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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: December 11, 2011 [EBook #38271]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0023, 5 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+JOURNAL UNIVERSEL
+
+Nº 23. Vol. I.--SAMEDI 5 AOÛT 1843.
+Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Troubles dans le Pays de Galles. Les Rébeccaïtes. _Ferme galloise pillée
+et incendiée pendant la nuit par les rébeccaïtes_.--Le comte
+Kollowrath-Liebsteinski, ministre de l'intérieur, en Autriche.--Courrier
+de Paris. _Vue extérieure et Vue intérieure du Pavillon Henri IV à
+Saint-Germain; une Scène des Demoiselles de Saint-Cyr; mademoiselle
+Plessis; mademoiselle Anaïs; M. Firmin; M. Regnier_--Une Surprise de
+nuit. Nouvelle par O. N. _Gravure_.--Paris au bord de l'Eau. II. _Un
+Parapet; Entrée des Bains Deligny; Vue intérieure des Bains Deligny; la
+Pleine Eau_.--Cours scientifiques. École de Médecine. Botanique: M.
+Martins, professeur agrégé.--Margherita Pusterla, Roman de M, César
+Cantù. Chapitre 1er, la Marche triomphale. _Huit Gravures_.--Bulletin
+bibliographique.--Annonces.--Modes. Vieux Bijoux. _Trois
+Gravures_.--Amusements des Sciences.--Météorologie.--Rébus.
+
+
+
+Troubles dans le Pays de Galles.
+
+LES RÉBECCAÏTES.
+
+«En souhaitant toutes sortes tic prospérités à Rébecca, ils lui dirent:
+Vous êtes notre soeur; croissez en mille et mille générations, et que
+votre race, s'empare des portes de ses ennemis.»
+
+Ce verset 60 du chapitre XXIV de la Genèse est l'étymologie du nom des
+rébeccaïtes, qu'ont adopté les émeutiers, les _rioters_ de la
+principauté de Galles. Les portes dont ils s'emparent sont les
+_turn-pikes_ et les _toll-bars_ barrières construites pour la perception
+des octrois et des taxes nécessaires à l'entretien des routes. Leurs
+ennemis sont moins les hommes que les mauvaises lois. Revêtus d'habits
+de femme, le visage noirci, les rébeccaïtes se montrent en armes dans
+les comtés (_shires_) de Carmarthen, de Glamorgan, de Cardigan et de
+Pembroke. Les barrières de Guttevant, de Pumfag, de Bethania, de
+Bulgoed, de Kidwilly, du New-Castle-Emlyn, de Cardigan, sont déjà
+tombées sous leurs coups. Le 19 juin, ils ont osé, au nombre de
+plusieurs mille, entrer à Carmarthen pour en démolir le _work-house_, et
+déjà ils jetaient le mobilier par les fenêtres, quand les dragons les
+ont dispersés.
+
+Les rébeccaïtes ne se contentent pas de détruire des barrières; ils
+dévastent les propriétés de ceux qui sont connus par leur rigueur envers
+la classe inférieure. Dans la nuit du 21 juillet, ils ont ravagé les
+plantations du capitaine Banks Davis, près Llanon. Le 25, ils ont mis le
+feu à l'habitation d'un fermier de Cumwill. Le chef de ces insurgés se
+cache sous le pseudonyme de _miss Rébecca_ ou de _la mère Rébecca_. Il a
+pour lieutenants _miss Cromwell, Charlotte, Nelly, Ret_ et _Catie_,
+C'est suivant les uns, un avocat sans clientèle; suivant les autres, le
+frère d'un membre de la Chambre des Communes. Ce mystérieux personnage
+paraît rarement. On l'a vu diriger l'attaque d'une ferme, et faire
+éteindre l'incendie à la voix d'une mère qui lui demandait grâce pour un
+enfant alité. On suppose que c'est lui qui, le 16 juillet, s'est
+présenté à cheval à la porte de Pumfag, dans le district de Gower
+(Glamorganshire), et a sonné du cor pour évoquer les démolisseurs. C'est
+toujours en son nom que les affiches sont posées dans les paroisses pour
+annoncer les expéditions. L'heure ordinaire du rendez-vous est dix
+heures du soir. Ou ne garde des rébeccaïtes qui s'y présentent que le
+nombre indispensable à l'accomplissement de l'oeuvre projetée. Vers onze
+heures la bande se met en marche; trois ou quatre éclaireurs, puis une
+vingtaine d'hommes d'avant-garde précédent le gros de la troupe, qui
+s'avance divisée par escouades, armée de fusils, de scies, de haches, de
+leviers, de pioches, de pelles, de marteaux, etc.; vingt à trente
+individus composent l'arrière-garde, et trois ou quatre hommes veillent
+à cent pas plus loin. Quand l'expédition est importante, des _flanking
+parties_ sont placés sur les côtés. Arrivés à une barrière, les
+_rioters_ en chassent le percepteur, brisent les chaînes, abattent les
+murs, arrachent les portes de leurs gonds, au son des tambours, des
+trompettes et des cornets à bouquin, et se séparent après avoir tiré des
+coups de fusil à poudre, en signe de joie. L'avant et l'arrière-garde
+ont seules des fusils chargés à balles. Ces troubles durent depuis
+plusieurs années, et l'autorité a tenté d'inutiles efforts pour les
+réprimer, quoique, dès 1839, elle ait envoyé des renforts aux troupes
+qui poursuivaient les bandes insurgées. La Chambre des Communes vient
+d'être saisie de la question galloise, dans les séances des 28 et 29
+juillet dernier. «Depuis longtemps, a dit sir John Russell, le Pays de
+Galles est en proie à une effervescence excessive, et le ministère
+actuel n'a rien fait pour la calmer. Triste et vain moyen que celui qui
+consiste à y envoyer des dragons! ces soldats ne font que se fatiguer
+sans pouvoir apaiser des désordres aussi graves.» Sir Hubert Peel, dans
+sa réponse, a insisté sur ce que le mouvement n'avait pas un caractère
+politique. «Il n'y a rien, a-t-il répété, qui annonce le mécontentement
+contre le gouvernement, le mécontentement politique.» Les paysans
+gallois ne songent pas en effet à détrôner les ministres; mais ils font
+plus: ils attaquent les vices de l'organisation civile, ils protestent
+par la force contre l'inégale répartition des bénéfices sociaux.
+
+[Illustration: Ferme galloise pillée et incendiée pendant la nuit par
+les Rébeccaïtes.]
+
+Quelles sont les causes du rébeccaïsme? On pourrait les résumer en un
+seul mot, la misère. La population galloise vit chétivement de
+l'exploitation des mines, des travaux métallurgiques et de l'élève des
+bestiaux. Le salaire, qui est, en terme moyen, d'un schelling (1 fr. 25
+c.) par jour, suffirait strictement aux ouvriers s'il n'y avait jamais
+de chômage; mais la stagnation générale des affaires interrompt trop
+souvent le travail des forges et des mines; le dénuement de la classe
+laborieuse est aggravé par les impôts qui pèsent sur la houille, les
+grains et la chaux. Les paysans vont chercher aux fours ce dernier
+produit, qu'ils emploient comme engrais, et quand le trajet est long,
+ils rencontrent en chemin tant de _toll-houses_, qu'il leur arrive de
+débourser six livres sterling de péages pour une valeur de cinq livres
+sterling de chaux. Une autre taxe non moins onéreuse est la dîme,
+d'autant plus antipathique que les dix-neuf vingtièmes des Gallois
+appartiennent aux Églises dissidentes.
+
+L'élévation des baux accable les fermiers. Les terres, dans le pays de
+Galles, n'ont pas une aussi grande étendue qu'en Angleterre, et le sol
+est beaucoup moins fertile. Les fermes de trois cents acres (1) sont
+rares; les plus ordinaires comprennent cent quatre-vingts, cent
+cinquante, ou seulement vingt-cinq acres. Quoiqu'elles offrent peu de
+ressources, elles sont louées à raison de deux cents, cinquante ou
+trente livres sterling; les prés sont affermés cinq livres l'acre dans
+les environs de Carmarthen, trois livres dix schellings dans les
+vallées, et quinze schellings dans les marécages, ou l'on ne peut faire
+paître que des moutons et des chèvres. Les fermiers récoltent à peine de
+quoi payer leurs rendages; ils n'ont pour aliments qu'un pain d'orge
+grossier, du lait, du fromage, un peu de lard, jamais d'autre nourriture
+animale; et la détresse oblige parfois les plus pauvres à travailler
+chez les plus aisés en qualité de simples journaliers (_jobbing
+labourers_).
+
+[Note 1: L'acre équivaut à 40 ares 467 milliares.]
+
+Loin de remédier à ces maux, la taxe des pauvres sert de prétexte à de
+nouvelles récriminations. Les dépôts de mendicité (_work-houses_) ne
+peuvent admettre qu'un petit nombre de malheureux, et les pauvres libres
+végètent sans secours et sans pain.
+
+Les rébeccaïtes se sont proposé de demander compte de ces souffrances,
+et, sans moyens légaux de se plaindre, ils ont procédé par la violence
+et la destruction. Les ouvriers mineurs, les forgerons, les
+agriculteurs, ont formé l'association rébeccaïte, dont le but a été
+formulé dans une assemblée tenue, le 20 juillet, à Cumlwor, dans le
+comté de Carmarthen: «Voulant prendre des informations sur les justes
+griefs du peuple, et adopter la meilleure méthode pour le soustraire aux
+étonnantes privations qu'il endure, la _Convention Nationale_ décrète la
+démolition des barrières, l'abolition de la dîme et des taxes, et une
+réduction de 25 pour 100 sur les fermages.»
+
+Un conçoit qu'avec de semblables intentions les rébeccaïtes se soient
+concilié les sympathies de la majorité. La population les protège et
+leur garde le secret. De faux avis égarent les dragons et la troupe de
+ligne, qui se lassent inutilement à poursuivre les insurgés au nord,
+pendant qu'on démolit les turn-pikes du midi. Quelques-uns des meneurs
+ont été arrêtes, et comparaissaient ces jours derniers devant les
+assises de Swansea, présidées par M. John Morris; mais l'agitation se
+prolonge, entretenue par la rancune séculaire que gardent aux Anglais
+les Gallois, descendants des Aborigènes qui furent refoulés dans les
+montagnes par l'invasion anglo-saxonne.
+
+
+
+Le comte Kollowrath-Liebsteinski.
+
+MINISTRE DE L'INTÉRIEUR EN AUTRICHE,
+
+(Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.)
+
+Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui
+toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaça au ministère de
+l'intérieur le célèbre comte de _Saurau_, l'ami, le compagnon de Joseph
+II, et l'un des hommes d'État les plus distingués dont l'Autriche puisse
+encore s'honorer. Trop imbu des idées de réforme et des opinions
+libérales de son ancien maître, trop indépendant de caractère et trop
+libre peut-être dans l'expression de sa pensée, le grand-chancelier dut
+succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le
+prince ne supportait qu'avec impatience un supérieur, et Saurau était
+président du conseil des ministres par droit d'ancienneté; il l'était
+même à double titre, le ministère de l'intérieur ayant été jusqu'alors
+inséparable de la présidence du conseil. Saurau fut disgracié et nommé
+ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut à Florence.
+
+Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrâce, était
+_grand-bourgrave_, ou gouverneur-général de la Bohème: il fut mis à la
+place du ministre déchu. Metternich, ravi d'être enfin débarrassé de
+_Saurau_, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposés à
+obéir à ses volontés, proposa Kollowrath à l'empereur. Il s'abusait
+étrangement sur le caractère de ce nouveau collègue; s'il l'eût connu
+alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore
+préféré garder _Saurau_, ou du moins il aurait certainement proposé un
+autre ministre à l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de
+triompher.
+
+Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le
+prince dans son illusion; il commença tout de suite par réclamer
+hautement la présidence du conseil, en sa qualité de ministre de
+l'intérieur et de successeur du comte de Saurau. Étourdi d'une pareille
+prétention dans celui qu'il considérait déjà comme un subordonné,
+Metternich reconnut son erreur; mais il était trop tard: François 1er ne
+revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les décisions qu'il avait une
+fois crises, et il lui déplaisait singulièrement de changer ses
+ministres; fidèle en cela à l'ancien système de l'Autriche, qui repose
+sur le principe d'immuabilité en tout et partout. D'ailleurs le comte
+Kollowrath convenait à son maître autant par ses manières que par son
+travail.
+
+Il n'y avait donc aucun espoir de se débarrasser de ce rival, et le
+prince dut avoir recours à d'autres moyens pour s'assurer
+irrévocablement une préséance qui lui avait déjà coûté tant d'intrigue
+et de politique. Ce fut pour mettre fin à ces dissensions intestines que
+l'empereur créa, en faveur de Metternich, un titre sans précédent, qui,
+pareil à la triple couronne des papes, le revêtissait aussi d'un triple
+pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil.
+
+Il fut nommé «_haus hof und staats kauzler_,» c'est-à-dire que d'un
+trait de plume il devint _le grand-chancelier de la maison impériale, de
+la cour et de l'État._--Saurau n'avait été que grand-chancelier d'État,
+et Kollowrath fut ainsi réduit au silence.
+
+Néanmoins, à partir de ce jour, et malgré sa victoire, le prince ne vit
+jamais son collègue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son
+département et empêcha que le triple chancelier y ait jamais pénétrer
+son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un était sans bornes
+dans le gouvernement des affaires extérieures, l'influence de l'autre
+dans l'administration intérieure fut pareillement illimitée. Tous deux
+néanmoins restèrent soumis dans leur puissance respective à la volonté
+toujours souveraine de _François_. On ne doit pas se faire illusion sur
+ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le maître chez lui, et
+Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volonté.
+Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand
+essor.
+
+La rivalité entre ces deux ministres, en égale faveur auprès de leur
+maître, allait chaque jour en croissant, et, à la mort de l'empereur
+elle était à son comble, menaçant de devenir fatale à l'un ou à l'autre.
+Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la
+machine caduque qu'il gouverne, prit alors une résolution décisive. Il
+s'empressa de courir chez son collègue de l'intérieur, et lui tendant
+amicalement la main, il lui proposa d'oublier le passé et de s'unir pour
+le présent; de cette _union seule_ devait dépendre l'heureuse transition
+du règne qui finissait à celui qui allait commencer.
+
+Cette démarche, qui fut un grand évènement politique, ne saurait être
+bien appréciée que par ceux qui connaissent la fierté sans bornes du
+prince envers ses égaux. Cette fierté avait plié devant la nécessite:
+Metternich avait trop d'habileté pour ne pas comprendre que cette
+réconciliation était indispensable.
+
+Kollowrath accueillit, en ennemi généreux, les propositions du prince,
+et Ferdinand monta sans opposition sur le trône, quoique privé de ses
+facultés intellectuelles.
+
+Cette journée fit bien des dupes, et des dupes bien haut placées.
+
+A partir de ce moment, la concorde parut régner entre les deux rivaux,
+et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois
+passé et la machine de l'État ayant repris son train accoutumé, la
+froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientôt leur
+alliance éphémère fut entièrement rompue.
+
+Pour expliquer cette rupture, qui arrêta pendant quelque temps la marche
+du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attachées à
+la cour, il faut remonter à ce qui se passa aussitôt après la mort de
+François Ier.
+
+A l'avènement de Ferdinand, il avait fallu nécessairement établir un
+pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette
+mesure, chacun se serait trouvé indépendant dans son département, et
+l'anarchie ministérielle devenait imminente. Un conseil d'État composé
+de l'archiduc _Louis_, qui, depuis plusieurs années, avait été
+secrètement l'_alter ego_ de son Frère François, de Metternich et de
+Kollowrath, prit en main la direction suprême du gouvernement. Ces trois
+personnages s'adjoignirent encore l'archiduc _François-Charles_,
+héritier présomptif du trône, afin de l'initier aux affaires, dont il
+avait toujours été éloigné du vivant de son père. Ce conseil souverain,
+qui s'est ainsi créé lui-même, n'appelle les autres ministres dans son
+sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs départements, et les
+actes ne sont présentés à l'empereur que pour la simple formalité du
+seing.
+
+Voilà comment l'Autriche est administrée aujourd'hui, et son
+gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul
+chef. Ce sont, en effet, les mêmes hommes qui font mouvoir les mêmes
+rouages; seulement l'ancien maître est mort, et le fils, n'entendant
+rien aux affaires, s'en rapporte à ceux qui ont travaillé sous son père.
+
+Les quatre co-régents gouvernaient depuis quelques mois en bonne
+harmonie, lorsqu'en 1836 on résolut de poser solennellement la couronne
+de Bohème sur la faible tête de Ferdinand; dès lors Kollowrath se trouva
+en dissidence avec ses collègues. Patriote ardent, zélé pour la gloire
+de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens,
+il insista pour que Ferdinand fut tenu de prêter dans cette circonstance
+le serment de fidélité aux lois du royaume. Ses collègues voulaient de
+leur côté que le serment fût entièrement laissé de côté; mais
+Kollowrath, loin de céder, exigea au contraire que l'on en revînt au
+serment imposé jadis aux rois électifs, et qui fut formulé par les États
+de Bohème lors de l'élection du roi Wladimir. Cette prétention fut
+violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'était
+rien moins que rétrograder vers les temps de l'indépendance de la Bohème
+et de sa représentation nationale.
+
+Dans l'état actuel des choses, cette question était de si peu
+d'importance, qu'on a peine à comprendre comment un homme d'État aussi
+pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur, à moins
+toutefois qu'il n'ait voulu par là établir un précédent dont il aurait
+usé plus tard au bénéfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de
+dire à quoi le souverain devrait rester fidèle: puisqu'il est monarque
+absolu, il peut faire et défaire les lois à sa guise. Le serment était
+bon quand le roi de Bohème était électif, et que la validité de son
+droit reposait sur la fidélité à ses serments, _sinon, non_, comme le
+portait la formule ordinaire des élections. Mais aujourd'hui il n'y a
+plus de roi élu en Bohème; le roi est mort, vive le roi! tel est le
+fondement de la souveraineté dans ce royaume depuis la _diète sanglante_
+de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du
+Mont-Blanc.
+
+Ce premier nuage ne fut du reste que le précurseur de l'orage. Plus tard
+ou proposa à Prague deux projets de grande importance: le premier était
+d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs) à don Carlos,
+pour assurer ses prétentions au trône d'Espagne; le second, de rappeler
+les Jésuites et de leur confier l'éducation de la jeunesse dans toute
+l'étendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le
+conseil à ces deux propositions, dont la première émanait directement de
+Metternich, et la seconde de l'archiduc François.
+
+Il démontra à ses collègues combien il était inopportun de dépenser 50
+millions pour imposer à l'Espagne un prince dont le droit n'était pas
+même bien démontré; mais surtout combien cette prodigalité devenait
+blâmable dans un moment où l'Autriche, pouvant à peine suffire à ses
+propres dépenses, était obligée de recourir chaque année à des emprunts
+onéreux pour couvrir le déficit de ses revenus.
+
+Quant à la seconde question, il déclara qu'il y avait plus que de
+l'imprudence à rappeler en ce moment une société dont les intrigues
+avaient mis autrefois la maison impériale à deux doigts de sa perte, et
+dont le bannissement avait toujours été considéré comme une des mesures
+les plus sages et les plus méritoires de l'empereur Joseph II.
+
+Mais il parlait aux représentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa
+voix ne trouva point d'échos dans le conseil, et il vit dès lors qu'il
+ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris à
+l'instant même. Dès le lendemain ses collègues reçurent sa démission, et
+il quitta Prague le même jour. Ce départ fut un coup de foudre pour le
+conseil, et le mit dans un embarras extrême, car il existe, quoi qu'on
+en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'était
+depuis longtemps prononcée ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un
+autre côté, la bureaucratie de l'intérieur, l'une des puissances du
+pays, lui était entièrement dévouée. La nation l'estimait et l'aimait
+généralement, à cause de son intégrité et de son patriotisme bien
+connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considérable;
+enfin, les mesures que le ministère voulait adopter étaient généralement
+odieuses; le conseil le savait, mais il avait espéré les appuyer de
+l'adhésion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande
+popularité, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant
+il fallait reculer, car dans la situation présente des affaires on
+n'osait marcher sans lui; l'empire était accablé d'impôts; les emprunts
+se renouvelaient, et le déficit augmentait chaque année. Malgré le voile
+épais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la
+démission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien
+ministre se serait trouvé alors placé dans l'opinion publique sur un
+piédestal, au grand regret de ses collègues, déjà mécontents de son
+excessive popularité.
+
+On se décida donc à traiter avec lui, et le comte _Clam-Martinitz_,
+adjudant-général de l'empereur, fut chargé de cette négociation. C'était
+un intrigant et un ambitieux: de peu de capacité, mais qui savait cacher
+sa nullité sous une morgue et une suffisance sans bornes. Créature de
+Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'était pas sans
+quelque fondement, la succession de son protecteur et maître; mais la
+mort vint quelque temps après déjouer toutes ces belles espérances.
+Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps
+affecté une sorte de patriotisme assez libéral; on espérait donc qu'il
+ramènerait plus facilement qu'un autre le déserteur ministériel.
+
+Le général se rendit auprès de Kollowrath; il lui représenta la
+nécessité de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence
+des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer
+d'arriver s'il continuait à se tenir éloigné des affaires; il lui
+annonça que ses collègues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour
+ils le priaient instamment de retirer sa résignation, que l'empereur
+n'avait point encore acceptée, et de reprendre sa place au conseil.
+
+Tout fut inutile; Kollowrath resta inébranlable dans sa résolution, et
+le négociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu.
+
+Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre
+démissionnaire devait à tout prix rentrer au conseil; l'archiduc
+_François-Charles_, frère unique de l'empereur, héritier présomptif de
+la couronne, se détermina à se rendre auprès de lui et à essayer de son
+influence personnelle. L'altesse impériale partit donc de grand matin;
+mais Kollowrath, prévenu à temps de cette démarche, quoique déterminé à
+ne point céder, voulut cependant éviter l'embarras de refuser son futur
+souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, située à
+quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en
+arrivant au château du comte, ne trouva personne au logis.
+
+Cependant le terme fixé pour le séjour de la cour impériale en Bohème
+expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses États. C'est de là
+que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors échoué, le
+souverain signa lui-même une lettre dans laquelle il engageait le comte
+Kollowrath à venir aussitôt que possible lui prêter l'aide de ses
+lumières et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'à se
+louer. _C'était presque un ordre_; il fallut se soumettre; aussi, dans
+sa réponse, le ministre, tout en déplorant _l'état délabré de sa santé_,
+assurait Sa Majesté de son obéissance.
+
+Après quelques délais, il finit par se rendre à Vienne, à la grande joie
+du public, ravi de revoir l'homme qui possédait à un haut degré l'estime
+et la confiance générales.
+
+Kollowrath refusa néanmoins d'être désormais _ministre de l'intérieur_,
+et ne voulut recevoir aucun émolument afin de mieux conserver son
+indépendance. Mais ce désintéressement ne convenait nullement à ses
+collègues, et ils forcèrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an
+(40,000 fr.), avec le titre de _staats und conferenz minister_, ministre
+d'État et des conférences, _chargé de la section de l'intérieur_. Le
+conseil depuis est toujours composé des quatre mêmes personnages, et
+quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intérieur, c'est
+cependant Kollowrath, et _lui seul_, qui dirige cette partie de
+l'administration.
+
+Tel est l'événement principal de la carrière ministérielle du comte de
+Kollowrath, et cet événement est d'autant plus remarquable, qu'il y a
+peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprès duquel il ait fallu
+employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en
+quelque sorte violence pour qu'il se chargeât d'administrer les affaires
+d'un grand empire. On peut juger par là du pouvoir de ce ministre,
+devenu désormais indispensable. Il est difficile de décider quel est
+aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de
+Kollowrath: chacun a la haute main dans son département; tous deux se
+partagent le gouvernement de l'État et sans se mêler des affaires l'un
+de l'autre. Le premier est maître des relations extérieures, et le
+second dirige l'intérieur avec une puissance souveraine et sans
+contrôle.
+
+Le parti opposé à ce ministre l'accuse d'appartenir à ce qu'on appelle
+en Autriche l'école de Joseph II, et d'avoir introduit dans la
+bureaucratie un grand esprit de libéralisme.
+
+C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'État l'amnistie accordée
+aux italiens à l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, après
+s'y être opposé de toutes ses forces, fut obligé de céder encore une
+fois. «Je souhaite que vos prévisions se réalisent, dit-il en signant;
+je le souhaite surtout pour les Italiens.» Il y avait dans ces paroles
+autant de doute que de menace.
+
+Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et
+des plus illustres maisons de la Bohème; il est le dernier de son nom et
+de la branche aînée. Il ne reste plus après lui que des
+Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considérable, mais il vit sans
+faste, reçoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort
+jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes.
+
+C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probité, et d'une rare
+indépendance de caractère; ce serait un grand ministre même dans un pays
+constitutionnel, et peut-être ne pourrait-on pas en dire autant de son
+rival le prince _triple chancelier._
+
+_(Extrait d'un Voyage inédit.)_
+
+
+
+[Illustration: Courrier de Paris.]
+
+L'ombre légère se glissa à travers la porte, et arrivant jusqu'à moi en
+effleurant à peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon,
+elle s'arrêta tout à coup, et j'entendis une voix douce comme un doux
+murmure qui me dit: «Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande
+pardon, charmante morte, lui répondis-je; sous le voile blanc qui vous
+enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu
+vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et
+prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je
+le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas,
+mais de Saint-Pétersbourg.--De Saint-Pétersbourg seulement!--En six
+jours.--Les morts vont vite!»
+
+L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie
+danseuse, une sylphide dont nous avons entonné, il y a deux mois, le _De
+profundis_, mademoiselle Lucile Grahn! Le _puff_, cet intrépide hâbleur,
+ce fabricant effronté de nouvelles en l'air, l'avait tuée inhumainement;
+rien ne manquait à ses pompes funèbre, ni le billet de faire part, ni
+l'acte de décès, ni l'oraison, ni les fleurs jetées à pleines mains sur
+la tombe: _Manibus date lilia!_
+
+«Ah! c'est joli, mademoiselle, m'écriai-je, de nous faire des peurs comme
+celle-là! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange
+en conséquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une élégie,
+celui-là tresse une couronne de saule pleureur entrelacée d'éternelles;
+on pleure votre grâce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent
+et tout ce qui s'ensuit; vous êtes la rose qui meurt, l'étoile qui
+s'éclipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrête dans sa
+course, la fée, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on
+vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhétorique, vous
+viviez dans une parfaite santé. Avouez que c'est un peu leste de votre
+part. Mais êtes-vous bien sûre de n'être pas morte?--Parfaitement
+sûre.--Voyons!» Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine
+qui me parut en effet pleine de réalité.
+
+«Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles,
+l'oraison funèbre que j'ai écrite à votre usage, ici même, dans
+_l'Illustration_; cela vous apprendra à vivre!» Je lus en effet ma pièce
+d'éloquence, qui eut tout le succès que vous pouvez penser: mais quand
+j'arrivai à cette péroraison si sublime et si neuve: «Adieu, Lucile
+Grahn, adieu! que la terre te soit légère!» Oh! alors mon succès fut au
+comble et se couronna d'un bruyant éclat de rire. Jamais Bossuet n'avait
+obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'était plus gai que de se
+survivre.
+
+Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur
+les dalles, et disparut. «Adieu, morte, lui criai-je du haut de
+l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent.»
+
+Mademoiselle Lucile Grahn se dispose à donner quelques représentations à
+l'Opéra; nous aurons bientôt le plaisir assez original de voir une morte
+vivante danser la cachucha.
+
+Sur le même paquebot qui a ramené mademoiselle Lucile Grahn de Russie,
+Horace Vernet avait pris passage, et à côté d'Horace Vernet,
+mesdemoiselles Cornélie et Zoé Falcon. C'était assurément un paquebot
+très-agréablement peuplé. La danse, la peinture, la musique s'y
+donnaient la main, et derrière elles, le vaudeville fredonnait ses airs
+joyeux pour égayer les ennuis de la traversée. Ainsi la Russie nous
+renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace
+Vernet revient tout paré des marques de la tendresse impériale; les
+roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient,
+dis-je, après avoir achevé pour l'empereur Nicolas un vaste tableau
+représentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la
+bataille de Montmirail aurait-il passé aux Russes?
+
+Quant à mademoiselle Cornélie Falcon, on annonce qu'elle a retrouvé à
+Saint-Pétersbourg sa voix perdue, cette belle voix des _Huguenots_ et de
+_Don Juan_ que la célèbre cantatrice avait vainement redemandé à
+l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, fût
+un médecin propice et doux pour les gosiers malades. La Faculté, qui
+conseille le Midi aux ténors menacés dans leur _ut_ de poitrine, et les
+douces brises aux _prime donne_ en décadence, la docte Faculté
+aurait-elle jusqu à présent battu la campagne? Toucherions-nous à une
+révolution complète dans la médecine vocale? désormais, au lieu de Nice,
+de Naples ou des Pyrénées, Esculape serait-il obligé de prescrire aux
+larynx endommagés la Norwége et la Russie; et ferait-on refleurir les
+voix fanées en les arrosant d'une décoction de glace et de neige
+fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa
+voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Pétersbourg. On y va sans
+voix, et on en revient avec un prince russe.
+
+Les artistes français, et surtout les cantatrices, les danseuses et les
+comédiennes, sont en grand crédit dans le monde des czars; il ne se
+passe guère une semaine, sans que celle-ci ou celle-là ne triomphe des
+plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille
+d'Austerlitz. Les récits de tous les voyageurs sont unanimes pour
+attester la vérité de ces victoires et conquêtes. L'empereur, tout le
+premier, donne l'exemple de cette soumission à l'autorité de l'art; il
+lui ouvre les portes de Saint-Pétersbourg toutes battantes, et se
+garderait bien de brûler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une
+fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet
+ou d'une comédie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de
+vassalité. De sa voix impériale, il félicite le vainqueur ou adresse une
+allocution à l'héroïne de la soirée; le tribut que paie ordinairement
+l'empereur, après ces grandes visites, est représenté par une tabatière
+d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles
+d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles.
+Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si
+S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frère l'autocrate de
+toutes les Russies, félicitait M. Duprez, après la représentation de
+_Guillaume Tell_, et offrait à Giselle un bracelet d'améthyste venu des
+magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un
+monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibérie, on qu'il
+cause avec les danseuses d'un air agréable en pleines coulisses de
+l'Opéra: _e semper bene._
+
+Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint
+Pétersbourg dans une complète harmonie. Plus d'une note discordante
+vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, fraîchement
+débarqué à Paris m'a raconté un trait récent qui le prouve. C'est peu de
+temps avant le départ de mademoiselle Zoé dit-on que l'aventure eut
+lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en _eff_ et en _off_, et la
+chronique de Saint-Pétersbourg s'en est longtemps régalée.
+
+Le héros de l'histoire se présente d'abord d'une manière qui inspire la
+confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une
+grande taille, de grandes moustaches, des châteaux et des milliers de
+paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom,
+et ses ................................................................
+
+[Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entièrement
+délavée, à tel point qu'il est impossible de la reconstruire.]
+
+......................................................... les violons et
+les danses recommencent aux environs île la ville; les jardins publics
+se repeuplent, et le Parisien se répand, par bandes joyeuses, dans les
+bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire;
+Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire,
+l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais
+colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le
+gêne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles
+sent trop l'étiquette; il semble toujours qu'au détour d'une de ses
+vastes allées, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le
+grand maître des cérémonies s'écriant: «Chapeau bas! genou en terre!
+voici le grand roi.»
+
+[Illustration: Saint-Germain.--Vue du jardin et de l'établissement de
+concerts de M. Gallois, au pavillon Henri IV.]
+
+Saint-Germain est d'une hospitalité plus familière, quoique tout peuplé
+aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la même solennité.
+Les rois et l'histoire semblent être ici comme dans leurs maisons des
+champs. On s'égare sous les vieux chênes de la Forêt, sans craindre d'y
+rencontrer François Ier, Henri II, Catherine de Médicis où Louis XIV;
+quant à Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope là, mon franc
+Béarnais! Plus d'un de ces rois naquit à Saint-Germain, et parmi eux
+Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oublié. Ce fut le 5 mars
+1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans
+le château? Non pas; dans un pavillon isolé qui s'appelle encore
+aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de
+gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs.
+
+[Illustration: Saint-Germain.--Cabinet en rocaille, avec sculptures
+attribuées à Jean Goujon, dans le pavillon Henri IV.]
+
+Le pavillon d'Henri IV, qui abritait autrefois des reines en mal
+d'enfant et répéta les premiers cris de Louis XIV, est aujourd'hui
+occupé par M. Gallois, restaurateur.
+
+M. Gallois n'a pas déshonoré l'héritage, tant s'en faut. Je ne sais pas
+s'il y vient encore des reines, mais les princesses n'y manquent pas.
+Les gentilshommes et damoiselles que Saint-Germain attirent et qui
+chevauchent à travers la forêt, font halte chez M. Gallois; et vraiment,
+c'est faire preuve de goût et de savoir-vivre! Le pavillon de M. Gallois
+est un véritable Eden; tout s'y trouve réuni; M. Gallois ne vous refuse
+rien: il séduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une
+immense campagne; il contente l'appétit par des mets succulents; il
+charme l'oreille par des concerts d'harmonie, et pour peu que vous soyez
+en fantaisie d'archéologie, pour peu qu'il vous plaise de faire dans
+l'histoire une agréable course rétrospective, M. Gallois vous satisfail
+le plus largement du monde; entre deux services, tandis que le Champagne
+se glace ou que votre café chauffe, vous pouvez visiter la chambre où
+naquit Louis XIV, le salon sculpté par Jean Goujon et la grotte de
+Charles V; après quoi, vous déjeunez ou vous dînez excellemment et du
+meilleur appétit.--Un poète du terroir a célébré les vertus du pavillon
+Henri IV dans une épître dont je vais citer quelques vers sans m'en
+rendre caution:
+
+ Pavillon enchanteur!--L'opulence empressée
+ Vole de toutes parts vers ce doux Elysée.
+ Le tilbury galant, ainsi qu'un char de joncs,
+ Y porte nos banquiers, Lucullus--Phaëtons,
+ Qui, désertant Paris, et sa pluie et sa boue,
+ Viennent chercher ici leur nouvelle Capoue.
+
+Cette poésie, à défaut d'autre chose, prouve au moins l'enthousiasme
+qu'excitent M. Gallois et le pavillon d'Henri IV. Et que peut-on ajouter
+après les poètes?
+
+--Un journal judiciaire annonce la vente, après faillite, d'un mobilier
+appartenant à un meunier de Saint-Denis; en voici le détail, qu'on sera
+certainement surpris de lire à propos de moulin: voitures de luxe,
+chevaux anglais, vins du Rhin, de Beaune, de Champagne, de Chambertin et
+de Romanée, tableaux, tapis, porcelaines de Saxe et de Sèvres, piano à
+queue, bureaux-ministres, bibliothèque de huit cents volumes, harpe,
+bronzes de Thomire.--On voit que les meuniers d'aujourd'hui ne sont pas
+de la même farine que les meuniers de Sans-Souci et de Lieursaint;
+l'humanité marche; les meuniers sont des princes et les princes sont des
+meuniers. Dans dix ans, saura-t-on où aller se faire moudre? et, je vous
+prie, dites-moi ce qu'est devenue la meunière.
+
+ La simple meunière
+ Du moulin à vent?
+
+--M. Jouy, auteur du poème de l'opéra de _Guillaume Tell_. assistait
+l'autre jour, pour la rentrée de Duprez, à la représentation de son
+ouvrage: «Mon cher monsieur Jouy, lui dit son voisin, savez-vous que
+c'est là une oeuvre admirable?--Oui, sans doute, lui répondit
+l'académicien avec la bonhomie qui le caractérise; mais cependant il y a
+quelque chose à redire.--Quoi donc?--Eh! c'est ce damné de Rossini, qui
+a fait une diable de musique, une musique bruyante qui empêche
+d'entendre mes vers.--Que ne le lui disiez-vous, cher monsieur Jouy.--Je
+le lui ai bien dit, mais il n'a pas voulu me croire!»
+
+Les théâtres ont fait des économies cette semaine; excepté un petit
+vaudeville, la _Meunière de Meudon_, nous n'avons pas la plus petite
+dépense à leur reprocher.
+
+La meunière de Meudon est une assez bonne fille et d'assez bonne humeur;
+un joli chevau-léger fait battre son petit coeur; mais la meunière a de
+la vertu; tout chevau-léger qu'on est, il faut passer à la mairie; la
+meunière ne badine pas. Épousez-moi, ou votre servante! Comment un
+chevau-léger épouserait-il une meunière? voilà le point difficile. Et
+puis, le héros est occupé ailleurs, du côté d'une belle dame, parée de
+dentelles et de soie. La meunière manoeuvre donc pour guérir le
+chevau-léger de cet amour, et elle s'y prend si bien, avec tant de bonne
+foi et de gaieté, qu'elle y réussit: le chevau-léger se rend,
+l'épaulette contracte alliance avec la meule du moulin. Ce vaudeville
+n'est pas du plus pur froment mais il fait rire.
+
+[Illustration: Théâtre-Français.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr._ Fin du
+1er acte: Régnier, Hercule Duboulloy; Firmin, vicomte de Saint-Hérem:
+mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran; mademoiselle Anaïs, Louise
+Mauclair.]
+
+--Nous sommes gens de parole; nous vous avions promis la semaine
+dernière une scène des _Demoiselles de Saint-Cyr_, comédie de M.
+Alexandre Dumas, Cette scène, la voici: regardez-bien.
+
+Nous avons pris nos personnages au moment, le plus critique: Saint-Hérem
+et Charlotte de Meiran se disposent à fuir du couvent, escortés de
+mademoiselle Louise Mauclair et de Duboulloy; déjà ils se croient
+libres, quand tout à coup la fenêtre s'ouvre; un exempt paraît une
+torche à la main, suivi de ses gens, et s'écrie: «Au nom du roi, je vous
+arrête!» Qui est surpris? C'est Saint-Hérem, lequel se croyait en bonne
+fortune et ira coucher à la Bastille; c'est Duboulloy qui comptait se
+marier gaiement, et sent venir la prison, rien qu'au fumet. Quant à
+mademoiselle de Meiran, elle cache son visage dans ses mains, comme il
+conviendrait à une tendre et pudique colombe prise au piège; Louise
+Mauclair est plus brave, et se contente de faire semblant d'avoir peur.
+
+[Illustration: Théâtre-Français.--_Les Demoiselles de
+Saint-Cyr_.--Mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran.]
+
+Si ce n'est pas assez pour vous divertir et vous plaire, cher lecteur,
+nous ferons encore d'avantage; j'ai l'honneur de vous présenter cet
+original de Duboulloy dans son costume de noces, tout pimpant et tout
+gaillard; le vicomte de Saint-Hérem en habit de gentilhomme élégant, et
+enfin mademoiselle Plessis et mademoiselle Anaïs, Charlotte de Meiran et
+Louise Mauclair, toutes deux vêtues pour le bal masqué, où elles
+mystifient leurs infidèles. Sur quoi, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il
+vous ait en sa sainte et digne garde, et envoie sur votre route beaucoup
+de jolies rencontres aussi jolies que la jolie mademoiselle Plessis.
+
+[Illustration: Théâtre Français.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--1er
+acte.--Régnier, Duboulloy.]
+
+[Illustration: Théâtre Français.--_Les Demoiselles de
+Saint-Cyr_.--Firmin, Saint-Hérem.]
+
+[Illustration: Théâtre Français.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--3e
+acte.--Mademoiselle Anaïs, Louise Mauclair.]
+
+
+
+Une surprise de Nuit.
+
+ÉPISODE MILITAIRE.
+
+_De Bordeaux à Ruffec_.--Le colonel m'avait pris en gré à propos des
+comédies de Farquhar, ma lecture de route. C'était un homme de
+quarante-cinq ans environ, très-sanguin, très-vif, le teint rouge-brique
+et les yeux bleus, qui soignait, depuis plusieurs années, ses blessures,
+retiré dans une villa des coteaux de Jurançon.
+
+I.
+
+C'est un spectacle à la fois triste et joyeux que l'embarquement d'un
+corps de troupes en temps de guerre. Le ciel était beau et les blancs
+reflets du soleil argentaient les vagues miroitantes. Sur la berge
+escarpée, aux sons de la musique militaire, les soldats arrivaient par
+escouades, le sac sur le dos, le fusil sur l'épaule, la crosse en l'air.
+A mesure qu'une barque s'éloignait du rivage, emportant une cinquantaine
+de nos Habits Rouges, il se trouvait toujours là quelque femme
+désespérée qui pleurait, agitait son mouchoir, et faisait mine d'avancer
+dans l'eau pour suivre son époux ou son amant.
+
+D'autres--celles-là je les plaignais davantage--baissaient leur capuchon
+sur leurs yeux, et allaient s'asseoir, mornes, silencieuses, honteuses
+d'être vues, sur quelque rocher où elles avaient l'air de rester
+pétrifiées. Le clairon moqueur sonnait toujours.
+
+Nous autres officiers, tous jeunes, inexpérimentés, avides de guerre, il
+fallait nous voir avec nos airs d'importance, affectant le commandement
+brusque et bref de nos anciens. Combien cependant cachaient, sous ces
+façons de matamore, un ennui secret et la tristesse de quelque
+séparation amoureuse! Je puis bien le dire, car je laissai à
+Fort-Georges la meilleure moitié de mon coeur, aux pieds d'une petite
+demoiselle blonde, mariée depuis à un nabab.
+
+Le vent fraîchit, les voiles s'enflent, nous voguons vers la Hollande.
+C'était en 1814; il s'agissait d'en finir avec la France à demi vaincue,
+mais qui tenait bon et dont les coups de boutoir, comme ceux du sanglier
+blessé, n'étaient pas les moins à craindre. En face de Goeere, une brise
+nous prit, des plus dures, des plus carabinées que j'aie jamais eues à
+supporter,--et si je ne m'y connaissais pas alors, j'ai maintenant toute
+l'expérience nécessaire pour en parler savamment. Nous étions à l'ancre
+lorsqu'elle commença, et nous attendions un pilote qui devait venir nous
+tirer des bancs de sable entre lesquels se trouvait notre vaisseau: un à
+chaque bord, un autre entre nous et la terre. Vous voyez d'ici notre
+position, quand le vent grossit, devint presque un ouragan, et menaça de
+nous porter malgré nous au rivage. Et pas de pilote!--La mer s'élève,
+bouillonne, écume et crie autour des brisants. Nul espoir, malgré nos
+deux ancres, de tenir durant toute la nuit, qui commençait alors à
+tomber. L'obscurité ajoutait son horreur à celles dont nous étions
+environnés. Le capitaine affectait de ne songer qu'aux deux bâtiments de
+transport que nous avions de conserve, et qui étaient chargés de
+soldats. Vers minuit, l'un deux, ancré au vent de nous, se détache,
+emporte ses câbles, et dérivant au hasard, passe à côté de nous avec des
+cris de détresse auxquels nos signaux répondaient. Par moments, de
+l'avant à l'arrière, nous embarquions des vagues énormes.
+
+Les hommes sont curieux à observer en de telles passes.
+
+Il y a des gens nerveux qui prennent trop tôt l'alarme, et croyant de
+suite au pire, font leurs préparatifs en conséquence. Tel était le
+lieutenant McDougal, du 91e, qui vint se jeter dans mes bras en pleurant
+à chaudes larmes, le plus plaisamment du monde. Il y en a d'autres qui,
+stupides ou résignés, n'ont pas l'air de s'apercevoir que la mort les
+talonne et regardent tout avec une indifférence abattue. Enfin, les
+étourdis, les gens à tête légère, qui se rassurent ou prennent peur,
+suivant qu'ils rencontrent des visages calmes ou effarés.
+
+Pour moi, je m'étais promis d'imiter de point en point le capitaine, que
+je jugeai un homme de sens et de courage. Sur les deux heures ce
+personnage important s'alla mettre au lit, et je suivis son exemple.
+J'avais raison; le grand péril était passé.
+
+Quand vint le jour, la mer était grosse encore; mais le vent avait
+faibli, et une brume épaisse nous masquait l'horizon. Au bout d'une
+heure ou deux, l'atmosphère se dégagea, et nous cherchions du regard,
+avec un vif sentiment d'inquiétude, le bâtiment où nos camarades étaient
+entassés. Rien n'était en vue, et l'opinion générale fut qu'ils avaient
+péri. Un régiment tout entier englouti en quelques minutes, c'était de
+quoi nous donner à penser. Par bonheur ce doute affreux ne dura pas
+longtemps. Nous vîmes venir à nous, sur une barque, le pilote attendu
+avec tant, d'impatience, et il nous rassura du moins sur le compte d'un
+des transports, arrivé sain et sauf à Helvoet-Sluys.
+
+Je rencontrais alors, pour la première fois, un Hollandais, et fus bien
+forcé d'accorder quelque attention à ce curieux animal. Diederich
+ressemblait à sa lourde barque: petit et trapu comme elle, comme elle
+renflé des côtés, et n'ayant de forme appréciable, sous son épaisse
+jaquette bleue coupée droit, qu'une énorme projection _à posteriori_.
+Cette jaquette n'avait pas de collet, et la cravate roulée en corde, qui
+suppléait à ce défaut essentiel, semblait plutôt faite pour étrangler le
+pilote que pour le défendre du froid. Ses yeux à fleur de tête et grands
+ouverts complétaient cette illusion funèbre. Du reste, on aurait pu lui
+ôter une demi-douzaine de caleçons, sans inconvénient pour sa poitrine
+ou sa pudeur, tant il était bien prémuni contre l'humidité. Complétez ce
+costume par de gros souliers à boucles et un bonnet de nuit rouge, à
+forme conique très-élevée.
+
+Nous ne vîmes pas sans quelque plaisir cette étrange façon d'homme
+s'avancer, la pipe aux lèvres, vers le capitaine Nixon et lui offrir
+très-cordialement une poignée de main, accompagnée du plus affectueux
+_goeden dag_. Une entrée en matière si parfaitement républicaine fit
+faire la grimace à notre officier; mais comme la bienvenue de Diederich
+était plus cordiale encore qu'irrespectueuse et à contre-temps
+familière, il ne jugea point à propos de s'en formaliser autrement. Le
+pilote entra aussitôt en fonctions avec un flegme admirable, et Nixon
+ayant voulu l'interroger sur la direction des passes où nous allions
+entrer, la profondeur de l'eau et autres sujets du même ordre, il
+n'obtint pour réponse que le proverbe favori des marins hollandais:--_Ja
+mynher, wanneer wij niet beter kan maaken dan moeten wij naar de anker
+komen_.
+
+Ce qui veut dire à peu près: Soyez tranquille, monsieur, quand nous ne
+pourrons mieux faire, nous jetterons l'ancre.
+
+En dépit de cette prophétie, qui semblait nous menacer de nouveaux
+retards, nous primes terre le lendemain matin à Helvoet-Sluys: j'y
+retrouvai ma compagnie, ce qui me fut assez doux, après l'avoir crue
+noyée. On imaginera sans peine, et sans en faire grand honneur à mes
+qualités personnelles, que les soldats dont elle était composée
+n'étaient pas fâchés non plus de revoir leur second lieutenant.
+
+II
+
+Il gelait à pierre fendre quand nous arrivâmes, trois jours après, à
+Tholen, petite forteresse en mauvais état (du moins alors), et située à
+quatre milles environ de Berg-op-Zoom. Tous les matins, la majeure
+partie des habitants et de la garnison était employée à briser la glace
+qui faisait des fossés une défense illusoire; mais tandis qu'on
+s'épuisait à y pratiquer une tranchée large seulement de huit à neuf
+pieds, elle se reformait derrière les travailleurs, et nous patinions le
+soir à l'endroit même qu'on avait ouvert le matin.
+
+Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprète, et
+qui s'était chargé de faire nos logements, m'avait installé chez un
+brave _burgher_, dont la belle-fille, veuve depuis six mois, à ce que
+j'appris, était la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas à dire
+qu'elle eût jeté un grand éclat dans un bal de Paris ou un raout de
+Londres, mais quelle fraîcheur, quelle douce expression de visage,
+quelle simplicité, quelle confiance aimante et sereine!
+
+Certain jour que je revenais des fossés, je la trouvai, la tête dans ses
+mains, et pleurant à chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux
+humides, étaient auprès d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une
+compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans
+doute de réveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de
+leur perte commune.. C'était un tableau touchant, et, jeune comme
+j'étais, je ne pus que témoigner à ces braves gens une véritable
+sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui
+me sourit, doucement à travers ses pleurs. Le père me serra la main, et,
+pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il
+appréciait particulièrement en moi ce talent pratique qui m'a toujours
+valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en réquisition toutes
+les fois que le _Predikaant_ venait souper avec nous.
+
+Il arriva ce soir-là, comme s'il eût deviné ce qui se passait. J'aimais
+fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire
+bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon à l'étrange
+coiffure qui couvrait son vénérable chef, C'était un chapeau à trois
+cornes, aux bords convenablement retroussés, et dont il ne se séparait
+jamais que pour dire les grâces. Après le repas, composé de viande au
+beurre et de _sauer kraut_, le tout servi dans un plat commun, où nous
+cherchions fortune tour à tour, à la pointe de la fourchette, il tirait
+d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprimés crasseux, et nous
+chantait, avec des gestes et un accent plein d'énergie, des couplets
+dont je n'entendais pas un traître mot, mais qui renfermaient des
+allusions très-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans
+l'oreille le refrain de l'une d'elles;
+
+ Well mag het Ue bekommen;
+
+parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un
+merveilleux effet sur notre bon hôte; sa large bouche s'ouvrait avec un
+rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vénérable tête en
+arrière, et un éclat de rire, à jeter bas la maison, sortait
+convulsivement de sa poitrine. En général, sa bonne _vrow_, toute aux
+soins de son ménage, écoutait avec un parfait sang-froid ce hurlement
+joyeux, mais s'il se prolongeait au delà du terme ordinaire, son respect
+conjugal pour le _burgher_ l'obligeait à sourire de compagnie.
+
+Je m'aperçus, depuis le jour dont j'ai parlé, que Johanna me regardait
+avec plus d'intérêt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre
+et le rhum, en me regardant manipuler la précieuse liqueur, elle avait
+l'air distrait et mélancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes
+liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrêtaient sur moi, profonds et
+vagues; quelquefois même le verre qu'elle portait à ses
+lèvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait là, comme si un
+engourdissement magnétique eût frappé la belle rêveuse.
+
+Ces symptômes flatteurs ne m'échappaient point; et tandis que le
+Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fumée de sa pipe,
+nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la
+vieille mère tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses
+bahuts, je répondais aux regards de Johanna par des regards non moins
+langoureux.
+
+Elle acheta peu de temps après une grammaire anglaise, et le même
+jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une
+violente passion pour l'idiome néerlandais. De là, tout naturellement,
+échange de leçons et de conseils, qui légitimait de fréquents
+tête-à-tête. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que
+nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un châtiment pour
+les fautes que la récidive rendait inexcusables. Quel que fût le
+coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup à se plaindre de
+mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses
+progrès au pas des miens. Nous n'avancions guère, sans nous rebuter
+pourtant.
+
+Cet enseignement mutuel n'était pas toujours exempt de troubles.
+Certains jours, au plus fort de nos bévues grammaticales, la jolie veuve
+éclatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accès de désespoir
+m'avaient fort déconcerté: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient
+dire. Johanna me confessa naïvement que c'étaient autant d'hommages
+rendus à la mémoire de son défunt mari. Je compris et respectai ce culte
+d'un regret légitime. Il demeura tacitement convenu que la leçon
+finirait aussitôt que la sensibilité se mettrait de la partie. Tout cela
+au grand sérieux, et sans la moindre arrière-pensée.
+
+Le 8 mars, arriva l'ordre du départ.
+
+III.
+
+Nous nous supposions appelés à Anvers, où l'autre division de l'armée
+avait déjà livré quelques combats partiels, et je cheminai assez
+tristement, ruminant les larmes de la séparation. Elles m'avaient
+appris,--car je ne m'en étais pas douté jusque-là,--combien de place
+Johanna tenait dans mon coeur. Quant à elle, la pauvre enfant, elle
+m'avait, pleuré tout aussi franchement, devant son beau-père et sa
+belle-mère étonnés, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que
+voulez-vous? c'était une âme sensible et sans déguisement.
+
+Arrivés autour d'une ferme, en rase campagne, nous fîmes halte, et je
+commençais à m'inquiéter de mon souper, lorsqu'un officier des
+_Royal-Scots_, quatrième bataillon, m'avertit obligeamment que, selon
+toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre
+Berg-op-Zoom. La nouvelle m'étonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis
+se prit à sourire:
+
+«Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous
+vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis.»
+
+Après quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et
+arrivait de Stralsund à marches forcées. Nous ne devions plus nous
+rencontrer en ce bas monde. Il fut tué tout des premiers, à cinq heures
+de là.
+
+L'appel du soir, qui suivit de près cette conversation, ne manqua point
+d'une certaine solennité. Beaucoup de noms, que les sergents
+prononçaient alors à demi-voix,--l'ordre étant donné de faire désormais
+le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes,
+mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants récits qui sont
+l'oraison funèbre du soldat.
+
+Les régiments formèrent ensuite la colonne, et nous recommençâmes à
+marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, régulier et
+monotone, se mêlait à celui du vent et des eaux lointaines. Quelques
+chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous défilions devant une
+maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fenêtre
+faiblement éclairée, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses
+yeux, se hasarder à guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu
+luire les baïonnettes, qu'il rentrait en hâte, tirait à lui ses
+contre-vents, et faisait taire ses dogues.
+
+IV.
+
+Berg-op-Zoom tire son nom de la petite rivière Zoom, qui, après avoir
+pourvu d'eau les fossés de la ville, va se jeter dans le Scheldt.
+L'ancien lit de la Zoom, où la marée montante fait refluer assez d'eau,
+forme, au centre de la cité, une espèce de port, presque à sec quand les
+eaux se retirent. La véritable attaque devait être dirigée vers
+l'embouchure de ce havre, tandis qu'un détachement de six cents hommes
+ferait une fausse démonstration vers la porte de Steenbergen.
+
+Je passe, du reste, sur tous les détails purement stratégiques. Les
+curieux qu'ils pourraient intéresser les trouveront très-amplement
+rapportés dans le récit du colonel Jones.
+
+Les autres se contenteront de savoir comment se débattit cette nuit-là
+un pauvre lieutenant, qui pour la première fois de sa vie entendait
+siffler les balles.
+
+Nous fûmes divisés en trois colonnes. Ma compagnie appartenait à celle
+de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parlé, devait
+arriver jusqu'aux fossés par le lit fangeux du vieux canal. Dès le
+premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans
+une espèce de glu très-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en
+retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-là n'était pas dans
+mes prévisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se
+tiraient d'affaire. Les uns penchaient à droite, c'étaient ceux qui
+s'escrimaient de la jambe gauche; les autres à gauche, c'étaient ceux
+qui voulaient débarrasser la jambe droite. Tous étaient plus ou moins
+empêtrés. Dans un gâchis pareil, la marche en bon ordre était
+impossible; les régiments se mêlaient, les officiers se séparaient de
+leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres
+diables, mal inspirés pour le choix de leur route, s'en allaient dans
+une fondrière, où ils disparaissaient petit à petit en piétinant.
+Lorsque leur tête effarée ne marquait plus l'endroit mortel, leurs
+camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces
+cadavres qui servaient de fascines. Le silence, néanmoins, n'avait pas
+été rompu.
+
+Tout à coup,--était-ce trahison, appel de mourant, querelle
+d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le général Skerret,
+auprès duquel je me trouvais en ce moment, y répond par une exclamation
+de fureur, et à la minute même, les écluses sont levées, des masses
+d'eau tombent à grand bruit dans le canal, une fusée s'élève des
+remparts; puis tout un feu d'artifice éclate, une lumière blafarde se
+répand sur nous et permet aux canonniers français de nous envoyer
+quelques volées. Tirées en toute hâte et au hasard, elles ne firent
+pourtant pas grand mal.
+
+Pendant un moment, la grande affaire fut de résister à l'effort des
+eaux. J'étais heureusement à portée d'un grand bloc de glace à forme
+plate, et dont le tranchant s'enfonçait dans la vase. Je m'y cramponnai
+pour résister au premier élan des flots, et, moitié nageant, moitié
+prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. Là nous avions encore le
+fossé à traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui,
+partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans
+la fièvre qui commençait à battre autour de mes tempes, je ne sais
+comment je me serais tiré de cette difficile gymnastique. On s'aidait de
+quelques échelles de siège, on grimpait sur les épaules les uns des
+autres, on tombait en jurant, on se relevait de même, les soldais
+haletaient et criaient comme un limier qui rêve. Un colonel montrait aux
+premiers arrivants, qui ne l'écoutaient pas, une porte située à notre
+droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allât baisser un
+pont-levis de ce côté. Voyant son autorité méconnue, il prit par le bras
+le premier officier qui passa près de lui; c'était moi. Je finis par
+comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour
+lui obéir.
+
+Pas de résistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait,
+ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Français, en petit
+nombre sur ce point et pris à l'improviste, couraient s'enfermer dans
+les maisons de la ville, et de là, nous fusillaient sans merci. À la
+tête d'une vingtaine de soldats, rassemblés au hasard, j'allai vers la
+porte indiquée. Ce n'était qu'une palissade assez mince, mais traversée
+par une barre de fer épaisse d'environ trois pouces. Sans instruments,
+nous fîmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant
+les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un à un.
+Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous
+ensemble, et tous ensemble nous nous jetons à corps perdu sur la maudite
+porte. Cela réussit; la barre de fer se rompît tout au milieu comme si
+elle eût été de verre.
+
+Restait le pont-levis à faire tomber; opération plus délicate, mais pour
+laquelle nous avions plus de temps et de sécurité, les coups de fusil ne
+nous arrivant plus aussi directement. Il était fixé à un seul de ses
+montants par une serrure que nous essayions de forcer à l'aide d'une
+baïonnette. Après en avoir cassé deux on trois sans résultat, nous
+employâmes une hache, que l'on nous apporta du bastion déjà occupé par
+nos troupes, à couper dans le bois même du montant la portion où la
+serrure était encastrée. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-même
+la chaîne du pont-levis, dont je dirigeai la chute.
+
+Le colonel dont j'exécutais l'ordre arriva justement alors et me demanda
+mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien était Muller. Il est
+mort à Ceylan de la fièvre jaune.
+
+A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engagée de
+l'autre côté de la ville. Je pensai que ma compagnie était par là, et
+supposant que l'intérieur devait être libre, je me précipitai comme un
+véritable étourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues
+désertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'étais complètement
+égaré. Regardant de tous côtes, je ne vis qu'une créature humaine dont
+je pusse espérer quelque renseignement; c'était une jeune, femme, assez
+jolie, pâle et en désordre, aux écoutes derrière la porte entr'ouverte
+d'une espèce de boutique.
+
+Notre conversation fut très-courte.
+
+«Les Anglais? lui dis-je en hollandais.
+
+--Comment? me demanda-t-elle.
+
+--Les Anglais? répétai-je, voyant que je parlais à une Française.
+
+--Par là, répondit-elle sans hésiter, en me montrant l'extrémité de la
+rue.
+
+--Bonne nuit!» Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut
+dit vrai.
+
+En effet, aux clartés de la lune qui venait de se lever, j'aperçus les
+uniformes des _Royal-Scots_ sur les remparts. Ils venaient d'être
+chassés d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait.
+Le capitaine Guthrie, du 35e, qui était à la tête de ce détachement, ne
+savait du reste quel parti prendre, et déplorait l'absence du général
+Skerret, blessé tout récemment et prisonnier des Français.
+
+Le feu était vif d'un bastion à l'autre: plusieurs blessés, tant des
+ennemis que des nôtres, restaient étendus sur le rempart. Un officier,
+atteint au bras, se promenait derrière nous d'un air mécontent, et
+disait: «Voilà ce qu'on appelle la gloire!» Cette philosophie me parut
+inopportune.
+
+Notre position n'avait rien d'agréable. Un amas de billots de bois
+trouvés sur le rempart, et disposés en travers de la gorge du bastion,
+formait bien une sorte de parapet d'où nos gens pouvaient tirer, et deux
+pièces de vingt-quatre, prises à l'ennemi, faisaient bon service du haut
+des plates-formes; mais les Français avaient l'avantage du nombre, trois
+pièces de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin à
+vent élevé sur leur bastion, d'où ils nous canardaient fort commodément.
+De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous déloger; alors, et
+dès que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions
+avec de la mitraille; de plus, un détachement courait à leur rencontre
+et les ramenait en désordre.
+
+Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des
+intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnèrent le
+loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouillés et
+sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, épuisé de fatigue, je me
+laissai tomber plutôt que je ne m'étendis derrière le parapet qui nous
+protégeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher à mes côtés, et
+d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors
+dans une sorte de sommeil éveillé, d'un effet bizarre, où mon
+imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle
+force d'illusion, que la mousqueterie recommença sans troubler mon rêve.
+Les coups de fusil, les cris, les imprécations, tout ce que j'entendais
+enfin, de près ou de loin, et très-distinctement, me semblait retentir
+dans ma mémoire, non à mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait
+arraché à ce profond engourdissement, si tout à coup la terre n'avait
+tremblé sous moi tandis qu'une vive et subite clarté me brûlait les
+yeux. Un craquement général suivit, comme si la ville entière eût été
+sur te point de s'écrouler. C'était le magasin à poudre qui sautait;
+avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie.
+
+Il fallut bien se relever et tenir tête à de nouvelles attaques; le
+découragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes étaient, allés
+demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils étaient interceptés sans
+aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il
+était trop évident que nous allions avoir toute la garnison sur les
+bras.
+
+Nous tînmes pourtant jusqu'à l'aurore: il fallut bien alors nous
+apercevoir et de nos pertes et de l'inutilité de notre résistance.
+Rassemblée derrière ce parapet improvisé, nous nous comptions lentement
+du regard, ne voyant guère ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier
+fit remarquer que le rempart n'était point large, et que les Français ne
+pourraient tirer grand avantage de leur supériorité numérique: mais il
+achevait à peine cette consolante réflexion, mal entendue à travers le
+bruit, qu'une décharge terrible vint le démentir. Pendant qu'une vive
+fusillade détournait notre attention, une partie des ennemis, longeant
+le pied des remparts, étaient venus occuper le côté opposé de notre
+bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous résoudre à la
+retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les
+bras étendus devant lui, battre l'air de ses mains égarées. Une balle
+venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parlé, ce
+lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire,
+et qui s'était battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait à
+terre, étourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, à
+moi, le plus jeune et le plus inexpérimenté de tous. Terrible
+responsabilité, savez-vous!
+
+Sans être bien certain que la porte par laquelle nous étions entrés fût
+encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon
+ordre. Guthrie, placé entre deux soldais, et guidé par eux, poussait à
+chaque pas d'involontaires gémissements; les ennemis nous accompagnaient
+d'un feu soutenu. Nous laissions derrière nous un sanglant sillage de
+morts et de blessés.
+
+Pour comble de malheur, je n'avais pas calculé que l'embouchure du
+havre, maintenant rempli d'eau, était entre nous et Waterport-Gate. Une
+fois au bord de cette espèce de canal, encaissé dans de hautes murailles
+en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre
+situation à ce coup désespéré. Il n'y avait pas trois partis à prendre
+cernés, comme nous l'étions: à moins de nous rendre purement et
+simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce
+bassin, ou flottaient çà et là quelques gros blocs de glace, et gagner
+comme nous pourrions un petit bâtiment ponté hollandais, amarré par une
+grosse corde au bord opposé. Tandis que j'essayais de calculer
+froidement cette chance suprême, deux ou trois cris, et le bruit
+d'autant de corps précipités dans l'eau, me firent retourner
+brusquement. C'étaient quelques-uns de nos soldats qui, littéralement
+devenus fous, se jetaient, sans lâcher leurs armes, dans le bassin
+fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insensé. Guthrie,
+abandonné par ses guides, et ne sachant où se diriger, allait aussi
+tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez à temps pour le retenir. Le
+prenant à bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut à
+terre;
+
+«Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie.
+
+Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres à des gens dont
+la tête était perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir.
+
+Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espèce de
+charpente composée d'une poutre transversale soutenue à ses extrémités
+et à son milieu par d'autres soliveaux disposés en piliers, le tout
+destiné, je crois, à préserver le mur du frottement des navires, et
+s'élevant à neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y
+descends, à reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux
+saillies du mur, mon épée entre les dents, au grand détriment de mes
+genoux meurtris et déchirés, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander.
+Le plus certain, c'est qu'arrivé sur cette plate-forme étroite, je
+passai mon épée dans mon ceinturon,--le fourreau était depuis longtemps
+à tous les diables,--et avisant un glaçon d'assez belle dimension qui
+flottait au-dessous de moi, je m'y élançai à corps perdu, très-assuré de
+la résistance qu'allait m'offrir ce radeau improvisé. Mais je manquai
+mon coup, et fis assez désagréablement le plongeon jusqu'au fond du
+bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins à
+la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brassées le
+glaçon qui me fuyait. Ma grosse capote, complètement trempée,
+compliquait singulièrement cette opération; mais ce qui me parut le plus
+horrible,--une fois cramponné tant bien que mal à ce glissant objet.--ce
+fut d'avoir à lutter contre les malheureux qui, déjà submergés,
+s'accrochaient à moi pour sortir de l'eau. Il était assez évident que je
+ne pouvais les sauver; il était non moins démontré que leurs étreintes
+désespérées n'allaient à rien moins qu'à me faire noyer, et cependant,
+allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen
+desquels je me débarrassais d'eux. Ceux-là surtout dont le regard
+suppliant avait rencontré le mien, dont la voix étouffée avait frappé
+mon oreille, il était affreux de les voir disparaître à jamais sous le
+flot mortel.
+
+Je n'étais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine
+au moins de nos gens jouaient la même partie que moi; mais quelques-uns
+étaient blessés, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci
+lâchaient prise l'un après l'autre, tantôt avec un blasphème désespéré,
+tantôt avec des soupirs gémissants dont l'intonation funèbre a quelque
+chose d'inimitable; plaintes et râle tout à la fois, qu'on n'oublie plus
+quand on les a une seule fois entendus.
+
+Il vint un moment ou je fus à mon tour saisi du plus complet
+découragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait
+devant mes yeux; ma poitrine oppressée me refusait le souffle, et la
+tête inclinée en arrière, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me
+rappela au sentiment de l'existence.
+
+«Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous,
+comptez sur moi.»
+
+Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'épaule, et gagna les
+devants sans que je l'eusse pu reconnaître.
+
+J'arrivai enfin près du vaisseau.
+
+«Courage!» me répéta la même voix. Et une corde me fut jetée.
+
+Je la saisis au vol; mais retirée trop vite, elle glissa dans ma main
+amortie, et le léger bruit qu'elle fit en retombant contre le bordasse
+du petit navire produisit sur moi l'effet d'un coup de canon.
+
+«A vous encore!» Une seconde corde tomba sur l'eau près de moi. Celle-ci
+était doublée. Je la saisis et la passai sous mes bras.
+
+J'ai su depuis que j'avais les yeux ouverts et que je parlais
+très-distinctement, lorsqu'on parvint à un hisser sur le pont. Une fois
+là, par exemple, toute force m'abandonna, et je ne sentis pas même une
+balle qui me fracassa le poignet pendant que mes deux braves camarades
+me trainaient vers l'écoutille.
+
+Le rempart n'était pas à plus de soixante verges du bâtiment, et les
+Français, très-décidés à nous faire boire jusqu à la lie le calice amer
+de la défaite, tiraient sur nous sans pitié.
+
+Dans la cabine où mon généreux compagnon d'armes me descendit, il n'y
+avait qu'un autre blessé, un sergent du 91e, nommé Briggs, atteint à
+l'épaule d'un coup de feu. Il souffrait horriblement et ne se faisait
+faute de plaintes et de cris. On m'avait étendu aussi loin de lui que le
+comportait l'étendue de notre commun asile, et quand je fus ranimé, nous
+ne nous adressâmes pas un seul mot.
+
+Mon sang coulait d'une manière inquiétante. Je parvins à
+
+[Deux lignes illisibles.]
+
+Au bout d'une heure environ, j'éprouvai une soif ardente, et je le dis à
+mon compagnon, qui d'un grand sang-froid me répondit par ce seul mot:
+
+«Buvez!»
+
+Il est vrai qu'un geste énergique m'expliqua ce qu'il voulut dire. Le
+plancher de la cabine était inondé. A force de tirer sur le bâtiment les
+Français avaient envoyé quelques balles dans ses oeuvres vives, il
+faisait eau, sans que l'on put s'y tromper.
+
+Je voulus me lever, impossible; mes jambes me refusaient service. A
+grand peine arrivai-je à me mettre sur mon séant.
+
+Une autre heure s'écoula. Tout entier à la douleur physique qui
+éteignait en lui le sentiment de la crainte, Briggs continuait à se
+plaindre. L'eau montait et montait sans cesse; elle arrivait à ma
+poitrine, et m'obligeait à tenir soulevé mon bras blessé. Le picotement
+que l'eau salée produit sur une plaie vive est, à la lettre,
+insupportable.
+
+Je me voyais voué à une mort lente et certaine, qui me faisait regretter
+de n'avoir pas péri, sur les remparts, autrement qu'un rat dans une
+souricière.
+
+Lorsque tout à coup il me sembla que l'eau baissait, ce qui était vrai.
+L'heure de la marée descendante était venue, et fort à propos; vingt
+minutes plus tard, c'était fait, de moi.
+
+Le feu avait cessé depuis longtemps. Le navire étant couché sur le
+flanc, et la vase suffisamment raffermie, des soldats français vinrent
+nous chercher. J'avouerai, sans la moindre vergogne, que je fus enchanté
+de me rendre à discrétion. Au lieu de nous porter à bras jusque dans la
+ville, nos vainqueurs, assez peu cérémonieux, quoi qu'on puisse dire de
+la politesse nationale, nous firent hisser, comme des poids morts, au
+sommet du rempart voisin. Je fus de là dirigé sur l'hôpital, en
+compagnie d'un jeune gaillard qui trouvait la mission assez peu de son
+goût.
+
+Pour se consoler, sans doute, il s'empara de la cantine qui pendait
+encore à mon côté, pleine aux deux tiers d'un excellent rhum auquel
+j'avais eu la maladresse de ne pas songer plus tôt. Ce procédé sans
+façon m'autorisant à quelque familiarité, je retrouvai assez de force
+pour lui arracher des mains ce vase qu'il vidait avec dévotion, et dont
+j'absorbai le contenu en quelques gorgées.
+
+J'entrai peu après à l'hôpital, où finit naturellement un récit que j'ai
+entrepris pour vous égayer. J'aurais cependant encore à vous conter la
+disparition de mes habits d'uniforme, que j'eus la bonhomie de confier à
+un infirmier. Je pourrais aussi vous amuser en vous disant comme quoi je
+sortis de l'hôpital avec les pantalons d'un de mes camarades et la
+redingote d'un autre; costume d'autant plus malséant et mal assorti, que
+le premier avait six pieds, et le second quatre et demi tout au plus. Il
+ne serait peut-être pas sans agrément de consigner ici l'histoire de la
+chemise que l'hôpital m'avait fournie, et qu'on voulait absolument me
+reprendre, sans me restituer la mienne. Je fis la plus belle défense du
+monde, non pas tant pour la chemise (encore que ce soit un vêtement
+précieux en lui-même), mais parce que j'avais cousu dans un de ses coins
+le peu d'argent qui me restait. D'ailleurs...
+
+«Et M'Dougal, s'il vous plaît, que devint-il?»
+
+Un nuage passa sur le front du narrateur.
+
+«M'Dougal avait quitté le navire aussitôt après m'avoir mis en sûreté.
+Personne n'a jamais su ce qui était advenu de lui: s'il mourut frappé
+d'une balle française ou noyé dans les eaux du Scheldt...
+
+--Et Johanna? m'empressai-je d'ajouter.
+
+--Johanna, reprit le colonel subitement déridé... Johanna quitta peu
+après Tholen, et s'embarqua pour l'Angleterre.
+
+--Avec vous?
+
+--Non pas, Dieu merci! avec un timbalier des _Coldstream Guards_.
+L'amour, en général... et plus particulièrement celui des liqueurs
+fortes... perdit cette inconsolable veuve. Du moins le burgher se
+plaignit-il des effets du punch, qui avait servi de philtre amoureux au
+séducteur de sa belle-fille. Je le consolai selon toutes les règles de
+l'homéopathie, qui n'était pas encore inventée, en l'abreuvant de ce
+dangereux poison,--mais non pas à doses infinitésimales. Le Predikaant
+m'aida beaucoup dans cette oeuvre charitable.»
+
+O. N.
+
+
+
+Paris au Bord de l'Eau.
+
+(Voir page 119)
+
+[Illustration: Badauds.]
+
+II.
+
+Si le travail occupe une foule de bras sur les bords de la Seine, nulle
+part aussi la flânerie n'est plus active, plus incessante. Voyez le
+parapet de ce pont, comme il est surchargé d'individus: les uns suivent
+de l'oeil une embarcation que le courant, bien plus que ses voiles
+ambitieusement déployées, entraîne vers les rives lointaines de
+Saint-Cloud ou de Meudon; les autres concentrent toute leur attention
+sur un chien qui s'élance pour rapporter la canne de son maître;
+celui-ci est suspendu, pour nous servir d'une expression antique, à la
+ligne immobile d'un pêcheur de goujons; celui-là compte les passagers
+qui montent sur le bateau à vapeur. Quelques-uns, véritables artistes du
+métier, font de l'art pour l'art, c'est-à-dire de la flânerie pour la
+flânerie; ils regardent tout simplement couler l'eau. Un moment viendra
+où cette foule sera bien plus considérable encore, où ces physionomies
+s'animeront, c'est lorsque ce cri sinistre aura retenti sur la rive: «Un
+homme à l'eau!» Soyez sûr alors que, si les secours tardent à arriver,
+vous verrez s'élancer du haut de ce parapet un de ces flâneurs qui
+paraissent si calmes, si flegmatiques à présent. L'action succédera
+brusquement à la rêverie, le spectateur deviendra acteur, et tel
+individu qui comptait ne consacrer sa journée qu'à d'innocentes
+distractions, deviendra un héros malgré lui et sauvera son semblable.
+L'existence parisienne est remplie de semblables hasards.
+
+[Illustration: Vue extérieure des Bains Deligny.]
+
+Nous ne quitterons pas les ponts sans jeter quelques lignes de
+malédiction contre l'avide barbarie de certains industriels qui ont
+inventé la pêche aux hirondelles. Un hameçon attaché à l'extrémité d'une
+longue ficelle pend au-dessus de l'eau, appâté, d'un ver ou d'une
+mouche; l'hirondelle, que ses petits attendent et qui ne croit pas
+d'ailleurs à la méchanceté humaine, se jette sur la mouche et reste
+suspendue par le cou. Vous nous direz sans doute que nous pourrons nous
+donner bientôt, au prix de quelques centimes, le plaisir de rendre ces
+malheureuses captives à la liberté; n'importe! ces spéculations sur la
+sensibilité publique nous paraissent ignobles; et puis que de gens qui
+n'osent pas se montrer généreux en plein jour! Les pauvres hirondelles
+sont souvent victimes de cette fausse honte: elles meurent entassées
+dans leur cage, privées d'air et de nourriture. Ce genre de pêche
+devrait être défendu: il prive la Seine d'un de ses plus gracieux
+ornements; instruites par l'expérience, les hirondelles quittent ses
+bords maudits; or, quand vient le printemps, une rivière sans
+hirondelles est comme un parterre sans fleurs.
+
+Rangerons-nous les canotiers parmi les flâneurs aquatiques? doute
+terrible, question épineuse! Tour résoudre la difficulté, nous avons
+interrogé quelques canotiers, ils nous ont répondu par le silence du
+mépris. Évidemment le canotier répugne au titre de flâneur; lui
+donnerons-nous le titre de marin? hélas! il le faut bien.
+
+Le canotier est cousin germain du garde national: il aime à jouer au
+marin comme l'autre aime à jouer au soldat. N'ayant pas d'existence
+légale, de mandat social, d'organisation, il y suppléera par
+l'association individuelle; chaque canot aura son équipage, chaque
+équipage son capitaine. Ainsi enrégimentés, les canotiers se donneront
+une nationalité factice; les uns arboreront le pavillon américain, les
+autres le pavillon anglais; ceux-ci le pavillon grec, ceux-là
+consentiront à rester Français. Même manoeuvre, même costume qu'à bord
+des navires de guerre. Le commandement se fait au sifflet; il y a un
+porte-voix pour le capitaine. J'ai connu un canotier auquel on avait
+persuadé que M. Thiers, lors de son dernier ministère, avait rédigé un
+projet de loi tendant à mobiliser tous les canotiers de Paris pour parer
+aux éventualités d'une guerre avec l'Angleterre.
+
+Le canotier a encore ceci de commun avec le garde national que les
+plaisanteries glissent sur lui sans entamer le moins du monde sa
+cuirasse;
+
+ Ille robur et aes triplex... qui fragitem truci, etc., etc.
+
+On remplirait des volumes avec toutes celles qu'on a faites ou qu'on
+fera sur son compte. Il est question, depuis quelque temps, de
+rétablissement d'un _canot's club_ à l'instar au _jockey's club_; nous
+ne savons pas au juste où en est ce projet. En attendant, les canotiers
+se réunissent à Bercy; ils forment des sociétés chantantes, des espèces
+de _caveaux_ où l'on cultive à la fois la malelotte, le petit vin à
+douze et la poésie mythologique.
+
+N'allez pas croire cependant que l'existence du canotier soit exemple de
+périls; la tempête s'abat sur le pont du frêle navire; les typhons de
+Saint-Ouen, le mistral de Saint-Maur viennent mettre en danger la frêle
+embarcation; souvent tous les efforts deviennent inutiles, l'esquif
+chavire, il faut gagner le rivage à la nage; heureux si, en touchant au
+bord, l'équipage se trouve encore au complet.
+
+Les accidents sur la rivière sont assez fréquents; leurs résultats
+seraient bien moins souvent désastreux si le désir de faire de la
+couleur locale, de passer pour de vrais flambards, ne poussait
+l'imprudent canotier à des excès que l'amour de la poésie maritime ne
+suffit pas toujours à excuser.
+
+[Illustration: Vue intérieure des Bains Deligny.]
+
+Vienne un événement dans le genre de celui dont nous venons de parler,
+une tempête, un naufrage, et le malheureux flambard, gêné par l'excédant
+de couleur locale qui surcharge son estomac, court le double risque
+d'être entraîné par le courant et étouffé par le poids de l'eau.
+
+On ne saurait trop recommander aux capitaines de prêcher la sobriété à
+leurs équipages. Le vrai marin attend d'être à terre pour se livrer à
+l'ivresse des festins.
+
+Le véritable flâneur de la Seine, c'est le pêcheur à la ligne. En voilà
+un que les moqueries populaires n'ont pas épargné; il résiste depuis des
+siècles aux sarcasmes de vingt générations; c'est l'homme fort d'Horace:
+il pêcherait à la ligne sur les ruines, du monde. Il se tient là, la
+ligne tendue, l'oeil aux aguets, faisant silence, s'étonnant, durant une
+journée entière, de la ténacité du poisson à ne pas mordre à l'hameçon;
+il n'aurait qu'à lever les yeux pour jouir d'un des plus admirables
+panoramas qui soient au monde: il reste le regard fixé sur un morceau de
+liège qui flotte sur l'eau.
+
+[Illustration: La pleine eau.]
+
+Appliquez cette patience, cette puissance de concentration sur un objet
+plus relevé, les mathématiques, par exemple, et vous avez Archimède ou
+Newton. Il y a du pêcheur à la ligne au fond de tout homme de génie.
+
+Mais ne poussons pas plus loin ce paradoxe; d'autres objets réclament
+notre attention. Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est aussi
+une des curiosités des bords de la Seine, promet un jour exempt d'orages
+et permet l'accès de l'eau au baigneur parisien. Aujourd'hui la natation
+est devenue une mode pour tout le monde et un besoin pour quelques-uns:
+les cercles de bains sont passés à celui de monument public. Que de
+progrès depuis l'école-Petit jusqu'à l'école-Deligny! L'école-Petit est
+en quelque sorte la Sorbonne de la natation, l'école Deligny en est le
+café de Paris. L'une a conservé sa physionomie classique et sévère;
+c'est là que les élèves de Sainte-Barbe, de Rollin, d'Henri IV, viennent
+rafraîchir leurs membres fatigués par les luttes universitaires; l'autre
+est coquette, somptueuse, élégante comme un vaste boudoir. On y marche
+sur des tapis, on y fume le cigare de la Havane ou la cigarette de
+Latakié; on y prend des glaces et des sorbets. L'école-Deligny est
+dentelée, festonnée, pleine d'arceaux et d'ogives comme un palais
+mauresque. C'est un Alhambra flottant, un Alcazar bâti sur pilotis.
+
+Ce que nous disions tout à l'heure du canotier et du pêcheur à la ligne,
+peut s'appliquer également au nageur; il est type comme les deux autres.
+Le nageur ressuscite l'antique fable des Tritons, il passe sa vie à
+l'école de natation, c'est-à-dire dans l'eau. Entré le premier dans
+l'établissement, il en sort le dernier; il décide les paris, juge les
+plongeons, punit les passades déloyales et règle l'ordre et la marche de
+la pleine-eau. C'est une royauté qui commence avec le premier lilas et
+finit avec la dernière hirondelle.
+
+Quittons l'école de natation et remontons sur le Pont-Royal; de là nous
+pourrons embrasser le cours entier de la Seine. Toute l'histoire de
+Paris, représentée par ses monuments, se reflète dans ces ondes
+fugitives; l'Institut devant des bains publics, l'Hôtel-Dieu devant un
+bateau de blanchisseuses, la place de Grève devant un pêcheur à la
+ligne. A chaque instant ce sont de nouveaux contrastes: le quai aux
+Fleurs touche au Palais-de-Justice, les roses auprès des verrous; la
+Morgue est à côté d'un marché, la mort et la vie; la Préfecture de
+Police est vis-à-vis l'hôpital, le crime et le malheur, le vice et la
+misère. Le Louvre, les Tuileries, les Invalides, l'Hôtel-de-Ville, la
+Chambre des Députés, l'hôtel des Monnaies, au-dessus de ces édifices,
+les tours de Notre-Dame. En voyant ces monuments échelonnés sur les
+rives de la Seine, on serait tenté de croire que les architectes ont
+voulu que le fleuve portât aux flots de l'Océan quelque image de la
+grandeur de la France.
+
+
+
+Cours Scientifiques.
+
+ÉCOLE DE MÉDECINE.
+
+BOTANIQUE.--M. MARTINS, PROFESSEUR AGRÉGÉ.
+
+La brillante verdure qui renaît chaque année à nos yeux ne sert pas
+uniquement, comme quelques-uns de nos lecteurs le pensent peut-être, à
+parer nos campagnes et à nous offrir de frais abris pendant la chaleur
+du jour. Avant d'étendre ses bienfaits sur l'homme, elle est utile au
+végétal lui même; c'est par son entremise que la plante se met en
+rapport avec l'atmosphère et y élabore les sues qu'elle a puisés dans le
+sol; les feuilles sont, en un mot, les organes principaux de la
+_respiration végétale_, les _poumons_ des végétaux. Dans les climats des
+tropiques, sous un ciel brûlant mais plus pur, la nature est plus riche
+et mieux parée, une végétation luxuriante se montre de toutes paris, et
+cette surabondance de vie se manifeste à l'extérieur par un
+développement admirable des organes foliacés, les poumons présentent une
+surface plus étendue, et la vie végétale atteint son plus haut point de
+perfection.
+
+En quoi consiste donc cette respiration, ce phénomène important, qui
+tient le règne animal et le règne végétal tout entiers sous son
+influence mystérieuse? Nous avons déjà répondu en partie à cette
+question dans notre dernier numéro: nous avons donné une idée de la
+manière dont la respiration s'exécute chez les animaux; nous allons
+étudier aujourd'hui cette fonction dans le règne végétal; le cours que
+vient de terminer à l'École de Médecine M. Martins, professeur agrégé,
+nous en donne l'occasion.
+
+Avant d'aborder l'étude de la respiration végétale, il faut bien nous
+rendre compte de la signification exacte des termes dont nous allons
+faire usage. Nous avons en effet une distinction importante à établir:
+nous reconnaissons dans une plante des _parties vertes_ et des _parties
+colorées_, et nous entendons, avec tous les botanistes, par parties
+colorées tout ce qui n'est pas vert; ainsi, pour nous, la fleur du lis
+sera colorée, quoiqu'elle soit blanche; les racines, les vieilles tiges,
+les fleurs, leurs enveloppes et les fruits, sont des parties colorées.
+Cela posé, étudions successivement la manière dont, ces différentes
+parties agissent sur l'air atmosphérique. L'air, comme chacun le sait,
+est un mélange de deux gaz; l'oxygène et l'azote. Un volume d'air offre
+sur 100 parties à peu près 79 parties d'azote et 21 parties d'oxygène;
+il renferme en outre des traces d'acide carbonique. On s'étonne, au
+premier abord, qu'une proportion si faible de ce dernier gaz puisse,
+comme nous allons le voir, jouer le rôle principal dans la respiration
+végétale; mais cet étonnement disparaît quand on songe à l'immensité de
+la masse d'air qui nous entoure. Nous ne recueillons dans nos
+expériences que très-peu d'acide carbonique parce que nous ne soumettons
+à l'analyse qu'une très-petite quantité d'air, mais le calcul nous
+apprend que l'atmosphère renferme en réalité 1,500 billions de
+kilogrammes de carbone.
+
+Fonctions des parties colorées.--Les parties colorées des plantes
+absorbent l'oxygène et exhalent l'acide carbonique. Ce phénomène a lieu
+en tout temps, et de jour comme de nuit.
+
+Nous voyons sans cesse autour de nous des preuves de ce fait; ainsi la
+présence de l'air est indispensable aux racines elles-mêmes; et si elles
+sont trop enfoncées dans le sol, en sorte que l'air ne puisse parvenir
+jusqu'à elles, la plante dépérit; le même état de souffrance se
+manifeste si le pied de l'arbre est inondé, et qu'une grande masse d'eau
+se trouve ainsi interposée entre l'air et les racines. Pour hâter la
+croissance d'une jacinthe, il suffit de renverser une fiole d'oxygène
+dans le vase plein d'eau où plongent ces racines.--Les fruits agissent
+comme les racines et donnent naissance à des phénomènes identiques, même
+après avoir été cueillis; chacun connaît le danger qu'il y a à séjourner
+dans un endroit où des fruits sont réunis en grande quantité; l'oxygène
+de l'air du fruitier étant bientôt absorbé, est remplacé par de l'acide
+carbonique, gaz mortel pour l'homme.--Les fleurs sont dans le même cas;
+il serait imprudent de passer une nuit dans une serre, ce qui prouve en
+outre que le dégagement de l'acide carbonique s'effectue de nuit comme
+de jour. Les parties colorées respirent donc à la manière des animaux;
+elles absorbent l'oxygène et exhalent de l'acide carbonique qui vicie
+l'air environnant.
+
+Fonctions des parties vertes.--Ici commence l'ordre de phénomènes le
+plus important pour le végétal et celui que les feuilles sont
+principalement appelées à remplir; une grande différence nous frappe au
+premier abord: l'action n'est plus la même pendant le jour et durant la
+nuit.
+
+Pendant la nuit les parties vertes se comportent comme les parties
+colorées, elles absorbent l'oxygène et dégagent de l'acide carbonique.
+
+Pendant le jour, au contraire, et sous l'influence directe des rayons du
+soleil, les plantes décomposent l'acide carbonique, fixent le carbone et
+exhalent, l'oxygène. Ce fut Bonnet qui entrevit le premier ce curieux
+phénomène.
+
+Il avait placé des feuilles dans une source: les rayons du soleil y
+dardaient avec force, et de petites bulles de gaz se montrèrent bientôt,
+principalement sur la surface inférieure. Bonnet pensa que c'était de
+l'air qui provenait de l'eau; pour s'en assurer, il plaça les feuilles
+dans de l'eau distillée et dépouillée par conséquent d'air; il ne parut
+plus une seule bulle de gaz, et Bonnet se confirma dans son opinion
+erronée; il avait négligé de faire l'analyse de cet air prétendu, et
+passa ainsi à côté d'une des plus belles découvertes de la physiologie
+végétale. Priestley reprit plus tard la même expérience; mais, en
+véritable chimiste, il ne manqua pas de soumettre à l'analyse le gaz
+qu'il vit se produire, et reconnut avec étonnement que c'était de
+l'oxygène. L'acide carbonique contenu en dissolution dans l'eau avait
+été décomposé; les feuilles s'étaient emparées du carbone et avaient
+exhalé l'oxygène. Bonnet n'avait pas obtenu de gaz dans l'eau distillée,
+parce que la plante n'y trouvait plus d'acide carbonique qu'elle put
+décomposer. Mais ce n'était pas tout: il fallait prouver encore que dans
+l'air l'action est la même; que sous l'influence des rayons solaires la
+plante décompose l'acide carbonique de l'atmosphère comme elle le fait
+pour celui que l'eau tient en dissolution. Ce fut Théodore de Saussure
+qui mit ce fait hors de doute par un exemple admirable de simplicité et
+de précision. Il prit vingt-une pervenches aussi semblables que
+possible, dont il analysa sept; il nota la quantité de carbone qu'elles
+renfermaient; il en plaça ensuite sept sous un récipient où il avait
+introduit sept centièmes d'acide carbonique; sept autres furent placées
+sous un second récipient où il y avait de l'air privé d'acide
+carbonique. Il laissa végéter pendant six jours ces quatorze pervenches,
+et procéda ensuite à l'analyse du gaz renfermé sous les deux cloches:
+dans la première l'acide carbonique tout entier avait disparu et l'air
+restant contenait vingt-quatre et demi pour cent d'oxygène, au lieu de
+vingt-un qu'il renfermait d'abord; dans la seconde cloche, la quantité
+d'oxygène n'avait pas augmenté; les pervenches de la première furent
+soumises à l'analyse: elles renfermaient onze centigrammes et demi de
+carbone de plus que celles qui avaient été analysées au commencement de
+l'expérience. La quantité de carbone n'avait pas augmenté; dans les
+plantes de la seconde cloche, dont l'air avait été dépouillé de toute
+trace d'acide carbonique.
+
+Par cette expérience remarquable, de Saussure a mis en évidence le
+principe fondamental de la respiration végétale; décomposition de
+l'acide carbonique, exhalation de l'oxygène et fixation du carbone. La
+plante est essentiellement composée de carbone, et toutes les forces
+vitales agissent pour fixer ce carbone dans son sein. L'air qui nous
+entoure est donc d'autant plus vivifiant pour les plantes qu'il est plus
+mortel pour les animaux, par la proportion d'acide carbonique qu'il
+renferme.
+
+Ce n'est pas seulement de l'atmosphère que les végétaux retirent le
+carbone qui leur est nécessaire; il existe encore deux autres sources où
+ils en puisent sans cesse. Au moyen de leurs racines ils trouvent de
+l'acide carbonique dans le sol, et le décomposent ensuite. Pour
+s'assurer de ce fait, Sénébier ayant pris deux branches aussi semblables
+que possible, plaça la tige de l'une d'elles dans de l'acide carbonique;
+l'autre fut laissée à l'air; la première était encore pleine de
+fraîcheur que la seconde était complètement fanée. Enfin les végétaux,
+en combinant de l'acide carbonique, forment l'oxygène absorbé pendant la
+nuit avec le carbone même qu'ils renferment dans leur sein. Ainsi l'on
+peut dire que, pendant la nuit, la plante prépare des matériaux pour le
+travail plus important du jour: elle absorbe de l'oxygène et exhale de
+l'acide carbonique, qui sera décomposé au profil du végétal sous
+l'influence salutaire des rayons du soleil. M. Dumas pense même que la
+plante ne fait rien pendant la nuit, qu'elle n'agit réellement que le
+jour, et qu'à l'ombre elle se borne à laisser passer l'acide carbonique
+emprunté au sol qui filtre à travers ses tissus et se répand dans l'air.
+
+Les parties vertes des végétaux qui jouissent de ces propriétés
+admirables de décomposition, sont douées d'une autre faculté non moins
+mystérieuse: elles retiennent tous les rayons chimiques que darde le
+soleil. Chacun se souvient, en effet, de l'impuissance de l'appareil de
+M. Daguerre à reproduire les paysages, comme si, dit M. Dumas, les
+rayons chimiques essentiels aux phénomènes daguerriens avaient disparu
+dans la feuille, absorbés et retenus par elle et mis en réserve pour
+servir à la dépense énorme de force chimique nécessaire à la
+décomposition d'un corps aussi stable que l'acide carbonique.
+
+Les végétaux, outre le carbone, absorbent de l'hydrogène en décomposant
+l'eau qui entoure leurs racines, comme font prouvé MM. Edwards, Colin et
+Boussingault. D'après les expériences de ce dernier chimiste, ils fixent
+de plus une certaine quantité d'azote.
+
+Le tableau suivant résume d'une manière très-concise les phénomènes
+principaux de, la respiration végétale;
+
+RESPIRATION VÉGÉTALE.
+
+1º parties (De jour )
+ colorées. (et de nuit,)
+ ) Absorbent de l'oxygène et exhalent de
+ (A. Pendant ) l'acide carbonique.
+ (la nuit, )
+2º PARTIES ( (Décomposent l'acide
+ vertes. ( (carbonique, exha-
+ (B. Pendant (lent l'oxygène et (a. De l'air.
+ (le jour, (gardent le carbone. (b. Des racines.
+ (Cet acide provient (c. De la combinai-
+ (de trois sources. (son de l'oxygène
+ (absorbé pendant
+ (la nuit avec le
+ (carbone de la
+ (plante.
+
+Les phénomènes qui constituent essentiellement la respiration des
+végétaux diffèrent donc totalement de ceux que nous a présentés la
+respiration des animaux; les premiers versent dans l'air de l'oxygène,
+gaz bienfaisant, source de vie; les seconds répandent, au contraire,
+autour d'eux des flots d'acide carbonique, gaz impur et qui devrait
+vicier l'air qui le reçoit; la respiration végétale servirait donc, à
+purifier l'air souillé par le souffle impur des animaux. Quelques
+observations viendraient à l'appui de cette idée: on sait que le fond
+des mares est souvent couvert de végétaux qui forment, par leur réunion,
+comme un tapis de verdure au fond des eaux. M. de Humboldt, observant
+les poissons qui s'y trouvaient, s'aperçut qu'ils étaient pleins
+d'ardeur et de vie lorsque le soleil dardait ses rayons sur l'eau; ils
+paraissaient souvent, au contraire, épuisés et malades lorsque le soleil
+ne se montrait pas, et quelques-uns même finissaient par mourir si le
+ciel restait longtemps couvert. Frappé de ce fait, l'illustre
+observateur analysa l'eau de la mare quand le soleil donnait, et ce ne
+fut pas sans étonnement qu'il trouva que l'air contenu en dissolution
+dans l'eau renfermait 80 à 90 pour 100 d'oxygène; ayant soumis ensuite à
+l'analyse une certaine quantité d'eau de la même mare recueillie pendant
+un temps sombre, il n'y trouva plus que 16 à 17 pour 100 d'oxygène.
+Cette différence énorme expliquait le malaise des poissons durant les
+heures ou ils ne pouvaient respirer une quantité suffisante d'oxygène,
+et l'augmentation de ce gaz précieux lors des jours de soleil, jours de
+joie et de santé pour les poissons, ne peut être attribuée qu'à
+l'influence des végétaux de la mare, dont la respiration, activée par la
+présence du soleil, purifiait l'eau en y versant une proportion plus
+considérable de gaz oxygène. Mais ce fait isolé ne prouve pas, quelque
+curieux qu'il soit, les rapports constants que plusieurs physiologistes
+ont voulu établir entre les deux règnes, les mettant pour ainsi dire
+sous la dépendance l'un de l'autre, en donnant aux animaux la tâche de
+fournir l'acide carbonique nécessaire au règne végétal, et en chargeant
+les plantes de débarrasser l'atmosphère de ce gaz impur et de le
+remplacer par l'oxygène. M. Martins se hâte de prévenir ses auditeurs
+contre ces idées spécieuses au premier abord, mais que l'expérience ne
+confirme pas. Considérant la plante dans son ensemble, il remarque que
+les parties vertes sont toujours les plus nombreuses, que pendant la
+nuit la plante vicie l'air au lieu de le purifier, que pendant l'hiver
+l'action du règne végétal cesse presque entièrement, et qu'enfin,
+pendant le jour et durant la belle saison, le soleil refuse souvent à la
+terre ses rayons vivifiants. Le professeur en conclut que les deux
+actions se balancent et qu'en somme la présence du règne végétal
+n'influe pas ou n'exerce du moins qu'une faible influence sur la
+composition de l'air. Les expériences de Link Woodhouse et Grish
+viennent donner à cette opinion un cachet de certitude. Ces observateurs
+placèrent sous de grandes cloches des plantes entières chargées de
+feuilles, de fleurs et de fruits; après un temps assez considérable,
+l'air de la cloche fut soumis à l'analyse, et sa composition était la
+même qu'avant l'expérience: il y avait eu un équilibre parfait entre les
+différents phénomènes; ce que l'air avait gagné en oxygène par l'action
+des parties vertes lui avait été repris par les parties colorées; il en
+avait été de même pour l'acide carbonique, et l'air de la cloche n'avait
+été ni vicié ni amélioré par la respiration de la plante. La chimie, par
+la voix de M. Dumas, vient d'ailleurs confirmer l'opinion des
+botanistes. L'illustre savant nous prouve par des chiffres que
+l'influence du règne végétal est nulle sur les animaux. L'air qui nous
+entoure, dit-il, pèse autant que 581.100 cubes de cuivre d'un kilomètre
+de côté; son oxygène pèse autant que 134.000 de ces mêmes cubes. En
+supposant la terre peuplée de mille millions d'hommes et en portant la
+population animale à une quantité équivalente à trois mille millions
+d'hommes, on trouverait que ces quantités réunies ne consomment en un
+siècle qu'un poids d'oxygène égal à 15 ou 16 kilomètres cubes de cuivre,
+tandis que l'air en renferme 134.000. Il faudrait 10.000 années pour que
+tous ces hommes pussent produire sur l'air un effet sensible à
+l'eudiomètre de Volta, même en supposant la vie végétale anéantie
+pendant tout ce temps.» Nous voyons donc que, par des considérations
+différentes, M Martins et M. Dumas arrivent au même but. La chimie, la
+balance en main, vient confirmer les doctrines de la physiologie
+végétale; leurs résultats sont d'accord: nous ne devons pas nous en
+étonner, car les sciences sont soeurs et doivent marcher en se donnant
+la main.
+
+[Illustration: deco]
+
+
+
+Margherita Pusterla..
+
+AVANT-PROPOS.
+
+Le 13 mai dernier, l'_Illustration_, dans son _Bulletin
+bibliographique_, a rendu compte de l'Histoire universelle publiée en
+Italie par M. César Cantù, et dont une traduction s'imprime en ce moment
+à Paris. Nous offrons aujourd'hui à nos lecteurs un roman du même
+écrivain, _Margherita Pusterla_. Notre intention n'est pas d'entretenir
+ici nos lecteurs de M. Cantù lui-même, et nous renvoyons ceux qui
+seraient curieux d'avoir quelques détails sur sa vie; littéraire à
+l'article que notre collaborateur lui a consacré. Mais il est peut-être
+nécessaire, sans prétendre en aucune façon imposer notre opinion à
+personne, de dire quelques mots de l'ouvrage dont nous commençons
+aujourd'hui la traduction.
+
+La renommée a ses hasards et ses caprices, et c'est surtout sur les
+importations littéraires qu'elle exerce sans contrôle l'arbitraire de
+ses jugements. Souvent, on ne le sait que trop, un peuple ne connaît que
+les médiocres écrivains de la contrée voisine, qui le juge également sur
+les moindres représentants de son génie; tandis que des réputations
+nationales, très-justes et très-méritées, ne passent jamais la
+frontière, qui ne devrait pas exister pour elles.
+
+Nous pensons que ces réflexions s'appliquent, dans une certaine mesure,
+au peu de bruit qu'a fait en France _Margherita Pusterla_. L'école du
+roman historique en Italie, qui reconnaît Manzoni pour son maître, n'a
+pourtant produit aucune oeuvre qui, avec des qualités très-différentes,
+et sans la moindre trace d'imitation, mérite plus d'être comparée aux
+oeuvres du chantre des _Promessi Sposi_. On peut juger diversement les
+défauts de M. Cantù, mais il ne peut y avoir qu'une voix sur ses
+qualités: un sentiment littéraire élevé, une érudition solide et
+consciencieuse, un habile développement des caractères, une inspiration
+morale toujours droite, toujours présente, le sens du pathétique,
+l'expression souvent forte, souvent heureuse, de l'énergie, de la
+sensibilité; est-il beaucoup de romanciers célèbres dont on en puisse
+dire autant? Ces qualités, l'Italie les a trouvées dans _Margherita
+Pusterla_, qu'elle compte parmi ses lectures favorites. Nous espérons
+que la traduction, interprète toujours un peu perfide, ne les cachera
+pas entièrement à nos lecteurs. Ils ne chercheront pas, surtout dans les
+premiers chapitres, le rapide intérêt et la facile lecture des nouvelles
+que nous avons données jusqu'ici, et que, nous donnerons encore de temps
+en temps, sans interrompre le cours de la publication de _Margherita_.
+Ils comprendront dès l'abord que c'est là une oeuvre qui, par son
+étendue, réclame la longueur des préparations, et que le grand Écossais
+lui-même ne résisterait pas à celui qui le jugerait sur le début de ses
+chefs-d'oeuvre. Les conditions de cette équité préjudicielle une fois
+remplies, nous croyons que te talent de l'auteur exercera sur le public
+français toute l'influence qu'il a exercée en Italie.
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LA MARCHE TRIOMPHALE.
+
+En 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de
+Mantoue, avaient tenu cour plénière dans leur ville. Tables publiques,
+musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient
+prodigué toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succédé aux
+gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient à leur aide pour
+éblouir les esprits généreux, charmer les frivoles et capter le peuple,
+toujours alléché par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers
+étaient accourus à cette fête, en grand luxe d'habits, couverts des plus
+belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et
+montés sur des destriers ferrés d'argent. Parmi eux, on comptait,
+beaucoup de Milanais venus pour faire cortège au jeune Bruzio, fils
+naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'étaient Giacomo
+Aliprando, Matteo Visconti, frère de Galéas et de Barnabé, qui depuis
+devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille
+des Crivelli, et le plus renommé de tous, Franciscolo Pusterla, le plus
+opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus
+fortuné, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque
+certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette
+histoire, il n'eût pas été sur le bord d'un abîme de misères dont il
+devait atteindre le fond.
+
+Ces champions milanais avaient remporté le prix du tournoi de Mantoue.
+Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins,
+noir comme la résine, avec sa housse bleu de ciel, chamarrée d'argent,
+et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches
+à deux de ses pieds, on avait encore ajouté deux vêtements, l'un
+d'écarlate, l'autre de soie, doublée de menu vair. Pour faire montre de
+ces trophées, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crémone,
+Plaisance et Pavie, d'où ils étaient revenus dans leur patrie le 20 mars
+de cette même année 1340. Partout ou les recevait en grande liesse.
+C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout
+temps à se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se
+déployait surtout dans cet âge où la force matérielle régnait sans
+conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le
+courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simulées, comme
+en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son
+humeur de curiosité et de disputes en factions de théâtre et en
+querelles littéraires. Aussi Milan envoya à la rencontre de ses
+chevaliers une escorte composée de la cour et des plus nobles seigneurs.
+Après s'être arrêtés dans le splendide château de Belgiojoso, ils
+s'acheminèrent tous vers la cité.
+
+Ils entrèrent en grande solennité par la rue Saint-Eustorge. Après avoir
+traversé le faubourg de la citadelle, déjà ceint d'une muraille, ils se
+présentèrent à la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe
+aujourd'hui le pont jeté sur le canal _del Naviglio_. Ce canal marque
+encore le fossé que, pour se défendre contre Barberousse, les Milanais
+avaient creusé autour de leur ville ressuscitée. Un terre-plein élevé
+avec les déblais de cette excavation était leur seul rempart; mais il
+suffisait alors que chaque citoyen était soldat, soldat pour la patrie
+et pour les franchises. Peu de temps avant l'époque dont nous parlons,
+Azone Visconti avait. à cet endroit, bâti une muraille de dix mille
+brasses de circuit, avec onze portes à herses et pont-levis, et
+couronnée de cent tours aux créneaux innombrables.
+
+Les chevaliers passèrent, sous l'arche qui subsiste encore, et
+côtoyèrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vénérables débris de
+l'antiquité romaine, bientôt ils arrivèrent au carrefour appelé
+Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que
+présentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux,
+le peuple accourait à ce spectacle, attiré par la joyeuse sonnerie des
+hérauts de la ville, vêtus de pourpre, et qui s'avançaient, avec leurs
+trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc
+mi-partie d'écarlate, et en manteaux de même couleur. Ils précédaient le
+cortège, entourant le porte-bannière, qui portait l'étendard aux armes
+des diverses portes semées autour d'une vipère noire en champ d'argent.
+
+«Quelle est cette dame tout de velours et d'or?» demandait un petit
+enfant.
+
+Ses parents lui répondaient: «C'est la princesse Isabelle, la femme de
+celui-là tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipère qui
+mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un
+peu notre bonne fortune d'avoir un maître si vaillant et une si belle
+maîtresse!
+
+--Eh! regardez, ajoutait un compère en poussant son voisin d'un
+malicieux coup de coude, quel échange d'oeillades entre elle et Galéas.
+
+--Eh! eh! répliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas
+d'hier que la tante s'entend avec le neveu.»
+
+Alors on commençait à réciter la chronique scandaleuse, on se conta et
+les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En
+effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrière,
+entouré de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous
+avons parlé, tous deux nés de différentes mères.
+
+[Illustration.]
+
+Luchino était fils du grand Matteo, qui, après l'archevêque Ottone
+Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de
+Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de défendeur
+de la liberté. Galéas avait succédé à Matteo dans le commandement; à
+Galéas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 août de
+l'année précédente, avait été reconnu seigneur par l'assemblée Générale
+des Milanais; mais comme on se défiait d'une jeunesse indomptée qui
+s'était consumée en aventures de libertin, on lui avait associé son
+frère Giovanni, évêque suzerain de Novare. Comment le peuple,
+connaissant les défauts de ce prince, l'avait-il élu de préférence, ou
+n'avait-il pas rétabli la liberté? Ce serait mal connaître le génie
+populaire que de s'en étonner. Arrivé au pouvoir, Luchino, usant
+d'astuce et d'autorité, élimina bientôt son frère.. qui, prêtre, bon
+catholique et désireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et
+de sa belle mine, se déchargea volontiers des affaire publiques.
+
+[Illustration.]
+
+Luchino était abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut
+accompagner tous les vices et s'unir même à l'infamie. Avare de
+promesses, intrépide à les tenir, prompt à prendre une résolution et
+prompt également à l'exécution, il augmenta son empire qu'il ne laissa
+point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses
+bâtards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia à l'homme qu'il
+avait une fois offensé. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour
+suivre sa proie à travers de longs détours, pour consommer une iniquité
+sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns égalèrent parmi
+les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement
+remarquables par cette odieuse habileté. On le louait justement d'avoir
+délivré le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refréné les
+violences de ses feudataires, pesé au même poids Guelfes et Gibelins, et
+frappé d'un égal impôt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le
+regardait en propre, il n'appelait justice que son intérêt. A-t-il
+manqué d'imitateurs ou de modèles? Sa politique était simple: se
+conserver à tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et
+les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la
+déclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coûter. Selon
+ce qu'il croyait le plus utile à ses vues, il protégeait les arts et la
+poésie, ou il dressait pour les artistes et les poètes des gibets et
+emplissait les geôles. Il se considérait comme un conducteur de bêtes
+sauvages, qui, sous peine d'être dévoré par elles, doit sans cesse les
+tenir sous le coup du châtiment et leur faire sentir qu'il est
+nécessaire à leur existence; aussi voulait-il apparaître aux bons,
+c'est-à-dire aux peureux, comme l'unique auteur de la félicité publique.
+A l'égard des méchants, c'est-à-dire de ceux qui auraient osé, contrôler
+ses actes, il exagérait par calcul son naturel féroce et dissimulé.
+Espions, juges achetés, soldats, faisaient de temps en temps d'éclatants
+exemples. Accusations, emprisonnements, exécutions, tout apprenait à la
+foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait à
+croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obéissance
+l'unique droit des sujets.
+
+Les moyens violents n'étaient pas toujours ceux que Luchino aimait à
+mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas,
+ou trouvaient agréable cette partie de sa tactique qui consistait à les
+dompter par la corruption. A la populace, fêtes, danses, tavernes,
+mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manières sévères et
+réfléchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples
+et les facilités de la débauche, afin que, voyant les routes de la
+gloire et des honneurs fermées derrière eux, ils livrassent à la
+jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette
+voie était celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus
+sûrement à son but.
+
+La conscience criait encore en lui; mais, à l'aide des pratiques
+dévotes, il en étouffait la voix ou l'éludait. Chaque jour il récitait
+ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens étaient admis
+à sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des
+mendiants, qu'il servait lui-même avec tout le faste d'une fausse
+humilité. Jamais il ne mangeait que des mets de carême le samedi et les
+jours prescrits. Il établi! le tarif des funérailles, et de graves
+punitions furent prononcées contre les médecins qui visiteraient trois
+fois un malade sans faire venir le confesseur.
+
+Les ambassadeurs et les poètes lui répétaient sans cesse qu'il avait
+tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait à la cotte de
+mailles qu'il ne dépouillait jamais, aux doubles gardes qui
+environnaient sa demeure, aux énormes dogues qui ne le quittaient pas,
+en quelque lieu qu'il allât. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils
+mangeassent, n'étaient pas suspects de désirer un changement de
+gouvernement.
+
+Toutefois, à voir les démonstrations qui l'accueillaient sur son
+passage, on aurait pu prendre Luchino pour le père de son peuple, et
+toutes ces acclamations n'étaient pas dictées par une lâche flatterie.
+Il n'est pas de gouvernement, si détestable qu'il soit, dont quelque
+classe ne tire profit. Les Lombards, à cette époque, traversaient un âge
+de turbulence interne, où la liberté, achetée au prix du sang et des
+plus généreux efforts, était allée se perdant à travers les discordes
+civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigués
+de cette continuelle tempête, où le peuple risquait tout sans rien
+gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement énergique qui
+mettait un frein à toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix
+à la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient liberté!
+En outre, Luchino n'admettait guère aux emplois que des citoyens de
+Milan; six mille d'entre eux vivaient du trésor public. Pendant la
+disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris
+aux dépens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est
+toujours prêt à renvoyer à ses maîtres les responsabilité des biens ou
+des maux qu'il éprouve.
+
+Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils étaient aux
+affaires publiques. Chacun se préférait à la patrie; pourvu qu'il fût
+libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur était la
+gloire au prix de leur intérêt, la vertu au prix de la vie? Alors ils
+cueillaient les fruits dont ils avaient jeté la semence. Ceux à qui
+l'état de la cité était insupportable, et qui désespéraient de relever
+leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix
+contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays étrangers. Ils
+laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidité des citoyens qui
+voulaient s'élever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans
+les charges de la cour, réservant à celui-là seul dont ils recevaient de
+l'éclat et des récompenses les services qu'ils auraient dû consacrer à
+l'utilité de tous.
+
+Soupçonneux ou jaloux, Luchino avait retiré sa faveur à tous ceux qui
+sous Azone avaient atteint l'apogée de leur fortune. Désireux de
+s'entourer d'une troupe docile à ses inspirations, il avait appelé
+auprès de lui les compagnons de ses débauches juvéniles, prêts à faire
+tout ce qu'il voudrait, et même à se porter au pire. Dans le cortège que
+nous décrivons, il était facile de distinguer les favoris et les
+disgraciés. Les premiers entouraient le prince, se mêlaient de temps en
+temps à sa conversation; ils se reconnaissaient à l'orgueil avec lequel
+ils étalaient la magnificence de leur bassesse, à leur affectation à ne
+se réunir qu'entre eux, et aux grâces badines qu'ils déployaient en
+faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au
+dernier rang, taciturnes ou échangeant à grand'peine quelques mots d'une
+voix craintive et voilée. Le peuple supposait naturellement dans les
+favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les
+disgraciés étaient dépourvus à ses yeux; il saluait les premiers et
+assimilait les autres à des hérétiques et à des excommuniés. Contenue
+par la figure rébarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des
+gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau
+barbu du gendarme, criait: «Vive le Visconti! vive la vipère! (2)»
+
+[Note 2: On sait que les armes des Visconti étaient une vipère tenant un
+enfant à demi enfoncé dans sa gueule.]
+
+Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait à travers
+le cortège. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans
+la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an à les
+entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient
+l'office que remplissent quelquefois les poètes et toujours les
+flatteurs: aduler le prince, faire rire à leurs propres dépens, et
+cacher sous l'agrément d'un bon mot toute l'horreur d'un crime.
+Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y
+trouve quelque mélange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de
+leurs lazzis, des vérités hardies qui, sans eux, n'auraient jamais
+frappé les oreilles des grands.
+
+Grillincervello, c'était le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tête
+rasée d'un bonnet blanc conique, surmonté d'un cimier écarlate simulant
+une crête de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal
+façonnés, étaient surchargés d'énormes boulons et d'anneaux sonores. A
+la main, il tenait un bâton qui portait à l'un de ses bouts une tête de
+fou avec des oreilles d'âne. Deux raves lui servaient d'éperons,
+fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un
+fougueux destrier de Barlassine (autre phrase à son usage) tout bardé de
+rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tirée par un rire mêlé
+d'idiotisme et de malignité, les yeux louches et éraillés, il sautillait
+de çà, de là, tantôt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui
+couraient librement par les rues, tantôt barrant le passage à tout
+venant, et lâchant à celui-là un bon mot, à cet autre une injure. Tout
+en marmottant à l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon
+tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que
+celui-ci, sans compromettre sa gravité, s'apprêtait à le corriger avec
+le plat de son sabre, le bouffon était déjà bien loin. Matteo Salvatico,
+auteur de l'_Opus pandectarum médicinae_, le meilleur traité sur les
+vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des médecins
+d'alors, vêtu d'un habit de pourpre, les mains chargées de bagues
+précieuses et des éperons d'or à ses brodequins. Le fou, faisant à la
+monture de Matteo un geste intraduisible, disait au médecin: «Tâte-lui
+le pouls.» Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre
+meuble indispensable d'une cour à cette époque, il lui donnait un grand
+coup sur la nuque, pendant qu'il était absorbé, dans ses profonds
+calculs, et lui disait: «Les étoiles ne t'ont pas appris celui-là.»
+
+Luchino l'entendait et souriait. Il venait à peine de laisser derrière
+lui le palais qu'il avait élevé pour en faire sa demeure particulière,
+en face de Saint-Georges; il pénétrait lentement la foule, qui, près de
+l'église de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au marché, on, comme
+on disait, à la _Balla_ du laitage et des huiles, lorsque ses regards
+s'arrêtèrent sur la terrasse en saillie d'une tour située à l'angle de
+la rue qui conduit à Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y
+tenait. C'était Marguerite Pusterla. Elle était aussi du sang des
+Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce
+n'était pas pour satisfaire au caprice d'une curiosité de femme qu'elle
+venait regarder la marche du cortège, mais pour y reconnaître son mari,
+Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons
+dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mécontents. La noble
+dame, aussi belle que doit l'être l'héroïne d'un roman, dirigeait sur le
+parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa
+main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vêtu et
+monté. À cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels
+s'écriait: «Mon père! mon père!» et, avec l'élan ingénu de l'enfance,
+tendait vers lui ses petites mains. Absorbée dans cet épisode de
+famille, qui était tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux
+acclamations de la foule, ni à la pompe du cortège, ni aux yeux qui
+admiraient ses charmes, ni à Luchino lui-même, bien qu'il eût ralenti le
+pas en arrivant près du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les
+regards de Marguerite, il eût fait piaffer et caracoler le superbe
+étalon blanc qu'il chevauchait.
+
+Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dépit passa sur son rude
+visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposés à
+seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant
+avec un respect adulateur; il s'écria: «Si on veut trouver de la
+grandeur dans un homme, de la beauté dans une femme, il faut les
+chercher dans la maison des Visconti.»
+
+Luchino, insensible à cette bouffée d'encens, lui répondit, en homme
+habitué aux plus basses flatteries: «Soit; mais il paraît que notre nom
+commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours
+est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos réunions
+de sa présence.
+
+--Je le confesse, répliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et
+sauvage que sa beauté est pleine d'éclat et de charme; mais plus la
+victoire est difficile, plus il y a de gloire à la remporter; et quelle
+rigueur ne s'évanouirait devant le soupir d'un prince!»
+
+Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du
+flatteur, en fit autant à Luchino, et lui dit en se remuant de manière à
+faire tinter toutes ses clochettes; «Ne l'écoute pas, maître. Lèche-toi
+les barbes; ce n'est pas là morceau pour les dents.
+
+--Et pourquoi non, misérable?» Ces mots échappèrent au dépit de Luchino.
+
+[Illustration.]
+
+«Parce que non,» répéta le maraud en touchant sa monture; et en un clin
+d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des
+courtisans et aux vivat du peuple, avançait toujours avec lenteur, et de
+temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de
+Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avançait en compagnie d'un
+page et d'un moine venus à pied à sa rencontre, et s'entretenait avec
+eux. Gestes, regards, langage, tout était de feu dans le jeune pape. Le
+visage de l'autre, animé d'une gravité douce, révélait une lutte
+profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volonté;
+son front, prompt à se couvrir de rides, ses joues amaigries et
+creusées, ses lèvres contractées, tous ses traits étaient empreints du
+sceau que l'infortune impose à ses victimes, comme pour leur donner la
+consolation de se reconnaître entre elles et de pouvoir s'allier pour la
+combattre en commun.
+
+Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait à se
+retourner n'échappèrent point à Pusterla. Il n'adressa que ces mots à
+ses compagnons, frappés comme lui de ce spectacle: «Vous voyez!
+
+--Je vois, répondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude,
+d'un homme habitué aux graves pensées.
+
+--Misérable! s'écria le page; et des étincelles jaillissaient de ses
+yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un
+tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes animés de ma
+résolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous résoudrez-vous à
+proclamer hautement votre nom, et à finir d'un seul coup le commun
+opprobre et l'esclavage de la patrie?»
+
+Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence à
+Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frère, avec la
+tranquillité habituelle aux personnes qui vivent en elles-mêmes, disait;
+«Il ne reste qu'un parti à prendre pour les mécontents: qu'ils se
+séparent des méchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs
+concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections
+domestiques la paix de la conscience et la sécurité de leur honneur.
+C'est ce qu'à su faire ton beau-père Uberto Visconti; c'est l'exemple
+que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonné. Avec le
+trésor que lu possèdes en Marguerite, est-il un coin de terre si reculé,
+une solitude si abandonnée, dont tu ne puisses faire un paradis
+ici-bas?»
+
+La voix du moine s'était animée en parlant ainsi, et le rouge monta à
+ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tête, il fit
+silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami;
+«Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles.
+Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitté la scène de la
+politique? Combien je paraîtrais dégénéré de mes ancêtres, toujours si
+appliqués au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux
+mains d'Azone, tu sais si j'ai cessé de travailler au bien de la cité;
+tu sais avec quels égards pleins de délicatesse j'en usai avec Luchino,
+bien qu'il fût en querelle avec son oncle. J'espérais qu'arrivé à son
+tour à la souveraineté, il me saurait bon gré de ma conduite, me
+compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la
+voie du bien public. On a vu le fruit de ces ménagements. A peine en
+possession du trône que nous avons tant contribué à lui assurer,
+non-seulement il a oublié nos récents services, mais il nous a fait un
+crime des anciens; il nous a tous écartés. Il s'est entouré de gens
+nouveaux de race plébéienne, aveugles conseillers insensés flatteurs,
+pestes de cour, dont je voudrais être à mille lieues, si l'espoir ne me
+tenait encore au coeur de redevenir utile à ma famille et à mes
+concitoyens.»
+
+Alpinolo applaudissait à ce langage hardi. Frère Buonvicino, comprenant
+que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel
+qui, habitué à ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie,
+mettait au même rang le calme et la mort, aurait facilement rétorqué les
+spécieux arguments de son ami; mais aurait-il pu réveiller dans son âme
+quelque honte virile, capable de le ramener à des idées plus saines?
+Accoutumé à voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point
+être conduit à les mépriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'à
+la place du Dôme, où ils se séparèrent.
+
+Au lieu où s'élève aujourd'hui le palais royal siégeaient alors les
+intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se
+tenait chaque semaine le marché des habits. L'emplacement occupé
+maintenant par le Dôme s'appelait la place aux Harangues, parce que
+c'est là que, sous le gouvernement républicain, les citoyens se
+réunissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui
+intéressaient le bien public. Sur cette place, luttèrent longtemps le
+sincère patriotisme du petit nombre et l'ambitieux égoïsme de la
+majorité. Là, naquirent les factions qui déchirèrent la patrie, jusqu'à
+ce que, rassasiés de tempêtes, les Milanais remissent le pouvoir suprême
+aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que
+l'archevêque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le
+Grand son fils Galéas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs
+fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif à
+déguiser la servitude, avait soigneusement pourvu à l'embellissement des
+édifices de la cité; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment
+comme dans sa royale demeure avait surtout été orné avec un goût
+merveilleux. C'était une tour à plusieurs étages, avec chambres, salles,
+corridors, bains et jardins. De nombreux appartements à doubles fenêtres
+s'étendaient au rez-de-chaussée, avec riches portières, profusion d'or
+et de telles richesses que c'était éblouissant à voir. On y remarquait
+une vaste volière en fil de fer, où voltigeaient des oiseaux de toutes
+les espèces. Il n'y manquait pas même une ménagerie d'ours, de babouins
+et d'autres bêtes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et
+un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite était
+ornée; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot
+continu, et qui représentait le port de Carthage rempli de vaisseaux
+armés pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements
+de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques précieuses.
+
+[Illustration.]
+
+Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortège ducal. Le beau
+jeune homme, à la barbe longue, aux cheveux tombant en flots bouclés sur
+ses épaules, splendide dans ses habits, et comme ombragé par les plumes
+ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de
+cheval et présenta la main à la comtesse Isabelle pour l'aider à
+descendre de son palefroi. C'était Galéas Visconti. Il monta les degrés
+en chuchotant des galanteries à l'oreille de sa tante, pendant que tout
+le cortège les suivait.
+
+On arriva à la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est
+qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la décrivent.
+Là, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations à
+Hector, à Hercule, à Azone et aux autres images de héros qui décoraient
+les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se
+livrer à cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et
+d'idées, qui fait le délassement des assemblées polies. On discourait de
+la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la
+critique. La _Maestria_ et les beaux coups de nos joueurs occupaient
+aussi l'assemblée; et quoique leur coeur dût conserver le vivant
+souvenir d'une liberté récente, ils s'enorgueillissaient d'un
+compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulièrement
+les hommages des envoyés des petites cours lombardes, et l'ambassadeur
+de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio
+et de Franciscolo Pusterla.
+
+[Illustration.]
+
+Cette dernière louange dut paraître bien malhabile aux courtisans
+consommés, qui savaient combien peu ce dernier était dans les bonnes
+grâces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le
+prince, à ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la
+parole avec plus de grâce qu'il n'en avait jamais montré aux plus
+favorisés, lui rejeter les éloges du Mantouan et ceux qu'Azone avait
+coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le
+genre de louanges auquel on résiste le moins, celles, qu'on rapporte
+comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme
+avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il
+eut, avec un art brillant, caressé les passions de Pusterla, il ajouta
+du ton de la confidence; «Franciscolo, je n'ai point oublié, soyez-en
+sur, l'amitié qui nous unissait dans la vie privé; je n'attendais que
+l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette
+occasion se présente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant à
+supporter mon inimitié, implore une réconciliation. A qui pourrais-je
+mieux confier une affaire si délicate qu'à vous, qui êtes aussi habile
+dans le conseil que sur le champ de bataille, agréable à Mastino, et
+tout à fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'étranger.
+Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre à Vérone avec
+vos lettres de créance, qui vous seront remises sur les ordres que nous
+avons déjà donnés.»
+
+Pusterla haïssait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui
+le laissait dans l'oubli, le réduisait à un repos sans influence et sans
+gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de
+faveur, dès qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui
+l'avaient méprisé, sa haine disparut comme l'éclair; il oublia les
+outrages reçus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il
+oublia jusqu'au soupçon jaloux qu'avaient fait naître en lui les
+téméraires regards adressés par Luchino à Marguerite. Il ne se douta pas
+un instant que cette mission n'était qu'un piège pour l'éloigner et
+consommer son déshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec
+reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition étend sur nos
+yeux.
+
+Tout fier et tout joyeux, il revint à son palais, où ses amis
+s'étaient réunis pour fêter son retour triomphant. Il embrassa froidement
+Marguerite, qui accourait à sa rencontre avec son jeune fils; et
+s'écriant: «Une bonne nouvelle!» il raconta la mission dont le prince
+venait de l'investir. Quelques-uns le félicitèrent. Alpinolo, que nous
+connaissons déjà, secoua la tête, et dit: «D'une vipère, que peut-il
+sortir que du venin!»
+
+[Illustration.]
+
+Marguerite pâlit, et d'un geste éloquent lui montrant leur Venturino; «A
+peine es-tu de retour, dit-elle à son mari, et déjà tu veux nous
+abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle
+société plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus
+honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.»
+
+Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses
+bras, et paraissait attendri. Mais bientôt la soif des honneurs et
+l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique
+étouffèrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la
+nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous
+les moyens de le dissuader d'une résolution si funeste. L'aspect
+solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait
+merveilleusement avec les raisons austères qu'il donnait à Pusterla pour
+l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus
+avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir.
+
+Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd à toutes ses instances,
+comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup
+qui lui semblait devoir être le plus sensible: «Et Marguerite?» lui
+dit-il.
+
+Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tête avec
+l'obstination d'un homme décidé à avoir raison, il répondit: «Marguerite
+est un ange.»
+
+Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par là combien il était
+imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point,
+de peur de compromettre la félicité domestique de Franciscolo.
+
+Quel était donc ce moine qui prenait un si tendre intérêt au sort des
+Pusterla?
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Essai sur les Légendes pieuses du Moyen-Age,_ ou Examen de ce qu'elles
+renferment de merveilleux, d'après les connaissances que fournissent de
+nos jours l'archéologie, la théologie, la philosophie et la physiologie
+médicale; par E.-L. ALFRED MAURY, membre de la Société des Antiquaires
+de France, de la Société Asiatique de Paris, etc. 1 vol. in-8. Paris,
+1843. _Lagrange_.
+
+Occupé depuis longtemps à rassembler les matériaux d'un grand travail
+sur la symbolique chrétienne, M. Alfred Maury eut fréquemment occasion
+de consulter les martyrologes et les légendes des saints. En les
+compulsant, il fut frappé à la fois de l'importance des renseignements
+de tout genre qui s'y trouvent consignés et du déplorable mélange qui
+s'y est opéré entre le vrai et le faux, entre des récits offrant tous
+les caractères désirables d'authenticité et de certitude et des fables
+absurdes, des contes incroyables, dont la moralité blesse souvent les
+sentiments les plus simples de justice et d'humanité. Il regretta
+vivement alors qu'il n'existât pas d'ouvrage ou fussent poses les
+principes d'un système de critique applicable à la majeure partie de ces
+légendes, et qui permit de discerner la vérité du mensonge, en éclairant
+ce chaos obscur, où il apercevait la possibilité de l'ordre et de la
+régularité. Aussi conçut-il l'idée de tenter lui-même ce qui n'avait pas
+encore reçu d'exécution, et chercha-t-il, par une comparaison longue et
+attentive une foule de vies de saints, à découvrir les bases de cette
+critique nécessaire. Tel est le résultat du travail qu'il vient de
+publier sous ce titre: Essai sur les Légendes pieuses du _Moyen-Age_.
+
+Quelle méthode M. Alfred Maury a-t-il donc employée pour essayer
+d'atteindre ce but? Il a pensé qu'il devait avant tout s'efforcer de
+démêler, dans tous les faits soumis à son examen, l'idée qui paraissait
+avoir présidé à leur rédaction. Ces différentes idées ainsi obtenues,
+dit-il dans sa préface, je les ai classées entre elles de manière à les
+rapporter au moins grand nombre de chefs possible, et ces divisions
+générales, une fois formulées, m'ont fourni des principes élémentaires
+que j'ai pris pour base de ma critique. Ce sont ces principes
+élémentaires que cet essai est destiné à exposer. Ils se réduisent au
+fond à trois, lesquels ont encore entre eux une fort grande parente, et
+s'en confondent même en certains points.--On pourrait les énoncer ainsi:
+
+«1º Assimilation de la vie du saint à celle de Jésus-Christ;
+
+«2 Confusion du sens littéral et figuré, entente à la lettre des figures
+du langage;
+
+«3º Oubli de la signification des symboles figurés, et explication de
+ces représentations par des récits au loisir ou des faits altérés.
+
+Les trois premières parties de cet oeuvre sont consacrées au
+développement de ces trois principes. M. Alfred Maury ne se contente pas
+d'émettre des opinions plus ou moins contestables; tout ce qu'il avance,
+il le prouve à l'aide de nombreux exemples qui dénotent une érudition
+aussi profonde que variée. D'ingénieux rapprochements démontrent jusqu'à
+l'évidence aux plus incrédules quelle large place la fable a occupée
+dans la rédaction des légendes. Il ne suffit pas, en effet, au véritable
+critique de traiter un fait de faux et de controuvé, il lui faut encore
+remonter à l'origine de la confection du mensonge, en découvrir, autant
+que possible, les motifs.
+
+Dans la quatrième partie, M. Alfred Maury passe en revue les garanties
+d'authenticité qui nous sont offertes par ces légendes. Il montre quelle
+distance énorme nous sépare, par la manière d'envisager les causes, de
+l'époque où une foule de faits incroyables étaient accumulés dans
+d'épais in-folio, destinés à nourrir la piété et la superstition du
+vulgaire. Il fait, selon ses propres expressions, «tomber les
+témoignages qui garantissaient l'exactitude de ces récits merveilleux,
+avec la poussière qui recouvre aujourd'hui ces fatras, où se cachent
+pourtant parfois des circonstances intéressantes et des détails
+véridiques.»
+
+La conclusion de cet ouvrage nous ramène naturellement à l'introduction,
+dans laquelle M. Alfred Maury, tout en en analysant la marche, détermine
+la loi de la longue lutte de la raison et de la loi, de la science et de
+la théologie. Il y a dix-huit cents ans, l'Évangile disait au monde:
+«Heureux ceux qui croient sans avoir vu!» Il y a dix-huit cents ans,
+saint Paul écrivait aux Corinthiens: «Je détruirai la sagesse des sages,
+et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages? que
+sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce siècle? Dieu
+n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde?» Frappé de ces
+paroles, M. Alfred Maury en a vainement cherché l'accomplissement autour
+de lui, dans ce monde formé par le christianisme et qui n'a pas cessé de
+vivre en lui et par lui. «Vainement il a cherché un pays de la terre
+fidèle aux premiers enseignements de la foi; loin de là, il a trouvé la
+science partout en honneur, partout respectée, protégée par l'opinion
+publique, commandant aux nations ou donnant aux gouvernants leur plus
+ferme appui. La science, c'est-à-dire la raison, qui en est le fond et
+l'essence, est devenue, au contraire, comme un des plus nobles attributs
+de la divinité; elle sert à interpréter la foi et à pénétrer les
+mystères de la création; elle n'est donc pas détruite cette science,
+puisqu'elle trône au milieu des sociétés, qu'elle marche la compagne
+indispensable de toute doctrine, de toute croyance qui veut rencontrer
+de la conviction dans les esprits? On dispute sans doute encore sur ses
+conséquences, même sur quelques-uns de ses principes, mais chacun
+convient de sa supériorité. C'est en son nom que tout se fait, que tout
+s'édifie; elle est devenue la clef des intelligences, le levier de
+l'esprit humain. Quel singulier changement s'est-il donc accompli
+pendant ces dix-huit siècles, pour qu'il y ait entre la première voix
+qui s'éleva jadis et celles qui se font entendre à cette heure une si
+immense discordance? Quoi! le christianisme n'a pas cessé d'enseigner,
+et voila que le couronnement de cet enseignement est la raison et la
+science, tandis que, la première pierre avait été l'ignorance et la
+simplicité du coeur!» Après l'avoir exposée en ces termes, M. Alfred
+Maury se demande d'où vient une semblable opposition; il l'explique, il
+la justifie. Il nous fait assister à tous les progrès successifs et au
+triomphe définitif de la raison sur la foi simple et ignorante des
+premiers âges, et il reconnaît que cette victoire a été suivie d'excès
+déplorables; mais il prédit les conséquences heureuses et durables que,
+dans son opinion, elle doit avoir pour l'humanité.
+
+Cet ouvrage n'est pas sans défauts, mais il se produit dans le monde
+savant et littéraire avec une modestie si franche que nous ne pouvons
+pas lui reprocher d'être parfois un peu obscur, incomplet et écrit d'un
+style trop négligé; il possède d'ailleurs de nombreuses et rares
+qualités. Le choix du sujet qu'il a traité, l'indépendance de ses
+opinions, son érudition et son bon sens assurent dès à présent à M.
+Alfred Maury une place distinguée parmi les critiques savants de son
+époque, et lui permettent d'avoir désormais «la prétention d'écrire un
+traité complet sur une matière entièrement neuve.»
+
+_Oeuvres choisies de Napoléon_. 1 vol. in-18 de 500 pages, avec un
+portrait.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3 fr. 50 c.
+
+Les _Oeuvres choisies de Napoléon_, que vent de réimprimer en un joli
+volume in-18 l'éditeur de la Bibliothèque variée, ne renferment pas les
+précieux manuscrits retrouves à Lyon par M. Libri, et dont
+l'_Illustration_ a déjà publié la partie la plus curieuse, les _Lettres
+sur l'Histoire de la Corse._ Divisées en cinq parties, la campagne
+d'Italie, l'expédition d'Égypte, le consulat, l'empire et les
+cent-jours, elles se composent seulement de tout ce que Napoléon a écrit
+de plus intéressant depuis son arrivée à l'armée d'Italie, en 1796,
+jusqu'à sa seconde abdication en 1815. Ce sont ses le lettres au
+directoire, à Carnot, à Joséphine, à Marie-Louise, aux souverains et aux
+généraux des États avec lesquels la France était en guerre, ses
+proclamations à ses armées ou au peuple français, ses ordres du jour,
+ses bulletins, ses discours, ses messages au sénat et au corps
+législatif, ses allocutions à sa garde, et enfin son acte d'abdication,
+et, après la bataille de Waterloo, sa noble lettre au prince régent
+d'Angleterre; en un mot, c'est l'histoire de tous les grands événements
+de sa vie, racontés par lui-même.
+
+L'Empereur Napoléon, dit M. Auguste Pujol, dans une courte mais élégante
+introduction mise en tête du ce recueil, n'était pas seulement un grand
+capitaine, un grand politique, un grand administrateur, il était encore
+un grand écrivain. Nul n'a plus que lui étonné les hommes, et il les a
+étonnés autant par son langage que par ses desseins. De lui plus que de
+tout autre, on peut dire ce mot fameux: _le style est l'Homme_. Il écrit
+et il parle comme il agit; sa parole est une action qui s'exprime, son
+action une parole qui se réalise..
+
+«Les mouvements successifs de sa pensée sont ce qui fait le mieux
+connaître cette âme extraordinaire; on l'y suit pas à pas dans son
+développement impétueux; on y voit naître, palpiter et grandir la
+volonté qui a soumis et soulevé le monde; et il n'y a pas un de ses
+mouvements intérieurs qui ne se révèle dans les transformations de son
+style.
+
+«Jeune encore, il jette dans des oeuvres hâtives, incorrectes, le
+désordre d'idées qui le tourmente, où exhale en invectives passionnées
+son exaltation républicaine.. La langue à part qu'il se fait n'est
+encore qu'une ébauche. En Italie, il écrit au directoire des lettres
+pleines encore de l'inquiétude de sa jeunesse, mais où cette inquiétude
+n'est déjà plus que l'ardente préemption du génie... En Égypte, son
+esprit se colore fortement des teintes du climat; il prend dans les
+formes de sa parole le faste musulman... Consul, il s'attache de
+lui-même à régler sa fougue, il porte dans ses écrits l'ordre et le
+calme qu'il rétablit dans le pays tout entier... Empereur, sa voix
+s'élève aussi haut que sa destinée. Avec les aigles romaines et le
+manteau des Césars, il prend le tour bref et fier de l'antique langue
+impériale... Quand vient la période des revers, tout s'assombrit et
+s'efface à la fois pour lui; il trace d'une main affaiblie le récit de
+ses derniers combats, et ne retrouve ses élans accoutumés que pour
+ramener au vol l'aigle blessé de l'île d'Elbe à Paris. Vaincu, il
+termine sa vie publique par une lettre immortelle.
+
+«Enfin, il a enrichi la littérature Française, déjà si riche, d'un
+nouveau genre où il est sans modèle et sans rival, la proclamation; il a
+créé une éloquence nouvelle après tant de triomphes oratoires,
+l'éloquence militaire. Sous ce rapport il est classique et mérite de
+prendre place au premier rang de nos écrivains; il a fait des
+proclamations comme Pascal des pensées, Bossuet des oraisons funèbres,
+La Fontaine des fables, et Molière des comédies; il est, dans ce genre,
+le premier et le dernier.»
+
+_Lucrèce_, tragédie en cinq actes et en vers; par F. PONSARD. 3e
+édition. 1 joli vol. in-18.--Paris,1843. _Fuene_, 2 fr.
+
+La belle tragédie de M. Ponsard a eu autant de succès à la lecture qu'à
+la scène. Trois éditions, épuisées en moins de quatre ans, prouvent que
+la France n'a pas encore perdu, comme on aurait pu le craindre, le goût
+des beaux vers, et qu'elle préférera toujours de nobles sentiments
+simplement, mais élégamment exprimés, à ces compositions sans nom que
+certains écrivains essayaient de lui faire accepter pour des
+chefs-d'oeuvre dignes d'être imités.--Heureusement cette
+contre-revolution littéraire, engagée au nom de la liberté et du progrès
+et soutenue dès son début par quelques jeunes gens enthousiastes, touche
+à son terme. La littérature comme en politique, comme en religion,
+l'esprit humain peut s'arrêter quelque temps au milieu de sa carrière,
+mais il ne rétrograde jamais; si longues que soient ses haltes, tôt ou
+tard il reprend sa marche et continue son oeuvre au point où il l'avait
+laissée. Malgré ses défauts _Lucrèce_ aura eu la gloire de déterminer la
+France à quitter la fausse voie ou elle s'égarait à la suite du chef de
+l'école romantique et de ses principaux disciples. A ce titre seul,--et
+elle en a beaucoup d'autres,--elle mériterait donc de prendre une place
+dans toutes les bibliothèques d'élite; car, quel que soit l'avenir
+réservé à M. Ponsard, sa première tragédie restera toujours un des
+événements les plus importants de l'histoire du théâtre français au
+dix-neuvième siècle. Cependant, que deviendront les Burgraves? combien
+d'éditions a eues la fameuse trilogie de M. Victor Hugo?
+
+_Des Chemins de fer et de l'application de la loi du 11 juin 1842_; par
+M. le comte Daru, pair de France. 1 vol. in-8. _Mathias_, quai
+Malaquais, 15.
+
+S'il est une matière qui doive exciter à un haut degré l'attention des
+hommes d'État, des publicistes et des économistes, et appeler leurs
+méditations, c'est le système de chemins de fer que la France, pressée
+qu'elle est de toutes parts par les exemples des nations voisines, sent
+le besoin de créer chez elle. Aussi de nombreuses publications sont
+venues attester, depuis dix ans, que les esprits obéissaient à cette
+préoccupation; mais, il faut le dire, la plupart des tentatives faites
+jusqu'à présent étaient restées à l'état de théories, ou avaient donné
+lieu à des avortements successifs. La loi du 11 juin 1842, qui décréta
+le grand réseau des chemins de fer, est le premier pas régulier qu'on
+ait fait dans la voie de la réalisation; mais cette loi elle-même n'est
+qu'un instrument qui peut se briser dans des mains inhabiles, qui peut,
+comme, l'a dit M. Dufaure, faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal,
+suivant la manière dont il sera employé.
+
+Les esprits sages doivent donc chercher le meilleur mode d'application
+de cette loi; car, remarquons-le bien, la solution donnée à toutes les
+questions qui avaient si passionnément animé les controverses
+antérieures n'est qu'apparente: dépouillez la loi, et vous retrouverez
+en présence l'État et les compagnies. L'État a un peu avance, les
+compagnies ont un peu reculé; mais, en définitive, en reconnaissant que
+l'État ne pouvait exécuter et exploiter, la loi a fait aux compagnies
+une belle part et les laisse encore maîtresses du terrain.
+
+L'ouvrage que nous avons sous les yeux et qui est dû à la plume élégante
+et facile d'un pair de France de la génération nouvelle, a pour but de
+rechercher le meilleur mode d'application de cette lui du 11 juin 1842,
+qui, comme nous le disions plus haut, laisse entières les questions des
+rapports de l'État avec les compagnies. C'est le premier ouvrage de
+longue haleine qui ait été fait sur ce sujet, et, à ce titre, il a
+vivement excité l'attention publique.
+
+L'auteur a divisé son livre en quatre parties:
+
+Dans la première partie, il rappelle que le projet présenté par le
+gouvernement ne comprenait qu'un petit nombre de lignes, et un mode
+uniforme d'intervention des compagnies dans l'oeuvre qui devait être
+créée par l'État; mais ce projet ne sortit de la discussion des Chambres
+qu'avec l'adjonction d'un grand nombre de lignes; ce qui fit qu'au lieu
+d'être une loi d'application immédiate, comme le voulait le
+gouvernement, elle ne fut plus qu'une loi de principe, de _classement_.
+Quant au mode d'intervention des compagnies, l'amendement de M.
+Duvergier de Hauranne donna au gouvernement la faculté d'appeler à son
+aide les compagnies, sans rien stipuler sur le système d'intervention
+financière du trésor dans les différents cas.
+
+Dans la deuxième partie, l'auteur passe en revue les divers motifs qui
+doivent influer sur le classement des lignes de chemins de fer, et il
+arrive à cette conclusion: «Que l'intérêt public qui s'attache à la
+création des chemins de fer est moins un intérêt commercial et
+stratégique qu'un intérêt politique et administratif; que c'est la
+circulation des hommes, et, avec les hommes, des idées; que c'est la
+circulation des ordres et dépêches du gouvernement qui constitue le but
+essentiel et l'objet fondamental des chemins de fer.» Tout en accordant
+à l'auteur que les chemins de fer serviront surtout les intérêts
+politiques et administratifs, nous ne partageons pas sa manière de voir
+sur le rôle de ces voies de communication, au point de vue stratégique
+et commercial. Sans doute le transport des troupes et surtout de
+l'artillerie et de la cavalerie exigera un matériel énorme et souvent
+peu en rapport avec l'exploitation habituelle du chemin; mais n'est-ce
+donc rien que de gagner quinze jours sur une marche de 300 lieues?
+D'ailleurs ne doit-on pas, sous peine d'être vaincu, opposer à l'ennemi
+des moyens analogues à ceux qu'il emploie? et si les peuples voisins
+trouvent dans leurs chemins de fer un mode de concentration rapide de
+leurs troupes, ne serait-ce pas abandonner l'intérêt stratégique que de
+ne pas nous créer un système aussi perfectionné que le leur? Quant au
+transit, si faible qu'il soit, c'est une branche de relations
+internationales qu'il serait d'une mauvaise politique d'abandonner, et
+que d'ailleurs il est possible d'augmenter, nous en avons la conviction,
+dans d'assez fortes proportions.
+
+La troisième partie de l'ouvrage que nous analysons est consacrée à
+l'examen du mode d'exécution. L'auteur, après avoir rappelé les systèmes
+exclusifs qui ont été tour à tour préconisés et vaincus, et les avoir
+compares à ceux auxquels les différents États, tant d'Europe que des
+États-Unis, ont dû la création des chemins de fer, arrive à cette
+conclusion, que l'esprit d'association n'existe pas encore en France.
+
+Cette conclusion n'est malheureusement que trop juste: l'esprit
+d'association n'est pas encore né en France; la centralisation
+administrative et la modicité des fortunes, telles sont les deux causes
+auxquelles ou doit attribuer ce fâcheux état des esprits; de là à
+l'intervention financière de l'État dans les grands travaux publics, la
+conséquence est naturelle. Cette intervention financière ne peut revêtir
+que trois formes: la garantie du _minimum_ d'intérêt, le prêt, la
+subvention. L'auteur ne cache pas sa prédilection marquée pour la
+première de ces formes; cependant il ne la demande qu'en faveur des
+lignes qui doivent être fructueuses pour les compagnies, et on conçoit
+que dans ce cas l'État n'a jamais rien à craindre et donne une garantie
+morale qui ne doit grever en rien le Trésor. «La subvention doit,
+dit-il, être réservée aux lignes qui ne sont pas par elles-mêmes assez
+productives, et le prêt pour les compagnies déjà existantes et qui sont
+menacées d'une ruine prochaine. Ces trois modes d'intervention avaient
+déjà été mis en pratique par le gouvernement avant le vote de la loi du
+11 juin. Maintenant l'intervention est différente: elle consiste à
+construire le chemin et à le livrer à une compagnie qui exploite sous
+certaines conditions.»
+
+Dans la quatrième partie, M. le comte Daru traite réellement et
+exclusivement de l'application de la loi du 11 juin, et il arrive à
+conclure que l'État doit chercher à traiter avec des compagnies pour
+l'exécution des chemins de fer, thèse qu'il a si bien soutenue ces jours
+derniers à propos du chemin d'Avignon à Marseille; mais que si les
+compagnies ne se présentent pas, l'État doit marcher en avant et ne plus
+se borner aux travaux du chemin, mais aborder les fournitures de rails
+et de machines.
+
+En résumé, l'ouvrage de M. le comte Paru est un traité à peu près
+complet, à un certain point de vue, de l'immense question des chemins de
+fer; son auteur l'a envisagée avec courage, et n'a dissimulé ni les
+inconvénients ni les avantages de la loi qui, selon lui, doit donner, si
+elle est bien comprise, un grand essor à l'esprit industriel en France.
+
+_Encyclopédie nouvelle_, ou Dictionnaire philosophique, scientifique,
+littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines
+au dix-neuvième siècle; par une société de savants et de littérateurs;
+publiée sous la direction de MM. PIERRE LEROUX ET JEAN REYNAUD, 41e
+livraison mensuelle.--Paris, 1842. _Gosselin_. 2 fr.
+
+La 41e livraison de l'_Encyclopédie nouvelle_, qui vient de paraître,
+contient la fin du tome IV et le commencement du tome V (le tome VIII et
+dernier est déjà complet). On y remarque, comme dans toutes les autres
+livraisons, plusieurs articles du plus haut intérêt et signés par des
+noms illustres: _Encyclopédie_, _Épicerie_, de M. Jean Raynaud;
+_Épopée_, de M. Edgar Quinet; _Érasme_, de M. Fortout; _Descartes_, de
+M. Renouvier: _Épiscopat_, de M, Haureau; _Épargne_, de M. Fabas;
+_Engrais_, de M. Cazeaux; _Ennius_, de M. Joguet; _Épicurisme_, de M.
+Mongin. Cette grande et utile publication, qui marche rapidement à sa
+fin, obtient tout le succès qu'elle mérite. Nous lui consacrerons
+plusieurs colonnes de l'un de nos prochains bulletins; aujourd'hui nous
+ne faisons qu'annoncer la mise en vente de sa 41e livraison, en
+apprenant à ceux de nos lecteurs qui l'ignoreraient, que les 8528
+colonnes de ses 40 premières livraisons, qu'ils peuvent se procurer au
+prix de 82 francs, contiennent la matière de 82 volumes in-8.
+
+
+
+Modes.--Vieux bijoux.
+
+Aujourd'hui la mode des vieilles choses s'applique à tout: il faut en
+excepter les femmes, qui doivent paraître toujours jeunes, malgré leurs
+atours à la vieille et au milieu de leurs appartements gothiques.
+
+Les vieux bijoux ont été quelque temps oubliés, mais enfin leur tour est
+venu, et maintenant ils sont un complément indispensable de toilette, de
+même qu'un éventail peint d'après Boucher ou Watteau.
+
+Il est vrai de dire que nos bijoutiers ont tiré très-grand parti, pour
+la coquetterie moderne, des malachites, des grenats, et surtout des
+émaux.
+
+Ainsi, pour attacher les guimpes un les fichus, on porte beaucoup
+d'épingles fond émail bleu, entourées du petites perles on de brillants;
+au milieu est une fleur en pierres pareilles à l'entourage;--puis des
+bagues qui forment cachet, ou qui portent en relief des chiffres formés
+de diamants ou de perles;--des bracelets qui, en se détachant,
+deviennent échelles de corsage;--des épingles ou coulants pour
+bracelets, et des boucles de ceintures.
+
+Un noeud en malachite et grenat remplace la broche, qui ne se porte
+presque plus.
+
+[Illustration.]
+
+La châtelaine, style Louis XV, que nous reproduisons est encore en
+vogue: elle sert à suspendre à la ceinture, montre, flacon, clef du
+coffre à bijoux, etc.
+
+[Illustration.]
+
+Cette épingle est du temps de Louis XIII: elle est ornée d'émaux, de
+pierres taillées à facettes et en cabochon; les pendeloques sont en
+grosses perles.
+
+[Illustration.]
+
+Et cette bague Pompadour, que le noeud qu'elle représente avait fait
+surnommer un attachement, ne nous rappelle-t-elle pas les charmantes
+coquetteries de nos aïeules? La mode des vieilleries a eu ses
+exagérations, mais celle-ci est vraiment charmante d'originalité.
+
+On est revenu aussi au goût des vraies belles choses pour ameublement.
+Ainsi, plus de ces vieux meubles qui n'avaient dans les premiers temps
+que le prestige de la mode pour protéger leur caducité; plus de
+tapisseries fanées, de porcelaines cassées: tout cela a été remplacé par
+des meubles de Boule aux incrustations délicates et par des tapisseries
+modernes faites sur les anciens dessins.
+
+De belles porcelaines de Sèvres, des groupes en vieux saxe, des
+figurines coquettes et mignardes, garnissent les étagères. Les bronzes
+les plus riches, les candélabres antiques, les coupes de Benvenuto,
+enfin des chefs-d'oeuvre qui seraient admirés dans le cabinet d'un
+antiquaire, ornent maintenant la demeure de l'artiste, de l'homme de
+goût et de la femme à la mode.
+
+
+
+[Illustration: Amusement des sciences.]
+
+SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.
+
+I. Pesez la bille d'ivoire dans l'air en la plaçant sur l'un des bassins
+d'une balance. Fixez-la ensuite, à l'aide d'un fil ou d'un crin et d'un
+peu de cire, au-dessous de ce bassin, et pesez-la entièrement plongée
+dans l'eau. Prenez les 21/11 de la différence entre les deux poids, et
+extrayez la racine cubique du résultat réduit en décimales. Vous aurez
+en décimètres et fractions de décimètre la longueur du diamètre cherché,
+si vos poids ont été rapportés au kilogramme pris pour unité.
+
+Supposons, par exemple, que la bille pèse 307 grammes dans l'air, et,
+qu'en la plongeant dans l'eau, elle ne pèse plus que 55 grammes. La
+différence entre 307 et 55 est 252 grammes, dont les 21/11 donnent 572
+grammes. Cette différence, considérée comme fraction du kilogramme,
+s'écrit ainsi: 0,572. Extrayez-en la racine cubique, c'est-à-dire
+cherchez le nombre qui, multiplié deux fois de suite par lui-même, donne
+pour produit 0,572, vous trouverez 0,85. Vous en conclurez que le
+diamètre de la bille est de 85 millimètres.
+
+Si l'on trouve trop incommode, pour peser la bille dans l'eau, de
+l'attacher au bassin de la balance, ou pourra procéder autrement. On
+commencera par la peser dans l'air en même temps qu'un flacon ou un vase
+bien rempli d'eau. Puis on la plongera dans ce vase, ce qui déterminera
+la sortie d'un certain volume d'eau égal à celui de la bille, et on
+pèsera le tout dans ce nouvel état. On fera sur la différence des deux
+pesées les mêmes opérations que ci-dessus.
+
+Ainsi le flacon plein et la bille pesant ensemble 607 grammes, lorsque
+la bille aura été plongée dans le flacon et aura fait sortir une
+certaine quantité d'eau, le tout ne pèsera plus que 355 grammes. La
+différence entre 607 et 355 est 252 grammes, comme ci-dessus.
+
+II. Il y a une infinité de procédés pour résoudre cette question. En
+voici un choisi parmi les plus simples.
+
+Dites à la personne qui a pensé le nombre de le tripler, et ensuite de
+prendre la moitié exacte de ce triple, s'il est pair, ou la plus grande
+moitié, si la division ne peut pas se faire exactement. Vous ferez
+encore tripler cette moitié, et vous demanderez combien de fois le
+nombre 9 s'y trouve compris. Le nombre pensé sera le double, si la
+division par la moitié a pu se faire; mais, si le triple du nombre pensé
+était impair, il faudra ajouter l'unité. Ainsi, soit 5, le nombre à
+deviner; son triple est 15, dont la plus grande moitié est 8; le triple
+de 8 est 24 où 9 se trouve deux fois. Le nombre pensé est donc le double
+de 2 ou 4 augmenté de 1.
+
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
+
+I. Donner une méthode générale pour deviner le nombre que quelqu'un aura
+pensé.
+
+II. Deviner combien il y a de points dans la carte que quelqu'un aura
+tirée d'un jeu de cartes.
+
+
+
+[Illustration:]
+
+Observations Météorologiques
+FAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS. 1843.--JUILLET.
+
+[Illustration: Tableau complexe reproduit sous forme d'illustration.]
+
+
+
+Rébus
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+Un homme en eau entre deux airs.
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843, by Various
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0023, 5 ***
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
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+
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843
+
+Author: Various
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+Release Date: December 11, 2011 [EBook #38271]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0023, 5 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+<p>L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<pre>
+ Nº 23. Vol. I.--SAMEDI 5 AOÛT 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Troubles dans le Pays de Galles</b>. Les Rébeccaïtes. <i>Ferme galloise pillée
+et incendiée pendant la nuit par les rébeccaïtes</i>.--<b>Le comte
+Kollowrath-Liebsteinski</b>, ministre de l'intérieur, en Autriche.--<b>Courrier
+de Paris</b>. <i>Vue extérieure et Vue intérieure du Pavillon Henri IV à
+Saint-Germain; une Scène des Demoiselles de Saint-Cyr; mademoiselle
+Plessis; mademoiselle Anaïs; M. Firmin; M. Regnier</i>--<b>Une Surprise de
+nuit</b>. Nouvelle par O. N. <i>Gravure</i>.--<b>Paris au bord de l'Eau. II</b>. <i>Un
+Parapet; Entrée des Bains Deligny; Vue intérieure des Bains Deligny; la
+Pleine Eau</i>.--<b>Cours scientifiques</b>. École de Médecine. Botanique: M.
+Martins, professeur agrégé.--<b>Margherita Pusterla</b>, Roman de M, César
+Cantù. Chapitre 1er, la Marche triomphale. <i>Huit Gravures</i>.--<b>Bulletin
+bibliographique. --Annonces. --Modes</b>. Vieux Bijoux. <i>Trois
+Gravures</i>.--<b>Amusements des Sciences.--Météorologie.--Rébus</b>.</p>
+</div>
+<br>
+<h2>Troubles dans le Pays de Galles.</h2>
+
+<h4>LES RÉBECCAÏTES.</h4>
+
+<p>«En souhaitant toutes sortes tic prospérités à Rébecca, ils lui dirent:
+Vous êtes notre soeur; croissez en mille et mille générations, et que
+votre race, s'empare des portes de ses ennemis.»</p>
+
+<p>Ce verset 60 du chapitre XXIV de la Genèse est l'étymologie du nom des
+rébeccaïtes, qu'ont adopté les émeutiers, les <i>rioters</i> de la
+principauté de Galles. Les portes dont ils s'emparent sont les
+<i>turn-pikes</i> et les <i>toll-bars</i> barrières construites pour la perception
+des octrois et des taxes nécessaires à l'entretien des routes. Leurs
+ennemis sont moins les hommes que les mauvaises lois. Revêtus d'habits
+de femme, le visage noirci, les rébeccaïtes se montrent en armes dans
+les comtés (<i>shires</i>) de Carmarthen, de Glamorgan, de Cardigan et de
+Pembroke. Les barrières de Guttevant, de Pumfag, de Bethania, de
+Bulgoed, de Kidwilly, du New-Castle-Emlyn, de Cardigan, sont déjà
+tombées sous leurs coups. Le 19 juin, ils ont osé, au nombre de
+plusieurs mille, entrer à Carmarthen pour en démolir le <i>work-house</i>, et
+déjà ils jetaient le mobilier par les fenêtres, quand les dragons les
+ont dispersés.</p>
+
+<p>Les rébeccaïtes ne se contentent pas de détruire des barrières; ils
+dévastent les propriétés de ceux qui sont connus par leur rigueur envers
+la classe inférieure. Dans la nuit du 21 juillet, ils ont ravagé les
+plantations du capitaine Banks Davis, près Llanon. Le 25, ils ont mis le
+feu à l'habitation d'un fermier de Cumwill. Le chef de ces insurgés se
+cache sous le pseudonyme de <i>miss Rébecca</i> ou de <i>la mère Rébecca</i>. Il a
+pour lieutenants <i>miss Cromwell, Charlotte, Nelly, Ret</i> et <i>Catie</i>,
+C'est suivant les uns, un avocat sans clientèle; suivant les autres, le
+frère d'un membre de la Chambre des Communes. Ce mystérieux personnage
+paraît rarement. On l'a vu diriger l'attaque d'une ferme, et faire
+éteindre l'incendie à la voix d'une mère qui lui demandait grâce pour un
+enfant alité. On suppose que c'est lui qui, le 16 juillet, s'est
+présenté à cheval à la porte de Pumfag, dans le district de Gower
+(Glamorganshire), et a sonné du cor pour évoquer les démolisseurs. C'est
+toujours en son nom que les affiches sont posées dans les paroisses pour
+annoncer les expéditions. L'heure ordinaire du rendez-vous est dix
+heures du soir. Ou ne garde des rébeccaïtes qui s'y présentent que le
+nombre indispensable à l'accomplissement de l'oeuvre projetée. Vers onze
+heures la bande se met en marche; trois ou quatre éclaireurs, puis une
+vingtaine d'hommes d'avant-garde précédent le gros de la troupe, qui
+s'avance divisée par escouades, armée de fusils, de scies, de haches, de
+leviers, de pioches, de pelles, de marteaux, etc.; vingt à trente
+individus composent l'arrière-garde, et trois ou quatre hommes veillent
+à cent pas plus loin. Quand l'expédition est importante, des <i>flanking
+parties</i> sont placés sur les côtés. Arrivés à une barrière, les
+<i>rioters</i> en chassent le percepteur, brisent les chaînes, abattent les
+murs, arrachent les portes de leurs gonds, au son des tambours, des
+trompettes et des cornets à bouquin, et se séparent après avoir tiré des
+coups de fusil à poudre, en signe de joie. L'avant et l'arrière-garde
+ont seules des fusils chargés à balles. Ces troubles durent depuis
+plusieurs années, et l'autorité a tenté d'inutiles efforts pour les
+réprimer, quoique, dès 1839, elle ait envoyé des renforts aux troupes
+qui poursuivaient les bandes insurgées. La Chambre des Communes vient
+d'être saisie de la question galloise, dans les séances des 28 et 29
+juillet dernier. «Depuis longtemps, a dit sir John Russell, le Pays de
+Galles est en proie à une effervescence excessive, et le ministère
+actuel n'a rien fait pour la calmer. Triste et vain moyen que celui qui
+consiste à y envoyer des dragons! ces soldats ne font que se fatiguer
+sans pouvoir apaiser des désordres aussi graves.» Sir Hubert Peel, dans
+sa réponse, a insisté sur ce que le mouvement n'avait pas un caractère
+politique. «Il n'y a rien, a-t-il répété, qui annonce le mécontentement
+contre le gouvernement, le mécontentement politique.» Les paysans
+gallois ne songent pas en effet à détrôner les ministres; mais ils font
+plus: ils attaquent les vices de l'organisation civile, ils protestent
+par la force contre l'inégale répartition des bénéfices sociaux.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>
+Ferme galloise pillée et incendiée pendant la nuit par les Rébeccaïtes.</b></p>
+
+<p>Quelles sont les causes du rébeccaïsme? On pourrait les résumer en un
+seul mot, la misère. La population galloise vit chétivement de
+l'exploitation des mines, des travaux métallurgiques et de l'élève des
+bestiaux. Le salaire, qui est, en terme moyen, d'un schelling (1 fr. 25
+c.) par jour, suffirait strictement aux ouvriers s'il n'y avait jamais
+de chômage; mais la stagnation générale des affaires interrompt trop
+souvent le travail des forges et des mines; le dénuement de la classe
+laborieuse est aggravé par les impôts qui pèsent sur la houille, les
+grains et la chaux. Les paysans vont chercher aux fours ce dernier
+produit, qu'ils emploient comme engrais, et quand le trajet est long,
+ils rencontrent en chemin tant de <i>toll-houses</i>, qu'il leur arrive de
+débourser six livres sterling de péages pour une valeur de cinq livres
+sterling de chaux. Une autre taxe non moins onéreuse est la dîme,
+d'autant plus antipathique que les dix-neuf vingtièmes des Gallois
+appartiennent aux Églises dissidentes.</p>
+
+<p>L'élévation des baux accable les fermiers. Les terres, dans le pays de
+Galles, n'ont pas une aussi grande étendue qu'en Angleterre, et le sol
+est beaucoup moins fertile. Les fermes de trois cents acres (1) sont
+rares; les plus ordinaires comprennent cent quatre-vingts, cent
+cinquante, ou seulement vingt-cinq acres. Quoiqu'elles offrent peu de
+ressources, elles sont louées à raison de deux cents, cinquante ou
+trente livres sterling; les prés sont affermés cinq livres l'acre dans
+les environs de Carmarthen, trois livres dix schellings dans les
+vallées, et quinze schellings dans les marécages, ou l'on ne peut faire
+paître que des moutons et des chèvres. Les fermiers récoltent à peine de
+quoi payer leurs rendages; ils n'ont pour aliments qu'un pain d'orge
+grossier, du lait, du fromage, un peu de lard, jamais d'autre nourriture
+animale; et la détresse oblige parfois les plus pauvres à travailler
+chez les plus aisés en qualité de simples journaliers (<i>jobbing
+labourers</i>).</p>
+
+<blockquote>[Note 1: L'acre équivaut à 40 ares 467 milliares.]</blockquote>
+
+<p>Loin de remédier à ces maux, la taxe des pauvres sert de prétexte à de
+nouvelles récriminations. Les dépôts de mendicité (<i>work-houses</i>) ne
+peuvent admettre qu'un petit nombre de malheureux, et les pauvres libres
+végètent sans secours et sans pain.</p>
+
+<p>Les rébeccaïtes se sont proposé de demander compte de ces souffrances,
+et, sans moyens légaux de se plaindre, ils ont procédé par la violence
+et la destruction. Les ouvriers mineurs, les forgerons, les
+agriculteurs, ont formé l'association rébeccaïte, dont le but a été
+formulé dans une assemblée tenue, le 20 juillet, à Cumlwor, dans le
+comté de Carmarthen: «Voulant prendre des informations sur les justes
+griefs du peuple, et adopter la meilleure méthode pour le soustraire aux
+étonnantes privations qu'il endure, la <i>Convention Nationale</i> décrète la
+démolition des barrières, l'abolition de la dîme et des taxes, et une
+réduction de 25 pour 100 sur les fermages.»</p>
+
+<p>Un conçoit qu'avec de semblables intentions les rébeccaïtes se soient
+concilié les sympathies de la majorité. La population les protège et
+leur garde le secret. De faux avis égarent les dragons et la troupe de
+ligne, qui se lassent inutilement à poursuivre les insurgés au nord,
+pendant qu'on démolit les turn-pikes du midi. Quelques-uns des meneurs
+ont été arrêtes, et comparaissaient ces jours derniers devant les
+assises de Swansea, présidées par M. John Morris; mais l'agitation se
+prolonge, entretenue par la rancune séculaire que gardent aux Anglais
+les Gallois, descendants des Aborigènes qui furent refoulés dans les
+montagnes par l'invasion anglo-saxonne.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Le comte Kollowrath-Liebsteinski..</h2>
+
+<h4>MINISTRE DE L'INTÉRIEUR EN AUTRICHE,</h4>
+
+<p class="mid">(Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.)</p>
+
+<p>Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui
+toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaça au ministère de
+l'intérieur le célèbre comte de <i>Saurau</i>, l'ami, le compagnon de Joseph
+II, et l'un des hommes d'État les plus distingués dont l'Autriche puisse
+encore s'honorer. Trop imbu des idées de réforme et des opinions
+libérales de son ancien maître, trop indépendant de caractère et trop
+libre peut-être dans l'expression de sa pensée, le grand-chancelier dut
+succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le
+prince ne supportait qu'avec impatience un supérieur, et Saurau était
+président du conseil des ministres par droit d'ancienneté; il l'était
+même à double titre, le ministère de l'intérieur ayant été jusqu'alors
+inséparable de la présidence du conseil. Saurau fut disgracié et nommé
+ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut à Florence.</p>
+
+<p>Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrâce, était
+<i>grand-bourgrave</i>, ou gouverneur-général de la Bohème: il fut mis à la
+place du ministre déchu. Metternich, ravi d'être enfin débarrassé de
+<i>Saurau</i>, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposés à
+obéir à ses volontés, proposa Kollowrath à l'empereur. Il s'abusait
+étrangement sur le caractère de ce nouveau collègue; s'il l'eût connu
+alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore
+préféré garder <i>Saurau</i>, ou du moins il aurait certainement proposé un
+autre ministre à l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de
+triompher.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le
+prince dans son illusion; il commença tout de suite par réclamer
+hautement la présidence du conseil, en sa qualité de ministre de
+l'intérieur et de successeur du comte de Saurau. Étourdi d'une pareille
+prétention dans celui qu'il considérait déjà comme un subordonné,
+Metternich reconnut son erreur; mais il était trop tard: François 1er ne
+revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les décisions qu'il avait une
+fois crises, et il lui déplaisait singulièrement de changer ses
+ministres; fidèle en cela à l'ancien système de l'Autriche, qui repose
+sur le principe d'immuabilité en tout et partout. D'ailleurs le comte
+Kollowrath convenait à son maître autant par ses manières que par son
+travail.</p>
+
+<p>Il n'y avait donc aucun espoir de se débarrasser de ce rival, et le
+prince dut avoir recours à d'autres moyens pour s'assurer
+irrévocablement une préséance qui lui avait déjà coûté tant d'intrigue
+et de politique. Ce fut pour mettre fin à ces dissensions intestines que
+l'empereur créa, en faveur de Metternich, un titre sans précédent, qui,
+pareil à la triple couronne des papes, le revêtissait aussi d'un triple
+pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil.</p>
+
+<p>Il fut nommé «<i>haus hof und staats kauzler</i>,» c'est-à-dire que d'un
+trait de plume il devint <i>le grand-chancelier de la maison impériale, de
+la cour et de l'État.</i>--Saurau n'avait été que grand-chancelier d'État,
+et Kollowrath fut ainsi réduit au silence.</p>
+
+<p>Néanmoins, à partir de ce jour, et malgré sa victoire, le prince ne vit
+jamais son collègue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son
+département et empêcha que le triple chancelier y ait jamais pénétrer
+son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un était sans bornes
+dans le gouvernement des affaires extérieures, l'influence de l'autre
+dans l'administration intérieure fut pareillement illimitée. Tous deux
+néanmoins restèrent soumis dans leur puissance respective à la volonté
+toujours souveraine de <i>François</i>. On ne doit pas se faire illusion sur
+ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le maître chez lui, et
+Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volonté.
+Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand
+essor.</p>
+
+<p>La rivalité entre ces deux ministres, en égale faveur auprès de leur
+maître, allait chaque jour en croissant, et, à la mort de l'empereur
+elle était à son comble, menaçant de devenir fatale à l'un ou à l'autre.
+Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la
+machine caduque qu'il gouverne, prit alors une résolution décisive. Il
+s'empressa de courir chez son collègue de l'intérieur, et lui tendant
+amicalement la main, il lui proposa d'oublier le passé et de s'unir pour
+le présent; de cette <i>union seule</i> devait dépendre l'heureuse transition
+du règne qui finissait à celui qui allait commencer.</p>
+
+<p>Cette démarche, qui fut un grand évènement politique, ne saurait être
+bien appréciée que par ceux qui connaissent la fierté sans bornes du
+prince envers ses égaux. Cette fierté avait plié devant la nécessite:
+Metternich avait trop d'habileté pour ne pas comprendre que cette
+réconciliation était indispensable.</p>
+
+<p>Kollowrath accueillit, en ennemi généreux, les propositions du prince,
+et Ferdinand monta sans opposition sur le trône, quoique privé de ses
+facultés intellectuelles.</p>
+
+<p>Cette journée fit bien des dupes, et des dupes bien haut placées.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, la concorde parut régner entre les deux rivaux,
+et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois
+passé et la machine de l'État ayant repris son train accoutumé, la
+froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientôt leur
+alliance éphémère fut entièrement rompue.</p>
+
+<p>Pour expliquer cette rupture, qui arrêta pendant quelque temps la marche
+du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attachées à
+la cour, il faut remonter à ce qui se passa aussitôt après la mort de
+François Ier.</p>
+
+<p>A l'avènement de Ferdinand, il avait fallu nécessairement établir un
+pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette
+mesure, chacun se serait trouvé indépendant dans son département, et
+l'anarchie ministérielle devenait imminente. Un conseil d'État composé
+de l'archiduc <i>Louis</i>, qui, depuis plusieurs années, avait été
+secrètement l'<i>alter ego</i> de son Frère François, de Metternich et de
+Kollowrath, prit en main la direction suprême du gouvernement. Ces trois
+personnages s'adjoignirent encore l'archiduc <i>François-Charles</i>,
+héritier présomptif du trône, afin de l'initier aux affaires, dont il
+avait toujours été éloigné du vivant de son père. Ce conseil souverain,
+qui s'est ainsi créé lui-même, n'appelle les autres ministres dans son
+sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs départements, et les
+actes ne sont présentés à l'empereur que pour la simple formalité du
+seing.</p>
+
+<p>Voilà comment l'Autriche est administrée aujourd'hui, et son
+gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul
+chef. Ce sont, en effet, les mêmes hommes qui font mouvoir les mêmes
+rouages; seulement l'ancien maître est mort, et le fils, n'entendant
+rien aux affaires, s'en rapporte à ceux qui ont travaillé sous son père.</p>
+
+<p>Les quatre co-régents gouvernaient depuis quelques mois en bonne
+harmonie, lorsqu'en 1836 on résolut de poser solennellement la couronne
+de Bohème sur la faible tête de Ferdinand; dès lors Kollowrath se trouva
+en dissidence avec ses collègues. Patriote ardent, zélé pour la gloire
+de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens,
+il insista pour que Ferdinand fut tenu de prêter dans cette circonstance
+le serment de fidélité aux lois du royaume. Ses collègues voulaient de
+leur côté que le serment fût entièrement laissé de côté; mais
+Kollowrath, loin de céder, exigea au contraire que l'on en revînt au
+serment imposé jadis aux rois électifs, et qui fut formulé par les États
+de Bohème lors de l'élection du roi Wladimir. Cette prétention fut
+violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'était
+rien moins que rétrograder vers les temps de l'indépendance de la Bohème
+et de sa représentation nationale.</p>
+
+<p>Dans l'état actuel des choses, cette question était de si peu
+d'importance, qu'on a peine à comprendre comment un homme d'État aussi
+pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur, à moins
+toutefois qu'il n'ait voulu par là établir un précédent dont il aurait
+usé plus tard au bénéfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de
+dire à quoi le souverain devrait rester fidèle: puisqu'il est monarque
+absolu, il peut faire et défaire les lois à sa guise. Le serment était
+bon quand le roi de Bohème était électif, et que la validité de son
+droit reposait sur la fidélité à ses serments, <i>sinon, non</i>, comme le
+portait la formule ordinaire des élections. Mais aujourd'hui il n'y a
+plus de roi élu en Bohème; le roi est mort, vive le roi! tel est le
+fondement de la souveraineté dans ce royaume depuis la <i>diète sanglante</i>
+de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du
+Mont-Blanc.</p>
+
+<p>Ce premier nuage ne fut du reste que le précurseur de l'orage. Plus tard
+ou proposa à Prague deux projets de grande importance: le premier était
+d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs) à don Carlos,
+pour assurer ses prétentions au trône d'Espagne; le second, de rappeler
+les Jésuites et de leur confier l'éducation de la jeunesse dans toute
+l'étendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le
+conseil à ces deux propositions, dont la première émanait directement de
+Metternich, et la seconde de l'archiduc François.</p>
+
+<p>Il démontra à ses collègues combien il était inopportun de dépenser 50
+millions pour imposer à l'Espagne un prince dont le droit n'était pas
+même bien démontré; mais surtout combien cette prodigalité devenait
+blâmable dans un moment où l'Autriche, pouvant à peine suffire à ses
+propres dépenses, était obligée de recourir chaque année à des emprunts
+onéreux pour couvrir le déficit de ses revenus.</p>
+
+<p>Quant à la seconde question, il déclara qu'il y avait plus que de
+l'imprudence à rappeler en ce moment une société dont les intrigues
+avaient mis autrefois la maison impériale à deux doigts de sa perte, et
+dont le bannissement avait toujours été considéré comme une des mesures
+les plus sages et les plus méritoires de l'empereur Joseph II.</p>
+
+<p>Mais il parlait aux représentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa
+voix ne trouva point d'échos dans le conseil, et il vit dès lors qu'il
+ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris à
+l'instant même. Dès le lendemain ses collègues reçurent sa démission, et
+il quitta Prague le même jour. Ce départ fut un coup de foudre pour le
+conseil, et le mit dans un embarras extrême, car il existe, quoi qu'on
+en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'était
+depuis longtemps prononcée ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un
+autre côté, la bureaucratie de l'intérieur, l'une des puissances du
+pays, lui était entièrement dévouée. La nation l'estimait et l'aimait
+généralement, à cause de son intégrité et de son patriotisme bien
+connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considérable;
+enfin, les mesures que le ministère voulait adopter étaient généralement
+odieuses; le conseil le savait, mais il avait espéré les appuyer de
+l'adhésion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande
+popularité, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant
+il fallait reculer, car dans la situation présente des affaires on
+n'osait marcher sans lui; l'empire était accablé d'impôts; les emprunts
+se renouvelaient, et le déficit augmentait chaque année. Malgré le voile
+épais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la
+démission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien
+ministre se serait trouvé alors placé dans l'opinion publique sur un
+piédestal, au grand regret de ses collègues, déjà mécontents de son
+excessive popularité.</p>
+
+<p>On se décida donc à traiter avec lui, et le comte <i>Clam-Martinitz</i>,
+adjudant-général de l'empereur, fut chargé de cette négociation. C'était
+un intrigant et un ambitieux: de peu de capacité, mais qui savait cacher
+sa nullité sous une morgue et une suffisance sans bornes. Créature de
+Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'était pas sans
+quelque fondement, la succession de son protecteur et maître; mais la
+mort vint quelque temps après déjouer toutes ces belles espérances.
+Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps
+affecté une sorte de patriotisme assez libéral; on espérait donc qu'il
+ramènerait plus facilement qu'un autre le déserteur ministériel.</p>
+
+<p>Le général se rendit auprès de Kollowrath; il lui représenta la
+nécessité de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence
+des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer
+d'arriver s'il continuait à se tenir éloigné des affaires; il lui
+annonça que ses collègues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour
+ils le priaient instamment de retirer sa résignation, que l'empereur
+n'avait point encore acceptée, et de reprendre sa place au conseil.</p>
+
+<p>Tout fut inutile; Kollowrath resta inébranlable dans sa résolution, et
+le négociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu.</p>
+
+<p>Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre
+démissionnaire devait à tout prix rentrer au conseil; l'archiduc
+<i>François-Charles</i>, frère unique de l'empereur, héritier présomptif de
+la couronne, se détermina à se rendre auprès de lui et à essayer de son
+influence personnelle. L'altesse impériale partit donc de grand matin;
+mais Kollowrath, prévenu à temps de cette démarche, quoique déterminé à
+ne point céder, voulut cependant éviter l'embarras de refuser son futur
+souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, située à
+quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en
+arrivant au château du comte, ne trouva personne au logis.</p>
+
+<p>Cependant le terme fixé pour le séjour de la cour impériale en Bohème
+expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses États. C'est de là
+que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors échoué, le
+souverain signa lui-même une lettre dans laquelle il engageait le comte
+Kollowrath à venir aussitôt que possible lui prêter l'aide de ses
+lumières et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'à se
+louer. <i>C'était presque un ordre</i>; il fallut se soumettre; aussi, dans
+sa réponse, le ministre, tout en déplorant <i>l'état délabré de sa santé</i>,
+assurait Sa Majesté de son obéissance.</p>
+
+<p>Après quelques délais, il finit par se rendre à Vienne, à la grande joie
+du public, ravi de revoir l'homme qui possédait à un haut degré l'estime
+et la confiance générales.</p>
+
+<p>Kollowrath refusa néanmoins d'être désormais <i>ministre de l'intérieur</i>,
+et ne voulut recevoir aucun émolument afin de mieux conserver son
+indépendance. Mais ce désintéressement ne convenait nullement à ses
+collègues, et ils forcèrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an
+(40,000 fr.), avec le titre de <i>staats und conferenz minister</i>, ministre
+d'État et des conférences, <i>chargé de la section de l'intérieur</i>. Le
+conseil depuis est toujours composé des quatre mêmes personnages, et
+quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intérieur, c'est
+cependant Kollowrath, et <i>lui seul</i>, qui dirige cette partie de
+l'administration.</p>
+
+<p>Tel est l'événement principal de la carrière ministérielle du comte de
+Kollowrath, et cet événement est d'autant plus remarquable, qu'il y a
+peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprès duquel il ait fallu
+employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en
+quelque sorte violence pour qu'il se chargeât d'administrer les affaires
+d'un grand empire. On peut juger par là du pouvoir de ce ministre,
+devenu désormais indispensable. Il est difficile de décider quel est
+aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de
+Kollowrath: chacun a la haute main dans son département; tous deux se
+partagent le gouvernement de l'État et sans se mêler des affaires l'un
+de l'autre. Le premier est maître des relations extérieures, et le
+second dirige l'intérieur avec une puissance souveraine et sans
+contrôle.</p>
+
+<p>Le parti opposé à ce ministre l'accuse d'appartenir à ce qu'on appelle
+en Autriche l'école de Joseph II, et d'avoir introduit dans la
+bureaucratie un grand esprit de libéralisme.</p>
+
+<p>C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'État l'amnistie accordée
+aux italiens à l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, après
+s'y être opposé de toutes ses forces, fut obligé de céder encore une
+fois. «Je souhaite que vos prévisions se réalisent, dit-il en signant;
+je le souhaite surtout pour les Italiens.» Il y avait dans ces paroles
+autant de doute que de menace.</p>
+
+<p>Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et
+des plus illustres maisons de la Bohème; il est le dernier de son nom et
+de la branche aînée. Il ne reste plus après lui que des
+Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considérable, mais il vit sans
+faste, reçoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort
+jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes.</p>
+
+<p>C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probité, et d'une rare
+indépendance de caractère; ce serait un grand ministre même dans un pays
+constitutionnel, et peut-être ne pourrait-on pas en dire autant de son
+rival le prince <i>triple chancelier.</i></p>
+
+<p><i>(Extrait d'un Voyage inédit.)</i></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+<br>
+
+<p>L'ombre légère se glissa à travers la porte, et arrivant jusqu'à moi en
+effleurant à peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon,
+elle s'arrêta tout à coup, et j'entendis une voix douce comme un doux
+murmure qui me dit: «Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande
+pardon, charmante morte, lui répondis-je; sous le voile blanc qui vous
+enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu
+vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et
+prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je
+le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas,
+mais de Saint-Pétersbourg.--De Saint-Pétersbourg seulement!--En six
+jours.--Les morts vont vite!»</p>
+
+<p>L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie
+danseuse, une sylphide dont nous avons entonné, il y a deux mois, le <i>De
+profundis</i>, mademoiselle Lucile Grahn! Le <i>puff</i>, cet intrépide hâbleur,
+ce fabricant effronté de nouvelles en l'air, l'avait tuée inhumainement;
+rien ne manquait à ses pompes funèbre, ni le billet de faire part, ni
+l'acte de décès, ni l'oraison, ni les fleurs jetées à pleines mains sur
+la tombe: <i>Manibus date lilia!</i></p>
+
+<p>«Ah! c'est joli, mademoiselle, m'écriai-je, de nous faire des peurs comme
+celle-là! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange
+en conséquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une élégie,
+celui-là tresse une couronne de saule pleureur entrelacée d'éternelles;
+on pleure votre grâce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent
+et tout ce qui s'ensuit; vous êtes la rose qui meurt, l'étoile qui
+s'éclipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrête dans sa
+course, la fée, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on
+vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhétorique, vous
+viviez dans une parfaite santé. Avouez que c'est un peu leste de votre
+part. Mais êtes-vous bien sûre de n'être pas morte?--Parfaitement
+sûre.--Voyons!» Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine
+qui me parut en effet pleine de réalité.</p>
+
+<p>«Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles,
+l'oraison funèbre que j'ai écrite à votre usage, ici même, dans
+<i>l'Illustration</i>; cela vous apprendra à vivre!» Je lus en effet ma pièce
+d'éloquence, qui eut tout le succès que vous pouvez penser: mais quand
+j'arrivai à cette péroraison si sublime et si neuve: «Adieu, Lucile
+Grahn, adieu! que la terre te soit légère!» Oh! alors mon succès fut au
+comble et se couronna d'un bruyant éclat de rire. Jamais Bossuet n'avait
+obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'était plus gai que de se
+survivre.</p>
+
+<p>Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur
+les dalles, et disparut. «Adieu, morte, lui criai-je du haut de
+l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent.»</p>
+
+<p>Mademoiselle Lucile Grahn se dispose à donner quelques représentations à
+l'Opéra; nous aurons bientôt le plaisir assez original de voir une morte
+vivante danser la cachucha.</p>
+
+<p>Sur le même paquebot qui a ramené mademoiselle Lucile Grahn de Russie,
+Horace Vernet avait pris passage, et à côté d'Horace Vernet,
+mesdemoiselles Cornélie et Zoé Falcon. C'était assurément un paquebot
+très-agréablement peuplé. La danse, la peinture, la musique s'y
+donnaient la main, et derrière elles, le vaudeville fredonnait ses airs
+joyeux pour égayer les ennuis de la traversée. Ainsi la Russie nous
+renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace
+Vernet revient tout paré des marques de la tendresse impériale; les
+roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient,
+dis-je, après avoir achevé pour l'empereur Nicolas un vaste tableau
+représentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la
+bataille de Montmirail aurait-il passé aux Russes?</p>
+
+<p>Quant à mademoiselle Cornélie Falcon, on annonce qu'elle a retrouvé à
+Saint-Pétersbourg sa voix perdue, cette belle voix des <i>Huguenots</i> et de
+<i>Don Juan</i> que la célèbre cantatrice avait vainement redemandé à
+l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, fût
+un médecin propice et doux pour les gosiers malades. La Faculté, qui
+conseille le Midi aux ténors menacés dans leur <i>ut</i> de poitrine, et les
+douces brises aux <i>prime donne</i> en décadence, la docte Faculté
+aurait-elle jusqu à présent battu la campagne? Toucherions-nous à une
+révolution complète dans la médecine vocale? désormais, au lieu de Nice,
+de Naples ou des Pyrénées, Esculape serait-il obligé de prescrire aux
+larynx endommagés la Norwége et la Russie; et ferait-on refleurir les
+voix fanées en les arrosant d'une décoction de glace et de neige
+fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa
+voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Pétersbourg. On y va sans
+voix, et on en revient avec un prince russe.</p>
+
+<p>Les artistes français, et surtout les cantatrices, les danseuses et les
+comédiennes, sont en grand crédit dans le monde des czars; il ne se
+passe guère une semaine, sans que celle-ci ou celle-là ne triomphe des
+plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille
+d'Austerlitz. Les récits de tous les voyageurs sont unanimes pour
+attester la vérité de ces victoires et conquêtes. L'empereur, tout le
+premier, donne l'exemple de cette soumission à l'autorité de l'art; il
+lui ouvre les portes de Saint-Pétersbourg toutes battantes, et se
+garderait bien de brûler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une
+fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet
+ou d'une comédie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de
+vassalité. De sa voix impériale, il félicite le vainqueur ou adresse une
+allocution à l'héroïne de la soirée; le tribut que paie ordinairement
+l'empereur, après ces grandes visites, est représenté par une tabatière
+d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles
+d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles.
+Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si
+S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frère l'autocrate de
+toutes les Russies, félicitait M. Duprez, après la représentation de
+<i>Guillaume Tell</i>, et offrait à Giselle un bracelet d'améthyste venu des
+magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un
+monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibérie, on qu'il
+cause avec les danseuses d'un air agréable en pleines coulisses de
+l'Opéra: <i>e semper bene.</i></p>
+
+<p>Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint
+Pétersbourg dans une complète harmonie. Plus d'une note discordante
+vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, fraîchement
+débarqué à Paris m'a raconté un trait récent qui le prouve. C'est peu de
+temps avant le départ de mademoiselle Zoé dit-on que l'aventure eut
+lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en <i>eff</i> et en <i>off</i>, et la
+chronique de Saint-Pétersbourg s'en est longtemps régalée.</p>
+
+<p>Le héros de l'histoire se présente d'abord d'une manière qui inspire la
+confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une
+grande taille, de grandes moustaches, des châteaux et des milliers de
+paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom,
+et ses<br> ................................................................<br>
+[Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entièrement
+délavée, à tel point qu'il est impossible de la reconstruire. <a href="images/002a.png">Voir le document.</a>]
+<br>.........................................................<br> les violons et
+les danses recommencent aux environs île la ville; les jardins publics
+se repeuplent, et le Parisien se répand, par bandes joyeuses, dans les
+bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire;
+Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire,
+l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais
+colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le
+gêne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles
+sent trop l'étiquette; il semble toujours qu'au détour d'une de ses
+vastes allées, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le
+grand maître des cérémonies s'écriant: «Chapeau bas! genou en terre!
+voici le grand roi.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>
+Saint-Germain.--Vue du jardin et de l'établissement de<br>
+concerts de M. Gallois, au pavillon Henri IV.</b></p>
+
+<p>Saint-Germain est d'une hospitalité plus familière, quoique tout peuplé
+aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la même solennité.
+Les rois et l'histoire semblent être ici comme dans leurs maisons des
+champs. On s'égare sous les vieux chênes de la Forêt, sans craindre d'y
+rencontrer François Ier, Henri II, Catherine de Médicis où Louis XIV;
+quant à Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope là, mon franc
+Béarnais! Plus d'un de ces rois naquit à Saint-Germain, et parmi eux
+Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oublié. Ce fut le 5 mars
+1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans
+le château? Non pas; dans un pavillon isolé qui s'appelle encore
+aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de
+gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>
+Saint-Germain.--Cabinet en rocaille, avec sculptures<br>
+attribuées à Jean Goujon, dans le pavillon Henri IV.</b></p>
+
+<p>Le pavillon d'Henri IV, qui abritait autrefois des reines en mal
+d'enfant et répéta les premiers cris de Louis XIV, est aujourd'hui
+occupé par M. Gallois, restaurateur.</p>
+
+<p>M. Gallois n'a pas déshonoré l'héritage, tant s'en faut. Je ne sais pas
+s'il y vient encore des reines, mais les princesses n'y manquent pas.
+Les gentilshommes et damoiselles que Saint-Germain attirent et qui
+chevauchent à travers la forêt, font halte chez M. Gallois; et vraiment,
+c'est faire preuve de goût et de savoir-vivre! Le pavillon de M. Gallois
+est un véritable Eden; tout s'y trouve réuni; M. Gallois ne vous refuse
+rien: il séduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une
+immense campagne; il contente l'appétit par des mets succulents; il
+charme l'oreille par des concerts d'harmonie, et pour peu que vous soyez
+en fantaisie d'archéologie, pour peu qu'il vous plaise de faire dans
+l'histoire une agréable course rétrospective, M. Gallois vous satisfail
+le plus largement du monde; entre deux services, tandis que le Champagne
+se glace ou que votre café chauffe, vous pouvez visiter la chambre où
+naquit Louis XIV, le salon sculpté par Jean Goujon et la grotte de
+Charles V; après quoi, vous déjeunez ou vous dînez excellemment et du
+meilleur appétit.--Un poète du terroir a célébré les vertus du pavillon
+Henri IV dans une épître dont je vais citer quelques vers sans m'en
+rendre caution:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Pavillon enchanteur!--L'opulence empressée</p>
+<p class="i14"> Vole de toutes parts vers ce doux Elysée.</p>
+<p class="i14"> Le tilbury galant, ainsi qu'un char de joncs,</p>
+<p class="i14"> Y porte nos banquiers, Lucullus--Phaëtons,</p>
+<p class="i14"> Qui, désertant Paris, et sa pluie et sa boue,</p>
+<p class="i14"> Viennent chercher ici leur nouvelle Capoue.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette poésie, à défaut d'autre chose, prouve au moins l'enthousiasme
+qu'excitent M. Gallois et le pavillon d'Henri IV. Et que peut-on ajouter
+après les poètes?</p>
+
+<p>--Un journal judiciaire annonce la vente, après faillite, d'un mobilier
+appartenant à un meunier de Saint-Denis; en voici le détail, qu'on sera
+certainement surpris de lire à propos de moulin: voitures de luxe,
+chevaux anglais, vins du Rhin, de Beaune, de Champagne, de Chambertin et
+de Romanée, tableaux, tapis, porcelaines de Saxe et de Sèvres, piano à
+queue, bureaux-ministres, bibliothèque de huit cents volumes, harpe,
+bronzes de Thomire.--On voit que les meuniers d'aujourd'hui ne sont pas
+de la même farine que les meuniers de Sans-Souci et de Lieursaint;
+l'humanité marche; les meuniers sont des princes et les princes sont des
+meuniers. Dans dix ans, saura-t-on où aller se faire moudre? et, je vous
+prie, dites-moi ce qu'est devenue la meunière.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> La simple meunière</p>
+<p class="i20"> Du moulin à vent?</p>
+</div></div>
+
+<p>--M. Jouy, auteur du poème de l'opéra de <i>Guillaume Tell</i> assistait
+l'autre jour, pour la rentrée de Duprez, à la représentation de son
+ouvrage: «Mon cher monsieur Jouy, lui dit son voisin, savez-vous que
+c'est là une oeuvre admirable?--Oui, sans doute, lui répondit
+l'académicien avec la bonhomie qui le caractérise; mais cependant il y a
+quelque chose à redire.--Quoi donc?--Eh! c'est ce damné de Rossini, qui
+a fait une diable de musique, une musique bruyante qui empêche
+d'entendre mes vers.--Que ne le lui disiez-vous, cher monsieur Jouy.--Je
+le lui ai bien dit, mais il n'a pas voulu me croire!»</p>
+
+<p>Les théâtres ont fait des économies cette semaine; excepté un petit
+vaudeville, la <i>Meunière de Meudon</i>, nous n'avons pas la plus petite
+dépense à leur reprocher.</p>
+
+<p>La meunière de Meudon est une assez bonne fille et d'assez bonne humeur;
+un joli chevau-léger fait battre son petit coeur; mais la meunière a de
+la vertu; tout chevau-léger qu'on est, il faut passer à la mairie; la
+meunière ne badine pas. Épousez-moi, ou votre servante! Comment un
+chevau-léger épouserait-il une meunière? voilà le point difficile. Et
+puis, le héros est occupé ailleurs, du côté d'une belle dame, parée de
+dentelles et de soie. La meunière manoeuvre donc pour guérir le
+chevau-léger de cet amour, et elle s'y prend si bien, avec tant de bonne
+foi et de gaieté, qu'elle y réussit: le chevau-léger se rend,
+l'épaulette contracte alliance avec la meule du moulin. Ce vaudeville
+n'est pas du plus pur froment mais il fait rire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>
+Théâtre-Français.--<i>Les Demoiselles de Saint-Cyr.</i> Fin du<br>
+1er acte: Régnier, Hercule Duboulloy; Firmin, vicomte de Saint-Hérem:<br>
+mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran; mademoiselle Anaïs, Louise
+Mauclair.</b></p>
+
+<p>--Nous sommes gens de parole; nous vous avions promis la semaine
+dernière une scène des <i>Demoiselles de Saint-Cyr</i>, comédie de M.
+Alexandre Dumas, Cette scène, la voici: regardez-bien.</p>
+
+<p>Nous avons pris nos personnages au moment, le plus critique: Saint-Hérem
+et Charlotte de Meiran se disposent à fuir du couvent, escortés de
+mademoiselle Louise Mauclair et de Duboulloy; déjà ils se croient
+libres, quand tout à coup la fenêtre s'ouvre; un exempt paraît une
+torche à la main, suivi de ses gens, et s'écrie: «Au nom du roi, je vous
+arrête!» Qui est surpris? C'est Saint-Hérem, lequel se croyait en bonne
+fortune et ira coucher à la Bastille; c'est Duboulloy qui comptait se
+marier gaiement, et sent venir la prison, rien qu'au fumet. Quant à
+mademoiselle de Meiran, elle cache son visage dans ses mains, comme il
+conviendrait à une tendre et pudique colombe prise au piège; Louise
+Mauclair est plus brave, et se contente de faire semblant d'avoir peur.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Théâtre-Français.--<i>Les Demoiselles de
+Saint-Cyr</i>.--Mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/004c.png"><br><b>Théâtre Français.--<i>Les Demoiselles de Saint-Cyr</i>.--1er
+acte.--Régnier, Duboulloy.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/004d.png"><br><b>Théâtre Français.--<i>Les Demoiselles de
+Saint-Cyr</i>.--Firmin, Saint-Hérem.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/004e.png"><br><b>Théâtre Français.--<i>Les Demoiselles de Saint-Cyr</i>.--3e
+acte.--Mademoiselle Anaïs, Louise Mauclair.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Si ce n'est pas assez pour vous divertir et vous plaire, cher lecteur,
+nous ferons encore d'avantage; j'ai l'honneur de vous présenter cet
+original de Duboulloy dans son costume de noces, tout pimpant et tout
+gaillard; le vicomte de Saint-Hérem en habit de gentilhomme élégant, et
+enfin mademoiselle Plessis et mademoiselle Anaïs, Charlotte de Meiran et
+Louise Mauclair, toutes deux vêtues pour le bal masqué, où elles
+mystifient leurs infidèles. Sur quoi, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il
+vous ait en sa sainte et digne garde, et envoie sur votre route beaucoup
+de jolies rencontres aussi jolies que la jolie mademoiselle Plessis.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Une surprise de Nuit.</h2>
+
+<h4>ÉPISODE MILITAIRE.</h4>
+
+<p><i>De Bordeaux à Ruffec</i>.--Le colonel m'avait pris en gré à propos des
+comédies de Farquhar, ma lecture de route. C'était un homme de
+quarante-cinq ans environ, très-sanguin, très-vif, le teint rouge-brique
+et les yeux bleus, qui soignait, depuis plusieurs années, ses blessures,
+retiré dans une villa des coteaux de Jurançon.</p>
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>C'est un spectacle à la fois triste et joyeux que l'embarquement d'un
+corps de troupes en temps de guerre. Le ciel était beau et les blancs
+reflets du soleil argentaient les vagues miroitantes. Sur la berge
+escarpée, aux sons de la musique militaire, les soldats arrivaient par
+escouades, le sac sur le dos, le fusil sur l'épaule, la crosse en l'air.
+A mesure qu'une barque s'éloignait du rivage, emportant une cinquantaine
+de nos Habits Rouges, il se trouvait toujours là quelque femme
+désespérée qui pleurait, agitait son mouchoir, et faisait mine d'avancer
+dans l'eau pour suivre son époux ou son amant.</p>
+
+<p>D'autres--celles-là je les plaignais davantage--baissaient leur capuchon
+sur leurs yeux, et allaient s'asseoir, mornes, silencieuses, honteuses
+d'être vues, sur quelque rocher où elles avaient l'air de rester
+pétrifiées. Le clairon moqueur sonnait toujours.</p>
+
+<p>Nous autres officiers, tous jeunes, inexpérimentés, avides de guerre, il
+fallait nous voir avec nos airs d'importance, affectant le commandement
+brusque et bref de nos anciens. Combien cependant cachaient, sous ces
+façons de matamore, un ennui secret et la tristesse de quelque
+séparation amoureuse! Je puis bien le dire, car je laissai à
+Fort-Georges la meilleure moitié de mon coeur, aux pieds d'une petite
+demoiselle blonde, mariée depuis à un nabab.</p>
+
+<p>Le vent fraîchit, les voiles s'enflent, nous voguons vers la Hollande.
+C'était en 1814; il s'agissait d'en finir avec la France à demi vaincue,
+mais qui tenait bon et dont les coups de boutoir, comme ceux du sanglier
+blessé, n'étaient pas les moins à craindre. En face de Goeere, une brise
+nous prit, des plus dures, des plus carabinées que j'aie jamais eues à
+supporter,--et si je ne m'y connaissais pas alors, j'ai maintenant toute
+l'expérience nécessaire pour en parler savamment. Nous étions à l'ancre
+lorsqu'elle commença, et nous attendions un pilote qui devait venir nous
+tirer des bancs de sable entre lesquels se trouvait notre vaisseau: un à
+chaque bord, un autre entre nous et la terre. Vous voyez d'ici notre
+position, quand le vent grossit, devint presque un ouragan, et menaça de
+nous porter malgré nous au rivage. Et pas de pilote!--La mer s'élève,
+bouillonne, écume et crie autour des brisants. Nul espoir, malgré nos
+deux ancres, de tenir durant toute la nuit, qui commençait alors à
+tomber. L'obscurité ajoutait son horreur à celles dont nous étions
+environnés. Le capitaine affectait de ne songer qu'aux deux bâtiments de
+transport que nous avions de conserve, et qui étaient chargés de
+soldats. Vers minuit, l'un deux, ancré au vent de nous, se détache,
+emporte ses câbles, et dérivant au hasard, passe à côté de nous avec des
+cris de détresse auxquels nos signaux répondaient. Par moments, de
+l'avant à l'arrière, nous embarquions des vagues énormes.</p>
+
+<p>Les hommes sont curieux à observer en de telles passes.</p>
+
+<p>Il y a des gens nerveux qui prennent trop tôt l'alarme, et croyant de
+suite au pire, font leurs préparatifs en conséquence. Tel était le
+lieutenant McDougal, du 91e, qui vint se jeter dans mes bras en pleurant
+à chaudes larmes, le plus plaisamment du monde. Il y en a d'autres qui,
+stupides ou résignés, n'ont pas l'air de s'apercevoir que la mort les
+talonne et regardent tout avec une indifférence abattue. Enfin, les
+étourdis, les gens à tête légère, qui se rassurent ou prennent peur,
+suivant qu'ils rencontrent des visages calmes ou effarés.</p>
+
+<p>Pour moi, je m'étais promis d'imiter de point en point le capitaine, que
+je jugeai un homme de sens et de courage. Sur les deux heures ce
+personnage important s'alla mettre au lit, et je suivis son exemple.
+J'avais raison; le grand péril était passé.</p>
+
+<p>Quand vint le jour, la mer était grosse encore; mais le vent avait
+faibli, et une brume épaisse nous masquait l'horizon. Au bout d'une
+heure ou deux, l'atmosphère se dégagea, et nous cherchions du regard,
+avec un vif sentiment d'inquiétude, le bâtiment où nos camarades étaient
+entassés. Rien n'était en vue, et l'opinion générale fut qu'ils avaient
+péri. Un régiment tout entier englouti en quelques minutes, c'était de
+quoi nous donner à penser. Par bonheur ce doute affreux ne dura pas
+longtemps. Nous vîmes venir à nous, sur une barque, le pilote attendu
+avec tant, d'impatience, et il nous rassura du moins sur le compte d'un
+des transports, arrivé sain et sauf à Helvoet-Sluys.</p>
+
+<p>Je rencontrais alors, pour la première fois, un Hollandais, et fus bien
+forcé d'accorder quelque attention à ce curieux animal. Diederich
+ressemblait à sa lourde barque: petit et trapu comme elle, comme elle
+renflé des côtés, et n'ayant de forme appréciable, sous son épaisse
+jaquette bleue coupée droit, qu'une énorme projection <i>à posteriori</i>.
+Cette jaquette n'avait pas de collet, et la cravate roulée en corde, qui
+suppléait à ce défaut essentiel, semblait plutôt faite pour étrangler le
+pilote que pour le défendre du froid. Ses yeux à fleur de tête et grands
+ouverts complétaient cette illusion funèbre. Du reste, on aurait pu lui
+ôter une demi-douzaine de caleçons, sans inconvénient pour sa poitrine
+ou sa pudeur, tant il était bien prémuni contre l'humidité. Complétez ce
+costume par de gros souliers à boucles et un bonnet de nuit rouge, à
+forme conique très-élevée.</p>
+
+<p>Nous ne vîmes pas sans quelque plaisir cette étrange façon d'homme
+s'avancer, la pipe aux lèvres, vers le capitaine Nixon et lui offrir
+très-cordialement une poignée de main, accompagnée du plus affectueux
+<i>goeden dag</i>. Une entrée en matière si parfaitement républicaine fit
+faire la grimace à notre officier; mais comme la bienvenue de Diederich
+était plus cordiale encore qu'irrespectueuse et à contre-temps
+familière, il ne jugea point à propos de s'en formaliser autrement. Le
+pilote entra aussitôt en fonctions avec un flegme admirable, et Nixon
+ayant voulu l'interroger sur la direction des passes où nous allions
+entrer, la profondeur de l'eau et autres sujets du même ordre, il
+n'obtint pour réponse que le proverbe favori des marins hollandais:--<i>Ja
+mynher, wanneer wij niet beter kan maaken dan moeten wij naar de anker
+komen</i>.</p>
+
+<p>Ce qui veut dire à peu près: Soyez tranquille, monsieur, quand nous ne
+pourrons mieux faire, nous jetterons l'ancre.</p>
+
+<p>En dépit de cette prophétie, qui semblait nous menacer de nouveaux
+retards, nous primes terre le lendemain matin à Helvoet-Sluys: j'y
+retrouvai ma compagnie, ce qui me fut assez doux, après l'avoir crue
+noyée. On imaginera sans peine, et sans en faire grand honneur à mes
+qualités personnelles, que les soldats dont elle était composée
+n'étaient pas fâchés non plus de revoir leur second lieutenant.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il gelait à pierre fendre quand nous arrivâmes, trois jours après, à
+Tholen, petite forteresse en mauvais état (du moins alors), et située à
+quatre milles environ de Berg-op-Zoom. Tous les matins, la majeure
+partie des habitants et de la garnison était employée à briser la glace
+qui faisait des fossés une défense illusoire; mais tandis qu'on
+s'épuisait à y pratiquer une tranchée large seulement de huit à neuf
+pieds, elle se reformait derrière les travailleurs, et nous patinions le
+soir à l'endroit même qu'on avait ouvert le matin.</p>
+
+<p>Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprète, et
+qui s'était chargé de faire nos logements, m'avait installé chez un
+brave <i>burgher</i>, dont la belle-fille, veuve depuis six mois, à ce que
+j'appris, était la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas à dire
+qu'elle eût jeté un grand éclat dans un bal de Paris ou un raout de
+Londres, mais quelle fraîcheur, quelle douce expression de visage,
+quelle simplicité, quelle confiance aimante et sereine!</p>
+
+<p>Certain jour que je revenais des fossés, je la trouvai, la tête dans ses
+mains, et pleurant à chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux
+humides, étaient auprès d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une
+compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans
+doute de réveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de
+leur perte commune.. C'était un tableau touchant, et, jeune comme
+j'étais, je ne pus que témoigner à ces braves gens une véritable
+sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui
+me sourit, doucement à travers ses pleurs. Le père me serra la main, et,
+pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il
+appréciait particulièrement en moi ce talent pratique qui m'a toujours
+valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en réquisition toutes
+les fois que le <i>Predikaant</i> venait souper avec nous.</p>
+
+<p>Il arriva ce soir-là, comme s'il eût deviné ce qui se passait. J'aimais
+fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire
+bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon à l'étrange
+coiffure qui couvrait son vénérable chef, C'était un chapeau à trois
+cornes, aux bords convenablement retroussés, et dont il ne se séparait
+jamais que pour dire les grâces. Après le repas, composé de viande au
+beurre et de <i>sauer kraut</i>, le tout servi dans un plat commun, où nous
+cherchions fortune tour à tour, à la pointe de la fourchette, il tirait
+d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprimés crasseux, et nous
+chantait, avec des gestes et un accent plein d'énergie, des couplets
+dont je n'entendais pas un traître mot, mais qui renfermaient des
+allusions très-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans
+l'oreille le refrain de l'une d'elles;</p>
+
+<p class="mid"> Well mag het Ue bekommen;</p>
+
+<p>parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un
+merveilleux effet sur notre bon hôte; sa large bouche s'ouvrait avec un
+rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vénérable tête en
+arrière, et un éclat de rire, à jeter bas la maison, sortait
+convulsivement de sa poitrine. En général, sa bonne <i>vrow</i>, toute aux
+soins de son ménage, écoutait avec un parfait sang-froid ce hurlement
+joyeux, mais s'il se prolongeait au delà du terme ordinaire, son respect
+conjugal pour le <i>burgher</i> l'obligeait à sourire de compagnie.</p>
+
+<p>Je m'aperçus, depuis le jour dont j'ai parlé, que Johanna me regardait
+avec plus d'intérêt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre
+et le rhum, en me regardant manipuler la précieuse liqueur, elle avait
+l'air distrait et mélancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes
+liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrêtaient sur moi, profonds et
+vagues; quelquefois même le verre qu'elle portait à ses
+lèvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait là, comme si un
+engourdissement magnétique eût frappé la belle rêveuse.</p>
+
+<p>Ces symptômes flatteurs ne m'échappaient point; et tandis que le
+Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fumée de sa pipe,
+nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la
+vieille mère tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses
+bahuts, je répondais aux regards de Johanna par des regards non moins
+langoureux.</p>
+
+<p>Elle acheta peu de temps après une grammaire anglaise, et le même
+jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une
+violente passion pour l'idiome néerlandais. De là, tout naturellement,
+échange de leçons et de conseils, qui légitimait de fréquents
+tête-à-tête. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que
+nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un châtiment pour
+les fautes que la récidive rendait inexcusables. Quel que fût le
+coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup à se plaindre de
+mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses
+progrès au pas des miens. Nous n'avancions guère, sans nous rebuter
+pourtant.</p>
+
+<p>Cet enseignement mutuel n'était pas toujours exempt de troubles.
+Certains jours, au plus fort de nos bévues grammaticales, la jolie veuve
+éclatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accès de désespoir
+m'avaient fort déconcerté: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient
+dire. Johanna me confessa naïvement que c'étaient autant d'hommages
+rendus à la mémoire de son défunt mari. Je compris et respectai ce culte
+d'un regret légitime. Il demeura tacitement convenu que la leçon
+finirait aussitôt que la sensibilité se mettrait de la partie. Tout cela
+au grand sérieux, et sans la moindre arrière-pensée.</p>
+
+<p>Le 8 mars, arriva l'ordre du départ.</p>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Nous nous supposions appelés à Anvers, où l'autre division de l'armée
+avait déjà livré quelques combats partiels, et je cheminai assez
+tristement, ruminant les larmes de la séparation. Elles m'avaient
+appris,--car je ne m'en étais pas douté jusque-là,--combien de place
+Johanna tenait dans mon coeur. Quant à elle, la pauvre enfant, elle
+m'avait, pleuré tout aussi franchement, devant son beau-père et sa
+belle-mère étonnés, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que
+voulez-vous? c'était une âme sensible et sans déguisement.</p>
+
+<p>Arrivés autour d'une ferme, en rase campagne, nous fîmes halte, et je
+commençais à m'inquiéter de mon souper, lorsqu'un officier des
+<i>Royal-Scots</i>, quatrième bataillon, m'avertit obligeamment que, selon
+toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre
+Berg-op-Zoom. La nouvelle m'étonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis
+se prit à sourire:</p>
+
+<p>«Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous
+vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis.»</p>
+
+<p>Après quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et
+arrivait de Stralsund à marches forcées. Nous ne devions plus nous
+rencontrer en ce bas monde. Il fut tué tout des premiers, à cinq heures
+de là.</p>
+
+<p>L'appel du soir, qui suivit de près cette conversation, ne manqua point
+d'une certaine solennité. Beaucoup de noms, que les sergents
+prononçaient alors à demi-voix,--l'ordre étant donné de faire désormais
+le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes,
+mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants récits qui sont
+l'oraison funèbre du soldat.</p>
+
+<p>Les régiments formèrent ensuite la colonne, et nous recommençâmes à
+marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, régulier et
+monotone, se mêlait à celui du vent et des eaux lointaines. Quelques
+chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous défilions devant une
+maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fenêtre
+faiblement éclairée, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses
+yeux, se hasarder à guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu
+luire les baïonnettes, qu'il rentrait en hâte, tirait à lui ses
+contre-vents, et faisait taire ses dogues.</p>
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>Berg-op-Zoom tire son nom de la petite rivière Zoom, qui, après avoir
+pourvu d'eau les fossés de la ville, va se jeter dans le Scheldt.
+L'ancien lit de la Zoom, où la marée montante fait refluer assez d'eau,
+forme, au centre de la cité, une espèce de port, presque à sec quand les
+eaux se retirent. La véritable attaque devait être dirigée vers
+l'embouchure de ce havre, tandis qu'un détachement de six cents hommes
+ferait une fausse démonstration vers la porte de Steenbergen.</p>
+
+<p>Je passe, du reste, sur tous les détails purement stratégiques. Les
+curieux qu'ils pourraient intéresser les trouveront très-amplement
+rapportés dans le récit du colonel Jones.</p>
+
+<p>Les autres se contenteront de savoir comment se débattit cette nuit-là
+un pauvre lieutenant, qui pour la première fois de sa vie entendait
+siffler les balles.</p>
+
+<p>Nous fûmes divisés en trois colonnes. Ma compagnie appartenait à celle
+de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parlé, devait
+arriver jusqu'aux fossés par le lit fangeux du vieux canal. Dès le
+premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans
+une espèce de glu très-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en
+retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-là n'était pas dans
+mes prévisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se
+tiraient d'affaire. Les uns penchaient à droite, c'étaient ceux qui
+s'escrimaient de la jambe gauche; les autres à gauche, c'étaient ceux
+qui voulaient débarrasser la jambe droite. Tous étaient plus ou moins
+empêtrés. Dans un gâchis pareil, la marche en bon ordre était
+impossible; les régiments se mêlaient, les officiers se séparaient de
+leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres
+diables, mal inspirés pour le choix de leur route, s'en allaient dans
+une fondrière, où ils disparaissaient petit à petit en piétinant.
+Lorsque leur tête effarée ne marquait plus l'endroit mortel, leurs
+camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces
+cadavres qui servaient de fascines. Le silence, néanmoins, n'avait pas
+été rompu.</p>
+
+<p>Tout à coup,--était-ce trahison, appel de mourant, querelle
+d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le général Skerret,
+auprès duquel je me trouvais en ce moment, y répond par une exclamation
+de fureur, et à la minute même, les écluses sont levées, des masses
+d'eau tombent à grand bruit dans le canal, une fusée s'élève des
+remparts; puis tout un feu d'artifice éclate, une lumière blafarde se
+répand sur nous et permet aux canonniers français de nous envoyer
+quelques volées. Tirées en toute hâte et au hasard, elles ne firent
+pourtant pas grand mal.</p>
+
+<p>Pendant un moment, la grande affaire fut de résister à l'effort des
+eaux. J'étais heureusement à portée d'un grand bloc de glace à forme
+plate, et dont le tranchant s'enfonçait dans la vase. Je m'y cramponnai
+pour résister au premier élan des flots, et, moitié nageant, moitié
+prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. Là nous avions encore le
+fossé à traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui,
+partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans
+la fièvre qui commençait à battre autour de mes tempes, je ne sais
+comment je me serais tiré de cette difficile gymnastique. On s'aidait de
+quelques échelles de siège, on grimpait sur les épaules les uns des
+autres, on tombait en jurant, on se relevait de même, les soldais
+haletaient et criaient comme un limier qui rêve. Un colonel montrait aux
+premiers arrivants, qui ne l'écoutaient pas, une porte située à notre
+droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allât baisser un
+pont-levis de ce côté. Voyant son autorité méconnue, il prit par le bras
+le premier officier qui passa près de lui; c'était moi. Je finis par
+comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour
+lui obéir.</p>
+
+<p>Pas de résistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait,
+ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Français, en petit
+nombre sur ce point et pris à l'improviste, couraient s'enfermer dans
+les maisons de la ville, et de là, nous fusillaient sans merci. À la
+tête d'une vingtaine de soldats, rassemblés au hasard, j'allai vers la
+porte indiquée. Ce n'était qu'une palissade assez mince, mais traversée
+par une barre de fer épaisse d'environ trois pouces. Sans instruments,
+nous fîmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant
+les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un à un.
+Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous
+ensemble, et tous ensemble nous nous jetons à corps perdu sur la maudite
+porte. Cela réussit; la barre de fer se rompît tout au milieu comme si
+elle eût été de verre.</p>
+
+<p>Restait le pont-levis à faire tomber; opération plus délicate, mais pour
+laquelle nous avions plus de temps et de sécurité, les coups de fusil ne
+nous arrivant plus aussi directement. Il était fixé à un seul de ses
+montants par une serrure que nous essayions de forcer à l'aide d'une
+baïonnette. Après en avoir cassé deux on trois sans résultat, nous
+employâmes une hache, que l'on nous apporta du bastion déjà occupé par
+nos troupes, à couper dans le bois même du montant la portion où la
+serrure était encastrée. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-même
+la chaîne du pont-levis, dont je dirigeai la chute.</p>
+
+<p>Le colonel dont j'exécutais l'ordre arriva justement alors et me demanda
+mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien était Muller. Il est
+mort à Ceylan de la fièvre jaune.</p>
+
+<p>A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engagée de
+l'autre côté de la ville. Je pensai que ma compagnie était par là, et
+supposant que l'intérieur devait être libre, je me précipitai comme un
+véritable étourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues
+désertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'étais complètement
+égaré. Regardant de tous côtes, je ne vis qu'une créature humaine dont
+je pusse espérer quelque renseignement; c'était une jeune, femme, assez
+jolie, pâle et en désordre, aux écoutes derrière la porte entr'ouverte
+d'une espèce de boutique.</p>
+
+<p>Notre conversation fut très-courte.</p>
+
+<p>«Les Anglais? lui dis-je en hollandais.</p>
+
+<p>--Comment? me demanda-t-elle.</p>
+
+<p>--Les Anglais? répétai-je, voyant que je parlais à une Française.</p>
+
+<p>--Par là, répondit-elle sans hésiter, en me montrant l'extrémité de la
+rue.</p>
+
+<p>--Bonne nuit!» Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut
+dit vrai.</p>
+
+<p>En effet, aux clartés de la lune qui venait de se lever, j'aperçus les
+uniformes des <i>Royal-Scots</i> sur les remparts. Ils venaient d'être
+chassés d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait.
+Le capitaine Guthrie, du 35e, qui était à la tête de ce détachement, ne
+savait du reste quel parti prendre, et déplorait l'absence du général
+Skerret, blessé tout récemment et prisonnier des Français.</p>
+
+<p>Le feu était vif d'un bastion à l'autre: plusieurs blessés, tant des
+ennemis que des nôtres, restaient étendus sur le rempart. Un officier,
+atteint au bras, se promenait derrière nous d'un air mécontent, et
+disait: «Voilà ce qu'on appelle la gloire!» Cette philosophie me parut
+inopportune.</p>
+
+<p>Notre position n'avait rien d'agréable. Un amas de billots de bois
+trouvés sur le rempart, et disposés en travers de la gorge du bastion,
+formait bien une sorte de parapet d'où nos gens pouvaient tirer, et deux
+pièces de vingt-quatre, prises à l'ennemi, faisaient bon service du haut
+des plates-formes; mais les Français avaient l'avantage du nombre, trois
+pièces de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin à
+vent élevé sur leur bastion, d'où ils nous canardaient fort commodément.
+De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous déloger; alors, et
+dès que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions
+avec de la mitraille; de plus, un détachement courait à leur rencontre
+et les ramenait en désordre.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des
+intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnèrent le
+loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouillés et
+sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, épuisé de fatigue, je me
+laissai tomber plutôt que je ne m'étendis derrière le parapet qui nous
+protégeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher à mes côtés, et
+d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors
+dans une sorte de sommeil éveillé, d'un effet bizarre, où mon
+imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle
+force d'illusion, que la mousqueterie recommença sans troubler mon rêve.
+Les coups de fusil, les cris, les imprécations, tout ce que j'entendais
+enfin, de près ou de loin, et très-distinctement, me semblait retentir
+dans ma mémoire, non à mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait
+arraché à ce profond engourdissement, si tout à coup la terre n'avait
+tremblé sous moi tandis qu'une vive et subite clarté me brûlait les
+yeux. Un craquement général suivit, comme si la ville entière eût été
+sur te point de s'écrouler. C'était le magasin à poudre qui sautait;
+avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie.</p>
+
+<p>Il fallut bien se relever et tenir tête à de nouvelles attaques; le
+découragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes étaient, allés
+demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils étaient interceptés sans
+aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il
+était trop évident que nous allions avoir toute la garnison sur les
+bras.</p>
+
+<p>Nous tînmes pourtant jusqu'à l'aurore: il fallut bien alors nous
+apercevoir et de nos pertes et de l'inutilité de notre résistance.
+Rassemblée derrière ce parapet improvisé, nous nous comptions lentement
+du regard, ne voyant guère ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier
+fit remarquer que le rempart n'était point large, et que les Français ne
+pourraient tirer grand avantage de leur supériorité numérique: mais il
+achevait à peine cette consolante réflexion, mal entendue à travers le
+bruit, qu'une décharge terrible vint le démentir. Pendant qu'une vive
+fusillade détournait notre attention, une partie des ennemis, longeant
+le pied des remparts, étaient venus occuper le côté opposé de notre
+bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous résoudre à la
+retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les
+bras étendus devant lui, battre l'air de ses mains égarées. Une balle
+venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parlé, ce
+lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire,
+et qui s'était battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait à
+terre, étourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, à
+moi, le plus jeune et le plus inexpérimenté de tous. Terrible
+responsabilité, savez-vous!</p>
+
+<p>Sans être bien certain que la porte par laquelle nous étions entrés fût
+encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon
+ordre. Guthrie, placé entre deux soldais, et guidé par eux, poussait à
+chaque pas d'involontaires gémissements; les ennemis nous accompagnaient
+d'un feu soutenu. Nous laissions derrière nous un sanglant sillage de
+morts et de blessés.</p>
+
+<p>Pour comble de malheur, je n'avais pas calculé que l'embouchure du
+havre, maintenant rempli d'eau, était entre nous et Waterport-Gate. Une
+fois au bord de cette espèce de canal, encaissé dans de hautes murailles
+en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre
+situation à ce coup désespéré. Il n'y avait pas trois partis à prendre
+cernés, comme nous l'étions: à moins de nous rendre purement et
+simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce
+bassin, ou flottaient çà et là quelques gros blocs de glace, et gagner
+comme nous pourrions un petit bâtiment ponté hollandais, amarré par une
+grosse corde au bord opposé. Tandis que j'essayais de calculer
+froidement cette chance suprême, deux ou trois cris, et le bruit
+d'autant de corps précipités dans l'eau, me firent retourner
+brusquement. C'étaient quelques-uns de nos soldats qui, littéralement
+devenus fous, se jetaient, sans lâcher leurs armes, dans le bassin
+fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insensé. Guthrie,
+abandonné par ses guides, et ne sachant où se diriger, allait aussi
+tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez à temps pour le retenir. Le
+prenant à bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut à
+terre;</p>
+
+<p>«Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie.</p>
+
+<p>Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres à des gens dont
+la tête était perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir.</p>
+
+<p>Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espèce de
+charpente composée d'une poutre transversale soutenue à ses extrémités
+et à son milieu par d'autres soliveaux disposés en piliers, le tout
+destiné, je crois, à préserver le mur du frottement des navires, et
+s'élevant à neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y
+descends, à reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux
+saillies du mur, mon épée entre les dents, au grand détriment de mes
+genoux meurtris et déchirés, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander.
+Le plus certain, c'est qu'arrivé sur cette plate-forme étroite, je
+passai mon épée dans mon ceinturon,--le fourreau était depuis longtemps
+à tous les diables,--et avisant un glaçon d'assez belle dimension qui
+flottait au-dessous de moi, je m'y élançai à corps perdu, très-assuré de
+la résistance qu'allait m'offrir ce radeau improvisé. Mais je manquai
+mon coup, et fis assez désagréablement le plongeon jusqu'au fond du
+bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins à
+la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brassées le
+glaçon qui me fuyait. Ma grosse capote, complètement trempée,
+compliquait singulièrement cette opération; mais ce qui me parut le plus
+horrible,--une fois cramponné tant bien que mal à ce glissant objet.--ce
+fut d'avoir à lutter contre les malheureux qui, déjà submergés,
+s'accrochaient à moi pour sortir de l'eau. Il était assez évident que je
+ne pouvais les sauver; il était non moins démontré que leurs étreintes
+désespérées n'allaient à rien moins qu'à me faire noyer, et cependant,
+allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen
+desquels je me débarrassais d'eux. Ceux-là surtout dont le regard
+suppliant avait rencontré le mien, dont la voix étouffée avait frappé
+mon oreille, il était affreux de les voir disparaître à jamais sous le
+flot mortel.</p>
+
+<p>Je n'étais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine
+au moins de nos gens jouaient la même partie que moi; mais quelques-uns
+étaient blessés, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci
+lâchaient prise l'un après l'autre, tantôt avec un blasphème désespéré,
+tantôt avec des soupirs gémissants dont l'intonation funèbre a quelque
+chose d'inimitable; plaintes et râle tout à la fois, qu'on n'oublie plus
+quand on les a une seule fois entendus.</p>
+
+<p>Il vint un moment ou je fus à mon tour saisi du plus complet
+découragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait
+devant mes yeux; ma poitrine oppressée me refusait le souffle, et la
+tête inclinée en arrière, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me
+rappela au sentiment de l'existence.</p>
+
+<p>«Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous,
+comptez sur moi.»</p>
+
+<p>Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'épaule, et gagna les
+devants sans que je l'eusse pu reconnaître.</p>
+
+<p>J'arrivai enfin près du vaisseau.</p>
+
+<p>«Courage!» me répéta la même voix. Et une corde me fut jetée.</p>
+
+<p>Je la saisis au vol; mais retirée trop vite, elle glissa dans ma main
+amortie, et le léger bruit qu'elle fit en retombant contre le bordasse
+du petit navire produisit sur moi l'effet d'un coup de canon.</p>
+
+<p>«A vous encore!» Une seconde corde tomba sur l'eau près de moi. Celle-ci
+était doublée. Je la saisis et la passai sous mes bras.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+
+<p>J'ai su depuis que j'avais les yeux ouverts et que je parlais
+très-distinctement, lorsqu'on parvint à un hisser sur le pont. Une fois
+là, par exemple, toute force m'abandonna, et je ne sentis pas même une
+balle qui me fracassa le poignet pendant que mes deux braves camarades
+me trainaient vers l'écoutille.</p>
+
+<p>Le rempart n'était pas à plus de soixante verges du bâtiment, et les
+Français, très-décidés à nous faire boire jusqu à la lie le calice amer
+de la défaite, tiraient sur nous sans pitié.</p>
+
+<p>Dans la cabine où mon généreux compagnon d'armes me descendit, il n'y
+avait qu'un autre blessé, un sergent du 91e, nommé Briggs, atteint à
+l'épaule d'un coup de feu. Il souffrait horriblement et ne se faisait
+faute de plaintes et de cris. On m'avait étendu aussi loin de lui que le
+comportait l'étendue de notre commun asile, et quand je fus ranimé, nous
+ne nous adressâmes pas un seul mot.</p>
+
+<p>Mon sang coulait d'une manière inquiétante. Je parvins à</p>
+
+<p class="mid">[Note du transcripteur: Deux lignes illisibles.]</p>
+
+<p>Au bout d'une heure environ, j'éprouvai une soif ardente, et je le dis à
+mon compagnon, qui d'un grand sang-froid me répondit par ce seul mot:</p>
+
+<p>«Buvez!»</p>
+
+<p>Il est vrai qu'un geste énergique m'expliqua ce qu'il voulut dire. Le
+plancher de la cabine était inondé. A force de tirer sur le bâtiment les
+Français avaient envoyé quelques balles dans ses oeuvres vives, il
+faisait eau, sans que l'on put s'y tromper.</p>
+
+<p>Je voulus me lever, impossible; mes jambes me refusaient service. A
+grand peine arrivai-je à me mettre sur mon séant.</p>
+
+<p>Une autre heure s'écoula. Tout entier à la douleur physique qui
+éteignait en lui le sentiment de la crainte, Briggs continuait à se
+plaindre. L'eau montait et montait sans cesse; elle arrivait à ma
+poitrine, et m'obligeait à tenir soulevé mon bras blessé. Le picotement
+que l'eau salée produit sur une plaie vive est, à la lettre,
+insupportable.</p>
+
+<p>Je me voyais voué à une mort lente et certaine, qui me faisait regretter
+de n'avoir pas péri, sur les remparts, autrement qu'un rat dans une
+souricière.</p>
+
+<p>Lorsque tout à coup il me sembla que l'eau baissait, ce qui était vrai.
+L'heure de la marée descendante était venue, et fort à propos; vingt
+minutes plus tard, c'était fait, de moi.</p>
+
+<p>Le feu avait cessé depuis longtemps. Le navire étant couché sur le
+flanc, et la vase suffisamment raffermie, des soldats français vinrent
+nous chercher. J'avouerai, sans la moindre vergogne, que je fus enchanté
+de me rendre à discrétion. Au lieu de nous porter à bras jusque dans la
+ville, nos vainqueurs, assez peu cérémonieux, quoi qu'on puisse dire de
+la politesse nationale, nous firent hisser, comme des poids morts, au
+sommet du rempart voisin. Je fus de là dirigé sur l'hôpital, en
+compagnie d'un jeune gaillard qui trouvait la mission assez peu de son
+goût.</p>
+
+<p>Pour se consoler, sans doute, il s'empara de la cantine qui pendait
+encore à mon côté, pleine aux deux tiers d'un excellent rhum auquel
+j'avais eu la maladresse de ne pas songer plus tôt. Ce procédé sans
+façon m'autorisant à quelque familiarité, je retrouvai assez de force
+pour lui arracher des mains ce vase qu'il vidait avec dévotion, et dont
+j'absorbai le contenu en quelques gorgées.</p>
+
+<p>J'entrai peu après à l'hôpital, où finit naturellement un récit que j'ai
+entrepris pour vous égayer. J'aurais cependant encore à vous conter la
+disparition de mes habits d'uniforme, que j'eus la bonhomie de confier à
+un infirmier. Je pourrais aussi vous amuser en vous disant comme quoi je
+sortis de l'hôpital avec les pantalons d'un de mes camarades et la
+redingote d'un autre; costume d'autant plus malséant et mal assorti, que
+le premier avait six pieds, et le second quatre et demi tout au plus. Il
+ne serait peut-être pas sans agrément de consigner ici l'histoire de la
+chemise que l'hôpital m'avait fournie, et qu'on voulait absolument me
+reprendre, sans me restituer la mienne. Je fis la plus belle défense du
+monde, non pas tant pour la chemise (encore que ce soit un vêtement
+précieux en lui-même), mais parce que j'avais cousu dans un de ses coins
+le peu d'argent qui me restait. D'ailleurs...</p>
+
+<p>«Et M'Dougal, s'il vous plaît, que devint-il?»</p>
+
+<p>Un nuage passa sur le front du narrateur.</p>
+
+<p>«M'Dougal avait quitté le navire aussitôt après m'avoir mis en sûreté.
+Personne n'a jamais su ce qui était advenu de lui: s'il mourut frappé
+d'une balle française ou noyé dans les eaux du Scheldt...</p>
+
+<p>--Et Johanna? m'empressai-je d'ajouter.</p>
+
+<p>--Johanna, reprit le colonel subitement déridé... Johanna quitta peu
+après Tholen, et s'embarqua pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>--Avec vous?</p>
+
+<p>--Non pas, Dieu merci! avec un timbalier des <i>Coldstream Guards</i>.
+L'amour, en général... et plus particulièrement celui des liqueurs
+fortes... perdit cette inconsolable veuve. Du moins le burgher se
+plaignit-il des effets du punch, qui avait servi de philtre amoureux au
+séducteur de sa belle-fille. Je le consolai selon toutes les règles de
+l'homéopathie, qui n'était pas encore inventée, en l'abreuvant de ce
+dangereux poison,--mais non pas à doses infinitésimales. Le Predikaant
+m'aida beaucoup dans cette oeuvre charitable.»<br>
+
+<span class="rig">O. N.</span></p><br><br>
+
+<h2>Paris au Bord de l'Eau.</h2>
+
+<p class="mid">(Voir page 119)</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Badauds.</b></p>
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Si le travail occupe une foule de bras sur les bords de la Seine, nulle
+part aussi la flânerie n'est plus active, plus incessante. Voyez le
+parapet de ce pont, comme il est surchargé d'individus: les uns suivent
+de l'oeil une embarcation que le courant, bien plus que ses voiles
+ambitieusement déployées, entraîne vers les rives lointaines de
+Saint-Cloud ou de Meudon; les autres concentrent toute leur attention
+sur un chien qui s'élance pour rapporter la canne de son maître;
+celui-ci est suspendu, pour nous servir d'une expression antique, à la
+ligne immobile d'un pêcheur de goujons; celui-là compte les passagers
+qui montent sur le bateau à vapeur. Quelques-uns, véritables artistes du
+métier, font de l'art pour l'art, c'est-à-dire de la flânerie pour la
+flânerie; ils regardent tout simplement couler l'eau. Un moment viendra
+où cette foule sera bien plus considérable encore, où ces physionomies
+s'animeront, c'est lorsque ce cri sinistre aura retenti sur la rive: «Un
+homme à l'eau!» Soyez sûr alors que, si les secours tardent à arriver,
+vous verrez s'élancer du haut de ce parapet un de ces flâneurs qui
+paraissent si calmes, si flegmatiques à présent. L'action succédera
+brusquement à la rêverie, le spectateur deviendra acteur, et tel
+individu qui comptait ne consacrer sa journée qu'à d'innocentes
+distractions, deviendra un héros malgré lui et sauvera son semblable.
+L'existence parisienne est remplie de semblables hasards.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Vue extérieure des Bains Deligny.</b></p>
+
+<p>Nous ne quitterons pas les ponts sans jeter quelques lignes de
+malédiction contre l'avide barbarie de certains industriels qui ont
+inventé la pêche aux hirondelles. Un hameçon attaché à l'extrémité d'une
+longue ficelle pend au-dessus de l'eau, appâté, d'un ver ou d'une
+mouche; l'hirondelle, que ses petits attendent et qui ne croit pas
+d'ailleurs à la méchanceté humaine, se jette sur la mouche et reste
+suspendue par le cou. Vous nous direz sans doute que nous pourrons nous
+donner bientôt, au prix de quelques centimes, le plaisir de rendre ces
+malheureuses captives à la liberté; n'importe! ces spéculations sur la
+sensibilité publique nous paraissent ignobles; et puis que de gens qui
+n'osent pas se montrer généreux en plein jour! Les pauvres hirondelles
+sont souvent victimes de cette fausse honte: elles meurent entassées
+dans leur cage, privées d'air et de nourriture. Ce genre de pêche
+devrait être défendu: il prive la Seine d'un de ses plus gracieux
+ornements; instruites par l'expérience, les hirondelles quittent ses
+bords maudits; or, quand vient le printemps, une rivière sans
+hirondelles est comme un parterre sans fleurs.</p>
+
+<p>Rangerons-nous les canotiers parmi les flâneurs aquatiques? doute
+terrible, question épineuse! Tour résoudre la difficulté, nous avons
+interrogé quelques canotiers, ils nous ont répondu par le silence du
+mépris. Évidemment le canotier répugne au titre de flâneur; lui
+donnerons-nous le titre de marin? hélas! il le faut bien.</p>
+
+<p>Le canotier est cousin germain du garde national: il aime à jouer au
+marin comme l'autre aime à jouer au soldat. N'ayant pas d'existence
+légale, de mandat social, d'organisation, il y suppléera par
+l'association individuelle; chaque canot aura son équipage, chaque
+équipage son capitaine. Ainsi enrégimentés, les canotiers se donneront
+une nationalité factice; les uns arboreront le pavillon américain, les
+autres le pavillon anglais; ceux-ci le pavillon grec, ceux-là
+consentiront à rester Français. Même manoeuvre, même costume qu'à bord
+des navires de guerre. Le commandement se fait au sifflet; il y a un
+porte-voix pour le capitaine. J'ai connu un canotier auquel on avait
+persuadé que M. Thiers, lors de son dernier ministère, avait rédigé un
+projet de loi tendant à mobiliser tous les canotiers de Paris pour parer
+aux éventualités d'une guerre avec l'Angleterre.</p>
+
+<p>Le canotier a encore ceci de commun avec le garde national que les
+plaisanteries glissent sur lui sans entamer le moins du monde sa
+cuirasse;</p>
+
+<p class="mid"> Ille robur et aes triplex... qui fragitem truci, etc., etc.</p>
+
+<p>On remplirait des volumes avec toutes celles qu'on a faites ou qu'on
+fera sur son compte. Il est question, depuis quelque temps, de
+rétablissement d'un <i>canot's club</i> à l'instar au <i>jockey's club</i>; nous
+ne savons pas au juste où en est ce projet. En attendant, les canotiers
+se réunissent à Bercy; ils forment des sociétés chantantes, des espèces
+de <i>caveaux</i> où l'on cultive à la fois la malelotte, le petit vin à
+douze et la poésie mythologique.</p>
+
+<p>N'allez pas croire cependant que l'existence du canotier soit exemple de
+périls; la tempête s'abat sur le pont du frêle navire; les typhons de
+Saint-Ouen, le mistral de Saint-Maur viennent mettre en danger la frêle
+embarcation; souvent tous les efforts deviennent inutiles, l'esquif
+chavire, il faut gagner le rivage à la nage; heureux si, en touchant au
+bord, l'équipage se trouve encore au complet.</p>
+
+<p>Les accidents sur la rivière sont assez fréquents; leurs résultats
+seraient bien moins souvent désastreux si le désir de faire de la
+couleur locale, de passer pour de vrais flambards, ne poussait
+l'imprudent canotier à des excès que l'amour de la poésie maritime ne
+suffit pas toujours à excuser.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Vue intérieure des Bains Deligny.</b></p>
+
+<p>Vienne un événement dans le genre de celui dont nous venons de parler,
+une tempête, un naufrage, et le malheureux flambard, gêné par l'excédant
+de couleur locale qui surcharge son estomac, court le double risque
+d'être entraîné par le courant et étouffé par le poids de l'eau.</p>
+
+<p>On ne saurait trop recommander aux capitaines de prêcher la sobriété à
+leurs équipages. Le vrai marin attend d'être à terre pour se livrer à
+l'ivresse des festins.</p>
+
+<p>Le véritable flâneur de la Seine, c'est le pêcheur à la ligne. En voilà
+un que les moqueries populaires n'ont pas épargné; il résiste depuis des
+siècles aux sarcasmes de vingt générations; c'est l'homme fort d'Horace:
+il pêcherait à la ligne sur les ruines, du monde. Il se tient là, la
+ligne tendue, l'oeil aux aguets, faisant silence, s'étonnant, durant une
+journée entière, de la ténacité du poisson à ne pas mordre à l'hameçon;
+il n'aurait qu'à lever les yeux pour jouir d'un des plus admirables
+panoramas qui soient au monde: il reste le regard fixé sur un morceau de
+liège qui flotte sur l'eau.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>La pleine eau.</b></p>
+
+<p>Appliquez cette patience, cette puissance de concentration sur un objet
+plus relevé, les mathématiques, par exemple, et vous avez Archimède ou
+Newton. Il y a du pêcheur à la ligne au fond de tout homme de génie.</p>
+
+<p>Mais ne poussons pas plus loin ce paradoxe; d'autres objets réclament
+notre attention. Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est aussi
+une des curiosités des bords de la Seine, promet un jour exempt d'orages
+et permet l'accès de l'eau au baigneur parisien. Aujourd'hui la natation
+est devenue une mode pour tout le monde et un besoin pour quelques-uns:
+les cercles de bains sont passés à celui de monument public. Que de
+progrès depuis l'école-Petit jusqu'à l'école-Deligny! L'école-Petit est
+en quelque sorte la Sorbonne de la natation, l'école Deligny en est le
+café de Paris. L'une a conservé sa physionomie classique et sévère;
+c'est là que les élèves de Sainte-Barbe, de Rollin, d'Henri IV, viennent
+rafraîchir leurs membres fatigués par les luttes universitaires; l'autre
+est coquette, somptueuse, élégante comme un vaste boudoir. On y marche
+sur des tapis, on y fume le cigare de la Havane ou la cigarette de
+Latakié; on y prend des glaces et des sorbets. L'école-Deligny est
+dentelée, festonnée, pleine d'arceaux et d'ogives comme un palais
+mauresque. C'est un Alhambra flottant, un Alcazar bâti sur pilotis.</p>
+
+<p>Ce que nous disions tout à l'heure du canotier et du pêcheur à la ligne,
+peut s'appliquer également au nageur; il est type comme les deux autres.
+Le nageur ressuscite l'antique fable des Tritons, il passe sa vie à
+l'école de natation, c'est-à-dire dans l'eau. Entré le premier dans
+l'établissement, il en sort le dernier; il décide les paris, juge les
+plongeons, punit les passades déloyales et règle l'ordre et la marche de
+la pleine-eau. C'est une royauté qui commence avec le premier lilas et
+finit avec la dernière hirondelle.</p>
+
+<p>Quittons l'école de natation et remontons sur le Pont-Royal; de là nous
+pourrons embrasser le cours entier de la Seine. Toute l'histoire de
+Paris, représentée par ses monuments, se reflète dans ces ondes
+fugitives; l'Institut devant des bains publics, l'Hôtel-Dieu devant un
+bateau de blanchisseuses, la place de Grève devant un pêcheur à la
+ligne. A chaque instant ce sont de nouveaux contrastes: le quai aux
+Fleurs touche au Palais-de-Justice, les roses auprès des verrous; la
+Morgue est à côté d'un marché, la mort et la vie; la Préfecture de
+Police est vis-à-vis l'hôpital, le crime et le malheur, le vice et la
+misère. Le Louvre, les Tuileries, les Invalides, l'Hôtel-de-Ville, la
+Chambre des Députés, l'hôtel des Monnaies, au-dessus de ces édifices,
+les tours de Notre-Dame. En voyant ces monuments échelonnés sur les
+rives de la Seine, on serait tenté de croire que les architectes ont
+voulu que le fleuve portât aux flots de l'Océan quelque image de la
+grandeur de la France.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Cours Scientifiques.</h2>
+
+<h3>ÉCOLE DE MÉDECINE.</h3>
+
+<h4>BOTANIQUE.--M. MARTINS, PROFESSEUR AGRÉGÉ.</h4>
+
+<p>La brillante verdure qui renaît chaque année à nos yeux ne sert pas
+uniquement, comme quelques-uns de nos lecteurs le pensent peut-être, à
+parer nos campagnes et à nous offrir de frais abris pendant la chaleur
+du jour. Avant d'étendre ses bienfaits sur l'homme, elle est utile au
+végétal lui même; c'est par son entremise que la plante se met en
+rapport avec l'atmosphère et y élabore les sues qu'elle a puisés dans le
+sol; les feuilles sont, en un mot, les organes principaux de la
+<i>respiration végétale</i>, les <i>poumons</i> des végétaux. Dans les climats des
+tropiques, sous un ciel brûlant mais plus pur, la nature est plus riche
+et mieux parée, une végétation luxuriante se montre de toutes paris, et
+cette surabondance de vie se manifeste à l'extérieur par un
+développement admirable des organes foliacés, les poumons présentent une
+surface plus étendue, et la vie végétale atteint son plus haut point de
+perfection.</p>
+
+<p>En quoi consiste donc cette respiration, ce phénomène important, qui
+tient le règne animal et le règne végétal tout entiers sous son
+influence mystérieuse? Nous avons déjà répondu en partie à cette
+question dans notre dernier numéro: nous avons donné une idée de la
+manière dont la respiration s'exécute chez les animaux; nous allons
+étudier aujourd'hui cette fonction dans le règne végétal; le cours que
+vient de terminer à l'École de Médecine M. Martins, professeur agrégé,
+nous en donne l'occasion.</p>
+
+<p>Avant d'aborder l'étude de la respiration végétale, il faut bien nous
+rendre compte de la signification exacte des termes dont nous allons
+faire usage. Nous avons en effet une distinction importante à établir:
+nous reconnaissons dans une plante des <i>parties vertes</i> et des <i>parties
+colorées</i>, et nous entendons, avec tous les botanistes, par parties
+colorées tout ce qui n'est pas vert; ainsi, pour nous, la fleur du lis
+sera colorée, quoiqu'elle soit blanche; les racines, les vieilles tiges,
+les fleurs, leurs enveloppes et les fruits, sont des parties colorées.
+Cela posé, étudions successivement la manière dont, ces différentes
+parties agissent sur l'air atmosphérique. L'air, comme chacun le sait,
+est un mélange de deux gaz; l'oxygène et l'azote. Un volume d'air offre
+sur 100 parties à peu près 79 parties d'azote et 21 parties d'oxygène;
+il renferme en outre des traces d'acide carbonique. On s'étonne, au
+premier abord, qu'une proportion si faible de ce dernier gaz puisse,
+comme nous allons le voir, jouer le rôle principal dans la respiration
+végétale; mais cet étonnement disparaît quand on songe à l'immensité de
+la masse d'air qui nous entoure. Nous ne recueillons dans nos
+expériences que très-peu d'acide carbonique parce que nous ne soumettons
+à l'analyse qu'une très-petite quantité d'air, mais le calcul nous
+apprend que l'atmosphère renferme en réalité 1,500 billions de
+kilogrammes de carbone.</p>
+
+<p>Fonctions des parties colorées.--Les parties colorées des plantes
+absorbent l'oxygène et exhalent l'acide carbonique. Ce phénomène a lieu
+en tout temps, et de jour comme de nuit.</p>
+
+<p>Nous voyons sans cesse autour de nous des preuves de ce fait; ainsi la
+présence de l'air est indispensable aux racines elles-mêmes; et si elles
+sont trop enfoncées dans le sol, en sorte que l'air ne puisse parvenir
+jusqu'à elles, la plante dépérit; le même état de souffrance se
+manifeste si le pied de l'arbre est inondé, et qu'une grande masse d'eau
+se trouve ainsi interposée entre l'air et les racines. Pour hâter la
+croissance d'une jacinthe, il suffit de renverser une fiole d'oxygène
+dans le vase plein d'eau où plongent ces racines.--Les fruits agissent
+comme les racines et donnent naissance à des phénomènes identiques, même
+après avoir été cueillis; chacun connaît le danger qu'il y a à séjourner
+dans un endroit où des fruits sont réunis en grande quantité; l'oxygène
+de l'air du fruitier étant bientôt absorbé, est remplacé par de l'acide
+carbonique, gaz mortel pour l'homme.--Les fleurs sont dans le même cas;
+il serait imprudent de passer une nuit dans une serre, ce qui prouve en
+outre que le dégagement de l'acide carbonique s'effectue de nuit comme
+de jour. Les parties colorées respirent donc à la manière des animaux;
+elles absorbent l'oxygène et exhalent de l'acide carbonique qui vicie
+l'air environnant.</p>
+
+<p>Fonctions des parties vertes.--Ici commence l'ordre de phénomènes le
+plus important pour le végétal et celui que les feuilles sont
+principalement appelées à remplir; une grande différence nous frappe au
+premier abord: l'action n'est plus la même pendant le jour et durant la
+nuit.</p>
+
+<p>Pendant la nuit les parties vertes se comportent comme les parties
+colorées, elles absorbent l'oxygène et dégagent de l'acide carbonique.</p>
+
+<p>Pendant le jour, au contraire, et sous l'influence directe des rayons du
+soleil, les plantes décomposent l'acide carbonique, fixent le carbone et
+exhalent, l'oxygène. Ce fut Bonnet qui entrevit le premier ce curieux
+phénomène.</p>
+
+<p>Il avait placé des feuilles dans une source: les rayons du soleil y
+dardaient avec force, et de petites bulles de gaz se montrèrent bientôt,
+principalement sur la surface inférieure. Bonnet pensa que c'était de
+l'air qui provenait de l'eau; pour s'en assurer, il plaça les feuilles
+dans de l'eau distillée et dépouillée par conséquent d'air; il ne parut
+plus une seule bulle de gaz, et Bonnet se confirma dans son opinion
+erronée; il avait négligé de faire l'analyse de cet air prétendu, et
+passa ainsi à côté d'une des plus belles découvertes de la physiologie
+végétale. Priestley reprit plus tard la même expérience; mais, en
+véritable chimiste, il ne manqua pas de soumettre à l'analyse le gaz
+qu'il vit se produire, et reconnut avec étonnement que c'était de
+l'oxygène. L'acide carbonique contenu en dissolution dans l'eau avait
+été décomposé; les feuilles s'étaient emparées du carbone et avaient
+exhalé l'oxygène. Bonnet n'avait pas obtenu de gaz dans l'eau distillée,
+parce que la plante n'y trouvait plus d'acide carbonique qu'elle put
+décomposer. Mais ce n'était pas tout: il fallait prouver encore que dans
+l'air l'action est la même; que sous l'influence des rayons solaires la
+plante décompose l'acide carbonique de l'atmosphère comme elle le fait
+pour celui que l'eau tient en dissolution. Ce fut Théodore de Saussure
+qui mit ce fait hors de doute par un exemple admirable de simplicité et
+de précision. Il prit vingt-une pervenches aussi semblables que
+possible, dont il analysa sept; il nota la quantité de carbone qu'elles
+renfermaient; il en plaça ensuite sept sous un récipient où il avait
+introduit sept centièmes d'acide carbonique; sept autres furent placées
+sous un second récipient où il y avait de l'air privé d'acide
+carbonique. Il laissa végéter pendant six jours ces quatorze pervenches,
+et procéda ensuite à l'analyse du gaz renfermé sous les deux cloches:
+dans la première l'acide carbonique tout entier avait disparu et l'air
+restant contenait vingt-quatre et demi pour cent d'oxygène, au lieu de
+vingt-un qu'il renfermait d'abord; dans la seconde cloche, la quantité
+d'oxygène n'avait pas augmenté; les pervenches de la première furent
+soumises à l'analyse: elles renfermaient onze centigrammes et demi de
+carbone de plus que celles qui avaient été analysées au commencement de
+l'expérience. La quantité de carbone n'avait pas augmenté; dans les
+plantes de la seconde cloche, dont l'air avait été dépouillé de toute
+trace d'acide carbonique.</p>
+
+<p>Par cette expérience remarquable, de Saussure a mis en évidence le
+principe fondamental de la respiration végétale; décomposition de
+l'acide carbonique, exhalation de l'oxygène et fixation du carbone. La
+plante est essentiellement composée de carbone, et toutes les forces
+vitales agissent pour fixer ce carbone dans son sein. L'air qui nous
+entoure est donc d'autant plus vivifiant pour les plantes qu'il est plus
+mortel pour les animaux, par la proportion d'acide carbonique qu'il
+renferme.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement de l'atmosphère que les végétaux retirent le
+carbone qui leur est nécessaire; il existe encore deux autres sources où
+ils en puisent sans cesse. Au moyen de leurs racines ils trouvent de
+l'acide carbonique dans le sol, et le décomposent ensuite. Pour
+s'assurer de ce fait, Sénébier ayant pris deux branches aussi semblables
+que possible, plaça la tige de l'une d'elles dans de l'acide carbonique;
+l'autre fut laissée à l'air; la première était encore pleine de
+fraîcheur que la seconde était complètement fanée. Enfin les végétaux,
+en combinant de l'acide carbonique, forment l'oxygène absorbé pendant la
+nuit avec le carbone même qu'ils renferment dans leur sein. Ainsi l'on
+peut dire que, pendant la nuit, la plante prépare des matériaux pour le
+travail plus important du jour: elle absorbe de l'oxygène et exhale de
+l'acide carbonique, qui sera décomposé au profil du végétal sous
+l'influence salutaire des rayons du soleil. M. Dumas pense même que la
+plante ne fait rien pendant la nuit, qu'elle n'agit réellement que le
+jour, et qu'à l'ombre elle se borne à laisser passer l'acide carbonique
+emprunté au sol qui filtre à travers ses tissus et se répand dans l'air.</p>
+
+<p>Les parties vertes des végétaux qui jouissent de ces propriétés
+admirables de décomposition, sont douées d'une autre faculté non moins
+mystérieuse: elles retiennent tous les rayons chimiques que darde le
+soleil. Chacun se souvient, en effet, de l'impuissance de l'appareil de
+M. Daguerre à reproduire les paysages, comme si, dit M. Dumas, les
+rayons chimiques essentiels aux phénomènes daguerriens avaient disparu
+dans la feuille, absorbés et retenus par elle et mis en réserve pour
+servir à la dépense énorme de force chimique nécessaire à la
+décomposition d'un corps aussi stable que l'acide carbonique.</p>
+
+<p>Les végétaux, outre le carbone, absorbent de l'hydrogène en décomposant
+l'eau qui entoure leurs racines, comme font prouvé MM. Edwards, Colin et
+Boussingault. D'après les expériences de ce dernier chimiste, ils fixent
+de plus une certaine quantité d'azote.</p>
+
+<p>Le tableau suivant résume d'une manière très-concise les phénomènes
+principaux de la respiration végétale.</p>
+
+<h4>RESPIRATION VÉGÉTALE.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<p>Les phénomènes qui constituent essentiellement la respiration des
+végétaux diffèrent donc totalement de ceux que nous a présentés la
+respiration des animaux; les premiers versent dans l'air de l'oxygène,
+gaz bienfaisant, source de vie; les seconds répandent, au contraire,
+autour d'eux des flots d'acide carbonique, gaz impur et qui devrait
+vicier l'air qui le reçoit; la respiration végétale servirait donc, à
+purifier l'air souillé par le souffle impur des animaux. Quelques
+observations viendraient à l'appui de cette idée: on sait que le fond
+des mares est souvent couvert de végétaux qui forment, par leur réunion,
+comme un tapis de verdure au fond des eaux. M. de Humboldt, observant
+les poissons qui s'y trouvaient, s'aperçut qu'ils étaient pleins
+d'ardeur et de vie lorsque le soleil dardait ses rayons sur l'eau; ils
+paraissaient souvent, au contraire, épuisés et malades lorsque le soleil
+ne se montrait pas, et quelques-uns même finissaient par mourir si le
+ciel restait longtemps couvert. Frappé de ce fait, l'illustre
+observateur analysa l'eau de la mare quand le soleil donnait, et ce ne
+fut pas sans étonnement qu'il trouva que l'air contenu en dissolution
+dans l'eau renfermait 80 à 90 pour 100 d'oxygène; ayant soumis ensuite à
+l'analyse une certaine quantité d'eau de la même mare recueillie pendant
+un temps sombre, il n'y trouva plus que 16 à 17 pour 100 d'oxygène.
+Cette différence énorme expliquait le malaise des poissons durant les
+heures ou ils ne pouvaient respirer une quantité suffisante d'oxygène,
+et l'augmentation de ce gaz précieux lors des jours de soleil, jours de
+joie et de santé pour les poissons, ne peut être attribuée qu'à
+l'influence des végétaux de la mare, dont la respiration, activée par la
+présence du soleil, purifiait l'eau en y versant une proportion plus
+considérable de gaz oxygène. Mais ce fait isolé ne prouve pas, quelque
+curieux qu'il soit, les rapports constants que plusieurs physiologistes
+ont voulu établir entre les deux règnes, les mettant pour ainsi dire
+sous la dépendance l'un de l'autre, en donnant aux animaux la tâche de
+fournir l'acide carbonique nécessaire au règne végétal, et en chargeant
+les plantes de débarrasser l'atmosphère de ce gaz impur et de le
+remplacer par l'oxygène. M. Martins se hâte de prévenir ses auditeurs
+contre ces idées spécieuses au premier abord, mais que l'expérience ne
+confirme pas. Considérant la plante dans son ensemble, il remarque que
+les parties vertes sont toujours les plus nombreuses, que pendant la
+nuit la plante vicie l'air au lieu de le purifier, que pendant l'hiver
+l'action du règne végétal cesse presque entièrement, et qu'enfin,
+pendant le jour et durant la belle saison, le soleil refuse souvent à la
+terre ses rayons vivifiants. Le professeur en conclut que les deux
+actions se balancent et qu'en somme la présence du règne végétal
+n'influe pas ou n'exerce du moins qu'une faible influence sur la
+composition de l'air. Les expériences de Link Woodhouse et Grish
+viennent donner à cette opinion un cachet de certitude. Ces observateurs
+placèrent sous de grandes cloches des plantes entières chargées de
+feuilles, de fleurs et de fruits; après un temps assez considérable,
+l'air de la cloche fut soumis à l'analyse, et sa composition était la
+même qu'avant l'expérience: il y avait eu un équilibre parfait entre les
+différents phénomènes; ce que l'air avait gagné en oxygène par l'action
+des parties vertes lui avait été repris par les parties colorées; il en
+avait été de même pour l'acide carbonique, et l'air de la cloche n'avait
+été ni vicié ni amélioré par la respiration de la plante. La chimie, par
+la voix de M. Dumas, vient d'ailleurs confirmer l'opinion des
+botanistes. L'illustre savant nous prouve par des chiffres que
+l'influence du règne végétal est nulle sur les animaux. L'air qui nous
+entoure, dit-il, pèse autant que 581.100 cubes de cuivre d'un kilomètre
+de côté; son oxygène pèse autant que 134.000 de ces mêmes cubes. En
+supposant la terre peuplée de mille millions d'hommes et en portant la
+population animale à une quantité équivalente à trois mille millions
+d'hommes, on trouverait que ces quantités réunies ne consomment en un
+siècle qu'un poids d'oxygène égal à 15 ou 16 kilomètres cubes de cuivre,
+tandis que l'air en renferme 134.000. Il faudrait 10.000 années pour que
+tous ces hommes pussent produire sur l'air un effet sensible à
+l'eudiomètre de Volta, même en supposant la vie végétale anéantie
+pendant tout ce temps.» Nous voyons donc que, par des considérations
+différentes, M Martins et M. Dumas arrivent au même but. La chimie, la
+balance en main, vient confirmer les doctrines de la physiologie
+végétale; leurs résultats sont d'accord: nous ne devons pas nous en
+étonner, car les sciences sont soeurs et doivent marcher en se donnant
+la main.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Margherita Pusterla.</h3>
+
+<h4>AVANT-PROPOS.</h4>
+
+<p>Le 13 mai dernier, l'<i>Illustration</i>, dans son <i>Bulletin
+bibliographique</i>, a rendu compte de l'Histoire universelle publiée en
+Italie par M. César Cantù, et dont une traduction s'imprime en ce moment
+à Paris. Nous offrons aujourd'hui à nos lecteurs un roman du même
+écrivain, <i>Margherita Pusterla</i>. Notre intention n'est pas d'entretenir
+ici nos lecteurs de M. Cantù lui-même, et nous renvoyons ceux qui
+seraient curieux d'avoir quelques détails sur sa vie; littéraire à
+l'article que notre collaborateur lui a consacré. Mais il est peut-être
+nécessaire, sans prétendre en aucune façon imposer notre opinion à
+personne, de dire quelques mots de l'ouvrage dont nous commençons
+aujourd'hui la traduction.</p>
+
+<p>La renommée a ses hasards et ses caprices, et c'est surtout sur les
+importations littéraires qu'elle exerce sans contrôle l'arbitraire de
+ses jugements. Souvent, on ne le sait que trop, un peuple ne connaît que
+les médiocres écrivains de la contrée voisine, qui le juge également sur
+les moindres représentants de son génie; tandis que des réputations
+nationales, très-justes et très-méritées, ne passent jamais la
+frontière, qui ne devrait pas exister pour elles.</p>
+
+<p>Nous pensons que ces réflexions s'appliquent, dans une certaine mesure,
+au peu de bruit qu'a fait en France <i>Margherita Pusterla</i>. L'école du
+roman historique en Italie, qui reconnaît Manzoni pour son maître, n'a
+pourtant produit aucune oeuvre qui, avec des qualités très-différentes,
+et sans la moindre trace d'imitation, mérite plus d'être comparée aux
+oeuvres du chantre des <i>Promessi Sposi</i>. On peut juger diversement les
+défauts de M. Cantù, mais il ne peut y avoir qu'une voix sur ses
+qualités: un sentiment littéraire élevé, une érudition solide et
+consciencieuse, un habile développement des caractères, une inspiration
+morale toujours droite, toujours présente, le sens du pathétique,
+l'expression souvent forte, souvent heureuse, de l'énergie, de la
+sensibilité; est-il beaucoup de romanciers célèbres dont on en puisse
+dire autant? Ces qualités, l'Italie les a trouvées dans <i>Margherita
+Pusterla</i>, qu'elle compte parmi ses lectures favorites. Nous espérons
+que la traduction, interprète toujours un peu perfide, ne les cachera
+pas entièrement à nos lecteurs. Ils ne chercheront pas, surtout dans les
+premiers chapitres, le rapide intérêt et la facile lecture des nouvelles
+que nous avons données jusqu'ici, et que, nous donnerons encore de temps
+en temps, sans interrompre le cours de la publication de <i>Margherita</i>.
+Ils comprendront dès l'abord que c'est là une oeuvre qui, par son
+étendue, réclame la longueur des préparations, et que le grand Écossais
+lui-même ne résisterait pas à celui qui le jugerait sur le début de ses
+chefs-d'oeuvre. Les conditions de cette équité préjudicielle une fois
+remplies, nous croyons que te talent de l'auteur exercera sur le public
+français toute l'influence qu'il a exercée en Italie.</p>
+<br><br>
+
+<h1>MARGHERITA PUSTERLA.</h1>
+
+<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>LA MARCHE TRIOMPHALE.</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/009a.png"></span><span class="sc">n</span> 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de
+Mantoue, avaient tenu cour plénière dans leur ville. Tables publiques,
+musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient
+prodigué toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succédé aux
+gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient à leur aide pour
+éblouir les esprits généreux, charmer les frivoles et capter le peuple,
+toujours alléché par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers
+étaient accourus à cette fête, en grand luxe d'habits, couverts des plus
+belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et
+montés sur des destriers ferrés d'argent. Parmi eux, on comptait,
+beaucoup de Milanais venus pour faire cortège au jeune Bruzio, fils
+naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'étaient Giacomo
+Aliprando, Matteo Visconti, frère de Galéas et de Barnabé, qui depuis
+devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille
+des Crivelli, et le plus renommé de tous, Franciscolo Pusterla, le plus
+opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus
+fortuné, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque
+certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette
+histoire, il n'eût pas été sur le bord d'un abîme de misères dont il
+devait atteindre le fond.</p>
+
+<p>Ces champions milanais avaient remporté le prix du tournoi de Mantoue.
+Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins,
+noir comme la résine, avec sa housse bleu de ciel, chamarrée d'argent,
+et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches
+à deux de ses pieds, on avait encore ajouté deux vêtements, l'un
+d'écarlate, l'autre de soie, doublée de menu vair. Pour faire montre de
+ces trophées, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crémone,
+Plaisance et Pavie, d'où ils étaient revenus dans leur patrie le 20 mars
+de cette même année 1340. Partout ou les recevait en grande liesse.
+C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout
+temps à se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se
+déployait surtout dans cet âge où la force matérielle régnait sans
+conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le
+courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simulées, comme
+en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son
+humeur de curiosité et de disputes en factions de théâtre et en
+querelles littéraires. Aussi Milan envoya à la rencontre de ses
+chevaliers une escorte composée de la cour et des plus nobles seigneurs.
+Après s'être arrêtés dans le splendide château de Belgiojoso, ils
+s'acheminèrent tous vers la cité.</p>
+
+<p>Ils entrèrent en grande solennité par la rue Saint-Eustorge. Après avoir
+traversé le faubourg de la citadelle, déjà ceint d'une muraille, ils se
+présentèrent à la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe
+aujourd'hui le pont jeté sur le canal <i>del Naviglio</i>. Ce canal marque
+encore le fossé que, pour se défendre contre Barberousse, les Milanais
+avaient creusé autour de leur ville ressuscitée. Un terre-plein élevé
+avec les déblais de cette excavation était leur seul rempart; mais il
+suffisait alors que chaque citoyen était soldat, soldat pour la patrie
+et pour les franchises. Peu de temps avant l'époque dont nous parlons,
+Azone Visconti avait. à cet endroit, bâti une muraille de dix mille
+brasses de circuit, avec onze portes à herses et pont-levis, et
+couronnée de cent tours aux créneaux innombrables.</p>
+
+<p>Les chevaliers passèrent, sous l'arche qui subsiste encore, et
+côtoyèrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vénérables débris de
+l'antiquité romaine, bientôt ils arrivèrent au carrefour appelé
+Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que
+présentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux,
+le peuple accourait à ce spectacle, attiré par la joyeuse sonnerie des
+hérauts de la ville, vêtus de pourpre, et qui s'avançaient, avec leurs
+trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc
+mi-partie d'écarlate, et en manteaux de même couleur. Ils précédaient le
+cortège, entourant le porte-bannière, qui portait l'étendard aux armes
+des diverses portes semées autour d'une vipère noire en champ d'argent.</p>
+
+<p>«Quelle est cette dame tout de velours et d'or?» demandait un petit
+enfant.</p>
+
+<p>Ses parents lui répondaient: «C'est la princesse Isabelle, la femme de
+celui-là tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipère qui
+mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un
+peu notre bonne fortune d'avoir un maître si vaillant et une si belle
+maîtresse!</p>
+
+<p>--Eh! regardez, ajoutait un compère en poussant son voisin d'un
+malicieux coup de coude, quel échange d'oeillades entre elle et Galéas.</p>
+
+<p>--Eh! eh! répliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas
+d'hier que la tante s'entend avec le neveu.»</p>
+
+<p>Alors on commençait à réciter la chronique scandaleuse, on se conta et
+les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En
+effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrière,
+entouré de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous
+avons parlé, tous deux nés de différentes mères.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/009b.png"></p>
+
+<p>Luchino était fils du grand Matteo, qui, après l'archevêque Ottone
+Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de
+Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de défendeur
+de la liberté. Galéas avait succédé à Matteo dans le commandement; à
+Galéas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 août de
+l'année précédente, avait été reconnu seigneur par l'assemblée Générale
+des Milanais; mais comme on se défiait d'une jeunesse indomptée qui
+s'était consumée en aventures de libertin, on lui avait associé son
+frère Giovanni, évêque suzerain de Novare. Comment le peuple,
+connaissant les défauts de ce prince, l'avait-il élu de préférence, ou
+n'avait-il pas rétabli la liberté? Ce serait mal connaître le génie
+populaire que de s'en étonner. Arrivé au pouvoir, Luchino, usant
+d'astuce et d'autorité, élimina bientôt son frère.. qui, prêtre, bon
+catholique et désireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et
+de sa belle mine, se déchargea volontiers des affaire publiques.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/009c.png"></p>
+
+<p>Luchino était abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut
+accompagner tous les vices et s'unir même à l'infamie. Avare de
+promesses, intrépide à les tenir, prompt à prendre une résolution et
+prompt également à l'exécution, il augmenta son empire qu'il ne laissa
+point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses
+bâtards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia à l'homme qu'il
+avait une fois offensé. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour
+suivre sa proie à travers de longs détours, pour consommer une iniquité
+sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns égalèrent parmi
+les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement
+remarquables par cette odieuse habileté. On le louait justement d'avoir
+délivré le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refréné les
+violences de ses feudataires, pesé au même poids Guelfes et Gibelins, et
+frappé d'un égal impôt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le
+regardait en propre, il n'appelait justice que son intérêt. A-t-il
+manqué d'imitateurs ou de modèles? Sa politique était simple: se
+conserver à tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et
+les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la
+déclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coûter. Selon
+ce qu'il croyait le plus utile à ses vues, il protégeait les arts et la
+poésie, ou il dressait pour les artistes et les poètes des gibets et
+emplissait les geôles. Il se considérait comme un conducteur de bêtes
+sauvages, qui, sous peine d'être dévoré par elles, doit sans cesse les
+tenir sous le coup du châtiment et leur faire sentir qu'il est
+nécessaire à leur existence; aussi voulait-il apparaître aux bons,
+c'est-à-dire aux peureux, comme l'unique auteur de la félicité publique.
+A l'égard des méchants, c'est-à-dire de ceux qui auraient osé, contrôler
+ses actes, il exagérait par calcul son naturel féroce et dissimulé.
+Espions, juges achetés, soldats, faisaient de temps en temps d'éclatants
+exemples. Accusations, emprisonnements, exécutions, tout apprenait à la
+foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait à
+croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obéissance
+l'unique droit des sujets.</p>
+
+<p>Les moyens violents n'étaient pas toujours ceux que Luchino aimait à
+mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas,
+ou trouvaient agréable cette partie de sa tactique qui consistait à les
+dompter par la corruption. A la populace, fêtes, danses, tavernes,
+mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manières sévères et
+réfléchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples
+et les facilités de la débauche, afin que, voyant les routes de la
+gloire et des honneurs fermées derrière eux, ils livrassent à la
+jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette
+voie était celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus
+sûrement à son but.</p>
+
+<p>La conscience criait encore en lui; mais, à l'aide des pratiques
+dévotes, il en étouffait la voix ou l'éludait. Chaque jour il récitait
+ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens étaient admis
+à sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des
+mendiants, qu'il servait lui-même avec tout le faste d'une fausse
+humilité. Jamais il ne mangeait que des mets de carême le samedi et les
+jours prescrits. Il établi! le tarif des funérailles, et de graves
+punitions furent prononcées contre les médecins qui visiteraient trois
+fois un malade sans faire venir le confesseur.</p>
+
+<p>Les ambassadeurs et les poètes lui répétaient sans cesse qu'il avait
+tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait à la cotte de
+mailles qu'il ne dépouillait jamais, aux doubles gardes qui
+environnaient sa demeure, aux énormes dogues qui ne le quittaient pas,
+en quelque lieu qu'il allât. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils
+mangeassent, n'étaient pas suspects de désirer un changement de
+gouvernement.</p>
+
+<p>Toutefois, à voir les démonstrations qui l'accueillaient sur son
+passage, on aurait pu prendre Luchino pour le père de son peuple, et
+toutes ces acclamations n'étaient pas dictées par une lâche flatterie.
+Il n'est pas de gouvernement, si détestable qu'il soit, dont quelque
+classe ne tire profit. Les Lombards, à cette époque, traversaient un âge
+de turbulence interne, où la liberté, achetée au prix du sang et des
+plus généreux efforts, était allée se perdant à travers les discordes
+civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigués
+de cette continuelle tempête, où le peuple risquait tout sans rien
+gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement énergique qui
+mettait un frein à toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix
+à la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient liberté!
+En outre, Luchino n'admettait guère aux emplois que des citoyens de
+Milan; six mille d'entre eux vivaient du trésor public. Pendant la
+disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris
+aux dépens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est
+toujours prêt à renvoyer à ses maîtres les responsabilité des biens ou
+des maux qu'il éprouve.</p>
+
+<p>Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils étaient aux
+affaires publiques. Chacun se préférait à la patrie; pourvu qu'il fût
+libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur était la
+gloire au prix de leur intérêt, la vertu au prix de la vie? Alors ils
+cueillaient les fruits dont ils avaient jeté la semence. Ceux à qui
+l'état de la cité était insupportable, et qui désespéraient de relever
+leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix
+contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays étrangers. Ils
+laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidité des citoyens qui
+voulaient s'élever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans
+les charges de la cour, réservant à celui-là seul dont ils recevaient de
+l'éclat et des récompenses les services qu'ils auraient dû consacrer à
+l'utilité de tous.</p>
+
+<p>Soupçonneux ou jaloux, Luchino avait retiré sa faveur à tous ceux qui
+sous Azone avaient atteint l'apogée de leur fortune. Désireux de
+s'entourer d'une troupe docile à ses inspirations, il avait appelé
+auprès de lui les compagnons de ses débauches juvéniles, prêts à faire
+tout ce qu'il voudrait, et même à se porter au pire. Dans le cortège que
+nous décrivons, il était facile de distinguer les favoris et les
+disgraciés. Les premiers entouraient le prince, se mêlaient de temps en
+temps à sa conversation; ils se reconnaissaient à l'orgueil avec lequel
+ils étalaient la magnificence de leur bassesse, à leur affectation à ne
+se réunir qu'entre eux, et aux grâces badines qu'ils déployaient en
+faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au
+dernier rang, taciturnes ou échangeant à grand'peine quelques mots d'une
+voix craintive et voilée. Le peuple supposait naturellement dans les
+favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les
+disgraciés étaient dépourvus à ses yeux; il saluait les premiers et
+assimilait les autres à des hérétiques et à des excommuniés. Contenue
+par la figure rébarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des
+gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau
+barbu du gendarme, criait: «Vive le Visconti! vive la vipère! (2)»</p>
+
+<blockquote>[Note 2: On sait que les armes des Visconti étaient une vipère tenant un
+enfant à demi enfoncé dans sa gueule.]</blockquote>
+
+<p>Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait à travers
+le cortège. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans
+la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an à les
+entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient
+l'office que remplissent quelquefois les poètes et toujours les
+flatteurs: aduler le prince, faire rire à leurs propres dépens, et
+cacher sous l'agrément d'un bon mot toute l'horreur d'un crime.
+Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y
+trouve quelque mélange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de
+leurs lazzis, des vérités hardies qui, sans eux, n'auraient jamais
+frappé les oreilles des grands.</p>
+
+<p>Grillincervello, c'était le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tête
+rasée d'un bonnet blanc conique, surmonté d'un cimier écarlate simulant
+une crête de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal
+façonnés, étaient surchargés d'énormes boulons et d'anneaux sonores. A
+la main, il tenait un bâton qui portait à l'un de ses bouts une tête de
+fou avec des oreilles d'âne. Deux raves lui servaient d'éperons,
+fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un
+fougueux destrier de Barlassine (autre phrase à son usage) tout bardé de
+rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tirée par un rire mêlé
+d'idiotisme et de malignité, les yeux louches et éraillés, il sautillait
+de çà, de là, tantôt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui
+couraient librement par les rues, tantôt barrant le passage à tout
+venant, et lâchant à celui-là un bon mot, à cet autre une injure. Tout
+en marmottant à l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon
+tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que
+celui-ci, sans compromettre sa gravité, s'apprêtait à le corriger avec
+le plat de son sabre, le bouffon était déjà bien loin. Matteo Salvatico,
+auteur de l'<i>Opus pandectarum médicinae</i>, le meilleur traité sur les
+vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des médecins
+d'alors, vêtu d'un habit de pourpre, les mains chargées de bagues
+précieuses et des éperons d'or à ses brodequins. Le fou, faisant à la
+monture de Matteo un geste intraduisible, disait au médecin: «Tâte-lui
+le pouls.» Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre
+meuble indispensable d'une cour à cette époque, il lui donnait un grand
+coup sur la nuque, pendant qu'il était absorbé, dans ses profonds
+calculs, et lui disait: «Les étoiles ne t'ont pas appris celui-là.»</p>
+
+<p>Luchino l'entendait et souriait. Il venait à peine de laisser derrière
+lui le palais qu'il avait élevé pour en faire sa demeure particulière,
+en face de Saint-Georges; il pénétrait lentement la foule, qui, près de
+l'église de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au marché, on, comme
+on disait, à la <i>Balla</i> du laitage et des huiles, lorsque ses regards
+s'arrêtèrent sur la terrasse en saillie d'une tour située à l'angle de
+la rue qui conduit à Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y
+tenait. C'était Marguerite Pusterla. Elle était aussi du sang des
+Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce
+n'était pas pour satisfaire au caprice d'une curiosité de femme qu'elle
+venait regarder la marche du cortège, mais pour y reconnaître son mari,
+Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons
+dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mécontents. La noble
+dame, aussi belle que doit l'être l'héroïne d'un roman, dirigeait sur le
+parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa
+main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vêtu et
+monté. À cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels
+s'écriait: «Mon père! mon père!» et, avec l'élan ingénu de l'enfance,
+tendait vers lui ses petites mains. Absorbée dans cet épisode de
+famille, qui était tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux
+acclamations de la foule, ni à la pompe du cortège, ni aux yeux qui
+admiraient ses charmes, ni à Luchino lui-même, bien qu'il eût ralenti le
+pas en arrivant près du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les
+regards de Marguerite, il eût fait piaffer et caracoler le superbe
+étalon blanc qu'il chevauchait.</p>
+
+<p>Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dépit passa sur son rude
+visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposés à
+seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant
+avec un respect adulateur; il s'écria: «Si on veut trouver de la
+grandeur dans un homme, de la beauté dans une femme, il faut les
+chercher dans la maison des Visconti.»</p>
+
+<p>Luchino, insensible à cette bouffée d'encens, lui répondit, en homme
+habitué aux plus basses flatteries: «Soit; mais il paraît que notre nom
+commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours
+est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos réunions
+de sa présence.</p>
+
+<p>--Je le confesse, répliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et
+sauvage que sa beauté est pleine d'éclat et de charme; mais plus la
+victoire est difficile, plus il y a de gloire à la remporter; et quelle
+rigueur ne s'évanouirait devant le soupir d'un prince!»</p>
+
+<p>Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du
+flatteur, en fit autant à Luchino, et lui dit en se remuant de manière à
+faire tinter toutes ses clochettes; «Ne l'écoute pas, maître. Lèche-toi
+les barbes; ce n'est pas là morceau pour les dents.</p>
+
+<p>--Et pourquoi non, misérable?» Ces mots échappèrent au dépit de Luchino.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"></p>
+
+<p>«Parce que non,» répéta le maraud en touchant sa monture; et en un clin
+d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des
+courtisans et aux vivat du peuple, avançait toujours avec lenteur, et de
+temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de
+Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avançait en compagnie d'un
+page et d'un moine venus à pied à sa rencontre, et s'entretenait avec
+eux. Gestes, regards, langage, tout était de feu dans le jeune pape. Le
+visage de l'autre, animé d'une gravité douce, révélait une lutte
+profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volonté;
+son front, prompt à se couvrir de rides, ses joues amaigries et
+creusées, ses lèvres contractées, tous ses traits étaient empreints du
+sceau que l'infortune impose à ses victimes, comme pour leur donner la
+consolation de se reconnaître entre elles et de pouvoir s'allier pour la
+combattre en commun.</p>
+
+<p>Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait à se
+retourner n'échappèrent point à Pusterla. Il n'adressa que ces mots à
+ses compagnons, frappés comme lui de ce spectacle: «Vous voyez!</p>
+
+<p>--Je vois, répondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude,
+d'un homme habitué aux graves pensées.</p>
+
+<p>--Misérable! s'écria le page; et des étincelles jaillissaient de ses
+yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un
+tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes animés de ma
+résolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous résoudrez-vous à
+proclamer hautement votre nom, et à finir d'un seul coup le commun
+opprobre et l'esclavage de la patrie?»</p>
+
+<p>Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence à
+Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frère, avec la
+tranquillité habituelle aux personnes qui vivent en elles-mêmes, disait;
+«Il ne reste qu'un parti à prendre pour les mécontents: qu'ils se
+séparent des méchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs
+concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections
+domestiques la paix de la conscience et la sécurité de leur honneur.
+C'est ce qu'à su faire ton beau-père Uberto Visconti; c'est l'exemple
+que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonné. Avec le
+trésor que lu possèdes en Marguerite, est-il un coin de terre si reculé,
+une solitude si abandonnée, dont tu ne puisses faire un paradis
+ici-bas?»</p>
+
+<p>La voix du moine s'était animée en parlant ainsi, et le rouge monta à
+ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tête, il fit
+silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami;
+«Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles.
+Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitté la scène de la
+politique? Combien je paraîtrais dégénéré de mes ancêtres, toujours si
+appliqués au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux
+mains d'Azone, tu sais si j'ai cessé de travailler au bien de la cité;
+tu sais avec quels égards pleins de délicatesse j'en usai avec Luchino,
+bien qu'il fût en querelle avec son oncle. J'espérais qu'arrivé à son
+tour à la souveraineté, il me saurait bon gré de ma conduite, me
+compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la
+voie du bien public. On a vu le fruit de ces ménagements. A peine en
+possession du trône que nous avons tant contribué à lui assurer,
+non-seulement il a oublié nos récents services, mais il nous a fait un
+crime des anciens; il nous a tous écartés. Il s'est entouré de gens
+nouveaux de race plébéienne, aveugles conseillers insensés flatteurs,
+pestes de cour, dont je voudrais être à mille lieues, si l'espoir ne me
+tenait encore au coeur de redevenir utile à ma famille et à mes
+concitoyens.»</p>
+
+<p>Alpinolo applaudissait à ce langage hardi. Frère Buonvicino, comprenant
+que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel
+qui, habitué à ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie,
+mettait au même rang le calme et la mort, aurait facilement rétorqué les
+spécieux arguments de son ami; mais aurait-il pu réveiller dans son âme
+quelque honte virile, capable de le ramener à des idées plus saines?
+Accoutumé à voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point
+être conduit à les mépriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'à
+la place du Dôme, où ils se séparèrent.</p>
+
+<p>Au lieu où s'élève aujourd'hui le palais royal siégeaient alors les
+intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se
+tenait chaque semaine le marché des habits. L'emplacement occupé
+maintenant par le Dôme s'appelait la place aux Harangues, parce que
+c'est là que, sous le gouvernement républicain, les citoyens se
+réunissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui
+intéressaient le bien public. Sur cette place, luttèrent longtemps le
+sincère patriotisme du petit nombre et l'ambitieux égoïsme de la
+majorité. Là, naquirent les factions qui déchirèrent la patrie, jusqu'à
+ce que, rassasiés de tempêtes, les Milanais remissent le pouvoir suprême
+aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que
+l'archevêque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le
+Grand son fils Galéas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs
+fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif à
+déguiser la servitude, avait soigneusement pourvu à l'embellissement des
+édifices de la cité; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment
+comme dans sa royale demeure avait surtout été orné avec un goût
+merveilleux. C'était une tour à plusieurs étages, avec chambres, salles,
+corridors, bains et jardins. De nombreux appartements à doubles fenêtres
+s'étendaient au rez-de-chaussée, avec riches portières, profusion d'or
+et de telles richesses que c'était éblouissant à voir. On y remarquait
+une vaste volière en fil de fer, où voltigeaient des oiseaux de toutes
+les espèces. Il n'y manquait pas même une ménagerie d'ours, de babouins
+et d'autres bêtes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et
+un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite était
+ornée; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot
+continu, et qui représentait le port de Carthage rempli de vaisseaux
+armés pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements
+de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques précieuses.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/010b.png"></p>
+
+<p>Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortège ducal. Le beau
+jeune homme, à la barbe longue, aux cheveux tombant en flots bouclés sur
+ses épaules, splendide dans ses habits, et comme ombragé par les plumes
+ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de
+cheval et présenta la main à la comtesse Isabelle pour l'aider à
+descendre de son palefroi. C'était Galéas Visconti. Il monta les degrés
+en chuchotant des galanteries à l'oreille de sa tante, pendant que tout
+le cortège les suivait.</p>
+
+<p>On arriva à la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est
+qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la décrivent.
+Là, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations à
+Hector, à Hercule, à Azone et aux autres images de héros qui décoraient
+les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se
+livrer à cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et
+d'idées, qui fait le délassement des assemblées polies. On discourait de
+la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la
+critique. La <i>Maestria</i> et les beaux coups de nos joueurs occupaient
+aussi l'assemblée; et quoique leur coeur dût conserver le vivant
+souvenir d'une liberté récente, ils s'enorgueillissaient d'un
+compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulièrement
+les hommages des envoyés des petites cours lombardes, et l'ambassadeur
+de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio
+et de Franciscolo Pusterla.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/011a.png"></p>
+
+<p>Cette dernière louange dut paraître bien malhabile aux courtisans
+consommés, qui savaient combien peu ce dernier était dans les bonnes
+grâces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le
+prince, à ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la
+parole avec plus de grâce qu'il n'en avait jamais montré aux plus
+favorisés, lui rejeter les éloges du Mantouan et ceux qu'Azone avait
+coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le
+genre de louanges auquel on résiste le moins, celles, qu'on rapporte
+comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme
+avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il
+eut, avec un art brillant, caressé les passions de Pusterla, il ajouta
+du ton de la confidence; «Franciscolo, je n'ai point oublié, soyez-en
+sur, l'amitié qui nous unissait dans la vie privé; je n'attendais que
+l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette
+occasion se présente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant à
+supporter mon inimitié, implore une réconciliation. A qui pourrais-je
+mieux confier une affaire si délicate qu'à vous, qui êtes aussi habile
+dans le conseil que sur le champ de bataille, agréable à Mastino, et
+tout à fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'étranger.
+Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre à Vérone avec
+vos lettres de créance, qui vous seront remises sur les ordres que nous
+avons déjà donnés.»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/011b.png"></p>
+
+<p>Pusterla haïssait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui
+le laissait dans l'oubli, le réduisait à un repos sans influence et sans
+gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de
+faveur, dès qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui
+l'avaient méprisé, sa haine disparut comme l'éclair; il oublia les
+outrages reçus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il
+oublia jusqu'au soupçon jaloux qu'avaient fait naître en lui les
+téméraires regards adressés par Luchino à Marguerite. Il ne se douta pas
+un instant que cette mission n'était qu'un piège pour l'éloigner et
+consommer son déshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec
+reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition étend sur nos
+yeux.</p>
+
+<p>Tout fier et tout joyeux, il revint à son palais, où ses amis
+s'étaient réunis pour fêter son retour triomphant. Il embrassa froidement
+Marguerite, qui accourait à sa rencontre avec son jeune fils; et
+s'écriant: «Une bonne nouvelle!» il raconta la mission dont le prince
+venait de l'investir. Quelques-uns le félicitèrent. Alpinolo, que nous
+connaissons déjà, secoua la tête, et dit: «D'une vipère, que peut-il
+sortir que du venin!»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/011c.png"></p>
+
+<p>Marguerite pâlit, et d'un geste éloquent lui montrant leur Venturino; «A
+peine es-tu de retour, dit-elle à son mari, et déjà tu veux nous
+abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle
+société plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus
+honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.»</p>
+
+<p>Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses
+bras, et paraissait attendri. Mais bientôt la soif des honneurs et
+l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique
+étouffèrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la
+nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous
+les moyens de le dissuader d'une résolution si funeste. L'aspect
+solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait
+merveilleusement avec les raisons austères qu'il donnait à Pusterla pour
+l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus
+avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir.</p>
+
+<p>Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd à toutes ses instances,
+comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup
+qui lui semblait devoir être le plus sensible: «Et Marguerite?» lui
+dit-il.</p>
+
+<p>Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tête avec
+l'obstination d'un homme décidé à avoir raison, il répondit: «Marguerite
+est un ange.»</p>
+
+<p>Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par là combien il était
+imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point,
+de peur de compromettre la félicité domestique de Franciscolo.</p>
+
+<p>Quel était donc ce moine qui prenait un si tendre intérêt au sort des
+Pusterla?</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>Essai sur les Légendes pieuses du Moyen-Age,</i> ou Examen de ce qu'elles
+renferment de merveilleux, d'après les connaissances que fournissent de
+nos jours l'archéologie, la théologie, la philosophie et la physiologie
+médicale; par E.-L. <span class="sc">Alfred Maury</span>, membre de la Société des Antiquaires
+de France, de la Société Asiatique de Paris, etc. 1 vol. in-8. Paris,
+1843. <i>Lagrange</i>.</p>
+
+<p>Occupé depuis longtemps à rassembler les matériaux d'un grand travail
+sur la symbolique chrétienne, M. Alfred Maury eut fréquemment occasion
+de consulter les martyrologes et les légendes des saints. En les
+compulsant, il fut frappé à la fois de l'importance des renseignements
+de tout genre qui s'y trouvent consignés et du déplorable mélange qui
+s'y est opéré entre le vrai et le faux, entre des récits offrant tous
+les caractères désirables d'authenticité et de certitude et des fables
+absurdes, des contes incroyables, dont la moralité blesse souvent les
+sentiments les plus simples de justice et d'humanité. Il regretta
+vivement alors qu'il n'existât pas d'ouvrage ou fussent poses les
+principes d'un système de critique applicable à la majeure partie de ces
+légendes, et qui permit de discerner la vérité du mensonge, en éclairant
+ce chaos obscur, où il apercevait la possibilité de l'ordre et de la
+régularité. Aussi conçut-il l'idée de tenter lui-même ce qui n'avait pas
+encore reçu d'exécution, et chercha-t-il, par une comparaison longue et
+attentive une foule de vies de saints, à découvrir les bases de cette
+critique nécessaire. Tel est le résultat du travail qu'il vient de
+publier sous ce titre: Essai sur les Légendes pieuses du <i>Moyen-Age</i>.</p>
+
+<p>Quelle méthode M. Alfred Maury a-t-il donc employée pour essayer
+d'atteindre ce but? Il a pensé qu'il devait avant tout s'efforcer de
+démêler, dans tous les faits soumis à son examen, l'idée qui paraissait
+avoir présidé à leur rédaction. Ces différentes idées ainsi obtenues,
+dit-il dans sa préface, je les ai classées entre elles de manière à les
+rapporter au moins grand nombre de chefs possible, et ces divisions
+générales, une fois formulées, m'ont fourni des principes élémentaires
+que j'ai pris pour base de ma critique. Ce sont ces principes
+élémentaires que cet essai est destiné à exposer. Ils se réduisent au
+fond à trois, lesquels ont encore entre eux une fort grande parente, et
+s'en confondent même en certains points.--On pourrait les énoncer ainsi:</p>
+
+<p>«1º Assimilation de la vie du saint à celle de Jésus-Christ;</p>
+
+<p>«2 Confusion du sens littéral et figuré, entente à la lettre des figures
+du langage;</p>
+
+<p>«3º Oubli de la signification des symboles figurés, et explication de
+ces représentations par des récits au loisir ou des faits altérés.</p>
+
+<p>Les trois premières parties de cet oeuvre sont consacrées au
+développement de ces trois principes. M. Alfred Maury ne se contente pas
+d'émettre des opinions plus ou moins contestables; tout ce qu'il avance,
+il le prouve à l'aide de nombreux exemples qui dénotent une érudition
+aussi profonde que variée. D'ingénieux rapprochements démontrent jusqu'à
+l'évidence aux plus incrédules quelle large place la fable a occupée
+dans la rédaction des légendes. Il ne suffit pas, en effet, au véritable
+critique de traiter un fait de faux et de controuvé, il lui faut encore
+remonter à l'origine de la confection du mensonge, en découvrir, autant
+que possible, les motifs.</p>
+
+<p>Dans la quatrième partie, M. Alfred Maury passe en revue les garanties
+d'authenticité qui nous sont offertes par ces légendes. Il montre quelle
+distance énorme nous sépare, par la manière d'envisager les causes, de
+l'époque où une foule de faits incroyables étaient accumulés dans
+d'épais in-folio, destinés à nourrir la piété et la superstition du
+vulgaire. Il fait, selon ses propres expressions, «tomber les
+témoignages qui garantissaient l'exactitude de ces récits merveilleux,
+avec la poussière qui recouvre aujourd'hui ces fatras, où se cachent
+pourtant parfois des circonstances intéressantes et des détails
+véridiques.»</p>
+
+<p>La conclusion de cet ouvrage nous ramène naturellement à l'introduction,
+dans laquelle M. Alfred Maury, tout en en analysant la marche, détermine
+la loi de la longue lutte de la raison et de la loi, de la science et de
+la théologie. Il y a dix-huit cents ans, l'Évangile disait au monde:
+«Heureux ceux qui croient sans avoir vu!» Il y a dix-huit cents ans,
+saint Paul écrivait aux Corinthiens: «Je détruirai la sagesse des sages,
+et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages? que
+sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce siècle? Dieu
+n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde?» Frappé de ces
+paroles, M. Alfred Maury en a vainement cherché l'accomplissement autour
+de lui, dans ce monde formé par le christianisme et qui n'a pas cessé de
+vivre en lui et par lui. «Vainement il a cherché un pays de la terre
+fidèle aux premiers enseignements de la foi; loin de là, il a trouvé la
+science partout en honneur, partout respectée, protégée par l'opinion
+publique, commandant aux nations ou donnant aux gouvernants leur plus
+ferme appui. La science, c'est-à-dire la raison, qui en est le fond et
+l'essence, est devenue, au contraire, comme un des plus nobles attributs
+de la divinité; elle sert à interpréter la foi et à pénétrer les
+mystères de la création; elle n'est donc pas détruite cette science,
+puisqu'elle trône au milieu des sociétés, qu'elle marche la compagne
+indispensable de toute doctrine, de toute croyance qui veut rencontrer
+de la conviction dans les esprits? On dispute sans doute encore sur ses
+conséquences, même sur quelques-uns de ses principes, mais chacun
+convient de sa supériorité. C'est en son nom que tout se fait, que tout
+s'édifie; elle est devenue la clef des intelligences, le levier de
+l'esprit humain. Quel singulier changement s'est-il donc accompli
+pendant ces dix-huit siècles, pour qu'il y ait entre la première voix
+qui s'éleva jadis et celles qui se font entendre à cette heure une si
+immense discordance? Quoi! le christianisme n'a pas cessé d'enseigner,
+et voila que le couronnement de cet enseignement est la raison et la
+science, tandis que, la première pierre avait été l'ignorance et la
+simplicité du coeur!» Après l'avoir exposée en ces termes, M. Alfred
+Maury se demande d'où vient une semblable opposition; il l'explique, il
+la justifie. Il nous fait assister à tous les progrès successifs et au
+triomphe définitif de la raison sur la foi simple et ignorante des
+premiers âges, et il reconnaît que cette victoire a été suivie d'excès
+déplorables; mais il prédit les conséquences heureuses et durables que,
+dans son opinion, elle doit avoir pour l'humanité.</p>
+
+<p>Cet ouvrage n'est pas sans défauts, mais il se produit dans le monde
+savant et littéraire avec une modestie si franche que nous ne pouvons
+pas lui reprocher d'être parfois un peu obscur, incomplet et écrit d'un
+style trop négligé; il possède d'ailleurs de nombreuses et rares
+qualités. Le choix du sujet qu'il a traité, l'indépendance de ses
+opinions, son érudition et son bon sens assurent dès à présent à M.
+Alfred Maury une place distinguée parmi les critiques savants de son
+époque, et lui permettent d'avoir désormais «la prétention d'écrire un
+traité complet sur une matière entièrement neuve.»</p>
+
+<p><i>Oeuvres choisies de Napoléon</i>. 1 vol. in-18 de 500 pages, avec un
+portrait.--Paris, 1843. <i>Belin-Leprieur</i>. 3 fr. 50 c.</p>
+
+<p>Les <i>Oeuvres choisies de Napoléon</i>, que vent de réimprimer en un joli
+volume in-18 l'éditeur de la Bibliothèque variée, ne renferment pas les
+précieux manuscrits retrouves à Lyon par M. Libri, et dont
+l'<i>Illustration</i> a déjà publié la partie la plus curieuse, les <i>Lettres
+sur l'Histoire de la Corse.</i> Divisées en cinq parties, la campagne
+d'Italie, l'expédition d'Égypte, le consulat, l'empire et les
+cent-jours, elles se composent seulement de tout ce que Napoléon a écrit
+de plus intéressant depuis son arrivée à l'armée d'Italie, en 1796,
+jusqu'à sa seconde abdication en 1815. Ce sont ses le lettres au
+directoire, à Carnot, à Joséphine, à Marie-Louise, aux souverains et aux
+généraux des États avec lesquels la France était en guerre, ses
+proclamations à ses armées ou au peuple français, ses ordres du jour,
+ses bulletins, ses discours, ses messages au sénat et au corps
+législatif, ses allocutions à sa garde, et enfin son acte d'abdication,
+et, après la bataille de Waterloo, sa noble lettre au prince régent
+d'Angleterre; en un mot, c'est l'histoire de tous les grands événements
+de sa vie, racontés par lui-même.</p>
+
+<p>L'Empereur Napoléon, dit M. Auguste Pujol, dans une courte mais élégante
+introduction mise en tête du ce recueil, n'était pas seulement un grand
+capitaine, un grand politique, un grand administrateur, il était encore
+un grand écrivain. Nul n'a plus que lui étonné les hommes, et il les a
+étonnés autant par son langage que par ses desseins. De lui plus que de
+tout autre, on peut dire ce mot fameux: <i>le style est l'Homme</i>. Il écrit
+et il parle comme il agit; sa parole est une action qui s'exprime, son
+action une parole qui se réalise..</p>
+
+<p>«Les mouvements successifs de sa pensée sont ce qui fait le mieux
+connaître cette âme extraordinaire; on l'y suit pas à pas dans son
+développement impétueux; on y voit naître, palpiter et grandir la
+volonté qui a soumis et soulevé le monde; et il n'y a pas un de ses
+mouvements intérieurs qui ne se révèle dans les transformations de son
+style.</p>
+
+<p>«Jeune encore, il jette dans des oeuvres hâtives, incorrectes, le
+désordre d'idées qui le tourmente, où exhale en invectives passionnées
+son exaltation républicaine.. La langue à part qu'il se fait n'est
+encore qu'une ébauche. En Italie, il écrit au directoire des lettres
+pleines encore de l'inquiétude de sa jeunesse, mais où cette inquiétude
+n'est déjà plus que l'ardente préemption du génie... En Égypte, son
+esprit se colore fortement des teintes du climat; il prend dans les
+formes de sa parole le faste musulman... Consul, il s'attache de
+lui-même à régler sa fougue, il porte dans ses écrits l'ordre et le
+calme qu'il rétablit dans le pays tout entier... Empereur, sa voix
+s'élève aussi haut que sa destinée. Avec les aigles romaines et le
+manteau des Césars, il prend le tour bref et fier de l'antique langue
+impériale... Quand vient la période des revers, tout s'assombrit et
+s'efface à la fois pour lui; il trace d'une main affaiblie le récit de
+ses derniers combats, et ne retrouve ses élans accoutumés que pour
+ramener au vol l'aigle blessé de l'île d'Elbe à Paris. Vaincu, il
+termine sa vie publique par une lettre immortelle.</p>
+
+<p>«Enfin, il a enrichi la littérature Française, déjà si riche, d'un
+nouveau genre où il est sans modèle et sans rival, la proclamation; il a
+créé une éloquence nouvelle après tant de triomphes oratoires,
+l'éloquence militaire. Sous ce rapport il est classique et mérite de
+prendre place au premier rang de nos écrivains; il a fait des
+proclamations comme Pascal des pensées, Bossuet des oraisons funèbres,
+La Fontaine des fables, et Molière des comédies; il est, dans ce genre,
+le premier et le dernier.»</p>
+
+<p><i>Lucrèce</i>, tragédie en cinq actes et en vers; par F. <span class="sc">Ponsard</span>. 3e
+édition. 1 joli vol. in-18.--Paris,1843. <i>Fuene</i>, 2 fr.</p>
+
+<p>La belle tragédie de M. Ponsard a eu autant de succès à la lecture qu'à
+la scène. Trois éditions, épuisées en moins de quatre ans, prouvent que
+la France n'a pas encore perdu, comme on aurait pu le craindre, le goût
+des beaux vers, et qu'elle préférera toujours de nobles sentiments
+simplement, mais élégamment exprimés, à ces compositions sans nom que
+certains écrivains essayaient de lui faire accepter pour des
+chefs-d'oeuvre dignes d'être imités.--Heureusement cette
+contre-revolution littéraire, engagée au nom de la liberté et du progrès
+et soutenue dès son début par quelques jeunes gens enthousiastes, touche
+à son terme. La littérature comme en politique, comme en religion,
+l'esprit humain peut s'arrêter quelque temps au milieu de sa carrière,
+mais il ne rétrograde jamais; si longues que soient ses haltes, tôt ou
+tard il reprend sa marche et continue son oeuvre au point où il l'avait
+laissée. Malgré ses défauts <i>Lucrèce</i> aura eu la gloire de déterminer la
+France à quitter la fausse voie ou elle s'égarait à la suite du chef de
+l'école romantique et de ses principaux disciples. A ce titre seul,--et
+elle en a beaucoup d'autres,--elle mériterait donc de prendre une place
+dans toutes les bibliothèques d'élite; car, quel que soit l'avenir
+réservé à M. Ponsard, sa première tragédie restera toujours un des
+événements les plus importants de l'histoire du théâtre français au
+dix-neuvième siècle. Cependant, que deviendront les Burgraves? combien
+d'éditions a eues la fameuse trilogie de M. Victor Hugo?</p>
+
+<p><i>Des Chemins de fer et de l'application de la loi du 11 juin 1842</i>; par
+M. le comte Daru, pair de France. 1 vol. in-8. <i>Mathias</i>, quai
+Malaquais, 15.</p>
+
+<p>S'il est une matière qui doive exciter à un haut degré l'attention des
+hommes d'État, des publicistes et des économistes, et appeler leurs
+méditations, c'est le système de chemins de fer que la France, pressée
+qu'elle est de toutes parts par les exemples des nations voisines, sent
+le besoin de créer chez elle. Aussi de nombreuses publications sont
+venues attester, depuis dix ans, que les esprits obéissaient à cette
+préoccupation; mais, il faut le dire, la plupart des tentatives faites
+jusqu'à présent étaient restées à l'état de théories, ou avaient donné
+lieu à des avortements successifs. La loi du 11 juin 1842, qui décréta
+le grand réseau des chemins de fer, est le premier pas régulier qu'on
+ait fait dans la voie de la réalisation; mais cette loi elle-même n'est
+qu'un instrument qui peut se briser dans des mains inhabiles, qui peut,
+comme, l'a dit M. Dufaure, faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal,
+suivant la manière dont il sera employé.</p>
+
+<p>Les esprits sages doivent donc chercher le meilleur mode d'application
+de cette loi; car, remarquons-le bien, la solution donnée à toutes les
+questions qui avaient si passionnément animé les controverses
+antérieures n'est qu'apparente: dépouillez la loi, et vous retrouverez
+en présence l'État et les compagnies. L'État a un peu avance, les
+compagnies ont un peu reculé; mais, en définitive, en reconnaissant que
+l'État ne pouvait exécuter et exploiter, la loi a fait aux compagnies
+une belle part et les laisse encore maîtresses du terrain.</p>
+
+<p>L'ouvrage que nous avons sous les yeux et qui est dû à la plume élégante
+et facile d'un pair de France de la génération nouvelle, a pour but de
+rechercher le meilleur mode d'application de cette lui du 11 juin 1842,
+qui, comme nous le disions plus haut, laisse entières les questions des
+rapports de l'État avec les compagnies. C'est le premier ouvrage de
+longue haleine qui ait été fait sur ce sujet, et, à ce titre, il a
+vivement excité l'attention publique.</p>
+
+<p>L'auteur a divisé son livre en quatre parties:</p>
+
+<p>Dans la première partie, il rappelle que le projet présenté par le
+gouvernement ne comprenait qu'un petit nombre de lignes, et un mode
+uniforme d'intervention des compagnies dans l'oeuvre qui devait être
+créée par l'État; mais ce projet ne sortit de la discussion des Chambres
+qu'avec l'adjonction d'un grand nombre de lignes; ce qui fit qu'au lieu
+d'être une loi d'application immédiate, comme le voulait le
+gouvernement, elle ne fut plus qu'une loi de principe, de <i>classement</i>.
+Quant au mode d'intervention des compagnies, l'amendement de M.
+Duvergier de Hauranne donna au gouvernement la faculté d'appeler à son
+aide les compagnies, sans rien stipuler sur le système d'intervention
+financière du trésor dans les différents cas.</p>
+
+<p>Dans la deuxième partie, l'auteur passe en revue les divers motifs qui
+doivent influer sur le classement des lignes de chemins de fer, et il
+arrive à cette conclusion: «Que l'intérêt public qui s'attache à la
+création des chemins de fer est moins un intérêt commercial et
+stratégique qu'un intérêt politique et administratif; que c'est la
+circulation des hommes, et, avec les hommes, des idées; que c'est la
+circulation des ordres et dépêches du gouvernement qui constitue le but
+essentiel et l'objet fondamental des chemins de fer.» Tout en accordant
+à l'auteur que les chemins de fer serviront surtout les intérêts
+politiques et administratifs, nous ne partageons pas sa manière de voir
+sur le rôle de ces voies de communication, au point de vue stratégique
+et commercial. Sans doute le transport des troupes et surtout de
+l'artillerie et de la cavalerie exigera un matériel énorme et souvent
+peu en rapport avec l'exploitation habituelle du chemin; mais n'est-ce
+donc rien que de gagner quinze jours sur une marche de 300 lieues?
+D'ailleurs ne doit-on pas, sous peine d'être vaincu, opposer à l'ennemi
+des moyens analogues à ceux qu'il emploie? et si les peuples voisins
+trouvent dans leurs chemins de fer un mode de concentration rapide de
+leurs troupes, ne serait-ce pas abandonner l'intérêt stratégique que de
+ne pas nous créer un système aussi perfectionné que le leur? Quant au
+transit, si faible qu'il soit, c'est une branche de relations
+internationales qu'il serait d'une mauvaise politique d'abandonner, et
+que d'ailleurs il est possible d'augmenter, nous en avons la conviction,
+dans d'assez fortes proportions.</p>
+
+<p>La troisième partie de l'ouvrage que nous analysons est consacrée à
+l'examen du mode d'exécution. L'auteur, après avoir rappelé les systèmes
+exclusifs qui ont été tour à tour préconisés et vaincus, et les avoir
+compares à ceux auxquels les différents États, tant d'Europe que des
+États-Unis, ont dû la création des chemins de fer, arrive à cette
+conclusion, que l'esprit d'association n'existe pas encore en France.</p>
+
+<p>Cette conclusion n'est malheureusement que trop juste: l'esprit
+d'association n'est pas encore né en France; la centralisation
+administrative et la modicité des fortunes, telles sont les deux causes
+auxquelles ou doit attribuer ce fâcheux état des esprits; de là à
+l'intervention financière de l'État dans les grands travaux publics, la
+conséquence est naturelle. Cette intervention financière ne peut revêtir
+que trois formes: la garantie du <i>minimum</i> d'intérêt, le prêt, la
+subvention. L'auteur ne cache pas sa prédilection marquée pour la
+première de ces formes; cependant il ne la demande qu'en faveur des
+lignes qui doivent être fructueuses pour les compagnies, et on conçoit
+que dans ce cas l'État n'a jamais rien à craindre et donne une garantie
+morale qui ne doit grever en rien le Trésor. «La subvention doit,
+dit-il, être réservée aux lignes qui ne sont pas par elles-mêmes assez
+productives, et le prêt pour les compagnies déjà existantes et qui sont
+menacées d'une ruine prochaine. Ces trois modes d'intervention avaient
+déjà été mis en pratique par le gouvernement avant le vote de la loi du
+11 juin. Maintenant l'intervention est différente: elle consiste à
+construire le chemin et à le livrer à une compagnie qui exploite sous
+certaines conditions.»</p>
+
+<p>Dans la quatrième partie, M. le comte Daru traite réellement et
+exclusivement de l'application de la loi du 11 juin, et il arrive à
+conclure que l'État doit chercher à traiter avec des compagnies pour
+l'exécution des chemins de fer, thèse qu'il a si bien soutenue ces jours
+derniers à propos du chemin d'Avignon à Marseille; mais que si les
+compagnies ne se présentent pas, l'État doit marcher en avant et ne plus
+se borner aux travaux du chemin, mais aborder les fournitures de rails
+et de machines.</p>
+
+<p>En résumé, l'ouvrage de M. le comte Paru est un traité à peu près
+complet, à un certain point de vue, de l'immense question des chemins de
+fer; son auteur l'a envisagée avec courage, et n'a dissimulé ni les
+inconvénients ni les avantages de la loi qui, selon lui, doit donner, si
+elle est bien comprise, un grand essor à l'esprit industriel en France.</p>
+
+<p><i>Encyclopédie nouvelle</i>, ou Dictionnaire philosophique, scientifique,
+littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines
+au dix-neuvième siècle; par une société de savants et de littérateurs;
+publiée sous la direction de <span class="sc">MM. Pierre Leroux et Jean Reynaud</span>, 41e
+livraison mensuelle.--Paris, 1842. <i>Gosselin</i>. 2 fr.</p>
+
+<p>La 41e livraison de l'<i>Encyclopédie nouvelle</i>, qui vient de paraître,
+contient la fin du tome IV et le commencement du tome V (le tome VIII et
+dernier est déjà complet). On y remarque, comme dans toutes les autres
+livraisons, plusieurs articles du plus haut intérêt et signés par des
+noms illustres: <i>Encyclopédie</i>, <i>Épicerie</i>, de M. Jean Raynaud;
+<i>Épopée</i>, de M. Edgar Quinet; <i>Érasme</i>, de M. Fortout; <i>Descartes</i>, de
+M. Renouvier: <i>Épiscopat</i>, de M, Haureau; <i>Épargne</i>, de M. Fabas;
+<i>Engrais</i>, de M. Cazeaux; <i>Ennius</i>, de M. Joguet; <i>Épicurisme</i>, de M.
+Mongin. Cette grande et utile publication, qui marche rapidement à sa
+fin, obtient tout le succès qu'elle mérite. Nous lui consacrerons
+plusieurs colonnes de l'un de nos prochains bulletins; aujourd'hui nous
+ne faisons qu'annoncer la mise en vente de sa 41e livraison, en
+apprenant à ceux de nos lecteurs qui l'ignoreraient, que les 8528
+colonnes de ses 40 premières livraisons, qu'ils peuvent se procurer au
+prix de 82 francs, contiennent la matière de 82 volumes in-8.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Modes.--Vieux bijoux.</h2>
+
+<p>Aujourd'hui la mode des vieilles choses s'applique à tout: il faut en
+excepter les femmes, qui doivent paraître toujours jeunes, malgré leurs
+atours à la vieille et au milieu de leurs appartements gothiques.</p>
+
+<p>Les vieux bijoux ont été quelque temps oubliés, mais enfin leur tour est
+venu, et maintenant ils sont un complément indispensable de toilette, de
+même qu'un éventail peint d'après Boucher ou Watteau.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire que nos bijoutiers ont tiré très-grand parti, pour
+la coquetterie moderne, des malachites, des grenats, et surtout des
+émaux.</p>
+
+<p>Ainsi, pour attacher les guimpes un les fichus, on porte beaucoup
+d'épingles fond émail bleu, entourées du petites perles on de brillants;
+au milieu est une fleur en pierres pareilles à l'entourage;--puis des</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+
+<p>bagues qui forment cachet, ou qui portent en relief des chiffres formés
+de diamants ou de perles;--des bracelets qui, en se détachant,
+deviennent échelles de corsage;--des épingles ou coulants pour
+bracelets, et des boucles de ceintures.</p>
+
+<p>Un noeud en malachite et grenat remplace la broche, qui ne se porte
+presque plus.</p>
+<img alt="" src="images/012a.png">
+
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+
+
+<img alt="" src="images/012b.png">
+
+<p>La châtelaine, style Louis XV, que nous reproduisons est encore en
+vogue: elle sert à suspendre à la ceinture, montre, flacon, clef du
+coffre à bijoux, etc.</p>
+
+<p>Cette épingle est du temps de Louis XIII: elle est ornée d'émaux, de
+pierres taillées à facettes et en cabochon; les pendeloques sont en
+grosses perles.</p>
+
+<img alt="" src="images/012c.png">
+
+<p>Et cette bague Pompadour, que le noeud qu'elle représente avait fait
+surnommer un attachement, ne nous rappelle-t-elle pas les charmantes
+coquetteries de nos aïeules? La mode des vieilleries a eu ses
+exagérations, mais celle-ci est vraiment charmante d'originalité.</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>On est revenu aussi au goût des vraies belles choses pour ameublement.
+Ainsi, plus de ces vieux meubles qui n'avaient dans les premiers temps
+que le prestige de la mode pour protéger leur caducité; plus de
+tapisseries fanées, de porcelaines cassées: tout cela a été remplacé par
+des meubles de Boule aux incrustations délicates et par des tapisseries
+modernes faites sur les anciens dessins.</p>
+
+<p>De belles porcelaines de Sèvres, des groupes en vieux saxe, des
+figurines coquettes et mignardes, garnissent les étagères. Les bronzes
+les plus riches, les candélabres antiques, les coupes de Benvenuto,
+enfin des chefs-d'oeuvre qui seraient admirés dans le cabinet d'un
+antiquaire, ornent maintenant la demeure de l'artiste, de l'homme de
+goût et de la femme à la mode.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012d.png"><br>
+
+<p class="mid">SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.</p>
+
+<p>I. Pesez la bille d'ivoire dans l'air en la plaçant sur l'un des bassins
+d'une balance. Fixez-la ensuite, à l'aide d'un fil ou d'un crin et d'un
+peu de cire, au-dessous de ce bassin, et pesez-la entièrement plongée
+dans l'eau. Prenez les 21/11 de la différence entre les deux poids, et
+extrayez la racine cubique du résultat réduit en décimales. Vous aurez
+en décimètres et fractions de décimètre la longueur du diamètre cherché,
+si vos poids ont été rapportés au kilogramme pris pour unité.</p>
+
+<p>Supposons, par exemple, que la bille pèse 307 grammes dans l'air, et,
+qu'en la plongeant dans l'eau, elle ne pèse plus que 55 grammes. La
+différence entre 307 et 55 est 252 grammes, dont les 21/11 donnent 572
+grammes. Cette différence, considérée comme fraction du kilogramme,
+s'écrit ainsi: 0,572. Extrayez-en la racine cubique, c'est-à-dire
+cherchez le nombre qui, multiplié deux fois de suite par lui-même, donne
+pour produit 0,572, vous trouverez 0,85. Vous en conclurez que le
+diamètre de la bille est de 85 millimètres.</p>
+
+<p>Si l'on trouve trop incommode, pour peser la bille dans l'eau, de
+l'attacher au bassin de la balance, ou pourra procéder autrement. On
+commencera par la peser dans l'air en même temps qu'un flacon ou un vase
+bien rempli d'eau. Puis on la plongera dans ce vase, ce qui déterminera
+la sortie d'un certain volume d'eau égal à celui de la bille, et on
+pèsera le tout dans ce nouvel état. On fera sur la différence des deux
+pesées les mêmes opérations que ci-dessus.</p>
+
+<p>Ainsi le flacon plein et la bille pesant ensemble 607 grammes, lorsque
+la bille aura été plongée dans le flacon et aura fait sortir une
+certaine quantité d'eau, le tout ne pèsera plus que 355 grammes. La
+différence entre 607 et 355 est 252 grammes, comme ci-dessus.</p>
+
+<p>II. Il y a une infinité de procédés pour résoudre cette question. En
+voici un choisi parmi les plus simples.</p>
+
+<p>Dites à la personne qui a pensé le nombre de le tripler, et ensuite de
+prendre la moitié exacte de ce triple, s'il est pair, ou la plus grande
+moitié, si la division ne peut pas se faire exactement. Vous ferez
+encore tripler cette moitié, et vous demanderez combien de fois le
+nombre 9 s'y trouve compris. Le nombre pensé sera le double, si la
+division par la moitié a pu se faire; mais, si le triple du nombre pensé
+était impair, il faudra ajouter l'unité. Ainsi, soit 5, le nombre à
+deviner; son triple est 15, dont la plus grande moitié est 8; le triple
+de 8 est 24 où 9 se trouve deux fois. Le nombre pensé est donc le double
+de 2 ou 4 augmenté de 1.</p>
+
+<p class="mid">NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</p>
+
+<p>I. Donner une méthode générale pour deviner le nombre que quelqu'un aura
+pensé.</p>
+
+<p>II. Deviner combien il y a de points dans la carte que quelqu'un aura
+tirée d'un jeu de cartes.</p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012e.png"></p>
+
+<h2>Observations Météorologiques</h2>
+
+<h4>FAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS. 1843.--JUILLET.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012f.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">Un homme en eau entre deux airs.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012g.png"></p>
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843, by Various
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+
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+
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+Literary Archive Foundation
+
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+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
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