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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843 + +Author: Various + +Release Date: December 11, 2011 [EBook #38271] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0023, 5 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + +L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843 + +L'ILLUSTRATION, +JOURNAL UNIVERSEL + +Nº 23. Vol. I.--SAMEDI 5 AOÛT 1843. +Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. +Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + +Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. +Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40 + + + +SOMMAIRE. + +Troubles dans le Pays de Galles. Les Rébeccaïtes. _Ferme galloise pillée +et incendiée pendant la nuit par les rébeccaïtes_.--Le comte +Kollowrath-Liebsteinski, ministre de l'intérieur, en Autriche.--Courrier +de Paris. _Vue extérieure et Vue intérieure du Pavillon Henri IV à +Saint-Germain; une Scène des Demoiselles de Saint-Cyr; mademoiselle +Plessis; mademoiselle Anaïs; M. Firmin; M. Regnier_--Une Surprise de +nuit. Nouvelle par O. N. _Gravure_.--Paris au bord de l'Eau. II. _Un +Parapet; Entrée des Bains Deligny; Vue intérieure des Bains Deligny; la +Pleine Eau_.--Cours scientifiques. École de Médecine. Botanique: M. +Martins, professeur agrégé.--Margherita Pusterla, Roman de M, César +Cantù. Chapitre 1er, la Marche triomphale. _Huit Gravures_.--Bulletin +bibliographique.--Annonces.--Modes. Vieux Bijoux. _Trois +Gravures_.--Amusements des Sciences.--Météorologie.--Rébus. + + + +Troubles dans le Pays de Galles. + +LES RÉBECCAÏTES. + +«En souhaitant toutes sortes tic prospérités à Rébecca, ils lui dirent: +Vous êtes notre soeur; croissez en mille et mille générations, et que +votre race, s'empare des portes de ses ennemis.» + +Ce verset 60 du chapitre XXIV de la Genèse est l'étymologie du nom des +rébeccaïtes, qu'ont adopté les émeutiers, les _rioters_ de la +principauté de Galles. Les portes dont ils s'emparent sont les +_turn-pikes_ et les _toll-bars_ barrières construites pour la perception +des octrois et des taxes nécessaires à l'entretien des routes. Leurs +ennemis sont moins les hommes que les mauvaises lois. Revêtus d'habits +de femme, le visage noirci, les rébeccaïtes se montrent en armes dans +les comtés (_shires_) de Carmarthen, de Glamorgan, de Cardigan et de +Pembroke. Les barrières de Guttevant, de Pumfag, de Bethania, de +Bulgoed, de Kidwilly, du New-Castle-Emlyn, de Cardigan, sont déjà +tombées sous leurs coups. Le 19 juin, ils ont osé, au nombre de +plusieurs mille, entrer à Carmarthen pour en démolir le _work-house_, et +déjà ils jetaient le mobilier par les fenêtres, quand les dragons les +ont dispersés. + +Les rébeccaïtes ne se contentent pas de détruire des barrières; ils +dévastent les propriétés de ceux qui sont connus par leur rigueur envers +la classe inférieure. Dans la nuit du 21 juillet, ils ont ravagé les +plantations du capitaine Banks Davis, près Llanon. Le 25, ils ont mis le +feu à l'habitation d'un fermier de Cumwill. Le chef de ces insurgés se +cache sous le pseudonyme de _miss Rébecca_ ou de _la mère Rébecca_. Il a +pour lieutenants _miss Cromwell, Charlotte, Nelly, Ret_ et _Catie_, +C'est suivant les uns, un avocat sans clientèle; suivant les autres, le +frère d'un membre de la Chambre des Communes. Ce mystérieux personnage +paraît rarement. On l'a vu diriger l'attaque d'une ferme, et faire +éteindre l'incendie à la voix d'une mère qui lui demandait grâce pour un +enfant alité. On suppose que c'est lui qui, le 16 juillet, s'est +présenté à cheval à la porte de Pumfag, dans le district de Gower +(Glamorganshire), et a sonné du cor pour évoquer les démolisseurs. C'est +toujours en son nom que les affiches sont posées dans les paroisses pour +annoncer les expéditions. L'heure ordinaire du rendez-vous est dix +heures du soir. Ou ne garde des rébeccaïtes qui s'y présentent que le +nombre indispensable à l'accomplissement de l'oeuvre projetée. Vers onze +heures la bande se met en marche; trois ou quatre éclaireurs, puis une +vingtaine d'hommes d'avant-garde précédent le gros de la troupe, qui +s'avance divisée par escouades, armée de fusils, de scies, de haches, de +leviers, de pioches, de pelles, de marteaux, etc.; vingt à trente +individus composent l'arrière-garde, et trois ou quatre hommes veillent +à cent pas plus loin. Quand l'expédition est importante, des _flanking +parties_ sont placés sur les côtés. Arrivés à une barrière, les +_rioters_ en chassent le percepteur, brisent les chaînes, abattent les +murs, arrachent les portes de leurs gonds, au son des tambours, des +trompettes et des cornets à bouquin, et se séparent après avoir tiré des +coups de fusil à poudre, en signe de joie. L'avant et l'arrière-garde +ont seules des fusils chargés à balles. Ces troubles durent depuis +plusieurs années, et l'autorité a tenté d'inutiles efforts pour les +réprimer, quoique, dès 1839, elle ait envoyé des renforts aux troupes +qui poursuivaient les bandes insurgées. La Chambre des Communes vient +d'être saisie de la question galloise, dans les séances des 28 et 29 +juillet dernier. «Depuis longtemps, a dit sir John Russell, le Pays de +Galles est en proie à une effervescence excessive, et le ministère +actuel n'a rien fait pour la calmer. Triste et vain moyen que celui qui +consiste à y envoyer des dragons! ces soldats ne font que se fatiguer +sans pouvoir apaiser des désordres aussi graves.» Sir Hubert Peel, dans +sa réponse, a insisté sur ce que le mouvement n'avait pas un caractère +politique. «Il n'y a rien, a-t-il répété, qui annonce le mécontentement +contre le gouvernement, le mécontentement politique.» Les paysans +gallois ne songent pas en effet à détrôner les ministres; mais ils font +plus: ils attaquent les vices de l'organisation civile, ils protestent +par la force contre l'inégale répartition des bénéfices sociaux. + +[Illustration: Ferme galloise pillée et incendiée pendant la nuit par +les Rébeccaïtes.] + +Quelles sont les causes du rébeccaïsme? On pourrait les résumer en un +seul mot, la misère. La population galloise vit chétivement de +l'exploitation des mines, des travaux métallurgiques et de l'élève des +bestiaux. Le salaire, qui est, en terme moyen, d'un schelling (1 fr. 25 +c.) par jour, suffirait strictement aux ouvriers s'il n'y avait jamais +de chômage; mais la stagnation générale des affaires interrompt trop +souvent le travail des forges et des mines; le dénuement de la classe +laborieuse est aggravé par les impôts qui pèsent sur la houille, les +grains et la chaux. Les paysans vont chercher aux fours ce dernier +produit, qu'ils emploient comme engrais, et quand le trajet est long, +ils rencontrent en chemin tant de _toll-houses_, qu'il leur arrive de +débourser six livres sterling de péages pour une valeur de cinq livres +sterling de chaux. Une autre taxe non moins onéreuse est la dîme, +d'autant plus antipathique que les dix-neuf vingtièmes des Gallois +appartiennent aux Églises dissidentes. + +L'élévation des baux accable les fermiers. Les terres, dans le pays de +Galles, n'ont pas une aussi grande étendue qu'en Angleterre, et le sol +est beaucoup moins fertile. Les fermes de trois cents acres (1) sont +rares; les plus ordinaires comprennent cent quatre-vingts, cent +cinquante, ou seulement vingt-cinq acres. Quoiqu'elles offrent peu de +ressources, elles sont louées à raison de deux cents, cinquante ou +trente livres sterling; les prés sont affermés cinq livres l'acre dans +les environs de Carmarthen, trois livres dix schellings dans les +vallées, et quinze schellings dans les marécages, ou l'on ne peut faire +paître que des moutons et des chèvres. Les fermiers récoltent à peine de +quoi payer leurs rendages; ils n'ont pour aliments qu'un pain d'orge +grossier, du lait, du fromage, un peu de lard, jamais d'autre nourriture +animale; et la détresse oblige parfois les plus pauvres à travailler +chez les plus aisés en qualité de simples journaliers (_jobbing +labourers_). + +[Note 1: L'acre équivaut à 40 ares 467 milliares.] + +Loin de remédier à ces maux, la taxe des pauvres sert de prétexte à de +nouvelles récriminations. Les dépôts de mendicité (_work-houses_) ne +peuvent admettre qu'un petit nombre de malheureux, et les pauvres libres +végètent sans secours et sans pain. + +Les rébeccaïtes se sont proposé de demander compte de ces souffrances, +et, sans moyens légaux de se plaindre, ils ont procédé par la violence +et la destruction. Les ouvriers mineurs, les forgerons, les +agriculteurs, ont formé l'association rébeccaïte, dont le but a été +formulé dans une assemblée tenue, le 20 juillet, à Cumlwor, dans le +comté de Carmarthen: «Voulant prendre des informations sur les justes +griefs du peuple, et adopter la meilleure méthode pour le soustraire aux +étonnantes privations qu'il endure, la _Convention Nationale_ décrète la +démolition des barrières, l'abolition de la dîme et des taxes, et une +réduction de 25 pour 100 sur les fermages.» + +Un conçoit qu'avec de semblables intentions les rébeccaïtes se soient +concilié les sympathies de la majorité. La population les protège et +leur garde le secret. De faux avis égarent les dragons et la troupe de +ligne, qui se lassent inutilement à poursuivre les insurgés au nord, +pendant qu'on démolit les turn-pikes du midi. Quelques-uns des meneurs +ont été arrêtes, et comparaissaient ces jours derniers devant les +assises de Swansea, présidées par M. John Morris; mais l'agitation se +prolonge, entretenue par la rancune séculaire que gardent aux Anglais +les Gallois, descendants des Aborigènes qui furent refoulés dans les +montagnes par l'invasion anglo-saxonne. + + + +Le comte Kollowrath-Liebsteinski. + +MINISTRE DE L'INTÉRIEUR EN AUTRICHE, + +(Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.) + +Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui +toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaça au ministère de +l'intérieur le célèbre comte de _Saurau_, l'ami, le compagnon de Joseph +II, et l'un des hommes d'État les plus distingués dont l'Autriche puisse +encore s'honorer. Trop imbu des idées de réforme et des opinions +libérales de son ancien maître, trop indépendant de caractère et trop +libre peut-être dans l'expression de sa pensée, le grand-chancelier dut +succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le +prince ne supportait qu'avec impatience un supérieur, et Saurau était +président du conseil des ministres par droit d'ancienneté; il l'était +même à double titre, le ministère de l'intérieur ayant été jusqu'alors +inséparable de la présidence du conseil. Saurau fut disgracié et nommé +ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut à Florence. + +Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrâce, était +_grand-bourgrave_, ou gouverneur-général de la Bohème: il fut mis à la +place du ministre déchu. Metternich, ravi d'être enfin débarrassé de +_Saurau_, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposés à +obéir à ses volontés, proposa Kollowrath à l'empereur. Il s'abusait +étrangement sur le caractère de ce nouveau collègue; s'il l'eût connu +alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore +préféré garder _Saurau_, ou du moins il aurait certainement proposé un +autre ministre à l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de +triompher. + +Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le +prince dans son illusion; il commença tout de suite par réclamer +hautement la présidence du conseil, en sa qualité de ministre de +l'intérieur et de successeur du comte de Saurau. Étourdi d'une pareille +prétention dans celui qu'il considérait déjà comme un subordonné, +Metternich reconnut son erreur; mais il était trop tard: François 1er ne +revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les décisions qu'il avait une +fois crises, et il lui déplaisait singulièrement de changer ses +ministres; fidèle en cela à l'ancien système de l'Autriche, qui repose +sur le principe d'immuabilité en tout et partout. D'ailleurs le comte +Kollowrath convenait à son maître autant par ses manières que par son +travail. + +Il n'y avait donc aucun espoir de se débarrasser de ce rival, et le +prince dut avoir recours à d'autres moyens pour s'assurer +irrévocablement une préséance qui lui avait déjà coûté tant d'intrigue +et de politique. Ce fut pour mettre fin à ces dissensions intestines que +l'empereur créa, en faveur de Metternich, un titre sans précédent, qui, +pareil à la triple couronne des papes, le revêtissait aussi d'un triple +pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil. + +Il fut nommé «_haus hof und staats kauzler_,» c'est-à-dire que d'un +trait de plume il devint _le grand-chancelier de la maison impériale, de +la cour et de l'État._--Saurau n'avait été que grand-chancelier d'État, +et Kollowrath fut ainsi réduit au silence. + +Néanmoins, à partir de ce jour, et malgré sa victoire, le prince ne vit +jamais son collègue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son +département et empêcha que le triple chancelier y ait jamais pénétrer +son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un était sans bornes +dans le gouvernement des affaires extérieures, l'influence de l'autre +dans l'administration intérieure fut pareillement illimitée. Tous deux +néanmoins restèrent soumis dans leur puissance respective à la volonté +toujours souveraine de _François_. On ne doit pas se faire illusion sur +ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le maître chez lui, et +Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volonté. +Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand +essor. + +La rivalité entre ces deux ministres, en égale faveur auprès de leur +maître, allait chaque jour en croissant, et, à la mort de l'empereur +elle était à son comble, menaçant de devenir fatale à l'un ou à l'autre. +Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la +machine caduque qu'il gouverne, prit alors une résolution décisive. Il +s'empressa de courir chez son collègue de l'intérieur, et lui tendant +amicalement la main, il lui proposa d'oublier le passé et de s'unir pour +le présent; de cette _union seule_ devait dépendre l'heureuse transition +du règne qui finissait à celui qui allait commencer. + +Cette démarche, qui fut un grand évènement politique, ne saurait être +bien appréciée que par ceux qui connaissent la fierté sans bornes du +prince envers ses égaux. Cette fierté avait plié devant la nécessite: +Metternich avait trop d'habileté pour ne pas comprendre que cette +réconciliation était indispensable. + +Kollowrath accueillit, en ennemi généreux, les propositions du prince, +et Ferdinand monta sans opposition sur le trône, quoique privé de ses +facultés intellectuelles. + +Cette journée fit bien des dupes, et des dupes bien haut placées. + +A partir de ce moment, la concorde parut régner entre les deux rivaux, +et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois +passé et la machine de l'État ayant repris son train accoutumé, la +froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientôt leur +alliance éphémère fut entièrement rompue. + +Pour expliquer cette rupture, qui arrêta pendant quelque temps la marche +du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attachées à +la cour, il faut remonter à ce qui se passa aussitôt après la mort de +François Ier. + +A l'avènement de Ferdinand, il avait fallu nécessairement établir un +pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette +mesure, chacun se serait trouvé indépendant dans son département, et +l'anarchie ministérielle devenait imminente. Un conseil d'État composé +de l'archiduc _Louis_, qui, depuis plusieurs années, avait été +secrètement l'_alter ego_ de son Frère François, de Metternich et de +Kollowrath, prit en main la direction suprême du gouvernement. Ces trois +personnages s'adjoignirent encore l'archiduc _François-Charles_, +héritier présomptif du trône, afin de l'initier aux affaires, dont il +avait toujours été éloigné du vivant de son père. Ce conseil souverain, +qui s'est ainsi créé lui-même, n'appelle les autres ministres dans son +sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs départements, et les +actes ne sont présentés à l'empereur que pour la simple formalité du +seing. + +Voilà comment l'Autriche est administrée aujourd'hui, et son +gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul +chef. Ce sont, en effet, les mêmes hommes qui font mouvoir les mêmes +rouages; seulement l'ancien maître est mort, et le fils, n'entendant +rien aux affaires, s'en rapporte à ceux qui ont travaillé sous son père. + +Les quatre co-régents gouvernaient depuis quelques mois en bonne +harmonie, lorsqu'en 1836 on résolut de poser solennellement la couronne +de Bohème sur la faible tête de Ferdinand; dès lors Kollowrath se trouva +en dissidence avec ses collègues. Patriote ardent, zélé pour la gloire +de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens, +il insista pour que Ferdinand fut tenu de prêter dans cette circonstance +le serment de fidélité aux lois du royaume. Ses collègues voulaient de +leur côté que le serment fût entièrement laissé de côté; mais +Kollowrath, loin de céder, exigea au contraire que l'on en revînt au +serment imposé jadis aux rois électifs, et qui fut formulé par les États +de Bohème lors de l'élection du roi Wladimir. Cette prétention fut +violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'était +rien moins que rétrograder vers les temps de l'indépendance de la Bohème +et de sa représentation nationale. + +Dans l'état actuel des choses, cette question était de si peu +d'importance, qu'on a peine à comprendre comment un homme d'État aussi +pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur, à moins +toutefois qu'il n'ait voulu par là établir un précédent dont il aurait +usé plus tard au bénéfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de +dire à quoi le souverain devrait rester fidèle: puisqu'il est monarque +absolu, il peut faire et défaire les lois à sa guise. Le serment était +bon quand le roi de Bohème était électif, et que la validité de son +droit reposait sur la fidélité à ses serments, _sinon, non_, comme le +portait la formule ordinaire des élections. Mais aujourd'hui il n'y a +plus de roi élu en Bohème; le roi est mort, vive le roi! tel est le +fondement de la souveraineté dans ce royaume depuis la _diète sanglante_ +de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du +Mont-Blanc. + +Ce premier nuage ne fut du reste que le précurseur de l'orage. Plus tard +ou proposa à Prague deux projets de grande importance: le premier était +d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs) à don Carlos, +pour assurer ses prétentions au trône d'Espagne; le second, de rappeler +les Jésuites et de leur confier l'éducation de la jeunesse dans toute +l'étendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le +conseil à ces deux propositions, dont la première émanait directement de +Metternich, et la seconde de l'archiduc François. + +Il démontra à ses collègues combien il était inopportun de dépenser 50 +millions pour imposer à l'Espagne un prince dont le droit n'était pas +même bien démontré; mais surtout combien cette prodigalité devenait +blâmable dans un moment où l'Autriche, pouvant à peine suffire à ses +propres dépenses, était obligée de recourir chaque année à des emprunts +onéreux pour couvrir le déficit de ses revenus. + +Quant à la seconde question, il déclara qu'il y avait plus que de +l'imprudence à rappeler en ce moment une société dont les intrigues +avaient mis autrefois la maison impériale à deux doigts de sa perte, et +dont le bannissement avait toujours été considéré comme une des mesures +les plus sages et les plus méritoires de l'empereur Joseph II. + +Mais il parlait aux représentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa +voix ne trouva point d'échos dans le conseil, et il vit dès lors qu'il +ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris à +l'instant même. Dès le lendemain ses collègues reçurent sa démission, et +il quitta Prague le même jour. Ce départ fut un coup de foudre pour le +conseil, et le mit dans un embarras extrême, car il existe, quoi qu'on +en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'était +depuis longtemps prononcée ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un +autre côté, la bureaucratie de l'intérieur, l'une des puissances du +pays, lui était entièrement dévouée. La nation l'estimait et l'aimait +généralement, à cause de son intégrité et de son patriotisme bien +connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considérable; +enfin, les mesures que le ministère voulait adopter étaient généralement +odieuses; le conseil le savait, mais il avait espéré les appuyer de +l'adhésion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande +popularité, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant +il fallait reculer, car dans la situation présente des affaires on +n'osait marcher sans lui; l'empire était accablé d'impôts; les emprunts +se renouvelaient, et le déficit augmentait chaque année. Malgré le voile +épais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la +démission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien +ministre se serait trouvé alors placé dans l'opinion publique sur un +piédestal, au grand regret de ses collègues, déjà mécontents de son +excessive popularité. + +On se décida donc à traiter avec lui, et le comte _Clam-Martinitz_, +adjudant-général de l'empereur, fut chargé de cette négociation. C'était +un intrigant et un ambitieux: de peu de capacité, mais qui savait cacher +sa nullité sous une morgue et une suffisance sans bornes. Créature de +Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'était pas sans +quelque fondement, la succession de son protecteur et maître; mais la +mort vint quelque temps après déjouer toutes ces belles espérances. +Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps +affecté une sorte de patriotisme assez libéral; on espérait donc qu'il +ramènerait plus facilement qu'un autre le déserteur ministériel. + +Le général se rendit auprès de Kollowrath; il lui représenta la +nécessité de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence +des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer +d'arriver s'il continuait à se tenir éloigné des affaires; il lui +annonça que ses collègues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour +ils le priaient instamment de retirer sa résignation, que l'empereur +n'avait point encore acceptée, et de reprendre sa place au conseil. + +Tout fut inutile; Kollowrath resta inébranlable dans sa résolution, et +le négociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu. + +Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre +démissionnaire devait à tout prix rentrer au conseil; l'archiduc +_François-Charles_, frère unique de l'empereur, héritier présomptif de +la couronne, se détermina à se rendre auprès de lui et à essayer de son +influence personnelle. L'altesse impériale partit donc de grand matin; +mais Kollowrath, prévenu à temps de cette démarche, quoique déterminé à +ne point céder, voulut cependant éviter l'embarras de refuser son futur +souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, située à +quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en +arrivant au château du comte, ne trouva personne au logis. + +Cependant le terme fixé pour le séjour de la cour impériale en Bohème +expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses États. C'est de là +que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors échoué, le +souverain signa lui-même une lettre dans laquelle il engageait le comte +Kollowrath à venir aussitôt que possible lui prêter l'aide de ses +lumières et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'à se +louer. _C'était presque un ordre_; il fallut se soumettre; aussi, dans +sa réponse, le ministre, tout en déplorant _l'état délabré de sa santé_, +assurait Sa Majesté de son obéissance. + +Après quelques délais, il finit par se rendre à Vienne, à la grande joie +du public, ravi de revoir l'homme qui possédait à un haut degré l'estime +et la confiance générales. + +Kollowrath refusa néanmoins d'être désormais _ministre de l'intérieur_, +et ne voulut recevoir aucun émolument afin de mieux conserver son +indépendance. Mais ce désintéressement ne convenait nullement à ses +collègues, et ils forcèrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an +(40,000 fr.), avec le titre de _staats und conferenz minister_, ministre +d'État et des conférences, _chargé de la section de l'intérieur_. Le +conseil depuis est toujours composé des quatre mêmes personnages, et +quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intérieur, c'est +cependant Kollowrath, et _lui seul_, qui dirige cette partie de +l'administration. + +Tel est l'événement principal de la carrière ministérielle du comte de +Kollowrath, et cet événement est d'autant plus remarquable, qu'il y a +peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprès duquel il ait fallu +employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en +quelque sorte violence pour qu'il se chargeât d'administrer les affaires +d'un grand empire. On peut juger par là du pouvoir de ce ministre, +devenu désormais indispensable. Il est difficile de décider quel est +aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de +Kollowrath: chacun a la haute main dans son département; tous deux se +partagent le gouvernement de l'État et sans se mêler des affaires l'un +de l'autre. Le premier est maître des relations extérieures, et le +second dirige l'intérieur avec une puissance souveraine et sans +contrôle. + +Le parti opposé à ce ministre l'accuse d'appartenir à ce qu'on appelle +en Autriche l'école de Joseph II, et d'avoir introduit dans la +bureaucratie un grand esprit de libéralisme. + +C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'État l'amnistie accordée +aux italiens à l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, après +s'y être opposé de toutes ses forces, fut obligé de céder encore une +fois. «Je souhaite que vos prévisions se réalisent, dit-il en signant; +je le souhaite surtout pour les Italiens.» Il y avait dans ces paroles +autant de doute que de menace. + +Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et +des plus illustres maisons de la Bohème; il est le dernier de son nom et +de la branche aînée. Il ne reste plus après lui que des +Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considérable, mais il vit sans +faste, reçoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort +jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes. + +C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probité, et d'une rare +indépendance de caractère; ce serait un grand ministre même dans un pays +constitutionnel, et peut-être ne pourrait-on pas en dire autant de son +rival le prince _triple chancelier._ + +_(Extrait d'un Voyage inédit.)_ + + + +[Illustration: Courrier de Paris.] + +L'ombre légère se glissa à travers la porte, et arrivant jusqu'à moi en +effleurant à peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon, +elle s'arrêta tout à coup, et j'entendis une voix douce comme un doux +murmure qui me dit: «Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande +pardon, charmante morte, lui répondis-je; sous le voile blanc qui vous +enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu +vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et +prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je +le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas, +mais de Saint-Pétersbourg.--De Saint-Pétersbourg seulement!--En six +jours.--Les morts vont vite!» + +L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie +danseuse, une sylphide dont nous avons entonné, il y a deux mois, le _De +profundis_, mademoiselle Lucile Grahn! Le _puff_, cet intrépide hâbleur, +ce fabricant effronté de nouvelles en l'air, l'avait tuée inhumainement; +rien ne manquait à ses pompes funèbre, ni le billet de faire part, ni +l'acte de décès, ni l'oraison, ni les fleurs jetées à pleines mains sur +la tombe: _Manibus date lilia!_ + +«Ah! c'est joli, mademoiselle, m'écriai-je, de nous faire des peurs comme +celle-là! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange +en conséquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une élégie, +celui-là tresse une couronne de saule pleureur entrelacée d'éternelles; +on pleure votre grâce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent +et tout ce qui s'ensuit; vous êtes la rose qui meurt, l'étoile qui +s'éclipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrête dans sa +course, la fée, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on +vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhétorique, vous +viviez dans une parfaite santé. Avouez que c'est un peu leste de votre +part. Mais êtes-vous bien sûre de n'être pas morte?--Parfaitement +sûre.--Voyons!» Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine +qui me parut en effet pleine de réalité. + +«Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles, +l'oraison funèbre que j'ai écrite à votre usage, ici même, dans +_l'Illustration_; cela vous apprendra à vivre!» Je lus en effet ma pièce +d'éloquence, qui eut tout le succès que vous pouvez penser: mais quand +j'arrivai à cette péroraison si sublime et si neuve: «Adieu, Lucile +Grahn, adieu! que la terre te soit légère!» Oh! alors mon succès fut au +comble et se couronna d'un bruyant éclat de rire. Jamais Bossuet n'avait +obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'était plus gai que de se +survivre. + +Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur +les dalles, et disparut. «Adieu, morte, lui criai-je du haut de +l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent.» + +Mademoiselle Lucile Grahn se dispose à donner quelques représentations à +l'Opéra; nous aurons bientôt le plaisir assez original de voir une morte +vivante danser la cachucha. + +Sur le même paquebot qui a ramené mademoiselle Lucile Grahn de Russie, +Horace Vernet avait pris passage, et à côté d'Horace Vernet, +mesdemoiselles Cornélie et Zoé Falcon. C'était assurément un paquebot +très-agréablement peuplé. La danse, la peinture, la musique s'y +donnaient la main, et derrière elles, le vaudeville fredonnait ses airs +joyeux pour égayer les ennuis de la traversée. Ainsi la Russie nous +renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace +Vernet revient tout paré des marques de la tendresse impériale; les +roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient, +dis-je, après avoir achevé pour l'empereur Nicolas un vaste tableau +représentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la +bataille de Montmirail aurait-il passé aux Russes? + +Quant à mademoiselle Cornélie Falcon, on annonce qu'elle a retrouvé à +Saint-Pétersbourg sa voix perdue, cette belle voix des _Huguenots_ et de +_Don Juan_ que la célèbre cantatrice avait vainement redemandé à +l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, fût +un médecin propice et doux pour les gosiers malades. La Faculté, qui +conseille le Midi aux ténors menacés dans leur _ut_ de poitrine, et les +douces brises aux _prime donne_ en décadence, la docte Faculté +aurait-elle jusqu à présent battu la campagne? Toucherions-nous à une +révolution complète dans la médecine vocale? désormais, au lieu de Nice, +de Naples ou des Pyrénées, Esculape serait-il obligé de prescrire aux +larynx endommagés la Norwége et la Russie; et ferait-on refleurir les +voix fanées en les arrosant d'une décoction de glace et de neige +fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa +voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Pétersbourg. On y va sans +voix, et on en revient avec un prince russe. + +Les artistes français, et surtout les cantatrices, les danseuses et les +comédiennes, sont en grand crédit dans le monde des czars; il ne se +passe guère une semaine, sans que celle-ci ou celle-là ne triomphe des +plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille +d'Austerlitz. Les récits de tous les voyageurs sont unanimes pour +attester la vérité de ces victoires et conquêtes. L'empereur, tout le +premier, donne l'exemple de cette soumission à l'autorité de l'art; il +lui ouvre les portes de Saint-Pétersbourg toutes battantes, et se +garderait bien de brûler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une +fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet +ou d'une comédie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de +vassalité. De sa voix impériale, il félicite le vainqueur ou adresse une +allocution à l'héroïne de la soirée; le tribut que paie ordinairement +l'empereur, après ces grandes visites, est représenté par une tabatière +d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles +d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles. +Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si +S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frère l'autocrate de +toutes les Russies, félicitait M. Duprez, après la représentation de +_Guillaume Tell_, et offrait à Giselle un bracelet d'améthyste venu des +magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un +monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibérie, on qu'il +cause avec les danseuses d'un air agréable en pleines coulisses de +l'Opéra: _e semper bene._ + +Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint +Pétersbourg dans une complète harmonie. Plus d'une note discordante +vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, fraîchement +débarqué à Paris m'a raconté un trait récent qui le prouve. C'est peu de +temps avant le départ de mademoiselle Zoé dit-on que l'aventure eut +lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en _eff_ et en _off_, et la +chronique de Saint-Pétersbourg s'en est longtemps régalée. + +Le héros de l'histoire se présente d'abord d'une manière qui inspire la +confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une +grande taille, de grandes moustaches, des châteaux et des milliers de +paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom, +et ses ................................................................ + +[Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entièrement +délavée, à tel point qu'il est impossible de la reconstruire.] + +......................................................... les violons et +les danses recommencent aux environs île la ville; les jardins publics +se repeuplent, et le Parisien se répand, par bandes joyeuses, dans les +bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire; +Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire, +l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais +colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le +gêne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles +sent trop l'étiquette; il semble toujours qu'au détour d'une de ses +vastes allées, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le +grand maître des cérémonies s'écriant: «Chapeau bas! genou en terre! +voici le grand roi.» + +[Illustration: Saint-Germain.--Vue du jardin et de l'établissement de +concerts de M. Gallois, au pavillon Henri IV.] + +Saint-Germain est d'une hospitalité plus familière, quoique tout peuplé +aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la même solennité. +Les rois et l'histoire semblent être ici comme dans leurs maisons des +champs. On s'égare sous les vieux chênes de la Forêt, sans craindre d'y +rencontrer François Ier, Henri II, Catherine de Médicis où Louis XIV; +quant à Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope là, mon franc +Béarnais! Plus d'un de ces rois naquit à Saint-Germain, et parmi eux +Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oublié. Ce fut le 5 mars +1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans +le château? Non pas; dans un pavillon isolé qui s'appelle encore +aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de +gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs. + +[Illustration: Saint-Germain.--Cabinet en rocaille, avec sculptures +attribuées à Jean Goujon, dans le pavillon Henri IV.] + +Le pavillon d'Henri IV, qui abritait autrefois des reines en mal +d'enfant et répéta les premiers cris de Louis XIV, est aujourd'hui +occupé par M. Gallois, restaurateur. + +M. Gallois n'a pas déshonoré l'héritage, tant s'en faut. Je ne sais pas +s'il y vient encore des reines, mais les princesses n'y manquent pas. +Les gentilshommes et damoiselles que Saint-Germain attirent et qui +chevauchent à travers la forêt, font halte chez M. Gallois; et vraiment, +c'est faire preuve de goût et de savoir-vivre! Le pavillon de M. Gallois +est un véritable Eden; tout s'y trouve réuni; M. Gallois ne vous refuse +rien: il séduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une +immense campagne; il contente l'appétit par des mets succulents; il +charme l'oreille par des concerts d'harmonie, et pour peu que vous soyez +en fantaisie d'archéologie, pour peu qu'il vous plaise de faire dans +l'histoire une agréable course rétrospective, M. Gallois vous satisfail +le plus largement du monde; entre deux services, tandis que le Champagne +se glace ou que votre café chauffe, vous pouvez visiter la chambre où +naquit Louis XIV, le salon sculpté par Jean Goujon et la grotte de +Charles V; après quoi, vous déjeunez ou vous dînez excellemment et du +meilleur appétit.--Un poète du terroir a célébré les vertus du pavillon +Henri IV dans une épître dont je vais citer quelques vers sans m'en +rendre caution: + + Pavillon enchanteur!--L'opulence empressée + Vole de toutes parts vers ce doux Elysée. + Le tilbury galant, ainsi qu'un char de joncs, + Y porte nos banquiers, Lucullus--Phaëtons, + Qui, désertant Paris, et sa pluie et sa boue, + Viennent chercher ici leur nouvelle Capoue. + +Cette poésie, à défaut d'autre chose, prouve au moins l'enthousiasme +qu'excitent M. Gallois et le pavillon d'Henri IV. Et que peut-on ajouter +après les poètes? + +--Un journal judiciaire annonce la vente, après faillite, d'un mobilier +appartenant à un meunier de Saint-Denis; en voici le détail, qu'on sera +certainement surpris de lire à propos de moulin: voitures de luxe, +chevaux anglais, vins du Rhin, de Beaune, de Champagne, de Chambertin et +de Romanée, tableaux, tapis, porcelaines de Saxe et de Sèvres, piano à +queue, bureaux-ministres, bibliothèque de huit cents volumes, harpe, +bronzes de Thomire.--On voit que les meuniers d'aujourd'hui ne sont pas +de la même farine que les meuniers de Sans-Souci et de Lieursaint; +l'humanité marche; les meuniers sont des princes et les princes sont des +meuniers. Dans dix ans, saura-t-on où aller se faire moudre? et, je vous +prie, dites-moi ce qu'est devenue la meunière. + + La simple meunière + Du moulin à vent? + +--M. Jouy, auteur du poème de l'opéra de _Guillaume Tell_. assistait +l'autre jour, pour la rentrée de Duprez, à la représentation de son +ouvrage: «Mon cher monsieur Jouy, lui dit son voisin, savez-vous que +c'est là une oeuvre admirable?--Oui, sans doute, lui répondit +l'académicien avec la bonhomie qui le caractérise; mais cependant il y a +quelque chose à redire.--Quoi donc?--Eh! c'est ce damné de Rossini, qui +a fait une diable de musique, une musique bruyante qui empêche +d'entendre mes vers.--Que ne le lui disiez-vous, cher monsieur Jouy.--Je +le lui ai bien dit, mais il n'a pas voulu me croire!» + +Les théâtres ont fait des économies cette semaine; excepté un petit +vaudeville, la _Meunière de Meudon_, nous n'avons pas la plus petite +dépense à leur reprocher. + +La meunière de Meudon est une assez bonne fille et d'assez bonne humeur; +un joli chevau-léger fait battre son petit coeur; mais la meunière a de +la vertu; tout chevau-léger qu'on est, il faut passer à la mairie; la +meunière ne badine pas. Épousez-moi, ou votre servante! Comment un +chevau-léger épouserait-il une meunière? voilà le point difficile. Et +puis, le héros est occupé ailleurs, du côté d'une belle dame, parée de +dentelles et de soie. La meunière manoeuvre donc pour guérir le +chevau-léger de cet amour, et elle s'y prend si bien, avec tant de bonne +foi et de gaieté, qu'elle y réussit: le chevau-léger se rend, +l'épaulette contracte alliance avec la meule du moulin. Ce vaudeville +n'est pas du plus pur froment mais il fait rire. + +[Illustration: Théâtre-Français.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr._ Fin du +1er acte: Régnier, Hercule Duboulloy; Firmin, vicomte de Saint-Hérem: +mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran; mademoiselle Anaïs, Louise +Mauclair.] + +--Nous sommes gens de parole; nous vous avions promis la semaine +dernière une scène des _Demoiselles de Saint-Cyr_, comédie de M. +Alexandre Dumas, Cette scène, la voici: regardez-bien. + +Nous avons pris nos personnages au moment, le plus critique: Saint-Hérem +et Charlotte de Meiran se disposent à fuir du couvent, escortés de +mademoiselle Louise Mauclair et de Duboulloy; déjà ils se croient +libres, quand tout à coup la fenêtre s'ouvre; un exempt paraît une +torche à la main, suivi de ses gens, et s'écrie: «Au nom du roi, je vous +arrête!» Qui est surpris? C'est Saint-Hérem, lequel se croyait en bonne +fortune et ira coucher à la Bastille; c'est Duboulloy qui comptait se +marier gaiement, et sent venir la prison, rien qu'au fumet. Quant à +mademoiselle de Meiran, elle cache son visage dans ses mains, comme il +conviendrait à une tendre et pudique colombe prise au piège; Louise +Mauclair est plus brave, et se contente de faire semblant d'avoir peur. + +[Illustration: Théâtre-Français.--_Les Demoiselles de +Saint-Cyr_.--Mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran.] + +Si ce n'est pas assez pour vous divertir et vous plaire, cher lecteur, +nous ferons encore d'avantage; j'ai l'honneur de vous présenter cet +original de Duboulloy dans son costume de noces, tout pimpant et tout +gaillard; le vicomte de Saint-Hérem en habit de gentilhomme élégant, et +enfin mademoiselle Plessis et mademoiselle Anaïs, Charlotte de Meiran et +Louise Mauclair, toutes deux vêtues pour le bal masqué, où elles +mystifient leurs infidèles. Sur quoi, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il +vous ait en sa sainte et digne garde, et envoie sur votre route beaucoup +de jolies rencontres aussi jolies que la jolie mademoiselle Plessis. + +[Illustration: Théâtre Français.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--1er +acte.--Régnier, Duboulloy.] + +[Illustration: Théâtre Français.--_Les Demoiselles de +Saint-Cyr_.--Firmin, Saint-Hérem.] + +[Illustration: Théâtre Français.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--3e +acte.--Mademoiselle Anaïs, Louise Mauclair.] + + + +Une surprise de Nuit. + +ÉPISODE MILITAIRE. + +_De Bordeaux à Ruffec_.--Le colonel m'avait pris en gré à propos des +comédies de Farquhar, ma lecture de route. C'était un homme de +quarante-cinq ans environ, très-sanguin, très-vif, le teint rouge-brique +et les yeux bleus, qui soignait, depuis plusieurs années, ses blessures, +retiré dans une villa des coteaux de Jurançon. + +I. + +C'est un spectacle à la fois triste et joyeux que l'embarquement d'un +corps de troupes en temps de guerre. Le ciel était beau et les blancs +reflets du soleil argentaient les vagues miroitantes. Sur la berge +escarpée, aux sons de la musique militaire, les soldats arrivaient par +escouades, le sac sur le dos, le fusil sur l'épaule, la crosse en l'air. +A mesure qu'une barque s'éloignait du rivage, emportant une cinquantaine +de nos Habits Rouges, il se trouvait toujours là quelque femme +désespérée qui pleurait, agitait son mouchoir, et faisait mine d'avancer +dans l'eau pour suivre son époux ou son amant. + +D'autres--celles-là je les plaignais davantage--baissaient leur capuchon +sur leurs yeux, et allaient s'asseoir, mornes, silencieuses, honteuses +d'être vues, sur quelque rocher où elles avaient l'air de rester +pétrifiées. Le clairon moqueur sonnait toujours. + +Nous autres officiers, tous jeunes, inexpérimentés, avides de guerre, il +fallait nous voir avec nos airs d'importance, affectant le commandement +brusque et bref de nos anciens. Combien cependant cachaient, sous ces +façons de matamore, un ennui secret et la tristesse de quelque +séparation amoureuse! Je puis bien le dire, car je laissai à +Fort-Georges la meilleure moitié de mon coeur, aux pieds d'une petite +demoiselle blonde, mariée depuis à un nabab. + +Le vent fraîchit, les voiles s'enflent, nous voguons vers la Hollande. +C'était en 1814; il s'agissait d'en finir avec la France à demi vaincue, +mais qui tenait bon et dont les coups de boutoir, comme ceux du sanglier +blessé, n'étaient pas les moins à craindre. En face de Goeere, une brise +nous prit, des plus dures, des plus carabinées que j'aie jamais eues à +supporter,--et si je ne m'y connaissais pas alors, j'ai maintenant toute +l'expérience nécessaire pour en parler savamment. Nous étions à l'ancre +lorsqu'elle commença, et nous attendions un pilote qui devait venir nous +tirer des bancs de sable entre lesquels se trouvait notre vaisseau: un à +chaque bord, un autre entre nous et la terre. Vous voyez d'ici notre +position, quand le vent grossit, devint presque un ouragan, et menaça de +nous porter malgré nous au rivage. Et pas de pilote!--La mer s'élève, +bouillonne, écume et crie autour des brisants. Nul espoir, malgré nos +deux ancres, de tenir durant toute la nuit, qui commençait alors à +tomber. L'obscurité ajoutait son horreur à celles dont nous étions +environnés. Le capitaine affectait de ne songer qu'aux deux bâtiments de +transport que nous avions de conserve, et qui étaient chargés de +soldats. Vers minuit, l'un deux, ancré au vent de nous, se détache, +emporte ses câbles, et dérivant au hasard, passe à côté de nous avec des +cris de détresse auxquels nos signaux répondaient. Par moments, de +l'avant à l'arrière, nous embarquions des vagues énormes. + +Les hommes sont curieux à observer en de telles passes. + +Il y a des gens nerveux qui prennent trop tôt l'alarme, et croyant de +suite au pire, font leurs préparatifs en conséquence. Tel était le +lieutenant McDougal, du 91e, qui vint se jeter dans mes bras en pleurant +à chaudes larmes, le plus plaisamment du monde. Il y en a d'autres qui, +stupides ou résignés, n'ont pas l'air de s'apercevoir que la mort les +talonne et regardent tout avec une indifférence abattue. Enfin, les +étourdis, les gens à tête légère, qui se rassurent ou prennent peur, +suivant qu'ils rencontrent des visages calmes ou effarés. + +Pour moi, je m'étais promis d'imiter de point en point le capitaine, que +je jugeai un homme de sens et de courage. Sur les deux heures ce +personnage important s'alla mettre au lit, et je suivis son exemple. +J'avais raison; le grand péril était passé. + +Quand vint le jour, la mer était grosse encore; mais le vent avait +faibli, et une brume épaisse nous masquait l'horizon. Au bout d'une +heure ou deux, l'atmosphère se dégagea, et nous cherchions du regard, +avec un vif sentiment d'inquiétude, le bâtiment où nos camarades étaient +entassés. Rien n'était en vue, et l'opinion générale fut qu'ils avaient +péri. Un régiment tout entier englouti en quelques minutes, c'était de +quoi nous donner à penser. Par bonheur ce doute affreux ne dura pas +longtemps. Nous vîmes venir à nous, sur une barque, le pilote attendu +avec tant, d'impatience, et il nous rassura du moins sur le compte d'un +des transports, arrivé sain et sauf à Helvoet-Sluys. + +Je rencontrais alors, pour la première fois, un Hollandais, et fus bien +forcé d'accorder quelque attention à ce curieux animal. Diederich +ressemblait à sa lourde barque: petit et trapu comme elle, comme elle +renflé des côtés, et n'ayant de forme appréciable, sous son épaisse +jaquette bleue coupée droit, qu'une énorme projection _à posteriori_. +Cette jaquette n'avait pas de collet, et la cravate roulée en corde, qui +suppléait à ce défaut essentiel, semblait plutôt faite pour étrangler le +pilote que pour le défendre du froid. Ses yeux à fleur de tête et grands +ouverts complétaient cette illusion funèbre. Du reste, on aurait pu lui +ôter une demi-douzaine de caleçons, sans inconvénient pour sa poitrine +ou sa pudeur, tant il était bien prémuni contre l'humidité. Complétez ce +costume par de gros souliers à boucles et un bonnet de nuit rouge, à +forme conique très-élevée. + +Nous ne vîmes pas sans quelque plaisir cette étrange façon d'homme +s'avancer, la pipe aux lèvres, vers le capitaine Nixon et lui offrir +très-cordialement une poignée de main, accompagnée du plus affectueux +_goeden dag_. Une entrée en matière si parfaitement républicaine fit +faire la grimace à notre officier; mais comme la bienvenue de Diederich +était plus cordiale encore qu'irrespectueuse et à contre-temps +familière, il ne jugea point à propos de s'en formaliser autrement. Le +pilote entra aussitôt en fonctions avec un flegme admirable, et Nixon +ayant voulu l'interroger sur la direction des passes où nous allions +entrer, la profondeur de l'eau et autres sujets du même ordre, il +n'obtint pour réponse que le proverbe favori des marins hollandais:--_Ja +mynher, wanneer wij niet beter kan maaken dan moeten wij naar de anker +komen_. + +Ce qui veut dire à peu près: Soyez tranquille, monsieur, quand nous ne +pourrons mieux faire, nous jetterons l'ancre. + +En dépit de cette prophétie, qui semblait nous menacer de nouveaux +retards, nous primes terre le lendemain matin à Helvoet-Sluys: j'y +retrouvai ma compagnie, ce qui me fut assez doux, après l'avoir crue +noyée. On imaginera sans peine, et sans en faire grand honneur à mes +qualités personnelles, que les soldats dont elle était composée +n'étaient pas fâchés non plus de revoir leur second lieutenant. + +II + +Il gelait à pierre fendre quand nous arrivâmes, trois jours après, à +Tholen, petite forteresse en mauvais état (du moins alors), et située à +quatre milles environ de Berg-op-Zoom. Tous les matins, la majeure +partie des habitants et de la garnison était employée à briser la glace +qui faisait des fossés une défense illusoire; mais tandis qu'on +s'épuisait à y pratiquer une tranchée large seulement de huit à neuf +pieds, elle se reformait derrière les travailleurs, et nous patinions le +soir à l'endroit même qu'on avait ouvert le matin. + +Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprète, et +qui s'était chargé de faire nos logements, m'avait installé chez un +brave _burgher_, dont la belle-fille, veuve depuis six mois, à ce que +j'appris, était la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas à dire +qu'elle eût jeté un grand éclat dans un bal de Paris ou un raout de +Londres, mais quelle fraîcheur, quelle douce expression de visage, +quelle simplicité, quelle confiance aimante et sereine! + +Certain jour que je revenais des fossés, je la trouvai, la tête dans ses +mains, et pleurant à chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux +humides, étaient auprès d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une +compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans +doute de réveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de +leur perte commune.. C'était un tableau touchant, et, jeune comme +j'étais, je ne pus que témoigner à ces braves gens une véritable +sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui +me sourit, doucement à travers ses pleurs. Le père me serra la main, et, +pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il +appréciait particulièrement en moi ce talent pratique qui m'a toujours +valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en réquisition toutes +les fois que le _Predikaant_ venait souper avec nous. + +Il arriva ce soir-là, comme s'il eût deviné ce qui se passait. J'aimais +fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire +bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon à l'étrange +coiffure qui couvrait son vénérable chef, C'était un chapeau à trois +cornes, aux bords convenablement retroussés, et dont il ne se séparait +jamais que pour dire les grâces. Après le repas, composé de viande au +beurre et de _sauer kraut_, le tout servi dans un plat commun, où nous +cherchions fortune tour à tour, à la pointe de la fourchette, il tirait +d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprimés crasseux, et nous +chantait, avec des gestes et un accent plein d'énergie, des couplets +dont je n'entendais pas un traître mot, mais qui renfermaient des +allusions très-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans +l'oreille le refrain de l'une d'elles; + + Well mag het Ue bekommen; + +parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un +merveilleux effet sur notre bon hôte; sa large bouche s'ouvrait avec un +rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vénérable tête en +arrière, et un éclat de rire, à jeter bas la maison, sortait +convulsivement de sa poitrine. En général, sa bonne _vrow_, toute aux +soins de son ménage, écoutait avec un parfait sang-froid ce hurlement +joyeux, mais s'il se prolongeait au delà du terme ordinaire, son respect +conjugal pour le _burgher_ l'obligeait à sourire de compagnie. + +Je m'aperçus, depuis le jour dont j'ai parlé, que Johanna me regardait +avec plus d'intérêt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre +et le rhum, en me regardant manipuler la précieuse liqueur, elle avait +l'air distrait et mélancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes +liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrêtaient sur moi, profonds et +vagues; quelquefois même le verre qu'elle portait à ses +lèvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait là, comme si un +engourdissement magnétique eût frappé la belle rêveuse. + +Ces symptômes flatteurs ne m'échappaient point; et tandis que le +Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fumée de sa pipe, +nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la +vieille mère tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses +bahuts, je répondais aux regards de Johanna par des regards non moins +langoureux. + +Elle acheta peu de temps après une grammaire anglaise, et le même +jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une +violente passion pour l'idiome néerlandais. De là, tout naturellement, +échange de leçons et de conseils, qui légitimait de fréquents +tête-à-tête. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que +nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un châtiment pour +les fautes que la récidive rendait inexcusables. Quel que fût le +coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup à se plaindre de +mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses +progrès au pas des miens. Nous n'avancions guère, sans nous rebuter +pourtant. + +Cet enseignement mutuel n'était pas toujours exempt de troubles. +Certains jours, au plus fort de nos bévues grammaticales, la jolie veuve +éclatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accès de désespoir +m'avaient fort déconcerté: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient +dire. Johanna me confessa naïvement que c'étaient autant d'hommages +rendus à la mémoire de son défunt mari. Je compris et respectai ce culte +d'un regret légitime. Il demeura tacitement convenu que la leçon +finirait aussitôt que la sensibilité se mettrait de la partie. Tout cela +au grand sérieux, et sans la moindre arrière-pensée. + +Le 8 mars, arriva l'ordre du départ. + +III. + +Nous nous supposions appelés à Anvers, où l'autre division de l'armée +avait déjà livré quelques combats partiels, et je cheminai assez +tristement, ruminant les larmes de la séparation. Elles m'avaient +appris,--car je ne m'en étais pas douté jusque-là,--combien de place +Johanna tenait dans mon coeur. Quant à elle, la pauvre enfant, elle +m'avait, pleuré tout aussi franchement, devant son beau-père et sa +belle-mère étonnés, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que +voulez-vous? c'était une âme sensible et sans déguisement. + +Arrivés autour d'une ferme, en rase campagne, nous fîmes halte, et je +commençais à m'inquiéter de mon souper, lorsqu'un officier des +_Royal-Scots_, quatrième bataillon, m'avertit obligeamment que, selon +toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre +Berg-op-Zoom. La nouvelle m'étonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis +se prit à sourire: + +«Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous +vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis.» + +Après quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et +arrivait de Stralsund à marches forcées. Nous ne devions plus nous +rencontrer en ce bas monde. Il fut tué tout des premiers, à cinq heures +de là. + +L'appel du soir, qui suivit de près cette conversation, ne manqua point +d'une certaine solennité. Beaucoup de noms, que les sergents +prononçaient alors à demi-voix,--l'ordre étant donné de faire désormais +le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes, +mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants récits qui sont +l'oraison funèbre du soldat. + +Les régiments formèrent ensuite la colonne, et nous recommençâmes à +marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, régulier et +monotone, se mêlait à celui du vent et des eaux lointaines. Quelques +chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous défilions devant une +maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fenêtre +faiblement éclairée, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses +yeux, se hasarder à guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu +luire les baïonnettes, qu'il rentrait en hâte, tirait à lui ses +contre-vents, et faisait taire ses dogues. + +IV. + +Berg-op-Zoom tire son nom de la petite rivière Zoom, qui, après avoir +pourvu d'eau les fossés de la ville, va se jeter dans le Scheldt. +L'ancien lit de la Zoom, où la marée montante fait refluer assez d'eau, +forme, au centre de la cité, une espèce de port, presque à sec quand les +eaux se retirent. La véritable attaque devait être dirigée vers +l'embouchure de ce havre, tandis qu'un détachement de six cents hommes +ferait une fausse démonstration vers la porte de Steenbergen. + +Je passe, du reste, sur tous les détails purement stratégiques. Les +curieux qu'ils pourraient intéresser les trouveront très-amplement +rapportés dans le récit du colonel Jones. + +Les autres se contenteront de savoir comment se débattit cette nuit-là +un pauvre lieutenant, qui pour la première fois de sa vie entendait +siffler les balles. + +Nous fûmes divisés en trois colonnes. Ma compagnie appartenait à celle +de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parlé, devait +arriver jusqu'aux fossés par le lit fangeux du vieux canal. Dès le +premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans +une espèce de glu très-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en +retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-là n'était pas dans +mes prévisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se +tiraient d'affaire. Les uns penchaient à droite, c'étaient ceux qui +s'escrimaient de la jambe gauche; les autres à gauche, c'étaient ceux +qui voulaient débarrasser la jambe droite. Tous étaient plus ou moins +empêtrés. Dans un gâchis pareil, la marche en bon ordre était +impossible; les régiments se mêlaient, les officiers se séparaient de +leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres +diables, mal inspirés pour le choix de leur route, s'en allaient dans +une fondrière, où ils disparaissaient petit à petit en piétinant. +Lorsque leur tête effarée ne marquait plus l'endroit mortel, leurs +camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces +cadavres qui servaient de fascines. Le silence, néanmoins, n'avait pas +été rompu. + +Tout à coup,--était-ce trahison, appel de mourant, querelle +d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le général Skerret, +auprès duquel je me trouvais en ce moment, y répond par une exclamation +de fureur, et à la minute même, les écluses sont levées, des masses +d'eau tombent à grand bruit dans le canal, une fusée s'élève des +remparts; puis tout un feu d'artifice éclate, une lumière blafarde se +répand sur nous et permet aux canonniers français de nous envoyer +quelques volées. Tirées en toute hâte et au hasard, elles ne firent +pourtant pas grand mal. + +Pendant un moment, la grande affaire fut de résister à l'effort des +eaux. J'étais heureusement à portée d'un grand bloc de glace à forme +plate, et dont le tranchant s'enfonçait dans la vase. Je m'y cramponnai +pour résister au premier élan des flots, et, moitié nageant, moitié +prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. Là nous avions encore le +fossé à traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui, +partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans +la fièvre qui commençait à battre autour de mes tempes, je ne sais +comment je me serais tiré de cette difficile gymnastique. On s'aidait de +quelques échelles de siège, on grimpait sur les épaules les uns des +autres, on tombait en jurant, on se relevait de même, les soldais +haletaient et criaient comme un limier qui rêve. Un colonel montrait aux +premiers arrivants, qui ne l'écoutaient pas, une porte située à notre +droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allât baisser un +pont-levis de ce côté. Voyant son autorité méconnue, il prit par le bras +le premier officier qui passa près de lui; c'était moi. Je finis par +comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour +lui obéir. + +Pas de résistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait, +ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Français, en petit +nombre sur ce point et pris à l'improviste, couraient s'enfermer dans +les maisons de la ville, et de là, nous fusillaient sans merci. À la +tête d'une vingtaine de soldats, rassemblés au hasard, j'allai vers la +porte indiquée. Ce n'était qu'une palissade assez mince, mais traversée +par une barre de fer épaisse d'environ trois pouces. Sans instruments, +nous fîmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant +les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un à un. +Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous +ensemble, et tous ensemble nous nous jetons à corps perdu sur la maudite +porte. Cela réussit; la barre de fer se rompît tout au milieu comme si +elle eût été de verre. + +Restait le pont-levis à faire tomber; opération plus délicate, mais pour +laquelle nous avions plus de temps et de sécurité, les coups de fusil ne +nous arrivant plus aussi directement. Il était fixé à un seul de ses +montants par une serrure que nous essayions de forcer à l'aide d'une +baïonnette. Après en avoir cassé deux on trois sans résultat, nous +employâmes une hache, que l'on nous apporta du bastion déjà occupé par +nos troupes, à couper dans le bois même du montant la portion où la +serrure était encastrée. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-même +la chaîne du pont-levis, dont je dirigeai la chute. + +Le colonel dont j'exécutais l'ordre arriva justement alors et me demanda +mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien était Muller. Il est +mort à Ceylan de la fièvre jaune. + +A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engagée de +l'autre côté de la ville. Je pensai que ma compagnie était par là, et +supposant que l'intérieur devait être libre, je me précipitai comme un +véritable étourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues +désertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'étais complètement +égaré. Regardant de tous côtes, je ne vis qu'une créature humaine dont +je pusse espérer quelque renseignement; c'était une jeune, femme, assez +jolie, pâle et en désordre, aux écoutes derrière la porte entr'ouverte +d'une espèce de boutique. + +Notre conversation fut très-courte. + +«Les Anglais? lui dis-je en hollandais. + +--Comment? me demanda-t-elle. + +--Les Anglais? répétai-je, voyant que je parlais à une Française. + +--Par là, répondit-elle sans hésiter, en me montrant l'extrémité de la +rue. + +--Bonne nuit!» Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut +dit vrai. + +En effet, aux clartés de la lune qui venait de se lever, j'aperçus les +uniformes des _Royal-Scots_ sur les remparts. Ils venaient d'être +chassés d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait. +Le capitaine Guthrie, du 35e, qui était à la tête de ce détachement, ne +savait du reste quel parti prendre, et déplorait l'absence du général +Skerret, blessé tout récemment et prisonnier des Français. + +Le feu était vif d'un bastion à l'autre: plusieurs blessés, tant des +ennemis que des nôtres, restaient étendus sur le rempart. Un officier, +atteint au bras, se promenait derrière nous d'un air mécontent, et +disait: «Voilà ce qu'on appelle la gloire!» Cette philosophie me parut +inopportune. + +Notre position n'avait rien d'agréable. Un amas de billots de bois +trouvés sur le rempart, et disposés en travers de la gorge du bastion, +formait bien une sorte de parapet d'où nos gens pouvaient tirer, et deux +pièces de vingt-quatre, prises à l'ennemi, faisaient bon service du haut +des plates-formes; mais les Français avaient l'avantage du nombre, trois +pièces de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin à +vent élevé sur leur bastion, d'où ils nous canardaient fort commodément. +De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous déloger; alors, et +dès que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions +avec de la mitraille; de plus, un détachement courait à leur rencontre +et les ramenait en désordre. + +Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des +intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnèrent le +loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouillés et +sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, épuisé de fatigue, je me +laissai tomber plutôt que je ne m'étendis derrière le parapet qui nous +protégeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher à mes côtés, et +d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors +dans une sorte de sommeil éveillé, d'un effet bizarre, où mon +imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle +force d'illusion, que la mousqueterie recommença sans troubler mon rêve. +Les coups de fusil, les cris, les imprécations, tout ce que j'entendais +enfin, de près ou de loin, et très-distinctement, me semblait retentir +dans ma mémoire, non à mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait +arraché à ce profond engourdissement, si tout à coup la terre n'avait +tremblé sous moi tandis qu'une vive et subite clarté me brûlait les +yeux. Un craquement général suivit, comme si la ville entière eût été +sur te point de s'écrouler. C'était le magasin à poudre qui sautait; +avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie. + +Il fallut bien se relever et tenir tête à de nouvelles attaques; le +découragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes étaient, allés +demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils étaient interceptés sans +aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il +était trop évident que nous allions avoir toute la garnison sur les +bras. + +Nous tînmes pourtant jusqu'à l'aurore: il fallut bien alors nous +apercevoir et de nos pertes et de l'inutilité de notre résistance. +Rassemblée derrière ce parapet improvisé, nous nous comptions lentement +du regard, ne voyant guère ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier +fit remarquer que le rempart n'était point large, et que les Français ne +pourraient tirer grand avantage de leur supériorité numérique: mais il +achevait à peine cette consolante réflexion, mal entendue à travers le +bruit, qu'une décharge terrible vint le démentir. Pendant qu'une vive +fusillade détournait notre attention, une partie des ennemis, longeant +le pied des remparts, étaient venus occuper le côté opposé de notre +bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous résoudre à la +retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les +bras étendus devant lui, battre l'air de ses mains égarées. Une balle +venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parlé, ce +lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire, +et qui s'était battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait à +terre, étourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, à +moi, le plus jeune et le plus inexpérimenté de tous. Terrible +responsabilité, savez-vous! + +Sans être bien certain que la porte par laquelle nous étions entrés fût +encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon +ordre. Guthrie, placé entre deux soldais, et guidé par eux, poussait à +chaque pas d'involontaires gémissements; les ennemis nous accompagnaient +d'un feu soutenu. Nous laissions derrière nous un sanglant sillage de +morts et de blessés. + +Pour comble de malheur, je n'avais pas calculé que l'embouchure du +havre, maintenant rempli d'eau, était entre nous et Waterport-Gate. Une +fois au bord de cette espèce de canal, encaissé dans de hautes murailles +en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre +situation à ce coup désespéré. Il n'y avait pas trois partis à prendre +cernés, comme nous l'étions: à moins de nous rendre purement et +simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce +bassin, ou flottaient çà et là quelques gros blocs de glace, et gagner +comme nous pourrions un petit bâtiment ponté hollandais, amarré par une +grosse corde au bord opposé. Tandis que j'essayais de calculer +froidement cette chance suprême, deux ou trois cris, et le bruit +d'autant de corps précipités dans l'eau, me firent retourner +brusquement. C'étaient quelques-uns de nos soldats qui, littéralement +devenus fous, se jetaient, sans lâcher leurs armes, dans le bassin +fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insensé. Guthrie, +abandonné par ses guides, et ne sachant où se diriger, allait aussi +tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez à temps pour le retenir. Le +prenant à bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut à +terre; + +«Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie. + +Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres à des gens dont +la tête était perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir. + +Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espèce de +charpente composée d'une poutre transversale soutenue à ses extrémités +et à son milieu par d'autres soliveaux disposés en piliers, le tout +destiné, je crois, à préserver le mur du frottement des navires, et +s'élevant à neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y +descends, à reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux +saillies du mur, mon épée entre les dents, au grand détriment de mes +genoux meurtris et déchirés, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander. +Le plus certain, c'est qu'arrivé sur cette plate-forme étroite, je +passai mon épée dans mon ceinturon,--le fourreau était depuis longtemps +à tous les diables,--et avisant un glaçon d'assez belle dimension qui +flottait au-dessous de moi, je m'y élançai à corps perdu, très-assuré de +la résistance qu'allait m'offrir ce radeau improvisé. Mais je manquai +mon coup, et fis assez désagréablement le plongeon jusqu'au fond du +bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins à +la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brassées le +glaçon qui me fuyait. Ma grosse capote, complètement trempée, +compliquait singulièrement cette opération; mais ce qui me parut le plus +horrible,--une fois cramponné tant bien que mal à ce glissant objet.--ce +fut d'avoir à lutter contre les malheureux qui, déjà submergés, +s'accrochaient à moi pour sortir de l'eau. Il était assez évident que je +ne pouvais les sauver; il était non moins démontré que leurs étreintes +désespérées n'allaient à rien moins qu'à me faire noyer, et cependant, +allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen +desquels je me débarrassais d'eux. Ceux-là surtout dont le regard +suppliant avait rencontré le mien, dont la voix étouffée avait frappé +mon oreille, il était affreux de les voir disparaître à jamais sous le +flot mortel. + +Je n'étais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine +au moins de nos gens jouaient la même partie que moi; mais quelques-uns +étaient blessés, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci +lâchaient prise l'un après l'autre, tantôt avec un blasphème désespéré, +tantôt avec des soupirs gémissants dont l'intonation funèbre a quelque +chose d'inimitable; plaintes et râle tout à la fois, qu'on n'oublie plus +quand on les a une seule fois entendus. + +Il vint un moment ou je fus à mon tour saisi du plus complet +découragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait +devant mes yeux; ma poitrine oppressée me refusait le souffle, et la +tête inclinée en arrière, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me +rappela au sentiment de l'existence. + +«Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous, +comptez sur moi.» + +Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'épaule, et gagna les +devants sans que je l'eusse pu reconnaître. + +J'arrivai enfin près du vaisseau. + +«Courage!» me répéta la même voix. Et une corde me fut jetée. + +Je la saisis au vol; mais retirée trop vite, elle glissa dans ma main +amortie, et le léger bruit qu'elle fit en retombant contre le bordasse +du petit navire produisit sur moi l'effet d'un coup de canon. + +«A vous encore!» Une seconde corde tomba sur l'eau près de moi. Celle-ci +était doublée. Je la saisis et la passai sous mes bras. + +J'ai su depuis que j'avais les yeux ouverts et que je parlais +très-distinctement, lorsqu'on parvint à un hisser sur le pont. Une fois +là, par exemple, toute force m'abandonna, et je ne sentis pas même une +balle qui me fracassa le poignet pendant que mes deux braves camarades +me trainaient vers l'écoutille. + +Le rempart n'était pas à plus de soixante verges du bâtiment, et les +Français, très-décidés à nous faire boire jusqu à la lie le calice amer +de la défaite, tiraient sur nous sans pitié. + +Dans la cabine où mon généreux compagnon d'armes me descendit, il n'y +avait qu'un autre blessé, un sergent du 91e, nommé Briggs, atteint à +l'épaule d'un coup de feu. Il souffrait horriblement et ne se faisait +faute de plaintes et de cris. On m'avait étendu aussi loin de lui que le +comportait l'étendue de notre commun asile, et quand je fus ranimé, nous +ne nous adressâmes pas un seul mot. + +Mon sang coulait d'une manière inquiétante. Je parvins à + +[Deux lignes illisibles.] + +Au bout d'une heure environ, j'éprouvai une soif ardente, et je le dis à +mon compagnon, qui d'un grand sang-froid me répondit par ce seul mot: + +«Buvez!» + +Il est vrai qu'un geste énergique m'expliqua ce qu'il voulut dire. Le +plancher de la cabine était inondé. A force de tirer sur le bâtiment les +Français avaient envoyé quelques balles dans ses oeuvres vives, il +faisait eau, sans que l'on put s'y tromper. + +Je voulus me lever, impossible; mes jambes me refusaient service. A +grand peine arrivai-je à me mettre sur mon séant. + +Une autre heure s'écoula. Tout entier à la douleur physique qui +éteignait en lui le sentiment de la crainte, Briggs continuait à se +plaindre. L'eau montait et montait sans cesse; elle arrivait à ma +poitrine, et m'obligeait à tenir soulevé mon bras blessé. Le picotement +que l'eau salée produit sur une plaie vive est, à la lettre, +insupportable. + +Je me voyais voué à une mort lente et certaine, qui me faisait regretter +de n'avoir pas péri, sur les remparts, autrement qu'un rat dans une +souricière. + +Lorsque tout à coup il me sembla que l'eau baissait, ce qui était vrai. +L'heure de la marée descendante était venue, et fort à propos; vingt +minutes plus tard, c'était fait, de moi. + +Le feu avait cessé depuis longtemps. Le navire étant couché sur le +flanc, et la vase suffisamment raffermie, des soldats français vinrent +nous chercher. J'avouerai, sans la moindre vergogne, que je fus enchanté +de me rendre à discrétion. Au lieu de nous porter à bras jusque dans la +ville, nos vainqueurs, assez peu cérémonieux, quoi qu'on puisse dire de +la politesse nationale, nous firent hisser, comme des poids morts, au +sommet du rempart voisin. Je fus de là dirigé sur l'hôpital, en +compagnie d'un jeune gaillard qui trouvait la mission assez peu de son +goût. + +Pour se consoler, sans doute, il s'empara de la cantine qui pendait +encore à mon côté, pleine aux deux tiers d'un excellent rhum auquel +j'avais eu la maladresse de ne pas songer plus tôt. Ce procédé sans +façon m'autorisant à quelque familiarité, je retrouvai assez de force +pour lui arracher des mains ce vase qu'il vidait avec dévotion, et dont +j'absorbai le contenu en quelques gorgées. + +J'entrai peu après à l'hôpital, où finit naturellement un récit que j'ai +entrepris pour vous égayer. J'aurais cependant encore à vous conter la +disparition de mes habits d'uniforme, que j'eus la bonhomie de confier à +un infirmier. Je pourrais aussi vous amuser en vous disant comme quoi je +sortis de l'hôpital avec les pantalons d'un de mes camarades et la +redingote d'un autre; costume d'autant plus malséant et mal assorti, que +le premier avait six pieds, et le second quatre et demi tout au plus. Il +ne serait peut-être pas sans agrément de consigner ici l'histoire de la +chemise que l'hôpital m'avait fournie, et qu'on voulait absolument me +reprendre, sans me restituer la mienne. Je fis la plus belle défense du +monde, non pas tant pour la chemise (encore que ce soit un vêtement +précieux en lui-même), mais parce que j'avais cousu dans un de ses coins +le peu d'argent qui me restait. D'ailleurs... + +«Et M'Dougal, s'il vous plaît, que devint-il?» + +Un nuage passa sur le front du narrateur. + +«M'Dougal avait quitté le navire aussitôt après m'avoir mis en sûreté. +Personne n'a jamais su ce qui était advenu de lui: s'il mourut frappé +d'une balle française ou noyé dans les eaux du Scheldt... + +--Et Johanna? m'empressai-je d'ajouter. + +--Johanna, reprit le colonel subitement déridé... Johanna quitta peu +après Tholen, et s'embarqua pour l'Angleterre. + +--Avec vous? + +--Non pas, Dieu merci! avec un timbalier des _Coldstream Guards_. +L'amour, en général... et plus particulièrement celui des liqueurs +fortes... perdit cette inconsolable veuve. Du moins le burgher se +plaignit-il des effets du punch, qui avait servi de philtre amoureux au +séducteur de sa belle-fille. Je le consolai selon toutes les règles de +l'homéopathie, qui n'était pas encore inventée, en l'abreuvant de ce +dangereux poison,--mais non pas à doses infinitésimales. Le Predikaant +m'aida beaucoup dans cette oeuvre charitable.» + +O. N. + + + +Paris au Bord de l'Eau. + +(Voir page 119) + +[Illustration: Badauds.] + +II. + +Si le travail occupe une foule de bras sur les bords de la Seine, nulle +part aussi la flânerie n'est plus active, plus incessante. Voyez le +parapet de ce pont, comme il est surchargé d'individus: les uns suivent +de l'oeil une embarcation que le courant, bien plus que ses voiles +ambitieusement déployées, entraîne vers les rives lointaines de +Saint-Cloud ou de Meudon; les autres concentrent toute leur attention +sur un chien qui s'élance pour rapporter la canne de son maître; +celui-ci est suspendu, pour nous servir d'une expression antique, à la +ligne immobile d'un pêcheur de goujons; celui-là compte les passagers +qui montent sur le bateau à vapeur. Quelques-uns, véritables artistes du +métier, font de l'art pour l'art, c'est-à-dire de la flânerie pour la +flânerie; ils regardent tout simplement couler l'eau. Un moment viendra +où cette foule sera bien plus considérable encore, où ces physionomies +s'animeront, c'est lorsque ce cri sinistre aura retenti sur la rive: «Un +homme à l'eau!» Soyez sûr alors que, si les secours tardent à arriver, +vous verrez s'élancer du haut de ce parapet un de ces flâneurs qui +paraissent si calmes, si flegmatiques à présent. L'action succédera +brusquement à la rêverie, le spectateur deviendra acteur, et tel +individu qui comptait ne consacrer sa journée qu'à d'innocentes +distractions, deviendra un héros malgré lui et sauvera son semblable. +L'existence parisienne est remplie de semblables hasards. + +[Illustration: Vue extérieure des Bains Deligny.] + +Nous ne quitterons pas les ponts sans jeter quelques lignes de +malédiction contre l'avide barbarie de certains industriels qui ont +inventé la pêche aux hirondelles. Un hameçon attaché à l'extrémité d'une +longue ficelle pend au-dessus de l'eau, appâté, d'un ver ou d'une +mouche; l'hirondelle, que ses petits attendent et qui ne croit pas +d'ailleurs à la méchanceté humaine, se jette sur la mouche et reste +suspendue par le cou. Vous nous direz sans doute que nous pourrons nous +donner bientôt, au prix de quelques centimes, le plaisir de rendre ces +malheureuses captives à la liberté; n'importe! ces spéculations sur la +sensibilité publique nous paraissent ignobles; et puis que de gens qui +n'osent pas se montrer généreux en plein jour! Les pauvres hirondelles +sont souvent victimes de cette fausse honte: elles meurent entassées +dans leur cage, privées d'air et de nourriture. Ce genre de pêche +devrait être défendu: il prive la Seine d'un de ses plus gracieux +ornements; instruites par l'expérience, les hirondelles quittent ses +bords maudits; or, quand vient le printemps, une rivière sans +hirondelles est comme un parterre sans fleurs. + +Rangerons-nous les canotiers parmi les flâneurs aquatiques? doute +terrible, question épineuse! Tour résoudre la difficulté, nous avons +interrogé quelques canotiers, ils nous ont répondu par le silence du +mépris. Évidemment le canotier répugne au titre de flâneur; lui +donnerons-nous le titre de marin? hélas! il le faut bien. + +Le canotier est cousin germain du garde national: il aime à jouer au +marin comme l'autre aime à jouer au soldat. N'ayant pas d'existence +légale, de mandat social, d'organisation, il y suppléera par +l'association individuelle; chaque canot aura son équipage, chaque +équipage son capitaine. Ainsi enrégimentés, les canotiers se donneront +une nationalité factice; les uns arboreront le pavillon américain, les +autres le pavillon anglais; ceux-ci le pavillon grec, ceux-là +consentiront à rester Français. Même manoeuvre, même costume qu'à bord +des navires de guerre. Le commandement se fait au sifflet; il y a un +porte-voix pour le capitaine. J'ai connu un canotier auquel on avait +persuadé que M. Thiers, lors de son dernier ministère, avait rédigé un +projet de loi tendant à mobiliser tous les canotiers de Paris pour parer +aux éventualités d'une guerre avec l'Angleterre. + +Le canotier a encore ceci de commun avec le garde national que les +plaisanteries glissent sur lui sans entamer le moins du monde sa +cuirasse; + + Ille robur et aes triplex... qui fragitem truci, etc., etc. + +On remplirait des volumes avec toutes celles qu'on a faites ou qu'on +fera sur son compte. Il est question, depuis quelque temps, de +rétablissement d'un _canot's club_ à l'instar au _jockey's club_; nous +ne savons pas au juste où en est ce projet. En attendant, les canotiers +se réunissent à Bercy; ils forment des sociétés chantantes, des espèces +de _caveaux_ où l'on cultive à la fois la malelotte, le petit vin à +douze et la poésie mythologique. + +N'allez pas croire cependant que l'existence du canotier soit exemple de +périls; la tempête s'abat sur le pont du frêle navire; les typhons de +Saint-Ouen, le mistral de Saint-Maur viennent mettre en danger la frêle +embarcation; souvent tous les efforts deviennent inutiles, l'esquif +chavire, il faut gagner le rivage à la nage; heureux si, en touchant au +bord, l'équipage se trouve encore au complet. + +Les accidents sur la rivière sont assez fréquents; leurs résultats +seraient bien moins souvent désastreux si le désir de faire de la +couleur locale, de passer pour de vrais flambards, ne poussait +l'imprudent canotier à des excès que l'amour de la poésie maritime ne +suffit pas toujours à excuser. + +[Illustration: Vue intérieure des Bains Deligny.] + +Vienne un événement dans le genre de celui dont nous venons de parler, +une tempête, un naufrage, et le malheureux flambard, gêné par l'excédant +de couleur locale qui surcharge son estomac, court le double risque +d'être entraîné par le courant et étouffé par le poids de l'eau. + +On ne saurait trop recommander aux capitaines de prêcher la sobriété à +leurs équipages. Le vrai marin attend d'être à terre pour se livrer à +l'ivresse des festins. + +Le véritable flâneur de la Seine, c'est le pêcheur à la ligne. En voilà +un que les moqueries populaires n'ont pas épargné; il résiste depuis des +siècles aux sarcasmes de vingt générations; c'est l'homme fort d'Horace: +il pêcherait à la ligne sur les ruines, du monde. Il se tient là, la +ligne tendue, l'oeil aux aguets, faisant silence, s'étonnant, durant une +journée entière, de la ténacité du poisson à ne pas mordre à l'hameçon; +il n'aurait qu'à lever les yeux pour jouir d'un des plus admirables +panoramas qui soient au monde: il reste le regard fixé sur un morceau de +liège qui flotte sur l'eau. + +[Illustration: La pleine eau.] + +Appliquez cette patience, cette puissance de concentration sur un objet +plus relevé, les mathématiques, par exemple, et vous avez Archimède ou +Newton. Il y a du pêcheur à la ligne au fond de tout homme de génie. + +Mais ne poussons pas plus loin ce paradoxe; d'autres objets réclament +notre attention. Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est aussi +une des curiosités des bords de la Seine, promet un jour exempt d'orages +et permet l'accès de l'eau au baigneur parisien. Aujourd'hui la natation +est devenue une mode pour tout le monde et un besoin pour quelques-uns: +les cercles de bains sont passés à celui de monument public. Que de +progrès depuis l'école-Petit jusqu'à l'école-Deligny! L'école-Petit est +en quelque sorte la Sorbonne de la natation, l'école Deligny en est le +café de Paris. L'une a conservé sa physionomie classique et sévère; +c'est là que les élèves de Sainte-Barbe, de Rollin, d'Henri IV, viennent +rafraîchir leurs membres fatigués par les luttes universitaires; l'autre +est coquette, somptueuse, élégante comme un vaste boudoir. On y marche +sur des tapis, on y fume le cigare de la Havane ou la cigarette de +Latakié; on y prend des glaces et des sorbets. L'école-Deligny est +dentelée, festonnée, pleine d'arceaux et d'ogives comme un palais +mauresque. C'est un Alhambra flottant, un Alcazar bâti sur pilotis. + +Ce que nous disions tout à l'heure du canotier et du pêcheur à la ligne, +peut s'appliquer également au nageur; il est type comme les deux autres. +Le nageur ressuscite l'antique fable des Tritons, il passe sa vie à +l'école de natation, c'est-à-dire dans l'eau. Entré le premier dans +l'établissement, il en sort le dernier; il décide les paris, juge les +plongeons, punit les passades déloyales et règle l'ordre et la marche de +la pleine-eau. C'est une royauté qui commence avec le premier lilas et +finit avec la dernière hirondelle. + +Quittons l'école de natation et remontons sur le Pont-Royal; de là nous +pourrons embrasser le cours entier de la Seine. Toute l'histoire de +Paris, représentée par ses monuments, se reflète dans ces ondes +fugitives; l'Institut devant des bains publics, l'Hôtel-Dieu devant un +bateau de blanchisseuses, la place de Grève devant un pêcheur à la +ligne. A chaque instant ce sont de nouveaux contrastes: le quai aux +Fleurs touche au Palais-de-Justice, les roses auprès des verrous; la +Morgue est à côté d'un marché, la mort et la vie; la Préfecture de +Police est vis-à-vis l'hôpital, le crime et le malheur, le vice et la +misère. Le Louvre, les Tuileries, les Invalides, l'Hôtel-de-Ville, la +Chambre des Députés, l'hôtel des Monnaies, au-dessus de ces édifices, +les tours de Notre-Dame. En voyant ces monuments échelonnés sur les +rives de la Seine, on serait tenté de croire que les architectes ont +voulu que le fleuve portât aux flots de l'Océan quelque image de la +grandeur de la France. + + + +Cours Scientifiques. + +ÉCOLE DE MÉDECINE. + +BOTANIQUE.--M. MARTINS, PROFESSEUR AGRÉGÉ. + +La brillante verdure qui renaît chaque année à nos yeux ne sert pas +uniquement, comme quelques-uns de nos lecteurs le pensent peut-être, à +parer nos campagnes et à nous offrir de frais abris pendant la chaleur +du jour. Avant d'étendre ses bienfaits sur l'homme, elle est utile au +végétal lui même; c'est par son entremise que la plante se met en +rapport avec l'atmosphère et y élabore les sues qu'elle a puisés dans le +sol; les feuilles sont, en un mot, les organes principaux de la +_respiration végétale_, les _poumons_ des végétaux. Dans les climats des +tropiques, sous un ciel brûlant mais plus pur, la nature est plus riche +et mieux parée, une végétation luxuriante se montre de toutes paris, et +cette surabondance de vie se manifeste à l'extérieur par un +développement admirable des organes foliacés, les poumons présentent une +surface plus étendue, et la vie végétale atteint son plus haut point de +perfection. + +En quoi consiste donc cette respiration, ce phénomène important, qui +tient le règne animal et le règne végétal tout entiers sous son +influence mystérieuse? Nous avons déjà répondu en partie à cette +question dans notre dernier numéro: nous avons donné une idée de la +manière dont la respiration s'exécute chez les animaux; nous allons +étudier aujourd'hui cette fonction dans le règne végétal; le cours que +vient de terminer à l'École de Médecine M. Martins, professeur agrégé, +nous en donne l'occasion. + +Avant d'aborder l'étude de la respiration végétale, il faut bien nous +rendre compte de la signification exacte des termes dont nous allons +faire usage. Nous avons en effet une distinction importante à établir: +nous reconnaissons dans une plante des _parties vertes_ et des _parties +colorées_, et nous entendons, avec tous les botanistes, par parties +colorées tout ce qui n'est pas vert; ainsi, pour nous, la fleur du lis +sera colorée, quoiqu'elle soit blanche; les racines, les vieilles tiges, +les fleurs, leurs enveloppes et les fruits, sont des parties colorées. +Cela posé, étudions successivement la manière dont, ces différentes +parties agissent sur l'air atmosphérique. L'air, comme chacun le sait, +est un mélange de deux gaz; l'oxygène et l'azote. Un volume d'air offre +sur 100 parties à peu près 79 parties d'azote et 21 parties d'oxygène; +il renferme en outre des traces d'acide carbonique. On s'étonne, au +premier abord, qu'une proportion si faible de ce dernier gaz puisse, +comme nous allons le voir, jouer le rôle principal dans la respiration +végétale; mais cet étonnement disparaît quand on songe à l'immensité de +la masse d'air qui nous entoure. Nous ne recueillons dans nos +expériences que très-peu d'acide carbonique parce que nous ne soumettons +à l'analyse qu'une très-petite quantité d'air, mais le calcul nous +apprend que l'atmosphère renferme en réalité 1,500 billions de +kilogrammes de carbone. + +Fonctions des parties colorées.--Les parties colorées des plantes +absorbent l'oxygène et exhalent l'acide carbonique. Ce phénomène a lieu +en tout temps, et de jour comme de nuit. + +Nous voyons sans cesse autour de nous des preuves de ce fait; ainsi la +présence de l'air est indispensable aux racines elles-mêmes; et si elles +sont trop enfoncées dans le sol, en sorte que l'air ne puisse parvenir +jusqu'à elles, la plante dépérit; le même état de souffrance se +manifeste si le pied de l'arbre est inondé, et qu'une grande masse d'eau +se trouve ainsi interposée entre l'air et les racines. Pour hâter la +croissance d'une jacinthe, il suffit de renverser une fiole d'oxygène +dans le vase plein d'eau où plongent ces racines.--Les fruits agissent +comme les racines et donnent naissance à des phénomènes identiques, même +après avoir été cueillis; chacun connaît le danger qu'il y a à séjourner +dans un endroit où des fruits sont réunis en grande quantité; l'oxygène +de l'air du fruitier étant bientôt absorbé, est remplacé par de l'acide +carbonique, gaz mortel pour l'homme.--Les fleurs sont dans le même cas; +il serait imprudent de passer une nuit dans une serre, ce qui prouve en +outre que le dégagement de l'acide carbonique s'effectue de nuit comme +de jour. Les parties colorées respirent donc à la manière des animaux; +elles absorbent l'oxygène et exhalent de l'acide carbonique qui vicie +l'air environnant. + +Fonctions des parties vertes.--Ici commence l'ordre de phénomènes le +plus important pour le végétal et celui que les feuilles sont +principalement appelées à remplir; une grande différence nous frappe au +premier abord: l'action n'est plus la même pendant le jour et durant la +nuit. + +Pendant la nuit les parties vertes se comportent comme les parties +colorées, elles absorbent l'oxygène et dégagent de l'acide carbonique. + +Pendant le jour, au contraire, et sous l'influence directe des rayons du +soleil, les plantes décomposent l'acide carbonique, fixent le carbone et +exhalent, l'oxygène. Ce fut Bonnet qui entrevit le premier ce curieux +phénomène. + +Il avait placé des feuilles dans une source: les rayons du soleil y +dardaient avec force, et de petites bulles de gaz se montrèrent bientôt, +principalement sur la surface inférieure. Bonnet pensa que c'était de +l'air qui provenait de l'eau; pour s'en assurer, il plaça les feuilles +dans de l'eau distillée et dépouillée par conséquent d'air; il ne parut +plus une seule bulle de gaz, et Bonnet se confirma dans son opinion +erronée; il avait négligé de faire l'analyse de cet air prétendu, et +passa ainsi à côté d'une des plus belles découvertes de la physiologie +végétale. Priestley reprit plus tard la même expérience; mais, en +véritable chimiste, il ne manqua pas de soumettre à l'analyse le gaz +qu'il vit se produire, et reconnut avec étonnement que c'était de +l'oxygène. L'acide carbonique contenu en dissolution dans l'eau avait +été décomposé; les feuilles s'étaient emparées du carbone et avaient +exhalé l'oxygène. Bonnet n'avait pas obtenu de gaz dans l'eau distillée, +parce que la plante n'y trouvait plus d'acide carbonique qu'elle put +décomposer. Mais ce n'était pas tout: il fallait prouver encore que dans +l'air l'action est la même; que sous l'influence des rayons solaires la +plante décompose l'acide carbonique de l'atmosphère comme elle le fait +pour celui que l'eau tient en dissolution. Ce fut Théodore de Saussure +qui mit ce fait hors de doute par un exemple admirable de simplicité et +de précision. Il prit vingt-une pervenches aussi semblables que +possible, dont il analysa sept; il nota la quantité de carbone qu'elles +renfermaient; il en plaça ensuite sept sous un récipient où il avait +introduit sept centièmes d'acide carbonique; sept autres furent placées +sous un second récipient où il y avait de l'air privé d'acide +carbonique. Il laissa végéter pendant six jours ces quatorze pervenches, +et procéda ensuite à l'analyse du gaz renfermé sous les deux cloches: +dans la première l'acide carbonique tout entier avait disparu et l'air +restant contenait vingt-quatre et demi pour cent d'oxygène, au lieu de +vingt-un qu'il renfermait d'abord; dans la seconde cloche, la quantité +d'oxygène n'avait pas augmenté; les pervenches de la première furent +soumises à l'analyse: elles renfermaient onze centigrammes et demi de +carbone de plus que celles qui avaient été analysées au commencement de +l'expérience. La quantité de carbone n'avait pas augmenté; dans les +plantes de la seconde cloche, dont l'air avait été dépouillé de toute +trace d'acide carbonique. + +Par cette expérience remarquable, de Saussure a mis en évidence le +principe fondamental de la respiration végétale; décomposition de +l'acide carbonique, exhalation de l'oxygène et fixation du carbone. La +plante est essentiellement composée de carbone, et toutes les forces +vitales agissent pour fixer ce carbone dans son sein. L'air qui nous +entoure est donc d'autant plus vivifiant pour les plantes qu'il est plus +mortel pour les animaux, par la proportion d'acide carbonique qu'il +renferme. + +Ce n'est pas seulement de l'atmosphère que les végétaux retirent le +carbone qui leur est nécessaire; il existe encore deux autres sources où +ils en puisent sans cesse. Au moyen de leurs racines ils trouvent de +l'acide carbonique dans le sol, et le décomposent ensuite. Pour +s'assurer de ce fait, Sénébier ayant pris deux branches aussi semblables +que possible, plaça la tige de l'une d'elles dans de l'acide carbonique; +l'autre fut laissée à l'air; la première était encore pleine de +fraîcheur que la seconde était complètement fanée. Enfin les végétaux, +en combinant de l'acide carbonique, forment l'oxygène absorbé pendant la +nuit avec le carbone même qu'ils renferment dans leur sein. Ainsi l'on +peut dire que, pendant la nuit, la plante prépare des matériaux pour le +travail plus important du jour: elle absorbe de l'oxygène et exhale de +l'acide carbonique, qui sera décomposé au profil du végétal sous +l'influence salutaire des rayons du soleil. M. Dumas pense même que la +plante ne fait rien pendant la nuit, qu'elle n'agit réellement que le +jour, et qu'à l'ombre elle se borne à laisser passer l'acide carbonique +emprunté au sol qui filtre à travers ses tissus et se répand dans l'air. + +Les parties vertes des végétaux qui jouissent de ces propriétés +admirables de décomposition, sont douées d'une autre faculté non moins +mystérieuse: elles retiennent tous les rayons chimiques que darde le +soleil. Chacun se souvient, en effet, de l'impuissance de l'appareil de +M. Daguerre à reproduire les paysages, comme si, dit M. Dumas, les +rayons chimiques essentiels aux phénomènes daguerriens avaient disparu +dans la feuille, absorbés et retenus par elle et mis en réserve pour +servir à la dépense énorme de force chimique nécessaire à la +décomposition d'un corps aussi stable que l'acide carbonique. + +Les végétaux, outre le carbone, absorbent de l'hydrogène en décomposant +l'eau qui entoure leurs racines, comme font prouvé MM. Edwards, Colin et +Boussingault. D'après les expériences de ce dernier chimiste, ils fixent +de plus une certaine quantité d'azote. + +Le tableau suivant résume d'une manière très-concise les phénomènes +principaux de, la respiration végétale; + +RESPIRATION VÉGÉTALE. + +1º parties (De jour ) + colorées. (et de nuit,) + ) Absorbent de l'oxygène et exhalent de + (A. Pendant ) l'acide carbonique. + (la nuit, ) +2º PARTIES ( (Décomposent l'acide + vertes. ( (carbonique, exha- + (B. Pendant (lent l'oxygène et (a. De l'air. + (le jour, (gardent le carbone. (b. Des racines. + (Cet acide provient (c. De la combinai- + (de trois sources. (son de l'oxygène + (absorbé pendant + (la nuit avec le + (carbone de la + (plante. + +Les phénomènes qui constituent essentiellement la respiration des +végétaux diffèrent donc totalement de ceux que nous a présentés la +respiration des animaux; les premiers versent dans l'air de l'oxygène, +gaz bienfaisant, source de vie; les seconds répandent, au contraire, +autour d'eux des flots d'acide carbonique, gaz impur et qui devrait +vicier l'air qui le reçoit; la respiration végétale servirait donc, à +purifier l'air souillé par le souffle impur des animaux. Quelques +observations viendraient à l'appui de cette idée: on sait que le fond +des mares est souvent couvert de végétaux qui forment, par leur réunion, +comme un tapis de verdure au fond des eaux. M. de Humboldt, observant +les poissons qui s'y trouvaient, s'aperçut qu'ils étaient pleins +d'ardeur et de vie lorsque le soleil dardait ses rayons sur l'eau; ils +paraissaient souvent, au contraire, épuisés et malades lorsque le soleil +ne se montrait pas, et quelques-uns même finissaient par mourir si le +ciel restait longtemps couvert. Frappé de ce fait, l'illustre +observateur analysa l'eau de la mare quand le soleil donnait, et ce ne +fut pas sans étonnement qu'il trouva que l'air contenu en dissolution +dans l'eau renfermait 80 à 90 pour 100 d'oxygène; ayant soumis ensuite à +l'analyse une certaine quantité d'eau de la même mare recueillie pendant +un temps sombre, il n'y trouva plus que 16 à 17 pour 100 d'oxygène. +Cette différence énorme expliquait le malaise des poissons durant les +heures ou ils ne pouvaient respirer une quantité suffisante d'oxygène, +et l'augmentation de ce gaz précieux lors des jours de soleil, jours de +joie et de santé pour les poissons, ne peut être attribuée qu'à +l'influence des végétaux de la mare, dont la respiration, activée par la +présence du soleil, purifiait l'eau en y versant une proportion plus +considérable de gaz oxygène. Mais ce fait isolé ne prouve pas, quelque +curieux qu'il soit, les rapports constants que plusieurs physiologistes +ont voulu établir entre les deux règnes, les mettant pour ainsi dire +sous la dépendance l'un de l'autre, en donnant aux animaux la tâche de +fournir l'acide carbonique nécessaire au règne végétal, et en chargeant +les plantes de débarrasser l'atmosphère de ce gaz impur et de le +remplacer par l'oxygène. M. Martins se hâte de prévenir ses auditeurs +contre ces idées spécieuses au premier abord, mais que l'expérience ne +confirme pas. Considérant la plante dans son ensemble, il remarque que +les parties vertes sont toujours les plus nombreuses, que pendant la +nuit la plante vicie l'air au lieu de le purifier, que pendant l'hiver +l'action du règne végétal cesse presque entièrement, et qu'enfin, +pendant le jour et durant la belle saison, le soleil refuse souvent à la +terre ses rayons vivifiants. Le professeur en conclut que les deux +actions se balancent et qu'en somme la présence du règne végétal +n'influe pas ou n'exerce du moins qu'une faible influence sur la +composition de l'air. Les expériences de Link Woodhouse et Grish +viennent donner à cette opinion un cachet de certitude. Ces observateurs +placèrent sous de grandes cloches des plantes entières chargées de +feuilles, de fleurs et de fruits; après un temps assez considérable, +l'air de la cloche fut soumis à l'analyse, et sa composition était la +même qu'avant l'expérience: il y avait eu un équilibre parfait entre les +différents phénomènes; ce que l'air avait gagné en oxygène par l'action +des parties vertes lui avait été repris par les parties colorées; il en +avait été de même pour l'acide carbonique, et l'air de la cloche n'avait +été ni vicié ni amélioré par la respiration de la plante. La chimie, par +la voix de M. Dumas, vient d'ailleurs confirmer l'opinion des +botanistes. L'illustre savant nous prouve par des chiffres que +l'influence du règne végétal est nulle sur les animaux. L'air qui nous +entoure, dit-il, pèse autant que 581.100 cubes de cuivre d'un kilomètre +de côté; son oxygène pèse autant que 134.000 de ces mêmes cubes. En +supposant la terre peuplée de mille millions d'hommes et en portant la +population animale à une quantité équivalente à trois mille millions +d'hommes, on trouverait que ces quantités réunies ne consomment en un +siècle qu'un poids d'oxygène égal à 15 ou 16 kilomètres cubes de cuivre, +tandis que l'air en renferme 134.000. Il faudrait 10.000 années pour que +tous ces hommes pussent produire sur l'air un effet sensible à +l'eudiomètre de Volta, même en supposant la vie végétale anéantie +pendant tout ce temps.» Nous voyons donc que, par des considérations +différentes, M Martins et M. Dumas arrivent au même but. La chimie, la +balance en main, vient confirmer les doctrines de la physiologie +végétale; leurs résultats sont d'accord: nous ne devons pas nous en +étonner, car les sciences sont soeurs et doivent marcher en se donnant +la main. + +[Illustration: deco] + + + +Margherita Pusterla.. + +AVANT-PROPOS. + +Le 13 mai dernier, l'_Illustration_, dans son _Bulletin +bibliographique_, a rendu compte de l'Histoire universelle publiée en +Italie par M. César Cantù, et dont une traduction s'imprime en ce moment +à Paris. Nous offrons aujourd'hui à nos lecteurs un roman du même +écrivain, _Margherita Pusterla_. Notre intention n'est pas d'entretenir +ici nos lecteurs de M. Cantù lui-même, et nous renvoyons ceux qui +seraient curieux d'avoir quelques détails sur sa vie; littéraire à +l'article que notre collaborateur lui a consacré. Mais il est peut-être +nécessaire, sans prétendre en aucune façon imposer notre opinion à +personne, de dire quelques mots de l'ouvrage dont nous commençons +aujourd'hui la traduction. + +La renommée a ses hasards et ses caprices, et c'est surtout sur les +importations littéraires qu'elle exerce sans contrôle l'arbitraire de +ses jugements. Souvent, on ne le sait que trop, un peuple ne connaît que +les médiocres écrivains de la contrée voisine, qui le juge également sur +les moindres représentants de son génie; tandis que des réputations +nationales, très-justes et très-méritées, ne passent jamais la +frontière, qui ne devrait pas exister pour elles. + +Nous pensons que ces réflexions s'appliquent, dans une certaine mesure, +au peu de bruit qu'a fait en France _Margherita Pusterla_. L'école du +roman historique en Italie, qui reconnaît Manzoni pour son maître, n'a +pourtant produit aucune oeuvre qui, avec des qualités très-différentes, +et sans la moindre trace d'imitation, mérite plus d'être comparée aux +oeuvres du chantre des _Promessi Sposi_. On peut juger diversement les +défauts de M. Cantù, mais il ne peut y avoir qu'une voix sur ses +qualités: un sentiment littéraire élevé, une érudition solide et +consciencieuse, un habile développement des caractères, une inspiration +morale toujours droite, toujours présente, le sens du pathétique, +l'expression souvent forte, souvent heureuse, de l'énergie, de la +sensibilité; est-il beaucoup de romanciers célèbres dont on en puisse +dire autant? Ces qualités, l'Italie les a trouvées dans _Margherita +Pusterla_, qu'elle compte parmi ses lectures favorites. Nous espérons +que la traduction, interprète toujours un peu perfide, ne les cachera +pas entièrement à nos lecteurs. Ils ne chercheront pas, surtout dans les +premiers chapitres, le rapide intérêt et la facile lecture des nouvelles +que nous avons données jusqu'ici, et que, nous donnerons encore de temps +en temps, sans interrompre le cours de la publication de _Margherita_. +Ils comprendront dès l'abord que c'est là une oeuvre qui, par son +étendue, réclame la longueur des préparations, et que le grand Écossais +lui-même ne résisterait pas à celui qui le jugerait sur le début de ses +chefs-d'oeuvre. Les conditions de cette équité préjudicielle une fois +remplies, nous croyons que te talent de l'auteur exercera sur le public +français toute l'influence qu'il a exercée en Italie. + +MARGHERITA PUSTERLA. + +Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi. + +CHAPITRE PREMIER. + +LA MARCHE TRIOMPHALE. + +En 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de +Mantoue, avaient tenu cour plénière dans leur ville. Tables publiques, +musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient +prodigué toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succédé aux +gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient à leur aide pour +éblouir les esprits généreux, charmer les frivoles et capter le peuple, +toujours alléché par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers +étaient accourus à cette fête, en grand luxe d'habits, couverts des plus +belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et +montés sur des destriers ferrés d'argent. Parmi eux, on comptait, +beaucoup de Milanais venus pour faire cortège au jeune Bruzio, fils +naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'étaient Giacomo +Aliprando, Matteo Visconti, frère de Galéas et de Barnabé, qui depuis +devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille +des Crivelli, et le plus renommé de tous, Franciscolo Pusterla, le plus +opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus +fortuné, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque +certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette +histoire, il n'eût pas été sur le bord d'un abîme de misères dont il +devait atteindre le fond. + +Ces champions milanais avaient remporté le prix du tournoi de Mantoue. +Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins, +noir comme la résine, avec sa housse bleu de ciel, chamarrée d'argent, +et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches +à deux de ses pieds, on avait encore ajouté deux vêtements, l'un +d'écarlate, l'autre de soie, doublée de menu vair. Pour faire montre de +ces trophées, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crémone, +Plaisance et Pavie, d'où ils étaient revenus dans leur patrie le 20 mars +de cette même année 1340. Partout ou les recevait en grande liesse. +C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout +temps à se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se +déployait surtout dans cet âge où la force matérielle régnait sans +conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le +courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simulées, comme +en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son +humeur de curiosité et de disputes en factions de théâtre et en +querelles littéraires. Aussi Milan envoya à la rencontre de ses +chevaliers une escorte composée de la cour et des plus nobles seigneurs. +Après s'être arrêtés dans le splendide château de Belgiojoso, ils +s'acheminèrent tous vers la cité. + +Ils entrèrent en grande solennité par la rue Saint-Eustorge. Après avoir +traversé le faubourg de la citadelle, déjà ceint d'une muraille, ils se +présentèrent à la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe +aujourd'hui le pont jeté sur le canal _del Naviglio_. Ce canal marque +encore le fossé que, pour se défendre contre Barberousse, les Milanais +avaient creusé autour de leur ville ressuscitée. Un terre-plein élevé +avec les déblais de cette excavation était leur seul rempart; mais il +suffisait alors que chaque citoyen était soldat, soldat pour la patrie +et pour les franchises. Peu de temps avant l'époque dont nous parlons, +Azone Visconti avait. à cet endroit, bâti une muraille de dix mille +brasses de circuit, avec onze portes à herses et pont-levis, et +couronnée de cent tours aux créneaux innombrables. + +Les chevaliers passèrent, sous l'arche qui subsiste encore, et +côtoyèrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vénérables débris de +l'antiquité romaine, bientôt ils arrivèrent au carrefour appelé +Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que +présentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux, +le peuple accourait à ce spectacle, attiré par la joyeuse sonnerie des +hérauts de la ville, vêtus de pourpre, et qui s'avançaient, avec leurs +trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc +mi-partie d'écarlate, et en manteaux de même couleur. Ils précédaient le +cortège, entourant le porte-bannière, qui portait l'étendard aux armes +des diverses portes semées autour d'une vipère noire en champ d'argent. + +«Quelle est cette dame tout de velours et d'or?» demandait un petit +enfant. + +Ses parents lui répondaient: «C'est la princesse Isabelle, la femme de +celui-là tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipère qui +mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un +peu notre bonne fortune d'avoir un maître si vaillant et une si belle +maîtresse! + +--Eh! regardez, ajoutait un compère en poussant son voisin d'un +malicieux coup de coude, quel échange d'oeillades entre elle et Galéas. + +--Eh! eh! répliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas +d'hier que la tante s'entend avec le neveu.» + +Alors on commençait à réciter la chronique scandaleuse, on se conta et +les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En +effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrière, +entouré de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous +avons parlé, tous deux nés de différentes mères. + +[Illustration.] + +Luchino était fils du grand Matteo, qui, après l'archevêque Ottone +Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de +Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de défendeur +de la liberté. Galéas avait succédé à Matteo dans le commandement; à +Galéas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 août de +l'année précédente, avait été reconnu seigneur par l'assemblée Générale +des Milanais; mais comme on se défiait d'une jeunesse indomptée qui +s'était consumée en aventures de libertin, on lui avait associé son +frère Giovanni, évêque suzerain de Novare. Comment le peuple, +connaissant les défauts de ce prince, l'avait-il élu de préférence, ou +n'avait-il pas rétabli la liberté? Ce serait mal connaître le génie +populaire que de s'en étonner. Arrivé au pouvoir, Luchino, usant +d'astuce et d'autorité, élimina bientôt son frère.. qui, prêtre, bon +catholique et désireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et +de sa belle mine, se déchargea volontiers des affaire publiques. + +[Illustration.] + +Luchino était abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut +accompagner tous les vices et s'unir même à l'infamie. Avare de +promesses, intrépide à les tenir, prompt à prendre une résolution et +prompt également à l'exécution, il augmenta son empire qu'il ne laissa +point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses +bâtards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia à l'homme qu'il +avait une fois offensé. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour +suivre sa proie à travers de longs détours, pour consommer une iniquité +sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns égalèrent parmi +les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement +remarquables par cette odieuse habileté. On le louait justement d'avoir +délivré le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refréné les +violences de ses feudataires, pesé au même poids Guelfes et Gibelins, et +frappé d'un égal impôt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le +regardait en propre, il n'appelait justice que son intérêt. A-t-il +manqué d'imitateurs ou de modèles? Sa politique était simple: se +conserver à tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et +les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la +déclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coûter. Selon +ce qu'il croyait le plus utile à ses vues, il protégeait les arts et la +poésie, ou il dressait pour les artistes et les poètes des gibets et +emplissait les geôles. Il se considérait comme un conducteur de bêtes +sauvages, qui, sous peine d'être dévoré par elles, doit sans cesse les +tenir sous le coup du châtiment et leur faire sentir qu'il est +nécessaire à leur existence; aussi voulait-il apparaître aux bons, +c'est-à-dire aux peureux, comme l'unique auteur de la félicité publique. +A l'égard des méchants, c'est-à-dire de ceux qui auraient osé, contrôler +ses actes, il exagérait par calcul son naturel féroce et dissimulé. +Espions, juges achetés, soldats, faisaient de temps en temps d'éclatants +exemples. Accusations, emprisonnements, exécutions, tout apprenait à la +foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait à +croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obéissance +l'unique droit des sujets. + +Les moyens violents n'étaient pas toujours ceux que Luchino aimait à +mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas, +ou trouvaient agréable cette partie de sa tactique qui consistait à les +dompter par la corruption. A la populace, fêtes, danses, tavernes, +mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manières sévères et +réfléchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples +et les facilités de la débauche, afin que, voyant les routes de la +gloire et des honneurs fermées derrière eux, ils livrassent à la +jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette +voie était celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus +sûrement à son but. + +La conscience criait encore en lui; mais, à l'aide des pratiques +dévotes, il en étouffait la voix ou l'éludait. Chaque jour il récitait +ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens étaient admis +à sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des +mendiants, qu'il servait lui-même avec tout le faste d'une fausse +humilité. Jamais il ne mangeait que des mets de carême le samedi et les +jours prescrits. Il établi! le tarif des funérailles, et de graves +punitions furent prononcées contre les médecins qui visiteraient trois +fois un malade sans faire venir le confesseur. + +Les ambassadeurs et les poètes lui répétaient sans cesse qu'il avait +tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait à la cotte de +mailles qu'il ne dépouillait jamais, aux doubles gardes qui +environnaient sa demeure, aux énormes dogues qui ne le quittaient pas, +en quelque lieu qu'il allât. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils +mangeassent, n'étaient pas suspects de désirer un changement de +gouvernement. + +Toutefois, à voir les démonstrations qui l'accueillaient sur son +passage, on aurait pu prendre Luchino pour le père de son peuple, et +toutes ces acclamations n'étaient pas dictées par une lâche flatterie. +Il n'est pas de gouvernement, si détestable qu'il soit, dont quelque +classe ne tire profit. Les Lombards, à cette époque, traversaient un âge +de turbulence interne, où la liberté, achetée au prix du sang et des +plus généreux efforts, était allée se perdant à travers les discordes +civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigués +de cette continuelle tempête, où le peuple risquait tout sans rien +gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement énergique qui +mettait un frein à toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix +à la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient liberté! +En outre, Luchino n'admettait guère aux emplois que des citoyens de +Milan; six mille d'entre eux vivaient du trésor public. Pendant la +disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris +aux dépens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est +toujours prêt à renvoyer à ses maîtres les responsabilité des biens ou +des maux qu'il éprouve. + +Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils étaient aux +affaires publiques. Chacun se préférait à la patrie; pourvu qu'il fût +libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur était la +gloire au prix de leur intérêt, la vertu au prix de la vie? Alors ils +cueillaient les fruits dont ils avaient jeté la semence. Ceux à qui +l'état de la cité était insupportable, et qui désespéraient de relever +leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix +contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays étrangers. Ils +laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidité des citoyens qui +voulaient s'élever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans +les charges de la cour, réservant à celui-là seul dont ils recevaient de +l'éclat et des récompenses les services qu'ils auraient dû consacrer à +l'utilité de tous. + +Soupçonneux ou jaloux, Luchino avait retiré sa faveur à tous ceux qui +sous Azone avaient atteint l'apogée de leur fortune. Désireux de +s'entourer d'une troupe docile à ses inspirations, il avait appelé +auprès de lui les compagnons de ses débauches juvéniles, prêts à faire +tout ce qu'il voudrait, et même à se porter au pire. Dans le cortège que +nous décrivons, il était facile de distinguer les favoris et les +disgraciés. Les premiers entouraient le prince, se mêlaient de temps en +temps à sa conversation; ils se reconnaissaient à l'orgueil avec lequel +ils étalaient la magnificence de leur bassesse, à leur affectation à ne +se réunir qu'entre eux, et aux grâces badines qu'ils déployaient en +faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au +dernier rang, taciturnes ou échangeant à grand'peine quelques mots d'une +voix craintive et voilée. Le peuple supposait naturellement dans les +favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les +disgraciés étaient dépourvus à ses yeux; il saluait les premiers et +assimilait les autres à des hérétiques et à des excommuniés. Contenue +par la figure rébarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des +gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau +barbu du gendarme, criait: «Vive le Visconti! vive la vipère! (2)» + +[Note 2: On sait que les armes des Visconti étaient une vipère tenant un +enfant à demi enfoncé dans sa gueule.] + +Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait à travers +le cortège. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans +la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an à les +entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient +l'office que remplissent quelquefois les poètes et toujours les +flatteurs: aduler le prince, faire rire à leurs propres dépens, et +cacher sous l'agrément d'un bon mot toute l'horreur d'un crime. +Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y +trouve quelque mélange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de +leurs lazzis, des vérités hardies qui, sans eux, n'auraient jamais +frappé les oreilles des grands. + +Grillincervello, c'était le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tête +rasée d'un bonnet blanc conique, surmonté d'un cimier écarlate simulant +une crête de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal +façonnés, étaient surchargés d'énormes boulons et d'anneaux sonores. A +la main, il tenait un bâton qui portait à l'un de ses bouts une tête de +fou avec des oreilles d'âne. Deux raves lui servaient d'éperons, +fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un +fougueux destrier de Barlassine (autre phrase à son usage) tout bardé de +rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tirée par un rire mêlé +d'idiotisme et de malignité, les yeux louches et éraillés, il sautillait +de çà, de là, tantôt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui +couraient librement par les rues, tantôt barrant le passage à tout +venant, et lâchant à celui-là un bon mot, à cet autre une injure. Tout +en marmottant à l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon +tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que +celui-ci, sans compromettre sa gravité, s'apprêtait à le corriger avec +le plat de son sabre, le bouffon était déjà bien loin. Matteo Salvatico, +auteur de l'_Opus pandectarum médicinae_, le meilleur traité sur les +vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des médecins +d'alors, vêtu d'un habit de pourpre, les mains chargées de bagues +précieuses et des éperons d'or à ses brodequins. Le fou, faisant à la +monture de Matteo un geste intraduisible, disait au médecin: «Tâte-lui +le pouls.» Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre +meuble indispensable d'une cour à cette époque, il lui donnait un grand +coup sur la nuque, pendant qu'il était absorbé, dans ses profonds +calculs, et lui disait: «Les étoiles ne t'ont pas appris celui-là.» + +Luchino l'entendait et souriait. Il venait à peine de laisser derrière +lui le palais qu'il avait élevé pour en faire sa demeure particulière, +en face de Saint-Georges; il pénétrait lentement la foule, qui, près de +l'église de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au marché, on, comme +on disait, à la _Balla_ du laitage et des huiles, lorsque ses regards +s'arrêtèrent sur la terrasse en saillie d'une tour située à l'angle de +la rue qui conduit à Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y +tenait. C'était Marguerite Pusterla. Elle était aussi du sang des +Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce +n'était pas pour satisfaire au caprice d'une curiosité de femme qu'elle +venait regarder la marche du cortège, mais pour y reconnaître son mari, +Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons +dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mécontents. La noble +dame, aussi belle que doit l'être l'héroïne d'un roman, dirigeait sur le +parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa +main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vêtu et +monté. À cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels +s'écriait: «Mon père! mon père!» et, avec l'élan ingénu de l'enfance, +tendait vers lui ses petites mains. Absorbée dans cet épisode de +famille, qui était tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux +acclamations de la foule, ni à la pompe du cortège, ni aux yeux qui +admiraient ses charmes, ni à Luchino lui-même, bien qu'il eût ralenti le +pas en arrivant près du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les +regards de Marguerite, il eût fait piaffer et caracoler le superbe +étalon blanc qu'il chevauchait. + +Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dépit passa sur son rude +visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposés à +seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant +avec un respect adulateur; il s'écria: «Si on veut trouver de la +grandeur dans un homme, de la beauté dans une femme, il faut les +chercher dans la maison des Visconti.» + +Luchino, insensible à cette bouffée d'encens, lui répondit, en homme +habitué aux plus basses flatteries: «Soit; mais il paraît que notre nom +commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours +est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos réunions +de sa présence. + +--Je le confesse, répliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et +sauvage que sa beauté est pleine d'éclat et de charme; mais plus la +victoire est difficile, plus il y a de gloire à la remporter; et quelle +rigueur ne s'évanouirait devant le soupir d'un prince!» + +Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du +flatteur, en fit autant à Luchino, et lui dit en se remuant de manière à +faire tinter toutes ses clochettes; «Ne l'écoute pas, maître. Lèche-toi +les barbes; ce n'est pas là morceau pour les dents. + +--Et pourquoi non, misérable?» Ces mots échappèrent au dépit de Luchino. + +[Illustration.] + +«Parce que non,» répéta le maraud en touchant sa monture; et en un clin +d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des +courtisans et aux vivat du peuple, avançait toujours avec lenteur, et de +temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de +Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avançait en compagnie d'un +page et d'un moine venus à pied à sa rencontre, et s'entretenait avec +eux. Gestes, regards, langage, tout était de feu dans le jeune pape. Le +visage de l'autre, animé d'une gravité douce, révélait une lutte +profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volonté; +son front, prompt à se couvrir de rides, ses joues amaigries et +creusées, ses lèvres contractées, tous ses traits étaient empreints du +sceau que l'infortune impose à ses victimes, comme pour leur donner la +consolation de se reconnaître entre elles et de pouvoir s'allier pour la +combattre en commun. + +Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait à se +retourner n'échappèrent point à Pusterla. Il n'adressa que ces mots à +ses compagnons, frappés comme lui de ce spectacle: «Vous voyez! + +--Je vois, répondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude, +d'un homme habitué aux graves pensées. + +--Misérable! s'écria le page; et des étincelles jaillissaient de ses +yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un +tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes animés de ma +résolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous résoudrez-vous à +proclamer hautement votre nom, et à finir d'un seul coup le commun +opprobre et l'esclavage de la patrie?» + +Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence à +Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frère, avec la +tranquillité habituelle aux personnes qui vivent en elles-mêmes, disait; +«Il ne reste qu'un parti à prendre pour les mécontents: qu'ils se +séparent des méchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs +concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections +domestiques la paix de la conscience et la sécurité de leur honneur. +C'est ce qu'à su faire ton beau-père Uberto Visconti; c'est l'exemple +que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonné. Avec le +trésor que lu possèdes en Marguerite, est-il un coin de terre si reculé, +une solitude si abandonnée, dont tu ne puisses faire un paradis +ici-bas?» + +La voix du moine s'était animée en parlant ainsi, et le rouge monta à +ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tête, il fit +silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami; +«Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles. +Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitté la scène de la +politique? Combien je paraîtrais dégénéré de mes ancêtres, toujours si +appliqués au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux +mains d'Azone, tu sais si j'ai cessé de travailler au bien de la cité; +tu sais avec quels égards pleins de délicatesse j'en usai avec Luchino, +bien qu'il fût en querelle avec son oncle. J'espérais qu'arrivé à son +tour à la souveraineté, il me saurait bon gré de ma conduite, me +compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la +voie du bien public. On a vu le fruit de ces ménagements. A peine en +possession du trône que nous avons tant contribué à lui assurer, +non-seulement il a oublié nos récents services, mais il nous a fait un +crime des anciens; il nous a tous écartés. Il s'est entouré de gens +nouveaux de race plébéienne, aveugles conseillers insensés flatteurs, +pestes de cour, dont je voudrais être à mille lieues, si l'espoir ne me +tenait encore au coeur de redevenir utile à ma famille et à mes +concitoyens.» + +Alpinolo applaudissait à ce langage hardi. Frère Buonvicino, comprenant +que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel +qui, habitué à ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie, +mettait au même rang le calme et la mort, aurait facilement rétorqué les +spécieux arguments de son ami; mais aurait-il pu réveiller dans son âme +quelque honte virile, capable de le ramener à des idées plus saines? +Accoutumé à voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point +être conduit à les mépriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'à +la place du Dôme, où ils se séparèrent. + +Au lieu où s'élève aujourd'hui le palais royal siégeaient alors les +intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se +tenait chaque semaine le marché des habits. L'emplacement occupé +maintenant par le Dôme s'appelait la place aux Harangues, parce que +c'est là que, sous le gouvernement républicain, les citoyens se +réunissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui +intéressaient le bien public. Sur cette place, luttèrent longtemps le +sincère patriotisme du petit nombre et l'ambitieux égoïsme de la +majorité. Là, naquirent les factions qui déchirèrent la patrie, jusqu'à +ce que, rassasiés de tempêtes, les Milanais remissent le pouvoir suprême +aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que +l'archevêque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le +Grand son fils Galéas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs +fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif à +déguiser la servitude, avait soigneusement pourvu à l'embellissement des +édifices de la cité; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment +comme dans sa royale demeure avait surtout été orné avec un goût +merveilleux. C'était une tour à plusieurs étages, avec chambres, salles, +corridors, bains et jardins. De nombreux appartements à doubles fenêtres +s'étendaient au rez-de-chaussée, avec riches portières, profusion d'or +et de telles richesses que c'était éblouissant à voir. On y remarquait +une vaste volière en fil de fer, où voltigeaient des oiseaux de toutes +les espèces. Il n'y manquait pas même une ménagerie d'ours, de babouins +et d'autres bêtes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et +un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite était +ornée; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot +continu, et qui représentait le port de Carthage rempli de vaisseaux +armés pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements +de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques précieuses. + +[Illustration.] + +Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortège ducal. Le beau +jeune homme, à la barbe longue, aux cheveux tombant en flots bouclés sur +ses épaules, splendide dans ses habits, et comme ombragé par les plumes +ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de +cheval et présenta la main à la comtesse Isabelle pour l'aider à +descendre de son palefroi. C'était Galéas Visconti. Il monta les degrés +en chuchotant des galanteries à l'oreille de sa tante, pendant que tout +le cortège les suivait. + +On arriva à la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est +qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la décrivent. +Là, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations à +Hector, à Hercule, à Azone et aux autres images de héros qui décoraient +les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se +livrer à cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et +d'idées, qui fait le délassement des assemblées polies. On discourait de +la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la +critique. La _Maestria_ et les beaux coups de nos joueurs occupaient +aussi l'assemblée; et quoique leur coeur dût conserver le vivant +souvenir d'une liberté récente, ils s'enorgueillissaient d'un +compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulièrement +les hommages des envoyés des petites cours lombardes, et l'ambassadeur +de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio +et de Franciscolo Pusterla. + +[Illustration.] + +Cette dernière louange dut paraître bien malhabile aux courtisans +consommés, qui savaient combien peu ce dernier était dans les bonnes +grâces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le +prince, à ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la +parole avec plus de grâce qu'il n'en avait jamais montré aux plus +favorisés, lui rejeter les éloges du Mantouan et ceux qu'Azone avait +coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le +genre de louanges auquel on résiste le moins, celles, qu'on rapporte +comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme +avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il +eut, avec un art brillant, caressé les passions de Pusterla, il ajouta +du ton de la confidence; «Franciscolo, je n'ai point oublié, soyez-en +sur, l'amitié qui nous unissait dans la vie privé; je n'attendais que +l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette +occasion se présente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant à +supporter mon inimitié, implore une réconciliation. A qui pourrais-je +mieux confier une affaire si délicate qu'à vous, qui êtes aussi habile +dans le conseil que sur le champ de bataille, agréable à Mastino, et +tout à fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'étranger. +Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre à Vérone avec +vos lettres de créance, qui vous seront remises sur les ordres que nous +avons déjà donnés.» + +Pusterla haïssait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui +le laissait dans l'oubli, le réduisait à un repos sans influence et sans +gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de +faveur, dès qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui +l'avaient méprisé, sa haine disparut comme l'éclair; il oublia les +outrages reçus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il +oublia jusqu'au soupçon jaloux qu'avaient fait naître en lui les +téméraires regards adressés par Luchino à Marguerite. Il ne se douta pas +un instant que cette mission n'était qu'un piège pour l'éloigner et +consommer son déshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec +reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition étend sur nos +yeux. + +Tout fier et tout joyeux, il revint à son palais, où ses amis +s'étaient réunis pour fêter son retour triomphant. Il embrassa froidement +Marguerite, qui accourait à sa rencontre avec son jeune fils; et +s'écriant: «Une bonne nouvelle!» il raconta la mission dont le prince +venait de l'investir. Quelques-uns le félicitèrent. Alpinolo, que nous +connaissons déjà, secoua la tête, et dit: «D'une vipère, que peut-il +sortir que du venin!» + +[Illustration.] + +Marguerite pâlit, et d'un geste éloquent lui montrant leur Venturino; «A +peine es-tu de retour, dit-elle à son mari, et déjà tu veux nous +abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle +société plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus +honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.» + +Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses +bras, et paraissait attendri. Mais bientôt la soif des honneurs et +l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique +étouffèrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la +nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous +les moyens de le dissuader d'une résolution si funeste. L'aspect +solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait +merveilleusement avec les raisons austères qu'il donnait à Pusterla pour +l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus +avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir. + +Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd à toutes ses instances, +comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup +qui lui semblait devoir être le plus sensible: «Et Marguerite?» lui +dit-il. + +Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tête avec +l'obstination d'un homme décidé à avoir raison, il répondit: «Marguerite +est un ange.» + +Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par là combien il était +imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point, +de peur de compromettre la félicité domestique de Franciscolo. + +Quel était donc ce moine qui prenait un si tendre intérêt au sort des +Pusterla? + + + +Bulletin bibliographique. + +_Essai sur les Légendes pieuses du Moyen-Age,_ ou Examen de ce qu'elles +renferment de merveilleux, d'après les connaissances que fournissent de +nos jours l'archéologie, la théologie, la philosophie et la physiologie +médicale; par E.-L. ALFRED MAURY, membre de la Société des Antiquaires +de France, de la Société Asiatique de Paris, etc. 1 vol. in-8. Paris, +1843. _Lagrange_. + +Occupé depuis longtemps à rassembler les matériaux d'un grand travail +sur la symbolique chrétienne, M. Alfred Maury eut fréquemment occasion +de consulter les martyrologes et les légendes des saints. En les +compulsant, il fut frappé à la fois de l'importance des renseignements +de tout genre qui s'y trouvent consignés et du déplorable mélange qui +s'y est opéré entre le vrai et le faux, entre des récits offrant tous +les caractères désirables d'authenticité et de certitude et des fables +absurdes, des contes incroyables, dont la moralité blesse souvent les +sentiments les plus simples de justice et d'humanité. Il regretta +vivement alors qu'il n'existât pas d'ouvrage ou fussent poses les +principes d'un système de critique applicable à la majeure partie de ces +légendes, et qui permit de discerner la vérité du mensonge, en éclairant +ce chaos obscur, où il apercevait la possibilité de l'ordre et de la +régularité. Aussi conçut-il l'idée de tenter lui-même ce qui n'avait pas +encore reçu d'exécution, et chercha-t-il, par une comparaison longue et +attentive une foule de vies de saints, à découvrir les bases de cette +critique nécessaire. Tel est le résultat du travail qu'il vient de +publier sous ce titre: Essai sur les Légendes pieuses du _Moyen-Age_. + +Quelle méthode M. Alfred Maury a-t-il donc employée pour essayer +d'atteindre ce but? Il a pensé qu'il devait avant tout s'efforcer de +démêler, dans tous les faits soumis à son examen, l'idée qui paraissait +avoir présidé à leur rédaction. Ces différentes idées ainsi obtenues, +dit-il dans sa préface, je les ai classées entre elles de manière à les +rapporter au moins grand nombre de chefs possible, et ces divisions +générales, une fois formulées, m'ont fourni des principes élémentaires +que j'ai pris pour base de ma critique. Ce sont ces principes +élémentaires que cet essai est destiné à exposer. Ils se réduisent au +fond à trois, lesquels ont encore entre eux une fort grande parente, et +s'en confondent même en certains points.--On pourrait les énoncer ainsi: + +«1º Assimilation de la vie du saint à celle de Jésus-Christ; + +«2 Confusion du sens littéral et figuré, entente à la lettre des figures +du langage; + +«3º Oubli de la signification des symboles figurés, et explication de +ces représentations par des récits au loisir ou des faits altérés. + +Les trois premières parties de cet oeuvre sont consacrées au +développement de ces trois principes. M. Alfred Maury ne se contente pas +d'émettre des opinions plus ou moins contestables; tout ce qu'il avance, +il le prouve à l'aide de nombreux exemples qui dénotent une érudition +aussi profonde que variée. D'ingénieux rapprochements démontrent jusqu'à +l'évidence aux plus incrédules quelle large place la fable a occupée +dans la rédaction des légendes. Il ne suffit pas, en effet, au véritable +critique de traiter un fait de faux et de controuvé, il lui faut encore +remonter à l'origine de la confection du mensonge, en découvrir, autant +que possible, les motifs. + +Dans la quatrième partie, M. Alfred Maury passe en revue les garanties +d'authenticité qui nous sont offertes par ces légendes. Il montre quelle +distance énorme nous sépare, par la manière d'envisager les causes, de +l'époque où une foule de faits incroyables étaient accumulés dans +d'épais in-folio, destinés à nourrir la piété et la superstition du +vulgaire. Il fait, selon ses propres expressions, «tomber les +témoignages qui garantissaient l'exactitude de ces récits merveilleux, +avec la poussière qui recouvre aujourd'hui ces fatras, où se cachent +pourtant parfois des circonstances intéressantes et des détails +véridiques.» + +La conclusion de cet ouvrage nous ramène naturellement à l'introduction, +dans laquelle M. Alfred Maury, tout en en analysant la marche, détermine +la loi de la longue lutte de la raison et de la loi, de la science et de +la théologie. Il y a dix-huit cents ans, l'Évangile disait au monde: +«Heureux ceux qui croient sans avoir vu!» Il y a dix-huit cents ans, +saint Paul écrivait aux Corinthiens: «Je détruirai la sagesse des sages, +et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages? que +sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce siècle? Dieu +n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde?» Frappé de ces +paroles, M. Alfred Maury en a vainement cherché l'accomplissement autour +de lui, dans ce monde formé par le christianisme et qui n'a pas cessé de +vivre en lui et par lui. «Vainement il a cherché un pays de la terre +fidèle aux premiers enseignements de la foi; loin de là, il a trouvé la +science partout en honneur, partout respectée, protégée par l'opinion +publique, commandant aux nations ou donnant aux gouvernants leur plus +ferme appui. La science, c'est-à-dire la raison, qui en est le fond et +l'essence, est devenue, au contraire, comme un des plus nobles attributs +de la divinité; elle sert à interpréter la foi et à pénétrer les +mystères de la création; elle n'est donc pas détruite cette science, +puisqu'elle trône au milieu des sociétés, qu'elle marche la compagne +indispensable de toute doctrine, de toute croyance qui veut rencontrer +de la conviction dans les esprits? On dispute sans doute encore sur ses +conséquences, même sur quelques-uns de ses principes, mais chacun +convient de sa supériorité. C'est en son nom que tout se fait, que tout +s'édifie; elle est devenue la clef des intelligences, le levier de +l'esprit humain. Quel singulier changement s'est-il donc accompli +pendant ces dix-huit siècles, pour qu'il y ait entre la première voix +qui s'éleva jadis et celles qui se font entendre à cette heure une si +immense discordance? Quoi! le christianisme n'a pas cessé d'enseigner, +et voila que le couronnement de cet enseignement est la raison et la +science, tandis que, la première pierre avait été l'ignorance et la +simplicité du coeur!» Après l'avoir exposée en ces termes, M. Alfred +Maury se demande d'où vient une semblable opposition; il l'explique, il +la justifie. Il nous fait assister à tous les progrès successifs et au +triomphe définitif de la raison sur la foi simple et ignorante des +premiers âges, et il reconnaît que cette victoire a été suivie d'excès +déplorables; mais il prédit les conséquences heureuses et durables que, +dans son opinion, elle doit avoir pour l'humanité. + +Cet ouvrage n'est pas sans défauts, mais il se produit dans le monde +savant et littéraire avec une modestie si franche que nous ne pouvons +pas lui reprocher d'être parfois un peu obscur, incomplet et écrit d'un +style trop négligé; il possède d'ailleurs de nombreuses et rares +qualités. Le choix du sujet qu'il a traité, l'indépendance de ses +opinions, son érudition et son bon sens assurent dès à présent à M. +Alfred Maury une place distinguée parmi les critiques savants de son +époque, et lui permettent d'avoir désormais «la prétention d'écrire un +traité complet sur une matière entièrement neuve.» + +_Oeuvres choisies de Napoléon_. 1 vol. in-18 de 500 pages, avec un +portrait.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3 fr. 50 c. + +Les _Oeuvres choisies de Napoléon_, que vent de réimprimer en un joli +volume in-18 l'éditeur de la Bibliothèque variée, ne renferment pas les +précieux manuscrits retrouves à Lyon par M. Libri, et dont +l'_Illustration_ a déjà publié la partie la plus curieuse, les _Lettres +sur l'Histoire de la Corse._ Divisées en cinq parties, la campagne +d'Italie, l'expédition d'Égypte, le consulat, l'empire et les +cent-jours, elles se composent seulement de tout ce que Napoléon a écrit +de plus intéressant depuis son arrivée à l'armée d'Italie, en 1796, +jusqu'à sa seconde abdication en 1815. Ce sont ses le lettres au +directoire, à Carnot, à Joséphine, à Marie-Louise, aux souverains et aux +généraux des États avec lesquels la France était en guerre, ses +proclamations à ses armées ou au peuple français, ses ordres du jour, +ses bulletins, ses discours, ses messages au sénat et au corps +législatif, ses allocutions à sa garde, et enfin son acte d'abdication, +et, après la bataille de Waterloo, sa noble lettre au prince régent +d'Angleterre; en un mot, c'est l'histoire de tous les grands événements +de sa vie, racontés par lui-même. + +L'Empereur Napoléon, dit M. Auguste Pujol, dans une courte mais élégante +introduction mise en tête du ce recueil, n'était pas seulement un grand +capitaine, un grand politique, un grand administrateur, il était encore +un grand écrivain. Nul n'a plus que lui étonné les hommes, et il les a +étonnés autant par son langage que par ses desseins. De lui plus que de +tout autre, on peut dire ce mot fameux: _le style est l'Homme_. Il écrit +et il parle comme il agit; sa parole est une action qui s'exprime, son +action une parole qui se réalise.. + +«Les mouvements successifs de sa pensée sont ce qui fait le mieux +connaître cette âme extraordinaire; on l'y suit pas à pas dans son +développement impétueux; on y voit naître, palpiter et grandir la +volonté qui a soumis et soulevé le monde; et il n'y a pas un de ses +mouvements intérieurs qui ne se révèle dans les transformations de son +style. + +«Jeune encore, il jette dans des oeuvres hâtives, incorrectes, le +désordre d'idées qui le tourmente, où exhale en invectives passionnées +son exaltation républicaine.. La langue à part qu'il se fait n'est +encore qu'une ébauche. En Italie, il écrit au directoire des lettres +pleines encore de l'inquiétude de sa jeunesse, mais où cette inquiétude +n'est déjà plus que l'ardente préemption du génie... En Égypte, son +esprit se colore fortement des teintes du climat; il prend dans les +formes de sa parole le faste musulman... Consul, il s'attache de +lui-même à régler sa fougue, il porte dans ses écrits l'ordre et le +calme qu'il rétablit dans le pays tout entier... Empereur, sa voix +s'élève aussi haut que sa destinée. Avec les aigles romaines et le +manteau des Césars, il prend le tour bref et fier de l'antique langue +impériale... Quand vient la période des revers, tout s'assombrit et +s'efface à la fois pour lui; il trace d'une main affaiblie le récit de +ses derniers combats, et ne retrouve ses élans accoutumés que pour +ramener au vol l'aigle blessé de l'île d'Elbe à Paris. Vaincu, il +termine sa vie publique par une lettre immortelle. + +«Enfin, il a enrichi la littérature Française, déjà si riche, d'un +nouveau genre où il est sans modèle et sans rival, la proclamation; il a +créé une éloquence nouvelle après tant de triomphes oratoires, +l'éloquence militaire. Sous ce rapport il est classique et mérite de +prendre place au premier rang de nos écrivains; il a fait des +proclamations comme Pascal des pensées, Bossuet des oraisons funèbres, +La Fontaine des fables, et Molière des comédies; il est, dans ce genre, +le premier et le dernier.» + +_Lucrèce_, tragédie en cinq actes et en vers; par F. PONSARD. 3e +édition. 1 joli vol. in-18.--Paris,1843. _Fuene_, 2 fr. + +La belle tragédie de M. Ponsard a eu autant de succès à la lecture qu'à +la scène. Trois éditions, épuisées en moins de quatre ans, prouvent que +la France n'a pas encore perdu, comme on aurait pu le craindre, le goût +des beaux vers, et qu'elle préférera toujours de nobles sentiments +simplement, mais élégamment exprimés, à ces compositions sans nom que +certains écrivains essayaient de lui faire accepter pour des +chefs-d'oeuvre dignes d'être imités.--Heureusement cette +contre-revolution littéraire, engagée au nom de la liberté et du progrès +et soutenue dès son début par quelques jeunes gens enthousiastes, touche +à son terme. La littérature comme en politique, comme en religion, +l'esprit humain peut s'arrêter quelque temps au milieu de sa carrière, +mais il ne rétrograde jamais; si longues que soient ses haltes, tôt ou +tard il reprend sa marche et continue son oeuvre au point où il l'avait +laissée. Malgré ses défauts _Lucrèce_ aura eu la gloire de déterminer la +France à quitter la fausse voie ou elle s'égarait à la suite du chef de +l'école romantique et de ses principaux disciples. A ce titre seul,--et +elle en a beaucoup d'autres,--elle mériterait donc de prendre une place +dans toutes les bibliothèques d'élite; car, quel que soit l'avenir +réservé à M. Ponsard, sa première tragédie restera toujours un des +événements les plus importants de l'histoire du théâtre français au +dix-neuvième siècle. Cependant, que deviendront les Burgraves? combien +d'éditions a eues la fameuse trilogie de M. Victor Hugo? + +_Des Chemins de fer et de l'application de la loi du 11 juin 1842_; par +M. le comte Daru, pair de France. 1 vol. in-8. _Mathias_, quai +Malaquais, 15. + +S'il est une matière qui doive exciter à un haut degré l'attention des +hommes d'État, des publicistes et des économistes, et appeler leurs +méditations, c'est le système de chemins de fer que la France, pressée +qu'elle est de toutes parts par les exemples des nations voisines, sent +le besoin de créer chez elle. Aussi de nombreuses publications sont +venues attester, depuis dix ans, que les esprits obéissaient à cette +préoccupation; mais, il faut le dire, la plupart des tentatives faites +jusqu'à présent étaient restées à l'état de théories, ou avaient donné +lieu à des avortements successifs. La loi du 11 juin 1842, qui décréta +le grand réseau des chemins de fer, est le premier pas régulier qu'on +ait fait dans la voie de la réalisation; mais cette loi elle-même n'est +qu'un instrument qui peut se briser dans des mains inhabiles, qui peut, +comme, l'a dit M. Dufaure, faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, +suivant la manière dont il sera employé. + +Les esprits sages doivent donc chercher le meilleur mode d'application +de cette loi; car, remarquons-le bien, la solution donnée à toutes les +questions qui avaient si passionnément animé les controverses +antérieures n'est qu'apparente: dépouillez la loi, et vous retrouverez +en présence l'État et les compagnies. L'État a un peu avance, les +compagnies ont un peu reculé; mais, en définitive, en reconnaissant que +l'État ne pouvait exécuter et exploiter, la loi a fait aux compagnies +une belle part et les laisse encore maîtresses du terrain. + +L'ouvrage que nous avons sous les yeux et qui est dû à la plume élégante +et facile d'un pair de France de la génération nouvelle, a pour but de +rechercher le meilleur mode d'application de cette lui du 11 juin 1842, +qui, comme nous le disions plus haut, laisse entières les questions des +rapports de l'État avec les compagnies. C'est le premier ouvrage de +longue haleine qui ait été fait sur ce sujet, et, à ce titre, il a +vivement excité l'attention publique. + +L'auteur a divisé son livre en quatre parties: + +Dans la première partie, il rappelle que le projet présenté par le +gouvernement ne comprenait qu'un petit nombre de lignes, et un mode +uniforme d'intervention des compagnies dans l'oeuvre qui devait être +créée par l'État; mais ce projet ne sortit de la discussion des Chambres +qu'avec l'adjonction d'un grand nombre de lignes; ce qui fit qu'au lieu +d'être une loi d'application immédiate, comme le voulait le +gouvernement, elle ne fut plus qu'une loi de principe, de _classement_. +Quant au mode d'intervention des compagnies, l'amendement de M. +Duvergier de Hauranne donna au gouvernement la faculté d'appeler à son +aide les compagnies, sans rien stipuler sur le système d'intervention +financière du trésor dans les différents cas. + +Dans la deuxième partie, l'auteur passe en revue les divers motifs qui +doivent influer sur le classement des lignes de chemins de fer, et il +arrive à cette conclusion: «Que l'intérêt public qui s'attache à la +création des chemins de fer est moins un intérêt commercial et +stratégique qu'un intérêt politique et administratif; que c'est la +circulation des hommes, et, avec les hommes, des idées; que c'est la +circulation des ordres et dépêches du gouvernement qui constitue le but +essentiel et l'objet fondamental des chemins de fer.» Tout en accordant +à l'auteur que les chemins de fer serviront surtout les intérêts +politiques et administratifs, nous ne partageons pas sa manière de voir +sur le rôle de ces voies de communication, au point de vue stratégique +et commercial. Sans doute le transport des troupes et surtout de +l'artillerie et de la cavalerie exigera un matériel énorme et souvent +peu en rapport avec l'exploitation habituelle du chemin; mais n'est-ce +donc rien que de gagner quinze jours sur une marche de 300 lieues? +D'ailleurs ne doit-on pas, sous peine d'être vaincu, opposer à l'ennemi +des moyens analogues à ceux qu'il emploie? et si les peuples voisins +trouvent dans leurs chemins de fer un mode de concentration rapide de +leurs troupes, ne serait-ce pas abandonner l'intérêt stratégique que de +ne pas nous créer un système aussi perfectionné que le leur? Quant au +transit, si faible qu'il soit, c'est une branche de relations +internationales qu'il serait d'une mauvaise politique d'abandonner, et +que d'ailleurs il est possible d'augmenter, nous en avons la conviction, +dans d'assez fortes proportions. + +La troisième partie de l'ouvrage que nous analysons est consacrée à +l'examen du mode d'exécution. L'auteur, après avoir rappelé les systèmes +exclusifs qui ont été tour à tour préconisés et vaincus, et les avoir +compares à ceux auxquels les différents États, tant d'Europe que des +États-Unis, ont dû la création des chemins de fer, arrive à cette +conclusion, que l'esprit d'association n'existe pas encore en France. + +Cette conclusion n'est malheureusement que trop juste: l'esprit +d'association n'est pas encore né en France; la centralisation +administrative et la modicité des fortunes, telles sont les deux causes +auxquelles ou doit attribuer ce fâcheux état des esprits; de là à +l'intervention financière de l'État dans les grands travaux publics, la +conséquence est naturelle. Cette intervention financière ne peut revêtir +que trois formes: la garantie du _minimum_ d'intérêt, le prêt, la +subvention. L'auteur ne cache pas sa prédilection marquée pour la +première de ces formes; cependant il ne la demande qu'en faveur des +lignes qui doivent être fructueuses pour les compagnies, et on conçoit +que dans ce cas l'État n'a jamais rien à craindre et donne une garantie +morale qui ne doit grever en rien le Trésor. «La subvention doit, +dit-il, être réservée aux lignes qui ne sont pas par elles-mêmes assez +productives, et le prêt pour les compagnies déjà existantes et qui sont +menacées d'une ruine prochaine. Ces trois modes d'intervention avaient +déjà été mis en pratique par le gouvernement avant le vote de la loi du +11 juin. Maintenant l'intervention est différente: elle consiste à +construire le chemin et à le livrer à une compagnie qui exploite sous +certaines conditions.» + +Dans la quatrième partie, M. le comte Daru traite réellement et +exclusivement de l'application de la loi du 11 juin, et il arrive à +conclure que l'État doit chercher à traiter avec des compagnies pour +l'exécution des chemins de fer, thèse qu'il a si bien soutenue ces jours +derniers à propos du chemin d'Avignon à Marseille; mais que si les +compagnies ne se présentent pas, l'État doit marcher en avant et ne plus +se borner aux travaux du chemin, mais aborder les fournitures de rails +et de machines. + +En résumé, l'ouvrage de M. le comte Paru est un traité à peu près +complet, à un certain point de vue, de l'immense question des chemins de +fer; son auteur l'a envisagée avec courage, et n'a dissimulé ni les +inconvénients ni les avantages de la loi qui, selon lui, doit donner, si +elle est bien comprise, un grand essor à l'esprit industriel en France. + +_Encyclopédie nouvelle_, ou Dictionnaire philosophique, scientifique, +littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines +au dix-neuvième siècle; par une société de savants et de littérateurs; +publiée sous la direction de MM. PIERRE LEROUX ET JEAN REYNAUD, 41e +livraison mensuelle.--Paris, 1842. _Gosselin_. 2 fr. + +La 41e livraison de l'_Encyclopédie nouvelle_, qui vient de paraître, +contient la fin du tome IV et le commencement du tome V (le tome VIII et +dernier est déjà complet). On y remarque, comme dans toutes les autres +livraisons, plusieurs articles du plus haut intérêt et signés par des +noms illustres: _Encyclopédie_, _Épicerie_, de M. Jean Raynaud; +_Épopée_, de M. Edgar Quinet; _Érasme_, de M. Fortout; _Descartes_, de +M. Renouvier: _Épiscopat_, de M, Haureau; _Épargne_, de M. Fabas; +_Engrais_, de M. Cazeaux; _Ennius_, de M. Joguet; _Épicurisme_, de M. +Mongin. Cette grande et utile publication, qui marche rapidement à sa +fin, obtient tout le succès qu'elle mérite. Nous lui consacrerons +plusieurs colonnes de l'un de nos prochains bulletins; aujourd'hui nous +ne faisons qu'annoncer la mise en vente de sa 41e livraison, en +apprenant à ceux de nos lecteurs qui l'ignoreraient, que les 8528 +colonnes de ses 40 premières livraisons, qu'ils peuvent se procurer au +prix de 82 francs, contiennent la matière de 82 volumes in-8. + + + +Modes.--Vieux bijoux. + +Aujourd'hui la mode des vieilles choses s'applique à tout: il faut en +excepter les femmes, qui doivent paraître toujours jeunes, malgré leurs +atours à la vieille et au milieu de leurs appartements gothiques. + +Les vieux bijoux ont été quelque temps oubliés, mais enfin leur tour est +venu, et maintenant ils sont un complément indispensable de toilette, de +même qu'un éventail peint d'après Boucher ou Watteau. + +Il est vrai de dire que nos bijoutiers ont tiré très-grand parti, pour +la coquetterie moderne, des malachites, des grenats, et surtout des +émaux. + +Ainsi, pour attacher les guimpes un les fichus, on porte beaucoup +d'épingles fond émail bleu, entourées du petites perles on de brillants; +au milieu est une fleur en pierres pareilles à l'entourage;--puis des +bagues qui forment cachet, ou qui portent en relief des chiffres formés +de diamants ou de perles;--des bracelets qui, en se détachant, +deviennent échelles de corsage;--des épingles ou coulants pour +bracelets, et des boucles de ceintures. + +Un noeud en malachite et grenat remplace la broche, qui ne se porte +presque plus. + +[Illustration.] + +La châtelaine, style Louis XV, que nous reproduisons est encore en +vogue: elle sert à suspendre à la ceinture, montre, flacon, clef du +coffre à bijoux, etc. + +[Illustration.] + +Cette épingle est du temps de Louis XIII: elle est ornée d'émaux, de +pierres taillées à facettes et en cabochon; les pendeloques sont en +grosses perles. + +[Illustration.] + +Et cette bague Pompadour, que le noeud qu'elle représente avait fait +surnommer un attachement, ne nous rappelle-t-elle pas les charmantes +coquetteries de nos aïeules? La mode des vieilleries a eu ses +exagérations, mais celle-ci est vraiment charmante d'originalité. + +On est revenu aussi au goût des vraies belles choses pour ameublement. +Ainsi, plus de ces vieux meubles qui n'avaient dans les premiers temps +que le prestige de la mode pour protéger leur caducité; plus de +tapisseries fanées, de porcelaines cassées: tout cela a été remplacé par +des meubles de Boule aux incrustations délicates et par des tapisseries +modernes faites sur les anciens dessins. + +De belles porcelaines de Sèvres, des groupes en vieux saxe, des +figurines coquettes et mignardes, garnissent les étagères. Les bronzes +les plus riches, les candélabres antiques, les coupes de Benvenuto, +enfin des chefs-d'oeuvre qui seraient admirés dans le cabinet d'un +antiquaire, ornent maintenant la demeure de l'artiste, de l'homme de +goût et de la femme à la mode. + + + +[Illustration: Amusement des sciences.] + +SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO. + +I. Pesez la bille d'ivoire dans l'air en la plaçant sur l'un des bassins +d'une balance. Fixez-la ensuite, à l'aide d'un fil ou d'un crin et d'un +peu de cire, au-dessous de ce bassin, et pesez-la entièrement plongée +dans l'eau. Prenez les 21/11 de la différence entre les deux poids, et +extrayez la racine cubique du résultat réduit en décimales. Vous aurez +en décimètres et fractions de décimètre la longueur du diamètre cherché, +si vos poids ont été rapportés au kilogramme pris pour unité. + +Supposons, par exemple, que la bille pèse 307 grammes dans l'air, et, +qu'en la plongeant dans l'eau, elle ne pèse plus que 55 grammes. La +différence entre 307 et 55 est 252 grammes, dont les 21/11 donnent 572 +grammes. Cette différence, considérée comme fraction du kilogramme, +s'écrit ainsi: 0,572. Extrayez-en la racine cubique, c'est-à-dire +cherchez le nombre qui, multiplié deux fois de suite par lui-même, donne +pour produit 0,572, vous trouverez 0,85. Vous en conclurez que le +diamètre de la bille est de 85 millimètres. + +Si l'on trouve trop incommode, pour peser la bille dans l'eau, de +l'attacher au bassin de la balance, ou pourra procéder autrement. On +commencera par la peser dans l'air en même temps qu'un flacon ou un vase +bien rempli d'eau. Puis on la plongera dans ce vase, ce qui déterminera +la sortie d'un certain volume d'eau égal à celui de la bille, et on +pèsera le tout dans ce nouvel état. On fera sur la différence des deux +pesées les mêmes opérations que ci-dessus. + +Ainsi le flacon plein et la bille pesant ensemble 607 grammes, lorsque +la bille aura été plongée dans le flacon et aura fait sortir une +certaine quantité d'eau, le tout ne pèsera plus que 355 grammes. La +différence entre 607 et 355 est 252 grammes, comme ci-dessus. + +II. Il y a une infinité de procédés pour résoudre cette question. En +voici un choisi parmi les plus simples. + +Dites à la personne qui a pensé le nombre de le tripler, et ensuite de +prendre la moitié exacte de ce triple, s'il est pair, ou la plus grande +moitié, si la division ne peut pas se faire exactement. Vous ferez +encore tripler cette moitié, et vous demanderez combien de fois le +nombre 9 s'y trouve compris. Le nombre pensé sera le double, si la +division par la moitié a pu se faire; mais, si le triple du nombre pensé +était impair, il faudra ajouter l'unité. Ainsi, soit 5, le nombre à +deviner; son triple est 15, dont la plus grande moitié est 8; le triple +de 8 est 24 où 9 se trouve deux fois. Le nombre pensé est donc le double +de 2 ou 4 augmenté de 1. + + +NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. + +I. Donner une méthode générale pour deviner le nombre que quelqu'un aura +pensé. + +II. Deviner combien il y a de points dans la carte que quelqu'un aura +tirée d'un jeu de cartes. + + + +[Illustration:] + +Observations Météorologiques +FAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS. 1843.--JUILLET. + +[Illustration: Tableau complexe reproduit sous forme d'illustration.] + + + +Rébus + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. +Un homme en eau entre deux airs. + +[Illustration: Nouveau rébus.] + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0023, 5 *** + +***** This file should be named 38271-8.txt or 38271-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/7/38271/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38271-8.zip b/38271-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..963c8bd --- /dev/null +++ b/38271-8.zip diff --git a/38271-h.zip b/38271-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9538d5c --- /dev/null +++ b/38271-h.zip diff --git a/38271-h/38271-h.htm b/38271-h/38271-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0fe9c97 --- /dev/null +++ b/38271-h/38271-h.htm @@ -0,0 +1,3420 @@ + +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843 + +Author: Various + +Release Date: December 11, 2011 [EBook #38271] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0023, 5 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + +<p>L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<pre> + Nº 23. Vol. I.--SAMEDI 5 AOÛT 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. + pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40 +</pre> + +<div class="somm"> + +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Troubles dans le Pays de Galles</b>. Les Rébeccaïtes. <i>Ferme galloise pillée +et incendiée pendant la nuit par les rébeccaïtes</i>.--<b>Le comte +Kollowrath-Liebsteinski</b>, ministre de l'intérieur, en Autriche.--<b>Courrier +de Paris</b>. <i>Vue extérieure et Vue intérieure du Pavillon Henri IV à +Saint-Germain; une Scène des Demoiselles de Saint-Cyr; mademoiselle +Plessis; mademoiselle Anaïs; M. Firmin; M. Regnier</i>--<b>Une Surprise de +nuit</b>. Nouvelle par O. N. <i>Gravure</i>.--<b>Paris au bord de l'Eau. II</b>. <i>Un +Parapet; Entrée des Bains Deligny; Vue intérieure des Bains Deligny; la +Pleine Eau</i>.--<b>Cours scientifiques</b>. École de Médecine. Botanique: M. +Martins, professeur agrégé.--<b>Margherita Pusterla</b>, Roman de M, César +Cantù. Chapitre 1er, la Marche triomphale. <i>Huit Gravures</i>.--<b>Bulletin +bibliographique. --Annonces. --Modes</b>. Vieux Bijoux. <i>Trois +Gravures</i>.--<b>Amusements des Sciences.--Météorologie.--Rébus</b>.</p> +</div> +<br> +<h2>Troubles dans le Pays de Galles.</h2> + +<h4>LES RÉBECCAÏTES.</h4> + +<p>«En souhaitant toutes sortes tic prospérités à Rébecca, ils lui dirent: +Vous êtes notre soeur; croissez en mille et mille générations, et que +votre race, s'empare des portes de ses ennemis.»</p> + +<p>Ce verset 60 du chapitre XXIV de la Genèse est l'étymologie du nom des +rébeccaïtes, qu'ont adopté les émeutiers, les <i>rioters</i> de la +principauté de Galles. Les portes dont ils s'emparent sont les +<i>turn-pikes</i> et les <i>toll-bars</i> barrières construites pour la perception +des octrois et des taxes nécessaires à l'entretien des routes. Leurs +ennemis sont moins les hommes que les mauvaises lois. Revêtus d'habits +de femme, le visage noirci, les rébeccaïtes se montrent en armes dans +les comtés (<i>shires</i>) de Carmarthen, de Glamorgan, de Cardigan et de +Pembroke. Les barrières de Guttevant, de Pumfag, de Bethania, de +Bulgoed, de Kidwilly, du New-Castle-Emlyn, de Cardigan, sont déjà +tombées sous leurs coups. Le 19 juin, ils ont osé, au nombre de +plusieurs mille, entrer à Carmarthen pour en démolir le <i>work-house</i>, et +déjà ils jetaient le mobilier par les fenêtres, quand les dragons les +ont dispersés.</p> + +<p>Les rébeccaïtes ne se contentent pas de détruire des barrières; ils +dévastent les propriétés de ceux qui sont connus par leur rigueur envers +la classe inférieure. Dans la nuit du 21 juillet, ils ont ravagé les +plantations du capitaine Banks Davis, près Llanon. Le 25, ils ont mis le +feu à l'habitation d'un fermier de Cumwill. Le chef de ces insurgés se +cache sous le pseudonyme de <i>miss Rébecca</i> ou de <i>la mère Rébecca</i>. Il a +pour lieutenants <i>miss Cromwell, Charlotte, Nelly, Ret</i> et <i>Catie</i>, +C'est suivant les uns, un avocat sans clientèle; suivant les autres, le +frère d'un membre de la Chambre des Communes. Ce mystérieux personnage +paraît rarement. On l'a vu diriger l'attaque d'une ferme, et faire +éteindre l'incendie à la voix d'une mère qui lui demandait grâce pour un +enfant alité. On suppose que c'est lui qui, le 16 juillet, s'est +présenté à cheval à la porte de Pumfag, dans le district de Gower +(Glamorganshire), et a sonné du cor pour évoquer les démolisseurs. C'est +toujours en son nom que les affiches sont posées dans les paroisses pour +annoncer les expéditions. L'heure ordinaire du rendez-vous est dix +heures du soir. Ou ne garde des rébeccaïtes qui s'y présentent que le +nombre indispensable à l'accomplissement de l'oeuvre projetée. Vers onze +heures la bande se met en marche; trois ou quatre éclaireurs, puis une +vingtaine d'hommes d'avant-garde précédent le gros de la troupe, qui +s'avance divisée par escouades, armée de fusils, de scies, de haches, de +leviers, de pioches, de pelles, de marteaux, etc.; vingt à trente +individus composent l'arrière-garde, et trois ou quatre hommes veillent +à cent pas plus loin. Quand l'expédition est importante, des <i>flanking +parties</i> sont placés sur les côtés. Arrivés à une barrière, les +<i>rioters</i> en chassent le percepteur, brisent les chaînes, abattent les +murs, arrachent les portes de leurs gonds, au son des tambours, des +trompettes et des cornets à bouquin, et se séparent après avoir tiré des +coups de fusil à poudre, en signe de joie. L'avant et l'arrière-garde +ont seules des fusils chargés à balles. Ces troubles durent depuis +plusieurs années, et l'autorité a tenté d'inutiles efforts pour les +réprimer, quoique, dès 1839, elle ait envoyé des renforts aux troupes +qui poursuivaient les bandes insurgées. La Chambre des Communes vient +d'être saisie de la question galloise, dans les séances des 28 et 29 +juillet dernier. «Depuis longtemps, a dit sir John Russell, le Pays de +Galles est en proie à une effervescence excessive, et le ministère +actuel n'a rien fait pour la calmer. Triste et vain moyen que celui qui +consiste à y envoyer des dragons! ces soldats ne font que se fatiguer +sans pouvoir apaiser des désordres aussi graves.» Sir Hubert Peel, dans +sa réponse, a insisté sur ce que le mouvement n'avait pas un caractère +politique. «Il n'y a rien, a-t-il répété, qui annonce le mécontentement +contre le gouvernement, le mécontentement politique.» Les paysans +gallois ne songent pas en effet à détrôner les ministres; mais ils font +plus: ils attaquent les vices de l'organisation civile, ils protestent +par la force contre l'inégale répartition des bénéfices sociaux.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b> +Ferme galloise pillée et incendiée pendant la nuit par les Rébeccaïtes.</b></p> + +<p>Quelles sont les causes du rébeccaïsme? On pourrait les résumer en un +seul mot, la misère. La population galloise vit chétivement de +l'exploitation des mines, des travaux métallurgiques et de l'élève des +bestiaux. Le salaire, qui est, en terme moyen, d'un schelling (1 fr. 25 +c.) par jour, suffirait strictement aux ouvriers s'il n'y avait jamais +de chômage; mais la stagnation générale des affaires interrompt trop +souvent le travail des forges et des mines; le dénuement de la classe +laborieuse est aggravé par les impôts qui pèsent sur la houille, les +grains et la chaux. Les paysans vont chercher aux fours ce dernier +produit, qu'ils emploient comme engrais, et quand le trajet est long, +ils rencontrent en chemin tant de <i>toll-houses</i>, qu'il leur arrive de +débourser six livres sterling de péages pour une valeur de cinq livres +sterling de chaux. Une autre taxe non moins onéreuse est la dîme, +d'autant plus antipathique que les dix-neuf vingtièmes des Gallois +appartiennent aux Églises dissidentes.</p> + +<p>L'élévation des baux accable les fermiers. Les terres, dans le pays de +Galles, n'ont pas une aussi grande étendue qu'en Angleterre, et le sol +est beaucoup moins fertile. Les fermes de trois cents acres (1) sont +rares; les plus ordinaires comprennent cent quatre-vingts, cent +cinquante, ou seulement vingt-cinq acres. Quoiqu'elles offrent peu de +ressources, elles sont louées à raison de deux cents, cinquante ou +trente livres sterling; les prés sont affermés cinq livres l'acre dans +les environs de Carmarthen, trois livres dix schellings dans les +vallées, et quinze schellings dans les marécages, ou l'on ne peut faire +paître que des moutons et des chèvres. Les fermiers récoltent à peine de +quoi payer leurs rendages; ils n'ont pour aliments qu'un pain d'orge +grossier, du lait, du fromage, un peu de lard, jamais d'autre nourriture +animale; et la détresse oblige parfois les plus pauvres à travailler +chez les plus aisés en qualité de simples journaliers (<i>jobbing +labourers</i>).</p> + +<blockquote>[Note 1: L'acre équivaut à 40 ares 467 milliares.]</blockquote> + +<p>Loin de remédier à ces maux, la taxe des pauvres sert de prétexte à de +nouvelles récriminations. Les dépôts de mendicité (<i>work-houses</i>) ne +peuvent admettre qu'un petit nombre de malheureux, et les pauvres libres +végètent sans secours et sans pain.</p> + +<p>Les rébeccaïtes se sont proposé de demander compte de ces souffrances, +et, sans moyens légaux de se plaindre, ils ont procédé par la violence +et la destruction. Les ouvriers mineurs, les forgerons, les +agriculteurs, ont formé l'association rébeccaïte, dont le but a été +formulé dans une assemblée tenue, le 20 juillet, à Cumlwor, dans le +comté de Carmarthen: «Voulant prendre des informations sur les justes +griefs du peuple, et adopter la meilleure méthode pour le soustraire aux +étonnantes privations qu'il endure, la <i>Convention Nationale</i> décrète la +démolition des barrières, l'abolition de la dîme et des taxes, et une +réduction de 25 pour 100 sur les fermages.»</p> + +<p>Un conçoit qu'avec de semblables intentions les rébeccaïtes se soient +concilié les sympathies de la majorité. La population les protège et +leur garde le secret. De faux avis égarent les dragons et la troupe de +ligne, qui se lassent inutilement à poursuivre les insurgés au nord, +pendant qu'on démolit les turn-pikes du midi. Quelques-uns des meneurs +ont été arrêtes, et comparaissaient ces jours derniers devant les +assises de Swansea, présidées par M. John Morris; mais l'agitation se +prolonge, entretenue par la rancune séculaire que gardent aux Anglais +les Gallois, descendants des Aborigènes qui furent refoulés dans les +montagnes par l'invasion anglo-saxonne.</p> + +<br><br> + +<h2>Le comte Kollowrath-Liebsteinski..</h2> + +<h4>MINISTRE DE L'INTÉRIEUR EN AUTRICHE,</h4> + +<p class="mid">(Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.)</p> + +<p>Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui +toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaça au ministère de +l'intérieur le célèbre comte de <i>Saurau</i>, l'ami, le compagnon de Joseph +II, et l'un des hommes d'État les plus distingués dont l'Autriche puisse +encore s'honorer. Trop imbu des idées de réforme et des opinions +libérales de son ancien maître, trop indépendant de caractère et trop +libre peut-être dans l'expression de sa pensée, le grand-chancelier dut +succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le +prince ne supportait qu'avec impatience un supérieur, et Saurau était +président du conseil des ministres par droit d'ancienneté; il l'était +même à double titre, le ministère de l'intérieur ayant été jusqu'alors +inséparable de la présidence du conseil. Saurau fut disgracié et nommé +ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut à Florence.</p> + +<p>Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrâce, était +<i>grand-bourgrave</i>, ou gouverneur-général de la Bohème: il fut mis à la +place du ministre déchu. Metternich, ravi d'être enfin débarrassé de +<i>Saurau</i>, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposés à +obéir à ses volontés, proposa Kollowrath à l'empereur. Il s'abusait +étrangement sur le caractère de ce nouveau collègue; s'il l'eût connu +alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore +préféré garder <i>Saurau</i>, ou du moins il aurait certainement proposé un +autre ministre à l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de +triompher.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le +prince dans son illusion; il commença tout de suite par réclamer +hautement la présidence du conseil, en sa qualité de ministre de +l'intérieur et de successeur du comte de Saurau. Étourdi d'une pareille +prétention dans celui qu'il considérait déjà comme un subordonné, +Metternich reconnut son erreur; mais il était trop tard: François 1er ne +revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les décisions qu'il avait une +fois crises, et il lui déplaisait singulièrement de changer ses +ministres; fidèle en cela à l'ancien système de l'Autriche, qui repose +sur le principe d'immuabilité en tout et partout. D'ailleurs le comte +Kollowrath convenait à son maître autant par ses manières que par son +travail.</p> + +<p>Il n'y avait donc aucun espoir de se débarrasser de ce rival, et le +prince dut avoir recours à d'autres moyens pour s'assurer +irrévocablement une préséance qui lui avait déjà coûté tant d'intrigue +et de politique. Ce fut pour mettre fin à ces dissensions intestines que +l'empereur créa, en faveur de Metternich, un titre sans précédent, qui, +pareil à la triple couronne des papes, le revêtissait aussi d'un triple +pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil.</p> + +<p>Il fut nommé «<i>haus hof und staats kauzler</i>,» c'est-à-dire que d'un +trait de plume il devint <i>le grand-chancelier de la maison impériale, de +la cour et de l'État.</i>--Saurau n'avait été que grand-chancelier d'État, +et Kollowrath fut ainsi réduit au silence.</p> + +<p>Néanmoins, à partir de ce jour, et malgré sa victoire, le prince ne vit +jamais son collègue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son +département et empêcha que le triple chancelier y ait jamais pénétrer +son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un était sans bornes +dans le gouvernement des affaires extérieures, l'influence de l'autre +dans l'administration intérieure fut pareillement illimitée. Tous deux +néanmoins restèrent soumis dans leur puissance respective à la volonté +toujours souveraine de <i>François</i>. On ne doit pas se faire illusion sur +ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le maître chez lui, et +Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volonté. +Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand +essor.</p> + +<p>La rivalité entre ces deux ministres, en égale faveur auprès de leur +maître, allait chaque jour en croissant, et, à la mort de l'empereur +elle était à son comble, menaçant de devenir fatale à l'un ou à l'autre. +Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la +machine caduque qu'il gouverne, prit alors une résolution décisive. Il +s'empressa de courir chez son collègue de l'intérieur, et lui tendant +amicalement la main, il lui proposa d'oublier le passé et de s'unir pour +le présent; de cette <i>union seule</i> devait dépendre l'heureuse transition +du règne qui finissait à celui qui allait commencer.</p> + +<p>Cette démarche, qui fut un grand évènement politique, ne saurait être +bien appréciée que par ceux qui connaissent la fierté sans bornes du +prince envers ses égaux. Cette fierté avait plié devant la nécessite: +Metternich avait trop d'habileté pour ne pas comprendre que cette +réconciliation était indispensable.</p> + +<p>Kollowrath accueillit, en ennemi généreux, les propositions du prince, +et Ferdinand monta sans opposition sur le trône, quoique privé de ses +facultés intellectuelles.</p> + +<p>Cette journée fit bien des dupes, et des dupes bien haut placées.</p> + +<p>A partir de ce moment, la concorde parut régner entre les deux rivaux, +et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois +passé et la machine de l'État ayant repris son train accoutumé, la +froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientôt leur +alliance éphémère fut entièrement rompue.</p> + +<p>Pour expliquer cette rupture, qui arrêta pendant quelque temps la marche +du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attachées à +la cour, il faut remonter à ce qui se passa aussitôt après la mort de +François Ier.</p> + +<p>A l'avènement de Ferdinand, il avait fallu nécessairement établir un +pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette +mesure, chacun se serait trouvé indépendant dans son département, et +l'anarchie ministérielle devenait imminente. Un conseil d'État composé +de l'archiduc <i>Louis</i>, qui, depuis plusieurs années, avait été +secrètement l'<i>alter ego</i> de son Frère François, de Metternich et de +Kollowrath, prit en main la direction suprême du gouvernement. Ces trois +personnages s'adjoignirent encore l'archiduc <i>François-Charles</i>, +héritier présomptif du trône, afin de l'initier aux affaires, dont il +avait toujours été éloigné du vivant de son père. Ce conseil souverain, +qui s'est ainsi créé lui-même, n'appelle les autres ministres dans son +sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs départements, et les +actes ne sont présentés à l'empereur que pour la simple formalité du +seing.</p> + +<p>Voilà comment l'Autriche est administrée aujourd'hui, et son +gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul +chef. Ce sont, en effet, les mêmes hommes qui font mouvoir les mêmes +rouages; seulement l'ancien maître est mort, et le fils, n'entendant +rien aux affaires, s'en rapporte à ceux qui ont travaillé sous son père.</p> + +<p>Les quatre co-régents gouvernaient depuis quelques mois en bonne +harmonie, lorsqu'en 1836 on résolut de poser solennellement la couronne +de Bohème sur la faible tête de Ferdinand; dès lors Kollowrath se trouva +en dissidence avec ses collègues. Patriote ardent, zélé pour la gloire +de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens, +il insista pour que Ferdinand fut tenu de prêter dans cette circonstance +le serment de fidélité aux lois du royaume. Ses collègues voulaient de +leur côté que le serment fût entièrement laissé de côté; mais +Kollowrath, loin de céder, exigea au contraire que l'on en revînt au +serment imposé jadis aux rois électifs, et qui fut formulé par les États +de Bohème lors de l'élection du roi Wladimir. Cette prétention fut +violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'était +rien moins que rétrograder vers les temps de l'indépendance de la Bohème +et de sa représentation nationale.</p> + +<p>Dans l'état actuel des choses, cette question était de si peu +d'importance, qu'on a peine à comprendre comment un homme d'État aussi +pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur, à moins +toutefois qu'il n'ait voulu par là établir un précédent dont il aurait +usé plus tard au bénéfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de +dire à quoi le souverain devrait rester fidèle: puisqu'il est monarque +absolu, il peut faire et défaire les lois à sa guise. Le serment était +bon quand le roi de Bohème était électif, et que la validité de son +droit reposait sur la fidélité à ses serments, <i>sinon, non</i>, comme le +portait la formule ordinaire des élections. Mais aujourd'hui il n'y a +plus de roi élu en Bohème; le roi est mort, vive le roi! tel est le +fondement de la souveraineté dans ce royaume depuis la <i>diète sanglante</i> +de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du +Mont-Blanc.</p> + +<p>Ce premier nuage ne fut du reste que le précurseur de l'orage. Plus tard +ou proposa à Prague deux projets de grande importance: le premier était +d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs) à don Carlos, +pour assurer ses prétentions au trône d'Espagne; le second, de rappeler +les Jésuites et de leur confier l'éducation de la jeunesse dans toute +l'étendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le +conseil à ces deux propositions, dont la première émanait directement de +Metternich, et la seconde de l'archiduc François.</p> + +<p>Il démontra à ses collègues combien il était inopportun de dépenser 50 +millions pour imposer à l'Espagne un prince dont le droit n'était pas +même bien démontré; mais surtout combien cette prodigalité devenait +blâmable dans un moment où l'Autriche, pouvant à peine suffire à ses +propres dépenses, était obligée de recourir chaque année à des emprunts +onéreux pour couvrir le déficit de ses revenus.</p> + +<p>Quant à la seconde question, il déclara qu'il y avait plus que de +l'imprudence à rappeler en ce moment une société dont les intrigues +avaient mis autrefois la maison impériale à deux doigts de sa perte, et +dont le bannissement avait toujours été considéré comme une des mesures +les plus sages et les plus méritoires de l'empereur Joseph II.</p> + +<p>Mais il parlait aux représentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa +voix ne trouva point d'échos dans le conseil, et il vit dès lors qu'il +ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris à +l'instant même. Dès le lendemain ses collègues reçurent sa démission, et +il quitta Prague le même jour. Ce départ fut un coup de foudre pour le +conseil, et le mit dans un embarras extrême, car il existe, quoi qu'on +en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'était +depuis longtemps prononcée ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un +autre côté, la bureaucratie de l'intérieur, l'une des puissances du +pays, lui était entièrement dévouée. La nation l'estimait et l'aimait +généralement, à cause de son intégrité et de son patriotisme bien +connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considérable; +enfin, les mesures que le ministère voulait adopter étaient généralement +odieuses; le conseil le savait, mais il avait espéré les appuyer de +l'adhésion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande +popularité, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant +il fallait reculer, car dans la situation présente des affaires on +n'osait marcher sans lui; l'empire était accablé d'impôts; les emprunts +se renouvelaient, et le déficit augmentait chaque année. Malgré le voile +épais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la +démission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien +ministre se serait trouvé alors placé dans l'opinion publique sur un +piédestal, au grand regret de ses collègues, déjà mécontents de son +excessive popularité.</p> + +<p>On se décida donc à traiter avec lui, et le comte <i>Clam-Martinitz</i>, +adjudant-général de l'empereur, fut chargé de cette négociation. C'était +un intrigant et un ambitieux: de peu de capacité, mais qui savait cacher +sa nullité sous une morgue et une suffisance sans bornes. Créature de +Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'était pas sans +quelque fondement, la succession de son protecteur et maître; mais la +mort vint quelque temps après déjouer toutes ces belles espérances. +Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps +affecté une sorte de patriotisme assez libéral; on espérait donc qu'il +ramènerait plus facilement qu'un autre le déserteur ministériel.</p> + +<p>Le général se rendit auprès de Kollowrath; il lui représenta la +nécessité de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence +des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer +d'arriver s'il continuait à se tenir éloigné des affaires; il lui +annonça que ses collègues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour +ils le priaient instamment de retirer sa résignation, que l'empereur +n'avait point encore acceptée, et de reprendre sa place au conseil.</p> + +<p>Tout fut inutile; Kollowrath resta inébranlable dans sa résolution, et +le négociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu.</p> + +<p>Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre +démissionnaire devait à tout prix rentrer au conseil; l'archiduc +<i>François-Charles</i>, frère unique de l'empereur, héritier présomptif de +la couronne, se détermina à se rendre auprès de lui et à essayer de son +influence personnelle. L'altesse impériale partit donc de grand matin; +mais Kollowrath, prévenu à temps de cette démarche, quoique déterminé à +ne point céder, voulut cependant éviter l'embarras de refuser son futur +souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, située à +quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en +arrivant au château du comte, ne trouva personne au logis.</p> + +<p>Cependant le terme fixé pour le séjour de la cour impériale en Bohème +expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses États. C'est de là +que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors échoué, le +souverain signa lui-même une lettre dans laquelle il engageait le comte +Kollowrath à venir aussitôt que possible lui prêter l'aide de ses +lumières et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'à se +louer. <i>C'était presque un ordre</i>; il fallut se soumettre; aussi, dans +sa réponse, le ministre, tout en déplorant <i>l'état délabré de sa santé</i>, +assurait Sa Majesté de son obéissance.</p> + +<p>Après quelques délais, il finit par se rendre à Vienne, à la grande joie +du public, ravi de revoir l'homme qui possédait à un haut degré l'estime +et la confiance générales.</p> + +<p>Kollowrath refusa néanmoins d'être désormais <i>ministre de l'intérieur</i>, +et ne voulut recevoir aucun émolument afin de mieux conserver son +indépendance. Mais ce désintéressement ne convenait nullement à ses +collègues, et ils forcèrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an +(40,000 fr.), avec le titre de <i>staats und conferenz minister</i>, ministre +d'État et des conférences, <i>chargé de la section de l'intérieur</i>. Le +conseil depuis est toujours composé des quatre mêmes personnages, et +quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intérieur, c'est +cependant Kollowrath, et <i>lui seul</i>, qui dirige cette partie de +l'administration.</p> + +<p>Tel est l'événement principal de la carrière ministérielle du comte de +Kollowrath, et cet événement est d'autant plus remarquable, qu'il y a +peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprès duquel il ait fallu +employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en +quelque sorte violence pour qu'il se chargeât d'administrer les affaires +d'un grand empire. On peut juger par là du pouvoir de ce ministre, +devenu désormais indispensable. Il est difficile de décider quel est +aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de +Kollowrath: chacun a la haute main dans son département; tous deux se +partagent le gouvernement de l'État et sans se mêler des affaires l'un +de l'autre. Le premier est maître des relations extérieures, et le +second dirige l'intérieur avec une puissance souveraine et sans +contrôle.</p> + +<p>Le parti opposé à ce ministre l'accuse d'appartenir à ce qu'on appelle +en Autriche l'école de Joseph II, et d'avoir introduit dans la +bureaucratie un grand esprit de libéralisme.</p> + +<p>C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'État l'amnistie accordée +aux italiens à l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, après +s'y être opposé de toutes ses forces, fut obligé de céder encore une +fois. «Je souhaite que vos prévisions se réalisent, dit-il en signant; +je le souhaite surtout pour les Italiens.» Il y avait dans ces paroles +autant de doute que de menace.</p> + +<p>Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et +des plus illustres maisons de la Bohème; il est le dernier de son nom et +de la branche aînée. Il ne reste plus après lui que des +Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considérable, mais il vit sans +faste, reçoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort +jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes.</p> + +<p>C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probité, et d'une rare +indépendance de caractère; ce serait un grand ministre même dans un pays +constitutionnel, et peut-être ne pourrait-on pas en dire autant de son +rival le prince <i>triple chancelier.</i></p> + +<p><i>(Extrait d'un Voyage inédit.)</i></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> +<br> + +<p>L'ombre légère se glissa à travers la porte, et arrivant jusqu'à moi en +effleurant à peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon, +elle s'arrêta tout à coup, et j'entendis une voix douce comme un doux +murmure qui me dit: «Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande +pardon, charmante morte, lui répondis-je; sous le voile blanc qui vous +enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu +vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et +prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je +le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas, +mais de Saint-Pétersbourg.--De Saint-Pétersbourg seulement!--En six +jours.--Les morts vont vite!»</p> + +<p>L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie +danseuse, une sylphide dont nous avons entonné, il y a deux mois, le <i>De +profundis</i>, mademoiselle Lucile Grahn! Le <i>puff</i>, cet intrépide hâbleur, +ce fabricant effronté de nouvelles en l'air, l'avait tuée inhumainement; +rien ne manquait à ses pompes funèbre, ni le billet de faire part, ni +l'acte de décès, ni l'oraison, ni les fleurs jetées à pleines mains sur +la tombe: <i>Manibus date lilia!</i></p> + +<p>«Ah! c'est joli, mademoiselle, m'écriai-je, de nous faire des peurs comme +celle-là! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange +en conséquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une élégie, +celui-là tresse une couronne de saule pleureur entrelacée d'éternelles; +on pleure votre grâce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent +et tout ce qui s'ensuit; vous êtes la rose qui meurt, l'étoile qui +s'éclipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrête dans sa +course, la fée, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on +vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhétorique, vous +viviez dans une parfaite santé. Avouez que c'est un peu leste de votre +part. Mais êtes-vous bien sûre de n'être pas morte?--Parfaitement +sûre.--Voyons!» Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine +qui me parut en effet pleine de réalité.</p> + +<p>«Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles, +l'oraison funèbre que j'ai écrite à votre usage, ici même, dans +<i>l'Illustration</i>; cela vous apprendra à vivre!» Je lus en effet ma pièce +d'éloquence, qui eut tout le succès que vous pouvez penser: mais quand +j'arrivai à cette péroraison si sublime et si neuve: «Adieu, Lucile +Grahn, adieu! que la terre te soit légère!» Oh! alors mon succès fut au +comble et se couronna d'un bruyant éclat de rire. Jamais Bossuet n'avait +obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'était plus gai que de se +survivre.</p> + +<p>Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur +les dalles, et disparut. «Adieu, morte, lui criai-je du haut de +l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent.»</p> + +<p>Mademoiselle Lucile Grahn se dispose à donner quelques représentations à +l'Opéra; nous aurons bientôt le plaisir assez original de voir une morte +vivante danser la cachucha.</p> + +<p>Sur le même paquebot qui a ramené mademoiselle Lucile Grahn de Russie, +Horace Vernet avait pris passage, et à côté d'Horace Vernet, +mesdemoiselles Cornélie et Zoé Falcon. C'était assurément un paquebot +très-agréablement peuplé. La danse, la peinture, la musique s'y +donnaient la main, et derrière elles, le vaudeville fredonnait ses airs +joyeux pour égayer les ennuis de la traversée. Ainsi la Russie nous +renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace +Vernet revient tout paré des marques de la tendresse impériale; les +roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient, +dis-je, après avoir achevé pour l'empereur Nicolas un vaste tableau +représentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la +bataille de Montmirail aurait-il passé aux Russes?</p> + +<p>Quant à mademoiselle Cornélie Falcon, on annonce qu'elle a retrouvé à +Saint-Pétersbourg sa voix perdue, cette belle voix des <i>Huguenots</i> et de +<i>Don Juan</i> que la célèbre cantatrice avait vainement redemandé à +l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, fût +un médecin propice et doux pour les gosiers malades. La Faculté, qui +conseille le Midi aux ténors menacés dans leur <i>ut</i> de poitrine, et les +douces brises aux <i>prime donne</i> en décadence, la docte Faculté +aurait-elle jusqu à présent battu la campagne? Toucherions-nous à une +révolution complète dans la médecine vocale? désormais, au lieu de Nice, +de Naples ou des Pyrénées, Esculape serait-il obligé de prescrire aux +larynx endommagés la Norwége et la Russie; et ferait-on refleurir les +voix fanées en les arrosant d'une décoction de glace et de neige +fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa +voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Pétersbourg. On y va sans +voix, et on en revient avec un prince russe.</p> + +<p>Les artistes français, et surtout les cantatrices, les danseuses et les +comédiennes, sont en grand crédit dans le monde des czars; il ne se +passe guère une semaine, sans que celle-ci ou celle-là ne triomphe des +plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille +d'Austerlitz. Les récits de tous les voyageurs sont unanimes pour +attester la vérité de ces victoires et conquêtes. L'empereur, tout le +premier, donne l'exemple de cette soumission à l'autorité de l'art; il +lui ouvre les portes de Saint-Pétersbourg toutes battantes, et se +garderait bien de brûler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une +fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet +ou d'une comédie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de +vassalité. De sa voix impériale, il félicite le vainqueur ou adresse une +allocution à l'héroïne de la soirée; le tribut que paie ordinairement +l'empereur, après ces grandes visites, est représenté par une tabatière +d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles +d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles. +Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si +S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frère l'autocrate de +toutes les Russies, félicitait M. Duprez, après la représentation de +<i>Guillaume Tell</i>, et offrait à Giselle un bracelet d'améthyste venu des +magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un +monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibérie, on qu'il +cause avec les danseuses d'un air agréable en pleines coulisses de +l'Opéra: <i>e semper bene.</i></p> + +<p>Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint +Pétersbourg dans une complète harmonie. Plus d'une note discordante +vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, fraîchement +débarqué à Paris m'a raconté un trait récent qui le prouve. C'est peu de +temps avant le départ de mademoiselle Zoé dit-on que l'aventure eut +lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en <i>eff</i> et en <i>off</i>, et la +chronique de Saint-Pétersbourg s'en est longtemps régalée.</p> + +<p>Le héros de l'histoire se présente d'abord d'une manière qui inspire la +confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une +grande taille, de grandes moustaches, des châteaux et des milliers de +paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom, +et ses<br> ................................................................<br> +[Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entièrement +délavée, à tel point qu'il est impossible de la reconstruire. <a href="images/002a.png">Voir le document.</a>] +<br>.........................................................<br> les violons et +les danses recommencent aux environs île la ville; les jardins publics +se repeuplent, et le Parisien se répand, par bandes joyeuses, dans les +bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire; +Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire, +l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais +colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le +gêne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles +sent trop l'étiquette; il semble toujours qu'au détour d'une de ses +vastes allées, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le +grand maître des cérémonies s'écriant: «Chapeau bas! genou en terre! +voici le grand roi.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b> +Saint-Germain.--Vue du jardin et de l'établissement de<br> +concerts de M. Gallois, au pavillon Henri IV.</b></p> + +<p>Saint-Germain est d'une hospitalité plus familière, quoique tout peuplé +aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la même solennité. +Les rois et l'histoire semblent être ici comme dans leurs maisons des +champs. On s'égare sous les vieux chênes de la Forêt, sans craindre d'y +rencontrer François Ier, Henri II, Catherine de Médicis où Louis XIV; +quant à Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope là, mon franc +Béarnais! Plus d'un de ces rois naquit à Saint-Germain, et parmi eux +Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oublié. Ce fut le 5 mars +1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans +le château? Non pas; dans un pavillon isolé qui s'appelle encore +aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de +gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b> +Saint-Germain.--Cabinet en rocaille, avec sculptures<br> +attribuées à Jean Goujon, dans le pavillon Henri IV.</b></p> + +<p>Le pavillon d'Henri IV, qui abritait autrefois des reines en mal +d'enfant et répéta les premiers cris de Louis XIV, est aujourd'hui +occupé par M. Gallois, restaurateur.</p> + +<p>M. Gallois n'a pas déshonoré l'héritage, tant s'en faut. Je ne sais pas +s'il y vient encore des reines, mais les princesses n'y manquent pas. +Les gentilshommes et damoiselles que Saint-Germain attirent et qui +chevauchent à travers la forêt, font halte chez M. Gallois; et vraiment, +c'est faire preuve de goût et de savoir-vivre! Le pavillon de M. Gallois +est un véritable Eden; tout s'y trouve réuni; M. Gallois ne vous refuse +rien: il séduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une +immense campagne; il contente l'appétit par des mets succulents; il +charme l'oreille par des concerts d'harmonie, et pour peu que vous soyez +en fantaisie d'archéologie, pour peu qu'il vous plaise de faire dans +l'histoire une agréable course rétrospective, M. Gallois vous satisfail +le plus largement du monde; entre deux services, tandis que le Champagne +se glace ou que votre café chauffe, vous pouvez visiter la chambre où +naquit Louis XIV, le salon sculpté par Jean Goujon et la grotte de +Charles V; après quoi, vous déjeunez ou vous dînez excellemment et du +meilleur appétit.--Un poète du terroir a célébré les vertus du pavillon +Henri IV dans une épître dont je vais citer quelques vers sans m'en +rendre caution:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Pavillon enchanteur!--L'opulence empressée</p> +<p class="i14"> Vole de toutes parts vers ce doux Elysée.</p> +<p class="i14"> Le tilbury galant, ainsi qu'un char de joncs,</p> +<p class="i14"> Y porte nos banquiers, Lucullus--Phaëtons,</p> +<p class="i14"> Qui, désertant Paris, et sa pluie et sa boue,</p> +<p class="i14"> Viennent chercher ici leur nouvelle Capoue.</p> +</div></div> + +<p>Cette poésie, à défaut d'autre chose, prouve au moins l'enthousiasme +qu'excitent M. Gallois et le pavillon d'Henri IV. Et que peut-on ajouter +après les poètes?</p> + +<p>--Un journal judiciaire annonce la vente, après faillite, d'un mobilier +appartenant à un meunier de Saint-Denis; en voici le détail, qu'on sera +certainement surpris de lire à propos de moulin: voitures de luxe, +chevaux anglais, vins du Rhin, de Beaune, de Champagne, de Chambertin et +de Romanée, tableaux, tapis, porcelaines de Saxe et de Sèvres, piano à +queue, bureaux-ministres, bibliothèque de huit cents volumes, harpe, +bronzes de Thomire.--On voit que les meuniers d'aujourd'hui ne sont pas +de la même farine que les meuniers de Sans-Souci et de Lieursaint; +l'humanité marche; les meuniers sont des princes et les princes sont des +meuniers. Dans dix ans, saura-t-on où aller se faire moudre? et, je vous +prie, dites-moi ce qu'est devenue la meunière.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> La simple meunière</p> +<p class="i20"> Du moulin à vent?</p> +</div></div> + +<p>--M. Jouy, auteur du poème de l'opéra de <i>Guillaume Tell</i> assistait +l'autre jour, pour la rentrée de Duprez, à la représentation de son +ouvrage: «Mon cher monsieur Jouy, lui dit son voisin, savez-vous que +c'est là une oeuvre admirable?--Oui, sans doute, lui répondit +l'académicien avec la bonhomie qui le caractérise; mais cependant il y a +quelque chose à redire.--Quoi donc?--Eh! c'est ce damné de Rossini, qui +a fait une diable de musique, une musique bruyante qui empêche +d'entendre mes vers.--Que ne le lui disiez-vous, cher monsieur Jouy.--Je +le lui ai bien dit, mais il n'a pas voulu me croire!»</p> + +<p>Les théâtres ont fait des économies cette semaine; excepté un petit +vaudeville, la <i>Meunière de Meudon</i>, nous n'avons pas la plus petite +dépense à leur reprocher.</p> + +<p>La meunière de Meudon est une assez bonne fille et d'assez bonne humeur; +un joli chevau-léger fait battre son petit coeur; mais la meunière a de +la vertu; tout chevau-léger qu'on est, il faut passer à la mairie; la +meunière ne badine pas. Épousez-moi, ou votre servante! Comment un +chevau-léger épouserait-il une meunière? voilà le point difficile. Et +puis, le héros est occupé ailleurs, du côté d'une belle dame, parée de +dentelles et de soie. La meunière manoeuvre donc pour guérir le +chevau-léger de cet amour, et elle s'y prend si bien, avec tant de bonne +foi et de gaieté, qu'elle y réussit: le chevau-léger se rend, +l'épaulette contracte alliance avec la meule du moulin. Ce vaudeville +n'est pas du plus pur froment mais il fait rire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b> +Théâtre-Français.--<i>Les Demoiselles de Saint-Cyr.</i> Fin du<br> +1er acte: Régnier, Hercule Duboulloy; Firmin, vicomte de Saint-Hérem:<br> +mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran; mademoiselle Anaïs, Louise +Mauclair.</b></p> + +<p>--Nous sommes gens de parole; nous vous avions promis la semaine +dernière une scène des <i>Demoiselles de Saint-Cyr</i>, comédie de M. +Alexandre Dumas, Cette scène, la voici: regardez-bien.</p> + +<p>Nous avons pris nos personnages au moment, le plus critique: Saint-Hérem +et Charlotte de Meiran se disposent à fuir du couvent, escortés de +mademoiselle Louise Mauclair et de Duboulloy; déjà ils se croient +libres, quand tout à coup la fenêtre s'ouvre; un exempt paraît une +torche à la main, suivi de ses gens, et s'écrie: «Au nom du roi, je vous +arrête!» Qui est surpris? C'est Saint-Hérem, lequel se croyait en bonne +fortune et ira coucher à la Bastille; c'est Duboulloy qui comptait se +marier gaiement, et sent venir la prison, rien qu'au fumet. Quant à +mademoiselle de Meiran, elle cache son visage dans ses mains, comme il +conviendrait à une tendre et pudique colombe prise au piège; Louise +Mauclair est plus brave, et se contente de faire semblant d'avoir peur.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Théâtre-Français.--<i>Les Demoiselles de +Saint-Cyr</i>.--Mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004c.png"><br><b>Théâtre Français.--<i>Les Demoiselles de Saint-Cyr</i>.--1er +acte.--Régnier, Duboulloy.</b> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004d.png"><br><b>Théâtre Français.--<i>Les Demoiselles de +Saint-Cyr</i>.--Firmin, Saint-Hérem.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004e.png"><br><b>Théâtre Français.--<i>Les Demoiselles de Saint-Cyr</i>.--3e +acte.--Mademoiselle Anaïs, Louise Mauclair.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Si ce n'est pas assez pour vous divertir et vous plaire, cher lecteur, +nous ferons encore d'avantage; j'ai l'honneur de vous présenter cet +original de Duboulloy dans son costume de noces, tout pimpant et tout +gaillard; le vicomte de Saint-Hérem en habit de gentilhomme élégant, et +enfin mademoiselle Plessis et mademoiselle Anaïs, Charlotte de Meiran et +Louise Mauclair, toutes deux vêtues pour le bal masqué, où elles +mystifient leurs infidèles. Sur quoi, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il +vous ait en sa sainte et digne garde, et envoie sur votre route beaucoup +de jolies rencontres aussi jolies que la jolie mademoiselle Plessis.</p> + +<br><br> + +<h2>Une surprise de Nuit.</h2> + +<h4>ÉPISODE MILITAIRE.</h4> + +<p><i>De Bordeaux à Ruffec</i>.--Le colonel m'avait pris en gré à propos des +comédies de Farquhar, ma lecture de route. C'était un homme de +quarante-cinq ans environ, très-sanguin, très-vif, le teint rouge-brique +et les yeux bleus, qui soignait, depuis plusieurs années, ses blessures, +retiré dans une villa des coteaux de Jurançon.</p> + +<h3>I.</h3> + +<p>C'est un spectacle à la fois triste et joyeux que l'embarquement d'un +corps de troupes en temps de guerre. Le ciel était beau et les blancs +reflets du soleil argentaient les vagues miroitantes. Sur la berge +escarpée, aux sons de la musique militaire, les soldats arrivaient par +escouades, le sac sur le dos, le fusil sur l'épaule, la crosse en l'air. +A mesure qu'une barque s'éloignait du rivage, emportant une cinquantaine +de nos Habits Rouges, il se trouvait toujours là quelque femme +désespérée qui pleurait, agitait son mouchoir, et faisait mine d'avancer +dans l'eau pour suivre son époux ou son amant.</p> + +<p>D'autres--celles-là je les plaignais davantage--baissaient leur capuchon +sur leurs yeux, et allaient s'asseoir, mornes, silencieuses, honteuses +d'être vues, sur quelque rocher où elles avaient l'air de rester +pétrifiées. Le clairon moqueur sonnait toujours.</p> + +<p>Nous autres officiers, tous jeunes, inexpérimentés, avides de guerre, il +fallait nous voir avec nos airs d'importance, affectant le commandement +brusque et bref de nos anciens. Combien cependant cachaient, sous ces +façons de matamore, un ennui secret et la tristesse de quelque +séparation amoureuse! Je puis bien le dire, car je laissai à +Fort-Georges la meilleure moitié de mon coeur, aux pieds d'une petite +demoiselle blonde, mariée depuis à un nabab.</p> + +<p>Le vent fraîchit, les voiles s'enflent, nous voguons vers la Hollande. +C'était en 1814; il s'agissait d'en finir avec la France à demi vaincue, +mais qui tenait bon et dont les coups de boutoir, comme ceux du sanglier +blessé, n'étaient pas les moins à craindre. En face de Goeere, une brise +nous prit, des plus dures, des plus carabinées que j'aie jamais eues à +supporter,--et si je ne m'y connaissais pas alors, j'ai maintenant toute +l'expérience nécessaire pour en parler savamment. Nous étions à l'ancre +lorsqu'elle commença, et nous attendions un pilote qui devait venir nous +tirer des bancs de sable entre lesquels se trouvait notre vaisseau: un à +chaque bord, un autre entre nous et la terre. Vous voyez d'ici notre +position, quand le vent grossit, devint presque un ouragan, et menaça de +nous porter malgré nous au rivage. Et pas de pilote!--La mer s'élève, +bouillonne, écume et crie autour des brisants. Nul espoir, malgré nos +deux ancres, de tenir durant toute la nuit, qui commençait alors à +tomber. L'obscurité ajoutait son horreur à celles dont nous étions +environnés. Le capitaine affectait de ne songer qu'aux deux bâtiments de +transport que nous avions de conserve, et qui étaient chargés de +soldats. Vers minuit, l'un deux, ancré au vent de nous, se détache, +emporte ses câbles, et dérivant au hasard, passe à côté de nous avec des +cris de détresse auxquels nos signaux répondaient. Par moments, de +l'avant à l'arrière, nous embarquions des vagues énormes.</p> + +<p>Les hommes sont curieux à observer en de telles passes.</p> + +<p>Il y a des gens nerveux qui prennent trop tôt l'alarme, et croyant de +suite au pire, font leurs préparatifs en conséquence. Tel était le +lieutenant McDougal, du 91e, qui vint se jeter dans mes bras en pleurant +à chaudes larmes, le plus plaisamment du monde. Il y en a d'autres qui, +stupides ou résignés, n'ont pas l'air de s'apercevoir que la mort les +talonne et regardent tout avec une indifférence abattue. Enfin, les +étourdis, les gens à tête légère, qui se rassurent ou prennent peur, +suivant qu'ils rencontrent des visages calmes ou effarés.</p> + +<p>Pour moi, je m'étais promis d'imiter de point en point le capitaine, que +je jugeai un homme de sens et de courage. Sur les deux heures ce +personnage important s'alla mettre au lit, et je suivis son exemple. +J'avais raison; le grand péril était passé.</p> + +<p>Quand vint le jour, la mer était grosse encore; mais le vent avait +faibli, et une brume épaisse nous masquait l'horizon. Au bout d'une +heure ou deux, l'atmosphère se dégagea, et nous cherchions du regard, +avec un vif sentiment d'inquiétude, le bâtiment où nos camarades étaient +entassés. Rien n'était en vue, et l'opinion générale fut qu'ils avaient +péri. Un régiment tout entier englouti en quelques minutes, c'était de +quoi nous donner à penser. Par bonheur ce doute affreux ne dura pas +longtemps. Nous vîmes venir à nous, sur une barque, le pilote attendu +avec tant, d'impatience, et il nous rassura du moins sur le compte d'un +des transports, arrivé sain et sauf à Helvoet-Sluys.</p> + +<p>Je rencontrais alors, pour la première fois, un Hollandais, et fus bien +forcé d'accorder quelque attention à ce curieux animal. Diederich +ressemblait à sa lourde barque: petit et trapu comme elle, comme elle +renflé des côtés, et n'ayant de forme appréciable, sous son épaisse +jaquette bleue coupée droit, qu'une énorme projection <i>à posteriori</i>. +Cette jaquette n'avait pas de collet, et la cravate roulée en corde, qui +suppléait à ce défaut essentiel, semblait plutôt faite pour étrangler le +pilote que pour le défendre du froid. Ses yeux à fleur de tête et grands +ouverts complétaient cette illusion funèbre. Du reste, on aurait pu lui +ôter une demi-douzaine de caleçons, sans inconvénient pour sa poitrine +ou sa pudeur, tant il était bien prémuni contre l'humidité. Complétez ce +costume par de gros souliers à boucles et un bonnet de nuit rouge, à +forme conique très-élevée.</p> + +<p>Nous ne vîmes pas sans quelque plaisir cette étrange façon d'homme +s'avancer, la pipe aux lèvres, vers le capitaine Nixon et lui offrir +très-cordialement une poignée de main, accompagnée du plus affectueux +<i>goeden dag</i>. Une entrée en matière si parfaitement républicaine fit +faire la grimace à notre officier; mais comme la bienvenue de Diederich +était plus cordiale encore qu'irrespectueuse et à contre-temps +familière, il ne jugea point à propos de s'en formaliser autrement. Le +pilote entra aussitôt en fonctions avec un flegme admirable, et Nixon +ayant voulu l'interroger sur la direction des passes où nous allions +entrer, la profondeur de l'eau et autres sujets du même ordre, il +n'obtint pour réponse que le proverbe favori des marins hollandais:--<i>Ja +mynher, wanneer wij niet beter kan maaken dan moeten wij naar de anker +komen</i>.</p> + +<p>Ce qui veut dire à peu près: Soyez tranquille, monsieur, quand nous ne +pourrons mieux faire, nous jetterons l'ancre.</p> + +<p>En dépit de cette prophétie, qui semblait nous menacer de nouveaux +retards, nous primes terre le lendemain matin à Helvoet-Sluys: j'y +retrouvai ma compagnie, ce qui me fut assez doux, après l'avoir crue +noyée. On imaginera sans peine, et sans en faire grand honneur à mes +qualités personnelles, que les soldats dont elle était composée +n'étaient pas fâchés non plus de revoir leur second lieutenant.</p> + +<h3>II</h3> + +<p>Il gelait à pierre fendre quand nous arrivâmes, trois jours après, à +Tholen, petite forteresse en mauvais état (du moins alors), et située à +quatre milles environ de Berg-op-Zoom. Tous les matins, la majeure +partie des habitants et de la garnison était employée à briser la glace +qui faisait des fossés une défense illusoire; mais tandis qu'on +s'épuisait à y pratiquer une tranchée large seulement de huit à neuf +pieds, elle se reformait derrière les travailleurs, et nous patinions le +soir à l'endroit même qu'on avait ouvert le matin.</p> + +<p>Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprète, et +qui s'était chargé de faire nos logements, m'avait installé chez un +brave <i>burgher</i>, dont la belle-fille, veuve depuis six mois, à ce que +j'appris, était la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas à dire +qu'elle eût jeté un grand éclat dans un bal de Paris ou un raout de +Londres, mais quelle fraîcheur, quelle douce expression de visage, +quelle simplicité, quelle confiance aimante et sereine!</p> + +<p>Certain jour que je revenais des fossés, je la trouvai, la tête dans ses +mains, et pleurant à chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux +humides, étaient auprès d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une +compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans +doute de réveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de +leur perte commune.. C'était un tableau touchant, et, jeune comme +j'étais, je ne pus que témoigner à ces braves gens une véritable +sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui +me sourit, doucement à travers ses pleurs. Le père me serra la main, et, +pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il +appréciait particulièrement en moi ce talent pratique qui m'a toujours +valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en réquisition toutes +les fois que le <i>Predikaant</i> venait souper avec nous.</p> + +<p>Il arriva ce soir-là, comme s'il eût deviné ce qui se passait. J'aimais +fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire +bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon à l'étrange +coiffure qui couvrait son vénérable chef, C'était un chapeau à trois +cornes, aux bords convenablement retroussés, et dont il ne se séparait +jamais que pour dire les grâces. Après le repas, composé de viande au +beurre et de <i>sauer kraut</i>, le tout servi dans un plat commun, où nous +cherchions fortune tour à tour, à la pointe de la fourchette, il tirait +d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprimés crasseux, et nous +chantait, avec des gestes et un accent plein d'énergie, des couplets +dont je n'entendais pas un traître mot, mais qui renfermaient des +allusions très-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans +l'oreille le refrain de l'une d'elles;</p> + +<p class="mid"> Well mag het Ue bekommen;</p> + +<p>parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un +merveilleux effet sur notre bon hôte; sa large bouche s'ouvrait avec un +rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vénérable tête en +arrière, et un éclat de rire, à jeter bas la maison, sortait +convulsivement de sa poitrine. En général, sa bonne <i>vrow</i>, toute aux +soins de son ménage, écoutait avec un parfait sang-froid ce hurlement +joyeux, mais s'il se prolongeait au delà du terme ordinaire, son respect +conjugal pour le <i>burgher</i> l'obligeait à sourire de compagnie.</p> + +<p>Je m'aperçus, depuis le jour dont j'ai parlé, que Johanna me regardait +avec plus d'intérêt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre +et le rhum, en me regardant manipuler la précieuse liqueur, elle avait +l'air distrait et mélancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes +liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrêtaient sur moi, profonds et +vagues; quelquefois même le verre qu'elle portait à ses +lèvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait là, comme si un +engourdissement magnétique eût frappé la belle rêveuse.</p> + +<p>Ces symptômes flatteurs ne m'échappaient point; et tandis que le +Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fumée de sa pipe, +nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la +vieille mère tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses +bahuts, je répondais aux regards de Johanna par des regards non moins +langoureux.</p> + +<p>Elle acheta peu de temps après une grammaire anglaise, et le même +jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une +violente passion pour l'idiome néerlandais. De là, tout naturellement, +échange de leçons et de conseils, qui légitimait de fréquents +tête-à-tête. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que +nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un châtiment pour +les fautes que la récidive rendait inexcusables. Quel que fût le +coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup à se plaindre de +mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses +progrès au pas des miens. Nous n'avancions guère, sans nous rebuter +pourtant.</p> + +<p>Cet enseignement mutuel n'était pas toujours exempt de troubles. +Certains jours, au plus fort de nos bévues grammaticales, la jolie veuve +éclatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accès de désespoir +m'avaient fort déconcerté: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient +dire. Johanna me confessa naïvement que c'étaient autant d'hommages +rendus à la mémoire de son défunt mari. Je compris et respectai ce culte +d'un regret légitime. Il demeura tacitement convenu que la leçon +finirait aussitôt que la sensibilité se mettrait de la partie. Tout cela +au grand sérieux, et sans la moindre arrière-pensée.</p> + +<p>Le 8 mars, arriva l'ordre du départ.</p> + +<h3>III.</h3> + +<p>Nous nous supposions appelés à Anvers, où l'autre division de l'armée +avait déjà livré quelques combats partiels, et je cheminai assez +tristement, ruminant les larmes de la séparation. Elles m'avaient +appris,--car je ne m'en étais pas douté jusque-là,--combien de place +Johanna tenait dans mon coeur. Quant à elle, la pauvre enfant, elle +m'avait, pleuré tout aussi franchement, devant son beau-père et sa +belle-mère étonnés, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que +voulez-vous? c'était une âme sensible et sans déguisement.</p> + +<p>Arrivés autour d'une ferme, en rase campagne, nous fîmes halte, et je +commençais à m'inquiéter de mon souper, lorsqu'un officier des +<i>Royal-Scots</i>, quatrième bataillon, m'avertit obligeamment que, selon +toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre +Berg-op-Zoom. La nouvelle m'étonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis +se prit à sourire:</p> + +<p>«Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous +vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis.»</p> + +<p>Après quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et +arrivait de Stralsund à marches forcées. Nous ne devions plus nous +rencontrer en ce bas monde. Il fut tué tout des premiers, à cinq heures +de là.</p> + +<p>L'appel du soir, qui suivit de près cette conversation, ne manqua point +d'une certaine solennité. Beaucoup de noms, que les sergents +prononçaient alors à demi-voix,--l'ordre étant donné de faire désormais +le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes, +mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants récits qui sont +l'oraison funèbre du soldat.</p> + +<p>Les régiments formèrent ensuite la colonne, et nous recommençâmes à +marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, régulier et +monotone, se mêlait à celui du vent et des eaux lointaines. Quelques +chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous défilions devant une +maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fenêtre +faiblement éclairée, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses +yeux, se hasarder à guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu +luire les baïonnettes, qu'il rentrait en hâte, tirait à lui ses +contre-vents, et faisait taire ses dogues.</p> + +<h3>IV.</h3> + +<p>Berg-op-Zoom tire son nom de la petite rivière Zoom, qui, après avoir +pourvu d'eau les fossés de la ville, va se jeter dans le Scheldt. +L'ancien lit de la Zoom, où la marée montante fait refluer assez d'eau, +forme, au centre de la cité, une espèce de port, presque à sec quand les +eaux se retirent. La véritable attaque devait être dirigée vers +l'embouchure de ce havre, tandis qu'un détachement de six cents hommes +ferait une fausse démonstration vers la porte de Steenbergen.</p> + +<p>Je passe, du reste, sur tous les détails purement stratégiques. Les +curieux qu'ils pourraient intéresser les trouveront très-amplement +rapportés dans le récit du colonel Jones.</p> + +<p>Les autres se contenteront de savoir comment se débattit cette nuit-là +un pauvre lieutenant, qui pour la première fois de sa vie entendait +siffler les balles.</p> + +<p>Nous fûmes divisés en trois colonnes. Ma compagnie appartenait à celle +de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parlé, devait +arriver jusqu'aux fossés par le lit fangeux du vieux canal. Dès le +premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans +une espèce de glu très-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en +retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-là n'était pas dans +mes prévisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se +tiraient d'affaire. Les uns penchaient à droite, c'étaient ceux qui +s'escrimaient de la jambe gauche; les autres à gauche, c'étaient ceux +qui voulaient débarrasser la jambe droite. Tous étaient plus ou moins +empêtrés. Dans un gâchis pareil, la marche en bon ordre était +impossible; les régiments se mêlaient, les officiers se séparaient de +leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres +diables, mal inspirés pour le choix de leur route, s'en allaient dans +une fondrière, où ils disparaissaient petit à petit en piétinant. +Lorsque leur tête effarée ne marquait plus l'endroit mortel, leurs +camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces +cadavres qui servaient de fascines. Le silence, néanmoins, n'avait pas +été rompu.</p> + +<p>Tout à coup,--était-ce trahison, appel de mourant, querelle +d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le général Skerret, +auprès duquel je me trouvais en ce moment, y répond par une exclamation +de fureur, et à la minute même, les écluses sont levées, des masses +d'eau tombent à grand bruit dans le canal, une fusée s'élève des +remparts; puis tout un feu d'artifice éclate, une lumière blafarde se +répand sur nous et permet aux canonniers français de nous envoyer +quelques volées. Tirées en toute hâte et au hasard, elles ne firent +pourtant pas grand mal.</p> + +<p>Pendant un moment, la grande affaire fut de résister à l'effort des +eaux. J'étais heureusement à portée d'un grand bloc de glace à forme +plate, et dont le tranchant s'enfonçait dans la vase. Je m'y cramponnai +pour résister au premier élan des flots, et, moitié nageant, moitié +prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. Là nous avions encore le +fossé à traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui, +partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans +la fièvre qui commençait à battre autour de mes tempes, je ne sais +comment je me serais tiré de cette difficile gymnastique. On s'aidait de +quelques échelles de siège, on grimpait sur les épaules les uns des +autres, on tombait en jurant, on se relevait de même, les soldais +haletaient et criaient comme un limier qui rêve. Un colonel montrait aux +premiers arrivants, qui ne l'écoutaient pas, une porte située à notre +droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allât baisser un +pont-levis de ce côté. Voyant son autorité méconnue, il prit par le bras +le premier officier qui passa près de lui; c'était moi. Je finis par +comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour +lui obéir.</p> + +<p>Pas de résistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait, +ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Français, en petit +nombre sur ce point et pris à l'improviste, couraient s'enfermer dans +les maisons de la ville, et de là, nous fusillaient sans merci. À la +tête d'une vingtaine de soldats, rassemblés au hasard, j'allai vers la +porte indiquée. Ce n'était qu'une palissade assez mince, mais traversée +par une barre de fer épaisse d'environ trois pouces. Sans instruments, +nous fîmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant +les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un à un. +Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous +ensemble, et tous ensemble nous nous jetons à corps perdu sur la maudite +porte. Cela réussit; la barre de fer se rompît tout au milieu comme si +elle eût été de verre.</p> + +<p>Restait le pont-levis à faire tomber; opération plus délicate, mais pour +laquelle nous avions plus de temps et de sécurité, les coups de fusil ne +nous arrivant plus aussi directement. Il était fixé à un seul de ses +montants par une serrure que nous essayions de forcer à l'aide d'une +baïonnette. Après en avoir cassé deux on trois sans résultat, nous +employâmes une hache, que l'on nous apporta du bastion déjà occupé par +nos troupes, à couper dans le bois même du montant la portion où la +serrure était encastrée. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-même +la chaîne du pont-levis, dont je dirigeai la chute.</p> + +<p>Le colonel dont j'exécutais l'ordre arriva justement alors et me demanda +mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien était Muller. Il est +mort à Ceylan de la fièvre jaune.</p> + +<p>A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engagée de +l'autre côté de la ville. Je pensai que ma compagnie était par là, et +supposant que l'intérieur devait être libre, je me précipitai comme un +véritable étourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues +désertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'étais complètement +égaré. Regardant de tous côtes, je ne vis qu'une créature humaine dont +je pusse espérer quelque renseignement; c'était une jeune, femme, assez +jolie, pâle et en désordre, aux écoutes derrière la porte entr'ouverte +d'une espèce de boutique.</p> + +<p>Notre conversation fut très-courte.</p> + +<p>«Les Anglais? lui dis-je en hollandais.</p> + +<p>--Comment? me demanda-t-elle.</p> + +<p>--Les Anglais? répétai-je, voyant que je parlais à une Française.</p> + +<p>--Par là, répondit-elle sans hésiter, en me montrant l'extrémité de la +rue.</p> + +<p>--Bonne nuit!» Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut +dit vrai.</p> + +<p>En effet, aux clartés de la lune qui venait de se lever, j'aperçus les +uniformes des <i>Royal-Scots</i> sur les remparts. Ils venaient d'être +chassés d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait. +Le capitaine Guthrie, du 35e, qui était à la tête de ce détachement, ne +savait du reste quel parti prendre, et déplorait l'absence du général +Skerret, blessé tout récemment et prisonnier des Français.</p> + +<p>Le feu était vif d'un bastion à l'autre: plusieurs blessés, tant des +ennemis que des nôtres, restaient étendus sur le rempart. Un officier, +atteint au bras, se promenait derrière nous d'un air mécontent, et +disait: «Voilà ce qu'on appelle la gloire!» Cette philosophie me parut +inopportune.</p> + +<p>Notre position n'avait rien d'agréable. Un amas de billots de bois +trouvés sur le rempart, et disposés en travers de la gorge du bastion, +formait bien une sorte de parapet d'où nos gens pouvaient tirer, et deux +pièces de vingt-quatre, prises à l'ennemi, faisaient bon service du haut +des plates-formes; mais les Français avaient l'avantage du nombre, trois +pièces de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin à +vent élevé sur leur bastion, d'où ils nous canardaient fort commodément. +De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous déloger; alors, et +dès que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions +avec de la mitraille; de plus, un détachement courait à leur rencontre +et les ramenait en désordre.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des +intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnèrent le +loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouillés et +sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, épuisé de fatigue, je me +laissai tomber plutôt que je ne m'étendis derrière le parapet qui nous +protégeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher à mes côtés, et +d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors +dans une sorte de sommeil éveillé, d'un effet bizarre, où mon +imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle +force d'illusion, que la mousqueterie recommença sans troubler mon rêve. +Les coups de fusil, les cris, les imprécations, tout ce que j'entendais +enfin, de près ou de loin, et très-distinctement, me semblait retentir +dans ma mémoire, non à mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait +arraché à ce profond engourdissement, si tout à coup la terre n'avait +tremblé sous moi tandis qu'une vive et subite clarté me brûlait les +yeux. Un craquement général suivit, comme si la ville entière eût été +sur te point de s'écrouler. C'était le magasin à poudre qui sautait; +avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie.</p> + +<p>Il fallut bien se relever et tenir tête à de nouvelles attaques; le +découragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes étaient, allés +demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils étaient interceptés sans +aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il +était trop évident que nous allions avoir toute la garnison sur les +bras.</p> + +<p>Nous tînmes pourtant jusqu'à l'aurore: il fallut bien alors nous +apercevoir et de nos pertes et de l'inutilité de notre résistance. +Rassemblée derrière ce parapet improvisé, nous nous comptions lentement +du regard, ne voyant guère ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier +fit remarquer que le rempart n'était point large, et que les Français ne +pourraient tirer grand avantage de leur supériorité numérique: mais il +achevait à peine cette consolante réflexion, mal entendue à travers le +bruit, qu'une décharge terrible vint le démentir. Pendant qu'une vive +fusillade détournait notre attention, une partie des ennemis, longeant +le pied des remparts, étaient venus occuper le côté opposé de notre +bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous résoudre à la +retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les +bras étendus devant lui, battre l'air de ses mains égarées. Une balle +venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parlé, ce +lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire, +et qui s'était battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait à +terre, étourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, à +moi, le plus jeune et le plus inexpérimenté de tous. Terrible +responsabilité, savez-vous!</p> + +<p>Sans être bien certain que la porte par laquelle nous étions entrés fût +encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon +ordre. Guthrie, placé entre deux soldais, et guidé par eux, poussait à +chaque pas d'involontaires gémissements; les ennemis nous accompagnaient +d'un feu soutenu. Nous laissions derrière nous un sanglant sillage de +morts et de blessés.</p> + +<p>Pour comble de malheur, je n'avais pas calculé que l'embouchure du +havre, maintenant rempli d'eau, était entre nous et Waterport-Gate. Une +fois au bord de cette espèce de canal, encaissé dans de hautes murailles +en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre +situation à ce coup désespéré. Il n'y avait pas trois partis à prendre +cernés, comme nous l'étions: à moins de nous rendre purement et +simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce +bassin, ou flottaient çà et là quelques gros blocs de glace, et gagner +comme nous pourrions un petit bâtiment ponté hollandais, amarré par une +grosse corde au bord opposé. Tandis que j'essayais de calculer +froidement cette chance suprême, deux ou trois cris, et le bruit +d'autant de corps précipités dans l'eau, me firent retourner +brusquement. C'étaient quelques-uns de nos soldats qui, littéralement +devenus fous, se jetaient, sans lâcher leurs armes, dans le bassin +fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insensé. Guthrie, +abandonné par ses guides, et ne sachant où se diriger, allait aussi +tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez à temps pour le retenir. Le +prenant à bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut à +terre;</p> + +<p>«Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie.</p> + +<p>Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres à des gens dont +la tête était perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir.</p> + +<p>Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espèce de +charpente composée d'une poutre transversale soutenue à ses extrémités +et à son milieu par d'autres soliveaux disposés en piliers, le tout +destiné, je crois, à préserver le mur du frottement des navires, et +s'élevant à neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y +descends, à reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux +saillies du mur, mon épée entre les dents, au grand détriment de mes +genoux meurtris et déchirés, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander. +Le plus certain, c'est qu'arrivé sur cette plate-forme étroite, je +passai mon épée dans mon ceinturon,--le fourreau était depuis longtemps +à tous les diables,--et avisant un glaçon d'assez belle dimension qui +flottait au-dessous de moi, je m'y élançai à corps perdu, très-assuré de +la résistance qu'allait m'offrir ce radeau improvisé. Mais je manquai +mon coup, et fis assez désagréablement le plongeon jusqu'au fond du +bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins à +la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brassées le +glaçon qui me fuyait. Ma grosse capote, complètement trempée, +compliquait singulièrement cette opération; mais ce qui me parut le plus +horrible,--une fois cramponné tant bien que mal à ce glissant objet.--ce +fut d'avoir à lutter contre les malheureux qui, déjà submergés, +s'accrochaient à moi pour sortir de l'eau. Il était assez évident que je +ne pouvais les sauver; il était non moins démontré que leurs étreintes +désespérées n'allaient à rien moins qu'à me faire noyer, et cependant, +allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen +desquels je me débarrassais d'eux. Ceux-là surtout dont le regard +suppliant avait rencontré le mien, dont la voix étouffée avait frappé +mon oreille, il était affreux de les voir disparaître à jamais sous le +flot mortel.</p> + +<p>Je n'étais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine +au moins de nos gens jouaient la même partie que moi; mais quelques-uns +étaient blessés, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci +lâchaient prise l'un après l'autre, tantôt avec un blasphème désespéré, +tantôt avec des soupirs gémissants dont l'intonation funèbre a quelque +chose d'inimitable; plaintes et râle tout à la fois, qu'on n'oublie plus +quand on les a une seule fois entendus.</p> + +<p>Il vint un moment ou je fus à mon tour saisi du plus complet +découragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait +devant mes yeux; ma poitrine oppressée me refusait le souffle, et la +tête inclinée en arrière, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me +rappela au sentiment de l'existence.</p> + +<p>«Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous, +comptez sur moi.»</p> + +<p>Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'épaule, et gagna les +devants sans que je l'eusse pu reconnaître.</p> + +<p>J'arrivai enfin près du vaisseau.</p> + +<p>«Courage!» me répéta la même voix. Et une corde me fut jetée.</p> + +<p>Je la saisis au vol; mais retirée trop vite, elle glissa dans ma main +amortie, et le léger bruit qu'elle fit en retombant contre le bordasse +du petit navire produisit sur moi l'effet d'un coup de canon.</p> + +<p>«A vous encore!» Une seconde corde tomba sur l'eau près de moi. Celle-ci +était doublée. Je la saisis et la passai sous mes bras.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p> + +<p>J'ai su depuis que j'avais les yeux ouverts et que je parlais +très-distinctement, lorsqu'on parvint à un hisser sur le pont. Une fois +là, par exemple, toute force m'abandonna, et je ne sentis pas même une +balle qui me fracassa le poignet pendant que mes deux braves camarades +me trainaient vers l'écoutille.</p> + +<p>Le rempart n'était pas à plus de soixante verges du bâtiment, et les +Français, très-décidés à nous faire boire jusqu à la lie le calice amer +de la défaite, tiraient sur nous sans pitié.</p> + +<p>Dans la cabine où mon généreux compagnon d'armes me descendit, il n'y +avait qu'un autre blessé, un sergent du 91e, nommé Briggs, atteint à +l'épaule d'un coup de feu. Il souffrait horriblement et ne se faisait +faute de plaintes et de cris. On m'avait étendu aussi loin de lui que le +comportait l'étendue de notre commun asile, et quand je fus ranimé, nous +ne nous adressâmes pas un seul mot.</p> + +<p>Mon sang coulait d'une manière inquiétante. Je parvins à</p> + +<p class="mid">[Note du transcripteur: Deux lignes illisibles.]</p> + +<p>Au bout d'une heure environ, j'éprouvai une soif ardente, et je le dis à +mon compagnon, qui d'un grand sang-froid me répondit par ce seul mot:</p> + +<p>«Buvez!»</p> + +<p>Il est vrai qu'un geste énergique m'expliqua ce qu'il voulut dire. Le +plancher de la cabine était inondé. A force de tirer sur le bâtiment les +Français avaient envoyé quelques balles dans ses oeuvres vives, il +faisait eau, sans que l'on put s'y tromper.</p> + +<p>Je voulus me lever, impossible; mes jambes me refusaient service. A +grand peine arrivai-je à me mettre sur mon séant.</p> + +<p>Une autre heure s'écoula. Tout entier à la douleur physique qui +éteignait en lui le sentiment de la crainte, Briggs continuait à se +plaindre. L'eau montait et montait sans cesse; elle arrivait à ma +poitrine, et m'obligeait à tenir soulevé mon bras blessé. Le picotement +que l'eau salée produit sur une plaie vive est, à la lettre, +insupportable.</p> + +<p>Je me voyais voué à une mort lente et certaine, qui me faisait regretter +de n'avoir pas péri, sur les remparts, autrement qu'un rat dans une +souricière.</p> + +<p>Lorsque tout à coup il me sembla que l'eau baissait, ce qui était vrai. +L'heure de la marée descendante était venue, et fort à propos; vingt +minutes plus tard, c'était fait, de moi.</p> + +<p>Le feu avait cessé depuis longtemps. Le navire étant couché sur le +flanc, et la vase suffisamment raffermie, des soldats français vinrent +nous chercher. J'avouerai, sans la moindre vergogne, que je fus enchanté +de me rendre à discrétion. Au lieu de nous porter à bras jusque dans la +ville, nos vainqueurs, assez peu cérémonieux, quoi qu'on puisse dire de +la politesse nationale, nous firent hisser, comme des poids morts, au +sommet du rempart voisin. Je fus de là dirigé sur l'hôpital, en +compagnie d'un jeune gaillard qui trouvait la mission assez peu de son +goût.</p> + +<p>Pour se consoler, sans doute, il s'empara de la cantine qui pendait +encore à mon côté, pleine aux deux tiers d'un excellent rhum auquel +j'avais eu la maladresse de ne pas songer plus tôt. Ce procédé sans +façon m'autorisant à quelque familiarité, je retrouvai assez de force +pour lui arracher des mains ce vase qu'il vidait avec dévotion, et dont +j'absorbai le contenu en quelques gorgées.</p> + +<p>J'entrai peu après à l'hôpital, où finit naturellement un récit que j'ai +entrepris pour vous égayer. J'aurais cependant encore à vous conter la +disparition de mes habits d'uniforme, que j'eus la bonhomie de confier à +un infirmier. Je pourrais aussi vous amuser en vous disant comme quoi je +sortis de l'hôpital avec les pantalons d'un de mes camarades et la +redingote d'un autre; costume d'autant plus malséant et mal assorti, que +le premier avait six pieds, et le second quatre et demi tout au plus. Il +ne serait peut-être pas sans agrément de consigner ici l'histoire de la +chemise que l'hôpital m'avait fournie, et qu'on voulait absolument me +reprendre, sans me restituer la mienne. Je fis la plus belle défense du +monde, non pas tant pour la chemise (encore que ce soit un vêtement +précieux en lui-même), mais parce que j'avais cousu dans un de ses coins +le peu d'argent qui me restait. D'ailleurs...</p> + +<p>«Et M'Dougal, s'il vous plaît, que devint-il?»</p> + +<p>Un nuage passa sur le front du narrateur.</p> + +<p>«M'Dougal avait quitté le navire aussitôt après m'avoir mis en sûreté. +Personne n'a jamais su ce qui était advenu de lui: s'il mourut frappé +d'une balle française ou noyé dans les eaux du Scheldt...</p> + +<p>--Et Johanna? m'empressai-je d'ajouter.</p> + +<p>--Johanna, reprit le colonel subitement déridé... Johanna quitta peu +après Tholen, et s'embarqua pour l'Angleterre.</p> + +<p>--Avec vous?</p> + +<p>--Non pas, Dieu merci! avec un timbalier des <i>Coldstream Guards</i>. +L'amour, en général... et plus particulièrement celui des liqueurs +fortes... perdit cette inconsolable veuve. Du moins le burgher se +plaignit-il des effets du punch, qui avait servi de philtre amoureux au +séducteur de sa belle-fille. Je le consolai selon toutes les règles de +l'homéopathie, qui n'était pas encore inventée, en l'abreuvant de ce +dangereux poison,--mais non pas à doses infinitésimales. Le Predikaant +m'aida beaucoup dans cette oeuvre charitable.»<br> + +<span class="rig">O. N.</span></p><br><br> + +<h2>Paris au Bord de l'Eau.</h2> + +<p class="mid">(Voir page 119)</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Badauds.</b></p> + +<h3>II.</h3> + +<p>Si le travail occupe une foule de bras sur les bords de la Seine, nulle +part aussi la flânerie n'est plus active, plus incessante. Voyez le +parapet de ce pont, comme il est surchargé d'individus: les uns suivent +de l'oeil une embarcation que le courant, bien plus que ses voiles +ambitieusement déployées, entraîne vers les rives lointaines de +Saint-Cloud ou de Meudon; les autres concentrent toute leur attention +sur un chien qui s'élance pour rapporter la canne de son maître; +celui-ci est suspendu, pour nous servir d'une expression antique, à la +ligne immobile d'un pêcheur de goujons; celui-là compte les passagers +qui montent sur le bateau à vapeur. Quelques-uns, véritables artistes du +métier, font de l'art pour l'art, c'est-à-dire de la flânerie pour la +flânerie; ils regardent tout simplement couler l'eau. Un moment viendra +où cette foule sera bien plus considérable encore, où ces physionomies +s'animeront, c'est lorsque ce cri sinistre aura retenti sur la rive: «Un +homme à l'eau!» Soyez sûr alors que, si les secours tardent à arriver, +vous verrez s'élancer du haut de ce parapet un de ces flâneurs qui +paraissent si calmes, si flegmatiques à présent. L'action succédera +brusquement à la rêverie, le spectateur deviendra acteur, et tel +individu qui comptait ne consacrer sa journée qu'à d'innocentes +distractions, deviendra un héros malgré lui et sauvera son semblable. +L'existence parisienne est remplie de semblables hasards.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"><br> <b>Vue extérieure des Bains Deligny.</b></p> + +<p>Nous ne quitterons pas les ponts sans jeter quelques lignes de +malédiction contre l'avide barbarie de certains industriels qui ont +inventé la pêche aux hirondelles. Un hameçon attaché à l'extrémité d'une +longue ficelle pend au-dessus de l'eau, appâté, d'un ver ou d'une +mouche; l'hirondelle, que ses petits attendent et qui ne croit pas +d'ailleurs à la méchanceté humaine, se jette sur la mouche et reste +suspendue par le cou. Vous nous direz sans doute que nous pourrons nous +donner bientôt, au prix de quelques centimes, le plaisir de rendre ces +malheureuses captives à la liberté; n'importe! ces spéculations sur la +sensibilité publique nous paraissent ignobles; et puis que de gens qui +n'osent pas se montrer généreux en plein jour! Les pauvres hirondelles +sont souvent victimes de cette fausse honte: elles meurent entassées +dans leur cage, privées d'air et de nourriture. Ce genre de pêche +devrait être défendu: il prive la Seine d'un de ses plus gracieux +ornements; instruites par l'expérience, les hirondelles quittent ses +bords maudits; or, quand vient le printemps, une rivière sans +hirondelles est comme un parterre sans fleurs.</p> + +<p>Rangerons-nous les canotiers parmi les flâneurs aquatiques? doute +terrible, question épineuse! Tour résoudre la difficulté, nous avons +interrogé quelques canotiers, ils nous ont répondu par le silence du +mépris. Évidemment le canotier répugne au titre de flâneur; lui +donnerons-nous le titre de marin? hélas! il le faut bien.</p> + +<p>Le canotier est cousin germain du garde national: il aime à jouer au +marin comme l'autre aime à jouer au soldat. N'ayant pas d'existence +légale, de mandat social, d'organisation, il y suppléera par +l'association individuelle; chaque canot aura son équipage, chaque +équipage son capitaine. Ainsi enrégimentés, les canotiers se donneront +une nationalité factice; les uns arboreront le pavillon américain, les +autres le pavillon anglais; ceux-ci le pavillon grec, ceux-là +consentiront à rester Français. Même manoeuvre, même costume qu'à bord +des navires de guerre. Le commandement se fait au sifflet; il y a un +porte-voix pour le capitaine. J'ai connu un canotier auquel on avait +persuadé que M. Thiers, lors de son dernier ministère, avait rédigé un +projet de loi tendant à mobiliser tous les canotiers de Paris pour parer +aux éventualités d'une guerre avec l'Angleterre.</p> + +<p>Le canotier a encore ceci de commun avec le garde national que les +plaisanteries glissent sur lui sans entamer le moins du monde sa +cuirasse;</p> + +<p class="mid"> Ille robur et aes triplex... qui fragitem truci, etc., etc.</p> + +<p>On remplirait des volumes avec toutes celles qu'on a faites ou qu'on +fera sur son compte. Il est question, depuis quelque temps, de +rétablissement d'un <i>canot's club</i> à l'instar au <i>jockey's club</i>; nous +ne savons pas au juste où en est ce projet. En attendant, les canotiers +se réunissent à Bercy; ils forment des sociétés chantantes, des espèces +de <i>caveaux</i> où l'on cultive à la fois la malelotte, le petit vin à +douze et la poésie mythologique.</p> + +<p>N'allez pas croire cependant que l'existence du canotier soit exemple de +périls; la tempête s'abat sur le pont du frêle navire; les typhons de +Saint-Ouen, le mistral de Saint-Maur viennent mettre en danger la frêle +embarcation; souvent tous les efforts deviennent inutiles, l'esquif +chavire, il faut gagner le rivage à la nage; heureux si, en touchant au +bord, l'équipage se trouve encore au complet.</p> + +<p>Les accidents sur la rivière sont assez fréquents; leurs résultats +seraient bien moins souvent désastreux si le désir de faire de la +couleur locale, de passer pour de vrais flambards, ne poussait +l'imprudent canotier à des excès que l'amour de la poésie maritime ne +suffit pas toujours à excuser.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Vue intérieure des Bains Deligny.</b></p> + +<p>Vienne un événement dans le genre de celui dont nous venons de parler, +une tempête, un naufrage, et le malheureux flambard, gêné par l'excédant +de couleur locale qui surcharge son estomac, court le double risque +d'être entraîné par le courant et étouffé par le poids de l'eau.</p> + +<p>On ne saurait trop recommander aux capitaines de prêcher la sobriété à +leurs équipages. Le vrai marin attend d'être à terre pour se livrer à +l'ivresse des festins.</p> + +<p>Le véritable flâneur de la Seine, c'est le pêcheur à la ligne. En voilà +un que les moqueries populaires n'ont pas épargné; il résiste depuis des +siècles aux sarcasmes de vingt générations; c'est l'homme fort d'Horace: +il pêcherait à la ligne sur les ruines, du monde. Il se tient là, la +ligne tendue, l'oeil aux aguets, faisant silence, s'étonnant, durant une +journée entière, de la ténacité du poisson à ne pas mordre à l'hameçon; +il n'aurait qu'à lever les yeux pour jouir d'un des plus admirables +panoramas qui soient au monde: il reste le regard fixé sur un morceau de +liège qui flotte sur l'eau.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>La pleine eau.</b></p> + +<p>Appliquez cette patience, cette puissance de concentration sur un objet +plus relevé, les mathématiques, par exemple, et vous avez Archimède ou +Newton. Il y a du pêcheur à la ligne au fond de tout homme de génie.</p> + +<p>Mais ne poussons pas plus loin ce paradoxe; d'autres objets réclament +notre attention. Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est aussi +une des curiosités des bords de la Seine, promet un jour exempt d'orages +et permet l'accès de l'eau au baigneur parisien. Aujourd'hui la natation +est devenue une mode pour tout le monde et un besoin pour quelques-uns: +les cercles de bains sont passés à celui de monument public. Que de +progrès depuis l'école-Petit jusqu'à l'école-Deligny! L'école-Petit est +en quelque sorte la Sorbonne de la natation, l'école Deligny en est le +café de Paris. L'une a conservé sa physionomie classique et sévère; +c'est là que les élèves de Sainte-Barbe, de Rollin, d'Henri IV, viennent +rafraîchir leurs membres fatigués par les luttes universitaires; l'autre +est coquette, somptueuse, élégante comme un vaste boudoir. On y marche +sur des tapis, on y fume le cigare de la Havane ou la cigarette de +Latakié; on y prend des glaces et des sorbets. L'école-Deligny est +dentelée, festonnée, pleine d'arceaux et d'ogives comme un palais +mauresque. C'est un Alhambra flottant, un Alcazar bâti sur pilotis.</p> + +<p>Ce que nous disions tout à l'heure du canotier et du pêcheur à la ligne, +peut s'appliquer également au nageur; il est type comme les deux autres. +Le nageur ressuscite l'antique fable des Tritons, il passe sa vie à +l'école de natation, c'est-à-dire dans l'eau. Entré le premier dans +l'établissement, il en sort le dernier; il décide les paris, juge les +plongeons, punit les passades déloyales et règle l'ordre et la marche de +la pleine-eau. C'est une royauté qui commence avec le premier lilas et +finit avec la dernière hirondelle.</p> + +<p>Quittons l'école de natation et remontons sur le Pont-Royal; de là nous +pourrons embrasser le cours entier de la Seine. Toute l'histoire de +Paris, représentée par ses monuments, se reflète dans ces ondes +fugitives; l'Institut devant des bains publics, l'Hôtel-Dieu devant un +bateau de blanchisseuses, la place de Grève devant un pêcheur à la +ligne. A chaque instant ce sont de nouveaux contrastes: le quai aux +Fleurs touche au Palais-de-Justice, les roses auprès des verrous; la +Morgue est à côté d'un marché, la mort et la vie; la Préfecture de +Police est vis-à-vis l'hôpital, le crime et le malheur, le vice et la +misère. Le Louvre, les Tuileries, les Invalides, l'Hôtel-de-Ville, la +Chambre des Députés, l'hôtel des Monnaies, au-dessus de ces édifices, +les tours de Notre-Dame. En voyant ces monuments échelonnés sur les +rives de la Seine, on serait tenté de croire que les architectes ont +voulu que le fleuve portât aux flots de l'Océan quelque image de la +grandeur de la France.</p> + +<br><br> + +<h2>Cours Scientifiques.</h2> + +<h3>ÉCOLE DE MÉDECINE.</h3> + +<h4>BOTANIQUE.--M. MARTINS, PROFESSEUR AGRÉGÉ.</h4> + +<p>La brillante verdure qui renaît chaque année à nos yeux ne sert pas +uniquement, comme quelques-uns de nos lecteurs le pensent peut-être, à +parer nos campagnes et à nous offrir de frais abris pendant la chaleur +du jour. Avant d'étendre ses bienfaits sur l'homme, elle est utile au +végétal lui même; c'est par son entremise que la plante se met en +rapport avec l'atmosphère et y élabore les sues qu'elle a puisés dans le +sol; les feuilles sont, en un mot, les organes principaux de la +<i>respiration végétale</i>, les <i>poumons</i> des végétaux. Dans les climats des +tropiques, sous un ciel brûlant mais plus pur, la nature est plus riche +et mieux parée, une végétation luxuriante se montre de toutes paris, et +cette surabondance de vie se manifeste à l'extérieur par un +développement admirable des organes foliacés, les poumons présentent une +surface plus étendue, et la vie végétale atteint son plus haut point de +perfection.</p> + +<p>En quoi consiste donc cette respiration, ce phénomène important, qui +tient le règne animal et le règne végétal tout entiers sous son +influence mystérieuse? Nous avons déjà répondu en partie à cette +question dans notre dernier numéro: nous avons donné une idée de la +manière dont la respiration s'exécute chez les animaux; nous allons +étudier aujourd'hui cette fonction dans le règne végétal; le cours que +vient de terminer à l'École de Médecine M. Martins, professeur agrégé, +nous en donne l'occasion.</p> + +<p>Avant d'aborder l'étude de la respiration végétale, il faut bien nous +rendre compte de la signification exacte des termes dont nous allons +faire usage. Nous avons en effet une distinction importante à établir: +nous reconnaissons dans une plante des <i>parties vertes</i> et des <i>parties +colorées</i>, et nous entendons, avec tous les botanistes, par parties +colorées tout ce qui n'est pas vert; ainsi, pour nous, la fleur du lis +sera colorée, quoiqu'elle soit blanche; les racines, les vieilles tiges, +les fleurs, leurs enveloppes et les fruits, sont des parties colorées. +Cela posé, étudions successivement la manière dont, ces différentes +parties agissent sur l'air atmosphérique. L'air, comme chacun le sait, +est un mélange de deux gaz; l'oxygène et l'azote. Un volume d'air offre +sur 100 parties à peu près 79 parties d'azote et 21 parties d'oxygène; +il renferme en outre des traces d'acide carbonique. On s'étonne, au +premier abord, qu'une proportion si faible de ce dernier gaz puisse, +comme nous allons le voir, jouer le rôle principal dans la respiration +végétale; mais cet étonnement disparaît quand on songe à l'immensité de +la masse d'air qui nous entoure. Nous ne recueillons dans nos +expériences que très-peu d'acide carbonique parce que nous ne soumettons +à l'analyse qu'une très-petite quantité d'air, mais le calcul nous +apprend que l'atmosphère renferme en réalité 1,500 billions de +kilogrammes de carbone.</p> + +<p>Fonctions des parties colorées.--Les parties colorées des plantes +absorbent l'oxygène et exhalent l'acide carbonique. Ce phénomène a lieu +en tout temps, et de jour comme de nuit.</p> + +<p>Nous voyons sans cesse autour de nous des preuves de ce fait; ainsi la +présence de l'air est indispensable aux racines elles-mêmes; et si elles +sont trop enfoncées dans le sol, en sorte que l'air ne puisse parvenir +jusqu'à elles, la plante dépérit; le même état de souffrance se +manifeste si le pied de l'arbre est inondé, et qu'une grande masse d'eau +se trouve ainsi interposée entre l'air et les racines. Pour hâter la +croissance d'une jacinthe, il suffit de renverser une fiole d'oxygène +dans le vase plein d'eau où plongent ces racines.--Les fruits agissent +comme les racines et donnent naissance à des phénomènes identiques, même +après avoir été cueillis; chacun connaît le danger qu'il y a à séjourner +dans un endroit où des fruits sont réunis en grande quantité; l'oxygène +de l'air du fruitier étant bientôt absorbé, est remplacé par de l'acide +carbonique, gaz mortel pour l'homme.--Les fleurs sont dans le même cas; +il serait imprudent de passer une nuit dans une serre, ce qui prouve en +outre que le dégagement de l'acide carbonique s'effectue de nuit comme +de jour. Les parties colorées respirent donc à la manière des animaux; +elles absorbent l'oxygène et exhalent de l'acide carbonique qui vicie +l'air environnant.</p> + +<p>Fonctions des parties vertes.--Ici commence l'ordre de phénomènes le +plus important pour le végétal et celui que les feuilles sont +principalement appelées à remplir; une grande différence nous frappe au +premier abord: l'action n'est plus la même pendant le jour et durant la +nuit.</p> + +<p>Pendant la nuit les parties vertes se comportent comme les parties +colorées, elles absorbent l'oxygène et dégagent de l'acide carbonique.</p> + +<p>Pendant le jour, au contraire, et sous l'influence directe des rayons du +soleil, les plantes décomposent l'acide carbonique, fixent le carbone et +exhalent, l'oxygène. Ce fut Bonnet qui entrevit le premier ce curieux +phénomène.</p> + +<p>Il avait placé des feuilles dans une source: les rayons du soleil y +dardaient avec force, et de petites bulles de gaz se montrèrent bientôt, +principalement sur la surface inférieure. Bonnet pensa que c'était de +l'air qui provenait de l'eau; pour s'en assurer, il plaça les feuilles +dans de l'eau distillée et dépouillée par conséquent d'air; il ne parut +plus une seule bulle de gaz, et Bonnet se confirma dans son opinion +erronée; il avait négligé de faire l'analyse de cet air prétendu, et +passa ainsi à côté d'une des plus belles découvertes de la physiologie +végétale. Priestley reprit plus tard la même expérience; mais, en +véritable chimiste, il ne manqua pas de soumettre à l'analyse le gaz +qu'il vit se produire, et reconnut avec étonnement que c'était de +l'oxygène. L'acide carbonique contenu en dissolution dans l'eau avait +été décomposé; les feuilles s'étaient emparées du carbone et avaient +exhalé l'oxygène. Bonnet n'avait pas obtenu de gaz dans l'eau distillée, +parce que la plante n'y trouvait plus d'acide carbonique qu'elle put +décomposer. Mais ce n'était pas tout: il fallait prouver encore que dans +l'air l'action est la même; que sous l'influence des rayons solaires la +plante décompose l'acide carbonique de l'atmosphère comme elle le fait +pour celui que l'eau tient en dissolution. Ce fut Théodore de Saussure +qui mit ce fait hors de doute par un exemple admirable de simplicité et +de précision. Il prit vingt-une pervenches aussi semblables que +possible, dont il analysa sept; il nota la quantité de carbone qu'elles +renfermaient; il en plaça ensuite sept sous un récipient où il avait +introduit sept centièmes d'acide carbonique; sept autres furent placées +sous un second récipient où il y avait de l'air privé d'acide +carbonique. Il laissa végéter pendant six jours ces quatorze pervenches, +et procéda ensuite à l'analyse du gaz renfermé sous les deux cloches: +dans la première l'acide carbonique tout entier avait disparu et l'air +restant contenait vingt-quatre et demi pour cent d'oxygène, au lieu de +vingt-un qu'il renfermait d'abord; dans la seconde cloche, la quantité +d'oxygène n'avait pas augmenté; les pervenches de la première furent +soumises à l'analyse: elles renfermaient onze centigrammes et demi de +carbone de plus que celles qui avaient été analysées au commencement de +l'expérience. La quantité de carbone n'avait pas augmenté; dans les +plantes de la seconde cloche, dont l'air avait été dépouillé de toute +trace d'acide carbonique.</p> + +<p>Par cette expérience remarquable, de Saussure a mis en évidence le +principe fondamental de la respiration végétale; décomposition de +l'acide carbonique, exhalation de l'oxygène et fixation du carbone. La +plante est essentiellement composée de carbone, et toutes les forces +vitales agissent pour fixer ce carbone dans son sein. L'air qui nous +entoure est donc d'autant plus vivifiant pour les plantes qu'il est plus +mortel pour les animaux, par la proportion d'acide carbonique qu'il +renferme.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement de l'atmosphère que les végétaux retirent le +carbone qui leur est nécessaire; il existe encore deux autres sources où +ils en puisent sans cesse. Au moyen de leurs racines ils trouvent de +l'acide carbonique dans le sol, et le décomposent ensuite. Pour +s'assurer de ce fait, Sénébier ayant pris deux branches aussi semblables +que possible, plaça la tige de l'une d'elles dans de l'acide carbonique; +l'autre fut laissée à l'air; la première était encore pleine de +fraîcheur que la seconde était complètement fanée. Enfin les végétaux, +en combinant de l'acide carbonique, forment l'oxygène absorbé pendant la +nuit avec le carbone même qu'ils renferment dans leur sein. Ainsi l'on +peut dire que, pendant la nuit, la plante prépare des matériaux pour le +travail plus important du jour: elle absorbe de l'oxygène et exhale de +l'acide carbonique, qui sera décomposé au profil du végétal sous +l'influence salutaire des rayons du soleil. M. Dumas pense même que la +plante ne fait rien pendant la nuit, qu'elle n'agit réellement que le +jour, et qu'à l'ombre elle se borne à laisser passer l'acide carbonique +emprunté au sol qui filtre à travers ses tissus et se répand dans l'air.</p> + +<p>Les parties vertes des végétaux qui jouissent de ces propriétés +admirables de décomposition, sont douées d'une autre faculté non moins +mystérieuse: elles retiennent tous les rayons chimiques que darde le +soleil. Chacun se souvient, en effet, de l'impuissance de l'appareil de +M. Daguerre à reproduire les paysages, comme si, dit M. Dumas, les +rayons chimiques essentiels aux phénomènes daguerriens avaient disparu +dans la feuille, absorbés et retenus par elle et mis en réserve pour +servir à la dépense énorme de force chimique nécessaire à la +décomposition d'un corps aussi stable que l'acide carbonique.</p> + +<p>Les végétaux, outre le carbone, absorbent de l'hydrogène en décomposant +l'eau qui entoure leurs racines, comme font prouvé MM. Edwards, Colin et +Boussingault. D'après les expériences de ce dernier chimiste, ils fixent +de plus une certaine quantité d'azote.</p> + +<p>Le tableau suivant résume d'une manière très-concise les phénomènes +principaux de la respiration végétale.</p> + +<h4>RESPIRATION VÉGÉTALE.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p> + +<p>Les phénomènes qui constituent essentiellement la respiration des +végétaux diffèrent donc totalement de ceux que nous a présentés la +respiration des animaux; les premiers versent dans l'air de l'oxygène, +gaz bienfaisant, source de vie; les seconds répandent, au contraire, +autour d'eux des flots d'acide carbonique, gaz impur et qui devrait +vicier l'air qui le reçoit; la respiration végétale servirait donc, à +purifier l'air souillé par le souffle impur des animaux. Quelques +observations viendraient à l'appui de cette idée: on sait que le fond +des mares est souvent couvert de végétaux qui forment, par leur réunion, +comme un tapis de verdure au fond des eaux. M. de Humboldt, observant +les poissons qui s'y trouvaient, s'aperçut qu'ils étaient pleins +d'ardeur et de vie lorsque le soleil dardait ses rayons sur l'eau; ils +paraissaient souvent, au contraire, épuisés et malades lorsque le soleil +ne se montrait pas, et quelques-uns même finissaient par mourir si le +ciel restait longtemps couvert. Frappé de ce fait, l'illustre +observateur analysa l'eau de la mare quand le soleil donnait, et ce ne +fut pas sans étonnement qu'il trouva que l'air contenu en dissolution +dans l'eau renfermait 80 à 90 pour 100 d'oxygène; ayant soumis ensuite à +l'analyse une certaine quantité d'eau de la même mare recueillie pendant +un temps sombre, il n'y trouva plus que 16 à 17 pour 100 d'oxygène. +Cette différence énorme expliquait le malaise des poissons durant les +heures ou ils ne pouvaient respirer une quantité suffisante d'oxygène, +et l'augmentation de ce gaz précieux lors des jours de soleil, jours de +joie et de santé pour les poissons, ne peut être attribuée qu'à +l'influence des végétaux de la mare, dont la respiration, activée par la +présence du soleil, purifiait l'eau en y versant une proportion plus +considérable de gaz oxygène. Mais ce fait isolé ne prouve pas, quelque +curieux qu'il soit, les rapports constants que plusieurs physiologistes +ont voulu établir entre les deux règnes, les mettant pour ainsi dire +sous la dépendance l'un de l'autre, en donnant aux animaux la tâche de +fournir l'acide carbonique nécessaire au règne végétal, et en chargeant +les plantes de débarrasser l'atmosphère de ce gaz impur et de le +remplacer par l'oxygène. M. Martins se hâte de prévenir ses auditeurs +contre ces idées spécieuses au premier abord, mais que l'expérience ne +confirme pas. Considérant la plante dans son ensemble, il remarque que +les parties vertes sont toujours les plus nombreuses, que pendant la +nuit la plante vicie l'air au lieu de le purifier, que pendant l'hiver +l'action du règne végétal cesse presque entièrement, et qu'enfin, +pendant le jour et durant la belle saison, le soleil refuse souvent à la +terre ses rayons vivifiants. Le professeur en conclut que les deux +actions se balancent et qu'en somme la présence du règne végétal +n'influe pas ou n'exerce du moins qu'une faible influence sur la +composition de l'air. Les expériences de Link Woodhouse et Grish +viennent donner à cette opinion un cachet de certitude. Ces observateurs +placèrent sous de grandes cloches des plantes entières chargées de +feuilles, de fleurs et de fruits; après un temps assez considérable, +l'air de la cloche fut soumis à l'analyse, et sa composition était la +même qu'avant l'expérience: il y avait eu un équilibre parfait entre les +différents phénomènes; ce que l'air avait gagné en oxygène par l'action +des parties vertes lui avait été repris par les parties colorées; il en +avait été de même pour l'acide carbonique, et l'air de la cloche n'avait +été ni vicié ni amélioré par la respiration de la plante. La chimie, par +la voix de M. Dumas, vient d'ailleurs confirmer l'opinion des +botanistes. L'illustre savant nous prouve par des chiffres que +l'influence du règne végétal est nulle sur les animaux. L'air qui nous +entoure, dit-il, pèse autant que 581.100 cubes de cuivre d'un kilomètre +de côté; son oxygène pèse autant que 134.000 de ces mêmes cubes. En +supposant la terre peuplée de mille millions d'hommes et en portant la +population animale à une quantité équivalente à trois mille millions +d'hommes, on trouverait que ces quantités réunies ne consomment en un +siècle qu'un poids d'oxygène égal à 15 ou 16 kilomètres cubes de cuivre, +tandis que l'air en renferme 134.000. Il faudrait 10.000 années pour que +tous ces hommes pussent produire sur l'air un effet sensible à +l'eudiomètre de Volta, même en supposant la vie végétale anéantie +pendant tout ce temps.» Nous voyons donc que, par des considérations +différentes, M Martins et M. Dumas arrivent au même but. La chimie, la +balance en main, vient confirmer les doctrines de la physiologie +végétale; leurs résultats sont d'accord: nous ne devons pas nous en +étonner, car les sciences sont soeurs et doivent marcher en se donnant +la main.</p> + +<br><br> + +<h3>Margherita Pusterla.</h3> + +<h4>AVANT-PROPOS.</h4> + +<p>Le 13 mai dernier, l'<i>Illustration</i>, dans son <i>Bulletin +bibliographique</i>, a rendu compte de l'Histoire universelle publiée en +Italie par M. César Cantù, et dont une traduction s'imprime en ce moment +à Paris. Nous offrons aujourd'hui à nos lecteurs un roman du même +écrivain, <i>Margherita Pusterla</i>. Notre intention n'est pas d'entretenir +ici nos lecteurs de M. Cantù lui-même, et nous renvoyons ceux qui +seraient curieux d'avoir quelques détails sur sa vie; littéraire à +l'article que notre collaborateur lui a consacré. Mais il est peut-être +nécessaire, sans prétendre en aucune façon imposer notre opinion à +personne, de dire quelques mots de l'ouvrage dont nous commençons +aujourd'hui la traduction.</p> + +<p>La renommée a ses hasards et ses caprices, et c'est surtout sur les +importations littéraires qu'elle exerce sans contrôle l'arbitraire de +ses jugements. Souvent, on ne le sait que trop, un peuple ne connaît que +les médiocres écrivains de la contrée voisine, qui le juge également sur +les moindres représentants de son génie; tandis que des réputations +nationales, très-justes et très-méritées, ne passent jamais la +frontière, qui ne devrait pas exister pour elles.</p> + +<p>Nous pensons que ces réflexions s'appliquent, dans une certaine mesure, +au peu de bruit qu'a fait en France <i>Margherita Pusterla</i>. L'école du +roman historique en Italie, qui reconnaît Manzoni pour son maître, n'a +pourtant produit aucune oeuvre qui, avec des qualités très-différentes, +et sans la moindre trace d'imitation, mérite plus d'être comparée aux +oeuvres du chantre des <i>Promessi Sposi</i>. On peut juger diversement les +défauts de M. Cantù, mais il ne peut y avoir qu'une voix sur ses +qualités: un sentiment littéraire élevé, une érudition solide et +consciencieuse, un habile développement des caractères, une inspiration +morale toujours droite, toujours présente, le sens du pathétique, +l'expression souvent forte, souvent heureuse, de l'énergie, de la +sensibilité; est-il beaucoup de romanciers célèbres dont on en puisse +dire autant? Ces qualités, l'Italie les a trouvées dans <i>Margherita +Pusterla</i>, qu'elle compte parmi ses lectures favorites. Nous espérons +que la traduction, interprète toujours un peu perfide, ne les cachera +pas entièrement à nos lecteurs. Ils ne chercheront pas, surtout dans les +premiers chapitres, le rapide intérêt et la facile lecture des nouvelles +que nous avons données jusqu'ici, et que, nous donnerons encore de temps +en temps, sans interrompre le cours de la publication de <i>Margherita</i>. +Ils comprendront dès l'abord que c'est là une oeuvre qui, par son +étendue, réclame la longueur des préparations, et que le grand Écossais +lui-même ne résisterait pas à celui qui le jugerait sur le début de ses +chefs-d'oeuvre. Les conditions de cette équité préjudicielle une fois +remplies, nous croyons que te talent de l'auteur exercera sur le public +français toute l'influence qu'il a exercée en Italie.</p> +<br><br> + +<h1>MARGHERITA PUSTERLA.</h1> + +<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>LA MARCHE TRIOMPHALE.</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/009a.png"></span><span class="sc">n</span> 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de +Mantoue, avaient tenu cour plénière dans leur ville. Tables publiques, +musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient +prodigué toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succédé aux +gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient à leur aide pour +éblouir les esprits généreux, charmer les frivoles et capter le peuple, +toujours alléché par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers +étaient accourus à cette fête, en grand luxe d'habits, couverts des plus +belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et +montés sur des destriers ferrés d'argent. Parmi eux, on comptait, +beaucoup de Milanais venus pour faire cortège au jeune Bruzio, fils +naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'étaient Giacomo +Aliprando, Matteo Visconti, frère de Galéas et de Barnabé, qui depuis +devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille +des Crivelli, et le plus renommé de tous, Franciscolo Pusterla, le plus +opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus +fortuné, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque +certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette +histoire, il n'eût pas été sur le bord d'un abîme de misères dont il +devait atteindre le fond.</p> + +<p>Ces champions milanais avaient remporté le prix du tournoi de Mantoue. +Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins, +noir comme la résine, avec sa housse bleu de ciel, chamarrée d'argent, +et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches +à deux de ses pieds, on avait encore ajouté deux vêtements, l'un +d'écarlate, l'autre de soie, doublée de menu vair. Pour faire montre de +ces trophées, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crémone, +Plaisance et Pavie, d'où ils étaient revenus dans leur patrie le 20 mars +de cette même année 1340. Partout ou les recevait en grande liesse. +C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout +temps à se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se +déployait surtout dans cet âge où la force matérielle régnait sans +conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le +courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simulées, comme +en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son +humeur de curiosité et de disputes en factions de théâtre et en +querelles littéraires. Aussi Milan envoya à la rencontre de ses +chevaliers une escorte composée de la cour et des plus nobles seigneurs. +Après s'être arrêtés dans le splendide château de Belgiojoso, ils +s'acheminèrent tous vers la cité.</p> + +<p>Ils entrèrent en grande solennité par la rue Saint-Eustorge. Après avoir +traversé le faubourg de la citadelle, déjà ceint d'une muraille, ils se +présentèrent à la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe +aujourd'hui le pont jeté sur le canal <i>del Naviglio</i>. Ce canal marque +encore le fossé que, pour se défendre contre Barberousse, les Milanais +avaient creusé autour de leur ville ressuscitée. Un terre-plein élevé +avec les déblais de cette excavation était leur seul rempart; mais il +suffisait alors que chaque citoyen était soldat, soldat pour la patrie +et pour les franchises. Peu de temps avant l'époque dont nous parlons, +Azone Visconti avait. à cet endroit, bâti une muraille de dix mille +brasses de circuit, avec onze portes à herses et pont-levis, et +couronnée de cent tours aux créneaux innombrables.</p> + +<p>Les chevaliers passèrent, sous l'arche qui subsiste encore, et +côtoyèrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vénérables débris de +l'antiquité romaine, bientôt ils arrivèrent au carrefour appelé +Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que +présentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux, +le peuple accourait à ce spectacle, attiré par la joyeuse sonnerie des +hérauts de la ville, vêtus de pourpre, et qui s'avançaient, avec leurs +trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc +mi-partie d'écarlate, et en manteaux de même couleur. Ils précédaient le +cortège, entourant le porte-bannière, qui portait l'étendard aux armes +des diverses portes semées autour d'une vipère noire en champ d'argent.</p> + +<p>«Quelle est cette dame tout de velours et d'or?» demandait un petit +enfant.</p> + +<p>Ses parents lui répondaient: «C'est la princesse Isabelle, la femme de +celui-là tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipère qui +mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un +peu notre bonne fortune d'avoir un maître si vaillant et une si belle +maîtresse!</p> + +<p>--Eh! regardez, ajoutait un compère en poussant son voisin d'un +malicieux coup de coude, quel échange d'oeillades entre elle et Galéas.</p> + +<p>--Eh! eh! répliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas +d'hier que la tante s'entend avec le neveu.»</p> + +<p>Alors on commençait à réciter la chronique scandaleuse, on se conta et +les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En +effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrière, +entouré de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous +avons parlé, tous deux nés de différentes mères.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/009b.png"></p> + +<p>Luchino était fils du grand Matteo, qui, après l'archevêque Ottone +Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de +Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de défendeur +de la liberté. Galéas avait succédé à Matteo dans le commandement; à +Galéas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 août de +l'année précédente, avait été reconnu seigneur par l'assemblée Générale +des Milanais; mais comme on se défiait d'une jeunesse indomptée qui +s'était consumée en aventures de libertin, on lui avait associé son +frère Giovanni, évêque suzerain de Novare. Comment le peuple, +connaissant les défauts de ce prince, l'avait-il élu de préférence, ou +n'avait-il pas rétabli la liberté? Ce serait mal connaître le génie +populaire que de s'en étonner. Arrivé au pouvoir, Luchino, usant +d'astuce et d'autorité, élimina bientôt son frère.. qui, prêtre, bon +catholique et désireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et +de sa belle mine, se déchargea volontiers des affaire publiques.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/009c.png"></p> + +<p>Luchino était abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut +accompagner tous les vices et s'unir même à l'infamie. Avare de +promesses, intrépide à les tenir, prompt à prendre une résolution et +prompt également à l'exécution, il augmenta son empire qu'il ne laissa +point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses +bâtards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia à l'homme qu'il +avait une fois offensé. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour +suivre sa proie à travers de longs détours, pour consommer une iniquité +sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns égalèrent parmi +les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement +remarquables par cette odieuse habileté. On le louait justement d'avoir +délivré le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refréné les +violences de ses feudataires, pesé au même poids Guelfes et Gibelins, et +frappé d'un égal impôt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le +regardait en propre, il n'appelait justice que son intérêt. A-t-il +manqué d'imitateurs ou de modèles? Sa politique était simple: se +conserver à tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et +les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la +déclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coûter. Selon +ce qu'il croyait le plus utile à ses vues, il protégeait les arts et la +poésie, ou il dressait pour les artistes et les poètes des gibets et +emplissait les geôles. Il se considérait comme un conducteur de bêtes +sauvages, qui, sous peine d'être dévoré par elles, doit sans cesse les +tenir sous le coup du châtiment et leur faire sentir qu'il est +nécessaire à leur existence; aussi voulait-il apparaître aux bons, +c'est-à-dire aux peureux, comme l'unique auteur de la félicité publique. +A l'égard des méchants, c'est-à-dire de ceux qui auraient osé, contrôler +ses actes, il exagérait par calcul son naturel féroce et dissimulé. +Espions, juges achetés, soldats, faisaient de temps en temps d'éclatants +exemples. Accusations, emprisonnements, exécutions, tout apprenait à la +foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait à +croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obéissance +l'unique droit des sujets.</p> + +<p>Les moyens violents n'étaient pas toujours ceux que Luchino aimait à +mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas, +ou trouvaient agréable cette partie de sa tactique qui consistait à les +dompter par la corruption. A la populace, fêtes, danses, tavernes, +mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manières sévères et +réfléchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples +et les facilités de la débauche, afin que, voyant les routes de la +gloire et des honneurs fermées derrière eux, ils livrassent à la +jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette +voie était celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus +sûrement à son but.</p> + +<p>La conscience criait encore en lui; mais, à l'aide des pratiques +dévotes, il en étouffait la voix ou l'éludait. Chaque jour il récitait +ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens étaient admis +à sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des +mendiants, qu'il servait lui-même avec tout le faste d'une fausse +humilité. Jamais il ne mangeait que des mets de carême le samedi et les +jours prescrits. Il établi! le tarif des funérailles, et de graves +punitions furent prononcées contre les médecins qui visiteraient trois +fois un malade sans faire venir le confesseur.</p> + +<p>Les ambassadeurs et les poètes lui répétaient sans cesse qu'il avait +tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait à la cotte de +mailles qu'il ne dépouillait jamais, aux doubles gardes qui +environnaient sa demeure, aux énormes dogues qui ne le quittaient pas, +en quelque lieu qu'il allât. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils +mangeassent, n'étaient pas suspects de désirer un changement de +gouvernement.</p> + +<p>Toutefois, à voir les démonstrations qui l'accueillaient sur son +passage, on aurait pu prendre Luchino pour le père de son peuple, et +toutes ces acclamations n'étaient pas dictées par une lâche flatterie. +Il n'est pas de gouvernement, si détestable qu'il soit, dont quelque +classe ne tire profit. Les Lombards, à cette époque, traversaient un âge +de turbulence interne, où la liberté, achetée au prix du sang et des +plus généreux efforts, était allée se perdant à travers les discordes +civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigués +de cette continuelle tempête, où le peuple risquait tout sans rien +gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement énergique qui +mettait un frein à toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix +à la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient liberté! +En outre, Luchino n'admettait guère aux emplois que des citoyens de +Milan; six mille d'entre eux vivaient du trésor public. Pendant la +disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris +aux dépens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est +toujours prêt à renvoyer à ses maîtres les responsabilité des biens ou +des maux qu'il éprouve.</p> + +<p>Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils étaient aux +affaires publiques. Chacun se préférait à la patrie; pourvu qu'il fût +libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur était la +gloire au prix de leur intérêt, la vertu au prix de la vie? Alors ils +cueillaient les fruits dont ils avaient jeté la semence. Ceux à qui +l'état de la cité était insupportable, et qui désespéraient de relever +leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix +contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays étrangers. Ils +laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidité des citoyens qui +voulaient s'élever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans +les charges de la cour, réservant à celui-là seul dont ils recevaient de +l'éclat et des récompenses les services qu'ils auraient dû consacrer à +l'utilité de tous.</p> + +<p>Soupçonneux ou jaloux, Luchino avait retiré sa faveur à tous ceux qui +sous Azone avaient atteint l'apogée de leur fortune. Désireux de +s'entourer d'une troupe docile à ses inspirations, il avait appelé +auprès de lui les compagnons de ses débauches juvéniles, prêts à faire +tout ce qu'il voudrait, et même à se porter au pire. Dans le cortège que +nous décrivons, il était facile de distinguer les favoris et les +disgraciés. Les premiers entouraient le prince, se mêlaient de temps en +temps à sa conversation; ils se reconnaissaient à l'orgueil avec lequel +ils étalaient la magnificence de leur bassesse, à leur affectation à ne +se réunir qu'entre eux, et aux grâces badines qu'ils déployaient en +faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au +dernier rang, taciturnes ou échangeant à grand'peine quelques mots d'une +voix craintive et voilée. Le peuple supposait naturellement dans les +favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les +disgraciés étaient dépourvus à ses yeux; il saluait les premiers et +assimilait les autres à des hérétiques et à des excommuniés. Contenue +par la figure rébarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des +gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau +barbu du gendarme, criait: «Vive le Visconti! vive la vipère! (2)»</p> + +<blockquote>[Note 2: On sait que les armes des Visconti étaient une vipère tenant un +enfant à demi enfoncé dans sa gueule.]</blockquote> + +<p>Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait à travers +le cortège. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans +la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an à les +entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient +l'office que remplissent quelquefois les poètes et toujours les +flatteurs: aduler le prince, faire rire à leurs propres dépens, et +cacher sous l'agrément d'un bon mot toute l'horreur d'un crime. +Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y +trouve quelque mélange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de +leurs lazzis, des vérités hardies qui, sans eux, n'auraient jamais +frappé les oreilles des grands.</p> + +<p>Grillincervello, c'était le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tête +rasée d'un bonnet blanc conique, surmonté d'un cimier écarlate simulant +une crête de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal +façonnés, étaient surchargés d'énormes boulons et d'anneaux sonores. A +la main, il tenait un bâton qui portait à l'un de ses bouts une tête de +fou avec des oreilles d'âne. Deux raves lui servaient d'éperons, +fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un +fougueux destrier de Barlassine (autre phrase à son usage) tout bardé de +rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tirée par un rire mêlé +d'idiotisme et de malignité, les yeux louches et éraillés, il sautillait +de çà, de là, tantôt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui +couraient librement par les rues, tantôt barrant le passage à tout +venant, et lâchant à celui-là un bon mot, à cet autre une injure. Tout +en marmottant à l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon +tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que +celui-ci, sans compromettre sa gravité, s'apprêtait à le corriger avec +le plat de son sabre, le bouffon était déjà bien loin. Matteo Salvatico, +auteur de l'<i>Opus pandectarum médicinae</i>, le meilleur traité sur les +vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des médecins +d'alors, vêtu d'un habit de pourpre, les mains chargées de bagues +précieuses et des éperons d'or à ses brodequins. Le fou, faisant à la +monture de Matteo un geste intraduisible, disait au médecin: «Tâte-lui +le pouls.» Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre +meuble indispensable d'une cour à cette époque, il lui donnait un grand +coup sur la nuque, pendant qu'il était absorbé, dans ses profonds +calculs, et lui disait: «Les étoiles ne t'ont pas appris celui-là.»</p> + +<p>Luchino l'entendait et souriait. Il venait à peine de laisser derrière +lui le palais qu'il avait élevé pour en faire sa demeure particulière, +en face de Saint-Georges; il pénétrait lentement la foule, qui, près de +l'église de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au marché, on, comme +on disait, à la <i>Balla</i> du laitage et des huiles, lorsque ses regards +s'arrêtèrent sur la terrasse en saillie d'une tour située à l'angle de +la rue qui conduit à Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y +tenait. C'était Marguerite Pusterla. Elle était aussi du sang des +Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce +n'était pas pour satisfaire au caprice d'une curiosité de femme qu'elle +venait regarder la marche du cortège, mais pour y reconnaître son mari, +Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons +dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mécontents. La noble +dame, aussi belle que doit l'être l'héroïne d'un roman, dirigeait sur le +parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa +main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vêtu et +monté. À cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels +s'écriait: «Mon père! mon père!» et, avec l'élan ingénu de l'enfance, +tendait vers lui ses petites mains. Absorbée dans cet épisode de +famille, qui était tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux +acclamations de la foule, ni à la pompe du cortège, ni aux yeux qui +admiraient ses charmes, ni à Luchino lui-même, bien qu'il eût ralenti le +pas en arrivant près du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les +regards de Marguerite, il eût fait piaffer et caracoler le superbe +étalon blanc qu'il chevauchait.</p> + +<p>Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dépit passa sur son rude +visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposés à +seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant +avec un respect adulateur; il s'écria: «Si on veut trouver de la +grandeur dans un homme, de la beauté dans une femme, il faut les +chercher dans la maison des Visconti.»</p> + +<p>Luchino, insensible à cette bouffée d'encens, lui répondit, en homme +habitué aux plus basses flatteries: «Soit; mais il paraît que notre nom +commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours +est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos réunions +de sa présence.</p> + +<p>--Je le confesse, répliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et +sauvage que sa beauté est pleine d'éclat et de charme; mais plus la +victoire est difficile, plus il y a de gloire à la remporter; et quelle +rigueur ne s'évanouirait devant le soupir d'un prince!»</p> + +<p>Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du +flatteur, en fit autant à Luchino, et lui dit en se remuant de manière à +faire tinter toutes ses clochettes; «Ne l'écoute pas, maître. Lèche-toi +les barbes; ce n'est pas là morceau pour les dents.</p> + +<p>--Et pourquoi non, misérable?» Ces mots échappèrent au dépit de Luchino.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"></p> + +<p>«Parce que non,» répéta le maraud en touchant sa monture; et en un clin +d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des +courtisans et aux vivat du peuple, avançait toujours avec lenteur, et de +temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de +Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avançait en compagnie d'un +page et d'un moine venus à pied à sa rencontre, et s'entretenait avec +eux. Gestes, regards, langage, tout était de feu dans le jeune pape. Le +visage de l'autre, animé d'une gravité douce, révélait une lutte +profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volonté; +son front, prompt à se couvrir de rides, ses joues amaigries et +creusées, ses lèvres contractées, tous ses traits étaient empreints du +sceau que l'infortune impose à ses victimes, comme pour leur donner la +consolation de se reconnaître entre elles et de pouvoir s'allier pour la +combattre en commun.</p> + +<p>Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait à se +retourner n'échappèrent point à Pusterla. Il n'adressa que ces mots à +ses compagnons, frappés comme lui de ce spectacle: «Vous voyez!</p> + +<p>--Je vois, répondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude, +d'un homme habitué aux graves pensées.</p> + +<p>--Misérable! s'écria le page; et des étincelles jaillissaient de ses +yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un +tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes animés de ma +résolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous résoudrez-vous à +proclamer hautement votre nom, et à finir d'un seul coup le commun +opprobre et l'esclavage de la patrie?»</p> + +<p>Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence à +Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frère, avec la +tranquillité habituelle aux personnes qui vivent en elles-mêmes, disait; +«Il ne reste qu'un parti à prendre pour les mécontents: qu'ils se +séparent des méchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs +concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections +domestiques la paix de la conscience et la sécurité de leur honneur. +C'est ce qu'à su faire ton beau-père Uberto Visconti; c'est l'exemple +que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonné. Avec le +trésor que lu possèdes en Marguerite, est-il un coin de terre si reculé, +une solitude si abandonnée, dont tu ne puisses faire un paradis +ici-bas?»</p> + +<p>La voix du moine s'était animée en parlant ainsi, et le rouge monta à +ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tête, il fit +silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami; +«Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles. +Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitté la scène de la +politique? Combien je paraîtrais dégénéré de mes ancêtres, toujours si +appliqués au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux +mains d'Azone, tu sais si j'ai cessé de travailler au bien de la cité; +tu sais avec quels égards pleins de délicatesse j'en usai avec Luchino, +bien qu'il fût en querelle avec son oncle. J'espérais qu'arrivé à son +tour à la souveraineté, il me saurait bon gré de ma conduite, me +compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la +voie du bien public. On a vu le fruit de ces ménagements. A peine en +possession du trône que nous avons tant contribué à lui assurer, +non-seulement il a oublié nos récents services, mais il nous a fait un +crime des anciens; il nous a tous écartés. Il s'est entouré de gens +nouveaux de race plébéienne, aveugles conseillers insensés flatteurs, +pestes de cour, dont je voudrais être à mille lieues, si l'espoir ne me +tenait encore au coeur de redevenir utile à ma famille et à mes +concitoyens.»</p> + +<p>Alpinolo applaudissait à ce langage hardi. Frère Buonvicino, comprenant +que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel +qui, habitué à ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie, +mettait au même rang le calme et la mort, aurait facilement rétorqué les +spécieux arguments de son ami; mais aurait-il pu réveiller dans son âme +quelque honte virile, capable de le ramener à des idées plus saines? +Accoutumé à voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point +être conduit à les mépriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'à +la place du Dôme, où ils se séparèrent.</p> + +<p>Au lieu où s'élève aujourd'hui le palais royal siégeaient alors les +intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se +tenait chaque semaine le marché des habits. L'emplacement occupé +maintenant par le Dôme s'appelait la place aux Harangues, parce que +c'est là que, sous le gouvernement républicain, les citoyens se +réunissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui +intéressaient le bien public. Sur cette place, luttèrent longtemps le +sincère patriotisme du petit nombre et l'ambitieux égoïsme de la +majorité. Là, naquirent les factions qui déchirèrent la patrie, jusqu'à +ce que, rassasiés de tempêtes, les Milanais remissent le pouvoir suprême +aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que +l'archevêque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le +Grand son fils Galéas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs +fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif à +déguiser la servitude, avait soigneusement pourvu à l'embellissement des +édifices de la cité; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment +comme dans sa royale demeure avait surtout été orné avec un goût +merveilleux. C'était une tour à plusieurs étages, avec chambres, salles, +corridors, bains et jardins. De nombreux appartements à doubles fenêtres +s'étendaient au rez-de-chaussée, avec riches portières, profusion d'or +et de telles richesses que c'était éblouissant à voir. On y remarquait +une vaste volière en fil de fer, où voltigeaient des oiseaux de toutes +les espèces. Il n'y manquait pas même une ménagerie d'ours, de babouins +et d'autres bêtes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et +un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite était +ornée; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot +continu, et qui représentait le port de Carthage rempli de vaisseaux +armés pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements +de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques précieuses.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/010b.png"></p> + +<p>Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortège ducal. Le beau +jeune homme, à la barbe longue, aux cheveux tombant en flots bouclés sur +ses épaules, splendide dans ses habits, et comme ombragé par les plumes +ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de +cheval et présenta la main à la comtesse Isabelle pour l'aider à +descendre de son palefroi. C'était Galéas Visconti. Il monta les degrés +en chuchotant des galanteries à l'oreille de sa tante, pendant que tout +le cortège les suivait.</p> + +<p>On arriva à la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est +qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la décrivent. +Là, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations à +Hector, à Hercule, à Azone et aux autres images de héros qui décoraient +les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se +livrer à cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et +d'idées, qui fait le délassement des assemblées polies. On discourait de +la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la +critique. La <i>Maestria</i> et les beaux coups de nos joueurs occupaient +aussi l'assemblée; et quoique leur coeur dût conserver le vivant +souvenir d'une liberté récente, ils s'enorgueillissaient d'un +compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulièrement +les hommages des envoyés des petites cours lombardes, et l'ambassadeur +de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio +et de Franciscolo Pusterla.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/011a.png"></p> + +<p>Cette dernière louange dut paraître bien malhabile aux courtisans +consommés, qui savaient combien peu ce dernier était dans les bonnes +grâces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le +prince, à ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la +parole avec plus de grâce qu'il n'en avait jamais montré aux plus +favorisés, lui rejeter les éloges du Mantouan et ceux qu'Azone avait +coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le +genre de louanges auquel on résiste le moins, celles, qu'on rapporte +comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme +avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il +eut, avec un art brillant, caressé les passions de Pusterla, il ajouta +du ton de la confidence; «Franciscolo, je n'ai point oublié, soyez-en +sur, l'amitié qui nous unissait dans la vie privé; je n'attendais que +l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette +occasion se présente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant à +supporter mon inimitié, implore une réconciliation. A qui pourrais-je +mieux confier une affaire si délicate qu'à vous, qui êtes aussi habile +dans le conseil que sur le champ de bataille, agréable à Mastino, et +tout à fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'étranger. +Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre à Vérone avec +vos lettres de créance, qui vous seront remises sur les ordres que nous +avons déjà donnés.»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/011b.png"></p> + +<p>Pusterla haïssait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui +le laissait dans l'oubli, le réduisait à un repos sans influence et sans +gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de +faveur, dès qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui +l'avaient méprisé, sa haine disparut comme l'éclair; il oublia les +outrages reçus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il +oublia jusqu'au soupçon jaloux qu'avaient fait naître en lui les +téméraires regards adressés par Luchino à Marguerite. Il ne se douta pas +un instant que cette mission n'était qu'un piège pour l'éloigner et +consommer son déshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec +reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition étend sur nos +yeux.</p> + +<p>Tout fier et tout joyeux, il revint à son palais, où ses amis +s'étaient réunis pour fêter son retour triomphant. Il embrassa froidement +Marguerite, qui accourait à sa rencontre avec son jeune fils; et +s'écriant: «Une bonne nouvelle!» il raconta la mission dont le prince +venait de l'investir. Quelques-uns le félicitèrent. Alpinolo, que nous +connaissons déjà, secoua la tête, et dit: «D'une vipère, que peut-il +sortir que du venin!»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/011c.png"></p> + +<p>Marguerite pâlit, et d'un geste éloquent lui montrant leur Venturino; «A +peine es-tu de retour, dit-elle à son mari, et déjà tu veux nous +abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle +société plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus +honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.»</p> + +<p>Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses +bras, et paraissait attendri. Mais bientôt la soif des honneurs et +l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique +étouffèrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la +nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous +les moyens de le dissuader d'une résolution si funeste. L'aspect +solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait +merveilleusement avec les raisons austères qu'il donnait à Pusterla pour +l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus +avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir.</p> + +<p>Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd à toutes ses instances, +comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup +qui lui semblait devoir être le plus sensible: «Et Marguerite?» lui +dit-il.</p> + +<p>Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tête avec +l'obstination d'un homme décidé à avoir raison, il répondit: «Marguerite +est un ange.»</p> + +<p>Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par là combien il était +imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point, +de peur de compromettre la félicité domestique de Franciscolo.</p> + +<p>Quel était donc ce moine qui prenait un si tendre intérêt au sort des +Pusterla?</p> + +<br><br> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p><i>Essai sur les Légendes pieuses du Moyen-Age,</i> ou Examen de ce qu'elles +renferment de merveilleux, d'après les connaissances que fournissent de +nos jours l'archéologie, la théologie, la philosophie et la physiologie +médicale; par E.-L. <span class="sc">Alfred Maury</span>, membre de la Société des Antiquaires +de France, de la Société Asiatique de Paris, etc. 1 vol. in-8. Paris, +1843. <i>Lagrange</i>.</p> + +<p>Occupé depuis longtemps à rassembler les matériaux d'un grand travail +sur la symbolique chrétienne, M. Alfred Maury eut fréquemment occasion +de consulter les martyrologes et les légendes des saints. En les +compulsant, il fut frappé à la fois de l'importance des renseignements +de tout genre qui s'y trouvent consignés et du déplorable mélange qui +s'y est opéré entre le vrai et le faux, entre des récits offrant tous +les caractères désirables d'authenticité et de certitude et des fables +absurdes, des contes incroyables, dont la moralité blesse souvent les +sentiments les plus simples de justice et d'humanité. Il regretta +vivement alors qu'il n'existât pas d'ouvrage ou fussent poses les +principes d'un système de critique applicable à la majeure partie de ces +légendes, et qui permit de discerner la vérité du mensonge, en éclairant +ce chaos obscur, où il apercevait la possibilité de l'ordre et de la +régularité. Aussi conçut-il l'idée de tenter lui-même ce qui n'avait pas +encore reçu d'exécution, et chercha-t-il, par une comparaison longue et +attentive une foule de vies de saints, à découvrir les bases de cette +critique nécessaire. Tel est le résultat du travail qu'il vient de +publier sous ce titre: Essai sur les Légendes pieuses du <i>Moyen-Age</i>.</p> + +<p>Quelle méthode M. Alfred Maury a-t-il donc employée pour essayer +d'atteindre ce but? Il a pensé qu'il devait avant tout s'efforcer de +démêler, dans tous les faits soumis à son examen, l'idée qui paraissait +avoir présidé à leur rédaction. Ces différentes idées ainsi obtenues, +dit-il dans sa préface, je les ai classées entre elles de manière à les +rapporter au moins grand nombre de chefs possible, et ces divisions +générales, une fois formulées, m'ont fourni des principes élémentaires +que j'ai pris pour base de ma critique. Ce sont ces principes +élémentaires que cet essai est destiné à exposer. Ils se réduisent au +fond à trois, lesquels ont encore entre eux une fort grande parente, et +s'en confondent même en certains points.--On pourrait les énoncer ainsi:</p> + +<p>«1º Assimilation de la vie du saint à celle de Jésus-Christ;</p> + +<p>«2 Confusion du sens littéral et figuré, entente à la lettre des figures +du langage;</p> + +<p>«3º Oubli de la signification des symboles figurés, et explication de +ces représentations par des récits au loisir ou des faits altérés.</p> + +<p>Les trois premières parties de cet oeuvre sont consacrées au +développement de ces trois principes. M. Alfred Maury ne se contente pas +d'émettre des opinions plus ou moins contestables; tout ce qu'il avance, +il le prouve à l'aide de nombreux exemples qui dénotent une érudition +aussi profonde que variée. D'ingénieux rapprochements démontrent jusqu'à +l'évidence aux plus incrédules quelle large place la fable a occupée +dans la rédaction des légendes. Il ne suffit pas, en effet, au véritable +critique de traiter un fait de faux et de controuvé, il lui faut encore +remonter à l'origine de la confection du mensonge, en découvrir, autant +que possible, les motifs.</p> + +<p>Dans la quatrième partie, M. Alfred Maury passe en revue les garanties +d'authenticité qui nous sont offertes par ces légendes. Il montre quelle +distance énorme nous sépare, par la manière d'envisager les causes, de +l'époque où une foule de faits incroyables étaient accumulés dans +d'épais in-folio, destinés à nourrir la piété et la superstition du +vulgaire. Il fait, selon ses propres expressions, «tomber les +témoignages qui garantissaient l'exactitude de ces récits merveilleux, +avec la poussière qui recouvre aujourd'hui ces fatras, où se cachent +pourtant parfois des circonstances intéressantes et des détails +véridiques.»</p> + +<p>La conclusion de cet ouvrage nous ramène naturellement à l'introduction, +dans laquelle M. Alfred Maury, tout en en analysant la marche, détermine +la loi de la longue lutte de la raison et de la loi, de la science et de +la théologie. Il y a dix-huit cents ans, l'Évangile disait au monde: +«Heureux ceux qui croient sans avoir vu!» Il y a dix-huit cents ans, +saint Paul écrivait aux Corinthiens: «Je détruirai la sagesse des sages, +et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages? que +sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce siècle? Dieu +n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde?» Frappé de ces +paroles, M. Alfred Maury en a vainement cherché l'accomplissement autour +de lui, dans ce monde formé par le christianisme et qui n'a pas cessé de +vivre en lui et par lui. «Vainement il a cherché un pays de la terre +fidèle aux premiers enseignements de la foi; loin de là, il a trouvé la +science partout en honneur, partout respectée, protégée par l'opinion +publique, commandant aux nations ou donnant aux gouvernants leur plus +ferme appui. La science, c'est-à-dire la raison, qui en est le fond et +l'essence, est devenue, au contraire, comme un des plus nobles attributs +de la divinité; elle sert à interpréter la foi et à pénétrer les +mystères de la création; elle n'est donc pas détruite cette science, +puisqu'elle trône au milieu des sociétés, qu'elle marche la compagne +indispensable de toute doctrine, de toute croyance qui veut rencontrer +de la conviction dans les esprits? On dispute sans doute encore sur ses +conséquences, même sur quelques-uns de ses principes, mais chacun +convient de sa supériorité. C'est en son nom que tout se fait, que tout +s'édifie; elle est devenue la clef des intelligences, le levier de +l'esprit humain. Quel singulier changement s'est-il donc accompli +pendant ces dix-huit siècles, pour qu'il y ait entre la première voix +qui s'éleva jadis et celles qui se font entendre à cette heure une si +immense discordance? Quoi! le christianisme n'a pas cessé d'enseigner, +et voila que le couronnement de cet enseignement est la raison et la +science, tandis que, la première pierre avait été l'ignorance et la +simplicité du coeur!» Après l'avoir exposée en ces termes, M. Alfred +Maury se demande d'où vient une semblable opposition; il l'explique, il +la justifie. Il nous fait assister à tous les progrès successifs et au +triomphe définitif de la raison sur la foi simple et ignorante des +premiers âges, et il reconnaît que cette victoire a été suivie d'excès +déplorables; mais il prédit les conséquences heureuses et durables que, +dans son opinion, elle doit avoir pour l'humanité.</p> + +<p>Cet ouvrage n'est pas sans défauts, mais il se produit dans le monde +savant et littéraire avec une modestie si franche que nous ne pouvons +pas lui reprocher d'être parfois un peu obscur, incomplet et écrit d'un +style trop négligé; il possède d'ailleurs de nombreuses et rares +qualités. Le choix du sujet qu'il a traité, l'indépendance de ses +opinions, son érudition et son bon sens assurent dès à présent à M. +Alfred Maury une place distinguée parmi les critiques savants de son +époque, et lui permettent d'avoir désormais «la prétention d'écrire un +traité complet sur une matière entièrement neuve.»</p> + +<p><i>Oeuvres choisies de Napoléon</i>. 1 vol. in-18 de 500 pages, avec un +portrait.--Paris, 1843. <i>Belin-Leprieur</i>. 3 fr. 50 c.</p> + +<p>Les <i>Oeuvres choisies de Napoléon</i>, que vent de réimprimer en un joli +volume in-18 l'éditeur de la Bibliothèque variée, ne renferment pas les +précieux manuscrits retrouves à Lyon par M. Libri, et dont +l'<i>Illustration</i> a déjà publié la partie la plus curieuse, les <i>Lettres +sur l'Histoire de la Corse.</i> Divisées en cinq parties, la campagne +d'Italie, l'expédition d'Égypte, le consulat, l'empire et les +cent-jours, elles se composent seulement de tout ce que Napoléon a écrit +de plus intéressant depuis son arrivée à l'armée d'Italie, en 1796, +jusqu'à sa seconde abdication en 1815. Ce sont ses le lettres au +directoire, à Carnot, à Joséphine, à Marie-Louise, aux souverains et aux +généraux des États avec lesquels la France était en guerre, ses +proclamations à ses armées ou au peuple français, ses ordres du jour, +ses bulletins, ses discours, ses messages au sénat et au corps +législatif, ses allocutions à sa garde, et enfin son acte d'abdication, +et, après la bataille de Waterloo, sa noble lettre au prince régent +d'Angleterre; en un mot, c'est l'histoire de tous les grands événements +de sa vie, racontés par lui-même.</p> + +<p>L'Empereur Napoléon, dit M. Auguste Pujol, dans une courte mais élégante +introduction mise en tête du ce recueil, n'était pas seulement un grand +capitaine, un grand politique, un grand administrateur, il était encore +un grand écrivain. Nul n'a plus que lui étonné les hommes, et il les a +étonnés autant par son langage que par ses desseins. De lui plus que de +tout autre, on peut dire ce mot fameux: <i>le style est l'Homme</i>. Il écrit +et il parle comme il agit; sa parole est une action qui s'exprime, son +action une parole qui se réalise..</p> + +<p>«Les mouvements successifs de sa pensée sont ce qui fait le mieux +connaître cette âme extraordinaire; on l'y suit pas à pas dans son +développement impétueux; on y voit naître, palpiter et grandir la +volonté qui a soumis et soulevé le monde; et il n'y a pas un de ses +mouvements intérieurs qui ne se révèle dans les transformations de son +style.</p> + +<p>«Jeune encore, il jette dans des oeuvres hâtives, incorrectes, le +désordre d'idées qui le tourmente, où exhale en invectives passionnées +son exaltation républicaine.. La langue à part qu'il se fait n'est +encore qu'une ébauche. En Italie, il écrit au directoire des lettres +pleines encore de l'inquiétude de sa jeunesse, mais où cette inquiétude +n'est déjà plus que l'ardente préemption du génie... En Égypte, son +esprit se colore fortement des teintes du climat; il prend dans les +formes de sa parole le faste musulman... Consul, il s'attache de +lui-même à régler sa fougue, il porte dans ses écrits l'ordre et le +calme qu'il rétablit dans le pays tout entier... Empereur, sa voix +s'élève aussi haut que sa destinée. Avec les aigles romaines et le +manteau des Césars, il prend le tour bref et fier de l'antique langue +impériale... Quand vient la période des revers, tout s'assombrit et +s'efface à la fois pour lui; il trace d'une main affaiblie le récit de +ses derniers combats, et ne retrouve ses élans accoutumés que pour +ramener au vol l'aigle blessé de l'île d'Elbe à Paris. Vaincu, il +termine sa vie publique par une lettre immortelle.</p> + +<p>«Enfin, il a enrichi la littérature Française, déjà si riche, d'un +nouveau genre où il est sans modèle et sans rival, la proclamation; il a +créé une éloquence nouvelle après tant de triomphes oratoires, +l'éloquence militaire. Sous ce rapport il est classique et mérite de +prendre place au premier rang de nos écrivains; il a fait des +proclamations comme Pascal des pensées, Bossuet des oraisons funèbres, +La Fontaine des fables, et Molière des comédies; il est, dans ce genre, +le premier et le dernier.»</p> + +<p><i>Lucrèce</i>, tragédie en cinq actes et en vers; par F. <span class="sc">Ponsard</span>. 3e +édition. 1 joli vol. in-18.--Paris,1843. <i>Fuene</i>, 2 fr.</p> + +<p>La belle tragédie de M. Ponsard a eu autant de succès à la lecture qu'à +la scène. Trois éditions, épuisées en moins de quatre ans, prouvent que +la France n'a pas encore perdu, comme on aurait pu le craindre, le goût +des beaux vers, et qu'elle préférera toujours de nobles sentiments +simplement, mais élégamment exprimés, à ces compositions sans nom que +certains écrivains essayaient de lui faire accepter pour des +chefs-d'oeuvre dignes d'être imités.--Heureusement cette +contre-revolution littéraire, engagée au nom de la liberté et du progrès +et soutenue dès son début par quelques jeunes gens enthousiastes, touche +à son terme. La littérature comme en politique, comme en religion, +l'esprit humain peut s'arrêter quelque temps au milieu de sa carrière, +mais il ne rétrograde jamais; si longues que soient ses haltes, tôt ou +tard il reprend sa marche et continue son oeuvre au point où il l'avait +laissée. Malgré ses défauts <i>Lucrèce</i> aura eu la gloire de déterminer la +France à quitter la fausse voie ou elle s'égarait à la suite du chef de +l'école romantique et de ses principaux disciples. A ce titre seul,--et +elle en a beaucoup d'autres,--elle mériterait donc de prendre une place +dans toutes les bibliothèques d'élite; car, quel que soit l'avenir +réservé à M. Ponsard, sa première tragédie restera toujours un des +événements les plus importants de l'histoire du théâtre français au +dix-neuvième siècle. Cependant, que deviendront les Burgraves? combien +d'éditions a eues la fameuse trilogie de M. Victor Hugo?</p> + +<p><i>Des Chemins de fer et de l'application de la loi du 11 juin 1842</i>; par +M. le comte Daru, pair de France. 1 vol. in-8. <i>Mathias</i>, quai +Malaquais, 15.</p> + +<p>S'il est une matière qui doive exciter à un haut degré l'attention des +hommes d'État, des publicistes et des économistes, et appeler leurs +méditations, c'est le système de chemins de fer que la France, pressée +qu'elle est de toutes parts par les exemples des nations voisines, sent +le besoin de créer chez elle. Aussi de nombreuses publications sont +venues attester, depuis dix ans, que les esprits obéissaient à cette +préoccupation; mais, il faut le dire, la plupart des tentatives faites +jusqu'à présent étaient restées à l'état de théories, ou avaient donné +lieu à des avortements successifs. La loi du 11 juin 1842, qui décréta +le grand réseau des chemins de fer, est le premier pas régulier qu'on +ait fait dans la voie de la réalisation; mais cette loi elle-même n'est +qu'un instrument qui peut se briser dans des mains inhabiles, qui peut, +comme, l'a dit M. Dufaure, faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, +suivant la manière dont il sera employé.</p> + +<p>Les esprits sages doivent donc chercher le meilleur mode d'application +de cette loi; car, remarquons-le bien, la solution donnée à toutes les +questions qui avaient si passionnément animé les controverses +antérieures n'est qu'apparente: dépouillez la loi, et vous retrouverez +en présence l'État et les compagnies. L'État a un peu avance, les +compagnies ont un peu reculé; mais, en définitive, en reconnaissant que +l'État ne pouvait exécuter et exploiter, la loi a fait aux compagnies +une belle part et les laisse encore maîtresses du terrain.</p> + +<p>L'ouvrage que nous avons sous les yeux et qui est dû à la plume élégante +et facile d'un pair de France de la génération nouvelle, a pour but de +rechercher le meilleur mode d'application de cette lui du 11 juin 1842, +qui, comme nous le disions plus haut, laisse entières les questions des +rapports de l'État avec les compagnies. C'est le premier ouvrage de +longue haleine qui ait été fait sur ce sujet, et, à ce titre, il a +vivement excité l'attention publique.</p> + +<p>L'auteur a divisé son livre en quatre parties:</p> + +<p>Dans la première partie, il rappelle que le projet présenté par le +gouvernement ne comprenait qu'un petit nombre de lignes, et un mode +uniforme d'intervention des compagnies dans l'oeuvre qui devait être +créée par l'État; mais ce projet ne sortit de la discussion des Chambres +qu'avec l'adjonction d'un grand nombre de lignes; ce qui fit qu'au lieu +d'être une loi d'application immédiate, comme le voulait le +gouvernement, elle ne fut plus qu'une loi de principe, de <i>classement</i>. +Quant au mode d'intervention des compagnies, l'amendement de M. +Duvergier de Hauranne donna au gouvernement la faculté d'appeler à son +aide les compagnies, sans rien stipuler sur le système d'intervention +financière du trésor dans les différents cas.</p> + +<p>Dans la deuxième partie, l'auteur passe en revue les divers motifs qui +doivent influer sur le classement des lignes de chemins de fer, et il +arrive à cette conclusion: «Que l'intérêt public qui s'attache à la +création des chemins de fer est moins un intérêt commercial et +stratégique qu'un intérêt politique et administratif; que c'est la +circulation des hommes, et, avec les hommes, des idées; que c'est la +circulation des ordres et dépêches du gouvernement qui constitue le but +essentiel et l'objet fondamental des chemins de fer.» Tout en accordant +à l'auteur que les chemins de fer serviront surtout les intérêts +politiques et administratifs, nous ne partageons pas sa manière de voir +sur le rôle de ces voies de communication, au point de vue stratégique +et commercial. Sans doute le transport des troupes et surtout de +l'artillerie et de la cavalerie exigera un matériel énorme et souvent +peu en rapport avec l'exploitation habituelle du chemin; mais n'est-ce +donc rien que de gagner quinze jours sur une marche de 300 lieues? +D'ailleurs ne doit-on pas, sous peine d'être vaincu, opposer à l'ennemi +des moyens analogues à ceux qu'il emploie? et si les peuples voisins +trouvent dans leurs chemins de fer un mode de concentration rapide de +leurs troupes, ne serait-ce pas abandonner l'intérêt stratégique que de +ne pas nous créer un système aussi perfectionné que le leur? Quant au +transit, si faible qu'il soit, c'est une branche de relations +internationales qu'il serait d'une mauvaise politique d'abandonner, et +que d'ailleurs il est possible d'augmenter, nous en avons la conviction, +dans d'assez fortes proportions.</p> + +<p>La troisième partie de l'ouvrage que nous analysons est consacrée à +l'examen du mode d'exécution. L'auteur, après avoir rappelé les systèmes +exclusifs qui ont été tour à tour préconisés et vaincus, et les avoir +compares à ceux auxquels les différents États, tant d'Europe que des +États-Unis, ont dû la création des chemins de fer, arrive à cette +conclusion, que l'esprit d'association n'existe pas encore en France.</p> + +<p>Cette conclusion n'est malheureusement que trop juste: l'esprit +d'association n'est pas encore né en France; la centralisation +administrative et la modicité des fortunes, telles sont les deux causes +auxquelles ou doit attribuer ce fâcheux état des esprits; de là à +l'intervention financière de l'État dans les grands travaux publics, la +conséquence est naturelle. Cette intervention financière ne peut revêtir +que trois formes: la garantie du <i>minimum</i> d'intérêt, le prêt, la +subvention. L'auteur ne cache pas sa prédilection marquée pour la +première de ces formes; cependant il ne la demande qu'en faveur des +lignes qui doivent être fructueuses pour les compagnies, et on conçoit +que dans ce cas l'État n'a jamais rien à craindre et donne une garantie +morale qui ne doit grever en rien le Trésor. «La subvention doit, +dit-il, être réservée aux lignes qui ne sont pas par elles-mêmes assez +productives, et le prêt pour les compagnies déjà existantes et qui sont +menacées d'une ruine prochaine. Ces trois modes d'intervention avaient +déjà été mis en pratique par le gouvernement avant le vote de la loi du +11 juin. Maintenant l'intervention est différente: elle consiste à +construire le chemin et à le livrer à une compagnie qui exploite sous +certaines conditions.»</p> + +<p>Dans la quatrième partie, M. le comte Daru traite réellement et +exclusivement de l'application de la loi du 11 juin, et il arrive à +conclure que l'État doit chercher à traiter avec des compagnies pour +l'exécution des chemins de fer, thèse qu'il a si bien soutenue ces jours +derniers à propos du chemin d'Avignon à Marseille; mais que si les +compagnies ne se présentent pas, l'État doit marcher en avant et ne plus +se borner aux travaux du chemin, mais aborder les fournitures de rails +et de machines.</p> + +<p>En résumé, l'ouvrage de M. le comte Paru est un traité à peu près +complet, à un certain point de vue, de l'immense question des chemins de +fer; son auteur l'a envisagée avec courage, et n'a dissimulé ni les +inconvénients ni les avantages de la loi qui, selon lui, doit donner, si +elle est bien comprise, un grand essor à l'esprit industriel en France.</p> + +<p><i>Encyclopédie nouvelle</i>, ou Dictionnaire philosophique, scientifique, +littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines +au dix-neuvième siècle; par une société de savants et de littérateurs; +publiée sous la direction de <span class="sc">MM. Pierre Leroux et Jean Reynaud</span>, 41e +livraison mensuelle.--Paris, 1842. <i>Gosselin</i>. 2 fr.</p> + +<p>La 41e livraison de l'<i>Encyclopédie nouvelle</i>, qui vient de paraître, +contient la fin du tome IV et le commencement du tome V (le tome VIII et +dernier est déjà complet). On y remarque, comme dans toutes les autres +livraisons, plusieurs articles du plus haut intérêt et signés par des +noms illustres: <i>Encyclopédie</i>, <i>Épicerie</i>, de M. Jean Raynaud; +<i>Épopée</i>, de M. Edgar Quinet; <i>Érasme</i>, de M. Fortout; <i>Descartes</i>, de +M. Renouvier: <i>Épiscopat</i>, de M, Haureau; <i>Épargne</i>, de M. Fabas; +<i>Engrais</i>, de M. Cazeaux; <i>Ennius</i>, de M. Joguet; <i>Épicurisme</i>, de M. +Mongin. Cette grande et utile publication, qui marche rapidement à sa +fin, obtient tout le succès qu'elle mérite. Nous lui consacrerons +plusieurs colonnes de l'un de nos prochains bulletins; aujourd'hui nous +ne faisons qu'annoncer la mise en vente de sa 41e livraison, en +apprenant à ceux de nos lecteurs qui l'ignoreraient, que les 8528 +colonnes de ses 40 premières livraisons, qu'ils peuvent se procurer au +prix de 82 francs, contiennent la matière de 82 volumes in-8.</p> + +<br><br> + +<h2>Modes.--Vieux bijoux.</h2> + +<p>Aujourd'hui la mode des vieilles choses s'applique à tout: il faut en +excepter les femmes, qui doivent paraître toujours jeunes, malgré leurs +atours à la vieille et au milieu de leurs appartements gothiques.</p> + +<p>Les vieux bijoux ont été quelque temps oubliés, mais enfin leur tour est +venu, et maintenant ils sont un complément indispensable de toilette, de +même qu'un éventail peint d'après Boucher ou Watteau.</p> + +<p>Il est vrai de dire que nos bijoutiers ont tiré très-grand parti, pour +la coquetterie moderne, des malachites, des grenats, et surtout des +émaux.</p> + +<p>Ainsi, pour attacher les guimpes un les fichus, on porte beaucoup +d'épingles fond émail bleu, entourées du petites perles on de brillants; +au milieu est une fleur en pierres pareilles à l'entourage;--puis des</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + +<p>bagues qui forment cachet, ou qui portent en relief des chiffres formés +de diamants ou de perles;--des bracelets qui, en se détachant, +deviennent échelles de corsage;--des épingles ou coulants pour +bracelets, et des boucles de ceintures.</p> + +<p>Un noeud en malachite et grenat remplace la broche, qui ne se porte +presque plus.</p> +<img alt="" src="images/012a.png"> + + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + + +<img alt="" src="images/012b.png"> + +<p>La châtelaine, style Louis XV, que nous reproduisons est encore en +vogue: elle sert à suspendre à la ceinture, montre, flacon, clef du +coffre à bijoux, etc.</p> + +<p>Cette épingle est du temps de Louis XIII: elle est ornée d'émaux, de +pierres taillées à facettes et en cabochon; les pendeloques sont en +grosses perles.</p> + +<img alt="" src="images/012c.png"> + +<p>Et cette bague Pompadour, que le noeud qu'elle représente avait fait +surnommer un attachement, ne nous rappelle-t-elle pas les charmantes +coquetteries de nos aïeules? La mode des vieilleries a eu ses +exagérations, mais celle-ci est vraiment charmante d'originalité.</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>On est revenu aussi au goût des vraies belles choses pour ameublement. +Ainsi, plus de ces vieux meubles qui n'avaient dans les premiers temps +que le prestige de la mode pour protéger leur caducité; plus de +tapisseries fanées, de porcelaines cassées: tout cela a été remplacé par +des meubles de Boule aux incrustations délicates et par des tapisseries +modernes faites sur les anciens dessins.</p> + +<p>De belles porcelaines de Sèvres, des groupes en vieux saxe, des +figurines coquettes et mignardes, garnissent les étagères. Les bronzes +les plus riches, les candélabres antiques, les coupes de Benvenuto, +enfin des chefs-d'oeuvre qui seraient admirés dans le cabinet d'un +antiquaire, ornent maintenant la demeure de l'artiste, de l'homme de +goût et de la femme à la mode.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012d.png"><br> + +<p class="mid">SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.</p> + +<p>I. Pesez la bille d'ivoire dans l'air en la plaçant sur l'un des bassins +d'une balance. Fixez-la ensuite, à l'aide d'un fil ou d'un crin et d'un +peu de cire, au-dessous de ce bassin, et pesez-la entièrement plongée +dans l'eau. Prenez les 21/11 de la différence entre les deux poids, et +extrayez la racine cubique du résultat réduit en décimales. Vous aurez +en décimètres et fractions de décimètre la longueur du diamètre cherché, +si vos poids ont été rapportés au kilogramme pris pour unité.</p> + +<p>Supposons, par exemple, que la bille pèse 307 grammes dans l'air, et, +qu'en la plongeant dans l'eau, elle ne pèse plus que 55 grammes. La +différence entre 307 et 55 est 252 grammes, dont les 21/11 donnent 572 +grammes. Cette différence, considérée comme fraction du kilogramme, +s'écrit ainsi: 0,572. Extrayez-en la racine cubique, c'est-à-dire +cherchez le nombre qui, multiplié deux fois de suite par lui-même, donne +pour produit 0,572, vous trouverez 0,85. Vous en conclurez que le +diamètre de la bille est de 85 millimètres.</p> + +<p>Si l'on trouve trop incommode, pour peser la bille dans l'eau, de +l'attacher au bassin de la balance, ou pourra procéder autrement. On +commencera par la peser dans l'air en même temps qu'un flacon ou un vase +bien rempli d'eau. Puis on la plongera dans ce vase, ce qui déterminera +la sortie d'un certain volume d'eau égal à celui de la bille, et on +pèsera le tout dans ce nouvel état. On fera sur la différence des deux +pesées les mêmes opérations que ci-dessus.</p> + +<p>Ainsi le flacon plein et la bille pesant ensemble 607 grammes, lorsque +la bille aura été plongée dans le flacon et aura fait sortir une +certaine quantité d'eau, le tout ne pèsera plus que 355 grammes. La +différence entre 607 et 355 est 252 grammes, comme ci-dessus.</p> + +<p>II. Il y a une infinité de procédés pour résoudre cette question. En +voici un choisi parmi les plus simples.</p> + +<p>Dites à la personne qui a pensé le nombre de le tripler, et ensuite de +prendre la moitié exacte de ce triple, s'il est pair, ou la plus grande +moitié, si la division ne peut pas se faire exactement. Vous ferez +encore tripler cette moitié, et vous demanderez combien de fois le +nombre 9 s'y trouve compris. Le nombre pensé sera le double, si la +division par la moitié a pu se faire; mais, si le triple du nombre pensé +était impair, il faudra ajouter l'unité. Ainsi, soit 5, le nombre à +deviner; son triple est 15, dont la plus grande moitié est 8; le triple +de 8 est 24 où 9 se trouve deux fois. Le nombre pensé est donc le double +de 2 ou 4 augmenté de 1.</p> + +<p class="mid">NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</p> + +<p>I. Donner une méthode générale pour deviner le nombre que quelqu'un aura +pensé.</p> + +<p>II. Deviner combien il y a de points dans la carte que quelqu'un aura +tirée d'un jeu de cartes.</p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012e.png"></p> + +<h2>Observations Météorologiques</h2> + +<h4>FAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS. 1843.--JUILLET.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012f.png"></p> +<br><br> + +<h2>Rébus</h2> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">Un homme en eau entre deux airs.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012g.png"></p> + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0023, 5 *** + +***** This file should be named 38271-h.htm or 38271-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/7/38271/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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