileries. J'y regarde jouer une
+foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement
+habills! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses
+mordilles par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des
+bonnes, le beau soleil rouge travers les grands marronniers, les
+statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des
+Tuileries, tout cela me<a name="page_021" id="page_021"></a> plat infiniment, me repose et me rafrachit
+aprs une matine de travail. J'y rve&mdash;non pas vaguement,
+l'allemande, ce que je fais, ce que je vais faire.... Je ne manque
+jamais (c'est--dire les trois ou quatre fois que j'y ai t) d'aller
+faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve l'entre des
+Tuileries, du ct de la rivire&mdash;mon groupe favori. Le soir, je vais
+chez bonne maman; nous y avons pass, il y a quelques jours, cinq ou
+six heures avec Manuel<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> faire mille extravagances. Cela nous a fait
+penser Courtavenel, Mascarille, Jodelet, etc., etc. Vous n'tes
+pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour o
+nous regardions le ciel si pur travers les feuilles dores des
+trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce
+chapitre.</p>
+
+<p>Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et
+crott (vos pflia pflia sont parfaits de vrit), mais quand le ciel
+est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans
+un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh
+bien, tant mieux! Riez mme, riez aux clats montrer toutes vos dents.
+Vous savez<a name="page_022" id="page_022"></a> ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur
+la route de Berlin Hambourg!</p>
+
+<p>J'ai promis madame votre mre de lui porter ma lettre... il faut lui
+laisser de la place. J'aurais d y penser d'avance et resserrer
+davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me
+nommer bavard.</p>
+
+<p>Je vais crire, l'un de ces jours, une lettre votre mari. Le deuxime
+volume de Michelet est un chef-d'&oelig;uvre. Louis Blanc se couvre de
+ridicule par sa querelle avec Eugne Pelletan.</p>
+
+<p>Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve
+tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre
+fortement la main, je vous reflicite et je reste:</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-left: 15%;">Votre ami dvou,</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;N'ayant pas trouv madame votre mre la maison, je ferme
+cette lettre de peur de retard. J'cris cela dans la boutique d'un
+picier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses
+armes.<a name="page_023" id="page_023"></a></p>
+
+<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+
+<p class="r">
+19 dcembre 1847.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Madame,</span><br />
+</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Madame votre mre (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a racont
+votre dernire lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas
+ une belle journe de dcembre, c'est bien tratre, il fait humide le
+long de la rivire. J'espre que votre mal de gorge se sera dissip
+bien vite et que <i>les Huguenots</i> ont eu le mme succs que <i>le Barbier</i>.
+Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup Hambourg. On
+n'y voit que des marchants, toujours parlant de chemins de fer,
+actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je
+suis sr qu'au fond de votre me vous devez ressentir un secret dpit de
+devoir <i>amuser</i> de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser.
+Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous coutant; ils
+rservent tout leur srieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils
+vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur
+devoir&mdash;et on ne les en remercie pas...</p>
+
+<p>Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit<a name="page_024" id="page_024"></a> sur vous le <i>Joseph</i> de
+Mhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici;
+dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables
+d'opras, comme <i>Jrusalem</i>....</p>
+
+<p>Au moment o je vous cris ces lignes, une bande de musiciens ambulants
+se met chanter le <i>Mourir pour la patrie</i>, de Gossec.... Dieu, que
+c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah a, mais dcidment les
+vieux musiciens valaient mieux que ceux d' prsent. Quelle nergie
+srieuse! quelle conviction! quelle simplicit grandiose! Chant en 93
+par des centaines de voix, cet hymne a d faire battre bien des
+c&oelig;urs.</p>
+
+<p>En gnral, depuis quelque temps, je me dtourne de plus en plus du
+temps prsent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette
+corps perdu dans le pass. Je lis maintenant Calderon avec acharnement
+(en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand pote dramatique
+catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus
+antichrtien. Sa <i>Devocion de la Cruz</i> est un chef-d'&oelig;uvre. Cette foi
+immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou mme d'une rflexion,
+vous crase force de grandeur et de majest, malgr tout ce que cette
+doctrine a de rpulsif et d'atroce. Ce nant de tout ce qui constitue la
+dignit de<a name="page_025" id="page_025"></a> l'homme devant la volont divine, l'indiffrence pour tout
+ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la <i>grce</i> se rpand
+sur son lu&mdash;est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'tre qui
+proclame ainsi avec tant d'audace son propre nant s'lve par cela mme
+ l'gal de cette Divinit fantastique, dont il se reconnat tre le
+jouet. Et cette Divinit&mdash;c'est encore l'&oelig;uvre de ses mains.
+Cependant, je prfre Promthe, je prfre Satan, le type de la rvolte
+et de l'individualit. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon
+matre; je veux la vrit et non le salut; je l'attends de mon
+intelligence et non de la grce.</p>
+
+<p><i>N. B.</i>&mdash;Excusez toutes ces fio-ratures<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<p>Malgr tout, Calderon est un gnie bien extraordinaire et vigoureux
+surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants anctres, nous
+arrivons tout au plus tre gracieux dans notre faiblesse.... Je pense
+au <i>Caprice</i> de Musset (qui continue faire fureur ici). Mais je pense
+aussi en mme temps que je continue ne pas avoir de nouvelles vous
+donner; et cependant il s'est pass des choses assez intressantes. M.
+Michelet a ouvert son cours, M<sup>me</sup> Alboni a<a name="page_026" id="page_026"></a> chant hier <i>la
+Cenerentola</i> (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup
+d'une fille lectrique ou magntique qui fait, pendant son sommeil, en
+coutant la musique, des gestes qui y ont rapport ( la musique), etc.,
+etc., etc.</p>
+
+<p>Mais que voulez-vous, je tourne l'ours; je ne sors presque pas de ma
+chambre,&mdash;je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espre que ce ne
+sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu
+et de courir Paris; il faut cependant en avoir une ide.</p>
+
+<p>J'ai reu des lettres de mes diteurs qui me font toutes sortes de beaux
+compliments sur mon activit; en mme temps ils m'ont envoy le dernier
+numro de notre Revue; j'y ai trouv une admirable nouvelle d'un
+monsieur Grigorovitch<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>....</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>J'crirai demain une lettre votre mari, que je vous prie de saluer
+bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de
+Louise&mdash;et pour cause; ce qui ne m'empche pas de l'embrasser sur les
+deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je
+vous souhaite tout ce qu'il y<a name="page_027" id="page_027"></a> a de bon, de beau, de grand et de noble
+dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possdez
+dj. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous
+les vtres.</p>
+
+<p>Vous ne restez pas Hambourg plus de quatre cinq jours, n'est-ce pas?
+Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-tre encore.</p>
+
+<p><i>Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudt zdorovy i
+pomnit nass<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</i></p>
+
+<p>Votre</p>
+
+<p class="r">I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, ce 25 dcembre 1847.<br />
+</p>
+
+<p>Nous tions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas
+recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gts), quand
+votre lettre du 21, avec tous ses charmants dtails, nous a combls de
+joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous
+assurer que jamais mes yeux ne se<a name="page_028" id="page_028"></a> portent mieux que quand ils ont
+dchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous crivez parfaitement bien
+pour une clbrit. Du reste, votre criture varie l'infini;
+quelquefois elle est jolie, fine, perle&mdash;une vraie petite souris qui
+trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement, grandes
+enjambes; souvent il lui arrive de s'lancer avec une rapidit, avec
+une impatience extrmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce
+qu'elles peuvent.</p>
+
+<p>Vous faites trs bien de nous dcrire vos costumes; nous autres
+ralistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous
+faites est bien fait. Vos succs Hambourg nous causent une joie
+infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes <i>bons</i> de vous
+encourager?</p>
+
+<p>Je vous remercie de tout mon c&oelig;ur pour le bon et affectueux conseil
+que vous me donnez dans votre lettre M<sup>me</sup> Garcia. Ce que vous dites
+de la quabra dura qu'on remarque toujours dans une &oelig;uvre
+interrompue est bien vrai&mdash;<i>das sind goldene Worte</i>. Aussi, depuis que
+je suis Paris, je n'ai jamais travaill qu' une chose la fois et
+j'en ai conduit plusieurs bon port, je l'espre du moins. Il ne s'est
+pas pass de semaine que je n'aie envoy un gros paquet mes diteurs.<a name="page_029" id="page_029"></a></p>
+
+<p>Depuis la dernire lettre que je vous ai crite, j'ai encore lu un drame
+de Calderon, <i>la Vida es sueno</i><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. C'est une des conceptions
+dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y rgne une nergie
+sauvage, un ddain sombre et profond de la vie, une hardiesse de penses
+tonnante, ct du fanatisme catholique le plus inflexible. Le
+Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet
+espagnol, avec toute la diffrence qu'il y a entre le Midi et le Nord.
+Hamlet est plus rflchi, plus subtil, plus philosophique; le caractre
+de Sigismond est simple, nu et pntrant comme une pe; l'un n'agit pas
+ force d'irrsolution, de doute et de rflexions; l'autre agit&mdash;car son
+sang mridional le pousse&mdash;mais tout en agissant, il sait bien que la
+vie n'est qu'un songe.</p>
+
+<p>Je viens de commencer maintenant le <i>Faust</i> espagnol, <i>el Magico
+prodigioso</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>; je suis tout encalderonis. En lisant ces belles
+productions, on sent qu'elles ont pouss naturellement sur un sol
+fertile et vigoureux; leur got, leur parfum, est simple; le graillon
+littraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a t la dernire
+et la plus belle expression du catholicisme<a name="page_030" id="page_030"></a> naf et de la socit qu'il
+avait forme son image. Tandis que dans le temps de crise et de
+transition o nous vivons, toutes les &oelig;uvres artistiques ou
+littraires ne reprsentent tout au plus que les opinions, les
+sentiments individuels, les rflexions confuses et contradictoires,
+l'clectisme de leurs auteurs; la vie s'est parpille; il n'y a plus de
+grand mouvement gnral, except peut-tre celui de l'industrie, qui,
+considre sous le point de vue de la soumission progressive des
+lments de la nature au gnie de l'homme, deviendra peut-tre la
+libratrice, la rgnratrice du genre humain. Aussi, mon avis, les
+plus grands potes contemporains sont les Amricains qui vont percer
+l'isthme de Panama et parlent d'tablir un tlgraphe lectrique
+travers l'Ocan. Une fois la rvolution sociale consomme&mdash;vive la
+nouvelle littrature!...</p>
+
+<p>Une grande partie de ces rflexions m'est venue l'esprit l'autre soir,
+pendant que j'assistais la reprsentation d'une revue de l'anne 1847,
+<i>le Banc d'hutres</i>, au Palais-Royal. C'tait amusant, et je riais....
+Mais, bon Dieu! que c'tait maigre, ple, timide et mesquin ct de ce
+qu'aurait pu en faire&mdash;je ne dis pas Aristophane&mdash;mais quelqu'un de son
+cole! Une comdie fantastique, extravagante, railleuse et<a name="page_031" id="page_031"></a> mue,
+impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la
+socit et dans l'homme mme, et finissant par rire de sa propre misre,
+s'levant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au
+stupide pour le glorifier, le jeter la face de notre orgueil.... que
+ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes vous au Scribe
+perptuit.</p>
+
+<p>Je ne dsespre pas de vous lire <i>les Oiseaux</i> ou <i>les Grenouilles</i>
+d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Ainsi vous voil donc Berlin; vos deux premires campagnes sont
+termines, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple dj
+conquis.</p>
+
+<p>Vous allez dbuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra
+ tudier les journaux de Berlin. Il y a dans les <i>Didaskalia</i> de
+Francfort un article enthousiaste sur vous, dat de Hambourg. A propos,
+<i>l'Illustration</i> annonce votre engagement au Grand-Opra pour l'hiver
+prochain. On crit de Ptersbourg que le thtre italien y est
+l'agonie. J'ai parl dans une lettre votre mari de <i>la Cerenentola</i> et
+de M<sup>me</sup> Alboni.</p>
+
+<p>J'espre que vous allez vous porter tous,<a name="page_032" id="page_032"></a> mari, femme et enfant, comme
+des anges, ou comme nous, car nous allons trs bien, mais trs bien.</p>
+
+<p>Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous rptant toujours la
+mme chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus
+grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes v&oelig;ux sont bien
+sincres... Portez-vous bien, soyez heureuse.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre tout dvou</span><br />
+<br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;<i>Que Dios bendiga Vd.</i></p>
+
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, ce 11 janvier 1848.<br />
+</p>
+
+<p>Je viens de recevoir l'instant la lettre que vous m'avez envoye sous
+le couvert de M<sup>me</sup> Garcia. Je remercie votre mari, de son bon
+souvenir. Quant ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne
+demande pas mieux que d'avoir tort, et d'tre dtromp le plus vite
+possible.</p>
+
+<p>Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamtralement
+oppos celui de Florian<a name="page_033" id="page_033"></a>) ne mritent pas l'honneur d'une traduction;
+mais l'offre que me fait et seor Louis est trop flatteuse pour que je
+ne m'abonne pas, ds prsent, en profiter plus tard, quand j'aurai
+fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur
+m'arrive<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. En mme temps je souhaite au grand chasseur... halte-l!
+je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne
+s'est pas laiss infecter par les superstitions de ma chre patrie, je
+ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gter son plaisir.</p>
+
+<p>Les articles sur <i>la Norma</i> m'ont fait prouver ce que les Allemands
+nomment <i>Wehmuth</i>. En vous comparant avec vous-mme d'il y a un an, MM.
+les critiques semblent remarquer un changement, un dveloppement dans la
+manire dont vous faites ce rle. Et moi&mdash;<i>ay de mi</i>&mdash;je ne puis savoir
+ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la <i>Norma</i> depuis
+Saint-Ptersbourg. <i>Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen.</i> Je suis
+prt crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas
+chagrin. Rellstab et Kossack parlent tous les deux <i>von<a name="page_034" id="page_034"></a> einer
+milderen Darstellung</i>; je sais bien que ce n'est pas l une <i>Milde</i>
+la Lind; je suis persuad, au contraire, que cela doit tre trs beau,
+trs vrai et trs poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas
+les grandes mes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les
+assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignit. Les coups
+de marteau, dit Pouchkine quelque part, brisent le verre et forgent
+l'acier, l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont pass
+par l, ceux qui ont <i>su</i> souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce
+bonheur, car c'en est un que l'goste, par exemple, ou le lche ne
+connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit&mdash;s'ils y
+rsistent.</p>
+
+<p>Dieu! que j'aurais t content d'assister une reprsentation de <i>la
+Norma</i>! Cette femme au c&oelig;ur si haut plac et si naf, si droit, si
+vrai, en lutte avec son amour et sa destine, ces grands et simples
+mouvements des passions dans une me primitive, ce cruel et doux mlange
+de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,&mdash;et dans la mort,&mdash;cette
+explosion dlirante de la fin, cette intelligence si forte et si fire,
+qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entire par la
+tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,&mdash;n'en parlons
+plus. Je<a name="page_035" id="page_035"></a> tcherai de vous reconstruire dans <i>la Norma</i> d'aprs l'ide
+que j'ai de votre talent, d'aprs mon souvenir... Il est vrai que je ne
+suis plus rompu comme autrefois cet exercice allemand par
+excellence... enfin j'essayerai.</p>
+
+<p>Vous me parlez aussi du <i>Romo</i>, du troisime acte; vous avez la bont
+de me demander des remarques sur Romo. Que pourrais-je vous dire que
+vous n'auriez dj su et senti d'avance? Plus je rflchis la scne du
+troisime acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manire de la
+rendre&mdash;la vtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux
+que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le
+dsespoir qui vous saisit alors doit tre tellement terrible que, s'il
+n'est pas retenu et <i>glac</i> par la ferme rsolution de se donner la mort
+ soi-mme, ou par tout autre <i>grand</i> sentiment, l'art n'est plus en
+tat de le rendre. Des cris entrecoups, des sanglots, des
+vanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le
+spectateur lui-mme n'en serait pas mu, de cette motion profonde et
+poignante qui vous fait verser avec dlices des larmes quelquefois bien
+amres. Tandis que de la manire dont vous voulez faire <i>Romo</i> (d'aprs
+ce que vous m'crivez), vous produirez sur votre auditoire une
+impression ineffaable. Je me souviens de l'observation<a name="page_036" id="page_036"></a> fine et juste
+que vous ftes un jour sur les petits mouvements agits et contenus que
+se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela
+n'tait peut-tre chez elle que du savoir-faire; mais, en gnral, c'est
+le calme <i>provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond</i>,
+le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous cts les lans
+dsesprs de la passion, qui leur communique cette puret de lignes,
+cette beaut idale et relle; la vraie, la seule beaut de l'art. Et ce
+qui prouve la vrit de cette remarque, c'est que la vie elle-mme&mdash;dans
+de rares moments, il est vrai, dans les moments o elle se dgage de
+tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun&mdash;s'lve au mme genre de
+beaut. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont
+les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on
+ajouter. Mais il s'agit de savoir runir les deux extrmes, ou sinon on
+paratra froid. Il est plus facile de ne pas attenter la perfection,
+plus facile de rester mi-chemin, d'autant plus que la plupart des
+spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutt ne sont pas habitus
+ autre chose; mais vous n'tes ce que vous tes que par cette noble
+tendance ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,&mdash;<i>ist der Pnkt
+getroffen</i>,&mdash;tous les c&oelig;urs, mme les plus vulgaires, bondissent<a name="page_037" id="page_037"></a> et
+s'lancent. A Ptersbourg, il fallait tre soi-mme un peu artiste pour
+sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez
+grandi depuis lors; vous tes devenue comprhensible pour tout le monde,
+sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses rserves aux lus.</p>
+
+<p>Je vous cris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bont de
+suppler&mdash;avec votre finesse de divination ordinaire&mdash; ce que mes
+expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de
+faire du style; je n'en ai pas mme la volont. Je ne veux que vous dire
+ce que je pense.</p>
+
+<p>Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parl de ce qui se fait
+Paris. Je le ferai dans une autre lettre, trs prochaine, si vous le
+voulez bien. . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Tout le monde se porte bien. J'ai t hier aux Italiens; on donnait <i>la
+Donna del Lago</i>, de Rossini. Quelle dlicieuse musique (malgr quelques
+longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! M<sup>lle</sup>
+Alboni y a t bien dans les andante et trs molle dans les allegro.
+Elle et M<sup>lle</sup> Grisi ont dit ravir le petit duo du deuxime acte.
+Mario a bien chant son air. Les ch&oelig;urs ont t dtestables. (Quel
+dommage! le ch&oelig;ur des Bardes est magnifique,<a name="page_038" id="page_038"></a> autant qu'on en pouvait
+juger)........</p>
+
+<p>Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup.</p>
+
+<p>Je reste votre tout dvou</p>
+
+<p class="r">
+I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 17/5 janvier 1848.<br />
+</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que
+vous venez d'crire bonne maman, par exemple! Avec quel plaisir on
+en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en t dans une
+longue alle bien verte et bien frache. Ah! se dit-on, il fait bon ici;
+et on marche petits pas, on coute babiller les oiseaux. Vous babillez
+bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plat; sachez que
+vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus
+gourmands.&mdash;Vous imaginez-vous, Madame, votre mre au coin de son feu,
+me faisant lire haute voix votre lettre qu'elle a eu dj presque le
+temps d'apprendre par c&oelig;ur? C'est alors que sa figure est bonne
+peindre!...<a name="page_039" id="page_039"></a></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Vous ai-je dit dans ma dernire lettre que j'ai assist un concert du
+Conservatoire? On n'y a donn que Mendelssohn. La <i>Symphonie en la</i> m'a
+beaucoup plu. C'est lgant, fort, lev. L'excution a t
+<i>monstrueusement</i> parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose
+de plus tonnant. . . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Romo, et au moment
+o j'cris (il est onze heures et demie), vous devez tre dans une jolie
+petite agitation. Je fais les v&oelig;ux les plus sincres pour votre
+russite. Il me semble qu'elle sera complte. Pourquoi ne puis-je tre
+Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi?</p>
+
+<p>Ah ! mais dcidment, depuis quelque temps, je ne vous donne plus
+aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou.
+Voyons, cependant.</p>
+
+<p>J'ai t l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une
+admirable chose.&mdash;Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs,
+d'arbres, de statues, et recouvert une hauteur prodigieuse par un
+immense <i>dais</i> en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de
+fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul
+<i>drawback</i> ou dsagrment que j'y ai<a name="page_040" id="page_040"></a> prouv a t une odeur de dalle
+mouille, odeur chaude et lgrement nausabonde. On dit aussi que la
+pluie y pntre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin
+d'Hiver doit tre un spectacle blouissant.</p>
+
+<p>Votre mari vous a certainement parl du nouveau roman de M<sup>me</sup> Sand,
+que <i>le Journal des Dbats</i> publie dans son feuilleton: <i>Franois le
+Champi</i>. C'est fait dans la meilleure manire: simple, vrai, poignant.
+Elle y entremle peut-tre un peu trop d'expressions de paysan; a donne
+de temps en temps un air affect son rcit. L'art n'est pas un
+daguerrotype, et un aussi grand matre que M<sup>me</sup> Sand pourrait se
+passer de ces caprices d'artiste un peu blas. Mais on voit clairement
+qu'elle en a eu jusque par-dessus la tte des socialistes, des
+communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est
+excde et qu'elle se plonge avec dlices dans la fontaine de Jouvence
+de l'art naf et terre terre. Il y a entre autres, tout au
+commencement de la prface, une description en quelques lignes d'une
+journe d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de
+rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une
+manire ferme, claire et comprhensible; elle sait <i>dessiner</i> jusqu'aux
+parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je<a name="page_041" id="page_041"></a> m'exprime mal; mais vous me
+comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin
+bord de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois
+les feuilles dores sur le ciel d'un bleu ple, les fruits rouges de
+l'glantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses
+chiens et une foule d'autres choses!...</p>
+
+<p>Paris a t mis en moi pendant quelques jours par le discours fanatique
+et contre-rvolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a
+applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait la
+Convention. Encore un symptme&mdash;et des plus graves&mdash;de l'tat des
+esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de
+gens intresss le faire avorter. Nous verrons.</p>
+
+<p>A propos d'enfantement: la petite chienne de M<sup>lle</sup> Jenny est morte en
+couche; pauvre petite bte! elle a d beaucoup souffrir. Ce dcs a fait
+contremander un vendredi.</p>
+
+<p>Vous avez donc de la neige et des traneaux; nous n'avons que de la boue
+et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Mller-Strbing<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> entrer
+chez vous, une branche de lilas la main. Donnez donc madame votre
+mre une<a name="page_042" id="page_042"></a> petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup
+l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent
+son vol du ct de Berlin.</p>
+
+<p>Eh bien! et M<sup>me</sup> Lange, continue-t-elle vous plaire? Donnez-nous-en
+des nouvelles.</p>
+
+<p>Et les dames Kaminski<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>?</p>
+
+<p>Je travaille beaucoup et avec assez de fruit.</p>
+
+<p>J'ai dj lu presque tout <i>le Gil Blas</i> en espagnol, je traduis <i>Manon
+Lescaut</i> et je suis entr en correspondance avec un autre lve de mon
+matre<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de
+nous perfectionner dans l'tude de la magnifica lengua castellana.
+Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu gay (je
+ne sais plus quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et
+il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote.
+Du reste, mon matre m'assure que c'est un bon garon et qu'il ne l'a
+pas pris eu mauvaise part.</p>
+
+<p>En mme temps, je travaille une comdie<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a><a name="page_043" id="page_043"></a> destine un acteur de
+Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (<i>N. B.</i> Vous voyez
+aussi que j'utilise les marges.)</p>
+
+<p>Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins,
+je rpondrai l'aimable lettre du seor don Louis.</p>
+
+<p>Portez-vous bien.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre dvou</span><br />
+I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, samedi 29 avril 1848.<br />
+</p>
+
+<p><i>Guten Morgen und tausend Dank, theuerste</i> Madame.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps
+brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, <i>froidiuscule</i>, pour ne pas
+dire froid&mdash;<i>very gentlemanlike</i>, c'est--dire atroce! J'attendrai un
+soleil plus propice pour aller Fontainebleau; jusqu' prsent, nous
+n'avons eu qu'un <i>genuine english tun, warranted to produce a gentle and
+confortable heat</i>. Cependant, a ne m'a pas empch d'aller hier
+l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande<a name="page_044" id="page_044"></a> diablesse
+d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait
+vritablement plu? <i>Un lion qui dvore une brebis dans une fort.</i> Le
+lion est fauve, hriss, superbe; il s'est bien commodment couch, il
+mange avec apptit, avec sensualit, avec toute tranquillit d'esprit;
+et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tachet et
+lumineux la fois, qui est particulier Delacroix! Il y a aussi deux
+autres tableaux de lui: <i>la Mort de Valentin</i> (dans <i>Faust</i>) et <i>la Mort
+du Christ</i>, deux abominables crotes&mdash;si j'ose m'exprimer ainsi! Du
+reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la Rpublique!</p>
+
+<p>Le soir, j'ai t voir <i>les Cinq Sens</i>, ballet. C'est inimaginablement
+absurde. Il y a, entre autres, une scne de magntisme (Grisi magntise
+M. Petitpa pour lui faire natre le sens du <i>got</i>) qui est quelque
+chose de colossal en fait de stupidit! Il y avait beaucoup de monde, on
+a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dans, en effet. Mais c'est
+ennuyeux, un ballet&mdash;des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est
+monotone.</p>
+
+<p>Avant le ballet, on a donn le deuxime acte de <i>Lucie</i> avec
+Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi
+ou Raba&mdash;enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme
+avait une peur atroce, mais<a name="page_045" id="page_045"></a> sa voix est fort mauvaise; il est vrai de
+dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empche pas d'tre vieille. . . . . . . .</p>
+
+<p class="r">
+Dimanche 30 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez la fentre... tiens,
+c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire
+la politesse de lui donner un compagnon...</p>
+
+<p>Peut-tre on ne voit rien&mdash;quelque chose peut-tre!</p>
+
+<p>C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,&mdash;je voulais
+dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez la
+fentre et qu'on respire l'air du printemps,&mdash;on ne peut s'empcher de
+dsirer tre heureux. La vie&mdash;cette petite tincelle rougetre dans
+l'ocan sombre et muet de l'ternit!&mdash;ce seul moment qui vous
+appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est
+vrai. (Demain je m'achterai d'autres plumes; celles-ci sont dtestables
+et me gtent le plaisir que j'ai de vous crire.) Voyons
+cependant.&mdash;(Ah! grce Dieu, en voil une qui est passable!) Qu'ai-je
+fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parl avec
+beaucoup d'loges, sans le connatre, je le confesse. <i>Les
+Provinciales<a name="page_046" id="page_046"></a></i> de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens,
+loquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un
+esclave, d'un esclave du catholicisme,&mdash;les chrubins, ces glorieux
+composs de tte et de plume, ces illustres faces volantes, qui sont
+toujours rouges et brlantes, du jsuite Le Moine, m'ont fait rire aux
+clats.</p>
+
+<p>Puis, je suis all voir l'exposition des figures reprsentant la
+Rpublique, ou plutt de sept cents esquisses reprsentant cette figure,
+et j'en suis revenu indign, comme tout le monde. C'est une abomination
+inimaginable! Quel concours! O es-tu, jury?</p>
+
+<p>Puis j'ai pass ma soire chez T..., dont je vous ai dj parl. Nous y
+avons <i>men</i> une conversation plus ou moins intressante, mais fort
+pnible. Connaissez-vous de ces maisons o il est impossible de causer
+esprit <i>couch</i>, o la conversation devient une srie de problmes qu'on
+rsout la sueur de son intellect, o les matres de la maison ne se
+doutent pas que souvent la plus dlicate des attentions est de ne pas
+faire attention ses convives, o il y a de la glu chaque parole?
+Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et
+c'est vous qui faites le cheval.</p>
+
+<p>Puis, en me couchant, j'ai lu <i>le Voyage autour<a name="page_047" id="page_047"></a> de ma chambre</i> du comte
+de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a
+fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,&mdash;faite par un homme de
+beaucoup d'esprit,&mdash;et j'ai remarqu qu'en fait d'imitation, les plus
+spirituelles sont prcisment les plus dtestables, quand elles se
+prennent au srieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans
+talent imite prtentieusement et avec effort, avec le pire de tous les
+efforts, avec celui de vouloir tre original. Une pense captive qui se
+dbat, triste spectacle!</p>
+
+<p>Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,&mdash;des gostes
+remplis de sensibilit, qui se mijotent, se lchent et se plaisent, tout
+en se donnant des airs de simplicit et de bonhomie. (Topffer est un peu
+dans ce genre.)</p>
+
+<p>L'expdition de mon ami Herwegh<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> a fait un fiasco complet, on a fait
+un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef
+en second, Bornstedt, a t tu; pour Herwegh, on le dit de retour
+Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire<a name="page_048" id="page_048"></a>
+<i>le Roi Lear</i>, surtout la scne entre le roi, Edgar et le fou, dans la
+fort. Pauvre diable! il aurait d ne pas commencer l'affaire ou se
+faire tuer comme l'autre...</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Votre mari revient-il Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des
+lus.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Sitchs m'a donn de vos nouvelles. J'espre, Madame, que vous
+aurez la bont de m'crire bientt.</p>
+
+<p>A demain...</p>
+
+<p class="r">
+Lundi 1<sup>er</sup> mai, 11 h. du soir.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai profit du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller
+Ville-d'Avray, petit village au del de Saint-Cloud. Je crois que j'y
+louerai une chambre. J'ai pass plus de quatre heures dans les
+bois&mdash;triste, mu, attentif, absorbant et absorb. L'impression que la
+nature fait sur l'homme seul est trange... Il y a dans cette impression
+un fonds d'amertume <i>frache</i> comme dans toutes les odeurs des champs,
+un peu de mlancolie <i>sereine</i> comme dans les chants des oiseaux. Vous
+comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me
+comprends moi-mme. Je ne puis voir sans motion une branche couverte de
+feuilles jeunes et<a name="page_049" id="page_049"></a> verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel
+bleu&mdash;pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce raison du contraste entre ce
+petit brin vivant, qui flotte au gr du moindre souffle, que je puis
+briser, qui doit mourir, mais qu'une sve gnreuse anime et colore, et
+cette immensit ternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant
+que grce la terre? (Car hors de notre atmosphre il fait un froid de
+70 degrs et fort peu <i>clair</i>. La lumire se centuple au contact de la
+terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,&mdash;mais la vie, la ralit,
+ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beaut fugitive... j'adore
+tout cela. Je suis attach la glbe, moi. Je prfrerais contempler
+les mouvements prcipits de la patte humide d'un canard, qui se gratte
+le derrire de la tte au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues
+et tincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui
+vient de boire dans un tang, o elle est entre jusqu'au genou&mdash; tout
+ce que les chrubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir
+dans les cieux...</p>
+
+<p class="r">
+Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin.<br />
+</p>
+
+<p>Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit
+philosophicopanthistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux
+parler de vous, ce<a name="page_050" id="page_050"></a> qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Vous dbutez dans <i>les Huguenots</i>; c'est trs bien. Mais il ne faut pas
+qu'on ne vous fasse faire que des rles dramatiques. Si vous chantiez
+<i>la Somnambula</i>?... C'est le meilleur rle de M<sup>lle</sup> Lind; elle y
+dbute&mdash;eh bien, aprs? Je crois pouvoir rpondre d'un grand succs.
+Vous irez l'entendre aprs-demain; vous m'crirez, n'est-ce pas,
+l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez
+pas enfermer dans la spcialit des rles dramatiques. Les journaux
+disent que c'est le 6, samedi, que vous dbutez, est-ce vrai? Il y aura
+quelqu'un ce soir-l Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais
+enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drle
+d'expression, tre dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange?
+les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est
+pas dans son assiette ordinaire; cette inquitude provient peut-tre de
+la possibilit d'tre mang par un autre Dieu que le sien. Je dis des
+btises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!!</p>
+
+<p>J'ai t avant-hier soir voir Frdrick Lematre dans <i>Robert Macaire</i>.
+La pice est mal faite et ignoble, mais Frdrick est l'acteur le plus
+puissant que je connaisse. Il en est effrayant.<a name="page_051" id="page_051"></a> Robert Macaire, c'est
+encore un Promthe, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence,
+quelle audace effronte, quel aplomb cynique, quel dfi tout et quel
+mpris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne.
+Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frdrick en
+artiste, et trouve le rle dgotant. Mais aussi quelle vrit
+accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens
+du beau sont deux bosses qui n'ont rien faire l'une avec l'autre.
+Heureux qui les possde toute deux.</p>
+
+<p>Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure
+pour ne rentrer que fort tard dans la journe. Il faut que je me trouve
+une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empch de me dcider pour
+Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un
+pont de bateaux et pied,&mdash;les mariniers ayant profit de la Rvolution
+de Fvrier pour dtruire le pont du chemin de fer&mdash;et cela prend
+beaucoup de temps.</p>
+
+<p>Je tcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemble nationale le
+jour de l'ouverture. Si j'y russis, je vous promets la description la
+plus fidle. De votre ct, Madame, quand vous serez bien case, vous me
+dcrirez votre maison<a name="page_052" id="page_052"></a> et votre salon. Faites cela, s'il vous plat,
+<i>pojalousta</i><a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main.</p>
+
+<p>Mille amitis M<sup>me</sup> Garcia, votre mari, M<sup>lle</sup> Antonia et Louise.
+<i>Leben Sie wohl.</i></p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;"><i>Ihr ergebener Freund.</i></span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2>
+
+<p class="c"><i>Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journe de lundi 15 mai
+(1848).</i></p>
+
+<p>Je sortis de chez moi midi.&mdash;La physionomie des boulevards ne
+prsentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la
+Madeleine se trouvaient dj deux trois cents ouvriers avec des
+bannires.</p>
+
+<p>La chaleur tait touffante. On parlait avec animation dans les groupes.
+Bientt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'annes grimper sur une
+chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en
+faveur de la Pologne.<a name="page_053" id="page_053"></a> Je m'approchai; ce qu'il disait tait fort
+violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis
+dire prs de moi que c'tait l'abb Chatel.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde
+le gnral Courtois mont sur son cheval blanc ( la La Fayette); il
+s'avana dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit
+tout coup parler avec vhmence et force gestes; je ne pus entendre
+ce qu'il dit. Il retourna ensuite par o il tait venu.</p>
+
+<p>Bientt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front,
+drapeaux en tte; une trentaine d'officiers de la garde nationale de
+tous grades escortaient la ptition. Un homme longue barbe (que je sus
+plus tard tre Huber) s'avanait en cabriolet.</p>
+
+<p>Je vis la procession se drouler lentement devant moi (je m'tais plac
+sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemble
+nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tte de la colonne
+s'arrta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu'
+la grille. De temps autre, un grand cri s'levait: Vive la Pologne!
+cri bien plus lugubre entendre que celui de: Vive la Rpublique! l'<i>o</i>
+remplaant l'<i>i</i>.<a name="page_054" id="page_054"></a></p>
+
+<p>Bientt on put voir des gens en blouse monter prcipitamment les marches
+du palais de l'Assemble; on dit autour de moi que c'taient les
+dlgus qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu
+de jours auparavant, l'Assemble avait dcrt ne pas recevoir <i>les
+ptitionnaires la barre</i>, comme le faisait la Convention; et quoique
+parfaitement difi sur la faiblesse et l'irrsolution de nos nouveaux
+lgislateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire.</p>
+
+<p>Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui
+s'tait arrte jusqu' la grille de la Chambre. Toute la place de la
+Concorde tait encombre de monde. J'entendis dire autour de moi que
+l'Assemble recevait en ce moment les dlgus, et que toute la
+procession allait dfiler devant elle. Sur les marches du pristyle se
+tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baonnettes au bout des
+fusils.</p>
+
+<p>cras par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-lyses; puis je
+revins la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas
+trouv, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait tre trois
+heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la
+procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les
+dernires bannires de<a name="page_055" id="page_055"></a> l'autre ct du pont. J'avais peine dpass
+l'oblisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit
+noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il
+rencontrait: Mes amis, mes amis, l'Assemble est envahie, venez notre
+secours; je suis un reprsentant du peuple!</p>
+
+<p>Je m'avanai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barr
+par un dtachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se
+rpandit tout coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns
+affirmaient que l'Assemble tait dissoute, d'autres le niaient; enfin,
+un brouhaha inimaginable.</p>
+
+<p>Et cependant les dehors de l'Assemble ne prsentaient rien
+d'extraordinaire; les <i>gardes</i> la <i>gardaient</i>, comme si rien ne s'tait
+pass. Un instant, nous entendmes battre le rappel, puis tout se tut.
+(Nous smes plus tard que c'tait le prsident lui-mme qui avait
+ordonn de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lchet.)</p>
+
+<p>Deux grandes heures se passrent ainsi! Personne ne savait rien de
+positif, mais l'insurrection paraissait avoir russi.</p>
+
+<p>Je parvins faire une troue dans la haie des gardes du pont et je me
+plaais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannires,<a name="page_056" id="page_056"></a>
+courir le long des quais, de l'autre ct de la Seine...</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont l'Htel de Ville! s'cria quelqu'un prs de moi; c'est
+encore comme au 24 fvrier.</p>
+
+<p>Je redescendis avec l'intention d'aller l'Htel de Ville... Mais dans
+ce moment nous entendmes tout coup un roulement prolong de tambour,
+et un bataillon de la garde mobile apparut du ct de la Madeleine et
+vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme, l'exception d'une
+poigne d'hommes dont l'un tait arm d'un pistolet, personne ne leur
+fit rsistance, il s'arrtrent devant le pont, aprs avoir conduit les
+meutiers au poste.</p>
+
+<p>Cependant, mme alors, rien ne paraissait dcid; je dirai plus: la
+contenance de ces gardes mobiles tait passablement indcise. Pendant
+une heure au moins avant leur arrive et un quart d'heure aprs, tout le
+monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les
+mots: C'est fini! prononcs d'une faon joyeuse ou triste, suivant la
+faon de penser de ceux qui les prononaient.</p>
+
+<p>Le commandant du bataillon, homme d'une figure minemment franaise,
+joviale et rsolue, fit ses soldats un petit discours termin par ces
+mots: Les Franais seront toujours Franais.<a name="page_057" id="page_057"></a> Vive la Rpublique! Cela
+ne le compromettait pas.</p>
+
+<p>J'ai oubli de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et
+d'attente dont je vous ai parl, nous avions vu une lgion de gardes
+nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-lyses et
+traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis--vis des Invalides. Ce
+fut cette lgion qui prit les meutiers par derrire et les dlogea de
+l'Assemble.</p>
+
+<p>Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait
+t reu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de:
+Vive l'Assemble nationale recommencrent avec une nouvelle force.
+Tout coup, le bruit se rpandit que les reprsentants taient rentrs
+dans la salle. Ce fut un changement vue. Le rappel clata de toutes
+parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur
+les pointes de leurs baonnettes (ce qui, par parenthse, produisit un
+effet prodigieux) et crirent: Vive l'Assemble nationale! Un
+lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla
+une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est
+pass;</p>
+
+<p>L'Assemble est plus forte que jamais! s'cria-t-il. Nous avons cras
+les misrables...<a name="page_058" id="page_058"></a> Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des dputs
+insults, battus!...</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemble furent encombrs
+de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux;
+des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait
+triomph, avec raison, cette fois.</p>
+
+<p>Je restai encore sur la place jusqu' six heures... Je venais
+d'apprendre qu' l'Htel de Ville aussi le gouvernement avait remport
+la victoire... Je ne dnai ce jour-l qu' sept heures.</p>
+
+<p>De toute la foule de choses qui me frapprent, je n'en citerai que
+trois: ce fut en premier lieu l'<i>ordre extrieur</i> qui ne cessa de rgner
+autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appels soldats, gardrent
+l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; aprs l'avoir laiss
+passer, ils se refermrent sur elle. Il est vrai de dire que
+l'Assemble, de son ct, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait
+en attendre; elle couta Blanqui prorer pendant une demi-heure, sans
+protester! Le prsident ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les
+reprsentants ne quittrent pas leurs siges, et ce ne fut que quand on
+les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilit avait t celle des
+snateurs romains devant les Gaulois, a aurait t superbe;<a name="page_059" id="page_059"></a> mais non,
+leur silence tait le silence de la peur; ils sigeaient, le prsident
+prsidait... Personne, M. d'Adelsward except, ne protestait... et
+Clment Thomas lui-mme n'interrompit Blanqui que pour demander
+gravement la parole!...</p>
+
+<p>Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manire dont les marchands de
+coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides,
+contents et indiffrents, ils avaient l'air de pcheurs amenant un filet
+bien charg.</p>
+
+<p>Troisimement, ce qui m'tonna beaucoup moi-mme, ce fut l'impossibilit
+dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple
+dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce
+qu'ils dsiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils taient rvolutionnaires
+ou ractionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air
+d'attendre la fin de l'orage.&mdash;Et cependant je m'adressai souvent des
+ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce
+que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou
+fatalit?...</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+
+<p class="r">
+Hyres, vendredi 20 octobre 1848.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, madame. Me voil enfin parvenu au but de mes prgrinations! Je
+suis arriv hier aprs un sjour de deux jours Toulon, o j'avais t
+retenu par une lgre indisposition, parfaitement dissipe maintenant,
+et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma
+nvralgie&mdash;car j'ai lieu d'esprer qu'elle est bien morte cette
+fois.&mdash;J'occupe une jolie petite chambre l'htel d'Europe, donnant sur
+une terrasse d'o j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante,
+toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mriers (je
+suis vraiment bien fch de toutes ces terminaisons en <i>iers</i>), parmi
+lesquels s'lvent de temps en temps les ventails, ou plutt les
+plumeaux tranges des palmiers. Cette plaine, que bordent droite et
+gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au del
+duquel s'tendent et bleuissent la faon de Capri les les d'Hyres.
+Une range de pins parasol court le long du rivage. Tout cela serait
+charmant, si ce n'tait la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre
+jours, et qui dans ce<a name="page_061" id="page_061"></a> moment mme enveloppe toute cette belle plaine
+d'un brouillard uniforme, terne et gris.</p>
+
+<p>Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espre que cette pluie ne
+durera pas ternellement&mdash;ou si elle dure, ma foi, je travaillerai
+faire trembler.</p>
+
+<p>Je vous ai envoy ma dernire lettre de Marseille, le jour de mon dpart
+pour Toulon&mdash;il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas
+grand'chose.... Voyons cependant.</p>
+
+<p>Je suis arriv Toulon de grand matin, aprs un voyage de nuit assez
+dsagrable, par de mauvais chemins.&mdash;Toulon est une assez jolie ville,
+pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.&mdash;Il faisait un temps
+assez extravagant, de grosses nues charges de pluie passaient
+lourdement sur la ville, en laissant chapper de vritables torrents
+d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement;
+puis une fois la bourrasque passe, un vigoureux soleil, radieux et gai,
+venait frapper les maisons et les rues ruisselantes.</p>
+
+<p>Toulon est entour de hautes montagnes d'un gris jauntre; rien n'tait
+charmant comme de les voir sortir peu peu la lumire, travers les
+derniers brouillards de l'onde qui s'en allait. Je m'embarquai dans un
+petit bateau voile et je fis une tourne dans la rade qui est fort<a name="page_062" id="page_062"></a>
+belle et spacieuse. Nous passmes devant la frgate <i>le Muiron</i>, qui
+ramena Napolon d'gypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y
+avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.&mdash;Pendant les
+cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois
+ondes, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant,
+pendant et aprs, sur la mer, tait quelque chose de magnifique. Elle
+prenait tantt une teinte d'encre de Chine nacre avec des reflets
+bleutres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec
+de petites paillettes d'or; droite, elle tait d'un blanc laiteux;
+gauche, prs des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'cume... et
+tout cela changeait, se dplaait chaque instant, selon qu'on tournait
+la tte ou que les nuages passaient.</p>
+
+<p>Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de
+voir les forats; mais aussitt que je dclinai ma qualit d'tranger,
+et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entre.&mdash;Il tait
+venu, ce qu'il parat, de nouveaux ordres, trs svres. L-dessus, je
+m'en fus mon htel et m'apprtais dj partir pour Hyres, quand je
+fus pris d'une espce d'attaque nerveuse l'estomac, qui me fora de
+rester.&mdash;J'envoyai chercher un mdecin qui m'administra des calmants,
+m'ordonna le repos,<a name="page_063" id="page_063"></a> et, vingt-quatre heures plus tard, c'est--dire
+hier quatre heures, je partais, parfaitement rtabli, frais et dispos,
+pour Hyres, o j'arrivais juste temps pour me mettre table avec un
+Anglais roux, horriblement gn dans ses mouvements par une cravate en
+crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique la
+figure repoussante&mdash;un bouc avec des yeux de perroquet&mdash;et un vieux
+capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait
+cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la
+grande habitude qu'il en a contracte avec les Bdouins.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien,
+n'est-ce pas?... Je dne chez vous dimanche 5; voulez-vous <i>accepter
+cette invitation</i>?&mdash;C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois,
+vous aurez un convive de plus table. Je demande pour ce jour-l une
+charlotte russe.</p>
+
+<p>La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un
+bout l'autre, sans la moindre petite chappe de lumire. Aujourd'hui,
+aprs mon excursion la poste, je suis entr l'glise, qui est trs
+ancienne et trs bien conserve. L'intrieur en est triste et sombre; la
+lumire y pntre peine travers les<a name="page_064" id="page_064"></a> vitraux coloris&mdash;il n'y en a
+pas un qui soit blanc. Au moment o j'entrais, tous les prtres (il y en
+avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprtaient a chanter le
+<i>Requiem</i> devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entour de
+cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les
+chaises. Les prtres et les enfants de ch&oelig;ur se mirent psalmodier
+d'une voix criarde et fausse... Dcidment, je prfre le grand air, le
+bcher et les jeux des anciens.</p>
+
+<p>A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des
+les avec l'<i>Odysse</i> et d'y rester un temps indfini......</p>
+
+<p>J'ai encore une comdie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter
+Hyres. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de
+l'hiver.&mdash;C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il
+le faudra.</p>
+
+<p>Eh bien? et <i>Jeanne la Folle</i>, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la
+moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous dj eu quelques
+glimpses de la musique du <i>Prophte</i> l'poque de mon retour? C'est
+ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la
+serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bnisse un million de fois.</p>
+
+<p>Mille amitis tous les vtres. Que fait Viardot?<a name="page_065" id="page_065"></a> Se porte-il bien? A
+revoir donc&mdash; table&mdash;le 5.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right:20%;">Votre</span><br />
+<br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+
+<p class="r">
+Versailles, mercredi 10 janvier 1849.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien!
+je ne vais pas mal non plus. Le bon Mller, avec lequel j'ai pass
+presque toute la journe d'hier, a d vous le dire.</p>
+
+<p>Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de dsagrable mes
+nerfs. Le sclrat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je
+m'ennuie un peu Versailles&mdash;mais j'y tiendrai bon, je <i>traduis</i>, je
+lis Saint-Simon, je me promne, je vais au caf lire les journaux&mdash;et
+dj les habitus, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me
+regardaient en dessous et de ct, comme le font d'habitude les
+sangliers acculs dans les tableaux de chasse&mdash;commencent me soulever
+leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino
+entrecoupe aux mmes endroits par les mmes<a name="page_066" id="page_066"></a> plaisanteries&mdash; un sou le
+cent!&mdash;et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo.
+Non, je ne demande rien, je regarde ces plantes bulbeuses, et leur air
+de tranquillit inaltrable et simplement bte m'inspire une espce
+d'ennui rsign&mdash;c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne
+m'extraire une molaire!</p>
+
+<p>Vous attendez-vous ce que je vous dise quelque chose de Versailles?
+oui? Eh bien, vous serez attrape. Vous connaissez mon culte de
+l'imprvu, et ici je ne saurais dire que des choses uses jusqu' la
+corde et que tout le monde a entendues et rptes mille fois. Du reste,
+avec les mots suivants, que je vais vous crire: grandeur, solitude,
+silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glaces, grands
+souvenirs, longues avenues dsertes&mdash;avec ces mots que vous remuerez
+comme les pierres d'un kalidoscope&mdash;avec votre imagination et votre
+esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en tat de vous dire
+vous-mme tout ce que j'aurais pu vous crire, et mille millions de fois
+mieux encore (j'ai hte d'ajouter ces dernires paroles, car sans cela
+ma phrase devenait d'une fatuit faire trembler), si vous ne prfrez
+pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empcher de vous
+conseiller.<a name="page_067" id="page_067"></a></p>
+
+<p>J'ai cependant t chez H. Vernet; son tableau est faible et froid.</p>
+
+<p>J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai,
+tourdi, peu ou point d'ducation, spirituel, railleur et quelque peu
+mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans
+vritable dignit; l'autre doux, rveur, paresseux et gourmand, nourri
+des lectures de Lamartine, insinuant et ddaigneux en mme temps. Ils
+frquentent le mme caf que moi. Le premier appartient (si un chien
+peut appartenir!!!) un petit chirurgien d'arme trs maigre, trs laid
+et trs revche; le second a pour matresse la dame du comptoir, vieille
+petite femme, dente force d'tre bonne.&mdash;Il y en a qui vous font cet
+effet-l.&mdash;J'ai invit le premier venir me voir, mais il prtend que
+son matre lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne
+raison et me suis content de lui donner un morceau de sucre qu'il a
+croqu l'instant mme en remuant sa queue avec politesse et vivacit.</p>
+
+<p>Sur ce, je baise vos belles mains et reste tout jamais</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_068" id="page_068"></a></p>
+
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, dimanche soir, juin 1849.<br />
+</p>
+
+<p>Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous Courtavenel? Je vous donne
+en mille de deviner ce quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en
+mille&mdash;car vous l'avez dj devin la vue de ce morceau de papier de
+musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai compos ce que vous
+voyez&mdash;musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a cot de peine, de
+sueur au front, d'agonie mentale, se refuse la description. J'ai
+trouv l'air assez vite&mdash;vous comprenez: l'inspiration!&mdash;mais ensuite le
+trouver sur le piano&mdash;et puis l'crire.... J'en ai dchir quatre ou
+cinq brouillons; et mme maintenant je ne suis pas sr de ne pas avoir
+crit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce,
+s'il vous plat? J'ai d rassembler grand'peine tout ce qui a surnag
+de bribes musicales dans ma mmoire, je vous assure; la tte m'en fait
+mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-tre pendant deux
+minutes.</p>
+
+<p>Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;&mdash;je vais sortir
+demain pour la premire<a name="page_069" id="page_069"></a> fois. Voyons, arrangez cela une basse comme
+pour les notes que j'crivais au hasard. Si votre frre Manuel m'avait
+vu l'ouvrage&mdash;cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur
+le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en
+agitant ses bras d'une manire gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est
+aussi difficile que a de composer de la musique? Meyerbeer est un grand
+homme!!!</p>
+
+<p class="r">
+Lundi.<br />
+</p>
+
+<p>A mon rveil, j'ai trouv votre lettre et ne suis plus en train de
+plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises
+choses inutiles dans le monde&mdash;le cholra, la grle, les rois, les
+soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope?</p>
+
+<p>A propos de cholra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantt c'tait
+le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le dveloppe.
+Il s'accommode de tous les rgimes, ce gaillard-l.&mdash;Pour moi, je sens
+sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir
+aujourd'hui,&mdash;ne voil-t-il pas qu'il me survient une espce de fluxion
+ la joue! De par tous les diables,&mdash;o ai-je pu prendre du froid,&mdash;moi
+qui ne sors pas de ma chambre?<a name="page_070" id="page_070"></a> Je me vois oblig de la garder encore
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le dsastre survenu Courtavenel me rappelle une scne pnible dont
+j'ai t tmoin en Russie. Toute une famille de paysans tait sortie en
+chariot pour aller faire la rcolte d'un champ eux, situ quelques
+verstes de leur village; et ne voil-t-il pas qu'une grle pouvantable
+vient dtruire de fond en comble tous les pis! Ce champ si beau n'tait
+qu'une mare de boue. Je vins passer par l; ils taient tous
+silencieusement assis autour de leur tlga; les femmes pleuraient; le
+pre, tte nue et la poitrine dcouverte, ne disait rien. Je m'approchai
+d'eux, je tchai de les consoler, mais mon premier mot, le paysan se
+laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena
+sa chemise de grosse toile grise sur la tte. a a t le dernier geste
+de Socrate mourant: dernire et muette protestation de l'homme contre la
+cruaut de ses semblables ou la brutale indiffrence de la nature. C'est
+qu'elle l'est: elle est indiffrente; il n'y a de l'me qu'en nous et
+peut-tre un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la
+vieille nuit cherche ternellement engloutir. Cela n'empche pas cette
+sclrate de nature d'tre admirablement belle; et le rossignol peut<a name="page_071" id="page_071"></a>
+nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte
+demi broy se meurt douloureusement dans son gsier. Sagre-gorgon, que
+c'est noir!&mdash;je crois que j'ai t trop loquent,&mdash;mais a ne fait rien.</p>
+
+<p>Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis
+fort reconnaissant M<sup>me</sup> Sitchs de l'intrt qu'elle me tmoigne et
+que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir
+jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-l&mdash;, il ne faut pas y
+penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitis tout
+le monde, et M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il
+ne m'a pas oubli.</p>
+
+<p>Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bnisse.</p>
+
+<p>A propos, j'ai trouv trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous trs
+mauvais, mais en persvrant je trouverai quelque chose peut-tre.</p>
+
+<p>A revoir, aprs-demain. En attendant, je vous serre les mains bien
+amicalement.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_072" id="page_072"></a></p>
+
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2>
+
+<p class="r">
+Courtavenel, mercredi.<br />
+</p>
+
+<p>Voici, Madame, votre second bulletin.</p>
+
+<p>Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est dcidment
+fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec
+impatience le facteur, qui va, je l'espre, nous donner de bonnes
+nouvelles.</p>
+
+<p>La journe d'hier a t moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous
+avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous
+jouions au whist, il est survenu un grand vnement. Voici ce que
+c'tait: un gros rat s'tait introduit dans la cuisine, et Vronique,
+dont il avait dvor la veille le chausson (quel animal vorace! passe
+encore si c'tait celui de Mller), avait eu l'adresse de boucher le
+trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un
+torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous
+levons tous, nous nous armons de btons et nous entrons dans la cuisine.
+Le malheureux s'tait rfugi sous l'armoire du coin; on l'en
+chasse,&mdash;il sort. Vronique lui lance un coup sans l'atteindre; il
+rentre sous l'armoire et disparat. On cherche, on cherche<a name="page_073" id="page_073"></a> dans tous
+les coins,&mdash;pas de rat. On se donne inutilement au diable&mdash;enfin,
+Vronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue
+grise s'agite rapidement dans l'air,&mdash;le rus coquin s'tait fourr
+l!&mdash;Il descend comme l'clair,&mdash;on veut le frapper,&mdash;il disparat de
+nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,&mdash;rien! Et
+remarquez qu'il n'y a que trs peu de meubles dans la cuisine. De guerre
+lasse, nous nous retirons,&mdash;nous nous remettons au whist.&mdash;Voil que
+Vronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des
+pincettes.&mdash;Imaginez-vous o il s'tait cach! Il y avait sur une table
+dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de
+Vronique,&mdash;il s'tait gliss dans une des manches.&mdash;Notez que j'ai
+remu cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches.
+N'admirez-vous pas la prsence d'esprit, le rapide coup d'&oelig;il,
+l'nergie du caractre de cette petite bte? Un homme, dans un pareil
+pril, aurait cent fois perdu la tte. Vronique allait sortir et
+abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe
+remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mrit de sauver sa
+viande.</p>
+
+<p>Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le <i>National</i> une
+fcheuse nouvelle: il parat<a name="page_074" id="page_074"></a> qu'on a arrt plusieurs dmocrates
+allemands.&mdash;Mller serait-il du nombre?&mdash;J'ai peur aussi pour
+Herzen<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.&mdash;La raction est
+tout enivre de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son
+cynisme.</p>
+
+<p>Le temps est trs doux aujourd'hui, mais en juin on dsirerait autre
+chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est
+pas trop frais. Vous nous ramnerez les beaux jours.&mdash;Nous ne vous
+attendons pas avant samedi.</p>
+
+<p>Nous y sommes rsigns.... Une petite note de la direction dans le
+journal ne nous laisse pas d'illusions l-dessus.&mdash;Patience! mais que
+nous serons heureux de vous revoir!...</p>
+
+<p>Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres.
+(Suivent les lettres de Louise et de Berthe.)</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>P. S.</i>&mdash;Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et
+demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.&mdash;Au nom du ciel,
+soignez-vous.&mdash;Mille amitis vous et aux autres.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;"><i>Tausend Grsse.</i></span><br />
+<i>Jhr</i> I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_075" id="page_075"></a></p>
+
+<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
+
+<p class="r">
+Courtavenel, 19 juin 1849.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?&mdash;Tous les habitants de
+Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont charg de vous
+rendre compte de la journe d'hier. Le voici, ce compte:</p>
+
+<p>Aprs votre dpart, tout le monde est all se coucher, et on a dormi
+jusqu' dix heures; puis on s'est lev, on a assez silencieusement
+djeun, on a jou au billard sans se dpcher, puis on s'est mis
+l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchs avec le journal, Mme
+Sitchs je ne sais o, et moi dans le petit cabinet, o je me suis mis
+rflchir sur le <i>sujet</i> en question. J'ai rflchi une heure, puis j'ai
+lu de l'espagnol, puis j'ai crit une demi-page du sujet, puis je suis
+all dans le grand salon, o j'ai vu avec tonnement qu'il n'tait que
+deux heures. Alors, j'ai travaill trois quarts d'heure avec Louise, qui
+commence oublier un peu son allemand, mais qui a trs peu de fautes
+d'orthographe dans la dicte; ensuite, je suis all me promener seul,
+et, mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est alle se promener
+jusqu'au dner,<a name="page_076" id="page_076"></a> qui a eu lieu cinq heures. Aprs le dner, le temps,
+qui jusque-l semblait traner la patte comme une perdrix blesse, m'a
+paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu' neuf heures, grce
+la fatigue que mes deux promenades m'avaient cause. A neuf heures, on
+nous a apport du th&mdash;ou plutt du vulnraire suisse de Razay, que nous
+avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite
+conversation honnte et modre sur des sujets parfaitement connus et
+fort peu intressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de
+livres moraux et instructifs, auraient t difis, j'en suis sr, en
+voyant notre maintien modeste et plein de bon got, notre dfrence l'un
+pour l'autre, qu'un lger assoupissement ne rendait que plus agrable.
+Enfin, aprs avoir joui pendant prs d'une heure de la socit de nos
+semblables, plaisir pour lequel on prtend que l'homme est n, nous nous
+levmes, nous nous acheminmes vers la salle manger, nous prmes nos
+luminaires, nous nous souhaitmes une bonne nuit et nous nous couchmes
+dans nos lits, o nous dormmes sur-le-champ.</p>
+
+<p>Ce matin, il fait un temps trs bon, trs doux; j'ai fait une assez
+grande promenade avant le djeuner, et je vous cris maintenant entre le
+djeuner et le billard, de crainte que le facteur<a name="page_077" id="page_077"></a> ne vienne plus tt
+qu' l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience.</p>
+
+<p>Je vous serre la main trs fort, bien fort. Mille amitis Viardot et
+aux autres amis...</p>
+
+<p><i>Une heure.</i>&mdash;Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques
+paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien
+aimable aujourd'hui. J'ai pass toute la matine dans le parc. Que
+faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons
+tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore
+mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et revoir.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
+
+<p class="r">
+Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Madame,</span><br />
+</p>
+
+<p>Les joncs ont vcu! vos fosss sont propres, et l'humanit respire. Mais
+a n'a pas t sans peine. Nous avons travaill comme des ngres pendant
+deux jours&mdash;et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque
+chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crott, mouill, mais<a name="page_078" id="page_078"></a> radieux!
+Les joncs taient trs longs et trs difficiles arracher, d'autant
+plus difficiles qu'ils taient plus cassants. Enfin, la chose est faite!</p>
+
+<p>Depuis trois jours, je suis seul Courtavenel; eh bien! je vous jure
+que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie
+de le croire, et je vous en fournirai la preuve.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu
+paresseux; il avait presque laiss prir les lauriers-roses faute de les
+arroser, et les plates-bandes taient dans un mauvais tat; je ne lui ai
+rien dit, mais je me suis mis arroser les fleurs moi-mme et
+arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais loquent, a t
+compris, et depuis quelques jours tout est rentr dans l'ordre. Il parle
+avec trop de volubilit et il sourit trop; mais sa femme est une bonne
+petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette
+dernire phrase d'une outrecuidance inoue dans la bouche d'un
+grandissime paresseux comme moi?</p>
+
+<p>Vous n'avez pas oubli le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un dmon que
+ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui prsente
+un gant, il s'lance, s'y accroche et se laisse porter comme un
+bouledogue. Mais j'ai remarqu que chaque fois, aprs le combat, il
+s'approche<a name="page_079" id="page_079"></a> de la porte de la salle manger et crie comme un forcen
+jusqu' ce qu'on lui ait donn manger. Ce que je prenais pour du
+courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait
+bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voil
+comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter a.</p>
+
+<p>Ces dtails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire,
+vous qui vous trouvez la veille de chanter <i>le Prophte</i> Londres...
+Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et
+cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir lire ces
+dtails.&mdash;Voyez quel aplomb!</p>
+
+<p>Ainsi dcidment vous allez chanter <i>le Prophte</i>, et c'est vous qui
+faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure.
+Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la premire
+reprsentation... Ce soir-l, on ne se couchera pas avant minuit
+Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends un trs, trs, trs grand
+succs.&mdash;Que Dieu vous protge, vous bnisse et vous conserve une
+excellente sant.&mdash;Voil tout ce que je lui demande; le reste est votre
+affaire.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Comme, aprs tout, j'ai beaucoup de temps<a name="page_080" id="page_080"></a> disponible Courtavenel,
+j'en profite pour faire des btises, parfaitement ineptes. Je vous
+assure, de temps en temps, cela m'est ncessaire; sans cette soupape de
+sret, je risquerais un beau jour de devenir trs bte pour tout de
+bon.</p>
+
+<p>Par exemple, j'ai compos hier soir de la musique sur les paroles
+suivantes:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un jour une chaste bergre</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vit dans un fertile verger,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Assis sur la verte fougre,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un jeune et pudique tranger.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Timide, ainsi qu'une gazelle,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Elle allait fuir quand, tout coup,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Aux yeux effrays de la belle</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">S'offre un pouvantable loup.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">A l'aspect de sa dent qui grince,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La bergre se trouva mal.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Alors, pour la sauver, le prince</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Se fit manger par l'animal.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Proposez au clbre auteur de <i>l'Offrande</i> de composer de son ct de la
+musique l-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui
+l'emportera, vous serez juge.</p>
+
+<p>A propos, je vous demande pardon de vous crire de pareilles
+stupidits.<a name="page_081" id="page_081"></a></p>
+
+<p class="r">
+Vendredi 20, 10 h. du soir.<br />
+</p>
+
+<p>Bonsoir, Madame, que faites-vous cette heure? Je suis assis devant la
+table ronde du grand salon.... Le plus profond silence rgne dans la
+maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe.</p>
+
+<p>J'ai vraiment trs bien travaill aujourd'hui; j'ai t surpris par une
+pluie d'orage pendant ma promenade.</p>
+
+<p>Dites Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette anne.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur <i>le Prophte</i>. Il
+m'a dit des choses trs judicieuses, entre autres que la thorie est la
+meilleure des pratiques. Si l'on disait cela Mller, c'est pour le
+coup qu'il rejetterait sa tte de ct et en arrire, en ouvrant la
+bouche et levant les sourcils. Le jour de mon dpart de Paris, ce pauvre
+diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner,
+malheureusement.</p>
+
+<p>coutez, j'ai beau ne pas avoir <i>den politischen Pathos</i>, mais il y a
+une chose qui me rvolte: c'est l'ambassade du gnral Lamoricire au
+quartier gnral de l'empereur<a name="page_082" id="page_082"></a> Nicolas<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. C'est trop, c'est trop, je
+vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnte homme finira par ne plus
+savoir o vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes
+chers compatriotes, ou bien, si elles se lvent et veulent marcher, on
+les crase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et
+empestent, pourries et gangrenes qu'elles sont. Ce serait le cas de
+chanter avec Roger: Et Dieu ne tonne pas sur ces ttes impies? Mais
+baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destin tre
+libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de
+courtisanerie que G&oelig;the a crit son fameux vers:</p>
+
+<p class="c"><i>Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein.</i></p>
+
+<p>C'est tout bonnement un fait, une vrit qu'il nonait en observateur
+exact de la nature qu'il tait.</p>
+
+<p>A demain.</p>
+
+<p>Ce qui n'empche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent....
+Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-l des tres comme<a name="page_083" id="page_083"></a>
+vous sur la terre, on se vomirait soi-mme... A demain.</p>
+
+<p class="r">
+Samedi 21.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voil tout ce qu'il
+y a de nouveau. Je vous serre les mains trs fort. Mille amitis
+Viardot et tout le monde. A revoir.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2>
+
+<p class="r">
+Courtavenel, samedi 4 juillet 1849.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, Madame. Je n'ai reu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez
+crite mardi; je ne sais quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites
+pas si <i>le Prophte</i> marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je
+crois que cela s'entend de soi-mme. Vous verrez que vous irez quinze
+reprsentations. Les offres (ou plutt c'est mieux que des offres) de
+Liverpool sont trs belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue
+ ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien
+et suis fort content de mon<a name="page_084" id="page_084"></a> sort. Le temps a t assez beau tous ces
+jours-ci.</p>
+
+<p>J'ai reu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une
+partie de billard, je l'ai promen en bateau. Je rame mieux que lui, qui
+cependant se vante d'avoir t dans son temps le meilleur canotier de
+Bercy. Il a d l'oublier depuis ce temps-l, car je suis loin d'tre
+fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement
+l'eau dcrot beaucoup dans les fosss; elle fuit plus que jamais du
+ct de la fontaine, malgr la terre glaise dont on avait cru boucher le
+conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait dj pas si
+difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi
+que je vous dise que les fosss n'ont pas t curs du tout; il y a
+normment de vase au fond. Le pre Ngros me disait l'autre jour, en
+montrant le poing un tre imaginaire: Ah! si l'on me volait comme on
+vole M. Viardot! Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches
+sont l pour tre vols. Mais c'est que vous n'tes pas encore riche
+pour pouvoir l'tre en conscience. Je crains bien qu' votre retour il
+ne soit plus possible de faire le tour des fosss; dj, maintenant, il
+est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,&mdash;c'est
+ainsi que j'ai surnomm le pont qui conduit la ferme. Dans<a name="page_085" id="page_085"></a> tous les
+cas, le grand Ocan nous restera,&mdash;le ct des fosss qui longe la roule
+ partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu' Blandureau.
+Il m'a appris que M<sup>lle</sup> Laure ne pouvait pas me souffrir. Il parat
+que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invit
+de venir demain djeuner chez lui.</p>
+
+<p class="r">
+Lundi.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai djeun hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous
+connaissez, qui m'a sembl un bon diable, bien tranquille; un docteur de
+Paris, dans le genre de M*** de Ptersbourg, et le frre de Fougeux; il
+m'a fait penser un autre frre, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux
+nous a fait boire de vingt vins diffrents; vers la fin du djeuner tout
+le monde parlait la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espce
+de fivre de rpter des choses parfaitement insignifiantes, qui
+s'empare d'une runion de personnes se connaissant peu et se convenant
+encore moins, dont le vin a chauff la tte. Chacun secoue son sac
+lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussire. Puis nous allmes
+faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas dj si
+laid! Le gros Fougeux est dcidment un bon garon, et puis<a name="page_086" id="page_086"></a> il ne se
+prend pas au srieux, ce qui est toujours fort agrable. Les gens qui se
+prennent au srieux peuvent devenir de grands politiques,&mdash;de grands
+hommes, si vous voulez,&mdash;mais leur socit est aussi lourde supporter,
+G&oelig;the l'a dit: <i>Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehrt
+gewiss nicht zum Besten</i>. Il y a une rivire Rozay, cela m'a fort
+surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des
+joncs, mais sans eau.</p>
+
+<p>Voici ce que j'ai lu depuis que je suis Courtavenel:</p>
+
+<p>1 Les deux volumes du <i>Manuel d'histoire</i>, de M. Ott. Ce M. Ott est un
+dmocrate de l'cole de M. Bucbez,&mdash;un dmocrate catholique,&mdash;Cette
+alliance hors nature ne peut produire que des monstres;</p>
+
+<p>2 Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette
+histoire-l se trouve-t-elle Courtavenel? C'est dtestable, mais cela
+m'a rafrachi la mmoire sur beaucoup de dates et de faits;</p>
+
+<p>3 <i>L'Histoire du moyen ge</i>, de Rotteck. Indiciblement mauvais.
+Libralisme vent, nausabond et faux. Style emphatique et plat. Des
+gens de cette espce finissent par devenir des membres de la <i>droite</i>
+d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,&mdash;il<a name="page_087" id="page_087"></a> est
+mort,&mdash;heureusement! Mais une foule de gens <i>ejusdem farin</i> lui ont
+malheureusement survcu;</p>
+
+<p>4 <i>Les Lettres de Lady Montague</i> (crites en 1717). Livre charmant,
+plein de grce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui
+l'a crit, malgr son extraction;</p>
+
+<p>5 <i>Doa Isabel de Solis, novela historica</i>, de D. Martinez de la Rosa.
+J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande
+pardon vos compatriotes, si toute leur littrature contemporaine est
+de cette force-l... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des
+chroniques qui soient intressants;</p>
+
+<p>6 <i>Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807</i>, par le gnral
+Sarrazin. C'est crit avec clart, mais la haine que ce Franais porte
+aux Franais est un peu trop violente pour tre naturelle. Le gnral
+S... me fait tout l'effet d'un gredin;</p>
+
+<p>7 <i>Mmoires</i> de Bausset, <i>sur Napolon</i>. C'est l'ouvrage d'un valet de
+chambre distingu,&mdash;si un valet de chambre peut l'tre.&mdash;Des faits
+intressants;</p>
+
+<p>8 Traduction des <i>Gorgiques</i> de Virgile, par Delille. Je ne sais plus
+si c'tait M. Martin ou M. Nisard qui l'avait loue en ma prsence. Je<a name="page_088" id="page_088"></a>
+n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins
+coulent avec une facilit dgotante; c'est fluide et insipide comme de
+l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette
+littrature latine est factice et froide, une vraie littrature de
+littrateur;</p>
+
+<p>9 <i>La Pucelle</i>, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en gnral c'est
+trs ennuyeux, surtout la partie qui est cense ne pas devoir l'tre.
+Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des
+railleries sanglantes rvlent le matre;</p>
+
+<p>10 Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napolon. Une compilation de
+tous ses jugements sur les vnements, les personnes, les choses. Quelle
+grande et forte organisation que ce Napolon, quelle force de caractre,
+quelle suite et quelle unit dans la volont! Et en mme temps jamais
+homme n'appartint plus au pass. Il le rsume compltement, mais il
+tourne le dos l'avenir, cet avenir qui se dbattra longtemps sous
+les chanes qu'il lui a forges. La monarchie se mourait en Europe: il a
+organis l'autorit, le gouvernement, ce hideux fantme, qui, impuissant
+ produire, vide et bte avec le mot <i>Ordre</i> la bouche, une pe dans
+une main et de l'or dans l'autre, nous crase tous sous ses pieds de
+fer. Saperlotte!<a name="page_089" id="page_089"></a> quelle image orientale! Excellente transition pour
+arriver au</p>
+
+<p>11 <i>Coran.</i> Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon
+sens dans ce livre; mais je prvois que la boursouflure orientale et le
+vague de la langue prophtique m'en dgoteront bientt.</p>
+
+<p>Vous voyez qu'aprs tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces
+livres susnomms, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui
+s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui
+ai arrang sa bibliothque, <i>que es un primor</i>. De son ct, Jean<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a> ne
+fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, pousseter, balayer et cirer
+du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait!</p>
+
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Mardi.<br />
+</p>
+
+<p>Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai,
+que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter
+le salon, quand j'ai tout coup entendu deux profonds soupirs bien
+distincts<a name="page_090" id="page_090"></a> qui ont retenti, ou plutt pass comme un souffle deux pas
+de moi. Sultan<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> tait couch depuis longtemps, j'tais parfaitement
+seul. Cela m'a donn une lgre horripilation. En traversant le
+corridor, je me suis demand ce que j'aurais fait si j'avais senti une
+main tout coup saisir la mienne: et j'ai d m'avouer que j'aurais
+pouss un cri d'aigle. On est dcidment moins brave la nuit que le
+jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant
+de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour.
+Hier je me suis plac sur le pont et j'ai cout. Voil les diffrents
+sons que j'ai entendus:</p>
+
+<p>Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration.</p>
+
+<p>Le frlement, le chuchotement continuel des feuilles.</p>
+
+<p>Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour.</p>
+
+<p>Des poissons venaient faire la surface de l'eau un petit bruit, qui
+ressemblait un baiser.</p>
+
+<p>De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin.</p>
+
+<p>Une branche se cassait; qui l'avait casse?<a name="page_091" id="page_091"></a></p>
+
+<p>Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une
+voix?</p>
+
+<p>Et puis tout coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous
+tinter l'oreille...</p>
+
+<p>A propos de cousins, les rougets me dvorent cette anne. Depuis
+quelques jours j'en suis plein, et je me gratte haute voix.</p>
+
+<p>A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous
+dise qu'ayant trouv sous le tapis vert du piano votre gros livre de
+musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir.
+Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour
+pouvoir me donner, ne ft-ce qu'une ide de la mlodie; cependant j'ai
+tch de dchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais
+chants. Autant que je puis en juger, vous avez t distingue de tous
+temps; mais ce que vous faisiez auparavant tait bien moins franc.&mdash;P.
+e. je trouve la premire phrase de <i>l'Hirondelle et Le prisonnier</i>
+charmante: Hirondelle gentille, qui voltige la grille du cachot noir,
+vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte. C'est trs bien
+jusqu'ici; mais j'aime te voir..... a me reste dans le gosier comme
+un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en
+fermant les yeux et en inclinant un peu la tte sur l'paule, comme on
+fait quand on veut<a name="page_092" id="page_092"></a> juger avec impartialit: impossible! Il y a surtout
+cet <i>ut</i> qui me dsole. J'ai mme essay de le remplacer: impossible,
+toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli!
+C'est gal, je prfre <i>la Luciole</i>, ou <i>Marie et Julie</i>, ou <i>la nuit et
+le jour</i>. De qui sont les paroles intitules <i>Songes</i>? Il y a l trois
+vers qui me plaisent bien:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O languissante et blesse</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On voit dans l'onde glace</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tomber la biche aux abois.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la
+terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'alle, et la
+surface du petit tang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les
+chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent
+joyeusement dans l'air clair et sec.&mdash;Allez-vous composer, cette
+anne-ci? J'ai essay deux ou trois fois de faire des paroles, mais,
+hlas! mon Pgase n'est plus qu'un vieux cheval couronn qui ne peut
+faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs;
+l'aspect de ce compatriote m'meut; je lui te mon chapeau et lui
+demande des nouvelles de mon pays. En vrit, j'tais presque touch.
+Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pice de vers l-dessus.<a name="page_093" id="page_093"></a>
+Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Branger, quoi!
+Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement
+rimer deux vers. Enfin le dsespoir m'a pris, et voici ce dont je suis
+accouch:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Corbeau, corbeau,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Tu n'es pas beau,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais tu viens de mon pays:</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Eh bien! retourne-z-y.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Je doute fort que vous mettiez cela en musique.</p>
+
+<p>En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouv deux cahiers o il
+n'y en avait point: c'taient des posies russes copies par vous et le
+commencement d'une grammaire. a m'a sembl bien drle tout de mme.
+Seriez-vous encore en tat de lire ce que vous y avez crit? C'est
+Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, que vous vous tes occupe
+de cela?</p>
+
+<p><i>Vy ponimaeti po Rousski? ili ouj pozabyli<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>?</i></p>
+
+<p>Voyons: qu'est-ce que c'est que cela?</p>
+
+<p>Je bavarde aujourd'hui comme une pie reste vieille fille.... A propos,
+savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie<a name="page_094" id="page_094"></a>
+une jeune fille, morte fille, est cense se trouver dans un tat de
+rprobation, la femme tant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous,
+le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est
+l'Orient ici est l'Occident plus loin: c'est selon le point o l'on se
+trouve.</p>
+
+<p>Ainsi donc M<sup>lle</sup> Antonia<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> est devenue depuis hier M<sup>me</sup>
+Lonard<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger table plus
+qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empcher de rire sous cape
+quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste
+d'une ctelette: M<sup>me</sup> Pauline Viardot: Antonita, <i>vamos</i>...&mdash;M<sup>me</sup>
+Garcia (avec beaucoup de prcipitation et d'nergie): <i>Come, come, tu
+no comes nada.</i>&mdash;M. Sitchs<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> (en secouant un peu la tte): <i>Es
+menester comer, hija.</i>&mdash;M<sup>lle</sup> Antonia (avec vivacit): <i>Sea por el
+amor de Dios, padre.</i>&mdash;Mais je babille trop. A demain.</p>
+
+<p class="r">
+Mercredi soir.<br />
+</p>
+
+<p>Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever
+cette quatrime page<a name="page_095" id="page_095"></a> et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il
+y a une semaine que je vous ai crit pour la dernire fois). Voil tout
+ coup qu'on annonce le frre de M. Fougeux, qui vient s'installer ici
+jusqu' cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement
+cette lettre inacheve (elle n'est dj pas mal longue), je n'en fais
+rien, je remets demain. Cette quatrime page m'a retenu; pourquoi? je
+ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous
+prouver la sincrit de mon repentir, je m'engage crire une feuille
+de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole
+d'honneur! Comme si c'tait une tche pour moi que de vous crire...
+Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette la porte
+et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fentre et je
+continue.</p>
+
+<p>Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre;
+je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas t fch de
+vous voir faire Fids en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on
+ne peut pas penser des excursions en Angleterre!</p>
+
+<p>Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire
+ses livres. Fids est donc alle aux nues.... Tant mieux, tant mieux.
+J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez,<a name="page_096" id="page_096"></a> je vais me lever
+et faire une cabriole en signe de rjouissance. Voil qui est fait.</p>
+
+<p>Vous avez la bont de me demander des nouvelles de ma sant; je me porte
+ merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien
+portante, soyez heureuse, gaie, contente, admire, aime, clbre: je
+sais bien que vous tes tout cela, mais cela ne m'empche pas de me
+donner le plaisir de vous le souhaiter...</p>
+
+<p>Attendez: je vous ai numr tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous
+me demanderez peut-tre si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une
+comdie en un acte<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>; Madame je vous jure par les mnes de mes
+anctres, qui taient probablement laids comme des boucs et puants comme
+des singes, que j'ai crit, copi et expdi une comdie en un acte, une
+comdie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. Ah! voil.
+Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui
+renferme ma premire comdie, j'en emporte un autre.<a name="page_097" id="page_097"></a> a a t mme, je
+l'avoue, la <i>seconde</i> raison de mon voyage Paris. Je voulais rapporter
+le bon cahier. Mais, mon grand tonnement, j'appris, rue Laffitte, n
+11, que M<sup>me</sup> Sitchs avait emport les clefs de son appartement
+Bruxelles, telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon
+chapeau gris sur la tte, ce qui faisait sourire les passants qui me
+prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis
+faire de traduction; mais dans cinq ou six jours&mdash;aprs le retour de
+M<sup>me</sup> Sitchs,&mdash;j'irai Paris pour vingt-quatre heures et je
+rapporterai le cahier. Je serais all Paris rien que pour cela, mais
+j'ai encore autre chose y faire.</p>
+
+<p>Et mon argent qu'on s'obstine ne pas m'envoyer!</p>
+
+<p>Pour en revenir M. Fougeux frre, il faut avouer que jamais personne
+ne m'a sci le dos comme lui; il a fini par me rciter par c&oelig;ur des
+fragments de Rousseau et de La Bruyre. Monsieur, me disait-il,
+remarquez cette phrase: Un trne tait indigne d'elle; et il la
+rptait quarante fois. Voil une ide; on sait quoi s'en tenir.
+Voil une ide enfin. Voil une ide. Je finissais par lui achever ses
+phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine
+d'tre bte? C'est vrai: je crois<a name="page_098" id="page_098"></a> que personne n'est bte
+naturellement. Mais force d'art, on parvient tout. J'ai vu le moment
+o il allait rester dner. C'est que je dne, savez-vous? Comment? je
+n'en sais rien. Mais je dne, et trs bien. J'espre bien le savoir un
+jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fids (je
+ne parle pas du premier) est le mme qu' Paris, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Vous avez raison dans ce que vous dites propos de votre buste;
+cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si
+l'on fait des lithographies ou des gravures des Fids Londres,
+rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de
+Chorley<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. <i>Et vous tes bien bonne</i> de me dire ce que vous me dites.</p>
+
+<p class="r">
+Jeudi.<br />
+</p>
+
+<p>Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le
+feuillage des arbres est encore tout troubl, pour parler la Chnier;
+l'air est rafrachi et extrmement doux. Je m'attends recevoir
+aujourd'hui une lettre de M. et M<sup>me</sup> Sitchs qui m'annonce leur
+arrive. Courtavenel n'a jamais t aussi propre, grce<a name="page_099" id="page_099"></a> aux soins
+paternels de Jean. Il parat que M<sup>lle</sup> Berthe<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a> va venir aussi.</p>
+
+<p>Un levreau d'une assez jolie taille s'est noy avant-hier dans les
+fosss. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se
+serait-il suicid! Cependant, son ge, on croit encore au bonheur. Du
+reste, il parat qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il
+parat qu'un chien s'est noy exprs en Angleterre,&mdash;mais en Angleterre
+cela se conoit. Je ne devrais pas mdire de ce pays-l, aprs tout; je
+crois qu'on vous y aime. Le nom de M<sup>me</sup> Jameson ne m'est pas inconnu;
+je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la
+remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, Paris, est encore
+juste maintenant:</p>
+
+<p>Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is
+accompanied with a grin, which is designed to express complacence and
+social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion
+of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally
+remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an
+honest English horse-laugh.<a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<p>On peut remarquer la mme chose quand deux personnes se quittent ou
+s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe
+toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais excepts), moi
+tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien,
+qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces
+contorsions affectes et ridicules; je suis persuad que la manire dont
+ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la
+civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au
+lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je
+n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frre.</p>
+
+<p>A propos de votre frre, dites-lui que je lui serre la main bien
+fortement. Dites lui surtout qu'il faut-tre de bonne humeur, ne ft-ce
+que pour la sant, quitte briser quelque meuble de temps en temps.
+Sait-il dj <i>speak english</i>? Et l'allemand? Il l'a probablement
+abandonn! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit
+<i>Gold verdienen</i>; car <i>verdienen</i> vient de <i>dienen</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.<a name="page_101" id="page_101"></a></p>
+
+<p>Je fais tous les jours une grande promenade avant dner, accompagn de
+Sultan. Je crains bien que cette anne, il n'y ait moins de gibier que
+les annes prcdentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait
+beaucoup de tort aux couves. Je trouve souvent des couples de perdrix
+sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent trs bien la comdie?
+Elles savent trs bien feindre d'tre blesses, de pouvoir voler
+peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien
+aprs elles et le dtourner de l'endroit o se trouvent les petits.
+L'amour maternel a failli coter bien cher avant-hier l'une d'elles:
+elle a si bien joue son rle que Sultan l'a happe. Mais comme c'est un
+<i>perfect gentleman</i>, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ter
+quelques plumes; j'ai rendu la libert cette mre courageuse et trop
+bonne actrice. Ce que c'est cependant que le thtre. Voil un acteur
+qui m'meut, qui me fait verser des larmes: il se met pleurer
+lui-mme, et me fait rire peut-tre. Et cependant, s'il ne fait que
+<i>jouer</i>, que <i>feindre</i>, je ne crois pas qu'il puisse m'mouvoir
+compltement; il faut, ce qu'il parat, un certain mlange de nature
+et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas,
+ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgr que vous soyez the<a name="page_102" id="page_102"></a>
+<i>subtlest</i> tragedian of the world. Dcidment on ne fait trs bien que
+ce dont on ne peut se rendre entirement compte; c'est pour cela qu'il
+vous arrive de courir aprs vous-mme. En poussant cette maxime jusqu'au
+paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas
+le savoir.</p>
+
+<p>Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour
+demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous tes, commencer par
+Viardot. Que Dieu vous bnisse et veille sur vous. Je vous serre bien
+cordialement la main. A revoir.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre tout dvou</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2>
+
+<p class="r">
+Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849.<br />
+</p>
+
+<p>Me voil donc Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivs ici
+hier soir, par un temps superbe. Le ciel tait d'une srnit admirable.</p>
+
+<p>Les feuilles des arbres avaient un clat la fois mtallique et
+huileux, la luzerne paraissait frise sous les rayons obliques et rouges
+du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-<a name="page_103" id="page_103"></a>dessous de l'glise de
+Rozay; elles se posaient chaque instant sur les ferrures de la croix,
+en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du ct de la lumire.</p>
+
+<p>J'esprais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne
+m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arriv.</p>
+
+<p>Courtavenel me parat assez endormi; l'herbe avait pouss sur les petits
+chemins de la cour; l'air dans les chambres tait trs enrou (je vous
+assure) et de mauvaise humeur; nous le rveillmes. J'ouvris les
+fentres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois;
+j'apaisai Cuirassier<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, qui, selon son habitude, s'lanait sur nous
+avec la frocit d'une hyne, et, quand nous nous mmes table, la
+maison avait dj repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin,
+le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le foss se
+balancent aussi agrablement que toujours, sans se douter que dans peu
+de temps, ils vont tre impitoyablement arrachs et leur cendre livre
+au vent. Le messager a dj reu les ordres concernant le bateau. Ainsi
+me voil donc de nouveau Courtavenel, et ds aprs-demain j'y vais
+rester tout seul avec Vronique<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>. Si j'allais<a name="page_104" id="page_104"></a> l'pouser, pour la
+rcompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi
+qu'une chimre l'heure qu'il est!</p>
+
+<p>Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui
+nous allons, avec M. Sitchs, pcher des tanches Maisonfleurs<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.
+Nous nous assirons l'ombre du grand chne, et naturellement nous
+penserons beaucoup vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement
+vous vous prparez chanter. J'attends, nous attendons une lettre
+aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de
+dfinitif sur <i>le Prophte</i>. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle
+et grande feuille de papier que je prends pour vous crire? Hein?
+M'avez-vous jamais crit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui
+m'arrive, je me sens un extrieur de rodomont... et, au fond, je suis un
+bien petit garon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis trs
+mesquinement et trs pitrement sur le derrire, comme un chien qui sent
+qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de ct en clignant des
+yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutt je suis un peu triste et un
+peu mlancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de mme bien
+content d'tre Courtavenel,<a name="page_105" id="page_105"></a> le papier vert saule de ma chambre me
+rjouit la vue, et je suis tout de mme bien content. Mais je reprendrai
+ma lettre plus tard.</p>
+
+<p class="r">
+Cinq heures.<br />
+</p>
+
+<p>Nous revenons de la pche avec cinquante tanches. Nous avons reu votre
+petit billet. Cette fatigue se dissipera bientt... Mais comment?
+serait-il possible qu'on ne donnt pas <i>le Prophte</i>? Je vous avoue que
+cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce
+que cela aurait l'air d'une reculade devant le succs de M<sup>lle</sup>
+Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voil, le principal. Je
+ne suis pas en train d'crire; nous allons dner; il fait un temps trs
+charmant. A demain.</p>
+
+<p class="r">
+Vendredi, neuf heures du matin.<br />
+</p>
+
+<p>Voil ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tt
+aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous cris ces mots la
+hte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'tre bonnes. Enfin, tous
+mes v&oelig;ux vous accompagnent. Le bateau sera ici aprs-demain. J'envoie
+ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai crire ce soir,
+l'instant mme une lettre<a name="page_106" id="page_106"></a> immense; aussi pourquoi le facteur est-il
+venu si tt? Au nom du ciel, soignez votre chre sant! Courtavenel est
+charmant, nous allons le tenir dans l'tat le plus coquet du monde. Je
+vais travailler comme un ngre; vous aurez la traduction.</p>
+
+<p>Au revoir, je salue tout le monde et je reste jamais</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre tout dvou</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2>
+
+<p class="r">
+Courtavenel, samedi 14 juillet 1849.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, Madame, <i>und liebe Freundin</i>.</p>
+
+<p>Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous trs bien et
+nous pensons beaucoup vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau
+Courtavenel. Ce que vous nous dites du <i>Prophte</i> nous a fait beaucoup
+rflchir... Nous nous sommes entretenus l-dessus avec beaucoup de
+gravit. Pour ma part, je suis persuad qu'on vous le fera chanter une
+douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tt que vous le
+dites; je vous jure que je le dsire de tout mon c&oelig;ur; vous tes
+capable de ne pas y croire, mais<a name="page_107" id="page_107"></a> je vous l'assure. Il faut que vous
+fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent tout
+rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: <i>She is wonderful; quite
+extraordinary. Oh yes, oh yes!</i> Tout cela est ncessaire, et quand vous
+viendrez Courtavenel, aprs tous vos triomphes, vous jouirez
+doublement et du beau temps et de la proprets de vos fosss, et du
+bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voil ce que
+j'appelle parler le langage de la raison.</p>
+
+<p>Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous,
+que vous enfonciez aussi cette toile rtrospective, cette renomme de
+conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.</p>
+
+<p>Hier, aprs souper, il y a eu une discussion politique des plus
+fougueuses entre Don Pablo<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> et sa femme... Elle attaquait
+Espartero<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, lui le dfendait assez mal, il faut l'avouer, plutt par
+des <i>Que sabes tu!</i> et <i>Calla, majadera</i>, que par des raisons solides...
+Mais la petite femme tait terrible... Savez-vous que c'est un grand
+enfant gt que votre oncle? Ils ont l'intention de partir aprs demain,
+et je vais rester seul.</p>
+
+<p><a name="page_108" id="page_108"></a>C'est drle, seul Courtavenel, dans cette grande maison... Nous
+attendons Jean demain.</p>
+
+<p>Tous ces jours-ci le temps a t trs beau, mais il a fait un grand vent
+qui, de temps autre, devenait trs fort et trs persistant.
+L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait trs bien aux
+peupliers; ils tincelaient trs firement au soleil. Il faut vous dire
+que j'ai remarqu une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air trs
+colier et trs bte, moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose
+du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce
+cas-l, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des
+arbres qui ont la permission de se remuer un peu.</p>
+
+<p>A propos, je me suis amus dcouvrir dans les environs des arbres
+ayant de la physionomie, de l'individualit, et je leur ai donn des
+noms; votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le dsirez. Il
+y a le marronnier de la cour, que j'ai surnomm <i>Hermann</i>, je lui
+cherche sa <i>Dorothe</i>. Il y a un bouleau Maisonfleurs, qui ressemble
+beaucoup <i>Gretchen</i>; un chne a t baptis <i>Homre</i>, un orme
+<i>l'aimable vaurien</i>, un autre <i>la vertu effarouche</i>, un saule <i>Mme
+Vanderborght</i>.<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<p class="r">
+Lundi 16.<br />
+</p>
+
+<p>Nous nous attendions recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela
+nous fait croire que les rptitions ont probablement commenc, et que
+vous ne voulez pas nous crire avant qu'il y ait quoique chose de
+dfinitif. Votre sant est parfaitement et entirement rtablie,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> Sitchs ne partent que demain. Jean est arriv hier soir
+avec Comorn<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Ce matin, nous nous sommes levs tous trois heures et
+demie pour aller pcher. Nous avons pris nous 118 poissons. M. Sitchs
+80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrire le bois. On peut
+ne pas tre vertueux et trouver du plaisir voir un lever de soleil. Il
+y eut un moment charmant: nous tions placs prs du chne gauche; je
+lve les yeux, il tait clair par en dessous, le soleil tait encore
+bien bas. C'tait trs joli et trs original. Cela n'a dur qu'un
+instant... En gnral, je trouve que les arbres clairs ont quelque
+chose de fantastique et de mystrieux qui parle l'imagination. C'est
+pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un<a name="page_110" id="page_110"></a> jardin.... Mais,
+assez parler d'arbres comme cela.</p>
+
+<p>Le bateau est arriv! Il est moins lgant que je ne l'avais cru; mais
+il n'est pas mal. Je viens de m'exercer ramer pendant, deux heures...
+je commence m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements
+rguliers et pas violents... J'ai fait faire M. et M<sup>me</sup> Sitchs cinq
+fois le tour des fosss; puis j'ai promen Sultan, qui n'a pas paru
+prendre un grand plaisir ce genre d'amusement. Du reste, il se porte
+bien, il est gros et gras. Vronique ne peut le voir sans lui dire qu'il
+est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la
+comprendre. J'aime beaucoup la mettre sur ce chapitre pendant qu'il
+est l. On voit trs bien sa figure, sa manire modeste de
+s'asseoir, de dtourner demi la tte et d'agiter imperceptiblement la
+queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il
+s'agit...&mdash;Voyez-vous, monsieur, me dit Vronique en s'animant
+beaucoup, voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien!
+ce chien est un voleur, un trs grand voleur, et on a beau le lui dire,
+il n'en rougit mme pas (<i>textuel</i>); il est rus, ce chien, ah! je crois
+bien. Alors je m'adresse Sultan et je lui rpte ce propos de
+Vronique, mais c'est peine s'il secoue les oreilles.&mdash;Vous perdez
+votre peine, monsieur<a name="page_111" id="page_111"></a>, continue Vronique, ce chien n'a pas de
+conscience. Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les
+luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire
+de mal, je la lui ai reprise et l'ai lche. Toutes les autres bles de
+la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent merveille.</p>
+
+<p>Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec
+Vronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande &oelig;uvre de destruction.
+A demain!</p>
+
+<p class="r">
+Mardi 17.<br />
+</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> Sitchs sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade
+contre les joncs est remise demain, la demande de Jean, qui avait
+beaucoup faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais
+pas m'ennuyer, j'en suis sr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais
+beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai fln tout le
+jour... mais demain! J'espre bien recevoir une lettre demain.</p>
+
+<p class="r">
+Mercredi 18.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reois
+pas de journaux anglais. J'ai t trop gueux pour pouvoir m'abonner.<a name="page_112" id="page_112"></a>
+Patience! il faut esprer que tout va bien. Le facteur attend, il est
+encore venu une heure trop tt; je dois terminer cette lettre. Mille
+amitis Viardot, Manuel<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, tout le monde.</p>
+
+<p>Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille
+sur vous.</p>
+
+<p>Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h2>
+
+<p class="r">
+Courtavenel, samedi, 28 juillet 49.<br />
+</p>
+
+<p>Bonsoir, Madame, <i>guten Abend, theuerste Freundin</i>.</p>
+
+<p>Dix heures et demie du soir.&mdash;J'inscris ces mots avec une certaine
+fiert. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de
+faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantit incroyable
+d'toiles. Les grandes, celles dont la lumire est bleue, et qui ont
+l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers
+tandis que la lune regarde travers les branches noires...</p>
+
+<p>A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine<a name="page_113" id="page_113"></a> qu'on va donner <i>le
+Prophte</i> trois fois par semaine; vous verrez que votre succs ne fera
+que crotre et embellir comme Paris. J'espre que vos collaborateurs
+se tiennent mieux maintenant.</p>
+
+<p>Pour revenir mes toiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun
+que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce
+qu'on trouve dans tous les livres d'ducation. Eh bien! je vous assure
+que ce n'est pas l l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les
+regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jets
+profusion dans les profondeurs les plus recules de l'espace, ne sont
+autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe
+tout, pntre partout, fait germer sans but et sans ncessit tout un
+monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit
+d'un mouvement irrsistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas
+faire autrement; ce n'est pas une &oelig;uvre rflchie. Mais qu'est-ce que
+c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le
+moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne
+sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela
+fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque
+chose, et cela fait surgir les<a name="page_114" id="page_114"></a> toiles comme des boutons sur la peau,
+sans qu'il lui en cote davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand
+mrite. Cette chose indiffrente, imprieuse, vorace, goste,
+envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous
+voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle,
+quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)&mdash;adorez-la pour sa
+beaut, pour sa bont, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni
+pour sa gloire! (Voyez les livres d'ducation, dont je parlais
+ci-dessus). Car, 1 il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2 il
+n'y a pas plus de gloire dans la cration qu'il n'y a de gloire dans une
+pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digre; tout
+cela ne peut pas faire autrement que de suivre la L<small>OI</small> de son existence
+qui est la V<small>IE</small>.</p>
+
+<p>Ouf! voil de la philosophie spculative! Je ne veux pas relire mon
+griffonnage. Secouons-nous et passons autre chose. Mais j'y pense, je
+continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bnisse, ou que la <i>Vie</i>
+vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et
+bien portante.<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<p class="r">
+Dimanche soir.<br />
+</p>
+
+<p>Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai pass presque toute la
+journe dehors; j'ai navigu sur les fosss. A propos! vous serez
+peut-tre tonne que j'aie pu faire un voyage Paris, vu l'tat de ma
+bourse; mais c'est que M<sup>me</sup> Sitchs, en partant, m'a laiss trente
+francs, dont vingt-six ont fil. Du reste, je vis ici comme dans un
+chteau enchant; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus
+pour un homme seul?</p>
+
+<p>J'espre que cette disette d'argent va bientt cesser et qu'on finira
+par se dire l-bas: Ah a! mais avec quoi vit-il donc?</p>
+
+<p>J'ai vraiment beaucoup travaill ces jours-ci. Je vous montrerai les
+feuilles votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; dcidment
+je mne une vie trs agrable.</p>
+
+<p class="r">
+Lundi.<br />
+</p>
+
+<p>Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il
+n'a pas cess de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein!
+qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serr,
+et mme maintenant.<a name="page_116" id="page_116"></a> Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze
+heures! j'entends la gouttire vomir des torrents dans le foss. Mais,
+par compensation, j'ai reu aujourd'hui de Paris le <i>Musical World</i> et
+le <i>Britannia</i>, o j'ai trouv des articles sur <i>le Prophte</i>, que j'ai
+dgusts avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un <i>Illustrated</i>
+sous bande, envoyez-moi donc aussi le numro de <i>l'Athenum</i>. (A propos,
+mille choses Chorley.)</p>
+
+<p>Bonne nuit, je vais me coucher.</p>
+
+<p class="r">
+Mardi, 31 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Voil ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir huit heures et
+demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever
+vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense
+bien souvent vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et
+bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que
+toutes les btes de la maison se portent bien, y compris votre trs
+humble serviteur, que je m'attends une lettre demain, que je vous
+souhaite sant, bonheur et gaiet, que je prie le Dieu bon de vous bnir
+mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohrente, que je
+salue trs amicalement<a name="page_117" id="page_117"></a> Viardot et les amis, et que je reste tout,
+jamais</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h2>
+
+<p class="r">
+Courtavenel, samedi 11 aot 1849.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, Madame. Eh bien, je continue rester seul Courtavenel et je
+viens de recevoir une lettre de M<sup>elle</sup> Berthe, dans laquelle elle me
+dit qu'elle <i>attend</i> de jour en jour l'arrive de M. et M<sup>me</sup> Sitchs.
+J'espre que M<sup>me</sup> Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule
+Bruxelles?</p>
+
+<p class="r">
+Dimanche.<br />
+</p>
+
+<p>Depuis hier je suis mre, je connais les joies de la maternit, j'ai une
+famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que
+je nourris moi-mme et que je soigne avec un vritable plaisir. Ce sont
+trois petits levrauts que j'ai achets un paysan. Pour les avoir, j'ai
+donn mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et
+familiers.</p>
+
+<p>Ils commencent dj grignoter les feuilles de laitue que je leur
+prsente, mais leur principale<a name="page_118" id="page_118"></a> nourriture est du lait. Ils ont l'air si
+innocent et si drle quand ils relvent leurs petites oreilles! Je les
+tiens dans la cage o nous avions mis le hrisson. Ils viennent moi
+ds que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me
+farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, orns de longues
+moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si
+gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave mourir
+de rire. Il parat que je suis devenu non seulement mre, mais vieille
+femme, car je rabche. Malheureusement, ils seront dj assez grands le
+jour de votre arrive; ils perdront de leur grce. Enfin, je tcherai
+qu'ils fassent honneur mon ducation.</p>
+
+<p>J'ai dn hier chez Fougeux. Eh bien, son frre n'est pas si ennuyeux
+que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connat
+davantage,&mdash;ce qui est consolant. Fougeux est un trs bon diable; il est
+n grand-pre... Et il n'est pas mari! Je suis all et revenu sur le
+dos de Comorn, qui a encore le pied assez sr pour son ge. Il faisait
+noir dans la fort de Blandureau. (Je suis revenu neuf heures.)<a name="page_119" id="page_119"></a></p>
+
+<p class="r">
+Lundi.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai fait cette nuit un rve assez drle, comme j'en fais quelquefois;
+je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une
+route borde de peupliers. Il faisait sombre, j'tais trs fatigu, et
+pour arriver au gte il fallait chanter cinq cents fois de suite: <i>A la
+voix de ta mre...</i> Je me htais d'en finir avec ma tche et j'en
+perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rve. Tout coup,
+je vois venir moi une grande figure blanche qui me fait signe de la
+suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frre Anatole (je n'en ai jamais eu
+de ce nom-l). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques
+instants plus tard, il me semble que nous sommes exposs un grand
+vent; je jette un regard autour de moi, et, malgr l'obscurit, je puis
+distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrmement
+lev et dominant sur la mer.&mdash;Mais o allons-nous? demandai-je mon
+conducteur.&mdash;Nous sommes des oiseaux, rpond-il, partons.&mdash;Comment, des
+oiseaux? rpliquai-je.&mdash;Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me
+moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une
+poche au-dessous, comme chez un plican.<a name="page_120" id="page_120"></a> Mais, dans ce moment mme, le
+vent m'enlve. Je ne saurais vous dcrire le frmissement de bonheur que
+j'prouvai en dployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai
+contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lanai
+en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les
+mouettes. J'tais oiseau dans ce moment-l, je vous assure, et
+maintenant, l'heure o je vous cris, je n'ai pas un souvenir plus
+distinct de mon dner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est
+parfaitement clair et net, non seulement dans la mmoire de ma cervelle,
+si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui
+prouve que la vida es sueo, y el sueo es la vida. Mais ce que je ne
+saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se droulait autour de moi,
+pendant que je planais ainsi dans l'air: c'tait la mer, immense,
+agite, sombre, avec des points lumineux; et l des vaisseaux peine
+visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand
+bruit montait jusqu' moi; je me laissais tomber. Le mugissement
+devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages
+qui me semblaient rouler avec fracas, chasss par le vent. De temps en
+temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'lanait du sein de la
+mer,<a name="page_121" id="page_121"></a> et je sentais l'cume rejaillir sur mon visage, puis, tout coup,
+de grandes lueurs s'tendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me
+disais-je, ce sont les clairs marins (!) dcouverts par Galile... Ils
+ne vont pas si vite que les clairs de l'air parce que l'eau est plus
+lourde et plus difficile dplacer. A la lueur de ces clairs, je
+voyais la mer illumine jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs
+avec de grosses ttes, monter lentement jusqu' la surface... Je me
+disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'tait ma
+nourriture. Mais je sentais une secrte horreur qui m'en empchait... Et
+puis ils taient trop gros. Tout coup, je vois la mer blanchir et
+sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se rpand autour de
+moi... C'est le soleil qui se lve, me, dis-je, fuyons, il va tout
+brler. Mais j'avais beau me jeter de ct et d'autre, tout devenait
+clatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes
+montaient dans l'air, je sentais une chaleur touffante, mes plumes
+commenaient roussir. J'aperois le haut du disque du soleil qui
+occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse
+insupportable me saisit et je m'veille. Il faisait dj jour; je voyais
+devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas
+encore o j'tais....<a name="page_122" id="page_122"></a></p>
+
+<p>Mais est-ce permis de dcrire un rve aussi longuement que cela? Vous
+allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a
+pas abondance de matires Courtavenel.</p>
+
+<p class="r">
+Lundi soir.<br />
+</p>
+
+<p>Le frre de Fougeux est encore venu dner aujourd'hui. Dcidment, il
+n'est pas bte et il n'est pas non plus trs ennuyeux; cependant je
+trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter
+bientt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Il ne fait
+rien, n'a pas de profession, et malgr cela il est tout encrot de
+prjugs nationaux, bonapartistes, littraires et judiciaires. Si, du
+moins, il avait profit de son indpendance pour se dlivrer de tout ce
+fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutt fait. Branger a dit avec
+raison:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td><span style="margin-left: 3em;">Philosophe</span></td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 3em;">De mince toffe,</span></td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 0em;">Ton &oelig;il ne peut se dtacher</span></td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 0em;">Du vieux coq de ton vieux clocher.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_123" id="page_123"></a></p>
+
+<p class="r">
+Mardi.<br />
+</p>
+
+<p>Je ne reois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley,
+laquelle je m'empresserai de rpondre demain. Dites Viardot (je lui
+crirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va tre ouverte le 25.
+Faut-il que je fasse des dmarches pour son permis de chasse? Du reste,
+tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bnir mille fois et de vous
+ramener saine et sauve en France.</p>
+
+<p>Toujours point de nouvelles de M. et M<sup>me</sup> Sitchs. Bonjour;
+portez-vous bien et soyez heureuse...</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre,</span><br />
+I. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h2>
+
+<p class="r">
+Courtavenel, jeudi, 16 aot 49.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, Madame: <i>guten Morgen</i>.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Et en effet, ils sont arrivs hier soir tous les deux. Je parle de M. et
+M<sup>me</sup> Sitchs. J'ai t bien content de les voir. Et puis ils avaient
+l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses,<a name="page_124" id="page_124"></a> les moindres
+dtails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilit si
+joyeuse! Ils m'ont montr le portrait de Lonard qui m'a l'air d'un bon
+diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu M<sup>lle</sup>
+Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a rpondu; comment ils
+ont vu pour la premire fois M. Lonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils
+lui ont rpondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait la
+main et leurs habits eux, et puis ensuite, en s'levant des dtails
+plus importants, les prparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont d
+tout me dcrire; et ils le faisaient, ils se rptaient avec dlices,
+ils imitaient la manire de regarder, le son de voix de Lonard, et je
+les coutais avec un vritable intrt; car le bonheur est contagieux.
+Enfin j'espre que tout ceci continuera aussi bien que cela a commenc.
+Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la
+veine s'puise.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence se
+remplir. Je ne dnerai plus en tte tte avec moi-mme.</p>
+
+<p class="r">
+Vendredi.<br />
+</p>
+
+<p>Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel la hauteur des
+circonstances. Madame!<a name="page_125" id="page_125"></a> un flau terrible, semblable ces plaies
+d'gypte dont parle l'<i>criture sainte</i>, est venu s'abattre sur les
+beaux lieux que vous habitez, ou plutt que vous n'habitez pas. Il ne
+nous a pas frapps l'improviste, il nous avait dj souvent menacs de
+ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois prouv l'effet
+de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a
+dpass les prvisions les plus sinistres, branl les c&oelig;urs les plus
+fermes et rpandu au loin la stupeur du dsespoir. Madame! ce flau,
+c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre
+c&oelig;ur sensible a d le deviner. Madame! dans l'espace <i>d'une</i> heure,
+madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'tait pas sortie de toute
+la journe, en a pris cinquante, <i>cincuenta fnfzig fifty</i>! sur son
+visage et sur son cou! Elle nous les a montrs; nous les avons compts.
+Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous
+nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me
+gratte avec les dix doigts jusqu' faire ruisseler le sang. J'espre que
+cela ne durera pas. Ce serait trop pouvantable! Nous attendons M<sup>lle</sup>
+Berthe avec impatience,&mdash;<i>para dar comer los bichos</i>, comme dit le
+seigneur D. Pablo,&mdash;peut-tre qu'elle fera une diversion utile. Jamais
+cela<a name="page_126" id="page_126"></a> n'a t aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux
+soit assouvie avant votre arrive!</p>
+
+<p>Le frre de M. Fougeux est dcidment <i>a bore</i> (vous savez ce que cela
+veut dire en anglais) de la premire classe. Il est venu me <i>rougetter</i>
+le jour de l'arrive de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement
+suffisant, d'aussi prtentieusement vide, d'aussi solennellement niais
+ne s'est tal sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce
+petit sourire qui voudrait tre malicieux et qui n'est que contraint, ce
+sourire tout satur d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les
+lvres des sots contents d'eux-mmes? Eh bien, ce sourire-l ne quitte
+pas la face blme de ce monsieur. Ce qui m'tonne dans tout cela, c'est
+ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures cet tre-l;
+je l'ai <i>cru</i> mme <i>moins</i> ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y
+a des personnes qui prtendent que j'ai l'esprit tourn la satire.
+Imaginez-vous qu'il a la manie de rpter de la prose par c&oelig;ur. Nous
+parlions de descriptions.... Monsieur, me dit-il avec son air
+magistral, toute description est superflue moins qu'elle ne soit comme
+celle de Fnelon dans <i>Tlmaque</i> qui dit: La nature n'tait qu'un
+vaste jardin. Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voil une<a name="page_127" id="page_127"></a> ide
+neuve, belle, touchante, qui parle mon me. Et pendant une demi-heure
+le monstre n'a cess de rpter cette phrase divine, adorable, etc. Quel
+tre insupportable! Il a d tre n dans une vieille cave humide des
+amours d'une vieille araigne et d'un crapaud paralytique. Je me figure
+le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araigne toute poudreuse. En un
+mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de v&oelig;u plus cruel.
+Mais il parat qu'ils sont inconnus Rozay. Courtavenel en serait-il la
+patrie exclusive?</p>
+
+<p class="r">
+Samedi soir.<br />
+</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Berthe est arrive hier avec Louison. Louise a trs bonne mine,
+et M<sup>lle</sup> Berthe n'a pas non plus l'air trs maladif. La petite nous a
+montr ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manires un peu je
+m'en fiche pas mal, mais cela se fera, car c'est une bonne et douce
+nature au fond, malgr son petit rire de casse-noisette.</p>
+
+<p>Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis travailler un
+peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant,
+l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les
+fosss seront remplacs<a name="page_128" id="page_128"></a> par une belle ceinture de vase bien noire. Je
+ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois dfauts
+principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur
+d'appartenir; c'est--dire qu'il est bavard, paresseux et propre rien.
+Quel mauvais jardinier je ferais!... En y rflchissant, je ne sais pas
+<i>qui</i> je ferais <i>bon</i>. Est-ce du franais? Ma foi, je m'en bats
+l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Il y a longtemps que je n'ai reu de lettre de vous! C'est un peu ma
+faute, mais tout pch misricorde. <i>Bitte, bitte...</i></p>
+
+<p class="r">
+Dimanche.<br />
+</p>
+
+<p>Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir
+leur fureur. Il tait temps. Je devenais, comme dit Annibal dans
+<i>l'Aventurire</i>, si laid nu que je n'osais m'y mettre.</p>
+
+<p>J'ai promen ces dames en bateau; j'ai compos des chansons pour Louise.</p>
+
+<p>Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours!</p>
+
+<p>Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez
+plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez dj reues
+depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bnisse<a name="page_129" id="page_129"></a> mille fois et
+conserve votre sant. Tout vous.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;J'crirai Viardot demain. Les livres sont morts!</p>
+
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2>
+
+<p class="r">
+16 mai 1850.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un
+enfant, d'y tre. Je suis all dire bonjour tous les endroits auxquels
+j'avais dit dj adieu avant de partir. La Russie attendra; cette
+immense et sombre figure, immobile et voile comme le sphinx d'&OElig;dipe.
+Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer
+sur moi avec une attention morne, comme il convient des yeux de
+pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai toi, et tu pourras me
+dvorer ton aise si je ne devine pas l'nigme! Laisse-moi en paix
+pendant quelque temps encore! Je reviendrai tes steppes!...</p>
+
+<p>Il a fait trs beau aujourd'hui. Gounod s'est promen tout le jour dans
+le bois de Blondureau la recherche d'une ide; mais l'inspiration,<a name="page_130" id="page_130"></a>
+capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouv.
+C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-mme. Il prendra sa revanche demain.
+Dans ce moment il est couch sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a
+une obstination et une tnacit dans son travail qui font mon
+admiration. Le vide de la journe d'aujourd'hui le rend trs malheureux;
+il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se
+distraire de sa proccupation. Dans sa dsolation, il s'en prend au
+texte. J'ai tch de le remonter et je crois y tre parvenu. Il est trs
+dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser
+les doigts sur le ventre, et l'on se dit: Mais tout cela est
+atroce!&mdash;J'ai reu ses dolances un peu en riant, car je sais que tous
+ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis trs
+flatt d'tre le confident de ces petites douleurs de cration...</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p>Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva,
+toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune
+correspondance n'en est reste. M<sup>me</sup> Charles Gounod m'crivit en
+effet: ...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre pote.
+Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer<a name="page_131" id="page_131"></a> dans des maisons amies,
+mais je crois que l se sont bornes leurs relations intimes, car, parmi
+la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout
+dernirement, je n'ai trouv aucune signature de Tourgueneff.</p>
+
+<p>La composition qui proccupait Gounod au moment o Tourgueneff crivait
+ M<sup>me</sup> Viardot tait <i>Sapho</i>, son premier opra, reprsent le 10
+avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup
+du malheur qui venait de le frapper,&mdash;la mort de son frre,&mdash;Gounod
+s'tait retir, en compagnie de sa mre, dans la proprit de ses amis,
+M. et M<sup>me</sup> Viardot. Dans ses <i>Mmoires d'un Artiste</i>, rcemment
+publis, l'auteur de <i>Faust</i> raconte que c'est grce la promesse
+spontane de l'illustre cantatrice de chanter sa premire &oelig;uvre que,
+jeune et ignor, il a pu obtenir d'Emile Augier, dj clbre, d'crire
+le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opra. Instruite du
+deuil qui venait de l'atteindre, M<sup>me</sup> Viardot, qui se trouvait en
+Allemagne, lui crivit aussitt pour l'engager aller trouver la
+tranquillit et la solitude dont il avait besoin dans sa proprit de
+Courtavenel.</p>
+
+<p>Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partmes, ma mre et moi,
+pour cette rsidence o se trouvait la mre de M<sup>me</sup> Viardot (M<sup>me</sup>
+Garcia, la veuve du clbre chanteur), en compagnie d'une s&oelig;ur de
+M<sup>me</sup> Viardot et d'une jeune fille (l'ane des enfants), aujourd'hui
+M<sup>me</sup> Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai l<a name="page_132" id="page_132"></a>
+aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'minent crivain russe,
+excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail ds
+mon arrive.</p>
+
+<p class="r">
+E. H.-K.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, lundi 24 juin 1850.<br />
+</p>
+
+<p>Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a> sans vous
+avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la
+ncessit de cette sparation<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. J'emporte de vous le souvenir le plus
+affectueux; j'ai su apprcier l'excellence et la noblesse de votre
+caractre, et, croyez-moi, je ne me sentirai vritablement heureux que
+quand je pourrai de nouveau, vos cts, le fusil la main, parcourir
+les plaines bien-aimes de la Brie. J'accepte votre prophtie; je veux y
+croire. La patrie a des droits sans doute; mais la vritable patrie
+n'est-elle pas l o l'on a trouv le plus d'affection, o le c&oelig;ur et
+l'esprit se sentent plus l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre
+que<a name="page_133" id="page_133"></a> j'aime l'gal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire
+combien j'ai t touch de tous les tmoignages d'amiti que j'ai reus
+depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai
+mrits; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans
+mon c&oelig;ur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher
+Viardot, un ami dvou toute preuve.</p>
+
+<p>Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au
+monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et
+qui me ddommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent.
+Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion.</p>
+
+<p>Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h2>
+
+<p class="r">
+Tourguenevo<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, lundi 9 septembre 1850.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, chre, bonne, noble, excellente amie, bonjour, vous qui tes
+ce qu'il y a de<a name="page_134" id="page_134"></a> meilleur au monde! Donnez-moi vos chres mains pour que
+je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne
+humeur. L, c'est fait. Maintenant nous allons causer.</p>
+
+<p>Il faut donc que je vous dise que vous tes un ange de bont et que vos
+lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que
+c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser
+si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu'
+l'adoration. Que Dieu vous bnisse mille fois! J'ai bien besoin
+d'affection dans cet instant, je suis tellement isol ici. Aussi je ne
+saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de
+l'affection pour moi.</p>
+
+<p class="r">
+Jeudi.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai t forc d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je
+m'empresse de revenir vous, aussitt que je puis le faire. Des
+affaires de famille, ou plutt des embarras de famille, en ont t la
+cause. Je commence croire que tout tire sa fin; aussi ne vous en
+parlerai-je que quand j'aurai un rsultat annoncer bon ou mauvais.</p>
+
+<p>J'ai fait un petit voyage trente verstes d'ici; je suis all voir une
+de mes anciennes flammes,<a name="page_135" id="page_135"></a> dont c'tait la fte. L'ancienne flamme a
+diablement chang et vieilli (elle s'est marie depuis et est devenue
+mre de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort
+tatillon. Je pardonne mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et
+mme la teinte couperose de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne
+pas, c'est d'tre devenue insignifiante, endormie et plate; c'est
+surtout de s'tre accroch une fausse queue en cheveux <i>noirs</i>, tandis
+que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si
+ngligemment qu'on voyait le n&oelig;ud qui tait gros comme le poing, et
+dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grce
+ gauche et droite. Elle s'est mise jouer du piano, mais le
+malheureux instrument tait faux faire frmir, faux de cette fausset
+doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et
+elle jouait des pices de musique horriblement vieillies, et elle les
+jouait trs mal... Hlas! Trois fois hlas! Mon ancienne flamme n'est
+pas mme de la fume l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie,
+voil tout. Ce que c'est que de nous!</p>
+
+<p>J'ai pass la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos
+lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en crire de si bonnes! Si
+vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre<a name="page_136" id="page_136"></a> de vous! Quel esprit
+charmant, fin et juste, quel grand et noble c&oelig;ur s'y rvle chaque
+ligne! J'ai du plaisir vous le dire, ayez-en le lire, car c'est bien
+vrai ce que je vous dis l, vous pouvez m'en croire.</p>
+
+<p>Pour la petite Pauline<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>, vous savez dj que je suis dcid suivre
+vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien.
+Je vous crirai de Moscou et de Ptersbourg jour par jour tout ce que je
+ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec
+bonheur du moment que vous vous y intressez. <i>Si Dios quiere</i>, elle
+sera bientt Paris.</p>
+
+<p>Vous tes mon bon ange, vous. Le mot de <i>bon ange</i> me fait penser la
+romance du <i>Domino noir</i>, et puis je vous vois marchant sur l'herbe
+Courtavenel, une guitare la main, et montrant la belle Ins
+M<sup>lle</sup> Antonia, et ma mmoire <i>locale</i> me retrace l'instant mme le
+ciel, les arbres de l-bas, votre robe dessins bruns, votre chapeau
+gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la lgre brise
+d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il
+devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose.</p>
+
+<p>Il est fort possible que j'aurais eu de M<sup>me</sup> Pasta<a name="page_137" id="page_137"></a> l'opinion que vous
+me supposez, si je l'avais entendue Ptersbourg au commencement de mon
+ducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni
+entendue, mais me voil maintenant fix sur ce que je dois penser
+d'elle.</p>
+
+<p>Vous me demandez en quoi rside le Beau. Si, en dpit des ravages du
+temps qui dtruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est
+toujours l... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle,
+et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation
+matrielle, son immortalit subsiste. Le Beau est rpandu partout, il
+s'tend mme jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec
+autant d'intensit que dans l'individualit humaine; c'est l qu'il
+parle le plus l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je
+prfrerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix
+dfectueuse, une voix belle et bte une voix dont la beaut n'est que
+matrielle.</p>
+
+<p>Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxime
+acte de <i>Sapho</i>! Si Gounod n'est pas une <i>grande puissance</i> musicale,
+s'il n'a pas du gnie, je renonce toute espce de jugement sur les
+hommes et les talents. Je ne puis m'empcher de vous porter envie;
+pensez moi, quand cette belle musique vous remuera l'me, pensez moi
+si vous le pouvez.<a name="page_138" id="page_138"></a> La musique de Gounod me fait penser que <i>la Juive</i>,
+surtout la musique chue en partage Rachel, est, je ne dirai pas peu
+de chose, mais ct du vrai et de la beaut. Vous avez eu un grand
+succs, et cependant je suis bien sr que cette dclamation lourde et
+force a d vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'me.
+On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin
+n'est pas l. Ce n'est pas immortel, comme toute beaut vritable doit
+l'tre. <i>Le Vallon</i> est immortel.</p>
+
+<p>Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire,
+dont je vous ai parl dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je
+continue trouver cette enfant un petit tre bien singulier.
+Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir;
+des traits d'une finesse inoue, un sourire charmant et des yeux comme
+je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantt doux et caressants,
+tantt perants et observateurs, une physionomie qui change d'expression
+ chaque instant, et dont chaque expression est tonnante de vrit et
+d'originalit. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de
+sentiment merveilleuse; elle rflchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est
+surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau<a name="page_139" id="page_139"></a>
+marche la vrit. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure,
+commencer par ma mre, et avec tout cela, c'est un enfant, un
+<i>vritable</i> enfant. Il y a des moments o son regard prend une teinte
+rveuse et triste qui vous serre l'me. Mais en gnral elle est fort
+gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec
+des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout mu.</p>
+
+<p>Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frre de
+mon pre, et d'une paysanne. Ma mre l'a recueillie chez elle et l'a
+traite en poupe. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de
+son ducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des
+airs de tte et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque
+chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre
+ce qu'elle entend son petit raisonnement, et puis elle vous fait des
+rparties tonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'tait
+encore Moscou. Elle tait reste prs d'une heure dans ma chambre, ma
+mre l'en punit sans songer que c'tait moi qui l'avais emmene, et tout
+en lui dfendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le
+cabinet de ma mre, je vois la petite dans un coin, fort triste et
+silencieuse; j'en demande la raison:<a name="page_140" id="page_140"></a> ma mre me conte une histoire de
+dsobissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse
+un petit mot de reproche. Elle dtourne la tte sans mot dire. Je sors
+et ne rentre que fort tard. Le lendemain de trs bonne heure, la petite
+entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde
+quelque temps en silence et m'adresse cette question brle-pourpoint:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai t punie... J'avais
+promis de ne pas vous le dire, <i>et je ne vous l'aurais pas dit, si vous
+n'aviez pas cru</i> maman.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu pleur pendant la punition?</p>
+
+<p>Elle releva la tte d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux:
+Oh! non. Puis elle ajouta aprs un moment de silence ou de rflexion,
+car chez elle c'est tout un:&mdash;Mais j'ai pleur quand vous vous tes
+approch de moi dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est donc pour cela que tu as dtourn la tte?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez remarqu, et vous n'avez pas vu que je pleurais?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut te l'avouer.<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p>Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla.</p>
+
+<p>Je vous jure que je n'ai pas ajout un seul mot ce qu'elle a dit; mais
+si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y
+lisait tant de travail de sa pense, la lutte de ses sentiments. Elle
+est blonde et trs blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuanc de noir;
+ses dents sont de vraies petites perles. Elle est trs aimante et trs
+sensible; avec cela, peu ou point de mmoire, aussi sait-elle peine
+son alphabet. Je vous assure que c'est une bien trange petite crature,
+et je l'tudie avec intrt. Elle n'a pas encore cinq ans.</p>
+
+<p class="r">
+Samedi, 2/14 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chre et bonne amie; je vais
+donc vous envoyer cette lettre qui, malgr ma promesse, ne ressemble
+gure un <i>volume</i>. Mais enfin, vous tes l'indulgence mme, et je vous
+enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte
+pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain
+temps ici, j'espre que vous en avez un superbe Courtavenel: pas de
+pluie, mais un ciel gris et froid, un vent <i>idem</i>, et dans les
+intervalles de rafales<a name="page_142" id="page_142"></a> on entend le petit tintement aigre des msanges
+dans les bouleaux; l'arrive des msanges, comme le dpart des grues et
+des oies sauvages, prsage le froid. A propos de grues, nous en voyons
+tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol rgulier et lent
+vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du <i>Faust</i>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Wenn ber Flchen ber Seen,</i></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Der Kranich nach der Heimath strebt.</i></span></td></tr>
+</table>
+
+<p>L'emploi du mot <i>streben</i> est bien heureux, essayez un peu de le
+traduire en franais!...</p>
+
+<p>Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble
+vous tomber des nuages sur la tte. C'est clatant, sonore, puissant et
+trs mlancolique. Il semble vous dire: Adieu, pauvres petits roquets
+d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, l o il
+va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la
+misre!... Patience!</p>
+
+<p>Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu' prsent je vous
+les ai envoyes par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les
+recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend
+sous la fentre. C'est un cuyer de mon frre, trs beau garon et trs
+content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque
+chose,&mdash;va, mon garon,<a name="page_143" id="page_143"></a> porte cette lettre. Et vous, mes chers amis,
+soyez bien assurs que le jour o je cesserai de vous aimer, tendrement,
+profondment, j'aurai cess d'exister. Que le bon Dieu vous bnisse tous
+et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dvotion. Soyez
+heureuse, bnie et bien portante!</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre vieil ami,</span><br />
+I. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, midi 1/13 janvier 1851.<br />
+</p>
+
+<p>Bonjour, chre et bonne madame Viardot. Je ne veux pas commencer mon
+anne sans invoquer ma douce et chre patronne et sans appeler sur elle
+toutes les bndictions du Ciel.</p>
+
+<p>Hlas! se peut-il que toute cette anne s'coule sans que j'aie le
+bonheur de vous revoir? C'est une ide bien cruelle et laquelle il
+faut cependant que je m'habitue...</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Nous avons pass la soire d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a
+sonn, vous vous imaginez bien qui j'ai mentalement port mon toast!
+Tout mon tre s'est lanc vers mes amis,<a name="page_144" id="page_144"></a> mes chers amis de l-bas...
+Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon c&oelig;ur est toujours
+l-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques
+visites faire. J'ai une foule de choses vous communiquer. Ce n'est
+pas sans raison que je suis rest si longtemps Moscou. J'ai men
+bonne fin une entreprise assez difficile et dlicate. Je vous parlerai
+de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comdies
+manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un thtre de socit. On m'a
+engag d'assister la reprsentation, mais je me garderai bien de le
+faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous
+dirai quel aura t le rsultat. A demain. Mais je veux me mettre vos
+pieds et embrasser le pan de votre robe ds aujourd'hui, chre, chre,
+bonne, noble amie. Que le Ciel vous protge!</p>
+
+<p class="r">
+Mercredi, 3 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Il parat que ma comdie a eu un trs grand succs avant-hier, car on la
+rpte aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y
+aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me
+<i>donner des airs</i>.</p>
+
+<p>J'ai donn hier un dner d'adieu mes amis, nous tions en tout vingt
+personnes. Il faut<a name="page_145" id="page_145"></a> avouer que vers la fin de la soire nous tions tous
+on ne peut plus anims. Il y avait entre autres un acteur comique d'un
+trs grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en
+improvisant des scnes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup
+d'imagination et une vrit de jeu, d'intonation et de geste, que je
+n'ai presque jamais rencontre aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon
+voir que l'art devenu nature.</p>
+
+<p>Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis rest Moscou
+beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la
+raison: Il y avait deux personnes, deux femmes loigner de la maison,
+o elles mettaient la discorde chaque instant. Pour l'une d'elles la
+chose n'a pas t difficile (c'tait une veuve d'une quarantaine
+d'annes, que ma mre avait eue prs d'elle pendant les derniers mois de
+sa vie), on l'a largement paye et prie d'aller chercher une autre
+maison que la ntre. L'autre tait cette jeune fille que ma mre avait
+adopte, une vraie M<sup>me</sup> Lafarge, fausse, mchante, ruse et sans
+c&oelig;ur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite
+vipre a fait de mal. Elle avait entortill mon frre, qui, dans sa
+bont nave, la prenait pour un ange: elle est alle jusqu' calomnier
+odieusement son propre pre, et puis, quand j'ai russi par le plus
+grand<a name="page_146" id="page_146"></a> des hasards saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout
+avou, elle nous a bravs avec une insolence, un aplomb qui m'a fait
+penser Tartufe ordonnant, chapeau en tte, Orgon, de quitter sa
+maison. Il tait impossible de la garder plus longtemps, et cependant
+nous ne pouvions pas la mettre sur le pav... Son propre pre refusait
+de la prendre chez lui (il est mari et a une grande famille). Notre
+situation tait trs embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouv
+une personne, un docteur, ami du pre de la demoiselle, qui a consenti
+s'en charger en la prvenant d'avance qu'elle serait garde vue. Mon
+frre et moi, nous lui avons donn une lettre de change de 60.000 francs
+payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intrt, toute la garde-robe de
+ma mre, etc., etc. Elle nous a donn un reu, et nous en voil quittes!
+Ouf! a a t une lourde charge. Je ne sais ce qui devait rsulter de
+son sjour chez mon frre, mais je sais que nous ne respirons que depuis
+qu'elle n'est plus l. Quelle mauvaise et perverse nature, dix-sept
+ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reu une ducation dtestable...
+Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je
+vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles oprations! J'y
+mets assez de sang-froid et de rsolution, mais cela me<a name="page_147" id="page_147"></a> dtraque les
+nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et
+honntes gens. La mchancet, la perfidie surtout ne me fait pas peur,
+mais elle me soulve le c&oelig;ur. Il m'a t impossible de travailler
+pendant ces derniers quinze jours.</p>
+
+<p class="r">
+Vendredi 5.<br />
+</p>
+
+<p>H bien, en effet, j'ai eu un grand succs avant-hier. Les acteurs ont
+t dtestables, surtout la jeune premire (une princesse Tcherkassky),
+ce qui n'a empch ni le public d'applaudir outrance, ni moi d'aller
+les remercier avec effusion derrire les coulisses. J'ai t, malgr
+tout, assez content d'avoir assist cette reprsentation. Je crois que
+ma pice aura du succs sur le thtre, puisqu'elle a plu, malgr le
+massacre des <i>dilettanti</i>. (On la donne Ptersbourg le 20, ici le 18.)
+C'est tout de mme drle de se voir jouer.</p>
+
+<p>Je pars demain, mais je vous crirai encore avant de partir. Il me tarde
+d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus Moscou, elles
+m'attendent Ptersbourg... A demain.<a name="page_148" id="page_148"></a></p>
+
+<p class="r">
+Lundi 8.<br />
+</p>
+
+<p>L'homme propose et Dieu dispose, chre madame Viardot. Je devais partir
+samedi, et me voil encore Moscou. J'ai attrap une toux, et, aussi
+longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre.
+J'espre qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez
+dsagrable, mais il faut s'y rsigner.</p>
+
+<p>Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six
+chiens et une chienne. Sa tendresse de mre va jusqu' la frocit, et
+elle fait des yeux terribles quand je touche un de ses petits. Les
+autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette
+lettre aujourd'hui, je vous crirai encore une fois avant de partir.
+J'espre que je pourrai le faire jeudi.</p>
+
+<p>Il y a plus de deux mois que la petite Pauline<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a> est Paris. Comment
+va-t-elle, et fait-elle des progrs?</p>
+
+<p>Je suis certain de trouver des dtails qui la concernent dans vos
+lettres qui m'attendent Ptersbourg, car je suis sr qu'il y en a
+l-bas<a name="page_149" id="page_149"></a> au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une
+ide. Si j'crivais Gounod au lieu de vous crire avant mon dpart?
+C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu' Ptersbourg.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851.<br />
+</p>
+
+<p>Je relve de maladie, comme Jodelet dans <i>les Prcieuses ridicules</i>,
+chre et bonne amie; j'ai eu une fivre catarrhale assez forte, qui m'a
+mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout dsagrable,
+c'est le retard que cette maladie a apport mon voyage, et ce qu'il y
+a surtout de dsagrable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos
+lettres qui m'attendent Ptersbourg et que j'ai eu la btise de ne pas
+faire venir ici; j'esprais toujours pouvoir partir. Il est trs
+probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire
+quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne
+reois pas de vos nouvelles, j'en suis tout dsorient.</p>
+
+<p>On donne demain une comdie que j'ai compose<a name="page_150" id="page_150"></a> pour les acteurs de
+Ptersbourg, mais que Stchepkine<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> m'a demande pour son bnfice.</p>
+
+<p>Je n'ai rien refuser ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas
+trop mal, j'irai la premire reprsentation. Jusqu' prsent je ne
+ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il parat que la
+jeune premire est dtestable. Enfin, nous verrons.</p>
+
+<p>Adieu, jusqu' demain, chre et bonne amie; je vous invoque et me mets
+sous votre protection, chre patronne.</p>
+
+<p class="r">
+Jeudi, une heure du matin.<br />
+</p>
+
+<p>C'est donc pour ce soir; cela commence me faire un peu d'effet.
+Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me
+conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant dsagrable...
+Mon frre y va avec sa femme.&mdash;C'est une petite comdie en un acte qui a
+pour titre: <i>Une Provinciale</i>. La donne en est simple, tout dpend du
+jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon, ce que l'on dit;
+l'autre (ou plutt l'actrice) est trs mauvais. La salle sera pleine.
+Stchepkine vient de m'envoyer<a name="page_151" id="page_151"></a> un billet pour loge d'en haut. Je crois
+que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les
+diables.</p>
+
+<p class="r">
+Sept heures du soir.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au thtre. Je ne
+puis pas rester la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que
+vous crirai-je en rentrant?</p>
+
+<p class="r">
+Onze heures.<br />
+</p>
+
+<p>Par exemple je m'attendais tout, hormis un tel succs! Imaginez-vous
+qu'on m'a rappel avec des vocifrations telles, que je me suis enfui
+tout perdu, comme si j'avais mille diables mes trousses, et mon frre
+vient de m'apprendre que le vacarme a dur un grand quart d'heure et n'a
+cess que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'tais pas au
+thtre. Je regrette beaucoup de m'tre enfui, car on a pu croire que je
+faisais la petite bouche.</p>
+
+<p>Ma pice a t assez bien joue par tout le monde, la jeune premire
+excepte, qui a t dtestable; mais en revanche, l'acteur charg du
+rle principal a t charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme
+Choumski; il a fait un grand<a name="page_152" id="page_152"></a> pas dans l'opinion du public, je suis
+enchant de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment o la toile s'est
+leve, j'ai prononc tout bas votre nom, il m'a port bonheur. Mais il
+faut que je me couche, car j'ai une fivre de cheval.</p>
+
+<p class="r">
+Vendredi, 2 heures.<br />
+</p>
+
+<p>L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai pass une
+mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai
+vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me fliciter; il
+parat que mon succs a t en effet trs grand; la salle tait comble,
+et on a vu de mes ennemis (littraires) applaudir tout rompre. Tant
+mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder
+sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau Choumski,
+cela lui fera plaisir. On donne, demain la mme pice Ptersbourg.
+C'est cependant agrable d'avoir un succs. Allons, il faut que cela me
+serve d'peron.</p>
+
+<p>Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de
+Ptersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres mon nom,
+qu'on n'envoie pas Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure mon
+arrive; cela me cause un dpit dont je ne saurais vous<a name="page_153" id="page_153"></a> donner une
+ide. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bte!</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous remercier pour mon succs d'hier; je m'imagine que
+si je n'avais pas prononc votre nom, la chose aurait pris une tout
+autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie votre
+cher et bon souvenir, votre influence. Je vous embrasse les mains avec
+reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>VAN</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p class="r">
+Lundi.<br />
+</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas crit ni samedi, ni dimanche; j'tais <i>languissant</i>,
+pour ne pas dire bte. On rpte ma pice ce soir, on ne joue ici la
+comdie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en
+voiture; il fait un temps superbe.</p>
+
+<p>Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts la lumire; ils
+sont trs drles, trs gentils et trs bien portants.</p>
+
+<p>Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine!
+J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments perte de vue.
+Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir.<a name="page_154" id="page_154"></a> Je suis
+sr que vous me parlez dans vos lettres de <i>Sapho</i>, des rptitions
+commences (car j'espre bien qu'elles le sont); et dire que je n'en
+sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre
+jours. Je vous crirai un volume et pour Gounod. Je vous rpte, je ne
+quitterai pas Moscou sans lui avoir crit une longue lettre.</p>
+
+<p>Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le franais et
+le piano?</p>
+
+<p>Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence
+par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis M<sup>me</sup> Garcia<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>; puis M<sup>me</sup>
+Gounod; puis M<sup>me</sup> Berthe; puis el mujer Marinero Espaol y su
+muyler; puis Manuel; puis Louise<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, puis tout le monde, tous les amis
+et je finis par vous. Mes chers amis, mon c&oelig;ur est avec vous. Adieu.
+Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre
+fidle ami</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_155" id="page_155"></a></p>
+
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, 21 fvrier 1852.<br />
+</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais
+commence. Un bien grand malheur nous a frapps: Gogol est mort
+Moscou, mort aprs avoir tout brl,&mdash;tout,&mdash;le deuxime tome des <i>Ames
+Mortes</i>, une foule de choses acheves ou commences,&mdash;tout enfin. Il
+vous serait difficile d'apprcier toute la grandeur de cette perte si
+cruelle, si complte. Il n'y a pas de Russe dont le c&oelig;ur ne saigne
+dans cet instant. C'tait plus qu'un simple crivain pour nous: il nous
+avait rvls nous-mmes. Il tait dans plus d'un sens le continuateur
+de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paratre
+exagres, dictes par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous
+ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et mme si vous les
+connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il tait
+pour nous. Il faut tre Russe pour le sentir. Les esprits les plus
+pntrants parmi les trangers, un Mrime par exemple, n'ont vu en
+Gogol qu'un humoriste la faon anglaise. Sa signification<a name="page_156" id="page_156"></a> historique
+leur a compltement chapp. Je le rpte, il faut tre Russe pour
+savoir ce que nous avons perdu...</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, 1<sup>er</sup>/13 mai 1852.<br />
+</p>
+
+<p class="c"><i>A Monsieur et Madame Viardot.</i></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mes chers amis,</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans
+quelques jours, ou bien elle l'expdiera Paris aprs avoir franchi la
+frontire, de sorte que je puis vous parler un peu c&oelig;ur ouvert et
+sans craindre la curiosit de la police.</p>
+
+<p>Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitt Saint-Ptersbourg
+depuis un mois c'est bien contre mon gr. Je suis aux arrts d'une
+maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans
+un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. a n'a t
+qu'un prtexte, l'article en lui-mme tant parfaitement insignifiant.
+Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroch la
+premire occasion venue. Je ne me plains pas<a name="page_157" id="page_157"></a> de l'Empereur<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>,
+l'affaire lui a t si perfidement prsente, qu'il n'aurait pu agir
+autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la
+mort de Gogol, et on n'a pas t fch, en mme temps, de mettre
+l'embargo sur mon activit littraire.</p>
+
+<p>Dans quinze jours d'ici on m'expdiera la campagne, o je dois rester
+jusqu' nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez;
+cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne
+chambre, des livres; je puis crire. J'ai pu voir du monde dans les
+premiers jours. Maintenant c'est dfendu, car il en venait trop. Le
+malheur ne fait pas fuir les amis, mme en Russie. Le <i>malheur</i>, dire
+vrai, n'est pas trs grand. L'anne 1852 n'aura pas eu de printemps pour
+moi, voil tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il
+faut dire un adieu dfinitif toute esprance de faire un voyage hors
+du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion l-dessus. Je
+savais bien, en vous quittant, que c'tait pour longtemps, si ce n'est
+pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me
+permette d'aller et de venir dans l'intrieur de la Russie. J'espre que
+cela ne me sera pas refus! L'Hritier<a name="page_158" id="page_158"></a><a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a> est trs bon, je lui ai
+crit une lettre dont j'attends quelque bien.</p>
+
+<p>Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scells sur
+mes papiers, ou plutt on a cachet les portes de mon appartement, qu'on
+a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on
+savait qu'il ne s'y trouvait rien de dfendu.</p>
+
+<p>Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de
+ce loisir forc pour travailler du polonais, que j'avais commenc
+tudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de
+rclusion. Je les compte, allez!</p>
+
+<p>Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agrables, que j'ai vous
+donner. J'espre que vous m'en donnerez de meilleures. Ma sant est
+bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une
+mche de cheveux blancs, sans exagration. Cependant je ne perds pas
+courage. A la campagne, la <i>chasse</i> m'attend! Puis, je vais tche
+d'arranger mes affaires; je continuerai mes tudes sur le peuple russe,
+sur le peuple le plus trange et le plus tonnant qu'il y ait au monde.
+Je travaillerai mon roman avec<a name="page_159" id="page_159"></a> d'autant plus de libert d'esprit que
+je ne le destinerai pas passer sous les griffes de la censure. Mon
+arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon
+ouvrage Moscou. Je le regrette, mais que faire?</p>
+
+<p>Je vous prie de m'crire souvent, mes chers amis, vos lettres
+contribueront beaucoup me donner du courage pendant ce temps
+d'preuves. Vos lettres et le souvenir des jours passs de Courtavenel,
+voil tout mon bien. Je ne m'appesantis pas l-dessus, crainte de
+m'attendrir. Vous le savez bien, mon c&oelig;ur est avec vous, je puis le
+dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus.
+J'ai mang tout mon pain blanc; mchons ce qui reste de pain bis, et
+prions le Ciel qu'il soit bien bon comme disait Vivier<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement
+secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal
+quelconque suffirait pour m'achever.</p>
+
+<p>Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra
+aussi content que je puis l'tre. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas,<a name="page_160" id="page_160"></a>
+crivez-moi souvent, et soyez bien persuads que ma pense est toujours
+avec vous. Je vous embrasse <i>tous</i>, et je vous envoie mille
+bndictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! crivez-moi
+souvent. Je vous embrasse encore. Adieu!</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, 13 octobre 1852.<br />
+</p>
+
+<p>Imaginez-vous un ouragan, une trombe de neige qui ne tombe pas, qui se
+prcipite, qui tourbillonne, <i>obscurcit</i> l'air tout en tant blanche, et
+couvre dj la terre hauteur d'homme. Voil le temps qu'il fait
+l'heure qu'il est, chre madame Viardot. Vous autres, Europens, vous ne
+sauriez vous faire une ide de ce que c'est qu'une <i>mtielle</i> russe.
+Heureusement qu'il ne<a name="page_161" id="page_161"></a> fait pas trs froid, sans cela que de victimes!
+Il y a deux ans, neuf cents personnes prissaient dans le seul
+gouvernement de Toula par une <i>mtielle</i> semblable celle-ci. Mais de
+mmoire d'homme on n'en a pas vu de pareille cette poque! Il parat
+que pour nous consoler du dtestable t que nous venons de subir,
+l'hiver veut arriver plus tt que de coutume. C'est l'histoire du
+monsieur qui pouse une femme laide et pauvre, <i>mais</i> bte! Et cependant
+je ne suis pas triste malgr le temps affreux, malgr cet avant-got des
+six mois d'isolement complet qui m'attendent. Je me sens au contraire
+tout mu et rjoui: c'est que j'ai devant moi la chre lettre que vous
+m'avez crite votre retour d'Angleterre Courtavenel.</p>
+
+<p>Ma chre et bonne amie, je vous supplie de m'crire souvent; vos lettres
+me rendaient toujours heureux, mais c'est surtout maintenant qu'elles me
+sont devenues ncessaires; me voici clou la campagne pour je ne sais
+combien de temps, rduit mes propres ressources. Pas de musique, pas
+d'amis; que dis-je? pas mme de voisins pour s'ennuyer ensemble! Les
+Tutcheff<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a> sont d'excellentes gens, mais nous nageons dans des eaux
+trop diffrentes. Que me reste-t-il?<a name="page_162" id="page_162"></a> Je crois vous l'avoir dit plus
+d'une fois: le travail et les souvenirs. Mais pour que l'un me soit
+facile et les autres moins amers, il me faut vos lettres avec ces bruits
+de vie heureuse et active, avec cette odeur de soleil et de posie
+qu'elles m'apportent... Je sens ma vie qui s'enfuit goutte goutte
+comme l'eau d'un robinet demi ferm; je ne la regrette pas; qu'elle
+s'puise... qu'en ferais-je? Il n'est donn personne de retourner sur
+les traces du pass, mais j'aime me le rappeler, ce pass charmant et
+insaisissable, par une soire comme celle-ci, o, en coutant les
+hurlements dsols de la bise sur toute cette neige amoncele, il me
+semble... Fi! je ne veux ni m'attrister ni vous attrister aussi par
+contre-coup... Tout ce qui m'arrive est encore trs supportable, il faut
+se raidir sous le faix pour le moins sentir... Mais crivez-moi souvent.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et de tristesse couronne</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La terre entre dans son sommeil...</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Cette phrase de <i>l'Automne</i> de Gounod me chante dans la tte depuis le
+commencement de cette lettre; son <i>Automne</i> est adorable. Je me sens
+tout pntr d'attendrissement, il faut s'y arracher, car quoi bon?</p>
+
+<p>Je viens d'ouvrir pour un instant la porte de<a name="page_163" id="page_163"></a> mon balcon... Brrrrr!
+quelle bouffe de froid sombre, de vent glacial et de neige... Diane,
+qui s'tait leve, recule d'horreur... Ah! pauvre petite, tu n'es pas
+habitue un climat pareil. Pauvre Franaise, va! Allons, mettons-nous
+l'un ct de l'autre et pensons Courtavenel. A demain.</p>
+
+<p class="r">
+Mardi.<br />
+</p>
+
+<p>Aujourd'hui, il fait un temps trange, mais assez agrable. L'air est
+rempli de brouillard; pas le moindre vent, tout est blanc, le ciel et la
+terre; la neige fond petit bruit. On entend partout le chuchotement de
+gouttelettes d'eau qui tombent; il fait trs doux. Nous allons, mes deux
+chasseurs et moi, faire une excursion quelques verstes d'ici; nous
+esprons tuer pas mal de livres.</p>
+
+<p>J'ai commenc, selon votre dsir, un petit trait sur le <i>Jeu du
+paysan</i>, qui remplira au moins quatre pages, et que je vous enverrai
+mardi prochain; je ne croyais pas que cela pt devenir aussi long... Mon
+chasseur vient d'entrer en me disant: Ah, monsieur, il faut partir; la
+terre <i>prend un bain tide</i> aprs la mtielle d'hier. J'ai fait atteler
+deux traneaux, nous allons inaugurer le tranage.<a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<p>Dites Viardot que j'ai lu sa lettre avec grand plaisir. Le petit conte
+de la fin est plaisamment imagin; mais ces sortes de choses sont comme
+tous les tours de force des pianistes, toute la difficult (et tout le
+mrite) gt dans l'<i>excution</i>. Mais, un jour ou l'autre, nous verrons.</p>
+
+<p>Adieu, chre amie, bientt. Mille amitis tout le monde.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, 28 octobre 1852.<br />
+</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui mon jour de naissance, chre madame Viardot, et c'est
+pour cela que je vous cris. J'ai trente-quatre ans. Je croyais n'en
+avoir que trente-trois, mais j'ai dcouvert l'un de ces jours un petit
+carnet de ma mre, o <i>nos</i> naissances (celle de mon frre et la mienne)
+ont t inscrites par elle, le jour mme. J'y ai trouv l'inscription
+suivante: Aujourd'hui, 28 Octobre 1818, je suis accouche d'un fils
+nomm Jean, Orel, midi. J'ai donc trente-quatre ans bel et bien
+sonns... Diable, diable, diable,<a name="page_165" id="page_165"></a> c'est que je ne suis plus jeune, mais
+du tout, du tout... Enfin!</p>
+
+<p>Je crois vous avoir parl dans ma dernire lettre d'une <i>mtielle</i>
+russe; aujourd'hui c'est un vritable ouragan. C'est tellement affreux
+et horrible que a en devient beau. La maison tremble et craque, et puis
+ces <i>tnbres blanches</i> qui tourbillonnent devant les fentres... Mon
+pauvre frre devait arriver aujourd'hui chez moi directement d'un assez
+long voyage, j'espre qu'il aura trouv un abri quelque part. Tutcheff
+et sa femme sont revenus hier, en mme temps que moi. J'ai fait une
+excursion de deux jours Orel, ville qui se trouve 55 verstes de chez
+moi. J'ai tt un tant soit peu de la vie de province dans un chef-lieu
+de gouvernement, c'est passablement triste. Je suis bien dcid ne pas
+mettre le nez dehors et travailler dans mes quatre murs. A demain,
+chre amie.</p>
+
+<p class="r">
+1<sup>er</sup> novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas crit ces jours-ci, mais il faut que je vous crive
+aujourd'hui... c'est encore un anniversaire, et savez-vous lequel? Il y
+a aujourd'hui juste neuf ans que je vous ai vue pour la premire fois
+chez vous, Ptersbourg, dans la maison Demidoff. Je me souviens<a name="page_166" id="page_166"></a> de
+cette premire visite comme si elle avait eu lieu hier. C'tait le
+matin. Je n'tais pas venu seul; le petit major Komaroff
+m'accompagnait... Eh bien, malgr le ridicule achev de ce personnage,
+j'ai toujours du plaisir penser lui; sa figure veille une foule
+d'ides et de souvenirs; le hasard l'a associ ce temps si regrett et
+loign de moi; je sens renatre en moi les impressions de cette saison
+de 1843 1844... Neuf annes! Hlas! il y en aura dix, que je n'aurai
+pas plus d'espoir de vous revoir que je n'en ai maintenant...</p>
+
+<p>Ce qui me manque ici surtout, c'est d'entendre de la musique; voil six
+mois que j'en suis sevr, mais compltement. M<sup>me</sup> Tutcheff semble
+vouloir l'abandonner; j'ai eu hier toutes les peines du monde la
+mettre au piano. Je l'ai prie de jouer le final de <i>Don Juan</i>. Elle
+dchiffre bien et a le sens musical, mais elle aime se l'enfermer dans
+sa coquille, surtout depuis la mort de sa fille. Puis elle aime <i>trop</i>
+son mari, et n'est heureuse qu'auprs de lui! Elle me rappelle
+quelquefois ces petites perruches vertes, dites insparables qui se
+tiennent constamment cte cte. Malheureusement, son mari n'aime la
+musique que modrment, on plutt, il l'aime, comme beaucoup de monde,
+pour tout autre chose que pour ce qui est musique<a name="page_167" id="page_167"></a> en elle. Il y a, par
+exemple, des peintres dont les jouissances musicales proviennent du
+sentiment du coloris, de l'harmonie des lignes, etc. La plupart des
+littrateurs ne recherchent, en fait de musique, que des impressions
+littraires; ce sont, en gnral, de mauvais auditeurs et de mauvais
+juges. Tutcheff, qui n'a aucune spcialit, n'aime, en fait de musique,
+que ce qui branle vaguement certaines sensations, certaines ides en
+lui, c'est--dire qu'au fond, il l'aime peu, qu'il peut trs bien s'en
+passer, et qu'il prfre le <i>connu</i>. Personne ici n'a la <i>faim</i> musicale
+qui me tourmente. La s&oelig;ur de M<sup>me</sup> Tutcheff, jeune personne trs
+borne, trs sentimentale et trs contente d'elle-mme, me donne sur les
+nerfs par ses extases, qui arrivent invariablement ds la premire note,
+et qu'elle a l'air de distribuer toutes chaudes et toutes prtes, comme
+les galettes du Gymnase; sa s&oelig;ur est une nature bien plus leve et
+plus srieuse, mais un peu sche... Et puis, je le rpte, il y a ce
+terrible absorbant de mari!&mdash;Tout cela fait que je reste priv de
+musique. Cependant, je compte aller l'un de ces jours chez un de nos
+voisins ( 50 verstes d'ici), qui a tout un orchestre avec un matre de
+chapelle allemand. Mais je ne puis me figurer ce que peut tre un
+orchestre... achet, car ce voisin<a name="page_168" id="page_168"></a> a achet les musiciens <i>en
+masse</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>... Je vous en parlerai.</p>
+
+<p>Chre bonne madame Viardot, aujourd'hui, comme il y a neuf ans, comme
+dans neuf autres annes encore, je suis vous de c&oelig;ur, vous le savez
+bien!</p>
+
+<p class="r">
+4 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Chre madame Viardot, bonjour. J'espre que je vais bientt recevoir une
+lettre de vous; il y a aujourd'hui trois semaines que la dernire m'est
+parvenue. Je n'ai rien de nouveau vous raconter. Il fait toujours un
+temps affreux. J'ai tant perscut M<sup>me</sup> T... qu'elle s'est mise hier
+au piano et, avec l'aide de sa s&oelig;ur, elle m'a jou plusieurs fois de
+suite l'ouverture de <i>Coriolan</i> de Beethoven ( quatre mains). Quel
+chef-d'&oelig;uvre! je ne connais pas d'ouverture qui vaille celle-l.</p>
+
+<p>Vous devez tre dj de retour la rue de Douai; dites-moi comment vous
+passez vos journes. Vos samedis continuent-ils? Que lisez-vous? Pour
+moi, je suis plong jusqu'au cou dans les chroniques russes. Je ne lis
+pas autre<a name="page_169" id="page_169"></a> chose quand je ne travaille pas. Comment trouvez-vous cette
+fin d'une vieille chanson russe? (Il s'agit d'un jeune homme assassin
+et cach sous un buisson).</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce n'est pas une hirondelle</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui s'agite autour de son nid;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">C'est une mre qui s'agite autour de son fils.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Elle pleure&mdash;c'est comme une rivire qui coule;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sa s&oelig;ur pleure&mdash;c'est comme un ruisseau qui court;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sa jeune femme pleure&mdash;c'est comme la rose qui tombe;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le soleil se lvera; il schera la rose!</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Vous ne sauriez croire ce qu'il y a de grce, de posie et de fracheur
+dans ces chansons; je vous en enverrai quelques-unes traduites. Cette
+promesse me rappelle une <i>autre</i> traduction... Tiens! Et <i>le Jeu du
+paysan</i> que je ne vous envoie pas! Vous l'aurez dans une semaine, cela
+me servira de prtexte pour vous crire encore une fois.</p>
+
+<p>D'ici l, soyez heureuse et bien portante. Mille amitis tout le
+monde.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, 20 fvrier 1853.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot.</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai appris par une lettre de la princesse Mestchersky le dpart de
+votre mari, et par <i>l'Abeille du Nord</i><a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a> le jour de votre bnfice; je
+vous avoue, sans vouloir vous faire le moindre reproche, que j'eusse
+prfr savoir tout cela par vous. Mais vous vivez dans un tourbillon
+qui prend tout votre temps, et pourvu que vous ne m'oubliiez pas, je ne
+demande rien.</p>
+
+<p>Votre pauvre mari n'a donc pas t en tat de rsister au climat de
+Ptersbourg? Il faut esprer qu'il se porte parfaitement l'heure qu'il
+est. La princesse Mestchersky m'crit aussi que vous avez l'intention de
+demeurer Moscou dans la maison d'une princesse Galitzine; est-ce vrai?
+L'argent que je dois votre mari (150 roubles pour le fusil, 400 pour
+la pension de Pauline jusqu'au 1<sup>er</sup> mars 54, et 35 roubles qu'il avait
+dpenss en plus de ce que je lui avais<a name="page_171" id="page_171"></a> envoy, en tout 585 roubles
+argent), sera chez moi dans trois jours, je vous l'enverrai mardi
+prochain, c'est--dire le 24 fvrier, et vous l'aurez Ptersbourg
+avant votre dpart pour Moscou.</p>
+
+<p>N'oubliez pas, s'il vous plat, de me donner votre adresse Moscou, et
+surtout, n'oubliez pas mon photographe!</p>
+
+<p>Je suis trs content que vous ayez fait la connaissance de la princesse
+Mestchersky; sous une enveloppe un peu anglaise et dvote, elle cache un
+c&oelig;ur trs dvou et trs aimant. Et puis elle a beaucoup d'esprit, et
+du plus fin. Vous avez dcidment fait sa conqute, malgr quelques
+prventions qu'on lui avait donnes contre vous et que votre premier
+abord a dissipes. Elle a t de tout temps trs bonne envers moi, et
+c'est peut-tre la seule personne sur laquelle je puisse compter
+srieusement Ptersbourg.</p>
+
+<p>Je n'ai vraiment aucune nouvelle vous donner de moi; ma sant est
+passable et je travaille beaucoup. Le dgel a interrompu toute espce de
+communication, et je ne vois absolument personne. Heureusement, les
+journaux arrivent, quoique plus tard que de coutume. Je fais aussi
+beaucoup de lectures.</p>
+
+<p>Je compte recevoir une lettre dimanche et je vous crirai un peu plus au
+long mardi. C'est<a name="page_172" id="page_172"></a> demain l'anniversaire de la mort de Gogol, et il ne
+veut pas me sortir de la tte. Je crains de mettre un peu de tristesse
+dans ma lettre et je prfre l'interrompre.</p>
+
+<p>Adieu, chre amie. Je vous baise les mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, le 12/24 mai 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Voici donc que je vous cris de nouveau Paris, Londres, quinze
+jours de distance d'ici, chre et bonne madame Viardot, un mois
+d'aller et de revenir pour une lettre! Il tait cruel de vous savoir
+Ptersbourg et de ne pas vous voir, mais il tait doux de recevoir une
+rponse dans dix jours. Enfin! comme dit votre mari, il faut s'y
+rsigner.</p>
+
+<p>J'ai reu votre lettre de Moscou. J'ai t bien tonn d'apprendre que
+vous n'aviez pas reu de mes nouvelles. Je vous avais cependant crit
+tous les dix jours. Je vais dcidment mieux depuis quelque temps; j'ai
+mme t en tat de faire une excursion de chasse 150 verstes d'ici,
+et j'ai tu pas mal de doubles.<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p>Comment allez-vous aprs toutes ces courses par chemin de fer? J'attends
+avec anxit la lettre que vous m'avez probablement crite avant de
+partir pour Varsovie. Je l'aurai probablement demain. Dieu veuille que
+cette affaire de thtre Londres, dans laquelle vous vous embarquez,
+vous mne bon port! Il est probable que vous n'aurez que des comparses
+autour de vous et que tout le poids de la lutte psera sur vos seules
+paules. Enfin nous saurons tout cela bientt, j'espre.</p>
+
+<p>Vous continuez garder le silence sur votre rengagement Ptersbourg.
+Je viens de lire dans les journaux que M<sup>lle</sup> de la Grange y va.
+Dcidment vous ne revenez plus. Cela m'attristerait beaucoup si je ne
+pouvais encore garder quelque illusion sur la probabilit de mon retour
+ Ptersbourg pour l'hiver; mais je ne suis que trop sr de rester
+ici<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
+
+<p>N'abandonnez pas votre projet de venir donner des concerts en Russie
+l'anne prochaine... Votre dernier triomphe, surtout Moscou, doit vous
+y encourager. Si vous venez avec V... Moscou, j'espre bien que vous
+ferez une pointe jusque chez moi. Mon jardin est splendide <a name="page_174" id="page_174"></a> l'heure
+qu'il est, la verdure y est clatante, c'est une jeunesse, une
+fracheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une ide; j'ai une
+alle de grands bouleaux devant mes fentres, leurs feuilles sont encore
+lgrement plisses; elles gardent encore l'empreinte de l'tui, du
+bourgeon qui les renfermait il y a quelques jours; cela leur donne l'air
+de fte d'une robe toute neuve, o des plis de l'toffe se voient. Tout
+mon jardin est plein de rossignols, de loriots, de grives, c'est une
+bndiction! Si je pouvais m'imaginer que vous vous y promnerez un
+jour! Ce n'est pas impossible... mais ce n'est gure probable.</p>
+
+<p>Vous recevrez ma lettre Londres. N'oubliez pas de demander Chorley
+s'il en a reu une de moi en fvrier, o je lui demande des explications
+dfinitives sur un certain auteur du nom de <i>Chenston</i> (il sait de quoi
+il s'agit). Pourquoi ne me dit-il pas son opinion sur Gogol, et comment
+va sa sant?</p>
+
+<p class="r">
+Le 13 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Je vous avais dsign ce jour comme tant celui de la naissance de
+petite Pauline<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>;<a name="page_175" id="page_175"></a> d'aprs un document que j'ai reu dernirement,
+elle est ne le 26 avril (8 mai) 1842. Elle a quinze jours de plus que
+je ne le croyais. Je ne crois pas du reste qu'il soit ncessaire de
+changer la date. Donnez-moi de ses nouvelles<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. Dans quatre ou cinq
+jours, j'crirai une longue lettre maman Garcia. Je vous prie de lui
+embrasser les mains de ma part. Les yeux de M<sup>me</sup> Tutcheff vont mieux
+depuis quelque temps, et nous faisons beaucoup de musique. Elle
+dchiffre trs bien, et a un sentiment trs juste de ce qui est beau et
+vrai. Sa s&oelig;ur, au contraire, a une tendance <i>naturelle</i> vers ce qui
+est doucereux et commun, et les larmes lui viennent avec une facilit
+dsesprante... Heureusement qu'elle joue la seconde partie, la basse.
+Elle a des doigts de coton, et quand elle s'embrouille, elle tche
+encore de donner une note quelconque une expression suave. C'est
+affreux! Le jeu de M<sup>me</sup> T... a beaucoup de fermet et de rythme. A
+force de faire rpter mademoiselle, certaines pices vont trs bien.
+Nous sommes plongs maintenant dans Mozart jusqu'au cou. Je dis <i>nous</i>,
+car je me tiens derrire les chaises de ces dames, je tourne les
+feuillets, et je fais le matre de chapelle. Dans les moments
+d'enthousiasme,<a name="page_176" id="page_176"></a> je ne puis m'empcher d'mettre des espces de sons
+horriblement faux, sous prtexte de chant, ce qui cause des crispations
+nerveuses tous les assistants.</p>
+
+<p>Je me suis remis mon roman<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>. J'ai six semaines devant moi jusqu'
+l'ouverture dfinitive de la chasse.</p>
+
+<p>Adieu, <i>theuerste Freudin</i>. Soyez heureuse. Mille amitis V...
+J'embrasse tendrement vos chres mains et suis jamais.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Avez-vous remis les deux exemplaires de mon livre<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>?</p>
+
+<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h2>
+
+<p class="r">
+Bellefontaine, le 27 aot 1857, jeudi.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis arriv ici 11 heures et demie, aprs une trs facile
+<i>traverse</i>, et j'ai trouv le prince<a name="page_177" id="page_177"></a> arriv de Russie de la veille. Il
+compte faire l'ouverture de la chasse le 4 septembre et il nous engage
+ds le 3 pour trois ou quatre jours. Il parat qu'il y a immensment de
+gibier (j'ai parl son garde): perdrix, livres, lapins, faisans,
+chevreuils. Il faudra, d'aprs ce qu'il dit, dtruire trois quatre
+cents livres, les voisins se plaignent beaucoup; le reste l'avenant.
+On m'a prpar deux chiens, que je vais essayer, et j'espre en acheter
+un. Voici donc comment s'arrangera l'affaire: Je reviendrai
+Courtavenel le 29 ou le 30; et le 3, nous partirons ensemble. On arrive
+ Melun 10 heures et le chemin de fer repart 10 heures et demie;
+c'est trs commode.</p>
+
+<p>Mille choses tout le monde et revoir.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 16 octobre 1857.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Notre voyage est retard d'un jour, c'est demain que nous partons. J'ai
+vu Templier<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>, je<a name="page_178" id="page_178"></a> lui ai parl de notre traduction<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>. Il dit qu'il
+ne pourrait pas la faire paratre avant celle de Marmier<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>, qui sera
+un peu retarde par l'envoi des preuves Rome.</p>
+
+<p>Il y a dans le <i>Journal des Dbats</i> un grand article de M. Ratisbonne
+sur Manin, trs bien fait.</p>
+
+<p>Voici les quelques lignes que je vous propose d'ajouter la fin des
+<i>Grands Bois</i><a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, Yegor, s'cria Kondrate, qui, pendant ce temps, s'tait
+install sur le devant de la tlga, viens t'asseoir ct de moi. A
+quoi rves-tu? Est-ce ta vache?</p>
+
+<p>&mdash;Sa vache! rptais-je en levant les yeux sur le grave et placide
+visage de Yegor. Il semblait rver en effet et regardait au loin dans la
+campagne qui commenait s'assombrir dj.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua Kondrate, il a perdu sa dernire vache cette nuit. Il
+n'a pas de chance, il faut l'avouer.</p>
+
+<p>Yegor s'assit sans mot dire dans la tlga,<a name="page_179" id="page_179"></a> et nous partmes... Il
+savait ne pas se plaindre, lui.</p>
+
+<p>Quant aux <i>Trois Rencontres</i><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>, je vais tcher de vous l'envoyer de
+Rome. Mais le volume est dj assez rempli comme cela, et vous pouvez le
+considrer comme termin, ds prsent.</p>
+
+<p>Mille amitis tout Courtavenel. Je vous serre cordialement la main.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre tout dvou.</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Si vous mettez <i>le Rossignol</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>, effacez la phrase: Dieu qui
+m'a donn la voix, lui a t l'esprit.</p>
+
+<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, 7 juillet/25 juin 1858.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre amie,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je reviens Spassko aprs une absence de quatre jours et je trouve
+votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>! Je n'osais pus vous
+parler de mes pressentiments; je m'efforais de<a name="page_180" id="page_180"></a> me persuader moi-mme
+que tout pouvait encore bien finir,&mdash;et voil qu'il n'est plus! Je le
+regrette beaucoup pour lui-mme; je regrette tout ce qu'il a emport
+avec lui; je ressens profondment la cruelle douleur que cette perte
+vous a cause, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement.
+Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent tre bien tristes aussi
+tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent
+doivent se resserrer encore plus troitement; ce n'est pas une
+consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends,
+c'est un c&oelig;ur bien dvou qui vous dit de compter sur lui comme sur
+celui qui vient de cesser de battre.</p>
+
+<p>Je ne peux m'empcher de penser la dernire fois que j'ai vu Scheffer;
+il avait si bon air que l'ide d'une dernire entrevue ne pouvait pas
+mme se prsenter mon esprit. Il tait en train de peindre un Christ
+avec la Samaritaine; je m'assis derrire lui et nous causmes
+longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'tait dans les
+premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de
+meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille!</p>
+
+<p>Je suis trop sous l'impression de cette funbre nouvelle pour vous
+parler beaucoup de moi. Je<a name="page_181" id="page_181"></a> vous dirai en deux mots que j'ai pass trois
+journes fort agrables chez des amis<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>: deux frres et une s&oelig;ur,
+excellente personne qui se sent trs malheureuse. Elle a t force de
+se sparer de son mari, espce de Henri VIII campagnard fort dgotant;
+elle a trois enfants qui viennent trs bien, surtout depuis que le papa
+n'est plus l. Il les traitait fort durement par systme; il se donnait
+le plaisir de les lever la spartiate, tout en menant un train de vie
+directement oppos. Ces choses-l arrivent souvent: on se donne ainsi
+les agrments du vice et de la vertu,&mdash;ceux de la vertu par procuration.</p>
+
+<p>Des deux frres, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant
+garon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en mme temps, trs
+bon, trs tendre et dlicat de got et de sentiment, un tre
+vritablement original. Le troisime frre (le comte L. Tolsto, celui
+dont je vous ai parl comme d'<i>un de nos meilleurs crivains</i>, cela vous
+fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est
+mon voisin;&mdash;mais pour Tolsto: il est srieusement et pour tout de bon
+un talent hors ligne,<a name="page_182" id="page_182"></a> et j'espre bien un jour vous en convaincre en
+vous traduisant son <i>Histoire d'une enfance</i>. Je ferme ici cette
+interminable parenthse). Le troisime frre, dis-je, qui devait venir,
+n'est pas venu. La s&oelig;ur est assez bonne musicienne; <i>nous avons</i> jou
+du Beethoven, du Mozart, etc.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="r">
+I. T<small>OURGUENEFF</small>.</p>
+
+<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, 21 juillet 1858.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre et bonne madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes.
+Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parl dans mes lettres de
+Rome, vient de mourir du cholra Saint-Ptersbourg.</p>
+
+<p>Pauvre homme! aprs vingt-cinq annes de travail, de privations, de
+misre, de rclusion volontaire, au moment o son tableau venait d'tre
+expos, avant d'avoir reu une rcompense quelconque, avant mme de
+s'tre convaincu du succs de cette &oelig;uvre laquelle il avait vou
+toute sa vie,&mdash;la mort, une mort<a name="page_183" id="page_183"></a> subite comme un coup d'apoplexie, mais
+plus cruelle, car elle ne frappe pas la tte! Un mchant article de
+journal qui lui disait des injures, puis des ddains calculs, voil
+tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui
+s'est coul entre son retour et sa mort. Quant son tableau<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>, il
+appartient certainement cette poque de l'art o nous sommes entrs
+depuis un sicle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une poque
+de dcadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la
+philosophie, de la posie, de l'histoire, de la religion. Il y a des
+dfauts dplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une &oelig;uvre
+srieuse, leve, et dont il faut dsirer l'influence en Russie, ne
+ft-ce que comme raction l'cole fonde par Bruloff<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>...</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, 30 juillet 1858.<br />
+</p>
+
+<p>...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se
+passer: J'ai beaucoup travaill un roman que j'ai commenc et que
+j'espre finir pour le commencement de l'hiver<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>; puis je suis all
+la chasse 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours,
+car les marais taient encore vides, le temps de la migration des
+doubles et des bcassines n'est pas encore commenc. Je m'occupe en mme
+temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les
+paysans: partir de l'automne, ils seront tous mis l'<i>obroc</i>,
+c'est--dire que je leur cderai la moiti des terres pour une redevance
+annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce
+ne sera qu'un tat transitoire, en attendant la dcision des
+comits<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>: mais rien de dfinitif ne saurait tre fait d'ici l.</p>
+
+<p>Je viens de vous mentionner un roman que<a name="page_185" id="page_185"></a> je suis en train d'crire. Que
+j'aurais t heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les
+caractres, le but que je me suis fix, etc.; comme j'aurais recueilli
+prcieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci,
+j'ai longtemps mdit mon sujet, et j'viterai, je l'espre, les
+solutions impatientes et brusques qui vous choquaient bon droit. Je me
+sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est dj
+loin de moi; j'cris avec un certain calme qui m'tonne: pourvu que
+l'&oelig;uvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit mdiocre.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XL" id="XL"></a>XL</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, le 31 mars/12 avril 1859.<br />
+</p>
+
+<p>Me revoici dans mon vieux nid, chre et bonne madame Viardot! mais je
+n'y suis que pour trois semaines. Cette ide m'est surtout consolante,
+quand je jette un regard par la fentre: de la neige et de la boue par
+terre, de la pluie dans l'air, un grand drap blanc mouill et sale en
+guise de ciel, un vent qui gmit comme un<a name="page_186" id="page_186"></a> enfant malade; c'est vilain!
+Il est vrai que cela peut, cela doit changer d'un moment l'autre. Nous
+aurons des feuilles et de l'herbe dans une semaine, dans cinq jours
+peut-tre! Pour le moment, il n'y a que la prsence des corbeaux noirs
+au bec blanc, des alouettes et des grives, qui nous annonce le
+printemps. Autres indices: les mouches commencent sortir de leur
+lthargie, les moineaux se chamaillent et babillent plus que jamais, une
+bande d'oies sauvages traverse le ciel, une bouffe de vent, plus chaude
+qu' l'ordinaire, nous apporte l'odeur des bourgeons qui se gonflent
+dj sur les branches des saules. Cependant vous ne quittez ni pelisse,
+ni cache-nez, ni bottes fourres. Les chemins sont impraticables;
+dbcle gnrale des rivires! Gare ceux qui tombent malades en ce
+moment-ci! pour eux, ni mdicaments ni mdecins! Molire dirait que
+c'est prcisment ce qui peut les sauver. Impossibilit complte d'aller
+voir ses voisins, ou de recevoir leurs visites! Mais j'y pense, nous
+n'avons pas de voisins. Le seul que nous possdions, un bon et charmant
+garon, vient de mourir; ce souvenir m'attriste.</p>
+
+<p>J'tais en train de dire mille folies. Les bcasses ne sont pas encore
+arrives. Ma chienne et moi nous les attendons avec impatience. Ma
+chienne<a name="page_187" id="page_187"></a> Boubout (fille de la pauvre Diane) a d faire des tudes de
+philosophie allemande pendant l'hiver qui vient de s'couler: je lui
+trouve le regard d'une profondeur, et toute la physionomie d'une
+gravit!... C'est extraordinaire! Elle pourrait poser pour le portrait
+de Llio, comme expression.</p>
+
+<p>Je suis curieux comment Lady Macbeth vous a russi. C'est un beau rle,
+grand, simple (malgr la ruse de la dame), profond, et pourtant
+difficile, presque dangereux. Mais, comme dit Lear dans la tragdie de
+Shakespeare (vous souvenez-vous de la lecture de cette tragdie
+Courtavenel sous un acacia en fleurs, et puis dans le coup de la
+diligence avec Laure endormie, vous souvenez-vous?): le danger et moi,
+nous sommes deux lions ns le mme jour et dans la mme litire; mais je
+suis l'an et le plus fort des deux. Si nous faisions Macbeth
+Courtavenel? Je demande tre l'ombre de Banquo, elle ne parle pas.</p>
+
+<p>Je me trouve, l'heure qu'il est, dans les douleurs de l'enfantement.
+J'ai un sujet de roman dans ma tte que je tourne et retourne sans
+cesse; mais jusqu' prsent l'enfant s'obstine se prsenter par les...
+Voyez dans un dictionnaire de mdecine quelle est la moins bonne manire
+de se prsenter... Patience, l'enfant natra, peut-tre, viable, malgr
+tout.<a name="page_188" id="page_188"></a></p>
+
+<p>A revoir, avant six semaines, je l'espre. Mille bonnes choses
+Viardot, tous les amis. Quant vous, je vous baise les mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre,</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h2>
+
+<p class="r">
+Berlin, htel de Saint-Ptersbourg,<br />
+ce 11 janvier 1864, jeudi.&nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
+</p>
+
+<p>Chre et bonne madame Viardot, me voici donc crivant ma <i>premire</i>
+lettre! L'absence a rellement commenc... Enfin il faut se rsigner et
+penser au retour.</p>
+
+<p>Il y a deux heures que je suis arriv ici, et je sors d'un lit o je
+n'ai pas pu dormir, mais o je me suis rchauff, ce qui tait bien
+ncessaire, vu l'horrible froid de cette nuit. A 4 heures du matin, une
+espce de spectre tout blanc de givre (c'tait le conducteur) a
+entr'ouvert la portire pour nous annoncer d'une voix rauque qu'il
+faisait plus de <i>18</i>, dix-huit degrs Raumur! Pourvu que vous n'ayez
+rien de pareil Bade! Dieu sait ce qui m'attend en Russie! Aussi
+vais-je m'acheter une chancelire plus vaste et un second (pardon!)
+caleon de flanelle.</p>
+
+<p>J'ai fait une partie de la route avec le descendant<a name="page_189" id="page_189"></a> dgnr de
+Mandrin, le comte Fleuring, qui m'a racont avec beaucoup de lenteur
+l'attentat commis il y a quelque temps sur le roi de Prusse Bade. Il
+m'a tout naturellement demand de vos nouvelles, etc. J'ai pu constater
+qu'il dort trs bien en chemin de fer et qu'il ronfle.</p>
+
+<p>Il n'y a nulle part de la neige, mais de la glace partout. Le Mein,
+Francfort, charriait d'normes blocs... J'ai la figure en compote. Voil
+ peu prs toutes mes impressions de voyage jusqu' prsent.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore vu Pietsch<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>. Je vais de ce pas m'habiller,
+djeuner et sortir. Je pars ce soir, et je ne m'arrterai plus jusqu'
+Ptersbourg: cette dent demande tre vite arrache. Maintenant, mes
+commissions.</p>
+
+<p>1 <i>Delenda est Carthago</i>, il faut mettre de la flanelle, je veux dire
+du feutre, dans votre petit salon, des deux cts et au-dessus de la
+fentre.</p>
+
+<p>2 Des bourrelets partout, utiliser les doubles croises. La premire
+fentre du salon n'a pas t acheve. La salle manger surtout!</p>
+
+<p>3 Envoyez la mtronomisation (quel mot!) de vos mlodies sans tarder.</p>
+
+<p>4 Des nouvelles de vous, de Viardot, des<a name="page_190" id="page_190"></a> enfants, de tout le monde, du
+chat; pas de promenade sur l'tang par ce froid-ci.</p>
+
+<p>J'enverrai un tlgramme d'ici Botkine<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. Je vous crirai maintenant
+de la frontire prussienne.</p>
+
+<p>Et maintenant mille et mille souvenirs et amitis. Je vous baise
+tendrement les mains.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h2>
+
+<p class="r">
+Berlin, htel de Saint-Ptersbourg,<br />
+jeudi, 14 janvier 1864.&nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
+</p>
+
+<p>Il est sept heures un quart du soir, chre madame Viardot; dans ce
+moment vous tes tous runis au salon. Vous faites de la musique,
+Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le
+c&oelig;ur est aussi dans ce salon bien-aim, je me prpare redormir
+encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour
+K&oelig;nigsberg (le train part dix heures trois quarts).</p>
+
+<p>J'ai vu Pietsch chez lui, et je l'attends pour prendre une tasse de th
+avec moi. Il vous adore<a name="page_191" id="page_191"></a> plus que jamais; il est trs triste et
+dcourag, le pauvre garon! <i>Pauvre</i> est le mot, hlas! Il m'a fait
+mille questions sur vous, sur vos enfants, etc., etc... J'ai vu aussi sa
+femme, qui est bien maigre, et les enfants, qui sont bien jolis. Dites
+Viardot qu'il est formellement dfendu d'importer un fusil en Russie, et
+que le sien va faire un sjour forc chez Pietsch, auquel, du reste, je
+le recommanderai particulirement.</p>
+
+<p>Je me fais l'effet d'un homme qui rve: je ne puis m'habituer l'ide
+que je suis dj si loin de Bade, et les personnes et les objets passent
+devant moi, sans avoir l'air de me toucher. Une fois Ptersbourg, je
+vais travailler des pieds et des mains pour me dbarrasser au plus vite.</p>
+
+<p>J'achverai cette lettre demain K&oelig;nigsberg, ou sur la frontire et
+je vous l'enverrai. En attendant, je vous serre la main, et j'ai le
+c&oelig;ur bien gros.</p>
+
+<p class="r">
+Le 15, une heure.<br />
+</p>
+
+<p>Me voici K&oelig;nigsberg. Je pars dans une demi-heure.</p>
+
+<p>Mille amitis.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_192" id="page_192"></a></p>
+
+<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h2>
+
+<p class="r">
+Bade, hlas non! Saint-Ptersbourg!&nbsp; <br />
+Lundi, 18 janvier 1864, Htel de France.<br />
+</p>
+
+<p>Chre et bonne madame Viardot, ma main, en mettant ce nom chri de Bade
+au haut de la page, a trahi mes constantes penses... Je ne suis que
+trop Saint-Ptersbourg! Et pourtant, l'instant prsent est le plus
+doux de la journe; c'est celui o je cause avec vous. Je vais donc vous
+raconter ce que j'ai fait.</p>
+
+<p>J'ai eu des visites de littrateurs dans la matine, ce qui m'a empch
+de sortir de bonne heure: puis, toutes les rues avoisinantes taient
+pleines de troupes qui se rendaient la parade de l'piphanie. Il m'a
+t impossible de pousser jusque chez la comtesse Lambert<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, que je
+verrai demain pour sr; j'ai fait deux ou trois visites, puis j'ai dn
+chez mon bon Annenkoff<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a> avec<a name="page_193" id="page_193"></a> quelques vieux amis. De l, je suis
+all au thtre entendre l'opra de M. Sroff, <i>Judith</i>. Eh bien, je
+dois dire que c'est une &oelig;uvre remarquable, malgr des longueurs et
+des gaucheries impossibles, une excution pitoyable, des dcors <i>idem</i>.
+Cela procde en droite ligne de Wagner; mais il y a je ne sais quel
+souffle de passion et de grandeur, o se rvle une physionomie musicale
+fort intressante et mme originale. La grande scne qui prcde le
+meurtre d'Holopherne m'a vraiment frapp. Mais imaginez-vous (je vous
+vois rire d'ici) qu'au cinquime acte, Judith arrive la tte de son
+monsieur la main, la montre au peuple, puis chante un air avec
+accompagnement d'arpge sur les harpes, un air bleu de ciel, et qu'il y
+a mme un jeune homme en turban et camard qui l'pouse dans cet instant!
+Si cette Judith est grave, je vous l'apporterai. Je suis trs curieux
+de savoir votre opinion. M. Sroff est n des entrailles de Wagner, il
+est vrai, mais ce n'est pas un trop mauvais fils. On me mne demain soir
+chez lui.</p>
+
+<p>Le matin je vais au Snat et je laisse les deux pages suivantes pour y
+crire ce qui m'y sera arriv. J'ai vu au thtre le prince W..., qui
+m'a dit avec la gravit qui le distingue: Wagner a la mlodie
+chromatique, et Sroff l'a diatonique.<a name="page_194" id="page_194"></a> Et je suis all prendre le th
+chez Milutine<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p>
+
+<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h2>
+
+<p class="r">
+Mardi 19/7 janvier 1864.<br />
+</p>
+
+<p>Avant toute autre chose, merci pour la petite lettre que vous m'avez
+crite et qui m'est arrive ce matin. Elle m'a fait le plus grand
+plaisir; j'ai des nouvelles de vous et de ce Bade bien-aim. Merci.</p>
+
+<p>J'ai fait ma visite au Snat aujourd'hui entre midi et une heure: on m'a
+introduit avec une certaine pompe dans une grande chambre, o j'ai vu
+six vieux messieurs en uniforme, avec des crachats. On m'a tenu debout
+pendant une heure, on m'a lu les rponses que j'avais envoyes. On m'a
+demand si je n'avais rien ajouter, puis on m'a renvoy en me disant
+de venir lundi pour tre confront avec un autre monsieur. Tout le monde
+a t trs poli et trs silencieux, ce qui est un excellent signe; et,
+d'aprs tout ce qu'on dit, l'affaire va se terminer<a name="page_195" id="page_195"></a> encore plus vite
+que je ne l'esprais. Tant mieux<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>!</p>
+
+<p>Du Snat, je suis all voir ma vieille amie, la comtesse Lambert, que
+j'ai trouve souffrante, comme de coutume, mais peu change. Sa vie est
+trop triste... Elle a eu du plaisir me voir et s'est mise pleurer.
+Pauvre femme! J'ai redn chez Annenkoff, et j'ai pass la soire chez
+Sroff; je reviens de l. Il nous a jou des fragments de son nouvel
+opra, <i>Rognda</i>; le sujet est tir de nos anciennes annales. Eh bien,
+ou je me trompe lourdement, ou ce petit homme bizarre et nerveux a un
+fort grand talent<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. Deux ch&oelig;urs surtout, et un air d'adolescent
+d'une puret vraiment mozartesque, m'ont transport... Ma foi! j'ai dit
+le mot, je le laisse. C'est pour le coup que j'aurais voulu, moi aussi,
+vous avoir mes cts pour pouvoir contrler mes impressions et lire
+dans vos traits la confirmation, ou peut-tre la ngation de mes
+sentiments. Cette <i>Rognda</i> me parat devoir devenir bien suprieure
+<i>Judith</i>; il y a beaucoup plus de franchise<a name="page_196" id="page_196"></a> et d'originalit, et
+l'influence de Wagner se fait-bien moins sentir<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>. Il se dmenait
+comme un diable devant son piano et chantait d'une voix impossible. Ce
+Sroff est un trs grand coloriste et manie l'orchestre d'une faon
+magistrale. Enfin, je suis revenu sous le charme et j'y suis encore.</p>
+
+<p>Il faut que vous m'criviez sans perdre de temps les dates exactes de
+votre sjour Leipzig, Erfurt, etc., pour que je sache o vous crire.
+Il ne fait pas froid du tout ici; j'espre qu'il ne gle pas si fort
+Bade et que les petits ont repris leur traneau. Travaillez-vous
+beaucoup? Dites mille choses de ma part tout le monde. Je vous baise
+les mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i></span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, 31/19 janvier 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Theuerste, beste Freundin</i>,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai reu aujourd'hui votre lettre date du petit salon; je vous en ai
+crit deux Leipzig,<a name="page_197" id="page_197"></a> en les adressant <i>P. V. beruhmte Sngerin<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>,
+an Gewandhaus</i>; j'espre qu'elles vous seront parvenues. Si pourtant
+vous ne les aviez pas reues, je me borne vous dire que mon affaire
+avec le Snat est finie, et que j'ai reu l'assurance qu'on ne me
+refuserait pas la permission d'aller o bon me semble, mme hors du
+pays, ce qui fait que dans un mois je quitte Ptersbourg.</p>
+
+<p>Mon pied ne me fait plus mal du tout et ma toux a disparu. A l'exception
+de deux ou trois jours de froid, le temps a t trs doux depuis mon
+arrive ici.</p>
+
+<p>J'ai assist hier une excellente reprsentation de <i>Fidelio</i>: tous les
+rles taient remplis par les premiers sujets. Calzolari faisait
+Florestan, et M<sup>me</sup> Barbot est un peu insuffisante comme voix et comme
+jeu surtout dans la grande scne: mais il y a un je ne sais quel souffle
+potique dans ce qu'elle fait. C'est trop lgant quelquefois, et trop
+franais; elle se donne beaucoup de peine et chante avec conscience.
+Bocco et le tyran (Angiolini et Evenardi) taient parfaits. Le vieux
+Botkine se pmait mes cts, et je dois dire que la musique m'a fait
+un effet extraordinaire; j'ai applaudi comme un claqueur.</p>
+
+<p><a name="page_198" id="page_198"></a>Aujourd'hui, j'ai entendu le quatuor 127 (posthume) de Beethoven, jou
+ la perfection par Wieniawski et Davidoff. C'tait bien autre chose que
+Maurin et Chevillard. Wieniawski a normment gagn depuis que je l'ai
+entendu pour la dernire fois; il a jou <i>la Chaconne</i> de Bach pour
+violon seul, de faon pouvoir se faire entendre mme aprs
+l'incomparable Joachim.</p>
+
+<p>Je commence croire que ma nouvelle ne paratra pas; mes amis sont un
+peu effrays et murmurent le mot d'absurde! Vous pouvez vous imaginer
+ce que dira le public<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>! Je regrette un peu la somme assez ronde que
+cette machine m'aurait rapporte; mais il ne faut pas s'exposer ce
+qu'on vous paye moins plus tard... Je suis tout stupfait moi-mme des
+profonds calculs que je fais l.</p>
+
+<p>Un littrateur de mes amis, du nom de Droujinine, est mort ce matin; il
+y a longtemps qu'il tait malade (de la poitrine), et je l'ai vu
+quelques jours aprs mon arrive: c'tait un spectre. Il s'est endormi
+tranquillement, il n'a pas souffert. La mort est une grande et terrible
+chose, et si elle pouvait entendre ce qu'on lui dit, je la supplierais
+de me laisser encore sur la<a name="page_199" id="page_199"></a> terre. Je veux vous voir encore, et pendant
+longtemps, si c'est, possible. O ma chre amie, vivez longtemps et
+laissez-moi vivre auprs de vous tous. Adieu, aprs-demain. Dites
+mille choses Viardot et M<sup>lle</sup> ***. Quant vous, je vous baise les
+mains avec <i>Innbrunst</i>.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i></span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 16 fvrier 1865.<br />
+</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>....Je n'ai t aucun thtre. Dcidment, cela ne m'amuse pas d'y
+aller... seul. J'ai assist l'ouverture des Chambres, dans la grande
+Salle des tats du Louvre. Nous tions presss comme des harengs. Trois
+choses m'ont frapp: le caractre exclusivement <i>militaire</i> de cette
+crmonie (le seul passage applaudi est celui o l'on parle d'un nouvel
+arc de triomphe riger), l'absence complte et absolue de jolies
+figures fminines, et le timbre de la voix de l'empereur. Si on pouvait
+noter des voix comme on dessine des ttes, on dirait que c'est un
+professeur suisse qui parle,&mdash;un professeur de botanique ou de
+numismatique. Le discours en<a name="page_200" id="page_200"></a> lui-mme est trs anodin, trs
+pacifique&mdash;et ambigu, cela va sans dire.</p>
+
+<p>L'impratrice avait une robe fort laide, mais elle a beaucoup de grce
+et de dignit. Le prince imprial a l'air bien chtif et bien teint. Le
+prince Napolon a une vraie tournure de Tibre ou de Domitien. Je devais
+dner avec lui hier chez Bixio, mais j'ai refus cet honneur. Je ne
+l'aime pas du tout, et puis il a parl avec trop de mpris de mes
+pauvres Russes. Rien de plus ridicule que certaines figures
+encapuchonnes, affubles d'uniformes: les toques rouges, jaunes,
+barioles, dores des avocats et des juges avaient un faux air oriental
+ mourir de rire. Que de cordons, de plaques, de dorures, de casques, de
+panaches! Grand Dieu! et dire que toute cette friperie fait de
+l'effet!... Que dis-je? elle conduit le monde...</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, 1<sup>er</sup> juillet 1865.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre et bonne madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>...Je suis tout enchant de ce que M. Rietz<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a> (dont je regrette
+beaucoup de n'avoir pas fait la<a name="page_201" id="page_201"></a> connaissance) vous a dit. Cela doit
+vous donner des ailes. C'est bien autre chose que ce que nous autres,
+<i>dilettantillons</i>, avons pu vous dire,&mdash;et si vous ne faites pas des
+sonates, si je ne trouve pas mon retour quelque bel adagio peu prs
+achev, il me faudra vous gronder. Je m'imagine, en effet, que l'ide
+musicale doit se dployer avec plus d'ampleur et de libert quand on n'a
+pas un cadre trac d'avance, d'une couleur, d'une forme dj
+dtermines, et dtermines par un autre.</p>
+
+<p>Allons! au travail! Je ne l'ai tant admir et encourag que depuis que
+je ne fais rien moi-mme. Eh bien, non! Je vous donne ma parole
+d'honneur que si vous vous mettez faire des sonates, je reprendrai ma
+besogne littraire. Passez-moi la casse, je vous passerai le sn. Un
+roman pour une sonate: cela vous va-t-il? Dieu! quelle perspective
+d'activit fivreuse se dvoile devant moi. Il y en a pour tout
+l'hiver.....</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_202" id="page_202"></a></p>
+
+<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, rue Karavannaa,<br />
+lundi 4/16 mars 1867.&nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vais dire ce que j'ai fait depuis deux jours. J'ai vu le pauvre
+Milutine, il parle sans trop d'effort, mais il prend constamment un mot
+pour un autre. Il a oubli les lettres, les chiffres, il m'a demand si
+je voulais donner ma <i>voiture</i> un <i>aqueduc</i>, c'est--dire mon roman
+une revue: <i>Vanitas vanitum et omnia vanitas!</i> Lui si brillant, si
+intelligent, si nergique... un enfant qui balbutie! Son bras et sa
+jambe sont compltement immobiles... l'homme peut survivre, mais
+Milutine est mort.</p>
+
+<p>Mon pied va beaucoup mieux, je n'ai presque plus besoin de canne, et
+cela malgr le froid horrible qu'il fait: vingt et vingt-deux degrs!
+Botkine et moi nous avons pass la soire d'hier chez M<sup>me</sup> Abaza. Elle
+a organis des ch&oelig;urs de jeunes demoiselles, et cela ne marche pas
+trop mal. Nous y avons trouv Rubinstein et sa femme. Il a jou comme un
+lion, en secouant un peu trop sa crinire... musicalement parlant. On a
+beaucoup parl de vous.<a name="page_203" id="page_203"></a></p>
+
+<p>Mes deux machines font beaucoup de bruit Ptersbourg, on voudrait me
+faire lire droite et gauche, mais j'ai autre chose faire.
+J'crirai Bade, Viardot, Marianne<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a> et M<sup>me</sup> Anstett, ds
+demain.</p>
+
+<p>Aujourd'hui j'embrasse tout le monde et vous serre cordialement les
+mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, Karavanna, 5/17 mars 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre et bonne madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai reu hier le tlgramme de Viardot qui m'annonce votre arrive
+Bade. Je pars demain pour Moscou, et j'espre y trouver une lettre de
+vous ou de Viardot, peut-tre des deux.</p>
+
+<p>Mon pied est revenu son tat chronique, ni bien, ni trop mal; je
+marche sans bton peu prs, mais je boite, et il me semble qu'il est
+devenu plus court que l'autre. Esprons qu'il sera remis compltement
+pour l'poque de la chasse.<a name="page_204" id="page_204"></a></p>
+
+<p>J'ai eu un trs grand plaisir avant-hier soir; M<sup>me</sup> Niessen-Saloman
+m'a invit de venir assister une des soires que le Conservatoire
+donne une ou deux fois par mois. J'y ai entendu une M<sup>lle</sup>
+Lavroska<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a> chanter avec beaucoup de got et une belle voix de
+mezzo-soprano votre <i>Tsvetok</i><a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a> (Fleur dessche), et <i>Schopote</i> (le
+Murmure), <i>Suda!</i> (Evocation)<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. Le public, trs difficile
+d'ailleurs, a applaudi tout rompre. M<sup>me</sup> Niessen m'a charg de mille
+choses pour vous. Le vieux Ptroff<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, qui se trouvait aussi cette
+soire, m'a parl de vous avec des larmes dans les yeux, et m'a assur
+qu'il ne se passait pas de jour sans qu'il ne penst vous. Tout cela
+m'a fait naturellement beaucoup de plaisir, et je vous le dis, parce que
+je suis sr que cela vous en fera aussi.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_205" id="page_205"></a></p>
+
+<p class="r">
+Dimanche soir.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis all voir ce matin M<sup>me</sup> Skobeleff, qui parle de vous avec
+enthousiasme. Olga, sa seconde fille, qui par parenthse a grandi
+normment, a jou du piano d'une faon charmante, avec un sentiment
+potique et musical fort rare dans le monde o elle vit. Il faut esprer
+qu'elle ne fera pas comme sa s&oelig;ur, qui a compltement abandonn la
+musique.</p>
+
+<p>J'ai oubli de vous dire que nous avons eu hier soir une sance de
+quatuors chez M<sup>me</sup> Abaza. On a commenc par un trio de Rubinstein,
+jou par lui-mme (et j'avoue que sa manire de vouloir toujours changer
+le piano en orchestre finit par me donner sur les nerfs). Puis on a jou
+un Schumann et deux Beethoven de la dernire poque, trs bien, ma foi!
+Botkine a fait ronron. M<sup>me</sup> Rubinstein est venue avec son mari, elle
+est toujours aussi gentille. Rubinstein quitte dcidment le
+Conservatoire, malgr toutes les gnuflexions qu'on excute devant lui.
+J'ai vu la mme soire M<sup>me</sup> de Radhen, dame d'honneur de M<sup>me</sup> la
+grande-duchesse Hlne, qui est toujours aussi aimable et qui, je crois,
+a beaucoup d'affection pour vous.</p>
+
+<p>Je n'ai pas perdu mon temps ici. J'ai travaill<a name="page_206" id="page_206"></a> plusieurs scnes de mon
+roman<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>; j'ai tout arrang avec mon intendant. Je ne m'arrterai
+Moscou que le temps ncessaire pour voir Katkoff<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a> et lui remettre
+mon manuscrit qu'on mettra l'impression aussitt... Mais je rabche,
+je crois vous avoir dj parl de tout cela.</p>
+
+<p class="r">
+Lundi soir.<br />
+</p>
+
+<p>Mon dpart a t retard d'un jour. Il y a un papier d'affaire
+refaire. Je pars demain <i>senza dubbio</i>.</p>
+
+<p>Ce soir je suis un grand concert de la musique d'avenir russe, car il
+y en a aussi. Mais c'est absolument pitoyable, vide d'ides,
+d'originalit. Ce n'est qu'une mauvaise copie de ce qui se fait en
+Allemagne. Avec cela une outrecuidance renforce de tout le manque de
+civilisation qui nous distingue. Tout le monde est jet dans le mme
+sac: Rossini, Mozart et jusqu' Beethoven... Allez donc!... c'est
+pitoyable...</p>
+
+<p>Je pars demain deux heures. Je vous crirai de Moscou. En attendant,
+je dis mille et mille<a name="page_207" id="page_207"></a> bonnes choses tout le monde et vous embrasse
+tendrement les mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="L" id="L"></a>L</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, jeudi 9/21 mars 1867.<br />
+</p>
+
+<p>Me voici donc ici, <i>theuerste Freundin</i>! install dans une bonne chambre
+avec un jardin tout enseveli sous des dredons de neige; devant ma
+fentre, et au del des arbres, une petite glise byzantine rouge avec
+des toits verts, dont la sonnerie m'a rveill ce matin.</p>
+
+<p>Il y a aujourd'hui trois semaines que j'ai quitt Bade... puiss-je tre
+de retour dans quatre! Je vais y travailler de toutes mes forces... Une
+fois le voyage de Spassko derrire moi, le reste ira plus facilement.
+Vous pouvez croire que je me soigne beaucoup pour viter toute espce de
+retard. Le pied va assez bien.</p>
+
+<p>Et vous, que faites-vous? Jamais je n'ai eu aussi peu de nouvelles de
+vous que pendant cette absence. Je sais par un tlgramme de Viardot,
+envoy il y a une semaine, que vous tiez arrivs Bade; mais ensuite
+que s'est-il<a name="page_208" id="page_208"></a> pass? Que se passe-t-il? Ma pense s'occupe incessamment
+de ces questions. Je n'ai pas trouv de lettre chez Katkoff; peut-tre
+en viendra-t-il une aujourd'hui.</p>
+
+<p class="r">
+Vendredi matin.<br />
+</p>
+
+<p>Non, il n'est pas arriv de lettre, j'ai envoy hier un tlgramme avec
+rponse; je ne puis pas rester dans cette incertitude. La rponse n'est
+pas encore venue... elle viendra pourtant.</p>
+
+<p>Je pars demain pour Spassko. Mon manuscrit est dj l'imprimerie. Je
+compte tre de retour dans une semaine. Ecrivez-moi l'adresse de
+Massloff. Mon pied va presque bien, je n'ai plus de canne.</p>
+
+<p class="r">
+Vendredi 2 heures.<br />
+</p>
+
+<p>La rponse est venue enfin; elle m'a tranquillis, quoique j'eusse
+dsir au mot de sants une autre pithte que passables. La grande
+question n'est pas rsolue, elle le sera probablement sous peu de jours.
+Je ne puis vous dire quelle <i>sehnsucht</i> j'ai pour Bade et combien chaque
+jour me semble long et pesant!</p>
+
+<p>J'ai pass la soire d'avant-hier chez M. Pissemsky,<a name="page_209" id="page_209"></a> un de nos bons
+littrateurs<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>. Je ne sais si vous vous rappelez quelques fragments
+d'un roman que je vous ai traduit et qui vous ont frappe par leur verve
+brutale. Il y avait plusieurs dames chez lui; dans le nombre une M<sup>lle</sup>
+Savitzki, qui, ce qu'on dit, a un talent d'actrice hors ligne, et dont
+la figure, quoique laide, avait en effet quelque chose de remarquable,
+des sourcils et des yeux tragiques.</p>
+
+<p>J'ai crit Viardot une petite lettre dans laquelle je donne quelques
+dtails sur mes faits et gestes depuis mercredi, jour de mon arrive
+chez l'ami Massloff.</p>
+
+<p>J'ai vu mon frre, qui est aussi en train de s'acheter une maison
+Moscou; il a l'air mieux portant et plus dispos que dans ces derniers
+temps.</p>
+
+<p>Hier au soir, je suis all chez le long W..., pour voir sa s&oelig;ur, une
+princesse T..., trs aimable femme; Mme W... parle de Bade avec le plus
+vif regret. J'ai fait chorus, comme vous pouvez bien l'imaginer.</p>
+
+<p>A propos, le bruit s'tait rpandu ici que Z... avait <i>tu</i> son valet de
+chambre. M<sup>me</sup> Anstett serait-elle passe par l?... Ayez la bont de<a name="page_210" id="page_210"></a>
+saluer de ma part cette bonne femme et dites-lui que je lui crirai ds
+mon retour de la campagne. Oh! M<sup>me</sup> Anstett, et Pgase, et la gare
+d'Oos, quand vous reverrai-je?</p>
+
+<p>Ecrivez-moi, je vous en prie, donnez-moi quelques dtails. Mille amitis
+ tout le monde et les souvenirs les plus affectueux pour vous.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LI" id="LI"></a>LI</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, 14/26 mars 1867.<br />
+</p>
+
+<p>Ouf! chre madame Viardot, quelles journes je viens de passer! Je vais
+vous les raconter en dtail. Vous vous rappelez que je devais partir
+samedi pour Spassko; je me suis mis en route, en effet, vers cinq
+heures et demie, avec un valet de chambre et mon intendant. Il y a un
+chemin de fer qui va d'ici une ville nomme Serpoukhoff, 90 verstes
+de Moscou; un traneau ouvert m'y attendait pour continuer le voyage. Je
+ne me sentais pas bien ds le matin; peine tabli dans un wagon, je
+fus pris par une toux violente qui ne fit que crotre et embellir;
+arriv la gare de Serpoukhoff, qui se trouve quatre verstes de la
+ville, je m'installai pourtant dans<a name="page_211" id="page_211"></a> mon traneau; mais grce aux
+pouvantables <i>oukhabi</i> (vous savez ce que c'est)<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a> de ces affreuses
+quatre verstes, j'atteignis Serpoukhoff avec une vraie fivre de cheval.
+Impossible de songer continuer le voyage. Je passai une nuit blanche
+dans une misrable chambre d'auberge, avec cent pulsations la minute
+et une toux qui me brisait la poitrine, et ds sept heures du matin, je
+dus, dans ce triste tat, me soumettre de nouveau la torture des
+<i>oukhabi</i> et regagner plus mort que vif le chemin de fer et Moscou. La
+maison de Massloff me sembla un vrai paradis aprs cet enfer. J'envoyai
+chercher vite un mdecin et, grce aux sudorifiques, purgatifs et autres
+mdicaments, me voici aujourd'hui capable de vous crire et de vous
+raconter mes misres. Cela n'a t qu'une assez forte bronchite; dans
+trois ou quatre jours, il n'y paratra plus.</p>
+
+<p>Mais voyez-vous le contretemps! Le voyage de Spassko est plus
+indispensable que jamais. J'ai envoy mon intendant prendre les devants;
+il faut que je recommence ma tentative, et nous sommes ici en Russie,
+la veille du temps o toutes les communications cessent, grce la
+fonte des neiges. Si mon oncle voulait tre raisonnable et laisser les
+choses s'arranger par<a name="page_212" id="page_212"></a> crit! Mais il ne le sera pas, ne le voudra pas.
+J'ai pourtant rassembl toutes mes forces, je lui ai crit aujourd'hui
+une longue lettre: peut-tre fera-t-elle quelque impression sur
+lui<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>. Mais je me console l'ide que cela aurait pu tre plus
+grave. Je vous tiendrai au courant de ce qui m'arrivera.</p>
+
+<p>J'ai eu un autre grand plaisir en rentrant avant-hier la maison: j'ai
+trouv vos deux lettres; celle que vous aviez adresse Ptersbourg et
+l'autre, avec l'adresse de Massloff (fort exactement crite), et la
+lettre de Viardot. Si l'inventeur du tlgraphe lectrique est un grand
+homme, l'inventeur de l'criture, Cadmus, je crois, n'est pas
+ddaigner. Quelle charmante chose que cette feuille de papier qui vient
+ vous travers l'espace et qui apporte l'empreinte physique et morale
+d'une vie qui vous est chre! J'ai lu et relu ces chres lettres et je
+crois que c'est ce qui m'a guri. Vous verrez que je finirai par devenir
+amoureux de la reine et de toute la maison royale de Prusse; ils sont
+vraiment bien gentils avec vous. Cela leur fait beaucoup d'honneur,<a name="page_213" id="page_213"></a>
+mais je ne leur en suis pas moins reconnaissant.</p>
+
+<p>On me promet de m'apporter demain les premires preuves de mon
+roman<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. Quand je pense que toutes les choses pour lesquelles je suis
+venu en Russie ne font que commencer... Il ne faut pas que je
+m'appesantisse trop sur ces penses, ma fivre me reprendrait.</p>
+
+<p>Je continuerai demain, j'espre tre en tat de vous dire que je suis
+guri. Mon pied est peu prs revenu son tat normal; j'inaugure la
+botte dans trois ou quatre jours, quand je pourrai sortir.</p>
+
+<p class="r">
+Mercredi.<br />
+</p>
+
+<p>Ma bronchite a disparu ou peu prs; elle a t courte et bonne. Je
+recommence aprs-demain l'assaut de Sbastopol. Je ne resterai que deux
+jours Spassko; je vous crirai encore d'ici l. Oh! quelle corve,
+quelle corve que tout ce voyage! Enfin, pourvu que tout aille bien chez
+vous. Mille amitis au bon Viardot (j'espre que son lumbago a disparu
+comme ma bronchite), tout le monde; je vous serre les deux mains de
+toute la force de mon attachement. Portez-vous bien.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_214" id="page_214"></a></p>
+
+<h2><a name="LII" id="LII"></a>LII</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, 17/29 mars 1867.<br />
+</p>
+
+<p>Chre madame Viardot, <i>theurste Freundin</i>, ma grippe a disparu et ne m'a
+laiss qu'une toux stomachique qui cdera son tour l'influence du
+printemps, quand il viendra, ou plutt celle de l'air de Bade, que je
+compte bien respirer avant vingt jours.</p>
+
+<p>L'impression a commenc avec vigueur, et je passe ma journe relire
+des preuves. C'est peu agrable d'avoir ainsi son nez constamment
+enfoui dans sa propre odeur, mais c'est indispensable.</p>
+
+<p>Si je n'avais pas ce boulet de voyage Spassko accroch mon pied,
+quelle bonne fugue je pourrais faire immdiatement! Mais ce voyage est
+invitable; et par quels chemins, par quel temps, <i>eterni Dei</i>! Dans ce
+moment mme, nous avons un ouragan de neige qui fait mal au c&oelig;ur
+voir. Il n'y a de vert ici devant les fentres que les toits des
+maisons.</p>
+
+<p>On parle beaucoup ici de ce qui se passe en France, des derniers dbats
+ la Chambre; on croit gnralement que c'est le commencement de la fin,
+et l'on est persuad en mme temps<a name="page_215" id="page_215"></a> que ds que l'Exposition sera peu
+prs finie, votre matre essayera de sortir de sa cruelle position par
+un coup de tte dsespr, o la question d'Orient (et nous par
+consquent) jouera un grand rle.</p>
+
+<p>En attendant, nous sommes ici en pleine fivre de chemin de fer. Les
+commissions pleuvent de tous cts, les compagnies surgissent partout.
+On pourra aller de Moscou Mtsensk ds le mois de septembre (pas
+maintenant, hlas!), et dans trois ans je pourrai faire le voyage de
+chez moi sans mme toucher Moscou, directement par Vilna, Vitebsk et
+Orel. Tout ceci est parfait, mais pour le moment, les <i>oukhabi</i>
+m'attendent gueule bante. Si ces affreux prcipices taient tout droits
+encore! Mais ils ont de faux mouvements dans leur fond, qui vous font
+prouver s'y mprendre l'effet du roulis d'un vaisseau, plus les tapes
+que l'on reoit sur le sommet de la tte et sur les flancs, les reins,
+etc. Je n'oublierai pas de sitt les charmantes quatre verstes qui
+sparent Serpoukhoff de la gare du chemin de fer! Elles m'attendent
+encore de pied ferme, ces sclrates de verstes! Enfin! enfin!
+patience!!</p>
+
+<p>Portez-vous bien, je vous en conjure, vous tous Bade. Je rpondrai
+Viardot; dites-lui que je le remercie de sa bonne lettre. J'espre<a name="page_216" id="page_216"></a>
+qu'il est enfin parvenu abattre des bcasses. Le temps continue ici
+tre la diable; les preuves vont ferme.</p>
+
+<p>Mille millions de bonnes choses tout le monde; j'embrasse vos chres
+mains.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, 19/31 mars 1867.<br />
+</p>
+
+<p>Chre et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum
+printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien
+propos. J'tais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne
+bouffe comme celle-ci.</p>
+
+<p>Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une
+rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible.</p>
+
+<p>J'ai reu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me
+traite d'assassin pour n'tre pas venu Spassko, comme si cette
+grippe, qui m'a saisi au passage, n'et t qu'une invention de ma part!
+Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spassko
+derrire<a name="page_217" id="page_217"></a> moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la
+fonte des neiges s'tablit, on ne pourra plus aller bientt ici sur
+patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me
+risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la
+toux qui ne me lche pas encore! D'un autre ct, me voici embarqu dans
+la publication de mon roman; cela va me retenir Moscou pendant une
+semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion
+Spassko devant moi, rien ne s'opposerait ce que je fusse Bade dans
+quinze jours! C'est l seulement que je serai guri.</p>
+
+<p class="r">
+19 mars/1<sup>er</sup> avril.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai pass une partie de la nuit crire deux longues lettres mon
+oncle et mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation
+horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les
+exhortations inutiles des pois chiches qui rebondissent, lancs contre
+une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que
+mes pois chiches vont me sauter au nez.</p>
+
+<p>Je me suis tran hier matin un concert de musique de chambre avec
+Laub, Cossmann (qui par parenthse me dit de le mettre vos pieds),<a name="page_218" id="page_218"></a> et
+M. Rubinstein<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. On a jou un dlicieux quatuor de Mozart, en <i>si
+bmol majeur</i> de Beethoven et l'<i>ottetto</i> de Mendelssohn. Laub est un
+peu trop uniformment doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que
+son frre, plus simplement et plus correctement. L'<i>ottetto</i> de M... m'a
+sembl faible et vide aprs les deux autres. C'est de la littrature
+musicale fort bien faite,&mdash;un article de la <i>Revue des Deux
+Mondes</i>,&mdash;tandis que les deux colosses sont des potes <i>von gottes
+gnaden</i> et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a t
+trs chaud. Serge Wolkoff s'est approch de moi et m'a demand de vos
+nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre
+comme la vie s'en va vite, vite, vite.</p>
+
+<p>J'ai d faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff.
+Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai dbut et fini par
+une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a
+plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>. Il
+m'a ritr la promesse de me faire dlivrer les dernires preuves
+vendredi<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>. Je pourrai quitter Moscou<a name="page_219" id="page_219"></a> ds dimanche. Que ferai-je la
+semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin,
+vous le saurez d'avance.</p>
+
+<p>Merci, mille fois merci pour vos chres lettres: elles me sont bien
+ncessaires, elles me donnent du courage. J'embrasse les enfants, je dis
+mille amitis Viardot, Louise, tout le monde: et je fais comme
+Cossmann, je me mets vos pieds.</p>
+
+<p>Portez-vous bien et au revoir.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, 4 avril/23 mars 1867.<br />
+</p>
+
+<p><i>O theuerste Freundin</i>, que vous tes donc bonne de m'crire si souvent!
+Depuis que je suis ici, je ne puis me dfendre d'une impression trange:
+il me semble que je suis en prison; et je suis emprisonn en effet par
+le mauvais temps, par la neige sale et vilaine qui rend les rues
+impraticables, et puis ma jambe, qui me permet peine de me traner
+dans les vastes chambres de la maison que j'habite... et cette toux qui
+ne me lche pas... Eh bien! vos lettres<a name="page_220" id="page_220"></a> sont comme des messagers de
+libert! Elles semblent me dire que, dans peu de jours, toutes ces
+entraves tomberont et je redeviendrai ce que j'ai t jusqu' prsent.
+Je compte les instants... onze jours encore... c'est bien long. Oh! que
+j'en ai assez de cet hiver interminable, de tout ce que je vois, de tout
+ce qui m'entoure!...</p>
+
+<p>Voyons, je vais vous raconter quelque chose. J'ai lu deux fois
+l'<i>Histoire du lieutenant</i>; la premire fois chez M. Katkoff, qui me l'a
+immdiatement achete, et o j'ai t cruellement agac par M<sup>me</sup> X...,
+qui n'a cess de se gratter le nez, de s'arranger, de se tasser, de se
+frotter les yeux et le ventre (elle est grosse de son quinzime enfant),
+pendant tout le temps. J'tais assis auprs d'elle et je ne voyais
+qu'elle, car je tenais mon nez plong dans mon cahier; je l'ai trouve
+fort laide et disgracieuse, ce qu'elle est du reste, lecture part. La
+seconde fois, a a t chez la femme du prince Tcherkaski, du mme
+prince T... qui a t ministre de l'Intrieur en Pologne, et qui a donn
+sa dmission aprs la maladie de Milutine. On tait en petit comit, des
+gens d'esprit s'intressant peu aux choses littraires, des dames sur le
+retour et dvotes, sans fiel pourtant, et un imbcile la mode, bon
+enfant et enthousiaste. Le long Wassittchikoff tait du nombre; ce n'est
+pas pourtant lui l'imbcile.<a name="page_221" id="page_221"></a> Ma petite plaisanterie a plu tout en
+scandalisant un peu... Je dois ajouter que faire une lecture est une
+vraie corve pour moi, je ne puis m'empcher d'avoir un secret sentiment
+de honte. Et aprs-demain donc!... lecture publique avec tout le
+bataclan... Je vous donnerai tous ces dtails...</p>
+
+<p>Je termine brusquement cette lettre, car il faut que je l'envoie
+sur-le-champ la poste. Ma sant n'est pas trop fameuse non plus... Mon
+pied me fait mal, je tousse... Enfin! patience... patience!...</p>
+
+<p>J'embrasse toute la maisonne et vous serre les deux mains avec toute la
+force d'un attachement inaltrable.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LV" id="LV"></a>LV</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, Comptoir des Apanages.<br />
+6 avril/25 mars 1867.&nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
+</p>
+
+<p>Si j'tais le comte Michel Wilhorski, chre madame Viardot, je serais
+fermement convaincu que l'anne de 1867 est une anne climatrique
+pour moi. Tout va la diable et je reois toujours <i>einen Strich durch
+die Rechnung</i>. Vous<a name="page_222" id="page_222"></a> savez dj que je devais lire aujourd'hui en sance
+publique un fragment de mon roman: eh bien! hier soir, vers dix heures,
+j'ai t pris d'une attaque de goutte l'orteil tellement violente, que
+rien de tout ce que j'ai eu jusqu' prsent ne peut s'y comparer: j'ai
+souffert toute la nuit comme un damn, et ce n'est que depuis une heure
+ou deux que l'accs se calme. Naturellement, la lecture est tombe
+l'eau. A une heure et demie, au moment o le public accourait en foule
+(il parat en effet qu'il y avait foule), j'tais couch sur le dos, et
+mon pied nu lev vers le ciel. Dites Didie<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a> de faire un dessin
+l-dessus. L'accs se calme l'heure qu'il est, mais ce qui me
+tourmente, c'est qu'il ait pu avoir lieu, aprs plus de trois mois de
+maladie: quand cela finira-t-il, et sur quoi puis-je compter?</p>
+
+<p>Voil mon dpart de Moscou retard, car il faut que je tienne ma
+promesse et que je fasse cette malencontreuse lecture, et mon arrive
+Bade, retarde aussi: ce n'est plus le 15 que je pourrai revoir ces
+endroits chris! Et si je pouvais me reprocher la moindre imprudence!
+Mais rien, une vie exemplaire, une vie d'ascte, de saint
+Jean-Baptiste... et crac! un accs...<a name="page_223" id="page_223"></a> Vous comprendrez aisment, et
+sans que j'aie besoin de vous l'expliquer, combien tout ceci m'est
+pnible... Oh! vilaine, vilaine anne climatrique!</p>
+
+<p class="r">
+Dimanche.<br />
+</p>
+
+<p>Cela va mieux, mais je ne puis pas encore marcher, c'est--dire poser le
+pied terre, je suis oblig de me traner le genou sur une chaise;
+pourtant je ne dsespre pas de pouvoir faire ma diablesse de lecture
+<i>mercredi</i>, de faon que je pourrai m'en aller jeudi... Mais je ne veux
+plus rien prvoir, je ne veux plus employer le futur; tout me crve
+toujours dans la main.</p>
+
+<p>Je viens d'avoir encore une longue conversation avec Katkoff, qui, aprs
+des compliments perte de vue sur mon roman, a fini par me dire qu'il
+craint qu'on ne reconnaisse dans Irne<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a> une certaine personne, qu'en
+consquence il me conseille de <i>retrancher</i> le personnage. J'ai refus
+net, pour deux raisons: la premire, c'est que son ide n'a pas le sens
+commun et que je ne veux pas, pour lui complaire, gter toute une
+besogne; la deuxime, c'est que toutes les<a name="page_224" id="page_224"></a> preuves sont corriges et
+revues et que ce serait tout un travail refaire, qui prendrait encore
+dix jours de temps. Assez de Moscou comme cela! Je vous jure que je me
+sens ici comme en prison.</p>
+
+<p class="r">
+Dimanche soir.<br />
+</p>
+
+<p>Je viens de recevoir votre lettre ainsi que celle de Viardot... Pauvres
+petits enfants, avec leur poisson d'avril!.... Je n'ai pas pu y
+contribuer, et Massembach est dans un pitre tat... L'anne 1867 aura,
+vous verrez, la mme influence pernicieuse sur mon second architecte, et
+un beau matin patatras! on entendra un grand bruit dans la valle de
+Thiergarten... c'est la belle maison de M. Turkaneff ou Dourganif<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>
+qui sera croule... Et je ne verserai pas de flammes.</p>
+
+<p>Rien de nouveau depuis ce matin. Le temps est excrable, toujours cette
+sale neige devant les yeux... Oh! comment faire pour s'en aller! Je ne
+dis plus rien, je ne fais plus de projets. <i>Was geschehen soll, wird
+geschehen</i>, comme dirait notre profond professeur de philosophie,
+Wender, Berlin.<a name="page_225" id="page_225"></a></p>
+
+<p>En attendant, le pauvre goutteux embrasse tout le monde et se recommande
+ vos prires.</p>
+
+<p>Je rpondrai Viardot avant de m'en aller, et je vous embrasse les
+mains avec la plus affectueuse amiti.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, 9 avril/28 mars 1867.<br />
+</p>
+
+<p>Anne climatrique, anne climatrique, chre madame Viardot, je ne sors
+pas de l. Voici que mon pied va mieux et ma lecture rate samedi doit
+avoir lieu demain mercredi. Autre misre: M. Katkoff me fait de si
+grandes difficults pour mon malencontreux roman, que je commence
+croire qu'on ne pourra pas le publier dans sa revue. M. Katkoff veut
+toute force faire d'Irne une vertueuse matrone et de tous les gnraux
+et autres messieurs qui figurent dans mon roman, des citoyens
+exemplaires; vous voyez que nous ne sommes pas prs de nous entendre.
+J'ai fait quelques concessions, mais, aujourd'hui, j'ai fini par dire:
+Halte l! Nous verrons s'il cdera. Quant moi, je suis<a name="page_226" id="page_226"></a> bien dcid
+ ne plus reculer d'une semelle. Les artistes doivent avoir aussi une
+conscience et je ne veux pas que la mienne me fasse des reproches.
+Enfin, vous voyez quel embrouillamini que tout cela, et vendredi, cote
+que cote, je dois pourtant partir. Je vous jure que quand je me verrai
+enfin Bade, je pousserai un <i>ouf!</i> faire trembler toutes les
+montagnes de la Fort Noire.</p>
+
+<p>Cela se gte aussi, naturellement, du ct de mon oncle. Avec tout cela,
+le temps est mauvais et toujours cette neige devant les yeux, j'en
+deviendrai malade!</p>
+
+<p>Mais parlons d'autre chose. Je suis vritablement pris de la reine de
+Prusse, et si jamais elle me donnait sa main baiser, je le ferais avec
+le plus grand plaisir. Il est impossible d'tre plus gracieuse, et on
+sent qu'elle a pour vous une vritable affection, ce qui la rend
+charmante mes yeux. Avec tout cela, il n'est pas impossible que votre
+marche militaire ne retentisse sur un champ de bataille... dans les
+environs du Rhin. On est trs inquiet ici; la baisse terrible Paris
+que le tlgraphe nous a annonce aujourd'hui commence faire rver les
+plus insouciants et l'on se dit que, malgr l'Exposition, Franais et
+Prussiens pourraient bien en venir aux mains pendant le cours de l't.
+Il ne<a name="page_227" id="page_227"></a> faut pas s'y tromper; si cela arrivait, la Russie se mettrait
+franchement du ct de la Prusse, comme en 1815. L'opinion publique est
+trs antifranaise dans notre pays, et voyez la bizarrerie: dans ce
+conflit, ce serait le Prussien qui reprsenterait le progrs, la
+civilisation et l'avenir, et le Franais, le fils du Franais de 1830,
+la routine et le pass!...</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Je sais que c'est insupportablement long et ennuyeux de copier de la
+musique; mais faites-le, et pour Grard et pour l'diteur de Berlin. Je
+suis sr que cela aura grand succs et vous encouragera continuer.</p>
+
+<p>Si Dieu me prte vie, dans une semaine pareille heure j'aurai dj
+franchi la frontire, mais on ne peut rien savoir de positif. En
+attendant, mille et mille amitis tout le monde; je vous embrasse les
+mains avec tendresse.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_228" id="page_228"></a></p>
+
+<h2><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII</h2>
+
+<p class="r">
+Moscou, mercredi 10 avril 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Un ouragan de neige souffle, geint, gmit, hurle depuis ce matin
+travers les rues dsoles de Moscou; les branches s'entre-choquent et se
+tordent comme des dsespres, des cloches tintent tristement au
+travers: nous sommes en plein grand Carme... Quel joli petit temps!
+quel charmant pays!</p>
+
+<p>Je pars dans une heure pour ma lecture, j'aurai un public furieux d'tre
+venu de si loin (tout est loin Moscou), par une tempte pareille pour
+entendre des balivernes... Gare au fiasco! Enfin, esprons toujours
+qu'on ne sifflera pas; et si on siffle, eh bien, on sera l'unisson du
+dehors. Je ne crois pas que j'en dormirai moins bien, ou plus mal.</p>
+
+<p>Est-ce vraiment vrai que je m'en vais aprs-demain? Cela me parat
+impossible...<a name="page_229" id="page_229"></a></p>
+
+<p class="r">
+Mercredi soir.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, je dois le dire avec une <i>rude franchise</i>: j'ai eu un trs
+grand succs. J'ai lu le chapitre Chez Goubareff, vous savez: o il y
+a tout ce tas de gens qui font des commrages rvolutionnaires, puis le
+premier entretien de mon hros avec Potougouine, le philosophe
+russe<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>. On a beaucoup ri, on a applaudi, j'ai t reu et reconduit
+par des battements de mains vigoureux et unanimes. Il y avait trois
+quatre cents personnes. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il parat
+que j'ai trs bien lu; je recevais des compliments de tous cts. Tout
+cela m'a fait plaisir, et j'ai eu surtout du plaisir penser que je
+vous le dirais.</p>
+
+<p>Et vous, chre madame Viardot, qu'avez-vous fait aujourd'hui
+Strasbourg? Vous a-t-on fait une ovation en rgle? Vous me direz tout
+cela de vive voix. Oh! que c'est bon de pouvoir se dire cela!... Si rien
+ne vient mettre des btons dans les roues, je pars d'ici aprs-demain,
+vendredi; et je vous jure que je ne resterai pas Ptersbourg une
+seconde de plus que le strict ncessaire.<a name="page_230" id="page_230"></a></p>
+
+<p>L'affaire Katkoff s'est arrange; j'ai sacrifi une scne, peu
+importante d'ailleurs, et j'ai sauv le reste. Le principal demeure
+intact, mais voil le vritable revers de la mdaille en littrature.
+Enfin, il faut se consoler l'ide que cela pouvait tre pire, et que
+les 2.000 roubles me restent.</p>
+
+<p>J'ai aussi vendu ma nouvelle dition<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>. J'ai fait des affaires tout
+plein, et je rapporte pas mal d'argent. a m'a t d'autant plus
+ncessaire que je ne dois pas esprer en recevoir de sitt de Spassko:
+mon nouvel intendant y a trouv, littralement, le chaos; il y a des
+dettes auxquelles je ne m'attendais pas. Il faudra continuer battre le
+fer pendant qu'il est chaud, c'est--dire il faudra travailler, crire,
+pendant que je me sens en train: j'ai promis pour la nouvelle dition
+une immense prface d'une centaine de pages, dans laquelle je raconterai
+mes souvenirs littraires et sociaux pendant vingt-cinq ans, car il y
+aura au printemps de l'anne suivante juste un quart de sicle que je
+fais imprimer; il est vrai que les vers par lesquels j'ai dbut en 1843
+taient bien mdiocres. Enfin, c'est un prtexte pour raconter ses
+souvenirs. La mme anne 1843 m'offre une<a name="page_231" id="page_231"></a> date bien plus mmorable et
+plus chre pour moi: c'est en novembre 1843 que j'eus le bonheur de
+faire votre connaissance, il y a bientt un quart de sicle aussi, vous
+voyez. Esprons que notre amiti ftera sa cinquantaine... Oh! oh! et
+que dira ma goutte?...</p>
+
+<p class="r">
+Jeudi matin.<br />
+</p>
+
+<p>La bourrasque a cess, mais elle a laiss partout des monceaux de neige.
+Cette neige fond, parce qu'il y a trois ou quatre degrs au-dessus de
+zro, mais, pour le moment, on se croirait au c&oelig;ur mme de l'hiver.
+Mon pied va dcidment mieux; mais comme il ne faut pas que l'anne
+climatrique perde ses droits, ma toux est revenue avec violence. Mais
+elle ne m'empchera pas de partir demain. Je vous crirai ds mon
+arrive Ptersbourg. Dans une semaine, je suis <i>peut-tre!</i> Bade! En
+attendant, j'embrasse tout le monde et je me mets vos pieds.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_232" id="page_232"></a></p>
+
+<h2><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, htel Byron, mercredi minuit<br />
+[25 mars 1868].&nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je rentre de la reprsentation de <i>Hamlet</i> l'Opra. Je me hte de dire
+que Nilsson<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a> est vraiment charmante, et qu'on ne peut rien voir de
+plus gracieux que sa grande scne au quatrime acte. Comme physique,
+comme manires, imaginez-vous M<sup>lle</sup> Holmsen <i>extrmement</i> idalise:
+elle a aussi ces petits mouvements brusques de la tte et des bras,
+cette sorte de raideur et de saccad dans la prononciation; il parat
+que c'est sudois, mais le tout est attrayant, pur et virginal, d'une
+virginit presque amre, <i>herb</i>, comme disent les Allemands. La voix est
+jolie, mais je crains qu'elle ne puisse rsister longtemps l'urlo
+francese. Faure est toujours magistral, d'une tenue et d'une diction
+irrprochables. Le libretto est tout simplement absurde! Au dernier
+acte, le spectre de papa<a name="page_233" id="page_233"></a> apparat au su et au vu de tout le monde, mme
+du roi criminel, et ordonne Hamlet d'aller percer le flanc de ce
+tyran, ce que l'autre excute la satisfaction gnrale, et le tyran se
+fait tuer avec rsignation, comme un livre dans une battue, le spectre
+tant le batteur et Hamlet le chasseur. Les dcors sont
+<i>admirabilissimes</i>, les costumes aussi, la mise en scne splendide.
+Jamais je n'ai rien vu de plus beau que la reprsentation de la pice
+devant la cour au quatrime acte... Mais il faut voir Nilsson. La salle
+tait pleine, et au premier rang, dans une loge, l'Empereur et
+l'Impratrice... qui sont rests jusqu' la fin!</p>
+
+<p>J'ai assidment lorgn l'ami de Viardot, et je l'ai trouv aussi laid
+que possible. J'ai pu enfin dcouvrir sa bouche sous ses moustaches, qui
+est lippue, de la mme couleur que la peau du visage, repoussante; mais
+le sourire lentement goguenard, qui se promne de l'&oelig;il droit, ou
+plutt du coin de l'&oelig;il droit le long de la joue flasque et ride,
+est le mme, et que Viardot le sache bien, ce que cet homme a eu
+d'intelligence n'a pas bronch, j'en mettrai ma main au feu aprs
+l'avoir vu. C'est un tre blas, fatigu, mais pas du tout malade. Il y
+a eu une dizaine de cris de Vive l'Empereur! son entre, parmi les
+Romains. Voil tout.<a name="page_234" id="page_234"></a></p>
+
+<p>J'ai reu ce matin les gentils billets de mes deux petites amies,
+auxquelles je rpondrai ce soir mme. Mille amitis tout le monde. Je
+vous baise les mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, jeudi 13/25 juin 1868,<br />
+onze heures du soir.&nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
+</p>
+
+<p>Me voici enfin ici, chre et bonne madame Viardot, au terme de mon
+hardi voyage. Je suis arriv vers neuf heures du soir, Feth<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a> et
+G... m'ont retenu presque de force, et j'ai trouv mon intendant qui
+s'est laiss pousser une barbe magnifique.</p>
+
+<p>Il a une trs belle tte maintenant, mon vieux chasseur Athanase, qui
+tombe en ruine de dcrpitude, et l'ex-mdecin de ma mre, un certain
+Porphyre, avec lequel j'ai fait mon premier voyage en Allemagne<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a> et
+qui est venu<a name="page_235" id="page_235"></a> affermer une petite terre que j'ai dans le gouvernement
+d'Orel<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p>
+
+<p>La maison est toute blanchie la chaux et repeinte, tout est en ordre,
+pas trop indigne en un mot de votre visite et de celle de Didie qui aura
+lieu... dans deux ans?</p>
+
+<p>Je ne suis pas encore all au jardin; je ferai demain une grande
+promenade et nous aurons de longues conversations avec l'intendant. On
+viendra m'attaquer avec des demandes, je suis bien rsolu d'opposer une
+rsistance inflexible. Je ne veux pas perdre une minute et j'espre bien
+n'tre plus ici dans quinze jours.</p>
+
+<p>L'impression que me fait la Russie maintenant est dsastreuse; je ne
+sais si cela provient de la famine qu'on vient de traverser, mais il me
+semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misrables, aussi
+ruines, les visages aussi hves, tout aussi triste... des cabarets<a name="page_236" id="page_236"></a>
+partout et une irrmdiable misre! Spassko est le seul village que
+j'ai vu jusqu' prsent o les toits en chaume ne soient pas bants, et
+Dieu sait s'il y a loin de Spassko au moindre village de la Fort
+Noire!</p>
+
+<p>J'cris tout ceci, et quand je pense la distance norme, infinie qui
+nous spare, je sens que mon sang se glace. Je vous en conjure,
+portez-vous bien, tous, tant que vous tes, toute la maison!</p>
+
+<p>Je vais me coucher avec une sensation bizarre... Je ne crois pas que je
+m'endorme de sitt; les vieux murs semblent me regarder comme un
+tranger, et je le suis en effet. Dormez bien, l-bas, dans le cher
+Thiergarten, et pensez moi. A demain.</p>
+
+<p class="r">
+Vendredi 11/26 juin, dix heures du matin.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien! non... j'ai trs bien dormi et je me suis rveill fort tard.
+Je viens de faire une grande promenade dans le jardin qui m'a sembl
+immense; je crois que toute la valle du Thiergarten y tiendrait. Des
+souvenirs d'enfance sont venus m'assaillir; cela ne manque jamais. Je
+m'y suis vu tout petit garon, beaucoup plus<a name="page_237" id="page_237"></a> jeune que Paul<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>,
+courant dans les alles, me couchant entre les plates-bandes pour y
+voler des fraises. Voici l'arbre o j'ai tu mon premier corbeau, voici
+la place o j'ai trouv cet norme champignon; o j'ai t tmoin de la
+lutte d'une couleuvre et d'un crapaud, lutte qui m'a fait pour la
+premire fois douter de la bonne Providence. Puis sont venus des
+souvenirs de jeune tudiant, d'homme fait... J'ai visit le tombeau de
+la pauvre Diane<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>; la pierre que j'y avais mise a disparu. Tous les
+arbres ont grandi d'une faon extraordinaire pendant ces trois annes;
+c'est n'en pas croire ses yeux! Les tilleuls sont magnifiques, l'herbe
+grouille de fleurs, mais elle est moins haute que d'habitude; le
+printemps a t trs froid et cela dure jusqu' prsent. Si cela
+continue ainsi et s'il ne vient pas de pluie, ce sera de nouveau une
+mauvaise anne. Il y a encore par-ci par-l quelques restes de lilas en
+fleurs. Je vous envoie deux ou trois de ces fleurs.</p>
+
+<p>J'envoie Didie une tte d'tude; c'est une religieuse <i>quteuse</i> qui
+s'en va de village en village... Avouez que cette figure-l ne laisse
+rien dsirer.<a name="page_238" id="page_238"></a></p>
+
+<p>J'espre qu'on m'apportera quelque chose de la poste aujourd'hui. Mille
+choses Viardot, mille tendresses tous; je vous baise les deux mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LX" id="LX"></a>LX</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, 2 juillet/20 juin 1868.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Ainsi Wagner a triomph! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez
+trouv de grandes beauts dans la partition, il faut crier bravo! au
+public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations
+analogues jusque dans notre littrature (le dernier roman de Lon
+Tolsto<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a> a du Wagner). Je sens que cela peut tre trs beau, mais
+c'est autre chose que tout ce que j'ai aim autrefois, ce que j'aime
+encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon
+<i>Standpunkt</i>. Je ne suis pas tout fait comme Viardot, je puis le faire
+encore, mais<a name="page_239" id="page_239"></a> l'effort est indispensable, tandis que l'<i>autre</i> art
+m'enlve et m'emporte comme un flot.</p>
+
+<p>Il m'est venu en tte ce propos ces jours derniers la comparaison
+suivante: on peut par exemple exciter la <i>compassion</i> en dcrivant ou on
+reprsentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le
+<i>vrai</i>!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois
+davantage... Wagner est un des fondateurs de l'cole du gmissement, de
+l vient la force et la pntration de ses effets. Cette comparaison
+cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que
+je veux dire.</p>
+
+<p>La reine est encore Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y
+sera encore pour la reprise de <i>Krakamiche</i><a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>, qui doit avoir lieu le
+20 juillet sans faute.<a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p>Mon rhume de cerveau est plus ternuant que jamais; il parat que je
+n'en serai <i>quitte</i> qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps
+attendre. Mille choses tout le monde. Je vous baise les mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI</h2>
+
+<p class="r">
+Spassko, 5 juillet/23 juin 1868.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Theureste, beste Freundin</i>,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vous voil donc seule Bade au moment o je vous cris. Ce serait le
+moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>. J'ai
+essay de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui
+ne me quitte pas depuis dix jours m'a compltement abruti. Il faisait
+jusqu'ici un temps horriblement dsagrable, froid, aigre, humide: on
+dirait que le bon Dieu a charg quelque vieille fille bien acaritre de
+prsider la temprature. Oh! mon Dieu, quelle diffrence entre Bade et
+cela!!<a name="page_241" id="page_241"></a></p>
+
+<p>Le flot de gens qui me considrent comme une vache lait monte chaque
+jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim,
+d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il
+y a une limite tout. Je me dfends l'aide de mon brave Kichinsky,
+l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes.</p>
+
+<p>Nous avons aujourd'hui la premire belle journe, et j'ai pass des
+heures entires dehors, cuire mon misrable rhume au soleil. Je crois
+que cela m'a russi jusqu' un certain point. Assis sur un banc (comme
+dans la premire lettre de ma nouvelle: <i>Faust</i>), j'ai d penser
+Viardot; inonde par la lumire la plus pure, tout imprgne de parfums,
+de beaut, de tranquillit apparente, la terre autour de moi offrait un
+vrai champ de carnage: tout s'entre-dvorait avec frnsie, avec rage.
+J'ai sauv la vie une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi
+entranait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgr
+une rsistance dsespre. A peine avais-je dlivr la petite,
+qu'avisant un moucheron demi mort, elle l'empoigna avec la mme
+frocit; cette fois-ci je laissai faire. Dtruire ou tre dtruit; il
+n'y a pas de milieu: dtruisons!</p>
+
+<p>Il faisait admirablement beau, malgr cela;<a name="page_242" id="page_242"></a> et si vous venez un jour
+Spassko, je vous mnerai ce banc. Deux magnifiques pins d'une espce
+rare, poussent, colls l'un l'autre (ils sont dj trs grands, ils
+m'ont fait penser Didie et Marianne<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>), au milieu d'une jolie
+pelouse; au del, travers les branches pendantes des bouleaux se
+montre l'tang, le grand tang ou plutt le lac de Spassko... Vous
+verrez, c'est trs joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque
+plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des
+tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et
+de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mler de loin le
+chant des cailles dans les bls... Vous verrez, c'est trs joli. Il faut
+venir en masse.</p>
+
+<p class="r">
+Lundi.<br />
+</p>
+
+<p>Je compte les jours, il en reste <i>douze</i>. On commence dj faire les
+prparatifs du dpart, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus
+en plus nombreux des ptitionnaires. C'est une vraie cour des miracles!
+D'o sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces tres
+dcrpits et que la faim rend tout hrisss?<a name="page_243" id="page_243"></a> Quelle profonde misre
+partout! La <i>sainte</i> Russie est loin d'tre la Russie florissante; du
+reste, un saint n'est pas tenu l'tre.</p>
+
+<p>Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrive, je puis donc
+dire au revoir. Mille choses tout le monde.</p>
+
+<p>Je vous baise les mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII</h2>
+
+<p class="c">
+Cologne, htel du Dme, 18/6 fvrier 1871,<br />
+minuit.</p>
+
+<p><i>Ecco mi al fine in Badi... Colonia</i>, bien chre amie.</p>
+
+<p>Tout a march comme sur des roulettes, la mer tait divine! J'ai trouv
+Cologne et l'htel pouvantablement pleins de monde; dans ce moment on
+chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous
+connaissez. Le garon vient de me dire que <i>des masses</i> de soldats
+arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille
+seulement Cologne et plus de cent mille d'ici Mayence. On croit ici
+que les Franais n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se
+prpare les craser <a name="page_244" id="page_244"></a>dfinitivement. D'o sort cette tourbe
+innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des
+paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le
+sang des Franais qu'ils s'apprtent verser leur colorait les joues
+d'avance... C'est effrayant voir, je vous assure. Un Allemand avec
+lequel je voyageais m'a dit: <i>Vor lauter Sieg gehen wir su Guande&mdash;aber
+wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen
+gnaedig! Frankreich wird aus gerottet<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>!</i> Il parat que Bismarck a
+fix le jour du <i>24</i> fvrier comme fin de l'armistice, pour pouvoir
+entrer prcisment ce <i>jour-l</i> Paris... Cela lui ressemble.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Je pars d'ici demain 9 heures et j'arrive le soir 8 heures et demie
+ Bade; naturellement je vous crirai aussitt.</p>
+
+<p>Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pens vous et toute la
+chre maison de Devonshire Place<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>. Dans ce moment, vous devez dj
+tre rentre de votre soire; je suis sr que vous avez trs bien
+chant. Vous avez<a name="page_245" id="page_245"></a> reu mon tlgramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais
+me coucher. Je vous baise les mains.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, dimanche 26/14 fvrier 1871,<br />
+minuit et demi.&nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Ma chre madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je viens d'une soire chez M<sup>me</sup> Sroff<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, o Louise<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a> a chant
+des choses de Schumann, le <i>Doppelgnger</i>, la <i>Gretchen</i>, etc. Ce qui
+m'a fait plaisir dans le concert, c'est avant tout, votre lve M<sup>lle</sup>
+Lavrofska<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>, dont la voix est trs belle et qui chante avec got et
+mesure, en vraie cantatrice; puis une basse, M. Melnikoff, une voix
+jeune et mordante. Le reste est dtestable. M<sup>lle</sup> Levitski a la voix
+dj compltement abme. Un grand final de <i>Rousslane</i><a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a> m'a<a name="page_246" id="page_246"></a> sembl
+fort beau, original et potique. L'orchestre, les ch&oelig;urs, de beaux
+moyens, mais le directeur est un sabreur: le public chaud, mais sans
+discernement et mme brutal. La salle est vaste, belle, et mauvaise pour
+la voix.</p>
+
+<p>Dans le courant de la journe j'ai fait la connaissance d'un jeune
+sculpteur russe de Wilna, dou d'un talent hors ligne. Il a fait une
+statue d'Ivan le Terrible, assis, ngligemment vtu, une Bible sur les
+genoux, plong dans une rverie terrible et sinistre. Je trouve cette
+statue tout bonnement un chef-d'&oelig;uvre de comprhension historique,
+psychologique, et d'une magnifique excution. Et cela a t fait par un
+petit jeune homme, pauvre comme un rat d'glise, maladif, n'ayant
+commenc travailler et apprendre lire et crire qu' vingt-deux
+ans; il avait t jusque-l un ouvrier... <i>Spiritus fiat ubi vult.</i> Il y
+a certainement du gnie dans ce pauvre garon malingre. On l'envoie en
+Italie pour sa sant. Il s'appelle Antokolsky; c'est un nom qui
+restera<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.<a name="page_247" id="page_247"></a></p>
+
+<p>J'ai dn tranquillement chez mon vieil ami Annenkoff.</p>
+
+<p>A demain!</p>
+
+<p class="r">
+Lundi 27 fvrier, minuit.<br />
+</p>
+
+<p>Je reviens du club d'checs, o j'ai lu les tlgrammes officiels...
+Ainsi l'Alsace, la Lorraine perdues, cinq milliards... Pauvre France!
+Quel coup terrible et comment s'en relever? J'ai bien vivement pens
+vous et ce que vous avez d ressentir... C'est enfin la paix, mais
+quelle paix! Ici, tout le monde est plein de sympathie pour la France,
+mais ce n'est qu'une amertume de plus...</p>
+
+<p>Au revoir, chre amie; portez-vous bien, crivez-moi.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i>,</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_248" id="page_248"></a></p>
+
+<h2><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, 19 fvrier/3 mars 1871.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Ma chre madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vais vous raconter ce que j'ai fait ces deux jours. Hier, j'ai dn
+chez M. P..., une espce de fin merle ptersbourgeois, qui, ayant pous
+la fille naturelle de Stieglitz, le banquier, est devenu normment
+riche, habite un palais, donne des dners raffins, etc. J'y ai trouv
+Frdro radieux et pimpant et la jolie poseuse M<sup>me</sup> Z... qui n'est plus
+aussi jolie qu'elle l'tait nagure, mais qui pose toujours. Frdro a
+naturellement beaucoup parl de vous, de Weimar, de Wagner; quant moi,
+j'ai pu me convaincre que mon <i>Roi Lear des steppes</i><a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a> avait eu
+beaucoup de succs dans le public.</p>
+
+<p>Je suis rentr la maison et j'ai crit un article sur ce petit
+sculpteur de gnie Antokolsky. Il faut battre la caisse pour lui et
+faire en sorte que la commande que la cour lui a faite soit enfin
+excute, et qu'il ait un peu d'argent<a name="page_249" id="page_249"></a> pour s'en aller en Italie. Ce
+matin, l'article a paru.</p>
+
+<p>Aujourd'hui tant le jour anniversaire de l'mancipation des paysans,
+j'ai reu une invitation au dner annuel par le comit ayant pris part
+aux travaux qui ont fait aboutir cette grande rforme. J'ai t le seul
+invit en dehors des membres du comit, ce qui est un trs grand honneur
+pour moi et le seul de ce genre qui puisse me toucher. Ces messieurs ne
+se sont pas contents de cela; ils ont bu ma sant! J'aurais peut-tre
+d m'y attendre et prparer un speech, mais n'ayant pas eu cette pense,
+j'ai balbuti, avec mon loquence ordinaire, quelques paroles
+inintelligibles... Enfin ils ont pu voir que j'tais mu, car je l'tais
+en effet, et voil<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p>
+
+<p>Beaucoup de personnes viennent me voir; il est vident que si certaines
+personnes me tiennent pour mort et s'tonnent que je ne me fasse pas
+enterrer, d'autres ont conserv de l'amiti pour moi, <i>sempre bene!</i></p>
+
+<p>Ici on est trs content que la paix ait t faite;<a name="page_250" id="page_250"></a> on plaint beaucoup
+la France, et on s'attend ce qu'elle montre de l'lasticit et de
+l'nergie dans sa rgnration; on accepte parfaitement la Rpublique
+(je ne parle naturellement que de ceux qui l'aiment).</p>
+
+<p>Mon intendant m'annonce l'assemble gnrale des aspirants prendre mon
+bien en fermage, pour le 5 mars de notre style; involontairement cela me
+fait l'effet d'une vole de corbeaux, qui, le bec grand ouvert,
+attendent leur proie. Je tcherai de laisser le moins de <i>viande</i>
+possible, comme dirait Mller.</p>
+
+<p>A demain. Je suis pas mal fatigu, je me porte bien, mais je dors mal
+dans ce diable de Ptersbourg, dans ces chambres o il fait si chaud.
+Mille et mille amitis tous. Je vous baise les mains avec la tendresse
+la plus tendre.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i>,</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_251" id="page_251"></a></p>
+
+<h2><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg,<br />
+lundi 22 fvrier/6 mars 1871.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Avant toute chose, laissez-moi vous dire combien j'ai t heureux de
+recevoir votre lettre du 25, avec tous les dtails sur les deux concerts
+du 23 et du 24! Vous avez pris une glorieuse revanche, et combien je
+regrette de n'y pas avoir assist! Maintenant la mauvaise poque est
+passe, la voix est en ordre et tout marchera bien. Je suis trs heureux
+et je vous flicite de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Passons maintenant mes faits et gestes depuis vendredi soir.</p>
+
+<p>Ce jour-l, aprs vous avoir crit ma lettre, je suis all un raout
+chez une comtesse P...; beaucoup de personnes connues, quelques jolies
+figures, des conversations peu intressantes. Samedi matin, visites et
+courses. A 4 heures, je reois l'invitation d'aller chez la
+grande-duchesse Hlne; elle me fait attendre jusqu' 5 heures un quart;
+conversation politique. Elle a beaucoup vieilli. Puis dner littraire
+chez<a name="page_252" id="page_252"></a> mon diteur. Il me comble de civilits; puis je vais une runion
+du comit pdagogique, o une jeune demoiselle de dix-neuf ans (fille
+d'un professeur de mes amis, M. K...) dfend une thse d'histoire avec
+une science, un aplomb et une loquence rares, devant deux cents
+personnes. Voil certes du nouveau, et pas l'ombre de pdantisme, une
+navet d'enfant, une si grande absence de proccupation personnelle,
+que cela te toute timidit. C'est phnomnal! On l'a applaudie tout
+rompre. Il y a eu beaucoup de demoiselles dans l'auditoire, des
+institutrices.</p>
+
+<p>Hier matin, sance pour mon portrait, mais pas chez M. Gay, chez un
+autre peintre, du nom de Makovsky<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, qui ne m'en a demand qu'une, et
+qui a fait quelque chose de fort remarquable comme peinture. Je suis
+arriv l'ge de cinquante-deux ans sans qu'on ait fait mon portrait
+l'huile, et voil qu'on en fait deux la fois. Puis concert de
+Rubinstein l'assemble de la noblesse; un monde fou; il joue comme
+toujours; immenses applaudissements. Auer y a jou aussi, mais j'avoue
+que j'ai surtout admir ses yeux et toute sa physionomie. Le morceau
+pour orchestre intitul <i>Don Quichotte</i> est assez<a name="page_253" id="page_253"></a> bien; seulement
+l'lment comique, le Sancho Pana, manque compltement. Il a introduit
+des fragments d'airs espagnols, en les choisissant assez vulgaires. Je
+crois me rappeler qu'il vous les avait demands ainsi. Puis, dner
+tranquille et patriarcal chez Annenkoff, rception de votre bonne et
+chre lettre... On joue aux cartes le soir, je rentre d'assez bonne
+heure, et voil!</p>
+
+<p>Je commence me lasser de Ptersbourg. J'ai d y rester pour prendre un
+peu l'air du pays; maintenant il faut partir et pousser, talonner les
+affaires, pour revenir au plus vite! Mon intendant doit m'envoyer de
+l'argent. Borisoff<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a> m'attend Moscou, et nous partirons
+probablement ensemble pour la campagne.</p>
+
+<p>J'ai d promettre de faire une lecture publique, trs courte, samedi
+prochain (pour un but de bienfaisance). Lundi, dans une semaine, je
+file.</p>
+
+<p>Nous sommes en plein dgel. La neige a disparu, ou plutt elle est
+devenue noire, et nous pataugeons dans une horrible boue. C'est trs
+laid au soleil.</p>
+
+<p>A demain chre amie...</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i>,</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_254" id="page_254"></a></p>
+
+<h2><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, htel Demouth,<br />
+8 mars/21 fvrier 1871.&nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Il y a de cela une heure, au moment de sortir de chez Annenkoff, le
+postillon est venu ma rencontre, avec <i>deux</i> lettres, l'une de vous,
+l'autre des petites. Vous dire le plaisir que cela m'a fait est
+superflu!</p>
+
+<p>Vous avez chant hier Liverpool et vous chanterez demain
+Manchester... Je vous accompagne de toute l'intensit de ma pense, mais
+je n'ai plus peur pour vous; je suis persuad que maintenant cela ira
+comme sur des roulettes.</p>
+
+<p>Je vais vous raconter ma vie pendant hier et aujourd'hui. Rgle
+gnrale, ma journe commence de trs bonne heure par un envahissement
+de vieux amis, vieilles connaissances, ou bien de personnes qui veulent
+m'exploiter d'une faon ou d'une autre, ou qui ont affaire moi. Ce
+matin il est venu entre autres une vieille mendiante polonaise, qui m'a
+soutir cinq roubles. Non, jamais, depuis que le monde est<a name="page_255" id="page_255"></a> monde, il
+n'y a eu de figure plus typique dans son genre, et si j'tais peintre je
+lui donnerais volontiers vingt-cinq roubles pour la faire poser! Ensuite
+viennent les excursions, qui, par la boue horrible dont toutes les rues
+sont remplies, et vu que cette fois-ci je ne me permets pas le luxe
+d'une voiture, prsentent des difficults de locomotion considrables;
+puis arrive le moment du dner.</p>
+
+<p>Hier j'ai dn chez la vieille comtesse Protassoff, une dame trs
+affable et bon enfant, o j'ai trouv cinq ou six personnes assez
+agrables; tout le monde est enrag contre les Allemands, mais quoi
+cela a-t-il servi? Le soir je suis all chez un M. J..., le frre de
+celui que vous avez vu Bade et qui est si ennuyeux; celui-ci est
+encore plus beau&mdash;il a <i>volcan</i> de cheveux gris sur la tte&mdash;et encore
+plus ennuyeux! J'y ai trouv plusieurs adeptes de la nouvelle cole
+musicale russe (pas Cui, malheureusement), mais le grand Balakireff
+qu'ils reconnaissent pour leur chef; le grand Balakireff a assez mal
+jou quelques fragments d'une fantaisie orchestre de Rymsky-Korsakoff
+(vous vous rappelez, on vous a envoy quelques jolies romances de lui);
+cette fantaisie sur un sujet de lgende russe, assez bizarre, m'a sembl
+en effet en avoir, de la fantaisie. Puis le grand Balakireff<a name="page_256" id="page_256"></a> a assez
+mal jou des rminiscences de Liszt et de Berlioz, qui, lui surtout, est
+pour ces messieurs l'Absolu et l'Idal. Je crois, aprs tout, que c'est
+un homme intelligent. <i>Kein talent, doch ein character.</i></p>
+
+<p>Ce, matin j'ai t plus envahi que jamais, puis j'ai eu ma dernire
+sance chez M. Gay. J'en dois une encore M. Makovsky. Le portrait de
+M. Gay est d'une ressemblance frappante ce que disent tous les amis et
+ ce que je crois moi-mme. Puis j'ai fait des visites <i>littraires</i>,
+c'est--dire ennuyeuses, mais il le fa-a-allait, comme dit Bilboquet.
+Puis j'ai dn tout seul, pour la premire fois depuis mon arrive ici,
+dans un petit restaurant sous terre, au-dessous du sol je veux dire, et
+je suis all chez papa Annenkoff. Hier, oui, j'ai oubli! j'ai fait une
+assez longue visite l'<i>Hermitage</i><a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a> o j'ai admir de nouveau les
+chefs-d'&oelig;uvre dont cette galerie est pleine: les Potter, les
+Rembrandt, etc., etc. En fait de choses nouvelles, il y a une
+merveilleuse petite Vierge de Lonard (dans la galerie Litta), des vases
+admirables de la collection Campana, et surtout un petit sphynx assis
+(un sujet de lampe) venu des fouilles de Kertch<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a> qui est bien une<a name="page_257" id="page_257"></a>
+des choses les plus fascinatrices qu'on puisse voir; il est peint et
+d'une conservation tonnante. J'aurais bien dsir que Viardot et vu ce
+sphynx! Puis sont venues les deux lettres chez Annenkoff, et voil!</p>
+
+<p>Et maintenant, demain. Mille embrassades tout le monde.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;"><i>Der Ihrige</i>,</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII</h2>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, vendredi 10 mars 1871.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chre et bien-aime madame Viardot,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous avais dit que ma lecture de demain tait tombe l'eau.
+Malheureusement ce n'tait qu'un faux bruit, et je lis en effet, entre
+M<sup>lle</sup> Lovato, chantant: Ce n'est pas dans le nez que a me
+chatouille, et une autre demoiselle de la mme force; c'est tout fait
+caf chantant; mais le but m'tant trs sympathique (c'est pour les
+blesss franais, on n'en parle pas sur l'affiche, mais tout le monde le
+sait...), je passe outre. On a mis mon nom en vedette, et l'on me voit
+rayonner ct d'hutres fraches, etc.<a name="page_258" id="page_258"></a></p>
+
+<p>J'ai pens votre arrive Brighton et me suis senti trs flatt d'une
+pareille similitude! Avec tout cela, je crains qu'il n'y ait que fort
+peu de monde, car le public ici est trop bourr de concerts, tableaux
+vivants, etc. Demain, je vous dirai le rsultat.</p>
+
+<p>Et maintenant parlons de mes faits et gestes. Sance pour <i>les</i>
+portraits (ils sont achevs maintenant, Dieu merci!), sance pour des
+photographies (ce n'est pas moi qui paye, je vous prie de le croire!),
+visites littraires, pour affaires, visites reues et rendues; c'est un
+brouhaha que ma vie ici; et je serai bien content quand je roulerai vers
+la tranquille Moscou et vers Spassko, plus tranquille encore. Tout
+cela est ncessaire; mais quand ce sera fini, ce sera bien <i>agriable</i>,
+comme dit Thrsa.</p>
+
+<p>J'ai dn hier, jeudi, avec trois <i>jeunes</i> littrateurs, et la
+conversation a t vive et anime. Nous n'avons bu qu'<i>une</i> bouteille de
+vin! J'ai d passer ensuite la soire chez une femme bien ennuyeuse, que
+vous connaissez je crois, M<sup>me</sup> M..., cette personne qui a de si
+grosses joues, et elle a t digne de sa rputation. Aujourd'hui, dner
+chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes
+intentions envers la littrature; il est en train de fonder une vaste
+entreprise lexico-encyclopdique;<a name="page_259" id="page_259"></a> il est trs riche, et il faut
+encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De l, je suis
+all dans un autre salon, politico-littraire aussi, mais d'une couleur
+un peu plus tranche, de faon que je me rends compte des diffrentes
+nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la <i>Cara
+patria</i>. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix.</p>
+
+<p class="r">
+Samedi soir.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, ma chre et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais a
+a t autre chose que je n'avais cru. Un peu caf chantant, en effet, de
+la musique excrable, mais un public norme, bouillant de jeunesse:
+apothose de <i>Garibaldi</i> en tableau vivant, lecture par une dame de
+<i>Souvenirs d'un sjour parmi les Garibaldiens</i>, dclamation par une
+grosse dinde, la voix fle, des <i>Deux Grenadiers</i> de Schumann, qui,
+comme vous vous le rappelez peut-tre, se terminent par <i>la
+Marseillaise</i>; alors explosion de bravos frntiques, cris de: Vive la
+France! tempte, en un mot, qui a dur dix minutes. Un acteur franais
+a, il est vrai, dit <i>les Deux Gendarmes</i>, mais une actrice franaise a
+dclam <i>les Pigeons de la Rpublique</i>, et ce mot a fait courir le
+frisson habituel.<a name="page_260" id="page_260"></a></p>
+
+<p>Quant moi, je dois avouer que jamais je n'ai t l'objet de
+pareilles&mdash;pardon du mot!&mdash;<i>ovations</i>. Je vous le dis parce que je sais
+que cela vous fera plaisir, et j'ai pens vous pendant tout le temps
+que je me tenais l, confus, rouge, un sourire impassible sur la face,
+en prsence de cette foule qui hurlait... a me faisait l'effet d'une
+grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses
+paules nues. J'ai lu le fragment des <i>Mmoires d'un chasseur</i> intitul
+<i>Bourmistr</i>; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'taient dtendus
+pendant tout ce tapage, et j'tais calme, puis le public tait si
+bienveillant!</p>
+
+<p>Vous voil revenue de Liverpool; peut-tre aurais-je quelque nouvelle de
+vous demain.</p>
+
+<p>En attendant, mille amitis. Je vous baise les mains.</p>
+
+<p class="r">
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p class="r">
+Saint-Ptersbourg, samedi 11 mars 1871.<br />
+</p>
+
+<p>Je continue ma lettre, chre madame Viardot.</p>
+
+<p>Aprs dner je suis all au concert de la Socit russe. Symphonie n 3
+de Beethoven, assez brutalement joue, et puis... vous allez vous
+tonner... et en mme temps vous rendrez justice<a name="page_261" id="page_261"></a> ma bonne foi: on a
+donn l'ouverture des <i>Matres chanteurs</i> et l'entr'acte, qui m'ont fait
+le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la
+puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et
+l'entr'acte a t redemand.</p>
+
+<p>Un petit musicien que vous connaissez, et qui se nomme Ch. Lenz, m'a
+entran du concert chez un de nos meilleurs acteurs, M Samoloff, o je
+devais rencontrer Rubinstein. Il y tait en effet. Il a pris les
+Allemands (!) en horreur, et veut rester en Russie. Comme il faut
+toujours qu'il entreprenne quelque chose, il s'est mis en tte de fonder
+une socit, un Orpheum ou Verein, o se runirait toute
+l'intelligence artistico-littraire de Ptersbourg. Cette ide a t
+longuement dbattue, et on a fini par dcider qu'on ferait une soire
+d'preuve, jeudi prochain (on a choisi ce jour-l, parce que je pars
+vendredi), et on a fait des listes d'invitation, des circulaires. J'ai
+d signer la circulaire littraire. Il ne sortira naturellement rien de
+tout cela; du reste cela ne me regarde pas, puisque je n'habite pas la
+Russie; mais enfin, cela a amus Rubinstein, et il est entier en diable
+et ttu comme un mulet. J'ai rencontr sa femme: elle a trs bonne mine;
+il parat que son garon continue tre splendide.<a name="page_262" id="page_262"></a></p>
+
+<p>J'ai l'ide de vous envoyer mes textes russes du <i>Gaertner</i> et de <i>Es
+ist ein schlechtes Wetter</i>. J'ai choisi ces deux-l, comme tant de
+beaucoup les plus difficiles. Le cheval de la princesse, <i>Blanc de
+neige</i>, est devenu noir comme l'acier, mais c'est aussi dans la nature.</p>
+
+<p>Faites-vous chanter cela par M<sup>me</sup> Gourieff, vous verrez si cela va
+bien...</p>
+
+<p>J'ai dn paisiblement chez mon vieux Annenkoff; aprs dner, j'ai eu
+une entrevue avec un monsieur, pour le fermage de mes biens, et
+peut-tre pour la vente de l'un deux. Ce monsieur est un galant homme,
+que je connais depuis longtemps et qui a de l'argent.</p>
+
+<p>Le tourbillon de Ptersbourg, o je suis tomb et d'o je compte me
+retirer bien vite, ne me fait oublier un instant ni Londres, ni mon
+retour, ni tout ce que j'aime au monde, et plus que jamais. Je ne serai
+heureux que quand j'aurai franchi le seuil de Devonshire Place, 30!</p>
+
+<p>J'ai reu une lettre de Lewis, qui me parle d'un de vos samedis, auquel
+il aurait assist, et d'un autre o il comptait retourner. Il semble
+vous avoir pris en affection.</p>
+
+<p>A demain, <i>theuerste Freundin</i>. Mille amitis tous.</p>
+
+<p class="r">
+<span style="margin-right: 20%;">Votre</span><br />
+I<small>V</small>. T<small>OURGUENEFF</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_263" id="page_263"></a></p>
+
+<p>Nous terminons ici la publication des lettres de Tourgueneff M<sup>me</sup>
+Viardot. L'illustre artiste n'a pas cru possible, pour des motifs
+divers, de rendre public le reste de la correspondance, plus d'une
+centaine de lettres se rapportant la mme poque (de 1844 1871).
+Mais les pages publies&mdash;outre leur charme intime&mdash;peuvent dj servir
+de contribution apprciable l'tude de la vie intrieure de
+Tourgueneff qui doit nous intresser, pour le moins, autant que celle de
+ses crations.</p>
+
+<p>Des biographes russes ont mis dj profit les lettres parues dans mon
+ouvrage sur <i>Tourgueneff d'aprs sa correspondance</i>, et ils ont pu
+lucider certains cts du problme psychologique et moral que prsente
+l'me d'un artiste, aussi grand par l'esprit et le c&oelig;ur, dou d'une
+aussi rare puissance vocatrice que l'est l'auteur de cette
+correspondance.</p>
+
+<p>Notre tche ne fut pas vaine.</p>
+
+<p class="r">
+E. H.-K.<br />
+</p>
+
+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""
+style="border:2px dotted gray;">
+<tr><th align="center">Notes sur la transcription</th></tr>
+<tr><td align="center">On a effectu les corrections suivantes:</td></tr>
+<tr><td>Clment Thomas lui-mme n'interromptit=>Clment Thomas lui-mme n'interrompit</td></tr>
+<tr><td>le lond du rivage=>le long du rivage</td></tr>
+<tr><td>que Dieu vons bnisse=>que Dieu vous bnisse</td></tr>
+<tr><td>'a a t le dernier geste de Socrate mourant=>a a t le dernier geste de Socrate mourant</td></tr>
+<tr><td>elle nous aunonce=>elle nous announce</td></tr>
+<tr><td>Je viens de m'excercer=>Je viens de m'exercer</td></tr>
+<tr><td>n'est pas capable de se distraire de sa proccution=>n'est pas capable de se distraire de sa proccupation</td></tr>
+<tr><td>l'engager aller trouver la tranquilit=>l'engager aller trouver la tranquillit</td></tr>
+<tr><td>J'ai donc trentre-quatre ans=>J'ai donc trente-quatre ans</td></tr>
+<tr><td>Notre voyage est redard d'un jour=>Notre voyage est retard d'un jour</td></tr>
+<tr><td>Voici les quelques lignes que je vous proprose=>Voici les quelques lignes que je vous propose</td></tr>
+<tr><td>au-desus de la fentre=>au-dessus de la fentre</td></tr>
+<tr><td>Mais imaginezvous=>Mais imaginez-vous</td></tr>
+<tr><td>Wieniaswki a normment gagn=>Wieniawski a normment gagn</td></tr>
+<tr><td>Vanitas vanitum et onmia vanitas!=>Vanitas vanitum et omnia vanitas!</td></tr>
+<tr><td>A propos, le bruit s'tait rpaudu ici>=A propos, le bruit s'tait rpandu ici</td></tr>
+<tr><td>Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes poils chiches vont me sauter au nez.=>Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes pois chiches vont me sauter au nez.</td></tr>
+<tr><td>Avec tout cela, il n'est impossible=>Avec tout cela, il n'est pas impossible</td></tr>
+<tr><td>Vous voil donc seul Bade=>Vous voil donc seule Bade</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<div class="footnotes"><p class="cb"><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> En septembre 1883.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir <i>Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance avec ses
+amis franais</i>, par E. Halprine-Kaminsky (Fasquelle, diteur).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Pote russe renomm, auteur de <i>Souvenirs</i> sur
+Tourgueneff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Terre de Tourgueneff, dans le gouvernement d'Orel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le prsent recueil contient galement les huit lettres que
+M<sup>me</sup> Viardot a bien voulu me communiquer en plus de celles qui
+constituent le paquet qui lui a t restitu, lettres que j'avais dj
+insres dans le volume: <i>Ivan Tourgueneff d'aprs sa correspondance
+avec ses amis franais</i>. Toutes les lettres de Tourgueneff M<sup>me</sup>
+Viardot dont la publication a t autorise par la destinataire sont
+donc runies ici.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> L'Opra de Berlin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Il s'agit videmment des compositions de musique de M<sup>me</sup>
+Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Allusion la fameuse revue russe <i>le Contemporain</i>, sous
+la direction du pote Nekrassov et de Panaev, et dont les principaux
+collaborateurs taient, avec Tourgueneff: Tolsto, Ostrovky,
+Grigorovitch, le critique Belinsky, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> La fille ane de M<sup>me</sup> Viardot, devenue plus tard M<sup>me</sup>
+Heritte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> La langue allemande.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Probablement ses premiers <i>Rcits d'un chasseur</i>, parus en
+1847 dans <i>le Contemporain</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> M<sup>me</sup> Garcia, mre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Cousine germaine de M<sup>me</sup> Viardot. Cantatrice, lve, je
+crois, de M. Manuel Garcia, frre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le frre de M<sup>me</sup> Garcia, mre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> M. Manuel Garcia.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Fils d'un mdecin fameux de l'poque.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> L'auteur de: <i>Essence du christianisme</i>, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Critique russe, ami de Tourgueneff et plus tard son
+excuteur testamentaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Allusion aux superstitions populaires russes qui veulent
+qu'on crache lorsqu'on constate la bonne sant d'une personne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> M. Garcia, le frre de M<sup>me</sup> Viardot, artiste renomm,
+comme toute la famille Garcia, inventeur du laryngoscope.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Jeu de mots expliqu par les ratures assez nombreuses de
+cette partie de la lettre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Romancier, ou plutt auteur de nouvelles, devenu plus tard
+clbre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Une phrase en espagnol, une en allemand et une en russe
+contenant le mme souhait; la dernire, en caractres russes, signifie:
+Portez-vous bien et souvenez-vous de nous.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>La Vie est un songe.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Le Magicien prodigieux.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Louis Viardot traduisit en effet, en collaboration avec
+l'auteur, plusieurs des nouvelles de Tourgueneff, notamment les <i>Rcits
+d'un chasseur</i>, d'autres sous le titre de <i>Scnes de la vie russe</i>,
+etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Savant naturaliste allemand.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> La famille du gnral comte Serge Kaminsky, fils du
+marchal russe qui servit en qualit de volontaire dans l'arme
+franaise en 1758 et 1759. Le comte Serge avait habit Orel, ville o
+est n Tourgueneff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> D'espagnol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Probablement <i>le Clibataire</i>, comdie en trois actes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Pote et militant politique allemand qui, sous l'influence
+des ides de la rvolution de Fvrier Paris, se porta, la tte d'une
+colonne d'ouvriers arms, et, l'aide des rvolutionnaires de Bade,
+pntra dans la ville, mais fut repouss par les troupes
+wurtembergeoises.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> En russe: Je vous en prie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Le clbre crivain socialiste russe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> On le sait aujourd'hui, le gnral Lamoricire avait pour
+mission de conclure une entente entre la Rpublique de 1848 et
+l'empereur Nicolas I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Domestique de M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Le vieux chien de chasse de M. Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Il s'agit probablement du romancier russe de ce nom.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Phrase en lettres russes qui signifie: Comprenez-vous le
+russe? ou l'avez-vous oubli?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Cousine germaine de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Lonard, clbre violoniste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Le frre de M<sup>me</sup> Garcia.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Un djeuner chez le marchal de la noblesse</i>, la seule
+comdie en un acte de Tourgueneff, date de 1849.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Allusion probable la traduction, faite par l'auteur en
+collaboration avec Louis Viardot, du <i>Commensal</i>, comdie en deux actes,
+crite en 1848, et parue en franais sous le titre primitif de <i>le Pain
+d'autrui</i> dans le volume: <i>Scnes de la vie russe</i> (Paris, 1858).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Critique musical de l'<i>Athenum</i> de Londres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Belle-s&oelig;ur de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Gold verdienen</i>, gagner de l'argent (ou de
+l'<i>or</i>&mdash;<i>gold</i>); <i>verdienen</i>&mdash;gagner;&mdash;<i>dienen</i>&mdash;servir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Le chien de garde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> La vieille cuisinire de Courtavenel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Petit bois prs de Courtavenel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> M. Sitchs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Gnral espagnol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Vieux cheval de M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Le frre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Un familier de la maison.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> A M. Louis Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> La nouvelle de la mort de sa mre a oblig Tourgueneff de
+partir pour la Russie afin de mettre en ordre les affaires de la
+succession.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Proprit patrimoniale de Tourgueneff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> La fille de Tourgueneff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> La fille de Tourgueneff confie par lui M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Le clbre acteur, ami de Gogol et crateur du principal
+rle de <i>Revisor</i> (le rle du maire).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> La mre de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Le frre et la fille de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Nicolas I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Le grand-duc Alexandre Nicolaevitch, plus tard Alexandre
+II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Eugne Vivier, le clbre corniste improvisateur, homme de
+beaucoup d'esprit et dont les traits amusaient souvent Tourgueneff et
+toute la famille Viardot. Les journaux en ont parl rcemment
+l'occasion de sa mort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> On sait (voir <i>Tourgueneff d'aprs sa correspondance</i>, par
+E. Halprine-Kaminsky) que Tourgueneff a t exil dans sa proprit de
+Spassko la suite de son article sur la mort de Gogol, en 1852. Cette
+rclusion a dur jusqu' la fin de 1854; rendu libre grce
+l'intervention du grand-duc hritier (plus tard Alexandre II),
+Tourgueneff revint en France.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> M. Tutcheff a t un pote d'une rare finesse et de
+grce.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Il faut se souvenir que le servage n'tait pas encore
+aboli cette poque en Russie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Journal russe, M<sup>me</sup> Viardot tait ce moment en
+reprsentation Saint-Ptersbourg.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> On se souvient que Tourgueneff a t exil dans ses terres
+ la suite de son article sur Gogol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> La fille de Tourgueneff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> M<sup>me</sup> Viardot s'tait charge de la surveillance de son
+ducation.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Roudine</i>, probablement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Scnes de la vie russe</i>, 2<sup>e</sup> srie, traduite, en
+collaboration de l'auteur, par Louis Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> A M. Louis Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> L'un des directeurs de la maison d'dition Hachette.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> La deuxime srie des <i>Scnes de la vie russe</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Xavier Marmier avait traduit un volume des nouvelles de
+Tourgueneff, sous le mme titre de <i>Scnes de la vie russe</i> (1<sup>re</sup>
+srie).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Un rcit de Tourgueneff, qu'il traduisit en commun avec M.
+Viardot et qui parut dans le recueil: <i>Scnes de la vie russe</i>, en 1858
+(2<sup>e</sup> srie).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Autre rcit de Tourgueneff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Idem.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> La mort du clbre peintre Arry Scheffer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Dans la proprit de Lon Tolsto, Yasnaa Poliana, qui
+n'est pas trs loigne de Spassko.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Le tableau dont parle Tourgueneff est la fameuse
+Apparition du Christ, laquelle le peintre russe a travaill pendant
+plus d'un quart de sicle et qui est son principal titre de gloire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Reprsentant russe de l'art acadmique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Il s'agit de <i>A la Vielle</i>, roman traduit en franais sous
+le titre de: <i>Un Bulgare</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Les Comits institus par Alexandre II pour prparer la
+rforme de l'affranchissement des serfs, affranchissement proclam par
+l'Empereur le 19 fvrier 1861.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Critique d'art et de littrature allemand.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Pierre Botkine, littrateur et grand ami de Tourgueneff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Tourgueneff faisait grand cas du jugement littraire de la
+comtesse et soumettait parfois son apprciation ses crits; bien que
+portant un nom franais, elle est d'origine russe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Critique littraire et biographique de Tourgueneff. Il fut
+plus tard son excuteur testamentaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Le comte Nicolas Milutine, clbre homme d'tat, l'un des
+principaux artisans de l'affranchissement des serfs et d'autres rformes
+librales du rgne d'Alexandre II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Tourgueneff fut accus de pactiser avec les
+rvolutionnaires russes rfugis l'tranger, et il fut mand par le
+gouvernement Saint-Ptersbourg pour se justifier devant une commission
+du Snat, rige pour la circonstance en tribunal suprme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Les prvisions de Tourgueneff se sont ralises: Sroff
+est devenu l'un des plus puissants reprsentants de l'cole musicale
+russe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Rognda</i> est en effet considre comme le chef-d'&oelig;uvre
+de Sroff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Pauline Viardot, clbre cantatrice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Il s'agit videmment du rcit <i>Assez!</i> le seul publi en
+1864.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Chef d'orchestre au Gewandhaus de Leipzig.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> La fille de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Devenue clbre depuis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Titres crits en caractres russes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Compositions, sur paroles russes, de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Chanteur au thtre italien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Fume.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Publiciste fameux, alors directeur libral de la revue
+moscovite <i>le Messager russe</i>. Il devint plus tard ractionnaire et joua
+un rle considrable sous le rgne d'Alexandre III.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Le public franais sait aujourd'hui, par les traductions
+publies, la grande valeur de cet crivain.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Excavations et fondrires de route.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> L'oncle paternel de Tourgueneff avait t longtemps
+l'intendant de ses biens; mais il les avait si mal grs que Tourgueneff
+dut, malgr les liens de parent, confier l'administration de Spassko
+ un nouveau grant, tout en indemnisant son oncle d'une forte somme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Fume.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Nicolas Rubinstein, frre d'Antoine, galement pianiste
+fameux, et plus tard directeur du conservatoire de Moscou.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Il s'agit de l'<i>Histoire du lieutenant Yergounov</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Les preuves de <i>Fume</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> L'une des filles de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> L'hrone de <i>Fume</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Tourgueneff; l'architecte en question tait un Allemand
+qui a construit la villa de Tourgueneff Bade.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> pisodes de <i>Fume</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> De ses &oelig;uvres compltes ce moment.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Christine Nilsson, la clbre cantatrice, qui avait
+dbut avec un clatant succs, en 1864, au Thtre-Lyrique de Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Le clbre pote russe, ami de Tourgueneff et de
+Tolsto.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> En 1838.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Ce Porphyre eut une destine peu banale: il avait
+accompagn Tourgueneff en Allemagne en qualit de groom; son jeune
+matre, s'tant aperu de ses capacits intellectuelles, le prpara et
+le fit entrer la Facult de mdecine de Berlin. Ses tudes mdicales
+acheves, Porphyre, malgr son titre de docteur, malgr l'invitation
+pressante de Tourgueneff de rester en Allemagne, o il tait amoureux et
+sur le point d'pouser une Berlinoise,&mdash;revint avec Tourgueneff
+Spassko et demeura serf de M<sup>me</sup> Tourgueneff mre jusqu' la mort de
+celle-ci.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Le fils de M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> La chienne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> <i>Guerre et Paix.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Krakamiche le dernier des sorciers</i>, est un des trois
+contes fantastiques (les deux autres sont: <i>l'Ogre, Conte de fe</i> et
+<i>Trop de femmes</i>) crits en franais par Tourgueneff, et dont la musique
+a t compose par M<sup>me</sup> Viardot. Pleines de gaiet et d'esprit, ces
+oprettes ont t reprsentes Bade, dans l'intimit de la famille
+Viardot, et les rles ont t tenus par les lves de M<sup>me</sup> Viardot,
+souvent par l'illustre cantatrice, et mme par Tourgueneff, qui
+incarnait l'ogre, le sorcier ou le pacha. Assistaient ces
+reprsentations les nombreux amis ou connaissances de tous les pays qui
+habitaient Bade, parfois le roi, plus tard empereur, Guillaume I<sup>er</sup>,
+et la reine de Prusse, ainsi que leur petit-fils, aujourd'hui Guillaume
+II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> En composant la musique sur un livret de Tourgueneff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Les deux filles cadettes de M. et M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Nous prirons force de victoires; mais si les Franais
+veulent continuer la guerre... que Dieu leur vienne en aide! la France
+sera extermine!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> La famille de M<sup>me</sup> Viardot habitait pendant la guerre
+l'Angleterre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> La femme du grand compositeur russe, auteur de <i>Rognda</i>,
+etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> La fille ane de M<sup>me</sup> Viardot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Devenue plus tard clbre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Opra de Glinka.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> On sait combien la prdiction de Tourgueneff se ralisa:
+Antokolsky (mort il y a quelques annes) est devenu le plus grand
+sculpteur russe, chef d'une nouvelle cole, et sa gloire fut consacre
+l'Exposition universelle de 1878, o, seul parmi les artistes trangers,
+il reut la mdaille d'honneur. Plus tard, il fut lu membre tranger de
+l'Institut de France et eut les plus hautes rcompenses en Russie. A
+rapprocher un autre fait de divination esthtique de Tourgueneff: il
+avait prdit Tolsto sa glorieuse carrire ds le dbut. En 1854, au
+moment de l'apparition de l'<i>Adolescence</i> (2<sup>e</sup> partie de l'ouvrage:
+<i>Enfance, Adolescence, Jeunesse</i>, traduit en franais sous le titre de
+<i>Mes Mmoires</i>), Tourgueneff crivit un ami: Je me rjouis fort du
+succs de l'<i>Adolescence</i>. Que Dieu prte longue vie Tolsto, et j'en
+ai le ferme espoir, il vous tonnera tous: c'est un talent de premier
+ordre. Voir galement, dans la lettre M<sup>me</sup> Viardot du 19 janvier
+1864, le jugement de Tourgueneff sur le compositeur Sroff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Rcit de Tourgueneff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> On sait que la publication, en 1847-1850, de ses <i>Rcits
+d'un chasseur</i> avait produit une impression ineffaable sur le public
+russe et notamment sur le tzar Alexandre II, librateur des serfs en
+1861. Tourgueneff contribua donc grandement cet affranchissement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Depuis, on a connu Paris ce peintre de rel talent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Un ami intime de Tourgueneff, mort jeune.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Ermitage</i>, la galerie impriale de tableaux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Ville en Crime.</p></div>
+</div>
+
+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""
+style="margin:8% auto 8% auto;">
+<tr><th align="center" colspan="2">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br />
+ 3 fr. 50 le volume</th></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2"><b><big>MMOIRES&mdash;SOUVENIRS&mdash;CORRESPONDANCE</big></b></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">CHARLES ALEXANDRE</td></tr>
+<tr><td>Souvenirs sur Lamartine.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">PAUL ALEXIS</td></tr>
+<tr><td>Emile Zola. Notes d'un ami.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">THODORE DE BANVILLE</td></tr>
+<tr><td>Mes souvenirs.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">MARIE BASHKIRTSEFF</td></tr>
+<tr><td>Journal,</td><td valign="bottom">2 vols</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">MILE BERGERAT</td></tr>
+<tr><td>Thophile Gautier. Biographie, entretiens, souvenirs.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">PHILARTE CHASLES</td></tr>
+<tr><td>Mmoires,</td><td valign="bottom">2 vols</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">LEON DAUDET</td></tr>
+<tr><td>Alphonse Daudet.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">EUGNE DELACROIX</td></tr>
+<tr><td>Lettres.</td><td valign="bottom">2 vols</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">ALIDOR DELZANT</td></tr>
+<tr><td>Les Goncourt,</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">GUSTAVE FLAUBERT</td></tr>
+<tr><td>Correspondance.</td><td valign="bottom">4 vols</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">JULES DE GONCOURT</td></tr>
+<tr><td>Lettres.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">E. ET J. DE GONCOURT</td></tr>
+<tr><td>Journal. Mmoires de la Vie litteraire.</td><td valign="bottom">9 vols</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">VICTOR HUGO</td></tr>
+<tr><td>Choses vues.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">PIERRE LANFREY</td></tr>
+<tr><td>Correspondance.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">L. DE MONTLUC</td></tr>
+<tr><td>Correspondance de Juarez et de Montluc.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">PAUL DE MUSSET</td></tr>
+<tr><td>Biographie d'Alfred de Musset.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">HENRI REGNAULT</td></tr>
+<tr><td>Correspondance.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">STENDHAL</td></tr>
+<tr><td>Journal,</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">LON TOLSTO</td></tr>
+<tr><td>Correspondance indite.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">IVAN TOURGUENEFF</td></tr>
+<tr><td>Correspondance.</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">MILE ZOLA</td></tr>
+<tr><td>Correspondance.&mdash;LETTRES DE JEUNESSE</td><td valign="bottom">1 vol</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">4433. &mdash; Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benot, 7, Paris.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/insideback.jpg" width="324" height="550" alt="" title="" />
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/back.jpg" width="340" height="550" alt="" title="" />
+</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Lettres Madame Viardot, by Ivan Tourgueneff
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES MADAME VIARDOT ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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